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Réfer. : 2001 .
Auteur : Schwaeblé, René.
Titre : Nicolas Flamel.
S/titre : .

Editeur : Librairie H. Daragon. Paris.
Date éd. : 1911 .
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DU MEME AUTEUR : -------
Les Détraquées de Paris, études documentaires sur les vi-
ces de Paris, (4° édition) ............................... 3 fr. 50
Chez Satan, roman de moeurs de satanistes contempo-
rains, (5° mille) ........................................ 3 fr. 50
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des principaux traités de PARACELSE. Relié ............... »
Nicolas Flamel, histoire du célèbre alchimiste ........... »

Sous presse :

La Folie.
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N I C O L A S F L A M E L ------------------------------------------------------------







Flamel et Perrenelle.
Nicolas Flamel s'étant lui-même, dans le Psautier chimique, qualifié de « ruril de Pontoise », nous déclarons : Nicolas Flamel
naquit à Pontoise. Et nous nous étonnons de voir les historiens
se disputer là-dessus. Tant il est vrai que l'historien
dédaigne les documents faciles qui lui enlèvent sa raison d'être.
Nous ajouterons : « vers 1330 », nous avouant incapable de
fournir une date exacte. Ses parents, estimés gens de bien par
ses envieux eux-mêmes (Pourquoi Flamel dont nous rapportons
le propos dit-il de « ses envieux » et non de leurs envieux
?) lui donnèrent une modeste éducation comprenant
éléments de latin et éléments de français, suffisante à l'apprentissage
d'écrivain.
Le métier d'écrivain embrassait, outre la copie des actes courants, les inventaires, comptes et arrêts des dépenses des tuteurs
et mineurs, une grande partie des branches de notre librairie:
imprimerie (que la main remplaçait), édition, vente.
Métier fort recherché : jusqu'à l'époque de sa disparition, sous
François Ier, l'on comptait à Paris plus de six mille écrivains.
Ses parents morts, Nicolas Flamel put acheter une charge de
libraire juré au Charnier des Innocents, et, pratique, sérieux,
il trouva bientôt le bon parti en Perrenelle, belle et honnête
dame veuve déjà deux fois -- de Raoul Lethas et Jelian Ranigues,
-- et plus âgée que lui (vers 1355).
Le Charnier des innocents occupait l'emplacement du square actuel; tout un côté subsiste rue des Innocents dont les voûtes
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supportent de hautes maisons, ou, percées, sous le n° 11, servent
de communication. Autrefois, la galerie voûtée l'enfermait
entièrement, sombre, humide, pavée de tombeaux, tapissée de
monuments funèbres et d'épitaphes, bordée d'étroites boutiques
de modes, de lingerie, de mercerie, de bureaux d'écrivains
publics. La partie de la galerie occupant la rue de la Ferronnerie
(autrefois rue de la Charonnerie) portait en fresques la
fameuse danse macabre ou danse des morts. Au milieu, le cimetière,
avec ses tombes semées au hasard, et, la nuit, une grande
lumière pour faire respecter le séjour des morts.
Quelque temps après l'installation de Flamel au Charnier la corporation des Ecrivains émigra en masse vers l'Eglise
Saint-Jacques comme, il y a quelques années, la corporation
des bijoutiers quitta le Palais-Royal pour la rue Royale et la
rue de la Paix. Les individus du même métier s'établirent toujours
proches les uns des autres, pour se mieux surveiller, se
mieux espionner, mais non pour la commodité des clients qui
préféreraient, sans doute, trouver des représentants de chaque
corps dans leurs quartiers respectifs. Voyez, aujourd'hui, les
bondieuseries autour de Saint-Sulpice, les grainetiers au Châtelet,
les bouquinistes près de la place Saint-Michel ; autrefois,
les cloutiers et vendeurs de fil avaient envahi la rue de Marivaus,
et les armuriers les rues de la Vieille Monnoye et La
Haumerie. La rue de l'Eglise Saint-Jacques où s'installèrent les
écrivains devint la rue des Ecrivains.
Flamel suivit ses confrères, acheta deux échoppes adossées à l'Eglise, près du petit portail, et sur un terrain situé au coin
de la rue de Marivaus et de la rue des Ecrivains il fit bâtir une
maison (La rue de Marivaus s'appelle aujourd'hui rue Nicolas
Flamel) en face de celle de Jean Harengin, écrivain, laquelle
s'élevait à l'autre coin de la rue de Marivaus. Dans les échoppes,
longues de cinq pieds et larges de trois, d'un loyer total de
deux sols parisis pour fonds de terre au roi et de deux sols à
l'oeuvre de S. Jacques, s'exposaient les précieux manuscrits,
les enluminures compliquées qui devaient appâter le passant
qu'attendait Nicolas Flamel, cependant que ses élèves copiaient
longuement la Bible, des psautiers, des livres d'Heures,
des traités d'alchimie dans sa maison à l'enseigne de la
Fleur-de-Lys.
L'Eglise Saint-Jacques la Boucherie était loin d'être terminée quand Flamel la prit pour abri ; bien que déjà célèbre
en 1119 elle ne fut achevée que sous François Ier. (La Révolution
la démolit, n'en laissant que la tour -- la tour Saint-Jacques
-- dont les fondements furent jetés en 1508). Elle abritait,
ainsi que la plupart des autres églises, des échoppes, telles

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que nous en voyons actuellement encore collées à Saint-Roch,
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, etc.
Flamel et sa femme s'entendaient fort bien, de goûts semblables, mangeant dans de la vaisselle de terre, bons chrétiens,
aidés de deux servantes, Marguerite La Quesnel et sa fille Colette.
L'on nous permettra, toutefois, de penser que l'excellent
couple n'était pas tout à fait aussi modeste qu'on s'est plu à le
représenter : je n'en veux pour témoins que leurs portraits et
statues qu'ils mirent un peu partout.
Braves gens en somme, ne portant assurément point les costumes alors à la mode! « Les uns, disent les Grandes Chroniques
de S. Denis, avaient robes si courtes qu'il ne leur venaient
que aux hanches, et quand ils se baissaient, ils montraient leurs
braies et ce qui était dedans à ceux qui étaient derrière eux ;
et étaient si étroites qui leur fallait aide à eux vêtir et au
dépouiller, et semblait que l'on les écorchait quand l'en les
dépouillait. Et les autres avaient robes froncées sur les reins
comme femmes, et avaient leurs chaperons détranchés menuement
tout en tour, et une chance d'un drap et l'autre d'autre;
et leur venaient leurs cornettes et leurs manches près de
terre, et semblaient mieux jongleurs que autres gens ». Les robes
des femmes couvertes de rosaces, de carrés, de fleurs, d'armoiries,
de perles, de verroteries, d'agrafes, fendues de l'épaule
à la hanche ne laissaient les flancs habillés que de lacets!
Ajoutez les grandes manches en ailes tailladées et découpées
en dents de scie, en feuilles de chêne, les crevés, les souliers
à la poulaine, le hennin ! Les femmes se rattrapent ! Après
Charles V le Sage comme après le 9 thermidor les Merveilleuses
! l'impudeur, l'excentricité.
L'excellente Perrenelle, au Charnier des Innocents et sur le Portail de Saint-Jacques, apparaît plus petite que son mari,
suffisamment élancée, de mise décente et modeste, le visage régulier,
quoique le menton légèrement saillant. Flamel, aux
mêmes endroits, en outre à Sainte-Geneviève-des-Ardents,
apparaît massif, les cheveux courts, le front large, les yeux
grands, enfoncés, le nez long et tombant, la bouche pincée, le
cou épais, les mains fines; il porte le grossier habit de pèlerin,
manteau long et retroussé sur l'épaule droite, le chaperon à
demi abattu autour du col, la cornette pendant très bas, une
ceinture avec l'écritoire, signe de sa profession. Ajoutons que
dans la vieillesse il laissa croître sa barbe.

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II Un beau livre.
Un jour de l'an 1357, Flamel acheta, pour la somme de deux florins, un livre doré, vieux, large, point de papier ou parchemin
comme les autres, mais, plutôt, de déliées écorces de tendres
arbrisseaux. La couverture était de cuivre, toute gravée
de lettres ou de figures étranges, lesquelles parurent à Flamel
(nous avions nos raisons pour dire qu'il n'avait reçu qu'une
modeste éducation !) des caractères de langue grecque ou d'autre
semblable langue ancienne : il savait seulement qu'elles
n'étaient point notes, ni lettres latines ou gauloises. Quant au
dedans, ses feuilles d'écorce étaient gravées, et d'une très
grande industrie, écrites avec une pointe de fer, en belles et
très nettes lettres latines colorées. Il était divisé en trois parties
de sept feuillets chacune, le septième ne portant jamais
d'écriture, mais bien, le premier, une Verge et des Serpents
s'engloutissant, le second, une Croix avec un Serpent crucifié,
et, le troisième, des déserts au milieu desquels coulaient plusieurs
belles fontaines dont sortaient des Serpents courant par-ci
et par-là.
Au premier des feuillets il y avait écrit en lettres grosses capitales dorées : « Abraham le Juif, prince, prêtre lévite,
astrologue, et philosophe, à la gent des Juifs par l'oeil de
Dieu, dispersée aux Gaules. Salut. D. I. » Après cela il était
rempli de grandes exécrations et malédictions (avec le mot
Maranatha souvent répété) contre toute personne qui le regarderait
s'il n'était Sacrificateur ou Scribe.
Ce livre était probablement l'oeuvre du rabbi Abraham sur lequel nous ne savons que le peu de chose qu'en a bien voulu
nous laisser Eliphas Lévi -- lequel... l'ignorait peut-être autant
que nous. Quant à Maranatha c'est-à-dire Anathème c'était la
formule classique que les alchimistes mettaient en tête de leurs
traités pour... attirer l'attention du lecteur ; « Cache ce livre
dans ton sein, dit Arnauld de Villeneuve, et ne le mets point
entre les mains des impies »; « Je te jure sur mon âme, s'écrie
Raymond Lulle, que si tu dévoiles ceci tu seras damné »;
« Maudit, déclare Bacon, soit celui qui posséderait à la fois ces
trois secrets. »
Au reste, Flamel étant Scribe -- sinon Sacrificateur -- pouvait poursuivre la lecture... Véritable trouvaille, et, certainement,

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NICOLAS FLAMEL 5
celui qui avait vendu ce livre à notre homme ne connaissait
pas plus que lui sa valeur. L'ouvrage avait dû être dérobé
aux misérables Juifs, ou trouvé dans leur ancienne demeure.
L'auteur, au second feuillet, consolait sa nation, lui conseillant
de fuir les vices et surtout l'idolâtrie, d'attendre patiemment
la venue du Messie qui vaincra tous les rois de la terre, et règne
éternellement avec son peuple.
Il faut dire qu'à cette époque les rois malmenaient quelque peu les juifs, les chassant après les avoir dépouillés, leur permettant
de revenir moyennant de fortes sommes.
Abraham devait être savant et philanthrope : car au troisième feuillet et aux suivants, pour aider sa nation captive à payer
les tributs aux Empereurs romains, et pour faire autre chose
que je ne dirai pas (et pour cause !), il leur enseignait la transmutation
métallique en paroles communes, peignait les vaisseaux
sur le côté des pages, et avertissait des couleurs et de
tout le reste -- sauf du premier agent dont il ne disait mot ; il
le peignait seulement, comme il le disait, et le figurait par très
grand artifice aux quatrième et cinquième feuillets. Encore
qu'il fût bien intelligemment figuré et peint, aucun ne l'eut
compris sans être fort avancé en leur Cabale classique, et sans
avoir longuement étudié les livres.
Donc le quatrième et cinquième feuillets étaient sans écriture, tout remplis de belles figures enluminées : l'auteur y
avait, d'abord, peint un jeune homme avec des ailes au talon,
tenant une verge caducée entortillée de deux serpents, dont il
frappait une salade lui couvrant la tête (c'était, évidemment, le
dieu Mercure des Païens), et vers lequel descendait, volant à
ailes déployées, un grand vieillard, avec une horloge attachée
dans le dos, et tenant dans ses mains une longue faux dont il
semblait vouloir couper les pieds de l'autre.
A l'autre face du quatrième feuillet était peinte une belle fleur au sommet d'une haute montagne sur laquelle soufflait
rudement l'Aquilon ; la plante avait le pied bleu, les fleurs
blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l'or fin; autour
d'elle un Dragon et un Griffon Aquiloniens construisaient
leurs nids.
Au cinquième feuillet il y avait, dans un riche jardin, un beau rosier fleuri appuyé contre un chêne creux, et, à ses pieds,
une fontaine d'eau très blanche qui se précipitait dans un abîme
après être passée parmi de nombreux aveugles qui la cherchaient
sans l'apercevoir.
A l'autre revers du cinquième feuillet se trouvait un Roi avec un grand coutelas, en présence duquel des soldats tuaient
une collection de petits enfants, cependant que leurs mères

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pleuraient à ses pieds ; d'autres soldats recueillaient le sang
des victimes et le mettaient dans un vaisseau où baignaient le
Soleil et la Lune.


III L'explication du livre.
Les images de ce beau livre présentaient, assurément, une certaine obscurité.
Obscurité toutefois pas aussi sombre qu'on se l'imagine. A l'époque de Flamel la science n'avait pas encore trouvé cette
merveilleuse notation chimique qui sous couleur de simplifier
embrouille. Le terme « Tetrame thylméla phenylène diamine, »
par exemple, qui, paraît-il, fait immédiatement comprendre ce
qu'est la chose n'était pas créé ; en revanche on appelait un
acide « un lion dévorant ».
Essayons donc de saisir le sens des images du livre d'Abraham. Le jeune homme avec des ailes aux talons n'est autre, nous l'avons dit, que Mercure. Le Mercure en Alchimie possède collection
de sens : tantôt le mercure ordinaire, tantôt le Mercure
philosophique prêt à entrer dans l'athanor en cuisson avec le
Soufre et le Sel philosophiques, tantôt la matière première de
la Pierre c'est-à-dire celle dont on extrait le Mercure philosophique,
tantôt la Pierre elle-même, etc. Notre Mercure tient
une verge caducée entortillée de deux serpents : ces deux serpents
représentent l'un le Fixe, l'autre le Volatil (La Pierre
philosophale est faite de Fixe et de Volatil). Le vieillard qui
veut couper les pieds de Mercure enseigne qu'il faut volatiliser
le Fixe, et fixer le Volatil. Ce n'est peut-être pas très clair,
mais c'est très alchimique. Cela peut signifier, aussi, la purification
de l'argent par le plomb (Saturne correspond au
plomb) ; l'argent à la coupelle diminue de poids, il devient
fixe, inoxydable.
A l'autre face du quatrième feuillet nous retrouvons, sous la forme d'un Griffon et d'un Dragon, le Fixe et le Volatil en présence
cependant que la Pierre se confectionne parmi les vapeurs
de la cuisson.
Le cinquième feuillet apprend que nous sommes des aveugles, que nous cherchons le bonheur bien loin alors qu'il est à
côté de nous.
A l'autre revers de ce feuillet un Roi figure la Pierre philosophale.
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NICOLAS FLAMEL 7
Nous y voyons aussi que l'or et l'argent (le Soleil et
la Lune) sont formés d'autres matières.


IV Perplexité.
Si lumineuse que soit cette explication il faut reconnaître qu'elle ne donne pas la recette de la Pierre philosophale.
Mais il était sans aucun doute question d'elle dans le livre, et la possession de ce livre était une bonne fortune.
A cette époque on avait la manie de l'alchimie comme on a aujourd'hui celle du bridge, on s'arrachait les traités (1), on les
faisait copier, on chauffait l'athanor (notre fourneau à réverbère).
Point besoin d'être médecin ou savant; chacun s'y mettait,
le plus petit bourgeois chauffait jour et nuit son athanor,
brûlant, d'ailleurs, n'importe quoi, au hasard. C'était une épidémie
: les recettes pour la Pierre philosophale circulaient
comme actuellement les recettes pour les cors aux pieds --
aussi efficaces ! On cherchait la Pierre dans les sels communs,
sel ammoniac, sel de pin, sel sarrasin, sel métallique, alun de
roche, alun de glace, alun de plume, marcassite, lait des vierges,
matières herbales, animales, végétales, plantables, pierres
minérales, eaux-fortes, couperose, oeufs; par séparation des éléments
en athanor et par alambic et pélican, par circulation,
décoction, réverbération, ascension et descension, fusion, ignition,
rectification, évaporation, conjonction, élévation, subtilisation
et commixtion, sublimation, calcination, congélation
d'argent vif par herbes, pierres, huiles, fumiers, feu et vaisseaux,
etc, etc.
A la vérité, ces gens n'étaient pas des alchimistes, mais de vulgaires souffleurs, travaillant sans méthode. De nos jours
l'alchimiste serait le chimiste, le souffleur le garçon de laboratoire.
Bien entendu au Moyen-Age nombre de charlatans vivaient à débiter des recettes alchimiques. Ces recettes remplaçaient
les méthodes du Docteur Doyen pour le cancer et la grippe.
Doyen ou Paracelse...


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1. Les plus connus étaient ceux de Raymond Lulle, Jean de Meung, Jean de Rupescissa, Roger Bacon, Albert le Grand, Arnauld de Villeneuve,
Geber, Avicenne, Morien, Synésius.

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Bref, cet excellent Nicolas Flamel, brave commerçant, ne connaissant rien de la chimie, se mit à chercher la Pierre philosophale.
Ayant chez lui ce beau livre il ne faisait, nuit et jour, qu'y étudier, entendant très bien (c'est Flamel qui l'assure) toutes
les opérations qu'il démontrait, mais ne sachant pas avec
quelle matière il fallait commencer, ce qui lui causait une
grande tristesse, le rendait solitaire et faisait soupirer à tout
moment. (Ce livre devait contenir de merveilleux secrets : il
avait été écrit par un juif, et les juifs à cette époque s'entendaient
merveilleusement avec Satan !)
Sa femme Perrenelle qu'il aimait autant que lui-même s'étonnait vivement de cette nouvelle attitude, le consolant de son
mieux, lui demandant à chaque instant si elle pouvait le délivrer
de sa fâcherie. Il est certain que cela doit être assez ennuyeux
pour une femme pas mal plus âgée que son mari de le
voir atteint de soucis qu'il ne daigne pas lui expliquer : sans
nul doute cette pauvre Perrenelle se figurait autre chose... Et
cela devait la vexer d'autant plus que c'était elle qui avait
apporté l'argent dans le ménage...
Mais Flamel aimait sa femme, et, ne voulant pas la chagriner ou ne pouvant tenir sa langue, il lui montra le beau livre.
Sur-le-champ Perrenelle d'en être aussi amoureuse que lui, de
prendre un extrême plaisir à contempler couverture et gravures,
tout en y entendant naturellement aussi peu que lui.
Toutefois, c'était une grande consolation pour Flamel que d'en parler sans cesse avec sa compagne et d'essayer des interprétations.
Ici qu'on nous permette une petite digression : le défenseur le plus zélé -- et le plus sincère -- de la cause de Flamel,
Albert Poisson, a écrit un livre appuyé sur toutes sortes de
documents pour prouver que notre alchimiste était l'homme le
plus désintéressé de la terre, et qu'il ne songeait dans sa recherche
de la Pierre Philosophale qui devait lui coûter tant
d'argent, tant de déboires, tant de temps qu'à alimenter de
bonnes et saintes oeuvres.
Or, la suite du récit montrera que Flamel, comme tous les souffleurs, risquait de singuliers ennuis -- qu'il n'ignorait
pas -- à ce genre de travaux : perquisitions, prison, confiscation
des biens, torture, bûcher. Déjà à cette époque le maniement
des métaux précieux était réglementé par des ordonnances
royales, et si les Pouvoirs fermaient les yeux sur les
opérations des souffleurs maladroits et inoffensifs ils ne manquaient
pas -- l'Histoire l'indique -- de s'emparer des imprudents

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(pour les faire travailler à leur profit) qui avaient trouvé
ou étaient sur le point de trouver quelque chose.
Poisson dit : « Flamel n'a jamais désiré l'or pour lui-même, peu lui importait d'être riche ou pauvre, il donna tout aux pauvres
et aux églises, et quand il mourut il n'était guère plus riche
qu'avant d'avoir opéré la transmutation, du reste il ne fit
cette opération que trois fois dans sa vie ! Est-ce là le caractère
d'un homme avide d'or ! Flamel n'étudia l'alchimie que par curiosité,
par amour de la science et non dans un but de lucre;
ce qu'il voit à la fin de ses travaux c'est de pouvoir enfin lire
couramment son mystérieux livre d'Abraham Juif, de pouvoir
déchiffrer les hiéroglyphes dont le sens lui échappe, il n'a qu'un
désir, parfaire le grand oeuvre et contempler les merveilles de
la pierre des philosophes ! Voilà les seules raisons qui poussent
Flamel, les obstacles, les déceptions ne feront que l'irriter sans
le décourager ».
Notre scepticisme, nous l'avouons, nous pousse à croire que les bonnes oeuvres ne lui servaient que de couverture, et que
s'il ne fit la transmutation que trois fois, c'est qu'il ne put la
faire plus.
... Flamel eut l'idée de faire copier les figures des quatrième et cinquième feuillets -- soit qu'il gardât trop jalousement l'original,
soit qu'il ne voulût pas avouer qu'il le possédait -- et
de les montrer à plusieurs grands clercs. Ceux-ci n'y entendirent
pas plus que lui. Ce qui ne les empêcha pas de l'accabler
de conseils.
L'un, Maître Anseaulme, licencié en médecine, se flattant de se connaître à l'alchimie, assura que la première image représentait
le Temps qui dévore tout et qu'il fallait l'espace de six
ans (puisqu'il y avait six feuillets) pour parfaire la Pierre. Et
comme Flamel se préoccupait surtout du premier agent à employer,
Maître Anseaulme affirma que cette coction de six ans
était comme un second agent, que véritablement le premier
agent était peint dans le livre sous la forme de l'eau blanche
et pesante, que ce devait être le vif-argent. Et Maître Anseaulme
dont l'imagination ne tarissait pas, enseigna que l'on ne pouvait
couper les pieds à ce vif-argent, c'est-à-dire le fixer, lui
ôter sa volatilité, que par cette longue décoction dans un sang
très pur de jeunes enfants.
Flamel « marcha ». Pendant le long espace de vingt et un an il fit mille brouilleries -- non toutefois avec le sang, ce qui est
méchant et vilain. Cette réserve nous autorise à considérer Flamel
comme tout à fait naïf et illettré : « sang d'enfant » dans la
cabale juive, ainsi que dans certaine maçonnerie, « sang de chevreaux
» signifie tout simplement « graisses ». (Nous n'affirmons

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10 NICOLAS FLAMEL
pas, d'ailleurs, que la graisse contient le secret de la
Pierre philosophale).
A la longue Flamel découvrit que ce mot sang signifiait l'esprit minéral qui est dans les métaux -- nous dirions aujourd'hui
« l'alcaloïde ». Cela ne l'avança guère. En vain pour s'éclairer
il acheta d'autres traités, en vain il brûla dans son athanor tout
ce qu'on peut brûler, en vain il se lia avec d'autres souffleurs,
étudia le portail de Notre-Dame de Paris qui, chacun le sait,
donne la recette de la Pierre.


V Les pèlerinages.
Ayant perdu l'espérance de jamais comprendre de lui-même les figures, Flamel fit voeu à Dieu et à Monsieur Saint-Jacques
de Galice de se rendre en Espagne pour qu'ils missent sur son
chemin quelque sacerdote juif capable de lui en fournir l'interprétation.
(Les juifs étaient alors fort nombreux en Espagne, et
leur science était renommée).
Et, avec le consentement de Perrenelle, portant sur lui la copie des fameuses figures, ayant pris l'habit et le bourdon, il
partit pour Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice (aujourd'hui
Santiago).
Ce dut être un long voyage... Les routes à cette époque étaient peu confortables... Il fallut traverser la Navarre, la Rioja, le
territoire de Burgos.
Enfin, Flamel arriva tant bien que mal à Montjoye, puis à Saint-Jacques où avec une grande dévotion il accomplit son
voeu.
Cela fait, revenant sur ses pas, dans Léon il rencontra un marchand de Boulogne qui le présenta à un vieux juif de nation,
mais devenu chrétien, demeurant audit Léon, du nom de Maître
Canches.
C'était un homme fort savant en sciences sublimes que Maître Canches.
Quand Flamel lui eut montré les figures il fut ravi d'étonnement et de joie, demandant incontinent s'il pouvait lui donner
des nouvelles du livre dont elles étaient tirées. L'autre lui répondit
qu'il lui en donnerait à condition qu'il lui fournît l'interprétation
des énigmes. Sur-le-champ Maître Canches de commencer
à les déchiffrer, transporté à l'idée de savoir ce qu'était

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NICOLAS FLAMEL 11
devenu le fameux livre d'Abraham que les siens, après de longues
recherches, croyaient entièrement perdu.
Lors, le cabaliste décida d'accompagner Flamel afin de contempler le précieux manuscrit. Nos pèlerins passèrent à Oviedo,
de là à Sanson où ils s'embarquèrent pour la France.
Jusque-là le voyage s'était bien passé, Maître Canches avait interprété la plupart des figures, trouvant -- à l'ébahissement
de Flamel -- de grands mystères jusque dans les points. Malheureusement
la traversée fut pénible. Le savant s'en ressentit,
tant qu'à Orléans il tomba extrêmement malade, affligé de grands
vomissements. Le pauvre se désespérait, craignant que son compagnon
l'abandonnât, le suppliant de demeurer près de lui,
l'appelant incessamment.
Maître Canches mourut sur la fin du septième jour de sa maladie, ce dont s'attrista fort Flamel qui le fit enterrer de son
mieux en l'église Sainte-Croix à Orléans. Que Dieu ait son âme !
car il mourut, paraît-il, en bon chrétien.
Flamel, seul, reprit la route de Paris, et retrouva sa Perrenelle en excellente santé, qui n'avait cessé d'invoquer Monsieur
Saint-Jean. On juge de la joie des époux.
Ils se remirent au travail, et bientôt connurent les premiers agents à employer. C'était le premier pas. Restait à trouver leur
préparation -- qui est une des choses les plus difficiles du
monde.
Enfin, au bout de trois nouvelles années de travail acharné, de tâtonnements, des prières chapelet en main, de lectures, de
réflexion, Flamel trouva ce qu'il désirait tant. La première fois
qu'il fit la projection ce fut sur du mercure dont il convertit une
demi-livre en argent meilleur que celui de la minière (c'est-à-
dire de l'argent à un nombre de carats supérieur à celui de
l'argent naturel) : cette merveilleuse opération s'effectua en présence
de Perrenelle, à midi, le lundi 17 janvier 1382 !.
Suivant toujours les indications du fameux livre, Flamel fit une autre projection à cinq heures du soir, le 25 avril de la
même année : cette fois ce fut en or meilleur que l'or ordinaire,
plus doux, plus maniable qu'il changea la même quantité de
mercure.
Il fit par trois fois la transmutation en présence de Perrenelle, qui, d'ailleurs, l'entendait maintenant aussi bien que lui, et qui,
sans aucun doute, l'eût parfaitement effectuée toute seule.
Cela lui avait coûté vingt-quatre années de travail.

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1. Le Lundi, selon Flamel. Le 17 janvier 1382, disent les sceptiques, était un Vendredi.

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12 NICOLAS FLAMEL
L'on conçoit aisément la joie de notre alchimiste. Quelque chose, cependant, l'empêchait de s'étaler pleinement : il redoutait
que Perrenelle ne pût retenir sa langue, qu'elle en lâchât
quelques paroles imprudentes. L'extrême bonheur ôte le sens --
comme l'extrême tristesse. Et nous avons dit qu'à cette époque
l'on pendait ou brûlait assez facilement les alchimistes... Dieu,
heureusement, dans sa bonté avait donné à Flamel une femme
non seulement chaste et sage, mais aussi discrète et secrète.
Il faut reconnaître que notre homme était singulièrement bien
partagé...
Cela nous donne de nouveau raison : Flamel ne méprisait pas l'or, mais il redoutait la prison ou la mort. La crainte est le commencement
de la sagesse.


VI La Prière de Flamel.
Donnons cette prière puisqu'elle réussit à Flamel. Elle se trouve en tête du Livre des figures. « Loué soit éternellement le Seigneur mon Dieu qui élève l'humble de la basse poudrière et fait réjouir le coeur de ceux
qui espèrent en lui, qui ouvre aux croyants avec grâce les sources
de sa bénignité et met sous leurs pieds les cercles mondains
de toutes les félicités terriennes. En lui soit toujours notre espérance,
en sa crainte notre félicité, en sa miséricorde la gloire
de la réparation de notre nature et en la prière notre sûreté
inébranlable. Et toi, ô Dieu tout-puissant, comme ta bénignité
a daigné ouvrir en la terre devant moi, ton indigne serf, tous
les trésors des richesses du monde, qu'il plaise à Ta grande
clémence, lorsque je ne serai plus au nombre des vivants, de
m'ouvrir encore les trésors des cieux, et me laisser contempler
ton divin visage, dont, la Majesté est un délice inénarrable, et
dont le ravissement n'est jamais monté en coeur d'homme vivant.
Je te le demande par le Seigneur Jésus-Christ ton fils
bien-aimé qui en l'unité du Saint-Esprit vit avec toi au siècle
des siècles. Ainsi soit-il ».

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NICOLAS FLAMEL 13

VII La fortune de Flamel.
Flamel était un monsieur pratique... Il épouse une femme deux fois veuve, plus âgée que lui. Celle- ci, méfiante, impose le régime dotal.
Le 7 Avril 1372 et le 10 Septembre 1386, Flamel obtient qu'elle mette ses biens en commun « Et outre ce, voulurent, ordonnèrent
et accordèrent les dits mariés, l'un à l'autre, que le
dit survivant dernier mourant puisse donner, aumôner et
distribuer, sain ou infirme, par son testament ou autrement en
son vivant comme il lui plaira, toute la partie et portion dudit
premier mourant, de tous les dits biens meubles et congués immeubles
à telles personnes, Religieux, Eglises, pauvres et misérables
personnes, conjointement ou en à part, ou convertir à
faire célébrer messes, ou autres aumônes pieuses comme bon
semblera audit survivant et en sa conscience seulement ».
Flamel pouvait, maintenant, dormir tranquille. La découverte de la Pierre philosophale accrut singulièrement cette tranquillité.
Mais il fallait, nous l'avons dit, une couverture. Aussi le couple se mit-il à donner ostensiblement aux bonnes oeuvres. Il fonda et fit vivre quatorze hôpitaux à Paris, bâtit
tout de neuf trois chapelles, décora de grands dons et bonnes
rentes sept églises avec plusieurs réparations en leurs cimetières
-- outre ce qu'il avait fait à Boulogne et qui n'est guère
moins.
Puis, Flamel résolut de faire peindre en la quatrième arche du cimetière des Innocents, entrant par la grande porte de la
rue Saint-Denis, et prenant à main droite, les plus essentielles
marques de l'Art, sous néanmoins des voiles et couvertures
hiéroglyphiques à l'imitation de celles du livre du juif Abraham.
Ces peintures représentaient deux choses à la fois : premièrement,
les mystères de notre résurrection future et indubitable,
au jour du Jugement et Avènement de Jésus ; deuxièmement,
les principales opérations du magistère hermétique.
Ces figures devaient servir comme de deux chemins pour mener à la vie céleste, le premier chemin plus ouvert, enseignant
les sacrés mystères de notre salut, l'autre enseignant à tout
homme se connaissant un peu à l'alchimie le moyen de parfaire
la Pierre. Cette Pierre, outre qu'elle change les métaux vils en

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14 NICOLAS FLAMEL
métaux précieux, change l'homme mauvais en bon, lui ôte la
racine de tout péché (qui est l'avarice), le faisant libéral, doux,
pie, religieux, et craignant Dieu quelque mauvais qu'il fut auparavant,
car dorénavant il demeure toujours ravi de la grande
grâce et miséricorde qu'il en a obtenue et de la profondeur de
ses oeuvres admirables.
Nous reparlerons de ces figures. Revenons aux libéralités de Flamel. Il avait fait élever une arcade sur la façade du Charnier des Saints Innocents qui approchait la rue de la Lingerie. Et sur
cette arcade il avait fait peindre un homme tout noir tenant un
rouleau avec ces mots écrits : « Je vois merveille dont moult
je m'ébahis ». Bien entendu le tout portait les initiales N. F.
En outre on y lisait des vers dont l'on n'a retrouvé que ceci :

Hélas mourir convient Sans remède homme et femme. ... nous en souvienne Hélas mourir convient Le corps... Demain peut-être damnés." A faute... Mourir convient Sans remède homme et femmes.
Flamel fit élever le petit portail de Saint-Jacques la Boucherie situé vis-à-vis de la rue de Marivaux, en face de sa propre
maison. Il s'y fit représenter avec Perrenelle. La Vierge est entre
eux, l'apôtre S. Jacques à côté de Flamel, et S. Jean-Baptiste
à côté de Perrenelle. D'un côté cette inscription : « Ave
Maria soit dit à l'entrée », de l'autre celle-ci : « La Vierge Marie
soit ici saluée. »
« Au jambage occidental du portail, dit l'abbé Villain dans son Essai d'une histoire de la paroisse Saint-Jacques de la Boucherie,
on voit un petit ange en sculpture qui tient en ses mains
un cercle de pierre, Flamel y avait fait enclaver un rond de
marbre noir, avec un filet d'or fin en forme de croix, que les
personnes pieuses baisaient en entrant dans l'église. Je tiens ce
petit fait d'un ecclésiastique mort fort âgé, né sur la paroisse
qui avait baisé cette croix étant tout jeune. »
Flamel fit aussi travailler aux églises Saint-Cosme et Saint- Martin-des-Champs, et, bien entendu, y fit encore ériger sa
statue.
Puis, il donna à S. Jacques la Boucherie un tableau de Notre-Seigneur pour mettre sur le grand autel les jours de fête, et
un diptyque représentant la Passion et la Résurrection. Il favorisa
particulièrement dans cette église la chapelle de Saint-

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NICOLAS FLAMEL 15
Clément, l'ornant de boiseries et sculptures, lui donnant un calice
avec la patène d'argent doré, et un vêtement de drap de
soie noire doublé d'azur avec, toujours, les initiales N. F.
... Ici, il nous faut laisser éclater les scènes de famille. Isabelle, la soeur de Perrenelle, vit d'un assez mauvais oeil -- on le comprend aisément -- le don mutuel qui mettait en commun
les biens des deux époux. Isabelle et ses fils représentèrent
à Perrenelle qu'elle était plus âgée que son mari, que si
elle mourait avant lui -- et c'était dans l'ordre des choses --
elle les laisserait dans la misère, que Flamel n'était qu'un intrigant,
et patati et patata. Bref, ils la décidèrent à faire un testament
les avantageant sérieusement.
L'alchimiste veillait. Ses beaux-parents tranquillisés, il s'empresse de faire faire à sa femme un autre testament par lequel
elle ne laisse plus à sa soeur Isabelle que 300 livres tournois
une fois payées.
Il était temps : Perrenelle mourut sept jours après, le 14 septembre 1397 !
Le veuf la fit enterrer au Cimetière des Innocents, il éleva sur sa tombe une pyramide avec ces vers :

Les pauvres âmes trépassées Qui de leurs hoirs sont oubliées Requièrent des passants par ci Qu'ils prient Dieu que merci Veuille avoir d'elles et leur fasse Pardon et à vous donne sa grâce, L'église et les lieux de céans Sont à Paris bien moult céans Car toute pauvre créature Y est reçue à sépulture Et qui bien y sera soit mis En Paradis, et ses amis. Qui céans vient dévotement Tous les lundis ou autrement Et de son pouvoir y fait dons Indulgence et pardon Ecrits céans en plusieurs tables Moult nécessaires et profitables.
Nul ne sait que tels pardons vaillent Qui durent quand d'autres bons faillent. De mon paradis pour mes bons amis Descendu jadis pour être en croix mis.
Donnons quelques extraits du testament de Perrenelle selon l'abbé Villain :
« ... Item elle voulut et ordonna son luminaire être fait le jour de son obsèque de trente-deux livres de cire. Item : elle voulut

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16 NICOLAS FLAMEL
et ordonna quatre livres seize sols parisis être donnés et convertis
au profit du dîner qui sera fait le jour de ses obsèques...
Item : elle voulut et ordonna le jour de son trépassement la somme
de huit livres tournois être donnée et aumônée pour Dieu à
plusieurs pauvres gens par les dits exécuteurs... Item voulut et
ordonna un voyage être fait une fois par un homme, pèlerin de
pied, à Nôtre-Dame de Boulogne-sur-le-Mer; auquel pèlerin
pour ce faire elle voulut quatre livres tournois être baillées et
payées par les dits exécuteurs, lequel pèlerin fera chanter et
dire en l'église Notre-Dame au dit lieu deux messes, c'est
à savoir l'une du Saint-Esprit, et l'autre de Notre-Dame, et offrira
un cierge de cire pesant douze livres et si payera pour chacune
messe deux sols parisis... Item. A Martin qui a accoutumé
de donner l'eau bénite en l'église Saint-Jacques cinq
sols tournois... A. Jehannette la Paquote une cote merveille de
marbre et un chaperon, qu'elle mettait chacun jour... Item.
Cinq siens coursés fourrés de blanc à cinq pauvres personnes...
Item à Jehannette Lalarge son meilleur chaperon... Item à
Jehannette la Flaminge, chandelière de cire, vendent à S. Jacques,
son autre chaperon de violet... A Mengin jeune clerc,
son valet, elle donne une livre, cinq sols tournois, et à Gautier
son autre varlet une livre tournois... »
A la mort de sa femme Flamel pleura abondamment. Qu'on nous permette de reproduire ici une phrase d'Albert Poisson déjà nommé : « Il est à croire que Flamel aurait suivi
de près Perenelle si de nombreuses affaires ne l'avaient empêché
de se livrer tout entier à son chagrin!!! » En bon français
cela veut dire que Flamel préférait l'argent à sa femme. Il voulait
bien pleurer celle-ci, mais il prétendait jouir -- et le plus
longtemps possible -- de la fortune qu'elle lui avait laissée !
Hélas! il n'en devait pas jouir tranquillement... Isabelle et les siens, en apprenant qu'ils étaient déshérités, s'emportèrent
fort. Ils commencèrent par faire saisir la succession par un
huissier du parlement. Flamel de riposter en portant l'affaire
devant le Parlement, le Châtelet, les Requêtes du Palais. Le
brave homme avait oublié la charité chrétienne et que ses beaux-
parents étaient pauvres. Albert Poisson s'écrie : « Dignes parents!
il y avait à peine huit jours que Perenelle était morte !
Si l'on juge de leur caractère par ce trait on comprend parfaitement
que Flamel, malgré la douceur de son caractère, ait été
entraîné à une série de procès ». Il est évident que les parents
de Perenelle entament un procès huit jours après sa mort; mais
il est évident aussi que Flamel lui fait changer son testament
huit jours avant sa mort. Lequel d'Isabelle ou de Flamel se
montre le plus âpre à la curée?

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NICOLAS FLAMEL 17

VIII Flamel et le Roi.
Ces procès terminés, Flamel cherche une autre occupation. Il travaille à son livre des figures hiéroglyphiques. Il le compose,
l'écrit, l'enlumine.
Hélas! Charles VI avait appris que notre homme savait faire de l'or. Le pauvre roi avait bien besoin d'or... Ses finances
baissaient lamentablement... En vain il augmentait les impôts.
Le roi dépêcha chez Flamel l'un de ses confidents, le sieur
Cramoisi, Maître des requêtes. Flamel préféra avouer. Il dit
qu'il savait faire de l'or. Et il remit à Cramoisi un matras plein
de poudre de projection.
L'histoire demeure muette sur les suites de cette visite. Apparemment le roi et Flamel s'étaient compris...
Et l'alchimiste recommence ses libéralités : il aide à la reconstruction du portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et il
y fait placer une statue le représentant vêtu d'une longue robe
à capuchon à côté des insignes de son art; au-dessous, ces
vers :

De Dieu notre Sauveur Et de sa digne croix, Sois mémoire au pécheur Chacun jour plusieurs fois.
Puis, il achète (en 1406), rue de Montmorency, un terrain vague dépendant des moines de Saint-Martin à la condition
qu'il n'y bâtira ni église ni chapelle, les moines, pratiques,
craignant la concurrence pour Saint-Martin-des-Champs (aujourd'hui
l'église Saint-Martin; à cette époque elle se trouvait
en pleins champs) ; Flamel s'engage, en outre, à faire au prieuré
une rente de 10 sols parisis.
Il éleva sur le terrain en question la maison dite, depuis, du Grand Pignon. Cette maison existe encore, elle est sise 51, rue
de Montmorency, le pignon a été remplacé par un troisième
étage, et si l'on n'y voit plus le portrait de Flamel qu'il avait fait
peindre on lit cette inscription : Nous hommes et femmes laboureurs
demeurant au porche de cette maison qui fut faite en l'an de
grâce mil quatre cent et sept sommes tenus chacun en droit soi dire
tous les jours une patenôtre et un ave maria, en priant Dieu que
sa grâce fasse pardon aux pauvres pécheurs trépassés. Amen. Etait-
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18 NICOLAS FLAMEL
ce l'unique loyer qu'ils avaient à payer à Flamel? Nous l'ignorons,
mais nous constatons qu'Albert Poisson qui a écrit :
« Cette maison existait encore en 1852... » aurait pu prendre
la peine de voir qu'elle existait encore quand il écrivait cela. Le
rez-de-chaussée est aujourd'hui occupé par un petit restaurant-
crémerie.
Flamel poursuit ses acquisitions. Il achète la maison qui fait le coin de la rue de Montmorency et de la rue Saint-Martin, à
l'enseigne de la Belle Image. Il achète la maison du Puits, sise
également rue de Montmorency.


IX
Explication des figures que Flamel fit peindre au Cimetière des Innocents.
Nous ne jurons pas que toutes les personnes qui liront cette explication connaîtront la recette de la Pierre philosophale...
Sur le côté de l'arche élevée par Flamel une écritoire enfermée dans une niche : l'Oeuf philosophique enfermé dans l'Athanor.
S. Paul vêtu d'une robe citrine brodée d'or, et, à ses pieds, Flamel, à genoux, vêtu d'une robe orangée, blanche et noire :
les couleurs que prend la matière philosophique en passant du
noir au blanc.
Au milieu de l'arche, sur champ vert, trois ressuscitants, une femme et deux hommes de couleur blanche ; deux anges au-
dessus; et, sur le tout, le Juge souverain vêtu d'une robe citrine
et blanche : le champ vert une des couleurs de l'Oeuvre, les
ressuscitants le Soufre, le Mercure et le Sel philosophiques, le
Seigneur la Pierre.
S. Pierre vêtu de rouge, Perenelle d'orangé : les dernières couleurs de l'Oeuvre.
Les deux Dragons le Fixe et le Volatil. L'homme et la femme vêtus d'orange sur champ d'azur : la conjonction des deux Principes.
... A ceux qui ne trouveront pas cette explication suffisamment lumineuse nous conseillons d'aller, munis de toutes sortes
traités d'alchimie, examiner attentivement Notre-Dame de
Paris : le portail Saint-Marcel donne la recette de la Pierre
philosophale -- aussi clairement que les figures de Flamel.

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NICOLAS FLAMEL 19

X La mort de Flamel.
En 1411 Flamel termine le Livre des figures hiéroglyphiques commencé en 1399.
Le 22 novembre 1416, il fait son testament. Il prépare sa propre pierre tumulaire.
Le 22 mars 1417 il meurt. Il avait quatre-vingts ans passés. On l'enterra dans l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, devant le Crucifix et Notre-Dame. Sur son caveau fut scellée la
pierre qu'il avait préparée, pierre sur laquelle est figuré le Sauveur
tenant la boule du Monde, entre S. Pierre et S. Paul, à
côté du Soleil et de la Lune, avec cette inscription : « Feu Nicolas
Flamel, jadis écrivain, a laissé par son testament, à l'oeuvre
de cette église certaines rentes et maisons qu'il a acquises
et achetées de son vivant, pour faire certain service divin et
distributions d'argent chacun an par aumône, touchant les
Quinze-Vingts, Hôtel-Dieu, et autres églises et hôpitaux de
Paris. Soit prié pour les Trépassés s. Au-dessous, il y avait
l'image d'un cadavre à demi-consommé et ces vers .

De terre suis venu et en terre retourne : L'âme rends à toi, I. V. H (1), qui les péchés pardonne.
En 1797, lors de la démolition de l'église Saint-Jacques, cette pierre disparut. Elle est aujourd'hui au musée de Cluny après
avoir servi à hacher les herbes chez un fruitier, et être passée
chez plusieurs marchands de curiosités (Voir la communication
de M. de Lavillegille à la Société des Antiquaires de France).
Le testament de Flamel qui est conservé à la Bibliothèque nationale et qui comprend quatre feuilles de parchemin commence
ainsi : « A tous ceux qui ces lettres verront, Tanneguy
du Chastel, chevalier, conseiller, chambellan du roi notre sire,
garde de la prévôté de Paris. Salut. Savoir faisons que par-
devant Hugues de la Barre et Jehan de la Noë, clercs notaires
du roi notre sire, de par lui établis en son Châtelet de Paris,
fut personnellement établi, Nicolas Flamel, écrivain, sain
de corps et pensée, bien parlant et de bon et vrai entendement,
si comme il disait et comme de prime face apparaît, attendant


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1. Ces lettres sont I. E. V. hébraïque.
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et sagement considérant qu'il n'est chose plus certaine
que la mort, ne chose moins certaine que l'heure d'icelle et
pour ce qu'en la fin de ses jours, il ne fut et soit trouvés importunités
sur ce, non voulant de ce siècle, trépasser en l'autre,
intestat, pensant aux choses célestes, et pendant que sens et
raison gouvernent sa pensée, désirant pourvoir au salut et remède
de son âme, fit, ordonna et avisa son testament ou ordonnance
de dernière volonté au nom de la glorieuse Trinité du
Père, du Fils et du Saint-Esprit... »
Par ce testament Flamel « laisse en aumône et pour prier Dieu pour lui à ses hôtes qui demeureront lors en ses maisons
outre la porte Saint-Martin et devant l'église Saint-Jacques à
chacun vingt sols parisis à leur rabattre sous leurs louages...
D'un drap brun, au prix de douze sols l'aulne, dont achèteront
300 aulnes les exécuteurs, cent ménages pauvres seront tenus
de faire chacun en droit soi, cotte, chaperon et chausses pour
les porter tant comme ils pourront durer sans les vendre ni
convertir ailleurs sur peine de restituer la valeur du drap...
Deux cents aulnes de drap bleu du prix de 24 sols parisis
l'aulne seront distribués à raison de quatre aulnes par tête à
seize religieux de différents ordres, à dix-sept pauvres prêtres
et le reste à de pauvres écoliers, maîtres ès arts et autres,
pris et choisis en collèges et en dehors...
Il lègue aux confréries dont il faisait partie, c'est-à-dire aux confréries de Sainte-Anne, Saint-Jacques, Saint-Christophe,
Sainte-Catherine-du-Val-des-Escholiers, Notre-Dame-de-Boulogne-sur-Mer,
Notre-Dame-la-Septembreche, Notre-Dame-de-
Mezoch, Saint-Michel-de-la-Chapelle-du-Palais et Saint-Jean-
l'Evangéliste, ainsi qu'à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, Saint-
Jacques-du-Haut-Pas, Notre-Dame-de-Pontoise, Sainte-Geneviève,
Notre-Dame-d'Haubervilliers un calice de fin argent doré.
Il fait une rente à ses servantes, laisse la somme nécessaire pour dire des messes basses quotidiennes pour le repos de son
âme pendant sept ans, il remet la moitié de leurs dettes à certains
de ses débiteurs, etc., etc., décrétant que Saint-Jacques-
de-la-Boucherie héritera de ce qui restera.
... Tout cela représente une fort jolie fortune -- trois millions actuels environ. La personne qui possède actuellement trois
millions est évidemment à son aise ; mais elle ne jouit pas d'une
énorme influence, on ne la redoute guère. Tandis qu'à l'époque
de Flamel la personne qui possédait ces rentes devait être connue
et enviée à la façon d'un Rothschild ou d'un Rockefeller.
De telles fortunes étaient ignorées dans la bourgeoisie, elles
ne se rencontraient que dans la noblesse; au reste, elles avaient
tôt fait d'anoblir leurs possesseurs.

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NICOLAS FLAMEL 21
La conclusion est que Flamel était riche, très riche, mais qu'il s'efforçait de le faire oublier par de bonnes oeuvres.


XI Les Détracteurs de Flamel.
L'abbé Villain assure que Flamel n'a point trouvé le secret de la Pierre philosophale, et qu'il s'est tout bonnement enrichi
dans son commerce d'écrivain.
Dom Pernety, auteur de plusieurs traités d'alchimie, affirme que Flamel faisait bel et bien de l'or. Il écrit à l'un de ses correspondants
:
« Il a paru chez Desprez, imprimeur Libraire rue Saint-Jacques un gros volume in-12 sous ce titre Histoire critique de Nicolas
Flamel par l'abbé Villain.
« Après l'analyse que vous fîtes dans votre année littéraire au mois de novembre 1758 j'aurais cru que cet auteur se serait
condamné au silence. Mais vos remarques au sujet de la digression
sur Nic. Flamel, et l'envie de justifier une opinion
hasardée qu'il a pris le parti de ne pas abandonner, ne lui ont
pas permis de se taire. De plus, des personnes avantageusement
connues dans la République des Lettres et pour qui toute vérité
est précieuse, lui ont marqué un désir ardent de connaître à
fond un homme aussi renommé que Flamel. Il a été excité encore
par la communication d'un article qui le regarde, dans une
nouvelle édition que l'on prépare d'une description de Paris,
où l'on adopte et l'on donne comme vraisemblable votre opinion
qui est aussi la mienne ; tous ces motifs détaillés dans un
Avant-propos lui ont fait entreprendre une Histoire critique de
Flamel, et il se flatte d'avoir porté jusqu'à la démonstration
tout ce qu'il a annoncé.
« Un écrivain très versé dans cette matière va publier incessamment une réfutation du nouveau livre de M. l'abbé Villain,
parce que, dit-il, toute vérité lui est précieuse et qu'il ne peut
voir de sang-froid que M. l'abbé Villain se flatte d'avoir de
meilleurs yeux que tous les gens avantageusement connus dans
la République des lettres depuis près de trois siècles.
« Je laisse à cette personne le soin de désabuser M. l'abbé Villain et je me contente de lui proposer quelques problèmes à
résoudre et de lui présenter quelques réflexions que ses ouvrages
ont fait naître.

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22 NICOLAS FLAMEL
« Quand on avoue qu'on ignore absolument une science, doit- on s'ingérer d'en raisonner, de juger de ce qui peut y avoir
quelque rapport, et de contredire ceux qui sont unanimement
regardés comme maîtres en ce genre ? M. l'abbé Villain sait-il
ce que c'est qu'un philosophe hermétique, la conduite qu'il doit
tenir pour sa tranquillité, la manière dont il se comporte dans
la distribution de ses bienfaits, etc.?
« Ignore-t-il l'essence et le caractère distinctif des emblèmes, qui consistent à cacher sous l'apparence d'objets connus, des
choses qui ne sont aperçues que par des yeux plus clairvoyants
que ceux du commun?
« N'y a-t-il pas au moins de la témérité à traiter de fable pure ce que des Savants dans tous les genres, des gens très sensés,
ont cru pouvoir regarder comme des réalités ?
« Peut-on raisonnablement s'imaginer qu'un philosophe hermétique doive s'afficher tel? et M. l'abbé Villain a-t-il pensé
trouver Flamel philosophe dans les contrats de rentes, les quittances,
etc., de Flamel homme privé?
« Fallait-il employer plus de 400 pages pour nous accabler du détail minutieux de ces rentes, de ces quittances, etc., de Flamel
se conduisant comme bourgeois bon chrétien ? M. l'abbé
Villain pour se convaincre que Flamel mérite le nom de Philosophe
voudrait-il que dans les contrats qu'il a faits, dans les
quittances qu'il a reçues ou données, il eut signé, Nicolas Flamel,
Philosophe Hermétique ?
« A-t-il cru de bonne foi qu'en secouant la poussière dont il s'est couvert, en feuilletant les vieux parchemins des archives
de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, il persuaderait aux savants
qu'ils sont aveugles ; qu'ils doivent le prendre pour guide, que
Flamel n'a jamais su le secret de la science hermétique, ni
même travaillé à s'en instruire, ni écrit sur cette science, parce
qu'il n'a trouvé dans son coffre de six pieds de long, ni poudre
de projection, ni lingots d'or, ni les ouvrages manuscrits de
Flamel ? Pense-t-il que sur de telles preuves sa décision sera
sans appel; que Flamel sera dépouillé pour toujours du titre
de philosophe et dégradé de la classe des savants dans ce
genre?
« Il ne me reste que quelques réflexions à présenter à M. l'abbé Villain sur la manière dont il s'exprime au sujet du manuscrit
de Flamel que vous avez cité dans votre lettre du mois de novembre
1758. « On trouve, dit-il, ce langage presque paternel
» dans un autre traité de l'oeuvre hermétique, que dom Pernety,
» bénédictin, prétend avoir été écrit en 1414. Ce révérend
» père qui a fourni quelques mémoires littéraires à l'occasion
» de ce que j'ai dit de Flamel dans l'essai, assure avoir vu ce

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NICOLAS FLAMEL 23
» traité manuscrit, qui est, dit-il, de l'écriture du temps. Cela
» peut être. Il dit encore que le manuscrit est écrit de la propre
» main de Flamel, comme ajoute-t-il, le manuscrit le porte.
» Cela peut être encore. Un écrivain copiait alors des livres,
» c'était sa profession ; il pouvait y mettre son nom pour se
» faire connaître. Flamel, écrivain et libraire juré de l'Université
» peut par cette raison, avoir mis son nom au manuscrit
» qui est un psautier ; mais qu'il ait composé le traité allégorique
» que dom Pernety, dit être sur les marges, c'est ce me
» semble ce qu'on ne peut admettre. » Voici la preuve qu'en
apporte notre seyant critique : « Je trouve qu'en 1414 Flamel
» fit crier et surélever une maison rue du cimetière Saint-Nicolas...
» Il acheta encore plusieurs rentes qu'il serait trop long
» de détailler. La seule année 1414 nous fournit de sa part huit
» actes, reste de beaucoup d'autres qui ne sont point parvenus
» jusqu'à nous. » Donc il n'a pas composé ce traité. Autre
preuve, ce traité est allégorique, donc il n'est pas de Flamel.
Troisième preuve : « J'observerai encore que dans le peu que
» contient l'extrait donné par l'auteur de l'Année littéraire, on
» ne trouve pas à la vérité des preuves de fausseté aussi évidentes
» que dans l'explication des figures du charnier, mais il
» est aisé d'y remarquer que ces deux auteurs sont également
» peu au fait de la véritable histoire de Flamel. Ils rapportent
» sérieusement l'un et l'autre ces expressions de notre écrivain:
» Après la mort de ma fidèle compagne Perenelle, il me
» prend fantaisie et liesse, en me recordant d'icelle, écrire en
» grâce de toi. Il y avait au moins 47 ans que Perenelle était
» morte. Après une si longue viduité on ne s'exprime pas
» comme on fait parler ici notre écrivain. » Flamel n'avait pas
oublié une femme qu'il avait tendrement aimée, au souvenir
qu'il en avait, son coeur tressaillait encore du sentiment affectueux
qu'il avait pour elle. M. l'abbé Villain ne trouve pas les
mêmes dispositions dans le sien, donc Flamel n'est pas l'auteur
du manuscrit! Peut-on se refuser à la solidité de ces preuves?
et ne faudrait-il pas être de bien mauvaise humeur pour vouloir
enlever à notre historien critique la douce satisfaction de pouvoir
se flatter qu'il a poussé jusqu'à la démonstration tout ce
qu'il a avancé sur le compte de Flamel?
« Je ne démentirai pas M. l'abbé Villain quand il dit que j'assure avoir vu le Manuscrit, qu'il est de l'écriture du temps et
je ne veux pas lui chercher chicane sur ses deux façons de
s'exprimer : cela peut être. Tout me prouve qu'il n'y a pas entendu
malice. S'il se connaît aux écritures de ce temps-là, pourquoi
n'a-t-il pas fait la moindre démarche pour s'éclaircir du
fait? Il lui eut été si aisé de s'en convaincre ! Mais il avait apparemment

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24 NICOLAS FLAMEL
ses raisons. L'idée flatteuse d'un livre qu'on se propose
de mettre au jour est un attrait bien puissant. Un tel
éclaircissement l'aurait fait renoncer à son travail, et M. l'abbé
Villain voulait étaler aux yeux du public cette fine logique, ces
raisonnements conséquents dont nous venons de présenter une
esquisse.
« Le Manuscrit est écrit de la propre main de Flamel, comme le même manuscrit le porte. Cela peut être encore, ajoute
M. l'abbé Villain, vous serez surpris, Monsieur, de la vivacité
de son imagination, de la subtilité de son génie, de la solidité
de ses raisons dans la tournure de sa critique. « Un écrivain
copiait alors des livres, dit-il, c'était sa profession, il pouvait y
mettre son nom pour se faire connaître. M. l'abbé Villain pour
s'épargner un si pitoyable raisonnement n'avait qu'à faire la
plus petite attention à l'extrait du Manuscrit que vous avez inséré
dans vos Feuilles, le lecteur pourra en juger, le voici.
« Je, Nicolas Flamel, écrivain de Paris, cette présente année MCCCCXIIII, du règne de notre Prince bénin Charles VI,
lequel Dieu veuille bénir, et après la mort de ma fidèle compagne
Perrenelle, il me prend fantaisie et liesse, en me recordant
d'icelle, écrire en grâce de toi, cher neveu, toute la maîtrise
du secret de la poudre de projection ou teinture philosophale,
que Dieu a pris vouloir de départir à son moult chétif serviteur,
et que ai repéré et comme repéreras, en ouvrant comme
te dirai... Adonc ai écrit ce dit livre de ma propre main, et
que avais destiné à l'Eglise Saint-Jacques, étant de la dite
Paroisse. Mais après que j'eus recouvré le livre du Juif Abraham,
ne me prit plus vouloir de le vendre pour argent, et j'ai
icelui gardé moult avec cure, pour en lui écrire le secret d'Alchimie
en lettres et caractères fantaisies, dont te baille la clef,
et n'oublie mie d'avoir de moi souvenance quand serai dans
le suaire; et remémores donc que t'ai fait tels documents,
c'est-à-savoir afin que te fasse grand maître en Alchimie...
En avant de dire un mot sur la pratique d'ouvrer, j'ai vouloir
de te conduire par théorique à connaître ce qu'est à savoir,
science muante corps métalliques en perfection d'or et d'argent,
produisant santé aux corps humains, et muant viles pierres
et cailloux en fines, sincères et précieuses, etc. »
« A la fin du Manuscrit on lit ceci : « Adonc as le trésor de toute la félicité mondaine que moi, pauvre rural de Pontoise,
ai fait et maîtrisé par trois reprises à Paris en ma maison
rue des Escrivains, tout proche de la Chapelle Saint-Jacques la
Boucherie et que moi, Nicolas Flamel, te baille pour l'amour
qu'ai toi en l'honneur de Dieu... Avise donc cher neveu,
de faire comme ai fait; c'est-à-savoir de soulager les pauvres

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NICOLAS FLAMEL 25
nos frères en Dieu, à décorer le Temple de notre rédempteur,
faire issir des prisons mains captifs détenus pour argent et par
le bon et loyal usage qu'en feras, te conduiras au chemin de
gloire et de salut éternel, que je Nicolas Flamel, te souhaite
au nom du Père éternel, Fils Rédempteur et Saint-Esprit illuminateur,
sainte, sacrée et adorable Trinité et Unité, Amen. »
Je laisse au lecteur à juger si M. l'abbé Villain a eu raison de
ne regarder Flamel que comme copiste de ce manuscrit dans
lequel il parle toujours comme auteur.
« Quant à la glose de M. l'abbé Villain sur le présent que Flamel fait de ce Manuscrit à son neveu, elle ne mérite pas d'être
relevée. Il lui présente, dit notre historien, un ouvrage scellé
dont il garde la clef, etc. Cette fausseté se manifeste par l'extrait
ci-dessus. Et si ce traité est allégorique, il est dans le goût
de tous les autres composés sur cette science, sage précaution
de la part de leurs auteurs, pour voiler aux yeux du public et
des avares surtout un secret dont la publicité troublerait l'harmonie
de la société. Flamel avait levé ce voile de dessus les
yeux de son neveu, puisqu'il dit dans le même manuscrit : fais
et opère comme tu m'as vu faire.
« J'abandonne le reste de l'ouvrage de M. l'abbé Villain à la personne qui se propose de le relever méthodiquement et qui a
eu la patience de le lire en entier.
« J'ai l'honneur d'être. etc. Dom PERNETY.
...Nandé, lui, raconte que Flamel s'est enrichi aux dépens des juifs. C'est aussi l'opinion de La Croix du Maine qui dit :
« La source de sa richesse est telle, quand les juifs furent chassés,
lui qui avait leurs papiers, loin de réclamer à leurs créanciers
ou de les dénoncer au roi, partageait avec eux pour leur
donner acquit ». C'est également celle d'Hoeffer qui affirme :
« La véritable source des richesses de Flamel s'explique par
les rapports fréquents et intimes qu'entretenait cet archimiste
avec les juifs si persécutés au Moyen-Age et qui étaient tour à
tour exilés et rappelés selon le bon plaisir des rois. Dépositaire
de la fortune de ces malheureux dont la plupart mouraient
dans l'exil, l'écrivain de Saint-Jacques-la-Boucherie n'avait
pas besoin de souffler le feu du grand oeuvre pour s'enrichir.
L'histoire du livre d'or du juif Abraham pourrait bien n'être
autre chose qu'une allégorie par laquelle Nicolas Flamel rappelle
lui-même l'origine de sa fortune ».
Le grand chimiste Dumas dit dans ses Leçons sur la philosophie chimique : « On trouve ensuite Nicolas Flamel qui s'est
acquis une certaine célébrité. On prétend qu'il trouva la pierre

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26 NICOLAS FLAMEL
philosophale en s'aidant des recherches d'un juif dont il aurait
eu le bonheur de posséder les manuscrits. Plusieurs fois
il aurait mis en pratique ses procédés alchimiques, il aurait
acquis ainsi une fortune colossale qu'il aurait employée à bâtir
une quantité de maisons et même d'églises. Enfin on ne
sait trop pourquoi il aurait fait semblant de mourir ainsi que
sa femme et ils se seraient réfugiés en pays lointains, devenus
immortels et possesseurs d'inépuisables trésors. Un livre ex
professo a été consacré à l'examen de ces faits et l'on y voit que
Nicolas Flamel est mort dans un état de fortune très médiocre,
sans avoir jamais joui de l'éclat qui lui a été attribué. C'était
simplement un écrivain public assez vaniteux, qui prêtait à la
petite semaine, de manière que dans son quartier il avait des
intérêts sur un nombre infini de petites maisons, et d'après
l'histoire de sa vie on voit qu'il n'a jamais été chimiste ».


XII Flamel n'est pas mort.
Quelques-uns l'assurent... Possesseur de la pierre philosophale Flamel ne mourrait plus... Paul Lucas revenant d'Orient au commencement
du XVIIe siècle rapporte qu'il en a eu des nouvelles dans ses
voyages :
« A le voir, dit-il, on ne lui aurait pas donné plus de trente ans; mais à ses discours, il paraissait avoir déjà vécu plus
d'un siècle. On se le serait même encore plus persuadé par le
récit qu'il faisait de plusieurs longs voyages qu'il disait avoir
faits. Il me conta qu'ils étaient sept amis qui couraient ainsi le
monde, tous sept dans l'intention de devenir plus parfaits;
qu'en se quittant, ils se donnaient rendez-vous dans quelque
ville pour vingt ans après; et que les premiers arrivés ne manquaient
pas d'y attendre les autres. Cela me fit croire que cette
fois Brousse avait été choisi pour le rendez-vous de ces sept
savants. Ils y étaient déjà quatre, et si unis entre eux, qu'on
voyait bien que ce n'était pas le hasard, mais une longue connaissance
qui les y avait rassemblés. Dans un long entretien
avec un homme d'esprit, on a occasion de parler de plusieurs
curiosités; la religion et la nature furent tour à tour le sujet de
nos discours. Nous tombâmes enfin sur la chimie, l'alchimie
et la Cabale, et je lui dis que tout cela et surtout les idées sur

@

NICOLAS FLAMEL 27
la pierre philosophale, passaient dans l'esprit de bien des gens
pour des sciences fort chimériques. Avec toutes ces belles maximes,
lui dis-je, le Sage meurt comme les autres hommes.
« Que m'importe donc d'avoir été sage ou fou toute ma vie, si la sagesse n'a aucun privilège au-dessus de la folie et que
l'un n'empêche pas de mourir plutôt que l'autre ? Ah, reprit-il,
je vois bien que vous n'avez connu aucun Philosophe, tel que
je vous le peins meurt à la vérité (car la mort est une chose attachée
à la nature et dont il n'est pas de l'ordre de s'exempter),
mais qu'il sait aller au terme, c'est-à-dire, jusqu'au temps
qui a été marqué par le créateur. L'on a observé que ce temps
est de mille ans et que c'est seulement jusque-là que vit le
Sage. Je lui parlai enfin, dit Lucas, du célèbre Flamel, et lui
dis que malgré la Pierre philosophale il était mort dans toutes
les formes. A ce propos il se mit à rire de ma simplicité et
comme j'avais déjà commencé presque à le croire sur tout le
reste, j'étais fort étonné de le voir douter de ce que je venais
d'avancer. S'étant bientôt aperçu de ma surprise, il me demanda
de nouveau, sur le même ton, si j'étais assez bon pour
croire que Flamel fut en effet mort? et sur ce que je tardais à
répondre : non, non, reprit-il, vous vous trompez, Flamel et
sa femme ne savent pas encore ce que c'est que la mort. Il n'y
a pas trois ans que je les ai laissés l'un et l'autre aux Indes, et
c'est un de mes plus fidèles amis. Il allait même me marquer
le temps où ils avaient fait connaissance, mais il se retint, en
me disant qu'il allait m'apprendre son histoire que sans doute
on ne savait pas dans mon pays. Nos sages, continua-t-il, quoique
rares dans le monde, se rencontrent également dans toutes
les Sectes et elles ont en cela peu de supériorité les unes sur
les autres. Du temps de Flamel en France, il y en avait un de
la religion juive, qui pendant les premiers temps de sa vie s'était
attaché à ne point perdre de vue les descendants de ses frères.
Et sachant que la plupart s'étaient réfugiés en France, le désir
de les voir, l'obligea à nous quitter pour en faire le voyage.
Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais
son envie extrême le fit partir, avec promesse cependant de
nous rejoindre le plutôt qu'il serait possible. Arrivé à Paris,
il trouva que les descendants de son père y étaient morts chez
les juifs en grande estime. Il vit entr'autres un rabbin de sa race
qui paraissait vouloir devenir savant, c'est-à-dire, qui cherchoit
la véritable philosophie et travaillait au grand oeuvre.
Notre ami ne dédaignant point de se faire connaître à ses petits
neveux, lia avec lui une amitié étroite et lui donna beaucoup
d'éclaircissement. Mais comme la matière est longue à faire,
il se contenta de mettre par écrit toute la Science de l'oeuvre,

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28 NICOLAS FLAMEL
et pour lui prouver qu'il ne lui avait point écrit de faussetés,
il fit en sa présence une projection de trente ocques (une ocque
pèse trois livres) de métal, qu'il convertit en or le plus pur.
Sur quoi le rabbin, plein d'admiration pour notre frère, fit tous
ses efforts pour le retenir auprès de lui. Ce fut en vain; il ne
voulut pas nous manquer de parole. Enfin le Juif, ne pouvant
rien obtenir, changea tout à coup son amitié en une haine mortelle;
et l'avarice lui fit prendre le dessein d'éteindre une des
lumières de l'univers. Mais voulant dissimuler, il pria ce Sage
de vouloir bien rester encore quelques jours chez lui; et pendant
ce temps-là, par une trahison aussi noire qu'inouïe, il le
tua et lui prit tous ses papiers. Mais les actions atroces ne peuvent
rester longtemps impunies : le juif découvert et arrêté,
tant pour ce crime que pour d'autres dont on le convainquit,
fut brûlé tout vif; la persécution des Juifs commença peu de
temps après et vous savez qu'ils furent chassés du Royaume.
Flamel plus raisonnable que la plupart des autres parisiens,
n'avait pas fait difficulté de s'allier avec quelques autres Juifs,
il passait même chez eux pour une personne d'une honnêteté
et d'une probité reconnue. Cela fut cause qu'un marchand juif
prit le dessein de lui confier ses registres et tous ses papiers,
persuadé qu'il n'en userait point mal et qu'il voudrait bien les
sauver de l'incendie commun. Parmi ces papiers se trouvaient
ceux du rabbin qui avait été brûlé et les livres de notre sage.
Le marchand, sans doute occupé de son commerce, n'y avait
pas encore fait attention; mais Flamel qui les examina de plus
près y remarquant des figures de fourneaux, d'alambics et d'autres
vases semblables, et jugeant avec raison que ce pouvait
être le secret du grand oeuvre, crut ne devoir pas s'en tenir là.
Comme ces livres étaient hébreux, il s'en fit traduire le premier
feuillet ; et cela seul l'ayant confirmé dans sa pensée, pour user
de prudence et n'être pas découvert, voici la façon dont il s'y
prit. Il se rendit en Espagne, et comme il s'y trouvait des juifs
presque partout dans chaque endroit où il passait, il en priait
quelqu'un de lui traduire une page de son livre, et après l'avoir
traduit tout entier par ce moyen il reprit le chemin de Paris.
En revenant en France, il s'était fait un ami fidèle qu'il y menait
avec lui, pour travailler à l'oeuvre, et à qui il avait dessein
de découvrir son dessein dans la suite, mais une maladie le lui
enleva. Ainsi Flamel de retour chez lui, résolut de travailler
avec sa femme, ils réussirent, et s'étant acquis des richesses
immenses, ils firent bâtir plusieurs édifices publics et enrichirent
nombre de personnes. La renommée est souvent une chose
fort incommode, mais un sage sait par sa prudence se tirer de
tous les embarras. Flamel vit bien qu'on finirait par l'arrêter,

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NICOLAS FLAMEL 29
dès qu'il serait soupçonné d'avoir la pierre philosophale, et il
avait peu d'apparence qu'on fut encore longtemps sans lui attribuer
cette science, après l'éclat qu'avaient produit ses largesses.
Ainsi en véritable philosophe, qui se soucie très peu de
vivre dans l'esprit du genre humain, il trouva le moyen de fuir
la persécution en faisant publier sa mort et celle de sa femme ».
« Par ses conseils, elle feignit une maladie qui eut son cours,
et lorsqu'on l'a dite morte, elle était en Suisse où elle avait eu
l'ordre de l'attendre. On enterra en sa place un morceau de
bois et des habits, et pour ne point manquer au cérémonial ce
fut dans l'une des églises qu'elle avait fait bâtir. Ensuite il eut
recours au même stratagème, et comme tout se fait pour de
l'argent, on sent qu'il n'eut point de peine à gagner les médecins
et les gens d'église. Il laissa un testament dans lequel il
recommanda qu'on l'enterrât avec sa femme et qu'on élevât
une pyramide sur leur sépulture; et pendant que ce vrai sage
était en chemin pour aller rejoindre sa femme un second morceau
de bois fut enterré en sa place. Depuis ce temps, l'un et
l'autre ont mené une vie très philosophique, tantôt dans un
pays, tantôt dans l'autre. Telle est la véritable histoire de Nicolas
Flamel et non pas ce que vous en croyez, ni ce que l'on
en pense sottement à Paris où très peu de gens ont connaissance
de la vraie sagesse. »


XIII La Pierre philosophale.
Flamel a laissé un traité hermétique à l'un de ses neveux, un des trois fils de sa belle-soeur Isabelle Perrier.
Ce Perrier hérita également de ses papiers, matras et autres appareils alchimiques.
A la mort de Perrier, tout cela passa aux mains d'un médecin nommé Du Parrain qui le donna à son filleul Dubois.
Dubois usa de la poudre contenue dans les matras. Voici ce que rapporte un contemporain : « L'autre personne avec laquelle
il (Morin) a souvent pris plaisir de s'entretenir est M. de
Chavigny, qui avait été présent à l'épreuve que du Bois fit de
sa poudre de projection, à la vue et sous la main du Roi, et
qui fut chargé de cet or nouvellement fabriqué pour en faire
faire l'examen par l'essayeur de la monnaie, qui après la dernière
épreuve, le déclara plus fin que celui dont on se sert ordinairement,

@

30 NICOLAS FLAMEL
et ce qui le surprit, quoiqu'il soit aisé d'en donner
la raison, fut qu'il le trouva plus pesant après l'opération
qu'il ne l'était auparavant. Or, comme cette histoire, l'une des
plus curieuses sans doute de celles qui ont entretenu le siècle
présent, a eu des faces bien différentes, j'ai cru qu'il ne serait
pas tout à fait hors de propos de lui donner ici son véritable
jour et de dire à l'honneur de la chimie et pur amour de la vérité
qu'il n'y eut aucune fourbe à l'épreuve que du Bois fit de
sa poudre; le Creuset fut pris sans affectation chez un marchand,
M. de Chavigny ramassa dans les bandoulières des
gardes des balles de plomb qui furent fondues et sa Majesté
mit elle-même la poudre qui lui fut donnée en très petite quantité
dans un peu de cire, après l'avoir entortillée dans du papier
pour la tenir plus facilement; mais d'où vient donc le traitement
que l'on fit à Dubois, c'est un ressort caché de la
Providence, ce que j'en ai appris. est que l'on voulut tirer son
secret et soit qu'il s'opiniâtra à ne point le donner, ou qu'il
ne fut pas l'auteur de la poudre, comme il y en a bien de l'apparence,
on se lassa de ses remises, on le fit arrêter à Ruel, où
il allait souvent conférer avec son Eminence et sous prétexte
de la sûreté de sa personne. on lui donna le bois de Vincennes
(1) pour logement et des gardes du corps pour lui tenir compagnie.
Le régal lui sembla bien fâcheux et lui parut d'autant
plus rude qu'il n'avait point cherché, au contraire qu'il avait
fui autant qu'il avait peu, de se faire connaître à la Cour. La
nécessité seule et fatale de conserver la liberté qu'il s'était procurée
par la sortie de son couvent, lui ayant fait consentir de
se déclarer au père Joseph, qui après un examen fort exact et
chez les religieuses du Calvaire, le déféra à son Eminence,
ainsi donc au lieu de profiter de ce traitement, il en devint
moins traitable, et enfin s'échappa par ses paroles en de si
grandes extrémités qu'on ne vit plus rien à faire que de lui
donner des commissaires ; comme sa vie n'avait pas été régulière,
quoi qu'il eût fait profession dans un ordre très régulier
et très saint, il ne leur fut pas difficile de trouver des sujets
d'exercer la rigueur de la justice souveraine, dont ils
étaient dépositaires. Dubois fut condamné à mort pour divers
crimes et la souffrit par les mains du bourreau. Mais tant s'en
faut que l'on ait fait le procès à son secret, que le cardinal de
Richelieu, qui n'était point une dupe, l'a depuis fait rechercher
dans un laboratoire, qu'il fit construire à ce dessein dans
le château de Ruel, et dans lequel on a travaillé plusieurs années


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10. C'est-à-dire qu'on l'emprisonne dans le donjon de Vincennes.
@

NICOLAS FLAMEL 31
sur les papiers qui furent saisis à Paris, dans le temps
que l'on arrêta ce malheureux à Ruel. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le traité que Flamel avait laissé à son neveu était écrit en marge d'un psautier. Il débutait ainsi : « Le commencement de
la Sagesse est la crainte du Seigneur. Je, Nicolas Flamel, écrivain
de Paris, cette présente année mil quatre cent quatorze,
du règne de notre prince bénin Charles VI, lequel Dieu veuille
bénir, et après la mort de ma fidèle compagne Perrenelle, il me
prend fantaisie et liesse, en me recordant d'icelle, écrire en grâce
de toi, cher neveu toute la maîtrise du secret de la poudre de
projection ou teinture philosophale, que Dieu a pris vouloir
de départir à son moult chétif serviteur, et que ai repéré et
comme repéreras, en oeuvrant comme te dirai... Adonc ai écrit
ce dit livre de ma propre main et que avais destiné à l'église
Saint-Jacques, étant de ladite paroisse. Mais après que
j'eus recouvré le livre du Juif Abraham, ne me prit plus vouloir
de le vendre pour argent, et j'ai icelui gardé moult avec cure,
pour en lui écrire le secret d'alchimie en lettres et caractères
fantaisies dont te baille la clef et n'oublie mie d'avoir de moi
souvenance, quand serai dans le suaire; et remémores adonc
que j'ai fait tels documents, c'est à savoir afin que te lasse
grand maître en Alchimie... En avant de dire mot sur la pratique
d'ouvrer, j'ai vouloir de te conduire par théorique à connaître
ce qu'est l'Alchimie, c'est à savoir science muante
corps métalliques en perfection d'or et d'argent, produisant
santé aux corps métalliques en perfection d'or et d'argent, produisant
santé aux corps humains et muants viles pierres et
cailloux en fines sincères et précieuses, etc. ». Le livre finissait
ainsi : « Adonc as le trésor de toute la félicité mondaine, que
moi, pauvre rural de Pontoise ai fait et maîtrisé par trois
reprises à Paris en ma maison rue des Ecrivains tout proche
de la chapelle Saint-Jacques de la Boucherie et que moi Nicolas
Flamel, te baille, pour l'amour qu'ai toi en l'honneur de
Dieu... Avise donc cher neveu de faire comme ai fait ; c'est
à savoir de soulager les pauvres nos frères en Dieu, à décorer
le Temple de notre Rédempteur, faire issir des prisons mains
captifs détenus pour argent et par le bon et loyal usage qu'en
feras, te conduiras au chemin de gloire et de salut éternel, que
je, Nicolas Flamel, te souhaite au nom du père Eternel, fils
Rédempteur et Saint-Esprit illuminateur, sainte, sacrée et
adorable Trinité et Unité. Amen ».
... Le Veau d'or est toujours debout. Flamel mort, tous les souffleurs de Paris prirent d'assaut sa maison. Sauvai écrit : « Ces souffleurs, au reste, après avoir

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32 NICOLAS FLAMEL
évaporé et réduit en fumée leurs biens et celui de leurs amis,
pour dernier recours, ont tant de fois remué, fouillé et tracassé
dans cette maison qu'il n'y reste plus que deux caves,
assez bien bâties et les jambes étrières toutes barbouillées des
hiéroglyphes capricieux, des gravures mal faites, de mauvais
vers et d'inscriptions gothiques que les hermétiques subtilisent
à leur ordinaire et quintessencient. Que si on a la curiosité
de descendre avec eux dans ces caves-là, aussitôt ils montrent
le lieu où Flamel s'enterrait pour faire de l'or, et voudront faire
croire que ce petit morceau de terre produit et renferme de
meilleur or et en plus grande quantité que toutes les Indes
orientales et occidentales. Ils ajoutent qu'en 1624 le père Pacifique,
capucin, grand chimiste, ayant criblé une partie de cette
terre, ensuite fouillant plus avant il trouva des urnes et des
vases de grès, remplis d'une matière minérale calcinée, grosse
comme des dés et des noisettes; qu'au reste quoiqu'il pût faire,
pour en tirer de l'or, toute sa science et son art échouèrent contre
ce petit banc de grès et de sable. Bien plus, disent-ils, un
seigneur allemand ayant creusé à un autre endroit ne fut pas
moins heureux que le père Pacifique ; mais une femme par
malheur qui logeait dans la maison, ayant découvert à un coin
plusieurs fioles de grès, couchées sur des matras de charbon,
et pleines de poudre de projection, s'en étant saisie, ignorante
qu'elle était, tout ce grand trésor périt entre ses mains; et quoique
ensuite ayant reconnu sa faute, elle ait affecté de demeurer
dans tous les autres logis qui avaient appartenu à Flamel,
elle a eu beau fouiller et vouloir pénétrer jusqu'à la première
pierre des fondements, jamais elle n'a pu recouvrer sa perte ».


XIV Le Livre des Figures.
Le livre des figures hiéroglyphiques fut édité pour la première fois en 1612 par Arnauld, de la Chevalerie sous le titre de Philosophie
naturelle de trois anciens philosophes renommez, Artephins,
Flamel et Synésius traitant de l'art occulte et de la transmutation
métallique. Il fut traduit du latin en français par le
sieur Arnauld de la Chevalerie.
Il se compose de trois parties : la première dans laquelle Flamel raconte ses aventures ; la seconde dans laquelle il donne
l'interprétation théologique des figures ; la troisième dans laquelle
il donne l'interprétation chimique.

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NICOLAS FLAMEL 33
Nous reproduisons ici ces deux dernières parties avec quelques éclaircissements.

Des Interprétations Théologiques, qu'on peut donner à ces Hiéroglyphiques selon le sens de moi auteur.
J'ai donné à ce cimetière un Charnier qui est vis-à-vis de ceste quatrième arche, le Cimetière au milieu, et contre un
des piliers de ce Charnier, je y ai fait charbonner et peindre
grossièrement un homme tout noir qui regarde droitement ces
Hiéroglyphes, à l'entour duquel y a écrit en Français : Je
vois merveille dont moult je m'ébahis. Cela est encore trois plaques
de fer et cuivre doré, à l'Orient, l'Occident et midi de l'Arche
où sont ces hiéroglyphiques, le cimetière au milieu, représentants
la sainte Passion et Résurrection du fils de Dieu; cela ne
doit point être autrement interprété que selon le sens commun
Théologique, sauf que cet homme noir peut aussi bien crier
merveille de voir les oeuvres admirables de Dieu en la transmutation
des métaux qui sont figurées en ces Hiéroglyphiques,
qu'il regarde si attentivement, que de voir enterrer tant de
corps morts qui s'élèveront hors de leur tombeau au jour redoutable
du jugement. D'autre part, je ne pense point qu'il
faille interpréter en sens théologique ce vaisseau de terre à la
main droite de ces figures, dans lequel il y a une écritoire,
ou plutôt un vaisseau de Philosophie (1), si tu en ôtes les liens
et joins le canon au cornet, ni les deux autres semblables qui
sont aux côtés des figures de saint-Pierre et saint-Paul, dans
lequel y a un N. qui veut dire Nicolas, et une F. qui veut dire
Flamel.
Car ces vaisseaux ne signifient sinon que dans des semblables j'ai parfait par trois fois le magistère. Qui voudra aussi
croire que j'ai mis ces vaisseaux en forme d'armoires, pour y
faire représenter cette écritoire, et les lettres capitales de mon
nom, qu'il le croie s'il veut, parce que toutes ces deux interprétations
sont véritables.
Il ne faut point aussi interpréter en sens Théologique cette écriture qui suit en ces termes, Nicolas Flamel et Perrenelle sa
femme, d'autant qu'elle ne représente, sinon que moi et ma
femme avons donné cette Arche.
Quant aux troisième, quatrième et cinquième tableau suivants, au long desquels y a écrit : Comment les innocents furent
occis par le commandement du Roi Hérode. Le sens Théologigue


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1. L'Athanor. 3
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34 NICOLAS FLAMEL
s'y entend aussi assez par cette écriture, il faut seulement
parler du reste qui est au-dessus.
Les deux dragons, unis, l'un dans l'autre de couleur noire et bleue, en champ de sable, dont l'un a des ailes dorées et l'autre
n'en a point, sont les péchés qui naturellement sont entrelacés,
car l'un a sa naissance de l'autre : d'iceux aucuns
peuvent être chassés aisément, comme ils viennent aisément.
Car ils volent à toute heure vers nous. Et ceux qui n'ont point
des ailes ne peuvent être chassés, ainsi qu'est le péché contre
le Saint Esprit. Cet or des ailes signifie que la plupart de
ces péchés viennent de la sacrée faim de l'or (1), qui rend tant
de personnes attentives et qui leur fait si attentivement écouter
d'où ils en pourront avoir. Et la couleur noire et bleue démontre
que ce sont des désirs qui sortent du ténébreux puits
d'enfer, lesquels nous devons entièrement fuir. Ces deux dragons
peuvent encore représenter moralement, les légions des
malins esprits qui sont toujours à l'entour de nous, et qui nous
accuseront devant le juste juge au jour redoutable du jugement,
lesquels ne demandent qu'à nous cribler.
L'homme et la femme qui viennent après de couleur orangée sur un champ azuré et bleu, signifient que l'homme et la
femme ne doivent pas avoir leur espoir en ce monde, car l'orangé
marque désespoir, ou laisser l'espoir comme ici et la
couleur azurée et bleue sur laquelle ils sont peints, représentent
qu'il faut penser aux choses célestes futures, et dire
comme le rouleau de l'homme : « Homo venite ad judicium Dei »
ou comme celui de la femme : « Vers illa dies terribilis exit »
afin que nous gardant des dragons, qui sont les péchés, Dieu
nous fasse miséricorde.
Ensuite de cela, en champ de Sinople, c'est-à-dire vert, sont peints deux hommes et une femme réssuscitants, desquels l'un
sort d'un sépulcre, les autres deux de la terre, tous trois de
couleur très blanche et pure, levant les mains devant leur
yeux, et iceux devers le Ciel en haut sur lesquels trois corps,
y a deux anges sonnants des instruments musicaux, comme s'ils
avaient appelé ces morts au jour du jugement. Car sur iceux
deux anges est la figure de Notre Seigneur Jésus-Christ, tenant
le monde en sa main, sur la tête duquel un ange met une
couronne, assisté de deux autres qui disent en leurs rouleaux :
O Pater omnipotens, o Jesu bone. Au côté droit d'icelui Sauveur
est peint saint Paul, vêtu de blanc citrin, avec une épée,


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1. Que voilà peu de logique ! Flamel appelle cette soif de l'or un péché, et il s'efforce de la flatter en indiquant (?) la recette de la Pierre.

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NICOLAS FLAMEL 35
aux pieds duquel est un homme vêtu d'une robe orangée,
en laquelle apparaissaient des plis noirs et blancs, qui me
ressemble au vif, lequel demande pardon de ses péchés, tenant
les mains jointes, desquelles sortent ces paroles écrites en un
rouleau : Dele mala quae feci. De l'autre côté à la main gauche
est saint Pierre avec la clef, vêtu de rouge citrin, tenant la
main sur une femme vêtue d'une robe orangée, qui est à ses
genoux, représentant au vif Perrenelle, laquelle tient les
mains jointes, ayant un rouleau, où est écrit : Christe precor
esto pius. Derrière laquelle y a un ange à genoux avec un rouleau,
qui dit : Salve, Domine Angelorum. Il y a aussi un autre
ange à genoux derrière mon image du côté de saint Paul, qui
lient aussi un rouleau, disant : O Rex sempiterne. Tout cela est
très clair, selon l'explication de la résurrection et futur jugement
qu'on y peut aisément adopter : aussi il semble que cette
Arche n'aie été peinte que pour représenter cela, c'est pourquoi
il ne s'y faut point arrêter davantage, puisque les moindres,
et les plus ignorants lui sauront bien bailler cette interprétation.
Après les trois ressuscitans, viennent deux anges de couleur orangée encore, sur un champ bleu, disant en leurs rouleaux :
Surgite mortui, venite ad judicium Domini mei. Cela encore sert à
l'interprétation de la résurrection. Tout de même que les figures
suivantes et dernières, qui sont sur un champ violet de
l'homme rouge vermillon aussi, qui a des ailes, ouvrant la
gueule comme pour dévorer. Car on peut dire que celui-là
figure le malheureux pécheur, qui dormant léthargiquement
dans la corruption des vices, meurt sans repentance et confession,
lequel sans doute, en ce jour terrible sera livré au diable,
ici peint en forme de lion rugissant qui l'engloutira et emportera.


Les Interprétations philosophiques selon le Magistère d'Hermès.
Je désire de tout mon coeur, que celui qui cherche ce secret des Sages, ayant repassé en son esprit ces idées de la vie et
résurrection future, face premièrement son profit d'icelles.
Qu'en second lieu il soit plus avisé qu'auparavant; qu'il sonde
et profonde mes figures, couleurs et rouleaux : notamment mes
rouleaux, parce qu'en cet art on ne parle point vulgairement.
Qu'il demande après en soi-même, pourquoi la figure de
saint Paul est à la main droite, au lieu où on a coutume de
peindre saint Pierre, et celle de saint Pierre au lieu de celle de
saint Paul? Pourquoi la figure de saint Paul est vêtue de

@

36 NICOLAS FLAMEL
couleur blanche citrine, et celle de saint Pierre de citrine
rouge (1)? Pourquoi aussi l'homme et la femme qui sont aux
pieds de ces deux saints priant Dieu comme s'ils étaient au
jour du jugement, sont habillés de couleurs diverses et ne sont
nus en ossements comme ressuscitants? Pourquoi en ce jour
du Jugement on a peint cet homme et ceste femme aux pieds
des saints. Car ils doivent être plus bas en terre, non au Ciel?
Pourquoi aussi les deux anges orangés qui disent en leurs
rouleaux : Surgite mortui, venue ad judicium Domini mei, sont
vêtus de cette couleur, et hors de leur place, car elle doit être
en haut au Ciel, avec les cieux autres qui sonnent des instruments?
Pourquoi ils ont un champ violet et bleu? mais
principalement pourquoi leur rouleau qui parle aux morts,
finit en la gueule ouverte du Lion rouge et volant? Je voudrais
donc qu'après ces questions et plusieurs autres qu'on peut justement
faire, ouvrant entièrement les yeux de l'esprit, il vint
à conclure que cela n'ayant point été fait sans cause. On doit
avoir représenté sous leur écorce quelques grands secrets
qu'il doit prier Dieu lui découvrir. Ayant ainsi conduit sa
créance par degrés, je souhaite encore qu'il croie, que ces
figures et explications ne sont point faites pour ceux-là qui
n'ont jamais vu les livres des philosophes, et qui ignorant les
principes métalliques, ne peuvent être nommés enfants de la
science. Car s'ils veulent entièrement ces figures ignorant le
premier agent, ils se tromperont sans doute, et n'y entendront
jamais rien pour tout. Qu'aucun donc ne me blâme, s'il ne
m'entend aisément, car il sera plus blâmable que moi en tant
que n'étant point initié en ces sacrées et secrètes interprétations
du premier agent (qui est la clef ouvrant les portes de
toutes sciences) néanmoins il veut entendre les conceptions
plus subtiles des philosophes très envieux, qui ne sont écrites
que pour ceux qui savent déjà ces principes, lesquels ne
se trouvent jamais en aucun livre, parce qu'il les laissent à
Dieu, qui les révèle à qui lui plaît, ou bien les fait enseigner
de vive voix par un maître par tradition cabalistique,
ce qui arrive très rarement.
Or, mon fils, je te peux ainsi appeler, car je suis déjà venu à grande vieillesse, et d'ailleurs, peut-être, tu es fils de
science, Dieu te laisse apprendre, et puis ouvrer à sa gloire,
écoute-moi donc attentivement, mais ne passe plus avant, si
tu ignores les principes susdits.


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1. Cela indique les couleurs que prend la matière dans l'Athanor et l'ordre de ces couleurs.

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NICOLAS FLAMEL 37
Ce vaisseau de terre en cette forme, est appelé par les philosophes le triple vaisseau (1), car dans icelui y a au milieu un
étage, et sur icelui une écuelle pleine de cendres tièdes, dans
lesquelles est assis l'oeuf philosophie, qui est un matras de
verre, plein de confections de l'art (comme de l'écume de la
mer rouge, et de la graisse du vent Mercurial) que tu vois
peint en forme d'écritoire. Or ce vaisseau de terre s'ouvre par-
dessus, pour y mettre au-dedans l'écuelle et le matras, sous
lesquels par cette porte ouverte se met le feu philosophique
comme tu sais. Aussi tu as trois vaisseaux, et le vaisseau triple,
les envieux l'ont appelé Athanor, Crible, Fumier, Bain-
marie, Fournaise, Sphère, Lyon vert, Prison, Sépulcre,
Urinal, Fiole, Cucurbite, moi-même en mon Sommaire philosophique
que j'ai composé il y a quatre ans deux mois, je le
nomme sur la fin d'icelui, la maison et habitacle du Poulet, et
les cendres de l'écuelle la paille du Poulet; son commun nom
est le fournel, que je n'eusse jamais trouvé, si Abraham le Juif
ne l'eût peint avec son feu proportionné, auquel consiste partie
du grand Secret. Car il est comme le ventre et la matrice
contenant la vraie chaleur naturelle pour animer notre jeune
Roi. Si ce feu n'est mesuré Clibaniquement, dit Calid, Perse,
fils de Iasiche. S'il est allumé avec l'épée, dit Pythagoras; si
tu ignifis (2) ton vaisseau, dit Morienus, et lui fais sentir l'ardeur
du feu, il te baillera un soufflet, et brûlera ses fleurs avant
qu'elles soient montées du profond de ses moelles, sortant
rouges plutôt que blanches, et lors ton opération sera destruite,
tout de même que si tu fais trop peu de feu, car alors
aussi tu n'en verras jamais la fin, à cause du morfondement
des natures, qui n'auront point eu des mouvements assez puissans
pour se digérer ensemble.
La chaleur donc de ton feu en ce vaisseau sera, comme dit Hermès et Rosinus, selon l'Hiver, ou bien ainsi que dit Diomedes,
selon la chaleur de l'Oiseau qui commence à voler si
doucement depuis le signe d'Aries jusques à celui du Cancer.
Car sache que l'enfant du commencement est plein de flegme
froid, et de lait, et que la chaleur trop véhémente est ennemie
de la frigidité, et humidité de notre embryon, et que les deux
ennemis, c'est-à-dire nos Eléments de froid et de chaud, ne
s'embrasseront jamais parfaitement que peu à peu, ayant premièrement
fait une longue demeure ensemble, au milieu de
la tempérée chaleur de leur bain, et s'étant changés par longue


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1. L'athanor, ou fourneau à réverbère, se compose de trois parties superposées. Voir ma Biologie minérale et mon Cours pratique d'alchimie.
2. Si tu chauffes trop fort.
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38 NICOLAS FLAMEL
décoction en souphre incombustible. Régis donc doucement,
avec égalité et proportion les natures hautaines, de
peur que si tu en favorises plus les unes que les autres, elles
qui sont naturellement ennemies, ne se dépitent contre toi
par jalousie et colère sèche et ne le fassent longtemps soupirer
(1). Outre cela il te les faut entretenir perpétuellement en
chaleur tempérée, c'est-à-dire nuit et jour, jusques à ce que
l'hiver, c'est-à-dire le temps de l'humidité des matières soit
passé, parce qu'elles font leur paix, et se donnent la main en
se chauffant ensemble, et que si elles se trouvaient seulement
une demi-heure sans feu, ces natures seraient jamais irréconciliables.
Voilà pourquoi il est dit, au livre des Septantes
Préceptes : fais que leur feu dure infatigablement sans cesse,
et qu'aucun de leurs jours ne soient point oubliés. Et Rasis :
l'hâtiveté qui mène avec soi trop de feu, est toujours suivie
du diable et de l'erreur. Quand l'Oiseau doré, dit Diomedes,
sera parvenu jusqu'en Cancer, et que de là il courra devers les
Balances, alors il te faudra augmenter un peu de feu. Et tout
de même, encore quand ce bel Oiseau s'envolera de Libra
devers le Capricorne, qui est le désiré Automne, le temps des
moissons et des fruits déjà mûrs!


Les deux dragons de couleur flavastre, bleue et noire comme
le champ.
Contemple bien ces deux dragons, car ce sont les vrais principes de la philosophie que les sages n'ont pas osé montrer à
leurs enfants propres. Celui qui est dessous sans ailes, c'est le
fixe ou le mâle, et celui qui est au-dessus, c'est le volatil ou
bien la femelle noire et obscure, qui va prendre la domination
par plusieurs mois (2). Le premier est appelé soufre ou bien
calidité et siccité, et le dernier agent vif ou frigidité et humidité.
Ce sont le Soleil et la Lune de source Mercurielle, et origine
sulphureuse, qui par le feu continuel s'ornent d'habillements
royaux, pour vaincre étant unis, et puis changés en
quintessence, toute chose métallique, solide, dure et forte. Ce
sont ces serpents et dragons que les anciens Egyptiens ont
peint en un rond, la teste mordant la queue, pour dire qu'ils
étaient sortis d'une même chose et qu'elle seule se suffisait,


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1. Il est certain que la température ne supplée pas à la durée. Pour faire éclore un oeuf il faut le laisser longtemps à une faible température,
et non le chauffer vivement pendant quelques minutes.
2. Chaleur obscure ou de constitution, et chaleur lumineuse ou extérieure.
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NICOLAS FLAMEL 39
et qu'en son contour et circulation elle se parfaisait. Ce sont
ces dragons que les anciens poètes ont mis à garder sans dormir,
les dorées pommes des jardins des vierges Hespérides. Ce
sont ceux-là sur lesquels Jason en l'aventure de la Toison
d'or versa le jus préparé par la belle Médée, des discours desquels
les livres des Philosophes sont tant remplis, qu'aucun
philosophe n'a jamais été qu'il n'en ait écrit depuis le véridique
Hermès Trimégiste, Orphée, Pythagoras, Artephius, Morienus
et les autres suivants jusques moi. Ce sont ces deux
serpents envoyés et donnés par Junon qui est la nature métallique,
que le fort Hercules, c'est-à-dire le sage, doit étrangler
en son berceau, c'est-à-dire vaincre et tuer, pour les faire pourrir,
corrompre et engendrer, au commencement de son oeuvre.
Ce sont les deux serpents attachés à l'entour du Caducée, et
Verge de Mercure avec lesquels il exerce sa grande puissance
et se transfigure comme il veut. Celui dit Haly, qui en tuera
l'un, il tuera aussi l'autre, parce que l'un ne peut mourir
qu'avec son frère, ceux-ci (qu'Avicenne appelle Chienne de
Corassène et chien d'Arménie), ces deux-ci étant donc unis
ensemble dans le vaisseau du Sépulcre, ils se mordent tous
deux, cruellement, et par leur grande poison, et rage furieuse ne
se laissent jamais depuis le moment qu'ils se sont entre-saisis (si
le froid ne les empêche) que tous deux de leur bavant venin
et mortelles blessures, ne se soient ensanglantés par toutes les
parties de leurs corps, et finalement s'entre-tuants, ne se soient
étouffés dans leur venin propre, qui les change après leur
mort en eau vive et permanente, avant quoi, ils perdent la corruption
et putréfaction, leurs premières formes naturelles,
pour en reprendre après une seule nouvelle plus noble et
meilleure. Ce sont ces deux Spermes masculin et féminin,
décrits au commencement de mon Sommaire Philosophique,
qui sont engendrés, (dit Rasis, Avicenne et Abraham le juif)
dans les reins, entrailles, et des opérations des quatre éléments.
Ce sont l'humide des métaux, Soulphre et Argent vif,
non les vulgaires, et qui se vendent par les marchands et apothicaires,
mais ceux-là que nous donnent ces deux beaux et chers
corps, que nous aimons tant (1). Ces deux spermes disait Démocrite,
ne se trouvent point sur la terre des vivants. Le même
dit Avicenne, mais ajoute-t-il, on les recueille de la fiente, ordure
et pourriture du Soleil et de la Lune.
O que bienheureux sont ceux-là qui les savent recueillir : car d'iceux puis après ils en font une thériaque qui a puissance


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1. Ce ne sont point le soufre et le mercure ordinaires, mais bien le Soufre et le Mercure philosophiques.

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40 NICOLAS FLAMEL
sur toute douleur, tristesse maladie, infirmité et débilité, qui
combat puissamment contre la mort allongeant la vie selon la
permission de Dieu, jusques au temps déterminé en triomphant
des misères de ce monde et comblant l'homme de ses richesses.
De ces deux dragons ou principes métalliques, j'ai
dit au sommaire sus-allégué, que l'ennemi enflammerait par
son ardeur le feu de son ennemi, et qu'alors si l'on y prenait
garde, on verrait par l'air une fumée venimeuse et mal odorante,
trop pire en flamme et en poison, que n'est la tête envenimée
d'un serpent et dragon Babylonien. La cause que je
t'ai peint ces deux spermes en forme de dragons, est parce
que leur puanteur est très grande, semblable à la leur, et les
exhalaisons qui montent dans le matras sont obscures, noires,
bleues et flavastres, ainsi que sont ces deux dragons peints, la
force desquels et des corps dissous, est si venimeux, que véritablement
il n'y a point au monde un plus grand venin. Car il
est capable par sa force et puanteur de mortifier et tuer toute
chose vivante. Le Philosophe ne sent jamais ceste puanteur,
s'il ne casse ses vaisseaux, mais seulement la juge être telle
par la vue et changement de couleurs procédant de la pourriture
de ses confections.
Ces couleurs donc signifient la putréfaction et génération qui nous est donnée, par la morsure et dissolution de nos corps
parfaits, laquelle dissolution procède de la chaleur externe
aidante, et de l'ignéité pontique, et vertu aigre admirable, du
poison de notre mercure, qui met et résout en pure poussière,
voire en poudre impalpable, ce qu'il trouve lui résister.
Ainsi la chaleur agissant sur et contre l'humidité radicale métallique,
visqueuse ou oléagineuse, engendre sur le sujet la
noirceur. Car au même temps la matière se dissout, se corrompt,
noircit et conçoit, pour engendrer : parce que toute
corruption est génération, laquelle noirceur doit être toujours
désirée. Elle est aussi, ce voile noir avec lequel le navire de
Theseus revint victorieux de Crète, qui fût cause de la mort
de son père, aussi faut-il que le père meure, afin que des cendres
de ce Phoenix un autre en renaisse, et que le fils soit
Roi (1). Certes qui ne voit cette noirceur, au commencement de
ses opérations, durant les jours de la Pierre, quelle autre couleur
qu'il voie, il manque entièrement au magistère et ne le
peut plus avec ce cahos parfaire. Car il ne travaille pas bien,
ne putréfiant point, d'autant que si l'on ne putréfie : on ne corrompt


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1. C'est ce que signifie l'arcane du Tarot, la Mort : là où elle fauche et répand la mort des plantes renaissent.

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NICOLAS FLAMEL 41
point, ni engendre, et par conséquent la Pierre ne peut
prendre vie végétative pour croître et multiplier. Et véritablement
je te dis derechef, que quand même tu travaillerais
sur les vraies matières, si au commencement après avoir mis
les confections dans l'oeuf Philosophie, c'est-à-dire, quelque
temps après que le feu les a irritées, tu ne vois cette tête du
Corbeau, noire du Noir très-noir, il te faut recommencer. Car
cette faute est irréparable et incorrigible. Notamment on doit
craindre une couleur orangée, ou demi-rouge parce que si en
ce commencement tu la vois dans ton oeuf, sans doute tu brûles
et a brûlé la verdeur et vivacité de la pierre.
Cette couleur qu'il te faut avoir, doit être entièrement parfaite en noirceur semblable à celle de ces Dragons en l'espace
de quarante jours (1). Que donc ceux qui n'auront point ces marques
essentielles, se retirent de bonne heure des opérations,
afin qu'ils se rediment d'assurée perte. Sache aussi et note
bien, que ce n'est rien en cet art d'avoir la noirceur il n'y a
rien de plus aisé à avoir. Car quasi de toutes les choses du
monde mêlées avec l'humidité, tu en auras la noirceur par le
feu. Il te faut avoir une noirceur qui provienne des parfaits corps
métalliques, qui dure un long espace de temps, et ne se perde
qu'en cinq mois, après laquelle succède la désirée blancheur.
Si tu as cela, tu as beaucoup, mais non tout. Quant à la couleur
bleuâtre et flavastre, elle signifie que la solution et putréfaction
n'est point encore achevée, et que les couleurs de notre Mercure
ne sont point encore bien mêlées et pourries avec le restant.
Donc cette noirceur et couleur, enseignent clairement qu'en ce
commencement la matière et composé commence à se pourrir
et dissoudre en poudre plus menue que les Atomes du soleil,
lesquels se changent après en eau permanente. Et cette dissolution
est appelée par les philosophes envieux, Mort, Destruction
et Perdition, parce que les natures changent de forme, de
là sont sorties tant d'allégories sur les morts, tombes et sépulcres.
Les autres l'ont nommé Calcination, Dénudation, Séparation,
Trituration, Assation, parce que les confections sont
changées et réduites en très menues pièces et parties. Les autres
Réductions en première matière, Mollification, Extraction,
Commixtion, Liquéfaction, Conversion d'Eléments, Subtiliation,
Division, Humation, Impastation et Distillation, parce
que les confections sont liquéfiées, réduites en semence, amollies
et se circulent dans le matras. Les autres Xir, Putréfaction,
Corruption, Ombres Cymmériennes, Gouffre, Enfer, Dragons,


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1. Ici il faut prendre ce nombre de jours à la lettre.
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42 NICOLAS FLAMEL
Générations, Ingression, Submersion, Complexion,
Conjonction et Imprégnation, parce que la matière est noire et
aqueuse et que les natures se mêlent parfaitement et retiennent
les unes des autres. Car quand la chaleur du Soleil agit
sur icelles elles se changent premièrement en poudre ou eau
grasse et glutineuse qui sentant la chaleur s'enfuit en haut en
la tête du Poulet avec la fumée, c'est-à-dire, avec le vent et
l'air; de là cette eau tirée et fondue des confections, elle s'en
va en bas, et en descendant réduit et résout tant qu'elle
peut le reste des confections aromatiques, faisant toujours
ainsi jusqu'à ce que tout soit comme un brouet noir un peu
gras. Voilà pourquoi on appelle cela Sublimation et Volatilisation,
car il vole en haut, et Ascension et Descension parce
qu'il monte et descend dans la cucurbite. Quelque temps
après l'eau commence à s'en grossir et coaguler davantage
venant comme de la poix très-noire et finalement vient corps
et terre, que les envieux ont appelée Terre fétide et puante.
Car alors à cause de la parfaite putréfaction qui est naturelle
comme tout autre, cette terre est puante et donne une odeur
semblable au relent des sépulcres remplis de pourriture et
d'ossements encore chargés de naturelle humeur. Cette terre
a été appelée par Hermès, la terre des feuilles, néanmoins
son plus propre et vrai nom est le Leton qu'on doit puis après
blanchir. Les anciens sages Cabalistes l'ont décrite dans les
Métamorphoses sous l'histoire du Serpent de Mars, qui avait
dévoré les compagnons de Cadmus, lequel l'occit le perçant
de sa lance contre un chêne creux. Note ce chêne.


De l'homme et femme vêtus de robe orangée, sur un champ azuré et bleu, et de leurs rouleaux.
L'homme dépeint ici me ressemble tout exprès bien au naturel, tout de même que la femme figure très naïvement Perrenelle.
La cause pourquoi nous sommes peints au vif n'est
pas particulière. Car il ne fallait représenter que le mâle et la
femelle, à quoi faire notre particulière ressemblance n'y était
pas nécessairement requise. Mais il a plu au sculpteur de
nous mettre là (1), tout ainsi qu'il a fait aussi en cette même
arche plus haut aux pieds de la figure de saint Paul et saint
Pierre, selon que nous étions en notre adolescence, et encore
ailleurs en plusieurs lieux, comme sur la porte de la chapelle
Saint-Jacques de la Boucherie, auprès de ma maison (encore


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1. Sur l'ordre de Flamel!
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NICOLAS FLAMEL 43
qu'en cette dernière y a une cause particulière) comme aussi
sur la porte de Sainte Geneviève des Ardants où tu me pourras
voir. Donc je te peints ici des corps, un de mâle et l'autre de
femelle, pour t'enseigner qu'en cette seconde opération tu as
véritablement, mais non encore parfaitement, deux natures
conjointes et mariées, la masculine et féminine, ou plutôt
les quatre éléments, et que les ennemis naturels, le chaud et le
froid, le sec et l'humide (1), commencent de s'approcher amiablement
les uns des autres, et par le moyen des entremetteurs
de paix, déposent peu à peu l'ancienne inimitié du vieux chaos.
Tu sais assez qui sont ces entremetteurs entre le chaud et le
froid, c'est l'humide car il est parent et allié des deux, du chaud
par sa calidité, du froid par son humidité, voilà pourquoi pour
commencer de faire cette paix, tu as déjà en l'opération précédente
converti toutes les confections en eau par la dissolution.
Et puis après tu as fait coaguler l'eau nécessaire, qui est
convertie en cette terre noire du noir très noir, pour accomplir
l'entière paix : Car la terre qui est sèche et humide se trouvant
aussi parente et alliée avec le sec et humide qui sont ennemis
les apaisera et accordera du tout. Ne considères-tu pas
un mélange très parfait de tous ces quatre éléments, les
ayant premièrement convertis en eau, et maintenant en terre?
Je t'enseignerai encore ci-après les autres conversions en air,
quand tout sera blanc, et en feu quand tout sera purpurin parfait.
Donc tu as ici deux natures mariées, dont l'une a conçu
de l'autre, et par cette conception, s'est convertie en corps de
mâle et le mâle en celui de femelle, c'est-à-dire se sont faites
un seul corps, qui est l'androgyne des anciens, qu'autrement
on appelle encore teste du corbeau (2), et éléments convertis.
En cette façon je te peins ici, que tu as deux natures
réconciliées, qui (si elles sont conduites et régies sagement)
peuvent former un embryon en la matrice du vaisseau, et puis
t'enfanter un roi très puissant, invincible et incorruptible,
parce qu'il fera une quintessence admirable. Voilà la principale
fin de cette représentation et la plus nécessaire. La seconde
qui est aussi très notable, sera qu'il me fallait dépeindre deux
corps, parce qu'il faut qu'en cette opération tu divises ce qui a
été coagulé pour en donner puis après une nourriture, un lait
de vie, au petit enfant naissant, qui est doué (par le Dieu vivant)
d'une âme végétative.
Ce qui est un secret très admirable et très occulte qui a fait

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1. Le chaud, le froid, le sec et l'humide correspondent au Carbone, à l'Azote, à l'Oxygène et à l'Hydrogène.
2. On donne aussi ce nom à la couleur noire que prend la matière.
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44 NICOLAS FLAMEL
rafollir, faute de le comprendre, tous ceux qui l'ont cherché sans
le trouver, et qui a rendu sage toute personne qui la contemple
des yeux du corps ou de l'esprit. Il te faut donc faire deux
parts et portions de ce corps coagulé, l'une desquelles servira
d'Azoth (1) pour laver et modifier l'autre, qui s'appelle Leton,
qu'il faut blanchir. Celui qui est lavé est le serpent Python, qui
ayant pris son être de corruption du limon de la terre assemblé
par les eaux du déluge, quand toutes les confections étaient
eau, doit être occis et vaincu par les flèches du Dieu Apollon,
par le blond Soleil, c'est-à-dire par notre feu égal à celui du
Soleil.
Celui qui lave, ou plutôt ces lavements, qu'il faut continuer avec moitié, ce sont les dents de ce serpent que le sage
opérateur, le vaillant Theseus sèmera en la même terre dont
naîtront des gendarmes qui se déconfiront enfin eux-mêmes,
se laissant par opposition résoudre en la même nature de la
terre, laissons emporter les conquêtes méritées. C'est sur ceci
que les Philosophes ont écrit si souvent et tant de fois répété :
il se dissout soi-même, se congèle, se noircit, se blanchit, se
tue soi-même, et vivifie. J'ai fait peindre leur champ azuré
et bleu, pour montrer que je ne fais que commencer à sortir
de la très noire noirceur. Car l'azuré et bleu, est une des premières
couleurs que nous laisse voir l'obscure femme, c'est-à-
dire l'humidité cédante un peu à la chaleur et siccité. L'homme
et la femme sont la plupart orangés. Cela signifie que nos
corps (ou notre corps que les sages appellent ici Rebis) n'a
point encore assez de digestion, et que l'humidité dont vient le
noir, bleu et azuré, n'est qu'à demi vaincue par la siccité.
Car la siccité dominant, tout sera blanc et la combattant ou étant égale à l'humidité, tout est en partie selon ces présentes
couleurs, les envieux ont appelé encore ces confections en
cette opération, Numus, Ethelia, Arena, Boritis, Corsufle, Cambar,
Albor, ceris, Dueneck, Randeric, Kukul, Thabitris, Ebisemeth,
Ixir (2), etc., ce qu'ils ont commandé de blanchir.
La femelle a un cercle blanc en forme de rouleau à l'entour de son corps, pour te montrer que Rebis commencera de se
blanchir de cette même façon, blanchissant premièrement aux
extrémités tout à l'entour de ce cercle blanc. L'échelle des
philosophes dit : Le signe de la première parfaite blancheur
est la manifestation d'un certain petit cercle capillaire, c'est-
à-dire, passant sur la tête, qui apparaîtra à l'entour de la matière
ès côtés du vaisseau en couleur subcitrine.


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1. Qu'il ne faut point confondre avec notre azote. 2. Certains de ces mots ne sont que des anagrammes.
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NICOLAS FLAMEL 45
Il y a en leurs rouleaux : Homo venite ad judicium Dei. Vere (dit la femme) illa dies terribilis erit. Ce ne sont point des passages
de la sainte Ecriture, mais seulement des dictons parlants
selon le sens théologique de la résurrection future. Je les
ai mis ainsi. Car ils me servent envers celui qui contemple
seulement l'artifice grossier, et plus naturel, prenant l'interprétation
de la résurrection. Et tout de même servent à ceux-
là, qui voulant recueillir les paraboles de la science, prennent
des yeux de Lyncée, pour pénétrer au-delà des objets visibles.
Il y a donc, l'homme viendra au jugement de Dieu, certes ce
jour sera terrible. C'est comme si je disais, il faut que ceci
vienne au colorement de la perfection, pour être jugé et nettoyé
de la noirceur et ordure, et être spiritualisé et blanchi.
Certes ce jour sera terrible, oui vraiment, aussi vous trouverez
en l'allégorie d'Aristeus : « L'horreur nous tint en la
prison par octante jours dans les ténèbres des ondes, dans l'extrême
chaleur de l'été, et troubles de la mer. Toutes lesquelles
choses doivent premièrement passer avant que notre Roi
puisse être blanchi, venant de mort à vie, pour vaincre puis
après tous ses ennemis. Pour t'enseigner encore mieux cette
albification, qui est plus difficile que tout le reste, jusques auquel
temps tu peux errer à tout pas, et après non, où tu casserais
tes vaisseaux, je t'ai fait encore ce tableau suivant.


La figure d'un homme semblable à celle de S. Paul, vêtu d'une
robe blanche citrine bordée d'or, tenant un glaive nu, ayant à ses pieds un homme à genoux, vêtu d'une robe orangée, blanche noire, tenant un rouleau.
Avise bien cet homme en la forme d'un S. Paul, vêtu d'une robe entièrement citrine blanche. Si tu le considères bien, il
tourne le corps en posture qui démontre qu'il veut prendre le
glaive nu, ou pour trancher la tête, ou pour faire quelque autre
chose sur cet homme qui est à ses pieds à genoux, vêtu
d'une robe orangée, blanche et noire, lequel dit en son rouleau
: Dela mala quae feci, comme disant : « Ote moi ma noirceur,
terme de l'art, car, malum, signifie par allégorie la noirceur,
ainsi en la Tourbe on trouve souvent : Puis jusques à la
noirceur, qu'on estimera être mal. » Mais veux-tu savoir
qu'enseigne cet homme qui prend l'épée, il signifie qu'il faut
couper la teste du corbeau, c'est-à-dire, à cet homme vêtu de
diverses couleurs qui est à genoux. J'ai pris ce trait et figure
d'Hermès Trismégiste en son livre de l'art secret, où il dit :
Ote la teste à cet homme noir, coupe la teste au corbeau, c'est-
à dire blanchis notre sable. Lambspringk, noble germain l'avait

@

46 NICOLAS FLAMEL
aussi desja usurpé au commentaire de ses hiéroglifiques, disant
: En ce bois il y a une bête, qui est toute couverte de
noirceur, si quelqu'un lui coupe la teste, alors elle perdra sa
noirceur, et vêtira la couleur très blanche. Voulez-vous entendre
ce que c'est? la noirceur s'appelle la teste du corbeau, laquelle
ôtée à l'instant vient la couleur blanche, alors, c'est-
à-dire quand la nuée n'apparaît plus, ce corps est appelé sans
tête. Ce sont ses propres mots. En même sens les sages ont
aussi dit ailleurs. Prends la vipère appelée de Rexa, coupe-lui
la tête, etc., c'est-à-dire, ôte-lui la noirceur. Ils ont encore usé
de cette périphrase, quand pour signifier la multiplication de
la pierre, ils ont feint un serpent Hydra, auquel si on coupait
une tête il lui en renaissait dix. Car la pierre augmente de
dix à chaque fois qu'on lui coupe cette tête de corbeau, qu'on
la noircit, et blanchit, c'est-à-dire, dissout de nouveau, et après
re-coagule (1).
Regarde que le glaive nu, est entortillé d'une ceinture noire, et que les bouts d'icelle ne l'entourent point du tout. Ce glaive
nu resplendissant est la pierre au blanc (2), si souvent décrite
dans les philosophes, sous cette forme. Pour donc parvenir à
cette parfaite blancheur étincelante, il te faut entendre les
entortillements de cette ceinture noire, et ensuivre ce qu'ils enseignent,
qui est la quantité des imbibitions. Les deux bouts
qui ne l'entortillent pas du tout représentent le commencement
et la fin. Pour le commencement, il enseigne qu'il faut imbiber
en ce premier temps doucement et écharcement, donnant alors
à la pierre peu de lait comme à un petit enfant naissant, afin
que l'Isir (disent les auteurs) ne se submerge. Le même faut-
il faire à la fin, quand nous voyons que notre Roi est saoul,
et n'en veut plus. Le milieu de ces opérations est peint par les
cinq entortillements entiers de la ceinture noire, auquel temps
(parce que notre Salamandre vit du feu, et au milieu du feu,
voire est un feu, et un argent vif, courant au milieu du feu, ne
craignant rien) il le lui en faut donner abondamment de telle
façon que le lait Virginal entoure toute la matière.
J'ai fait peindre noirs ces entourements de la ceinture, parce que ce sont des imbibitions, et par conséquent des noirceurs.
Car le feu avec l'humide (3) (comme il est tant de fois dit) cause
la noirceur. Et comme ces cinq entourements entiers démontrent
qu'il faut faire cela cinq fois entièrement tout de même


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1. C'est ce qu'on appelle la multiplication de la Pierre. 2. La Pierre au blanc ne peut transmuter qu'en argent. Il faut qu'elle soit en rouge pour transmuter en or.
3. L'humidité avec un peu de chaleur.
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NICOLAS FLAMEL 47
il font connaître qu'il faut faire cela cinq mois entiers, un
mois à chaque imbibition : Voilà pourquoi Hali Abenragel a
dit : La cuisson des choses se parfait en trois fois cinquante
jours. Il est vrai que si tu veux compter ces petites imbibitions
du commencement et fin, il y en a sept. Sur quoi un des plus
envieux a dit : Notre tête du Corbeau est l'épreuve : voilà
pourquoi qui la voudra nettoyer, il la doit faire descendre sept
fois au fleuve de régénération au Jourdain, ainsi que commanda
le Prophète au lépreux Naaman, Syrien. Comprenant en cela
le commencement qui n'est que de quelques jours, le milieu et
la fin, qui est aussi fort courte. Je t'ai donc donné ce tableau
pour te dire, qu'il te faut blanchir mon corps qui est à genoux,
lequel ne demande autre chose. Car la nature tend toujours à
perfection. Ce que tu accompliras par l'apposition du lait Virginal,
et par la décoction que tu feras des matières avec ce
lait, qui se séchant sur ce corps se tiendra en même blanc citrin,
qu'est vêtu celui qui prend le glaive, en laquelle couleur
il te faut faire venir ton Corsufle. Les vêtements de la figure
de S. Paul sont brodés largement de couleur aurée et rouge
citrine. O mon fils, loue Dieu, si tu vois jamais cela. Car déjà
du Ciel tu as obtenu miséricorde. Imbibe donc et teints, jusques
à ce que le petit enfant soit fort et robuste pour combattre
contre l'eau et le feu. Accomplissant cela, tu feras ce que
Demagoras, Senior et Hali ont appelé, mettre la mère au ventre
à l'enfant qu'elle avait déjà enfanté. Cars ils appellent Mère,
le Mercure des philosophes, duquel ils font les imbibitions et
fermentations, et l'enfant, le corps a teindre, duquel est sorti
ce Mercure. Je t'ai donné donc ces deux figures pour signifier
l'albification ; aussi c'est en ce lieu que tu avais besoin de grande
aide. Car tout le monde y achoppe.
Cette opération est vraiment un Labyrinthe, parce qu'ici se présentent mille voies à même instant, outre qu'il faut
aller à la fin d'icelle, justement tout au rebours du commencement,
en coagulant ce qu'auparavant tu dissolvais et faisant
terre, ce qu'auparavant tu faisais eau. Quand tu auras blanchi,
tu as vaincu les Taureaux enchantés, qui jetaient feu et
fumée par les narines. Hercules a nettoyé l'étable pleine d'ordure,
de pourriture et de noirceur. Jason a versé le jus sur les
Dragons de Colchos, et tu as en ta puissance la corne d'Amalthée,
qui (encore que soit blanche) te peut combler tout le reste
de ta vie, de gloire, honneur et richesse. Pour l'avoir il t'a fallu
combattre vaillamment, et en guise d'un Hercules : car c'est
Acheloüs, ce fleuve humide qui est la noirceur, est doué d'une
force très puissante, outre qu'il se transfigure souvent de forme
en autre : aussi as-tu parachevé, d'autant que le reste est sans

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48 NICOLAS FLAMEL
difficulté. Ces transfigurations sont décrites particulièrement
au livre des Sept Sceaux Egyptiens, où il est dit (comme aussi
pour tous les auteurs) : qu'avant de quitter entièrement la noirceur
et se blanchir en la façon d'un marbre très reluisant, et
d'un glaive nu flamboyant, la Pierre se vêtira de toutes les
couleurs que tu sauras imaginer, souvent elle se liquéfiera
elle-même, et souvent se coagulera encore, et parmi ces diverses
et contraires opérations (que l'âme végétative qui est en
elle lui fait parfaire en un même temps) elle citrinisera, verdira,
rougira, non d'un vrai rouge, jaunira, viendra bleue et
orangée, jusques à ce qu'étant entièrement vaincue par la siccité
et calidité, toutes ces infinies couleurs finissent en cette
blancheur citrine admirable, du vêtement de S. Paul, laquelle
en peu de temps viendra comme celle du glaive nu; puis par
plus forte et longue décoction prendra enfin le rouge citrin et
puis le parfait rouge de Laque, où elle se reposera désormais.
Je ne veux pas oublier en passant, de t'avertir que le lait de
la Lune n'est pas comme le lait virginal du Soleil, pense donc
que les imbibitions de la blancheur requièrent un lait plus
blanc que celles de la rougeur et auréité. Car en ce pas j'ai
cuidé faillir, et l'eusse fait sans Abraham le Juif, pour cette
raison je t'ai fait peindre la figure qui prend le glaive nu,
en la couleur qui t'est nécessaire, aussi c'est cette figure qui
blanchit.


Sur un champ vert, trois ressuscitants, deux hommes et une femme entièrement blancs, deux Anges au-dessus, et sur les Anges la figure du Sauveur venant juger le monde, vêtu d'une robe parfaitement citrine blanche.
Je t'ai fait prendre ainsi un champ vert, parce qu'en cette décoction les confections se font vertes, et gardent plus longue-.
ment cette couleur que toute autre après la noire. Cette verdeur
démontre particulièrement que notre Pierre a une âme
végétante, et qu'elle s'est convertie par l'industrie de l'art, en
vrai et pur germe, pour germer abondamment, et produire puis
après des rinceaux infinis. O bienheureuse verdeur, dit le Rosaire,
qui produit toutes choses, sans toi rien ne peut croître,
végéter n'y multiplier.
Les trois ressuscitants vêtus de blanc étincelant, représentent le corps, l'âme et l'esprit de notre Pierre blanche (1). Les philosophes


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1. Les Alchimistes avaient l'habitude de dire que la Pierre avait un corps, une âme, un esprit, c'est-à-dire était composée de Soufre, Mercure
et Sel philosophiques.

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NICOLAS FLAMEL 49
trivialement usent de ces termes de l'art pour cacher
le secret aux malins. Ils appellent corps, la terre noire, obscure
et ténébreuse que nous blanchissons.
Ils appellent l'âme l'autre moitié divisée du corps, qui par la volonté de Dieu et puissance de la nature donne au corps
par ses imbibitions et fermentations, âme végétative, c'est-
à-dire puissance et vertu de pulluler, croître, multiplier, et
se rendre blanc comme un glaive nu reluisant. Ils appellent
esprit la teinture et siccité, qui comme un esprit a vertu de
pénétrer toutes choses métalliques. Je serais trop long de te
montrer ici par combien de raisons ils ont dit partout : Notre
Pierre a comme l'homme, corps, âme et esprit. Je veux seulement
que tu notes bien, que comme l'homme doué de corps,
âme et esprit, n'est toutefois qu'un, qu'aussi tu n'as maintenant
qu'une seule confection blanche, en laquelle toutefois
sont le corps, l'âme et l'esprit qui sont unis inséparablement.
Je te pourrais bien bailler de très claires comparaisons et explications
de ce corps, âme et esprit, mais pour les expliquer
il me faudrait dire des choses que Dieu se réserve de révéler à
ceux qui le craignent et qui l'aiment, qui par conséquent ne se
doivent écrire. Je t'ai donc fait ici peindre un corps, une
âme et un esprit tous blancs, comme s'ils ressuscitaient pour te
montrer que le Soleil, la Lune et Mercure, sont ressuscités en
cette opération, c'est-à-dire, sont falots Eléments de l'air et
blanchis : car nous avons déjà appelé la Noirceur, mort; continuant
la métaphore, nous pouvons donc appeler la blancheur,
une vie qui ne revient qu'avec et par la résurrection. Le Corps
pour te le montrer plus clairement, je l'ai fait peindre levant
la pierre de son tombeau dans lequel il était enterré. L'âme
parce qu'elle ne peut être mise en terre elle ne sort point d'un
tombeau, mais seulement je la fais peindre parmi les tombeaux,
cherchant son corps en forme de femme ayant les cheveux
espars. L'esprit qui ne peut être aussi mis en sépulture,
je l'ai fait peindre en homme sortant de terre, non de la tombe.
Ils sont tous blancs, aussi la noirceur, la mort est vaincue et
eux étant blanchis sont désormais incorruptibles. Lève maintenant
les yeux en haut, et vois venir notre Roi couronné et
ressuscité, qui a vaincu la mort, les obscurités, et humidités, le
voilà en la forme que viendra le Sauveur, lequel unira à soi
éternellement toutes les âmes pures et nettes, et chassera tout
l'impur et immonde comme étant indigne de s'unir à son divin
corps. Ainsi par comparaison (demandant toutefois permission
de parler ainsi, à l'Eglise Catholique, Apostolique et
Romaine et priant toute âme débonnaire de me le permettre
par similitude) voici notre Elixir blanc qui dorénavant unira
4
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50 NICOLAS FLAMEL
à soi inséparablement toute nature pure métallique, la transmuant
en sa nature argentée, et très fine, rejetant l'impure
étrangère et hétérogène. Loué soit Dieu qui nous fait la grâce
par sa grande bonté, de pouvoir considérer ce blanc étincelant,
plus parfait et reluisant qu'aucune nature composée et
plus noble après l'âme immortelle qu'aucune autre substance
animée ou inanimée, aussi est-elle une quintessence, un argent
très pur, passé par la coupelle et affiné sept fois dict le Royal
Prophète David.
Il n'est pas besoin d'interpréter que signifient les deux Anges jouant des Instruments sur la tête des ressuscités, ce sont
plutôt des esprits divins, chantants les merveilles de Dieu en
cette opération miraculeuse, qu'Anges nous appelant au jugement.
Tout exprès pour en faire différence, j'ai donné un luth
à l'un et à l'autre une buccine, non des trompettes qu'on leur
donne toujours pour appeler au jugement, le même faut-il
dire des trois Anges qui sont sur la tête de notre Sauveur
dont l'un le couronne, et les autres deux disent en leurs rouleaux
en lui assistant. « O pater omnipotens, O Jesu bone », en
lui rendant des grâces éternelles.


Sur un Champ violet et bleu, deux Anges de couleur orangé et
leurs rouleaux.
Ce champ violet et bleu monstre que voulant passer de la Pierre blanche à la Rouge, tu l'as imbibée d'un peu de lait
Virginal Solaire, et que ces couleurs sont sorties de l'humidité
mercurielle que tu as séchée sur la Pierre. En cette opération
du rubifiement, encore que tu imbibes, tu n'auras guères de
noir, mais bien du violet, bleu, et de la couleur de la queue du
Paon : car notre pierre est si triomphante en siccité, qu'incontinent
que ton Mercure la touche, la nature s'éjouissant de sa
nature, s'adjoint à icelle, et la boit avidement, et partant le
noir qui vient de l'humidité ne se peut montrer qu'un peu, sous
ces couleurs violettes et bleues, d'autant que la siccité (comme
dit est) gouverne maintenant absolument. Je t'ai fait peindre
ces deux Anges avec des ailes, pour te représenter que les
deux substances de tes confections, la Mercurielle et Sulfureuse,
la fixe aussi bien que la volatile, étant fixées ensemble
parfaitement, volent aussi ensemble dans ton vaisseau. Car en
cette opération suavement le corps fixe montera au Ciel tout
spirituel, et de là il descendra en la Terre et là où tu voudras,
suivant partout l'esprit qui se meurt toujours sur le feu. D'autant
qu'ils sont faits une même nature, et le composé est tout
spirituel et le spirituel tout corporel, tant il a été substilié

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NICOLAS FLAMEL 51
sur notre marbre par les opérations précédentes. Les natures
donc ici transmuées en Ange, c'est-à-dire, sont faites spirituelles
et très subtiles, aussi sont-elles maintenant des vraies
teintures. Or souviens-toi de commencer la rubification par
l'apposition du Mercure citrin rouge, mais il n'en faut verser
guères, et seulement une ou deux fois selon que tu verras. Car
cette opération se doit parfaire par feu sec, sublimation et calcination
sèche : et vraiment je te dis ici un secret que tu
trouveras bien rarement écrit, aussi je ne suis point envieux,
et plût à Dieu que chacun sut faire de l'or à sa volonté, afin
que l'on vécût menant paître ses gras troupeaux, sans usure
et procès à l'imitation des Saints Patriarches, usant seulement,
comme les premiers pères de permutation de chose à
chose, pour laquelle avoir il faudrait travailler aussi bien que
maintenant (1). De peur toutefois d'offenser Dieu et d'être l'instrument
d'un tel changement, qui peut être serait mauvais, je
n'ai garde de représenter ou écrire, où est-ce que nous cachons
les clefs qui peuvent ouvrir toutes les portes des secrets de la
Nature, et renverser la terre sens dessus dessous, me contentant
de montrer des choses qui l'enseigneront à toute personne
à qui Dieu aura permis de connaître quelle propriété a le signe
des Balances quand il est illustré du Soleil, et de Mercure
au mois d'Octobre (2). Ces Anges sont peints de couleur orangée
afin de te faire savoir que tes confections blanches ont été un
peu plus cuites, et que le noir du violet et bleu, a été déjà
chassé par le feu. Car cette couleur orangée est composée de ce
beau citrin rouge doré (que tu attends il y a si longtemps) et
d'un reste de ce violet et bleu que tu as déjà en partie de fait.
Cet orangé démontre encore que les natures se digèrent et
peu à peu se parfont par la grâce de Dieu. Quant à leur rouleau
qui dit : Surgite mortui, venite ad judicium Domini mei. Levez-
vous morts, venez au jugement de Dieu mon Seigneur. Je l'ai
plutôt fait mettre pour le sens Théologique que pour l'autre.
Il finit dans la gueule d'un Lion tout rouge, cela est pour enseigner,
qu'il ne faut point discontinuer cette opération que l'on ne
voie de vrai rouge purpurin semblable du tout au Pavot de
l'Hermitage et à la laque du Lion peint, sauf pour multiplier.


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1. Si les hommes ne se battaient plus pour l'or ils se battraient encore pour les femmes.
2. Langage astrologique.
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52 NICOLAS FLAMEL
La figure d'un homme semblable à Saint Pierre, vêtu d'une
robe, citrine rouge tenant une clef en la main droite et met- tant la gauche sur une femme vêtue d'une robe orangée, qui est à ses pieds, à genoux, tenant un rouleau.
Regarde cette femme vêtue de robe orangée qui ressemble si au naturel à Perrenelle, selon qu'elle était en son adolescence,
elle est peinte en façon de suppliante à genoux, les mains
jointes, aux pieds d'un homme qui a une clef en sa main droite,
qui l'écoute gracieusement, et puis étend la gauche sur elle.
Veux-tu savoir que représente cela ? C'est la pierre qui demande
en cette opération deux choses au Mercure Scolaire des
Philosophes (dépeint sous la forme de l'homme) c'est à savoir
la multiplication et plus riche parure. Ce qu'elle doit obtenir
en ce temps ici. Aussi l'homme lui mettant ainsi la main sur
l'épaule « Je lui accorde ». Mais pourquoi as-tu fait peindre
une femme ? Je pouvais aussi bien faire peindre un homme
qu'une femme, ou un ange, (car les natures sont maintenant
toutes spirituelles et corporelles, masculines et féminines), mais
j'ai mieux aimé te faire peindre une femme, afin que tu juges,
qu'elle demande plus tôt ceci, que toute autre chose ; parce que
ce sont les plus naturels et plus propres désirs d'une femme.
Pour te montrer encore plus, qu'elle demande la multiplication,
j'ai fait peindre l'homme auquel elle fait sa prière, en la forme
d'un Saint Pierre, tenant une clef, ayant puissance d'ouvrir et
fermer, de lier et délier : d'autant que les philosophes envieux
n'ont jamais parlé de multiplication que sous ces communs
termes de l'art : Ouvre, ferme, lie délie (1). Ils ont appelé ouvrir
et délier, faire le corps (qui est toujours dur et fixe) mol,
fluide, et coulant comme l'eau et fermer ou lier, le coaguler par
après par décoction plus forte, en le remettant encore une autre
fois en la forme de corps.
Il me fallait donc représenter un homme avec une clef, pour t'enseigner qu'il te faut maintenant ouvrir et fermer, c'est-à-
dire multiplier les natures germantes et croissantes. Car tout
autant de fois que tu dissoudras et fixeras, autant de fois ces
natures multiplieront en quantité, qualité et vertu selon la multiplication
de dix, de ce nombre venant à cent, de cent à mille,
de mille à dix mille, de dix mille à cent mille, de cent mille à
un million, et de là par même opération jusques à l'infini,
ainsi que j'ai fait trois fois. Loué soit Dieu. Et quand ton élixir
est ainsi conduit à l'infini, un grain d'icelui tombant sur une


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1. Ouvrir, fermer! attraction, répulsion; amour, haine. Toute la vie !
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NICOLAS FLAMEL 53
quantité métallique fondue, aussi profonde et vaste que l'Océan,
il le teindra et convertira en très parfait métal, c'est-à-dire,
en argent ou en or, selon qu'il aura été imbibé et fermenté,
chassant et laissant loin de soi toute la matière impure et étrangère
qui s'était jointe en la première coagulation. Par
même raison que j'ai fait peindre une clef à l'homme qui est
sous la forme d'un saint Pierre, pour signifier que la Pierre
demandait d'être ouverte et fermée pour multiplier : par
même raison aussi, pour te montrer avec quel Mercure tu
dois faire cela, et quand j'ai donné à l'homme un vêtement
citrin rouge et à la femme un orangé. Cela suffise pour ne sortir
du silence de Pythagoras et pour t'enseigner que la femme,
c'est-à-dire, notre Pierre demande d'avoir la riche parure et
couleur de saint Pierre. Elle a écrit en son rouleau : Christe
precor, esto pius. Jésus-Christ soyez-moi doux. Comme si elle
disait : Seigneur sois-moi doux, et ne permets point que celui
qui sera parvenu jusqu'ici, geste tout par trop de feu. Il est
bien véritable que dorénavant je ne craindrai plus les ennemis,
et que tout feu me sera égal, toutefois le vaisseau qui
me contient est toujours frangible.
Car si l'on hausse le feu par trop, il crèvera et s'éclatant, m'emportera et me sèmera malheureusement parmi les cendres.
Prends donc garde à ton feu en ce pas, régissant doucement
en patience cette quintessence admirable, car il lui faut
augmenter son feu, mais non par trop. Et prie la souveraine
bonté qu'elle ne permette point que les malins esprits (1) qui
gardent les mines et les trésors, détruisent ton opération, ou
fascinent ta vue quand tu considères ces incompréhensibles
mouvements de cette quintessence dans ton vaisseau.


Sur un champ violet obscur, un homme rouge purpurin, tenant le pied d'un Lion rouge de Laque, qui a des ailes, et semble ravir et emporter l'homme.
Ce champ violet et obscur représente que la pierre a obtenu par l'entière décoction, les beaux vêtements entièrement citrins
et rouges, qu'elle demandait à S. Pierre qui en était
vêtu, et que sa complète et parfaite digestion (signifiée par
l'entière citrinité) lui a fait laisser sa vieille robe orangée. La
couleur rouge de laque de ce volant Lion, semblable à ce pur
et clair écarlate du grain de la vraiment rouge grenade,
démontre qu'elle est maintenant accomplie en toute droiture


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1. Les Gnomes ou les Pygmées.
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54 NICOLAS FLAMEL
et égalité. Qu'elle est comme un Lion, dévorant toute une nature
pure métallique, et la changeant en sa vraie substance, en
vrai et pur or, plus fin que celui des meilleures minières.
Aussi elle emporte maintenant l'homme hors de cette vallée de
misères, c'est-à-dire hors des incommodités de la pauvreté et
infirmité, et avec ses ailes le soulève glorieusement hors des
croupissantes eaux d'Egypte (qui sont les pensées ordinaires
des mortels) et lui faisant mépriser la vie et richesses présentes,
le fait nuit et jour méditer en Dieu, et ses saints, habiter
dans le ciel empirée, et boire les douces sources des fontaines
de l'espérance éternelle. Loué soit Dieu éternellement, qui nous
a fait la grâce de voir cette belle, et toute parfaite couleur purpurine,
cette belle couleur du pavot sylvestre du rocher, cette
couleur tyrienne étincelante et flamboyante, qui est incapable
de changement et d'altération, sur laquelle le ciel même, (1) et
son Zodiaque ne peut plus avoir domination ni puissance, dont
l'éclat rayonnant et ébloui semble comme quasi communiquer
à l'homme quelque chose de surcéleste, le faisant (quand
il la contemple et connaît) étonner, trembler et frémir en
même temps. O Seigneur, fais-nous la grâce que nous en
puissions bien user, à l'augmentation de la foi, au profit de
notre âme ; et accroissement de la gloire de ce noble royaume.
Amen.
RENE SCHWAEBLE.

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TABLE DES MATIERES -------

I. -- Flamel et Pernelle............................. 1
II. -- Un beau livre.................................. 4
III. -- L'explication du livre......................... 6
IV. -- Perplexité..................................... 7
V. -- Le Pèlerinage.................................. 10
VI. -- La Prière de Flamel............................ 12
VII. -- La fortune de Flamel........................... 13
VIII. -- Flamel et le Roi............................... 17
IX. -- Explication des Figures que Flamel fit peindre au Cimè-
tière des Innocents.......................... 18
X. -- La Mort de Flamel.............................. 19
XI. -- Les Détracteurs de Flamel...................... 21
XII. -- Flamel n'est pas mort.......................... 26
XIII. -- La Pierre philosophale......................... 29
XIV. -- Le livre des Figures........................... 32


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