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Réfer. : 1302 .
Auteur : Lebesgue, Philéas.
Titre : L'Au=delà des Grammaires.
S/titre : .
Editeur : Sansot et Cie E. Paris.
Date éd. : 1904 .
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Avant-Propos
Au commencement était le Verbe.
Il émane des choses et de nous-mêmes un
rayonnement invisible, des vibrations, des ondes
indéfiniment propagées selon la diversité de
rythmes nombreux ; il existe en nous, autour de
nous, comme le flux et reflux d'une mer où nous
serions baignés jusqu'aux profondeurs de nos
fibres charnelles, des pulsations mystérieusement
accordées entre elles et d'une telle importance
pour chacun de nous, à cause de leur étroite
parenté avec le principe même de la vie, que les
hommes reconnurent de tout temps un don céleste
à quiconque se révélait capable de fixer pour les
autres, fût-ce par hasard ou fugitivement, ces
rapports étranges. Toute notre existence idéique
semble ainsi sortir de nous-mêmes, pour constituer
autour de notre être une sorte d'atmosphère
de lumière obscure et se projeter à certaines
heures, au souffle de nos volontés, loin par delà
la brutalité des vulgaires contacts, dont la pression
sur elle ne cesse, toutefois, un seul instant
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2 AVANT-PROPOS
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d'agir. On a comparé l'âme humaine à un
miroir, à la boîte sonore d'un instrument de
musique, à ces harpes primitives dont les cordes
se laissent doucement émouvoir par le vent qui
passe, et voici que la nouvelle science vient, en
effet, de découvrir de quels reflets cachés ou concordants
s'animent, sous certains chocs, certains
êtres, certains corps ou certaines ténèbres.
Sonores, lumineuses, magnétiques, ou radio-
actives selon l'expression récente qu'il a fallu
créer, mille ondulations s'entrelacent et se remplacent,
se correspondent et se répondent, et le
monde est comme un piano dont elles seraient les
cordes et dont nous serions les touches..... sous
quels doigts?
Le très pur artiste que fut John Keats, cherchant
à deviner de quels éléments se constituent
le songe et la jouissance du Poète, effleure
quelque part au chant 1er de son adorable
Endymion (1)
l'expression de cette espèce d'au-
(1) Where in lies happiness? In that which becks
Our ready minds to fellowship divine,
A fellowship with essence ; till we shine
Full alchemised, and free of space. Behold
The clear religion of heaven ! Fold
A rose-leaf round thy finger's taperness,
And soothe thy lips : hist ! when the airy stress
0f music's kiss impregnates the free winds,
And with a sympathetic touch unbinds,
AEolian magic from their lucid wombs
Then old sougs waken from enclouded tombs,
Old ditties sigh above their father's grave,
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AVANT-PROPOS 3
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delà sensoriel, dont la fonction mystérieuse nous
préoccupe en ce début.
Inconsciemment nos paroles, à chaque instant,
transposent sous la forme sonore quelques-unes
de ces vibrations émanées des choses ou des
Ghosts of melodious prophesyings rave
Round every spot where trod Apollo's foot ;
Bronze clarions awake, and faintly bruit,
Where long ago a giant battle was ;
And from the turf, a lullaby doth pass
In every place where infant Orpheus slept.
Feel we these things ! -- That moment have we stept
Into a sort of oneness, and our state
Is like a floating spirit's. But there are
Richer entanglements, enthralments far
More self-destroying, leading by degrees,
To the chief intensity : the crown of these
Is made of love and friendship, and sits high
Upon the forehead of humanity.
All its more ponderous and bulky worth
Is friendship, whence there ever issues forth
A steady splendour ; but at the tip-top,
There hangs by unseen film, an orbed drop
Of light, and that is love : its influence
Thrown in our eyes genders a novel sense,
And which we start and fret ; till in the end
Melting into its radiance, we blend,
Mingle, and so become a part of it,
Nor with aught else can our souls interknit
So wingedly : when we combine therewith
Life's self is nourish'd by its proper pith
And we are nurtured like pelican brood,
Ay, so delicious is the unsating food
That men.......
Have been content to let occasion die
Whilst they did sleep in love's Elysium
En quoi repose le bonheur ? En ce qui fait signe -- à nos âmes
empressées vers une communion divine, -- une communion avec
l'essence, jusqu'à ce que nous resplendissions -- transmués à fond et
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4 AVANT-PROPOS
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intelligences secrètes de la Nature et qui, au
hasard, sollicitent, pour s'en nourrir, notre vertu
sensitive.
L'Art, diversement, imagina ou perfectionna
d'autres modes de transposition tous dérivés de
la parole ou du geste. Et nous voici revenus vers
la méditation de Faust, cherchant à pénétrer le
sens de l'Evangile de St-Jean: « Il est écrit : « Au
délivrés de l'espace. Voilà -- la claire religion du ciel. -- Enroule une
feuille de rose autour de tes doigts effilés -- pour en caresser tes lèvres,
et chut ! quand la force de l'air -- d'un baiser musical imprègne les
libres vents -- et fait sympathiquement jaillir -- une éolienne magie
du sein de leurs poitrines transparentes. -- Alors de vieux chants
s'élèvent du fond des sépulcres ténébreux ; de vieilles ballades soupirent
au dessus des paternels tombeaux; -- des fantômes aux mélodieuses
prophéties divaguent -- aux endroits que vint fouler le pied
d'Apollon; -- des clairons de bronze s'éveillent et faiblement résonnent
-- là où fut jadis quelque bataille géante. -- Et d'entre les brins
d'herbe une berceuse monte, -- aux lieux où s'endormit Orphée
enfant. -- Oh ! la douceur de telles sensations ! On en arrive -- à
une sorte de plénitude solitaire, et notre condition -- est comme le
flottement d'un esprit. -- Mais il y a -- de plus magnifiques instants
de trouble, des asservissements bien plus destructifs de soi et qui par
degrés -- nous conduisent à l'intensité suprême ; leur couronne -- est
faite d'amour et de tendresse et sied haut -- sur le front de l'humanité.
Tout le poids énorme de sa valeur n'est fait que de tendresse,
d'où jaillit à jamais -- une splendeur constante mais, au sommet,
-- se trouve suspendue par un invisible fil de la Vierge une goutte
arrondie -- de lumière et cela est amour; son influence, -- en pénétrant
dans nos yeux, engendre un sens nouveau, -- dont nous tressaillons
et qui nous tourmente, tant qu'à la fin, -- dissous dans son
rayonnement, nous nous y mêlons -- et fondons pour en devenir part
intégrante. -- Il n'est pas pour nos âmes de lien plus subtil ; il nous
suffit d'y communier -- pour que le principe de la vie s'entretienne
de sa Propre essence, -- et nous sommes nourris comme la couvée du
pélican. -- Oh ! si délicieuse est la pâture dont on ne se rassasie pas -
que des hommes ont été heureux de laisser mourir l'occasion, pendant
qu'ils étaient endormis dans l'Elysée de l'amour.
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AVANT-PROPOS 5
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commencement était le Verbe ». Ici je m'arrête
déjà. Qui me soutiendra plus loin ? Il m'est
impossible de rendre suffisamment ce mot : le
Verbe.
Il faut que je le traduise autrement, si
l'esprit daigne m'éclairer. Il est écrit : « Au
commencement était l'Esprit !
» Réfléchissons
bien sur cette première ligne et que la plume ne
se hâte pas trop. Est-ce bien l'Esprit qui crée et
conserve tout ? Il devrait y avoir : « Au commencement
était la Force !
« Cependant, tout en écrivant,
quelque chose me dit que je ne dois pas
m'arrêter à ce sens. L'esprit m'éclaire enfin !
L'inspiration descend sur moi et j'écris, consolé :
« Au commencement était l'Action.
» (1)
Reprenons, pour conclure, le texte même de
l'Evangile, à la fois obscur et précis comme un
axiome scientifique, élargi par la conception d'un
(1) Geschrieben steht : « Im Anfang war das Wort ! »
Hier stock'ich schon ! Wer hilft mir weiter fort
Ich kann das Wort so hoch unmoeglich schaetzen,
Ich muss es anders übersetzen,
Wenn ich vom Geiste recht erleuchtet bin.
Geschrieben steht « Im Anfang war der Sinn » .
Bedenke wohl die erste Zeite,
Dass deine Feder sich nicht übereile !
Ist es der Sinn, der Alles wirkt und schafft ?
Es sollte stehn : « Im Aufang war die Kraft ! »
Doch, auch in dem ich dieses niederschreibe,
Schon wornt mich was, dass ich dabey nicht bleibe.
Mir hilft der Geist ! Auf einmal seh ! ich `Rath
Und schreibe getrost « Im Anfang war die That ! »
La traduction de ces vers, citée au cours du texte ci-dessus, est de
Gérard de Nerval.
Goethe, (FAUST, 1re Partie).
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6 AVANT-PROPOS
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Voyant : « Et le Verbe était dès le commencement
en Dieu. (Il convient de jeter hors du
dogme ce terme abstrait, pour lui rendre une
figure plus concrète et moins problématique) ;
toutes choses ont été faites par Lui et rien de ce
qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était
la Vie et la Vie était la Lumière des hommes, et
la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres
ne l'ont pas comprise. »
Ce Verbe, incontestablement, n'est pas autre
chose que la matière mystérieuse des vibrations
universelles, le principe vivant de toute création
humaine ou cosmique, et dont les transmutations
sont infinies. C'est bien ainsi, d'ailleurs, je pense,
que l'entendent les occultistes, et que l'entendirent
de tout temps les philosophes habiles à s'imprégner
de la poésie des choses.
Par la Musique, nous éprouvons que telles ou
telles sonorités, tels ou tels accords, cadences ou
groupements de notes, émeuvent en nous tels ou
tels sentiments de joie ou de peine, de tendresse,
d'enthousiasme, de mélancolie ou d'apaisement;
par la lumière et les couleurs, par le jeu des lignes,
des contours et des formes, embrassant des contrastes
de clartés nuancées, le même phénomène
nous est sensible; mais nous n'avons pas su jusqu'alors
dresser le tableau des valeurs capables de
s'équivaloir ou de se correspondre d'un plan et
d'un monde à l'autre, de celui des sons et des
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AVANT-PROPOS 7
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couleurs à celui de notre âme.
*
* *
Le mécanisme de la télégraphie sans fil, les
miracles du radium invitent les savants d'aujourd'hui
à creuser d'analogues problèmes ; car,
en vérité, ne sommes nous pas un peu comme ce
bateau, dont la théorie, du moins, est déjà trouvée,
le Télautomate,
et qui doit fonctionner sans
équipage, sous l'action à distance de quelque clavier
électrique établi à terre ?
Au reste, toute loi physique, développée, dans
le sens d'une certaine progression encore inconnue,
pourrait bien devenir une loi physiologique,
capable de s'adapter, en s'« infinisant, » pour
ainsi dire, aux phénomènes de la pensée, toutes
transformations de force ou de mouvement devant
être dirigées par un principe unique. Prenons
pour exemple le théorème des Solénoïdes
d'Ampère, par qui sont expliquées et réglées les
diverses actions électriques et magnétiques en
travail sur notre planète : Les (pôles) semblables
se repoussent; les (pôles) contraires s'attirent. De
cette loi encore incomplètement approfondie, à
cause du trop petit nombre de faits scientifiquement
observés, on pourrait tirer, sans doute,
quelques inductions pour l'établissement d'analogies
fort intéressantes. En mathématiques,
elle apparaît présente dans la théorie des proportions,
dont les propriétés sont connues, et il est
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8 AVANT-PROPOS
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facile de la vérifier matériellement dans le tracé
d'un cercle à la main.
Si l'on commence au sommet, en se dirigeant
à droite, pour descendre vers le bas du tableau,
l'on doit remonter ensuite à gauche, pour revenir
vers le point initial où l'on s'arrête. Les deux
concavités se correspondent.
Ce cercle représente un courant de force, le trajet
d'un mouvement simple quelconque. Il est
clair que les parties du même trajet prises isolément
à droite et à gauche se contredisent et sont,
par le redressement hypothétique des arcs, parallèlement,
en directions opposées ; tandis que le
point final et le point initial sont portés à se joindre,
puisque l'impulsion directrice les fait suivre
l'un par l'autre. L'intervention du même principe
ne fut-elle pas entrevue déjà par tous les grands
penseurs dans le domaine psycho-physiologique,
et n'est-elle pas évidente à travers les luttes obscures
des sentiments instinctifs?
A prendre pour point de départ la Mécanique,
dont les actions simples peuvent servir de base
à toutes déductions ultérieures, nous trouvons
que deux corps animés d'une force égale et choqués
l'un contre l'autre se repoussent également,
s'ils sont semblables, c'est-à-dire s'ils sont de
même poids ; mais, si l'un des deux est plus léger,
il revient davantage sur lui même que son concurrent :
d'autre part, le plus lourd ne peut transmettre
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AVANT-PROPOS 9
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immédiatement au plus petit toute la force
dont il est doué.
Il ne s'agit toujours là que de l' aspect dynamique ;
mais il n'est pas possible d'oublier que les corps
représentent chacun virtuellement une certaine
somme de force polarisée, en mode statique,
et la force d'inertie est-elle autre chose que la résultante
de toute les vibrations ou révolutions
moléculaires ? Pour qu'une puissance quelconque
appliquée à cette résistance ait un effet utile, il
faut qu'elle la surpasse, sinon elle se transforme
en chaleur immédiatement absorbée par les atomes.
Ce n'est donc que lorsque deux sommes de
mouvement mises en présence sont inégales qu'il
peut y avoir dynamisme.
La force le transmet instantanément entre les
corps semblables et successivement entre les corps
différents. En effet, entre les corps semblables, le
Mouvement n'a pas à changer de nature ; entre
les corps différents, au contraire, pour que se
produise l'action voulue par l'impulsion, il est
nécessaire qu'un rapport s'établisse du fait de la
combinaison des termes opposés. Ce rapport
constitue à lui seul un nouveau mode de mouvement,
d'une figure géométrique particulière,
comme dans le cas des cristallisations chimiques
après combinaison. Ce rapport, considéré d'accord
avec ses deux principes contraires de puissance
directrice intelligente, (car, humainement,
1.
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10 AVANT-PROPOS
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il y a toujours une conscience à la base de toute
action) et de résistance passive, devient un être
véritable. Une idée aussi est un être, mis au
monde par la sensation, et qui croîtra au détriment
de la sensibilité dont elle s'empare. D'eux-
mêmes et en principe, mouvements simples, idées
primordiales, êtres initiaux existent de toute
éternité, comme les nombres qui les symbolisent.
Ce qui change et se transforme, ce sont les
actions réciproques, lesquelles, du fait même de
l'attraction des contraires, sont en perpétuel devenir
et créent, c'est-à-dire assemblent incessamment.
Le Monde oscille perpétuellement, en quête
d'équilibre.
Et dans l'Univers, dont le principe est un, il
n'existe sans doute que du Mouvement. Il n'est
pas possible, au reste, que la grande Enigme se
puisse résoudre soit dans le plan de la Matière,
soit dans celui de la Force ou de l'Idée exclusivement.
Egalement fausses sont les deux prétentions.
Il ne s'agit plus aujourd'hui de choisir
entre le subjectif et l'objectif ; il s'agit de partir
à la fois de la Nature et de nous mêmes, mais de
nous-mêmes d'abord ; car si nous nous connaissions
nous mêmes, nous connaîtrions ce qui nous
entoure et, si nous savions d'où nous venons,
nous saurions où nous allons. Si nous étions parvenus,
en effet, à pénétrer le secret de notre organisation
à la fois corporelle et intellectuelle, si
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AVANT-PROPOS 11
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nous pouvions établir les lois génériques de notre
existence, si nous avions analysé suffisamment
les ténèbres de notre être pour savoir d'où nous
provenons et ce que nous devenons, je prétends
que nous connaîtrions de même la raison de ce
qui nous entoure et les lois certaines de l'Univers,
puisque le même principe agit en nous qui agit
en dehors de nous. Nous n'existerions pas sans
cela.
Fictivement, chacun de nous se trouve être pour
soi-même le centre générateur de ce cercle
immense qui s'appelle le Monde, et dont les choses
créées passagèrement sont les multiples
rayons.
Aux heures de songe et de méditation notre
organisme est disposé à la façon d'un poste de
télégraphie sans fil installé, pour recevoir les
dépêches venues de l'Impondérable et, certes, l'on
peut dire que c'est là un des phénomènes les plus
troublants qui soient. Ainsi le Poète, le Philosophe,
le Musicien, le Sculpteur, le Peintre sont
appelés à donner dans leurs productions une réalité
presque tangible aux idées, aux formes impersonnelles
qui flottent à leur entour et auxquelles
il faut bien accorder d'être des entités de mouvement,
du fait même des actions ultérieures exercées
par elles sur les foules attentives. Et si les
Grecs ont divinisé Apollon, dieu de beauté, de
grâce, de gloire et de poésie, c'est que le Verbe
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12 AVANT-PROPOS
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n'est fait que de parcelles de lumière, jaillies du
Soleil souverain et qui trouvent dans l'âme leur
indice de réfraction.
*
* *
Les idées sont fatales, comme la sensation dont
elles dérivent, puisque toute idée en perception
n'est que le rapport du choc subi à la qualité
réceptrice de l'individu ; de même que la Pensée
est le rapport de l'Idée à la Conscience, ce qui ne
l'empêche pas d'être en même temps, selon la
parole d'Emmanuel Vauchez, « de la matière en
mouvement dirigée par l'Intelligence » ; de même
encore la Volonté est le rapport de la Conscience
à l'Effort. Fatalement perçues, les idées sont
fatalement impulsives ; ce sont des parasites de
notre âme, puisqu'elles viennent du dehors pour
entraîner tout l'être dans leur sens, lorsqu'elles
sont assez puissantes pour lui enlever, soit d'un
seul coup, soit par chocs répétés, toute la force
de résistance dont il dispose ; mais, chose étrange
et bien faite pour nous rassurer, c'est que cette
même force de résistance, notre volonté, peut
l'augmenter progressivement et s'incorporer
toute la puissance des unités de mouvement
mises en rapport avec notre sensibilité et que
nous devons subjuguer.
Là sied le problème de l'éthique incontestablement
appuyé lui-même sur une base esthétique ;
car tout est nombre et rapport de nombres, et, si
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AVANT-PROPOS 13
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toute chose est mouvement, l'Univers n'est qu'un
chant. A nous de choisir le mode musical, la
gamme particulière selon laquelle devra se
rythmer notre existence morale, sans fausses
notes. Ainsi reparaît, explicatif, le sens profond
et transcendant que les Gnostiques attribuèrent
au Verbe, principe exclusif de la Vie, de la
Lumière et du Monde.
Et surgissent encore les différentes interrogations
du Problème
Que suis-je et qui suis-je ?
Ne suis-je pas Celui qui cherche son ombre
autour de soi ?
Ne suis je pas le Captif des songes lumineux
que j'évoque et qui m'entraînent dans la nuit, à
leur suite ?
Ah ! qu'est-ce donc que la Vie et qui me dira
où sont les bornes de mon existence ?
Qui me dira si la forme où je me promène est
la seule que je possède ?
Qui me dira -- la manière d'être de mon corps
étant constituée par le rapport de l'élément vital
à la Matière organisée -- qui me dira si une
autre manière d'être plus élevée, mais invisible et
impondérable selon d'autres contours, ne doit
pas naître du rapport de la Vie à la Conscience ?
Qui me dira si le mode selon lequel j'aperçois ce
qui m'est extérieur n'est pas une autre forme de
moi?
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14 AVANT-PROPOS
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Qui me dira comme je vis et pourquoi je suis?
Qui me dira en quel point de l'Espace et du
Temps je me trouve en cet instant, et qui me dira
enfin où je m'en vais, puisque rien ne se peut
perdre ni foncièrement détruire?
Tout cela sans doute est en moi, puisque l'intime
et indestructible sentiment de mon identité,
(même en rêve), constitue pour moi le seul absolu
vérifiable, le seul avec ses deux termes opposés de
tout
et de néant.
Oh ! remonter jusqu'à la cause
unique, le Pourquoi du Comment ! Quoiqu'il
soit un peu défendu d'en parler jusqu'à nouvel
ordre, comment n'en pas garder le frisson sur les
lèvres ?
Or, on pourrait tout nier, si la négation n'entraînait
elle même l'affirmation. On peut tout
d'abord révoquer en doute le témoignage sincère
de nos sens et ôter par là même toute base logique
à la philosophie d'observation. Cependant,
une chose immuable demeurera quand même, le
sentiment de notre propre existence individuelle
à nous, laquelle pourrait bien être en même temps
toute l'Existence, puisque notre entité personnelle
n'est justement que le point d'intersection
ou de consubstantiation des millions de courants
qui constituent les autres : --
l'Univers. On peut
du reste exister sans le savoir les minéraux, les
plantes. Mais cette existence, fût-elle l'existence
totale,
n'a pas la conscience totale,
puisque nous
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AVANT-PROPOS 15
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cherchons.
Cette conscience, qui est nôtre pour
chacun de nous et qui constitue notre identité,
nous pouvons, puisqu'elle est une force, l'augmenter
sans cesse par l'effort, par la connaissance,
par l'investigation scientifique, c'est-à-
dire en nous assimilant les entités éparses, les
idées flottantes qui naîtront dans notre atmosphère
vitale en la fécondant.
L' homme lui-même n'est peut-être qu'une
idée incarnée et développée, un tourbillon de
mouvement comme tout le reste, et qui doit soutenir
la lutte avec tout le reste.
*
* *
Mais de combien de pièges ne sommes-nous
pas les victimes ? Du songe au fait brut la frontière
est si indécise ! Cela tient sans doute à ce
que rien n'est plus variable que la Durée, ce
mystérieux élément où plongent les racines essentielles
de la Vie et dont la notion en nous se
modifie sans cesse avec nous-mêmes.
Un rapport inexpliqué persiste, imperceptiblement
flottant, entre le Temps
qui meut tout et les
trois fonctions de l'Espace,
suivant lesquelles
pour nous se représentent en apparence les
choses. Mais c'est par la vibration intime, profonde,
plus ou moins prolongée, que nous prenons
contact avec le Monde. Actifs ou passifs,
nous n'avons conscience que de cette étincelle.
Ainsi doit il suffire que, de part ou d'autre, soit
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16 AVANT-PROPOS
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augmentée ou diminuée la tension des forces vives
et cosmiques de l'Heure, pour que changent en
même temps pour nous tous les aspects de l'Etre.
C'est de cette impossibilité presque absolue de
vérifier l'authenticité essentielle d'un fait que
naissent toute l'incertitude et aussi sans doute tout
le charme de la Vie.
Peut être un jour, si quelques uns n'y sont parvenus
dès maintenant, trouvera-t-on le moyen de
mouvoir consciemment, suivant une échelle
d'avance établie et d'après un calcul certain, les
dimensions de la Durée, ainsi que déjà, géométriquement,
nous savons manier celles de l'Etendue.
Qui dira même si l'Etendue dans ses trois
plans n'est pas engendrée par la Durée, et si elle
ne se cristallise pas de la polarisation des divers
courants opposables de celle-ci. Certaines lueurs,
certaines sonorités, certains prestiges, en raréfiant
ou accélérant certaines vibrations autour de
notre sensibilité, ne disposent-ils pas au
mirage ? N'évoquent-ils pas ce que nous appelons
le Mystère ? Un équilibre fatal, comme entre
deux vases qui communiquent, s'établit, à chaque
minute, entre les choses et nous ; c'est pourquoi
nos sensations, qui sont en nous la représentation
du Monde, ne sont pour nous que ce qu'elles
durent, en proportion de leur intensité. L'homme
cependant, sans doute, est l'image du Grand-
Etre, car, pour qu'il pût naître seulement, il
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AVANT-PROPOS 17
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lui a fallu à la fois le consentement et l'impulsion
de l'Univers entier.
Nonobstant, nous aurions pu ne pas être et
nous pouvons à chaque instant cesser d'être,
quoique rien ne vienne indiquer de limite à l'expansion
possible de notre existence à travers la
totalité de l'Etre.
Deux notions apparaissent, le Tout, le Néant,
contradictoires quoique solubles dans l'évidente
Unité,
dont nous sommes déjà le symbole vivant.
Ce rapport entre le Tout et le Néant, terme essentiel
qui est l'un et l'autre,
quoique n'étant ni
l'un ni l'autre,
pourrait se dénommer Dieu,
si
nos querelles cléricales n'avaient fini par faire de
cette expression un vocable vide, et prêtant par
surcroît à toutes les contradictions.
De même que notre volonté exécute des actes
par l'intermédiaire de la force vitale accumulée
en nos centres nerveux ; de même, en toutes choses,
se manifeste cette primordiale trinité : La
Cause,
l'Effort,
l'Effet,
le second terme étant
toujours le rapport du premier au troisième.
En l'Unité, ou en Dieu, comme ou voudra, se
retrouvent, pour s'identifier, la même trinité
fondamentale. L'Effort,
c'est l'essence de l'Univers,
c'est la Création,
c'est le Verbe
encore et
déjà. Il est constitué à la fois par le Temps
et
par l'Espace,
qui sont les espèces uniques sous
lesquelles nous apparaît l'Univers,
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18 AVANT-PROPOS
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Le rapport commun de l'Espace et du Temps,
c'est le Mouvement
ou essence de l'Etre. En lui
viennent se résoudre toutes les apparences et toutes
les formes. Irréductible en soi, il est capable
de varier mathématiquement à l'infini dans son
action multiple et toujours relative au Temps et
à l'Espace. Il est tout à la fois Matière et Force ;
car la Matière n'est vraisemblablement que l'une
de ses manières d'être, partielle et particulière.
Ainsi, quant aux transformations moléculaires
des corps minéraux, il semble que tout revienne
à répéter l'axiome « Quand on diminue
la force de résistance d'un côté, on augmente la
vitesse de l'autre. »
Un corps se solidifie-t-il ? Dans la grande
majorité des cas, le volume se fait plus petit,
tandis que les révolutions atomiques se font plus
lentes; c'est que le temps vibratoire
ou de révolution
moléculaire augmente, pendant que l'espace
occupé
par le corps entier diminue. Aussi
bien, dans l'évolution des mondes, peut être y a-
t-il corrélation entre le refroidissement des astres
et l'ascension des forces intellectuelles à leur surface.
Mais l'échelle infinie du Nombre, à partir
de l'Unité, enferme toutes les possibilités.
Ἀεὶ ο Θέος γεωμετρει̑ a dit Pythagore. De l'absorption
constante et réciproque des mouvements
inéquivalents, résultent les divers modes de mouvements
générés par une suite d'expansions
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AVANT-PROPOS 19
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et de raréfactions contiguës. Par là même, les
diverses modalités fluidiques (électricité, chaleur,
lumière, rayons N) seraient engendrées par le
degré plus ou moins grand de réfrangibilité
de l'énergie initiale, relativement aux molécules
qu'elle traverse, et qui constituent dés groupements
opaques ou transparents, bons ou mauvais
conducteurs.
Toutes les projections fluidiques paraissant se
mouvoir selon un parcours spiraliforme, une
unité d'énergie prise à part pourra toujours être
figurée par un cercle, en même temps que par un
rapport numérique ; car les nombres, il faut le
redire, sont les symboles des formes naturelles et
des courants fluidiques, hiérarchisés en trois sortes
de forces : 1° les forces mécaniques
n'agissant
que de puissance à résistance ; 2° les forces
physico-chimiques
agissant par courants moléculaires
; 3° les forces organiques
qui s'entretiennent
elles-mêmes et sont en quelque sorte
indivisibles. Au reste, en thèse primordiale, le
Mouvement universel se pourrait déjà scinder en
trois modalités : Spirituel
ou essentiel ; fluidique
ou intermédiaire ; matériel
ou moléculaire.
Tout nombre, partant toute unité de Mouvement
ou d'énergie, se trouve de même divisible
en une infinité de parties constituantes ou sous-
unités, figurables elles-mêmes, géométriquement,
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20 AVANT-PROPOS
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par autant de petits cercles perpendiculaires au
plan du premier cercle symbolique. Contemplez
notre système planétaire et son organisation,
selon des rapports presque musicaux (Loi de
Bode), ce qui a fait dire à Pythagore qu'il entendait
la chanson des sphères.
Tout mouvement est donc un rythme, toute
création dans la Nature une phrase musicale.
Et verbum caro factum est.
Une fois déchiré le Voile, il faut bien reconnaître,
en dehors de tout mysticisme préconçu,
l'unité substantielle des systèmes, des philosophies,
des religions, dont les dieux, pures idéalisations
humaines, sont des forces partout identiques,
revêtues par l'homme de formes différentes.
La religion est une,
comme la science est une,
comme le Verbe est un,
comme les choses sont
unes à travers la diversité des vocabulaires et des
syntaxes, à travers les contradictions multiples
des doctrines, et le merveilleux n'existe pas plus
que la fortuité, ou ils sont de tous les instants.
D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne nous importent
que pour les discuter et les conquérir.
Il n'y a pas deux vérités, ou il y en a des milliers,
des millions ; ce qui revient au même. Tout
le monde a raison et tout le monde a tort, partiellement,
mais il n'y a pas de moyenne à prendre
; car ce sont toujours les plus forts, qualitativement,
qui s'imposeront au reste.
@
AVANT-PROPOS 21
-----------------------------------------------
Au fond, il n'est pas de conception humaine
qui ne soit vraie ou possible, du fait même d'être
conçue: car si la chose ne pouvait être selon quelque
conjoncture, comment arriverait-elle seulement
à s'exprimer ?
C'est parce que nous extériorisons sur les choses
une vitalité perceptive de qualité différente,
que nos jugements d'un même objet sont différents
; car chacun a son identité particulière.
Chaque âme, poursuivant un but à soi, a
son génie à soi, qui fait qu'elle ne ressemble à
aucune autre, son awen,
comme disaient les vieux
Druides, ces étranges penseurs méconnus, dont
les pressentiments sont allés souventefois très
loin vers la Vérité définitive.
Les premiers, ils ont à la fois donné pour base
à leurs doctrines l'énergique sentiment de la personnalité
humaine et la Solidarité dans l'Universel.
Rien n'est vain dans la Nature, puisque
rien ne se perd, et nos moindres volitions, nos
moindres désirs sont autant d'êtres que nous
créons, aussitôt exprimés, et qui s'en vont vivre
aux dépens de l'ambiance vitale, par chocs successifs.
Mais, si rythmée avec amour, selon la mesure
éloquente des progressions génératrices incluses
au mystère des choses créées, l'Idée, en s'incarnant
sous les espèces sensibles, s'enveloppe de
Beauté vivante, combien plus dominateurs seront
@
22 AVANT-PROPOS
-----------------------------------------------
ses moindres gestes aux yeux des hommes agenouillés
!
C'est pourquoi l'Art est fait à la fois d'intuition
et d'observation.
Mais, pour le redire une fois de plus en d'autres
termes, selon que se projette sur les choses,
pour les susciter à l'esprit, la sensibilité propre
à chaque individu, ainsi apparaissent différentes,
quoique identiques, les semblances extérieures,
et les multiples relativités provenues d'un même
absolu fondamental : telles, les lignes divergentes
ou rayons, issus d'un point unique.
Inversement, dès l'origine, se formèrent les
tempéraments, les manières d'être, les caractères
de personne ou de race, d'une primitive impression
des choses elles-mêmes sur la vie ou la conscience
apte à les percevoir. Car la Nature, suivant
les climats, suivant la lumière dont elle se
pénètre et les bruits dont elle s'entoure ; change
d'aspect et de forme, d'altitudes et de lignes, de
geste et de rythme.
Et comme le Rêve, c'est à-dire l'envol de
l'Imagination communiant avec le Mystère, n'est
en quelque sorte qu'une réalité densifiée ou
raréfiée, comme on voudra, selon une certaine
progression encore, que l'on pourrait dire
géométrique, (puisqu'elle tend à faire évoluer,
selon un angle fatal qui les ferait converger à
l'Absolu Principe, les multiples impressions sensationnelles
@
AVANT-PROPOS 23
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recueillies et groupées par analogies
successives), il s'ensuit que la vision de
l'artiste, n'ayant à sa disposition que les
ambiances immédiates en action directe sur les
sens, n'est pour ainsi dire que la condensation
des choses familières, sous leur habituel aspect.
Aussi bien, la quantité de motifs généraux
dont peuvent disposer les exagérations en apparence
illogiques de la Pensée humaine est-elle
infiniment plus restreinte que celle des traits
réels et particuliers, dont la mémoire peut,
chaque jour, fixer les images.
De cette remarquable relation entre l'homme et
le milieu qu'il habite sont nées les conceptions
particulières à chaque peuple, et les formes
artistiques différentes affectionnées par eux,
qu'il s'agisse d'architecture ou de musique, de
poésie ou de peinture, de danse, de sculpture; de
religion ou de système politique. De même, suivant
les saisons ou les journées, nous sommes
disposés à ouvrir les portes de notre entendement
à certaines idées flottantes plutôt qu'à
d'autres.
O réminiscences et pressentiments, ô mystérieuse
attirance des choses qui plaisent et dont
on distingue parfois, sans le secours des yeux,
la fascinatrice présence !
Tout le charme subtil de ce que nous aimons
aurait-il sa raison d'être en nous et ne ferions-
@
24 AVANT-PROPOS
-----------------------------------------------
nous que nous retrouver nous mêmes dans les
formes ou dans les rythmes admirés ? Et comme
tout finit en mélancolie, en regret étrange, en
dépit singulier de ne pouvoir étreindre ni fixer
l'Insaisissable !
*
* *
Cependant le Verbe de lumière aspire à s'incarner
dans le sein de la Vierge élue, c'est-à-dire à
s'emparer de l'âme attentive et discrète qu'ont
séduite les Voix profondes. Il émane doucement,
irrésistiblement du Mystère en vibrations
éthérées, en visions magnifiques, en ondulations
infinies et miraculeuses. Le génie seul peut
savoir d'avance de quel geste l'accueillir et,
d'ailleurs, l'Esprit-Saint ne sollicite vraiment
que les âmes aptes à devenir féminines à son
contact et dignes d'être fécondées de son souffle.
Bien longtemps, toutefois, avant que la grande
religion d'Occident eût imaginé de faire un
dogme obscur de ce phénomène transcendant et
extra humain, l'art d'arranger les paroles pour
un but précis à produire n'avait pu naître que de
constater les effets sur la sensibilité de certaines
correspondances en quelque sorte psychopathiques.
Et l'on avait découvert que de rythmes
spéciaux réglant l'amplitude de certaines vibrations,
le mystère de ces correspondances requérait
en nous son empire. De longue date également,
la vertu secrète des paroles rythmées avait
@
AVANT-PROPOS 25
-----------------------------------------------
été consacré par les cultes les plus antiques.
Les incantations ne sont guère ignorées des
peuples les plus Sauvages, et il fut des civilisations
lointaines où chaque mouvement de l'âme
avait son hiéroglyphe musical, poétique ou chorégraphique,
voire architectural.
Nous ne sommes pas parvenus si loin ; aussi
bien, ne saurait-il être question au cours de ces
pages d'autre chose que d'élucider un peu certains
points du problème toujours nouveau, toujours
pendant de l'Expression humaine, verbale
s'entend : catégorie restreinte au regard du sens
intégral restitué plus haut au Verbe sacré, mais
bien suffisante à accaparer longtemps une somme
attentive d'efforts consciencieux. Rien ne sera
résolu définitivement sans doute ; mais il est
plus précieux peut être, à cette époque, de faire
songer et chercher que d'apporter ou susciter
des convictions arrêtées et inébranlables.
@
@
Les Sons, les Mots,
les Idées
L'origine du langage articulé demeure,
comme tout ce qui touche à l'organisation du
Verbe humain, un problème difficilement soluble.
De très grands esprits y ont échoué, et
l'époque n'est pas très lointaine encore où l'on
se figurait volontiers que les langues étaient
oeuvre purement artificielle, d'une architecture
dont l'honneur et le mérite revenaient aux
ouvriers les plus adroits de l'humanité. Aussi
les grammairiens étaient-ils révérés comme des
prophètes.
Il a bien fallu finir par s'apercevoir que, là
comme ailleurs, l'homme avait été dupe de la
trop bonne opinion qu'il a généralement de lui-
même. La science expérimentale entra dès lors
triomphalement dans le champ de la linguistique,
@
28 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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et l'on sait quelle ample moisson de
découvertes elle y fit, jusqu'à prétendre en tirer
parfois quelques déductions hasardeuses, quant
à l'anthropologie et au conflit des races.
D'aucuns, venus plus tard, la confrontèrent,
non parfois sans bonheur, avec la psychologie.
La physiologie elle-même intervint bientôt
comme point de repère, et il faut bien avouer
que la phonétique en dépend un peu, puisque
l'émission des sons humains est absolument
corrélative de la conformation des organes
vocaux.
Mais la question des origines persiste. On a
voulu, -- Taine le fit un jour avec une sûre et
patiente méthode -- suivre chez l'enfant le
développement progressif, hésitant et prodigieux
quand même de l'expression parlée. On
a observé les habitudes des animaux, la nature
de leurs appels, le caractère de leurs cris spéciaux,
propres à dire instinctivement la crainte,
la joie, l'amour, la détresse ou la surprise. Nos
interjections en sont à coup sûr l'atavique permanence ;
mais tout ce que le langage contient
de volontaire et en apparence de conventionnel,
au point que l'on puisse maintenant inventer
des idiomes imprévus, les bâtir de toutes pièces
en quelques semaines, tout ce qui différencie la
Parole humaine du cri animal, cela demeure
presque impénétrable en sa genèse. Cependant,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 29
-----------------------------------------------
certains jalons, sous forme de ruines obscures,
éparses dans l'herbe des siècles, devraient être
demeurés çà et là, à travers le champ pierreux
parcouru par l'évolution de nos langues actuelles.
Certes, mais les découvrir sous la floraison
touffue des tournures et des mots ? Floraison
toute spontanée encore et, à tout prendre, instinctive
selon d'obscures lois ; car le Peuple
demeure, en fait, le seul maître presque absolu,
le rôle des Académies se bornant à élaguer un
peu et celui des stylistes à régler ou à élargir
le jeu des syntaxes rétives.
Notre langage, comme tout le reste, n'est
vraisemblablement que le fruit d'une épargne
lentement acquise et accumulée. D'abord, le cri
simple, rauque, explosif, se modula ; les
voyelles se marièrent ; la diphtongue naquit; la
voyelle spirante (
i et
u consonnes) fut créée.
Volontairement, l'individu commença de réagir
à l'encontre de ses impressions immédiates qui,
par le seul jeu des réflexes, criaient chacune
leur note unique à travers la docilité des organes
vocaux. L'homme s'échappait de la bête et
manifestait pour la première fois sa mission de
conquête ; enseigné par la Nature, il s'ingéniait
à la surprendre, pour mieux la tromper. De la
voyelle spirante à certaines consonnes « continues
», le pas est vite franchi. Aussi bien, les
21
@
30 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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idiomes des peuples très primitifs apparaissent-
ils encombrés de voyelles, que ne rythment
presque jamais deux consonnes accouplées. En
revanche, les mêmes touches vocales sont différenciées
par une grande variété d'intonations .
Une fois acquise et devenue habituelle aux
organes parlants, une fois entrée définitivement
dans l'inconscient humain, chaque articulation
nouvelle, par son aptitude même à serrer de
plus près le contour de l'idée qui émane de
toute chose, a dû se cristalliser pour laisser se
porter plus loin l'effort du Sujet.
Et voici que de conquêtes en conquêtes, à
partir de l'animalité, nous en sommes arrivés,
après la création compliquée de nos flexions
grammaticales européennes, à n'innover plus
guère que dans le domaine syntaxique, par la
valeur différente donnée aux vocables, selon la
place qui leur est assignée dans la phrase.
La question de rythme et d'intonation passe
au second plan, tout en demeurant prépondérante
en fait, puisque la syntaxe, ayant pour
objet de classer les mots chacun à son rang, les
distribue en même temps au point de vue de la
coupe musicale de la phrase et de l'accent. En
matière de sonorités, l'action des Académies
semble être plutôt restrictive, soit que les plus
grossières soient éliminées, soit que l'on se
dispense d'utiliser celles qui font double emploi.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 31
-----------------------------------------------
On a distingué en français seulement près
de quarante-deux voyelles différentes ; cependant,
la grammaire n'en reconnaît guère qu'une
douzaine, fondamentales.
Car, en vérité, il n'existe pas de dictionnaire
complet d'aucune langue au monde. Le français,
pour ne parler que de lui, est varié autant que
les paysages de France, et le clavier de ses touches
vocale est infini ; de province à province
et de village à village, il s'enrichit d'une gamme
nouvelle. Qui donnera le lexique de toutes les
formes d'un même vocable à travers l'aire linguistique
qu'il parcourt ? Quelques-unes seulement
sont utilisées et fixées par l'écriture; le
reste fleurit, meurt et se renouvelle indéfiniment
(1).
*
* *
Des trois étapes génériques de cette longue
évolution du langage, une analogie frappante
paraît surgir de l'examen des divers systèmes
alphabétiques. Idéographique chez les Egyptiens,
chez les Chinois, l'écriture devient syllabique
en certains milieux mandchous ou nippons,
pour enfin parvenir à l'analyse complète
(1) L'écriture sera toujours en arrière de la parole qu'elle
exprime sans la peindre, comme la parole restera en arrière
de la pensée qu'elle n'exprime pas toujours complètement,
parce qu'il y a dans le son quelque chose d'inécrivable, comme
dans la pensée quelque chose d'inexprimable.
J.-M. RAGON,
(Orthodoxie Maçonnique).
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32 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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chez les Sémites et chez les Gréco-Latins. Le
dévanâgari (écriture sanscrite) nous offre un
curieux exemple de transition entre le syllabisme
et le littéralisme alphabétique; et le vieux
sanscrit lui-même représente-t-il autre chose
que le passage des idiomes agglutinatifs aux langues
flexionnelles (1)?
A mesure que nous parvenons à extraire des
choses des notions plus subtiles, notre chimie
intellectuelle s'ingénie à en dissocier les éléments;
car notre curiosité prétend chaque fois
s'approcher un peu plus de la Substance, que
nous fûmes d'abord enclins à confondre avec le
seul aspect des choses, leur Apparence (2). Et
(1) Ceci n'empêche point le dévanâgari d'être un système
alphabétique assez récent, quant à l'âge de la langue sanscrite
elle-même.
(2) Cette langue que j'écris encore aujourd'hui est vieille
de beaucoup de siècles, et les hommes d'aujourd'hui ont trois
mille ans de lettres. Ils se laissent moins souvent qu'au
temps d'Homère prendre à l'enfantin miracle d'une métaphore.
Ils savent puérile la joie d'une pauvre image; mais ils
savent aussi que notre intelligence n'a pas d'autre truchement
que les images et qu'elles sont comme de fuyants fantômes,
qui indiquent d'un geste le sens de notre pensée.
Ainsi m'exprimé-je donc avec des menteries sincères, parce
que trente siècles de souvenirs dosent la nuance et précisent
la signification d'une parole d'aujourd'hui.
L'homme est accablé par de si complexes conditions. L'univers
lui apparaît épars ; sa pensée s'y disperse inextricablement.
Ne pouvant embrasser un si grand nombre de choses, il
distingue entre elles, au hasard d'abord, puis méthodiquement.
Faute d'étreindre l'ensemble, il sépare des parties. Il divise
la matière pour la dominer. C'est la prime opération de l'intelligence.
Analyser, c'est délier. « Toutes choses étaient ensemble,
dit Anaxagore ; l'intelligence les divisa et les arrangea.
»
Adrien MITHOUARD. - LE DUALISME.
(La Vogue, 15 mai 1901).
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 33
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c'est pourquoi les langues de contexture primitive,
celles du groupe monosyllabique notamment,
ne parviennent à l'abstraction que par la
métaphore, faute d'avoir développé en elles des
organes propres à noter les divers incidents de
l'analyse. C'est entre les doigts fluets du symbole
qu'elles prétendent enserrer la fuyante
Essence. Ce phénomène apparaît indiscutable
dans le Chinois, ainsi que dans la plupart des
langues de l'Asie orientale, dont les peuples subirent
de longue date l'empreinte de la pensée
chinoise.
*
* *
Voici sur la boite sonore une corde tendue,
l'archet la frôle: elle vibre, mais elle ne rend
qu'un son unique. Elle ressemble à l'âme vierge
des simples qui ne s'éveille que par un cri. Mais
les doigts interviennent qui, selon des distances
prévues, abrègent plus ou moins l'amplitude
de la vibration ; une gamme s'ébauche et bientôt
se noue et dénoue, au gré du musicien, l'écheveau
de la mélodie.
Faire oeuvre d'art, c'est créer ; tel est l'axiome
admis selon un déplacement de termes qui ne
renferme pas forcément en soi son explication ;
car on est également enclin à croire que
créer c'est faire quelque chose de rien. Or, créer
qu'est ce autre chose que de joindre, selon quelque
mesure ou rythme prévu ou imprévu, mais
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34 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
capable d'être perçu sans calcul apparent, des
éléments épars. Ainsi l'homme choisit, à force
d'attention ou de perspicacité, dans la Nature
ambiante, des courbes, des contours qui lui
plaisent et les assemble à son gré pour signifier
un peu de son âme par devant la Destinée.
Parler ou chanter, c'est prolonger le Geste, en
empruntant aux hiéroglyphes mystérieux des
Sons de quoi dire notre secret. Tout art est ainsi
fait qu'il faut nécessairement en puiser les matériaux
parmi les choses, et le Langage, par la
variété de ses formes, par le mystère de ses
sonorités vivantes, impossibles à produire artificiellement
hors de nos organes vocaux (1),
offre encore la matière la plus riche et la mieux
plastique à quiconque prétend, après avoir
longtemps communié en secret avec la Beauté,
fixer les visions surprenantes du Songe divin
qui le traverse.
Le Langage transpose dans la Durée, grâce au
sens de l'ouïe dont il paraît directement dépendre,
les notions enregistrées par les yeux et qui
sont du domaine de l'Etendue. C'est là sans
doute une inexplicable merveille, que cette
transmutation instantanée de valeurs d'un sens
à l'autre, conjonction prestigieuse de modalités
(1) Car le phonographe, machine parlante, veut être préalablement
impressionné ; j'entends que nul instrument ne
peut produire une syllabe directement, à la façon d'une note
musicale.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 35
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essentielles, dont la rencontre ne se fait que là
-- objectivement (1).
Ce qui fait son mérite fait également par
quelque endroit son infériorité ; car, plus que
la Musique, il a une coloration propre, indélébile.
La Musique se transpose ; les langues, au
contraire, sont presque fermées l'une à l'autre,
au sens profond du mot. Dans toute traduction
il y a un déchet qui s'évapore, et c'est toujours
le plus précieux. Les poètes seuls sentent cela
pour en souffrir ; mais nul ne l'a su dire avec
plus de justesse que Lamartine : « On ne traduit
« personne. L'individualité d'une langue ou
« d'un style est aussi incommunicable que toute
« autre individualité. La pensée tout au plus se
« transvase d'une langue à l'autre ; mais la forme
« de la pensée, mais sa couleur, mais son
« harmonie s'échappent ; et qui peut dire ce
« que la forme est à la pensée, ce que la couleur
« est à l'Image ? Mais si ce qu'on prétend traduire
« n'est pas même une pensée, si ce n'est
« qu'une impression fugitive, un rêve inachevé
(1) Tandis que nos deux oreilles nous fournissent des
pressions identiques, nos deux yeux nous apportent à la fois,
de la même chose, deux images un peu différentes. C'est que
les oreilles mesurent des phénomènes successifs et ne connaissent
que du temps. Il faut qu'il s'en écoule un peu pour
que l'oeuvre poétique ou musicale achève de se dérouler, pendant
quoi nous restons en proie à quelque incertitude. Mais
c'est instantanément que les choses de l'espace, formes et
conteurs, nous sont communiquées.
(A. MITHOUARD. -- Esthétique de la Vibration.)
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36 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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« de l'imagination ou de l'âme du poète, un son
« vague et inarticulé de sa lyre, une grâce nue
« et insaisissable de son esprit, que restera-t-il
« sous la main du traducteur ? Quelques mots
« vides et lourds, pareils à ces monnaies d'un
« métal terne et pesant, contre lesquels vous
« échangez la drachme d'or resplendissante de
« son empreinte et de son éclat. »
Par là même comment parvenir à s'exprimer
essentiellement dans une langue qui n'est pas
celle de notre mère, dans un idiome qui ne
s'est pas développé à travers les climats où nous
avons grandi, sous le ciel même dont notre
âme, quoi que nous fassions, gardera toujours
le reflet inextinguible ?
La couleur d'un langage est aussi celle du
paysage où habitèrent les aïeux du peuple qui
le parle, et la couleur des âmes est empruntée,
comme celle des mots, à celle du paysage. Chaque
idiome est un organisme doué de vie, une
végétation qui ne peut s'interrompre un seul
instant sous peine de mort totale. Et parce que
nous avons parlé, parce que la semence éparse
des subtiles énergies émanées des choses d'alentour
a germé à travers le champ de notre sensibilité,
nous ne pourrons plus jamais nous
taire, nous sommes devenus les esclaves de
notre conquête. Ainsi va la Vie, incessamment
dualisée, polarisée, dynamisée tour à tour. Rien
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 37
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qui ne se mette en route sans rencontrer d'obstacle ;
rien qui ne se concrétise sans s'abstraire
ensuite. Et que ferions-nous de nos sentiments
si le langage ne leur donnait un corps, et à quoi
servirait l'univers si nous n'étions là pour ressentir
la beauté des choses ou leur effroi ?
@
Le Style
Il n'est rien de plus vain ni de plus pernicieux
que la rhétorique.
S'appliquant à toute une catégorie de faits
dont les racines plongent dans notre âme, la
base de cette demi-science titube et se déplace
à chacun de nos pas.
C'est pourquoi la définition de Buffon à propos
du style demeure si parfaite.
Le style, c'est la partie vivante de nous-mêmes
qui consent à former la chair impalpable
des idées : suivant la qualité de cette atmosphère
de notre âme, à quoi s'emprunte le mystère
de l'expression par la parole, varie la qualité
de cette expression même. C'est affaire de
tempérament. Selon notre virtualité jaillit de
nous le style : il est notre conscience projetée
au dehors de nous dans le miroir sonore des
mots. Il est le symbole de l'individu, comme la
langue est le symbole de la nation qui la parle,
et nulle image n'est plus fidèle. Quand une langue
s'arrête de vivre, quand son pouvoir d'assimilation
diminue et qu'elle se laisse envahir
par les broussailles étrangères du pédantisme
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 39
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et du cosmopolitisme, c'est que la force d'expansion
de la race a baissé dans la même proportion.
L'idée même de patrie peut se lire,
plus ou moins vive et volontaire, en la physionomie
du langage : c'est là que toute maladresse
ethnique se trahit, à fleur de peau -- marbrures
!
Chaque idiome représente ainsi, dans la musique
si variée du verbe humain, un ton ou
plutôt un mode spécial, suivant lequel il faut
savoir chanter sans fausses notes. Et pour ce
faire, l'instinct populaire, émané directement
des affinités subconscientes de la race, se révèle
infiniment plus avisé que toute science étroite,
en apparence logiquement déduite.
Il est donc superflu de prétendre enseigner le
style : le sens de la Beauté ne se démontre pas,
et nulle analyse ne saurait, ni en vingt leçons,
ni en cent, le disséquer. Tout au plus serait-il
susceptible d'être éveillé, aiguisé. Et encore !
Créateur d'instinct, il est rebelle implacablement
aux règles livresques.
Il faut retenir comme significatifs de deux
conceptions inconciliables en la matière :
L'Art
d'écrire d'Antoine Albalat, véritable code du
formalisme aveugle, négateur de tout l'imprévu
qui fait la personnalité de l'écrivain, et l'
Esthétique
de la Langue française, de Remy de
Gourmont, livre plein d'aperçus ingénieux ou
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40 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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la vie dans l'art reconquiert tous ses droits.
Comme dit M. de Gourmont, le grand problème
serait de montrer comment se pénètrent
ces deux mondes séparés : le monde des sensations
et le monde des mots. Encore qu'il n'y
ait point rapport nécessaire entre la forme
concrète du vocable, et l'idée qu'il exprime,
toujours est-il que la phrase ou le vers, pour
être frappants, doivent naître d'accord avec le
rythme même de la sensation.
Originellement, la voyelle semble procéder
du cri, la consonne de l'onomatopée ; la première
est purement passive, l'autre exprime
plutôt une réaction consciente et volontaire :
de leur hymen furent procréés les premiers
termes, radicaux, syllabes simplement imitatives.
Pareil procédé est devenu depuis longtemps
inhabituel à nos langues ; mais, comme, à
chaque émotion, la vibration qui se produit
dans notre sensibilité tend à reproduire, dans
sa forme spécifique, le mode de vibration
particulier a l'objet qui nous frappe, les belles
phrases et les beaux vers surgissent presque
d'eux mêmes dans l'âme : ce sont ceux dont on
ne peut rien retrancher, parce que leur expression
est naturellement si juste qu'ils prennent
un aspect simple et synthétique, au regard des
mots ordinaires.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 41
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Il est indéniable, en effet, qu'une analogie
faite d'occultes correspondances persiste entre
les sensations, les couleurs et les sons : de
multiples accords faits de rapports cachés
s'engendrent sous les trois modes, et c'est la
tâche de l'artiste que s'en transmuer de l'un à
l'autre le rythme essentiel.
Dans le langage, toute voyelle représente
déjà, de par son timbre propre, un accord
mystérieux de tons simples, qu'il est impossible
d'isoler, musicalement parlant. Du jeu des
voyelles, de leur alternance et de leur contraste
dépend en grande partie la couleur auditive
d'une phrase donnée, indépendamment du sens
même individuel. A l'oreille plus ou moins fine
de l'artiste appartient le contrôle de telles harmonies.
Aussi bien, la véritable prosodie devrait-elle
examiner, sinon régler, non seulement le
rythme et l'accent, mais encore les diverses
gammes possibles de voyelles, et la mise en
valeur des sons par leur juxtaposition même.
La variété des touches vocales, en français, est
incomparable et leurs nuances, précieuses
ressources pour les dissonances, sont infinies.
Peut-on même affirmer, comme le veut M. de
Gourmont, que l'
e muet, surtout dans le vers,
n'ait d'autre effet que de marquer la vibration
d'une consonne.
@
42 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Si imperceptible soit-elle, il nous paraît au
contraire garder une valeur propre, quoique
incapable souvent d'agir spécialement sur la
cadence. Nul idiome, en effet, hormis le nôtre,
n'accorde à ses voyelles, suivant leur position,
une telle variété de durée. Sur cette question,
comme sur tout ce qui va suivre, nous nous
proposons de revenir tout au long, au cours du
volume. Il nous suffira de planter ici quelques
jalons qui pourront être utilement repris ultérieurement.
Comme intonation, (je compléterai
ma pensée tout à l'heure), tout assemblage
français de trois syllabes, par exemple, comporte :
1° une syllabe tonique, la dernière ;
2° une syllabe atone, la deuxième ; 3° une
syllabe en quelque sorte moyenne ou commune,
la première. De trois à cinq syllabes cette
proportion de voyelles fortes ne peut guère
augmenter. A partir de six, la syllabe demi-
accentuée se renforce et devient tonique à son
tour, mais il n'y a qu'une seule demi tonique.
De tels groupes constituent, en réalité, une
sorte de pied métrique interchangeable : c'est
même grâce à l'application de pareils principes
que les vers libres de poètes comme Gustave
Kahn, Tristan Klingsor, doivent leur harmonie
particulière, en dehors de toute querelle d'
e
muet, celui-ci ne pouvant guère être négligé
totalement que lorsqu'il est immédiatement
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 43
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précédé d'une consonne forte et momentanée.
Et ce pied métrique polysyllabique, n'est-il
pas justement ce que M. Kahn appelle «
unité »
Croit on que les Grecs, en dehors de la quantité;
scandaient autrement leurs vers, et cette quantité
même ne devait-elle pas servir à donner
une étendue plus ou moins grande à cet organe
essentiel appelé pied : dactyle ou spondée,
iambe, trochée ou anapeste ? Malgré le reproche
de M. de Gourmont, je crois donc avec M.
Kahn que la déclamation a ses lois fixes, et la
décomposition que fait de l'alexandrin comparé
au vers libre le perspicace auteur de l'
Esthétique
de la Langue française montre bien que les
deux opinions ne sont pas inconciliables. Aussi
bien, faut-il reconnaître que le vers libre a
cette supériorité sur l'autre de pouvoir suivre
les moindres inflexions et nuances de l'émotion
lyrique. Il a pour lui la souplesse, l'imprévu,
la vie ; il réalise plus de musique.
C'est cette musique même, émanée de l'âme
directement, que M. Albalat paraît vraiment
trop négliger dans ses préceptes de style.
Remontons à la source. Si l'auteur de l'Art
d'écrire, (cet art de s'aimer soi-même), avait eu
quelque souci de logique vraie, dans la disposition
des parties de son livre, à coup sûr il eût
commencé par l'un des derniers chapitres, celui
qu'il intitule : «
Comment on crée les images. »
@
44 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Là repose toute la science du Verbe ; mais je
ne suis guère disposé à croire avec lui que l'on
puisse apprendre à créer des images ; à les
recomposer, à les arranger, je ne dis pas. Certes,
on doit chercher toujours à préciser sa vision,
à la détailler nettement ; mais avant tout faut-il
posséder la primordiale faculté de
voir.
Cela, d'ailleurs, ne suffit pas absolument à
former l'écrivain : il faut également savoir
écouter, car c'est par l'harmonie, qualité rare,
que les images s'évoquent, intégrales, dans la
trame des phrases. Ainsi, pour répudier totalement,
non-seulement en paroles, mais en fait,
les vieilles classifications de rhétorique, le traité
de M. Albalat aurait dû s'appuyer sur une base
absolument psychologique, pour ensuite tenter
de nous montrer comment les sensations arrivent
à s'incarner, visuelles quand même, à travers
les sons du Verbe humain, groupés en tous
sens au hasard des mots et des comparaisons.
Nous eussions aimé voir de ces petites âmes,
qui vivent de notre âme au contact des choses,
évoluer dans le langage à travers le jeu compliqué
des métaphores, accaparant le sens des
vocables et dirigeant la syntaxe, pour ensuite
mourir, vêtues d'oripeaux flétris, squelettes
abstraits, clichés !
C'est l'éternel cycle du concret à l'abstrait,
de la sensation à l'idée toute nue, dépouillée.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 45
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De l'harmonie, d'ailleurs, ne s'engendre pas toute
de la syntaxe, tant s'en faut : il n'est pas vrai
non plus que l'oreille se plaise davantage aux
sons éclatants
a et
o : cela dépend de l'impression
qu'elle prétend ressentir. en conformité du
sens.
Au rebours de tout cela, M. Albalat tient
avant tout à nous donner des formules, à nous
enseigner des procédés :
Comment on invente. -
« C'est par le travail la
sensibilité et l'imagination
qu'on entretient et fortifie la faculté d'invention,
dit-il (page 163) », comme si on acquérait
de l'imagination, comme si invention et
imagination n'étaient pas presque des synonymes ;
--
Comment on obtient le relief -- « Il
faut
exaspérer son style, le chauffer, l'enfiévrer
», comme si cela ne dérivait pas directement
de la qualité sensuelle de l'écrivain. -
Comment refaire le mauvais style : c'est pourquoi
l'auteur corrige Lamartine. Tout cela,
néanmoins, serait excellent, si l'art d'écrire
pouvait s'assimiler à la serrurerie ou au charronnage.
Dans ce cas, le livre de M. Albalat
pourrait avantageusement prendre place dans
la collection des Manuels Roret.
Malheureusement, de même que le fonds ne
saurait être distrait de la forme,(démonstration
qui constitue l'un des meilleurs chapitres de
l'ouvrage), de même on ne saurait faire agir le
3.
@
46 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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cerveau en vue d'écrire, s'il n'est d'avance sollicité
par l'éveil de quelque passion, au sens pur
du mot.
Combien, sans vouloir établir un impossible
parallèle, est différente la méthode suivie par
M. Rémy de Gourmont, dans son travail si
heureusement dépourvu de l'odieux pédantisme!
Attribuant aux mots une beauté physique,
chose indéniable, puisque les vocables sont des
images concrétisées en paroles, il cherche à
découvrir d'abord la qualité psychologique du
langage. Pour lui, les mots jouent dans la
phrase le même rôle que les notes dans une
mélodie: leur sens dépend de leurs rapports
réciproques. Partant de là, c'est dire que la
relation des sons qui les composent dans chaque
idiome doit engendrer en même temps les lois
intimes, qui régissent leur arrangement conforme
au génie de la langue.
Toutefois, M. de Gourmont ne donne-t-il pas
trop d'importance à la forme typographique,
celle qu'il voudrait voir imposer aux barbarismes
gréco-français, en vue de leur faire obtenir
leurs lettres de naturalisation véritable ?
Laissons faire le peuple et raillons les académiciens.
M. de Gourmont abonde en inductions originales,
en conceptions à la fois imprévues et
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 47
-----------------------------------------------
logiques. Nul, avant lui, j'imagine, n'avait
songé à nous faire assister, par exemple, à la
formation du cliché ; nul ne nous avait délimité
son domaine, ni montré son utilité. Avec lui,
nous apercevons mieux la vie vraie des mots. et
combien serait opulente notre langue, si nous
consentions à en exploiter les richesses.
Remercions donc M. de Gourmont de nous
avoir dit la beauté intime du français. Ce que
doit être le style, pareil travail nous le suggère
en bloc, mieux que tous préceptes de manuels.
On ne saurait raisonner à fond ce qu'il suffit de
sentir, sans l'empêcher de naître au complet.
Il ne convient pas d'ouvrir l'oeuf avant l'éclosion.
Toute l'érudition de professeurs, tels que
M. Albalat, ne saurait donc, malgré l'excellence
de certains aperçus et la justesse indéniable
de quelques définitions, faire autre
chose, par sa prétention même, que d'entretenir
une erreur: à savoir que l'on puisse apprendre
à voler avec des ailes en papier mâché.
M. Albalat, qui bien souvent se montre
moins avisé que Boileau lui même, conseille la
lecture avant toutes choses. Certes, elle est
indispensable, ne servît elle qu'à faire profiter
les derniers venus des efforts de leurs aînés, en
leur indiquant les écueils ; mais n'engendre-t-
elle pas aussi ses erreurs. ses déformations, ses
vices même ?
@
48 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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On pourrait presque dire du Style ce que
M. de Gourmont pense des langues cultivées :
pareilles aux plantes de serre, elles s'étiolent
et meurent, assassinées par les mains inhabiles
des jardiniers aveugles qui les veulent soigner.
Laissons-nous vivre et prenons garde à la
vie ; laissons nous parler et prêtons l'oreille à
nos propres paroles; mais souvenons-nous que
toute beauté vraie doit germer toujours en
pleine liberté.
@
La tyrannie des Mots
Tu n'es que ce que tu penses
pense--toi donc éternel.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.
Il ne me souvient plus dans quelle religion ou
dans quel système philosophique on enseigne
que Dieu, s'étant reconnu la dupe de sa propre
création, jugea nécessaire de souffrir en chacune
de ses créatures pour se châtier lui-même
du péché d'avoir créé. Toujours est-il que
l'homme est absolument semblable au Dieu de
cette religion ou de celte philosophie, et qu'il
lui a suffi d'apprendre à se servir du langage
pour en devenir le captif irrémissible.
Impossible dorénavant de se mouvoir ailleurs
que dans le réseau subtil du filet sonore que
nous avons jeté sur les choses et sur nous-
mêmes, comme une embûche à chacun de nos
pas.
Les mots sont devenus le ciment de l'édifice
social ; rien de proprement humain n'existerait
sans eux ; ils sont le lien inévitable de tout ce
que nous prétendons établir ou organiser, et la
loi, quel qu'en puisse être l'esprit véritable, ne
connaît pas d'autre point d'appui. Aussi bien
@
50 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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le texte des codes et la lettre des lois, non leur
essence et leur raison d'être importent-ils exclusivement
à qui veut s'en servir. A peine
promulgués, une légion de commentateurs s'y
attache pour tâcher de discerner les fissures
que le mortier laisse en se desséchant.
Il semble, selon l'expression d'un humoriste,
que les lois, comme les belles filles, ne soient
faites que pour être violées, tant elles s'offrent
faciles et ondoyantes à qui sait les manier sans
bruit.
Toute une armée de parasites sociaux est entretenue
pour veiller à leur sauvegarde, et ces
eunuques d'un autre genre, à force d'avoir
accès dans le sérail du code, ne récupèrent que
trop souvent la virilité pour se payer les faveurs
de leurs protégées endormies, en sorte qu'il
n'est pas de titre légal qui ne finisse, à force
d'être interprété diversement, par perdre toute
signification sûre.
Quoi que nous tentions, les mots ne peuvent
enfermer la Substance ; si imperméable que soit
le tissu verbal, l'endosmose est fatale. Encore
moins peut-être peuvent-ils fixer l'heure qui
fuit. Tout est sans cesse à refaire ; car le Monde
se métamorphose encore plus vite que nos paroles.
Aussi est-il question à chaque instant de
réformes, de prescriptions, de règles nouvelles,
sans que nous puissions parvenir à rattraper
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 51
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dans sa course l'inéluctable évolution de toutes
choses, autour de quoi bourdonnent sans
relâche, comme des mouches insolentes, nos
pauvres vocables impuissants.
Le mot organise la Loi, comme il organise la
Religion et la Morale, trois pièges pour les âmes
faibles, à qui la forme peut faire illusion sur
l'idée, comme à l'ivrogne le flacon sur le vin
qui doit y être contenu.
Les mots mènent le Monde et les idées leur
appartiennent, quant à leur action immédiate,
puisqu'on ne peut penser qu'avec des mots,
c'est-à-dire avec des images. Ce sont également
des embuscades, où nous ne pouvons faire autrement
que de nous laisser prendre, puisqu'ils
sont pour nous la figure du monde où notre
inquiétude se promène.
Trop peu païens désormais pour accueillir la
grâce trompeuse des fleurs, sans porter dans
leur chair fragile la curiosité mortelle d'un
ongle meurtrier, trop peu sensibles au mystère
et à l'étrangeté des choses pour ne pas les disséquer
jusqu'au tréfonds de leurs éléments tangibles,
et furieux en outre que l'âme nous
échappe encore, parce que dix siècles de christianisme
nous ont enseigné le mépris de la vie,
nous prétendons démasquer les vocables stupéfaits,
leur restituer leur vrai visage disparu
sous l'épaisseur des fards successifs.
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52 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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*
* *
Hélas ! le mot porte en soi une destination
fatale, qui est de quémander la confiance pour
le mensonge qu'il distribue malgré lui. Matière
et matière impondérable il est ; mais il garde,
de par sa naissance, vertu divine, et, de fait, il
a servi de tout temps à créer les dieux, à les
vêtir, à les alimenter de prières. Le prêtre est
issu du poète, comme de nos jours le politicien
jaillit du philosophe, de l'économiste ou du
romancier.
Nos ancêtres, séduits par la majesté inexprimable
de la Nature en adorèrent les aspects
multiples, dont ils firent les attributs de la suprême
Divinité, mère des Forces, et substantivèrent,
pour la déifier, chaque expression qualitative
des litanies de leurs bardes.
Nous sommes partis de là. Chacune des entités
spirituelles, suscitées jadis à notre entende
ment par des formes et des symboles, a dû subir
le scalpel des siècles, et nous en avons extrait
l'âme génératrice qui s'envole chaque fois que
nous cherchons à la peser, à la toucher. Ce n'est
plus devant Agni le Juste, le Pur, le Vrai, devant
Zeus le Fort, devant Apollon le Magnifique,
devant Osiris l'Incorruptible, ou même devant
Saint-Michel le Courageux et le Flamboyant,
etc., etc., que nous nous agenouillons ; nous
nous inquiétons seulement désormais de la
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 53
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qualité prédominante accordée à chacune de
ces divinités, qualité souvent commune à plusieurs,
et tout heureux de cette exégèse, nous
brisons la statue vide pour regarder monter
curieusement vers l'Inaccessible la fumée de
l'encens. Evadées du cadavre des dieux, la Justice,
la Bonté, la Vérité, la Gloire, la Puissance,
la Liberté, envahissent le ciel où les vieilles
métaphores anthropomorphiques ne règnent
plus. (1) Déjà, dans l'Olympe hindou, les dieux
prêts à péricliter avaient dû accepter une épouse
destinée à symboliser l'espèce de vertu agissante
particulière à chacun d'eux.
Les vieux sages de l'Inde savaient depuis
longtemps que les dieux naissent et meurent,
étant issus du Verbe évocateur qui donne un
corps à la prière. A l'Etre essentiel, caché, à
l'universelle Substance,
Aditi, remontait, selon
(1) On sait l'influence du langage dans la formation de
tous les concepts religieux. A l'origine, il suffisait de créer
des noms pour créer des figures divines et certains dieux du
Rig-Véda ne sont, en effet, que des appellations diverses,
données par exemple au soleil, ou à différentes époques ou
par des tribus différentes. L'un de ces dieux solaires est
Surya, l'Apollon hindou, dont le char est emporté par Sept
cavales brillantes, les sept Harits (les Charites grecques),
et devant qui les étoiles fuient comme des voleurs. Les autres
noms du soleil sont Bhaga (le Magnifique). Pushan (le
Nourricier), Savitri (le Générateur). C'est aussi Mitra (l'Ami),
que nous reverrons en Perse, Aryaman (le Protecteur),
Vichnou enfin (l'Actif), qui plus tard deviendra la seconde
personne de la Trimurti.
Jean LAHOR, (Histoire de la Littérature hindoue.)
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54 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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ces
Rishis, l'identité primitive et la naissance
commune des divinités dont la Parole seule
avait pu faire des entités distinctes.
Eschyle aussi le savait, qui avait été initié
aux Grands Mystères des temples grecs et qui
écrivit le
Prométhée. Il savait qu'une force
subtile et génératrice émane du ciel et du
soleil qui féconde les choses de la terre et l'intelligence
des hommes. Ainsi conclut-il son
chef d'oeuvre :
« ὧ πἀντων
αἰθηρ χοίνον φάος είλισσων
ἐσορα̑ς μμὡς ἔχδιχα πάσχω ! »
« O Ether, toi qui fais jaillir à nos yeux les
« tourbillons de la commune lumière, vois
« comme injustement je souffre ! »
Il savait que, selon la qualité de notre âme,
une vision différente s'engendre en elle au contact
de l'éternelle Lumière ; il savait que par la
vertu du Feu (Πυ̑ρ), père des âmes, du mouvement
et de la vie, le Soleil suscite et colore
toutes choses. Incarné autour de nous dans les
formes vivantes, (et il n'en est point d'autres
quoique à degré différent), ce feu, qui baigne
l'Univers, éveille nos sensations à chaque pas
et vient fleurir sur nos lèvres en syllabes mystérieuses,
que le Poète assemble et que le Prêtre
récite aux marches de l'autel, à l'heure de la
prière et du sacrifice.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 55
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Les mots sont donc indéniablement de source
céleste, et c'est grâce à leur évidente eucharistie
que nous communions avec l'univers ; ils sont
fils d'Apollon-Vichnou, le dieu aux mille avatars,
qui s'incarne et qui souffre sur la terre pour le
salut des créatures. Le Principe suprême ne
nous demeure saisissable que par son attribut
multiple et protéiforme, qui est l'Univers : ainsi
les phénomènes sont les attributs des Forces ;
le Mot est l'attribut de l'Idée, et les deux ne
peuvent que se fondre à travers notre entendement,
comme l'âme et la chair, pour l'engendrement
de la Vie.
Que nous spécialisions ou que nous généralisions,
nous ne pouvons jouer qu'avec des reflets.
Inconsciemment et faute de savoir aller
plus avant, le Signifiant finit par absorber le
Signifié et le Signe prépondérant, généré par la
vérité virtuelle des choses pour sa pure expression,
devient un instrument d'erreur.
Il faut une clairvoyance infiniment subtile, et
telle que ne sauraient aisément l'acquérir les
foules inattentives, pour discerner l'instant précis
où le coeur cesse de battre en la poitrine du
cadavre verbal. Longtemps après que l'Idée
s'est évaporée, le Mot subsiste et requiert qu'on
prenne garde à ce qu'il a cessé d'être. Ainsi des
mythes et des dogmes, simples figures de rhétorique
prédestinées à devenir des clichés, à
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56 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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l'heure de mourir dans l'abstrait.
Le cadavre élimé, déchiqueté, mordu par
toutes les dents de rapaces, perd toute couleur
de vie et devient squelette. Dépouillé de tout
attribut concret, le dieu moribond retourne à la
pure substantivité, à l'immanence amorphe. Il
va s'éteindre : il est redevenu un simple concept.
Quelques milliers d'ans sont nécessaires parfois
pour que le cycle soit parcouru ; mais
l'orbe est fatal.
Que devient, depuis la Révolution, la divinité
de Jésus le Juste ? Ne s'est-elle pas décomposée
en la triple devise :
Liberté, Egalité, Fraternité ?
Priez aujourd'hui quelqu'un de vous
définir la Liberté, vous le trouverez plus embarrassé
que le théologien que l'on interroge sur
l'essence de son dieu ; et cela se conçoit, car le
concept abstrait de Liberté ne saurait plus,
sans ridicule, s'anthropomorphiser. Il est trop
loin de la vie et de ses primitives incarnations.
*
* *
Les mots sont des images de daguerréotype :
fatalement ils se décolorent et le reflet s'efface.
Or, les aspects du monde sont innombrables
et changeants : il n'est possible d'en représenter
un seul que proportionnellement à tout le
reste et par comparaison instinctive ; de là un
classement qui se poursuit sans cesse et qui a
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 57
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débuté avec la première qualification verbale.
C'est une hiérarchie obscure et progressive dont
les lois peu à peu apparaissent dans la
Sémantique.
Des catégories sont nées par dédoublement
ou scissiparité ; des modes de génération de
plus en plus parfaits se sont établis, comme au
sein d'un règne spécial ; les mots, tout en se
cristallisant et s'individualisant, se sont groupés
par espèces, selon une sexualité particulière,
relative non seulement aux choses exprimées,
mais à leur propre fonction de mots destinés à
traduire une action ou un état, une quantité ou
une qualité. Ils ont acquis des organes, en
même temps que le radical concret devenait
indifférent, la plupart du temps, à sa propre
origine.
Il n'est pas certain que de nouvelles espèces
de mots ne soient pas encore actuellement en
formation dans nos langues. L'article, par
exemple, naquit tard et la préposition n'est pas
apparue tout de suite. L'anglais, pour sa part,
en fait un emploi tout spécial en l'annexant au
verbe, et que nous sommes, par endroits,
en train de nous approprier dans la langue
vulgaire. Telles expressions sont typiques sous
ce rapport : «
S'en aller avec, courir après,
travailler pour, etc. »
Au reste, dans nos grammaires, la suite des
@
58 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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parties du discours repose uniquement sur la
routine et ne répond ni à l'histoire du langage,
ni à quelque méthode psychologique.
On ne connut à l'origine que le pronom et le
verbe, et encore les pronoms furent-ils constitués
simplement par des particules indicatives
de ce qui est proche et de ce qui est éloigné. Ils
se confondaient avec ce qui devait être plus
tard l'adverbe et la préposition.
Théoriquement, toute la grammaire se réduit
à fixer les termes d'un rapport variable, celui
du Sujet à l'Objet, avec toutes ses résultantes
et toutes ses circonstances.
Les deux se confondent dans Etre, qui est
primordial.
Viennent ensuite les attributs de l'Etre et tout
ce qui appartient au Sujet, tout ce qui l'accompagne,
le qualifie, le reflète ou le dynamise. Par
la possession, le Sujet se rend maître de l'Objet;
mais le Sujet lui-même n'a pu s'éveiller qu'au
choc de l'Objet, qui est multiple, comme les
choses et les circonstances de la vie. L'effet et
la cause ne sont-ils pas intimement solidaires ?
Comme l'a dit Hegel : « Tout effet est la cause
de sa cause et toute cause est l'effet de son effet. »
Toute qualité est une action en puissance,
d'ordre
statique et subjectif. Mises en contact
avec l'objet qu'elles rencontrent, les virtualités
du sujet se dynamisent et deviennent quantitatives.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 59
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Toute action est donc une relation, un
rapport à établir entre l'état du Sujet et l'état
de l'Objet.
Tous les Verbes primitifs sont qualitatifs ;
ils expriment des variations de l'être ; ce
sont ceux que nous continuons de nommer
neutres. En fait ils sont analogues aux pronominaux,
puisqu'ils traduisent une action interne,
intéressant directement le sujet.
Le Verbe appliqué exclusivement à exprimer
l'action est le fruit d'une première différenciation
entre le sujet et l'objet.
Psychologiquement, toutes les catégories
grammaticales sont le résultat de différenciations
progressives, en manière de bourgeonnement
peut-être indéfini. Car que sait-on ?
Et l'Expression humaine ne doit-elle pas se
développer, en même temps que l'Entendement
humain s'élargit ?
Nous jouons ainsi à décomposer des rayons
à travers un prisme, et le miracle de leurs couleurs
entrelacées nous amuse, comme si nous
tenions le soleil entier entre nos doigts. Parfois,
nous en vient l'illusion fugitive, et nous
fermons à demi les yeux de plaisir ; mais, à les
rouvrir brusquement, le vertige nous reprend
d'être des dupes, d'éternelles dupes impuissantes,
que fascine un mirage.
Et la vie est belle et douloureuse d'être ainsi.
@
De la genèse psychologique
des espèces
grammaticales dans le
langage
Il ne sera donné ici qu'un exposé succinct,
simples jalons plantés en un terrain déjà colonisé
sans doute et que j'ai reconnu seulement
en y passant par hasard.
Dieu me garde du dogmatisme. Je ne prétends
rien enseigner, mais éveiller simplement
un peu de curiosité à l'endroit de quelques
problèmes abordés, certes depuis longtemps,
mais différemment posés et différemment résolus :
« Il n'est pas douteux, a dit Nietzsche,
que le monde soit susceptible d'une multitude
d'interprétations, Selon les points de vue. »
Et chaque âme humaine n'est-elle pas en
quelque sorte un point de vue spécial, d'où observer
l'univers ?
Deux identités absolues ne sauraient coexister
dans la Nature sans se confondre, et c'est pourquoi
s'individualiser c'est grandir, par le refus
d'être absorbé.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 61
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Le Sujet : JE se dresse au milieu du monde ;
il est le centre où viennent converger tous les
rayons issus de la circonférence et qui le génèrent.
A cause du Temps et de tout ce qui
change autour de nous, son
Etre est variable,
qui dépend de l'Etre objectif et universel. Dans
l'instant seulement, il synthétise en lui le
Temps et l'Espace, dont il procède et qui l'enveloppent.
Toute notion d'espace se rapporte à un état :
une action immobilisée ; toute notion de temps
se rapporte proprement à l'action ; mais tout
changement d'état doit en même temps comporter
une action préalable et préexistante.
Par là même, le Sujet se tient plus proche de
la notion de Durée, l'Objet de la notion d'Etendue.
L'état, c'est la vie du Sujet considéré en mode
statique, la somme des valeurs intrinsèques
dont le mot est le signe et le chiffre ; l'action,
c'est la vie du sujet considéré en mode
dynamique ;
c'est la mise en valeur de l'énergie extrinsèque
dont le mot est le symbole.
Le rapport quantitatif de l'action à l'état,
c'est la possession ; c'est ce qui détermine l'état
du sujet. Suite logique, ces termes :
Je suis,
je fais, j'ai. Cette possession peut être une
attribution ou un bénéfice.
Etant une valeur qualitative et subjective;
4
@
62 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
l'état ne peut s'exprimer sans attribut, d'où le
verbe être qui sert à exprimer le rapport de
cet attribut au sujet.
Uni au qualificatif le verbe être exprime des
qualités persistantes plutôt que des états passagers
inclus au devenir de tous les verbes neutres :
Je souffre -- je suis souffrant. Je dors -
je suis dormant ou
je suis endormi.
Au reste, être c'est un peu avoir, comme faire
est aussi un peu
devenir. J'ai été signifie-t-il
autre chose que :
Je possède mon être passé, et
Je serai peut-il s'interpréter autrement que
par :
Je possède en moi de quoi être dans l'avenir
?
De même tout objet. par le fait d'être, garde
la faculté de devenir sujet ; mais l'action, une
fois accomplie, doit fatalement restituer le
mode qualitatif de l'être ; c'est-à-dire que sa
valeur s'immobilise et redevient statique.
Tout provient de l'Etre et y retourne ; tout
dérive de l'Unité et s'y enferme.
Il faut donc inscrire à la base de toute grammaire
le Verbe substantif avec les pronoms
personnels où, chez certains idiomes (le bas-
breton, le persan, etc. par exemple) il se trouve
inclus.
Moi, celui qui parle veut d'abord dire :
Je suis. Ego =
Sum ; les deux réunis sont
déjà un pléonasme qui corrige l'axiome de
Descartes :
Je parle, donc je suis.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 63
-----------------------------------------------
Le verbe être est inclus de même aux verbes
neutres ou de qualité et, de fait, les premiers
radicaux qualificatifs furent en même temps
des verbes et devinrent rapidement des substantifs.
L'être cependant se polarise ; il est positif ou
négatif, actif ou passif : de qualitatif, il est
devenu quantitatif : une force, une puissance
ou une résistance.
D'après tout ce qui précède classons donc les
catégories verbales :
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64 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Qualité : Mode subjectif (état) ; généralité
mots abstraits.
Quantité : Mode objectif (action) ; particula-
rité, mots concrets.
L'état : Verbe substantif.
La qualité : Adjectifs qualificatifs.
Trois modes d'être : actif, passif, neutre.
L'adjectif attribut est neutre : les participes
sont actifs ou passifs.
Idée de possession jointe à l'idée d'être :
Verbe
avoir ou de quantité acquise.
Idées circonstancielles de l'action : auxiliaires :
avoir, devoir, vouloir, faire, aller, venir, etc.
Verbes qualitatifs : Neutres et pronominaux
(voix moyenne en grec). (Impliquant une
variation d'état du sujet, ou une forme de cet état).
/ Voix active -- Idée d'action (faire)
Verbes < jointe à l'idée d'être.
quantitatifs \ Voix passive.
Résultats de l'action.
Qualitatifs : participes et adjectifs verbaux,
(ceux ci en mode neutre).
Quantitatifs: Noms verbaux, abstractions ver-
bales.
L'effet redevient cause.
Forme et qualité de l'action: l'adverbe. (L'adverbe
est analogue à l'adjectif attribut, comme
les auxiliaires sont analogues à la préposition).
Rapports de l'action à l'action ou à l'être :
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 65
-----------------------------------------------
conjonctions.
Strictement, la Substance est primordiale ;
mais comme cette Substance absolue n'est saisissable
que dans l'affirmation d'être d'un sujet,
par rapport à un attribut quelconque, l'objet
intervient dès le début, par comparaison. Toutefois,
la classification la plus logique devrait
commencer par les pronoms personnels et le
verbe être, suivis de l'adjectif et des substantifs.
C'est vers la Substance que nous avons, malgré
nous, les yeux tournés. Une, elle nous apparaît
multiple ; plus l'on s'en approche, plus
elle se dédouble, jusqu'à s'émietter et se volatiliser,
pour ainsi dire, entre les doigts trop curieux ;
la matière du langage, comme la note
dont on parvient à surprendre les différents
harmoniques au long de la corde qui la produit,
évolue selon un rythme analogue et se
subdivise, en quelque sorte, avec les concepts
issus du thème originel.
A ce point de vue, et quoique ayant perdu
certains ornements devenus inutiles à cette
gravitation insensible vers le coeur des choses,
le français se présente aujourd'hui comme l'un
des organismes verbaux les plus complexes
et les plus délicats qui soient. Il représente
trois mille ans de culture intellectuelle et la
fusion d'innombrables races, sur le sol où il
est, parlé. Quel édifice est plus respectable ?
4.
@
Le Sexe des Mots
Y a t-il entre le sexe d'un mot et l'idée qu'il
est chargé de traduire une relation sûre, démontrable?
Appliqués spécialement à désigner des individus,
êtres ou choses plus ou moins animés, les
vocables primitifs ne semblent guère avoir pu
faire autrement que d'emprunter leur genre à
celui de leur objet même. Le rapport est donc
évident dès l'origine, dans le domaine exclusif
des faits matériels, concrets, envisagés un à un.
Leur groupement en catégories analogiques,
d'où surgissent les abstractions, la représentation
tout à la fois quantitative et qualitative
des objets en nous mêmes, et le multiple jeu
des mouvements psychologiques ont engendré
d'autres formes d'expression plus complexes,
plus difficilement analysables, et qu'un mystérieux
instinct continue de nous présenter sexuelles.
Nos grammaires, mêmes savantes ne rendent
que très imparfaitement compte du lent
travail déformateur opéré de siècle en siècle sur
les mots, selon l'évolution même des idées chez
le peuple qui les profère.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 67
-----------------------------------------------
D'étranges féodalités y révèlent cependant
leur action implacable et mutilatrice souvent,
quoique nécessaire, à cause du groupement des
vassaux et serfs autour du suzerain; une gravitation
continue s'y équilibre aussi, symbolique
de tout ce qui s'éploie en nous, reflété du dehors.
Les caractéristiques des masculins et des féminins,
dans les différentes langues, sont évidemment
provenues d'anciens adjectifs, puisque
le genre est avant tout une qualité: l'analyse
linguistique prouve du reste que tout substantif
fut à l'origine un adjectif, un qualificatif pur et
simple, parce que nous sommes incapables de
désigner un objet autrement que par sa qualité
la plus frappante. De cette qualité et de son
aspect direct -- force ou grâce, -- dérive le genre
conventionnel appliqué par nous à l'expression
des créatures inanimées.
Certaines langues, pourtant, ignorent ou perdent
peu à peu le sexe, tels l'anglais, le persan
où la plupart du temps, les seuls termes
mâle
et
femelle viennent, en s'y joignant sexuer les
vocables. En dano-norvégien, la démarcation
existe seulement entre les choses inertes et les
êtres vivants ou considérés tels ; masculins et
féminins sont classés dans le genre commun et
s'adjoignent facilement la plupart des substantifs
abstraits, dont l'idée ainsi en quelque sorte
se personnifie. Plus riche, le suédois voisin a
@
68 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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conservé quelques vestiges de différenciation
entre les termes mâles et femelles. Comme en
la plupart des langues, les noms de sciences et
d'arts y sont féminins et, comme en latin, aussi
les noms d'arbres. L'allemand garde encore ses
triples désinences génériques,
er, e, es (tudesque
er, a, az -- gothique,
s, a, ât), transition
naturelle dit Eichhoff, au sanscrit
as, à, ât, au
latin
us, a, ud (um), au grec
os ê, o (os, i, o).
Comparez aussi le pronom russe
tott, ta, to avec
l'article grec et les primitifs gothiques de l'article
allemand.
Une remarque en passant: partout où tend à
s'effacer la distinction des genres, l'article intervient
pour éviter la confusion ; ailleurs, en
sanscrit, en latin, en russe et dans la plupart
des idiomes slaves dénués d'article (le bulgare
excepté), l'adjectif, par sa richesse de terminaisons,
y pourvoit particulièrement.
En certaines langues encore, (laissons de côté
tout ce qui n'est pas aryen ou sémitique), le sexe
affecte jusqu'au verbe à certains temps : en russe,
par exemple, le prétérit ; en arabe les 2es et 3mes
personnes du présent ou futur et du passé au
singulier. En hébreu, les genres se manifestent
spécialement au pluriel des substantifs par
la terminaison
im, ou
in au masculin,
oth au féminin,
et dans les génitifs renversés spéciaux à
cette langue.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 69
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Les idiomes romans ou néo-latins supprimèrent
le neutre ou le confondirent avec le masculin,
sous la terminaison
o pour l'italien, l'espagnol,
le portugais et, dans une certaine mesure,
le roumain dont la désinence mâle est
u presque
muet. Parallèlement dans ces langues, le
féminin garde la terminaison
a. Le français et
les dialectes d'
oc (le catalan y compris) font
exception, ayant perdu toute désinence masculine.
Quant au féminin, le français, s'écartant
en cela du langage occitan, continue de le marquer
par l'
e muet. De son côté le grec moderne
tend à maintenir en grande partie les signes
génériques de l'ancien. En breton, le genre ne
se marque guère plus que par une variation
phonétique très curieuse de la consonne initiale
des mots devant l'article ou certains pronoms.
Il faudrait pouvoir longuement s'étendre également
sur les formations abstraites ou de catégorie,
aux suffixes divers, tous pourvus d'un
genre spécial et fixe, selon la qualité de l'idée
qu'ils désignent, soit que par eux la cause apparaisse
emprisonnée dans son effet, (et alors
l'expression devient féminine ou neutre, tels
les vocables en
té, tion, çon, tude, ance, esse eur,
ure, erie, du français, en
heit, schaft de l'allemand),
soit que cette cause se manifeste en
travail soutenu, persistant, (et alors l'expression
devient masculine, tels les mots en
ment, en
@
70 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
age du français, en
ing, ling de l'allemand).
Chaque famille de langues possède, d'ailleurs,
sa série de suffixes aux communes origines ;
mais un volume ne suffirait pas à traiter
la question avec tous les détails linguistiques
et psychologiques qu'elle comporte, exemplifiés
.
Suivant le tempérament des peuples et leur
évolution, suivant la qualité créatrice de leur
sensibilité collective, se modifie le sens des
idées et des mots qui les expriment. Au simple
point de vue individuel, la forme et le sens
des idées s'affirment déjà en rapport direct avec
le sexe même du sujet ; voyez la dévotion, fréquente
chez les femmes, au Sacré-Coeur de Jésus,
le culte de la Vierge chez les prêtres, mâles.
Ananké, chez les Grecs, était en quelque
sorte l'âme du Destin, la puissance immanente,
obscure, féminine. Ne sommes nous pas enclins
à en masculiniser maintenant l'expression,
(tel
besoin, malgré le vocable
nécessité plus vague)
?
Providence prend déjà le même chemin,
depuis l'émiettement du catholicisme. Par
contre, la
Douleur fut irrévocablement masculine
chez les Romains, enclins cependant à
féminiser
honor. Dolor était pour eux puissance
active et malfaisante, d'ordre physique,
avec laquelle il fallait lutter corps à corps, non
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 71
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pas une épreuve morale, l'effet d'une punition
ou d'une cause adverse, comme chez nous.
Dans le même ordre de faits, il semble que
nous soyons davantage frappés par le caractère
imposant, luxuriant et fort des arbres de nos
bois ou de nos vergers que par leur grâce et
leur élégance. Nous les avons faits masculins,
ce à quoi dut contribuer beaucoup la syllabe
latine
us (1).
Fleur, étoile sont des mots dont le
sexe est variable d'une langue à l'autre, selon
la qualité première sans doute qui servit à les
nommer.
Ailleurs, un sens de caresse est attribué à certaines
terminaisons neutres.
Dans l'histoire des langues, un cas ou deux
se produisent d'abord, sporadiques ; l'analogie
fait le reste.
Somme toute, en français, dans les mots douteux
ou ayant gardé deux genres, (tels les fameux
hermaphrodites :
amour, délice et orgue
bénéficiaires d'un récent adoucissement orthographique
qui libère le choix du sexe et de la
nuance de sens qu'il comporte, tels encore
aigle, oeuvre, hymne, foudre), l'influence de la
terminaison et particulièrement de l'
e muet
(1) Quelques noms d'arbustes seulement sont féminins,
tel aubépine. Certains ont seulement ce genre en patois :
tel le picard Sault ou Seût pour Saule, Courrière pour
coudrier. -- Un hameau de l'Oise porte le nom de : La
Grosse Sault.
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72 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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dérivé de l'
a latin féminin ou neutre, fut prépondérante ;
car si l'Idée tend à donner son
sens au mot qui la représente, il arrive souvent
que le mot, par son aspect propre, donne son
sexe à l'Idée. De là les fluctuations historiques
de termes, tels que
abîme, absinthe, aide, aise,
énigme, idole, orage, évangile, etc. En général,
le peuple est enclin à
féminiser les mots commençant
par une voyelle et terminés par un
e muet, tel
automne, tel encore
automobile, objet
d'actuelles discussions.
Pour ce dernier, le litige menace de durer
longtemps jusque même dans le peuple, étant
donnée la forme abréviative
auto, que l'analogie
rattache aux terminaisons masculines vulgaires :
vélo, bistro, proprio, etc.
Dynamo se
trouve dans le même cas. Le type originel est
numéro qui apparut tard dans la langue, cette
finale en
o étant inhabituelle et ne s'étant implantée
que grâce aux types
kilo, hecto, etc.,
issus du jargon grec.
Notons en passant le mot navire, féminin dans
la plupart des langues, même dans l'anglais si
mal sexué et en vieux français (1), à cause de
l'idée de grâce qu'il enferme, devenu masculin;
(1) Les variations de genre sont fréquentes en patois :
Ainsi à Rouen le mot horloge est masculin, et la Grosse
Horloge s'appelle couramment Le Gros, Le mot ouvragé est
généralement féminisé dans l'expression devenue ironiquement
classique : de la belle ouvrage.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 73
-----------------------------------------------
puis les variations de sexe du mot
poison (potionem),
celles des mots
évêché, duché, comté,
vidamé, devenus également masculins (1).
Jusqu'en des phénomènes pareils à celui qui
fit en allemand le Soleil féminin, la Lune masculine,
(
die Sonne, der Mond) transparaît le
fonds d'irréductibilité qui constitue l'individualité
des races humaines. Toute la syntaxe
germanique, toute la langue germanique sont
d'accord avec le tempérament et la pensée germaniques,
qui vont un peu, l'un et l'autre, au
rebours de notre français.
Allons plus loin. Non seulement les idées,
non seulement les mots, les syllabes même, les
sons primordiaux paraissent avoir un sexe.
Les Hindous l'avaient pressenti, qui comptaient
parmi les charmes d'une femme, celui de
porter un nom composé en majorité de syllabes
longues (2).
Instinctivement, après les Grecs et les Latins,
nous avons continué la même tradition (3). Que
(1) Comparez les vocables germaniques en thum.
(2) Que le nom de la femme soit facile à prononcer,
doux, clair, agréable, propice ; qu'il se termine par des
voyelles longues, et ressemble à des paroles de bénédiction.
Manou, II, 33, Traduction de Loiseleur-Deslongchamps,
Paris, 1838.
(3) Le masculin est le genre qui exprime la plus grande
somme de force, de vigueur. Aussi ce genre est-il en sans-
5
@
74 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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sont nos rimes féminines, sinon également des
syllabes longues, grâce au groupe muet qui en
fait partie et qui les termine ? Du côté des
voyelles :
i, é, ê, devant lesquelles s'adoucissent
les gutturales momentanées (
c, g), ne sont-elles
pas plus féminines que
o et
ou, voire
a lui-
même, accentué ?
Certaines consonnes aussi apparaissent plus
particulièrement féminines : les liquides (
l, m,
n, r), quelques chuintantes (
ch, j,) les
faibles
et sonores de chaque ordre (
v. b. d. g. z. etc.).
N'y a-t-il point ici même certain rapport avec
le choix des syllabes destinées à marquer le
genre dans les différents idiomes, une fois décomposé
le vocable adventice primitif ?
Je finis par me persuader que la phonétique
renferme un profond problème de psychologie
et d'ethnologie. Qui saurait classer et comparer
historiquement, d'une langue à l'autre, le
sexe des mots ferait sans nul doute ample
moisson de découvertes curieuses, aux rapprochements
imprévus, parfois gais, qui pourraient
crit rendu par la sifflante s, reste de sa, substitut de ta,
démonstratif le plus énergique.
Le féminin, le plus gracieux des genres, est rendu en
sanscrit, et en général dans le système indo-européen, par
une voyelle longue, douce, moelleuse, voluptueuse même,
si l'on veut y mettre quelque attention.
La déclinaison indo-européen, par Amédée de Caix
de St-Aymour. (Revue de Linguistique et de Philologie
comparée, tome Ier).
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 75
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aller aussi peut-être jusqu'à la musique
et ses dissonances
*
* *
Une infinie sexualité polarise les êtres et vient
animer les choses mêmes d'incompréhensibles
affinités ou sympathies, de secrètes attirances.
Toutes créatures évoluent à travers le devenir
du monde, tour à tour enlacées et désunies,
comme un choeur divin, dans la lumière
immense, qui leur sert de lien et peut-être
d'âme. Ainsi les Idées, qui sont des images
vivantes et qui sont peut être en même temps
l'essence même de la Vie universelle, se jouent,
mystérieux reflets, à notre entour et s'évoquent
pour nous, sexuelles d'abord, en vertu même de
leur origine.
Niera-t-on qu'il y ait pour nous-mêmes deux
modes, bien distincts, d'engendrer et de
reproduire ?
Il n'est pas prévu que l'oeuvre de chair : il y
a l'oeuvre d'âme. De la tête au phallus, un double
courant se polarise et se perpétue ; mais,
tandis que s'en vont vers la mort imminente
les fruits issus d'accouplement vulgaires, vers
la Durée indéfinie doivent monter, de métamorphose
en métamorphose, les procréations
de l'esprit.
Les Idées sont la semence des âmes. En elles
réside, immanente, toute l'évolution postérieure
@
76 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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des faits qui s'enchevêtrent. Maîtresses
de l'espace et du temps dont elles empruntent
le double véhicule, elles sont à la fois forme et
mouvement -- identité ? Dynamiques, dominatrices
de l'heure et puisant dans la durée
leur énergie, la puissance qu'elles révèlent sur
leur passage tend à les affubler pour nos yeux
du visage masculin, à travers les personnalisations
que nous leur faisons subir. Tous les
dieux de jadis -- (il faut le redire une fois de
plus), hindous ou grecs, celtes ou germains, ne
furent autres que des images -- synthèse ou
symbole -- de force en action. Belles au contraire,
rédemptrices, harmonieuses de contours
et peuplant l'étendue de rythmes lumineux, de
formes magnifiques, ivres de leur beauté
même, se manifestent les déesses. Pour les
Hindous, l'épouse d'un dieu c'est la puissance
latente qui demeure en lui personnifiée, statique ;
c'est la réserve immortelle de sa force
bienfaisante ; c'est l'amour qu'il porte, roi
céleste, à ses sujets de la terre ; c'est aussi la
vertu des prières qu'on lui adresse.
Rentrées dans le domaine des faits bruts, où
nos efforts les font parfois descendre, nos
abstractions ne se comportent guère autrement,
et nous nous bornons à constater différemment,
(ainsi qu'il fut envisagé plus haut d'un point
de vue plus analytique), dans nos philosophies,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 77
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le même sempiternel mécanisme de vie.
En nous, à leur passage, les messagères divines
aiment tracer de multiples signes, et leurs
doigts se plaisent à faire vibrer les cordes fines
de notre sensibilité. Sonores et non plus seulement
colorées et lumineuses, surgissent alors
les idées qui sont, avant tout, la qualité
essentielle des choses et des faits. Et le Verbe
à son tour crée le Monde. Masculins et féminins
naissent alors les mots, qui sont des étoffes
pour vêtements variés de nuances, masculins
et féminins, presque exclusivement ; car le
genre neutre s'atténue toujours en faveur de
l'un ou de l'autre et n'est souvent qu'un masculin
mal défini, la représentation d'une force
qui dort, d'une forme dont on n'a pas trouvé
l'âme, une sorte d'eunuque-né ou d'impuissant.
Petites âmes célestes, fantômales, filles de
l'espace et du temps, génies, anges même, -
voluptés ! -- entrelacez votre ronde autour de
nous, dans les flammes du matin et les parfums
du soir ; surtout n'oubliez point, consolatrices,
de répondre à l'appel de qui vous
évoque, armé du chandelier magique aux sept
branches. Les casuistes ne vous avaient donc
pas soupçonnées clairement, qui discutaient en
quel mois de la grossesse le foetus de chair
pouvait recevoir l'esprit immortel? Ne préexistez-vous
pas -- désirs -- toutes rencontres, à
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78 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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toutes copulations, ô directrices des hasards ?
Ce sont là mystères profonds, platoniciens.
Non moindre est le secret de l'accouplement
et du divorce des idées elles mêmes. Rémy de
Gourmont, très ingénieusement toujours, s'est
occupé l'un des premiers de leur dissociation.
Mais n'est ce pas du mariage définitif de
l'Amour et de la Liberté que doit naître le Bonheur,
ce merveilleux enfant, Messie des temps
futurs ?
@
La Culture des Idées (1)
BEAUTÉ DE L'IDÉE -- BEAUTÉ DU MOT
On admettra facilement que la culture des
idées conduise à la culture des mots ; mais
peut être la réciproque est-elle également vraie,
tant ce double soin arrive à se confondre par
la base en une aspiration unique.
Artiste avant tout et naturellement pourvu de
l'inestimable don de sentir les différences pour
les accuser en soi-même, Rémy de Gourmont
place, à juste titre, dans la sensibilité pure, le
champ de ses expériences intellectuelles.
L'idée, pour valoir, ne doit-elle pas prendre
directement racine dans le fait, d'où originellement
elle émane, tout en le dirigeant peut-
être ?
Ainsi, la raison finit-elle par nous apparaître,
quand elle veut ne se fier qu'à elle,
comme étant un piège plus dangereux que le
sentiment.
Le souci, témoigné par l'écrivain, des rapports
(1) Rémy de Gourmont : La Culture des Idées (Mercure de
France, 1900).
@
80 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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mystérieux qui rattachent également l'idée
à son expression, au
mot, semble indiquer
assez que l'auteur de
l'Esthétique de la Langue
française s'est acheminé vers la psychologie par
le sentier tortueux de la linguistique. La route,
en effet, n'est point vulgaire, et ne pouvait
manquer de suggérer au voyageur mille aperçus
ingénieux, dédaignés des « scientifiques ».
Pour n'être pas l'homme d'un système et
pour en être arrivé « à travers champs » jusqu'au
seuil des philosophies, il ne laisse pas
que de déchirer certains voiles, communément
très vénérés, du Temple.
Semblable à ces chimistes des nouveaux
siècles qui, les premiers, rompirent avec les
habitudes et la phraséologie des quêteurs de
pierre philosophale, Rémy de Gourmont cherche
à dépouiller de tous vains et superstitieux
oripeaux le magique laboratoire de la Pensée.
C'est au sein même de l'Individu, miroir
vivant du Monde, que viennent se déposer les
matières de la chimie intellectuelle. Significatifs
de tout le mystère humain s'affirment par
là-même les trois chapitres :
La Création subconsciente,
La Dissociation des idées, La Morale
de l'Amour.
Risquerai-je à mon tour quelques opinions ?
J'ai dit tout à l'heure, à propos du Sexe des
Mots, ce que je croyais de la nature même de l'Idée,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 81
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Forme et mouvement tout à la fois, elle représente
une
qualité, force vivante dont le dynamisme
évolue en nous pour s'y polariser selon
nos tempéraments. Suivant qu'elle nous trouve
actifs ou
passifs, c'est-à-dire selon que la maison
est vide ou que d'autres visiteurs s'y sont
installés déjà, la sensation prend un caractère
différent et s'achemine vers une destination
diverse, en sorte qu'on pourrait définir la conscience
une idée particularisée, identifiée au moi,
analogue aux molécules que le corps s'assimile,
et se mouvant dans l'orbe même où gravite
l'individu.
Peut-être toutes les sensations, (c'est-à dire le
monde entier), entrent-elles en nous à notre
insu ; mais le nombre est petit de celles qui
parviennent jusqu'à la conscience ; parfois
même celle-ci ne les atteint qu'après des années
et des années.
Le Subconscient est le réservoir où elles se
cachent et où tout l'univers est présent sans
doute. C'est là que doit puiser, pour s'alimenter,
toute création humaine.
Axël de notre Villiers de l'Isle Adam ne
s'est-il pas chargé d'avance de nous dire le
secret selon lequel on peut faire obéir à son
gré la mystérieuse matière des oeuvres intellectuelles,
en tant que rebelle aux aveugles volontés
? « Homme, dit-il, si tu cesses de limiter
5.
@
82 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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une chose en toi, c'est-à-dire de la désirer, si
par là tu te retires d'elle, elle t'arrivera féminine,
comme l'eau vient remplir la place qu'on
lui offre dans le creux de la main (1).
C'est surtout par tout ce qu'ils suggèrent que
(1) Toute cette partie d'Axël intitulée : Le Monde Occulte
est pleine d'intuitions merveilleuses. Il faudrait tout citer.
Quelques exemples encore : « Tu n'es que ce que tu
penses, pense-toi donc éternel. Ne sens-tu pas ton être
impérissable briller au delà des doutes, au delà de toutes
les nuits »
« Si tes yeux sont vivants, si tes pieds sont libres, observe
et avance. Nul n'est initié que par lui-même ».
« Qui peut rien connaître, sinon ce qu'il reconnaît. Tu
crois apprendre, tu te retrouves : l'univers n'est qu'un prétexte
à ce développement de toute conscience »...
« A chacune de tes idées, tu infuses de ton être, et cette
idée, par cela même, devient l'un des virtuels moments de
l'Apparaître futur que ta vie enfante ».
« Sache, une fois pour toujours, qu'il n'est d'autre univers
pour toi que la conception même qui s'en réfléchit au fond
de tes pensées -- car tu ne peux le voir pleinement, ni le
connaître, en distinguer même un seul point tel que ce mystérieux
point doit être en sa réalité. Si, par impossible, tu
pouvais, un moment, embrasser l'omnivision du monde, ce
serait encore une illusion l'instant d'après, puisque l'univers
change -- comme tu changes toi-même -- à chaque battement
de tes veines -- et qu'ainsi ton Apparaître, quel qu'il
puisse être, n'est en principe que fictif, mobile, illusoire,
insaisissable. Et tu en fais partie ! Où ta limite en lui ? Où
la sienne en toi ?
« Si tu veux posséder la Vérité, crée-la comme tout le reste.
Le monde n'aura jamais pour toi d'autre sens que celui que
tu lui attribueras. Puisque tu ne sortiras pas de l'illusion
que tu te feras de l'Univers, choisis la plus divine. Tu es
ton futur créateur. Tu es un Dieu qui ne feint d'oublier sa
toute-essence qu'afin d'en réaliser le rayonnement. Ce que
tu nommes l'univers n'est que le résultat de cette feintise,
dont tu contiens le secret. Reconnais-toi. Profère-toi dans
l'Etre, etc. »
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 83
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valent les aperçus du livre de M. de Gourmont,
si nietzschéen par endroits.
Ça et là, pour rompre la monotonie des profondes
exégèses, apparaît le personnel humoriste
des
Epilogues du Mercure de France, avant
tout français d'allures et peu suspect de complaire
aux sectes diverses, dont les discussions
exténuent chaque jour nos oreilles de propos
intéressés.
Langage, religion, politique, affaire de tempérament,
tout cela, c'est-à dire de sentiment
et non de raisonnement pur ! Le sage se borne à
constater, impuissant ou indifférent. D'abord,
il faut vivre sa vie ; car la vie est un acte de foi
et se rencontre avec le sentiment qui est bien,
dit Ribot, « ce qu'il y a de plus fort en nous »,
ce qui dure et permane.
Dès lors, à quoi bon les principes et pourquoi
donc, au lieu de tant chercher à conformer sa
vie aux dits principes ne pas conformer tout
simplement ses principes à sa vie, c'est-à dire
à sa nature ?
Plus que tous les programmes, plus que tous
les évangiles, doit plaire la sincérité. Elle est
rare ; car l'homme prend plaisir à s'aveugler
soi même, grâce à son propre verbe interposé
entre les choses et lui.
C'est pourquoi, en dépit de toutes les exégèses
plus ou moins teintées d'ironie, il est
@
84 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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resté si malaisé de
dissocier à fond la vieille
idée de Dieu, ce songe du Bonheur, perpétuel
désir de nous retrouver nous-mêmes dans les
choses, forme progressive de notre inquiétude
humaine, où semble se totaliser le
subconscient.
J'imagine que l'on ne peut faire autrement que
de retrouver, dans notre double et nécessaire
appétit d'amour et de liberté (mettez, si vous
voulez, de domination), la double source subjective
où le Bon et le Beau s'alimentent.
Il est bien entendu que toutes formules de
morale et de religion ne sont qu'un mode de
sentir, figé dans un attitude de conservation
qui en dérive et qui s'y adapte, ou plutôt rythmé
d'après cela.
Mais, ne parlons pas de morale. Aussi bien,
n'en est il plus guère d'actuellement vivante ;
peut être parce que nos moralistes sont trop
maladroits pour en restituer les bases. Sans
doute faut-il consentir à ramener toute la morale
à l'esthétique, comme le veulent les plus hautains
et les plus hardis, quoique cette opération
paraisse devoir se résumer en un simple
déplacement de termes, la notion du
Beau relative
à l'idée de Liberté, de Sagesse, de Lumière,
étant aussi subjective, quoique non de même
ordre, que la notion de Bonté, relative à
l'idée d'Amour.
Toutefois, les deux se doivent fatalement
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 85
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compléter l'une l'autre, et se trouvent en rapport
constant, comme le dénominateur dépend
du numérateur et réciproquement.
Le numérateur, ici, est le pôle esthétique.
De même, nous ne croyons pas que la vie
soit fatalement condamnée à évoluer soit
dans la sensation, soit dans l'abstraction. Elle
va de l'une à l'autre et s'en accélère.
A toute action, l'impulsion directrice est nécessaire;
par là même, toute vie intégrale doit
d'abord quelque peu se vouloir ; mais elle doit
se vouloir d'après elle même. Tout est bon de
l'individu sûr de sa liberté, puisque nous ne
pouvons véritablement grandir que dans le sens
même de l'espèce tout entière
En se voulant profondément individuelle,
notre conscience devient donc forcément sociale,
puisqu'elle ne se peut créer que d'une
matière commune à toute l'humanité.
Il faut donc oser et la plus difficile sorte d'audace
est encore, à notre époque civilisée, de se
voir nu.
*
* *
Puisqu'il semble avéré que les idées où s'allume
notre foi, ne sauraient être que celles de
nos tendances ou de nos intérêts, il convient
de laisser là les sentimentalités inutiles pour
tâcher de nous faire valoir individuellement
tels que nous sommes. Car nous sommes pour
@
86 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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nos voisins ce que nous prétendons être pour
nous-mêmes, et le plus curieux, c'est que toute
attitude empruntée finit toujours par incarner,
chez celui qui s'y essaie, l'idée qu'elle représente
et dont elle demeure, en quelque sorte,
le symbole.
Tel farceur qui joue au prophète le devient
pour de bon, et se fait ainsi sa propre dupe.
L'homme, en effet, possède cette supériorité
de se rêver continuellement.
Sans cesse, par devant lui, voyage le fantôme,
de son idéal conscient ou non, forgé par lui-
même à sa ressemblance.
L'histoire des dieux et de Dieu représente
ainsi toute l'histoire intime et profonde de
l'homme. Pour ceux qui n'y croient plus, cette
forme progressive de notre inquiétude a pris
simplement un autre nom, c'est-à-dire une
autre forme. L'athéisme est une dissociation
des composantes innées de l'idée de Dieu,
pures abstractions que nous voyons actuellement
s'élever à l'horizon de notre ciel politique
et social.
A chaque tournant de l'histoire, une certaine
variation du numérateur
Liberté modifie par
contre-coup le dénominateur
Justice-Amour,
mais la somme reste la même.
Mais qui définira l'un et l'autre exactement ?
Peu importe, d'ailleurs : leur balance mystérieuse
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 87
-----------------------------------------------
s'opérant presque à notre insu, de conjoncture
en conjoncture.
Ce sont les deux pôles de l'homme, créature
intelligente, comme le Temps et l'Espace sont
les deux pôles de l'Univers.
*
* *
Il serait curieux de suivre la filiation progressive
des idées directrices de l'humanité, à
partir de ces deux primordiales, et selon l'ordre
de leur naissance, par rapport aux conditions
d'existence qui favorisèrent leur germination
dans les cerveaux humains.
Ainsi, depuis l'heure où les premières tribus
nomades se fixèrent sur un sol de leur choix
pour y ensevelir leurs morts, une idée de
propriété s'est juxtaposée à celle de la
Race,
identifiée longtemps en son devenir avec celle
de
Force et de
Justice (Dieu) pour créer l'idée
de
Patrie.
Mais les peuples qui s'arrêtent sous un toit
immuable, pour y adorer les divinités de la
Paix, perdent vite le sens de la guerre et même
de la défense personnelle. Le sol enrichi de
leurs efforts, le sol ancestral ne peut être gardé
de l'envahissement des pillards envieux ; peu à
peu les premiers possesseurs se voient forcés
d'accepter ou de subir de nouveaux hôtes.
Parfois, dépouillés complètement, on les assimile
à la terre conquise, dont ils font dorénavant
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88 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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partie intégrante. Ainsi les mêmes régions
géographiques ont accueilli tour à tour, au
hasard des temps, le flot errant de races différentes,
dont les antagonismes se sont émoussés
les uns contre les autres et dont le sang s'est
réciproquement mélangé. De là, la variété
infinie de types et tempéraments dont se compose
l'une quelconque des nations modernes.
Intellectuellement et moralement la diversité
n'est pas moindre, en sorte que ne peut
équitablement donner la prééminence à certaines
majorités de hasard, sans blesser des
minorités non moins justifiées à revendiquer
leurs droits. L'impossibilité de grouper en un
seul faisceau les aspirations divergentes de la
nation amène tour à tour l'anarchie et le despotisme,
tout individu dans la société se croyant
fondé à imposer sa raison au voisin. De là, dans
nos patries d'éducation latine, la prédominance
des revendications d'
égalité sur l'esprit de
liberté pourtant plus fécond et plus noble.
Le temps et l'histoire finissent d'user la
double idée de
Race et de
Nation accouplées :
c'est sur des analogies d'intérêt ou de pensée
qu'il faudra sans doute asseoir désormais le
principe de l'association des énergies.
La suppression des gouvernements despotiques,
basés sur l'abus de la force et l'exploitation
de l'ignorance, se produira sans doute
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 89
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ainsi d'elle même, par une fédération progressive
des âmes similaires, en voyage l'une vers
l'autre à travers tous les peuples.
Faut-il s'habituer pourtant à penser, avec
l'heure présente, que l'avenir des nations soit
de s'évanouir un jour dans le vaste organisme
de l'Humanité ? Constatons seulement la germination
de cette idée, greffée sur celle
d'Amour et de Justice et venant supplanter
l'idée de Patrie, en l'élargissant. C'est tout ce
que nous voulons retenir ici pour cette digression.
La Justice et la Bonté ne sont elles-mêmes
probablement, à tout prendre, que la forme la
plus intelligente, la plus belle par conséquent
de l'égoïsme humain, par quoi subsiste la
conscience.
*
* *
De quoi, cependant, est faite la beauté d'une
Idée ?
De sa qualité vivante, dominatrice et reproductrice
vraisemblablement, puisque cette vertu
doit se diffuser en lumière, selon un rythme
appelé à créer, au sein de notre sensibilité, des
songes d'autant plus actifs que ce rythme saura
mieux s'unir à nos directions intimes.
Ainsi une idée est d'autant plus belle qu'elle
sait se faire plus humaine.
Mais que sera son expression ? Problème
redoutable et que nul artiste n'a su résoudre à
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90 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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fond, malgré l'angoisse qui s'engendre de
l'envisager seulement.
Il est des minutes aiguës où l'indigence du
verbe nous fait souffrir d'une impuissance
particulièrement douloureuse, et peut-être cette
souffrance s'avive-t-elle en proportion même
de la culture intellectuelle de celui qui l'endure;
car la subtilité ne sert de rien, là où les éléments
font défaut (1).
Et le mot ne saurait traduire la sensation
qu'en la transposant, en la dénaturant. Hors du
clavier connu, certaines vibrations suraiguës
ou trop graves ne s'enregistrent plus, tels ces
rayons ultra-violets que l'oeil humain ne peut
percevoir et que la rétine des félins continue de
discerner, jusqu'à une autre limite, plus haut.
Cependant le mot ne paraît pas être un
simple signe, un chiffre, n'ayant de valeur que
par rapport aux unités qui le précèdent ou qui
le suivent. Il a vie, puisqu'il évolue, se développe
et meurt. Donc, il a une identité à soi,
(1) C'est ici le lieu de citer Axël encore une fois :
« Forces vives qui assemblez les lois de la Substance,
« êtres occultes en qui se conçoivent les générations des
« éléments, des hasards, des phénomènes, -- oh si vous
« n'étiez pas impersonnels ! Si les termes abstraits, les creux
« exposants, dont nous voilons vos présences, n'étaient que
« de vaines syllabes humaines ! Et dans la chaîne des contacts
« infinis, s'il était un point où l'Esprit de l'homme, affranchi
« de toute médiation, pouvait se trouver en un rapport avec
« votre essence et s'agréger votre énergie ! »
AXEL, (Le Monde Occulte: 2° Le Renonciateur).
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 91
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laquelle se manifeste, d'ailleurs, sous certains
contours aptes à impressionner notre sens
esthétique.
Le mot a sa forme propre, sa personnalité, sa
beauté. Celle-ci semble dépendre de plusieurs
conditions à remplir :
1° La figure du mot doit se révéler conforme
à la gamme génératrice des sonorités particulières
de la langue à laquelle le vocable appartient.
Tel assemblage phonique est d'allure
anglaise, qui distribue les sons selon les exigences
du gosier britannique. Et c'est pourquoi, en
français, le vocable
bow-window, emprunté, par
exemple, à nos voisins n'aura jamais la grâce
exquise de notre vieux mot
bretèche. Inversement
celui-ci, en anglais, ne pourrait faire que
piètre figure jusqu'à déformation convenable.
2° Du mot à la sensation d'où il émane originellement
et qu'il a mission d'évoquer, la plus
courte distance doit être gardée, en sorte que
nous soyons frappés à la fois par le mystère
toujours pendant de sa naissance et par le
prestige vivant de sa jeunesse
3° Il devra être situé dans la phrase de telle
serte que l'éclairement ménagé par ses voisins,
dont il dépendra, illumine sa face la moins
connue. Telle une médaille dont on prendrait
soin de retourner le revers usé, avant de l'offrir
aux regards. Les mots sont beaux avant toutes
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92 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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choses de ce qu'ils n'ont jamais tout à fait
signifié. C'est pourquoi ils vieillissent très vite.
Quelques-uns se laissent rajeunir, qui n'ont pas
trop usé des fards et des teintures ; mais à les
cueillir comme des fleurs dans le pré même où
ils s'épanouissent, on risque moins de se
tromper sur leur mérite. Cela explique pourquoi
des poètes de grand talent ont pu chérir
d'amour immense de véritables patois, glorifiés
plus tard et amplifiés à cause de cet amour et
de leur génie : Dante, Mistral, Verdaguer.
Par ainsi, la valeur du mot apparaît relative
et sa signification un perpétuel devenir, en
dépit de certaines permanences d'organisation
qui en font un être individuel, apte à naître, à
croître, à se reproduire, selon quelques conditions
toujours les mêmes.
Existe-t-il toutefois une connexion entre la
beauté de l'idée et la beauté du mot ou plus
proprement de l'expression, et la première peut-
elle plus ou moins déterminer la seconde ?
Presque d'aucune façon, et c'est là une preuve
encore de l'autonomie du mot. Les idées sont
de bonnes filles qui, une fois nées ou évoquées
à la vie, se plaisent à frayer un peu avec le
premier venu. Les parer dignement, même les
plus banales, exigea parfois le génie ; car leur
faveurs les plus secrètes sont réservées à celui
qui sait tour à tour les contempler selon les
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 93
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poses les plus différentes, à seule fin de mieux
combiner les plis d'étoffes où elles se draperont
momentanément.
Suivre les inflexions de leurs formes fuyantes
et qui ne se laissent prendre qu'imparfaitement
au filet des sensations, observer leurs
contours, leurs gestes, discerner le rythme de
leurs attitudes, pour modeler selon lui le
rythme même du Verbe qui les vêtira, tel est
pourtant le grand secret, le suprême arcane du
Mystère des mots.
Mais ce n'est pas point par l'apprentissage de
tel ou tel procédé que l'on peut espérer y parvenir,
c'est au contraire, ainsi que l'a fort bien
démontré M. de Gourmont, par l'éducation du
Subconscient.
Alors ? Alors il faut tâcher d'être soi-même,
tout simplement, si toutefois l'on a pu naître
pour devenir quelqu'un. Constatation, qui ne
veut pas, ici, devenir un précepte ; autrement
il nous suffirait de compléter le vers de Despréaux
;
« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser, »
Et d'abord à sentir.
C'est une science que Maurice de Guérin
avait un jour senti sourdre au tréfonds de soi-
même, à force de recueillement : « Toutes les
fois, écrit il, que nous nous laissons pénétrer
par la nature, notre âme s'ouvre aux impressions
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94 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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les plus touchantes. Il y a quelque chose
dans la nature, soit qu'elle devienne pâle,
grise, froide, pluvieuse en automne et en hiver,
qui émeut non seulement la surface de l'âme,
mais même ses plus intimes secrets, et donne
l'éveil à mille souvenirs qui n'ont en apparence
aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui,
sans doute, entretiennent une correspondance
avec l'âme de la nature par des sympathies qui
nous sont inconnues. »
Qu'il nous soit pardonné de reprendre ici une
citation déjà faite par M. Edmond Pilon (1).
Nous en avions besoin pour conclure. Il faut
s'approcher de toute chose religieusement, tel
paraît être le point de départ de toute éducation
de l'âme sensitive, du subconscient. Mais
un subconscient de génie dépasse toute analyse;
aussi bien, rien ne saurait faire parler éloquemment
celui qui s'obstine à rester muet. Car il
en faut bien qui écoutent.
*
* *
Comme toute manifestation de vie active,
l'Art est une conquête, et rien ne ressemble
davantage à la lutte amoureuse, qui laisse communément
chacun des deux champions à la
fois vainqueur et vaincu, que l'étreinte du Poète
et de sa Chimère. Car tout est poème qui fait
(1) Edmond Pilon. Portraits français. Maurice et Eugénie
de Guérin,
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 95
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ondoyer, en prose ou en vers, autour de l'insaisissable
Substance, le reflet mystérieux de la
beauté des choses. S'emparer d'une idée, pour
la réaliser en splendeur verbale, est une entreprise
malaisée et pleine de risques. Chacun a
sa stratégie en conformité de ses tendances ;
mais bien peu savent agir selon l'heure et la
conjoncture ; car il est deux méthodes bien distinctes
de combattre, et il est souvent meilleur
de tourner la position que de l'attaquer en face,
quand celle-ci est mal connue ou trop abrupte.
Les tacticiens de génie savent employer à propos
et combiner les deux manières. Bien souvent
l'expression directe ne vaut que pour tracer
les traits d'ensemble ; la méthode indirecte
suggère et fait deviner, par un choix approprié
du détail, le contour imprécis de l'idée dont
tout le prestige irréel s'évaporerait à la serrer
de trop près.
Par ainsi, l'abstrait jaillit comme d'un prisme
des multiples facettes tour à tour offertes du
concret, et l'Idée, sans se dévêtir, accepte la
chair du symbole.
Etrange mystère ! Le papillotement de
lumière qui s'agite autour d'elle suffit, s'il est
transposé, à la faire revivre plus pure et plus
divine, quand, au contraire, tout ce qui la touche
directement et prétend l'exprimer sans
intermédiaire la tue et lui ferme les yeux ;
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96 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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car nous sommes impuissants à saisir autre
chose que des images. C'est à l'envelopper d'un
réseau subtil de reflets empruntés à son propre
rayonnement que tendent les efforts des artistes
les plus délicats, les plus raffinés, les plus féminins.
Malheur cependant à qui ne la viole pas
toute nue, quand la conjoncture l'exige !
Il est certains peuples chez qui le travail de
l'abstraction est à peu près nul ; leur langage
demeure presque stationnaire ; car tout y
est métaphore et symbole perpétuellement
renouvelés. Par contre, leurs philosophies sont
toutes en préceptes, en règles de vie ; le besoin
de créer des dieux, de donner un sens vivant
et transcendant aux images de l'univers ne
s'impose pas aux âmes trop paisibles ou trop
bien ordonnées.
Nous savons bien, nous autres aussi, que la
conquête du Principe est impossible ; mais nous
la rêvons quand même et nous la recommençons
sans relâche, après chaque échec successif.
Et c'est pourquoi notre art est suprême qui,
sans dédaigner le souci primordial des formes
et des normes, ne perd pas de vue qu'il doit
être; un perpétuel effort et ne consent pas à devenir
un simple mandarinat.
« Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe,
« disait le Centaure de Maurice de Guérin,
« vous poursuivez la sagesse qui est la science de
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 97
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« la volonté des dieux, et vous errez parmi les
« peuples comme un mortel égaré par les destinées.
« Il est dans ces lieux une pierre qui,
« dès qu'on la touche, rend un son semblable
« à celui des cordes d'un instrument qui se
« rompent, et les hommes racontent qu'Apollon,
« qui chassait son troupeau dans ces déserts,
« ayant mis sa lyre sur cette pierre, y
« laissa cette mélodie. 0 Mélampe, les dieux
« errants ont posé leur lyre sur les pierres;
« mais aucun..... aucun ne l'y a oubliée !
............................................
Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les
témoignages de la descendance des choses ;
mais au bord de quel océan ont-ils roulé la
pierre qui les couvre ?
@
L'âme des sons vivants
DE LA CONCORDANCE PSYCHOLOGIQUE DES
COULEURS ET DES SONS ET DE LA
CONSTITUTION ANALOGIQUE
DU LANGAGE.
La Musique commence où finit la
poésie, comme la poésie commence
où finit la prose.
GRÉTRY.
La Musique est à la base de la
parole et elle la complète.
R. WAGNER.
Me risquerai-je à pénétrer à mon tour en ce
domaine obscur, en cette forêt vierge où il
n'existe encore que des sentiers tracés à la hache
par d'aventureux pionniers ; manierai-je
une fois de plus cette matière rebelle à l'expérimentation
exacte et avec quoi cependant,
avant moi, tant de théoriciens ont échafaudé la
merveille de prodigieux et stériles systèmes ?
Ce n'est pas qu'ils aient manqué de clairvoyance ;
mais le problème n'est peut-être pas
de ceux qu'on systématise.
Pour éviter de les critiquer, je ne ferai point
ici l'analyse de leurs louables efforts. Il serait
injuste, néanmoins, de s'inscrire en faux contre
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 99
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des travaux tels que ceux de René Ghil, par
exemple, ou contre des tentatives analogues à
celle du fameux
Sonnet des Voyelles, d'Arthur
Rimbaud, dont l'initiative, d'ailleurs, fut loin
d'être isolée. Nous dirons seulement, pour ne
pas prolonger une discussion, que le public aurait
peine actuellement à prendre au sérieux à
cause du scepticisme où l'a conduit ce qu'il a
pu regarder comme un échec, sur quelles bases
nous croyons nécessaire d'asseoir le problème,
et par quelle suite de raisonnements on peut
espérer, à défaut d'expérience directe, parvenir
à sa solution.
Définir l'Homme équivaut peut-être, en un
certain sens, à définir la Parole humaine, qui est
notre atmosphère sonore et le lieu de rencontre
où s'étreignent et se fécondent réciproquement
notre énergie vivante avec les énergies
cosmiques.
Définir le monde équivaut peut-être à définir
l'atome, qui serait le point de convergence de
forces équilibrées, accourues de toutes les circonférences
possibles autour de ce point, pour
s'y polariser en un tourbillon, dont l'énergie
accumulée rejaillira chaque fois qu'une nouvelle
unité potentielle viendra détruire l'équilibre
(1). Heurtez l'atome, il vibre, il éclaire,
(1) Dans un travail présenté à l'Académie des Sciences, le
8 juin 1903, M. Filippo Re émet l'hypothèse que les atomes
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100 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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il magnétise, et cela se propage, d'interférences
en interférences.
Heurtez l'homme, il s'écrie. Son inertie,
pour la manifestation directe de son identité,
s'éveille, se dynamise, jaillit en un rayonnement
de force.
Envisagé par son propre regard l'homme
devient le Sujet par excellence, traitant d'égal
égal avec tout le Mystère, dont les mains fugitives
se tendent autour de lui, pour le faire vibrer
comme une harpe. Il est le Point suprême
placé momentanément à l'intersection de ces
deux lignes vivantes et primordiales, rayons
seraient de petits systèmes planétaires : ils ne seraient autres
que des groupements dont les éléments obéissent aux
lois de la gravitation universelle, lois qui régissent les mouvements
et la position des astres dans le ciel. Il constate
que l'énergie qu'il a fallu dépenser à l'origine pour constituer
ces groupements a dû être énorme, si l'on en juge par
l'impossibilité où nous sommes de les détruire.
Le Radium par A. BERGER, p. 109.
D'autres théories ont été proposées, depuis les récentes
découvertes concernant la radiation. L'hypothèse du fluide
universel, plus ou moins réfrangible selon les corps, est revenue
à flot. D'autres prétendent que l'atome, en se dissolvant,
rayonne de l'énergie. Celte dissociation atomique aurait
pour effet inévitable et lointain de réintégrer un jour
tout l'univers dans le plan de la Force, par la dissolution
progressive de la matière
En apparence contradictoires, ces diverses explications ne
se peuvent-elles fondre, en vérité, pour restituer le vieux
mythe symbolique du Verbe créateur, fils du Feu universel ?
Nous autres, païens mystiques, avons conservé le culte de
la Beauté, parce que nous la crûmes toujours révélatrice des
vérités suprêmes, qui chantent dans le rythme des sphères.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 101
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émanés du giron même de la Source divine
des Choses : l'Infinie Durée, l'Incommensurable
Etendue (1) .
Et c'est pourquoi, à travers la variation
inexprimable des choses à notre entour, le profond
et indestructible sentiment de notre
conscience individuelle est encore le point le
à plus digne de confiance où asseoir, pour nous-
mêmes, la barre mystérieuse à chaque bout de
laquelle oscillent d'un côté le Temps, de l'autre
l'Espace.
La Nature autour de nous s'agite, et nous
laissons vibrer nos sens, irrésistiblement. Comment
ferions nous pour ne pas voir et entendre,
ayant les yeux ouverts et les oreilles libres
? La Nature est entrée en nous par ses
portes divines. Toute notre âme sensible et
matérielle résonne sous le choc ; mais ce n'est
pas un son brut, voire une note simple qui
s'exhale comme d'une corde frôlée, c'est quelque
chose de plus complexe déjà dans son instinctivité ;
c'est un cri et ce cri, si peu articulé
soit-il, possède un double caractère : il est un
(1) En fait, là où se délimitent les courbes opaques des
corps matériels, il se doit produire une transformation du
rayonnement cosmique, qui pénètre et traverse toutes choses
en les organisant, analogue à la transformation des
rayons cathodiques en rayons X au contact du verre. Décomposée
en chacun des points qui constituent l'assemblage
de la forme extérieure, la lumière engendre les lignes qui
sont l'âme des représentations symboliques du dessin.
6
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102 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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chant et il est un rythme. Un chant, puisqu'il
se manifeste à la fois sous le rapport de l'intonation,
de l'intensité et de la durée ; un rythme
puisqu'il enferme un rapport de sons infinitésimaux
et variables. En l'absence de la plus
rudimentaire consonne, il est déjà non pas une
simple note musicale, ou même un bruit; mais
une voyelle, différente suivant la nature de l'émotion
ressentie, gaie, triste ou horrifique et
qu'elle a mission de traduire.
*
* *
Une sorte de rythme, intrinsèque, imperceptible,
inanalysable quoique essentiel, se juxtapose,
dans la voix humaine, à une intonation
d'origine plus directement émotive, et c'est ce
qui la rend, non seulement supérieure en qualité
expressive à tout autre instrument musical,
mais encore plus significative de conscience et
de volonté.
« L'émotion elle même, dit le Docteur Toulouse,
est essentiellement un phénomène de
conscience, qui est conditionné par des mouvements
organiques ». Sa nature est donc double
comme l'est également son expression.
Amplifié, le rythme essentiel de la voix humaine,
par quoi se manifeste en quelque sorte
la réaction de la conscience à l'encontre des
choses ambiantes, est devenu la consonne, dont
i et
ou sont si proches. Onomatopée à l'origine,
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 103
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la consonne a permis, par son amalgame avec
les voyelles, de former des mots, c'est-à-dire
de donner aux idées incarnées en nous la figure
transitoire qui leur convient, selon notre tempérament,
notre résistance active, notre mode
de sentir et nos aspirations volontaires.
M'appuyant sur l'examen fondamental des
lois phonétiques auxquelles sont soumises les
diverses langues parlées, je dirai plus loin quel
rapport j'ai cru pouvoir établir entre les différentes
espèces de prononciation et le tempérament
des individus. J'essaierai d'obtenir une
approximation du problème de l'origine et de
la constitution des consonnes, ce rythme du
langage et tâcherai, en même temps, d'esquisser
des vues générales sur le sens émotif attribuable
à chacune des voyelles, dans leur filiation
à partir du son
a.
*
* *
Maints théoriciens, entre autres, de nos jours,
le physicien Helmholtz et le poète René Ghil,
initiateur de l'
Instrumentisme, ont cherché à
dresser un tableau de concordance entre
les voyelles et les couleurs, d'après diverses
constatations d'ordre plus ou moins hétérogène
et forcément incomplètes, c'est-à-dire de valeur
scientifiquement discutable le problème étant
de qualité plutôt esthétique, c'est-à-dire essentiellement
@
104 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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subjectif (1.) Aussi bien, tout ce qui se
rattache au sentiment, échappe-t-il par sa nature
à une logique rigoureuse, ainsi que l'a montré
M. Th. Ribot (2.)
Antérieurement et parallèlement, un Père
Jésuite du siècle dernier avait combiné un clavecin
des couleurs réparties en gammes successives,
à la façon des notes de musique, sans parler
d'un essai du même genre connu jadis en
Perse. A mon humble avis, comme toute action
humaine instinctive , ces multiples tentatives
ne pouvaient que résulter d'une sorte de pressentiment
suscité par l'intuition d'une vérité.
Si la Musique, s'emparant exclusivement de
l'intonation, a réussi à fonder un art spécial, en
s'appuyant sur des lois physiques et des rapports
fondamentaux infranchissables, pour exprimer
et traduire les sentiments correspondants
les plus vagues, les plus inconscients de
notre âme ; si, d'autre part, accaparant plus
particulièrement le Rythme, (3) la Poésie s'est approprié
l'expression de mouvements plus volontaires
et plus précis de notre conscience, mis
en rapport avec les formes et contours symboliques
(1) 0n trouvera le Sonnet des voyelles d'Arthur Rimbaud,
dans le Recueil de MM. Ad. Van Bever et Paul Léautaud :
Poètes d'aujourd'hui (Mercure de France.)
(2) L'Education émotionnelle, par le Dr Toulouse, Le Journal,
22 août 1904.
(3) Mais non pas exclusivement ; car le Rythme appartient
en propre à la Danse.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 105
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des choses, pourquoi, d'une analyse plus
exacte et plus approfondie des principes constitutifs
du langage humain, ne ferait-on pas
surgir le tableau des multiples mouvements
psychologiques dont ils sont issus, avec leur
valeur propre d'expression, suivant que ces
mouvements mêmes sont originellement plus
ou moins musicaux et colorés ?
-- Qui dit consonne dit ligne (dans la phrase,
le verbe); qui dit voyelle dit couleur (dans la
phrase, le qualificatif). La consonne, en effet,
délimite les contours sonores du Verbe humain.
Toute émotion étant le produit d'une action
venue de l'extérieur (1) et transformable, selon
notre faculté individuelle de réaction, pour évoluer
progressivement dans notre âme en sensations,
en sentiments, en idées, la consonne,
qui est l'expression directe de cette réaction
même, signifie donc le côté actif de nous-
(1) Toutes les fois qu'une force quelconque émane d'un
homme, elle projette un nombre plus ou moins considérable
des molécules astrales (ou radiantes), qui environnent cet
homme, à une distance et avec une vitesse qui dépendent à
la fois de la puissance de projection et de la grandeur des
obstacles opposés à la progression des molécules.....
En sens inverse, toute force dirigée vers un homme fait
pénétrer en cet homme un certain nombre de molécules
étrangères.
Marius DECRESPE (La Matière des Oeuvres
magiques, page 34).
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106 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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mêmes, tandis que la voyelle, issue du cri, en
représente le côté passif.
Si nous analysons maintenant la constitution
d'une voyelle quelconque, en dehors même de
sa propriété suggestive intrinsèque de tristesse
ou de joie, nous découvrirons qu'elle parait se
manifester à la fois sous trois modes, comme le
cri : 1° en
intensité et en durée, selon que la voix
la frappe et là prolonge plus ou moins ; 2° en
quantité vibratoire, c'est-à dire en hauteur
variable de son, selon l'intonation prosodique
dont elle est affublée ; 3° en
qualité vibratoire,
c'est-à-dire en contour spécifique, ce contour
qui différencie l'
a de l'
ou, l'
i de l'
o, etc.
Ce qu'on peut nommer la couleur d'une
voyelle est constitué presque exclusivement par
ce que nous appelions ici le contour spécifique.
A indéniablement est plus éclatant que
ou, le
premier ne se pouvant articuler que la bouche
large ouverte, alors que les lèvres se trouvent
presque réunies pour l'émission du second. La
multiplication du son
a au travers d'une
phrase la fait sonner comme une fanfare; tel le
rouge entre les diverses autres teintes ou couleurs
du prisme. Il y a donc analogie entre la
fonction de l'
a, parmi la gamme des voyelles, et
le rôle du rouge dans la série des couleurs.
A est éclatant; ou est sombre, triste, concentré ;
i est la voyelle du rire aigu ou des larmes
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 107
-----------------------------------------------
bruyantes.
Dans l'adaptation des couleurs aux sons du
langage, il ne saurait être question, selon nous,
jusqu'aujourd'hui, d'aucune espèce d'assimilation
rigoureuse d'ordre strictement scientifique.
Tout ici devient uniquement analogique,
sinon absolument conventionnel, comme d'aucuns,
par ailleurs, sont enclins à le prétendre.
Si donc à la voyelle a nous attribuons la couleur
rouge, nous pouvons, en vertu de correspondances
de même ordre, attribuer au son
ou
la couleur
bleu foncé, qui est la plus sombre du
spectre, et à la voyelle
i la couleur jaune, celle
de l'or et du soleil dont la splendeur rit aux
yeux. Ces trois couleurs,
jaune, bleu, rouge,
sont des couleurs fondamentales, comme
a, i,
ou sont des sons fondamentaux, d'où procèdent
toutes les autres voyelles.
En effet, selon qu'il est indiqué par la formation
sanscrite,
o est le produit de
a et de
ou ;
é
est le produit de
a et de
i;
eu est un amincissement
de l'
o, intermédiaire entre
o et
ou ;
u est
un amincissement de intermédiaire entre
i
et
ou ;
é est un amincissement de l'
a, intermédiaire
entre
a et
é.
Viennent ensuite les différenciations multiples
qui distinguent le son ouvert et le son
fermé de chaque voix principale.
Sur les données précédemment établies se
@
108 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
trouveront donc constituées deux gammes correspondantes
et progressives de couleurs et de
voyelles.
Ou = bleu, u = vert, i = jaune, é = orangé,
a = rouge,
o = violet,
eu = indigo.
Ceci, comme je l'ai dit, devant demeurer non
pas une détermination axiomatique, mais un
pur symbole psychologique, toute voyelle
comme toute couleur étant significative d'un
sentiment simple.
O exprime l'admiration
et la prière (interjections :
oh ! ô), comme
le violet exprime le mystère ;
é exprime la
surprise et l'étonnement ou la moquerie (
hé !
hé!); comme l'orangé exprime l'ironie, le dégoût,
la décomposition des choses;
eu signifie la stupeur,
comme l'indigo fait pressentir l'angoisse,
la confusion.
*
* *
Dans le plan musical, il est bien reconnu
de tous les musiciens que chaque gamme
majeure ou mineure possède son caractère
propre (1) ; de même, les notes dièzées
signifient plus spécialement la joie, l'enthousiasme ;
les bémols la tristesse, la mélancolie,
la grâce, le découragement.
Ceci étant, et chaque gamme se trouvant engendrée
par ses notes fondamentales de tonique et
(1) Voir Lavignac : La Musique.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 109
-----------------------------------------------
de dominante, on peut facilement déterminer,
en dehors de tous intervalles de mélodie, le
caractère psychologique relatif de chaque note
considérée isolément.
Quelle est la note la plus significative et la
mieux timbrée à l'audition d'une marche militaire
traduite par le clairon seul ? N'est-ce pas
le
sol ? Ce son n'est-il pas le plus plein, le plus
éclatant de tous ceux qui l'accompagnent ?
N'est-ce pas en quelque sorte la note rouge ?
Plus mélancolique, le
fa exprime déjà une
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Esthétique des tons musicaux :
| Fa dièse majeur, rude ; | Sol dièse mineur, très sombre ;
|
| Si majeur, énergique ; | Do dièse mineur, brutal, sinis-
|
| | tre ou très sombre ;
|
| Mi majeur, éclatant, chaud, | Fa dièse mineur, léger, aérien;
|
| joyeux ; |
|
| La majeur, franc, sonore ; | Si mineur, sauvage ou som-
|
| | bre mais énergique ;
|
| Ré majeur, gai, brillant, | Mi mineur, triste, agité ;
|
| alerte ; |
|
| Sol majeur, champêtre, gai ; | La mineur, simple, naïf,
|
| | triste, rustique ;
|
| Do majeur, simple, naïf, | Ré mineur, sérieux, concen-
|
| franc ou plat et commun ; | tré ;
|
| Fa majeur, pastoral, agreste ; | Sol mineur, mélancolique,
|
| | ombrageux ;
|
| Si b majeur, noble, élégant, | Do mineur, sombre, drama-
|
| gracieux ; | tique, violent ;
|
| Mi b majeur, sonore, énergi- | Fa mineur, morose, chagrin
|
| que, chevaleresque; | ou énergique ;
|
| La b majeur, doux, caressant | Si b mineur, funèbre ou mys-
|
| ou pompeux ; | térieux ;
|
| Ré b majeur, plein de charme, | Mi b mineur, profondément
|
| placide, suave ; | triste ;
|
| Sol b Majeur, doux et calme ; | La b mineur, lugubre, an-
|
| | goissé.
|
| | 7
|
@
110 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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dégradation de couleur. (1)
La dominante du ton de sol, n'est-ce pas le ré,
et le
vert n'est-il pas le complémentaire du
rouge ?
Chaud et joyeux comme le soleil levant et
comme l'or, s'affirme, selon le tableau de
Lavignac, le
mi majeur ; simple et franc, un
peu obscur, se manifeste le
do majeur, comme
le bleu d'un ciel confondu avec la mer ; le
la
mineur est simple et rustique ; le
si b majeur
possède la grâce et l'élégance, etc , et l'on ne
saurait contester que le caractère de chaque
gamme ne dérive, pour une large part, du
caractère particulier de sa tonique et de sa
dominante.
Ainsi se trouve obtenue une troisième correspondance
analogique entre les couleurs et les
sons :
Do = bleu, ré = vert, mi = jaune fa =
orangé,
sol = rouge,
la = violet,
si = indigo.
*
* *
Si les voyelles se différencient les unes des
autres au sortir de nos organes vocaux, grâce à
l'espace vibratoire plus ou moins vaste qui
leur est laissé par nous dans la cavité buccale,
on peut certes inférer que les voyelles sourdes,
(1) On objectera la transposition : or, celle-ci, au-delà des
tons voisins, dénature le caractère de la mélodie.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 111
-----------------------------------------------
ou, eu, u, o doivent leur origine à une succession
de vibrations descendantes ou bémolisantes ;
de même les voyelles claires
i, é, ê
seraient engendrées par une série de vibrations
ascendantes.
Mais ceci n'est qu'une hypothèse encore. En
dehors de l'intonation dont on les frappe, les
voyelles pourraient être environnées, comme
chacune des notes de la gamme, d'une série
d'harmoniques spéciaux très rapprochés, d'où
procède leur timbre ; mais, à la différence des
sons exclusivement musicaux, il est impossible
d'isoler les notes constitutives de chacun des
accords où les voyelles prennent leur source.
Les harmoniques, d'où résulte le timbre
constitutif de chaque voyelle, seraient compris
entre la tonique et la quinte, en raison même
des variations d'intonation que la déclamation
requiert, variations dont le champ se trouve
inclus au domaine seul de l'accord parfait.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les
modes du plain-chant et ceux de la musique
gréco-bretonne, (1) étrangers au majeur et au
mineur, sont constitués par des gammes primitives
de cinq notes.
Si l'on veut bien également observer que la
voix des chanteurs est généralement portée à
(1) Voir les travaux de L. Bourgault-Ducoudray.
@
112 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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dénaturer et déformer les voyelles, dès qu'on
leur impose de trop grands intervalles d'intonation,
l'on sera volontiers amené à reconnaître
la probabilité de l'induction sus-exposée.
Pour ce qui est des voyelles nasales, particulières
au français, (celles des portugais sont
toutes spéciales, avec une allure de diphtongues),
n'auraient-elles pas quelque rapport, dans leur
essence, avec les altérations de quart de ton
usitées dans les musiques byzantine et orientales,
où le nasillement est de rigueur. D'après
ces considérations, l'on se trouve dirigé vers
une troisième correspondance, laquelle est déjà
tout indiquée par les deux autres.
Si le bleu équivaut analogiquement à la note
do et correspond en même temps à la voyelle
ou,
celle-ci se rapporte de ce fait à la note
do. Et la
prime impression des trois n'est ce pas une
certaine vulgarité naïve ?
De là, en continuant :
Ré = u, mi = i, fa = é, sol = a, la = o,
si =
eu.
La plupart des voyelles pures étant quelque
peu modifiables selon certains idiomes, on obtient
des atténuations de son, que vient augmenter
encore, en français, l'emploi des sons
nasaux, d'un caractère si profondément mélancolique.
Il semble que ce soit là une sorte de mode
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 113
-----------------------------------------------
mineur introduit dans le langage.
On peut donc faire coïncider, si l'on veut, le
si bémol avec la voyelle
eu ouvert de
heure, le
fa dièse avec la voyelle
è de
mère, le
la bémol
avec l'
o ouvert de
aurore, ou encore le
sol dièse
avec la syllabe
au, le
mi bémol avec la syllabe
an, le
do dièse avec la syllabe
on. De même,
dans le plan coloré,
fa dièse serait rose comme
é, la bémol serait mauve comme
o ouvert, sol
dièse serait pourpre et
mi bémol or pâle, etc...
D'après ces données diverses, il est aisé de
dresser le tableau des triples correspondances
de couleurs et de sons, avec les multiples nuances
intercalaires.
*
* *
Chacun sait, d'autre part, que la déclamation
et le récit des vers engendrent une sorte de
chant, portant tout entier sur les voyelles, et
dont la valeur d'expression réside dans la
succession mélodique des notes imprécises
dont on affuble les syllabes toniques, selon le
sentiment à traduire.
C'est ce qui a pu faire dire à Grétry que la
déclamation avait été sa meilleure école de
composition musicale.
Le même compositeur était allé jusqu'à
pouvoir noter, dans l'intonation des phrases,
les sentiments précis, auxquels leur auteur, les
proférant, se trouvait en proie.
@
114 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Qui n'a remarqué parallèlement, que les vers
les plus suggestifs en mélodie sont précisément
ceux où la couleur des voyelles, toniques ou non
se trouve être le mieux en rapport avec la nature
de la description ou du sentiment ?
Qui ne s'est laissé prendre également au
charme de refrains, de retours de phrases,
ramenant comme de loin --
leit-motivs - la
même impression ou émotion plus ou moins
atténué ou renforcée ? Ce refrain ne joue-t-il
pas le même rôle que la tonique à la fin des
phrases musicales conclusives ?
Le simple rappel d'une rime employée au
début de la strophe ou du poème n'y suffit il
par instants, surtout si l'on termine sur une
syllabe dite masculine, (c'est à dire si la voyelle
accentuée se trouve bien dépourvue de toute
suite sonore pouvant rappeler la cadence
musicale à la dominante et ceci est très significatif
en des langues telles que l'allemand,
l'espagnol ou l'italien, qui possèdent des mots
accentués sur la dernière, d'autres sur l'avant
dernière et même sur l'antépénultième syllabe).
Aussi bien, de même que toute l'harmonie
moderne procède du choix de certains sons
destinés à être entendus simultanément et enchaînés
les uns aux autres, suivant les exigences
de la tonalité, de même aussi que, dans
l'ordre des arrangements mélodiques, tous intervalles
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 115
-----------------------------------------------
trop étendus, c'est à dire trop malaisés
pour la voix, doivent être évités ; ainsi peut-
on constater que les plus beaux effets de style,
au point de vue de la sonorité et de l'agrément
auditif, soit en prose, soit en vers, sont dus,
non seulement au rythme des phrases et à l'espacement
des accents toniques ou semi-toniques,
mais aussi à toute une série de concordances
vocales, véritables accords, distribués plus spécialement
sur les syllabes fortes et, dans les
vers, aux différentes césures naturelles.
Des contrastes de sons sont ainsi obtenus,
touches vocales assemblées suivant un mode
plus ou moins dissonant et se résolvant ensuite.
Tels, certains groupes d'assonances préparées
et résolues en rimes au cours de la strophe.
Que nul n'ait songé à fixer le tableau (1) de
(1) Il faudrait mettre en corrélation d'une telle tentative,
et comme corollaire des correspondances suggérées plus
haut, l'admirable traité d'harmonie colorée que l'on doit à
Chevreul : Du contraste simultané des couleurs :
« Quand les couleurs ne sont pas à la même hauteur de ton,
« celle qui est foncée parait plus foncée et celle qui est claire
« paraît plus claire ; la première semble perdre de la lumière
« blanche et la seconde en réfléchir davantage. Il peut donc
« y avoir contraste simultané des couleurs et contraste
« simultané de tons. »
« Quand l'oeil voit en même temps deux couleurs contiguës,
« il les voit le plus dissemblables possible, quant à leur composition
« et quant à la hauteur de leur ton. Juxtaposé avec
« l'orangé, le rouge tire sur le violet, l'orangé sur le jaune...
« Il y a six harmonies distinctes de couleurs :
« 1er Genre. -- Harmonies d'analogues.
« 1° L'harmonie de gamme produite par la vue des diffé-
@
116 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
ces accords spéciaux à l'organisme humain, la
chose peut paraître étrange au premier abord ;
mais il faut songer que, dans la solution d'un
pareil problème, tout reste forcément approximatif,
du fait même de cette réaction propre à
toute conscience vibrant au contact des choses.
Toutefois, il est certain que les sons a, i, ou,
par exemple, distribués sur les syllabes toniques
d'une phrase quelconque, donnent une impression
d'accord parfait, chacun de ces sons,
qui se complètent mutuellement, évoquant par
« rents tons d'une même gamme plus ou moins rapprochés..
« 2° L'harmonie de nuances produite par la vue simultanée
« de tons à la même hauteur, ou à peu près, appartenant à
« des gammes voisines l'une de l'autre ;
« 3° L'harmonie d'une lumière colorée dominante produite
« par la vue simultanée de couleurs diverses, assorties conformément
« à la loi des contrastes, mais dominées par l'une
« d'elles, comme cela résulterait de la vision de ces couleurs
« au travers d'un verre légèrement coloré.
« 2° Genre. -- Harmonies de contrastes.
« 1° L'harmonie de contraste de gammes produite par la
« vue simultanée de deux tons d'une même gamme très
« éloignés l'un de l'autre.
«2° L'harmonie de contraste de nuances produite par la
« vue simultanée de tons à des hauteurs différentes appartenant
« chacun à des gammes voisines.
« 3° L'harmonie de contraste de couleurs produite par la
« vue simultanée de couleurs appartenant à des gammes très
« éloignées, assorties suivant la loi des contrastes.
« Si l'on juxtapose un ton foncé et un ton clair d'une même
« gamme convenablement choisie, le ton clair pourra paraître
« de la couleur complémentaire de la gamme à
« laquelle il appartient, etc. ),
Sur des lois analogues ne pourrait-on baser le contraste
successif des voyelles ?
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 117
-----------------------------------------------
contraste les autres qui en procèdent.
Il faudrait, en un poème complet, pouvoir
nuancer un personnage, aux attitudes multiples
de vie réelle, des couleurs passagères propres à
chacune de ses émotions successives, (1) en un
paysage coloré de la dominante de ces émotions
elles-mêmes, comme si véritablement l'âme
de ce personnage, impressionné d'abord par
les choses, pouvait, sonore et colorée tout à la
fois, jaillir hors de lui-même en fusées rythmiques
d'harmonie.
De telles constatations, agrandies et fixées par
le contrôle d'esprits plus autorisés et plus patients
que moi même, pourraient servir de base
à l'édification d'une prosodie véritable et moins
enfantine que celles élaborées jusqu'ici.
Toute une série d'accords plus ou moins purs,
plus ou moins renversés, pourrait être classée :
du côté mélodique, toute une suite de gammes
plus ou moins majeures ou mineures pourrait
être établie.
Ici, je prévois une objection. Vous parlez
d'harmonie, comme si le langage pouvait faire
entendre des sons simultanés, comme la musique
ou le chant à plusieurs voix, me dira-t-on.
Certes non, le langage ne possède point les accords
au sens précis du terme ; aussi bien, est-
(1) Les Japonais, paraît-il, le font sur la scène.
(Le Théâtre au Japon, Mercure de France, sept. 1904.)
@
118 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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ce encore une fois d'analogies que je prétends
parler ici. Mais la strophe ne possède-t elle pas
la succession mélodique de ses rimes, tandis
que le vers, individuellement, se trouve représenter,
à sa place précise dans cette strophe
même, un accord spécial engendré par le rapport
entre elles des syllabes accentuées, rapport
coloré, s'entend.
De la plus ou moins grande extension ou prépondérance
laissée aux sons non prévus et harmonisés
dépendra le caractère plus ou moins
tonal de la strophe, comme il advient déjà en
maint chef d'oeuvre de ciselure poétique, abstraction
faite de l'inspiration et de l'idée, lesquelles
toutefois demeurent, en pareille matière,
directrices.
Car tout ce qui vient d'être énoncé ne tend
pas à faire prédominer le calcul en un champ
d'exploration, dont l'imagination doit rester
maîtresse : au contraire !
Ce que le froid mathématicien ne découvre
que par miettes éparses, sans pouvoir en refaire
un tout, le génie, de son regard d'aigle, le lit
d'instinct au fond des cieux. Et comme a dit
Shakespeare : « Il y a plus de choses dans le ciel
et sur la terre que dans toutes les philosophies
! »
Ainsi donc, à chaque émotion, la vibration
qui agite notre sensibilité tend à reproduire,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 119
-----------------------------------------------
dans sa forme spécifique, le mode vibratoire
spécial à l'objet qui nous frappe : de même par
nos actes volontaires, la vibration de notre effort
s'impose à l'obstacle pour le déplacer ou le modifier.
Continuellement, notre qualité statique devient
une quantité agissante et
dynamique, par
multiples chocs synthétisés et hiérarchisés, d'où
naissent: non seulement tous les accidents du
langage, mais aussi toutes les magies souveraines
de l'Art.
De ce côté, le dernier mot n'est jamais dit,
quoi qu'aient pu faire les Grecs, ces maîtres de
la ligne, quoi qu'aient pu jusqu'alors instaurer
les modernes, ces maîtres de l'harmonie sonore
et musicale.
Ce que la ligne est du côté de la beauté pure,
ce qu'elle signifie dans le plan libertaire de
l'homme, la note le suggère du côté de la couleur
et de l'amour.
La où convergent ces deux rayons divins, la
Beauté et la Bonté, la Lumière et la Flamme
incarnées l'une par Socrate, l'autre par Jésus,
résident vraisemblablement les fins dernières
de l'Humanité son but suprême, objet de sa
mission auquel, sans remords ni damnation,
nul n'a le droit d'être parjure.
@
Les Lois de la Parole
ESSAI DE SYNTHÈSE PHONÉTIQUE
S'il est vrai que l'on puisse déterminer le caractère
et les tendances des individus d'après
la forme et les particularités de leur écriture,
et si le geste de chacun doit manifester inconsciemment
ce qu'il signifie, jusque dans l'enchevêtrement
de lignes conventionnelles qui servent
à fixer la pensée, pourquoi n'y aurait-il
pas semblable concordance entre la nature des
sons de la parole humaine et le tempérament
de ceux qui s'en servent pour traduire leurs
impressions, leurs sentiments, leurs volontés ?
S'il y a rapport entre la position habituelle de
la langue dans la cavité buccale et les sons exprimés,
pourquoi le même rapport ne persisterait-il
pas entre les sons exprimés et le tempérament,
le caractère, les tendances propres des
personnes ?
Et si cela était une fois démontré, n'y aurait-il
pas là une clef nouvelle je ne dis pas pour juger
du moral de chacun, mais plutôt pour déterminer
approximativement le mouvement des races
humaines à travers les siècles et leurs influences
réciproques les unes sur les autres ?
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 121
-----------------------------------------------
Il semble, en effet, que les mêmes touches
vocales se reproduisent à peu près invariablement
dans le même milieu et que la prononciation
soit corrélative de deux facteurs primordiaux
infranchissables : la Race et le Climat, le
Climat surtout, puisque c'est lui qui est appelé
à influer d'une façon prépondérante sur le tempérament
des groupes ethniques.
Quelles que soient les violences exercées et les
radicaux de langage imposés par conquête ou
par pression intellectuelle, les mêmes sons
continuent généralement de s'engendrer, grâce
aux mêmes conditions de vie et d'origine. Ainsi
le français moderne reproduit presque intégralement
les sonorités du bas-breton, lequel est
un dialecte kymrique, proche parent des dialectes
de l'ancienne Gaule : seule la gutturale
aspirée
c'h s'est trouvée éliminée, et encore on
pourrait çà et là en retrouver les traces en certains
patois, dans celui du Beauvaisis, par
exemple.
Au contraire, les sons du latin et ceux des
langues de l'Europe méridionale diffèrent fortement
des touches vocales de notre idiome.
L'anglais reproduit presque toutes les consonances
du gallois, l'ancienne langue de la
Grande Bretagne, à part l'aspirée gutturale,
laquelle fut pourtant à l'origine représentée par
gh. Toutefois, l'exemple de l'italien, du grec
@
122 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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moderne démontre l'ascension possible de sonorités
nouvelles dans un domaine linguistique
déterminé ; ce phénomène fait partie de l'évolution
même du langage, évolution plus ou
moins active selon les moments historiques
et les conflits de races, à travers un terroir
donné. Une race ne saurait, partiellement ou
totalement, en supplanter une autre, sans faire
fléchir quelque chose de la phonétique particulière
à la contrée ; le climat lui même a ses
variations, et il ne faut pas oublier non plus que
les langues cultivées sont des plantes de sélection,
dont les sujets primitifs sont prélevés tantôt
dans une province tantôt dans une autre, au
hasard des fluctuations politiques, aptes à accorder
l'hégémonie tantôt à ceux du Sud, tantôt à
ceux du Nord.
Nous avons tâché, au début de ce livre, de
définir la Parole humaine, manifestation immédiate
de notre entité patiente et agissante, extériorisation
momentanée de ce qui constitue la
Vie, instrument impalpable de toute création.
Psychologiquement, nous ajouterons ici
qu'elle constitue le rapport direct de l'idée à la
sensation.
Laissons cette sensation évoluer dans l'entendement
humain pour arriver à travers les
sentiments
et
les pensées à la constitution de
l'Idée.
Voici surgir la
consonne issue de l'effort développé
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 123
-----------------------------------------------
par notre conscience vers l'extérieur.
Elle représente en quelque sorte le rythme de
nous-mêmes, et les diverses articulations consonantiques
de la voix humaine semblent
devoir être rapportées en principe à une sorte
de prise de possession consciente des harmonies
extérieures.
L'adaptation symbolique des bruits naturels
(1) à l'expression de l'idée par l'onomatopée
imitative, tel est donc le point de départ du
(1) « Non seulement les souffles et le clapotis des rivières
sinueuses contribuent à former les rythmes du poète,
mais encore ces arbres dont j'ai tant parlé -- dont je ne
parlerai jamais trop, mais encore les collines aux lignes
tremblées, les rochers semblables à des Titans songeurs, les
vagues de la mer, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous entrerons dans la forêt pour apprendre des vieux
chênes rugueux, des hêtres à l'écorce lisse, des pins aux
rameaux gracieusement alternés, des bouleaux sveltes l'art
des proportions harmonieuses.....
La mer, nous en longerons, à pas lent, le rivage. Ses
flots miroitants, son balancement infini, sa face changeante
selon l'heure nous seront des modèles pour varier nos cadences.
Le sillage des navires, les traînées d'ombre violette
que dessillent les courants, nous les transposerons dans nos
vers. Et de même qu'aux profondeurs dorment des richesses
englouties, des nacres et des perles, de même nos strophes
recèleront, sous le prestige mélodieux des syllabes, des
trésors de douleur, de joie et de rêve. . . . .
Nous admirerons l'art parfait avec lequel le laboureur
trace ses sillons, et nous nous efforcerons de l'imiter dans
la disposition de nos strophes. Ou bien nous suivrons le semeur
; nous le regarderons épandre le grain doré. Puis, à
son exemple, nous ensemencerons nos poèmes avec des
mots de lumière. »
Adolphe RETTÉ : Sur le Rythme des Vers (Mercure de
France, mars 1899).
@
124 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Verbe humain dans sa forme constitutive. C'est
de la fusion des cris instinctifs et des onomatopées
expressives que sont nées les
syllabes,
les
radicaux. L'évolution des langues à travers
les trois séries
monosyllabique, agglutinative et
flexionnelle s'est chargée de créer des mots,
transformables d'ailleurs à l'infini. Cette évolution
est également corrélative d'une certaine
éducation graduelle de l'entendement humain ;
c'est pourquoi l'on peut admettre qu'il y
ait quelque rapport entre les métamorphoses
du Verbe et la progression trinitaire des sensations,
des sentiments et des idées dans la
conscience humaine.
Selon l'occultisme, l'Homme aussi est une
trinité, dont la constitution s'avère en parfaite
analogie avec l'Univers, source divine d'énergie.
Par l'intermédiaire de la
Vie, l'Esprit s'unit au
Corps qu'il dirige ; sous le contrôle de' l'Archétype
spirituel, le Feu cosmique anime la Matière.
Au reste, nous ne voulons retenir ici
cette constatation que comme point de repère
et de comparaison. De même, les Hébreux et les
Egyptiens, en conformité de doctrines similaires,
attribuaient à leurs livres sacrés trois sens
complémentaires les uns des autres : le sens
littéral, le sens
figuré, le sens
hiératique. Sans
aller si loin, on peut penser que les onomatopées
simples, primitives, en vertu même du
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 125
-----------------------------------------------
jeu naturel de nos aptitudes psychologiques,
ont dû recevoir successivement un triple sens,
à eux décerné d'instinct. Dans la formation
inconsciente des radicaux syllabiques, il faut
considérer d'abord l'action réciproque des sons
simples les uns sur les autres ; il faut envisager
ensuite le passage, à la faveur de circonstances
particulières, de chacun des groupes
créés de l'acception
immédiate ou
concrète à
l'acception
médiate ou
figurative et de celle-ci
à la signification
abstraite ou
philosophique.
L'acception médiate ou figurative se scinde
elle-même en deux modalités, celle des actes
humains ou analogiquement tels et celle de
catégorie ou de généralité. Le langage est devenu
une sorte de notation musicale de tout
ce qui se réfléchit des harmonies universelles
dans notre âme, et cette notation apparaît tellement
exacte et significative des aspirations
les plus intimes de chaque peuple, en dehors
même du sens restreint dont se vêtent les
phrases, qu'elle pourrait sans doute servir,
grâce à l'inspection des éléments sonores
qu'elle emploie, à déterminer, comme nous le
faisions pressentir tout à l'heure, jusqu'au
tempérament même des Races différentes.
Ainsi les peuples
affectifs semblent préférer la
voyelle à la consonne et, parmi les consonnes,
celles qui se rapprochent le plus des voyelles,
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126 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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les linguales liquides, les
continues sourdes et
sonores ; les peuples
spéculatifs, au contraire,
aimeraient à rythmer leur langage de touches
plus volitives ou plus profondes. Moins formalistes
de nature, moins superficiels aussi, leur
individualisme libertaire transparaîtrait là.
*
* *
Il existe une règle philologique selon laquelle
varient du grec au germanique les racines
communes aux deux langues ; la voici : L'explosive
aspirée du grec devient faible en vieil
allemand ; la faible se renforce et la forte s'aspire.
En principe les autres consonnes demeurent
fixes.
Ainsi le grec χύων se retrouve en allemand
sous la forme
hund, δάχρυ (latin
lacryma pour
dacryma) dans l'anglais
tear, pater devient
father, etc.
La règle s'applique à la plupart des langues
septentrionales de l'Europe, et le cycle celtique
s'en trouve également, quoique irrégulièrement,
influencé. De même le son continu
f
des peuples gréco-latins est toujours échangé
pour la momentanée
b chez les Persans, les
Slaves et les Celtes, comme d'ailleurs il arrive
à travers tout le domaine germano-scandinave.
Nul exemple à cet égard n'est plus frappant
que la forme du verbe
être en chacune de ces
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 127
-----------------------------------------------
langues. La racine φὺω (latin
fui, français
je
fus) se retrouve en bas-breton sous la forme
beza, en sanscrit sous la forme
bhou, persan
bouden, russe
byt, allemand
bin, anglais
to be.
La même épreuve peut être facilement répétée
sur le mot
frater, frère, anglais
brother, bas-
breton
breu, allemand
bruder, etc.
Cette différence capitale de prononciation
entre le Midi et le Nord, l'Orient et l'Occident
établit, entre les groupes ethniques principaux
de la grande famille indo-européenne, une
ligne de démarcation frappante, qui va se précisant,
à mesure que l'on examine de plus près
les particularités phonétiques propres à chaque
région, particularités relatives à un fonctionnement
physiologique différent, issu lui-même
d'une conformation légèrement différente de
l'appareil vocal.
Si l'on met en regard du clavier sonore le
clavier des tendances morales de chaque peuple,
on arrive à découvrir, dans cette mutation respective
de consonnes, (et forcément aussi de
voyelles), un symptôme étrange. Il y a, chez les
peuples actifs, remuants et enthousiastes, prédominance
de sons brefs, momentanés et
forts ; les peuples
affectifs aiment les sonorités
fuyantes, liquides, les consonnes douces ; les
peuples
spéculatifs usent davantage de l'aspirée,
@
128 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
de la sifflante et de l'explosive renforcée. (1)
Si le p latin devient j chez les peuples du
Septentrion, si le
t germanique devient
d au
midi, ne semble-t-il pas que l'examen attentif
de pareilles lois, jusqu'en leur manifestation de
détail, doive conduire à une approximation
telle que celle-ci : En général les idées actives
des Méridionaux, représentées analogiquement
et instinctivement dans le langage par les consonnes
fortes, deviennent des idées spéculatives
et métaphysiques chez les Septentrionaux ; les
idées passives des peuples du Sud se transforment
au Nord en idées actives, et les idées
impulsives des premiers deviennent simplement
affectives chez les seconds. La marche des
divers mouvements philosophiques et sociaux,
(1) La grande caractéristique du procédé germanique est
le renforcement des explosives. L'aspirée devient une explosive
faible : allemand gieszen, verser, gusz, fusion, racine
sanscrite GHU (χὺμα) ; anglais to do, hollandais et flamand
doen, faire, racine DHA (τιθήμι, sanscrit da-dhâ-mi) ;
anglais to bear, porter ; allemand ge-baeren, porter, enfanter,
racine BHR (φέρω, sanscrit bharâmi).
L'explosive faible devient forte : allemand koennen, angl.
to can, holl. kunnen, pouvoir, racine GAN ; angl. to tame,
holl. temmen, dompter, rac. DAM (domare, dom-inus, δάμω,
dâmyâmi).
Quant à l'explosive forte organique, comment la faire
progresser ? Tout simplement en la sifflant ! K deviendra h ;
T, th. anglais ; p deviendra f. On rattache donc herz au
latin cor, thou au latin tu, fusz à pes, etc.
Max FUEHRER, (De l'Etude et de l'Enseignement
des Langues germaniques).
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 129
-----------------------------------------------
à travers ces deux grandes familles ethniques,
Blonds et Bruns, semblent amener les mêmes
conclusions. Voyez l'établissement de religions
iconoclastes (islamisme, protestantisme) chez
les peuples qui affectionnent particulièrement
les gutturales aspirées. La tendance iconoclaste
pourrait n'être qu'une forme du fanatisme et
de l'intolérance religieuse, due à la qualité en
quelque sorte explosive de certaines idées ou
conceptions dans la sensibilité de pareils peuples.
La
jota espagnole répondrait bien à cette
constatation, de même que les sons sifflants ou
grasseyés de la même langue.
Ainsi les peuples de la région tempérée, amenés
à la comparaison des idées entre elles,
plutôt qu'à leur approfondissement, par la graduation
des impressions qui les sollicitent,
chérissent l'emploi des voyelles -- figuratives
de couleurs, de notes musicales, de formes,
d'attitudes ; -- ces peuples conçoivent plus facilement
des rapports d'idées que les idées
elles-mêmes. Les peuples du Nord, au contraire,
plus lourds et plus solitaires, s'attachent à cultiver
les idées générales, profondes, intuitives,
et donnent dans leur langage la prédominance
à la consonne -- significative de ligne, de
rythme, de geste. La conformation des paysages,
relative elle-même à la nature géologique des
sols, influe puissamment par la direction qu'elle
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130 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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donne aux impressions journalières enregistrées
dans la sensibilité, sur la qualité des idées.
Les peuples de la plaine sont généralement enclins
au mysticisme ; le désert n'a jamais su
rire et conçut l'implacable monothéisme ; la
pensée de l'homme des montagnes est abrupte
comme son pays.
De même, (et ceci en dehors de tout choix de
sons ou d'articulations verbales), les Septentrionaux
tendent à ramener l'accent tonique de
leurs vocables vers le radical (anglais, allemand,
danois, hollandais, etc ) ; les Méridionaux, au
contraire, le portent en général sur les terminaisons
organiques; les uns s'attachent donc
particulièrement à la partie fondamentale, les
autres à la partie relative du mot. Il serait même
plus juste de dire: l'expression ; car la même
tendance, dirige non seulement l'accentuation
des vocables, mais aussi la construction des
phrases et toute la syntaxe. Ainsi, tandis que
le français fait précéder le déterminant par le
déterminé, l'anglais et surtout l'allemand placent
le déterminé derrière le déterminant.
My father's house, la maison de mon père. Il y
a une polarité des peuples. Ils sont plus ou
moins positifs, selon le moment de leur évolution,
et selon les conditions plus ou moins
durables de vie qui les enveloppent.
*
* *
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 131
-----------------------------------------------
A considérer, même succinctement, les caractères
généraux de la plupart des idiomes
indo-européens et de quelques langues sémitiques,
pour comparer ensuite la prononciation
de chacun des peuples avec leur caractère historique
ou social, après avoir examiné les
points de concordance que l'on peut espérer
rencontrer entre les défauts de prononciation
et les traits saillants du tempérament des
individus, sans doute parviendrait-on à établir
quel doit être le sens spécifique de chacune
des articulations de la voix humaine, par
confrontation avec les onomatopées qui leur ont
donné naissance.
C'est ce que nous allons tenter de faire ici
sommairement.
Distinguons tout de suite, selon le point de
vue que nous venons d'indiquer, trois groupes
principaux de langues :
1° Les langues gutturales, où l'effort de la
prononciation porte sur les parties postérieures
de la bouche, et qui se caractérisent par la présence
de l'aspirée (
c' h du bas-breton,
ch allemand
et ses dérivés). Tels sont l'arabe, l'hébreu,
le persan, l'allemand, le bas-breton, l'espagnol.
2° Les langues labiales, où l'effort de la prononciation
porte sur les parties antérieures de
la bouche, et qui ne possèdent point de sons
gutturaux aspirés, tels le latin, l'italien, le français,
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132 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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le portugais, (ce dernier à moindre degré,
à cause de sa prédilection pour certains chuintements
qui le rapprochent du groupe suivant).
3° Les langues palatales, où l'effort de la prononciation
porte sur les parties médianes de la
bouche et qui possèdent une forte proportion de
sons chuintants et clappants, analogues au
ch
anglais (
tch), tels le russe, la plupart des idiomes
slaves, les dialectes de l'Inde issus du
vieux sanscrit, et, à cause de la présence des
sons interdentaux (
th anglais, θ et δ grecs), le grec
moderne, l'anglais.
Ces trois catégories pourraient être également
classifiées : langues aspirées, langues douces et
langues dures ou sifflantes.
Il y a d'ailleurs d'infinies nuances.
La langue arabe est gutturale ronflante ; la
langue grecque est gutturale dentale, l'allemande
est gutturale labiale, l'espagnole est
gutturale linguale.
Le latin est lingual labial, le français labial
nasal, l'italien palatal lingual ; la langue portugaise
est chuintante nasale.
Le russe est palatal guttural et l'anglais palatal
dental.
Chacun de ces idiomes possède en particulier
des sons qui ne sauraient en même temps appartenir
à tous les autres, tels le
ch de l'allemand,
les voyelles nasales du français et du portugais,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 133
-----------------------------------------------
le
tch de l'anglais, le
stch du russe, etc.
Remarquons, une fois de plus, en passant que
toute conformation spéciale des organes vocaux,
corrélative de la physiologie des races, oblige à
certaines particularités de prononciation, et à l'adoption
de sonorités progressivement dégagées
et sériées entre elles d'après ces particularités.
Les consonnes s'attirent ou se repoussent,
selon la catégorie qui respectivement les distingue
et la position de chacune d'elles.
D'après le principe irrévocable du moindre
effort, elles règlent leurs métamorphoses et
modifient en même temps la qualité des voyelles
où elles s'appuient.
Tels peuples, dont la mâchoire inférieure est
généralement déprimée, se défont des momentanées
labiales
b et
p pour adopter le
v et l'
f, qui
résultent du contact des dents supérieures sur
la lèvre inférieure.
Toute variation physiologique engendre donc
une variation phonétique, et qu'y a-t il de plus
dépendant l'un de l'autre que la physiologie
d'un peuple et le climat du pays qu'il habite ?
Il y a des rotations de sonorités d'une langue
à l'autre et qui sont fort intéressantes à suivre.
Ainsi, à travers le domaine néo-latin, le groupe
initial
pl devient en italien
pi, en espagnol
ll
mouillé, en portugais
ch, sans compter les multiples
déformations intermédiaires et celles
8
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134 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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qui sont en devenir, chacune des sonorités
nouvelles de chaque idiome évoluant dans un
cycle nouveau, en sorte que le groupe lingual
pl passe en portugais, par exemple, dans le domaine
des chuintantes, pour y vivre selon les
lois de cette classe.
*
* *
Chez les individus, le grasseyement, la propension
aux gutturales ronflantes paraît exprimer
le plus souvent la prétention, l'orgueil ou
la volonté. L'ancienne médecine eût classé parmi
les bilieux ceux qui en sont affectés.
Le zézaiement semble indiquer la mièvrerie,
la faiblesse, la simplicité, l'ingénuité, la minutie
ou parfois la ruse.
Aux nerveux lymphatiques ces qualités ou
défauts sont communs.
La prononciation labiale serait symptomatique
de sincérité, d'activité, de raison, de bon
sens. Elle paraît être le propre des sanguins.
La prononciation gutturale dure manifesterait
la pesanteur, la mélancolie, le penchant à
la tristesse ou à l'insouciance, l'application parfois.
Elle serait répandue particulièrement chez
les lymphatiques.
Le nasillement indiquerait la taciturnité,
l'hésitation, parfois l'entêtement ou la dureté,
La prononciation sifflante révélerait la ruse,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 135
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la dissimulation, parfois le dédain ou la présomption.
La prononciation dentale aspirée ou interdentale
s'appliquerait à la sensualité, à la ténacité
sournoise, à la fourberie orgueilleuse.
La prononciation chuintante marquerait la
discrétion, parfois aussi la confiance en soi.
La prononciation palatale serait le signe de la
conviction, de l'effort appesanti.
La prononciation linguale exprimerait le
rêve, l'imagination, la douceur, la paresse.
Là dessus se peut appuyer le sens spéculatif,
attribuable à la figure sonore de chacune des
consonnes et qu'il s'agit ici de dégager.
Aux idées d'élévation ou d'approfondissement
s'appliqueraient de préférence les gutturales
(
k et
g dur,
ch allemand,
c'h breton,
j espagnol,
g final allemand, γ et χ grecs moderne), dérivées
vraisemblablement de l'onomatopée de frapper,
de creuser, de fouiller (
ka ! ka ! ka !).
Leurs noms primitifs, dans les deux alphabets
hébreu et phénicien, semblent provenir, d'ailleurs,
d'un primitif symbole hiéroglyphique de
leur sens le plus général :
Caph signifie en
hébreu
main creuse, et
Gamal veut dire
bosse de
chameau.
Nous envisagerons plus loin quelle pourrait
être la caractéristique générale des consonnes
fortes, des consonnes douces et des consonnes
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136 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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aspirées, (pour nous en tenir ici à l'ancienne
classification), dans le même ordre de sons.
Les gutturales signifieraient donc plus particulièrement
les idées simples, générales, absolues.
Elles exprimeraient l'intention.
Les labiales (b, p, f, v), dérivées de l'onomatopée
de marcher (
pa ! pa ! pa !), s'appliqueraient
aux idées d'agir et aussi de parler, d'ordonner,
d'engendrer, d'aimer. En hébreu et en phénicien,
le vocable
pe veut dire
bouche et
beth
signifie
temple. Les labiales manifesteraient
donc plus spécialement les idées relatives, le
jugement, la raison. Elles exprimeraient l'attention.
Les dentales d, t, th anglais, θ et δ grecs
moderne,
c doux et
z espagnols), dérivées de
l'onomatopée de trancher, de séparer ou de
tousser (
ta ! ta ! -- tou ! tou !), s'appliqueraient
aux idées de marquer, de régler.
En hébreu et en phénicien, la syllabe tau, par
laquelle s'exprime le nom de la lettre
t, signifie
marque : elle est du reste demeurée symbolique.
Daleth veut dire porte.
Les dentales seraient le signe des idées
rapides, légères, batailleuses, ironiques ou
superficielles. Elles exprimeraient la décision.
Les palatales (ch anglais ou espagnol, c et g
doux italiens
g' anglais doux,
tch et
stch russes,
tch et
dj du patois picard-wallon,
tcha et
dia
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 137
-----------------------------------------------
sanscrits,
tch persan, dérivées de l'onomatopée
de pousser avec effort, s'appliqueraient aux
idées de sortie, de resserrement, de jonction,
de pénétration, de pesanteur. Elles exprimeraient
spécialement l'application.
Les sifflantes (s, z), onomatopée de glisser ou
d'écraser, d'éparpiller, manifesteraient les idées
de diffusion, de brillance, de brisure, de lavage,
de nettoyage.
Leurs noms hébraïques et phéniciens : Samek
veut dire
eau et
renouveau, zaïn veut dire
marteau,
ce qui écrase.
Les sifflantes signifieraient donc les idées de
division, de dissentiment, de dissimulation et
aussi de lumière. Elles exprimeraient la satisfaction.
Il n'est peut-être pas indifférent de remarquer
que la forme du
z semble empruntée à
l'éclair par une sorte d'onomatopée visuelle, si
l'on peut dire. D'autre part, la sifflante dentale
Thith hébraïque prend son nom du serpent que
la forme même du thêta grec (θ) rappelle encore.
Les chuintantes qui sont, à proprement parler,
des sifflantes aspirées (
ch, j), dérivées de
l'onomatopée de chuchoter, de voltiger ou de
fuir, exprimeraient les idées de recherche ou
de poussée, de rapidité ou de mystère.
La linguale l, dérivée de l'onomatopée de
couler, de lécher, signifierait la lassitude, la
8.
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138 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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langueur, le travail, la plainte, la désolation et
aussi la caresse, l'amour.
L'examen des racines primitives de la plupart
de nos langues montre qu'elle s'applique,
en composition, aux idées de blancheur, de
flamme, de volonté, de mystère ou de douleur.
Son nom hébreu
Lamed veut dire
aiguillon.
Elle indiquerait particulièrement la sympathie.
La linguale vibrante r, dérivée de l'onomatopée
de gronder, de rouler, de briser, exprime
le bruit, l'ébranlement, le tumulte, l'écroulement,
la ruine, les mouvements rapides, la
respiration. Elle exprimerait les idées de querelle,
de grandeur, de puissance, de règne, de
domination, de course, d'amour, de guérison.
Son nom hébreu
resch veut dire
rayons.
La nasale labiale m, onomatopée du murmure
de l'eau, du bruits des lèvres dans la
succion du lait ou dans l'acte de la mastication,
indiquerait généralement l'étendue, l'abondance,
l'ampleur, le mouvement, la maternité
et aussi, par antiphase, la faiblesse, le mépris,
la diminution le repos, la stagnance, le sommeil,
la mort. Son nom hébreu
mem veut dire
eau. Elle signifierait la concentration.
La nasale dentale n, onomatopée de coup
frappé sourdement, indiquerait le silence, le
sommeil et aussi la rencontre, le choc. Elle s'appliquerait
aux idées de doute, d'hésitation, de
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 139
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refus, de négation et aussi à celles d'affermissement,
de connaissance, de floraison, de
beauté, comme il ressort des racines gréco-
sanscrites et de nombreux primitifs hébraïques
(1). Son nom hébreu
noun, veut dire
poisson.
Elle exprimerait la taciturnité. Ne disons-
nous pas encore « muet comme une carpe ? »
Il conviendrait maintenant de déterminer le
sens de chacune des transformations subies par
les consonnes dans leurs différents groupes respectifs.
Déduisons donc, en ce qui regarde ce
dernier problème, tout ce que les observations
précédentes ont déjà pu faire pressentir.
Les fortes (p, k, tch, t, s, r,) signifieraient la
cause et s'attacheraient à l'idée en puissance ou
voulue.
Les faibles (b, m, g, dj, d, z, l, n) exprimeraient
l'
effet et s'appliqueraient à l'idée passive
ou soufferte, (l'idée chaleur ou d'amour).
Les aspirées (ch allemand, th anglais, f, v, ch,j)
signifieraient l'effort et s'appliqueraient à l'idée
vivante (l'idée lumière ou de science).
Les aspirées se doivent, d'ailleurs, diviser
en deux classes, les
sifflantes (ch allemand
dur,
th anglais dur,
f, ch français ) et les
vibrantes ou
frémissantes (g final allemand,
th anglais doux, δ grec moderne,
v , j
(1) Voir le Dictionnaire idio-étymologique grec-hébreu de
l'Abbé Latouche (Paris, 1828).
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140 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
français).
Les aspirées sifflantes exprimeraient plus
particulièrement l'effort fait pour agir; les aspirées
vibrantes, l'effort fait pour souffrir ou
pour subir.
La comparaison méthodique des racines hébraïques,
sanscrites et helléno-latines apporte
de fortes présomptions en faveur des attributions
provisoires de sens, qui viennent d'être appliquées
aux différentes articulations de la voix
humaine. Citer une quantité suffisante d'exemples
corrélatifs nous entraînerait trop loin; nous
préférons nous borner ici à désigner la route aux
chercheurs consciencieux, qui voudront se donner
la peine de faire un supplément de preuve.
Les documents ne manqueront pas. Ils sont,
d'ailleurs, faciles à découvrir et à classer au
regard de conclusions qui, sans eux, peuvent
toujours sembler plus curieuses que certaines et
plus hasardées qu'exactes.
*
* *
Essayons maintenant, d'après la forme originelle
des principales interjections naturelles,
de fixer la signification essentielle de chacune
des voyelles.
En réalité il n'en existe qu'une seule irréductible
et en quelque sorte neutre, c'est-à-dire
dépourvue d'affinité avec tout autre son
C'est l'
a.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 141
-----------------------------------------------
Elle parait exprimer particulièrement, comme
l'interjection d'où elle est issue (
Ah!), l'attention.
En composition, c'est-à-dire au sein des
racines qu'elle contribue à former, elle signifierait
généralement lumière, vie, création,
élévation, splendeur, beauté. Elle jouerait,
dans le langage, le même rôle que les lignes
planes du dessin ; tels encore les traits droits
classés par les amateurs de graphologie,
I, voyelle linguale proférée par les parties
antérieures de la bouche, serait le signe d'une
certaine grâce active, de la joie, du rire, de la
joliesse et parfois aussi, par antiphrase, des
pleurs aigus, comme l'interjection qui l'engendre :
(
Hi! hi !)
Cette voyelle évolue facilement vers les consonnes
linguales, palatales et de là vers certaines
gutturales continues (
i = il ou
y = l ;
i = v, (1)
i = dj = g, i = ll ou
y espagnol).
Cette série est réversible.
Elle jouerait dans le langage le rôle des lignes
ascendantes du dessin tels les traits montants
des graphologues.
Ou, proféré par les parties postérieures de la
bouche, avec un certain concours des lèvres, est
une voyelle passive qui parait signifier proprement
(1) Phénomène russe ; la racine viv. de vivere devient jiv
d'où jit, vivre.
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142 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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la souffrance, la plainte, la malédiction,
comme les interjections latines et allemandes
voe, weh qui l'enferment à l'état spirant, si on peut
dire, et notre exclamation injurieuse
hou! hou!,
d'où
huer. Elle s'attacherait aux idées de noirceur,
de profondeur, de damnation, de mépris. Cette
voyelle évolue facilement vers les consonnes
labiales ou vers les gutturales (
ou = w (1) =
g
dur ou
gu, ou = w = v), série également réversible.
Elle jouerait dans le langage le rôle des lignes
descendantes du dessin ; tels les traits inclinés
par en bas des graphologues.
De la fusion de l'a et de l'i dérive l'é. Cette
voyelle, comme l'interjection qu'elle reproduit :
(
Hé! hé! ), exprimerait la surprise, l'émotion,
la moquerie parfois.
De la fusion de l'a et de l'ou dérive l'o, (au).
Cette voyelle, comme l'exclamation qui semble
lui avoir donné naissance : (
Oh! oh!), traduirait
proprement l'admiration et s'appliquerait aux
idées de suprématie, de brillance, de grandeur,
en composition naturellement. E^, combinaison
de l'
é et de l'
a, signifierait l'appel, le désespoir.
Eu, combinaison de l'é et de l'ou (a-i-ou) est
un amincissement de l'
o, par quoi s'exprimerait
(1) Le bas-breton opère couramment la mutation w = g.
Du latin v*spa le français a fait gu*pe que les Picards
prononcent wèupe.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 143
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la résignation ou l'embarras : (
heu! heu!)
U, combinaison de i et de ou ou plutôt amincissement
de ce dernier, signifierait l'indifférence
ou la stupeur.
Les voyelles nasales an, in, on, un, indique.
raient une atténuation dans l'expression de la
voyelle pure ; elles exprimeraient le doute ou
l'effort (témoins les suffixes en
ant du participe
présent français, encore que de tels exemples
aient chance de paraître peu scientifiques, en
raison de la complexité des circonstances et des
lois qui régissent ces formations). Tels groupes
vocaliques, particuliers à certaines langues
étrangères, (les voyelles mouillées du russe, les
sons gunés du sanscrit, les voyelles
ri et
li de
la même langue, les voyelles longues de l'anglais),
modifieraient le sens du ton principal,
selon telles bémolisations corrélatives du tempérament
de la Race.
Pour en revenir à notre français, c'est-à-dire
pour ne pas élargir démesurément le problème,
on peut admettre que
an, comme l'interjection
d'où ce groupe paraît issu (
han!), signifierait
peine, effort violent.
In, dérivé de l'interrogatif
exclamatif
hein? voudrait dire hésitation, soumission,
diminution, (témoins les suffixes en
ain et
in). On indiquerait souffrance, dubitation,
négation, refus et aussi ordonnance, satisfaction,
souvent la péjoration ;
un exprimerait
@
144 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
spécialement l'incertitude, la vulgarité, l'ennui
ou la concentration.
*
* *
Ce sont là pures analogies et correspondances
incapables de s'accommoder d'une étroite adaptation ;
elles enferment à coup sûr un secret, sur
la valeur duquel il convient de ne pas s'égarer.
Nous sommes au delà de la Grammaire, de la
Phonétique et de l'anatomie strictement verbale ;
nous sommes entrés dans le domaine des
relativités mystérieuses, où s'engendrent obscurément,
pour l'étonnement des curieux et
des poètes, les faits catalogués par les faiseurs
de dictionnaires. Découvrir la genèse du Verbe,
quelle prométhéenne audace il y faudrait ! C'est
par la Parole, n'est-il pas vrai? que nous prétendons
accaparer petit à petit la solennelle
inconscience des choses qui nous entourent.
Elle est l'ordre, le commandement, la suprême
ordonnatrice de la vie et de la conquête des
choses.
C'est à la Parole que l'Homme a dû de pouvoir
rythmer son âme pour la lutte et pour
l'apostolat, pour la prière et pour le chant.
Et le Chant est plus fort que le Glaive, selon
les sages du pays de Galles, à qui l'on doit
d'avoir énoncé cette noble maxime :
« Il y a trois biens imprescriptibles à tout
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 145
-----------------------------------------------
homme libre : le
Livre, la
Harpe et l'
Epée, »
Voici, pour l'éclaircissement de ce qui précède, le tableau
des principales articulations phoniques, en usage au terroir
français, dressé d'après les récents travaux de la Phonétique
scientifique.
9
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146 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
L'alphabet se présente comme une sorte de nomenclature
chimique. Certains sons, comme les corps simples, apparaissent
irréductibles les voyelles a, i, ou ; les consonnes momentanées,
d'où procèdent, par un mystérieux alliage, tous
les autres. L'intervention d'un élément nasal (le til (
) portugais),
labial (w), ou lingual (sorte d'yod), vis-à-vis des momentanées,
demeures le mieux perceptible, encore que difficilement
analysable.
@
LES
Lois organiques du Vers
ESSAI DE PROSODIE GENERALE
I
J'ai trouvé, dans les papiers de mon défunt
aïeul, un ancien grimoire manuscrit, et qui
m'a paru d'autant plus curieux qu'il constitue
une sorte de répertoire très significatif des
principales traditions de la sorcellerie, dans la
région sud-picarde. J'ai toujours considéré que
rien ne saurait s'exprimer qui puisse être absolument
inexistant, et je demeure convaincu
que la superstition elle même recèle, de par
les aspirations humaines dont elle est la manifestation,
de profondes vérités insoupçonnées.
Quoi qu'il en soit, je ne veux signaler pour
l'instant que le rapprochement que je me suis
plu à établir entre les formules incompréhensibles
d'invocations ou de conjurations et les
interjections religieuses, dont les hymnes antiques
sont toujours accompagnées ou suivies,
qu'il s'agisse des Védas, d'Orphée ou du Chant
des Frères Arvales. Et j'ai cru découvrir que la
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148 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
forme de ces fragments incantatoires, en apparence
quelconques ou rassemblés par un certain
hasard, était basée sur des lois phoniques
très obscures, mais dont l'application est caractéristique,
partout où il s'agit de rythmer
en quelque sorte la volonté humaine pour l'action.
Ces lois, dont le développement a créé
l'allitération et
l'assonance, sont tellement instinctives
dans l'usage que tous les peuples en
ont fait dès l'origine, qu'elles servent de point
d'appui, non seulement à tous nos refrains populaires,
mais encore à marquer le rythme de
tous les vieux chants religieux ou guerriers.
La Danse du Glaive reproduite par M. de la Villemarqué
dans son
Barzaz - Breiz est très
significative sous ce rapport, et les syllabes
celtiques s'y entrechoquent comme des lames
d'acier.
Les proses latines de l'Eglise catholique, les
litanies et la Préface notamment n'ont pas négligé
ce mode de suggestion ; et, d'ailleurs, tout
l'art de Virgile n'est fait que du sens exquis
de ces lois mystérieuses de l'expression orale.
Il semble que la Science parfaite du Verbe,
tout en s'écartant de plus en plus de la Musique
à mesure que celle-ci acquérait une individualité
mieux assurée, ne puisse reposer que
sur des principes musicaux. Les deux accouplés
firent à l'origine partie du Sacerdoce, et il
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 149
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ne faut pas s'étonner de retrouver, à travers
les traditions démoniaques de nos campagnes,
les vestiges de la vieille rythmique incantatoire,
usitée par les prêtres des religions disparues.
Au reste, quelque chose de la mission du prêtre
demeure incluse à celle de l'artiste. L'art
exprime les moeurs et pourquoi, selon le voeu
de Nietzsche, ne tendrait-il pas à les diriger ?
La vie ne peut aspirer à grandir qu'en embellissant
ses gestes, et puisque nous choisissons
de vivre, ce choix ne peut valoir que selon le
rite essentiel de la Beauté. Tout le reste est
hypocrisie, stérilité ou impuissance.
Mettre en rapport les lois métaphysiques
avec les lois physiques, chercher les mystérieuses
correspondances qui sont comme le lien
vital des choses, assembler les divines analogies
par quoi l'on surprend les vérités éparses
en vol vers l'avenir, tel doit être le voeu de
l'artiste. L'Art, c'est le Rythme dans toute sa
plénitude.
Jusqu'ici la seule intuition des peuples et des
grands génies a suffi à percevoir, par fugaces
éclaircies, de quoi nouer autour des séculaires
chefs-d'oeuvre le magique faisceau des Apparences
flamboyantes ; mais voici l'heure venue
sans doute où l'on peut prétendre, à force d'investigations
méthodiques, surprendre jusqu'en
son germe le jaillissement de l'oeuvre, Cette
@
150 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
étude n'a d'autre prétention que d'apporter sa
contribution à la solution du problème posé.
Que l'on veuille bien, par conséquent, la prendre
uniquement pour ce qu'elle est, et non
point pour un mémento didactique, à l'usage
de ceux qui font des vers en comptant sur leurs
doigts.
*
* *
Le Rythme d'abord naquit, enseigné à l'Imagination
par les bruits naturels : galops de
cheval, fracas de cascades, grelots frêles de
sources cachées, crépitements de pluie sur les
feuilles, balancements sonores de houle marine,
ondoiements de forêt sous le vent, et
reproduits par la marche ou le geste, pour
scander, au battement des coeurs, la chanson
du pâtre, le paean du guerrier ou l'hymne du
prêtre.
Ivres de l'idéale folie propre aux seuls enthousiastes,
épris de la cadence éperdue dont
le frisson sacré stimule la vie, les premiers
aèdes conçurent un art synthétique, où frénétiquement
se balançaient, dans une harmonie
unique, les trois soeurs célestes : la Danse, la
Musique et la Poésie, ceintes de la même couronne
et les mains jointes. Cependant, (et l'on
doit en prendre note), à la jeune et vive Terpsichore
incombait la tâche délicate de diriger ses
compagnes ; aussi bien ne composait-on point,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 151
-----------------------------------------------
comme aujourd'hui, la musique sur les paroles,
mais au contraire, selon l'intonation des notes,
sur le moule sonore de l'air ou de la mélodie,
venait s'appliquer le mètre poétique, le vers
quel qu'il fût, libre ou mesuré, homérique ou
pindarique, épique ou lyrique. Le rythme,
issu, semble-t-il, de la succession ordonnée des
temps forts et des temps faibles, le temps simple
ou unité de temps était égal à la note la
plus brève, à la syllabe la plus rapide, au mouvement
de danse le plus court.
Et le Vers, à l'origine, dut-être simplement
syllabique, comme le démontrent du reste les
recherches de folk-fore, et comme le font
entrevoir les diverses hypothèses des philologues.
Ainsi le vers aryaque primitif aurait été
un vers de vingt-quatre syllabes distribuées
par mesures tétrasyllabiques, selon l'arrange(ment)
ultérieurement cher à notre époque médiévale,
témoin le Romancero espagnol, où les vers de
huit pieds assonant de deux en deux occupent
la plus large place.
Mais la Parole a d'autres lois que la Musique,
ou plutôt les mots ont une vie propre, en raison
du sens particulier qui les revêt, et quelle que
soit, d'ailleurs, la suggestion de la note ou du
son vocal. Avant toutes choses, il y a l'accent
tonique.
Or, la fonction de l'accentuation dans les
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152 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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langues anciennes, (sanscrit, grec, latin), n'était
pas seulement d'enfler la prononciation de
certaines voyelles, mais encore de rendre les
syllabes plus aiguës ou plus graves, et de faire
ainsi varier la voix de l'intervalle environ d'une
quinte musicale, suivant la conjoncture.
Simple auxiliaire naturel, mais à l'origine
indépendant du rythme que marquaient seuls
les temps forts et les temps faibles musicaux,
distribués presque sans distinction de syllabes,
on peut envisager, en première hypothèse, que
l'accent tonique servit, dès le commencement,
à régulariser la mesure et que sa présence fut
jugée ou pressentie nécessaire au moins sur
l'une des quatre voyelles sonores du pied métrique
primitif. Plus tard, il lui fallut compter
avec la quantité, théorie de convention que fit
naître l'habitude instinctive et naturellement
inflexible du frappé rythmique de la mesure à
quatre temps, (soit : un temps fort, un temps
faible, un temps moyen, un temps faible!.
On en vint vraisemblablement à choisir pour
les syllabes initiales, dont on avait remarqué
l'allongement spontané, des voyelles qui fussent
longues de leur nature et sur lesquelles la voix
pouvait en quelque sorte peser deux fois, de
façon à permettre l'omission d'une syllabe.
Ainsi naquit le dactyle ; ainsi, mais peut-être
beaucoup plus tard, naquit le spondée.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 153
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D'autres voyelles, brèves de nature, furent
allongées par rapport à leur position. Aussi bien,
pour l'intelligence harmonique de l'hexamètre
latin, par exemple, qui est un vers de vingt-
quatre temps, faudrait-il faire comme Attius,
qui écrivait deux fois les voyelles longues,
étant donné que les deux temps de pareilles
voyelles peuvent porter, l'un l'accent grave,
l'autre l'accent aigu, ou réciproquement), ou
bien encore intercaler une lettre, analogue à
notre
e demi-muet ou à l'
a bref du sanscrit
entre les consonnes doublées, prolongatrices
du son.
Le vers virgilien Exoriare aliquis nostris
ex ossibus ultor, par exemple, s'écrirait comme
suit :
Eexori / aare ali / quis noos / triis eex /
oossibus / uultor /
Aussitôt la quantité apparue, l'accent tonique,
qui, en sanscrit, se porte, sans considération
d'aucune sorte, sur le dernier déterminant du
radical, sur les affixes par conséquent, commence,
dans la langue grecque un mouvement
de retraite, achevé dans l'allemand,
vers la partie abstraite du mot, pour se faire,
d'autre part, chez les Latins, le serviteur de la
quantité, qui seule a mission de lui indiquer sa
place.
De là, dans le vers ancien, la position et la
forme d'avance arrêtées de certains pieds immuables
9.
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154 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
; de là encore le rôle de la
césure, qui
n'est autre chose, comme aussi dans le vers
moderne, qu'un
rappel de l'accent.
Aussitôt la quantité perdue, l'accent tonique
s'efforce de prendre la place du temps fort,
avec lequel il doit se fondre, par l'abandon de
ses variations musicales, et, dès le règne d'Auguste,
en dépit de la convention, il revendique
ses droits à la prépondérance, consacrant ainsi,
dans un nouveau moule, à l'époque de la décadence,
et jusque dans l'artificiel hexamètre
allemand, la mesure à trois temps jadis représentée
par l'ïambe et le trochée devenus, eux
aussi, par l'oubli des valeurs quantitatives, de
simples assemblages de deux syllabes, l'une
forte, l'autre faible.
Hormis l'arabe et le lituanien, toutes nos
langues, et spécialement en Europe nos idiomes
romans, ont tour à tour et comme d'instinct
rejeté la quantité, par une singulière évolution
contemporaine du remplacement de la poésie
chantée par la poésie récitée, pour en venir, à
travers les transitions et transmutations diverses
-- décadentes ou médiévales -- à ne
reconnaître plus que la loi de l'accent.
Je dirai plus loin quelles restrictions il convient
de faire à ce qui précède en ce qui concerne
le français, dont l'organisme subtil est
tout un problème.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 155
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Voici le temps venu où toute règle étroite ou
superficielle doit s'effondrer devant l'équitable
suprématie de l'accent, et les Symbolistes
ont proclamé dès hier que toute poésie n'avait
d'autre devoir que d'être expressive et incantatoire,
c'est-à-dire d'aller droit à l'harmonie
et à la justesse émotive, par l'enchaînement
sensationnel et comme magnétique des mots
principaux de la phrase reliés entre eux par
l'allitération ou par l'assonance, sans plus s'occuper
du calcul puéril des syllabes.
Ainsi la prosodie française remontait vers les
lois essentielles de toute prosodie, que l'on peut
enfin espérer dégager du fatras des doctrines et
des dogmes contradictoires.
*
* *
De l'accent et de la quantité (ou nombre) jaillit
le Rythme, qui est la qualité expressive du
Verbe et dont l'accent, toutefois, ne fait pas
partie intégrante. (1)
Divers rapports sont possibles :
1° L'accent est indépendant de la quantité des
syllabes : (les langues néo-latines, le français,
le bas-breton) ;
2° L'accent est corrélatif de la quantité : (le
latin, le vieux grec) ;
(1) Appuyée exclusivement sur le Rythme, la Danse ne
tient compte que des temps et de leur succession.
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156 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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3° L'accent se confond avec la quantité: (l'allemand
et, dans une certaine mesure, l'anglais).
Trois autres alternatives se peuvent présenter
encore :
1° La place de l'accent est variable, et sa présence
n'entrave pas la formation d'accents
secondaires dans le corps du même mot : (l'anglais,
le grec moderne) ;
2° La place de l'accent est invariable et sa
présence ne supprime pas la possibilité d'accents
secondaires : (le français) ;
3° La place de l'accent est variable ou invariable,
mais les accents secondaires ne se produisent
pas : (l'espagnol et sans doute aussi l'allemand).
Deux syllabes consécutives, dont l'une affectée
de l'accent tonique principal, suffisent à constituer
un
pied métrique.
Par exception, au début d'un vers, une longue
accentuée peut à elle seule former un pied, malgré
la rareté du cas et le caractère fortement
interjectif de cette disposition rythmique.
On dit communément d'une langue qu'elle
n'admet pas la quantité, quand les syllabes de
chaque mot y sont réputées de longueur équivalente ;
cependant, le vocable
quantité, marquant
spécialement la durée que les syllabes
doivent garder, nous employons ce terme préférablement
au mot
nombre, qui n'implique
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 157
-----------------------------------------------
pas l'idée de temps.
En français, l'allongement des syllabes est
indiqué généralement par la syllabe muette qui
suit.
Dans le cours des vers, la dissimilation des
diphtongues équivaut, la plupart du temps, à
un allongement de la syllabe. La langue française
admet donc la quantité variable de ses
voyelles dans le vers.
Selon la classification établie plus haut, l'accent
tonique français n'a pas égard à cette quantité.
Les syllabes atones sont rarement longues, à
moins de provenir de la résolution d'une
diphtongue Ex:
violent, que l'on scande
vi-olent;
vision que l'on scande vision. La prononciation
actuelle ne dissimile guère les deux voyelles
juxtaposées ; elle prend une moyenne qui les
prolonge sans les désunir. Dans la dissimilation,
il y a un hiatus réel.
Suivie de la syllabe muette, toute syllabe
française appelle au moins l'accent secondaire,
si faible soit il ; mais le cas est fréquent où ce
dernier même se reporte plus en avant. Ex. :
ennemi,
chanceler,
charretier.
Nonobstant, il convient, avant de passer
outre, de définir l'accent secondaire.
Pour quiconque sait observer d'une oreille
attentive et sagace l'accentuation d'une phrase
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158 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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française, trois sortes de syllabes se distinguent :
les
fortes, les
moyennes, les
atones.
Inexorablement notre accent tonique porte sur
la dernière voyelle sonore du mot ; (dialectalement
il passe quelquefois sur la pénultième, (1)
notamment dans les mots en
tion, en
iser) ;
mais, dans les vocables de plus de deux syllabes,
se présente une espèce d'accent plus faible que
l'on pourrait peut-être appeler
infléchissement,
si le terme, grammaticalement, ne signifiait
déjà autre chose, et qui se place sur les initiales.
Ainsi, dans
camarade, la syllabe
ca est
infléchie, la syllabe
ma est atone, la syllabe
ra
est forte et longue, la dernière est muette.
Dans l'intérieur des phrases, cet
infléchissement
affecte en outre particulièrement les particules
et monosyllabes de moindre importance.
C'est du mélange plus ou moins régulier des
accents forts, des accents faibles ou secondaires
et des atones que jaillit la mélodie du langage
et, dans le vers, pourvu que chaque mesure
amène généralement le retour de ces trois sortes
de syllabes, selon des lois obscures que nous
nous efforcerons de déterminer tout à l'heure,
et qui sont en rapport direct avec le fonctionnement
de notre appareil respiratoire, l'harmonie
(1) Pénultième réelle, s'entend ; tion par exemple ne
comptant que pour une syllabe, c'est la voyelle de liaison
qui portera l'accent.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 159
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métrique doit naître. Cette harmonie, relative
au nombre, sera obtenue identique à elle-
même, pourvu que, dans chaque mesure, les
syllabes atones ne se présentent pas au-delà de
trois pour deux des autres.
Dès que l'oreille peut prévoir, dans un assemblage
de notes ou de syllabes, le retour des
mêmes éléments, quant à l'intensité de quelques-uns
et à la durée du groupe, il y a mesure.
Il est inutile de refaire ici les définitions qui
peuvent être considérées comme communes à
l'art musical et à celui des vers ; toutefois, il
n'est pas sans intérêt de faire remarquer tout
spécialement que si les temps forts (ou les
temps secondaires complémentaires qui les
peuvent plus ou moins représenter) doivent
toujours se trouver en nombre égal, (1) le nombre
de notes ne fait rien à la durée, dès l'instant
où chacune d'elles est complémentaire du
même temps préalablement établi.
La tolérance en matière de vers est infiniment
moins étendue que dans le domaine musical.
Les prosodies anciennes, basées sur la quantité,
nous apprennent que l'allongement d'une
syllabe ne peut pas aller au-delà de deux
temps. La déclamation s'étant habituée ultérieurement
(1) D'un hémistiche à l'autre, il s'écoule un temps variable,
analogue aux silences musicaux, et qui intervient aussi
pour régulariser la mesure.
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160 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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à faire coïncider le temps fort
avec l'un de ces temps, le second a disparu.
Mais il existe une autre tolérance, dont l'usage
du vers libre nous obligea naguère de nous
apercevoir. Elle n'est, d'ailleurs, pas absolument
neuve, à preuve le vieux vers des
Nibelungen
indifférent au calcul strict des syllabes
atones. La présence d'un nombre variable de
temps faibles ne rompt pas la mesure, tant
qu'ils ne deviennent pas un obstacle pour l'oreille
à prévoir le retour des temps forts correspondants.
Par rapport à la durée, ils ont tendance à
s'abréger en proportion de leur nombre, pour
devenir complémentaires l'un de l'autre, étant
solidaires déjà, ainsi qu'il arrive en musique
Et ceci, en français particulièrement, devient
clair, dès que l'on s'attache à considérer la
constitution rythmique du langage parlé. Les
lois de la syntaxe ne sont-elles pas d'avance en
corrélation étroite avec celles de l'accent et
toute la prosodie, par là même, n'est-elle pas
chose instinctive ?
A les prendre individuellement, chacun de
nos vocables, au moins dissyllabiques, présente
une mesure, laquelle, chez nous, et, par rapport
à la disposition réciproque des temps, renverse
le frappé musical du rythme.
C'est que notre accent tonique frappe invariablement
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 161
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la fin des mots.
De trois jusqu'à cinq syllabes inclusivement,
un temps fort et un temps moyen pas davantage :
Comme on peut le constater une fois de plus, la
même cadence se maintient en dépit du nombre
variable des atones. Mais la tolérance, répétons-
le, ne dépasse pas trois. A partir de six syllabes,
un temps fort nouveau s'établit, qui prend place,
soit sur la deuxième, soit sur la troisième syllabe
généralement. S'il tombe sur la deuxième,
le temps moyen sera situé sur la quatrième, laquelle
à la rigueur pourrait porter le temps fort
supplémentaire, si le temps moyen consentait
à rester sur la seconde, sinon il s'introduira
deux autres temps plus faibles, à peine susceptibles
de se différencier des atones. Il peut arriver,
dans ce dernier cas, que les deux temps
forts frappent, l'un la 1re syllabe, l'autre la
sixième, comme dans ce vers d'Ephraïm Mikhaël:
(L'étrangère),
Prosodiquement, le type générique du
rythme français paraît se rattacher à la mesure
musicale à quatre temps, mais retournée.
Si l'on prend garde que la déclamation peut
donner à certaines syllabes une valeur qu'elles
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162 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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n'ont pas ordinairement ou naturellement, on
entrevoit la possibilité de rendre tour à tour
équivalents pour la mesure des groupes de
deux et de trois syllabes, de trois et de cinq, de
cinq, de six et de sept, eu égard au renforce-
ment des temps moyens (
) ou accents secondaires,
ou à leur éventuel effacement.
*
* *
A classer les cadences de notre idiome, selon
un calcul analogue à celui des Allemands,
des Anglais, des Russes, on obtient en première
analyse une série de quatre pieds ou mesures
capables, en des conditions déterminées,
de se succéder ou même de se remplacer mutuellement.
1° Le dissyllabique : ïambe ou trochée, rarement
le spondée allemand, puisque ce dernier
pied ne peut s'obtenir qu'en élevant la
voix deux fois de suite, comme il arrive par
la répétition d'un monosyllabe exclamatif.
Cette mesure peut s'écrire :
2° Le trisyllabique : l'anapeste anglais ou russe
ou encore l'ancien ïambique, au point de vue
des temps, puisque la longue vaut deux syllabes
brèves et que le français, à part les voyelles
suivies d'une syllabe muette, ne comporte pas
de longues. Et puis, nous avons sur l'initiale
l'accent secondaire. Cette mesure peut-être re-
présentée par :
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 163
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3° Le têt asyllabique, dont la disposition répond
à l'anapeste ancien, si l'on résout la longue
en deux brèves, toutes réserves faites sur la
place des accents.
Au fait, ce groupe est mieux conforme à certains
pieds antiques composés, négligés des
modernes qui les résolvent en leurs pieds primaires
constitutifs : l'ïambe et le trochée. Cette
De même pour le suivant.
4° Le pentasyllabique, sorte de péonique ou
Telles seraient les mesures simples, celles où
il ne peut entrer qu'un seul temps fort. De
celles-là procéderaient immédiatement, par
amalgame ou combinaison, trois autres assemblages
rythmiques, auxquels on pourrait donner
le nom de
mesures mixtes : 1° la mesure
double pentasyllabique, affectée de trois accents,
dont un secondaire ; 2° la mesure
hexasyllabique,
complémentaire du vers de dix syllabes
qu'illustrèrent nos chansons de geste, et génératrice
de l'admirable alexandrin classique,
(nous l'avons analysée tout à l'heure) ; 3° la mesure
heptasyllabique, sorte d'
épitrite, et qui, si
l'accent secondaire de la syllabe initiale ne se
trouve supprimé, redevient une simple juxtaposition
du trisyllabique et du tétrasyllabique .
Un assemblage de deux pieds mixtes possède
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164 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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la même étendue rythmique qu'un autre de
trois pieds simples ; ainsi s'explique l'alternance
aisée du ternaire avec l'alexandrin: Ex.
« Le four rougit, la plaque est prête. Prends ta lampe ;
Modèle le paillon qui s'irise ardemment. »
(José-Maria de HÉRÉDIA).
On pourrait donc, et c'est ce que démontre
la pratique du vers libre, introduire en français
des vers d'un nombre variable de syllabes,
(tel l'hexamètre latin et grec), et qui fussent
absolument équivalents de rythme, voire
même de durée. Mais, s'il y a possibilité de
faire varier entre certaines limites le nombre
des syllabes non constitutives à proprement
parler de la cadence, certaines autres syllabes
gardent, selon la norme des prosodies anciennes,
la faculté de s'étendre plus ou moins et,
par là même, d'occuper en durée une place
plus grande dans la mesure. C'est là un phénomène
particulier au français à l'heure actuelle,
et sur lequel il importe ici de revenir un peu
longuement.
Sur le calcul des valeurs quantitatives afférentes
à telles ou telles syllabes, selon la position
des voyelles qui les composent, furent établis
les mètres antiques : mais nos syllabes
muettes ne sont pas autre chose, à y bien regarder,
que des signes d'allongement de la
syllabe précédente. L'anglais fait de même mais,
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 165
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si la syllabe muette n'y compte pas comme
syllabe dans le vers, c'est que les mètres anglais
ne sont pas basés sur le calcul des syllabes.
Cependant, il n'y a pas, dans cette langue;
de véritable allongement ; il y a changement de
son et d'intonation ; mais le rôle de l'
e muet
est bien, comme chez nous, passif, avec cette
restriction aggravante qu'il ne peut en aucun
cas être prononcé, même très légèrement.
Guidés par l'étymologie, nous prîmes ici
l'habitude d'écrire un temps faible, qui doit se
reporter le plus souvent en arrière, pour augmenter
la quantité de la pénultième.
Cependant, le fait ne se peut produire, au cas
où la voyelle muette sert d'appui à deux consonnes
accouplées et non de même ordre ; la
syllabe doit forcément alors se prononcer et
compter pour elle-même un temps faible, si
elle n'est point élidée ou placée à la fin de la
phrase ou du vers.
etc.
Et pour preuve :
« Et maintenant de la neige et de l'ombre tombent. »
A.-Ferdinand HÉROLD.
« Avant d'être de ceux qui marchent vers la nuit. »
Henri de RÉGNIER.
« L'aurore en fleur et les printemps de la Floride »
« Ont parfumé les flots qui te sacrent divine. »
Adolphe RETTÉ;
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166 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Cependant, même dans le cas général de
suppression de la syllabe muette, compensée
par le prolongement de celle qui précède, il
peut survenir, notamment dans la prononciation
courante, que cette pénultième portant
l'accent s'abrège à son tour, à la façon des finales
masculines de même ordre. Ceci arrive,
quand la syllabe muette a pour consonne une
liquide :
l ou
r. De là, certains théoriciens ont
pu conclure que
al et
ale, er et
ère, air et
aire,
or et
ore, ir et
ire, etc.. s'équivalaient absolument,
l'
e muet ne signalant plus que la vibration
d'une consonne, ou même passant à l'état
de pur signe orthographique inutile, comme
dans
oie, ée, aie, ie, identiques aux masculins
correspondants. M. Rémy de Gourmont est de
cet avis, que nous nous permettons de ne point
partager absolument.
Al et
ale, air et
aire,
etc., peuvent bien, en certains cas, s'équivaloir,
la finale féminine ayant acquis, dans la
prononciation actuelle, faculté de s'abréger,
malgré la syllabe muette ; mais, d'autre part,
la réciproque n'étant pas vraie, il ne saurait y
avoir identité ; car, si
ale, aire, ore, etc.,
peuvent être brefs ou longs à volonté,
al, air, or
etc., ne peuvent jamais être longs. On peut
dire, sans incorrection, en allongeant
ale fémi-
--
nin :
une chose originaale ; mais on ne dira pas,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 167
-----------------------------------------------
sans affecter une prononciation ridicule : C'est
-un
originaal.
Nuance à retenir. Au contraire, quand la
consonne d'appui est une momentanée, cette
nuance est insensible :
patte, salade, etc.
A mon sens, la querelle de l'e muet se réduit
à ceci : Dans un vers de douze syllabes, si la
quotité tolérée par l'oreille de syllabes longues
est dépassée, la mesure se déplace ; l'abrègement
se produit à telle ou telle place, et
l'alexandrin est détruit. C'est ce qui survient
chez Verlaine et c'est ce qui n'arrive jamais
chez Racine.
« Ecoute passer, cloche à cloche, le bétail (10 syllabes).
« Les toits brillent, les bois fument, le ciel est clair » (10 syl-
[labes).
Ch. GUÉRIN.
« Telle la vieille mer sous le jeune soleil » (9 syllabes).
P. VERLAINE.
On a donc affaire, semble-t-il, dans l'analyse
du rythme versifiant, à un élément fixe : l'accentuation,
et à un élément variable : le nombre,
constitutif de la durée ; mais les deux s'enchaînent
étroitement l'un à l'autre comme le
Temps et l'Espace générateurs du Mouvement,
en sorte que l'on ne saurait dire en vérité s'ils
ne sont pas variables tous deux par rapport
l'un à l'autre, quoique inégalement, telle quantité
rythmique retirée d'Un pôle devant être
restituée à l'autre pôle. Termes jumeaux d'un
@
168 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
même rapport, l'accentuation parait jouer le
rôle de
numérateur et le nombre des temps
celui de
dénominateur.
Ainsi, l'alexandrin classique, qui comporte
généralement quatre temps forts, se pourrait
4 4
chiffrer ainsi -- soit, en réduisant, -- =
12 12
2 1
- = - Les éléments qui le constituent sont
6 3
donc assemblés entre eux comme 1 est à 3.
Nonobstant, dans l'intérieur de chaque hémistiche,
les toniques s'affaiblissent généralement
en faveur des syllabes placées à la césure,
en sorte que l'alexandrin régulier possède en
réalité deux accents forts principaux, pour un
nombre indéterminé d'accents secondaires, pouvant
aller jusqu'à trois dans chaque hémistiche ;
mais le rapport essentiel ne change pas si l'on
admet que deux syllabes moyennes valent une
ionique.
Il ne s'agit d'ailleurs, ici, que de l'alexandrin
théorique ; pratiquement désormais, tous les
temps forts situés à l'intérieur du vers sont
déplaçables, tout en restant, dans la prononciation,
et par la force même de la mesure générique,
complémentaires les uns des autres pour
4
fournir le rapport ---
12
Selon la même algèbre, le décasyllabe se
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 169
-----------------------------------------------
3 2 1
chiffrerait --- , l'octosyllabe --- ou ---. L'hexa-
10 8 4
mètre latin, qui est un vers de vingt-quatre
temps, et qui s'appuie sur quatre toniques
principales, la cinquième paraissant avoir une
4
tendance générale à s'atténuer, se chiffrerait ---
24
2 1
ou --- ou ---.
12 6
Il est aisé de calculer de la même façon la valeur
rythmique de chacun des mètres les plus
employés, tant en français qu'en chacune des
langues européennes vivantes, encore que l'on
doive se dispenser d'assimiler les anapestes,
dactyles, trochées, ïambes de l'anglais, de l'allemand
ou du russe moderne aux pieds antiques
de même nom. Anapestes et dactyles
actuels ne valent que trois temps et non quatre ;
car la longue apparente qu'ils comportent,
répétons le, n'est qu'un temps fort.
L'ordre des mots, la syntaxe, les artifices de
construction des vers ou même de typographie,
actionnent aussi le rythme, puisqu'ils sont
chargés d'établir des pauses respiratoires et de
déterminer la place des temps forts, des
césures,
selon l'expression d'autrefois.
L'alexandrin bicésuré moderne, plus souvent
dénommé
ternaire et, par coïncidence, analogue
à certain mètre chinois, est une forme imprévue
10
@
170 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
et dont on ne paraît pas, au moins en dehors
de l'assemblage métrique de douze syllabes,
avoir tiré jusqu'ici tout ce qu'elle comporte.
N'est il pas le type du vers à trois hémistiches,
qui pourra, sans préjudice essentiel pour
la mesure, compter, en vertu des aptitudes
particulières de notre langue, neuf, dix, onze,
douze, treize, quatorze ou quinze syllabes ?
Trois accents forts principaux le distinguent et,
si l'on s'astreint à n'admettre que des pieds
métriques de longueur égale dans le sein d'un
même vers, on aura d'abord, pour neuf syllabes,
trois fois trois ; pour douze, trois fois quatre ;
pour quinze, trois fois cinq ; mais toutes
les coupes sont possibles, avec l'admission des
pieds impairs. En vertu de la loi de prononciation
qui garde le même nombre d'accents (principal
et secondaire) aux groupes français de
trois, quatre et cinq syllabes, les hémistiches
pourront avoir un nombre variable de syllabes,
et les combinaisons intermédiaires seront obtenues.
Ici apparaît la théorie dont Gustave Kahn se
fit l'initiateur au début du Symbolisme, et ce
que nous avons appelé plus haut
mesures, pieds
métriques, n'est autre que ce qu'il avait avant
nous dénommé
unités. Seulement nous avons
cherché à préciser les lois de formation instinctive
de ces unités dans la prononciation, même
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 171
-----------------------------------------------
courante, et non plus seulement déclamatoire,
de la langue.
Partant d'un principe analogue, Tristan
Klingsor inventa pour ses
Filles fleurs un vers
de onze syllabes très original, et dont on n'a pas
assez remarqué la souplesse ondoyante et le
rythme précis, quoique impair :
« Dites-moi, -- dites-moi donc, -- les fossoyeux,
« Qu'avez-vous fait -- de la reine -- aux si doux yeux ?
« Je suis le fou -- du sire -- de Trébizonde ;
« Elle est morte -- de m'aimer, -- la reine blonde,
« Et je vais cherchant son âme -- par le monde. »
(T. KLINGEOR, La Reine de Trébizonde.)
N'est-ce pas un peu le même rythme qui distingue
ces vers antérieurs de Louis Marsolleau :
« Ophélie, -- avec des fleurs, -- bercée au flot,
« S'en va très pâle -- et trépassée -- au fil de l'eau »
Les deux vers, quoique inégaux de syllabes,
ne sont-ils pas absolument équivalents à l'oreille
?
Tristan Klingsor devait élargir un peu plus
tard son procédé en l'appliquant au vers libre,
dont il nous a donné des spécimens très personnels,
absolument débarrassés de toute réminiscence
d'octosyllabe ou d'alexandrin.
« Je ne sais pas quelle amoureuse chante ainsi
« Dans son jardin un air moqueur,
« Et pourtant me voici
« Triste à mourir, et le souci
« Fait éclater mon coeur. »
(T. KLINGSOR, Shéhérazade.)
@
172 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
II
Comme on peut le pressentir, les lois fondamentales
de la Métrique ont chance d'être les
mêmes pour toutes les langues humaines, puisqu'elles
reposent sur la qualité de la prononciation.
Il est de juste de remarquer tout de suite que
le vers, ayant été chanté à son origine, sa déclamation
est restée soumise à certaines habitudes
incantatoires qui modifient quelque peu la portée
naturelle des syllabes. Sa destination ne
fut-elle pas primitivement religieuse ? La prosodie
change quand l'élocution change et, si les
règles de la versification paraissent contradictoires
d'une langue à l'autre, c'est que leur
rédaction dérive, d'époque en époque, d'une
observation incomplète des principes essentiels
de la métrique générale.
Passée au crible du système des Anciens, la
versification française ne disparaît pas, comme
on pourrait croire, mais s'interprète différemment.
L'erreur chez Baïf et chez ses contemporains
fut de ne savoir distinguer les véritables
longues du français, lesquelles ont pour signe,
non plus la pluralité des consonnes qui les suivent,
mais la syllabe muette. Ils ne s'avisèrent
point non plus que notre accentuation interdit
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 173
-----------------------------------------------
ici les dactyles et les spondées et, par conséquent,
l'hexamètre.
Notre système orthographique permit d'enseigner
empiriquement le calcul des syllabes
comme procédé exclusif de versification, avec
obligation de couper le vers à tels hémistiches
désignés, sans autre souci. Ceci s'explique par
ce fait particulier que nos syllabes muettes
avaient, à l'origine, conservé une certaine valeur
propre, à peine disparue. Notre vers, à ses
débuts, fut un vers basé sur l'accent, comme le
vers du latin vulgaire et comme ceux des langues
néo-latines, et particulièrement anapestique.
La dissociation des diphtongues nous procura
également toute une série de doubles syllabes,
que la prononciation actuelle tend à fondre en
une seule. L'
i voyelle, qui en constitue la plupart
du temps le premier son, se mouille désormais
en
i consonne (
yod), résolvant ainsi la
diphtongue en une syllabe ordinaire, brève.
Celles qui sont formées de
ou et de
u devant
une autre voyelle sont en voie de subir le même
traitement :
ou devient
w ;
u devient
ù spirant.
On dit
secouer et non plus
secou-er, comme
ouest et
fouet antérieurement acquis ; mais
bruire qui, au seizième siècle, résolvait la diphtongue,
tend à la dissocier de nos jours en
brui-re, à cause de l'
r qui précède. Cependant,
10.
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174 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
ui ne s'est guère dissocié ailleurs; à aucune époque
de la langue.
Pour ce qui est des groupes ayant un i à l'initiale,
tels
ia, io, ié, ieux, iu, ion, etc., et tous
les mots en
tion, d'un placement si difficile
dans les vers, notre calcul prosodique en sépare
généralement jusqu'aujourd'hui les deux sonorités,
Ce sont là syllabes longues ou plutôt
communes,
puisque leur allongement est facultatif.
Au contraire ien fut de longue date considéré
comme dissociable à volonté dans certaines
finales : dans plusieurs, il n'a jamais compté
que pour une syllabe, tel rien, bien. De même
ié marque une syllabe dans
amitié et deux dans
lié, mortifié ; tion ne se dissocie pas dans les
verbes. Ex. :
étions (deux syllabes). Il vaut
double dans les finales substantives ;
ieu de
Dieu est simple; il est double dans les adjectifs,
hormis
joyeux.
Il convient, toutefois, de prendre note que les
prononciations du Midi tendent à dissocier les
voyelles, à les mettre séparément en évidence,
celles du Nord à les fondre (1).
(1) L'ancienne métrique galloise tenait compte de toutes
ces nuances. -- (Voir 3. Loth. La Métrique galloise). Les
voyelles y étaient classées en légères ou lourdes, selon leur
position ; les diphtongues en propres et impropres . Celles-
ci, comme dans notre langue, sont celles qui commencent
par i ou w (yod ou w spirant). Les diphtongues propres
sont divisées elles-mêmes en deux groupes, celui des talgronn
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 175
-----------------------------------------------
*
* *
En certaines langues fertiles en consonnes,
les idiomes du Nord notamment, le persan,
l'arabe, divers artifices furent imaginés, en raison
de l'effacement plus grand des voyelles,
pour marquer plus spécialement le rythme des
vers : nous voulons parler de l'assonance ou de
l'allitération. L'islandais, le gothique, le gallois,
et les langues dont l'accent tonique se porte
sur la partie initiale des mots usèrent surtout
de ce dernier procédé, à l'exclusion parfois de
toute rime, la répétition ou l'entrecroisement
de certaines consonnes, à intervalles prévus et
réguliers, suffisant à indiquer la marche du
vers.
(rotundisonae), ayant pour finales w ou ü et celui des lleddf
(sparsisonae), ayant pour finale yod et ses équivalents.
La même division est établie entre les syllabes : elles sont
talgronn, quand elles se composent d'une voyelle suivie
d'une seule consonne ou d'une consonne redoublée ; elles
sont lleddf, si la voyelle est suivie de plusieurs consonnes
différentes.
-- « Dans toutes les syllabes lleddf, dit J. Loth, la syllabe
tend à se dédoubler par l'éclosion d'une voyelle irrationnelle
entre la liquide et la consonne ou par la transformation de
la spirante finale en pure voyelle. Ainsi mydr est prononcé
mydyr ; lyfn = lyfyn ; marw a fini par avoir deux
syllabes. »
Cette insertion d'un son irrationnel et non susceptible
d'écriture entre deux consonnes successives et dissemblables
peut servir à rendre compte de l'allongement des voyelles
latines placées dans le même cas. Ce son irrationnel très
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176 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Virgile usa largement d'assonances et de
consonances très expressives, à l'intérieur de
l'hexamètre, et il ne fut pas seul à connaître de
ce procédé où Ovide, Catulle, Properce se montrent
experts. Chez les Anciens, toutefois, il
n'est de vers qui ne soient rigoureusement
« blancs ». Mais les chants du latin vulgaire ne
devaient pas ignorer la rime, que consacrèrent
les « proses » de l'église chrétienne. Le Moyen-
Age roman, et spécialement espagnol et français,
nous révéla le jeu supérieurement nuancé
des assonances, rénové depuis peu parmi
nous avec plus de science et de variété.
*
* *
Les lois instinctives qui président fatalement
à l'élocution du français et qui tendent à introduire
l'accent fort une fois par chaque groupe
de trois, quatre, cinq ou, par exception, six
syllabes, y interdisent généralement la possibilité
d'hémistiches de plus de six articulations.
Le vers à césure variable, qui est un produit
des nouvelles écoles, à inauguré l'emploi, dans
l'alexandrin, des mesures inégales, portant
chacune au moins une fois l'accent fort. Le
nombre de ces unités métriques dépasse rarement
quatre ; mais ici la déclamation paraît
garder une influence prépondérante pour régler
la place véritable des temps forts.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 177
-----------------------------------------------
Ceci étant, comment définir le vers régulier ?
N'est-ce pas simplement, -- en français s'entend,
-- celui qui prévoit le retour de la rime à
intervalles déterminés ; car, si l'on s'en rapporte
au nombre seulement , il est tels vers libres
d'Henri de Régnier ou d'Emile Verhaeren qui ne
sont guère autre chose que des alexandrins,
mélangés d'octosyllabes (1), alors que certains
alexandrins de Vielé-Griffin sont de véritables
vers libres.
Par contre et conséquemment, le vers libre,
dénommé aussi
polymorphe, est tout uniment
celui qui ne prévoit pas ce retour et qui se
réserve la faculté de changer de mesure à son
gré, à charge pour le poète d'y préparer
l'oreille de son auditeur. La naissance du vers
libre en poésie est donc l'analogue de la libération
de la dissonance en musique.
(1) Route des chênes hauts et de la solitude,
Ta pierre âpre est mauvaise aux lassitudes ;
Tes cailloux durs aux pieds lassés,
Et j'y venais saigner le sang de mon passé,
A chaque pas,
Et tes chênes hautains grondent dans le veut rude,
Et je suis las !
Henri de REGNIER. (Tel qu'en songe.)
Au contraire, voici de vrais vers libres, dans la mesure
apparente de Douze :
« O berger, sur l'herbe j'ai laissé ma houlette.
« Il fait soir. Il faut l'aller chercher et j'ai peur.
« O berger, si ton amour n'est pas un trompeur,
« Viens, cherchons ma houlette dans l'herbe follette »
A. M. Cossez (Trianon).
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178 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Quant à la valeur de l'e muet et relativement
au calcul précis des temps dans l'intérieur du
vers, il convient de considérer en français
trois périodes successives: 1° Dans la première,
la syllabe ultérieurement devenue muette a
gardé une certaine sonorité propre, ce qui ne
l'empêche pas d'être négligée totalement et sans
élision à l'hémistiche (1). C'est la période du
moyen-âge qui va du Xe au XVIe siècles. -
2° Dans la deuxième, l'effacement de la syllabe
muette tend à allonger par compensation, dans
la plupart des cas, la précédente. Cette période
s'étend du XVIe à la fin du XIXe siècle, à l'aurore
du Symbolisme. 3° Dans la troisième, la syllabe
longue arrive à s'abréger fréquemment dans la
prononciation, en sorte que l'
e muet ne marque
plus guère que la vibration d'une consonne,
excepté quand cette syllabe muette contient un
groupe de consonnes accouplées dont une
liquide ou une sifflante, ce qui rend à l'
e muet
une demi-valeur, si le mot est situé à l'intérieur
de la phrase ou du vers, sans élision.
L'alexandrin romantique, dont le vers dit
«
libéré » n'est qu'une forme actuelle, comportant
certaines libertés de césure et de rimes,
marque une transition entre les deux modes
(1) Damnes Deus Peres, nen laissiés hunir France !
Chanson de ROLAND.
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 179
-----------------------------------------------
d'appréciation. Souventes fois, grâce à l'introduction
de nouvelles coupes, la syllabe longue
indiquée par l'
e muet s'abrège sans inconvénient
pour la mesure, préparant ainsi l'avènement
du vers libre. C'est ce que constate à juste titre
Rémy de Gourmont dans son
Esthétique de la
Langue Française, quand il montre l'influence
que le vers familier des Romantiques eut sur
l'évolution contemporaine de notre métrique.
Aussi bien, l'histoire de l'alexandrin et celle
de son frère (aîné), le décasyllabe, enferme-t-
elle à elle seule toute l'histoire de la prosodie
française.
D'où tire-t-il son origine ? On a cité l'asclépiade
latin qui comporte en effet douze syllabes
et quatre accents forts; mais la place desdits
accents, en vertu du génie propre de la langue
latine, n'est pas la même que chez nous. Le vers
politique, qui est de quinze syllabes et qui est
demeuré le mètre héroïque des Grecs modernes,
n'a peut-être pas été sans influence sur la
formation de notre grand vers. Il a également
quatre temps forts, et chacun des deux hémistiches
qui le composent porte généralement
l'accent principal sur la sixième syllabe.
Ex : Μιά βοσχόπουλα ἀγά(πησα), μιὰ ζελημένη χόρη
(Chanson grecque.)
Il est souple, large, harmonieux et plein.
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180 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Mais le vers de douze syllabes existait également
chez les peuples du Nord, chez les Gallois
par exemple, qui le dédoublaient fréquemment.
Au fait, l'alexandrin primitif n'est guère autre
chose que la juxtaposition de deux hexasyllabes,
dont le premier est dépourvu de rime et s'autorise
volontiers, -- témoin nos chansons populaires,
-- de garder des syllabes muettes non
élidées à la finale.
Il faut arriver jusqu'à la Pléiade, pour qu'un
peu de souplesse allège la rigidité originelle de
ses membres. Aussi bien, jusque là, le facile
octosyllabe et le vieux mètre héroïque de dix
pieds lui font ils grosse concurrence. Sans
rompre toutefois délibérément avec la convention
des deux hémistiches de chacun six
syllabes bien comptées, l'école romantique
innova la variété des coupes et, par là même,
fit de l'alexandrin un vers nettement individuel,
tour à tour grandiose ou familier, capable
de tout exprimer sans raideur, ni prosaïsme.
Les Symbolistes effacèrent enfin la règle
surannée de la césure unique et régulière (1).
Stéphane Mallarmé notait « le charme certain
du vers faux ». Il y eut quelques tentatives
(1) Je parlerai dans l'attitude du linceul,
(Henri DE RÉGNIER, Tel qu'en Songe).
La pucelle doucement se peigne au soleil,
(Paul VALÉRY, Fragment)
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 181
-----------------------------------------------
incohérentes. Tantôt la sixième syllabe est
muette. Faut-il la faire entendre au début de
l'hémistiche suivant, qui sera ainsi de sept
syllabes ? Tantôt, c'est le premier hémistiche
qui empiète sur le second d'une syllabe muette ;
faut-il conserver cette syllabe ou réduire le 2°
hémistiche à cinq ? Autant de questions qu'il
n'est pas toujours possible de résoudre immédiatement,
comme il se doit, surtout si l'oreille
est mal préparée au changement de mesure (1).
Dès lors, comment construire l'alexandrin
moderne et quels points de repère, hors de
toutes doctrines d'école ?
*
* *
Parmi les récents théoriciens du vers, (et
peut-être furent-ils un peu bien nombreux,
sans parvenir à s'entendre, égarés qu'ils furent
par de vaines querelles d'
e muet), c'est encore
M. Gustave Kahn qui nous semble s'être approché
le plus près de la vérité, avec sa loi des
unités rythmiques. En l'énonçant, il mettait le
doigt sur ce qui fait le fondement prosodique de
notre langue. Ces unités, mesures ou pieds,
(1) J. Moréas excelle, en pareil cas, à surprendre l'oreille
en la satisfaisant
Voix qui revenez, bercez-nous, berceuses voix,
Refrains exténués de choses en allées ;
.......................................
Flacons, ô vous, grisez-nous, flacons d'autrefois!
(Les Cantilènes).
11
@
182 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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comme on voudra, et dont nous avons indiqué
plus haut la naissance spontanée dans l'élocution
de toute phrase française, M. Gustave Kahn
les envisage un peu déjà, lui aussi, comme des
équivalences, en raison de leur accentuation
qui est presque identique pour chacune d'entre
elles, abstraction faite du nombre des atones(1).
Mais ceci ne reste vrai que pour le vers libre,
là où le poète se réserve le loisir de changer
de mesure ; il n'en est plus tout à fait de
même dans le vers régulier, où il faut tenir
compte du nombre des atones et des accents
secondaires, en même temps que des accents
principaux.
Et d'abord convient-il de nombrer les
e muets ? Ceci demande un grand tact et une
fine discrétion, à notre avis.
Le genre grandiose les conserve jusqu'à présent
et n'en introduit guère au delà de deux
non élidés par hémistiche; autrement l'allongement
de la syllabe précédente n'est plus possible.
En ce cas, le poète use préférablement
(1) File à ton rouet, file à ton rouet, file et pleure,
Ou dors au moutier -- de tes indifférences,
..........................................
Et voici, -- las des autans -- et des automnes,
Au ciel noir -- des flots qui tonnent,
Le voici passer -- qui vient -- du fond des âges...
..........................................
Gustave KAHN, (Les Palais Nomades).
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 183
-----------------------------------------------
de finales liquides, que la prononciation habituelle
abrège moins facilement ou de celles
portant un groupe de deux consonnes dissemblables.
Dans le genre familier ou bucolique, l'abandon
d'un certain nombre de syllabes muettes
devient possible ; mais il convient toujours de
ne pas le faire vis-à-vis de celles qui portent à
l'allongement de l'antécédente, ou qui ne se
peuvent supprimer sans rendre vicieuse l'élocution.
Actuellement, et sans qu'il soit ici question
de favoriser personne, l'alexandrin (1) peut
être, au gré du poète, monocésuré, bicésuré,
tricésuré. Quatre «
unités » sont plus rares,
quoique fréquentes encore, et toutes les coupes,
en ces derniers temps, furent tentées. (2)
(1) Quand la syllabe antécédente porte une voyelle nasale,
la finale muette se conserve généralement. Tels étrange,
avance; blanche, blonde, etc.
Voici, d'Edmond Pilon, des vers qui résolvent admirablement
le problème de l'e muet suppressible ou non :
Un rouge-gorge se pose auprès d'une mésange ;
Des colchiques s'enroulent aux vignes de la haie,
Les pervenches sommeillent sous les châtaigniers
(A Francis Jammes).
(2) Francis Jammes, sous ce rapport, se révèle tout à fait
spécial. Il n'hésite pas à amplifier la mesure de Douze ou
de Dix (Le vieux village) d'une ou de deux syllabes supplémentaires
; il ne craint pas davantage d'en omettre ; il joue
avec les e muets, selon le ton et le tour à prendre. Mais
Jammes est l'ingénuité même, à force peut-être de complexité.
Sa versification est absolument celle de nos chansons
populaires. Une syllabe de plus ou de moins, qu'importe si
les autres vers rétablissent la mesure ?
@
184 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Nonobstant, notre oreille paraît toujours
s'accommoder assez mal, dans l'alexandrin, des
mesures de nombre impair, notamment de
celles où deux syllabes atones se peuvent suivre
immédiatement, comme dans les groupes de
cinq. Bien amenée, toutefois, la coupe 7 + 5 ou
3 + 4 + 5 n'est pas sans charme, voire celle
5 + 3 + 4.
Tels, ces vers :
« Dans sa robe transparente -- de Téhéran, »
(Tristan KLINGSOR).
« Une goutte tombe -- de la flûte -- sur l'eau. »
(Paul VALÉRY).
Les e muets non élidés font partie de la
mesure suivante, si l'on juge à propos de les
rendre sonores.
Les mesures 4 + 2 + 2 + 4 ou inversement
6 + 4 + 2 sont les plus générales.
« Un fruit de chair--se baigne--en quelque jeune--vasque. »
(Paul VALÉRY).
« Des âges -- révolus -- j'ai remonté -- le fleuve. »
(Laurent TAILLADE).
« Et langoureusement -- la clarté -- se retire.
...........................................
« Paysages -- de l'âme -- et paysages -- peints. »
(G. RODENBACH).
Cet autre donne 2 + 6 + 4
« Douceur !-- Ne plus se voir distincts; --n'être plus qu'un.»
(G. RODENBACH).
Il en est toutefois qui donnent 3 + 3 +
3 + 3, pour alterner avec d'autres où reviennent
les mesures 4 + 2, tels :
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 185
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« Ce qu'on prend--pour un mont--est une hydre ;-- ces arbres
« Sont des bêtes ; - ces rocs -- hurlent avec fureur ;
« Le feu chante ; -- le sang -- coule aux veines -- des
[marbres, etc. »
(V. Hugo).
Mais l'assemblage 1 + 5 + 6 :
« Oui! -- je viens dans son temple -- adorer l'Eternel ».
n'est-il pas de Racine, le maître de l'alexandrin
parfait et régulier ?
Il peut arriver même que deux accents forts
se trouvent juxtaposés, l'un finissant une
mesure, l'autre la débutant ; l'un des deux
s'affaiblit alors pour renforcer le second :
Ex: « Les syllabes -- pas plus -- que Paris et que Londres,
« Ne se mêlaient -- ainsi -- marchent, sans se confondre,
« Piétons -- et cavaliers -- traversant le Pont-Neuf »
(V. Hugo).
On peut rencontrer souvent aussi, de nos
jours, l'assemblage rythmique 3 + 5 + 4, tel :
« O vaisseau -- qui du grand Paris -- portes le nom, »
(François Coppée).
« Et qui semblent -- me précéder -- en vos échos. »
(H. de RÉGNIER).
et aussi 4 + 5 + 3, qui en est le renversement.
Mais les vers pleins ne s'écartent guère des
alternances 4 + 2 + 2 + 3 ou 3 ou 3 + 3 + 2 + 4
disposées dans l'ordre qu'on voudra, au regard
de la suspension de la sixième syllabe, toutes
réserves faites en faveur du ternaire 4 + 4 + 4.
Dans un parfum -- d'héliotrope -- diaphane. »
(A. Samain).
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186 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
*
* *
Encore que nul renouveau certain, en dehors
des accidents du vers libre, ne soit venu rajeunir
vraiment l'emploi du décasyllabe, il a bénéficié,
lui aussi, chez les nouveaux poètes, de
l'admission de césures variables. A côté de la
coupe 4 + 6, qui est celle de la Chanson de
Roland, la coupe italienne 6 + 4 s'est installée,
sans que toutefois le mélange avec la coupe
alexandrine 5 + 5 se soit trouvé heureux. C'est
qu'il y a là changement de mesure, sans préparation
facile. Les coupes 4 + 6 et 6 + 4 ou 4 + 3
+ 3 et 3 + 3 + 4, etc., alternant avec les diverses
combinaisons binaires possibles dans le cadre
de Dix, ne demandent guère à être rompues.
Par contre, la coupe 5 + 5 pourrait se mêler
agréablement aux autres mesures impaires
3 + 4 + 3 :
Ex : Qui s'égarent -- en tes fanges -- tenaces.
(Henri de REGNIER).
Ce groupement, dans une suite de vers libres,
peut alterner heureusement avec les assemblages
3 + 3 + 3 ; 3 + 4 + 4 ; 3 + 5 + 5, etc.,
et inversement :
« Hors la Prière -- où l'on parle à Dieu,
« L'on ne parlait pas -- dans ce calme lieu,
« Et l'ours, ainsi, -- entendait l'abbesse, --
« Qui parlait des yeux -- ou d'une caresse,
« Et l'abbesse -- dans le silence -- savait
« Lire en les yeux de l'ours ce qu'ils savaient rêver. »
............................................
(F. Vielé-Griffin).
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 187
-----------------------------------------------
Des libertés de même ordre avaient, de plus
longue date, assoupli, les autres vers réguliers
plus courts, notamment l'octosyllabe, où se
rencontrent, à côté de la coupe ordinaire 4 + 4,
les combinaisons 3 + 5 ; 2 + 4 + 2; 2 + 3
+ 3, etc:
Dans une suite de vers libres, les coupes
3 + 5 et 2 + 3 + 3 aident à passer heureusement
de la mesure binaire à la mesure ternaire
et à introduire le vers de cinq syllabes, celui
de sept (3 + 4 et 4 + 3) et celui de neuf (3 + 3
+ 3 ; 5 + 4 et 4 + 5), selon une série analogue
à la suivante : 4 + 4 --, 3 + 5 --, 3 + 4 --, 2 +
3 --, 3 + 5 --, 5 + 4 --, 4 + 4, etc.
Ex: « Lâche comme -- le froid -- et la pluie,
« Brutal et sourd -- comme le vent,
..................................
« L'automne rôde -- par ici
« Ouvre la porte ; -- car il est là. »
(F. Vielé-Griffin).
« Votre domaine est terre de petite fée.
« Des Japonais diserts et fins,
« Sur des tasses de poupées,
« Sourient aux grands oiseaux que feint
« Votre paroi de royaume de poupée.»
(Gustave KAHN).
*
* *
Il n'existe donc plus, pourrait-on dire, en
français, que des vers à césure variable, pouvant
aller de deux jusqu'à un nombre indéterminé
de syllabes, n'excédant pas toutefois
vingt-quatre. Gustave Kahn, qui s'est permis
@
188 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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les mètres les plus longs, parait s'être fait
moins facilement accepter que Vielé-Griffin,
par exemple, dont le vers libre a fini par n'être
plus distribué que selon la décomposition syntaxique
de la phrase, par membres excédant
rarement douze syllabes.
Toute notre versification populaire, du reste,
ignore à peu près complètement l'alexandrin,
encore que certains assemblages de vers courts
puissent fournir, en raison de la disposition des
rimes ou assonances, de vrais vers de quatorze,
quinze ou seize syllabes.
Mais quelle sera la règle du vers libre ?
Tout l'art du vers libriste doit s'appliquer,
selon nous, à
préparer et à
résoudre les
changements
de mesure.
Au fait, le vers libre ne peut être scandé
autrement que par la respiration. Les mesures
impaires, nous l'avons dit, sont difficiles à
introduire autrement que comme diversion
assez rare dans le vers régulier. Le mètre
polymorphe
en fait sa chose, au contraire, comme
de toute espèce de mesure, ternaire ou binaire,
et nous avons d'avance indiqué, un peu plus
haut, comment le miracle s'opérait.
Il suffit de préparer en quelque sorte la dissonance
par l'audition d'une coupe admise,
habituelle, et inconsciemment reconnaissable à
l'oreille, pour que celle-ci renonce à s'insurger
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 189
-----------------------------------------------
contre ce qui suivra, à la condition de rétablir
de temps en temps la mesure régulière.
Ainsi l'alexandrin classique prépare le ternaire
4 + 4 + 4 ou le décasyllabe 5 + 5, qui possède
le même rythme par rapport au nombre d'hémistiches ;
l'octosyllabe 3 + 5 ou 2 + 3 + 3 prépare
la série des impairs, comme il a été démontré,
par l'intermédiaire des vers de sept
syllabes.
En résumé, le goût du poète, et le sens inné
ou acquis qu'il doit posséder des rapports musicaux,
lui suggèrent tout ce que l'analyse la plus
subtile a peine à découvrir. Il est des secrets
que l'on n'enseigne pas.
*
* *
Ainsi, conclura-t-on, à part le jeu des rimes,
des assonances, de l'allitération, à part la disposition
typographique, la prose rythmée pourrait
s'assimiler au vers libre. Non pas ! Des vers
libres
blancs sont encore autre chose que la
prose rythmée, quoique la différence puisse paraître
difficile à indiquer.
C'est que la prose rythmée, outre qu'elle est
la plupart du temps constituée d'une majorité
de mesures impaires, non conclusives, et que
ne vient régulariser aucun rappel certain d'harmonie
symétrique comporte l'emploi de groupes
à proprement parler non rythmiques, pouvant
aller jusqu'à sept, huit ou même neuf syllabes
11
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190 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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sur un seul temps fort, abstraction faite
des accents secondaires.
*
* *
Mais n'anticipons pas hors des limites prévues
à cette étude. Le domaine des vers est si vaste
que nous ne pouvons guère ici prétendre à
l'explorer en détail. Une part importante, sinon
prépondérante comme on l'a cru longtemps,
requiert notre examen: la Rime.
« L'imagination de la Rime est le maître-
outil, » dit Th. de Banville. « La rime est la
clef de voûte de la versification française ; elle
ôtée, tout s'écroule, » dit Becq de Fouquières.
« La rime est dans notre versification une question
capitale, » dit F. de Gramont. Par bonheur,
il n'est pas besoin d'enseigner la métrique aux
vrais poètes. Autrement, qu'attendre d'une pareille
doctrine, sinon de l'enfantillage ? Au fait,
le souci exclusif de la rime dévoya le Parnasse
et, par ses excès, prépara l'avènement du Symbolisme.
Aussi bien, l'histoire de la rime est-elle en
quelque façon l'histoire même du vers français.
Flûte ou violon, timbre d'or ou simple grelot,
elle donne le ton, elle ramène la mesure, dont
elle est le signe et pare de mélodie l'obscurité
du rythme, en contraignant l'accent principal
du vers de se porter sur elle. Encore que dédaignée
des poètes savants de l'antiquité classique
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 191
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et de quelques autres, elle fut de bonne
heure familière à la plupart des chants oraux
que l'on se transmettait de bouche en bouche.
Soeur jumelle de l'allitération qui, çà et là,
chez les premiers Germains, obtint sur elle à
l'origine la prééminence, elle est habituelle aux
Chinois comme aux Persans, aux Celtes comme
aux Slaves, et il n'est point, dans l'Europe
moderne, de système de versification qui ne
puise en elle son moyen d'expression le plus
achevé. Toutefois, de place en place, le vers
blanc parvint à forcer quelques portes, excepté
en France, où seules de récentes et brèves tentatives
ont réussi à se faire accepter, grâce à
des artifices compliqués de rythme. La rime,
du reste, paraît s'imposer particulièrement
dans les langues où le jeu trop pauvre des
désinences n'amène pas, çà et là, grammaticalement
le retour de sons identiques.
Le vers régulier, surtout, semble moins que
tout autre pouvoir s'en passer Aussi bien, les
poètes actuels s'efforcent-ils de la rajeunir par
tous les moyens.
Née de l'assonance, dont elle est le perfectionnement
et la floraison, la rime s'y retrempe
avec grâce et bonheur, pour la surprise amusée
de l'oreille. Encore y faut-il un certain doigté
minutieux. Si l'assonance permet aux
vers
libristes de nuancer le son à l'infini, il peut
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192 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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arriver qu'elle
dissone (contradiction de termes)
trop crûment à travers certaines alternances. Il
est bon de laisser pressentir l'apparition de sa
figure voilée. Les syllabes nasales excellent à ce
jeu :
Blanche, silence, étrange; blonde, effondre,
ombre, tombe, etc.
Celles où la voyelle est suivie de deux consonnes,
dont l'une peut être commune aux
deux termes, sont également excellentes :
porte
et
flotte, frète et perle, fête et
verte, triste et
vite, etc.
Comme on voit, il en est des assonances
comme des rimes : il en est de pauvres et de
riches. Il faut réserver les pauvres pour certains
effets spéciaux, pour le ton familier.
Dans le vers régulier les meilleurs poètes
s'abstiennent le plus souvent des dernières,
surtout de celles qui ne sont pas de même genre :
oncle et
bon, blanc et
fange.
Toutefois, nous ne tenons pas ici comme
assonances, mais bien comme rimes, les singuliers
accordés avec les pluriels, et les pluriels
de verbes avec les pluriels de substantifs,
comme
vermeilles et
sommeillent ; pillent et
familles, licences de plus en plus autorisées. Ce
sont là, de notre part, simples aperçus et que
nous avons puisés en l'étude des ouvriers du
vers les plus réputés de notre temps. Nous
n'irons pas jusqu'à formuler aucune règle. Il
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 193
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faut s'en garder généralement ; car la religion
de l'époque qui s'en va est toujours défaite par
la religion de l'époque qui vient. Le Romantisme
de Hugo innova la rime riche avec consonne
d'appui, afin de mieux nouer d'une boucle
d'or la gerbe un peu éparpillée de son vers
brisé ; le Parnasse fit sienne la théorie, en
l'exagérant si possible. Puis, comme il n'y avait
pas moyen d'aller plus avant, on retourna tout
simplement vers les origines, et les vieux motifs
de l'architecture classique furent bouleversés
L'alternance des rimes masculines et féminines,
consacrée par une habitude de plus de trois
siècles, fut réduite en miettes. La qualité même
des rimes fut mise en question.
Sur ce sujet, comme sur tant d'autres, on
n'est pas près de tomber d'accord. Certains,
comme M Rémy de Gourmont, prétendirent ne
plus reconnaître comme rimes masculines que
celles à finale nasale : « Les seules rimes masculines,
écrit-il, sont désormais celles que donnent
les mots terminés par une voyelle nasalisée :
ant, in, on, ent, oin (1). M. de Gourmont
a, d'ailleurs complété son idée en la rectifiant
un peu plus tard (2) ; mais certaines restrictions
demeurent nécessaires.
(1) Esthétique de la Langue française. Le vers libre.
(Mercure de France.)
(2) Mercure de France. (Mai 1902.)
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194 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Encore que nous ne voyions nul inconvénient
à l'abrègement, tout facultatif d'ailleurs,
de finales réputées féminines, comme
oue, eue,
ie, ue, aie, ée, etc., pour les accoupler en parfaite
parité de son avec les rimes masculines en
ou, eu, î, u, ai, et, é, etc; cet abrègement même
n'intervient que pour masculiniser les premières,
en les assimilant proprement aux secondes.
Sont rimes féminines, encore que sans e
muet, nous le voulons bien, celles qui laissent
vibrer une consonne au delà de la voyelle,
comme
oeil, ciel, regard, mer, analogues de
feuille, réelle, gare, mère. Il n'empêche que
l'ancienne classification avait l'avantage de
diviser les rimes, non seulement en masculines
et féminines, mais en brèves et longues.
bien, les vocables ci-dessus cités :
feuille, réelle,
gare, mère, gardent-ils toujours une faculté
d'allongement que les premiers :
oeil, ciel,
regard, mer, n'ont pas.
Une exception est à faire pour les rimes
féminines, dont la consonne vibrante est autre
qu'une liquide ou une sifflante tels,
patte, flotte,
etc. En l'état actuel de la langue et à moins
que la voyelle ne soit longue de nature, comme
dans
âme, côte, pâte, chaume, etc., ces finales
sont généralement brèves et rendent dans toutes
les positions le même son que leurs analogues
dénuées
d'e muet : feldspath, azoth, coq, roc
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 195
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dam, etc. A réserver naturellement les mots
comme
flûte, qui porte l'accent circonflexe, et
qui doit s'allonger au regard de
luth toujours
bref.
Périmée la règle des singuliers et des pluriels ;
mais il faut garder quelque réserve vis à vis des
voyelles de même signe et non de son absolument
identique, comme
o bref et
ô ou
au, é et
êi ou
ei, etc. Les anciens poètes évitaient avec
raison la facilité de telles rimes, les voyelles
ouvertes ne pouvant être rigoureusement assimilées,
non plus, aux voyelles fermées. Ce sont
là plutôt de simples assonances, aptes à
réaliser l'expression rare, comme les finales
où la consonne d'appui seule est gardée :
fin
Aussi et parfum, enfant et fard, amène et chemine,
et
parfum, enfant, et
fard, amène, et
chemine,
etc.
Celles même, où la voyelle pure assone
avec la nasale, comme
ance et
ace, once et
oche
ne sauraient non plus se multiplier sans inconvénient.
Il n'en reste pas moins que les nouvelles
écoles ont singulièrement agrandi le
clavier du poète.
Edmond Pilon a dit:
« Le vol des colibris, le parfum de la côte
« Enveloppent d'un doux prestige le poète. »
(A. Francis Jammes).
Quant aux rimes pour l'oeil, elles paraissent,
à bon droit, définitivement proscrites.
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196 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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*
* *
Nous laissons aux patients qui nous succéderont,
dans cette difficile matière, le soin de
dresser en détail le tableau définitif des diphtongues
dissociables ou non, des rimes nouvelles,
masculines et féminines : les masculines
terminées par un son plein, vocalique, les
féminines par une consonne vibrante avec
faculté d'allongement pour la plupart. Ils y
joindront le catalogue des rythmes binaires et
ternaires (pieds, mesures, unités de divers
ordres). Ils analyseront ensuite les multiples
entrelacements de rimes ou d'assonances, les
intervalles nouveaux ménagés par les modernes
poètes, pour l'insertion de triples et quadruples
sonorités mêlées (1).
Ils scruteront le jeu savant et nuancé des
groupements strophiques, depuis la naissance
de la versification française jusques et y compris
le Symbolisme ; ils diront les assemblages
nouveaux ou possibles (2).
(1) Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes,
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas,
Les horloges que j'interroge
Serrent ma peur en leur compas.
(Emile VERHAEREN, Les Apparus dans mes chemins).
(2) La classification que nous envisageons ci-dessus aurait
pour jalons principaux les séries suivantes :
Diphtongues / ié (lié), ion (chantions), ien (rien), ieu,
assimilées \ ui (fuir), oi, oui, ouet (fouet).
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 197
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L'emploi de rimes intérieures n'est qu'une
forme de l'allitération vocalique, dont les assonances
les plus lointaines font partie, en regard
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198 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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de la pure allitération consonantique, telle que
Stuart Merril, par exemple, la pratiqua ans ses
premiers poèmes.
« La blême lune allume en la mare qui luit,
« Miroir des gloires d'or, un émoi d'incendie, etc. »
( Nocturne. LES GAMMES).
« Et les squames crispés craquent sur les rocailles. »
(LES FASTES).
Les anciens Gallois édictèrent des règles compliquées
sur l'emploi obligatoire de l'allitération
et la disposition dans le vers des sons allitérants
(1).
(1) La cinghanedd (symphonia, concentus) embrasse à la
fois, dit J. Loth déjà cité, la consonance et l'assonance, et
désigne spécialement l'entrelacement des membres du vers
par la rime ou par l'allitération, presque toujours par les
deux à la fois, à des places déterminées. La rime et l'allitération
sont désignées souvent sous le nom d'odl, quoique
odl marque plus spécialement ce que nous appelons rime et
n'ait eu peut-être d'abord que ce sens
L'odl, au sens le plus large, est vocalique (sain) ou consonantique
(prost). L'odl sain ou consonance vocalique est
ce que nous entendons par rime ; c'est l'accord complet de
deux syllabes au point de vue de la voyelle et de la consonne
ou des consonnes qui la suivent. Les deux syllabes
sont dans ce cas dites unodl ou unodl sain, de même son
vocalique et consonantique.
L'odl consonantique ou prost est de deux sortes ; elle est
cyfnewidiog (changeante) ou cadwinog (enchaînée). Dans
l'odl cyfnewidiog, la syllabe finale est de voyelle différente,
mais porte les mêmes consonnes. Dans l'odl gadwinog, le
1er et le 2e, le 3e et le 4e vers allitèrent avec voyelles différentes
; mais le 1er, le 3°, le 2° et le 4° riment entre eux :
c'est notre rime alternée. De même qu'il y a deux espèces
d'odl, il y a deux espèces de cynghanedd, la cynghanedd vocalique
(sain) et la cynghanedd consonantique (prost). Le terme
de sain est réservé souvent à la rime ; la cynghanedd désigne
plus spécialement l'allitération. Il y a deux espères de
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 199
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D'autre part, on peut constater chez Virgile,
chez Horace, chez Ovide et chez tous les bons
poètes latins, sans vouloir remonter plus haut;
cynghanedd vocalique, l'une qui comporte deux rimes
internes, mais qui exige l'allitération entre le deuxième
membre terminé par la rime et le dernier contenant la rime
finale, laquelle est toujours différente des rimes internes;
l'autre qui exige deux rimes internes, la dernière à la syllabe
précédant la rime finale. La 1re est dite cynghanedd
sain rywiog. Elle divise le vers en trois membres ou parties,
la partie qui a la rime finale odl-ddarn, la partie du milieu
gorddarn, la partie initiale rhagddarn. La syllabe finale
rimante s'appelle odl ; la finale de la gorddarn, gorodl, la
finale de la rhagddarn, rhagodl. La ou les consonnes précédant
la rime finale allitèrent avec la ou les consonnes précédant
la gorodl ou rime du milieu ou du sommet.
Ex : Bod hynod wiw glod eglwys : gl, gl.
La cynghanedd est dite cyfanglo (à fermeture complète), si
toutes les consonnes précédant la rime ont leur répondante
dans la gorddarn.
Ex : Dihino i'n bro o'n bron.
Elle est dite unglo, deuglo (à une, à deux fermetures), : s'il
n'y a qu'une ou deux consonnes précédant la rime à allitérer,
Il faut qu'au moins la ou les consonnes, qui précèdent
immédiatement la rime finale, allitèrent avec une ou des
consonnes de la gorddarn.
Ex : Gwynn i byd, llawenbryd, lliw.
Peryglu ar farnu foes.
Il est rare qu'une des consonnes du 3° membre, celui qui
contient la rime principale, soit sans répondante dans le
membre précédent ou, suivant l'expression des grammairiens,
se perde.
Ex : Trech a gais fautais ddifarn : dd se perd.
Si l'une d'elles se perd, c'est la plus éloignée de la rime
finale.
L'autre type de cynghanedd vocalique est généralement
appelé llusg (traînante) : I hwyneb yn gynhebig.
Il n'y a dans les vers où cette cynghanedd est en usage
que deux membres. Certains métriciens réservent à ce
genre de cynghanedd le nom de unodl (même rime), d'autres
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200 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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car les traces du même procédé (instinctif peut-
être) sont évidentes chez Eschyle, la présence
d'une allitération à peu près continue, non pas
le nom de sain (son vocalique) ; il est incontestable que
c'est celle où l'allitération n'est pas nécessaire, si on fait
abstraction de la consonne qui suit la voyelle assonante, ce
qui, d'ailleurs, sert à constituer la rime ».
Les métriciens gallois ont dressé le tableau des équivalences
consonantiques en matière d'allitération, inutile à
reproduire ici.
Ils appellent cymmeriad ou cymhariad la reprise ou répétition
à l'initiale d'un vers de la même consonne ou de la
même voyelle : il y a aussi la reprise pour le sens. Ni l'une
ni l'autre ne sont considérées comme obligatoires.
J. Loth consacre un chapitre spécial de son étude à
la coupe des vers.
Il distingue deux membres seulement dans le vers obéissant
à la cynghanedd consonantique. Dans certains types, !e
premier membre est séparé du second par une partie non
allitérée ou remplissage; le 1er membre se termine donc là
où commence le remplissage (llanw), et le dernier commence
où il cesse.
Dans le vers à cynghanedd vocalique propre, il y a trois
membres, les deux premiers unis par la rime interne et le
troisième ayant la rime finale et relié au second membre
par l'allitération. Il existe notamment dans ce groupe un
vers de douze syllabes coupé en trois petits vers de quatre et
analogue, l'allitération mise à part, à notre alexandrin bicésuré
ou ternaire. Dans la cynghanedd ling il n'y a que deux
membres: le 1er se termine par une syllabe rimant avec la
syllabe précédant immédiatement la voyelle de la rime.
On appelle gwant la 1re pause et rhagwant la dernière. Le
vrai sens de gwant serait coupe ou ictus. Dans les vers de
dix pieds, la coupe principale est au 5e pied. Le vers est
ainsi divisé en deux grands membres, le second lui-même
se subdivise en deux parties, l'une reliée par l'allitération
avec l'hémistiche précédent et par la rime avec la finale du
vers suivant, l'autre sans lien métrique avec le vers auquel
elle est rattachée, et unie, au contraire, au premier membre
du vers suivant par l'allitération ou la rime.
Pour la plupart des métriciens gallois, l'unité métrique est
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 201
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peut-être systématisée, mais en tout cas nettement
voulue de vers en vers et d'un hémistiche
à l'autre. Certes, on ne saurait prétendre absolument
que des règles précises aient jamais été
édictées à ce sujet, comme il est arrivé chez les
Gallois ; mais il est peu de vrais poètes qui se
soient vraiment désintéressés de ce facteur
éminemment expressif d'harmonie versifiante.
Le souci en est évident chez la plupart des
Anciens autant que des Modernes, et la beauté
des vers d'un Shelley (
La Senstive, d'un Keats
non pas le vers : braich, bras, bann (pied, syllabe, bout,
point cardinal) ou gair (expression), mais le groupe rimant.
Ce groupe porte le nom de pennill. Selon la strophe, le
pennill peut comporter deux, trois, quatre vers. Dans les
strophes composées de deux parties qui se correspondent, il
y a deux pennill. Le vers est donc ici l'analogue du pâda
hindou,
Par ailleurs, on voit ici l'aboutissement d'un système
absolument opposé dans sa contexture et sa doctrine prosodique
à celui des Grecs et des Romains, quoique issu vraisemblablement
d'une même source.
Il n'est pas jusqu'à la quantité qui n'ait laissé de traces
dans le calcul de certains temps, notamment dans les syllabes
dites lledf, circonstance notée plus haut par comparaison.
Une syllabe est lledf, répétons-le, dans trois cas :
1° quand il y a deux voyelles accouplées dans la syllabe :
glwgs, moes, trai, troeth ; 2° quand il y a une voyelle irrationnelle
après ou avant r: toryf pour torf, mygyr pour
mygr, mydyr pour mydr (cet y est quelque chose comme
notre e demi-muet) ; 3° quand il y a y ou w final consonantique,
ne comptant pas pour la quantité : eiry, carw.
Dans toutes les syllabes lledf, la syllabe tend à se dédoubler
par l'éclosion d'une voyelle irrationnelle (voir plus haut):
entre la liquide et la consonne, ou par la transformation de
la spirante finale en une autre voyelle,
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202 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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(
Endymion), d'un Tennyson (
Les Idylles du Roi),
de Swinburne (
Anactoria), de Goethe, de Pouchkine,
de Lamartine, Leconte de Lisle, Henri de
Régnier, Verhaeren, Vielé-Griffin, etc., repose
exactement sur le même principe générateur
que la splendeur de l'hexamètre virgilien. Ce
qui, à certaine époque, fut dénommé
harmonie
imitative y puise également son origine et s'engendre
de l'allitération uniquement (1).
Il convient de noter spécialement l'allitération
(1) Quelques exemples comparatifs tirés de poètes, doublement
distants les uns des autres par la langue et par le pays
ou l'époque, feront toucher en quelque sorte du doigt la
presque universalité d'un moyen d'expression indépendant
à la fois du nombre et de l'accent, mais qui n'en est pas
moins un des plus sûrs éléments du rythme. A tout seigneur
tout honneur. Commençons par Virgile :
L'allitération est à la fois chez lui vocalique et consonantique.
NEc vEro tErrae fErre Omnes Omina pOssunt !
FIUmInIbUs sallces crassIsque palUdIbUs alUI
NascUntUr sterIles saxosIs montIbus ornI
Le 1er vers offre une harmonie en e et en o, avec une
allitération en r dans le 1er hémistiche résolue en s au dernier
pied, pour se continuer dans les deux vers suivants
appuyée sur des assonances en i et en u, avec entrelacement
de t au dernier vers. Les deux qui suivent font intervenir
une suite de t déjà entendus, entremêlés d'e et d'o avec rappel
des sons précédents dans le 1er vers et apparition de c
appuyé sur a dans le second.
LIttora mystItIs lœtIssIma dEnIquE apErios
BAcchus AmAt c0lles AquilOnem et frig OrA lAxi
Prenons ailleurs ; encore dans les Géorgiques :
HIc rArUm tAmen In dUmIs olUs AlbAque cIrcUm
Lilia vErbEnosquE prEmEns, vEscumquE papavEr
REgum oequAbat opEs Animis, sErAqUE rEvErtEns
Nocte domum dApibus mensAs onerAbAt inemptis.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 203
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syntaxique ou reprise d'un membre de phrase
précédemment entendu, voire d'une tournure,
Le premier vers présente une harmonie en A, I, U, accord
parfait appuyé sur m et l, prolongé sur Lilia ; le second évolua
sur E renforcé de v d'r et des gutturales c, q, dont on
retrouve l'écho dans le 1re hémistiche du 3e vers avec retour
vers r et A. Le dernier vers entrelace l'm au d avec insistance,
avec deux finales qui se correspondent en b: bat et bus.
Et que l'on n'aille pas croire à des exemples soigneusement
triés ; ils sont pris au hasard, au contraire, et l'on peut
ouvrir Virgile à n'importe quelle page : le même artifice se
retrouve à chaque vers, sans exception ou presque.
Je ne crois même pas avoir présenté les plus significatifs.
Virgile passait, d'ailleurs, pour dicter le matin une douzaine
de vers qu'il réduisait ensuite au cours de la journée à quatre
ou cinq. Habitude faite pour surprendre ; mais dont on s'étonne
moins, dès que l'on analyse la contexture de ces chefs-
d'oeuvre. Avant toutes choses, ce fut un virtuose, un incomparable
musicien du Verbe et, sous ce rapport, je ne connais
personne, à aucune époque, qui puisse entrer en comparaison
avec lui.
Tout l'épisode d'Aristée serait à disséquer ici vers par
vers, s'il était besoin d'exemples plus probants que ceux
dont nous venons de tenter l'analyse.
*
* *
Dans la description d'un décor de songe, voyez comme, à
travers tant de siècles et sans nulle imitation, Shelley
retrouve le même secret divin :
« The snOw drOp and then the viOlet
ArOse frOm the grOund with warm rain wet
And their breath was mixed with fresh odour, sent
From the turf, like the voice and the instrument.
............................................
Till they die of their own dear loveliness
............................................
And the NaIad like lily of the vale
............................................
That the light of its tremulous bells is seen
............................................
The soul of her beauty and love lay bare, etc. ) »
(LA SENSITIVE).
En voici d'autres de Swinburne que je reprends à
N. Gabriel Sarrazin :
@
204 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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d'un mot. Telle est l'origine du refrain, et le
verset hébraïque, autant que certaines proses
(
Les Paroles d'un Croyant, de Lamennais, Les
« And eyes insatiable of amourous hours
Clothed with deep eyelids under and above
Beyond those flying feet of fluttered doves. »
« C'est à lui qu'il faut demander, toujours selon M. Gabriel
Sarrazin (Poètes Modernes de l'Angleterre), le moelleux, le
fondu, l'accumulation des voyelles, l'insufflation dans les
vers des mots coulants et délicats et, en outre, l'élimination
des gutturales, l'adoucissement des dentales, l'entremêlement
des liquides et des sifflantes, le contraste des suavités
et des sifflements du son. Il a le sens des graduations, des
rappels et des oppositions, c'est-à-dire de l'énumération
savamment ordonnée ou savamment désordonnée, mais
toujours complète de tous les détails de la vision, de la
répétition au cours de la phrase ou de la rentrée au cours
du poème des mots nécessaires et des motifs importants, du
rapprochement en une étreinte inattendue de deux idées en
apparence différentes ou contradictoires. »
Keats, et plus spontanément peut-être que Swinburne,
possède, lui aussi, telles qualités dont témoignent, pris çà et
là, des vers comme ceux-ci
« The dreary melody of bedded reeds,
.............................................
Round every spot where trod Apollo's foot ;
Bronze clarions awake and faintly bruit.
.............................................
How tiptoe Night Holds Her dark gray Hood, etc. »
.......................
(ENDYMION),
Voici des vers de Pouchkine, dont j'essaie de transcrire
avec nos lettres les sonorités fuyantes :
« OnA svIEjA kAk vechniA tsvIEt
uzblIE'iannyi v' tIE'ni don bravnoï
Vak topol kIEvskikh vysot
Ona stroïna. »
Ce qui signifie, mais le sens n'y fait rien « Elle brille
comme une tendre fleur -- éclose à l'ombre des forêts. -
Comme le peuplier blanc des hauteurs de Kiew, elle se
dresse. »
Terminons par un exemple tiré du Faust de Goethe, où
l'allitération régulière est cependant beaucoup plus rare
qu'en tels autres poèmes allemands :
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 205
-----------------------------------------------
Feuilles d'herbe, de Walt Whitman) tirent leurs
meilleurs effets de ces répétitions plus ou moins
« Soll Ich dIr Flammen bIldung weichen
Ich bin's bin Faust bln dElnes glEIchen
.......................................
In LEbEns flathEn, im ThatEn sturm
WAll' ich Auf und Ab,
WEhe hin und hEr
Geburt und Grab,
Ein EwigEs MEer,
Ein wEchsEInd WEbEn,
Ein glühEnd LEbEn,
So schaff' ich am sausen den Webstuhl der Zeit
Und wirke der GotthEit lebendiges. KlEid
.......................................
Der du die weite welt um schweist
GeschaeftIger Geist, wIe nah fühl Ich mIch dIr !
.......................................
Du glEichst dem GEist den du begrEifst,
Nicht mir !
Nous pourrions citer de quoi remplir tout un volume
d'analogues exemples en toutes les langues de l'univers ;
nous en savons en grec moderne, en portugais, en bas-
breton, en provençal, chez les poètes les plus différents et,
pour n'explorer que le domaine français, celui des contemporains
notamment, la moisson serait ample. D'instinct,
Lamartine a connu ce qui fut révélé à ses successeurs
comme procédé :
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger,
Il est près du chemin, sous la haie odorante, etc.
On remarquera le délicieux hiatus ; « la haie odorante »,
Il n'était pas trop tard que cette source de surprises pour
l'oreille fût complètement réhabilitée chez nous par les nouvelles
écoles.
Ces vers de Lamartine sont absolument conformes au
système virgilien d'allitération à la fois vocalique et consonantique.
Remarque à faire : les langues du Nord pratiquent
mal la première des deux à cause de leurs sons fuyants. Il
est aussi telles époques ou tels poètes insoucieux de pareils
arrangements et qui tirent tous leurs effets de l'expression
directe, incluse aux vocables eux-mêmes ou à la syntaxe qui
les entrelace. Les beaux vers de Dante, de Racine, de Corneille,
à part certaines rencontres de hasard, ne doivent
presque rien à cette musique interne et de suggestion toute
12
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206 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
régulières et rythmiques. Et il n'est pas nécessaire
naturellement qu'entre chaque redite, le
même intervalle soit établi.
Un dernier artifice consiste dans l'arrangement
typographique. Il est certain que cet
arrangement est loin d'être indifférent, et que
telles proses rythmées, disposées ligne à ligne
selon la décomposition logique de leurs menus
membres de phrase acquièrent une expression
différente de celle obtenue par la succession
naturelle et discontinue des vocables. Parfois
on peut, usant de ce procédé, laisser en suspens
tels mots importants, sur lesquels on doit
mystérieuse. Hugo n'allitère pas délibérément ; il voit, il
imagine, il entasse des mots qui sont des images et des
images qui sont des mots ; mais, n'étant pas sensible à la
musique, il ne sait pas découvrir le plut mystérieux où
l'art du peintre peut se confondre avec celui du musicien,
dans les procédés de la poésie. Je voyais naguère, au cours
d'une étude, opposer le marmoréen Leconte de Lisle au
virgilien Francis Jammes. J'ai retenu les deux épithètes.
Eh bien ! si l'on ne considère que la technique du vers,
Leconte de Liste est infiniment plus proche de Virgile que
Francis Jammes, qui possède seulement une exquise sensibilité
virgilienne, d'expression délicieusement spontanée.
L'expression de Jammes est d'allure hellénique, sicilienne,
soeur de Théocrite. Les Grecs alliteraient peu, ou plutôt le
procédé chez les meilleurs d'entre eux avait totalement disparu,
pour faire place au sens inné de l'harmonie, grâce
auquel chaque mot trouvait sa place, quant au sens et
quant à l'effet à produire, quant au rythme et quant au
naturel. Là réside sans doute l'art suprême, dans l'oubli
apparent de toutes préoccupations secondaires. A ce titre,
la poésie de Francis Jammes réagit violemment contre tous
les procédés ; elle est belle de sa nudité, qui est la grâce
même, le naturel et l'ingénuité, non sans raffinement. C'est
là une conclusion et un avènement tout à la fois, après les
virtuosités eu premier Symbolisme,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 207
-----------------------------------------------
peser.
C'est que la voix française, ayant tendance à
frapper de l'accent essentiel la fin des phrases
ou des vers, arrête en quelque sorte l'attention
sur les mots que la typographie lui désigne
comme dépourvus de suite, laissant ainsi momentanément
dans l'ombre la fin réelle de la
phrase. L'accent alors, quoique renforcé, est
non plus
conclusif mais
suspensif, à la façon des
cadences à la dominante.
Telle est, toutefois, la ruse suprême par quoi
certains vers libres sans rimes se puissent différencier
de la simple prose ; mais, comme on
voit, la ruse n'est pas vaine. La prose dramatique
de Paul Claudel tire de ce procédé ses plus
imprévus effets de rythme (
La Ville) Inversement,
Paul Fort typographie comme la prose la
plupart de ses vers. Chez Maeterlinck, l'allitération
syntaxique joue un grand rôle, et il n'est
pas rare non plus de rencontrer dans sa prose
un grand nombre de vers réguliers sans rimes.
Il en est d'autres, Saint-Pol Roux par exemple,
qui usent abondamment en prose de l'allitération
ordinaire, même vocalique. En ce cas,
il paraît bon que les sonorités correspondantes
n'affectent pas trop les mots conclusifs.
Au reste chaque poète, chaque écrivain possède
sa méthode, qui lui est suggérée sans
doute par la couleur même de sa propre âme et
@
208 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
par le remous qui se produit dans sa sensibilité,
à l'heure où l'Idée la féconde.
Car là est le grand mystère. Et que peuvent
produire les procédés les plus fouillés, les artifices
les plus subtils, les plus singuliers -
fards inutiles si les courbes ne sont belles, -
si l'empreinte des visions divines ne vient pas
illuminer l'oeuvre de l'artiste ! Tout est vain
qui ne vient pas un peu, à notre insu, de l'Invisible.
Et nous travaillons plus souvent avec
notre subconscient qu'avec notre raison. Celle-
ci ne sert qu'à faire signe aux spermatozoïdes
flottants de l'Idée souveraine.
Il n'y a peut être pas d'idées neuves : les
idées générales, comme les sentiments primordiaux,
sont des causes immuables et peu nombreuses ;
au Poète de tirer de leurs chocs réciproques
les mille relativités magnétiques, que
sa perception propre lui fera découvrir parmi
les multiples effets.
Héritier des vieux enchanteurs, il doit savoir
les secrets des talismans ; qu'il sache donc frapper,
je ne dis pas fort, mais juste. Qu'il sache
frapper par la position et la figure des mots
suggesteurs de sa pensée, tantôt comme jetés
au hasard, tantôt réunis en un faisceau lumineux
comme d'étincelles, tantôt se rappelant
les uns les autres, par des retours de syllabes
et par le mélange harmonieux des assonances
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 209
-----------------------------------------------
et consonances diverses. Qu'il saisisse l'éclair
dans sa main droite et qu'il soit tour à tour
Jupiter, Apollon et Vulcain ; qu'il soit apte à
passer tour à tour, selon la conjoncture, de la
prose concise à la prose cadencée ou de la
prose cadencée au vers libre et du vers libre au
vers mesuré, colorés l'un et l'autre de tous les
feux de l'arc-en- ciel, de toutes les nuances du
crépuscule, de tous les mirages des nuits d'automne.
Qu'il y ajoute, selon l'heure, par la répétition
d'un motif, le charme ineffable du refrain,
la beauté religieuse des répons et aussi
l'obsession des lentes mélopées.
Mais, avant toutes choses, qu'il se recueille,
afin que, nourri d'avance de la fréquentation
des grands morts et des naturelles musiques
flottantes il puisse distinguer dans l'ombre le
sillon de clarté qui le conduira, par le sentier
couvert de gouttes sanglantes, vers le Palais de
mystère où chantent les anges de l'immortalité.
12,
@
III
Le miracle des beaux vers, c'est qu'on peut
les scander comme on voudra. Ils se ploient à
tout examen, à toute dissection anatomique,
sans rien perdre de leur harmonie naturelle.
Considérés sous les points de vue les plus différents,
mesurés à toute aune, ils sortent triomphants,
c'est-à-dire rebelles à toute essentielle
analyse.
Retournons une fois de plus vers l'Antiquité.
Prenons Homère ou Virgile, et tâchons de nous
défaire assez de toutes théories prosodiques
préconçues pour les aborder, sans désir de faire
prévaloir une thèse quelconque. Armés du seul
esprit critique, examinons le vers hexamètre,
comme il nous apparaîtrait pour la première fois
et comme si des générations de grammairiens
étroits n'avaient, au long des siècles, bavé dessus
leur ignorance. A coup sûr, pour l'exégèse
que nous voulons tenter, nous ne songerons
point à différencier les brèves des longues. Par
comparaison avec nos méthodes modernes de
versification, l'accent gardera pour nous sa prépondérance
et nous n'aurons guère de peine à
le situer à sa place, renseignés que nous sommes
sur sa permanence indiscutable, de l'antiquité
jusqu'à nous, sur les mêmes syllabes originelles.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 211
-----------------------------------------------
Grâce à ce point de repère capital, nous
aurons vite fait d'isoler les éléments du mètre
héroïque des Grecs et des Latins, selon ses coupes
habituelles.
La place des césures une fois établie, la concordance
desdites césures avec l'accent (1) ne peut
manquer de nous apparaître, rendant évidente
la séparation des divers χωλα ou groupes métriques
dont le vers est composé. En même temps,
nous serons peut-être amenés à penser que conformément
à ce qui arrive également chez
nous, passé l'accent fort, les syllabes atones ne
comptent plus pour le nombre et s'élident en
quelque sorte d'elles-mêmes dans la mesure.
La chose de meure frappante en italien, en anglais
où deux syllabes peuvent ainsi se trouver négligées,
notamment à la fin du vers.
Déduction faite des atones situées par delà la
césure, le vers hexamètre ne compte guère plus
de treize syllabes essentielles et même douze :
Ἄνδρα μοί ἔν(νεπε) / Μου̑σα πολύ / (τροπον) ὄς μαλά πολλὰ
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
(1) Définissons la césure une fois pour toutes. La césure
sépare les unités rythmiques, les hémistiches, et se place
toujours entre deux mots. Virtuellement, le point de démarcation
est indiqué par l'accent fort du premier mot. Par là
même, en français, les syllabes muettes non élidées, terminant
une unité rythmique, mesure ou hémistiche, se reportent,
si on les prononce, dans la mesure suivante
Ex « Les femmes lai/des qui déchif/frent des sonates. »
(Laurent TAILHADE).
@
212 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Selon le calcul antique, l'hexamètre embrasse
24 temps, analogue en cela aux alexandrins
rimant deux à deux ; selon le modèle
allemand restitué par imitation, il est de seize
ou dix-sept syllabes.
C'est aux grammairiens d'Alexandrie que
nous devons sans doute toute la théorie spécieuse
que nous connaissons et qui, dans leur
esprit, était destinée à rendre compte d'un mécanisme
qu'ils ne comprirent jamais qu'imparfaitement,
comme il est arrivé, d'ailleurs, à
toutes les époques. Aussi bien, les poètes n'ont-
ils que faire de toutes les théories. L'une vaut
l'autre et l'on a souventes fois fait d'excellents
vers avec les prosodies les plus détestables, les
plus baroques et les plus anti-scientifiques. La
chose est évidente en français ; car le véritable
traité de versification en notre langue est toujours
à créer. Il a dû en être de même dans l'antiquité,
et il n'est pas difficile de prendre les
métriciens d'une époque ou de l'autre en flagrant
délit d'incohérence ou de systématisation
à priori.
N'oublions pas, toutefois, dans le cas spécial
qui nous occupe, que les syllabes emphatiquement
articulées dans la déclamation du vers
héroïque durent être traitées de façon particulière.
Ainsi s'engendra la quantité, absolument indécise
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 213
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et flottante en grec avant Simonide, et
qui ne joua jamais peut-être de rôle précis
dans le vers dramatique, encore moins dans la
poésie chorique.
Dans l'Inde, le même phénomène apparaît, ce
dont la métrique de Bharâta, par exemple, suffit
à rendre compte.
Bharâta, comme on sait, fut l'un des plus célèbres
théoriciens du théâtre hindou, et son
traité de versification dramatique développe,
sur une base absolument mathématique, un
système prosodique établi tout à la fois d'après
le calcul syllabique et d'après la quantité (1).
(1) Il n'est pas sans intérêt de le résumer ici, par comparaison
avec ceux que nous connaissons déjà et parce que le
sanscrit, analogue en ceci à notre français, fait porter son
accent tonique sur le dernier déterminant du radical.
J'emprunte ce résumé aux Annales du Musée Guimet (1881).
1° Les mètres (vritta), dont les pâdas ou quarts de vers
comprennent une série déterminée de syllabes brèves et
longues, sont ou semblables (sama), c'est-à-dire composés
de pâdas identiques, ou à demi semblables (ardhavishama),
n'ayant entre eux de semblables que les pieds 1 et 2, 2 et 4,
ou enfin dissemblables (vishama) n'ayant aucun pâda identique
à un autre. Le vers dans lequel un pâda manque d'une
syllabe est appelé nivrit, celui dans lequel un pâda a une
syllabe en trop est, appelé bhurij ; le vers dans lequel un
pâda manque de deux syllabes est appelé viraj, celui où il y
a deux syllabes (le trop est appelé svaraj.
Chaque type de mères n'a pas une forme unique au point
de vue de l'arrangement des brèves et des longues, aussi les
savants disent-ils que les variétés de mètres sont innombrables.
(Ceci n'est-il pas significatif de la base en vérité syllabique
donnée à la versification hindoue par ses législateurs?)
Le type de mètres appelé gayâtri comporte 64 combinaisons
métriques et l'ushnih 128 ; l'anustubh comporte 256 combinaisons
et la brihati 512 ; la pankti 1024 et la tristubh 2048 ;
la jagati, 4096 ; l'atijagati 8192, etc., etc.
La somme des combinaisons métriques, que comportent les
@
214 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Nous laisserons aux savants et aux philologues
de profession le soin de confronter un à
un les divers arrangements de la redoutable
différents types de vers où les quatre pâdas sont semblables,
s'élève à 134.217.726. Ainsi peut-on dire qu'elles sont infinies.
Les mètres se subdivisent en groupes trisyllabiques
(trika), dans les différents types. On appelle triades (trika)
les groupes de trois syllabes (althara) qui composent régulièrement
tous les mètres.
La triade qui commence par une syllabe longue est désignée
par la lettre bha ; celle qui ne comprend que des longues
est désignée par la lettre ma ; celle où une longue est
médiale par la lettre ja; celle qui se termine par une longue
par la lettre sa; celle qui comporte une brève au milieu par
la lettre repha; celle qui est terminée par une brève par la
lettre ta; celle où une brève est en tète par la lettre ya; celle
où il n'entre que des brèves par la lettre na. Telles sont les
huit triades issues de Brahma. Ces triades sont appelées
sourdes (asvara) ou sonores (sasvara), selon la mesure, selon
que les longues ou les brèves prédominent. Une longue est
désignée par la lettre initiale du mot guru (long), c'est-à-dire
par ga ; une brève par la lettre la, abréviation du mot laghu
(bref). On appelle césure (yati) une division obligatoire marquée
par la fin d'un mot dans un pâda. Une voyelle est longue
ou considérée comme longue, soit par sa nature (dirga),
soit quand l'intonation en est prolongée (pluta), soit quand
elle précède un groupe de consonnes, soit quand elle est suivie
de l'anusvara ou du visarga ; soit enfin, parfois, quand,
tout en étant brève, elle fait partie de la syllabe finale de
l'hémistiche ou du vers. (En ce paragraphe apparaît la concordance
du système hindou avec le système gréco-latin ;
mais on remarquera l'allongement des voyelles par intonation.
C'est dans la déclamation rituelle, en effet, que toute
la versification mélodique de l'antiquité a dû prendre sa
source. Il existait toutefois chez les Hindous, au témoignage
du même Bharâta, des vers absolument syllabiques, comme
il dût en exister également de tout temps chez les Grecs et
les Latins. Ces mètres, composés d'un nombre donné d'unités
métriques ou de syllabes brèves, étaient dénommés mâtrâvrittas).
Les types métriques sont divisés à leur tour en différents
groupes selon le nombre des triades qui les composent. Le
premier groupe, celui des dieux, comprend la gayatri (deux
triades ou six syllabes à chaque pâda) ; l'ushnih, deux triades
plus une syllabe (sept syllabes) ; l'anustubh, deux triades
plus deux syllabes (huit syllabes) ; la bhrati, trois tria-
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 215
-----------------------------------------------
métrique hindoue, avec les arrangements ultérieurs
ou contemporains, usités chez les Romains
et chez les Grecs, et avec les multiples
combinaisons issues des transformations apportées
par le moyen-âge, transformations dont la
des (neuf syllabes) ; la pankti, (dix syllabes) ; la tristubh
(onze syllabes) ; la jagati (douze syllabes).
Le deuxième groupe, celui des Asuras, comprend l'atigati
(13 syllabes), la çakvari (14 syllabes), l'atiçakvari (5 triades
ou 15 syllabes) etc., jusqu'à l'atidhriti (19 syllabes) inclusivement.
Le troisième groupe, celui des demi-dieux, comprend la
kriti (20 syllabes), la prakriti, l'akriti, etc., jusqu'à l'utkriti
(vingt-six syllabes à chaque pâda).
On appelle prastara la règle de calcul qui sert à trouver
la quantité de combinaisons dont un groupe métrique est
susceptible. Il y a une règle pour cela. Le prastara s'applique
aux syllabes et aux unités métriques. (syllabes brèves
qui composent les mètres).
Pour appliquer le prastara aux syllabes, (c'est-à-dire aux
mètres qui sont déterminés par le nombre et la quantité des
syllabes), sur un groupe dissyllabique composé d'une longue
et d'une brève, il faut inscrire la brève au-dessous de la longue,
puis réitérer la même opération en commençant encore
par la longue et en terminant par la brève, selon le tableau
suivant :
On obtient le chiffre des combinaison métriques dont les
mètres à demi-semblables sont susceptibles, en élevant au
carré celui des combinaisons possibles des mètres semblables
correspondants établis sur le même type, et en déduisant
du résultat le chiffre qui sert de base pour l'élévation au
carré. Connaissant la quantité métrique des syllabes qui
constituent une combinaison métrique quelconque et le nombre
de combinaisons dont le type auquel elle appartient est
susceptible, voici la méthode à suivre pour trouver le rang
qu'elle tient dans la série complète de ces combinaisons:
Plaçant le mètre dont il s'agit, (c'est-à-dire la quantité de
syllabes qui le composent), sur une ligne horizontale et représentant
par 2 sa première mesure, à commencer par la gauche,
on en fait le point de départ d'une progression géomé-
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216 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
genèse repose évidemment d'une part sur les
traditions de la versification populaire, d'autre
part sur les habitudes de prononciation, d'accentuation
et d'intonation des peuples du Nord.
Il n'est pas vain d'observer combien la métrique
sanscrite est à la fois touffue et méthodique,
trique ayant 2 pour raison, dont chaque terme correspond
aux mesures suivantes, en s'arrêtant sur la dernière. Puis,
s'il y a des longues parmi ces mesures, on se livre à une
opération inverse et qui consiste à prendre comme point de
départ d'une autre progression de même forme, commençant
par l'unité, la première longue qui se présente à partir de la
droite, en ajoutant un terme correspondant à chaque mesure
que l'on trouve en reculant vers la gauche ; à chaque
nouvelle longue que l'on rencontre, s'il y en a, on ajoute une
unité au chiffre correspondant de la progression, puis on retranche
le dernier terme, (c'est-à-dire celui qui correspond à
la première mesure de gauche), du nombre total dont le mètre
donné est susceptible. Dans les deux cas, celui où la
combinaison métrique ne comprend que des brèves et celui
où les longues alternent avec les brèves ou sont entièrement
substituées à celles-ci, le résultat obtenu ainsi indique le
rang auquel appartient la combinaison métrique donnée.
L'auteur indique ensuite le moyen de déterminer la place
qu'occupent dans tous les mètres les voyelles brèves et par
conséquent le schéma même de chaque mètre, étant donné
le type auquel se rattache le mètre en question et le rang
qu'il occupe dans la série des combinaisons dont ce type est
susceptible. Pour arriver à ce résultat, on divise par deux le
chiffre qui marque le rang en question, en le majorant d'une
unité s'il est impair; dans ce cas on inscrit, comme correspondant
au résultat, une longue qui forme la première mesure
de la combinaison cherchée ; s'il est pair, on inscrit une
brève. On procède de même sur le résultat de la première
division, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ait obtenu la
quantité de mesures que contient le type auquel se rattache
la combinaison qui fait l'objet du problème à résoudre.
En suivant ces règles, qui s'appliquent, soit à la recherche
de ta forme d'une combinaison métrique quelconque, soit à
celle de l'ordre qu'elle occupe dans la série des combinaisons
possibles, on obtient pour tout vers donné la répartition
des longues et des brèves.
Chaque type comporte à son tour toute une série de mètres
divers, selon l'arrangement des syllabes. Ainsi la Gayâtri
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 217
-----------------------------------------------
algébrique même ; les deux grands
fleuves du vers mélodique et du vers rythmique
s'y confondent sans se combattre et peut-
être, pour peu que l'on prête attention à la
structure même de notre langue, après les récentes
tentatives de nos modernes écoles, le
Viennent ensuite les mètres de 13 syllabes avec césure,
selon le genre, après la 3e ou la 4e syllabe, ceux de 14 syllabes
avec césure après la 5e, ceux de seize syllabes avec césure
après la 6e, ceux de dix-sept syllabes avec deux césures,
l'une après la 4e, la 6e ou la 7e, l'autre après la 10e,
ceux de 22 syllabes avec césure après la 10e, ceux de 24 avec
césure de sept en sept syllabes. Tout ce qui précède ne
concerne que les mètres composés de pâdas semblables.
Ceux où ils ne sont semblables que par paires, et qui sont
par là même appelés demi-semblables comportent d'autres
Classifications
13
@
218 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
français est-il appelé de même à synthétiser de
nouveau dans son sein les tendances les plus
opposées des prosodies d'autrefois et d'aujourd'hui.
Nous avons montré plus haut la quantité
sauvegardée par le calcul de l'
e muet, la
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 219
-----------------------------------------------
formation des groupes rythmiques équivalents
dans le sein du vers ; les règles de succession
des mesures diverses binaires ou ternaires en
dehors du chiffre précis des syllabes, et tout
l'imprévu des combinaisons difficiles issues de
la découverte du vers libre. Nous n'irons pas
jusqu'à tenter des filiations impossibles ; aussi
bien ne prétendons-nous faire ici que des réflexions
et des rapprochements, touchant les
principes fondamentaux de toute versification
ancienne et moderne, principes essentiellement
réductibles les uns aux autres, quoique d'aspect
différent ou même contradictoire, selon les
points de vue et les conjonctures linguistiques où
se sont arrêtés les techniciens du vers.
mesures au pâda, partagées en trois parties trisyllabiques de
quatre mesures suivies de deux longues, (la brève étant considérée
comme l'unité de mesure).
Il existait également chez les Hindous une espèce de vers
dont la destination spéciale était d'accompagner le chant ;
ces vers étaient appelés aryâs, dont il y a cinq sortes : la
pathya, la vipulâ, la capalâ, la mukhapalâ et la jaghanacapalâ.
Le vers aryâ, dans lequel la césure, (pause qui tombe
entre deux mots, chaque groupe trisyllabique valant quatre
mesures) se place après les trois premiers ganas (groupes
métriques), prend le nom de pathya ; si la césure est placée
ailleurs, il s'appelle vipulâ ; si le 2e et le 4e ganas sont formés
au moyen d'amphibraques, il est dit capalâ, etc. On
l'appelle mukhapalâ, si c'est le premier hémistiche qui se
trouve construit de la sorte et jaghana capalâ, si c'est le
second. Considéré séparément, le premier hémistiche se compose
de trente mesures et le deuxième de 27, la brève étant
toujours considérée comme unité de mesure.
L'aryagiti est composé de huit groupes de quatre mesures
(à chaque hémistiche), etc. »
Et, pour tout dire, la métrique sanscrite est une forêt que
l'on n'a jamais fini d'explorer.
@
220 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Il n'est pas malaisé, toutefois, de reconnaître
dans le
qylon grec ou réunion de plusieurs pieds
le
gana sanscrit ; le vers catalectique répond au
vers
nivrit des Hindous ; le vers
asynariète,
c'est-à-dire composé de deux χωλα de rythme
différent, se rapporte aux mètres dissemblables
de Bharâta. A notre avis, l'accent ne fut victorieusement
combattu par la quantité que dans
la récitation cérémonielle ; jamais le peuple
dans ses chants, (et ceci explique la distinction
opérée par tous les métriciens de l'antiquité,
hindous ou grecs, entre la poésie chantée et la
poésie déclamée), ne consentit à dédaigner l'accent,
élément subtil qui va parfois, dans l'établissement
du rythme et de la mesure, jusqu'à
supprimer ou créer à son profit certains temps
mal désignés.
De là l'importance à coup sûr secondaire du
calcul strict des temps et des syllabes ; il n'empêche
que l'accent ne soit, à la césure, dépendant
de la quantité, spécialement en latin. Et
d'ailleurs en grec, avant Simonide, (nous l'avons
noté au début de cette étude), toutes les
voyelles étaient indifféremment brèves ou longues ;
aussi bien, la plupart des vers ïambiques,
trochaïques ou anapestiques sont-ils généralement
à peu près égaux de syllabes, ce qui
facilitait chez eux le rôle de l'accent.
Ils étaient également, par là même, à peu près
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 221
-----------------------------------------------
seuls employés dans le dialogue dramatique et
leur parenté sans doute serait facile à établir
avec les mètres hindous de Bharâta. A-t-on
jamais réussi à scander convenablement les
choeurs grecs ? C'est que le rythme s'y engendre
à peu près exclusivement de l'accent, par rapport
à la distribution symétrique des brèves et
des longues de la strophe et de l'antistrophe,
mais sans détermination arrêtée de pieds ni de
mètres fixes.
A peine dépendants l'un de l'autre, quoique
corrélatifs dans la prosodie des Grecs, l'accent
et la quantité évoluent vraisemblablement tous
deux selon certaines formes particulières
de prononciation. Aussi bien, apparaissent-
ils flottants à certaines époques indécises de
transformation linguistique; mais des deux éléments,
la quantité s'est chaque fois révélée le
plus mobile, le plus fuyant, le plus prompt à
s'effacer et à disparaître. En effet la quantité ne
tire son origine que de sons en voie de contraction
et de chute ; l'accent, au contraire, sauvegarde
l'existence du mot et lui imprime sa
direction phonétique.
Comment rendre compte que ce principe supérieur
de vie linguistique ait paru faire défaut
à notre idiome, aux yeux de tous les grammairiens
français de l'avant-dernier siècle ? Il n'est
pas plus surprenant que les Anciens n'aient pas
@
222 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
réussi à constater son invincible puissance en
matière prosodique.
Analysons sous ce jour, paradoxalement un
peu, les cadences habituelles de l'hexamètre.
Elles ne sont peut-être pas très différentes de
celles pratiquées de nos jours en l'alexandrin à
césure variable. La coupe la plus ordinaire fait
porter sur la 5e syllabe le premier accent principal
du vers, qui en contient cinq dont deux
plus faibles apparemment situés dans les intervalles.
Ce premier hémistiche de six syllabes,
avec accent sur la pénultième ou sur l'antépénultième
(en latin), est marqué par la césure
dite « après le second pied » :
Ex Ludit in/humA/nis divina potEntia rEbus
(OVIDE.)
C'est la coupe 5 + 7.
Sicelides MUsae paulo majOra canAmus
(VIRGILE).
Le deuxième accent principal de tels vers
porte généralement sur la le syllabe du cinquième
pied ; le troisième frappe, quoique
sans doute moins fortement, l'avant-dernière
syllabe du vers. La double césure, l'une au 2e
pied, l'autre au 4e, (ce qui nécessite généralement
un dactyle au 3e pied), crée un premier
hémistiche de sept syllabes, subdivisible lui-
même en deux groupes métriques, l'un de
deux, trois ou quatre syllabes : le premier
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 223
-----------------------------------------------
(abstraction faite des syllabes atones placées à
la suite de l'accent), l'autre de la différence :
cinq, quatre ou trois. En pareil cas, le 2e hémistiche
possède généralement cinq syllabes
actives. On trouve également, selon la même
numération, les coupes 6 + 6, (la dernière syllabe,
toujours atone, est négligée) 7 + 7, 8 + 8,
5 + 5 + 3, etc.
Felix qui pOtuit / rerum cognOscere / cAusas
(VIRGILE).
Ouvrons Homère. On y trouve plus de variété
encore que chez Horace, Ovide ou Virgile.
Voici un ternaire, à la différence près que
la dernière syllabe paraît affectée de l'accent secondaire.
βη̑ρ εἰς Φαιὴ / (χων) ἀνδρω̑ν δημόν / τε πόλιντε
En voici un autre dont le premier hémistiche
porte six temps, si l'on compte les deux syllabes
atones de la césure ou que l'on peut chiffrer, si
on les néglige, par 4 + 5 + 3.
Καί νηούς ποί / (ησε) θεω̑ν χαί εδάσσατ ἀρούρας
Voici un exemple de Théocrite, que je reprends
avec les deux premiers au Dictionnaire
grec de Chassang :
Ἀδὺ τὸ ψιθὺ / ρισμα χαί ἁπί / τυς, αἵπολε,, τὴνα
On voit par la place des accents comment un
pareil vers se divise, selon que l'on néglige ou
@
224 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
non les atones marquant la fin de chaque unité
rythmique.
Si nous passons de ces modèles réputés purs
et classiques aux types de la décadence, nous
voyons fléchir la quantité, notamment au
sixième pied, dont le spondée est remplacé soit
par un ïambe, soit par deux brèves ; mais l'accentuation
demeure et s'adjuge le premier rang.
Οὖτε Ἀιός βρονται̑ς Σαλμονέος ἦρισε βιά
En règle générale, tant à cause de la quantité
que pour le rappel de l'accent, le vers
hexamètre se doit terminer par un mot de
deux ou trois syllabes; en ce dernier cas, la première
syllabe du mot est toujours une brève, en
sorte qu'elle repousse l'accent, lequel doit frapper,
en latin, la pénultième longue du vers.
Deux monosyllabes, quoique rarement peuvent
marquer la terminaison du mètre ; l'accent devant
porter nécessairement sur la première syllabe
du cinquième pied, celui ci ne saurait emprunter
ses deux syllabes brèves au début d'un
mot de quatre syllabes embrassant également le
interdite au cinquième pied. Et voilà comment,
selon la plupart des métriciens, l'accent se
(1) L'exemple est de Quicherat.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 225
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révèle
totalement indépendant de la quantité ! (1)
Et maintenant, pourquoi la césure doit-elle être
toujours marquée par une syllabe longue ? Evidemment
parce que cette longue attire l'accent
vers la fin de l'hémistiche et prépare, par là
même, la voix au repos qui doit s'ensuivre.
*
* *
Examinons les autres mètres.
Le vers saturnien des anciens Latins, dont
l'analogie est grande avec l'
archiloquien grec
et avec la seconde moitié du vers
pentamètre,
paraît comporter généralement un accent principal
sur la quatrième syllabe.
Comme le vers hexamètre et plus rigoureusement
encore, le vers
pentamètre doit se terminer
par un mot de deux syllabes, dont la
première est toujours brève.
Le premier hémistiche fait tomber l'accent
principal sur la 4e ou sur la 5e syllabe, le second
le place inévitablement sur la 4e, avec un
accent conclusif plus faible sur la pénultième
brève, (du moins il est permis de le supposer
ainsi, l'accentuation latine ne paraissant guère
avoir connu proprement l'accent secondaire,
(1) A comparer les lois du Rythme à celles qui régissent
les courants de force électrique, l'accentuation s'assimilerait
à la pression, à la tension motrice (volts), tandis que le nombre
ou calcul des temps se devrait rapporter à l'intensité, au
E (volts)
débit (ampères). Scientifiquement R (ohms) =
I (ampères)
-- La valeur rythmique doit s'exprimer par un rapport analogue.
13.
@
226 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
tel qu'il s'établit en français, et cela en raison
même de la haute prépondérance des toniques
principales).
Ex : Dum loquitur vEr
(OVIDE).
Ter formidAtas reppulit Ille mAnus.
(OVIDE) (1).
Comme on voit, il y a en latin et en grec,
comme dans nos langues modernes, des accents
dont la place est presque fixe dans le vers et
d'autres dont la position peut varier selon la
coupe.
L'asclépiade, composé, comme on sait, d'un
spondée plus une syllabe longue pour le premier
hémistiche (penthémiméris), suivis de deux
dactyles fait porter, semble-t-il, l'accent essentiel
sur la quatrième syllabe de chaque moitié
de vers ; toutefois, le premier hémistiche lui
assigne, comme, d'ailleurs, dans tous les mètres,
une place moins stricte.
Ex: Venator tEneroe
Le grand asclépiade se compose de trois hémistiches :
un spondée, un dactyle plus une
syllabe longue, un dactyle suivi d'une autre
syllabe longue indiquant césure, enfin deux
dactyles. Le 1er groupe métrique place généralement
l'accent principal sur la 4e ou la 5e, le
(1) Prosodie de Quincherat.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 227
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second groupe métrique sur la 2° ou la 3°, le
dernier sur la quatrième.
Ex Nullam Vare sAcra
Le phalisque ou tétramètre dactylique est un
hexamètre tronqué, auquel il manquerait les
deux premiers pieds. Toutefois, la place des
accents y paraît assez peu rigoureuse, le dernier
portant la plupart du temps sur la pénultième.
L'ionique trimètre (un anapeste, un dactyle,
un spondée) accentue presque irrévocablement
sa septième syllabe et, dans le corps du vers
la 3e et la 4e ; l'ionique hexamètre obéit à la
même loi.
Ne que sEgni pede vIctus
Simul Unctos TiberInis
L'iambique trimètre ou senarius, qui admet
le spondée comme le dactyle ou l'anapeste aux
pieds impairs et d'où certains métriciens font
dériver notre alexandrin, accentue sa pénultième
ou son antépénultième et, dans le 1er hémistiche,
la 4e, la 5° ou la 6° syllabe.
L'alcaïque, composé de la penthémiméris ïambique
suivie de deux dactyles, frappe de l'accent
la 4° syllabe de son 1er hémistiche comme
fait aussi le saphique. Le premier s'accentue généralement
sur l'antépénultième ; le saphique,
au contraire, frappe l'avant-dernière en raison
du spondée final.
@
228 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Ex : PericulOsae plenum opus Aleae (alcaïque)
Me pater sAEvis oneret catEnis (saphique).
Rien à dire de l'adonique, lequel reproduit le
2e hémistiche du saphique.
Ex : RAra juvEntus.
L'aristophanien aime accentuer sa 6e syllabe.
Ex : SAnguine ViperIno (1)
*
* *
Dans les langues modernes, où l'accent prosodique
organise le vers à peu près exclusivement,
il convient d'établir deux groupes, celui
du Nord ou germano-slave et celui du Midi ou
néo-latin.
Le tronçon grec, par sa caractéristique spéciale
et son évolution propre, peut servir de
transition normale entre les deux, à cause des
points de contact qu'il révèle d'une part avec
le système italien, d'autre part avec le mode
d'accentuation des idiomes slaves.
La versification anglaise, comme l'allemande
et la russe, en ce qu'elle s'appuie artificiellement
sur un dénombrement de pieds, de forme
mais non de valeur antique, exige le retour
régulier des accents dans le corps du vers. Par
leur nature, l'anglais et l'allemand produisent
spontanément l'ïambe et le trochée , presque
(1) Tous ces exemples sont empruntés à un essai sur la
métrique d'Horace par de Wailly. On pourrait en produire
beaucoup d'autres, comme il va de soi.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 229
-----------------------------------------------
sans artifice d'élocution. Les phrases courantes
de l'un ou l'autre idiome offrent souvent une
série de l'un de ces deux pieds simples, selon
que l'on débute ou non par une syllabe forte.
Les Anglais admettent pour leurs vers des
mesures ïambiques de quatre, six et dix syllabes,
celle-ci spécialement réservée pour la
poésie héroïque et tragique et portant l'accent
sur les syllabes paires.
La mesure trochaïque a des vers de trois,
cinq et sept syllabes ; dans cette mesure l'accent
touche les syllabes impaires.
La mesure anapestique est spécialement en
usage dans les chansons, à cause de son allure
rapide.
Dans cette mesure on retranche souvent une
syllabe. du premier pied :
L'alexandrin anglais n'offre, en somme,
qu'une variante de ce mètre, avec cette différence
que la pause se maintient généralement après
la 6e syllabe. Les modernes poètes de l'Angleterre,
à l'instar des nôtres, diversifièrent notablement
les coupes habituelles de leurs vers,
@
230 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
allant même jusqu'à tenter des formes analogues
à notre vers libre. Mais nous n'entrerons
point ici dans ce domaine, ne voulant envisager
que l'essentiel.
En allemand, la plupart des mètres sont également
ou trochaïques ou ïambiques ; le vers
dactylique, aussi bien que les diverses strophes
plus ou moins saphiques, alcaïques, etc, sont
issues d'imitations gréco-latines assez mal en
harmonie avec le génie propre de la langue.
Toutefois, la versification allemande admet
facilement que le nombre des syllabes ne fasse
rien à l'équivalence des rythmes et des vers
d'une même suite rimée ; il suffit qu'il s'y rencontre
un nombre égal de syllabes accentuées.
Outre l'ïambe et le trochée, les Russes usent
volontiers du dactyle, de l'amphibraque et de
l'anapeste, et possèdent des mètres construits
selon la disposition prosodique engendrée par
la succession naturelle de ces différents pieds.
Une différence signale en même temps les langues
slaves, c'est qu'elles ont une tendance
moins marquée que les langues germaniques
à faire porter l'accent sur la partie essentielle
et centrale du mot.
Avec le grec moderne, nous côtoyons le
système néo-latin, dont la caractéristique principale
est d'accentuer préférablement tout ce
qui marque la fonction du mot dans la phrase.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 231
-----------------------------------------------
De là des cadences spéciales et l'appui nécessaire
de certaines pauses ou césures pratiquées
dans le vers. Tandis que l'accent, dans le système
germano-slave doit couvrir à peu près irrévocablement
certaines syllabes prévues et disposées
le long du vers à intervalles réguliers, le système
gréco-latin n'exige la fixité de l'accent
qu'à la fin de chaque hémistiche ; mais le calcul
des temps, du moins jusqu'à la révolution symboliste
en France, n'admet point, sans que la
mesure soit rompue, qu'il soit ajouté ou retranché
une syllabe, ce qui peut survenir, comme
il vient d'être dit, en anglais et en allemand.
Mais le système français est en passe de devenir
absolument particulier. Longtemps rigide
et en apparence enfermé entre des règles
étroites, presque absolues, le voici s'élargir
tout à coup jusqu'à accaparer la souplesse des
prosodies les plus savantes, sans rien perdre de
sa précision ni de son expressive netteté. Sous
les deux rapports, il y a beau temps que
l'alexandrin romantique rejoignait et dépassait
le vieux mètre héroïque des Méridionaux latins,
celui du Dante, du Tasse, du Camoens, et frère
de notre décasyllabe, mais combien plus varié
à cause de ses coupes mobiles.
A nombrer, à l'allemande s'entend, les pieds
ioniques spéciaux, engendrés au sein des idiomes
gréco-latins par le jeu d'instinctives cadences,
@
232 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
on découvre, ainsi que nous l'avons
succinctement indiqué ailleurs, des combinaisons
absolument inattendues et passablement
compliquées par instants. Cette discipline germanique,
un peu trop simpliste en vérité, qui
force les syllabes à marcher boiteuses deux à
deux, lasse nos oreilles de trop de régularité.
Nous avons noté plus haut le rôle de l'accent
secondaire, au moins en français.
Cet accent affaibli est une nuance que l'espagnol
n'a guère su introduire dans son domaine,
et c'est pourquoi le rythme binaire et primitif
de. 4 + 4 (notre octosyllabe, lui convient particulièrement ;
mais le grec, où les mots accentués
sur l'antépénultième sont nombreux, et
l'italien, qui en possède une certaine quantité
de même ordre, en connaissent la suprême ressource.
L'italien, toutefois, en est assez pauvre.
Voici le début de la Jérusalem Délivrée. Marquons
les fortes et les atones, et disposons-les
par groupes toniques, en forme de pieds latins :
Le 1er vers contient deux trochées, un ïambe,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 233
-----------------------------------------------
et ce que les métriciens d'autrefois ont appelé,
croyons nous, un péon 4e.
Nous négligeons naturellement les syllabes
élidées et les atones de la fin du vers ; le 2e vers
comporte deux trochées, un péon et un trochée
ou, si l'on veut, un amphibraque; le 3e vers contient
un trochée, deux ïambes et un péon 4e ;
le 4e vers un chorïambe, un péon 4e et un
amphibraque.
Prenons maintenant deux vers de Camoens,
d'identique facture :
Ils nous donnent, le premier un péon 4e, un
anapeste et deux ïambes (ou un ïambe et un
amphibraque si l'on compte la dernière syllabe
atone), le second, un péon 2e, un amphibraque
et un anapeste ou, en comptant la finale, un
péon 3e.
Analysons ces vers néo-grecs, qui débutent
un myrologue populaire, Le Pont d'Aria :
Nous trouverons pour le 1er un amphibraque,
un ïambe, un dactyle, un amphibraque, un
anapeste (abstraction faite de la finale), à moins
@
234 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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que l'on n'y veuille découvrir un amphibraque,
un crétique, un ïambe, etc.
Pour le second, un amphibraque, un anapeste,
deux brèves dont la seconde commune à
cause de l'accent secondaire, un amphibraque,
un anapeste, plus la finale brève .
Mesurons maintenant à la même aune, et à
titre de pure expérience, ces vers d'Albert Samain
:
Le premier nous donne deux anapestes, un
ïambe et un péon 4e ; le second comporte un
péon 4e, deux iambes et encore un péon 4e ; le
3° révèle un dactyle, un anapeste, un crétique,
un anapeste ; le 40 manifeste un chorïambe, un
ïambe et deux anapestes.
Mais un tel calcul de pieds est forcément
inexact chez nous à cause de l'accent secondaire,
dont le rôle est si important, comme nous l'avons
démontré. Au reste, nous l'avons désigné
par le signe des voyelles communes (
).
L'épreuve suffira, néanmoins, à signifier combien
le génie de nos langues diffère, en cette matière,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 235
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comme sur tant d'autres, des idiomes du Nord
et des idiomes antiques, tout en faisant saillir
les points de ressemblance : l'intervention fatale
et prépondérante de l'accent. Moins éloignés
sommes-nous peut-être, en vérité, de nos
langues mères, et le vers anapestique, latin ou
grec, par exemple, n'était-il pas celui qui se
distinguait uniquement par la fréquence des
anapestes. Au demeurant, on y trouve l'ïambe,
parfois même le trochée et le dactyle, malgré
leur marche inverse. Mais il faudrait là aussi,
et selon ce qui fut dit plus haut du rôle, de l'accent
dans le vers antique, non plus nombrer par
longues et par brèves (à titre d'épreuve contradictoire,
s'entend), mais par atones et toniques.
Les vers si connus de Virgile :
nous donnent alors, non plus, le premier trois
dactyles, un spondée, un dactyle, un spondée ;
mais un dactyle, un péon 2e, un amphibraque,
un péon 2e et un trochée ; le second, non plus
un spondée, un dactyle, un spondée, deux dactyles,
un spondée ; mais bien un amphibraque,
un dactyle, un trochée, un péon 3e, un amphibraque.
On remarquera toutefois que le dactyle
@
236 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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du 5e pied est toujours conforme selon les deux
notations (1), soit que l'on envisage la quantité,
soit que l'on s'attache à l'accentuation.
Si, par contre, nous scandons, selon la norme
antique et par la méthode quantitative, ces vers
français de la comtesse de Noailles :
l'équivalence du nombre se trouve naturellement
vérifiée en chacun des deux ; mais il
devient difficile, dans une suite de vers, de
classer les pieds, aucun n'ayant de place ni de
formes fixes . La seule condition exigée, c'est
que le nombre des longues ne saurait, dans
l'ensemble de l'alexandrin, excéder quatre,
sans détruire la mesure-type (voir plus haut).
Prolonger cette série d'épreuves et contre
épreuves aboutirait au dédale. Aussi bien, sans
vouloir prétendre, en manière de conclusion,
que tous les systèmes de versifications soient
aptes à s'équivaloir, il paraîtra sans doute suffisamment
démontré qu'ils ne s'excluent point,
ayant pour mission, chacun, d'organiser les
(1) Il semble que le vers mélodique ancien ait pour mission
d'osciller en vibration entre la quantité et l'accent,
pour s'arrêter enfin et conclure sur ce dernier,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 237
-----------------------------------------------
éléments du rythme versifiant, selon les valeurs
tonales et syllabiques de la langue. Chacun
d'eux est le produit spécial d'un milieu déterminé,
quand il n'est pas l'application étroite
d'une théorie imparfaitement renseignée. Ils
sont, vis à vis de la Prosodie essentielle, comme
la figure des dieux de chaque religion, dont on
peut dire qu'ils reflètent, selon le ciel, les
aspects convergents du Dieu unique. Ce que
nous voulons retenir simplement comme principe
fondamental, c'est que le Rythme, ou calcul
des temps, ne se meut, dans le vers, qu'en
fonction de l'intonation prosodique et de l'accentuation.
Tout ce qui s'adresse aux sens ne peut agir
que pas ondes (lumineuses, sonores, magnétiques,
etc.) et de façon discontinue (1), selon
tels intervalles corrélatifs des vibrations mêmes
de la Vie. C'est pourquoi, le Vers fut appelé la
langue des dieux.
(1) Cf. Rémy de Gourmont : Les Racines de l'Idéalisme
(Mercure de France, octobre 1904).
@
Le Patois
SA VALEUR -- SON ENSEIGNEMENT -
SA MORT PROCHAINE
On peut dire, je pense, du patois qu'il est
comme le phénix appelé à renaître de ses cendres,
une fois déplacées les raisons toutes superficielles
d'unification politique, qui auront
motivé sa disparition. En vertu de causes profondes
qui ont leur genèse, plus peut-être au
sein du Milieu et du Climat que dans la Race
elle-même, il ressuscitera, par une sorte de génération
spontanée du langage, qui ne le refera
certes point identique à ce qu'il fut, mais analogue
et tout neuf dans un organisme jeune.
S'expliquerait-on, sans cela, qu'après avoir
supprimé les dialectes celtiques, le latin, malgré
sa haute culture, n'ait pu se survivre à lui-
même et soit devenu, selon le ciel de chaque
coin de France, quoi, en vérité ? Nos patois,
oui ! nos patois, que le français officiel s'apprête
à détruire à son tour, mais cette fois
comme un frère qui dévore ses frères plus faibles,
parce qu'il ne s'en croit plus solidaire.
Nous assistons, quoi qu'on veuille, à cette
grande phase d'évolution de notre langage national,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 239
-----------------------------------------------
et j'ai bien peur, sur la foi de quelques
symptômes, que ce ne soit là le prélude, sinon
d'une déchéance du vainqueur, du moins d'une
notable modification d'allures, par suite d'une
perte de ressources.
Gare au fleuve qui voit se tarir ses affluents,
parce que ceux-ci ont laissé couper les bois qui
abritaient leurs sources sur les sommets.
Dès maintenant le paysan, qui ne veut plus
parler patois, s'efforce, non pas de parler français,
mais de parler argot, et le service militaire
obligatoire pour tous ne contribue pas pour
peu à aggraver cette tendance.
L'argot de la populace et des soldats, c'est
là, quoi qu'on en ait, la langue de demain ;
c'est au sein de cet argot propagé par les chansons
de café-concert que l'on peut, dès aujourd'hui,
voir poindre les caractères fondamentaux
de ce que sera le langage -- officiel -- de nos
petits-fils. Et notez qu'il n'y a là, en somme,
rien de dégradant ni pour ceux qui parleront
cet idiome nouveau, ni pour cet idiome lui-
même. Notre français actuel n'est il pas le fils
légitime du latin de la populace. Les langues
cultivées deviennent, en effet, stériles comme
les femmes trop fardées. Le peuple seul est fécond ;
le peuple seul, en matière de langage,
impose ses lois qui sont tout bonnement celles
de la vie.
@
240 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Une fois disparus tous les patois de la
France, notre français classique actuel aura vite
fait de devenir une langue archaïque, accessible
aux seuls lettrés.
Accords de participes et même d'adjectifs,
formes de conjugaison, tours de syntaxe,
nuances de sens, que de métamorphoses aux
trois quarts ébauchées déjà, qui demain auront
droit de cité définitif !
Le mal, direz-vous, ne sera pas grand, s'il a
pour résultat de simplifier des difficultés. Mais
la phonétique elle-même aura varié, l'e muet
sans doute, « cette suprême ressource d'une langue
devenue supérieurement musicale », comme
a dit Vielé-Griffin, disparaîtra définitivement.
Et qu'adviendra-t-il après cela de tous nos
grands écrivains, véritables gardiens du patrimoine
national, devenus inintelligibles ?
Peut-être, en bien des cas, convient-il de ne
point trop accélérer le progrès. Comme les fruits
forcés, les choses hâtivement réalisées sont
sans saveur et sans harmonie.
*
* *
Tout cela, sans doute, fut aperçu par le poète
patoisant Edouard David, dont on a pu lire
avec fruit une étude parue à la Revue septentrionale
sur l'enseignement du patois à l'école.
L'auteur de L'Muse picarde se déclare nettement
opposé à cet enseignement, parce qu'il le
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 241
-----------------------------------------------
juge impossible, en dehors d'une unification
des patois. Unifier le patois ? Mais, en vérité,
c'est le détruire ; car sa diversité même est la
raison d'être de son existence.
D'autre part, adultéré, sophistiqué trop souvent,
dans son état présent, de tournures et
d'expressions étrangères, il n'est guère plus, en
bien des endroits, qu'un amas de barbarismes,
que le sens ethnique de la race cherche, chez
les moins instruits, à mettre en ordre, à harmoniser
selon des règles nouvelles, de transition,
qui se rapprochent du français. Le peuple,
instinctivement, a horreur de l'incohérence ;
mais que les savants ne l'ont-ils à égal
degré ? Et, cependant, l'idée d'enseigner le
français par comparaison avec le patois étudié
simultanément a de longue date , séduit les
esprits éclairés.
Certes, on ne saurait, sans commettre l'erreur
capitale de vouloir restaurer un idiome desséché,
prétendre refaire le patois, c'est-à-dire le
ramener à ses principes, à ce qu'il fut hier, à
ce qu'il fut durant cinq siècles, depuis Adam
de la Halle et Jean Bodel par exemple ; mais ne
peut-on recueillir ce qui en demeure de vraiment
caractéristique et n'existe-t-il point de
méthodes scientifiques désormais assez sûres
pour procéder à pareille investigation ? Mais
loin de nous l'unification !
@
242 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
Il n'est pas douteux qu'à nouvel enseignement
seront nécessaires des ouvrages nouveaux,
spéciaux, adéquats à la tentative, qui
ne se peut mettre en oeuvre que partiellement
par des maîtres réputés experts et ayant fourni
leurs preuves en ce sens.
Le patois doit être étudié village à village et
région par région ; il a sa phonétique, sa grammaire,
sa syntaxe, dont les principes fondamentaux,
à travers le domaine d'un même dialecte,
sont dès maintenant à peu près établis
et colligés.
Ne peut-on créer des questionnaires, que des
professeurs seraient invités à remplir, de concert
avec des commissions locales ou régionales
de patoisants, le tout sous la direction des
grandes autorités contemporaines de la linguistique
?
Le résultat servirait à établir les premiers tableaux
de comparaison grammaticale et phonétique
du patois au français. Il convient, d'ailleurs,
de ne rien compliquer.
Déterminer les traits généraux doit suffire,
surtout dès le début.
Mais, pour l'apprentissage de la seule orthographe
française, quelle ressource que le patois
!
Pour ne prendre en exemple que le seul picard,
un peu bien adultéré, que l'on parle entre
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 243
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Beauvais et Breteuil ou Crèvecoeur-le-Grand,
partout la distinction est faite très nettement
entre les syllabes en et an. Ex : enfant se dit
einfant ou éfant.
Presque partout également l'e muet du féminin
se fait entendre en ce patois, par la mouillure
qu'il impose à la voyelle précédente : ainsi
se facilite l'application de la règle des participes
passés. Ex : elle est tombée se dit all'est tumbéye
ou alle est tcheûte, selon les lieux. Elle est
venue se dit all'est v'nuye, etc.
On peut multiplier les exemples, au hasard
des conjonctures du langage et selon les comparaisons
à faire.
Nous ne voulons invoquer ici que les arguments
de fait, qui militent abondamment en faveur
de l'enseignement comparatif du patois ; il
en est d'autres, non moins probants, et qui ont
trait à la moralité des jeunes paysans.
Ceux-ci, déshabitués de voir et d'entendre
mépriser tout ce qui vient des aïeux, reprendront
conscience de la valeur du terroir d'où
ils sont issus, et seront moins enclins aux présomptions
dangereuses.
Les maîtres eux-mêmes s'attacheront davantage
aux choses de la Race et de la Tradition,
sans lesquelles il n'est point de salutaire éducation ;
leur jugement et leur ingéniosité sans
@
244 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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cesse en éveil feront des découvertes, et l'histoire
nationale sera mieux comprise.
Non, il ne suffit pas que le patois serve à
exercer la virtuosité de nos dilettanti provinciaux :
il a, je pense, une autre mission à
remplir, plus ample et plus immédiate.
Qui dira même si l'évolution de notre démocratie
vers la résurrection tant désirable de nos
énergies provinciales n'est pas directement liée
au problème vital du patois ? La royauté durable
de notre français actuel (1) en dépend aussi
plus qu'on ne pense, ainsi que nous le laissions
tout à l'heure pressentir.
Mais la Province intellectuelle ne vit que
dans l'éblouissement de l'incomparable Paris.....
et elle s'ignore.
(1) Historiquement le français semble avoir dépassé déjà
l'étape que franchissait le latin après l'époque d'Auguste.
@
La Réforme
de l'Orthographe
Nous supportons mal en France que l'on touche
à ce que nous croyons nous appartenir.
On se souvient de l'arrêté dictatorial pris naguère
par le Ministre Georges Leygues, relativement
à la simplification de la syntaxe française
dans l'Enseignement, et qui fit couler tant
d'encre, dépensée en exagération de principe
d'un côté, en prétentions spirituelles de l'autre.
En fait, le côté orthographique prenait peu
de place en la réforme en question, si réforme
il y avait, puisqu'il ne s'agissait que de tolérances
à introduire dans l'application de certaines
règles grammaticales, d'une complication
jugée trop subtile.
De prescriptions nouvelles, il n'y en avait
d'aucune sorte ; mais le seul fait d'avoir osé
desserrer une chaîne fut tout de suite accueilli
par les réactionnaires endurcis comme un sacrilège,
et par les révolutionnaires comme le
premier coup de pioche aux murailles de la
Bastille.
De part et d'autre, à se heurter, s'exagérèrent
les opinions.
L'arrêté de M. Leygues s'adressait à l'Enseignement.
14.
@
246 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Les examens actuels fourmillant de
difficultés, de pièges, de traquenards, il fallait
prendre pitié des candidats. Une âme charitable
s'offrit.
Telle a bien pu être, en effet, la pensée du
Ministre désireux de complaire à tels ou tels
de ses électeurs, à moins qu'il n'ait prémédité
de se tailler une petite gloire (la presse est si
médisante) ; mais soyons certains que les membres
de la Commission obéirent à d'autres mobiles,
d'ordre plus élevé. Le nom seul du président,
le regretté Gaston Pâris, en est le sûr
garant. A notre humble avis, ce que l'on voulait
faire, ce n'est pas simplement ouvrir une
porte, par où passeraient plus tard les véritables
réformes, mais la rouvrir, car un langage
fermé est un langage qui étouffe et qui meurt.
Aussi bien, est-il nécessaire, par amour de
notre français, que nous le gardions en possession
de toutes ses énergies vivantes.
Prenant acte des Observations que l'Académie
française faisait, dès 1704, aux Remarques
de Vaugelas, les Membres de la Commission ont
compris qu'« il faudrait être insensé pour vouloir
dicter des lois dans une langue vivante. »
Les grammairiens, en effet, ne sauraient
avoir d'autre mission que d'observer les faits,
de classer les phénomènes, d'étudier les métamorphoses
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 247
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du langage et les lois intimes qui
le régissent.
Là, plus que partout ailleurs, le peuple seul
est souverain, de l'avis des meilleurs esprits
anciens et modernes, Varron, Horace, Platon,
Voltaire, pour ne citer que ceux-là; lui seul invente
et crée. Nulle aristocratie de mots, nulle
élite de formes ne saurait naître que selon le
rythme issu de la concordance secrète, dans les
âmes, de la Race et du Milieu. L'élégance d'une
langue et sa noblesse sont le fruit d'une sélection,
qui ne saurait s'opérer que selon la qualité
représentative essentielle des vocables de
cette langue. Telles exceptions, illogiques en
apparence, continuent harmonieusement la
courbe mystérieuse, où évolue le contour cher
à la Pensée nationale.
Forme et mouvement tout à la fois, les idées
viennent mirer en nous mêmes leurs visages,
et la qualité de l'image varie naturellement
selon la lumière et selon le miroir. Ainsi, grâce
à certaines transpositions secrètes opérées en
notre sensibilité, naissent les sons du langage
variable selon nos aïeux et selon nos propres
tendances. La diversité des milieux et des
races interdit d'avance la langue universelle ;
notre propre évolution humaine, tant sociale
qu'individuelle, démontre aussi l'absurdité d'un
idiome immuable, irrévocablement fixé.
@
248 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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La tâche du grammairien est donc une tâche
de chaque jour, essentiellement analytique en
quelque sorte, puisqu'il s'agit seulement de
voir et d'entendre... d'enregistrer. Bien différente
est l'oeuvre du lettré : à lui, selon son
âme et son intuition, de mettre à part les
formes rares, parfois mal généralisées, qui sont
écloses dans le jardin du peuple. Au poète de
retrouver en soi la qualité sensitive, qui est
l'originalité de la Race, pour en faire la sève de
son verbe, l'aristocratie de ses phrases. Les
mots sont comme les enfants : le mode le
meilleur pour les faire est celui du peuple ; la
chimie, la mécanique et tous les théorèmes de
la science y demeurent impuissants. Vaine, en
conséquence, est la manie d'introduire dans le
dictionnaire notre pauvre logique toute extérieure.
On n'enseigne pas aux fleurs à s'épanouir,
aux graines à germer. Nulle corolle artificielle
ne possède la souveraine beauté de celles qui
naissent toutes seules.
Malgré tout, le problème demeure.
Toute langue écrite s'enseigne par les livres.
Il importe donc d'en classer assez clairement
les phénomènes, pour que son enseignement
soit compréhensible. Il importe également que
les mots prennent une forme fixe, en rapport
avec leur fonction, sinon toujours, comme on
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 249
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l'a voulu, avec leur origine. Cette forme fixe
doit engendrer l'unité de la langue, unité indispensable
et toute naturelle, puisque tous les
phénomènes dont il s'agit sont issus d'une
cause unique.
Précisément, cette unité du langage français,
précieuse non seulement au point de vue esthétique
et visuel, mais encore au point de vue
plus vulgaire de la clarté, nous paraît quelque
peu compromise par les tolérances de l'arrêté
ministériel qui nous occupe.
Nous eussions été, il est vrai, débarrassés
d'une foule d'entraves minutieuses, les plus
criantes et non pas les seules ; mais la somme
reste à faire des valeurs à conserver.
Il est juste, cependant, de prévoir que la
génération montante, celle des lycées, ira naturellement
vers le moindre effort. Une nouvelle
unité pourra se développer ainsi, en ce milieu
spécial. Mais d'ici là ? Au demeurant, la tradition
n'était pas entamée par la réforme en
projet ; seulement elle nous faisait retourner
en deçà du XVIIe siècle, avec le droit à la faute
d'orthographe, et non pas pour les lettrés
seuls, mais pour tout le monde.
Nous ne dirons rien des cas où la prononciation
n'est pas mise en jeu, la langue nous
paraissant faite avant tout pour être parlée.
Aussi bien, ne verrions-nous guère d'inconvénient
@
250 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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à ce que les adjectifs nu, demi, feu, les
participes approuvé, attendu, ci-inclus, ci-joint,
excepté, y compris, supposé, vu, placés devant le
nom, deviennent variables. Mais nous nous
demandons jusqu'où l'on devrait tolérer l'absence
de trait d'union entre le verbe et le pronom
qui suit, en des expressions comme aime-
t-il, donne-t-il, croira-ton. Le t demeurera-t-il
isolé ou devra-t-on le joindre au verbe. Il n'en
est pas de même, à beaucoup près, dans les
noms composés, dont la réforme prétendait
favoriser, à bon droit, la fusion définitive.
Le traitement qui se fût appliqué aux substantifs
à plusieurs genres nous paraît, en général,
moins heureux. I1 ne nous semble pas, en
effet, quant à présent, que l'expression les
aigles romains puisse équivaloir exactement
les aigles romaines. Hymne, à volonté d'un
genre ou de l'autre, nous blesse moins ; mais
nous nous arrangerions mal de fous amours.
A Pâques prochaines, au contraire, nous plairait
grandement, comme aussi le retour au
féminin des locutions où s'emploie le mot gens.
Mais combien plus logique était l'ancienne
langue ! Amour, comme tous les substantifs
provenus de noms latins en or, était passé
féminin en français. C'est aux grammairiens
du XVIe siècle que l'on doit d'avoir tenté, contre
toute raison et toute analogie, de lui restituer
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 251
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le genre primitif. Hymne, comme l'original
ὕμνος était toujours du genre masculin ; gens de
gentes demeurait féminin ; c'est quand il a pris
le sens d'hommes qu'une confusion s'est établie
dans la langue. Orgue, provenu du pluriel
neutre organa à finale féminine, était toujours
du féminin.
Notons en passant que pour les mots à genre
variable, (lesquels, dans la bouche du peuple,
sont beaucoup plus nombreux qu'on ne pense,
puisqu'on peut leur adjoindre la plupart de
ceux qui commencent par une voyelle et sont
terminés par un E muet), l'usage tend à les faire
précéder euphoniquement de l'adjectif féminin et
à les faire suivre au contraire de qualificatifs
masculins.
Ex : Quel automne charmant ! La fraîcheur
des plus chaudes automnes.
Il n'est pas jusqu'à l'accord des participes
passés, construits avec avoir qui ne comporte
ces inconscientes préoccupations euphoniques.
La réforme voulait unifier la règle ; mais dirait-
on bien volontiers, sans accord : La porte que
j'ai OUVERT, ce matin ? Il est juste de convenir
que la règle obscure, qui nous régit actuellement,
ne fut jamais rigoureusement observée,
même par nos meilleurs écrivains classiques,
tel Corneille dans Cinna :
@
252 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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« Là, par un long récit de toutes les misères
Que, durant notre enfance, ont enduré nos pères ».
Dès Clément Marot, les constructions actuelles
commencèrent à supplanter l'accord général,
avec régime placé avant ou après. En 1647,
Vaugelas, dans ses Remarques en discute longuement ;
mais encore au XVIIe siècle des
constructions comme : « Chaque goutte épargnée
a sa gloire flétrie », demeurèrent en usage.
C'est seulement en 1704 que l'Académie édicta
les préceptes qui ont été appliqués jusqu'aujourd'hui,
sans avoir été jamais clairement élucidés.
Le peuple en général, convenons en, ne fait
pas l'accord, dont les lettrés, j'imagine, se
départiront assez tard à cause des nuances qu'il
permet.
L'italien tolère l'accord fait ou non, quand le
régime suit; il l'exige quand ce dernier précède.
Ex: Ho scritto ou scritta la lettera.
L'espagnol garde invariable en toutes circonstances
le participe passé construit avec
avoir.
Je crois bien aussi que M. Leygues et ses
collaborateurs voulaient aller un peu loin, en ce
qui concerne les verbes réfléchis ; car, s'il est
vrai que le peuple construise pas mal de ceux-
ci à l'espagnole, c'est à dire avec le verbe avoir,
il est peu de gens parlant français qui se servent
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 253
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d'expressions comme celle-ci : « Les portes se
sont clos ».
Le grammairien, à notre avis, doit, dans les
cas douteux, consulter non seulement la majorité,
mais la valeur des témoignages.
Sur cette valeur, et sur la considération qu'on
en garde repose la stabilité du langage. Autrement,
pour ne citer qu'un fait, il faudrait déjà
souscrire à l'emploi du conditionnel après si :
Si j'aurais, d'ailleurs logique.
Ainsi, tandis que nous adhérerions volontiers
à la construction de propositions subordonnées
avec le présent du subjonctif, quand la proposition
principale est au conditionnel, parce que
tel est l'usage devenu courant et parce que
telles habitudes syntaxiques de correspondance
des temps sont toujours restées quelque peu
flottantes, même au grand siècle, dans la langue
écrite, il est heureux, trouvons-nous, pour
l'honneur du français, que l'on ne soit point
allé jusqu'à vouloir sanctionner définitivement
l'abandon, cher au journalisme actuel, des subjonctifs
en général : « Je doute qu'il ira demain
à Paris, » pour ne citer qu'un exemple entre
mille.
Dans le même ordre d'idées, il ne faudrait
peut-être pas se montrer trop tolérant vis-à-vis
de la suppression du ne qui suit les verbes de
15
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254 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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doute, de défense ou de crainte et les comparatifs.
Faut-il également encourager l'emploi de
c'est devant les substantifs pluriels : « C'est des
montagnes » ? Mais l'usage est là, nous le savons,
qui prévaudra bientôt de ce côté, dans le sens
du projet ministériel momentanément avorté.
Quant à (pourquoi pas Tant qu'à si répandu ?)
l'amélioration de notre orthographe au point
de vue de certains illogismes qu'elle comporte
en l'application même de ses principes essentiels,
l'arrêté n'y voulut guère toucher, ne s'y
croyant pas autorisé.
C'est à l'Académie qu'il conviendrait de se
montrer intelligente en la confection de son
dictionnaire, relativement, par exemple, à certaines
lettres redoublées ou non dans les dérivés
(abatage, de abattre), aux pluriels irréguliers
des noms en ou, et surtout à la francisation
définitive par l'orthographe de certains termes
étrangers, bien entrés dans la langue. Rémy de
Gourmont en dresse un tableau suggestif en
l'un des chapitres de sa très judicieuse Esthétique
de la Langue Française, déjà maintes fois
citée au cours de ces pages. La plupart des
mots tirés du grec -- Dieu sait avec quel manque
de goût ! -- gagneraient à être élagués, comme
déjà il est arrivé pour fantôme, fantaisie, jadis
écrits phantosme, phantaisie. Le ph pourrait
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 255
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être conservé seulement dans le groupe phi que
le peuple tend à prononcer pt : phtisie, diphtérie.
Quant au ch, il prête à la confusion et serait
avantageusement remplacé par le groupe qu,
comme fait l'espagnol : « Quiromancie pour chiromancie.
»
Pour ce qui est de l'adoption prochaine de
l'ortografe fonétike, nous croyons qu'à moins
d'abandonner nos caractères latins pour ceux
de la sténographie, il n'y faut guère songer,
malgré les mérites d'un système analogue à
celui des Félibres provençaux, par exemple, et
ceci en raison même des nuances infinies de
prononciation que comporte notre langue et de
la beauté qu'elle en acquiert.
La suppression des groupes ai, ei, au, eau, ain,
ein multiplierait les homonymes et nuirait à la
variété ; la radiation des consonnes muettes
finales du masculin isolerait les mots de leur
dérivation naturelle, et rendrait la langue méconnaissable
pour nous-mêmes.
Dans les adjectifs, par exemple, il faudrait
prendre le féminin pour type, puisque lui seul
a conservé des finales sonores.
D'autres, plus révolutionnaires ou plus inconscients
voudraient supprimer l'e muet. Au lieu
d'écrire le français à la manière des Espagnols
ou des Italiens, nous l'écririons alors comme
des Allemands ou des Tchèques, sans souci de
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256 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
nos traditions, (il faudra peut être un jour ou
l'autre en arriver là !), sans souci surtout de la
fonction même de cet e muet qui doit, non seulement
marquer la vibration d'une consonne,
mais encore, après les continues sonores ou
sourdes de chaque ordre (v, f, ch, j, z, ss. l. r.,)
indiquer, dans les vers, la longueur de la syllabe
précédente. Et comment faire, quand la
voyelle muette est appuyée de deux consonnes,
car il faut bien la rendre sonore devant le mot
suivant dont l'initiale ne tolère pas l'élision ?
Toute l'histoire du français et surtout, comme
on a vu, les lois de sa versification témoignent
là de faits acquis et momentanément indestructibles.
On pourra judicieusement supprimer des
lettres inutiles mettre la physionomie des mots
en rapport avec la physionomie de l'époque ;
mais on ne saurait sans attenter, pensons-nous,
à la vie même du français, tel qu'il doit demeurer
jusqu'à la naissance de son fils légitime,
détruire l'exemple permanent que les mots,
vêtus selon la mode actuelle de notre orthographe
ont mission de susciter à nos yeux.
Il est telle variation phonétique de consonnes,
au hasard rapprochées entre deux mots qu'une
orthographe simple ne peut guère s'astreindre
à traduire, à cause du souci continuel qu'un
pareil travail engendrerait. Ainsi, comme le
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 257
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faisait justement remarquer naguère M. Jean
Psichari, dans un savant article paru à la Revue
Bleue, on lit Place Vendôme, mais on prononce
exactement Plaz Vendôm'.
A de telles exigences nulle prononciation
humaine ne se soustrait ; mais c'est justement
parce que la loi en est instinctive que le besoin
de l'indiquer strictement s'en fait moins sentir.
Concluons. La science, en matière de langage,
ne peut aller sans la tradition, puisqu'elle
ne peut aller sans le peuple.
« La vie, la santé du langage, dit A. Darmesteter,
consiste à suivre le plus lentement possible
la force révolutionnaire qui l'entraînera
toujours assez vite, en se retenant fortement au
principe conservateur. »
En mécanique, il faut tenir compte de la
vitesse acquise.
En attendant, puisqu'aussi bien la question
de réforme n'est pas enterrée (1), les éditeurs
(1) On lit dans le Journal à la date du 25 juillet 1904.
« Dans quelques jours va sortir des presses de l'Imprimerie
nationale le rapport de M. Paul Meyer, directeur de
l'école des Chartes, au nom de la Commission instituée par
le ministre pour la réforme de l'orthographe.
Ce rapport, très documenté, conclut à la suppression des
lettres doubles inutiles, à la suppression de l'x des pluriels
remplacé partout par s (à la bonne heure!), à la suppression
de l'h dans th, ch (dur), et au remplacement de ph par f.
Détail peu connu la commission avait aussi voté la suppression
de tous les h non aspirés au commencement des
mots; mais, dans une séance ultérieure, elle est revenue, par
un renversement de là majorité, sur ce vote un peu révolu-
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258 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
d'ouvrages scolaires pourront faire, à bref délai,
un commerce lucratif.
Il va falloir deux grammaires ; l'une de français
usuel, celui des quotidiens et des conférences
politiques, l'autre de français élégant,
celui des rares qui persisteront à vouloir conquérir
les finesses de la langue (1). Tout le
monde n'y perdra pas.
tionnaire.
Quelle sera la sanction de ces travaux ? Le rapport de
M. Paul Meyer va être communiqué à l'Académie qui en
délibérera. Des pourparlers sont déjà engagés. Ils aboutiraient
à une transaction. L'Académie ratifierait la plupart des
réformes sollicitées, sauf la suppression de l'h et le remplacement
de ph par f.
Dans le cas peu probable où l'Académie se montrerait
intransigeante, on assure que M. Chaumié, très partisan de
la réforme, accepterait toutes les conclusions du rapport de
la Commission. Il y aurait ainsi l'orthographe du ministère
en face de l'orthographe de l'Académie. »
(1) A propos de telles questions, il y aura toujours profit
à relire le beau livre de Charles Nodier sur la Linguis igue
(Histoire abrégée de la Parole et de l'Ecriture, Renduel,
Paris, 1831). Il y a là des aperçus qu'on pourrait dire définitifs
sur les caractères nécessaires d'une bonne orthographe,
sur l'indestructibilité des patois, sur les langues de convention.
Nous nous sommes avisé trop tard, ici, d'une idée fort
ingénieuse que nous y puisons, et qui eût pu servir à compléter
celles que nous émettions plus haut à propos des
Lois de la Parole. Si l'imitation des bruits naturels et surtout
des bruits animaux a fait naître la consonne, la
labiale B, par exemple, issue du bêlement de l'agneau,
serait, dans la correspondance que nous cherchions à établir,
le symbole des caractères dociles et moutonniers, etc.
@
L'Avenir du Français
Avant d'envisager quelle descendance un être
peut laisser et quelles seront les qualités ou les
défauts de cette descendance, il convient d'étudier
son atavisme et de jeter un coup d'oeil sur
sa famille, sa parenté, en un mot d'analyser la
filiation de ses origines. A travers celles-ci, deux
séries d'influences se manifestent ; il y a, l'hérédité
physique et l'hérédité morale, l'une à
l'autre enchaînées. En l'espèce, il y a, dans
l'évolution d'un langage, à tenir compte de la
provenance de ses racines et des agents modificateurs
de ces racines mêmes. Entraînés çà et
là par de multiples alluvions, charriés par
l'émigration ou par la conquête, les mots se
déforment et prennent, selon le moment, un
masque nouveau, en rapport avec la couleur du
ciel étranger où ils affluent et avec la constitution
variable des gosiers humains. Aussi bien,
s'il est relativement assez facile de retrouver
dans les anatomies contemporaines la permanence
ancestrale de squelettes périmés, le jeu
des physionomies, des gestes et des traits du
visage offre-t-il un problème infiniment plus
complexe, plus obscur et plein de secrets mal
élucidés.
Rien n'est plus mystérieux, en effet, dans son
@
260 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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évolution, que la phonétique historique ; et
quelle leçon que d'examiner seulement, pour
les comparer dans les diverses langues indo-
européennes, la série des noms de nombre !
Par là même, et nous y avons déjà insisté,
l'étude des variations de sons dans les langues
s'avère corrélative de l'examen des faits ethniques,
politiques, voire même religieux ou philosophiques.
Toujours la trinité de Taine : la Race, le
Milieu, le Moment, trois influx dynamiques
modificateurs de l'élément statique et passif
qui a non la racine. Ceci ne fut peut-être pas
complètement aperçu des premiers grammairiens,
à qui l'on doit d'avoir établi la parenté
mutuelle dé nos langages européens et pour
lesquels (je cite ici M. Abel Hovelacque) « tout
organisme linguistique parcourt la carrière que
son essence propre, que ses qualités premières,
que sa constitution pour tout dire lui assignent.
» Assertion judicieusement mitigée, toutefois,
par cette autre qui suit : « Et telle est
l'éternelle et inévitable chaîne, par laquelle
toutes choses sont liées dans le plus intime
rapport, que la langue a répété dans son domaine
l'oeuvre historique, ou plutôt que l'évolution
linguistique a concouru parallèlement à
l'évolution des faits, d'après les mêmes lois et
dans les mêmes proportions. »
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 261
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Rappelons que, selon nous, deux traits fondamentaux
dans la langue caractérisent l'empreinte
de la Race et du Milieu : 1° la nature
des sons primordiaux et les règles qui les
assemblent en les métamorphosant; 2° la forme
des phrases, le système syntaxique et l'accentuation.
Revenons à établir la parenté du français.
Notre langue appartient, comme chacun sait,
à la grande famille indo-européenne des langues
à flexions et prend place avec l'anglais,
qui est à la fois son fils naturel, son beau-frère
bâtard et son cousin germain, à la tête des idiomes
analytiques, reconnaissables à la présence
de l'article et à la disparition des formes de la
déclinaison. A ses côtés, dans le même groupe,
se rangent tous ses frères néo latins : le provençal,
l'italien, l'espagnol, le portugais, le
roumain et aussi le celto-breton, le danois, en
somme toutes les langues parlées par des peuples
marins ou côtiers, à travers lesquels les
mélanges ethniques, engendrés par les colonisations
successives ou la conquête, furent nombreux
et répétés. En temps que parenté d'origine,
en dehors de la tribu latine, le français
ne reconnaît, actuellement parlant, que des
cousins germains ou issus de germains : l'allemand
et toute la famille germanique, le clan
celtique, le groupe scandinave, le grec moderne,
15.
@
262 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
-----------------------------------------------
les langues slaves demeurées synthétiques,
très proches des langues classiques anciennes,
enfin, hors d'Europe, les idiomes
indo-persans issus du zend ou du sanscrit.
Comme ancêtre direct, le français ne doit
reconnaître que le latin, qui fut le frère du
vieux grec, du sanscrit, du zend, du tudesque,
du vieux slavon, du lituanien, de l'ancien celtique
parlé dans les Gaules et la Grande-Bretagne,
chacun de ceux-ci dérivant séparément
d'une souche commune, hypothétiquement
reconstituée par les savants et dénommée
l'aryaque. Il va sans dire que chacun des membres
de la famille primitive a engendré sa descendance
particulière, légitime ou non.
Toutefois, si l'on continue d'admettre avec
certains théoriciens que l'aryaque primitif fut
une langue monosyllabique, à l'instar du chinois,
pour évoluer ensuite, à travers la période
transitionnelle de l'agglutination (langues touraniennes,
le basque) vers le flexionnisme synthétique
qui signale le grec et le latin, notre langue
actuelle manifeste un degré d'évolution
non parcouru jusqu'alors par aucune autre
langue au monde, en ce que, notamment, les
éléments constitutifs de la phrase y requièrent
une grande part des nuances de leur sens de la
place occupée par eux, selon le rythme obligatoire
de la syntaxe. En même temps et par là
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 263
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même, les particules grammaticales, et particulièrement
les désinences, tendent à s'effacer pour
être remplacées par le jeu plus souple des prépositions
ou des pronoms. De plus en plus le
déterminé tend à prendre place avant le déterminant
dans l'agencement de la proposition,
tandis que le phénomène inverse se produit
dans les rapports que les mots ont avec les particules
qui les régissent. Ainsi le latin domini
signifie du maître, et la particule i qui joue en
latin le rôle de notre préposition de suivait le
mot, tandis que notre formule actuelle le précède,
l'allemand procède dans sa phrase au
rebours du français ; il n'empêche que ce ne
soient les tournures françaises, dont les autres
langues modernes cherchent à se rapprocher
de plus en plus, au fur et à mesure de leur
évolution.
Notre langue prend exactement la contrepartie
du système auquel appartinrent les langues
anciennes où la soudure des désinences
au radical rendit rapidement les uns et les
autres méconnaissables.
En leur temps, d'ailleurs, ces désinences
avaient été, elles aussi, des pronoms ou des
prépositions -- postpositions, faudrait-il dire
en l'occurrence.
Contrairement à ce qu'on est enclin à penser,
le français actuel n'est pas le fils direct du latin,
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264 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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mais bien plutôt son petit-fils né vers le
XVe siècle du latin scolastique (formation savante),
et de la langue d'oïl, à laquelle on ne
saurait raisonnablement refuser la personnalité
séparée, en raison de sa grammaire spéciale et
de sa syntaxe propre. A eux seuls, les deux cas
qu'elle continuait de posséder suffisent à la
distinguer nettement, non seulement de la langue
qui lui succéda en supprimant les formes
caduques, mais de tous les autres descendants
du latin, ses contemporains : l'italien, l'espagnol,
etc.
La langue d'oïl, malgré l'article, n'était pas
encore devenue parfaitement analytique ; d'autre
part, elle était la fille exclusive du latin populaire
influencé de germain et d'habitudes
celtiques : (ceci pour la phonétique, très différente
en français, au point de vue du vocalisme
surtout, de ce qu'elle est restée en Italie et en
Espagne.)
Dès la Renaissance, le français débarrassé de
ses cas se tourne à nouveau vers le latin, mais
vers le latin scolastique, cette fois, considéré
comme forme pure et sacrée. Un mariage de
raison s'opéra qui eut pour premier résultat de
dévier la langue de son génie propre et de son
évolution intégrale, pour lui faire embrasser,
(le même phénomène se répète en Grèce à
l'heure actuelle), la terminologie savante, richesse
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 265
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peut-être funeste en un certain sens et
qui doit engendrer le dessèchement, par suite
de l'emploi trop répété des tournures abstraites.
Voilà, en effet, ce qui se produit à
l'heure actuelle. Notre beau style affectionne
de remplacer la plupart des phrases d'expression
concrète, appuyées sur le verbe et l'adjectif,
par une juxtaposition de substantifs abstraits,
emphatiques, et trop souvent vides de
toute précision. A ce titre, l'école réaliste tenta
une réaction heureuse ; de son côté, Taine
adora le style concret, jailli directement de la
sensation et du spectacle des choses.
Toutefois, nous avons un faible pour des
tournures telles que celles-ci : la négligence des
occupations pour celui qui néglige de s'occuper ;
l'attitude de la songerie pour semblable à celui
qui songe, comme disaient les Latins et comme
disent encore les Grecs. En même temps, malgré
les écarts de plus en plus marqués de la prononciation
courante, le français, depuis le XVe
siècle, garde le souci de conformer son orthographe
aux traditions de l'étymologie latine (1).
Ce lui fut une sauvegarde jusqu'aujourd'hui
(1) En réaction contre les excès du système étymologique,
J.-A. Baïf prétendit, dès le XVIe siècle, n'écrire que des
sons. Pour juger des changements survenus dans notre prononciation
depuis cette époque, il serait curieux de confronter
cette tentative avec les essais plus ou moins heureux du
présent. (Voir ses Oeuvres complètes).
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266 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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contre de trop rapides entraînements, contre
de trop délétères influences tudesques ou simplement
sténographiques. Nourri d'ailleurs, en
ses racines profondes, de la sève permanente
des patois, le XIXe siècle signala pour lui l'ère
d'une floraison nouvelle, après le classicisme un
peu étroit des époques précédentes. Par malheur,
(et c'est ce que le XXe siècle est appelé
sans doute à mettre en lumière), la conquête rapide
et totale du sol français par la langue officielle
devant amener prochainement la mort de
tous les patois, assimilés enfin à un modèle à
peu près uniforme, le type linguistique actuel,
dont l'évolution aura cessé d'être retardée par
les formes rétives et archaïques de la province,
ne peut que se modifier très vite, en vertu de ce
que l'on pourrait appeler la vitesse acquise.
Alors, le spectacle historique du latin, officiellement
imposé aux populations de l'Empire,
ne peut manquer de se reproduire chez nous.
La langue savante, maintenue par l'autorité des
académies et des universités, apte à nuancer les
discussions ergoteuses des cénacles et forte de
tout le prestige d'un passé glorieux se fige au
regard de l'argot populaire, imagé, turbulent,
sensuel, flottant, et qui s'épanouit sans règles
apparentes au sein des faubourgs et des casernes.
Cet idiome vulgaire et tout jeune, d'une jeunesse
inexperte et naïve, obéissant plus sûrement
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 267
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à l'impulsion des forces ancestrales, à la
pression des climats, à la psycho-physiologie
de la Race, trouvera peu à peu ses jongleurs,
ses bardes, ses poètes.
Sans le savoir, il renouera la pure tradition
nationale un peu dévoyée depuis le XVe
siècle, linguistiquement parlant. Il tentera
de faire du français ce qu'il fût sûrement devenu,
si on ne lui avait appliqué le traitement
qu'on sait, c'est-à-dire une langue prompte,
incisive, agile, presque monosyllabique à l'instar
de l'anglais, très analytique surtout et très
nuancée, grâce à l'emploi d'une multitude
d'idiotismes nouveaux, véritables mots composés
dont tous les éléments, par la vertu des
prépositions, demeurent distincts.
En même temps s'effiloche le vêtement orthographique
et séculaire.
Dès maintenant, la toge romaine sous laquelle
le français officiel se promène à l'aise a bien
vieilli par endroits.
Chaque jour déjà la sténographie fait saillir
la nudité de son corps, aux sveltesses quasi-
nordiques, dès que dépouillées de leur vêtement
latin. Certes, nos yeux se révolteront longtemps
contre l'introduction de l'orthographe
phonétique dans l'écriture vulgaire ; mais la
sténographie n'en connaît pas d'autre, et la nécessité
d'aller vite, jointe à l'abandon peut-être
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268 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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des humanités latines dans les classes cultivées,
pourra donner un jour ou l'autre la prépondérance
au nouvel alphabet... et à la nouvelle
grammaire, en vertu de considérations à la
fois sociales et commerciales.
Ainsi, non seulement la réforme préconisée
naguère par le ministre Leygues et qui, pour
toutes sortes d'excellentes raisons, ne fut pas
ratifiée par l'Académie, sera consacrée mais dépassée.
Et, d'ailleurs, en ce qui concerne les
participes et autres irrégularités, n'a-t-elle pas
d'avance gain de cause dans le peuple ?
Au point de vue de la langue nouvelle, l'orthographe,
en vérité, ne pourra être que phonétique,
et ce sera là précisément son brevet
d'affranchissement. Déjà l'e muet est à peu près
mort, réel dommage à cause des ressources d'harmonie
expressive et nuancée qu'il comporte
dans le langage soigné ; mais le peuple ne le
respecte plus guère si ce n'est par endroits,
lorsque, par suite de la présence d'un mono-
syllabe, plusieurs syllabes muettes se peuvent
succéder: « Je ne recule pas, apporte le. » Il en
est de l'e muet comme de la règle des participes,
de l'imparfait du subjonctif, de l'imparfait
après s, du passé défini et de la concordance
académique des temps.
Et que l'on ne s'effraye pas de l'entendre proclamer
! Cette langue nouvelle, imprévue, envahissante
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 269
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et insidieuse est déjà virtuellement
née. N'a-t-elle pas ses poètes : Jehan Rictus
et les chansonniers populaires ? Seulement,
elle est bien timide encore, et sans doute son
enfance durera t-elle longtemps, si les événements
politiques ou sociaux, qui font partie
du devenir inévitable des langues, ne viennent
aggraver brusquement la vieillesse de sa mère,
dont la mort, en dépit de ces considérations,
est loin d'être imminente.
Mais qu'une convulsion européenne vienne
tout à coup relâcher la surveillance universitaire
et surtout décourager l'enseignement primaire,
alors imaginez quelle soudaine et merveilleuse
floraison. Corruption ! se lamenteront
les bons pédagogues inclinés au respect séculaire
de la Règle. Non ! c'est la vie tout simplement,
la vie qui naît de la mort incessante.
D'ailleurs, phonétiquement pour commencer,
tant d'imperceptibles indices ont déjà surgi
gui manifestent en puissance les métamorphoses
de demain. La Province et Paris lui-
même fourmillent de sons, d'articulations non
cataloguées ou proscrites, réputées vicieuses.
Ainsi des palatales tch., dj., difficiles à représenter
par notre alphabet, analogues au c et au
g italien devant i, e, articulations présentes
dans le dialecte picard-wallon où elles permutent
régulièrement, comme dans certaines
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270 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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langues slaves, avec les gutturales K et G devant
e, i, u (coeur = tchoeur, curé = tchuré,
guérir = dgérir, etc). A la fin des mots reparaît
la gutturale : keàrtcher, charger fait
j'keàrk', je charge, en patois beauvaisin. Ce son
n'est pas inconnu à Paris où l'on entend si souvent
dire tche ou quhe pour que (ke), et même
tcheàfé pour café avec l'à très bref et très ouvert
spécial aux faubourgs. (Devant cet a la gutturale
disparaît pour faire place à la palatale : ainsi
djeàrnir ou guieàrnir pour garnir, comme tchel
pour quel, général chez le peuple de France.)
De même que l'a, spécialement toutefois devant
les liquides l et r, devient à Paris eà ou é
très ouvert, (n'y a-t il pas là l'origine des formes
en el provenues de primitifs latins en alis
alem, (? pour faire par exemple de cheval quelque
chose comme chweàl, de Montmartre,
Montmeàrte, de Rochechouart, Roch'choueàrt,
etc., l'o bref très ouvert devient quelque chose
comme oeù: de bell' poeùm's pour : de belles pommes,
s'entend fréquemment. L'à très ouvert ou
eà n'est pas spécial à Paris ; certains patois le
connaissent, tout en le faisant intervenir selon
d'autres tendances. Aux environs de Beauvais
cet eà remplace le son normal é ou è devant
deux consonnes dont une liquide. Ex : d' l' heàrb'
pour de l'herbe, l'teàrre pour la terre. Inversement,
dans le pronom féminin, le son è de elle
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 271
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devient a dans l'argot parisien et même ailleurs :
a jaspin' pour elle jaspine.
L'h très aspirée, presque identique au ch allemand
ou plutôt au g final de cette langue se
produit également notamment, en remplacement
de r. Ex : La Peàthhi pour La Patrie (cri
de Paris). En province, ce son nouveau vient
par endroits supplanter la chuintante ch. 'Hla,
'hlo s'entend aux confins de Picardie pour cela
(chela). Au reste les apophonies, assimilations,
métathèses, mutations de consonnes de toute
espèce se produisent de multiple façon, à travers
le domaine français et se font jour implacablement
chez les gens incultes du peuple,
(résipère pour érésipèle, périsie pour pleurésie,
etc.) en vertu de forces secrètes impossibles à
détruire, car elles sont le tréfonds même de la
Race. Blouque pour boucle, minisse et même
ménisse pour ministre ne sont pas rares. Dans
leur bouche l'x est condamné, il devient ss,
quand il ne se dédouble pas en sk ; de même st
devient est, comme il advint déjà en langue
d'oïl. Ex: estatue pour statue.
En vertu d'autres tendances, certaines syllabes
atones sont appelées sans doute également
à disparaître. On a déjà b'jour pour bonjour,
m'sieu etc.
L'anglais, de son côté, en avait déjà dans ses
emprunts supprimé un certain nombre ; captain
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272 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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pour capitaine, colonel prononcé keurnel.
D'autre part, l'emploi des spirantes se généralise ;
les sons w et ù consonnes se répandent.
On ne dit plus tu-er mais bien tùer d'une seule
émission de voix. Citerons nous encore une fois
chwèal pour cheval. I consonne mouille un
grand nombre de diphtongues et supplante l'll
mouillée. Les mutilations de termes savants
s'adressent à chacun de ces vocables mal façonnés
dont nos siècles de science ont encombré la
langue, et il y a là une source féconde de mots
neufs et même de terminaisons nouvelles. Remarquons
sous ce rapport l'avènement de la
forme en o, ignorée du vrai français : proprio
camaro, apéro, bistro, construits sur le type
numéro et auxquels se viennent greffer les termes
industriels auto, vélo, dynamo, magnéto,
métro et tels « argotismes » abréviatifs comme
colo pour colonel, sergo pour sergent, etc. Le
jargon des casernes est une source d'expressions
inépuisables, signalant une tendance à
d'inattendues condensations de syllabes (Les
bàt d'aff'). Notons de ce côté les apports coloniaux :
kif kif, besef, macach, maboul, etc.
Le jeu imprévu d'images originales est appelé
concurremment à créer toute une série d'acceptions
novatrices : le cail'ou pour la tête (testa,
écaille de tortue); la galette pour l'argent, etc. et
tout ce que l'argot a inventé sous ce rapport de
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 273
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si particulier. Grammaticalement, le signe du
pluriel dans la prononciation ne s'applique désormais
plus qu'à l'article, la liaison une fois
oubliée. Phonétiquement l'homme, les hommes
= l'om', lèz om', la mèson (maison) le mèson ;
ainsi l's ou plutôt z ne subsiste que devant les
voyelles. Quant au genre, il demeure intégral.
Seulement, dans les adjectifs, avec l'orthographe
phonétique, la forme féminine devient le type,
d'où l'on tire le masculin par élimination de
la consonne finale. Ex : fort', masculin for ;
grand', masculin gran; joyeuz', masc. joyeu ;
dous' masculin dou, etc. Il y a exception pour
les liquides : original, réel, pur, dur, etc. et pour
une série de mots à retenir par coeur, tels
rouge, jaune, etc., qui n'ont actuellement non
plus ni masculin, ni féminin.
Du côté des pronoms, le génitif dont a dès aujourd'hui
disparu de la bouche du peuple, qui
l'emploie par imitation, à tort et-à travers. Couramment
parlant : L'homme dont j'occupe le
terrain se dit en populaire, comme d'autre part
en provençal, en persan et peut être ailleurs
encore: L'homme que j'occupe son terrain. De
même, il y a fréquemment rejet, à la mode britannique,
de la préposition loin de son régime.
Ex. : L'outil que je travaille avec, toute la journée.
Signalons en passant les contractions du démonstratif
çui-ci pour celui-ci, çui-là pour celui-
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274 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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là et dialectement c'ty-ci, c'ty là pour cettuy-ci,
cettuy-là du vieux français; c'te pour cette.
Dans la conjugaison, répétons-le, abandon
complet du passé défini et bientôt du subjonctif,
celui ci ne subsistant déjà plus que dans certaines
propositions subordonnées de nombre
restreint. Le futur prend sa place. Après si le
conditionnel s'impose. En même temps les désinences
personnelles s'effacent progressivement,
pour ne demeurer qu'aux premières et deuxièmes
personnes du pluriel. Ex., pour ne reproduire
que les sons parlés: J'aim', tu aim' ou
plutôt t'aim' avec l'élision habituelle, il aim',
nouz aimon, vouz aimé, iz aim'. Tu se restreint
généralement devant les voyelles et même devant
les consonnes : T'veux pas, hein ?
Il n'est pas interdit d'envisager dans un avenir
plus lointain que la conjugaison se puisse
ramener au type unique en er ou é. Il existe, dans
les chansons populaires, de nombreux exemples
d'assimilations de cet ordre entre verbes de paradigmes
différents. A plus longue échéance, les
dernières flexions personnelles pourront aussi
s'éliminer, pour ne laisser subsister que les caractéristiques
des temps ou des modes, comme
il est survenu en anglais. Alors on dirait à l'imparfait:
j'aimê, t'aimê, il aimê, nouz aimè, vouz
aimê, iz aimê.
La marche naturelle des choses y conduit.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 275
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Restent les entraves possibles.
Déjà, d'autre part, dans le peuple la plupart
des verbes neutres se conjuguent avec avoir, à
l'espagnole. De même les participes passés avec
le même auxiliaire ne varient plus.
Diverses autres caractéristiques signalent la
genèse du nouvel idiome :
Adjonction fréquente du pronom de la 3e personne
devant le verbe en dépit d'un sujet substantif
précédemment exprimé, telles les particules
pré-verbales du bas-breton, a, e. Ex. : Ta
femm' a m' tap su lé ner.
Emploi de plus en plus développé de la post-
position : S'en aller avec, travailler pour, s'asseoir
dessus, courir après, attacher après, etc.
Formation d'expression adverbiales ou adjectives
en grand nombre : Etre d'la gueule, pour
être d'une exagérée gourmandise ; agir en
sal' type, etc.
Effacement de la négation ne, dont le second
terme demeure seul : J'veux pas, i s'en va pas;
la terre a rapporte pus.
Par ailleurs, l'abandon de l'e muet doit
engendrer une multitude d'assimilations nouvelles
entre les mots, selon qu'il a été signalé
déjà par M. Jean Psichari : Plaz' Vendôme,
Plass' Pigalle.
Du même coup, tous les termes exotiques,
dont le français d'aujourd'hui tend à s'encombrer,
@
276 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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seront contraints de prendre une physionomie
nationale, durant que déserteront les
impropres et les rétifs. Tram' pourra rester,
au lieu de tramway et même tramoué ; mais
watman a bien des chances de ne pas vivre.
Il nous paraît qu'il pourrait être très intéressant,
dès aujourd'hui, de dresser, non seulement
la nomenclature exacte de toutes les formes
hétéroclites qui naissent et se développent en
marge de la langue officielle, mais aussi de
déterminer les lois phonétiques, grammaticales
et syntaxiques qui président à leur évolution.
Je parie qu'une page de cette langue, celle
d'aujourd'hui, orthographiée strictement selon
sa prononciation, ne serait déjà pas très compréhensible
aux non-initiés.
L'éclosion définitive du néo-français ne dépend
désormais que de conjonctures impossibles
à prévoir quant à présent, mais qui se produiront
sans doute tôt ou tard par la seule fermentation
du temps et des événements.
Que l'on veuille bien encore une fois y prendre
garde. Nous parlions tout à l'heure de
l'application d'une orthographe strictement
phonétique à l'écriture du langage nouveau ;
c'est que, vu sous cet angle, il apparaît, quoique
indéniablement latin d'origine toujours, infiniment
plus proche, quant à la sonorité particulière
qui le distingue, des idiomes du Nord
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 277
-----------------------------------------------
occidental, de l'anglais ou du celtique en particulier
que des autres langues méridionales. Il
n'est pas impossible que l'accent tonique, dans
les mots de deux syllabes par exemple, n'arrive
à rétrograder parfois sur la première, lorsque
celle-ci représentera la racine ; ailleurs il se
pourra porter sur certaines lettres de jonction
du radical aux suffixes, comme dans les mots
en tion, (accentués déjà, par endroits, sur l'a ou
sur l'i qui précède) ou dans les finales en iser
accentuées sur l'i, phénomène sur lequel nous
avons précédemment appelé l'attention. La tendance
à accentuer la partie principale du mot
se manifeste dans les verbes sous forme actuelle
de renforcement de l'accent secondaire, dès
qu'il s'agit d'insister sur le sens. Il y a là
encore un sérieux indice d'évolution vers
une tonalité plus germanique de la langue prochaine,
tonalité déjà très voisine de celle du
bas breton dont le système phonique a tant de
ressemblances avec celui du français actuel.
Comptons les voyelles, il y en a bien chez
nous douze fondamentales a, é, ê, eu, i, o, u,
ou, an, in, on, un; elles existent également en
bas breton. N'est-ce pas frappant et que l'u pur
soit strictement gaulois ?
Quant au français vulgaire, dont l'évolution
nous occupe ici spécialement, il est enclin à
accroître leur nombre par une distinction plus
16
@
278 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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marquée entre les sons ouverts et les sons fermés,
au rebours des exigences de la langue élégante.
Rappelons les sons eà (à très ouvert), oeù
(o très ouvert), é très fermé intermédiaire
entre é et i, analogue à l'y final anglais, etc.
Sans insister davantage, il faut bien reconnaître
que toutes les digues savantes, inventées
pour entraver la marche des langues vivantes,
dans leur cours fatal, sont illusoires et ne peuvent
que momentanément retarder une impulsion,
qui est sollicitée par trop de forces
obscures. Consolons-nous cependant.
La France, quoi qu'il puisse advenir d'elle, ne
parlera jamais que français, tant que son ciel
et son sol demeureront ce qu'ils sont ; car le latin
lui-même n'a pu résister à leur étreinte fatale.
Et si nous sommes intelligents, si nous savons
faire rentrer à mesure, dans le giron de la
langue cultivée, les fleurs sauvages qui éclosent
à son ombre, le danger d'une catastrophe de
tout notre passé littéraire, devenu incompréhensible
aux générations nouvelles, peut encore
être écarté pour longtemps.
D'ici là, aux plages d'Amérique ou d'Afrique,
qui sait ? le français, l'anglais et l'allemand,
ces trois frères ennemis, se seront peut-être mis
d'accord sur les lèvres d'un peuple nouveau
qui en fera une langue unique la langue
rêvée de la civilisation universelle .
@
Le Problème
de la Langue Universelle
I
L'utopie d'un langage unique et commun à
tous les peuples date de loin. Tour à tour l'ont
nourrie de leur songe audacieux les conquérants,
les commerçants, les voyageurs, les philosophes.
Ces derniers surtout, que la science
positive trempa récemment de linguistique et
de sociologie, ont suggéré l'oeuvre à tenter par
les patients ou les téméraires. Une nouvelle
alchimie est née qui s'éprend de retrouver, sous
les murs de Babel, le secret perdu de la transmutation
des langues. Plusieurs fois déjà, à
quelques lustres d'intervalle, en le siècle écoulé,
le mercure philosophai nous fut redécouvert.
Il y a des croyants en nombre, beaucoup d'indifférents,
des curieux de nouveauté et quelques
incrédules de valeur.
Nonobstant, le problème mérite une étude
approfondie ; car la solution éventuelle en est
passionnante. Malgré les nombreuses thèses présentées
diversement et l'essaim généreux d'idées
qui prend vol chaque fois autour de la question,
@
280 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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il y a place encore, pensons-nous, pour quelques
paroles précises et peut être neuves. Nous n'avons,
en effet, en l'occurrence, ni sympathies à
défendre, ni révolte d'instinct.
Il n'est rien peut être d'irréalisable à l'homme,
avec le temps ; mais ici le point d'interrogation
est de savoir si la trouvaille que l'on nous propose
vient bien à son heure, pour être parfaitement
viable, et si l'humanité blanche, -- pour
négliger l'autre momentanément -- se trouve
bien dans les conditions psychologiques indispensables
pour l'accepter en bloc.
Pressentant que tout langage vivant qui s'impose
consacre une conquête effective, les novateurs
actuels nous offrent un idiome neutre,
comme l'idée de paix indéfinie qu'ils préconisent
en même temps. Un certain parallélisme
s'établit d'ailleurs entre les deux revendications
un langage unique, une paix sans terme
pour tous les peuples. C'est un essai de marier
deux idées qui d'origine n'ont rien à faire l'une
avec l'autre ; mais l'histoire nous fournit çà et là
des exemples plus étranges du même phénomène.
Il semble donc nécessaire de ramener d'abord
le problème à ses proportions intrinsèques et
d'en élaguer toute végétation adventice, d'ordre
sentimental ou strictement social.
Ne nions pas, toutefois, l'énorme service qui
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 281
-----------------------------------------------
serait rendu, je ne dis pas aux lettres propre
ment dites, mais à la divulgation scientifique
et aux transactions commerciales par l'adoption,
entre les peuples de race européenne, d'un
système commun et pour ainsi dire sténographique
d'idéographie et d'idéophonie.
Malheureusement, ce système, (lequel exige
d'être simple et immédiatement accessible au
plus grand nombre), ne paraît pas, toutes réserves
faites en faveur de remarquables tentatives,
près de nous être fourni durablement.
Pour assimiler une dernière fois le langage
hypothétique universel à la paix mondiale,
l'établissement de l'un et de l'autre semble
subordonné, non pas seulement à un certain
prosélytisme apte à mettre en valeur le dynamisme
social d'une idée généreuse mais surtout
à la qualité conquérante de qui propage et
impose cette idée même.
Ici interviennent le jeu perpétuel du conflit
des races et les solutions armées qui en résultent
le plus souvent. Qui du grec ou du latin,
toutes qualités d'expression mises de côté, sut
réaliser la plus glorieuse fortune historique ?
Le latin, certes ! qui fut à la fois une langue de
haute culture et une langue de domination.
Les deux conditions paraissent indispensables
à l'expansion durable d'un idiome donné ; ainsi
le tudesque, malgré le triomphe des invasions
16.
@
282 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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barbares, s'étiole et meurt sur le sol des colonies
romaines ; mais la propagande soutenue
des missionnaires chrétiens, d'autre part ne
réussit guère à procurer au latin en pays germanique
autre chose qu'une certaine priorité
intellectuelle et fatalement transitoire. Ce rôle
de mentor civilisateur, le grec l'avait assumé
vis à vis du latin, et maintenant que ce dernier
à son tour se voit dépossédé de la prérogative
sacrée, le français lui succède pour le même
destin sans doute ; cependant que l'anglais,
mieux armé politiquement à l'heure actuelle,
fait d'autres conquêtes apparemment plus durables,
quoique moins hautes. Pour l'allemand,
quoi qu'en pense H G. Wells, qui est tout disposé
à accorder au français la prépondérance
future, il pourrait être appelé à jouer un jour en
grande partie le rôle du latin conquérant, au
moins en Europe, une fois l'anglais exilé sur
d'autres continents. De même, en effet, que la
civilisation romaine fut le produit d'une civilisation
hellénique, la civilisation germanique,
(le beau livre de Raoul Chélard nous le vint
récemment démontrer par les faits les plus
précis), résulte de la pénétration séculaire en
Germanie des idées françaises. La France, en
l'espèce, devient donc la Grèce d'une autre
Rome. Aussi bien, tandis que la sévérité de disciplines
étroites fait aujourd'hui de l'Allemagne
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 283
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un foyer violent de forces conquérantes notre
culture évolue de plus en plus vers la liberté
païenne et un peu stérile au point de vue de
l'action utile, des normes helléniques Cependant,
grâce à la facilité des communications
contemporaines le mélange des peuples
est plus actif que jamais et, par là même, celui
des idées. Une fois brisé le bras romain les
colonies reprirent vite leur autonomie linguistique,
et Babel renaquit au sein même du vieil
Empire disloqué. Le jardinier parti, les herbes
sauvages envahirent les allées et les parterres.
Ce fut une végétation merveilleuse, étourdissante
et spontanée. D'admirables plantes surgirent :
les rosiers délicats, aux nuances variées
et maladives, redevinrent des églantiers,
qui, soumis plus tard derechef aux soins vigilants
de la culture et de la sélection, donnèrent
d'inattendues variétés nouvelles.
Telle est la Vie et les mêmes causes auront
toujours, quoi que nous fassions, chance de
produire des effets analogues. Le règne des
grandes langues ne saurait donc s'établir et
subsister qu'en vertu d'un certain asservissement
subi par les plus faibles. Diverses forces entrent
en lice pour concourir à ce résultat : 1° Le
degré de culture ; 2° La puissance armée
3° L'expansion coloniale, commerciale ou évangélisatrice.
Plaçons ici une remarque.
@
284 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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La plupart des langues sacrées, et dont l'usage
s'est perpétué longtemps après leur disparition
dans le peuple, n'ont assumé ce rôle particulier
qu'après avoir servi de véhicule aux persuasions
intéressées, pour la vente d'une marchandise
ou le placement d'une doctrine. Le missionnaire
anglais d'aujourd'hui tient d'une
main la Bible, de l'autre la sacoche du commis-
voyageur. Ainsi firent la plupart des peuples
envahisseurs d'autrefois, par terre ou par mer :
Hindous, Hébreux, Arabes, etc., et le sanscrit,
par exemple, avant d'être la langue divine révérée
par les Brahmes, fut une langue commerciale.
Par là même, dès les primitives navigations,
les côtes européennes furent fréquemment
explorées et devinrent le siège de comptoirs
divers, phéniciens ou peut-être égyptiens
d'abord, grecs ensuite. Le récent et volumineux
travail d'exégèse dû à M. Victor Bérard, à propos
de l'Odyssée, jette une lumière imprévue sur
certains de ces faits. Aussi bien durant que la
communication restait ouverte par terre entre
l'Asie et l'Europe du Nord, un grand mouvement
de colonisation parti de l'Orient méditerranéen
couvrait les côtes occidentales et passait
bientôt les colonnes d'Hercule, peur rayonner
jusqu'aux confins mystérieux de l'île de Thulé.
Une double série d'actions et réactions ethniques
s'est certainement opérée par flux et reflux
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 285
-----------------------------------------------
successifs d'Europe en Asie et d'Asie en Europe,
par terre et par mer, et sans doute la guerre
russo-japonaise d'aujourd'hui est-elle simplement
l'un des épisodes de cette pulsation séculaire.
Et ce n'est vraisemblablement pas d'hier
que notre Europe a connu le péril jaune.
Toujours est-il qu'une grande similitude
d'allures se révèle entre les idiomes des peuples
continentaux d'une part, (idiomes demeurés
la plupart du temps amplement synthétiques),
et les langues parlées par les peuples marins ou
côtiers d'autre part, plus analytiques, plus
frustes et portant la trace d'érosions sans nombre,
comme des roches dénudées par le flot.
De longue date, par les grammairiens, pour ne
citer que le P. Grégoire de Rostrenen, qui
vivait au XVIIIe siècle, des analogies de formes
furent observés entre l'hébreu et le bas-breton,
par exemple, (toutes origines mises à part).
Tous deux, en effet, consacrent l'assimilation
des pronoms personnels à certaines formes du
verbe être. L'arabe dit, notamment : Moi fort,
pour je suis fort ; l'expression bretonne en est
fort voisine qui fait suivre l'adjectif du cas
régime des pronoms personnels, désinence
personnelle des verbes, quand ceux-ci, en certains
cas spéciaux, ne sont pas conjugués directement
par adjonction des pronoms sujets
devant le radical nu, selon l'habitude anglaise
@
286 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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ou même danoise (1). Des phénomènes analogues
s'observent en certains idiomes d'infiltration
sémitique, le persan, par exemple. Trait
caractéristique et tout à fait remarquable :
l'absence de déclinaisons dans tout l'occident
européen .
Faut-il, en vertu de cette constatation, établir
une corrélation entre ce fait singulier et l'activité
des croisements ethniques, aptes à se produire
au long des côtes plus fréquemment visitées
de peuples divers, en sorte que l'avancement
d'une langue moderne en son évolution, serait
d'autant plus prononcé que le peuple qui la parle
serait le produit de métissages plus nombreux ?
Nous rejoignons ici l'énoncé de la réflexion quelque
peu paradoxale en apparence de M. Thrank
Spirobeg, dans la lettre qu'il adressait naguère
à l'Européen (1903) : « On n'a pas d'exemple,
« dit-il, de deux races bien distinctes possédant
« une même langue ; l'idée même d'un tel fait est
« impossible à concevoir, parce qu'elle impliquerait
« l'existence de deux physionomies à la
« fois dissemblables et identiques. Je dis donc
« (pour l'oeuvre de substitution d'une langue
« universelle à toutes les autres) qu'il faut commencer
« par supprimer, en temps que races,
« toutes les races et les fondre en une race uni«
(1) Cf. Le duel breton et le duel arabe, l'absence d'infinitif
en grec moderne et dans les langues sémitiques voisines.
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 287
-----------------------------------------------
que. Et voici le seul moyen de faire cette
« petite opération : placer toutes les races existantes
« sous la même température devant le
« même paysage, sous le même régime politique
« et économique - et les croiser méthodiquement
« pendant quelques siècles. C'est dire
« que la diversité des races est indestructible. »
Peut-être, mais pas absolument ; car il y a,
à certaines époques, et selon certains échanges,
une mise en commun d'aspirations ou de
richesses qui constitue comme une sorte d'unification
anticipée des éléments hétérogènes,
par leur point de convergence. Dès maintenant,
il y a une élite européenne qui n'est d'aucune
race, et qui les contient toutes. Avant toutes
choses, Nietzsche ne prit-il pas plaisir à se proclamer
« européen » ? Cet « européisme », quoi
qu'en disent certains Allemands ou certains
Anglo-Saxons, est avant toutes choses une fleur
française : Nietzsche ne s'est pas fait prier pour
le reconnaître et, s'il existe plusieurs rameaux
à l'arbre unique de la haute culture universelle,
il n'y a qu'un tronc où circule une même sève.
L'éducation de l'élite est partout puisée aux
mêmes sources Les Européens de la classe
indiquée par Nietzsche avaient, jusqu'aux confins
de notre époque, conservé le latin comme
base et moyen de compréhension réciproque ;
mais le latin, quoi qu'on veuille, ayant trop
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288 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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vieilli pour continuer de pouvoir dessiner exactement
les nuances de nos modernes concepts (1)
il faut nous résigner à déclarer ouverte sa succession,
que réclame à bon droit le français à
moins que ce dernier ne soit bientôt frustré de
son héritage... par l'esperanto
(1) Le dictionnaire historique d'une langue est la succession
des tombeaux où sont venues se reposer, avec les générations
d'hommes qui ont pensé, les générations de pensées
que leur langue a exprimées et les formes sensibles où elles
ont pris corps. (A. Darmesteter, La Vie des Mots).
@
II
« Le plus important des événements récents,
dit Nietzsche, est le fait que Dieu est mort. »
Or Dieu parlait latin. Et voici, conséquence
aussi peut-être de ce trépas qui fait chanceler
l'Eglise, que la thèse latine vient d'être chassée
de l'Université. Dès l'époque de Descartes, à
l'heure fatidique des grands souffles rénovateurs,
apparut le souci de faire communier les
peuples entre eux par un instrument linguistique
spécial. Dans un récent ouvrage fort
documenté, MM. Leau et Couturat, deux apôtres
de l'espéranto, ont fait l'historique des essais
successifs de langage universel jusqu'aujourd'hui.
Il n'y en a pas moins de 157, entre
lesquels il convient tout de suite de distinguer
deux groupes : 1° les systèmes philosophiques,
ou à priori, basés sur une classification préalable
des idées et des signes ou sonorités conventionnellement
correspondants ; 2° les systèmes
à posteriori ou langues artificielles basées sur
l'amélioration des langues existantes ou mortes,
dont il s'agit de rectifier les détours et d'user
les aspérités grammaticales.
Descartes et Leibnitz ont attaché leur nom et
quelques-uns de leurs efforts à la création d'un
idiome du premier groupe.
17
@
290 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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Nous avons de Descartes une lettre au Père
Mersenne sur le projet de langue universelle du
moine Hugo, jésuite, (Lettre III, 20 nov. 1629).
Bacon se préoccupe du même objet au livre VI,
chap. I de son livre De dignitate scientiarum.
De Leibnitz, nous avons deux lettres à M. de
Montfort (10 janv. et 14 mars 1714). L'Encyclopédie
envisage longuement la réalisation du
même rêve. Condillac est l'auteur d'un aperçu
de même ordre intitulé : « Art de penser et
langue des calculs ». En 1795 un projet fut présenté
à la Convention par un nommé Delormel,
selon des vues identiques. Citons pour mémoire
l'Art cyclomonique de Raymond Lulle, et la
Langue Universelle en 1500 racines parue chez
Roret en 1836 sous la signature de A. Grosselin.
L'une des tentatives les plus curieuses en ce
genre est celle qui vit le jour à Londres en
1663, sur l'initiative de Dalganno et John
Wilkins. Ces réformateurs avaient partagé, (dit
une notice que je rencontre en un traité de
langue universelle néo-latine, dû à M. de Courtonne),
les idées humaines en 40 genres, chaque
genre en six ou neuf espèces et chaque espèce
en six ou neuf différences. Ils trouvaient ainsi
2500 idées cataloguées qu'ils exprimaient chacune
par deux ou trois syllabes, suivant que
l'idée appartenait à la 1re, à la 2e ou à la 3e catégorie
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 291
-----------------------------------------------
; cet énorme travail n'eut guère de succès
à son heure.
Partant d'un principe analogue, un inspecteur
de l'Université de Caen, M. Letellier
inventa une langue universelle basée sur le
système décimal (1852-1856). Quatre gros
volumes suffirent à peine à l'auteur pour
l'exposé de son ingénieuse découverte.
Mais ne vaudrait-il pas mieux se mettre tout
de suite au chinois, dont la représentation
graphique possède l'incontestable avantage, à
travers ses réelles difficultés, de fournir une
clef précieuse à l'examen de quelques autres
idiomes circonvoisins de l'Asie. Et qui sait ?
A bien examiner la question sous ce jour, il y
aurait peut-être une indication à retenir. Je
rencontre, en effet, dans un ouvrage de haute
exégèse maçonnique et occultiste, cette assertion
(F. Ragon : Orthodoxie maçonnique)
« Si l'on pouvait perfectionner l'ancienne
écriture qui dépeignait les idées au lieu des
sons, il en résulterait un langage universel
intelligible à tous les peuples : un tel livre
serait anglais à Londres, allemand à Berlin,
chinois à Pékin, français à Paris. Il suffirait de
savoir lire pour comprendre toutes les langues
à la manière des caractères arithmétiques. C'est
ainsi que les Japonais et les Chinois, (nous en
demandons avis aux initiés), qui ont les mêmes
@
292 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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signes graphiques, se comprennent, quoique
ayant une langue différente ; comme le signe &
pour les Anglais et les Français : ils le nomment
and, nous l'appelons et, mais sa signification est
la même ». On pourrait ajouter que l'écriture
musicale, non moins que l'écriture arithmétique,
rentre dans ce cas, d'où l'idée conçue par un
certain Senebaldo de Mas (Duprat, Paris, 1863)
de créer son Idéographie musicale et Langue
Universelle, projet repris en 1866, par F. Sudre
(Langue Universelle musicale, écrite et parlée ;
Flaxand, Paris). On doit également à un certain
docteur Verdier une Numération parlée
(Bordeaux, 1859).
Une autre indication à retenir serait celle-ci :
A travers la plupart de nos langues, (c'est
M. Rémy de Gourmont qui nous invite à le
constater), il y a coexistence des mêmes combinaisons
d'images ; de là la possibilité d'établir
des groupes sémantiques à l'instar de groupes
linguistiques, et de créer ainsi un dictionnaire
d'images verbales.
Du côté des langues artificielles a posteriori,
les tentatives ne furent pas moins nombreuses,
au contraire, et l'on doit constater que plusieurs
des systèmes proposés, notamment le
volapük et l'esperanto, parvinrent jusqu'à la
popularité. Rétif de la Bretonne, Rivarol,
André Ampère, Cambry et un peu plus tard
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 293
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Charles Nodier (Notions de Linguistique, dernier
chapitre, Langue à faire ; Paris, 1834),
envisagèrent tour à tour la solution de l'épineuse
question que De Gerando, dans son
Traité des signes et de l'Art de Penser et
Destutt de Tracy dans sa Grammaire générale
avaient, au début du siècle, considérée comme
impossible à trancher par la création d'une
langue philosophique parfaite. Nodier ne paraît
pas bien sûr de la réalisation prochaine de
l'admirable songe ; mais, avec sa bonhomie
ordinaire, il conseille de s'y atteler. « L'expérience
seule, dit-il, et elle vaut bien la peine
d'être faite, peut nous éclairer sur la possibilité
de son application. » De là les tentatives
réitérées de corriger les langues actuelles ;
l'allemand fut ainsi amendé plusieurs fois,
jusqu'à produire le volapük, dont la contexture
linguistique et les racines établissaient
une moyenne entre les éléments germaniques
et les éléments latins de nos différents idiomes.
L'aspect général, toutefois, demeurait franchement
tudesque. Le latin fut corrigé de même,
et l'on a proposé, récemment encore, certains
arrangements qui tendraient heureusement à
généraliser de nouveau son emploi sans le
défigurer. C'est là une solution véritable, mais
qui, n'étant pas excessive, n'a guère de chances
de s'imposer, ni même de réagir sur la mise à
@
294 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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l'essai d'autres systèmes moins raisonnables.
Concurremment surgirent divers autres projets
d'amender, en les unifiant, nos langages
modernes issus du latin, en vue d'organiser un
idiome auxiliaire simplifié, destiné à mettre
réciproquement en rapport les peuples d'origine
romane. L'Encyclopédie du XVIIIe siècle
s'y était appliquée ; un autre projet signé Paul
Gagne parut en 1859 sous le titre de Manopanglosse.
Plus récemment la Société Niçoise
de Sciences Naturelles et Historiques se fit la
propagatrice d'un ingénieux système établi par
M. de Courtonne de Rouen (Langue internationale
néo-latine ; Baudry, Paris, 1884). Dès 1887
naissait l'espéranto du docteur russe Zamenhof,
langage artificiel qui pourrait rentrer dans la
même catégorie, s'il n'avait la prétention, en
vertu de quelques emprunts faits çà et là à
d'autres langues, à l'anglais et à l'allemand
notamment, de s'adresser à l'universalité des
peuples de race aryenne. L'espéranto, en effet,
est une moyenne phonétique, grammaticale,
syntaxique des principaux idiomes européens,
et c'est... du français défiguré. Nonobstant,
c'est justice à lui rendre que, si le problème est
réalisable, il a, tant par sa nature même que
par l'initiative ardente de ses propagateurs, les
meilleures chances de réussir. Seulement,
étant une moyenne, il est parfois régressif par
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 295
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rapport à l'avancement actuel des formes linguistiques
de l'Occident européen ; ensuite, il
est aux trois quarts composé de racines françaises
affublées de suffixes hétéroclites ; et puis
-- et c'est ce que nous voulons envisager en
terminant -- une langue artificielle est elle
vraiment possible ?
Il n'y a, en fait, de langage vivant qu'à posteriori,
comme il n'y a de chimie ou de botanique
en action que sur les corps ou les plantes,
qui en manifestent les lois par leur organisation.
On peut fabriquer des automates parfaits,
des pantins et des marionnettes aux gestes
merveilleux de précision, mais ni les uns ni les
autres ne sauraient se diriger tout seuls.
Aussi bien, si nous sommes tout disposé à
faire crédit à l'esperanto -- pourquoi lâcher le
volapük dont les bases théoriques ne sont pas
si essentiellement différentes de son succédané ?
-- c'est qu'il est le produit d'éléments très habilement
juxtaposés, il faut le reconnaître, et
surtout à peine mutilés, en sorte qu'on peut, en
fermant les yeux, c'est vrai ! se figurer qu'on a
affaire à un organisme réellement vivant et qui
serait naturellement né, comme sont nés les autres
idiomes que nous parlons. C'est là une supériorité
qu'il garde sur la langue Bleue Bolak,
dont l'originalité se manifeste en ceci qu'elle
applique à certaines racines, à dessein défigurées
@
296 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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ou simplifiées, le principe dogmatique des
idiomes artificiels à priori. Nous avons des patois
plus simples, y compris l'exquise langue
d'oc. Pourquoi donc se donner tant de mal, et
quelle fièvre d'invention taquine, en vérité,
l'homme de notre temps ? Il y a déjà trop de
langues différentes, et l'on en fabrique de nouvelles
! Court de Gibelin nous semble mieux
inspiré qui, dès 1772, découvrait une langue universelle
dans les racines des vieilles langues.
Et, en effet, si la simplicité et la régularité
apparaissent comme conditions primordiales
de la solution demandée, que n'utilise-t-on les
découvertes de la philologie comparée, pour
remonter tout de suite à l'aryaque primitif et
hypothétique, d'où sont dérivées toutes nos langues
d'ici ? Tous les radicaux -- on les retrouve
plus ou moins modifiés en sanscrit, en grec, en
latin, en tudesque, en celtique, en slavon, en
lituanien, etc., et naturellement dans chacun
de nos modernes idiomes, -- en sont considérés
par les meilleurs théoriciens du verbe
comme ayant été à peu près monosyllabiques à
l'origine, et voyez quelle adorable grammaire
dont les rudiments ne demanderaient pas une
heure, avec de la subtilité d'esprit et quelques
retouches naturellement, pour être invariablement
fixés dans la mémoire : il n'y a que le
verbe et le pronom !
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 297
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Que l'on se reporte un instant à ce que nous
avons dit plus haut de la genèse du langage. A
l'homme placé devant la nature, la sensation
fait constater d'abord, non pas l'essence des
choses , mais leur aspect qui est une forme
d'action. Mais notre désir inconscient d'aller
vers le noumène à travers le phénomène est
implacable ; de là le langage, qui synthétise
notre effort permanent vers les causes. Toute
expression orale remonte en principe à l'interjection,
au cri ; la notion d'action se précisant
par rapport à l'être qui ressent ou qui
observe, les conditions de cette action s'imposèrent.
Le geste indicatif de lieu, de situation,
de distance créa le pronom, comme l'interjection
avait créé le verbe et comme plus tard le
pronom, par ses déformations, devait engendrer
la préposition, la conjonction, l'adverbe, l'article
ou, par son union avec le verbe, la conjugaison,
le substantif décliné, l'adjectif, le participe.
Telles races, cependant, la chinoise par
exemple, n'ont jamais conçu l'idée de différencier,
autrement que par leur position dans la
phrase, les diverses espèces de mots représentatives
des conditions de l'acte verbalement exprimé.
Nulle analyse et nulle abstraction, tout
est synthèse et symbole, et le langage écrit n'est
qu'une série d'hiéroglyphes. Le même monosyllabe
devient tour à tour, sans variations de
17.
@
298 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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formes, substantif, adjectif ou verbe ; seule la
place occupée est révélatrice de la fonction.
Cette classe de langues, dont le développement
est considéré par certains linguistes comme
s'étant arrêté, figé par suite peut-être de l'absence
au sein des peuples qui les parlent de
grands mouvements d'invasion ou de métissage,
garde le nom de langues monosyllabiques.
Il n'y a que des racines et des juxtapositions de
racines.
A un degré plus avancé d'évolution, certaines
racines juxtaposées s'atrophient ou perdent de
leur sens au profit de la racine principale.
C'est la période agglutinative. Cette classe de
langues est très répandue à travers le monde,
et l'on pourrait dire qu'elle embrasse la presque
totalité des idiomes de l'univers, les nôtres
mis à part (Sémites y compris). Là surgissent
les désinences, lesquelles viennent toujours se
souder régulièrement à la racine, invariable
dans sa forme. Voilà, n'est-il pas vrai ? l'idéal
de nos théoriciens du langage universel. Alors,
apprenons le finnois, le turc, le japonais, ou,
plus près de nous, le basque, le hongrois !
Pour continuer de suivre la division introduite
par le célèbre Dr Max Millier dans la philologie
comparée, envisageons le stade spécial
où sont parvenues nos langues indo-européennes,
dites langues à flexions. « Là éclate la
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 299
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loi d'individualisation progressive, qui est aussi
la loi du développement de tous les organismes,
» disait H. Chavée, en 1867.
L'altération phonétique y atteint à la fois la
racine et les désinences, en sorte que le point
de suture devient, dans un grand nombre de
mots, impossible à retrouver.
Parmi les langues de cet ordre se manifestent
deux groupes distincts, ayant probablement dès
l'origine réagi l'un sur l'autre (le grec en témoigne,
et aussi le latin), mais qui ont depuis
longtemps suivi des destinées différentes : 1° les
langues sémitiques, d'une part, dont la grammaire
très simplifiée, très fruste même, tel l'hébreu,
rejette la déclinaison et répudie l'exubérance
des particules dérivatives ; 2° les langues
indo-européennes, d'autre part, subdivisibles à
leur tour en deux catégories : les idiomes déclinables,
tels le sanscrit, le grec, le latin, le
russe, les langues slaves et, dans une certaine
mesure l'allemand moderne, caractérisés par
leur aptitude à l'association intime des éléments
formatifs du mot ; 2° les idiomes non déclinables;
telles les langues néo-latines, l'anglais, le danois,
le bas-breton, etc., caractérisés par leur tendance
à la dissociation des particules indicatives de la
fonction du mot. Dans ces langues, dites analytiques
et qui sont certainement les plus développées,
les plus nuancées, les plus subtiles actuellement
@
300 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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parlées sur la terre, les moindres
détails de l'action peuvent être exprimés et, par
un travail inverse à celui qui s'est opéré jadis
à l'époque de la formation des idiomes synthétiques
à déclinaisons, les désinences casuelles
dans les substantifs ou personnelles dans les
verbes s'éliminent progressivement, et les
particules nouvelles destinées à remplacer
ces désinences perdues y précèdent sans
soudure le radical, sans perdre leur sens désignatif.
Sans doute y a-t il une corrélation véritable
entre l'éclosion progressive de ce phénomène,
en vérité très neuf dans l'histoire du langage
humain, et les divers mouvements d'idées politiques,
philosophiques, religieuses ou autres,
intervenues à l'époque de la formation de nos
langues modernes. Ainsi, seul de toute la famille
néo-latine, le français eut des cas ; l'aurore
de la Renaissance les lui fit perdre irrémédiablement
durant que, par contraste, il allait
subir, pendant toute une longue période, l'asservissement
de sa personnalité linguistique au
génie des langues mortes, dites classiques.
Sans l'intervention du latin agissant comme
modèle savant sur les directions de nos écrivains,
le français, (comme l'anglais, du reste, avec
lequel il a plus d'affinités qu'on ne croit communément,
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 301
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grâce à un tréfonds celtique (1), dont
s'inspirent inconsciemment nos facultés créatrices
d'expressions nouvelles), serait, comme
le remarque à juste titre Rémy de Gourmont, devenu
presque monosyllabique. Sans l'emprunt
fait au bas latin scolastique de toute sa terminologie
abstractive, il eût suivi sans doute une
route absolument opposée à celle où le conduisent
les efforts de nos grammairiens et latinistes
nationaux, et peut être n'eût-il pas, autant
qu'on est porté à le penser, perdu en richesse,
en vertu des qualités immanentes qu'il eût développées
et que l'on sent sourdre, malgré les
entraves officielles, à chaque fois que l'on observe
de près le parler du peuple.
Le français vulgaire, comme l'anglais, quoique
beaucoup moins, affectionne la postposition,
(2) le rejet de la préposition loin de son
régime Les Picards disent couramment : rester
en par soi pour rester seul. En par nous =
by ourselves.
Par ailleurs, le français, outre qu'il a totalement
effacé toutes traces de déclinaisons (l'anglais
garde son 's possessif), possède la faculté de
(1) Comparez la conjugaison anglaise aidée de l'auxiliaire to
do, faire, avec certaines formes du verbe breton ; la négation
française ne...pas en deux parties avec la négation celtique
ne... ket, les locutions démonstratives : cet homme-ci, cette
femme-là avec les formes analogues du bas-breton et toutes
les sonorités vocaliques des trois langues.
(2) Voir plus haut L'Avenir du français.
@
302 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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former avec les prépositions devant le substantif
toute une série d'expressions qualificatives
ou adverbiales : un homme de coeur, un garçon à
poigne, une chose de risque, à l'insu de, etc.
Signalons comme locutions adverbiales de manière
les participes présents avec en. Du côté
de la conjugaison toutefois, malgré l'emploi marqué
de nombreux auxiliaires : faire, venir, devoir,
aller, etc , permettant d'exprimer toutes les
nuances de l'action, il paraît retarder sur l'anglais,
sur le danois, qui ont en grande partie
supprimé les désinences personnelles, et même
sur le bas-breton.
Enonçons une des précieuses qualités de ce
dernier : il possède, suivant le cas, trois formes
particulières de conjugaison : 1° la conjugaison
directe avec le pronom personnel devant le radical
(anglais I call); 2° la conjugaison indirecte
avec le pronom soudé au radical en forme de
désinence (latin annabam) ; 3° la conjugaison
avec l'auxiliaire faire (anglais poétique I do call).
Constatons en même temps ici le rapprochement
et comme quoi encore une fois, par quelques-unes
de ses habitudes d'élocution autant
que par sa phonétique, l'anglais demeure influencé
par le sang et l'atavisme celtiques de
ceux qui l'ont adopté. Il en est de même dans
une certaine mesure du français ; notre u que
nous avons commun avec le bas-breton est
@
L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 303
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absolument celtique et ne franchit pas, en Italie,
la vallée du Pô. Quant à allemand, chacun
sait qu'il est beaucoup plus rapproché de l'i que
le nôtre. Affaire de climat la phonétique, et le
brouillard des pays du Nord n'est sans doute
pas sans avoir actionné la création de tant de
voyelles intermédiaires inconnues des peuples du
Sud. Aussi bien, livrés à eux-mêmes, les patois
du Nord de la France auraient-ils tendance à rejoindre
phonétiquement l'anglais ou le flamand.
Mais cette digression déjà longue va paraître
au lecteur bien intempestive, comme étant faite
de redites. On va reconnaître qu'elle était indispensable.
Nous pensons en effet que, s'il y a possibilité
de créer un outil verbal de rapprochement
entre certains peuples, il convient d'en
chercher la matière première dans ce qu'il
peut y avoir d'analogue entre eux en la prochaine
évolution de leurs langages, afin d'unifier
par avance dans le Verbe ce qu'ils ont déjà
de commun dans leurs tendances d'élite. Cette
mise en commun sera forcément, à l'origine,
assez restreinte. Et tout le problème est ainsi déjà
déplacé, ou plutôt replacé sur sa véritable base.
Il faut que le langage nouveau ne sorte pas des
limites d'une langue auxiliaire, puisant sa vie en
celles qu'elle est destinée à mettre en rapport, et
reconnaissant par avance son incapacité relative
à l'existence autonome.
@
III
Par leur direction actuelle, les idiomes de
notre Europe occidentale manifestent un phénomène
à peine jusqu'aujourd'hui élucidé
pleinement en sa capitale importance. C'est
que, de même que le monosyllabe primitif s'est
agglutiné peu à peu certaines particules qu'il a
fini par absorber et digérer, la phrase moderne,
par un apparent retour en arrière, tend à se
cristalliser en des formes plus ou moins rigides
de construction, où chaque vocable a sa place
marquée d'avance pour recevoir, de par cette
position même, les modifications d'acception
que le sens général exige. Le mot cesse d'avoir
une vie libre et individuelle, pour prendre une
existence sociale, selon le rythme syntaxique
où il est entraîné. La phrase devient l'organisme
moteur principal du langage, et les
conditions de sa vie se révèlent dorénavant prépondérantes.
De là la difficulté de bien écrire
une langue moderne, et le français en particulier ;
mais cette difficulté même abrite tant de
ressources
Aussi, d'autre part, traduire, quoi qu'en pensent
les adeptes du dictionnaire universel, n'est
pas décalquer, mais transposer.
Le mot est une note ; le rapport des mots entre
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 305
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eux importe donc plus que les mots eux-
mêmes, et le sens strict n'est délimité que de ce
fait, comme la mélodie ne jaillit que des intervalles
et cadences ménagés par le compositeur.
Cette constatation nous fait retourner au
chinois, si l'on persiste à vouloir envisager
comme possible l'acceptation d'une langue universelle
où le sens des mots serait immuable,
chaque vocable ne pouvant comporter qu'une
seule acception fixe. Cependant les aspects de
l'Etre sont innombrables et changeants ; comment
ferait l'expression pour ne pas varier
en même temps ? Quelle complication en perspective,
une fois la machine adoptée et mise en
marche. En essayant de lui donner le souffle, les
adeptes en arriveraient fatalement à reconstruire
entièrement, et peut-être inconsciemment, tout
l'édifice. Alors ? Il y a déjà, dit-on, quelques
centaines de mille espérantistes ; mais il y a
des millions et des millions de gens qui parlent
anglais ; il y en a des millions qui comprennent
et lisent le français, et il y aura longtemps
encore sans doute plus de gens à parler
le portugais lui-même que l'espéranto. Au
reste, le portugais faillit devenir un jour la
langue universelle, et la lingua geral a laissé des
vestiges au long des côtes d'Afrique et d'Asie,
jusqu'en Chine.
On craint le danger de propager une langue
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306 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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vivante, à cause des bénéfices moraux que cela
comporte pour la nation d'origine. Encore une
fois, choisissons alors comme transaction quelque
bon patois. Pourquoi pas la langue des félibres
? On l'a proposée déjà. Elle est souple,
simple, harmonieuse, et elle possède -- ce qui
n'est pas négligeable -- une littérature. Il y a
bien quelques idiotismes, mais que franchiraient
les Français, les Espagnols, les Italiens, les Portugais.
les Roumains, les Anglais même, avec
assez de facilité. Pour les Anglais et surtout
pour les Allemands et les Russes, il nous semble
que les concessions qui leur sont faites par
l'espéranto ne sont pas énormes. Et pour prendre
au sérieux encore une fois la tentative, nous ne
voyons pas que l'espéranto soit toujours allé au
plus simple. A la régularité, certes ! Mais pourquoi
rétablir un cas régime dont nous nous
passons ici fort bien, pourquoi des adjectifs
variables et des noms variables, quand telles ou
telles langues ne varient plus sous ce rapport
? L'article eût suffi à indiquer le pluriel,
comme fait le provençal mistralien et même, si
l'on s'en rapporte à la seule prononciation courante,
le français dans la plupart des cas, les
noms en al exceptés.
Pourquoi l'j ou i comme signe du pluriel, et
non pas l's qui paraît infiniment plus répandue,
malgré l'italien et les langues slaves ? L's appartient
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 307
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à l'anglais, au français, au catalan, à
l'espagnol, au portugais, et dans une certaine
mesure, au grec moderne. L'espéranto a l'avantage
de garder une grande liberté dans la construction.
Chacun ne va-t-il pas, en le parlant,
conserver instinctivement sa syntaxe propre,
jusqu'à devenir par là même incompréhensible
au voisin. Il nous est arrivé de recevoir de
l'étranger des lettres écrites en français où nous
n'avons pu rien saisir.
Encombré d'affixes de toutes sortes comme
le russe, ou le berbère, le verbe espéranto
n'a pas d'auxiliaires, et paraît en somme
moins facile que le verbe anglais, quoique
dépourvu comme lui de désinences personnelles,
progrès sur le volapük, qui se servait
en outre d'augments. Mais il y a quand même
régression de ce côté ; car la tendance de
l'esprit moderne va dans le sens de l'emploi de
plus en plus étendu des auxiliaires. Malgré
-
l'aspect séduisant des formatifs igi, igi traduisant
faire, devenir (sidi, être assis; sidigi, asseoir;
-
sidigi s'asseoir, devenir assis), cela déconcerte
nos habitudes actuelles, non moins que des
passifs comme mi estas aminta (je suis ayant été,
aimé, on m'a aimé).
Avec une construction immuable, au contraire,
avec peu de mots que l'on n'est pas du
tout forcé d'inventer ni de retravailler, (le
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308 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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vocabulaire anglo-français pourrait servir à
cette expérience), on peut parvenir à l'expression
de la plupart des idées courantes et surtout
concrètes, sans que les vocables aient à subir
aucune adjonction ni modification dérivative.
Sans adjectifs, ni substantifs, ni adverbes spéciaux,
cette algèbre linguistique, en conformité
de ce que nous énoncions plus haut, pourrait
tenir debout avec le verbe, la conjonction, la
préposition et le pronom. Ce serait là, certes,
une sorte de langage télégraphique un peu rudimentaire,
mais capable d'aborder même certaines
matières d'ordre scientifique : les classifications
étant faites d'avance et s'exprimant, chez
la plupart des Européens, par les mêmes termes.
Nous avons dit que ce langage télégraphique
n'aurait pas de substantifs spéciaux : ces derniers
du moins se confondraient dans la forme
avec le verbe et l'adjectif.
Voici une approximation :
Moi (avoir) ambition être homme de coeur,
sans science de lecture ; toi avoir lecture de lettre
que moi avoir fait envoi à toi. L'infinitif supprimé
pourrait obliger à se servir, comme en
grec moderne, du futur, obtenu avec des auxiliaires,
comme tous les autres temps.
Ce serait du nègre, du créole ; mais serait-ce
plus ridicule, si l'on tient à se faire comprendre,
que tant de systèmes baroques? Nos noms
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 309
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verbaux formant actuellement une nombreuse
catégorie de vocables désignatifs de généralités
abstraites et par métonymie, de résultats concrets,
on pourrait facilement les prendre comme
types, étant plus proches de l'idée fondamentale à
exprimer. Ces formes substantives seraient primordialement
assimilées aux formes verbales
sans désinence nouvelle. D'émotion ne faisons-
nous pas émotionner ? L'anglais plus simpliste
ne se contente-t-il pas, dans le même cas, de
faire précéder le radical à conjuguer de la préposition
to ou des pronoms ?
(Cette préposition to rappelle les datifs aryaques,
le supin latin).
L'expérience proposée requiert simplement la
généralisation de ce procédé très analytique, et
qui répond à la courbe actuellement parcourue
par les langages les mieux évolués.
Rappelons la tendance du français à se tourner
vers l'expression abstraite : aimer la sincérité
des jugements pour aimer les jugements sincères.
Pour l'adjectif et l'adverbe , les prépositions
peuvent suffire à les créer comme le participe.
Avec sincérité équivaut à sincèrement; d'ambition
équivaut à ambitieux. Seulement ainsi, pourrait-
on espérer d'échapper à la contradiction qui,
dans une création de cet ordre, oppose le principe
de simplification des vocables à l'individualisation
progressive de la phrase. Nous avons
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310 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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précédemment envisagé, sous le jour d'un tel
développement, l'avenir probable de notre
langue française, que nous aimons par-dessus
toutes et à laquelle il vaut mieux peut-être,
après tout, s'atteler de toutes ses forces, pour la
réalisation éventuelle du beau rêve en question
lui-même.
Appliquons-nous donc à son futur triomphe,
que nous laissent entrevoir les divinations de
cet aventureux esprit, le romancier H. - G.
Wells. (1)
« Nous autres sans-patrie, dit l'auteur de
« Zarathoustra, nous sommes, de race et d'origine,
« trop multiples et trop mêlés, en tant
« qu'hommes modernes, pour être les porte-
« paroles de la haine des races ; pourtant nous
« déclarons ne pas aimer l'humanité. Mais parce
« que le Oui caché en vous, mes amis, est plus
« fort que tous les Non et que tous les Peut-être
« dont vous êtes malades avec votre époque, s'il
« faut que vous alliez sur la mer, vous autres
« émigrants, évertuez-vous en vous-mêmes à
« avoir une foi ! »
Mettons donc à la voile, et tâchons d'apprendre
à faire la guerre... pour nous préparer la
paix.
En l'espèce, gardons notre langue et cultivons-la
d'abord. Elle porte le germe, si nous
(1) Anticipations. -- (Mercure de France, 1904).
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 311
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savons le faire éclore, d'une certaine universalité
possible. (1) A quoi bon détourner nos
yeux vers des joujoux d'un sou qui, le cas
échéant, ne sont appelés qu'à nous faire perdre
l'exacte notion des positions à prendre. Il fut
un temps pas très lointain où tous les étrangers
de marque tenaient à honneur de parler
français. Travaillons, étudions, commentons,
traduisons, « clarifions, logicisons », c'est encore
le meilleur moyen de conserver la clientèle
de tous les petits peuples, clientèle convoitée
par l'Allemagne. Et quant au commerce, au
tourisme, à la vulgarisation scientifique, l'engouement
une fois passé, c'est encore l'anglais
qui reste contre l'allemand la meilleure sauvegarde,
et l'anglais conduit au français, à la culture
latine tout au moins. L'espéranto est neutre.
Nous ne lui en voulons pas et nous faisons
volontiers des voeux, la civilisation étant d'essence
unique, pour qu'il rende à l'humanité
quelques services ; mais les mâles seuls sont
des conquérants.
(1) De la connaissance raisonnée du français, disait
« M. Abel Hovelacque en 1867, naît l'intelligence du provençal,
« de l'italien, de l'espagnol, du portugais et d'une
« bonne partie de la langue roumaine, (on pourrait ajouter de
« l'anglais). Voilà qui ne nous semble pas tant à dédaigner.
« »
En effet !
@
Suprématie de l'Art
Les multiples apports intellectuels, que la
facilité moderne des relations entre peuples
amène en notre milieu français, semblent devoir
de plus en plus hâter, selon la parole divinatrice
de Goethe, l'heure décisive de la littérature
européenne. De son côté l'étrange et génial
esprit qui s'est appelé Nietzsche, et dont le sûr
instinct philosophique a su tourner nos regards
du côté de la culture intégrale de l'homme, assigne
à nos aspirations artistiques un devenir
européen. Le temps de la littérature universelle
paraît donc venu, en vertu non seulement de
l'échange international de toutes les idées et de
toutes les formules, mais surtout grâce à l'hégémonie
exercée encore une fois sur le monde
par cette culture française que Nietzsche proclamait
sans égale, parce qu'elle représente
l'unité de style artistique dans toutes les manifestations
vitales de notre peuple, et parce
qu'elle aspire, comme l'Hellénisme d'où elle
dérive, à l'harmonie complète de Tous les efforts
vers le Beau, par la libération de l'Intelligence
et sa spécialisation à ses fins uniques .
Mais l'Art, différent en cela de la Science et
de la Philosophie pures, ne relève pas que de
l'Intelligence ; il est fils à la fois de l'esprit et
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L'AU-DELA DES GRAMMAIRES 313
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des sens ; car, pour être un véritable artiste,
il ne suffit pas de comprendre, il faut
d'abord sentir. La matière idéale dont il se
sert, l'argile de ce potier qu'est le poète, s'emmagasine
dans les mystères du subconscient,
pour en surgir ensuite en rythmes divins, qui
seront d'autant plus vivants qu'ils refléteront
davantage un tempérament particulier, celui
de la Race retrouvé par le Poète au tréfonds de
soi-même.
L'unité de style, sans laquelle il n'y a point
de culture véritable ni de beauté certaine, ne
peut donc être obtenue si l'artiste n'est, dès
l'origine, un initié profond de la Tradition de
sa race. Individuellement, sa personnalité ne
traduit qu'une époque ; elle est l'expression du
Moment ; pour être complète, elle doit également
se colorer des nuances du Milieu et surtout
totaliser dans l'instant les aspirations suprêmement
idéales de la Race. Si donc l'artiste
a le devoir impérieux de se tourner vers le
Passé, ce ne sera point pour y puiser les sujets
faciles d'une virtuosité de dilettante ; mais, au
contraire, pour connaître vers quelle étoile,
séculairement, s'est dirigée l'âme de son peuple,
afin de marcher lui-même dans le même sillon
de clarté.
Socialement, la décentralisation ainsi comprise
n'est que la suprême expression d'une
18
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314 L'AU-DELA DES GRAMMAIRES
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démocratie, qui veut rendre à chacun des membres
et organes dont elle se compose une autonomie
corrélative des grands intérêts de l'Etat.
Artistiquement, on peut voir que le cosmopolitisme
et le régionalisme sont loin de s'exclure :
ils sont destinés à se compléter au contraire
magnifiquement ; car, où règnent le poncif
et l'imitation, où s'abolit la soif du neuf et
de l'inexploré, le désir de recherche qui découle
de la volonté de vivre, il ne saurait y
avoir de véritable sens esthétique.
C'est dans l'Esthétique précisément qu'est
situé l'Au-delà des grammaires et sans doute
aussi notre propre au-delà.
FIN
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Table des Matières
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PAGES
| Avant-Propos........................... | 1
|
| PREMIÈRE PARTIE |
| Les Sons, les Mots, les Idées.......... | 27
| | Le Style............................... | 38
| | La tyrannie des Mots................... | 49
| | De la Genèse psychologique des espèces |
| | grammaticales dans le langage........ | 60
| | Le Sexe des mots....................... | 66
| | La Culture des Idées................... | 79
| | DEUXIÈME PARTIE |
| L'âme des sons vivants................. | 93
| | Les lois de la Parole.................. | 120
| | Les lois organiques du Vers............ | 147
| | TROISIÈME PARTIE |
| Le Patois.............................. | 238
| | La Réforme de l'orthographe............ | 245
| | L'Avenir du français................... | 259
| | Le Problème de la Langue Universelle... | 279
| | Suprématie de l'Art.................... | 312
| | | |
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Châteauroux, imp. typ. et lith. BADEL
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