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Réfer. : PH0900
Auteur : Hillel-Erlanger, Irène.
Titre : Voyages en Kaléidoscope.
S/titre : .

Editeur : Editions Georges Crès. Paris.
Date éd. : 1919 .
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VOYAGES EN KALÉIDOSCOPE
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DU MÊME AUTEUR Sous le pseudonyme: CLAUDE LORREY
POÉSIES (épuisé).
DEUX POÈMES (épuisé).
STANCES, SONNETS ET CHANSONS (Grasset, éd.).
LA CHASSE AU BONHEUR, roman (Figuière, éd.).

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IRÈNE HILLEL-ERLANGER ---
Voyages en Kaléidoscope
AVEC UN TITRE ET UN THERMOMÈTRE DESSINES PAR VAN DONGEN
pict
PARIS ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS --- MCMXIX
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IL A ÉTÉ TIRÉ :
Trois exemplaires sur Chine (hors commerce) numérotés
de 1 à 3 et vingt exemplaires sur vergé d'Arches (dont deux hors commerce) numérotés de 4 à 21 et 22-23.

Copyright by Crès et Cie 1919. Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

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A
LA GRANDE
AME
DE
L.B.
PIEUSEMENT
j'OFFRE CES PAGES.
I.H.-E.
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FRONTISPICE

où l'auteur voudrait jeter un jour sur ses intentions et sur LES IMAGES qui vont suivre

Ceci n'est pas un roman
moins encore une étude de caractères
simplement nous avons essayé, avec ferveur,
de saisir et de fixer quelques Signes.
nos Personnages :
(devraient représenter)
JOËL JOZE Humanité supérieure (si peu) alternativement Voyante et Aveugle
@

-- 8 --
GRACE Grâce (naturellement)
VÉRA Volupté. Parfaite Forme du Plaisir féroce
Si contrastées en apparence, Grâce et Véra
-- essentiellement -- sont proches parentes
mieux:
la même Personne sous deux Aspects
Véra
dispose de la Réalité
Grâce, de la Vérité
qu'elle s'accroisse, l'une ou l'autre, c'est
au détriment l'une de l'autre, et au péril
du genre humain.
double émanation de l'Inconnaissable
comme:
le Temps et l'Eternité
la Nécessité divine et la Liberté humaine

@

-- 9 --
Cela, sans doute, nous le comprendrons
un peu mieux dans un autre Plan

quant à Gilly, il est, à notre sens,
« le sel de la Terre »
exactement: LE LOYAL SERVITEUR.

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@



CHAPITRE I

Les Journaux du Mercredi matin 8 Mai
19** reproduisirent presque tous, avec entête
gros caractère, l'article suivant:

MYSTIFICATEUR ou DÉMENT ? Singulier incident au cours d'une Soirée Scientifique Disparition de l'inventeur JOËL JOZE -----
Hier soir, dans son magnifique hôtel de
l'avenue Montaigne, la Comtesse Véra,
notre sublime Danseuse-Millionnaire, la
très belle et très illustre Artiste-Mondaine

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-- 12 --
que l'Europe et les deux Amériques idolâtrent;
donnait une réception dont la
splendeur charmante était destinée à mettre
en lumière une invention nouvelle.
Depuis quelque temps, l'attention du Public
et de la Presse avait été sollicitée par
M. Joël Joze, homme singulier -- génial,
prétendaient certains enthousiastes -- inventeur
très moderne d'un instrument
d'optique auquel il a prêté le nom de
KALÉIDOSCOPE,
Disons tout de suite que les Belles Images
de M. Joze ne présentent pas d'analogie
avec l'ancien kaléidoscope, qui fait, depuis
plusieurs générations, la joie des enfants.
Ce vénérable tube de carton verni,
recèle, on s'en souvient, une minuscule
rosace mobile en brins de verre multicolores.
L'invention de M. Joël Joze est fâcheusement
plus compliquée.
Le créateur du nouveau Kaléidoscope ;

@

-- 13 --
homme d'une trentaine d'années ; noir,
nerveux, busqué, rasé; physionomie tourmentée,
expressive et originale; fut longtemps
adonné à l'étude des Sciences Occultes.
Il paraissait pourtant jouir de la plénitude
de ses facultés intellectuelles. Et même,
depuis un an, il avait renoncé à la recherche
décevante de l'Au-Delà, pour se consacrer,
pratiquement, à sa mise au point
kaléidoscopique.
Il s'agit, en l'espèce, d'une sorte de Cinématographe,
soi-disant susceptible de restituer
à chacun, par ses moyens propres,
une vision neuve de l'Univers.
M. Joël Joze part de ce principe ultra- contestable et qui fera hausser nombre
d'épaules pondérées, que l'Univers, tel que
nos yeux croient l'apercevoir, diffère totalement
de sa forme vraie. Nous ne
voyons et ne pouvons voir que ce qui est
en nous-mêmes.

@

-- 14 --
Dès lors, il doit suffire, d'après l'ingénieux
inventeur, de capter dans les prunelles de
chaque être vivant, les images de toutes
choses visibles, de les condenser, de les
fixer, de les comprimer selon des méthodes
de lui seul connues, d'en obtenir,
grâce à un procédé surprenant et vertigineux,
la synthèse chimique; pour que ces
images, projetées à l'écran, apparaissent
aussitôt en MÉTAPHORES ANIMÉES.
M. Joël Joze appelle ses projections si particulières
:
VOYAGES EN KALÉIDOSCOPE Transformées dans l'appareil même, au
moyen de très mystérieux fluides, de sels
et de métaux précieux, les Visions se concentrent
instantanément sous forme de
pastilles platinées qui peuvent ensuite servir
à un nombre illimité d'expériences.
Ainsi, chacun de nous, selon ses tendances,
découvrira le SENS CACHE de toutes

@

-- 15 --
choses. Et ce sens caché, relatif, nous
sera restitué dans son sens absolu, par
comparaison avec une autre manière de
voir.
En somme, fusion de l'individu et de la
collectivité dans une sorte de physico-chimie
transcendantale et humoristique:
L'HARMONIE NAISSANT D'UN
ÉCHANGE DE VUES!
Exemple: le Savant réduira ce Monde en
hiéroglyphes, en équations, en figures de
géométrie; et pourra confronter son idéal
à celui de l'Architecte, qui lui offrira un
cosmorama de monuments divers. -- Les
traductions kaléidoscopées du Sculpteur,
du Tailleur, du Boxeur, du Chauffeur, de
l'Homme Politique, etc., etc., rappelleront
les emblèmes et les préoccupations de leur
état. Et, le simple Curieux trouvera partout
la clef d'analogies frappantes ou
piquantes.
Suivant cette donnée fantastique, il est

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-- 16 --
permis de supposer qu'un jour n'est pas
loin où le Spéculateur surveillera la hausse
et la baisse, comme l'étiage de la Seine
au Pont de la Tournelle ; tandis que le
Journaliste aura la joie de voir la Terre
transformée en mille-feuilles que le Public
dévore.
Mais, sans plus nous attarder à ces facéties,
notons pour nos lecteurs, que
M. Joze, habile à faire mousser son extravagance,
prétendait simplement régénérer
notre Planète.
D'après lui, rien n'étant à sa vraie place
ni dans sa forme réelle, chacun à l'heure
qu'il est, se trompe de très bonne foi, dans
tous les actes de la vie.
Désormais, munis du mirobolant Kaléidoscope,
il suffira d'un prompt coup d'oeil
et d'une projection précipitée, pour que la
Vérité fonde sur nous de toutes parts.
Et aussitôt: bons jugements; compréhension
mutuelle; équité; ordre social sur

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-- 17 --
plan nouveau; partant Bonheur unanime
s'épanouiront comme muguet-des-bois en
Mai; parfumant de félicités ineffables les
esprits trop rassis, les âmes trop renfermées
que nous sommes!
Spécieuse outrecuidance, utopie subversive,
d'où ne pouvait sortir que la confusion
d'un illuminé, privé de sens commun.
Grâce à une réclame savamment conduite,
M. Joël Joze se voyait sur le point de
passer les marchés commerciaux les plus
avantageux, avec les Cinq Parties du.
Monde; et de signer des contrats enviables,
pour une série de Conférences-Projections
en Amérique, en Australie et au
Japon.
Mais, sans conteste, l'atout le plus considérable
de M. Joze, fut l'intérêt que ses
travaux inspirèrent à notre Comtesse Véra,
à l'Inégalable, comme on appelle souvent
celle, qui, non satisfaite du luxe et
des loisirs que lui créaient sa fortune, sa

@

-- 18 --
beauté, sa haute position sociale, a préféré,
a su, comme Loïe Fuller, Isadora
Duncan, Ida Rubinstein, rénover par son
génie, le grand Art de la Danse.
La Comtesse Véra attire généreusement
dans l'orbe rayonnant de sa propre gloire,
les talents nouveaux, en quelque branche
qu'ils se révèlent. D'un génie audacieux,
vaste et varié jusqu'au miracle, elle embrasse
avec ardeur les connaissances les
plus diverses. Comme son esthétique, son
entourage est sans banalité.
Aussi, quand cette Inspiratrice annonça
qu'elle produirait chez elle, pour la première
fois, le Kaléidoscope et son auteur,
quel courant de curiosité sympathique circula
parmi l'élite de la société.
Hier soir, dès 10 heures, une foule choisie
se pressait dans les somptueux salons
de l'avenue Montaigne.
On reconnaissait:
S. Exc. l'Ambassadeur de Coromandel ;

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-- 19 --
Duc et Duchesse d'Aquitaine; Prince et
Princesse Trocadero; Lady Dennant; Vicomte
de Bragelonne; Comtesse Ravioli;
M.Mollet, de l'Institut; M. Blanquette, de
l'Institut; Professeur et Mme Guêtre; Baron
et Baronne Suttenheimer; Marquis et
Marquise de Guttapercha ; M. et Mme
Verny-Martin ; Baron Van Pyr ; Mme Grégoire
Bonbeck, née Fichini ; M. et Mme
Panonceau, etc., etc.

Après une rapide présentation de l'appareil,
à la fois enregistreur et projecteur,
qui ressemble extérieurement à une forte
jumelle-marine, métallique, montée sur
pied d'acier ; M. Joël Joze, sans trop d'émotion
apparente, invita son brillant public
à faire choix d'un expérimentateur et d'un
sujet.
La Comtesse Véra, au nom de ses invités,
le prie d'opérer lui-même, et de prendre
pour thème l'assistance triée sur le volet

@

-- 20 --
des gloires et des grâces, qui s'offre à ses
yeux.
Ayant, en peu de mots, exprimé sa reconnaissance
et son acquiescement, M. Joël
Joze braque un regard dominateur sur la
société, qui suit, avec intérêt, chacun de
ses mouvements.
Jusque là, rien que de normal et de parfaitement
conforme au programme annoncé.
Mais voici où la séance dévia pour devenir
orageuse et déconcertante:
Ayant, quelque 5 minutes, scruté l'illustre
tableau vivant, M. Joze reporta son attention
vers les lentilles jumelle du Kaléidoscope,
qui, prêt à fonctionner, devait
inscrire la transposition visuelle obtenue
sur-le-champ.

On fait l'obscurité. L'écran vide apparaît,
isolé, lumineux, énigmatique. Quelques secondes
d'attente. Seul résonne dans le silence,

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-- 21 --
le déclic régulier de l'appareil. Plusieurs
minutes. Silence prolongé. Pénible.
Rien que l'épi de rayons électriques illuminant
l'écran blanc serti de noir; triste
comme une taie sur un oeil mort.
Soudain, une exclamation d'angoisse
-- Qu'y a-t-il?
questionne la Comtesse Véra.
Au même instant, une série de cris stridents,
forcenés, partent de la place où se
tient, seul, M. Joël Joze près du Kaléidoscope
Et il réclame avec terreur
-- La lumière! la lumière!
qui fut rendue aussitôt
Spectacle saisissant. On vit alors le pseudo-inventeur,
blême, bégayant, tremblant;
implorant d'un regard halluciné l'assistance
stupéfaite et la Comtesse Véra, qui
demande aussitôt, avec une juste impatience,
la cause de cet émoi excessif et le
pourquoi du malencontreux raté?

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-- 22 --
A cette interrogation, l'égarement insensé
de M. Joël Joze semble atteindre son paroxysme.
De blême, il devient bleuâtre. Et,
tout à coup, levant les bras d'un geste
quasi-épileptique, il chancelle à demi,
pousse une sorte de râle horrible, et -- s'enfuit furieusement.

On ne sait pas encore ce qu'il est devenu,
ni ce qu'on doit penser de cette manifestation
insolite.

Très maîtresse de soi, la Comtesse Véra,
avec sa haute grâce, s'excusa d'un scandale
qu'elle n'avait pu prévoir.
Ses amis s'empressèrent à lui prodiguer
les marques d'une sympathie fervente. Et
l'éminent Professeur Guêtre, que, malgré
l'heure tardive, nous avons eu la bonne
chance de joindre avant de mettre sous
presse, résuma d'un mot magistral et charmant
son opinion autorisée

@

-- 23 --
-- « Nous sommes toujours heureux d'assister
« à la faillite des sciences inexactes.
« Et il faut vous féliciter, belle Comtesse,
« de nous en avoir, cette fois, fourni l'occasion. »

Un buffet splendidement servi ; le jazz- band du Casino Cosmopolite ; quelques
tours de tango; des tables de bridge; effacèrent
au plus vite le souvenir à la fois
burlesque et pénible du Kaléidoscope-chimère
et de son inventeur déplorable.
Et la très éblouissante maîtresse de maison
fut acclamée longuement quand elle
annonça, pour la semaine suivante, la reprise
tant souhaités de Théophano, cette
merveilleuse Scène Byzantine, qui, naguère,
consacra la gloire de la Comtesse
Véra.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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@



CHAPITRE II

LETTRE DE
JOËL JOZE A LA COMTESSE VÉRA.

Samedi matin 11 mai 19**
Véra! Véra! Répondez! Ne m'abandonnez
pas! Un mot. Un signe. Quelques secondes...
Je vous en conjure... Vous si géniale,
si haute. Vous qu'un Art souverain met
à cent mille lieues au-dessus du vulgaire.
Dupe des apparences! Non! Laissez-moi
vous dire... Laissez-moi vous voir. Au plus

@

-- 26 --
vite... Ah! Véra, votre silence. Votre absence.
Mes lettres -- combien de lettres
et quelles! -- sans réponse depuis cet horrible
soir. Votre téléphone muet pour moi.
Je deviens fou... Mais quoi? Vous me
croyez peut-être en démence? Comme les
autres, vous vous croyez cela? Ce n'est pas
possible! Il faut que je vous parle. Vous
comprendrez tout de suite. Je mérite encore
votre estime. Je n'accepte pas votre
abandon. Véra, vous devez m'entendre!
Je l'exige. Non: je vous en supplie...
Sachez-le bien: ce qui s'est passé mardi
soir est FANTASTIQUE! Je vous l'affirme
et vous le jure, Véra,
L'ÉCRAN N'ÉTAIT PAS VIDE !
Répondez enfin sans retard
à votre esclave très misérable
JOËL JOZE.
@



DU MÊME A LA MÊME

Samedi soir.

Je pensais que mon pneumatique, ce matin,
vous dicterait enfin une réponse urgente
et nécessaire. Je ne reçois rien. J'insiste
pour vous voir au plus vite. Il le faut.
Songez-y, Véra, vous êtes responsable.
Oui, en grande partie, responsable. -- Ce
qui m'affole, ce n'est pas ma défaite mais
votre éloignement.
Il faut que je vous revoie. Tout de suite.
C'est grave. Très, très grave. Il y va de
ma vie. Le remords pourrait vous saisir...

@

-- 28 --
Rappelez-vous, naguère : l'acharné, le
chercheur hanté par la prescience divine !...
Vous ne doutiez point. Vous ne recherchiez
pas la volupté de défigurer. L'instinct
d'avilir ne vous possédait pas encore!
Non certes, vous ne riiez pas de mes
Inspirations! Plutôt, vous aimiez en moi le
reflet d'une Révélation Surnaturelle. Alors,
vous ne passiez pas aveugle à côté des
Signes.
Vraiment, faut-il, à cette heure, que l'adoration
du Monde et sa vaine gloire, vous
tiennent dans une dépendance affreuse
des plus vulgaires suffrages ? -- Quelle
pitié!
Quand vous êtes entrée dans ma vie,
j'étais une espèce d'ermite; patient; plein
de foi. D'abord j'ai cru -- pauvre idiot!
-- que mon Idéal vous intéressait. Comme
si rien pouvait vous intéresser hors vous- même. Comme si votre génie même était

@

-- 29 --
pour vous autre chose qu'un moyen de
tyrannie!
Insensiblement dominé, enivré; j'ai perdu
conscience. J'ai perdu confiance dans
l'Au-Delà d'où vient toute ma force.
Quel sourire enchanteur et flétrissant
n'aviez-vous pas, pour le désintéressement
de mes travaux?
D'abondance et de toute mon âme, je vous
parlais : ANALOGIES ; CORRESPONDANCES;
RÉVERSIBILITÉ...
Vous, presque sans paroles, répondiez,
évoquiez DOMINATION; PLAISIR...
Et, lâchement, je vous donnais raison...
Je sentais trop que, désormais, vous seule
seriez le prix de mes peines. Le prix indébattable.
Exigé avec une angoisse horrible.
Avec ce despotisme déchirant, capable
d'immoler tout à l'assouvissance de
son désir.
Pour vous plaire, j'ai abdiqué la grandeur.
J'ai taillé, rogné, réduit ma Pensée

@

-- 30 --
aux proportions mesquines d'un monde
fragmentaire et déchu esclave du prestige
frelaté, des viles valeurs marchandes, de
toutes les compromissions.
Pour vous conquérir, Véra, je troquai la
Ferveur contre le tapage. Mes longues
recherches subtiles, je les aiguillai pratiquement.
Au lieu des figures de l'Absolu,
trop sévères et trop simples à votre gré,
je captai tous les fantômes de votre fantaisie.
Et maintenant, à la suite d'un essai que
vous avez voulu, que vous avez commandé;
dans des conditions antipathiques pour
moi; devant une assistance frivole; -- je
me vois privé de votre présence, comme
si vous suiviez l'opinion d'un public imbécile
qui ne saura jamais ce que j'ai vu
ce soir-là!
Je le révélerai à vous seule.
Hâtez-vous. Le temps presse. Je suis au
désespoir.

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-- 31 --
J'attends dévotieusement vos ordres adorés.
J. J.
Je vous fais porter cette lettre, pour être
assuré qu'elle vous parvienne sans retard.

@



DU MÊME A LA MÊME.

Dimanche matin 12 mai

Pas de réponse?
Créature exécrable! Je vous hais. Je vous
abhorre. Je vous connais enfin!
Enfin, je vous vois telle que vous êtes :
vile, maléfique, féroce, intraitable, insatiable;
croûtonnante d'or, purulente de pierreries;
pestilentielle!
Infâme, je me vengerai! Prenez garde:
La vengeance d'un vaincu tel que moi
peut être terrible. Et si je meurs -- bientôt
-- ce ne sera qu'après vous...
J.
@



DU MÊME A LA MÊME.

Dimanche midi.

Pardon. Pitié. J'étais en délire. J'embrasse
humblement la poussière de vos pas. Rien
n'est de votre faute. C'est le destin. Mais
comprenez-moi. Vous me comprendrez je
vous assure. N'est-ce pas vous m'entendrez
tout de suite? Et vous ne douterez
plus de moi... 3 minutes seulement. 3 secondes.
Je serai chez vous demain 2 h. -- Ne prenez pas la peine de répondre. Vous
détestez écrire. Et vous avez bien raison.
Avec respect et adoration Votre JOËL JOZE.
@



à M. Joël Joze

Réponse urgente à la dernière lettre qu'il
vient de faire porter
Avenue Montaigne Dimanche 12 Mai 1 h.

Monsieur,

La Comtesse Véra, très souffrante du choc
nerveux que lui a causé le scandale
de Mardi dernier, ne pourra de longtemps
recevoir aucune visite. Et elle compte sur
votre courtoisie pour lui épargner toute
fatigue inutile, la lecture, même d'une lettre,

@

-- 35 --
lui étant actuellement interdite par la
Faculté.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération
la plus distinguée.
pour la Comtesse Véra son Secrétaire X.
@




EXTRAIT DES JOURNAUX

Lundi matin 13 mai 19**
Sur son Théâtre privé, en sa magnifique
demeure, l'Inégalable Comtesse Véra
donnait hier soir, pour quelques intimes,
une avant-première de Théophano, Monologue-mimé
(Scène Byzantine), qui sera
repris cette semaine, au Théâtre des Muses.
Notre géniale Artiste, plus prestigieuse
que jamais, etc., etc., etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@



CHAPITRE III

Tout comme les globules blancs et les globules
rouges circulent dans nos vaisseaux
sanguins, les artères des grandes villes
charrient incessamment, -- et sans doute
pour des fins très mystérieuses, qui ne
nous seront pas révélées dans ce plan terrestre
--, leurs leucocytes et leurs hématies :
Passants
grouillants; voraces, étiques et pléthoriques;
fous; flous; fugaces; pareils et particuliers.
Mondes en miniature, luttant les
uns contre les autres. Luttant, bataillant,
contre éléments, misères, torts, tares, traverses,
le trop et le pas-assez. Animalcules

@

-- 38 --
infinis à l'infini ; Groupés. Espacés. Dispersés.
Renouvelés. Et -- qu'ils le veuillent
ou non -- agités jusqu'à la Mort.
Les Globules rouges, non sans ostentation,
pullulent. Le bel écarlate ! Le bel éclat
réaliste!
Tout appartient aux Rouges, -- ou tout
doit leur appartenir. Toute la Terre -- surface et profondeur -- est préparée
pour eux.
Dans les Boutiques; Clients, Commerçants,
Commis et Ceux-de-la-Caisse, vermeils
à souhait, échangent des voeux pour
les prospérités d'usage. Se congratulent
parce qu'ils s'estiment. Gens-comme-il- faut, qui savent sur la pointe des phalanges
leur Code pratique.
(Demandez notre Catalogue. Toutes les
nouveautés de la Saison. Prix marqués en
chiffres connus).
Et leur Régime : racines bouillies de l'espérance?

@

-- 39 --
eau filtrée des résignations? A
d'autres! Eux, des nourritures solides;
abondantes. Et la Force, grande; brutale:
belle; -- un peu bête?
Plus mesurés plus calculés; plus clandestins;
les Globules blancs
tantôt pleins de prudence, tantôt pleins de
zèle
pâtissent (volontairement ou non)
réfléchissent
approfondissent.
Ils portent secours de-ci de là. Ils opèrent
tel et tel sauvetage. Très bien. Il y en a
de tout 1er ordre. Il y en a aussi
qui vous étouffent sous l'ouate piquée de
leurs complications floches. Qui élisent domicile
dans une morgue ravalée, agrémentée
d'un jour de souffrance. Qui font grincer
les poulies de leurs principes. Qui vous
suspendent, vaille que vaille, au palan de
leur supériorité. Qui vous haranguent
dans cette posture inconfortable. -- Et

@

-- 40 --
tant de choses charmantes, par leurs soins,
camouflées en chevaux de frise! -- Quand même, les Rouges abusent. Leur
égoïsme exagéré se dilate, énorme, comme
l'estomac gourmand qui détraque tout un
corps. -- Un soir le Corps-familial, le
Corps-social périclitent. Voilà tout sens
dessus dessous. Des troubles l'embarras,
la bile. -- Récriminations. Imprécations.
Détestation. On va s'entregriffer les yeux!
Résultat : de mal en pis.
-- « Nous sommes perdus, quelle catastrophe!
« Je l'avais prédit. »
(Pourtant tout s'arrange)
-- « J'avais bien dit que tout s'arrangerait
« Enfin! Il s'est donc passé quelque
« chose? Hier? C'est loin. Quelle sauvagerie
« dans ce temps-là... »
(et puis)
des Passants
circulent
par les rues, les avenues, les boulevards

@

-- 41 --
Les belles devantures!
rien que dans cette Rue élégante
vous avez
à droite à gauche


(Poème à la Rue Suprême)
SALONS DE THÉ

les BIJOUTIERS (flaques de diamants et fils de perles. Saphirs. Platine)
et le BOTTIER (tous ses apprêts pour tant de pieds, pour tant de pas croyant savoir où ils nous portent. Tant tant de Formes suivent les Modes)
@

-- 42 --
la PHARMACIE (anglaise soit dit en passant)
PARFUMERIES

FLEURISTES

MODISTES

et autres

ARTISTES
PURES-PARISIENNES

et d' enivrantes

MAROQUINERIES DE LUXE
ET DE VOYAGE
et 'TOUT

(Ah! sur ces plaques Ah! pourquoi donc

pict

@

-- 43 --
de HAUTE-LUTTE
RUE du PLAISIR RUE du DÉSIR en vérité)
Il faut passer
trop vite
(nous commencions à peine à voir)
Ce soir nous ne verrons pas tout
(Ces cloisons de cristal, d'une seule coulée,
posent leur épais limpide émail sur
cent mille Merveilles)
Electricité (à torrents)
c'est beau
et
nous passons
dans une assourdissante symphonie de
Transports
(publics et privés)
sur fond bleu-noir, brumé d'argent,
reglacé d'or
entre les hauts murs mats et translucides

@

-- 44 --
murs bien d'aplomb et bien percés
à chaque fenêtre
100 ampoules électriques chacune de
100 bougies.

Il faut passer
le froid des Rues
n'est bon que
par contraste
avec
l'ardeur intime
le froid des rues ne vous vaut rien
si vous ne pouvez pas
entrer
dans les Maisons
les Magasins
Si vous ne pouvez pas
avec
l'ARGENT
(Donnez-nous ce levier nous soulèverons
le monde)
avec

@

-- 45 --
quelle forte pince d'argent
(sans y penser)
cueillir
ceci cela dans les vitrines

(ainsi j'ai vu le Froid, les Rues, et les Maisons et les Passants)

. . . . . . . . . . . . . . .
Ceux qui n'ont pas de chance. Miséreux.
Tous ne portent pas la livrée de haillons.
Mais le coeur mort, le visage ravagé du
Haut-Mal moral -- viennent là ; parce
qu'ils sentent, confusément, qu'il leur faut
-- comme aux piles polarisées -- des éléments
nouveaux.
Ils rôdent autour des Zones de Lumière.
-- « Peut-être retrouverons-nous le fluide
« bénéfique? La force heureuse? Le
« filon?...
c'est pourquoi se mêlent aux chercheurs

@

-- 46 --
de joies, des rescapés d'on ne sait quelles
catastrophes.
Joël Joze, Inventeur; passe de préférence
dans les rues où passe la Comtesse Véra.
C'est ainsi qu'il peut la voir. De loin. De
loin en loin.
Elle descend de son auto. Quel juste luxe.
Perfection du rythme. Élégance supérieure.
Est-ce quelque cocaïne qui lui donne cet
éclat froid? cet élancé; ce mince; ce désincarné
implacable? Plutôt, n'est-ce pas
son impériale égolâtrie?
Comtesse Véra, vous ne dispenserez pas
une parcelle de sourire à qui vous est inutile.
Vous répudiez ce qui vous gêne. Et ce
qui vous augmente, vous le gardez jalousement.
Jupitérienne! Voilà votre secret superlatif.
Pas un regard à la racaille. Rien
à ce qui ne réussit pas. « Je ne veux pas
savoir que ces gens existent ».
Chère Triomphale...

@

-- 47 --
Quand il a perdu de vue certaine silhouette,
ou s'il ne l'a pas vue du tout,
Joël Joze erre longuement
Il a si peur de sa solitude hermétique
Solitude chez soi Silence Souvenirs
Murs se rapprochent Plafond pèse
Quel craquement?
Solitude Silence Souvenirs sournois
Évitons, évitons à n'importe quel prix
cette oppression morbide. Ce tourbillon lacrymogène.
Ces noires colonnes de gaz
asphyxiants.
On ne sait pas, -- quand l'âme est calme,
quand l'oeil évasif du Bonheur qui ne regarde
que lui-même, enregistre, simplement,
la Forme habituelle des Choses, leur
Forme convenue; -- on ne sait pas comme
l'ombre familière (?) d'une chambre (o ma
chambre, quel sera votre aspect quand je
me réveillerai en esprit?) peut -- soudain
-- devenir hagarde et maligne...

@

-- 48 --
Les enfants -- et ceux-là qu'on appelle
Insensés, et qu'on enferme parce qu'ils
échappent; parce qu'ils vont un peu trop
loin pour tout ce Monde -- assistent, eux,
à des Métamorphoses dont ils sont terrifiés.
-- Ils se blottissent sous leurs couvertures.
Ils se cachent les yeux. Quelquefois
ils ne peuvent plus retenir un cri perçant...
Alors, si on les dorlote (les enfants), une
grande personne au regard opaque vient
près d'eux...
Vient avec ce verre d'eau sucrée. Avec
cette eau de fleurs d'oranger. Avec cette
main ferme, douce et sûre. Qui rassure.
Qui reborde. Se pose sur le front ardent.
Aide à dormir...
Que peut voir une grande Personne au
Regard opaque? Rien. Heureusement pour
elle. Qu'elle se félicite. Et ne se surestime
pas.
moi Joël Joze, je sais...
... au petit matin... surpris fantôme tapis

@

-- 49 --
servile... Minuit; connu esprit cruel cette
serrure... Une autre fois... fui... devant
Rideau, -- dangereux...
0 par instants... autour de soi... si près de
soi... Tout...
... Ho! ces êtres déjetés... ratatinés et
sourds-muets... repliés... atrophiés... reflétés
et multipliés... dans un miroir... dans
une luisante lame de parquet... un coin de
vitre...
J'ai peur... Formes souffrantes, vous
m'embrassez horriblement... ou bien vous
retombez autour de moi... molles et gluantes...
Je ne veux pas de cette Peur... On finirait
par me croire fou... les gens sont méchants...
et... qu'est-ce qu'on me ferait?...
J'essaierai d'abolir les Influences néfastes...
le Malheur m'a rendu superstitieux...
Superstitieux?... je sais!... je vois!... Partout,
partout ces Forces affreuses... elles
m'environnent- m'encerclent,- m'enserrent...

@

-- 50 --
elles vont me saisir... Hâ!... si je
ne lève pas -- tout de suite -- mon
4' doigt, ainsi... si je n'articule pas -- à
cette seconde -- ce mot magique, de cette
façon......Si -- vite vite -- je ne détourne
pas, comme cela, en faisant ce signe... la
pointe de cette épingle, de ce stylo...
...J'ai peur... visages allez-vous-en...
Non?...Ma fuite sera plus sûre... Je fuirai
tous ces monstres... et cette voix stridente...
à mon oreille... elle crie sans cesse
-- « L'écran! L'écrrran! pâs vide!... »
pourquoi si fort ?... taisez-vous donc...
cela fait peur... je l'ai bien entendue... tout
de suite... ou... est-ce... que... je... parlais...
seul?... très haut... très très haut... dans
cette Peur?...
... Je fuirai...

Il sort
D'abord l'air froid agit comme une compresse

@

-- 51 --
sédative. Et, vif, le mouvement secouera
les scories du cerveau.

Il va
40 secondes -- parfois -- dans un Café
-- sans respirer -- sans regarder -- vite
un breuvage -- et il repart...
Quel spasme? quel effrayant soupir?...
-- « Hé là là! gare! -- Crétin il a failli
« se faire écraser! -- Si pâle ce passant...
« et cet oeil chaviré?... quoi mainte-
« nant?... »
(bras levés. Convulsés. Des mots d'abord
balbutiés. Puis éclatant sous la poussée.
De la pensée. Trop véhémente. Comme un
caillot de sang craché. Ces mots criés
d'une voix stridente)
« -- L'écran! L'éccrran! pâs vide!... »

( « Tout le Boulevard Bonne-Nouvelle
ameuté par un dingo!
« Vous auriez cru entendre le Clairon du
jugement dernier! »

@

-- 52 --
-- dit un peu plus tard, tel témoin empressé
de ce fait-divers -- ) Il se passe quelque chose?...
Joël Joze vient de s'en aviser
c'est lui qu'on regarde?...
il se ressaisit
plein de défiance
de confusion
il disparaît
hâtif
craintif
c'est un dingo

@



CHAPITRE IV
Fait -- divers du Bd. Bonne -- Nouvelle.
Suite.
Cet après-midi près du Luxembourg,
le cri « écran pas vide » résonne atrocement.
Sans le savoir, Joël Joze vociférateur, est
en train de devenir une sorte de silhouette
parisienne.
Cette fois il gesticule et pleure. C'est pitié.
Attroupement.
Une femme
s'approche
Jeune. Svelte. Haute allure délibérée, harmonieuse.
Manière d'être incomparablement née.

@

-- 54 --
Visage masqué, curieusement, à l'Orientale,
d'une gaze noire
laissant paraître, seuls, les yeux
-- sublimes -- singulier attrait de ce voile et de ces yeux.
Elle est drapée, comme gainée, dans une
cape de sobre soie, bordée, large, de fourrure
à reflets argent.
Quelques passants l'ont reconnue et la saluent
MADAME GRACE
Ce prénom. Sans plus.
D'aucuns, entre eux, murmurent un NOM
IMMÉMORIAL.
Nom de son Père
Si prodigieux -- qu'à peine -- on ose le
prononcer.
GRACE
ses bienfaits sont grands
Même ceux qui la connaissent (seulement
de réputation)

@

-- 55 --
« Originale »
et disent « pfff ».
sont pleins d'émoi en sa présence, -- s'ils
viennent à la rencontrer.
Elle vit seule. Un cercle intime :
sans distinction d'âge ou de rang, gens
supérieurs.
Elle se connaît en supériorité (dit-on).
pourtant ses préférés sont simples.
En fait de choix : INTUITION
Elle dit, comme certain Poète :
« Le Succès ne prouve rien... même
contre! »
Ainsi, Richesse : vous prendriez beaucoup
de ses Millionnaires-Amis
pour Miteux.
...Et des Arbitres d'Elégance
qu'elle refuse de recevoir
« Parce qu'ils sont en guenilles pouilleuses! »
dit-elle
Et puis ses dons : faste! fantaisie!

@

-- 56 --
Bijoux sans prix. Et des babioles. Distribués
dans un désordre ostensible. Qui cache
une Sagesse suprême. Faveurs légères
qui font des Bonheurs infinis. Lourds
diamants noirs. Pesant d'abord à qui les
porte. Et qui, plus tard, les comblent
d'aise.
Étrange Grâce
« -- Avec ses grands airs désinvoltes; ses
« préférences, son primesaut; qui sait?
« Une Mystificatrice? Il faudrait voir ?...»
-- Voyez sceptiques! --
Joël Joze revient à lui
Quelle influence heureuse, quel fluide
émane de
Grâce!
Cela personne ne le conteste. Les sceptiques
mêmes l'accordent avec leur sourire
en biseau.
Elle rayonne. Toute-puissante sur le
coeur.

@

-- 57 --
Ou on la fuit : alors, sans savoir pourquoi,
même parmi les félicités, on est souvent
neurasthénique.
Ou on la suit : et tout est joie, sécurité,
sérénité, force ineffable.

« Vous souffrez? dit-elle. Deux pas
« plus loin c'est un Asile ouvert à qui le
« souhaite. Je vous conduis. Venez.
« Cette intensité de grande ville est souvent
« excessive. Eprouvante pour les
« nerfs. »

Elle l'accompagne
il respire.

. . . . . . . . . . . . . . . .
Une Palmeraie!
En plein Paris...
qui s'en douterait?
Délices!
Palmiers Citronniers Orangers

@

-- 58 --
gazons velours-émeraude
allées sablées de sable d'o(r ?)
brillants oiseaux-des-Iles
et, dans des bosquets noirs-cyprès,
des rossignols
avec des chants rafraîchissants parmi
d'exquises brises
Java Gabès Jardin des Hespérides
n'ont rien d'aussi délicieux
Une lumière enchanteresse -- pas artificielle
mais surnaturelle -- éclaire intensément
et n'éblouit point.

Une Palmeraie! Comme au Désert.
En plein Paris !
Et c'est le Vestibule de Grâce

Peu d'Amis visitent la Maison entière
haute et vaste derrière sa façade ancienne.
Il faut une permission spéciale, rarement
accordée. On raconte qu'après

@

-- 59 --
l'Oasis où nous venons d'entrer, il y a -- passé verrière cobalt après les Palmes -- un escalier de pur cristal, poli, glissant. Il
mène à une Rotonde très magnifique -- parois et pavement de lazulite -- dont la
coupole est taillée dans un seul Saphir.
Là 3 rideaux superposés. Hauts. Traînant
sur les dalles :
Rideau de Bure
Rideau d'Argent (de toile d'argent)
Rideau d'Or-fin (longs fils d'or-fin)
et
La Salle du Trésor
-- dans des buissons suaves d'immarcessibles
Roses humides de Rosée
quels Diamants et quelles Perles! --
des fervents ont gravi les degrés de cristal,
des invités de bon lignage ont soulevé le
Rideau de Bure

@

-- 60 --
certains, de haut parage, ont entr'ouvert
Rideau d'Argent
Rideau d'Or est très secret
et, dans la Salle du Trésor, seuls ont pénétré
des Simples.
A ceux-là, Grâce parle visage découvert
Devant les autres, quoi qu'ils implorent,
toujours son voile mystérieux.
Pour gagner le Trésor, les Simples sont
dispensés de poser leurs pieds sur les
Marches :
Une Aspiration, qui les élève, les transporte
soudainement dans la Salle Sublime.
Grâce leur fait part de ses Arcanes et leur révèle le Nom de son Père.
Quand les Simples ressortent de cet Entretien
miraculeux ils sont tellement resplendissants
qu'on a peine à les reconnaître.
Leurs plus anciennes relations en
demeurent stupides. Eux, désormais Intelligents,
sentent que plus rien ne leur est
impossible, parce que rien plus ne leur est

@

-- 61 --
caché à cause de cette grande Lumière sur
leurs Visages.

Voilà, entre autres choses merveilleuses,
ce que les Mieux-Renseignés racontent de
cette Maison de Grâce.

(et, s'il m'est permis de placer un mot, je
dirai qu'à mon opinion, ces bons Imagiers- là, avec leurs beaux vélins blancs bien nets.
Leurs belles enluminures brillantes, tout
or pur, outremer et incarnat. Leur belle
calligraphie perlée. Leurs belles capitales
bien ornées et fleuronnées. Sont autrement
plus dignes de foi et plus sympathiques,
que ces affreux nabots, mangeurs et
vendeurs de noir-animal; ces vilains-crasseux
-- chassieux -- ramasseurs-de-mégots -- éteints ; qui ricanent de leurs dents jaunes
en découvrant des gencives enflammées,
et prétendent nier l'existence même de
Mme Grâce, sous prétexte qu'ils ne l'ont

@

-- 62 --
jamais aperçue, eux! -- Pardi, quand on a
toujours le nez dans la crotte!)

Dans l'Oasis depuis une heure, Joël Joze
se sent tout à fait bien. Tout à fait lui- même. Comme il y a 6 mois. -- Comme il
y a 2 ans : avant d'avoir rencontré Véra.
-- Quoi! Tant de soucis, tant de cauchemars,
pour une personne si peu intéressante?
Aberration.

Au centre de la Palmeraie, une Source
jaillissante dans une Vasque de marbre
blanc.
Intimes de toute marque puisent l'Eau, la
boivent dans de belles petites coupes.
Comme on fait aux Stations thermales renommées.
Grâce circule parmi eux (tunique de gaze
peinte, souple et splendide. Toujours son
voile).

@

-- 63 --
Sur la margelle de la Vasque, on lit gravé
en lettres profondes
LA SALUTAIRE La Salutaire? Joël Joze se souvient. Dans
son enfance, il entendait parler de cette
Source quasi-miraculeuse.
Elle guérissait, prétendait-on, les maux de
nerfs et les maux d'yeux.
Remède trop simple. Un nom banal. La
Chimie a changé cela.
Mais, à ce qu'il paraît, des gens existent,
qui se soignent par le Salutaire?
Comme sans doute se perpétuent vaguement
quelques adeptes de la Méthode-Raspail
qui rétablissait toutes les santés sous
Louis-Philippe?
D'ailleurs, quand tout passe et repasse,
pourquoi s'étonner? Si on prend le pli de
songer au mystère des choses. Si, tant soit
peu, on s'habitue à ausculter l'Occulte; on
se rend très bien compte que tout se transforme,

@

-- 64 --
agit, s'influence réciproquement,
selon l'Ambiance, qui, elle, se modifie à
chaque instant:
Autour de nous, pour le Grand-Corps dont
nous devons faire partie, comme nos molécules
et microbes font partie de nous- mêmes, il est un Temps Cosmique, avec
ses Ans, Mois, Jours, Heures, etc. -- Un
jour du Corps-Géant, pour nous, infimes,
fait plus d'un siècle. Une de ses heures
compte 5 de nos années. Ainsi du reste.
Logiquement.
Alors, autour de nous, à notre insu, selon
des périodes qui échappent à nos perceptions
immédiates, c'est, -- dans l'Ambiance
totale --, une Saison ou une autre;
un tel moment du jour, du soir.
Et comme, au coeur de l'hiver, il est mal à
propos de sortir en costume de toile. Pas
Plus qu'on ne chausse, ordinairement, des
snow-boots en plein Juillet. L'efficacité ou
le discrédit, en somme, la nécessité de telle

@

-- 65 --
ou telle méthode humaine, tient juste à
l'heure et à l'air du temps.

Il y a, dit le Livre Unique
Un temps de naître et un temps de mourir.
Un temps de planter et un temps d'arracher
Un temps d'abattre et un temps de bâtir
Un temps de pleurer et un temps de rire
Un temps de chercher et un temps de perdre.
Un temps de garder et un temps de jeter
Un temps de déchirer et un temps de
coudre.
Un temps de se taire et un temps de parler
Un temps d'aimer et un temps de haï*
Un temps de guerre et un temps de paix

. . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant Joël Joze passe le plus clair de
son existence à la Palmeraie. Le plus clair:

@

-- 66 --
oui! Ah! quel bonheur de savoir qu'on aura
(sûrement) tout à soi, ce soir, telle heure
dorée. De savoir que (sûrement) on est
attendu à heure fixe, là -- où on se plaît
le mieux. Lorsqu'on possède pareille certitude,
la journée trop souvent sans fantaisie.
Lourdaude qui va où on la mène. Encombrée
comme le Métro. Comme lui indifférente
à la couleur du ciel. -- Si, -- en place de cette vilaine vrille oxydée
« qu'est-ce que j'inventerai ce soir pour
me distraire? », vous lui offrez ce point
de repère en fin or « ce soir je serai bien,
selon mon coeur » -- cette journée toute
fraîche et franche (nous en fûmes témoin
parfois) glisse à miracle, sur rails polis,
jusqu'à sa lumineuse tête-de-ligne.

-- Imagination!
-- Certes
La Vie, cette succession d'images et notre
coeur agité.

@

-- 67 --
. . . . . . . . . . . . . . . Joël Joze boit une coupe d'eau glacée.
Eau délicieuse. Vous valez bien Amontillado
de la grande année; Oyster-Cocktails ;
Martini-Cocktails très secs; qu'on
sert, suivant la saison, aux 5 à 8 de la
Comtesse Véra. Dans ce Bar scintillant et
cubique, ordonné par son caprice. Près
de sa somptueuse salle de Danse. A côté
de son théâtre décoré par Van Dongen.
Dans la fumée parfumée de cigarettes ambrées
à bouts de rose; quels papillotants
papotages. Que de perles. Quels tissus de
mille-et-une-nuits. Autour des spécialités
de Haut-Luxe :
Pyramides de fruits forcés. Pâtes confites
aux pointes d'épingles. Sorbets au cyanure.
Accoutumé à cette atmosphère irritante,
c'est supplice de s'en passer.
Et si c'est la Palmeraie, avec sa musicale

@

-- 68 --
Source vive, qui invite chaque soir, -- intolérable
d'en être privé!
Habitude. Faculté d'adhérence. Arrachements.
Recommencements.

Joël Joze disait à Grâce
« -- ... Mon ancienne frénésie pour la
« Comtesse Véra... Vous savez?... Vous
« savez tout, -- d'intuition. Dès lors, jugez
« si cette funeste emprise est loin de
« moi. Vous m'avez sauvé. Non par le
« calme -- heureusement!... Grâce adorable,
« si différente de ceux -- oeil terne,
« toucher trivial -- qui créent un simulacre
« d'univers, tout grisailles et gravats.
« Votre seule présence galvanise
« l'ensemble des choses; et chaque détail.
« De vous, un regard est la baguette enchantée;
« qui transmue le plus vil métal
« en monnaie d'or : Nobles à la Rose « frappés à l'effigie royale de votre âme.
« Quel agrément de vivre auprès de

@

-- 69 --
« Grâce!... Ah! mériter pour toujours ce
« bonheur insigne. Redevenir ce que je
« fus. Recommencer pour vous mes Voyages
« en kaléidoscope ! Vous n'avez pas
« assisté... »
« -- Si, dit-elle. A vos projections premières.
« Dans l'ombre... J'étais près de
« vous... Cette petite salle... Vous produisiez
« votre découverte devant un Public
« plein de foi. Mes amis. Vos amis
« vrais... »

Rétrospective.
Joël Joze revoit son passé volcanique. Coulée
de feu, lave refroidie. -- Adolescence
hypnotisée sur les Sciences positives. Physique.
Chimie. Recherches photogéniques
surtout. -- Une sorte de génie précoce; fumeux;
révolté. Douloureuses courbatures
morales contractées aux barres fixes de
l'enseignement officiel. Décourageantes
coupes sombres. -- Déjà, cependant, quelques

@

-- 70 --
trouvailles surprenante; portées aux
nues par l'avant-garde; décriées par de
plaintifs conservateurs. Puis, un jour,
pour soi, en soi, quel afflux de lumière,
quel tourbillon, quelle Colonne de Feu: Les
Maîtres de l'Occulte. La Cabbale. La
Bible.

...Ils(les adeptes) doivent dresser d'abord
l'échelle analogique des Correspondances...
...Le Génie, force naturelle d'attraction,
établit par moments avec l'Unité une corrélation
plus ou moins éphémère...
... La lumière astrale ne parle qu'en offrant
à la sagacité de l'esprit une série
d'images que celui-ci doit traduire ensuite
comme des hiéroglyphes de l'Invisible...
... Le Monde concret et emblématique est
donc le seul dont la Vérité puisse faire
usage pour s'exprimer par l'intermédiaire
de l'Astral...(*)


(*) Stanislas de Guaita.

@

-- 71 --
Telles furent ses bases.
Bientôt il se rendit maître des Forces
fluidiques qui règnent sur le Monde. Et
dont le secret n'est pas entièrement enseveli
depuis la Très-Sublime-Antiquité.
Dociles à ses commandements, ces Forces
fusionnèrent avec leurs frères captifs :
Rayons. Corps-Radiants. Effluves. Electricités.
Dont nous ne savons rien. Et qui
nous servent. Grands Princes-Prisonniers,
sous leurs armilles métalliques et leurs
masques de verre.
-- Puisque tout est Similitude et Signe,
dit Joze, j'enregistrerai l'Ecriture de Dieu
Et chacun restituera selon sa substance
ainsi qu'il est écrit. (*)

Le Kaléidoscope est construit.

Déjà, une Jeunesse fanatisée reçoit de Joël
Joze son mot d'ordre.


(*) au Livre de Job.

@

-- 72 --
Demain, ce Grand-Patron possédera toute
la gloire.
La Gloire?
Il y a d'abord le Destin

Comtesse Véra, vous êtes venue avec vos
Danses. Avec vos Parfums -- tous les
Parfums de l'Arabie-Lascive. -- Nonchalante
et violente, vous êtes venue, Victorieuse.

-- « Tibi or not to be! »
s'écrie le téméraire dans un transport.
Elle sourit
« -- Soyez vainqueur, mon Illuminé.
Soyez auguste. Et la Comtesse Véra deviendra
votre Imperatrix. Elle partagera
votre triomphe! »

L'Inégalable-Pernicieuse le tient asservi
Il languit; loin d'elle il est sans force.
Ses compagnons d'hier lui semblent tristes.

@

-- 73 --
Il en rougit. On se sépare.
Alors, sans répit, vertige du Monde.
Adaptations précipitées. Et la Pensée se
fait complaisante aux préjugés des Puissants-de-la-Terre;
à leur paresse pusillanime.
Après: -- déroute
. . . . . . . . . . . . . . . . -- Pourtant, l'écran n'était pas vide. Je
sais ce que dis. Ce soir-là, comme aujourd'hui,
j'étais dans mon bon sens. Ils auraient
eu des raisons de me siffler. Certes.
Et j'ai perdu la tête. Mais cette persistance
à parler d'un raté? C'est à n'y rien
comprendre.
-- Je sais, dit Grâce. Un jour, les autres
sauront aussi. Vous verrez clair. Soyez
tranquille. Mais, mon chez Joze, vous êtes
un peu distant. Un peu abstrait. Un peu
orgueilleusement algébrique. Il faut vous
simplifier. Alors vos Visions, plus intenses,
toucheront les coeurs. Pourquoi n'essayeriez-vous

@

-- 74 --
pas de confier votre Kaléidoscope
à un enfant? Son oeil net et sensible
mettrait toutes choses au point.
-- J'y penserai, comme à tout ce que vous
dites, O Grâce.

Peu de temps après, Joël Joze rencontra
Gilly.

@



CHAPITRE V

CARNET DE GILLY (à 13 ans 1/2)

Le Patron, M. Joël Joze est très content
C'est lui qui me l'a dit ce matin.
Et encore il m'a dit deux autres choses
d'abord: il me nomme Oeil-Droit, -- un
grade comme vous diriez Sergent ou Maréchal.
(chic Patron! des fois il n'y a pas plus
gai et puis des fois il n'y a pas plus triste)
« Toi mon Gilly, qu'il me dit ce matin,
« je te nomme Oeil-Droit parce que tu

@

-- 76 --
« vois plus droit que tous les autres. Et
« c'est précieux au Kaleido. »
Dame! Patron, c'est vrai. Pas moyen de
loucher dans ce sacré appareil!
La deuxième chose est moins gaie. « Gilly,
« dit M. Joze, puisque notre Guignol-Kaleido,
« depuis 18 mois (l'ouverture) a un
« succès tellement monstre que nous refusons
« des centaines de spectateurs à
« chaque séance; si bien que je suis en
« train d'abandonner le vieux bâtiment
« pour cette salle neuve qu'on m'installe
« Bd de la Madeleine. Puisque c'est ainsi
« et qu'on est parti, moi, toi et le Kaleido,
« en 4e vitesse pour la fortune. Mon
« Gilly, tu vas me faire le plaisir de prendre
« un joli carnet à 25 sous chez le
« papetier du coin. Tu vas prendre le
« stylo que je t'ai donné pour ta fête. Et
« tu vas gentiment, comme on cause,
« écrire nos projections et tes boniments.
« Avec ça nous aurons de quoi imprimer

@

-- 77 --
« un Programme-Journal que je ferai
« distribuer à ceux qui piétinent devant
« le guichet, pour qu'ils attendent
« leur tour avec patience et encore plus
« d'impatience de voir tout ce qu'ils auront
« lu. -- Voyons Gilly pas de grimaces!
« Ça te connaît les journaux? »
Ça alors c'est vrai! Quand j'ai rencontré
mon Patron, ça fait une pièce de deux ans,
j'étais journaliste, crieur de journaux
quoi.
Ce soir-là, je me rappelle, c'était Décembre.
De la brouillasse en l'air. Et tout ce que
vous voudrez par terre comme glace et
sorbet.
Avec mes feuilles, j'entre sur les 8 h. à
l'Espérance, la grande Brasserie de la
Porte-Maillot.
« -- Voyez l'Intran, la Presse... la Liberté
sa dernière heure...

@

-- 78 --
-- Où allons-nous?
fait un client
et c'était mon Patron. Mais on se connaissait
pas encore.
Il me donne 10 sous tout neuf. Sans reprendre
la monnaie. Bon, je fais le tour
de l'Etablissement. Comme chaque soir.
Je sers mes abonnés. C'est beau là-dedans
l'Espérance. Vous connaissez ? -- Du
monde et du monde et du monde. Et les
serveurs. Et les sommeliers. Et les plongeurs.
Et les caissières. Dames et Messieurs
ça n'en finit plus. Et l'électricité
tellement, que toute la soirée c'est plein
jour.
Les murs en grandes belles glaces jusqu'au
plafond. Les banquettes bien belles où
vous êtes calé dans le cuir marron avec
un grand E doré, la marque de la maison,
au milieu du dos. Les verres, les assiettes,
les tasses, vring-vring-vring tout le temps.
Et troc-tric-trac-troc les caisses enregistreuses.

@

-- 79 --
Et frrrr les pieds sur le linoléum.
Et la musique. Et des plantes vertes. Un
Etablissement sérieux.
Vous voyez les petites tables par douzaines.
Et du monde qui briffent et qui boivent.
Du monde chic. Ça dépense facilement des
10 francs par tête par soir. Sans se gêner.
Ils se trouvent bien avec toutes les bonnes
choses et la bonne chaleur. Ça fait drôle
sur le moment qu'on entre.
Tout de suite après la terrasse, vous
avez le Café. Et puis Restaurant. Bar.
Orchestre. En bas vous avez les Billards.
Vestiaires. Jeux de quilles américains. Un
monde fou. Et tout au fond au fond de
la grande salle, c'est le Cinéma.
Le Ciné de l'Espérance, exclusif pour la
clientèle, vu qu'on se paie une consommation
après dîner afin de zyeuter le spectacle
de la semaine. Tous les vendredis
changement de programme. Vous avez
comme ça votre café, votre cerise à l'eau-
@

-- 80 --
de-vie, là devant vous, sur une petite tablette.
Alors vous sirotez et vous fumez
en admirant le Cinéma dans la musique
et les calorifères.
Faut être rupin.
Moi dans ce temps-là naturellement j'étais
pas au Kaleido. Alors je tâche moyen en
passant de couler un oeil au Ciné. Parce
que nous autres les journaux on n'entre
pas vu qu'il fait noir et que personne demande
son journal là-dedans.
Quand même j'attrape une miette de
Charlot et son Chien. Alors je ris tellement
c'est cocasse. Du coup voilà Gérant
qui me pige. Et « veux-tu filer! »
Une fois qu'il a le dos tourné et que je
suis pour sortir là-bas vers la porte-tourniquet
« Suffi! vieux singe. Au revoir! » que je
lui fais.
-- Psst

@

-- 81 --
Quien! encore une fois le client aux 10
sous.
Qu'est-ce qu'il me veut ce particulier? Sa
monnaie maintenant? Pas du tout. Figurez-vous
quoi? Il m'invite à dîner ! Comme
j'ai l'honneur de vous dire. Ça vous
épate? Moi de même sur le moment. Je
ne connaissais pas encore ce Patron. Bête
que je suis je me dis il est louf bien
sûr on n'a pas idée. Dès lors qu'il me voit
comme 2 ronds de berlingots
-- « Tu n'aimes pas mieux dîner ici que
d'avaler en ville un bol d'air glacé et une
tranche de brouillard? »
Je rigole. Puisque c'est sérieux qu'est-ce
que je risque? Pourvu que ces messieurs
les garçons soyent pas fâchés? Non. Allons-y.
Bouillon bouillant au vermicelle.
Gigot en-veux-tu-en-voilà. Pommes sautées.
Salade aux oeufs durs. Fromage.
Confitures. Eau rougie.
Entre les bouchées on se cause.

@

-- 82 --
Ce monsieur me dit qu'il a cru remarquer
que je suis amateur de cinéma?
-- Pour sûr !
-- Alors ça se trouve bien. J'ai une espèce
de Ciné. Juste, je cherche un apprenti.
Il me donne son nom et adresse. Et moi de même.
Bon. Lendemain après-midi 2 h. comme
convenu, je m'amène rue Bélidor. Une petite
rue au bout des Ternes. Je trouve une
petite maison vers les fortifs. Et mon Patron
sur sa porte.
-- Inutile d'entrer. Il faut d'abord nous
promener une 1/2 heure. Après je t'expliquerai.
Regarde bien. C'est l'important.
Nous voilà partis.
D'abord je ne sais pas quoi regarder ?
Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place,
une supposition? Tout est bien ordinaire
comme tous les jours. Des passants comme

@

-- 83 --
vous n'arrêtez pas d'en voir toute l'année.
Encore si c'était Mardi gras?
mais le Patron dit
-- Ça va
Alors moi je me mets à ouvrir mes calots,
à tellement reluquer tout ce qui défile que
je me fais ramasser des cinq six fois.
Parce qu'il y en a qui me prennent pour
un bête et qui me l'envoient pas dire. Alors
je leur tire la langue. Et il y en a des tas
d'autres qui courent au grand galop pour
se regarder dans des glaces parce que de
la manière que je les vise ils croient bien
sûr que c'est quelque chose de traviole
dans leurs pelures !
Voilà qu'on rentre rue Bélidor.
Je vois le Labo avec l'écran et le Kaleido.
D'abord le Kaleido ça me fait l'effet d'un
appareil de photo nouveau genre.
-- Regarde là-dedans
Crac ! Ça alors c'est épatant!
Tout de suite tous mes bonshommes bonnes

@

-- 84 --
femmes de tout à l'heure! Leurs bobines
leurs dégaines. Et puis je ne peux pas dire
comment ça change et c'est pareil mais
autrement! Tenez! Cette petite dame
blonde avec son air sucré? C'est une guêpe
dans un pot de miel! Ce gros père là,
maintenant? un scorpion dans un polochon!
Tout partout je vois des types qui sont
toute espèce de choses à crever de rire
brouettes, girouettes, rasoirs, bassinoires,
toupies, râteaux, marteaux, soliveaux,
couteaux, tourtes, poires, petits pains, cornemuses,
cruchons, tire-bouchons, bidons,
bêches, bobèches, des outres, des poutres,
des pailles, des vieilles ferrailles, perles,
pilons, paquets, baquets, des volants et des
raquettes, des flûtes et des tambours, casseroles,
bateaux, truelles, ombrelles, ficelles!
Tout ce que vous voudrez!
Je me croyais au Bazar des 4 Saisons les
fois que tante Félicie elle m'envoie chercher

@

-- 85 --
des 3 sous de ci ou de ça qui lui font
défaut dans notre ménage. On a bien ri
nous deux Patron. Des fois on en cause
encore. Après les grandes séances où des
100 et des 1000 Publics applaudissent tellement
notre Kaleido que vous diriez un
orage de grêle sur tous les toits de Paris.
Patron était tellement content qu'il m'embrasse
et qu'il me donne 20 francs pas
moins! et des croquettes de chocolat et des
sucres d'orge plein mes poches! -- Il me
dit qu'il faut que je reste avec lui tout de
bon pour faire marcher le Kaleido.
Comme on est orphelin et que tante Félicie
tient pas plus que ça à me garder vu
qu'elle a aussi Totor et Poulot et que
M. Joze lui donne un fafiot, ça colle. Moi
je suis déjà comme un enragé sur ce Kaleido !
Paraît que mon Patron faisait des séances
avant moi. Mais c'était tout noir et triste.
Alors ça rebutait, les gens ne venaient pas

@

-- 86 --
bien sûr s'ils ne voyaient rien. Avec moi
sitôt que je mets les mirettes dans les verres,
voilà sur l'écran que c'est farce pour
jusque demain midi!
-- Patron si on avait comme un Guignol
avec ce Kaleido là, sûr qu'il faudrait
tout de suite du service d'ordre spécial
rapport à la circulation devant l'Etablissement !
C'est drôle, voilà ce que j'ai dit puisque
c'est vrai et ç'a donné au Patron idée
de nous installer avec le Kaleido dans ce
petit garage à louer Place Pereire.
Maintenant on se met dans nos meubles,
plein centre!
Notre Kaleido est lancé. Et comment!

Bon moi qui remplis presque mon carnet
neuf avec toutes mes blagues au lieu de
vous écrire le Programme-Journal!
Et la lettre du Patron que je dois porter
avant 4 h. à Madame Grâce! Faut me dépêcher.

@

-- 87 --
C'est ma Marraine. Elle m'a
adopté filleul depuis qu'on se connaît. C'est
elle paraît qui a dit à mon Patron de me
chercher, qu'il avait besoin d'un apprenti.
Bonne idée

@
@



CHAPITRE VI

FRAGMENTS DE LA LETTRE
DE JOËL JOZE A GRACE (portée par Gilly)

. . . . . . . . . . . . . . . . ...enfin je vous adjure de me répondre
selon l'ardent désir de mon âme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . tous les instants que je suis contraint de
passer hors de votre chère présence, sont
pour moi l'Eternité d'Angoisse et de Désolation.
. . . . . . . . . . . . ...Ne dites pas comme avant-hier, par badinage,
que vous retrouvez là mon caractère

@

-- 90 --
affectif, passionné. -- Vous prétendez
que je ne saurais vivre longtemps
sans catastrophe amoureuse, parce que
ma nature même me précipite de délire
en dépression?
En cela vous vous trompez.
Quand -- c'est si loin! -- j'ai cru perdre
la raison pour quelqu'une dont je ne veux
plus même savoir le nom, je souffrais surtout,
sans m'en rendre compte, dans mon
orgueil écartelé.
Je n'ai jamais aimé que vous.
Vous seule êtes digne d'adoration.
Et si vous accordez enfin de me confier
pour toujours le soin de votre bonheur,
Grâce, je tiendrai de vous la toute-parfaite
félicité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@



RÉPONSE DE GRACE A JOËL JOZE (fragments)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
certes je suis émue de votre attachement;
Ami, et moi aussi, pour vous, quelle profonde
tendresse. . . . . . . . . . . . . .mais tous ces souvenirs. . . . . . . . . . il faut savoir. . . . . . vous comprendrez. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . mon Père créa cette Salutaire dont je
m'enorgueillis pour l'abondance de ses
bienfaits et de ses guérisons. . . . . . . . . . . . . . . d'autres Sources de
@

-- 92 --
par le Monde. . .oui. . . .vous savez. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mon Père, las de son oeuvre immense,
nous quitta, ma soeur et moi. . . . Il se retira dans son Palais du....
me laissa le soin de la Salutaire. Aussi
un Unique Diamant. Vous le verrez un
jour, peut-être. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma soeur si belle ; ardente ; enivrée de
vivre. . . . . . . . . . . . . . Notre Père eut raison de lui remettre en
partage ses Joyaux, -- moins le Diamant
qu'elle m'envia hélas. . . . elle reçut pourtant toutes les terres. Et les navires
de plaisance. Et les laboratoires de senteurs.
Et tout ce qui brille, charme, enchante.
. . . . . . . . . . . . . Irrésistible; fascinante; cette soeur chérie
que je pleure. -- Elle se mit à me haïr.
Elle voulut me déposséder. Le Seul-Diamant.

@

-- 93 --
L'Eau-Salutaire. Procès. Intrigues.
Contrefaçons. Que ne fit-elle ?... je ne veux
pas me rappeler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . et j'ai perdu aussi mon Bien-Aimé.. . . . le meilleur Disciple de mon Père. . . . . . . . . . . . Quelle union fut la nôtre. . . Les machinations
de celle qui fut ma soeur, l'ont
tué. . . . . . . . . . . . . . . Tel est mon Deuil
Voilà pourquoi je reste voilée.
. . . . . . . . . . . . . . . . j'ai réagi. Je sais la gaîté nécessaire.
Mais dans mon coeur, profondément, je
suis douloureuse et jalouse. . . . . . . . . . . . . exclusive. . . . . . . . . . . . . . . . UN AN, Ami!, . . . un an pour éprouver votre fidélité
absolue.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@
@



CHAPITRE VII

Un an
Passé?
Déjà!
Comme le temps file!
Jadis c'était bien autre chose:
Les Mois, les Ans avaient des lieues de
long Très peu de large. Ce temps allait à
pied. Paisible. Il faisait sa petite promenade
quotidienne. Flânotant. Devisant par
grandes périodes. Souvent on marquait le
pas. On manquait d'air, un peu, entre des
bêtes de bâtisses banales (démolies!)
Nous avons connu les voitures à chevaux
(pas possible!) Et le ciel vierge (quel archaïsme!).
-- Nos petits-neveux riront de

@

-- 96 --
bon coeur en apprenant notre pauvre Histoire
asthmatique.
-- Tant pis! -- Nous aussi, vers 14 ans,
nous avons ri des Revenants-Illustres, invités
par nos Professeurs à donner -- via
notre intelligence avertie, brillante ; leur
opinion (stupéfaite) sur le Progrès qu'ils
n'ont pas connu, eux, -- Pythagore, Platon,
Shakespeare, -- entre autres.

Mais notre Temps:
Un beau midi il se réveille
tout fatigué de sa torpeur
il fait appeler un taxi
le prend
y prend goût
s'en dégoûte (je comprends)
et il lui faut vite!
ses 20 -- 40 -- 100 H. P.
ensuite: il boucle la boucle de l'année par
avion; disparaît en dirigeable.
Et, très bientôt, on peut le croire, grâce

@

-- 97 --
au Progrès -- il sera, la même seconde,
partout à la fois...
Puis: Il débordera l'Espace. Qui télescopera
l'Infini. Et tous les deux, avec nous,
s'embobineront en Eternité.
-- Après?
-- Frein-air-comprimé, peut-être
Tout: bloqué
et nous qui croyions régenter Horizon,
Oxygène; on reprendra -- naturellement
-- le petit trantran sans trépidations de
nos trisaïeux.
Il faudra réinventer la brouette!
Qui sait?
Pour le présent, Kaleido, Gilly, Joël Joze
font florès.
Alterné avec l'Alhambra (rue de Malte,
Alhambra! Alhambra! palais que des génies
-- acrobates, équilibristes, jongleurs,
excentrics, illusionnistes; chants, danses,
orchestre, projecteurs -- ont doré comme
un rêve et rempli d'harmonies...) c'est au

@

-- 98 --
Kaleido que je passe mes soirs. Et je vous
plains si vous n'en faites pas autant.
Qu'est-ce que vous pouvez bien inventer
d'insipide au coin de votre radiateur?
Lecture ? Conversation ? Somnolence ?
Bridge? -- Vous allez dans le Monde? aux
Générales? à l'Opéra? aux Tangos? à votre
dîner de famille? -- Déliquescences!
-- LE KALEIDOSCOPE! -- (location
par téléphone)
Tenez, voici 4 ou 5 extraits du Programme-Journal.
J'en collectionne les numéros pour les relire
un après-dîner, si quelque chipie de
grippe me tient à la gorge et à la maison.
Assurance contre Incidents dépressifs:
Guignol-Kaleido. Et un petit gobelet de
Gruau-Laroze, très chaud, très sucré, aux
clous-de-girofle.
Entre les deux, j'aurai ma tourelle blindée!

@



PROGRAMME -- JOURNAL DES
GRANDS VOYAGES en KALÉIDOSCOPE ÉTABLISSEMENTS JOËL JOZE
Sté anonyme au Capital de 800 millions
Siège social -- Paris -- 20, rue Bélidor&
2.000 Salles de Projections en France et
dans toute l'Europe. 120 Salles dans Paris. 3.000 places dans chaque Salle
Succursales à New-York -- San- Francisco -- Baltimore -- Tokyo -- Pékin -- Melbourne -- Le Caire -- & Le Cap, etc. Inventeur-Directeur : M. Joël Joze. 1er Opérateur Oeil-Droit M. Gilly.
@

-- 100 --
Séances ininterrompues de 11 h. du matin
à minuit 59. Places de 1 à 100 francs.
Le Public est informé.
1) Qu'il voit parfaitement de toutes les places.
2) Que le Personnel intéressé à l'Exploitation, décline tout pourboire.
3) Dans les salles de Kaleido tous rafraîchissements, cigarettes, etc... peuvent
être obtenus instantanément, automatiquement
par S. S. F. (signal sans fil breveté)
reliant chaque fauteuil au Service de Plaisance.

EXTRAITS DE QUELQUES VOYAGES POUR LA SEMAINE DE PAQUES -- Saison 19** -- &
@




1er VOYAGE

Mesdames, Messieurs, à cette séance nous vous présenterons
THERMOMÈTRES HUMAINS
excursion humoristique enregistrée par M. Gilly.
Dans les Rues, ces Personnes échangent
des saluts en passant.
Notons que les Saluts, comme les Personnes
ne se ressemblent pas:
Saluts de 20 espèces. Et davantage.
Nous retiendrons seulement, pour rester

@

-- 102 --
dans les limites de notre séance
Salut glacial
Salut froid-sec
Salut douteux
Salut obséquieux
Salut protecteur
Salut cavalier
Salut beau-sec
Salut amical
Salut cordial
Salut délirant

Si habitués au spectacle des Choses Quotidiennes
que nous y prenons à peine
garde. Ou bien, que nous sommes occupés
exclusivement (et c'est dommage) à tirer
de ce spectacle gratuit des conclusions
d'intérêt privé -- sans doute passionnantes
-- mais chétives en portée psychique:
il nous faut le secours stimulant et
l'optique vivace de notre moderne Kaleido,
pour obtenir du Salut, comme de tout Signe

@

-- 103 --
habituel, un rendement maximum,
riche de sens absolu.
Veuille considérer, Public,
qu'il y a
1°) un niveau moyen de Salut
Sans moyenne nul point de repère. Partant
ni Hauts ni Bas.
2°) un niveau individuel
lequel, -- désigné sous le vocable anglo- saxon « STANDING », -- peut varier à
chaque instant,
Pourquoi?
Ce point d'interrogation (et de méditation)
éminemment tirebouchonesque, livre
passage à une découverte sur les moyens
de locomotion. (nouveau bienfait du Kaleido :
nous constatons de visu que rien
n'est isolé dans l'Univers)
REMARQUONS :
ce ressac incessant. Grande marée humaine
dans une métropole:

@

-- 104 --
VAGUE PIÉTON : Salut glacial, protecteur
ou cavalier; -- à lui adressé comme de juste. Personnellement il peut user du salut obséquieux ou de tout autre. Comme on amorce une canne à pêche. ÉCUME:(amateurs de tramways et autobus;
métromanes ; etc.): Saluts se rapprochant sensiblement du genre piéton. FLOT LIMONEUX : (affréteurs de taxis et
autre fretin à prétentions pratiques, sans éclat): Salut cavalier; salut beau-sec; voire, salut amical GRANDES CRÊTES, LAMES DE « FONDS »,
HOULE DU LARGE : (propriétaires de dirigeables, avions grand luxe, autos dernier cri) : Saluts délirants, etc., etc.
(Note de la Direction: L'espace limité dont

@

-- 105 --
nous disposons dans ce programme nous
oblige à ne donner qu'un raccourci de nos
Visions, un comprimé de Voyages. Le
reste à l'Ecran. Pour tous renseignements
ou réclamations s'adresser salle principale
88 Bd de la Madeleine Paris -- qui tient
à la disposition des amateurs, la collection,
complète de ces Voyages depuis la Création.)

Nos Abonnés ayant vu défiler ce spectacle
d'actualité savent que, selon l'usage du Kaleido,
une transformation s'opère :
Maintenant, notre armée du Salut prend
un aspect neuf :
Sur chaque Individu nous observons un
insigne. Détail d'habillement qui sert, sans
supplément d'enquête, à établir le Droit- Social-aux-Révérences.
Cet insigne nécessaire n'est autre qu'un
THERMOMÈTRE
Voyez: nous portons chacun le nôtre !...

@

-- 106 --
Et tout comme, dans Paris, les Horloges
pneumatiques suivent docilement l'Heure
de l'Observatoire, nos Thermomètres spéciaux
se règlent sur l'étiage mondial -- nous voulons dire mondain.
Un Thermomètre-Standard préside à nos
destinées saluantes
(Ciel où serions-nous sans lui? Privés de
Boussole et de Pôle? Livrés sur l'Océan
du Monde à tous les Ecueils d'un Accueil
inconsidéré? Jetés sur tous les Récifs des
Egards, des Regards intempestifs ou escamotés?)
LE THERMO-MAITRE, nous sauve de nous- mêmes: Révélateur idéal. Centre de Gravité.
Incomparable instrument de Précision
et de Décision. Son Niveau-Moyen:
ce-qui-convient. Ce-qui-rassure. Ce-qui- ne-choque-pas.
Standing régulateur. Base de ravitaillement :
ZÉRO (consulter le graphique ci- contre)

@

pict

@

-- 108 --
Chacun, sur thermomètre breveté, marque
sa température sociale. Et cherche par
rayonnement à faire ascensionner sa cote
atmosphérique, laquelle -- dûment remontée
-- ouvre, à l'infini, des perspectives
salutaires.
Que si notre Public s'imagine que la cote
« Vers à Soie » par exemple, correspond
à une étude poussée de ces larves élégantes;
nous serons dans l'obligation de renvoyer
telle fournée de spectateurs candides
à l'examen microscopique des exigences
de notre Boule terrestre: Il ne s'agit
pas ici d'approfondir. Mais de grimper.
Et, système des compensations, loi de physique
fort analogue à celle des vases communicants,
ce qui voisine avec Zéro-Indicateur
est proche des plus riantes Régions
thermométriques, des plus fertiles Zônes.
Admirez ces « Orangers », ces « Myrtes ». Plongez-vous avec ravissement
dans ces « Bains chauds ». Visitez le « Sénégal

@

-- 109 --
». En évitant, si vous pouvez, la
« Chambre de Malades » terme souvent
fatal d'une exquise délectation :
Croyez-en Kaleido, votre très fidèle oculiste,
ces « Malades » dans cette « Chambre
» sont des diabétiques, gorgés du sucre
de la flatterie que leur fournissent en
abondance malsaine les Betteravières-Réunies
de la Prospérité.
Que notre attention maintenant se reporte
sur les Transis dont les thermomètres jalonnent
les degrés arctiques.
Nous constaterons -- avec chagrin sans
doute -- que ces piteux ankylosés, victimes
de leur épiderme irritable et de leur
défaut d'adaptation, ne sont pas tous le
Néant que d'abord nous avions supputé.
Vous rencontrez, en nombre, parmi ces
granités à face humaine, des êtres bien
pourvus de valeur transcendante
Alors? d'où leur exil dans les icebergs ?
de ce qu'ils n'ont pas su -- les fols -- régler

@

-- 110 --
leurs thermomètres sur le niveau infaillible.
Zéro. C'est tout. Telle est la clef
plate et perfectionnée d'un tel rébus.
Et voilà pourquoi vous découvrez au froid
fond d'une Alaska morale, des Prospecteurs
d'or vierge. Chargés de pépites. Riches
à milliards? Non pas! -- Incapables
de se réconforter d'un quelconque rosbif.
Parce qu'ils ne possèdent que leur fruste
trésor inconnu ou suspect.
Alors bien obligés, bientôt contraints
d'échanger le Métal-Natif contre des Gins
corrodants. Au sous-sol d'on ne sait quel
« Saloon » hanté des filles et des ruffians
de la Prairie.
Promptement délestés de leur trouvaille,
de cet Or qu'ils ont extrait au péril de
l'existence, en raclant la neige de leurs
doigts gourds; ils s'en vont mourir dans
des coins, seuls, abrutis, désespérés. Tan-.
dis que Naufrageurs et Pimprenelles font
ripaille. Et, avec l'or subtilisé (converti en

@

-- 111 --
coupures commodes) achètent des thermomètres
battant neuf, qui marquent bien.

Est-il besoin de souligner pour notre intelligente
Clientèle, que nous avons ici
l'Image des Précurseurs persécutés?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Pas d'entracte) (les Spectateurs n'ayant pas assisté au début de la Séance sont invités à rester)
@


2e VOYAGE

GOBEURS D'HUITRES, AMATEURS D'ESCARGOTS, MANGEURS DE TOILES D'ARAIGNÉES

Public
aujourd'hui
Kaléïdo te fait voir

Des Dîneurs attablés dans une
« Renommée d'Huîtres »

Convives souriants gobent par douzaines
les froids mollusques mollement empressés
à leur plaire.
De ci, de là, levant leur verre de Vouvray,

@

-- 113 --
ils vrillent du regard les amateurs d'escargots
qui vident -- indifférents aux relents
alliacés -- plat sur plat de coquilles
kaki, savoureuses.
Kaleido enregistre avec plaisir la forme
sympathique des escargotières. Et celle,
non moins invitante, des petites fourches
à dégustation.
Près des gobeurs d'huîtres, nous avons
filmé rapidement le bel or des citrons cireux.
Et quelques malicieuses saucières
d'un vinaigre à l'échalote plein de charme.
Joignons à ce spectacle de haut-goût, les
bouteilles que voilà; sorties de côtes bourguignonnes
et des plus fins flancs tourangeaux.
Ainsi soit-il souvent ordonné pour notre
satisfaction grandissime et pour les meilleurs
souvenirs de ce stage subsolaire.
Gobeurs d'huîtres; amateurs d'escargots ;
s'ils ne fusionnent pas toujours, savent du
moins se rendre justice. On est entre gourmands.

@

-- 114 --
Bravo ! (flûte pour gourmets
gourmés qui chipotent trois petits pois nouveaux
dans une assiette ancienne!)
-- Huîtres ou escargots? -- Kaleido n'a
pas à se prononcer : la plus imperceptible
pointe d'ail ne demeure hors ligne qu'en
évitant les confidences.
Mais voici que l'oeil magistral de notre
Appareil-Ami vient saisir sur le vif un
autre spectacle gastronomique. Plutôt sur
le mort-vif ! Quels pauvres hères attablés
devant une pitance de famine? Quels Chevaliers
de Sombre-Accueil? Qu'est-ce qu'ils
avalent? Pas possible? Des Toiles d'Araignées!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(La Direction rappelle qu'un luxe de détails
suggestifs est amplement fourni à
l'écran. Séance ininterrompue jour et
soir.)
. . . . . . . . . . . . . . . .
@

-- 115 --
Alors, Public, tu croyais que les tristes
dévorateurs de pièges-à-mouches étaient
gueux-comme-rats-de-cave? Et tu prétendais
reconnaître dans les deux autres classes
dégustantes, quelques milliardaires anciens
ou récents?
Public-débonnaire-sans-diagnostic, tu nous
désoles.
Sache voir à travers Kaleido:
Gobeurs d'Huîtres :
Connaisseurs-ès-gentillesses. Un peu balourds.
Un peu enfoncés dans les routines
plaisantes. Sédentaires de joie. Sans
excès d'initiative, ils réchauffent -- métaphoriquement
-- leur vieille-fine selon les
règles ancestrales. Gens estimables puisqu'ils
savent vivre
Mais
Amateurs d'escargots, convenablement mis
au point, te livrent forme bien mieux aimée:

@

-- 116 --
Chers FANTAISISTES
Gloire à vous!
Quant aux dyspeptiques aragnophages, tu
perçois enfin leur figure kaleidoscopée
BILLIONNAIRES!
que Manque-de-Goût
rend tristement captifs de Nourritures- nauséabondes.
A leurs Mercenaires bien stylés
le suc et la saveur des choses.
Pour eux : la peau!
Tandis que des Mains très véloces vident
ses poches sous prétexte de les nettoyer -- MIDAS
-- esclave de ses esclaves et serf du
Seigneur Quenpenseton -- (sans même oser faire la grimace) avale
(affreux!)
Mauvaise Humeur avec Poussière
coagulées!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@



3e VOYAGE

ALPHABET

Public
tu aperçois ici
l'Imprimerie nationale (ou une autre)

Ces boites sans apparence dénommées
Casses recèlent à millions d'exemplaires
toutes les
Lettres de l'Alphabet
tous les Corps
tous les Caractères
Y fourchus; Z zigzagants; OE frères siamois;
sortent moins souvent qu'A.E.I.0
et que les bien-sonnantes consonnes

@

-- 118 --
Entre ces caractères
certains, par leurs formes, séduisent
autres déplaisent; les mal fondus.
et puis : leurs places. Le mot qu'ils servent
à composer.
Ces caractères fins ou baveux
en un clin d'oeil
Kaleido leur prête
corps humains
et nous voyons
-- tout sautillants -- Hommes -- Femmes -- Enfants
sortir et rentrer dans leurs cases
-- ou s'y rouiller.
(Caractères courants. Majuscules. Minuscules.
Italiques. Lettres gothiques. Bâtardes.
Rondes. -- Les mots qu'ils forment
sont autant de Noms de Familles: -- cet
A figure en « Habileté ». Ces autres en
« Haine » et « Harmonie »)

Public

@

-- 119 --
lorsque tu parcourras telle plaquette
seras-tu vexé? transporté?
par Caractères mauvais ou bons?
Non
discerne (que)
Caractères sont bons par chance
mauvais par manque
c'est dire misère
Misère?
pas toujours Manque de Monnaie comme
insinue cette moderne-myopie-morale, laquelle
-- gourde! -- veut prendre « Richesse
» pour « Seul-Bien »
Misère peut être manque de:
Santé
Gaîté
Sécurité
Beauté
Manque de Prestige
Manque de Ressort
Manque d'Air et d'Ame

@

-- 120 --
Manque d'Amour
même, manque de Manque (grande misère)

ainsi Public, quand ce Z-là « bizarre » te
semblera plus difficile à vivre que tel O, -- amène, rond, plein de grâce dans son cercle
égoïste, -- (assis au beau milieu de
« Joie ») -- pense, peut-être à Kaleido :
Nos Caractères (dit-il) sont notre même
Structure et la Substance de notre état.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(7 fois par semaine changement de programme)

@




4e VOYAGE

PIEUVRE

Public
entrons au Crédit International
reconnais
ce vaste Hall
ces escaliers-spirales
ces comptoirs sectionnés, grillagés, guichetés
Caisses
Chèques
Comptes-courants
Comptes-spéciaux
Virements

@

-- 122 --
Change
etc.
chacun porte sa plaque (indicatrice) de
cuivre clair bien astiqué (Inscriptions
noires)
dans les sous-sols
Coffres-forts
bondés, gorgés
de Millions
papiers -- pièces d'or -- pierreries -- Rançons. Otages. qui luisent ou bien qui
disent :
Tant.

dans les étages
surchauffés
devant leurs bureaux-cylindres (importés
d'Amérique)
d'importants Messieurs
soucieux
enchâssés dans ces forts fauteuils
tournants articulés (bois et cuir)

@

-- 123 --
grands Feudataires et Mandataires
de S. M. L'ARGENT
(O Titres. O Lettres de Créance et de
Crédit)
Argent?
Prête-nom à effet!
ici Argent n'est rien
s'il n'est OR
OR n'est rien
s'il n'est
FORCE
(matérielle)
FORCE-Matérielle! (Haro? Hourrah?)
qui nous dira pourquoi
nous sommes TOUS asservis sur terre
à Elle
la Pieuvre-Impératrice?
(Un jour -- prochain -- Argent prendra
un autre nom. Oui. Kaleido voit très distinctement
ces Grands-Vassaux-de-la-Matière,
réduits à changer de Pavillon (couvrant

@

-- 124 --
leur marchandise). Ou même : bannis,
pulvérisés
Mais Pieuvre est toujours pareille. Satrape-Capital
cède le pas : C'est un autre
tyran, qui passe. Et voilà tout.)

Aujourd'hui ce n'est pas la question
Kaleido vous invite seulement à parcourir
ces Corridors
qui sont autant de Tentacules
dont la Pieuvre se sert pour -- nous ses
Tributaires -- nous serrer, enserrer, dans
les mille liens de nos besoins matériels :
(Voici : -- Nourriture -- Boisson -- Vêtement
-- Chaleur -- Lumière -- etc.)
on est captif
on se rachète. On se libère (autant qu'on
peut)
on sort des corridors tentaculaires
en jetant des palets dans le palais glouton
de la Pieuvre. -- Argent cossu, agile, est
fait pour être dévoré. (Là où Argent repaît,

@

-- 125 --
c'est le meilleur quartier de cette
mandarine terrestre.)
aussi voyez ceux-ci :
« roublards »
autres : placés, pesés sur bascules d'or
et « Pounds » fixent leur poids
autres : très lourdement marquent leur valeur,
par colonnes serrées, symétriques; ciment
armé; fermés;
« marquent »...

autres: trafiquent artistement sur « lyre »

Chaque être est franc, soit affranchi pour
le nombre de
« francs »
qu'il possède
celui-ci -- 1 seul franc (si dur à conquérir)
-- ne libère que son estomac. Et encore?
Viandes?

@

-- 126 --
trop chères! Alors ce Trompe-la-Faim, ce
Trompe-l'Ame
Alcool
suffira-t-il?

Ceux-là ont libéré
leurs bras, leurs jambes
et leur esprit
pour tant et tant et tant de francs
incalculables!
(souples, larges affluents du grand fleuve
Fortune.)
laquais et limousines
répondent d'eux
et leurs mains blanches
libres
soignées patriciennes
et tant de feux follets et feux de joie
feux d'artifice
-- si chers -- tout autour d'eux!

(Ainsi Corps Coeur Esprit sont tirés de

@

-- 127 --
captivité. Mais qui -- suffisamment -- acquitte Conscience -- par grandes Aumônes?)
. . . . . . . . . . . . . . . la Pieuvre
cependant digère dort dévore
sur son
Tas

Kaleido a découvert une époque
(lointaine)

Talent
fut unité monétaire
mais
Génie
(à ce qu'il prétend)
de mémoire marchande
n'a rien valu
tant qu'il vécut.
jamais Chef n'a rien acheté, n'a rien payé

@

-- 128 --
de sa Personne entière offerte sur le marché
Il faut d'abord
le décapiter
et le frapper (en effigie)
dans des disques
d'un métal mélangé :
Alliage
Effigie
Voilà ce que réclame (à grands cris)
pour Modèle et Monnaie
cette hybride rognure du
TOUT :
le monde

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@



5e VOYAGE

ALIBI

Un téléphone
s'est détraqué (cela se voit)
au Kaleido (où chaque détail -- d'installation
-- prend forme humaine)
maintes plaintes (de l'Abonné)
et des recherches
(interminables)
une Administration clairaudiante (et claudicante)
déclare (enfin)
que cette PILE est en défaut
On la remplacera?

@

-- 130 --
prenez patience
(et soignez bien vos cordes vocales dans
l'intervalle de deux appels espacés -- par
force majeure)
en attendant
Pile
sera jugée selon son démérite et les rigueurs
des
Lois de l'Acoustique.
(Voici:) Fils. Pôles. Sonnerie. Microphone.
et autres. Témoins à charge.
Abonné : partie civile
et les brillants Membres du Bureau
(téléphonique)
Après prouesses oratoires (dans ce Milieu
éminemment sensible au charme de la Parole)
Pile
condamnée. Au rebut! Sera pilée!
(ça lui est égal en somme : c'était fatal.
et elle : usée)
Sortant des Assises. Kaleido songe que

@

-- 131 --
peut-être
Pile
subissait les variations de l'Air ? et suivait,
tant bien que mal, Mouvements
d'ensemble
Alors ? Dans l'installation (téléphonique)
qui -- absolument -- prouvera son alibi?...
qui. . . que. . . quand une faute. . .
. . . parmi nous. ..se commet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(5 minutes d'interruption : manque de
courant)


-----
@
@



CHAPITRE VIII

LETTRE A M. JOËL JOZE INVENTEUR-DIRECTEUR DES GRANDS
VOYAGES EN KALÉIDOSCOPE -- PARIS --

Mercredi 17 mars
Je vous félicite, mon cher Ami, quel succès
! Bravo ! -- Comme moi, vous volez de
victoire en victoire. Cela me plaît. « Pour
le triomphe » C'est ma devise -- Vous le
savez

@

-- 134 --
Et vous? Que devenez-vous? Fortune et
Kaléidoscope mis à part?
Conservez-vous l'emblème que je vous ai
donné au début de notre amitié?
Un poing fermé tenant la foudre. Devise:
J'ose !
Vous me compreniez dans ce temps-là!
Vous ne faisiez rien sans mes conseils.
Pourquoi faut-il que votre caractère extravagant,
vos violences de langage, vos injustices,
aient, un moment tout gâté entre
nous? N'en parlons plus. Je hais la mesquinerie.
Sans phrases, je vous dis venez!
Venez, mon cher ami, vous trouverez chez
moi un accueil digne de votre valeur.
J'ajoute une aile à mon Théâtre. Je veux
ma salle de Kaleido. Je compte sur vous
pour me l'installer. Avec les derniers perfectionnements.
Samedi soir je danse le Délire.
Vous m'avez vue dans Héracléa ? Et
mon costume? Composé par moi. Une

@

-- 135 --
splendeur ! Bakst, Barbier, n'ont jamais
fait aussi bien.
Je suis fière de mon génie. Je le dis sans
vanité.
Vous aussi, mon chez Joze, vous avez un
immense talent. -- Sous tous les rapports,
le Kaleidoscope est inestimable. Vos actionnaires
dans le ravissement. Encore
bravo!
Alors Samedi, Héracléa. Avant la représentation
je me repose. Je ne recevrai personne.
Que vous. Venez à 3 h. Nous avons
des choses à nous dire. -- J'espère et je
pense que, depuis la fortune heureuse,
vous ne vous accrochez plus, vous ne vous
écorchez plus à vos propres aspérités?
Vous étiez si compliqué, naguère! Sympathique,
je l'ai toujours dit. Mais quelle fâcheuse
tendance à dramatiser ! Il ne faut
pas.
Samedi 3 h.
Ah ! n'oubliez pas : vous me devez une

@

-- 136 --
explication au sujet de cet absurde écran
vide; il y a 3 ans.
Vous disiez qu'il contenait quelque chose?
Quoi donc?


Mes mains
Ctesse V.
@



LETTRE DE JOËL JOZE A GRACE

Vendredi matin 19 mars

Mon Amie Unique,
Je vous jure que, pas un instant, je n'ai
songé à vous faire mystère de cette lettre!
Votre prescience inouïe m'a devancé. Voilà
tout.
Qu'y puis-je? Soyez juste! Et, je vous en
supplie, ne vous montez pas l'imagination
à propos d'une missive absurde; à peine
parcourue; aussitôt oubliée.
Il va de soi que je ne répondrai pas!
Pourquoi prendre la peine de m'envoyer

@

-- 138 --
ce conseil? Je vous demande affectueusement
si, à votre avis, je suis tout à fait
incapable de me diriger ?
Ce caprice impudent mérite strictement
le silence. C'est clair.


à ce soir de toute mon âme
J. J.
@



LETTRE DE JOËL JOZE
A LA Ctesse VÉRA

Vendredi midi 19 mars
Madame,
Je me trouve infiniment honoré de votre
attention. Mais la vie retirée que je mène
et mes travaux kaléidoscopiques, ne me
permettront pas d'aller vous présenter mes
hommages.
je n'en demeure pas moins votre serviteur
et admirateur, et, à ce double titre,

@

-- 140 --
je m'empresse de répondre à la question
que vous voulez bien m'adresser au sujet
d'un écran qui a fait ridiculement du
bruit, voici 3 ans.
Combien vous avez raison, Madame : il ne
faut pas dramatiser. L'incident sans
portée, auquel vous accordez une pensée
ultime, sera pour toujours oublié, lorsque
vous aurez pris la peine de me lire.
Ce soir-là -- qui est si loin de nous -- j'étais fort ému de faire ma première
expérience décisive pour vous, Madame :
à mes yeux, vos invités n'étaient que vos
comparses.
Individuellement ces invités pouvaient
être, la plupart, gens estimables, aimables,
éminents ou décoratifs -- ce qui a bien
son prix. -- Ils tiennent sans doute leur
rang avec distinction. Quelques-uns avec
charme. J'en connais même de généreux,
au sens exact du mot : bien né (comme
vous savez) : -- J'en veux, pour preuve

@

-- 141 --
les encouragements pleins de tact que
ceux-là m'ont donnés au cours de mes travaux
et de mes tribulations.
Mais, chose curieuse et que vous n'ignorez
pas, Madame, alors que les réflexes d'une
foule bigarrée seront presque toujours
hors de pair, -- une société choisie, polie,
passée au crible ; ne donnera fluidiquement
-- c'est un fait -- qu'un agglomération
fade et flasque; atone et de parti-pris.
Si je ne craignais pas de glisser gauchement dans les complications contre lesquelles
vous me mettez en garde, avec tant
d'esprit; je pourrais rapprocher ce phénomène
de celui qui nous rend inaptes à assimiler
certaines nourritures stérilisées.
Tandis que des germes impurs (au rebours
de l'opinion courante) travaillent souvent
à notre force.
Excusez, s'il vous plaît, cette parenthèse
pédantesque.
Et, un moment, Madame, tâchez de vous

@

-- 142 --
imaginer l'émotion excessive que je ressentais,
ce soir-là, à cause de vous.
Lorsque, les uns et les autres, vous ne
discernâtes rien, j'eus devant les yeux un
épais grouillement de formes hétéroclites
-- larves, chenilles, ténébrions -- dans
un caveau anguleux et sans air, dont
les piliers-mirlitons portaient à une basse
voûte vétuste des inscriptions, irrévérencieuses
:

Pourquoi donner des besicles Aux aveugles et aux bigles?
C'est un bien bel ornement Pour un pou, qu'un diamant!
(Ces échantillons peuvent suffire)

Les larves, coiffées de chapeaux-chinois
diamantés; fronts cerclés d'énormes binocles;
heurtaient obstinément, de la tête, à
une cloison en celluloïd, derrière laquelle,

@

-- 143 --
-- venant d'une altitude -- se déversait à
flots une immense clarté, invisible à leurs
yeux éteints.
Jugez, Madame, quels furent à cet instant
mon horreur et mon désespoir :
Je vous perdais!
J'en eus un transport cérébral.
J'étais fort loin de me douter que, seul,
je suivais ce cauchemar.
Pourquoi seul?
Longtemps, sans réponse plausible, cette
question s'est posée pour moi.
Une Amie très admirable, dont les lumières
en toutes choses, me guident, a bien
voulu m'instruire, récemment :
Tandis qu'un oeil d'enfant a suffi pour
m'assurer de ma découverte; il ne pouvait
me venir, à travers les reflets de l'expérience
lassée, que doute et que déboires.
Des yeux affaiblis par le scepticisme; usés
dans les veilles profanes; obscurcis par
l'éclat des lumières artificielles. Des rétines

@

-- 144 --
blasées, réfractaires aux rayons purs; ne
sauraient plus être impressionnés par
l'image de leur propre forme occulte :
Force nous est de nier ce que nous sommes
incapables de voir.
Parce que le Néant ne peut contempler que
le Vide.
Daignez, Madame, trouver ici l'hommage
de mon profonds respect

JOËL JOZE.
@



LETTRE DE
GRACE
A JOËL JOZE

Dimanche 21 mars
J'ai refusé de vous voir dans le premier
moment de ma colère. Je ne suis pas encore
calmée. Comment! Vous m'affirmez
que vous ne répondrez pas à cette femme?
et puis -- parce que je l'ai deviné! -- vous
prétendez avoir répondu pour prouver
votre détachement ?...
Que m'importe le ton de votre lettre! Votre
duplicité en est-elle moindre? -- Et l'on

@

-- 146 --
connaît votre adversaire : vous jouez un
jeu dangereux.
Ma peine est infinie.

Depuis quelque temps -- il faut enfin vous
le dire -- d'autres choses me déplaisent et
m'inquiètent :
L'extension commerciale du Kaléidoscope
vous préoccupe trop. Vous semblez oublier
que vous avez découvert -- grâce à l'Inspiration
divine- un Miroir de Vérité.
Vous êtes en train d'en faire un instrument
de vanité.
Prenez garde.
Revenez à vos Paraboles. La lumière en
1er plan; non le lucre. Sans quoi vos visions
vont s'obscurcir sans recours.
Ami, je ne veux pas vous perdre.
Redevenez vous-même. Ou je serai forcée
de m'éloigner.
Evitons les paroles pénibles, qui fermentent

@

-- 147 --
dans l'âme; lèvent insidieusement; se
propagent; corrompent; décomposent.
Je ne vous verrai pas de quelques jours.
Téléphonez quand nous serons d'accord,
absolument.

GRACE.
@
@



CHAPITRE IX

AU TÉLÉPHONE
(Lundi matin 22 mars)

(Une voix:)
-- Allô allô... M. Joël Joze?... Lui-même?...
ne quittez pas on vous cause. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Allô allô_ ne coupez pas mademoiselle
. . . . . . . . . . . . . . . (autre :)
Allô! C'est vous Joël? Vous me reconnaissez
?.., Moi! Oui. Moi-même !... Charmante

@

-- 150 --
votre lettre, mon cher! Je vous retrouve!...
Mais vous savez, les petitesses me laissent
froide! Temps perdu! Nous valons trop
tous les deux... Oui!... J'ai besoin de vous.
Tout de suite... Ma salle de Kaleido...
flatté j'espère?... mon architecte n'en sort
pas... allô! Vous m'entendez Joël?... Si
vous ne répondez pas je ne peux pas Savoir
si vous êtes au bout du fil ? C'est
insensé!...
...Bien... je vous attends ce soir...
... je vous dis ce soir... seuls... Pour causer.
. . . . . ...Toujours votre charme rêche! Exquis!...
Moi j'aime l'originalité. Toujours. Du polissoir
par là-dessus. Et vous redeviendrez
sortable!... Je vous assure!... Bravo pour
votre dernière projection stéréoscopée.
Tout le monde en parle. Splendide!. . .
... Ah! on prétend que vous passez vos
soirs chez une espèce de toquée qui reçoit
je ne sais qui dans un jardin d'hiver?...

@

-- 151 --
Si!... Je vous l'affirme !... Je sais. je vous
raconterai... Vous vous encroûterez là- dedans!... Alors ce soir. Mon auto devant
votre porte. Pour vous chercher. 8 h...
... J'y tiens... Non, c'est plus sûr... JE
VEUX!... Allô Joël, on vous apprécie!...
apportez donc votre Kaleido pour voir si
mon écran est à l'échelle... Il ne quitte jamais
votre Laboratoire?... Pour moi... Une
fois?... Allons... Gentil... C'est dit...
Good-bye!... 8h...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
@

CE SOIR-LA
UNE FEUILLE DU CARNET DE GILLY
(à 16 ans)

Trouble et tristesse à la maison.
Patron si changé.
Lui et Mme Grâce ne se voient plus.
Qu'est-ce qu'il y a?
Et cet après-midi, sans faire exprès, surpris
des bribes de conversation : M. Joze
au téléphone, tout bouleversé,
J'entrais dans le Labo. Patron me fait
signe que je ne range pas les nouvelles
pastilles à projection.
De m'en aller; vite

@

-- 153 --
Pourquoi?
Vers 8 h. on sonne à la porte
Une auto stationne. Très belle Rolls-Royce
Chauffeur insiste pour parler lui-même au
Patron
qui fait « Hâ » et devient pâle
-- Un instant dit-il
et il passe vivement dans le Labo
5 minutes après il revient. Prêt à sortir
-- Couche-toi de bonne heure Gilly. Pas
de travail ce soir.
Et c'est tout. Pas même bonsoir
Suivi M. Joze comme pour lui ouvrir la
porte. En réalité, fâché qu'il s'en aille.
Comme de l'envie. De quoi?
Devant la porte cette Rolls-Royce
Intérieur éclairé. Brusquement éteint.
Aperçu, dans un éclair, une dame très
belle
Elle dit en éclatant de rire

@

-- 154 --
-- C'est moi! Je me défiais de vos lubies!
-- Véra?...
-- Viens!
auto démarre très vite.

@



CHAPITRE X

CARNET DE GILLY (à 18 ans)

Ayant décidé d'écrire la Biographie de
mon maître, M.Joël Joze, il faut que je
me rappelle chaque détail et cette suite foudroyante
d'événements inouïs qui vinrent
fondre sur nous, voici 2 ans.
C'est comme une douleur physique de remuer
ce passé-mort.
Mais je le dois.
La Vie d'un Homme aussi étonnant que
mon Maître ne peut pas rester inconnue.
Et moi seul, son élève, je fus témoin constant
de ses travaux, de ses tourments.

@

-- 156 --
Pour parler de M. Joël Joze, je voudrais
trouver des mots particuliers: pleins de
ferveur ; pleins de respect; pleins d'émotion
reconnaissante. Des mots tout neufs.
Très grands. Très simples. Dignes de lui.
Pareils à lui.
Je lui dois tout.
Il m'a vraiment ouvert les yeux, ce grand
« Oculiste de l'Occulte » comme il se nommait
lui-même par plaisanterie. Il y a longtemps.
Aux beaux jours du Kaléidoscope...
Heureux temps! Mais alors, enfant, j'aimais
M. Joze. Je ne le connaissais pas. Je
l'appelais, je l'appellerai toujours Patron.
Parce que c'est son goût. Mais dans mon
coeur (maintenant), dans mon esprit, je
sais la valeur du mot, MAÎTRE.

Sans autres réflexions personnelles, je veux noter ici la suite inflexible de nos
malheurs.
je ne cherche pas à comprendre.

@

-- 157 --
Comment comprendrais-je ? Comment, de
mon petit entresol intellectuel, puis-je saisir,
moi, l'angle altier d'un Joël Joze, natif
des cimes ?
Comment même apercevrais-je dans leur ensemble, les traits excessifs, grandioses,
d'une Mme Grâce, d'une Comtesse
Véra?

Chacun restituera selon sa substance

et

Tout est nécessaire
Tels sont les axiomes transcendants que
mon Maître m'enseigna dès l'enfance.
Je tâcherai de comprendre cela. Uniquement.
Quant au Kaléidoscope, en fin de compte
il nous a coûté tant de maux, que j'arrive
presque à ne plus le regretter. Il est vrai

@

-- 158 --
que j'ai passé des mois entiers, des nuits
à pleurer cette merveille. Irremplaçable !
Mais c'était dans les débuts. Tout de suite
après la catastrophe. Depuis j'ai réfléchi.
J'ai fini par penser que la destruction du
Kaleido était nécessaire. Comme toutes
choses.

Il faut que je remonte dans mes souvenirs
à ce soir-là il y a 2 ans -- quand M. Joze
me quitta brusquement pour suivre une
dame qui l'attendait dans son auto, devant
chez nous.
Nous demeurions toujours rue Bélidor.
Malgré l'immense succès des « Voyages »
et les revenus incalculables dont M. Joze
disposait à ce moment-là, il n'avait pas
voulu quitter la vieille maison et le labo
où il avait fait sa découverte. Il s'était
contenté d'agrandir et de moderniser. Et il
avait placé l'entrée principale Bd Gouvion
St-Cyr (la maison étant d'angle). C'est là

@

-- 159 --
que cette dame attendait dans sa Rolls- Royce.

Eux disparus, je me sens au désespoir!
C'est stupide. Invraisemblable. Impossible
à m'expliquer.
Naturellement je n'étais pas accoutumé à
passer tout mon temps avec M. Joze. Il
m'indiquait mon travail, et, le soir, il allait
voir Mme Grâce.
Mais ce soir-là. En s'en allant. Comme ça.
Pressé. Sans bonsoir! Lui si cordial. Si
soigneux du contentement des autres!
Toujours il causait avec moi, au moins
20 minutes. Me donnait un livre. M'en
parlait. Et à propos de tout une idée qui
changeait les idées. Vous aérait! Comme
d'ouvrir une fenêtre. -- Etonnant!
-- Les riens, disait mon Maître, sont la
« matière de tout. -- Et l'attraction proportionnelle :

@

-- 160 --
« Un rocher, je ne l'absorberai pas pour
« me soutenir! Et il y a beaucoup de
« chances pour qu'il ne roule jamais sur
« moi et m'écrase. Ainsi, je côtoierai tel
« événement gigantesque, sans qu'il influence
« ma nature. Cet événement dépasse
« trop la taille humaine. -- Mais
« une miette de cannelle? Une goutte
« d'ambre?... Et ceux qui ont souffert de
« crises hépatiques nous diront ce que
« peut faire un minuscule gravier dans le
« canal cholédoque. -- Tout de même, des
« riens causent les heurts ou l'heur, de
« cette vie. »

Excellant à toutes choses, mon Maître,
mieux que personne, savait ordonner les
détails quotidiens, de façon plaisante; facile;
imprévue!

Depuis un peu de temps, je craignais
qu'il fût malade. Il avait beaucoup changé.
Il était nerveux. Très. -- Il ne voyait plus

@

-- 161 --
Mme Grâce. Cela me faisait de la peine.
Mais je n'aurais pas osé lui en parler.
J'allais, comme toujours, 2 fois par semaine,
rendre visite à ma marraine. Elle
ne prononçait plus le nom de M. Joël Joze.
J'avais cru remarquer un certain fléchissement
dans nos projections. Une moins
bonne lumière depuis l'éloignement de
Mme Grâce. Simple coïncidence peut-être?

N'ayant rien à faire et me sentant triste à
mourir, -- bien contre mon ordinaire : cafard
et moi n'ont jamais été copains! -- je monte dans ma chambre. Et je me jette
sur mon lit. Là, c'est trop bête, je me mets
à pleurer ! -- Plus bête que tout : le
« Viens! », que cette dame a dit à mon
Patron, me résonne dans les oreilles. Et
dans le coeur. A me faire mal. J'y pense.
Tout le temps. Comme on appuie, -- exprès -- sur un point de côté. Pour le
sentir. Plus lancinant encore...

@

-- 162 --
Quelle impression?... Je pleure et sanglote...
Tout seul.

Un temps. Et puis
téléphone sonne
-- « Allô! Etablissements Joël Joze?...
« Ah! c'est vous Gilly? C'est moi Martel.
« Nous sommes en panne! Qu'est-ce qui
« se passe donc chez vous, au Kaleido? »

Il faut dire que, ce qui fut le Kaléidoscope,
était construit par M. Joze sur un principe
essentiel : Au début de ses expériences,
mon Maître avait capté certains fluides qui
réglaient sa mise au point. Ondes magnétiques,
retenues savamment dans le Kaléidoscope-propulseur.
Lequel ne quittait
pas notre Laboratoire. Son impulsion
unique gouvernait, sans fil, tous nos appareils,
dans tous nos établissements du
monde entier. -- Sans Kaleido rue Bélidor,
nulle représentation. Nulle part.

@

-- 163 --
ma chambre au premier.
Labo en bas.
Dans le Labo -- au milieu -- une cabine
de verre dépoli. Où, seuls pénètrent le Patron
-- et moi.
Cabine du Kaléidoscope.
Tout autour du Labo, le long des parois
nettes et blanches, milliers de tubes en
cristal. Contenant nos pastilles à projections.
Collection complète depuis mes débuts
d'Oeil-Droit. Numérotée. Cataloguée
Par séries. En lignes.

« -- Un instant Martel. Allô; M. Joze est
« absent. Je passe dans la cabine. Attendez
« ! »
. . . . . . . . . . . . . . . CABINE DU KALEIDO -- VIDE!
. . . . . . . . . . . . . . . et... oui... parmi les tubes à projections...
mon oeil s'arrête. Un intervalle
L'ARGENT.

@

-- 164 --
-- projection 1re ligne -MANQUE!
. . . . . . . . . . . . . . . -- « Allô Martel. Impossible vous expliquer
« par fil... Remboursez... Demain le
« Patron...
. . . . . . . . . . . . . . . Que faire?
Un soir, notre Public fidèle ne manifestera
que son désappointement. Mais demain?
Et que va dire M. Joze?
Qui a volé l'Appareil? l'Argent ?
QUI?
Éclair
à me renverser !
Je me rappelle
tout à l'heure, en passant, Patron contrarié
-- visiblement -- de me trouver, sur son
chemin -- et -- quelque chose -- volumineux
-- qu'il serrait -- sous son paletot
-- Kaleido

@

-- 165 --
Argent
Lui !...
pourquoi?
pour qui?
pour cette dame ?...

Prévenir Mme Grâce
à l'instant
Téléphoner

Non Elle a deviné Déjà La voici Dans sa torpédo
-- Gilly! Vite!

En torpédo
elle mène
-- trombe -- avenue de la Grande Armée Étoile Champs-Élysées Rond-Point Avenue
Montaigne
Stop

@

-- 166 --
Un grand bâtiment magnifique. Moitié
théâtre. Moité habitation privée
Demeure de l'illustre Comtesse Véra. Dont
tout le monde parle. (Souvent j'aurais
voulu prendre une place. La voir danser.
Je ne sais pas pourquoi, je sens que ça
déplairait. A Mme Grâce. Au Patron peut- être?)

Nous entrons
Domestiques arrogants ; bas de soie ;
d'abord veulent s'opposer...
Un signe
de Mme Grâce
Pourquoi aussitôt rangés?
respectueux?

Vestibule
Grand escalier
Galerie dallée
plusieurs Salles
petit escalier

@

-- 167 --
antichambre
corridor sourd de tapis persans
appartements
entrerons-nous?

en enfilade 3 pièces petites
précieuses
comme coffrets
1ère pièce -- brûle-parfums -- tant de
parfums! -- à donner d'abord le vertige.
2ème pièce -- fourrures -- coussins -- mon Maître
Comtesse Véra
3ème pièce -- noire -- au fond: écran
projection
(Kaleido ici ! dans la 2ème pièce.
Représentation pour Comtesse Véra -- elle seule.)
et

@

-- 168 --
L'ARGENT
passe!
... Si je le reconnais! je l'ai enregistré de
mes yeux!...
mais...
Nom de... !... ça tourne à l'envers!
Il faut qu'on ait donné l'impulsion à gauche
et non à droite comme c'est la règle!
SENS CONTRARIÉ
tenez!... 182e image, vient de passer
comme dans une glace déformante...
Patron disait toujours : « Revanche des
Sans-Monnaie pleins de mérite! »
Eh bien: La Pieuvre? Non!
une Pivoine
énorme
plus belle, plus fraîche
à s'engraisser
de toi -- fumier humain!
horrible séance à l'envers...
-- tout ça si vite! un vrai cyclone --
@

-- 169 --
Comtesse Véra s'écrie
-- « Ah! une scène! de jalousie!... qui a
« laissé... ? Folle! vous veniez chercher
« votre amant? vous ne verrez que mon
« esclave! »
Elle rit
Ce rire...
Et puis ce mot
« AMANT »
(Pourquoi des choses. Font-elles si mal?
Quand on n'y a jamais pensé? Pour des
êtres qu'on aime? Ces choses. Si drôles.
Pour d'autres?)

Patron?
méconnaissable
blanc tremblant

Colère de la Comtesse
Colère de Mme Grâce

Ah! que faire, moi? Que faire?

@

-- 170 --
Ces cris. Rage. Horrible.
Comment les empêcher?
d'une voix étranglée de sanglots... je les
supplie... tour à tour...
Ils ne m'entendront pas...

Ah! ces grands cris
ces grands éclats...
Un orage maintenant
-- au-dessus de la maison -- gronde
très près de nous

Arrêtez! arrêtez! pitié !...

fracas
éclairs
éblouissement
ces cris toujours
(Comtesse Véra plus belle encore que je
ne croyais. Comme on pense à des choses
dans un instant pareil !... des Illustrés...

@

-- 171 --
l'autre semaine... son portrait... ce corps...
ce visage... -- Visage de Mme Grâce ?
pourquoi jamais vu ? pourquoi ce voile ?
déplaisant à la fin! Je me surprends -- avec horreur -- à penser ça -- moi à
cet instant)

Violente Comtesse!
si belle
si si si belle...
et ces parfums...
malgré l'angoisse...
à en mourir...
qu'est-ce que j'ai?

Cris plus horribles. Orage. Plus fort. Plus
près encore
quoi?
Mme Grâce
lève son voile...
... de profil
ce

@

-- 172 --
Diamant
sur son front
Diamant fulgurant
trop fort
beaucoup trop fort
pour nos yeux...

Comtesse Véra toute révulsée
comme convulsée
elle crie
-- « Ma soeur ! »
-- « Oui moi Véra! moi l'Invisible -- « jadis vous le disiez par jeu -- mais vous
« ne rirez plus de ma longue patience! »

Eclair Conflagration Détonation Millions
de bombes Milliards de grenades incendiaires
Dans l'éruption et l'explosion de
quel Volcan?
Mme Grâce a saisi le Kaléidoscope
Elle le précipite
à terre

@

-- 173 --
Fluides magnétiques mêlés à des courants
à des torrents d'électricité
craquement catastrophal
Nuit
cent mille vitres en éclats
maisons s'écroulent
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cette grande catastrophe
ce n'est pas loin
on se rappelle

4 heures le quartier flambe. Jusqu'à la
Concorde
impossible de maîtriser ce
Feu
qui gagne et gagne...
. . . . . . . . . . . . . . . . il parut enfin s'abolir 1ui-même

@

-- 174 --
se volatiliser

(on incrimina le marchand de couleurs.
qui trafiquait d'explosifs -- illicitement -- mort sous les décombres.)

...Victimes
milliers de milles
carbonisées
asphyxiées
déchiquetées
-- enfants -- femmes -- hommes -- Héros
-- si jeunes -- qui donnèrent leur Vie pour les autres
... et ces ruines ...

Ho!

Mme Grâce
Vous?
Pourquoi cela?
Le fallait-il?

@

-- 175 --
« Tout est nécessaire » dites-vous aussi!
Sans doute?
Je ne peux pas comprendre
alors je vois comme je peux
C'est tout. C'est peu.
Je ne jugerai point.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Miraculeusement -- nous 4 -- tirés des
ruines
Mme Grâce -- indemne -- disparut
Comtesse Véra aussi
(Je fus bien étonné -- plus tard -- d'apprendre
par de vieux journaux qui me
tombèrent sous les yeux -- qu'elle avait
dansé à Monte-Carlo -- 8 jours après la
Catastrophe -- un grand ballet Impéria
-- au profit des sinistrés. -- Jamais elle ne
parut plus belle -- disent les journaux)

@

-- 176 --
Moi; seulement le bras gauche cassé. Et
cette brûlure à la tempe dont je conserve
la cicatrice. Guéri en 6 semaines.

Pauvre Patron. Dans quel état
Demi-paralysé. Incapable de lever les paupières
La vue revient seulement depuis un
mois. Et l'usage des jambes.
Je l'ai soigné. Aidé de loin par Mme
Grâce.
Pour nous faire vivre, repris mon premier
métier : les journaux.
Kaleido : détruit à tout jamais.
Fluides ne se laisseront pas capter une
deuxième fois. Surtout dans l'état où est
mon Maître.
Tous nos établissements ont périclité.
(avec Kaleido-propulseur.)
Capitaux: se sont retirés
nous : redevenus d'obscures gens.
Alors j'ai repris les journaux
Rédacteur-Photographe

@

-- 177 --
je réussis
maintenant, avec des amis, je pense à fonder
une feuille
programme :
Des Informations non des Appréciations
Des Faits et non des Phrases

... Pauvre Patron. Lui. Le Dominateur.
Ainsi...

Pour le distraire, ce matin, le trouvant
mieux; je lui parle de mes projets.
Il les approuve. S'y intéresse.
-- Nous ferons encore de grandes choses,
Gilly. J'ai des idées...

... La fatigue. Tout de suite.
Mais il dit encore
-- Nous ferons de grandes choses -- pourvu que la Comtesse Véra ne s'en mêle
pas...

@

-- 178 --
Si habitué, depuis toujours, à ce que mon
Maître lise en moi, cette fois, je rougis:
Voilà ce que je me disais. A cette seconde.
Et c'est un sujet que j'évite (-- je
n'ai pas à savoir -- je ne veux pas savoir
-- si oui ou non -- mon Maître -- pense --)

Pourtant il me vient une honte comme de
lui faire des cachotteries
-- Patron, ce matin, une lettre, de Mme
Grâce
-- Ah !... viendra-t-elle ?
-- Si vous le désirez

-- Voulez-vous que nous allions faire un
tour? premier jour de Printemps après ces
froids interminables. L'air bleu vous fera
du bien, Patron?
Il prend mon bras
je suis fier qu'un homme comme mon Maître
veuille bien s'appuyer sur moi.

@

-- 179 --
-- Tu es un chic garçon, Gilly...
sa voix tremble. Alors mon gosier se contracte.
Et, pour éviter un attendrissement
énervé, je me mets à lui raconter des blagues,
comme autrefois.
Il sourit enfin. Un peu.

Nous sommes à l'Etoile

si belles
sous l'oeil magnétique du Soleil
les choses de chaque jour
que mon Maître m'a appris à voir
passent...
bien encastrés dans le pavé de bois
des rails
tracent
leurs droites et leurs courbes
brillantes
qui par places forment
à leurs points d'intersection
des arcs géométriques

@

-- 180 --
purs et splendides

-- Quel beau paysage cérébral, dit mon
Maître. Viens Gilly, rentrons. Je voudrais
travailler.

alors il a repris mon bras
et nous sommes revenus
ensemble.




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TABLE -

Frontispice.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 7
CHAPITRE I... .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 11
CHAPITRE II.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 25
CHAPITRE III. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 37
CHAPITRE IV.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 53
CHAPITRE V... .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 75
CHAPITRE VI.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 89
CHAPITRE VII. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 95
CHAPITRE VIII... .. .. .. .. .. .. .. .. .. 133
CHAPITRE IX.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 149
CHAPITRE X... .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 155
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