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Réfer. : 0913 .
Auteur : Holmyard, E. J.
Titre : L'Alchimie.
S/titre : .

Editeur : Arthaud. Paris.
Date éd. : 1979 .
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**** A T T E N T I O N ****

Ce document étant sujet à droits d'auteur, n'est composé que du début, et des tables éven-
tuelles. Reportez-vous aux références ci-dessus
pour vous le procurer.

**** A T T E N T I O N ****



Signes des Temps Collection dirigée par Sylvain Contou

L'histoire a eu longtemps la superstition du texte. Aujourd'hui le signe écrit n'est plus
qu'un signe parmi beaucoup d'autres signes
des temps. Le texte lui-même n'est plus
analysé en tant que tel mais comme source
d'informations isolées que la statistique et
l'analyse sérielle « traitent » scientifiquement.
L'histoire moderne est sociale, économique,
démographique plus encore que politique.
Mais surtout elle voudrait être globale.
Comment le renouvellement des méthodes
et l'exploration des sources nouvelles permettent
aujourd'hui de mieux saisir la vérité
de chaque temps: c'est la question à laquelle
s'efforce de répondre la présente collection.

7. L'alchimie par E. J. Holmyard
21. Procès de sorcellerie par K. Baschwitz
Nouvelle édition de:

1. L'Histoire commence à Sumer par S. N. Kramer
3. A la découverte des fresques du Tassili par H. Lhote
Arthaud
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Collection Signes des Temps 7
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L'ALCHIMIE
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Traduit de l'anglais par Michel Deutsch
Notes originales de:
Jacques VAN LENNEP, René ALLEAU, Eugène CANSELIET, Claude d'YGE, Serge HUTIN, docteur Henri HUNWALD, Alexandre LABZINE, Mircéa ELIADE, Michel CARROUGES, Romain WEINGARTEN.


Les éditions ARTHAUD tiennent à remercier M. jacques VAN LENNEP, attaché aux Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, qui a bien voulu choisir et commenter l'iconographie de ce livre.
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E. J. HOLMYARD

L'A L C H I M I E
Préface de Jacques Bergier


58 héliogravures, 19 dessins


ARTHAUD
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L'édition originale de cet ouvrage a été publiée sous le titre de Alchemy par
Penguin Books Ltd, Harmondsworth, Middlesex, England.
(C) Librairie Arthaud, 1979, pour cette traduction. Tous droits réservés. Imprimé en France. ISBN: 2-7003-0005-X
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PREFACE

Le biologiste connaît des espèces qui ont survécu, inchangées, à travers les siècles. Tel est le fameux coelacanthe, tels sont certains insectes. Comme
s'ils étaient libérés du temps, ces êtres ont persisté à travers des dizaines de
millions d'années, inchangés. L'alchimie présente un phénomène analogue dans
l'histoire et la sociologie. Aussi loin que l'on remonte dans le passé on la trouve
inchangée. Et pourtant il existe d'excellentes raisons de croire que certains des
résultats obtenus par les alchimistes dès le passé le plus lointain sont en avance
sur nos sciences les plus modernes. Ce n'est que tout récemment que la révolution
scientifique du XXe siècle a fini par susciter des savants à l'esprit suffisamment
ouvert pour parler de l'alchimie sans esprit préconçu. Tel est le cas du
docteur John Holmyard, l'auteur de l'ouvrage que j'ai l'honneur de présenter
aujourd'hui. Le docteur Holmyard, président de la Société pour l'étude de
l'alchimie et de la chimie primitive, président également du Comité mondial
des périodiques scientifiques, est universellement connu comme l'un des fondateurs
de la célèbre revue scientifique Endeavour, qu'il dirigea jusqu'en 1954.
Son Histoire de la technologie est un des livres essentiels à tout homme
cultivé. L'Alchimie est en même temps une étude scientifique et le roman de
l'alchimie. Comme il l'écrit dans son introduction: « Romance and adventure,
religious and mystical emotion, fraud and trickery, scientific inquiry, skilful

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L'Alchimie

technology, tragedy and comedy, poetry and humour, are all to be found on
turning the variegated pages of its history. »
Le livre que vous allez lire est donc, à la fois, récit d'aventures et étude historique. C'est l'histoire de l'alchimie.
Mais qu'est-ce que l'alchimie ? Il est plus facile de dire ce qu'elle n'est pas que ce qu'elle est. L'alchimie n'est pas une religion. Elle comporte cependant des éléments mystiques qui la rapprochent des religions.
L'alchimie n'est pas une branche de l'occultisme. Elle n'a que bien peu de chose à voir avec tout ce fatras dont H. P. Lovecraft a dit très justement:
« L'ignorance crasse, la stupidité et le manque d'esprit logique ne sont pas des
substituts pour le rêve. »
L'alchimie n'est pas une science; elle n'est, en aucune façon, ni une chimie primitive, ni une hyperchimie.
L'alchimie n'est pas une technique. Des techniques interviennent dans les manipulations alchimiques, mais elles ne sont pas indispensables.
L'alchimie n'est pas une erreur de l'humanité primitive, une collection d'observations mal interprétées, une légende.
Les résultats obtenus par l'alchimie nous entourent tous les jours, de l'acide sulfurique à la céramique, et l'exploitation de ces résultats est encore
très loin d'avoir dit son dernier mot.
Qu'est-ce que l'alchimie alors, si elle n'est rien de tout cela ? Une ambition. L'ambition d'élever l'homme au-dessus de l'animal qu'il est jusqu'à l'être raisonnable qu'il pourrait être.
L'ambition de dominer la nature. L'ambition de comprendre, de savoir, de vouloir et de pouvoir.
Comment des hommes d'il y a quatre mille ans, qui n'avaient pour les encourager aucun de nos triomphes, qui n'avaient pas dompté l'atome, ni
envoyé des fusées dans la Lune, avaient-ils pu concevoir une telle ambition ?
Je ne puis donner de réponse à cette question. Personnellement, j'aurais tendance
à croire que l'alchimie est tout ce qui survit d'une civilisation plus
avancée que la nôtre et qui se serait détruite en manipulant imprudemment
les énergies ultimes de la matière.
Les spécialistes ne m'encouragent pas dans ce point de vue. A en croire les historiens et les préhistoriens, nous sommes au sommet de la courbe de
l'évolution humaine et aucune autre civilisation avancée ne nous a précédés.
Il y a un quart de siècle, d'autres spécialistes, tout aussi éminents, me démontraient

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INTRODUCTION

La science alchimique est un art très ancien, déjà pratiqué avant l'ère chrétienne. Son histoire est une très longue histoire, puisque à
l'heure actuelle il existe encore des alchimistes, non seulement dans
des pays restés en partie dans l'ombre, comme le Maroc et certaines
régions d'Orient, mais en Angleterre, aux Etats-Unis, en France, en
Italie et en Allemagne. La grande époque de l'alchimie se situe,
environ, entre le début du IXe siècle après Jésus-Christ et le milieu
du XVIIe siècle, et les adeptes se recrutèrent indistinctement parmi
les rois, les papes, les empereurs, les membres du bas clergé, les clercs,
les forgerons, les teinturiers ou les chaudronniers. Elle suscita l'intérêt
profond d'hommes aussi accomplis que Roger Bacon, saint Thomas
d'Aquin, sir Thomas Browne, John Evelyn ou sir Isaac Newton.
Charles II fit installer sous la chambre royale un laboratoire d'alchimie
auquel un escalier dérobé donnait accès. Il ne fut d'ailleurs
pas le seul monarque alchimiste puisque Héraclius Ier, empereur de
Byzance, Jacques IV d'Ecosse et un autre empereur, Rodolphe II,
s'adonnèrent à l'Art. On relève dans Shakespeare plusieurs allusions
à l'alchimie; Chaucer lui consacra un de ses Contes de Cantorbéry
(v. p. 187) et la pièce de Ben Jonson, l'Alchimiste, révèle chez le dramaturge

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L'Alchimie

une connaissance parfaite de son sujet. Aventure et fiction,
ferveur religieuse et mysticisme, fraude et escroquerie, curiosité scientifique
et habileté technique, tragédie et comédie, humour et poésie,
se succèdent au long des pages violemment contrastées de l'histoire
de l'alchimie.
L'alchimie a une nature double, extérieure ou exotérique, et secrète ou ésotérique. L'alchimie exotérique se fixe pour but la préparation
d'une substance, la pierre philosophale -- ou, plus simplement,
la Pierre -- dotée du pouvoir de transmuer les métaux vils
(plomb, étain, fer, cuivre et mercure) en métaux précieux, or et
argent. La Pierre était parfois appelée Elixir ou Teinture, et on lui
attribuait, outre le pouvoir de transmutation, celui de prolonger
indéfiniment la vie humaine. La croyance que l'Elixir ne pouvait
être obtenu sans la grâce, sans la faveur divine, contribua au développement
de l'alchimie ésotérique, ou mystique, qui évolua peu à
peu vers un système fidéiste dans lequel la métamorphose physique
des métaux n'était plus qu'un symbole: symbole du pécheur qui,
par la prière et la soumission à la volonté de Dieu, accède à la sainteté.
Ces deux aspects de l'alchimie sont souvent inextricablement mêlés. Toutefois, il est clair, à la lecture de certains traités mystiques,
que les auteurs, loin de se référer à des substances matérielles, emploient
le langage de l'alchimie exotérique à seule fin d'exprimer telle ou
telle profession de foi, telle aspiration d'ordre théologique, philosophique
ou mystique. Le présent ouvrage traite essentiellement de
l'alchimie exotérique, mais le lecteur risquerait de se méprendre
sur sa signification si l'existence du second aspect de l'alchimie n'était
sans cesse présente à son esprit.
Il devra en outre se rappeler que les alchimistes praticiens étaient parfaitement conscients du fait que si, et ce si n'était nullement
utopique à leurs yeux, ils parvenaient à produire artificiellement
de l'or, la cupidité des princes et les mauvaises intentions
d'autres personnages leur feraient courir un grave danger. Il suffisait
parfois qu'on les soupçonnât d'avoir percé le secret pour que leurs
jours fussent mis en péril. Certain alchimiste, ainsi devenu suspect
après avoir obtenu en période d'épidémie quelques guérisons spectaculaires,
se plaignait d'avoir été obligé de se déguiser, de se couper
la barbe et de s'affubler d'une perruque pour échapper sous une

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Introduction
fausse identité à la foule grondante qui l'assiégeait, avide d'obtenir
son élixir. Il avait connu, ajoutait-il, des personnes qui furent
retrouvées étranglées dans leur lit: on s'était imaginé qu'elles avaient
découvert la Pierre -- alors qu'en réalité elles ne savaient rien de
plus que leurs meurtriers. On verra dans les pages qui suivent que le
savoir alchimique était un bien dangereux, même pour qui possédait
une licence royale l'autorisant à pratiquer l'Art, licence qu'Henri IV
d'Angleterre et d'autres souverains octroyèrent avec libéralité
Donc, pour des raisons de sécurité -- aussi bien d'ailleurs que par avarice, car on répugne à partager un secret susceptible de se
révéler sans prix --, les alchimistes se servaient, pour rendre compte
de leurs théories, décrire leur matériel et les opérations de l'oeuvre,
d'un langage énigmatique où fleurissaient l'allégorie, la métaphore,
l'allusion et l'analogie. Une personne versée dans la littérature alchimique
et familiarisée avec les substances couramment employées
par les adeptes peut interpréter en partie ce langage que, sans nul
doute, comprenaient les alchimistes. Mais des moyens d'expression
aussi hermétiques aboutissent à ceci qu'il n'est pas toujours possible
de préciser si un passage déterminé se réfère à une expérience matérielle
authentique ou si son sens est purement ésotérique. Nous
reviendrons sur ce point aux chapitres I et VI, mais il serait peut-être
bon de l'illustrer sans plus tarder.
D'après un ouvrage anonyme du XVIIe siècle intitulé The Sophic Hydrolith, la Pierre philosophale ou l'ancienne, secrète, incompréhensible,
céleste, sainte, trine et universelle pierre des Sages, provient
d'une certaine espèce de minéral qu'on pulvérise afin de le réduire
en ses trois éléments constitutifs; ceux-ci, combinés de nouveau entre
eux, donnent un corps solide aussi malléable que la cire.
Les détails de l'opération sont loin d'être aussi simples que cette description schématique le pourrait suggérer. Il est tout d'abord
nécessaire de débarrasser la matière originelle de ce qui, en elle, est
épais, nébuleux, opaque et noir, au moyen de « notre eau Pontique »,
douce, resplendissante, claire, limpide, plus brillante qu'or, diamant
ou escarboucle. Ensuite, le corps, l'âme et l'esprit qu'on a extraits
doivent être distillés, puis condensés en leur propre sel, ce qui donne
un liquide aqueux, très volatil, d'odeur suave et pénétrante, connu
sous le nom d'eau mercurielle ou eau de Soleil. De celle-ci, on fait
cinq parts, deux qu'on met de côté et trois qu'on mélange et auxquelles

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L'Alchimie

on incorpore le douzième de leur poids du corps de l'or aux
divins attributs. L'or commun, souillé par un usage quotidien, est
impropre à l'opération.
L'eau et l'or, combinés en alambic solutoire, forment un amalgame solide qu'on expose à un feu doux pendant six ou sept jours.
Entre-temps, on place la moitié de l'eau mercurielle tenue en réserve
dans un vaisseau ovoïde où l'on plonge l'amalgame. La combinaison
s'effectue lentement; l'eau de Soleil et l'amalgame devront fusionner
progressivement, aussi imperceptiblement que la glace et l'eau chaude.
Une fois accomplie cette union, que les Sages ont comparée à celle
de deux fiancés, on ajoute le reste de l'eau mercurielle en sept fois.
Après quoi, le récipient est scellé pour qu'il n'y ait ni évaporation ni
émanations et on le maintient à température d'incubation. Dès lors,
l'adepte se doit d'être attentif aux diverses transformations dont le
mélange est le siège. Au bout de quarante jours, le contenu du flacon
est d'un noir de jais: c'est le stade dit de la tête de corbeau. Sept
jours plus tard, soumis à une chaleur un peu plus vive, des granulations
semblables à des yeux de poisson apparaissent dans sa masse;
puis la substance se ceint d'un anneau tour à tour rougeâtre, laiteux,
vert, jaune comme une queue de paon, blanc argent et, finalement,
écarlate. Cette dernière coloration indique qu'on a atteint le point
culminant de l'oeuvre: à partir de cet instant, sous l'action subtilisante
du feu, l'âme et l'esprit s'allient au corps, constituant une
Essence permanente et indissoluble, phénomène auquel nul ne peut
assister sans être bouleversé d'admiration. Le corps, revivifié, est
animé, parfait, glorieux, revêtu d'une pourpre somptueuse; sa teinture
possède la vertu de transformer, de colorer et de guérir les corps
imparfaits.
A condition que tout se soit bien passé... car parfois plane la menace de l'accident. Les signes de mauvais augure sont au nombre
de quatre: une pellicule rouge et huileuse à la surface de la liqueur,
un passage trop rapide du blanc au rouge, une solidification insuffisante,
le refus de fondre comme cire au contact du fer chaud manifesté
par un fragment de la substance. Si l'on ne prête pas à ces indices
une attention immédiate, c'est l'échec irrémédiable. Dès l'apparition
de l'un de ces symptômes, il faut extraire le mélange du vaisseau et
recommencer le traitement à l'eau mercurielle, puis chauffer jusqu'à
disparition de toute trace de sublimation ou de dégagement vaporeux.

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I


LES ALCHIMISTES GRECS

On ne saurait dire avec certitude quel document fait le premier allusion à l'alchimie: si un édit chinois de 144 avant Jésus-Christ
l'évoque (v. p. 35), Bolos Démocritos avait rédigé en Egypte un
traité d'alchimie un peu avant, aux environs de l'an 200 (il est impossible
d'assigner une date plus précise à cet ouvrage). Que l'honneur
d'avoir ouvert la voie revienne à la Chine ou bien que l'Egypte ait
devancé celle-ci d'une courte tête, il est un fait indiscutable: l'alchimie,
en ce qu'elle a d'essentiel, inaugura sa carrière dans l'Egypte
hellénistique, à Alexandrie et en quelques autres villes du Delta en
particulier.
Fondée en 330 avant Jésus-Christ, Alexandrie connut un développement rapide qui fit d'elle une des cités les plus grandes et les
plus importantes de l'Antiquité. Sous les Ptolémées, une colossale
bibliothèque y fut rassemblée -- Ptolémée Philadelphe (285-247 av.
J.-C.) eut la bonne fortune d'acquérir la bibliothèque personnelle
d'Aristote -- et un musée (ou une université) destiné à héberger les
savants qui affluaient de tous les points du monde grec y fut édifié.
L'illustre Euclide en personne y avait ouvert une école de mathématiques
qui compta parmi ses élèves les plus célèbres Archimède,

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L'Alchimie

dont le « principe » est connu, sinon toujours compris, de tous les
écoliers, Hipparque, qui dénombra plus d'un millier d'étoiles, Eratosthène,
qui calcula la circonférence de la Terre, et Apollonius de
Perga, auteur d'un traité sur les sections coniques. Grammaire, critique
littéraire, philologie, astronomie, astrologie et médecine étaient
enseignées à Alexandrie par des maîtres prestigieux entourés de disciples
fervents; le contact avec les étrangers, favorisé par la florissante
activité commerciale du port, était un stimulant supplémentaire à
ce bouillonnement intellectuel.
D'autres cités du Delta partageaient les délices de l'érudition: ce fut dans l'une d'elles, Mendès, que Bolos Démocritos composa sa
Physika, ouvrage divisé en quatre parties, traitant respectivement
de la fabrication de l'or, de celle de l'argent, des pierres précieuses
et de la pourpre. Il s'agissait là d'une compilation de recettes d'origine
hétéroclite: carnets d'artisans, bribes d'expérience pratique en provenance
d'Egypte, de Perse, de Babylone et de Syrie. Mais une chose
différencie l'auteur des artisans: il s'intéresse à la transmutation
de la matière, dont les modifications de coloration constatées sur les
métaux subissant certains traitements, comme l'alliage, semblent,
pense-t-il, être l'indice. Ce fut dans l'espoir de s'approprier des procédés
techniques susceptibles de se prêter à cette fin que Bolos Démocritos
et les alchimistes archaïques étudièrent les formules des forgerons,
des teinturiers, des vitriers et autres artisans, se bornant parfois
à ne recopier de la recette que des fragments tout à fait insuffisants
pour obtenir les résultats voulus par les professionnels. L'ambition
de l'alchimiste était de découvrir le moyen de colorer, imprégner,
teindre, vernir ou allier un métal pour le faire ressembler à un autre,
en particulier pour donner l'apparence de l'or à un métal commun.
De la préparation d'un métal imitant l'or à la croyance que le produit final était vraiment de l'or, il n'y avait qu'un pas à franchir
que les alchimistes, à qui l'expérience professionnelle des forgerons
faisait défaut, et dont la curiosité, toute philosophique, ne se laissait
guère solliciter par l'appât d'un gain mercenaire, sautèrent allégrement.
Ils pensaient que, puisque le métal avait l'éclat aurique, il
fallait bien que ce fût de l'or, même si Archimède avait affirmé
autre chose. Et si au bout d'un certain temps cet or artificiel perdait
son lustre, c'était tout simplement parce que la transmutation avait
été imparfaite. En réalité, la couleur était à leurs yeux la caractéristique

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Les alchimistes grecs
capitale des métaux. Aussi toute la littérature alchimique
grecque met-elle l'accent sur les changements de coloration et sur
l'ordre selon lequel les couleurs se succèdent. Cette insistance laissera
son empreinte sur toute l'alchimie ultérieure.
L'idée sous-jacente était, semble-t-il, que, puisque la matière première est toujours la même dans toutes les substances, le premier
objectif de l'Art était d'obtenir une forme approchée de cette matière
première; la substance adéquate, quand on l'avait réalisée, devait
s'imprégner de chacune des « pures qualités qui occupent un rang
de plus en plus élevé sur l'échelle des vertus métalliques » jusqu'à
atteindre à la perfection aurique. Innombrables furent les tentatives
faites en vue de trouver le matériau de base! Toute concrétion noire
issue de la fusion de métaux communs, qu'ils fussent traités seuls ou
bien additionnés de soufre, de sulfate d'arsenic ou de toute autre
substance, était regardée comme une matière première en puissance.
Un ordre de succession des couleurs dont ce matériau brut devait se parer pour que l'opération réussît s'élabora peu à peu et fut généralement
admis par les manipulateurs: noir, blanc, iridescent, jaune,
violet, rouge. Toutefois, certains alchimistes remanièrent cette séquence
selon leurs idées et leurs théories personnelles. Pour les expériences
de ce genre, on utilisait le plus souvent un instrument appelé kérotakis
(v. p. 54 et fig. 8, p. 55).
La pratique et la théorie de cette alchimie primitive ont progressé sans discontinuer, on n'en saurait douter, depuis Bolos Démocritos.
Malheureusement, les seuls documents qui existent, ou à peu près,
sont postérieurs de cinq siècles à cet auteur. Ce sont les papyrus dits
de Leyde et de Stockholm découverts dans une sépulture de Thèbes,
en Egypte. A première vue, ces pièces donnent l'impression d'être de
simples recettes professionnelles empruntées à un manuel de teinturerie
rédigé par Anaxilaos de Larissa en (ou aux environs de) l'an 26
avant Jésus-Christ. Les documents eux-mêmes datent de 300 après
Jésus-Christ. Cependant, un examen plus approfondi a permis d'établir
que lesdites recettes ne sauraient donner le moindre résultat: il
se pourrait donc que nous ayons affaire, dans ce cas, à de simples
fragments réunis par quelque alchimiste. Un indice plus sérieux tendant
à prouver que l'on s'adonnait à l'alchimie dans les siècles qui
précédèrent et suivirent immédiatement la naissance du Christ nous
est fourni par une encyclopédie en vingt-huit volumes consacrée à

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L'Alchimie

ce sujet, rédigée vers 300 après Jésus-Christ en Egypte par Zosime
de Panopolis (Akhmim). Si certains passages de cet ouvrage paraissent
originaux, une importante fraction de l'oeuvre est une compilation
de textes plus anciens, désormais perdus.
Il ressort clairement de ce document que les spéculations alchimiques s'étaient donné libre cours pendant toute la période qui sépare
sa rédaction de celle de la Physika de Bolos Démocritos. Cette encyclopédie
est un ahurissant pot-pourri de magie égyptienne, de philosophie
grecque, de gnosticisme, de néo-platonisme, d'astrologie babylonienne,
de théologie chrétienne et de mythologie païenne; elle est
écrite dans cette langue énigmatique et métaphorique qui rend si
difficile et incertaine l'interprétation de la littérature alchimique.
Le mercure, par exemple, est évoqué sous maints pseudonymes: eau
d'argent, éternel fugace, eau divine, masculin-féminin, semence du
dragon, bile du dragon, divine rosée, eau des Scythes, eau de mer,
eau de Lune, lait de vache noire...
Afin de conférer quelque crédit à leurs nébuleuses théories, les alchimistes composaient laborieusement des traités qu'ils prêtaient
ensuite à tel philosophe, tel personnage célèbre de jadis, au gré de
leur fantaisie. Ainsi attribua-t-on la paternité d'ouvrages alchimiques
à Hermès, Platon, Moïse et sa soeur Miriam, Théophraste, Ostanès,
Cléopâtre et Isis. Au reste, chaque fois que se faisait sentir le besoin
de se référer à l'autorité d'une source précise, on s'arrangeait toujours
pour s'appuyer sur les livres, les traditions, les aphorismes voulus.
A la légende et au mythe, on donnait une interprétation alchimique:
la Toison d'or que Jason ramena de Colchide après avoir franchi
la mer Pontique était, affirmait-on, un manuscrit ou un parchemin
enseignant le moyen de fabriquer de l'or alchimique. N'allait-on
pas jusqu'à prétendre que le « Cantique des Cantiques » lui-même
était un traité d'alchimie composé en langage cryptique?
Les oeuvres de Zosime qui nous sont parvenues ont été traduites en français en 1887-1888 par Berthelot et Ruelle; elles comprennent:
les Mémoires authentiques, De l'Evaporation de l'Eau Divine qui fixe le
Mercure et un Traité des Instruments et Fourneaux. Ces textes nous
apprennent qu'en Egypte l'art d'alchimie était sous le contrôle
du souverain et du clergé; la publication d'ouvrages traitant de ce
sujet était prohibée par la loi. Bolos Démocritos fut le seul à oser
enfreindre cette interdiction. Les prêtres avaient gravé leurs secrets

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**** A T T E N T I O N ****

Fin du texte de ce document, ce document étant sujet à droits d'auteur.
**** A T T E N T I O N ****




TABLE
Préface ......................................................... 7
Introduction .................................................... 13
Fig. 1. Les quatre éléments .......................... 20

I. Les alchimistes grecs ................................... 25
Fig. 2. La chrysopée de Cléopâtre ................... 29
Fig. 3. La « formule du crabe » ..................... 33

II. L'alchimie chinoise ..................................... 35
Fig. 4. Les cinq éléments chinois .................... 42

III. Le matériel alchimique .................................. 47
Fig. 5. Alambic à trois bras ......................... 53
Fig. 6. Une cornue munie d'un ballon ................. 53
Fig. 7. Matériel alchimique grec ..................... 53
Fig. 8. Kérotakis .................................... 55
Fig. 9. Distillation ................................. 57
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L'Alchimie

Fig. 10. Pélican ..................................... 57
Fig. 11. Alambic à refroidissement par eau ........... 58
Fig. 12. Un bain-marie ............................... 60
Fig. 13. Un four à sublimation ....................... 61

IV. L'alchimie islamique .................................... 65
Fig. 14. Analyse gnomonique du carré magique ......... 82

V. Les débuts de l'alchimie en Occident .................... 111

VI. Signes, symboles et termes secrets ...................... 161
Fig. 15. Ouroboros ................................... 169

VII. Paracelse ............................................... 175

VIII. De quelques alchimistes anglais ......................... 187
Légendes des illustrations 1 à 41 .................... 191

IX. L'alchimie écossaise .................................... 231

X. Flamel et Zachaire, alchimistes français ................ 253
Fig. 16. L'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie ... 255
Fig. 17. Portrait de Nicolas Flamel .................. 261

XI. Helvétius, Price et Semler .............................. 275
Fig. 18. Médailles alchimiques montrées à Helvétius .. 279

Epilogue ........................................................ 289
Note de l'éditeur ............................................... 293
L'art alchimique et le surréel .................................. 295
Alchimie et cryptographie ....................................... 307
Philosophie universelle et spirituelle filiation ................ 314
Légendes des illustrations 42 à 58 ................... 320
Alchimie, chimie, souffleurs et hyperchimistes .................. 327
L'alchimie, science traditionnelle de la régénération ........... 337
Origines et destinées de la médecine hermétique. L'héritage de
Paracelse ............................................... 349
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Fig. 19. Arbre généalogique suggérant le développement de la
médecine ............................................. 357
Alchimie et franc-maçonnerie .................................... 361
C. G. Jung et l'alchimie ........................................ 365
Poésie moderne et alchimie ...................................... 369
Théâtre et alchimie, la fête des fous ........................... 374
Bibliographie ................................................... 381
Relevé photographique ........................................... 395
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Achevé d'imprimer le 10 septembre 1979 sur les presses d'Offset-Aubin à Poitiers pour le texte sur papier bouffant Taillefer des Papeteries du Domeynon. Sur les presses de la Scop-Sadag à Bellegarde pour l'héliogravure noire sur papier Chromo-Aussedat des Papeteries de France. Couverture par l'imprimerie Péjout à Paris sur carte couchée des Papeteries Marcel Laroche Brochage par la S.P.B.R. à Chevilly-Larue. N° d'édition: 1486. N° d'impression: L 11 754 Dépôt légal: 3e trimestre 1979. Imprimé en France.
Mise en pages: Gérard Gagnepain
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L'alchimie
par E. J. Holmyard
Depuis l'aube de l'histoire, l'or, ce métal brillant et inaltérable, a exercé une fascination sur les hommes. Très tôt, l'idée se fit jour que les autres métaux étaient de l'or imparfait, et qu'un traitement approprié pouvait les convertir en or pur. Une telle croyance conduisit à une large pratique expérimentale à partir de laquelle se développa une chimie primitive qui évolua, à travers les âges, pour se constituer finalement en science au siècle dernier Mais l'alchimie, elle, est un art, une ambition, celle d'élever l'homme au-dessus de l'animal qu'il est jusqu'à l'être raisonnable qu'il pourrait être, et aussi celle de dominer la nature, de comprendre, de savoir, de vouloir et de pouvoir.
On croit communément que les alchimistes poursuivaient une chimère, et si tout le monde s'estime habilité à juger de l'alchimie, cet " oeil de la tempête de l'histoire humaine" a toujours retenu l'attention des plus grands esprits. Sir Isaac Newton fut du nombre. En historien des sciences, E. J. Holmyard expose avec objectivité l'histoire de l'alchimie et des alchimistes, consacrant des pages pénétrantes à l'alchimie islamique et à celle du Moyen Age chrétien dont il évoque les grandes figures, Jabir, Avicenne, Paracelse, Nicolas Flamel, Ripley, Helvétius...
Arthaud ISBN - 2 - 7003-0005 - X
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