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Réfer. : AL0815
Auteur : Givry, Grillot de.
Titre : Le Musée des Sorciers, Mages et Alchimistes.
S/titre : .

Editeur : Librairie de France. Paris.
Date éd. : 1929
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L E M U S E E D E S S O R C I E R S M A G E S E T A L C H I M I S T E S -----------
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Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929. Copyright 1929 by Librairie de France. Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
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Le Musée des Sorciers.

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L E M U S E E des S O R C I E R S Mages et Alchimistes par Grillot de Givry pict o IN OFFICINA o SANCTANDREANA
Paris Librairie de France 110, Boulevard Saint-Germain, 110 1929
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Le livre que nous offrons aujourd'hui, à nos lecteurs, peut se dispenser de toute présentation liminaire, Qu'il nous suffise seulement de faire remarquer, aussi invraisemblable que puisse paraître le fait, qu'un essai de ce genre n'avait point encore été tenté. Notre effort trouvera donc sa justification dans la nécessité de combler une lacune, et dans l'éveil des curiosités ardentes qu'il ne manquera pas de susciter. Les sciences secrètes ont tenu une place considérable dans la vie sociale des siècles passés ; le trésor documentaire qu'elles ont laissé après elles est immense ; mais la malédiction dont on les a, jadis, enveloppées, a contribué, dans une large mesure, à en prévenir la diffusion. Déjà nous avions donné, dans notre Anthologie de l'Occul- tisme, un choix des textes les plus caractéristiques appartenant à des auteurs qu'on ne connaît généralement que par ouï-dire, et à travers les légendes que l'ignorance substitue inévitablement à la vérité. Le même travail restait à accomplir pour la partie la plus vivante de cette documentation, pour l'image qui, sous des formes si diverses, illustre d'un commentaire immédiat les doc- trines les plus abstruses, et apporte la preuve déconcertante de tant de récits incroyables. Il manquait, en effet, un recueil iconographique de l'occul- tisme qui contînt tout ce qu'il est essentiel de connaître et de posséder sur ce sujet. La nécessité s'en imposait d'autant plus que ces sciences obscures se sont exprimées, plus encore que les religions qui les condamnaient, au moyen d'hiéroglyphes, et que

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le langage symbolique y joue un rôle des plus importants; mais, par suite de la sorte de défaveur que se sont efforcés de jeter sur elles, pendant de longs siècles, les gens réputés sérieux, il n'était point aisé de découvrir les éléments d'une telle iconographie, enfouis dans la poussière de vieux livres, hier encore méprisés, que nul ne feuillette aujourd'hui, si toutefois l'on en soupçonne l'existence. Nous avons donc tenté de réunir ici en les expliquant, trois cent cinquante figures environ, choisies parmi les plus curieuses, les plus caractéristiques, et aussi les plus rares, illustrant les incunables, les manuscrits, les ouvrages de sorcellerie, de magie, d'astrologie, de chiromancie, de cartomancie et d'alchimie, depuis le Moyen-Age jusqu'au seuil du XIXe siècle. Ce recueil ouvrira des horizons tout nouveaux aux simples curieux qui voudront jeter un coup d'oeil sur un chapitre important de l'histoire anecdotique des peuples, généralement peu connu ; il sera, en même temps, d'une incontestable utilité aux érudits de l'occultisme, en mettant à leur disposition une documentation qu'ils ne peuvent se procurer qu'au prix de patientes et labo- rieuses recherches dans les bibliothèques. C'est pourquoi nous nous sommes imposé, à ce sujet, une rigoureuse exactitude; tous les documents de seconde main, ou dont l'authenticité ne nous paraissait pas évidente, ont été impitoyablement éliminés de ce recueil ; ceux qui s'y trouvent ont été reproduits, sans exception aucune, d'après les originaux, et nous avons cité minutieusement nos sources, que chacun peut aisément vérifier. Nous avons mis à contribution notre propre collection; nous avons largement puisé à la Bibliothèque Nationale, à la Biblio- thèque de l'Arsenal de Paris, qui contient un fond de manuscrits d'occultisme incomparable, et dans plusieurs bibliothèques de France et d'étranger ; et nous adressons particulièrement nos remerciements les plus chaleureux à M. le Docteur P.-C. Molhuy- sen, bibliothécaire de la Koninklijke Bibliotek de La Haye, qui a bien voulu nous envoyer en communication à Paris, le raris- sime ouvrage d'Abraham Palingh dont on trouvera les figures pages 79, 156 et suivantes; à M° Maurice Garçon, le sympathique avocat, qui s'est spécialisé dans la défense des causes de sorcel-

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lerie, à qui nous devons les belles planches de l'album de Romedius Knoll, pages 12 et 22 ; à M. E. Nourry, qui nous a communiqué la gravure, introuvable dans les bibliothèques, de l'envoûtement de Robert d'Artois, et à M. Paul Chacornac qui nous a permis d'extraire d'un précieux manuscrit d'alchimie, en sa possession, la superbe planche en couleurs de l'Androgyne hermétique placée en frontispice de notre livre. Nous n'oublierons pas non plus de marquer toute notre reconnaissance à M. Le Sieutre, qui a bien voulu assumer la tâche particulièrement délicate de mettre en pages cette somme énorme de documents et de présenter, dans un cadre moderne, tant d'illustrations archaïques, arrachées à de vénérables volumes où rien ne semblait devoir jamais troubler leur repos éternel.
Grillot de Givry.
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Le Musée des Sorciers Mages et Alchimistes --------------- L I V R E P R E M I E R =======
Les Sorciers
.I.
LE MONDE DES TENEBRES RIVAL DU MONDE DE LUMIERE
Avant la période de scepticisme qui éclate brutalement en Europe vers le commencement du XVIIIe siècle, l'histoire de la vie privée de tous
les peuples est dominée par une crainte respectueuse du Monde Invisible,
et par une curiosité irrésistible de s'y aventurer.
Les divers systèmes religieux de l'Antiquité ont peuplé les espaces éthérés de créatures qu'ils n'ont pas craint de définir de façon très précise,
bien que le commun des mortels n'eût pas le privilège enviable de
les voir. A ces mythologies et à ces théogonies plus ou moins ingénieuses,
les hommes se sont plu à rattacher toutes les questions troublantes
qui échappent et échapperont peut-être toujours à la mathématique ;
tels le mystère de la destinée humaine, les problèmes du sort et

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de la fatalité, la connaissance de l'avenir, toutes choses dont les plus
sages réservaient la possession et l'apanage à la prescience d'un être
infini et suprême, tandis que les plus audacieux voulaient en faire une
science véritable, accessible aux mortels malgré leur faiblesse et leur
intelligence limitée.
Enfin, l'énigme de l'Univers entier, du Cosmos et de toutes ses parties, la constitution de ce monde sur lequel l'homme vivait sans savoir
d'où il tirait son origine, étaient encore expliquées, à défaut d'une
science analytique et expérimentale, par l'intervention des puissances de
ce monde mystérieux où l'on n'osait guère s'aventurer qu'en tremblant.
Le problème de l'origine du mal, qui a hanté le cerveau de Manès, de Saint Augustin, de Spinoza, de Pascal et de Leibnitz, sans qu'ils
aient pu le résoudre de façon satisfaisante, avait été hardiment tranché
dans l'antique doctrine des Perses, antérieure certainement au mythique
personnage Zarathustra. Ils n'avaient pas craint de poser une équation
redoutable, dont un terme était positif et l'autre négatif, et ils avaient
fait, du Bien et du Mal, deux principes égaux, opposés, coéternels,
équilibrant le Monde en lui imposant une loi d'impitoyable compensation.
Sans doute, d'autres peuples, les Juifs, par exemple, auxquels les Chrétiens empruntèrent les bases de leur doctrine, effrayés peut-être de
cette importance donnée au principe du Mal, s'efforcèrent de la restreindre ;
le Satan de l'Ecriture n'est point coéternel à Dieu ; et quelle
que soit la puissance dont il dispose, il n'en reste pas moins une simple
créature, contrainte de reconnaître, le cas échéant, la toute-puissance de
son Créateur. Bien plus, chez les Chrétiens, comme nous l'exposerons
plus loin, le Diable est obligé de devenir le serviteur de l'homme,
lorsque celui-ci use de certaines formules, quitte à prendre plus tard une
revanche éclatante, lorsque l'heure de la fin de la vie terrestre a sonné.
Chez les autres peuples de l'antiquité, la distinction entre les êtres
immatériels, invisibles, spirituels, n'est point aussi nettement tranchée.
Dans les théogonies des Egyptiens, des Grecs et surtout des Romains, on
ne discerne pas toujours aisément si les « esprits » auxquels s'adressent
les hommes pour obtenir succès et adjuvance sont bons ou mauvais ;
et une agréable confusion règne, dans Jamblique et Porphyre, entre

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anges et démons, bons ou mauvais esprits, eudaimons ou kakodaimons.
N'importe, les curieux de mettre le pied sur le seuil du monde invisible et d'entr'ouvrir la porte infernale se rencontrent à toutes les époques
de l'histoire, et il n'est pas sans attrait d'étudier, de façon précise et
concrète, les procédés qu'ils ont employés pour s'aider dans ces périlleuses
excursions, que l'on ne connaît guère, de nos jours, que par ouï-
dire, d'après quelques légendes erronées et fantastiques.
Cette étude doit surtout être faite par l'image. Les textes que nous possédons sont, en effet, nombreux et prolixes ; et malgré cette prolixité,
ou peut-être à cause de cette prolixité même, ils laissent, dans l'esprit
du lecteur, tant de vague et d'inexpliqué, que celui-ci, pour remédier
à cette insuffisance, donne toute liberté à son imagination de voguer
dans le domaine de la fantaisie. Le document iconographique, au
contraire, possède une puissance de mise au point, une valeur scénique,
qui vient corriger ce défaut en éclairant instantanément les profondeurs
obscures de l'histoire, et place chaque chose à son plan naturel. Nous le
préférons à la narration descriptive, aussi habile soit-elle ; et c'est pourquoi,
chaque fois que nous avons pu découvrir une représentation quelconque
des oeuvres occultes, nous n'avons pas hésité à la reproduire,
plutôt que de nous étendre en doctrines ou en théories, que l'on trouvera
rarement en ce livre.
Nous ne nous attacherons guère à rapporter ce que nous connaissons de la pratique de ces sciences ténébreuses dans l'antiquité. A peine un
volume y suffirait-il. Nous rencontrerions, presque à chaque ligne que
nous ont laissée les historiens, les philosophes et les poètes, quelque
manifestation du monde surnaturel ; et si nous voulions rechercher les
monuments de cette concrétisation symbolique qu'on appelle ésotérisme,
c'est la presque totalité de la statuaire grecque et égyptienne, des briques
cunéiformes, des papyrus hiéroglyphiques, des stèles et des ostraca, qu'il
nous faudrait reproduire.
Des hauteurs les plus sublimes de la philosophie jusqu'aux pratiques les plus bizarres de la nécromancie, partout, à Rome comme à
Alexandrie, on rencontre la trace des traditions occultes. Innombrables
sont ceux qui se réclament du surnaturel, depuis la noble et majestueuse

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figure d'Apollonius de Thyanes, jusqu'à ces sorcières, Canidia. et Sagana,
qu'Horace nous montre, opérant dans les cimetières :

Vidi egomet nigra succinctam vadere palla Canidiam, pedibus nudis, passoque capillo Cum Sagana majore ululantem. (Satira, Lib. I, VIII, V. 23)
Les diverses formes de la divination, ainsi que l'évocation des morts, faisaient partie intégrante du culte chez tous les peuples ; les aruspices, à
Rome, coudoyaient les Vestales et étaient, comme elles, des fonctionnaires ;
à eux se mêlait la tourbe des magiciens de bas étage, dont les
pratiques sont trop peu connues pour que l'on puisse essayer de les
reconstituer avec quelque exactitude.
Circé, la magicienne, est le type mythologique de la sorcière ; mais nous ne pouvons, même en lisant attentivement ce qu'Homère a dit
d'elle, que faire des conjectures stériles sur les procédés qu'elle devait
employer ; elle est trop lointaine pour avoir eu quelque influence sur
notre civilisation occidentale, et c'est beaucoup moins d'elle que de la
pythonisse d'Endor, de la Bible, que les sorcières de notre Moyen-Age
peuvent se réclamer.
Plus curieuse, sans doute, et plus accessible à notre compréhension est cette singulière et horrible vieille que nous voyons, dans le Satyricon
de Pétrone (Cap. CXXXI), se livrer à une opération de régénération virile,
pratiquée chez tous les peuples ; mais, là encore, nous nous trouverions
en présence de procédés, d'usages, de formules n'ayant pas laissé de
traces chez nous, parce qu'ils ne se réclament point des mêmes origines
théogoniques, et qu'il nous serait difficile de les illustrer du commentaire
vivant de l'iconographie.
Pour le même motif, nous laisserons inexplorées les étendues illimitées qu'offre devant nous le champ immense des croyances exotiques de
l'Asie, de l'Inde, de l'Afrique et des anciens peuples de l'Amérique, où
les rapports de l'homme avec l'invisible ont donné naissance à d'innombrables
formules, mises en pratique dans de véritables écoles de sorciers,

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de devins, de guérisseurs, de fakirs. Nous ne parlerons point des
Shamans de la Sibérie septentrionale et orientale, ni des sorciers tibétains,
ni des enchanteurs de l'Alaska et de l'Arizona, ni des devins qui
opèrent chez les Indiens de l'Utah, ni des affreuses harpies targui de
Tombouctou, ni de celles que l'on rencontre jusque dans le Lagos, en
Afrique équatoriale ; nous laisserons encore de côté les sorciers des peuplades
Aruntas en Australie, ceux des Irrigotos aux Iles Philippines,
ceux de Bornéo et de la Papouasie.
Pour étudier fructueusement leurs opérations magiques, il faudrait remonter à l'origine de celles-ci, c'est-à-dire faire l'exposé de systèmes
théologiques dont aucun ne se rattache à la doctrine qui a prévalu en
Europe : le Christianisme. Ce travail immense, du domaine de l'érudition
pure, n'apporterait aucune contribution à l'intelligence des traditions
d'occultisme qui, après avoir déterminé la grande propension vers le
Mystère qui a agité notre Moyen-Age, sont allées rejoindre partiellement
quelques-unes de nos sciences analytiques.
C'est à ce courant de tradition, que nous appellerons « européen », que nous voulons borner notre étude ; ce champ est, d'ailleurs, encore
trop vaste pour que nous puissions nous flatter de le parcourir en entier,
et nous devrons souvent, à notre regret, omettre ou abréger bien des
sujets auxquels nous eussions pu donner un développement assez étendu.

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.II.
LES REPRESENTATIONS SACERDOTALES DU MONDE DES TENEBRES
Il ne faut ni s'étonner ni s'indigner de voir, pendant tout le temps où le Catholicisme eut la direction spirituelle de l'Europe, une véritable
Eglise du Mal s'opposer à l'Eglise du Bien, une Eglise du Démon affrontant
l'Eglise de Dieu, et possédant, comme celle-ci, ses prêtres, ses rites,
son culte, ses livres, ses assemblées, ses apparitions.
Cette opposition de deux puissances contraires, vestige du mazdéisme et de la doctrine de Manès, était parfaitement logique.
L'Eglise proposait l'existence du Diable, non comme une risée et une plaisanterie, mais comme un article de foi. Et comme les masses populaires,
ne sachant pas lire, ne pouvaient aller trouver, dans les livres de
théologie, réservés aux clercs, les détails nécessaires pour se faire une
idée exacte de ce Prince des Ténèbres, son effigie, à l'usage du vulgaire,
se trouvait reproduite à profusion au tympan des portails des cathédrales,
sur les vitraux des églises, dans les bas-reliefs du pourtour des choeurs,
à l'étage des gargouilles et des gouttières qui se peuplait de toute une
faune fantastique représentant les traits présumés des habitants et
maîtres de l'Enfer.
La vue de ces représentations agissait puissamment sur l'imagination populaire, et nul ne doutait de l'existence réelle, attestée par le
clergé lui-même, du rival de la Divinité.
Le Jugement dernier est le thème habituel adopté par les sculpteurs de la période ogivale, d'accord probablement avec le clergé, pour la décoration
des façades d'églises, jusqu'au XIVe siècle. Ces scènes contiennent
toujours un certain nombre de démons, dans la représentation desquels
les artistes ont donné libre cours à leur imagination débordante.

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Un des plus anciens morceaux de sculpture de ce genre est celui qui orne le tympan de la façade occidentale de la cathédrale d'Autun, et qui
date du XIe siècle. Dans sa facture archaïque et sa gaucherie d'exécution,
on remarque de grandes beautés, et certains visages d'anges et de bienheureux
sont d'une étonnante perfection.
Ce tympan se divise en trois étages superposés. A l'étage inférieur, les mortels, réveillés du sépulcre, s'acheminent vers le jugement en un
défilé remarquable par l'expression des attitudes et des visages. Arrivés
vers l'extrémité droite de la composition, ils sont happés par deux mains
gigantesques qui leur serrent le visage comme dans un étau, et les hissent
à l'étage supérieur, où a lieu le jugement (Fig. 2).
Une balance est suspendue à la voûte céleste ; l'âme du défunt est mise dans un des plateaux, sur lequel un ange appuie de toute sa force.
Les démons sont au nombre de cinq, d'une laideur uniforme et presque
stylisée. L'un d'eux s'efforce de faire pencher la balance de son côté en
appuyant sur le plateau, tandis que, de l'autre main, il tient un damné
comme on prendrait un jeune chat, par la peau du cou ; une sorte de
serpent lui enserre les jambes. Un autre démon, de petite taille, s'est
installé, sans plus se gêner, sur le plateau même de la balance ; un troisième,
tenant en ses mains un énorme crapaud, semble surveiller, avec
rage, l'opération. Derrière eux, un démon, dans une position assez
invraisemblable, enfourne des damnés dans une cuve, tandis qu'un cinquième,
sortant à mi-corps d'une gueule monstrueuse de dragon, enlève,
des deux bras, des damnés qui croyaient peut-être déjà, les pauvres !
échapper au supplice éternel.
Il est visible que le sculpteur, chez qui une certaine perfection des figures nues trahit des connaissances incontestables d'anatomie, a réservé
pour les démons les erreurs de proportions les plus accentuées ; ils sont
efflanqués, étiques; leurs jambes et leurs thorax sont cannelés comme des
colonnes romaines, et le rictus de leur bouche ne manque pas d'un aspect
sinistre qui achève de rendre plus terrible l'impavidité du Juge éternel
qui siège dans sa gloire, dominant toute la scène.
Mais l'imagination de l'artiste n'est pas très féconde, et une certaine sécheresse byzantine règne sur toute cette composition, comme dans celle

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Fig. I. -- LE MIRACLE DE THEOPHILE. Tympan de l'église de Souillac, XIIe siècle.

du tympan de l'abbaye de Souillac
(Fig. 1), où nous retrouvons les
mêmes diables, et dont nous aurons
occasion de parler dans la suite.
Bien plus riche et variée est la scène du tympan de la cathédrale de
Bourges, illustrant le même thème.
Là, plus de byzantinisme hiératique.
Un ange, de belle envergure,
tient de la main droite la balance du
jugement, que ne réussit pas à faire
pencher de son côté un petit diable
à oreilles de chauve-souris, installé
dans un des plateaux (Fig. 3). De
l'autre main, l'ange tient affectueusement
la tête d'un bel enfant nu,
souriant, et qui n'a point peur d'être
damné, voyant que la balance où
son âme est pesée penche lourdement
du côté des bonnes actions. Un
diable le guette, très différent de
ceux d'Autun, au rictus sarcastique et railleur, qui fait de lui l'ancêtre
immédiat de Méphistophélès ; celui-là est bien le diable des sorciers,
le diable des pactes, qui trônera plus tard au Sabbat et fera de scandaleuses
farces aux religieuses de Loudun. Il est même plus conforme à
l'antique tradition des Pères du Désert, car nous retrouvons en lui le
nez crochu et les cornes du démon qui, au dire de Saint Antoine, tenta
Saint Paul, ermite.
Les sept autres diables de cette scène présentent des caractères différents. On remarque chez eux ces difformités anatomiques et pathologiques
qui seront désormais les attributs essentiels des démons : deux
d'entre eux ont, sur le ventre, un visage supplémentaire et rubicond
comme la lune ; un autre, au postérieur ailé, voit sa poitrine s'orner
de deux seins à tête de chien.

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A l'extrémité de la scène se trouve la chaudière infernale, d'un
réalisme fantastique saisissant. Le
foyer est constitué par une figure
monstrueuse renversée. De sa bouche,
à mâchoire unique, et démesurément
élargie, s'échappent des
flammes qu'attisent, avec des soufflets,
deux démons à faces d'ivrognes,
patibulaires et truculentes ;
c'est la fameuse gueule de l'enfer,
le gouffre de l'abîme, le chasme de
soufre et de poix qui ne s'éteindra
point, de toute l'éternité.
Ce foyer est surmonté d'un vaste chaudron où cuisent les damnés
que rongent, par surcroît, de
répugnants animaux ; un diable,
dont on ne voit pas le visage, les
entasse avec brutalité, tandis qu'un
autre les pile énergiquement avec

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FIG. 2. -- LE JUGEMENT DERNIER. Portail de la Cathédrale d'Autun, XIe siècle.

un instrument à long manche. On retrouve bien, dans le réalisme effrayant
avec lequel est traitée cette scène, l'influence de certaines pages de la
littérature du Moyen-Age, comme les visions de Saint Sauve et de
l'abbé Sunniulphe, rapportées par Grégoire de Tours, ou celle du
moine d'Eversham, au XIIe siècle, dont le chroniqueur bénédictin
Mathieu Paris a laissé une si terrible description.
Si l'on réfléchit que les monuments de la sculpture du Moyen-Age, quelle que soit leur importance, ne peuvent guère être considérés que
comme des vestiges, étant donné le nombre incalculable de destructions
qui ont eu lieu pour divers motifs : vandalisme, transformation ou
démolition d'édifices, on se représentera sans peine que la scène du
Jugement dernier se trouvait répétée sur toutes les églises un peu importantes
de la chrétienté. Des variantes ingénieuses s'y remarquent, dues

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Fig. 3. -- LE JUGEMENT DERNIER. Tympan du portail de la Cathédrale de Bourges, XIIIe siècle.
à l'imagination plus ou moins féconde des artistes, et toujours destinées
à produire un effet de terreur sur le moral des populations.
Sur le tympan de l'église abbatiale bénédictine de Conques, dans l'Aveyron, un diable brandit une sorte de pilon formidable dont il assène
des coups aux réprouvés.; au portail du dôme de Bamberg, en Bavière,
un autre démon emmène un damné à l'aide d'une chaîne ; quel frissonnement
d'épouvante devait passer dans la chair de ceux qui contemplaient
de pareils spectacles, sans en voir, comme nous, la naïveté d'exécution,
et qui n'en retenaient que l'idée précise et inéluctable qu'il leur faudrait,
un jour, passer à leur tour par de telles angoisses !
En face de la Théologie, science de Dieu, la Démonologie, science du Démon, son hideux rival, s'inscrivait sur le portail même des temples
qui abritaient la Chaire de Vérité. Qui donc aurait pu douter de l'existence
de tout ce monde invisible et obscur, qui opposait l'armée des
diables à celle des anges ? Il est bien vrai que les théologiens dissertaient
beaucoup plus sur la nature de Dieu, sur sa bonté, sur ses qualités
infinies, que sur le Diable, qu'ils laissaient, volontairement ou non,
dans une sorte d'imprécision qui n'était pas sans exciter les curiosités
populaires.
A l'époque où l'ère des cathédrales semble close, et où la sculpture religieuse tombe en décadence pour avoir voulu se revivifier aux sources

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Fig. 4. -- LES TOURMENTS DES DAMNÉS par Lucas Cranach, 1472-1553.
païennes, l'art chrétien consent à se plier à des formes plus infinies,
telles que la miniature des manuscrits ou la gravure sur bois des
incunables ; les représentations infernales passent néanmoins dans les
arts nouveaux et exercent la même influence sur l'esprit humain. La
célèbre fresque diabolique de la chapelle de Stratford-sur-Avon, celles
du Campo Santo de Pise, continuent la tradition des siècles passés, renchérissant
aisément, par leur art plus facile, sur les créations audacieuses
des sculpteurs.
Déjà, quelques enluminures de manuscrits du Moyen-Age avaient transposé, dans le livre, la scène traditionnelle du tympan des cathédrales.
Désormais, le burin des graveurs va présenter de nouveau cette scène en
l'amplifiant de détails inouïs, que la souplesse d'exécution de leur art
leur permettra de varier à l'infini.
Un incunable allemand, de Jacobus de Theramo, imprimé à Augsbourg en 1473, intitulé : Hie hebt sich an das buch Belial genant, et
appelé communément : Das Buch Belial, contient une gravure sur bois
représentant la bouche de l'Enfer (Fig. 5), qui ne le cède en rien aux plus
effrayantes compositions sculpturales du XIIIe siècle. La gueule du dragon
est maintenue ouverte par un fort pilier de bois ; de chaque côté se trouve
un diable, dont l'un fronce un sourcil terrible tandis que l'autre se fend
d'un rictus de joyeux drille, rendu encore plus inquiétant chez un

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personnage de cette espèce. Un autre, dans le fond, montre une tête
rageuse, tandis que Belial, leur chef, debout hors du gouffre, tient avec
eux un mystérieux conciliabule.
Les peintres du XVIe siècle, tels Michel-Ange et Jean Cousin, atténuèrent, à la vérité, la crudité des détails et supprimèrent toute
fantaisie dans leurs interprétations du Jugement dernier dont ils adaptèrent
la scène aux besoins d'une époque déjà envahie par le scepticisme;
mais les graveurs, surtout les flamands et les hollandais, donnent libre
cours à leur tempérament, et se livrent à de véritables débauches d'imagination
où l'on apprécie encore une certaine naïveté, mais bien plus
encore, franchement, de l'irrespect.
Voici comment le vieux Lucas Cranach (1472-1553) interprète, dans une gravure sur bois fort peu connue, la scène où, à l'issue du Jugement,
les damnés sont précipités dans l'Enfer (Fig. 4). Le diable-hérisson, qui
se trouve à droite de la composition; l'horrible griffon dont la tête est
celle d'un squelette de tapir, coiffée d'un bonnet de coton, le porc ailé
qui torture un tonsuré prévaricateur, et le monstre qui chevauche une
femme, lui introduisant dans la bouche une laine métallique et acérée,
sont des créations que nous retrouverons souvent chez les graveurs du
XVIe siècle.
Voici encore une estampe du maître flamand Breughel le Vieux, gravée en 1558 par Cock (Fig. 6) qui, sous un aspect général sévère,
renferme les plus hilarants détails. La disposition de cette scène du
Jugement est la même que celle des cathédrales. Le Fils de l'Homme,
assis sur les nuées, prononce les paroles fatales : Venite, benedicti
Patris mei, in Regnum aeternum ; ite, maledicti Patris mei, in ignem
sempiternum. La gueule énorme de l'Enfer occupe la droite de la
composition ; c'est celle d'un poisson de dimensions colossales. Le torrent
des damnés s'y engouffre ; les démons qui les poussent n'ont plus
la figure humaine caricaturale des siècles précédents ; ils affectent les
formes les plus cocasses : oiseaux de proie, reptiles, batraciens invraisemblables,
gnomes à bec aplati, à mandibules monstrueuses, qui sembleraient
inspirés de la faune préhistorique et de la paléontologie, si
cette science eût été connue à cette époque.

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Les mêmes caractéristiques se retrouvent dans cette gravure de Hieronymus Bosch (Fig. 7), célèbre graveur hollandais (1460-1518); mais
le souci du fantastique y est poussé jusqu'à l'extravagance et à l'exaspération.
Ce tableau, d'une envergure immense, est animé d'un mouvement,
d'une agitation, d'une vie tumultueuse et morbide ; c'est un
tourbillon d'êtres innommables et malfaisants, affectant des poses indécentes
et contorsionnées, qui rappelle le Sabbat, ce chef-d'oeuvre démoniaque,
dont nous aurons l'occasion de parler plus loin.

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Fig. 5. - BOUCHE DE L'ENFER. Jacobus de Theramo : .Das Buch Belial. Augsbourg, 1473.
Une scène assez analogue à celle du Jugement dernier, qu'on a vue rarement traitée aux siècles précédents, mais que les graveurs du XVIe
siècle affectionneront volontiers, est celle de la Descente de Jésus-Christ
aux Enfers. Là encore, le prétexte aux fantaisies démoniaques est aisé.
Une splendide gravure allemande de Martin Schongauer (Fig. 9), nous
montre Jésus-Christ terrassant un démon, tandis que deux autres confrères
de ce dernier s'efforcent d'empêcher de sortir des limbes, les justes
que le Sauveur vient de délivrer ; ces trois gardiens de l'Enfer ont des

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Fig. 6. - JUGEMENT DERNIER, par Breughel le Vieux, 1558.
visages d'oiseaux de proie, compliqués de tentacules et d'éperons acérés,
comme des dos d'hippocampes ou des bassinets d'armures bergamasques.
Breughel traite aussi cette scène avec sa verve coutumière (Fig. 8). Le Christ, dans un médaillon central, garde toute sa magnanimité en
délivrant la foule des justes qui s'échappe des limbes, et sans s'émouvoir
de toute une faune grotesque et infernale qui l'entoure, tel cet être
indéfinissable, coiffé d'un morion à visière, dont le corps est moitié hanneton,
moitié oeuf, dont la coque s'entr'ouvre pour laisser sortir une
hottée d'enfants délivrés, et cet autre qui a inséré son bras, en séton,
dans la peau de son dos, brandissant un glaive à la façon de certains
fakirs qui excellent à la réalisation de ces opérations compliquées et
invraisemblables.
Nous n'aurions garde d'oublier un des thèmes de représentation diabolique dont les variations ont été répandues à profusion dans l'iconographie

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Fig. 7. -- LE JUGEMENT DERNIER, par Hieronymus Bosch, 1460-1518.
chrétienne : l'Archange Saint Michel terrassant Lucifer. Cette
scène, qui n'est point biblique, se rattache aux profondeurs les plus
lointaines de la théologie ; l'ange déchu, identifié avec le Satan de l'Ancien
Testament, est généralement représenté sous la forme d'un dragon,
tel qu'il a figuré pendant quatre siècles aux vitraux des cathédrales ;
nous le retrouvons dans cette belle estampe de Martin Schongauer
(Fig. 10), qui peut être considérée, dans une certaine mesure, comme une
réplique de la précédente (Fig. 9) ; même attitude de Jésus et de l'Archange,
« même geste puissant, même dragon se roulant aux pieds du
vainqueur divin.
Vers la fin du Moyen-Age, la scène du Jugement particulier, qui figure rarement sur les cathédrales, prend également une importance
considérable, et tend à supplanter presque complètement celle du
Jugement dernier ; et l'un des sujets les plus volontiers traités par les

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Fig. 8. -- LES JUSTES LIBERES DES LIMBES, par Breughel le Vieux, XVIe siècle.

artistes est celle du moribond dont anges et démons se disputent l'âme.
L'admirable composition que nous reproduisons page 19 (Fig. 11), est tirée d'un incunable de toute rareté, l'Ars moriendi, publié à Augsbourg
vers 1470 ou 1471. Un moine remet un cierge allumé au mourant,
tandis que le choeur des anges recueille son âme, sous la figure d'un
petit personnage nu ; à droite, la scène du crucifiement, pour indiquer
que le moribond participe aux mérites de la croix du Sauveur. Mais, au bas
du lit, nous retrouvons nos braves démons du tympan des cathédrales,
sous des apparences grotesques et terribles ; l'un a la tête d'un chien
enragé, un autre, celle d'un âne brayant lamentablement ; un troisième,
sous le pied de la croix, est caricaturalement judaïque ; deux autres, le nez
chaussé de lunettes, font des contorsions, brandissant des pattes fourchues
de chèvres et se dressant sur des ergots trifidés de gallinacés. Et,
formant un choeur de rage et de désespoir de voir cette âme leur

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Fig. 9. -- LA DESCENTE DE JESUS AUX ENFERS, Fig. 10. -- SAINT MICHEL TERRASSANT LE DRAGON, par Martin Schongauer, 1420-1488. par Martin Schongauer, 1420-1488.
échapper, ils s'écrient, selon que l'expliquent les sous-titres des
banderoles :

Heu insanio Spes nobis nulla Animam amisimus Furore consumor Confusi sumus
Nous pourrions encore citer, parmi les représentations diaboliques qui agirent puissamment sur l'âme populaire, celles des « Mystères et
Miracles » joués par les Confrères de la Passion et autres sociétés théâtrales,
pendant tout le Moyen-Age. Ces pièces naïves comportaient toujours
un Enfer, où de nombreuses scènes de diableries se déroulaient
sous les yeux des spectateurs qui leur accordaient une valeur théologique
presque semblable à celle des livres saints.

3
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18

Le poème de Dante, dont l'influence, à partir de la fin du XIIIe siècle, fut considérable en Europe, contribua encore à affermir la notion de
l'Enfer et à la classer parmi les vérités religieuses incontestables ;
cependant cet Enfer, plus moderne, plus philosophique, avec ses cercles
de réprouvés et son symbolisme spécial, se différencie assez nettement
de l'Enfer traditionnel des siècles précédents, pour que nous puissions
affirmer qu'il n'a inspiré que fort peu l'immense mouvement de la sorcellerie
qui fait l'objet de notre étude. Nous négligerons donc à dessein
l'iconographie dantesque, qui ne s'est développée, d'ailleurs, que fort
tard, et demeure séparée, en quelque sorte, de l'iconographie diabolique
d'origine chrétienne ; à peine retrouve-t-on l'influence de celle-ci dans la
scène dernière de l'Enfer, où le poète, imaginant un châtiment suprême
pour Judas Iscariote, le plus grand criminel de l'humanité, le fait avaler
par Satan lui-même :

...è Garda Scariotto Che'l capo ha dentro, e fuor le gambe mena (Inferno. Canto XXXIV).
La puissante gravure sur bois que reproduit la figure 12, est extraite d'une édition italienne : Opere del divino poeta Danthe; Venise, Bernardino
Stagnino, 1512, in 4°. Satan y est représenté ayant un triple visage.
Tandis que sa bouche antérieure engloutit l'Iscariote, ses deux bouches
latérales dévorent chacune un damné.
A une époque plus rapprochée de la nôtre, lorsque la foi n'a plus la vivacité qui l'animait au Moyen-Age, et dans des contrées arriérées,
peu soucieuses des raffinements délicats de la civilisation, l'Église
montrera encore le Diable au peuple sous une forme plus vulgaire,
en faisant appel aux ressources de la mécanique, pour produire une
fantasmagorie puérile.
On en voit un exemple dans ce curieux meuble de sacristie conservé au musée de Cluny à Paris, et probablement d'art calabrais, exécuté vers
le commencement du XVIIIe siècle (Fig. 13) ; certains ont cru y reconnaître
une représentation du mauvais Larron ; mais il est bien certain que ce
personnage noir, à visage contracté et horrible, tirant une énorme

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Fig. 11. - LES DEMONS DISPUTENT AUX ANGES L'AME D'UN MOURANT. Ars moriendi, Augsbourg, vers 1471 (Collection de l'auteur).
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Fig. 12. - LE CHATIMENT DE JUDAS ISCARIOTE.
Dante. Edition de Venise, 1512.
langue rouge, est bien
un diable, qui apparaît
à une fenêtre pratiquée
dans le meuble, construit
à la façon du moderne
théâtre de Guignol. Un
ingénieux système de
cordes, de poulies, de
ressorts et de contrepoids,
qui fonctionne
encore aujourd'hui, permettait
de faire paraître
à volonté cette figure
monstrueuse, et de pouvoir
terroriser ainsi
quelque pécheur rebelle
et endurci qui refusait
de faire l'aveu de ses
fautes.
Enfin, si nous arrivons à l'époque de l'imagerie populaire, innombrables sont les documents iconographiques ayant eu pour but de produire
le même effet de terreur dans les âmes, que celui obtenu autrefois
par les pierres historiées des cathédrales; s'ils attestent un art, inférieur
de nombreux échelons, il faut en accuser les vicissitudes des temps et
la sécheresse des coeurs ; l'intention des artistes, qui n'est point encore
dénuée de naïveté, reste la même.
Nous ne donnerons, comme exemple des productions de cette période, que trois estampes extraites d'un album allemand du XVIIIe siècle,
intitulé Vierzig Kupferstiche für die Katholische Normalschule der
Taubstummen (Quarante gravures pour l'Ecole Normale Catholique des
Sourds-Muets), par Romedius Knoll, prêtre ; Augsbourg, Nicholaus
Doll. (Voir Planche en couleurs).
La première représente la bonne confession : un pénitent arrive à droite de la scène, enchaîné par un diable cornu, vêtu seulement d'un

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pagne de nègre ; une pénitente s'accuse de ses fautes dans le confessionnal,
et la grâce, qui descend des mérites du Christ, brise ses chaînes que
remporte un autre diable ; un troisième pénitent sort, à droite du confessionnal,
reconduit par son ange gardien, tandis. qu'un autre ange lui
tend, du Ciel, une couronne. Aux angles supérieurs, dans deux médaillons,
est figuré l'Enfant Prodigue pécheur, puis réconcilié avec son père.
La seconde estampe fait pendant à la précédente. Elle figure la mauvaise confession. Un diable, au rictus sordide, s'est installé effrontément
dans le confessionnal, et il ferme la bouche d'une pénitente
qui cache ses fautes. A droite et à gauche, sept diables conduisent,
enchaînés, sept pénitents ou pénitentes qui paraissent bien avoir
commis les sept péchés capitaux, si l'on en juge par des tableaux
portés par les diables et représentant
la colère, figurée par un
homme qui brandit une épée ; l'orgueil
: un paon qui fait la roue ; la
luxure : un colloque amoureux ; la
paresse : un homme qui dort. Deux
des diables tendent à leurs victimes
un sac d'écus et un flacon, symbolisant
l'avarice et l'ivresse ; puis
l'envie est excitée par le diable qui
montre le sac d'écus de l'avare.
Enfin, une troisième planche (Fig. 14), celle de l'Enfer, représente
les tourments infligés aux
damnés, dûment enchaînés et cadenassés,
empalés sur les crocs aigus
d'une roue gigantesque, tournés et
retournés à coups de trident sur
les flammes qui les rôtissent pour
l'éternité. Et, bien que le procédé
rudimentaire d'exécution place de
telles oeuvres bien loin de celles des

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Fig. 13. -- L'APPARITION DU DIABLE. Meuble de Sacristie. Art calabrais, XVIIe siècle.
(Musée de Cluny).
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Cranach, des Breughel, des Callot et des Schongauer, elles ont peut-être
plus contribué que celles-ci à conserver parmi le peuple, en la concrétisant,
une tradition qu'attaquaient les armes des philosophes, mais que les
théologiens s'efforçaient de maintenir dans toute son intégrité.
Cette dernière composition surtout, semble avoir été inspirée par un petit livre populaire de l'abbé François Arnoux, chanoine de Riez,
publié en 1622 à Rouen, et intitulé : Merveilles de l'Autre Monde, où

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Fig. 14. -- L'ENFER. Album de Knoll, XVIIIe siècle. (Collection (le Me Maurice Garçon).

l'Enfer y est décrit d'une façon qui vaut la manière de Romedius Knoll.
« Dans l'Enfer, dit-il, un diable crie à l'autre : frape, escorche, egorge,
tue, assassine promptement, mets vistement celuy-là sur les charbons,
jette celuy-ci dans les fournaux et chaudières bouillantes. Et les filles
vaines auront entre leurs bras un très-cruel dragon enflammé comme feu
ou si tu aimes mieux, un diable en forme de dragon lequel, avec sa queue
serpentine leur liera et enchaînera les pieds et les iambes et embrassera
tout leur corps avec ses cruelles griffes, mettra sa bouche baveuse et

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puante sur la leur, vomissant dans icelle, flammes de feu et soulphre
avec de la poison et venin... avec son nez morveux et vilain, inspirera
dans le leur un souffle très puant et envenimé... Et finalement ce dragon
leur causera mille douleurs, mille colliques et cruelles tortions de
ventre, etc., et tous les damnés crieront avec les diables : Voici la paillarde
! voici la putain; qu'elle soit donc tourmentée; sus, sus les diables !
sus démons ! sus, sus, furies infernales ! voici la paillarde, voici la putain !
jetez-vous sur cette putain et qu'on lui rende autant de tourmens ! »

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.III.
LES MANIFESTATIONS DIABOLIQUES DANS LA VIE RELIGIEUSE
La certitude qu'avaient les fidèles de l'Eglise, que la Divinité pouvait, dans certaines occasions, se manifester visiblement aux hommes
sous des formes diverses, dont la forme humaine n'était point exclue,
était équilibrée par cette autre certitude, également logique, que le
Démon pouvait apparaître de la même manière. Les diables secondaires,
ses satellites, avaient aussi la faculté de se rendre visibles, comme les
anges, satellites de Dieu. Il suffit de lire les interminables chapitres que
Saint Thomas d'Aquin, dans sa Summa Theologica a consacrés aux
anges et aux diables, ainsi qu'à la façon dont ils peuvent prendre la
forme humaine, pour comprendre qu'aucun doute n'était alors permis
à cet égard.
Les apparitions du Diable sont mentionnées presque à chaque page des historiens et des chroniqueurs du Moyen-Age ; certains auteurs,
comme Thomas de Cantinpré, Césaire d'Heisterbach, Pierre le Vénérable,
dans ses deux livres de Miracles, et le compilateur des Dialogues
de Saint Grégoire le Grand, ces fameux dialogues chers aux Bénédictins,
et qui faillirent rester dans la liturgie puisqu'on les lisait autrefois
avant Complies, dans certaines églises, semblent même s'être imposé la
tâche de recueillir uniquement les histoires de cette sorte.
Qui donc, d'ailleurs, eût osé douter des apparitions diaboliques fameuses, dont Saint Antoine l'Ermite avait été l'infortunée victime, au
désert, et que le grave et solennel Père de l'Eglise, Saint Athanase, a
contées dans le plus minutieux détail ? Ce récit célèbre, qui défraya bien
des conversations au Moyen-Age, dans les cloîtres, dans les salles hautes

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Fig. 15. - LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Isaac van Mechelen, XVe siècle.

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Fig. 16. - LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Breughel le Vieux, gravé par Cock, 1556.

des manoirs ou sous le chaume des vilains, bien avant que Flaubert en
eût tiré un roman laborieux et éblouissant, a inspiré tous les artistes qui
avaient déjà représenté le Jugement dernier, et se faisaient la main avec
une Tentation de Saint Antoine, pour traiter ensuite la scène redoutable
et défendue du Sabbat.
La plus remarquable des oeuvres de ce genre est peut-être celle que nous devons à Isaac van Mechelen, un graveur flamand du XVe siècle,
trop peu connu, qui semble surpasser tous ses contemporains par sa
noblesse d'inspiration et la perfection de son exécution. Saint Antoine
est représenté élevé en l'air par des démons (Fig. 15). L'artiste a donné
à ceux-ci des formes empruntées à ce que les oxyrhinques, les cyclométopes
et les cirrhipèdes offrent de plus redoutable et de plus grotesque :
d'invraisemblables holothuries surmontées de têtes grimaçantes, des

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Fig. 17. -- LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par David Téniers, gravé par Ch. Le Bas.

mictyres aux multiples pattes, des limules brandissant leur pointe acérée.
Un singe, au facies enragé, frappe à tour de bras de son gourdin sur le
crâne du Saint, tandis que s'agrippent, à la robe de celui-ci, des
monstres pourvus d'aiguillons, comme ceux du spondyle ou de la cythérée,
et à l'échine armée de crêtes pointues, tels que sont les dactyloptères, les
trigles, les rascasses volantes et les ptéroïs, avec leurs nageoires écarquillées.
Quant au pieux ermite, en clignant d'un oeil, il a le sourire
goguenard d'un vieux malin qui en a vu bien d'autres et sait que toute
cette fantasmagorie n'a rien de bien inquiétant, lorsqu'on commence à
en prendre l'habitude.
Les artistes du XVIe siècle se montreront, sans doute, plus prolixes, et se complairont dans une plus grande multiplicité de détails en traitant
cette scène, comme Breughel le Vieux, dans cette estampe étrange,

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Fig. 18. - La TENTATION DE SAINT ANTOINE, par David Téniers, gravé par Van den Wyng.

gravée par Cock (Fig. 16) ; mais ils ne surpasseront point Isaac van
Mechelen en intensité et en habileté de composition.
Callot, dans sa Grande Tentation, estampe immense, divisée en deux parties (Fig. 20 et 20 bis), donne à l'aventure du saint une ampleur
inaccoutumée, par une profusion de personnages, dont chacun mériterait
une étude spéciale ; toutefois dans la Petite Tentation, plus connue
(Fig. 19), il ramène la scène à de plus justes proportions, et il use du
procédé de Breughel, mais avec un sens de la mesure, de l'harmonie,
de l'équilibre des masses que le vieux maître hollandais ne possédait
pas. La science des diableries y est portée à son plus haut point ; cette
pièce, célèbre du vivant de l'artiste, est trop connue pour que nous ayons
à en préciser les détails ; elle a, d'ailleurs, contribué puissamment à
préparer la scène du Sabbat, auquel elle ressemble par plus d'un point.
La Tentation de Saint Antoine a plusieurs fois été traitée par Téniers. Il eût été étonnant de ne point rencontrer ici ce maître, auquel

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Fig. 19. -- LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, dite « Petite Tentation », par Callot, XVIIe siècle.

étaient familières toutes les scènes pittoresques et mystérieuses où il
introduisait une fine note de raillerie et de scepticisme. L'estampe ci-
contre, gravée par Le Bas, d'après un tableau de Téniers, aujourd'hui au
musée de Lille, est une des meilleures « Tentations » de cet artiste, bien
qu'elle soit peu connue (Fig. 17). Elle diffère des représentations précédentes,
par la femme richement parée, du premier plan, qui présente au
Saint un philtre d'amour, détail sensuel emprunté à la vie du pieux
ermite, mais négligé jusqu'ici par les artistes ; de plus, une autre femme
cornue, peut-être diable déguisé, penchée sur l'épaule de Saint Antoine,
présente les traits caractéristiques -- classiques oserions-nous dire --
qu'on prêtait alors à la sorcière.
Plusieurs « Tentations » peintes par Téniers, que l'on retrouve dans quelques musées d'Europe, appartiennent au type ci-contre (Fig. 18),
totalement différent du précédent. Dans cette belle estampe, gravée par
Jacques-François Van den Wyng, nous retrouvons le même appareil de

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monstres, cher à tous les artistes qui s'aventurent dans les diableries,
mais ceux-ci ont revêtu des
manteaux, des capuchons,
des cagoules et des cuculles,
pour ridiculiser le saint
et devenir ensuite ermites
comme lui, ce que le Diable
a souvent coutume de faire
sur ses vieux jours.
Le rôle principal de cette scène est tenu par la sorcière
cornue, à la bouche pincée
et autoritaire, qui montre au
saint la marmite qu'elle a
mis à bouillir, pleine de viandes
succulentes, autre genre
de tentation par laquelle elle
pense venir à bout des jeûnes
obstinés qui délabrent l'estomac
du bon moine.
Saint Antoine n'était pas le seul personnage que des
démons eussent tourmenté
dans sa solitude, bien qu'il
fût le plus célèbre. Il faudrait
citer toutes les vies des
saints depuis les âges les plus
reculés jusqu'à nos jours,
depuis celles des Pères du
Désert jusqu'à celle du Curé

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Fig. 20. - LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Callot (côté gauche).

d'Ars, et l'on ne trouverait pas une seule, peut-être, qui fût exempte
d'agressions démoniaques. Tous ces pieux personnages ont eu maille à
partir avec ces ennemis invisibles, devenus parfois visibles. Dans les vies
des célèbres solitaires, Saint Antoine et Saint Benoît, dans celles de

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Saint Dominique, de Saint Thomas d'Aquin, de Saint François d'Assise,

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Fig. 20 bis. -- LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Callot (côté droit).

de Sainte Magdeleine de
Pazzi, de Sainte Catherine
de Sienne, de Sainte Angèle
de Foligno et dans des milliers
d'autres, écrites par
leurs contemporains, leurs
confesseurs ou leurs admirateurs,
les démons occupent
une place importante, troublent
l'existence de ces humbles
et de ces purs, les arrachent
à leurs pieuses contemplations,
leur jouent des farces
ignobles, les renversent
dans leur cellule, les dévêtent,
leur barbouillent le
visage d'ordures, les fustigent
vertement comme le fut
plusieurs fois Saint Jean de
la Croix, l'émule et le disciple
de Sainte Thérèse.
Les démons jetèrent plusieurs fois Sainte Catherine
de Sienne dans le feu ; ils la
firent tomber de cheval, la
précipitèrent, la tête la première,
dans une rivière glacée.
La mère Anne de Saint-
Barthélemy, coadjutrice de
Sainte Thérèse, était également en butte aux persécutions des démons;
ils la poursuivaient dans les couloirs de son monastère et lui éteignaient
sa lanterne. La soeur Marie-Angélique de la Providence d'Evreux, dont
L'abbé Boudon a écrit la vie, fut suivie pendant deux ans par un démon

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qui avait pris la forme d'un chien couvert d'écailles vertes ; souvent, les
diables la tiraient par les jambes de façon à l'immobiliser sur le sol. Soeur
Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite du monastère de
Beaune, fut accablée de toutes sortes de maladies démoniaques, qui
guérissaient sur l'ordre de la prieure : Satan essaya plusieurs fois de
l'étrangler.
La mère Agnès de Jésus, de l'ordre de Saint Dominique, fut une des plus éprouvées par les puissances infernales ; les démons lui renversaient
de grosses bûches devant les pieds pour les lui écraser ; l'un d'eux
se présenta à elle sous la forme d'un éthiopien de la taille d'un géant,
jetant du feu par les yeux et montrant une langue enflammée de la
longueur d'un pied, et il lui soufflait avec force le feu qu'elle allumait.
Elle fut plusieurs fois environnée de diables venus en troupe serrée,
sous diverses formes ; les uns sous forme de serpents, se glissaient sous
ses jupes et s'entortillaient autour de ses jambes ; d'autres prenaient la
figure de loups affamés qui se jetaient sur elle, gueule béante ; des fourmilières
de mauvais esprits l'entouraient sans aucun relâche et la
submergeaient des pieds à la tête !
Il n'est pas jusqu'à la bienheureuse Marguerite-Marie, l'admirable privilégiée à laquelle les secrets du Divin Coeur de Jésus furent révélés,
qui n'ait eu à lutter contre les démons. Son biographe, l'évêque Languet,
rapporte que, quelquefois, « pendant qu'elle était assise avec les soeurs
près du feu commun, une force invisible arrachait avec violence de
dessous elle, à diverses reprises, le siège sur lequel elle étoit placée,
et la faisoit tomber rudement plusieurs fois de suite. Il restoit encore, en
1715, trois soeurs qui l'ont vu et qui ont déposé juridiquement de ce
fait... »
On voit donc -- et c'est une considération qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on étudie ces époques éloignées, si l'on veut les
juger équitablement -- que la vie diabolique domine le Moyen-Age et,
dans une certaine mesure, les temps modernes, autant que la vie divine.
Satan y est figuré iconographiquement aussi souvent que le Sauveur.
L'existence du Diable était alors article de foi, tout autant que celle du
Très-Haut. Il ne faut point essayer, comme l'ont voulu faire certaines

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Fig. 21. -- L'ANTECHRIST, par Lucas Cranach. Schedel, Chronique de Nuremberg, 1493.
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écoles de philosophie historique, de séparer ces deux notions, en déclarant
respectable l'idée de la Divinité, et ridicule, grossière et ignorante,
celle du Diable. C'est ne point connaître la théologie ; on ne peut toucher
à Satan, sans que l'édifice laborieusement élevé par les Pères de
l'Eglise, s'écroule tout entier.
Nous pourrions ajouter que le singulier et imprécis personnage de l'Antechrist, moitié démon, moitié créature humaine, tel que
Lucas Cranach l'a représenté dans la Chronique de Nuremberg,
de Schedel, 1493 (Fig. 21), et dont l'existence était un article de foi,
venait encore corroborer et rendre plus concrète l'antinomie existant
entre les principes, éternellement ennemis, du Bien et du Mal.

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.IV.
LE SORCIER, PRETRE DE L'EGLISE DEMONIAOUE
Il est donc parfaitement logique que certains hommes, ayant considéré l'existence des deux principes opposés : le Bien et le Mal, et ayant vu
que Dieu possédait, sur terre, son Eglise, riche et honorée, ses prêtres,
sa liturgie, ses cérémonies, sa messe, ses livres, se soient demandé
-- surtout s'ils se croyaient en droit de se plaindre de Dieu qui les avait
placés dans une condition misérable, et leur avait refusé les biens de ce
monde -- pourquoi l'Esprit du Mal, Satan, dont on leur montrait parfois
l'effigie effrayante, n'aurait pas, lui aussi, son Eglise, ses prêtres, ses
cérémonies, sa messe ? Et pourquoi ne seraient-ils pas eux-mêmes les
prêtres de ce Démon qui leur accorderait peut-être ce que Dieu ne daignait
pas leur dispenser ? Pourquoi ne leur offriraient-ils pas leur hommage,
en lui demandant le bonheur et la joie, puisqu'on le disait maître
des richesses temporelles et des biens périssables ? L'Eglise affectait de
le présenter comme un ange déchu, mais n'était-il pas l'égal de Dieu
puisque, dans le livre de Job, nous le voyons faire partie du conseil du
Seigneur, lui parler familièrement et même engager un pari avec lui ?
La mise en application de cette logique était fatale et inévitable. On ne montre pas impunément le diable sur les cathédrales, pendant dix
siècles, à trente générations humaines, sans qu'il se trouve des curieux
pour l'aller voir réellement, des flatteurs pour lui faire leur cour, et des
révoltés pour se livrer à lui corps et âme. Satan eut ses prêtres : ce furent
les sorciers. Il eut surtout ses prêtresses : les sorcières ; et c'est encore
par une conséquence de la plus implacable logique que, les hommes
étant seuls admis au service du Seigneur, les femmes, qui en étaient
exclues, allèrent en plus grand nombre vers son rival obscur, qui les

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Fig. 22. -- UNE SORCIERE. Cathédrale de Lyon, portail ouest,
XIVe siècle.
accueillait de préférence. On a dit qu'il
y avait mille sorcières pour un sorcier ;
c'est là une exagération manifeste, mais il
est certain que la proportion des femmes,
dans la foule qui se pressait à l'adoration
du Bouc, l'emportait de beaucoup sur celle
des hommes.
C'est une sorcière, et non un sorcier, qui figure sur le voussoir de droite du portail
ouest de la cathédrale de Lyon, parmi
les sculptures zodiacales de cet édifice.
Ce morceau extrêmement curieux, qui
date du commencement du XIVe siècle, est certainement la plus ancienne
représentation d'un tel personnage sur une cathédrale ; sa présence
indique bien une reconnaissance implicite, par l'Eglise, de la réalité de
la sorcellerie, qu'elle prenait au sérieux, non point comme quelques
chrétiens modernes qui voudraient bien se débarrasser de ces traditions
gênantes, et du Diable en même temps.
La sorcière est nue (Fig. 22), comme elle le sera au XVIe et au XVIIe siècles, dans les estampes du Sabbat ; elle chevauche un bouc dont elle
tient, de la main droite, l'une des cornes, tandis que, de la main gauche,
elle fait tournoyer un animal qui est le chat noir classique, le chat que
l'on retrouve, jusque de nos jours, auprès des cartomanciennes. Dans un
bas-relief qui lui fait face (Fig. 23), deux personnages, enfermés dans un
château fortifié, la signalent, du haut des tours, à l'attention d'un troisième
qui lance deux chiens contre elle, et court s'enfermer précipitamment,
par la porte restée ouverte du château.
Cette scène indique fort bien la terreur que devaient causer autrefois les sorcières, par suite de l'importance qu'on attachait à leurs pouvoirs.
Il est presque impossible de donner une définition exacte du sorcier : les fonctions de celui-ci étant multiples, il y avait diverses espèces de
sorciers et sorcières, et ce terme était appliqué, souvent abusivement, à
des personnages occupant des situations très différentes dans l'échelle
sociale, et fort éloignés, par leur degré de culture, les uns des autres.

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La principale fonction du sorcier, comme son nom l'indique, était de jeter des sorts sur les gens auxquels, pour une raison quelconque, il
voulait du mal. Il appelait sur eux la malédiction de l'Enfer, comme
le prêtre appelait la bénédiction du Ciel ; et, sur ce terrain, il se trouvait
en rivalité complète avec le monde ecclésiastique.
Il pouvait encore, toujours par le recours au Diable, obtenir des profits et des biens temporels à ceux qui voulaient bien faire un pacte,
avantages condamnés par l'Eglise, en raison de leur origine démoniaque;
et, ici encore, le sorcier se trouvait en pleine contradiction avec le
prêtre qui, lui, enseignait que les biens temporels ne peuvent être obtenus
sans crime, que de Dieu, et en s'adressant exclusivement à lui, soit
directement, soit par l'intermédiaire de ses Saints.
Certains sorciers habiles connaissaient l'art de faire apparaître le Diable ou les démons subalternes de l'immense armée infernale, supériorité
évidente sur le prêtre, auquel la théologie interdisait de tenter
Dieu par la demande d'un miracle, et qui, par conséquent, ne pouvait
produire aucune apparition bienfaisante ; d'autres sorciers, dits nécromanciens,
faisaient apparaître les morts, opération que l'on confond souvent
avec l'apparition des démons, bien qu'elle soit toute différente.
Notons, d'ailleurs, que l'on appelait encore « sorciers et sorcières » des individus qui étaient, en réalité, des « possédés »; et cette distinction
n'est pas très nettement établie, même
dans certains ouvrages modernes dont les
auteurs se sont flattés de donner une
explication scientifique de tous les faits
démoniaques. D'ailleurs, les faits de possession
étaient souvent mêlés à la sorcellerie,
et devaient se retrouver jusque dans
la consécration suprême de ces divers
talents du sorcier, le chef-d'oeuvre de
l'art infernal, pourrions-nous dire : le
Sabbat, assemblée des sorciers de toute
une province, présidée par le Diable en
personne, et sur laquelle nous nous étendrons

pict

Fig. 23. -- LA PEUR DU MALEFICE.
Cathédrale de Lyon, portail ouest,
XIVe siècle.
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38

longuement. Cependant, tous les sorciers n'allaient pas au Sabbat,
et tous ne pratiquaient pas les opérations ténébreuses que nous venons
de citer. Un grand nombre se bornaient à exercer des arts moins malfaisants ;
ils disaient la bonne aventure, lisaient l'avenir dans les tarots,
interprétaient les lignes de la main, et s'adonnaient à la divination suivant
les innombrables procédés dont ils se transmettaient mystérieusement les
traditions. La race errante, dite des Bohémiens, semble avoir pratiqué
plus particulièrement ce genre de sorcellerie, tandis que les sorciers
satanisants étaient plutôt attachés à leur village.
Enfin, il y avait les sorciers que nous qualifierons d'« Intellectuels ». on les appelait sorciers, parce que la notion exacte de ce qui est, pour
nous, le « savant », n'existait pas alors. L'homme docte était l'homme
des livres, qui enseignait ex cathedra dans les universités, sans s'écarter
de la doctrine de l'Eglise et de celle d'Aristote. Mais celui qui s'avisait
de manipuler la matière, de lui arracher ses secrets dans l'ombre d'un
laboratoire, de coordonner les premiers balbutiements de la science
expérimentale, était encore une variété de sorcier, nom qu'il méritait
souvent du fait qu'il mêlait volontiers les opérations psychiques à l'étude
des secrets de la nature.
Dans toutes les villes d'Allemagne, de Hongrie, des Flandres et du Brabant, au Moyen-Age, il y avait toujours un vieillard, vivant retiré
dans une maison mystérieuse, au fond d'une impasse, le guichet de sa
porte impitoyablement fermé aux curieux et aux intrus. Moitié orfèvre,
moitié antiquaire, il passait pour extrêmement riche ; il avait parfois
une fille jolie, qu'on ne voyait qu'à la messe, et qui ne savait rien de
ce que faisait son père. On se doutait qu'il lisait dans les astres, qu'il
essayait de transmuer les métaux -- car on entendait dans la nuit le bruit
des soufflets puissants de ses fourneaux -- et qu'il confectionnait des
automates ; mais on ne connaissait pas exactement le secret de ses occupations ;
et, pour tout expliquer avec plus de facilité, on pensait qu'il
avait vendu son âme au Diable, et on l'appelait sorcier. Ce personnage,
très populaire, a inspiré quantité de contes fantastiques tels que ceux
d'Hoffmann ; le fameux docteur Faust est le plus beau type de ce genre;

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39
on le retrouve, diminué, dans le Maître Zacharius de Jules Verne et
dans le ballet de Coppelia, de Léo Delibes.
Il y eut des moines auxquels on donna également le nom de sorciers : Roger Bacon, Albert le Grand, qui devint archevêque de Ratisbonne,
en Bavière, laissèrent une réputation de sorciers. Il y eut aussi
des monarques sorciers, comme Henri III et sa mère Catherine de
Médicis, et même des papes sorciers : le pape Saint Léon le Grand, qui
vivait au V siècle, le pape Honorius, au VIIe siècle et le pape Sylvestre II,
au XIe siècle, furent considérés, à tort ou à raison, comme sorciers, et
on leur attribue divers ouvrages magiques que nous aurons l'occasion
de mentionner.
Très nombreux dans les siècles écoulés, les sorciers de village n'ont pas encore complètement disparu d'Europe. On en rencontre encore
fréquemment dans les pays balkaniques et yougo-slaves. L'auteur de
ces lignes a parlé à d'authentiques sorcières dans les villages de Jalogny
(Saône-et-Loire), Villemoustaussou (Aude), Saint-Pé (Hautes-Pyrénées),
Plessala (Côtes-du-Nord), en France ; puis dans un faubourg d'Huesca
(Espagne) ; toutes employaient les procédés classiques qui nous sont
révélés dans les divers livres de sorcellerie parvenus jusqu'à nous.
Quant aux sorciers des villes, ils sont constitués par nos cartomanciennes et chiromanciennes et nos astrologues ; la science de ces derniers
a vu, dans la première moitié du XXe siècle, une véritable résurrection,
et ils sont actuellement nombreux en France, en Allemagne, en Danemark,
en Angleterre et surtout aux Etats-Unis. Et, par les alchimistes,
ils vont se rattacher, comme autrefois, à la science analytique et expérimentale
qui, parfois, se penche sur les vieux livres en se demandant si
les anciens n'ont pas eu l'intuition des théories modernes les plus
avancées.
Le sujet que nous traitons est donc encore tout d'actualité, bien qu'il semble d'intérêt rétrospectif ; et c'est par une étude minutieuse de chacune
des actions rituelles des sorciers que nous pouvons nous faire une
idée exacte de ces personnages pittoresques, dont le caractère prédominant
semble avoir été un farouche individualisme, caractère qu'on a

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40

trop souvent défiguré dans les livres sectaires et tendancieux, tel cette
sorte de roman fourmillant d'inexactitudes, au langage affecté et emphatique,
et qui ne nous apprend rien du tout, que Michelet a cru devoir
nous donner sous le nom de La Sorcière, au lieu de l'ouvrage solidement
documenté que l'érudition de l'auteur nous mettait en droit
d'attendre de lui.

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Fig. 24. -- LA SORCIERE. par Albrecht Dürer, XVe siècle.
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.V.
LA PREPARATION AU SABBAT
Les sorciers opéraient généralement seuls, dans leurs divers actes maléfiques. Mais ils s'assemblaient pour la grande cérémonie du Sabbat
qui, ainsi que nous l'avons dit, était en quelque sorte le chef-d'oeuvre
démoniaque, et que Satan présidait en personne.
Certaines préparations étaient nécessaires, dont la principale était les réunions partielles des sorciers, que nous pourrions appeler de petits
sabbats particuliers. Des détails de ces réunions nous ont été donnés par
divers auteurs : le R. P. Crespet, Deux livres de la hayne de Satan et
malins esprits, Paris, 1590 ; Jean Wier, Cinq livres de l'imposture et
tromperie des diables, Paris, 1569 ; Jean Bodin, De la Démonomanie des
Sorciers, Anvers, 1593 ; Lambert Daneau, De Veneficis quos olim sortilegos,
nunc autem Sortiarios vocant, Paris, 1574 ; Pierre Le Loyer, Discours
des Spectres ou apparitions, Angers, 1586 ; Henri Boguet,
Discours des Sorciers, Lyon, 1610 ; P. de l'Ancre, l'Incrédulité et mescréance
du sortilège, Paris, 1622 ; R. P. M. Mar. Guaccius, Compendium
maleficarum, Milan, 1626 ; mais quand même tous ces ouvrages nous
feraient défaut, il serait aisé de reconstituer ce qui se passait dans les
assemblées de sorciers, au moyen des nombreuses gravures que les artistes
du temps ont pris soin de nous laisser.
Voici le groupe célèbre des quatre sorcières d'Albrecht Dürer (Fig. 25). Elles achèvent de se dénuder pour aller au Sabbat. L'une
d'elles est une grande dame ; sa coiffure compliquée s'élève à la façon
d'un hennin, et un léger voile lui descend à mi-visage ; les autres sont
des paysannes dont l'une s'est couronnée de feuillages, à la manière
païenne. Dans l'entrebâillement d'une porte -- la porte de l'Enfer -- le

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Fig. 25. -- LES QUATRE SORCIERES, Fig. 26. -- LES QUATRE SORCIERES, par Albrecht Dürer, 1491. par Israël van Mechelen, XVe siècle.
diable rit férocement, à la façon d'un tigre, attendant ses compagnes de
Sabbat, plus tard sa quadruple proie.
Ce sujet a été gravé semblablement par Israël van Mechelen et Wenceslas d'Olmutz ; l'estampe d'Israël van Mechelen paraît plus ancienne
que celle de Dürer, dans la rudesse de son archaïsme (Fig. 26) ; et il est
certain que c'est à ce maître flamand, trop oublié, que revient la gloire
de cette belle composition.
Dans les trois estampes suivantes, du peintre allemand Hans Baldung, et qui portent la date de 1514, les quatre sorcières sont au travail.
Elles se livrent d'abord à une opération bizarre (Fig. 29), la confection
de l'onguent, ou graisse des sorciers, dans laquelle il entre du sang
de huppe et de chauve-souris, de la râpure de cloches et de la suie.
L'une d'elles broie les drogues dans un petit chaudron -- le chaudron
traditionnel que possédait toute sorcière, -- les autres regardent, avec

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Fig. 27. -- CONSECRATION DE LA FOURCHE, Fig. 28. -- LE DEPART POUR LE SABBAT, par Hans Baldung, 1514. par Hans Baldung, 1514.
admiration et envie, une vieille sorcière, plus diligente qu'elles, qui
déjà chevauche dans les nuées, se rendant au Sabbat à cheval sur
une fourche, et suivie d'un bouc.
Puis l'onguent est fait (fig. 27) ; elles oignent la fourche qui leur servira de monture, en prononçant une consécration horrible, pendant
que l'une élève vers le ciel un plateau chargé d'ossements, tandis que
l'autre égrène un chapelet où l'on voit, en guise de grains, des grelots,
deux dés à jouer, le crâne minuscule d'un foetus, mais où il manque le
crucifix brisé, que nous imaginions indispensable à tout vrai chapelet
de Sorcière.
Aussitôt, une des sorcières s'empresse de partir pour le Sabbat. Elle s'élance, assise à rebours, sur un bouc qui la transporte à travers les airs,
et elle emporte, entre les deux dents d'une fourche, le fameux chaudron.
Ses compagnes, restées à terre, continuent à préparer leurs drogues

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mystérieuses; un autre chaudron bout, sur son feu de verveine, un troisième
laisse échapper une vapeur chargée de principes malfaisants ; une
des sorcières, la plus vieille, présente au ciel, sur un plat, une sinistre
offrande, qui paraît être les membres d'un enfant (Fig. 28).
La même scène se trouve reproduite dans une gravure sur bois d'un vieux livre allemand, Die Emeis, par le Docteur Johannes Geiler von
Keisersperg, publié à Strasbourg, chez Grüninger, en 1517 (Fig. 30).
On remarquera que les sorcières élèvent en l'air deux chaudrons, dont
l'un paraît établir une communication avec le ciel. Des ossements gisent
par terre, comme précédemment ; la sorcière de droite tient la fourche,
à laquelle une étoffe a été fixée à la façon d'une voile, disposition parfois
adoptée, dans les chevauchements de sorcières, et qui permettait de profiter
de l'aide du vent, et peut-être aussi de servir de parachute si le
charme venait soudain à faire défaut.
Enfin, voici la sorcière triomphante, allégorisée, stylisée, telle que l'a représentée Albrecht Dürer dans une puissante eau-forte, où il a
quelque peu sacrifié la réalité prosaïque à l'effet décoratif et au souci
d'une composition harmonieuse (Fig. 24). Majestueusement, mais à
contresens assise, par dérision, sur un bouc, elle est saluée avec
respect par des amours, dont l'un élève ironiquement sur son épaule un
chardon ou un cactus ; elle tient dans sa main la quenouille et le fuseau,
emblème des Parques, qui signifie peut-être ici que la sorcière, par la
puissance de ses maléfices, tient dans ses mains le sort des humains, ou
peut-être, plus simplement, allégorie sans finesse de la Femme elle-même,
que vient corroborer la présence, au loin, des flots calmes de l'Océan,
autre allusion à la perfidie des ondes qu'une certaine amertume philosophique,
fort à la mode à cette époque, qu'on trouve déjà dans le Roman
de la Rose et qui se continue jusque dans Shakespeare, se plaisait à
rapporter constamment au sexe féminin.
Dans un incunable fort rare, du démonographe Ulrich Molitor, intitulé De laniis et phitonicis mulieribus, Constance, 1489, nous voyons
les sorcières à table (Fig. 31), prenant le fameux repas dans lequel on les
accusait de manger un enfant nouveau-né ; celle qui préside à la table
semble dire un benedicite satanique, et consacrer le plat du milieu. Mais

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Fig. 20. - CONFECTION DE L'ONGUENT DES SORCIERS, par Hans Baldung, 1514.

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Fig. 30. -- ASSEMBLEE DES SORCIERES. Dr Johannes Geiler von Keisersperg, Die Emeis, Strasbourg, 1517.
cette gravure sur bois, un peu fruste, ne nous documente pas aussi bien
que cette estampe, presque inconnue, de Jaspar Isaac, intitulée Abomination
des Sorciers, dont la plupart des épreuves ont été détruites par
des antisorciers trop zélés (Fig. p). Cette scène, fort complète, contient
à peu près tous les éléments de l'art satanique, et nous montre le
mélange incohérent que l'on faisait volontiers, au XVIe siècle, de ce que
nous appellerions aujourd'hui les diverses branches de l'occultisme.
Nous sommes dans l'intérieur d'une vraie maison de sorcières. Quatre de
celles-ci se dévêtent pour se mettre dans la tenue rituelle, la nudité d'Eve.
Au milieu d'elles, un homme, un sorcier, sur la tête duquel est perchée
une chauve-souris, lit un grimoire, ce livre célèbre, dont on se disputait
les exemplaires manuscrits à prix d'or, et auquel nous consacrerons plus
loin une notice spéciale. Par terre, un crâne repose au milieu d'un cercle
dans lequel ont été tracés des signes cabalistiques. Ce cercle joue un rôle
considérable dans presque toutes les opérations de sorcellerie ; nous en
donnerons également plusieurs spécimens, extraits des livres les plus

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authentiques. A côté de celui-ci, un autre livre ouvert, surmonté d'un
pentacle formé de deux triangles entrelacés, que les occultistes ont appelé,
suivant les circonstances, « Bouclier de Moïse » ou « Sceau de Salomon ».
Dans la cheminée nous retrouvons notre chaudron fatidique, où de fantastiques
animaux ont pris place ; sur le manteau de cette cheminée, la
main d'un squelette, la « main de gloire » dont nous donnerons l'explication,
puis une chandelle. Un placard rayonné, à gauche, contient les pots
d'onguent, les drogues et probablement le « sas » ou tamis, servant à la
divination. A travers une fenêtre ouverte, l'artiste, par un artifice fréquemment
employé dans les tableaux de cette époque, nous a montré
l'extérieur de la maison, tel qu'il devait être à l'instant même, avec sa
cheminée jetant des flots de fumée qui proviennent de l'infernale cuisine
des sorcières, et loin de laquelle s'enfuient deux paysans épouvantés.
Enfin, près de la cheminée, trois sorcières nues se mettent à cheval sur des manches à balai, prêtes à s'envoler dans les airs; une quatrième
a pris déjà son vol; on aperçoit ses jambes disparaissant sous le manteau
de la cheminée. Car c'est ainsi que les sorcières prennent le chemin du
Sabbat. Le manche à balai, qui a remplacé la fourche de Hans Baldung,
est l'accessoire indispensable pour se rendre au Sabbat ; c'est la monture
du Diable, l'équivalent des « bottes de
sept lieues » de l'ogre, au moyen desquelles
les sorcières, en quelques minutes,
franchiront des espaces immenses et
traverseront des provinces entières.
Et c'est par la cheminée que se trouve la voie naturelle pour se rendre
au Sabbat. Une sorcière ne saurait sortir
par la porte ni même par la fenêtre. Le
trou, plein de mystère, de la cheminée,
où seul le petit ramoneur s'aventure
sans trembler, est la communication
d'habitude avec le ciel, ou du moins
avec ce paradis relatif où trône Satan,
attendant ses fidèles et ses vassaux.

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Fig. 31. -- LE REPAS DES SORCIERES. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis
mulieribus. Constance, 1489.
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Fig. 32. -- L'ABOMINATION DES SORCIERS par Jaspar Isaac, XVIe siècle. (Collection de l'auteur).
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La même scène a été interprétée avec une sombre véhémence, dans le splendide tableau de Frans Francken (1581-1642) exposé au Kunsthistorisches
Museum de Vienne, intitulé : Assemblée de sorcières (Fig. 33).
Au premier plan, nous retrouvons la même jeune femme ôtant ses bas,
que dans la figure précédente ; à côté d'elle, une de ses compagnes est
effrayée à la pensée de l'acte qu'elle va accomplir, très certainement pour
la première fois. Une vieille femme frotte d'onguent le dos d'une sorcière
nue ; deux autres sont occupées à remuer le contenu du chaudron et à
souffler sur le feu, tandis qu'une troisième lit dans un grimoire. Mais
cette peinture contient, en outre, d'autres détails, assez rares, que nous
aurons l'occasion d'étudier dans un chapitre ultérieur.
C'est vraisemblablement ce tableau, et quelques-unes des gravures dont nous avons donné la reproduction, qui ont inspiré à Goethe l'étrange
scène de la cuisine de la sorcière de la première partie de Faust, où il
n'a garde de faire partir, lui aussi, la sorcière autrement que par le trou
de la cheminée :

Beim Schmause Aus dem Haus Zum Schornstein hinaus!
Voyez encore les sorcières emprunter ce chemin bizarre, dans une petite gravure sur bois qui illustre le frontispice de quelques exemplaires
seulement des Dialogues touchant le pouvoir des sorcières et de la punition
qu'elles méritent, de Thomas Erastus, Genève, 1579 (Fig. 34). Elle
représente une maison de sorcières, vers la fin du XVIe siècle. Le graveur
l'a présentée en coupe, ce qui permet de voir en même temps ce qui se
passe à l'intérieur et à l'extérieur. Quatre sorcières s'y sont préparées à
aller au Sabbat. L'une d'elles, prête avant les autres, s'envole déjà,
sortant de la cheminée sur son manche à balai, et s'élance vers quelque
lointain Brocken. Une autre la suit de près; son corps est déjà engagé dans
le manteau de la cheminée, et l'on n'aperçoit plus que ses jambes et le
bout de son balai ; une troisième ceint sa jambe d'une jarretière, probablement
de peau de loup ; la dernière n'a pas encore commencé ses préparatifs,
et demeure accroupie, attendant qu'on lui laisse la place. Mais

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Fig. 33. -- ASSEMBLEE DE SORCIERES -- Tableau de Frans Francken , 1581-1642
ce qui donne de la vie à ce petit tableau, en y ajoutant une note de singulière
vraisemblance, c'est la présence de ce petit curieux qui regarde par

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pict

(Kunsthistorisches Museum de Vienne).

le trou de la serrure pour surprendre les sorcières
dans le secret de leurs opérations. C'est là un geste
pris sur le vif, qui montre bien quelle devait être
la préoccupation des profanes de connaître les
mystères redoutables du Sabbat, avec la note d'envie
qu'excitaient inévitablement les privilégiées
qui pouvaient se vanter d'y avoir fait une petite
excursion, en bravant la fureur sanguinaire des
magistrats.
Ici se pose une question d'une importance capitale. De quel côté doit être tenu le manche à
balai pendant la chevauchée ? Avec le balai en bas,
ou en haut ? Si nous nous référons aux gravures les
plus anciennes, celles du XVIe siècle, nous voyons
que les sorcières le tiennent la tête en bas, comme
dans cette estampe de Breughel que l'on trouvera
plus loin (Fig. 134), dans laquelle l'artiste, par un
charmant anachronisme, a fait figurer une sorcière
s'envolant par la cheminée, dans une scène de la
vie de Saint Jacques le Majeur; ou bien dans cette
splendide composition de Jakob van den Gheyn
(Fig. 38), où la sorcière s'élance dans le ciel au-
dessus d'un formidable chaudron d'où s'échappent
des torrents de fumée et de vapeur.
Mais, à partir du XVIIe siècle, les sorcières paraissent avoir adopté un nouveau style et une
méthode perfectionnée ; elles chevauchent avec le
balai tenu en haut ; et elles fixent, au milieu du
fagot dont il est formé, une chandelle allumée qui
servira à éclairer leur route, et donnera, à leur
passage à travers les airs, cet aspect sinistre bien
fait pour effrayer les paysans et les gens simples
qui se signeront, dans les villages et dans les champs, en les voyant passer.
Téniers, avec sa verve coutumière, nous donne un exemple de l'emploi
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Fig. 34. -- INTERIEUR D'UNE MAISON DE SORCIERES.
Thomas Erastus, Dialogues touchant le pouvoir des sorcières,
Genève, 1579.
de cette nouveauté,
qui ne
manque pas d'élégance,
dans son
tableau, aujourd'hui
perdu,
Départ pour le
Sabbat, dont le
graveur Aliamet
nous a heureusement
conservé le
souvenir par une
splendide estampe
(Fig. 36). Au
premier plan, une
vieille sorcière,
rompue au métier,
au visage
paysan, tanné et
recuit, qui n'a certainement pas peur du Diable, et le rosserait au
besoin, prépare, à la chandelle, quelque affreux breuvage dans un
pot, sans s'émouvoir de la présence de l'escogriffe qui s'agite à côté
d'elle ; par terre, le cercle magique, avec une lampe, un crâne, le
poignard rituel fiché dans le sol. Au fond, devant la cheminée qui
flambe, une autre vieille sorcière à profil de camée, austère comme
une vestale, oint d'onguent, en lisant le livre magique, le corps d'une
troisième sorcière qui va prendre son vol par la cheminée. Celle-ci est
jeune, ses cheveux retombent en boucles enfantines sur sa nuque. C'est
une novice ; on le devine à la gaucherie inexpérimentée avec laquelle
elle tient son balai ; je gagerais qu'elle va au Sabbat pour la première
fois, et je gagnerais mon pari, car un frisson court le long de son dos,
et laisse deviner qu'elle n'est point rassurée ; un tremblement est au
tréfonds de son coeur, qu'elle n'ose avouer, car la vieille, à côté d'elle,
inexorable, lui dit comme Bossuet disait à Mlle de La Vallière lors de sa

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profession : « Allez, ma soeur, achever votre sacrifice ; le feu est allumé,
l'encens est prêt, le glaive est tiré ! » Et la pauvrette va rejoindre une
autre de ses compagnes qu'on voit s'envoler, sous le manteau de la cheminée,
transformée en animal, muée en chèvre-pieds, et un appendice
caudal lui ayant poussé en prolongement de sa vingt-quatrième vertèbre.
Pourquoi cette métamorphose ? Nous le verrons plus loin.
Plus sobre de détails, et totalement exempte de fantastique, est cette belle estampe de Queverdo (Fig. 39). Le chat, le crapaud et le hibou, les
trois animaux, compagnons inséparables de la sorcière, y figurent seuls ;
une vieille, dont le profil de polichinelle n'a point de caractère, oint le
corps de celle-ci, sans lire de grimoire. La sorcière est jeune et jolie, car
bien qu'une routine nous fasse accoler généralement l'épithète « vieille »
au mot « sorcière », nombreuses étaient les sorcières jeunes qui tentaient
l'aventure audacieuse du Sabbat. Parmi les trois sorcières de Macbeth,
une seule est vieille, selon
les traditions du théâtre
anglais ; les deux autres
sont d'âge juvénile.
Mais cette estampe sent déjà le romantisme ;
les temps héroïques de la
sorcellerie sont passés, et
cette sorcière, malgré
l'habileté de la composition
et le beau métier du
graveur, est un peu d'opéra-comique,
et elle manque
de la foi ardente qui
pénètre encore ses soeurs
aînées, dans l'oeuvre du
bonhomme Téniers.
Les sorciers et sorcières paraissaient au Sabbat
sous la forme humaine

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Fig. 35. -- SORCIERES TRANSFORMEES EN ANIMAUX. Ulrich Molitor, De laniis et Phitonicis mulieribus,
Constance, 1489.
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Fig. 36. - Le DEPART POUR LE SABBAT, Fig. 37. -- L'ARRIVEE AU SABBAT par Téniers, gravé par Aliamet. par Téniers, gravé par Aliamet.
qui leur était propre, ainsi que nous le montreront de nombreux documents ;
cependant une transformation, que nous avons déjà aperçue dans
la figure 34, s'opérait quelquefois, probablement pour les sorcières les
plus habiles et particulièrement chéries de Satan, car elles prenaient,
comme lui, une forme animale, celle d'un bouc, le plus souvent.
La gravure ci-contre, extraite du vieux livre d'Ulrich Molitor (Fig. 35) est, à ce sujet, fort significative. Elle représente deux sorcières,
dont les têtes se sont changées en celles de vagues ovidés, et qui vont au
Sabbat, conduites par un diable, tout le trio étant perché sur un balai
unique, dans un touchant collectivisme. Cette composition, digne
d'un vitrail, nous montre bien que la possibilité, pour les sorcières, de
prendre diverses formes, était un article de foi intangible.
Cette transformation s'opérait en passant sous le manteau de la cheminée, quelquefois même un peu avant; c'est cette dernière version qu'a
adoptée Goya, dans son effrayant tableau de La Transformation des
Sorciers, conservé à l'Alameda du duc d'Osuna (Fig. 40). On voit que le

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maître espagnol était bien informé des choses de la sorcellerie, et il ne
faut point s'en étonner, car l'Espagne a été fort longtemps, et est encore
aujourd'hui, un pays de sorcières. Guillaume Le Breton nous apprend
qu'il s'y trouvait déjà des sorciers prédisant l'avenir au XIIIe siècle, à
l'époque de la comtesse Mathilde, qui les consultait d'habitude. Et il est
assez inattendu de trouver, au commencement du XIXe siècle, cette composition

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Fig. 38. -- LE DEPART POUR LE SABAT, par Jakoh van den Gheyn, XVIIe siècle.
qui se rattache directement aux traditions des âges les plus obscurs
de la sorcellerie. Quatre sorciers hideux, d'une laideur d'épouvante
réaliste, qui n'est point dans les oeuvres anciennes, toujours stylisées, se
muent en bêtes ; l'un d'eux s'est complètement transformé en loup ; il
regarde un de ses compagnons qui s'échappe par la cheminée, et il s'apprête
à prendre le même chemin. Cette oeuvre, traitée avec la rudesse

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sarcastique qui caractérise généralement ce maître, est empreinte d'une
inquiétante sincérité.
On prétendait que lorsqu'un sorcier se sentait appelé au Sabbat, il était impossible de l'empêcher d'y aller, qu'il était capable de surmonter
tous les obstacles, et au besoin de passer par le trou de la serrure si l'on
cherchait à l'enfermer. C'est dans ce cas, fort souvent, que les sorcières
se transformaient en animaux pour échapper plus facilement à ceux qui
s'opposaient à leur dessein. On cite le cas du mari d'une sorcière qui,
voulant la retenir d'aller au Sabbat, l'attacha dans son lit avec des cordes;
mais elle se changea en chauve-souris, parvint ainsi à se dégager, et s'envola
par la cheminée. On raconte même qu'en 1547, en Navarre, une
sorcière, traduite devant l'Inquisition, et qui avait réussi à apporter sa
boîte d'onguent avec elle, parvint à s'envoler dans les airs, sous les yeux
mêmes des juges, en se transformant en chouette, échappant ainsi à la
sentence qui l'attendait.
Les sorcières ainsi transformées en animaux, et principalement en loups, semaient la terreur dans les campagnes. Le démonographe Boguet,
dans son Discours exécrable des Sorciers, Rouen, 1603, rapporte
qu'un chasseur rencontra un jour, dans les montagnes de l'Auvergne, un
énorme loup qui s'attaqua à lui ; il parvint cependant à lui couper une
patte, et l'animal s'enfuit en hurlant. Le chasseur ayant mis la patte dans
son sac, alla demander l'hospitalité à un jeune gentilhomme de ses amis,
et, voulant montrer le produit de sa chasse, il tira, hors du sac, la patte
qu'il aperçut, à son grand étonnement, changée en une main de femme,
et portant à l'un des doigts, une bague que le gentilhomme reconnut pour
appartenir à sa femme. Il fit venir celle-ci et s'aperçut qu'elle dissimulait,
sous son vêtement, un de ses bras blessé. Il lui manquait une main,
qui n'était autre que celle que le chasseur avait apportée. Elle fut obligée
d'avouer qu'elle était sorcière et s'était transformée en loup pour aller
au Sabbat. Son mari la livra à la justice, qui la fit brûler.
Le Sabbat excitait, parmi toutes les classes .de la société, la plus haute curiosité, et nombreux étaient ceux et celles qui cherchaient à s'y
introduire : niais il leur était souvent fort difficile de trouver le parrain
voulant bien se charger de les initier aux cérémonies préparatoires et

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Fig. 39. -- LE DEPART POUR LE SABBAT, par Queverdo, gravé par Maleuvre.

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de les présenter à l'assemblée, car les privilégiés du Sabbat cachaient
généralement fort jalousement leur secret. La possession de l'onguent
sans lequel le voyage à travers les airs n'était pas possible, était un secret
particulièrement précieux et fort difficile à obtenir. Quelquefois, le
diable donnait lui-même l'onguent, fait qui devait être rare, mais
qu'avouèrent pourtant les cinq personnes qui furent accusées de sorcellerie
à Arras, eu 1460 ; elles déclarèrent :
« Que quand ils voulloient aller à ladite vaulderie, d'ung oignement que le diable leur avoit baillé, ils oindaient une vergue de bois bien
petite, et leurs palmes et leurs mains, puis mectoient celle verguelte
entre leurs jambes, et tantost ils s'envolaient où ils voulloient estre, par
desseures bonnes villes, bois et eaues ; et les portoit le diable au lieu où
ils debvoient faire leur assemblée... »
Ce mode de locomotion n'était pas, d'ailleurs, sans danger ; la légende cite de nombreux cas de sorciers, surtout parmi les novices, qui,
montés avec un diable sur un manche à balai, se trouvaient désarçonnés
par celui-ci ; et on les retrouvait, le lendemain matin, accrochés aux
branches d'un arbre, dans une situation périlleuse, ou étendus dans
quelque champ, les reins brisés, ainsi qu'il arrive parfois, aujourd'hui,
aux aviateurs.
Bien des profanes, n'ayant pu rencontrer le guide et l'introducteur désiré pour le Sabbat, cherchaient à s'y introduire clandestinement, ce
qui ne leur réussit pas toujours. Le farouche Del Rio, dans ses Controverses
et Recherches Magiques, Paris, 1611, raconte qu'un charbonnier
ayant appris que sa femme allait au Sabbat, voulut y aller également
il feignit, une nuit, de dormir, la vit se frotter d'un onguent, puis disparaître
par la cheminée. Aussitôt, ayant trouvé le pot d'onguent, il s'en
oignit pareillement, prit le même chemin qu'elle et se vit transporté
dans la cave d'un vieux château où il trouva sa femme, avec tout le Sabbat
assemblé. Celle-ci fit immédiatement un signe secret, et toute la
compagnie disparut; le charbonnier demeura seul au fond de la cave, où
il fut pris, par les gens du château, pour un voleur, et eut beaucoup de
peine à se tirer de ce mauvais pas.
Un bourgeois allemand obtint une fois de son voisin d'être conduit
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59
au Sabbat ; ils enfourchèrent tous deux un manche à balai ; mais, le bourgeois,
au moment d'arriver à destination, fut pris de peur, et se mit à
murmurer des oraisons ; aussitôt le sorcier le fit descendre à terre avec
une rapidité vertigineuse ; il se trouva seul, dans une région inconnue,
dont il ne parlait point la langue ; et il mit trois ans à retourner dans son
pays dont il était éloigné de plusieurs centaines de lieues.

pict

Fig. 40. - TRANSFORMATION DES SORCIERS, par Goya (Alameda du duc d'Osuna).
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.VI.
LE SABBAT
Ainsi préparés par leurs réunions partielles, les sorciers et sorcières pouvaient se rendre à la grande réunion plénière, manifestation importante
et demeurée célèbre : le Sabbat.
Cette assemblée maudite, qui restera l'une des pages les plus troublantes du Moyen-Age, fut vraiment le chef-d'oeuvre satanique. Elle
avait lieu, pour l'Europe occidentale, soit dans les plaines de menhirs de
Carnac en Bretagne, soit en Allemagne, au sommet du Bloksberg, soit
dans l'église démoniaque de Blokula en Suède, soit même, si l'on en croit
l'abbé Thiers, au sommet du Puy-de-Dôme, en Auvergne. Il semble que
ce soit le bénédictin Réginon de Prum qui en ait parlé le premier, au IXe
siècle, dans son ouvrage : De ecclesiasticis disciplinis. Il recommande de
rechercher s'il ne se trouve pas des femmes qui disent aller dans les
assemblées de démons, et qui chevauchent la nuit sur des bêtes ; dans ce
cas, elles doivent être chassées de la paroisse.
Le Sabbat le plus connu et le plus fréquenté fut certainement celui de la montagne du Brocken, ou Bloksberg, dans le Hartz. Cette région,
une des plus sauvages et des plus rudes de l'Allemagne septentrionale,
fait partie de la Forêt Noire. C'est là, dans le pays de Schierke, qu'en
souvenir de l'ancienne tradition, Goethe, dans son Faust, a placé son
Sabbat, plus fantaisiste et critique, que vraiment documenté.
L'importance du Sabbat du Brocken était si considérable, qu'au milieu du XVIIIe siècle, les géographes qui traçaient des cartes de cette région,
ne manquaient jamais d'y faire figurer les sorcières, chevauchant sur
leur manche à balai, pour se rendre au point central, sur le mont sacré.
Voici une de ces curieuses cartes allemandes, dressée en 1732, par un

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pict

Fig 41.
Fig. 41 bis. --- LE MONT BROCKEN. Carte géographique allemande montrant les sorcières se rendant au Sabbat,
par L.-S. Bestehorn, Nürnberg, 1751.
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Fig. 42. -- LES SORCIERS RENDANT HOMMAGE
AU DIABLE. R. P. Guaccius, Compendium
Maleficarum, Milan, 1626.
ingénieur nommé L. S. Bestehorn,
publiée en 1749, puis reproduite, en
1751, par un éditeur de Nürnberg qui,
dans une note, fait quelques réserves
sur la part de fantaisie qui peut incomber
au graveur (Fig. 41 et 41 bis).
Au milieu de la carte, le Mont Brocken s'élève majestueusement,
dominant une quantité d'autres,
Bructerus Herciniae montes supereminet
omnes, comme dit solennellement
l'inscription qui le couronne.
Dans l'air, à grand renfort de manches à balai, arrivent six sorcières, de
Halberstadt, de Wernigerode, de Zellerfeld, et de toute l'Allemagne. La
légende annexée à la carte nous indique qu'au sommet, se trouve la
fameuse « Place des Sorcières », où a lieu le Sabbat ; tout auprès, un
autel, consacré autrefois à un faux dieu des païens, puis une fontaine,
lesquels étaient utilisés dans les cérémonies diaboliques.
Le Sabbat avait lieu, comme on l'imagine aisément, en pleine nuit, et l'arrivée des sorcières était plutôt sinistre, si l'on en juge par cette
gravure d'Aliamet, d'après un tableau de Téniers (Fig. 37), qui fait pendant

pict

Fig. 13. -- SATAN ADRESSE UN DISCOURS AUX SORCIERS. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
au Départ pour le Sabbat du
même maître, dont nous avons donné
une reproduction (Fig. 36). La sorcière
-- celle-là n'a point quitté ses
vêtements -- s'avance au milieu des
diables ; en confiant son manche à
balai à un démon ornithorynque, elle
l'a échangé contre une torche dont
elle s'éclaire. Des êtres fantastiques,
chauves-souris et barbastelles, l'entourent ;
un curieux homonculus
dresse sa petite stature devant une
lanterne posée par terre ; un poteau

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63
frontière, tragiquement éclairé, barrant le ciel comme un gibet, indique
la limite du territoire satanique.
Toutefois, l'assemblée du Sabbat n'était pas tenue suivant un rite uniforme et invariable. Autant qu'on puisse en juger par les descriptions
que nous en ont laissées divers auteurs des plus graves, si le fond des
cérémonies était le même, du moins celles-ci n'étaient point soumises à
une rigueur excluant d'aimables fantaisies. Satan présidait en personne;
il y prenait la forme d'un crapaud à plumes, d'un corbeau, d'un chat
noir ou plus souvent d'un bouc. L'arrêt prononcé en 1460 à Arras, contre
plusieurs individus accusés de vaulderie, c'est-à-dire de pacte avec un
démon, mentionne qu'ils allaient au
Sabbat « et illecq trouvoient ung
déable en forme de boucq, de quien,
de cinge et aucune foys d'homme ».
On voit quelques-unes de ces formes
bizarres dans les trois gravures ci-
contre, extraites d'un livre hautement
recommandable, du R. P.
Guaccius, intitulé Compendium
Maleficarum, publié à Milan, en
1626, dont un exemplaire se trouve
à la bibliothèque Sainte-Geneviève
de Paris. Dans la première (Fig. 42),

pict

Fig. 44. -- SATAN EXIGE UN PACTE DES NOUVEAUX
SORCIERS. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
où il reçoit l'hommage des sorciers venus au Sabbat, il est assis sur un
trône, et son visage est franchement celui d'un bouc. Dans la seconde
(Fig. 43), où il adresse un discours édifiant à ses affiliés, bien que demeurant
cornu, ainsi qu'il convient, il allonge son nez en un vague bec d'oiseau.
Enfin, dans la suivante (Fig. 44), où il exige rigoureusement un
pacte des nouveaux sorciers, sa face s'est raccourcie et est devenue
simiesque.
Nous possédons une description du Sabbat qui avait lieu tous les mercredis et tous les vendredis de l'année au Puy-de-Dôme, où se tenait
le chapitre général du Diable. Elle est due à un conseiller au Parlement
de Bordeaux au XVIIe siècle, Florimond de Rémond, qui y avait assisté ;

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64

il raconte, dans son livre de l'Antipapesse, que,
vers minuit, dans un champ, la veille de la Saint-
Jean, se trouvaient réunies près de soixante personnes
autour d'un bouc qui était le Diable; il leur
fit faire le signe de la Croix de la main gauche,
puis tous vinrent le saluer d'une façon irrévérencieuse.
Le bouc avait une chandelle noire entre
ses deux cornes : il y mit le feu « le tirant au-dessous
de sa queue », dit le grave conseiller; et tous les
assistants qui portaient une chandelle semblable
l'allumèrent à celle du bouc. « En cette assemblée,
on disoit la messe à leur mode, tournant le dos à
l'autel. Celui qui faisoit l'office estoit revestu d'une
chappe noire, sans croix, élevant une tranche de
rave teinte en noir au lieu de l'hostie. »
Un témoignage encore plus respectable est celui de la Très Révérente Mère Françoise-Madeleine
de Chaugy, qui fut secrétaire de Sainte
Jeanne de Chantal et supérieure du premier monastère
de la Visitation. Dans les vies des religieuses
de ce monastère, qu'elle fit paraître à Annecy en
1659, on trouve les détails suivants concernant
Anne-Jacqueline Coste, l'une des plus édifiantes
de ces pieuses recluses. Celle-ci était une bergère,
et « durant la nuict de la feste de Sainct Jehan-
Baptiste, dit-elle, cette dévote bergère et ses autres
compagnes ouyrent un bruit et un tintamarre
espouventable, et ayant jeté les yeux de toutes
parts pour voir d'où pouvoient venir ces effroyables
hurlemens et ces cris de toutes sortes d'animaux,
elles virent au bas de la montagne que c'estoient

pict

Fig. 45. -- LE SABBAT, par I. Ziarnko.

figures de chatz, de boucs, de serpens, de dragons et de toutes sortes
d'animaux cruels, impurs et immondes, qui tenoient leur sabbat, et qui
faisoient d'horribles meslanges, qui proféroient des paroles les plus

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pict

De l'Ancre, Tableau de l'Inconstance des mauvais Anges, 1610.

infâmes et les plus sacrilèges qui puissent entre imaginées, et remplissoient
l'air de blasphèmes les plus exécrables. »
De ces relations incomplètes, mais bien faites pour piquer notre
6
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curiosité, essayons de tirer quelques notions précises, en nous aidant des
quelques documents iconographiques que nous possédons sur ce sujet.
Il existe deux représentations principales du Sabbat, qu'on peut considérer comme les meilleures et les plus conformes aux détails donnés
par les principaux démonologues : l'une est une estampe du graveur
polonais I. Ziarnko (Fig. 45 et 45 bis), qui se trouve parfois annexée à
quelques exemplaires du sombre livre de Pierre de l'Ancre : Tableau de
l'inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traicté
des sorciers et de la sorcellerie, Paris, 1610 ; l'autre est celle du tableau
de Spranger, dont l'original est perdu, mais dont une excellente gravure
existe dans le bizarre ouvrage de l'abbé Bordelon : Histoire des imaginations
extravagantes de Monsieur Oufle, Amsterdam, 1710 (Fig. 46).
Ces deux compositions sont animées de ce mouvement impétueux, de ce
tourbillonnement irrésistible, de cette agitation fiévreuse, désordonnée et
folle, qui emporte tous les personnages dans une ronde échevelée et
infernale, telles que nous nous représentons les Bacchanales et les Saturnales
des anciens, dont le Sabbat paraît bien avoir été une continuation
ténébreuse et dégradée. Toutes deux renferment les mêmes scènes et
offrent des détails identiques ; la première, celle de Ziarnko, est accompagnée
d'une légende qui nous permet de l'étudier avec une précision
généralement rare en ces matières.
Le Sabbat (Fig. 45) est présidé par Satan, qui est, dit la légende, « dans une chaire dorée, en forme de bouc, qui presche avec cinq cornes,
ayant la cinquième allumée pour allumer toutes les chandelles et feux du
Sabbat ». Remarquons que ce bouc, figuré en A, est véritablement un
animal, et n'a point encore cette forme semi-humaine que nous trouvons
dans la figure 46.
L'apparence du bouc donnée à Satan dans le Sabbat, est un souvenir évident de l'antiquité ; c'est le Mendès de l'Egypte décadente, c'est une
combinaison du faune, du satyre et de l'aegypan tendant à devenir synthèse
définitive de l'anti-divinité. Le bouc est parfois la monture de
Vénus; c'est un bouc que l'on sacrifie à Dionysos, lequel se revêt de sa
peau ; chez les Juifs, il était le bouc émissaire que l'on chargeait de
tous les péchés d'Israël ; aussi bien, par ce mélange confus de paganisme

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pict

Fig. 46. -- LE SABBAT, par Spranger. Abbé Bordelon, Histoire des Imaginations de M. Oufle, Amsterdam, 1710.

et d'histoire biblique, est-il la forme présidentielle invariable et consacrée
pour tous les Sabbats d'Europe. Et l'on conçoit la joie avec laquelle
Goya, s'emparant d'une tradition si avantageuse par sa valeur décorative,
a placé dans sa fresque du Musée du Prado, à Madrid, Sabbat ou
réunion de Sorciers (Fig. 47), ce bouc énorme, monstrueux, effrayant,
démesuré, les cornes ornées de feuillages, auquel une vieille sorcière
offre un enfant.
En retournant à notre figure 45, nous voyons, au-dessus de la lettre B, « La Reine du Sabbat couronnée », et, à la gauche du diable, « une
moins favorisée ». Ce sont deux sorcières privilégiées ; elles paraissent
également dans le Sabbat de Spranger (Fig. 46), dans les deux femmes
dont l'une est inclinée vers le bras du trône de Satan.
Car celui-ci a, parmi les sorcières, ses favorites avec lesquelles il entretient volontiers un commerce amoureux. Sans parler de la question
scabreuse des incubes, les familiarités des diables avec les femmes sont
fréquentes ; et Ulrich Molitor, dans son livre austère, nous montre une

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pict

Fig. 47. -- SABBAT OU REUNION DE SORCIERS, par Goya. Fresque du Musée du Prado, Madrid.

sorcière serrant amoureusement
entre ses bras un
beau jeune homme (Fig.
48), que nous ne soupçonnerions
point être un démon,
n'étaient les pieds
griffus d'oiseau de proie,
qui trahissent sa véritable
identité.
Devant le trône du bouc satanique (Fig. 45)
en C, une sorcière présente
au démon un enfant qu'elle
a conduit au Sabbat, et
qu'elle a, sans doute, dérobé.
Satan est, paraît-il,
très avide de ces recrues
juvéniles. Les sorcières,
lorsqu'elles ne peuvent
s'emparer de l'enfant de
quelque voisine, sont obligées
d'amener au Sabbat
leurs propres enfants, si
elles en ont, sous peine de démériter aux yeux du maître des Enfers.
Une des deux sorcières favorites, dans le tableau de Spranger (Fig. 46),
présente également un enfant au Diable ; nous trouvons encore cette
même scène dans l'ouvrage de l'excellent Père Guaccius, qui nous servira
de guide très sûr dans toutes les cérémonies du Sabbat (Fig. 49).
Le Diable donnait un parrain et une marraine à l'enfant ; il lui faisait
renoncer à Dieu, et le marquait à l'oeil gauche de la pointe d'une de ses
cornes.
Voici maintenant le festin du Sabbat (Fig. 45), représenté dans le coin droit inférieur de l'estampe, marqué de la lettre D. Les caractéristiques
de ce festin ont été fort contestées. Quelques sorcières ont prétendu

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69
que la nappe y était dorée, que les mets servis et les vins étaient délicieux ;
ce n'est point l'avis de beaucoup d'auteurs, entre autres de De
l'Ancre, qui commente ainsi la figure en termes peu engageants : « Voilà
les convives de l'Assemblée, ayant chacune un Démon auprès d'elle ; et
en ce festin ne se sert aultre viande que charoignes, chairs de pendus,
coeurs d'enfant non baptisez, et aultres animaux immondes, du tout
hors du commerce et usage des Chrestiens, le tout insipide et sans sel. »
En effet, ce sont bien les membres épars d'un enfant qu'on voit figurer dans l'horrible plat, de même que dans l'estampe de Spranger
(Fig. 46); mais le repas dont le bon père Guaccius nous a laissé une précieuse
vignette (Fig. 50), paraît être de meilleure ordonnance; il est servi
par des diables mâles et femelles ; les plats qu'ils apportent sont nombreux
et appétissants autant qu'on en puisse juger d'après une gravure
sur bois, ce qui semblerait donner raison à celles des sorcières qui prétendaient
se régaler au Sabbat.
Le lecteur pourra également
se reporter à la figure
31, où Ulrich Molitor nous
a représenté les sorcières
faisant un repas intime, fort
bien cuisiné.
Auprès des convives (Fig. 45), se trouvent, en E,
des personnages admis seulement
au titre de spectateurs;
ce sont, dit De l'Ancre
« plusieurs povres sorcières
rejettées aux recoings,
et qui n'osent s'approcher
des grandes cérémonies ».
Mais, ajoute-t-il,
en nous désignant la lettre
F, « après la pance vient la
danse, car après avoir esté

pict

Fig. 48. -- LE DIABLE AMOUREUX DE LA SORCIERE. Ulrich Molitor. De laniis et Phitonicis mulieribus,
Constance, 1489.
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pict

Fig. 49. -- LES SORCIERS PRESENTANT UN ENFANT
AU DIABLE. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum.
Milan, 1626.
repeus de viandes, ou fugitives ou
illusoires, ou très pernicieuses et
abominables, chaque démon meine
cele qui estoit près de lui à table au-
dessous de cet arbre maudit, et là, le
premier ayant le visage tourné vers
le rond de la danse et le second en
dehors, et les autres ainsi en suivant
tout de mesme, ils dansent, trépignent
et tripudent avec les plus indécens
et sales mouvements qu'ils
peuvent ». En H, l'artiste a placé
une seconde troupe de danseuses
« femmes et filles qui dansent toutes le visage en dehors le rond de la
danse » ; en G, les musiciens jouent des instruments usités à l'époque :
violon à archet recourbé, théorbe, cornet, flûte d'amour et harpe. On
danse également dans le Sabbat du P. Guaccius (Fig. 51 et 52), au son
du violon d'un ménétrier perché dans un arbre, mais point autant
cependant que dans le tableau de Spranger (Fig. 46), où la ronde a vraiment
l'allure échevelée et galopante qui convient à un Sabbat. Il faut
surtout remarquer les quatre personnages qui, devant le trône du Bouc,

pict

Fig. 50. -- LE REPAS DES SORCIERS AU SABBAT.
R. P. Guaccius, Compendium maleficarum
Milan, 1626.
exécutent des danses acrobatiques à
pirouettes périlleuses (Fig. 54), la
vraie danse diabolique, le vrai tripudium
des Anciens, où l'individu,
sous l'influence de l'esprit qui le
possède, se découvre des ressources
musculaires inconnues et se livre à
des exercices dont il serait incapable
dans l'état normal, tel ce sorcier
(Fig. 53) qui, au grand étonnement
de ses voisins et des commères de sa
bonne petite ville hollandaise, exécute,
sur son lit, la danse du Sabbat,

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d'après une vignette d'un livre rarissime
d'Abraham Palingh, intitulé :
't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye,
Amsterdam, Andriès van
Damme, 1725, conservé à la bibliothèque
de la Haye.
Nous avons déjà parlé du chaudron des sorcières, qui figure dans
toutes les assemblées préparatoires
au Sabbat. Nous le retrouvons au
Sabbat même (Fig. 45 et 46); et De
l'Ancre en donne l'explication suivante
: « Voilà la chaudière sur le

pict

Fig. 51. -- LES SORCIERS AU SABBAT, DANSANT AU SON DU VIOLON. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum
Milan, 1626.
feu pour faire toute sorte de poison, soit pour faire mourir et maléficier
l'homme, soit pour gaster le bestail ; l'une tient les serpens et crapaux en
main, et l'autre leur coupe la teste et les escorche, puis les jette dans
la chaudière. »
Le rôle de ce chaudron est des plus importants ; c'est en lui que certains font même consister l'essence du Sabbat, et c'est pourquoi nous
le trouvons en première place sur le frontispice de deux ouvrages du
XVIIe siècle, où il est abondamment traité des diables et du Sabbat : le
premier, de Hennigus Grosius, intitulé
: Magica de Spectris et apparitionibus
spirituum, Leyde, 1656
(Fig. 55) ; le second, de Louis Lavater,
« excellent théologien » dit le
titre, et qui traite De Spectris,
Lemuribus variisque presagitionibus,
Leyde, 1659 (Fig. 56).
De l'Ancre nous fait remarquer que, pendant toute la durée du Sabbat,
des sorcières arrivent sur des
manches à balai, d'autres sur des
boucs; ces dernières sont plus rares,

pict

Fig. 52. -- LA DANSE AU SABBAT. R. P. Cuaccius, Compendium Maleficarum
Milan, 1626.
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pict

Fig. 53. -- DANSE ACROBATIQUE D'UN SORCIER, Fig. 54. -- DANSE ACROBATIQUE AU SABBAT. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight Fragment de la figure 46. Abbé Bordelon, der Tooverve. Amsterdam, 1725. Histoire des imaginations de Monsieur Oufle. (Bibliothèque de La Haye). Amsterdam, 1710.
paraît-il, et compteraient parmi les privilégiées. Les boucs qu'elles montent
ne seraient autres que des démons transformés. C'est un bouc qu'a
enfourché la sorcière de la cathédrale de Lyon (Fig. 22), avec laquelle
nous avons fait déjà connaissance. C'est encore sur un jeune bouc, auquel
les cornes n'ont pas poussé, que chevauche ce sorcier que nous présente
Ulrich Molitor (Fig. 57) et qui se rend, en traversant un paysage de la
Souabe, à quelque réunion mystérieuse de ses confrères. D'autres sorcières
quittent le Sabbat « et s'en vont sur mer, dit De l'Ancre, ou
ailleurs, exciter des orages ou des tempêtes ». Nous verrons plus loin
ces intéressants personnages à l'oeuvre dans ce domaine, où leur puissance
était, jadis, si redoutée.
Le Bouc est aussi la monture que lu R . P. Guaccius assigne aux
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73
sorcières, lorsqu'il pose gravement cette question : An Sagae vere transferantur
de loco ad locum per nocturnos conventus? Et il nous montre
celle-ci (Fig. 58), franchissant collines et vallées pour répondre à l'appel
du Maître. Car, paraît-il, les sorciers et sorcières ont une marque que
Satan leur a imprimée en quelque partie secrète du corps, et, sur ce point

pict

Fig. 55. -- LE CHAUDRON DE LA SORCIERE. Fig. 56. -- LE CHAUDRON DE LA SORCIERE. Fronstispice dit livre de H. Grosius, Frontispice du livre de L. Lavater, Magica de Spectris, Leyde, 1656. De Spectris lemuribus, etc., Leyde, 1659.
vulnérable, une sorte de picotement douloureux les avertit lorsqu'ils
doivent se rendre au Sabbat.
Dans la gravure du Sabbat de Ziarnko (Fig. 45), un groupe compact de personnages fort bien habillés se tient en L, sans jouer aucun rôle
apparent. « Ce sont, nous dit De l'Ancre, les grands Seigneurs et Dames,
et autres gens riches et puissants, qui traictent les grandes affaires du
Sabbat, où ils paroissent voilez, et les femmes avec des masques, pour

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se tenir tousiours à couvert et incogneus. » Le Sabbat était, en effet,
fréquenté par des gens de qualité. On se tromperait fort en s'imaginant
que de « misérables sorcières » ou des pâtres ignorants en étaient les
seuls spectateurs et acteurs. On peut voir, par les nombreuses gravures
que nous donnons de l'ouvrage du R. P. Guaccius, que les personnages
du Sabbat sont richement vêtus, à la mode opulente de l'époque de

pict

Fig. 57. -- SORCIER CHEVAUCHANT SUR UN BOUC. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489.
Louis XIII : hauts-de-chausses
bouffants avec flots de rubans
aux jarretières ; robes à vertugadins,
cols et collerettes gaufrés
et godronnés, dont l'empesage
compliqué entoure les
visages d'un réseau de dentelles
comme dans les portraits
de Pourbus, Mierevelt et van
Dyck. Nombre de seigneurs et
d'« honnestes dames », fréquentant
la cour, allaient également
au Sabbat, et ils tenaient
pour un honneur considérable
d'être admis à porter
la queue du Diable dans les
processions grotesques qui s'y
déroulaient ; il y eut même
un certain curé d'Ascain, en
Gascogne, aujourd'hui paisible petite localité du canton de Saint-Jean-de-
Luz, qui renonça totalement au sacerdoce divin pour officier solennellement
au Sabbat.
Enfin, la légende de la figure 45 se termine par le groupe M où sont, dit De l'Ancre, « de petits enfans, lesquels avec des verges et houssines
blanches, esloignez des cérémonies, gardent chacun les troupeaux de
crapaux de celles qui ont accoustumé les mener au Sabbat ». C'est, en
effet, à cette innocente occupation qu'étaient employés les novices, déjà
présentés au Diable, mais auxquels leur âge tendre ne permettait pas

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75
encore de participer, de façon effective,
aux rites démoniaques plus
substantiels. Plus tard, ils y étaient
admis, comme nous le montre le
R. P. Guaccius (Fig. 59), et les diables
profitaient même de cette occasion
pour les lier, comme ils le font
ici, par des unions incestueuses.
D'autres cérémonies particulières avaient encore lieu au Sabbat,
dont plusieurs étaient également
usitées dans les pactes conclus avec
le démon en dehors du Sabbat. Les

pict

Fig. 58. - SORCIERE CHEVAUCHANT UN BOUC.
R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
nouveaux venus étaient marqués, par le Diable, d'un signe de sa griffe
sous leur paupière gauche (Fig. 60). Remarquons que le graveur, n'ayant
point fait attention au fait que sa planche serait retournée au tirage de
la gravure, a représenté ici, par mégarde, Satan imprimant sa griffe sur
l'oeil droit du novice.
Puis, le démon obligeait ses nouveaux amis à marcher sur la Croix (Fig. 61) ; ceux-ci sont représentés ici comme devenus aveugles, leurs
yeux s'étant fermés à la lumière divine. Il leur remettait ensuite un
livre noir (Fig. 62), en échange du
livre des Evangiles qu'ils abandonnaient,
et il les rebaptisait (Fig. 63)
de quelque liquide peu appétissant,
dont la substance variait suivant les
circonstances, afin de détruire plus
complètement en eux l'effet du
baptême chrétien. Enfin, Satan commençait
lui-même à dépouiller les
nouveaux sorciers de leurs vêtements
(Fig. 64), les invitait à se trouver
dans l'état de nudité adamique,
costume adopté par de nombreux

pict

Fig. 59. - ENFANTS ADMIS AU SABBAT POUR LA
PREMIERE FOIS. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum,
Milan, 1626.
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pict

Fig. 60. -- L'EMPREINTE DE LA GRIFFE DU DIABLE. Fig. 61. - SATAN OBLIGE SES FUTURS DISCIPLES R. P. Guaccius, A MARCHER SUR LA CROIX. Compendium Maleficarum, R. P. Guaccius, Milan, 1626. Conpendium Maleficarum, Milan, l626.
figurants du Sabbat, bien que ce ne fût point la règle générale.
Lorsque les sorciers et sorcières arrivaient au Sabbat, ils s'empressaient d'aller rendre hommage au Diable, et cet hommage comportait
une petite cérémonie que Ziarnko a omise, sans doute volontairement,
dans sa magistrale planche du Sabbat, mais que Spranger, mieux informé
et peut-être moins timoré, a représentée sans vergogne. Elle consistait
à donner au Diable un baiser au derrière, honneur insigne, en échange
duquel le Diable faisait cadeau, au sorcier, d'un pou d'argent. Des
sorcières zélées renouvelaient ce rite plusieurs fois pendant le Sabbat,
et embrassaient le postérieur de tous
les démons qu'elles rencontraient; et
c'est ainsi qu'on en voit une, dans
la planche de Spranger (Fig. 46),
qui, une chandelle à la main, baise le
visage supplémentaire d'un démon
qui passe.
Car, et il est important de le remarquer, les sorcières se défendaient
énergiquement de déposer un
baiser sur le derrière du Diable.
« Ce n'est point un derrière, disaient-

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Fig. 62. - SATAN REMET UN LIVRE NOIR AUX
ADEPTES, EN ECHANGE DU LIVRE DES EVANGILES.
R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
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pict

Fig. 63. -- SATAN REBAPTISE LES SORCIERS. Fig. 64. -- SATAN DEPOUILLE LES SORCIERS DE R. P. Guaccius, LEURS VETEMENTS. Compendium Maleficarum, Compendium Maleficarum, Milan, 1626. Milan, 1626.
elles, avec une sainte -- ou diabolique -- indignation, mais un second
visage qu'il a sous la queue ! ». Et elles avaient parfaitement et théologiquement
raison ; nous avons déjà signalé l'existence de ce second visage
dans les diables des cathédrales, qui en ont souvent même un troisième
sur le ventre. Néanmoins, le R. P. Guaccius n'a point tenu compte de
cette subtilité, et c'est un derrière sans ornement, un vulgaire derrière
luciférien, dépouillé d'artifice, que baise une noble dame, dans la vignette
qu'il a tracée pour son livre, et que nous reproduisons figure 65.
Tel était, dans ses grandes lignes, l'inimitable, auguste et grotesque
pict

Fig. 65. -- LE BAISER RITUEL DU SABBAT.
R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
cérémonie du Sabbat, qui étend son
voile d'épouvante sur toute l'Europe,
du XVe siècle jusqu'à la fin du
XVIIIe, entraîne dans son tourbillon
les personnages les plus humbles
comme les plus illustres : mendiants,
vagabonds, bohémiens, truands, artisans,
marchands, lettrés, savants,
abbés, évêques, princes et princesses,
hante le cerveau des théologiens
et des magistrats, inspire
aux artistes leurs plus vigoureuses

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pict

Fig. 66. LE SABBAT, par Gillot, XVIIIe siècle.
compositions, et donne même de l'inquiétude aux souverains et aux
rois, comme ce Jacques Ier d'Angleterre, qui trouva le loisir d'écrire
un farouche réquisitoire contre les sorciers. Il y avait à Paris, dit-on,
sous Charles IX, trente mille sorciers, et cent mille en France. On se
représente quelle ronde effroyable et déchaînée menait une telle cohorte
aux minuits fatidiques, sur le sommet des monts maudits ou aux carrefours
des grands chemins !
La description que nous en avons donnée est conforme, à ce que nous ont appris, à ce sujet, les démonographes, d'une part, et aux nombreuses
représentations dues aux artistes, d'autre part, lesquelles, de
siècle en siècle, se répètent avec une rigoureuse exactitude, ce qui indique
la persistance d'une tradition et de formes rituelles scrupuleusement
observées. Quelques cérémonies supplémentaires avaient encore lieu, il

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est vrai, au Sabbat, mais nous aurons l'occasion de les décrire à propos
des pactes et autres oeuvres
Nous ne mentionnerons ici que pour signaler leur inexactitude et dénoncer leur fantaisie, quelques figures du Sabbat, dessinées ou gravées
au XVIIIe siècle, qui s'éloignent totalement du Sabbat traditionnel, et
sont sorties tout entières de l'imagination d'artistes qui ont négligé la
documentation la plus élémentaire. Le Sabbat de Gillot est de ce nombre
(Fig. 66). C'est une fort belle composition, d'un effet décoratif incontestable,
mais dans laquelle on ne retrouve point les éléments essentiels du
Sabbat classique. On y voit bien, à droite, un bouc couronné de fleurs,
donnant la main à une femme qui paraît être la reine du Sabbat ; mais
il conduit la danse d'une singulière façon, sans se déranger du siège de
pierre où il trône. Et où a-t-on vu un Sabbat présidé par une sorcière
qui, haut perchée sur un rocher, un hibou sur la tête, le zodiaque en
bandoulière, lit le grimoire à la grande joie des diables et de ce bouc à
stature d'onagre, qui rit de ce qu'un démon lui fait exploser la queue,
affublée d'une paire de lunettes ?
Il y a, sans doute, dans cette oeuvre, quelque intention satirique, qui d'ailleurs nous échappe ; mais nous ne saurions la classer, à bon escient,
parmi les représentations authentiques du Sabbat.

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.VII.
L'EVOCATION DES DEMONS
Bien que nous ne nous permettions pas d'être affirmatif à la légère sur un sujet aussi grave, nous pensons cependant que tous les sorciers
n'allaient pas au Sabbat.
C'était là une cérémonie collective où les intéressés, comme nous l'avons vu, étaient invinciblement appelés par un signe secret, et où il y
avait quelque danger de se rendre. Ceux qui osaient le faire obéissaient
au Démon, et se mettaient, pour ainsi dire, à sa merci.
Mais il était d'autres sorciers qui, au contraire, commandaient aux Démons, se faisaient obéir d'eux, les appelaient à leur gré, les contraignant
à apparaître s'ils ne venaient pas, les tenant prisonniers chez eux
et ne leur donnant congé que lorsqu'il leur plaisait. Ici le sorcier n'était
plus, comme au Sabbat, une sorte de serviteur et de courtisan du Diable-
Roi ; il était le maître ; entouré des démons qui lui faisaient une sorte
de cour bruyante et hargneuse, il prenait figure de dompteur au milieu de
sa ménagerie, ce qui n'était point sans flatter son amour-propre.
Voyez cette sorcière de Téniers (Fig. 67), dont Petrini a tiré une eau-forte vivement mordue. Elle a fait apparaître, pour son usage personnel,
tout un monde d'êtres fantastiques, qui lui obéissent et n'osent
l'approcher. Elle n'est point au Sabbat, mais chez elle, dans son domaine,
quelque caverne abandonnée où elle opère à sa fantaisie et se promène
royalement, l'arthame ou couteau magique en main, de la pointe duquel
elle saurait immédiatement dissoudre celui des esprits mauvais qui oserait
s'attaquer à elle.
Ce monsieur qui se pavane en costume Louis XIV, la canne à la main, avec le geste du grand Roi, est également bien à son aise au milieu

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des démons qu'il vient d'évoquer (Fig. 69). C'est l'abbé Bordelon, qui a
imaginé cette scène dans son Histoire des Imaginations extravagantes de
Monsieur Oufle, Amsterdam, 1710 ; et, bien que cet infatigable railleur
de l'occultisme ait placé auprès de l'élégant sorcier un personnage allégorique
qui lui reproche sa folie, celui-ci n'en poursuit pas moins sa
pérégrination chez les habitants des domaines infernaux.

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Fig. 67. -- L'EVOCATION DES DEMONS, par Téniers. Gravé par Petrini.
Quelquefois, plusieurs personnes, sorcières ou non, se réunissaient pour évoquer les démons en commun ; c'était le plus souvent dans quelque
maison abandonnée, dans quelque monument en ruine, envahi par
les ronces et les orties et qui inspirait une crainte superstitieuse aux gens
du peuple : telle cette Tour des Sorcières à Lindheim, où l'on n'ose à
peine, encore de nos jours, s'aventurer (Fig. 68), que nous reproduisons
d'après le frontispice de l'ouvrage de Georg Conrad Horst : Dämonomagie
oder Geschichte des Glaubens an Zauberei, Francfort, 1818.
Car, il faut bien l'avouer, le récit de ces apparitions se retrouve si souvent dans les historiens du passé, qu'il est bien difficile de les éluder

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tous par une simple négation ou par un rire. Ce n'est point seulement
dans l'Eglise, à laquelle l'incrédulité réserve toujours et fort injustement
ses sarcasmes, comme si elle avait inventé les démons, mais encore
chez les Grecs et les Romains, dans une foule d'auteurs arabes, persans,
mexicains, bouddhistes, alexandrins, voire même parmi les philosophes
rationalistes ou athées de la Renaissance, que les manifestations de l'invisible
ont été formellement attestées.
Dans la nécropole étrusque de Corneto, près Civita-Vecchia, on a trouvé des peintures qui ont trait à l'évocation des démons. A Rome,
des spécialistes de la magie, comme ce Libo Drusus dont parle Tacite
en ses Annales, évoquaient les ombres infernales en lisant des poèmes
incantatoires. Lucain cite certains secrets des mages qui sont détestés
par les Dieux, arcana Magorum detestanda, et qui consistent à engager
sa foi aux ombres, à Dis ou Pluton, roi des enfers.
Et il semble, chez les chrétiens, que Satan ou ses subalternes soient très empressés à rendre aux hommes les menus services que ceux-ci leur
demandent ; Saint Grégoire le Grand conte, dans ses Dialogues, qu'un
prêtre de la province de Valeria ayant dit imprudemment à son serviteur
: Viens, diable ! déchausse-moi ! Veni diabole, discalcea me, ses
chausses furent tirées rapidement par une force invisible, ce qui l'effraya
si fort qu'il s'écria aussitôt : recede, miser, recede!
Un célèbre astrologue du XIIIe siècle, Michel Scotto, que Dante a cité, invitait ses amis, raconte-t-on, sans faire aucune cuisine, puis se
faisait apporter des mets par des esprits, prétendant qu'il les prenait en
la cuisine du Roi de France, du Roi d'Espagne, du Pape et des autres
souverains de l'Europe. Brantôme, dans ses Vies des Capitaines François,
livre III, ch. 10, rapporte un fait analogue d'un certain courtisan
militaire : « Plusieurs Françoys, Espagnols et Italiens disoient de M. de
Salvoyson et le croyoient fermement, qu'il avoit un esprit familier qui
luy dressoit tous ses mémoires et desseins, et les luy conduisoit si bien,
qu'aucun en ay-je veu en Piedmont qu'ont creu et affermé que le diable
le vint presser de la mort et l'emporta ; mais ce sont abus. » L'historien
Duclos dit également que l'abbé de Suizendorff, le comte de Westerloo
et le duc de Richelieu, se firent évoquer des diables, dans une carrière

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Fig. 68. -- LA TOUR DES SORCIERES A LINDHEIM. G.-C. Horst, Dämonomagie, Francfort, 1818.
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Fig. 69. L'EVOCATION DES DEMONS. Bordelon : Histoire des imaginations extravagantes
de Monsieur Oufle, Amsterdam, 1710.
près de Vienne, par un habile
magicien.
Mais l'aventure la plus étourdissante, la plus inouïe, est celle
que le fameux sculpteur Benvenuto
Cellini nous a contée avec
beaucoup de précision dans ses
Mémoires, si vivants, où l'étincelante
société du XVIe siècle semble
ressuscitée, à nos yeux étonnés.
Il lia connaissance avec un prêtre
sicilien, Vincenzo Romoli, qui
l'emmena dans le Colisée, à
Rome, et se livra à des incantations
qui réussirent si bien, qu'au
bout d'une heure et demie le
Colisée était rempli de légions de
démons : « comparse Parecchi
legioni, di modo che il Coliseo
era tutto pleno », dit-il. Benvenuto
Cellini se déclara, cette nuit-
là, entièrement satisfait : Io ebbi
bene grandissima satisfazione. Ils
y retournèrent une seconde fois
avec un compagnon et un jeune
apprenti de douze ans. Le récit
qu'il fait de cette seconde évocation est véritablement tragique et impressionnant.
Les légions vinrent en nombre mille fois plus considérable :
des géants semblaient les menacer. L'enfant criait : le Colisée est en
flammes ! Tutto il Coliseo arde, e il fuoco viene addosso a noi! Le prêtre
nécromant n'en pouvait croire lui-même ses yeux ; il mourait de peur,
et il déclara qu'il n'avait jamais rien vu de si extraordinaire ! Cette scène
dura toute la nuit et ne prit fin que lorsqu'ils entendirent sonner les
matines. Alors les légions se dispersèrent avec les premières lueurs du

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jour, et bientôt les quatre compagnons se retrouvèrent seuls au milieu
du Colisée et s'en retournèrent chez eux, en proie à la plus vive
agitation !
Quelles étaient donc ces mystérieuses incantations qui avaient le pouvoir de faire apparaître ainsi à volonté des légions de démons. Ont-
elles été conservées ? Existe-t-il des livres au moyen desquels on
puisse reconstituer l'art des sorcières et retrouver la clef de leur pouvoir
infernal ?
Telles sont les questions que ne manqueront pas de se poser bien des lecteurs, dont la curiosité aura été aiguisée et qui craindront d'éprouver
une déception en pensant que les siècles passés ont gardé leur secret,
et que les sorcières ont emporté avec elles les mots énigmatiques qui
leur permettaient d'ouvrir les portes des mondes inférieurs.
Qu'ils se rassurent; rien n'est perdu. L'arsenal des sorciers et sorcières existe intact, et celui de nos lecteurs qui voudrait répéter l'expérience
du prêtre sicilien, ami de Benvenuto Cellini, pourrait le faire à
ses risques et périls en mettant simplement en pratique les recettes
contenues dans quelques vieux livres que détiennent les grandes bibliothèques
d'Europe.
Il ne s'agit que de savoir les trouver, et le Diable est à lui.
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.VIII.
LES LIVRES DES SORCIERS
Les deux livres, très répandus au XVIIe siècle, dont on se servait pour faire paraître devant soi les esprits, bons ou mauvais, se nomment:
La Clavicule de Salomon, et le Grimoire du Pape Honorius.
A vrai dire, ils sont souvent refondus en une seule et même rédaction, avec d'innombrables variantes, et il est presque impossible de
reconstituer le texte original de chacun d'eux.
Ces livres étaient autrefois entre les mains de la plupart des sorciers. Bien des seigneurs en possédaient un exemplaire, caché dans la manche
de leur pourpoint ; chaque médecin, chaque savant en avait un dans le
recoin secret de son laboratoire. Les adeptes avaient foi en la Clavicule
comme les chrétiens en l'Evangile, et ils n'hésitaient pas à en attribuer
la rédaction à l'illustre potentat hébreu, malgré toutes les contradictions
que renfermait ce livre, bien que les noms de Porphyre et de Paracelse
y fussent parfois cités, que l'on y invoquât le Père, le Fils et le Saint-
Esprit, et que de nombreux détails, empruntés au catholicisme, indiquassent
une compilation relativement moderne.
Néanmoins, la tradition qui attribue à Salomon l'idée première de ce manuel de sorcellerie n'est peut-être pas aussi dénuée de fondement
qu'on pourrait le croire ; elle remonte, du moins, à une très haute
antiquité.
La renommée de ce prince, qui régna sur les Israélites à la mort de David, son père, fut universelle et dépassa de beaucoup les frontières
du petit peuple juif, si l'on en juge par le souvenir prestigieux et fantastique
laissé par Salomon dans la mémoire des Orientaux qui, encore
aujourd'hui, le considèrent comme le monarque de toute la terre.

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Les quelques pages que la Bible lui a consacrées excitent notre curiosité sans la satisfaire, et décernent de pompeux éloges à sa sagesse
qui surpassait celle de tous les fils de l'Orient et de tous les Egyptiens.
Il était plus sage que Haithan l'Etsraïte, plus sage que Haiman, plus
sage que Calcol, que Dardah, fils de Mahol ; il s'était rendu célèbre
parmi tous les peuples voisins, et des gens venaient de tous les pays,
envoyés par les rois de la Terre, pour être instruits dans la sagesse
de Salomon. C'était Dieu lui-même qui lui avait octroyé cette sagesse ;
lui étant apparu une nuit en songe et lui ayant demandé quel don il désirait
obtenir, Salomon avait choisi la sagesse, et le Seigneur avait répondu
: « Je t'ai donné, en outre, ce que tu n'as pas demandé, c'est-à-dire la
richesse et la gloire, de telle sorte que nul n'aura été semblable à toi
dans les siècles écoulés ! »
Et, dès lors, l'opulence, le faste incroyable de Salomon, ses trésors entassés, ses richesses en or, en métaux précieux et en pierreries, furent
aussi célèbres que sa sagesse, et éclipsèrent la gloire de tous les monarques
du monde ; et, longtemps après lui, le Sauveur lui-même en
rappelait le souvenir lorsqu'il disait aux Juifs : « Considérez comment
croissent les lys des champs ; ils ne travaillent ni ne filent ; je vous dis
cependant en vérité que Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu
comme un de ceux-ci. »
Il établit en Judée douze préfets ou Nitzabim pour ses vivres. Il eut mille quatre cents chariots, quarante mille chevaux pour ses chariots, et
vingt mille chevaux de selle. Sa table et celle de sa maison consommaient
par jour vingt chors de fleur de farine, dix boeufs gras, vingt boeufs de
pâturages, cent béliers et, en plus, des cerfs, des chevreuils, des buffles et
des oiseaux de toute espèce ! Tous les vases où il buvait étaient en or,
car, sous son règne, on méprisait l'argent. Le palais qu'il s'était fait bâtir,
et qui se nommait Iahar-Halibanon, c'est-à-dire la forêt du Liban, avait
cent coudées de long, cinquante de large, trente de haut, avec des plafonds
de bois de cèdre et une multitude de colonnes, et il en fit construire un
semblable pour la fille du Pharaon d'Egypte qu'il avait épousée.
Il avait composé trois mille paraboles ou Mashal, et cinq mille cantiques ou Shirim ! Il avait traité, dans ses écrits, de tous les arbres,

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depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope des murailles, et de tous les
animaux, oiseaux, reptiles et poissons ; les livres des Proverbes, de la
Sagesse et de l'Ecclésiaste, qui figurent sous son nom dans la Bible, nous
prouvent qu'à cette connaissance des sciences naturelles, inaccoutumée
chez un souverain, Salomon joignait encore celle de la théologie et de la
philosophie la plus élevée.
Mais le souvenir de ce faste et de cette profusion, bien faits pour séduire l'imagination des asiatiques, ne nous a pas été conservé seulement
par la Bible ; le célèbre poète persan, Firdousi, a écrit son histoire en
vers, sous le nom de Souleyman-Nâmeh ; les écrivains arabes, turcs et
persans tels que Saas-ed-din, Yshhag-ebn-Ibrahim, Ahmed-el-Kermani,
Chems-eddin-el-Sywasi, ainsi que les Talmudistes, ont amplifié le récit
de ses actions fabuleuses, et nous ont rapporté, sur sa vie, beaucoup de
précieux détails oubliés par les Juifs. Sous leur plume, Salomon, fils de
David, autrement dit Souleyman-ebn-Daoud, devient un personnage de
légende, qui n'a point d'égal dans aucune littérature, même dans les plus
brillantes fictions des Indes. Non seulement il est le monarque le plus
riche et le plus savant de la terre, mais encore sa science l'a fait le
plus puissant des hommes, et il commande à tous les esprits célestes,
terrestres et infernaux ; les légions des démons et des anges, le peuple
« souterrain des pygmées, des gnomes, des ondines, des nains et des salamandres
lui obéit.
L'auteur du livre arabe Tarykh-mon-Te-Kheb rapporte qu'il était monté sur le trône à douze ans et que Dieu lui avait soumis les hommes,
les Ginn et les Djinns, c'est-à-dire les esprits bons et mauvais, ainsi que
les oiseaux et les vents. Les trois règnes de la nature lui obéissaient
également, et les plantes elle-mêmes lui enseignaient leurs vertus.
Dans son palais pavé de cristal, Salomon faisait asseoir les Djinns et les démons à des tables de fer, les pauvres à des tables de bois, les chefs
des armées à des tables d'argent, et les savants et les docteurs de la loi
à des tables d'or, et il servait ces derniers. Selon le Koran, les génies
travaillaient sous ses yeux, exécutaient des palais, des statues, des jardins,
des bassins, des tapis précieux. Lorsqu'il voulait visiter les contrées
lointaines, il voyageait, emporté sur leur dos.

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Le sceau de Salomon, sa lampe mystérieuse, douée de propriétés magiques, et surtout son anneau et son trône sont demeurés célèbres
parmi les Orientaux.
C'est par la vertu de son anneau qu'il commandait aux génies; c'est à lui, disent les Arabes, qu'il était redevable de sa haute sagesse. Un
jour, avant assemblé tous les démons, il leur imprima le sceau de cet
anneau sur le cou afin de les marquer comme ses esclaves. Il le perdit
une fois en se baignant dans le Jourdain, et il demeura ainsi privé d'intelligence
et de savoir jusqu'à ce qu'un pêcheur, l'ayant trouvé dans un
poisson, le lui eût rapporté. Certains croient, en cette circonstance, que
son anneau lui fut dérobé par un génie jaloux, qui s'assit sur son trône
et régna à sa place, tandis que Salomon, dépossédé, erra jusqu'au moment
où le génie, contraint par Dieu, jeta l'anneau dans la mer.
Quant à son trône d'ivoire, -- c'était une telle merveille qu'il n'en
avait jamais été fait de semblable en aucun pays du monde ; il avait six
marches, nous dit la Bible, deux lions étaient près des bras et douze lionceaux
sur les marches, six d'un côté et six de l'autre ; mais les mahométans,
toujours amis du merveilleux, ajoutent que les génies l'avaient
construit du bois de santal le plus précieux ; les deux lions couchés
étaient surmontés de deux aigles, et, lorsque Souleyman montait sur son
trône, les lions étendaient leurs pattes, et, quand il s'asseyait, les aigles
l'ombrageaient de leurs ailes. Gel-al-ed-din amplifie encore ces détails en
disant que ce trône était un véritable monument d'or et d'argent, de
quarante coudées de large, soixante de longueur et de trente de hauteur,
une couronne de rubis et d'émeraudes régnait à l'entour, les colonnes qui
le soutenaient étaient faites des mêmes pierres précieuses, et l'on
entrait par sept portes. Quelques talmudistes racontent que lorsqu'il
monta sur son trône, des hérauts, placés sur chacun des degrés, lui
crièrent les devoirs qui lui incombaient comme souverain, et, lorsqu'il
s'assit, une colombe s'envola du trône, ouvrit l'arche d'alliance, en sortit
la Thorah et la lui présenta pour qu'il l'étudiât, et les douze lions d'or
poussèrent d'effrayants rugissements.
Enfin, le Koran suggère que ce trône était celui de Balkis, reine de Saba, que Salomon lui avait fait dérober par le génie Ifrit, et celui-ci

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le lui avait apporté en l'espace d'un clignement d'oeil, et les commentateurs
arabes de ce passage ajoutent que les démons, ayant enfoui, sous
ce trône, des livres de magie, répandirent le bruit, après la mort de
Salomon, que c'étaient les livres de la science par laquelle Salomon
avait soumis les hommes et les génies.
De tout ce fatras de récits légendaires, il ne résulte rien d'authentique et de probant. Les savants des temps anciens qui s'adonnaient à
l'étude des sciences naturelles, des herbes, des plantes, des simples, des

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Fig. 70. -- LE DEMON BELIAL PRESENTE SES LETTRES DE CREANCE A SALOMON.
Jacobus de Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg, 1473.
pierres et des astres, furent souvent taxés de sorcellerie; et, au Moyen-
Age, l'archevêque de Ratisbonne, Albert le Grand, partagea, avec
Salomon, la gloire d'avoir été le premier démonophile de son temps
parce qu'il était le premier naturaliste.
Cependant, il n'est pas impossible que le monarque juif ait cherché à correspondre avec les puissances ténébreuses. La Bible dit formellement
que Salomon ne marcha pas dans les voies du Seigneur d'une façon
aussi constante que David, son père. Etant jeune, il sacrifiait déjà sur
les Bamoth, ou hauts lieux, rite contraire aux préceptes de Moïse. Et

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plus tard, ce roi si sage, si pieux, qui surpassa en sagesse et en piété
tous les monarques du monde, abandonna souvent, dans sa vieillesse, le
Dieu unique de ses pères pour sacrifier aux Elilim. Les femmes étrangères
le détournèrent de la voie de la vérité ; la fille de Pharaon qu'il
avait épousée et d'autres Moabites, Ammonites, Edomites, Tzidonites et
Hhethéennes pervertirent son coeur, et l'entraînèrent à servir la déesse
Astarté, de Sidon, le Dieu Milchom, des Ammonites, que les chrétiens
appellent Moloch, et Chemos, le Dieu des Moabites !
Le Seigneur se retira alors de lui et divisa son royaume. Et, chose étrange, la Bible, si prolixe en détails sur sa sagesse, sur ses trésors, ses
chevaux et ses chariots, est muette sur sa mort. Elle dit seulement qu'il
s'endormit avec ses pères, sans spécifier s'il persista dans l'impénitence
ou s'il revint au culte du Seigneur. Et il faut avoir recours à des livres
apocryphes, tels que le De penitentia Adae, pour acquérir la presque
certitude qu'il mourut dans le péché ; il faut se référer à d'étranges
traditions conservées en Ecosse au Moyen-Age, dont l'historien de
Charles VI, Juvénal des Ursins, nous a transmis le souvenir, et qui le
considèrent comme damné et devant souffrir, jusqu'à la fin du inonde,
d'être dévoré chaque jour par dix mille corbeaux. Certains écrits rabbiniques
rapportent que, sentant ses forces faiblir, il supplia Dieu de cacher
sa mort tant que les ouvrages qu'il avait entrepris à l'aide des démons ne
seraient pas terminés. Il resta donc à genoux, en prières, appuyé sur
son bâton, et les démons, le croyant en vie, continuèrent leur travail.
Le Koran ajoute que ce fut un reptile de la terre qui connut le premier
la nouvelle de sa mort ; il rongea le bâton qui soutenait le cadavre de
Salomon, et celui-ci s'écroula ; les génies cessèrent alors leur travail.
Il n'est donc pas invraisemblable qu'un souverain qui a sacrifié à Moloch, à Chemos et à Astarté, ait essayé d'évoquer les démons et qu'il
ait écrit sur la manière de les faire paraître. Des auteurs chrétiens l'ont
affirmé : Léonce de Constantinople, au XIe siècle, dans son sermon sur
la Pentecôte, a parlé de la puissance de Salomon sur les démons : Nonne
Salomon dominatus doemonum est ? dit-il. Gregentius, archevêque de
Tephra, ajoute que Salomon avait enfermé les démons dans des vases
qu'il avait scellés et cachés dans la terre. Cette tradition est demeurée si

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vivante, que, dans la curieuse édition incunable de l'ouvrage de Jacobus
de Theramo, Das Buch Bélial, Augsbourg, 1473, Salomon y est plusieurs
fois représenté, tenant de familières conversations avec des diables. Nous
voyons d'abord le démon Bélial lui présenter ses lettres de créance
(Fig. 70) ; circonstance bizarre, il est accompagné de Moïse, qui ne le
quitte pas dans toutes les actions de son étrange histoire. Puis il esquisse
un joyeux pas de danse devant le grand roi, qui sourit tandis que
Moïse paraît consterné (Fig. 71). Enfin Bélial amène quatre de ses peu
rassurants compagnons, lesquels ne réussissent pas à émouvoir le
glorieux monarque (Fig. 72).
Quoiqu'il en soit de ces légendes, à l'époque de Vespasien, au premier siècle de l'ère chrétienne, un livre d'incantations pour les démons
circulait déjà, sous le nom de Salomon. L'historien Flavius Josèphe,
contemporain de cette époque, dit que ce livre était entre les mains d'un
juif nommé Eléazar, qui, en présence de Vespasien, délivrait les possédés
en leur attachant au nez un anneau dans lequel était enchâssée une
racine désignée par Salomon pour cet usage, et il récitait en même temps
les paroles consignées par Salomon dans cet écrit. Peut-être ce livre
était-il l'embryon de notre actuelle Clavicule, auquel seront venues
s'ajouter de nouvelles formules, dans la suite des temps.
Depuis lors, nous ne cessons de voir les livres de sorcellerie de Salomon mentionnés à travers les âges, par divers auteurs. Au XIe siècle,
l'écrivain grec Michel Psellus parle du traité des pierres et des démons,
composé par Salomon. Un autre historien byzantin, du XIIIe siècle, Nicetas
Choniates, au livre IV, parag. 7 de son histoire de l'empereur Manuel
Comnène, fait mention d'un livre qui ne peut être que la Clavicule de
Salomon ; il était entre es mains d'Aaron Isaac, interprète de l'Empereur,
et « celui qui le lisait, dit-il, faisait apparaître des légions de
démons ! »
C'est vers le treizième siècle que le grimoire paraît avoir passé du monde byzantin dans le monde latin. Une tradition en attribue la nouvelle
rédaction au Pape Honorius III, Dominicain, qui succéda, en 1216, au
grand Innocent III, et fut suspect de sorcellerie, comme Léon III,
Jean XXII et Sylvestre II. A la même époque, un des continuateurs de la

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Fig. 71. -- LE DEMON BELIAL DANSANT DEVANT SALOMON. Jacobus de Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg, 1473.
Fig. 72. -- BELIAL ET QUATRE AUTRES DEMONS PARAISSENT DEVANT SALOMON. Jacobus Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg, 1473.
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chronique de Guillaume de Nangis, cite un catalogue de noms de démons
composé par un moine de Morigny, près d'Etampes, au moyen duquel
on obtenait des richesses et autres avantages, ce qui ressemble étrangement
à la Clavicule. Le moine Roger Bacon, qui mourut en 1294, eut
également connaissance de livres de démonologie attribués à Salomon,
mais il conseillait, assez inconsidérément, de nier que Salomon en fût
l'auteur, sous prétexte de la grande sagesse de ce roi, dont il oubliait,
apparemment, l'apostasie et la chute. Le Pape Innocent VI, vers 1350,
fit brûler un gros livre intitulé Livre de Salomon, rempli d'évocations et
de pratiques pour évoquer les démons, au témoignage de Nicolas Eymerie.
Au XVe siècle, l'historien grec Michel Glycas, parle encore du livre
de Salomon sur les génies et sur le moyen de faire sortir ceux-ci du
monde invisible ! Et le bon abbé Trithème cite aussi les Clavicules de
Salomon dans son livre Antipalus Maleficiorum, en niant, bien entendu,
comme Roger Bacon, leur authenticité.
Ainsi, notre actuel grimoire, si répandu dans les bibliothèques d'Europe, serait donc une mixture dans laquelle des cérémonies rituelles
d'origine hébraïque, telles que l'égorgement du chevreau, et dont l'idée
première pourrait fort bien remonter à Salomon, seraient juxtaposées à
des invocations, les unes plus anciennes, comme la formule « Xilka,
Xilka, Besa, Besa » que l'on retrouve sur les tablettes cunéiformes de
Ninive, les autres plus modernes, qui paraissent empruntées aux dialectes
étranges des Zingaras, telles que celles que Ruteboeuf et Jehan
Bodel d'Arras, dans leurs mystères dramatiques, ont placées dans la bouche
des conjurateurs Salatin et Tervagans : Bagahi laca Bachabé, ou
bien : Palas aron azinomas. Puis, des remaniements arabes, byzantins et
latins, avec encadrement de prières catholiques, auront enfin abouti à la
production de ce chaos informe, qui n'est point sans quelque prestige
d'antiquité.
Dès lors, avec les dernières années du Moyen-Age, les copies manuscrites du Grimoire se répandent de plus en plus. Des savants de la
Renaissance, tels que Petrus Mozellanus, s'y intéressent vivement; une
première édition imprimée paraît à Rome en 1629, suivie de quelques
autres.

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Toutefois, ces éditions imprimées n'ont point de valeur pratique. Une tradition veut qu'un sorcier qui se respecte possède les Clavicules
de Salomon en manuscrit, écrit, autant que possible, de sa propre main,
circonstance qui lui garantit mieux la réussite des opérations
démoniaques.
Il existe un assez grand nombre de ces manuscrits à la bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, qui proviennent de la collection que forma, au
XVIIIe siècle, un militaire de fantaisie, nommé Antoine-René de Voyer
d'Argenson, marquis de Paulmy, qui s'était passionné pour les romans
et les livres d'occultisme. Le meilleur est incontestablement celui qui
porte le n° 2350, et qui s'intitule : Le Secret des secrets, autrement la
Clavicule de Salomon ou le véritable Grimoire, titre indiquant bien la
fusion opérée entre l'oeuvre attribuée à Salomon et celle attribuée au pape
Honorius. Ce manuscrit, du XVIIIe siècle, est fort bien calligraphié ; il
n'est orné que de peu de figures, mais il contient diverses cérémonies
qu'on ne trouve point dans les autres.
Une note marginale, en regard du titre, de la main du marquis de Paulmy, nous dit : « Personne n'a vu de manuscrit hébreu de la Clavicule
de Salomon; le Père Gretser, Jésuite, dit en avoir vu une en grec dans la
bibliothèque du duc de Bavière ; l'abbé d'Antigny en cite plusieurs
latines sous le titre de Claviculae Salomonis ad filium Roboam, et de
Liber Pentaculorum. » Il contient une préface n'existant dans aucun autre
manuscrit et dont la rédaction paraît assez ancienne, peut-être même de
l'époque byzantine, ce qui semblerait confirmer les traditions déjà rapportées
sur l'origine du livre.
Le roi Salomon y confie ses Clavicules à son fils Roboam : « Souviens-toi, mon fils Roboam, que tu m'es plus cher que toutes les choses
du monde, comme j'ay assemblé en moi toute la sagesse par le Créateur
de toutes les Créatures. Roboam répondit : Qu'ai-je mérité puisqu'en
cela je suis semblable à mon Père ? Salomon répondit : L'Ange du Seigneur
me l'a révélé une certaine nuit en dormant, j'ay nommé le très
saint Nom du Seigneur Y-Yah, et j'ay mérité avoir le moyen qu'on ne
peut nommer, le moyen de la Sapience, que l'Ange Raziel m'a montré
en songe telle énarration incompréhensible à raconter et me dit : Cache

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Fig. 73. -- LE CERCLE MAGIQUE. Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal.
Manuscrit n° 2350, XVIIIe siècle.
bien le Secret des Secrets parce
que le temps viendra dont les universelles
sciences seront détruites
et très cachées et viendront à néant,
et connois que ton temps est proche
et alors me levant comme un
homme yvre et tremblant de peur,
j'ay pensé ce que je devois faire en
ce négoce. » Salomon recommande
ensuite à Roboam d'ensevelir avec
lui, dans le sépulcre, le livre des
Clavicules de Salomon ; puis il fait
intervenir ensuite un personnage
mystérieux et inconnu, nommé
Tozgrec, probablement fantaisiste,
car son nom ne figure dans aucun
historien, en continuant ainsi :
« Et tout ainsi qu'il commanda il fut fait ; et il demeura longtems
caché, et dans le sépulcre fut
trouvé par certains Philosophes
babiloniens, qui avoient été de ses compagnons, et ils trouvèrent ledit
livre dans ledit coffret d'yvoire, et ils le prinrent, et aucun ne le savoit
lire ny moins l'entendre à cause de l'obscurité des paroles de la science
cachée; donc un certain Philosophe très savant, nommé Toz Graec etant
à sa chambre... l'ange du Seigneur lui aparut lui disant : Vois et lis cet
opuscule, et les mots qui seront obscurs te seront faciles à expliquer...
Toz Graec s'en réjouit grandement et il regarda et lut ce livre et opuscule
de Salomon tout changé; et pria le Seigneur que jamais aucun ignorant
ne pût le posséder et dit :
Je conjure celui entre les mains de qui ce livre parviendra, par tous les membres de son corps et par tout ce qu'il peut désirer et proposer
de faire, qu'il ne traduise jamais ycelui ni l'explique ou manifeste, si ce
n'est aux très sages et savants. »

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Après ce beau préambule qui ne fait guère, à notre avis,
qu'obscurcir davantage les origines
historiques du livre de la
Clavicule, de nombreux chapitres
sont consacrés aux diverses
opérations préparatoires à l'évocation
des démons, en remarquant
que ceux-ci sont divisés
en deux catégories : les bons,
qui peuvent rendre service, et
les mauvais, dont il faut se
garder ; distinction que la théologie
catholique ne manque pas
de réprouver, tous les démons
étant indiscutablement mauvais
pour elle.
On y trouve une énumération des qualités requises pour
celui qui opère, et pour ses aides,
s'il juge à propos d'en avoir, une

pict

Fig. 74. -- LE CERCLE MAGIQUE. La Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal.
Manuscrit n° 2348, XVIIIe siècle.
description des vêtements et chaussures nécessaires, du couteau ou
arthame, de l'aiguille ou burin, de l'anneau, du sceptre, du feu, de
l'eau bénite, des lumières, des parfums, du parchemin vierge et de la
plume, de l'encre et du sang pour écrire dessus, tous instruments indispensables
pour l'opération, car l'évocation d'un démon n'est point une
affaire aussi aisée que certains amateurs curieux et oisifs pourraient
l'imaginer.
A la page 30 de ce manuscrit se trouve figuré le cercle, le fameux cercle, que nous avons déjà vu et que nous verrons encore dans toutes les
scènes de sorcellerie, et dans lequel doit s'enfermer celui qui entre en
rapport avec les démons, sous peine de s'exposer à une mort certaine.
« Nottez qu'aucune chose ne peut estre faitte en invoquant les esprits
sans cercle », dit prudemment le manuscrit. Nous le reproduisons, fig. 73;

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il doit avoir neuf pieds du diamètre, c'est-à-dire deux mètres soixante-
dix environ, espace plus que suffisant pour s'y loger confortablement ;
on le trace avec la pointe de l'arthame, ou couteau consacré, et, dit le
manuscrit, « tu feras quatre Pentacles avec les noms du Créateur, et outre

pict

Fig. 77. - TRIANGLE DES PACTES. Le Dragon Rouge, Avignon, 1522 (1822). (Collection (le l'auteur).
ces deux cercles, tu feras un cercle carré avec ledit arthame, comme le
présent cercle te manifeste et démontre ».
Les caractères inscrits dans ce cercle sont grecs et hébreux ; on distingue, plusieurs fois répétée, la formule alpha, omega, formée du
nom de la première et de la dernière lettre de l'alphabet grec ; puis le
mot agla, abréviation fréquemment employée par les rabbins, formée des
quatre premières lettres des mots hébreux Aieth Gadol Leolam Adonaï
qui signifient : Adonaï (ou le Seigneur) sera grand dans l'éternité. Puis

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plusieurs noms divins, tous terminés en el, et d'une lecture
parfois incertaine.
Cependant, la forme de ce cercle n'est point invariable. Un autre manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal de la même époque, le n° 2348,
intitulé : Livre de la Clavicule de Salomon, roy des Hébreux, et qui est
donné comme « traduit de la langue hébraïque en italienne par Abraham
Colorno, par ordre de S.A.S. de Mantoue, mis nouvellement en
françois », nous présente une forme du cercle magique toute différente
(Fig. 74) ; on n'y voit ni caractères hébreux, ni grecs, mais les noms de la
divinité : Adonaï, El, Jah, Agla, Eloha, Ehie, et le mot Tetragrammaton,
signifiant quatre lettres, nom divin qui ne se prononce pas. Le
grand cercle est accompagné de quatre petits ; et voici les explications
supplémentaires que donne ce manuscrit :
« Ayez, dit-il, le couteau ou la faucille consacrez selon la coutume : tu tireras, outre ce cercle, tout autour de la distance d'un pied, sur le centre
du premier cercle, et, outre ce cercle sur le mesme centre du mesme
espace ; entre le premier cercle de l'art que tu as fait, tu formeras dans
l'espace d'un pied, aux quatre parties du monde, ces vénérables signes
du Thau, et entre le premier cercle et le second de l'art, tu feras en
quatre médailles ou Pentacles, les noms terribles du Créateur à sçavoir
entre l'Orient et le Midy, Tetragrammaton, entre le midi et l'Occident,
Eheyt ; entre l'Occident et le Septentrion, Elijon, et entre le Septentrion
et l'Orient, Eloha, lequel est de très grande importance dans le
catalogue des Sephirots et collustrations souveraines. »
L'opération, suivant ce manuscrit, se fait avec un maître et quatre disciples habillés de vêtements de lin ; le maître prend place dans le
grand cercle ; les disciples dans les quatre petits.
Le manuscrit n° 2349, de la même bibliothèque, intitulé : Les vrais Clavicules du Roy Salomon, traduitte de l'hébreu par Armadel, donne
un cercle tout différent de forme (Fig. 75). Mais on y retrouve les mêmes
noms de la Divinité : Eloha, Tetragrammaton, Ehoye, Elijon, Eloha,
Zevaoth, Elohim, Zenard (?) Saday ; puis le mot central KIS, formé
de trois initiales Kadosh Ieve Sabaoth, Saint le Dieu du septénaire (ou
des armées, comme on le dit vulgairement).

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Fig. 78. -- LE CERCLE MAGIQUE ET LES ACCESSOIRES POUR L'EVOCATION.
Francis Barrett, The Magus, Londres, 1801.
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Fig. 79. -- AUTRE CERCLE MAGIQUE, ET PENTACLE DE SALOMON. Francis Barrett, The Magus, Londres, 1801.
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Voici un cercle plus simple, mais probablement tout aussi efficace que les précédents, tiré du manuscrit n° 2344 de la bibliothèque de
l'Arsenal (Fig. 76). Il ne contient que les termes Alpha et Omega, le
mot Agla et la formule latine : Dominus adjutor meus, le tout accompagné
de douze croix.
Cependant, un livre de magie, très différent de ceux-ci, le Dragon Rouge ou l'art de commander les esprits célestes, aériens, terrestres,
infernaux, édition de Offray à Avignon, datée de 1522, mais imprimée
réellement vers 1820 environ, nous présente un cercle d'un style plus
mystérieux et plus inquiétant (Fig. 77), intitulé « Le Triangle des Pactes »,
lequel doit se faire au moyen de la peau d'un chevreau, clouée « avec
quatre clous ». Le triangle, dans le cercle, doit être tracé avec « une
pierre ématille ». Le « Karcist » ou opérateur, se place dans le petit cercle,
et ses aides, dans les deux qui l'accompagnent : de chaque côté sont deux
cierges entourés d'une couronne de verveine ; devant est un vase neuf où
brûle du charbon de saule, avec du « brandevin », de l'encens et du
camphre. Il doit suivre la Route du T, qui le conduit infailliblement
au Trésor satanique.
Enfin, un auteur qui a entrepris, au commencement du XIXe siècle, une véritable rénovation de l'occultisme en Angleterre, Francis Barrett
dans son livre The Magus, publié à Londres en 1801, et dont le fameux
Eliphas Levi s'est largement inspiré plus tard, donne deux modèles
différents de cercles magiques (Fig. 78 et 79), « dans lesquels l'opérateur
doit se tenir ». Ils comprennent, comme les précédents, l'Alpha et
l'Omega et un certain nombre de noms divins. Barrett représente en
même temps (Fig. 78) la baguette magique, les deux chandeliers que
nous avons vus dans le cercle précédent, le cristal magique enchâssé
dans de l'or, la torche qui doit être tenue à la main ou plantée en terre ;
puis (Fig. 79), le poignard, l'anneau constellé qu'il faut porter au doigt
et le pentacle ou sceau de Salomon, composé de deux triangles
renversés.
Le lecteur qui voudra faire apparaître le Diable n'aura donc, pour trouver le cercle qui lui convient, que l'embarras du choix, et nous lui
répéterons cette réflexion naïve que le brave marquis de Paulmy a inscrite

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sur la garde d'un de ses manuscrits : « Quel est le meilleur ? On ne
peut bien le savoir qu'en l'éprouvant. »
D'ailleurs, il lui en faudra de rechange, car le manuscrit n° 2349 nous avertit : « Pour lors le maître de l'art, toutes et quantes fois qu'il
aura, par expérience particulière, parlé avec les esprits, il faut qu'il
s'exerce à former quelques cercles qui soient differens et qui avent
quelque chose de spécial. »
Le cercle est maintenant tracé. « Donc, nous dit l'auteur du manuscrit 2350, tu entreras dans ce cercle de l'art, tu auras avec toy les
Pentacles... »
Quels Pentacles ? Le manuscrit 2349, déjà cité, va nous donner tous éclaircissements à ce sujet ; voici d'abord six pentacles « pour se rendre
les bons esprits favorables » (Voir planche en couleurs). Ils contiennent
chacun un nom hébreu de la Divinité ; puis des formules singulières et
peu compréhensibles, appelées à tort cabalistiques, et que nous rencontrerons
dans toutes les manifestations démoniaques : Tavar alcilo Sedoan
acheir ; Nestabo cacay extabor erional ; Anapheta Dinotor Drion Sarao,
etc., qui ont joui, pendant tout le Moyen-Age, d'un prestige qu'elles
n'ont peut-être pas complètement perdu aujourd'hui. On en trouve de
semblables dans Le Miracle de Théophile, du célèbre trouvère du XIIIe
siècle, Rutebeuf, où l'on entend le sorcier Salatin conjurer le diable en
ces termes qui n'appartiennent à aucune langue connue :

Bagabi laca bachabé Lamac cahi achababé Karrelyos Lamac lamec Bachalyas Cabahagy sabalyos Baryolas Lagon atha cabyolas Samahac et famyolas Harrahya
Dans un autre miracle, de Jean Bodel, d'Arras, également du
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XIIIe siècle, C'est li Jus de Saint Nicholai, Tervagans, rend son âme au
Diable en disant :

Palas aron ozinomas Baske bano tudan donas Geheamel cla orlay Berec hé pantaras tay
Nous retrouverons le même langage près de quatre siècles plus tard dans l'admirable eau-forte de Rembrandt, le Docteur Faustus (Fig. 80),
où le maître, commentant la légende, si célèbre à son époque, a représenté
le vieux savant se livrant à une expérience magique dans laquelle, au
lieu de tracer sur le sol le cercle des sorcières, celui-ci apparaît flamboyant
sur les vitraux de son laboratoire. Autour des initiales INRI qui
occupent la partie centrale du cercle, on lit les mots : ADAM + TE
+ DAGERAM, puis, sur la ligne extérieure : AMRTET + ALGAR + ALGASTNA
. Sur un miroir, placé à côté du cercle, une main impérieuse se
meut, dont l'index montre quelque épellation secrète de ces caractères
qui semblent défier toute interprétation raisonnable.
Puis voilà, toujours d'après le même manuscrit, les pentacles « pour conjurer les esprits infernaux », qui contiennent également plusieurs
noms plus ou moins fantaisistes de la Divinité, groupés en une savante
rosace (Fig. 81), dont l'efficacité doit être indiscutable.
Un autre manuscrit, intitulé Zekerboni, n° 2790, par Pierre Mora « philosophe Cabaliste », donne, sans commentaire aucun, ce qu'il appelle
le « Grand Pentacle » (Fig. 82), dans lequel, sur un semis de caractères
hébreux ou grecs, d'une lecture douteuse, s'élève une sorte de croix
accompagnée d'un curieux signe en forme de Z, que l'on retrouve dans
certains traités d'alchimie, adapté à un appareil circulatoire appelé
« athanor de Salomon. »
Maintenant, l'opération commence : « Après que le maître sera arrivé avec ses disciples, le maître ayant allumé la lumière du feu et l'avant de nouveau exorcisée, il allumera la
chandelle et la mettra dans la lanterne qu'un de ses disciples tiendra
toujours en main pour éclairer le maître. Un autre disciple tiendra à la

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Fig. 80. - LE DOCTEUR FAUSTUS. Eau-forte de Rembrandt.
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main, du papier, une plume et de l'encre, un autre une épée nue.
Le Maître allume les charbons pour les encensements et il entre
dans le cercle avec un cierge et commence les conjurations. » (Ms. 2349).
Le manuscrit, déjà cité, de l'Opération des Sept Esprits des Planètes (n° 2344), recommande, en outre, de faire brûler, dans le cercle, du styrax
et du benjoin dans un réchaud neuf, ce dont le lecteur prendra certainement
bonne note.
La formule de conjuration diffère également selon les livres. Voici d'abord celle que nous donne ce même manuscrit 2344 :
« Je te conjure, N... (ici le nom du démon invoqué), au nom du Grand Dieu vivant, qui a fait le ciel et la terre et tous les contenus d'iceux, et
par son fils unique, rédempteur du genre humain, et par le St-Esprit,
consolateur débonaire et par la vertu du ciel empiré que sur le champ
et sans délay tu aye à mapparoitre sous une figure agréable sans bruit ni
lésion de ma personne ny de ma compagnie et que tu réponde à tous ce
que je te commanderay ; je t'en conjure par le Dieu vivant El, Ehome,
Etrha, Ejel aser, Ejech Adonay Iah Tetragrammaton Saday Agios
other Agla ischiros athanatos amen amen amen ! »
Cette conjuration doit être écrite sur du parchemin vierge ; après l'avoir dite trois fois « si l'esprit ne vous apparoist point, il faudra continuer
trois jours de suite ; il ne manquera de vous apparoître, il vous
demandera ce que vous voulez... » Après lui avoir répondu, et s'être servi
de lui comme il l'entend, l'opérateur devra bien se garder de ne point
renvoyer le démon dans sa demeure habituelle, ce qui pourrait avoir de
terribles conséquences pour lui ; il le congédiera donc en disant :
« Parce que vous estes venu au nom de Dieu au nom duquel je vous ay appelé, je rends grâce à Dieu, allez en paix de Dieu au lieu qui vous
est destiné de toute éternité, que la paix soit entre nous et vous et toutte
et quante fois que je vous appelleray vous veniez au nom du père + et
du fils + et du st-esprit + amen ! »
Une autre est appelée la « Grande Conjuration ». « Dès qu'elle sera commencée, notés que les Démons trembleront ! » nous dit le Secret
des Secrets (Ms. 2493). Elle se réfère a l'opération d'Uriel Seraphim

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Fig. 81. -- PENTACLE POUR CONJURER Fig. 82. -- LE GRAND PENTACLE, LES ESPRITS INFERNAUX. Zekerboni, par Pierre Mora. Clavicules de Salomon. Bibliothèque Bibliothèque de l'Arsenal. de l'Arsenal. Manuscrit n° 2349 Manuscrit n° 2790, XVIIIe siècle. XVIIIe siècle.
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Fig. 83. -- L'OPERATION D'URIEL SERAPHIM. Grimoire ou la Cabale, par Armadel. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 2404, XVIIe siècle.
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« détaillée dans le Grimoire ou la Cabale par Armadel (Ms. 2494 et
qui s'accompagne d'une figure compliquée que nous reproduisons ici
(Fig. 83). Voici ce curieux morceau de littérature démoniaque, qui
donne littéralement le moyen de mettre le diable en bouteille !
« Uriel Seraphim, potesta, Io, Zati, Zata, Abbati, Abbata, Agla, Cailo,
caila, je te prie et te conjure au nom et par le Dieu vivant ton maître
et le mien, par toutte la puissance de la Sainte Trinité, par la virginité
de la Sainte Vierge, par les quatre paroles sacrées que le grand Agla dit
de sa propre bouche à Moïse, Io, Zati, Zata, abbata, par les neuf cieux
où tu habites et par la vertu des caractères cy-dessus que tu ayes à m'apparoistre
visiblement et sans délay sous une belle forme humaine, non
effrayante, dehors ou dedans cette phiolle qui contient l'eau préparée
pour te recevoir, affin que tu me répondes aux demandes que je veux te
faire, prends et apporte le livre de Moïse ; ouvre-le, mets la main dessus
et jure vérité en me faisant voir et connaître distinctement tout ce que je
désire savoir ; parois donc, je t'en conjure, au nom du grand Dieu tout
puissant Alpha, et sois le bien venu en galatim, galata, cailo, caila. »
Le renvoi se fait de la façon suivante : « Va! génie bienfaisant, retourne en paix dans les lieux qui te sont destinés, et sois toujours prest à venir et à paroistre lorsque je t'appellerai
au nom et de la part du grand Alpha. »
Dans le curieux ouvrage de Francis Barrett, The Magus, se trouve un « spécimen du Livre des Esprits, qui doit être fait sur parchemin
vierge » (Fig. 84). Il nous représente ce qu'était un livre de sorcellerie,
en tenant compte, toutefois, d'un certain enjolivement dû à l'époque
romantique. Il est ouvert à la page de la conjuration du chef des esprits
Cassiel Macoton, lequel est figuré, à gauche, sous la forme d'un génie
barbu, chevauchant un dragon. Cette conjuration de Cassiel, ou du
samedi, est formulée ainsi dans la plupart des Grimoires :
« Je te conjure, Cassiel, par tous les noms du très grand Créateur, qui te sont communiqués et te le seront encore plus tard, afin que tu
écoutes à l'instant mes paroles, et que tu les observes inviolablement
comme des sentences du dernier jour, tremblant du jugement, auquel
il faut que tu m'obéisses, et ne pense pas à me rebuter parce que je suis

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un grand pécheur ; mais sache que tu redoutes les commandements de
Dieu le Très Haut. Ne sais-tu pas que tu perds tes forces devant ton
Créateur et le nôtre ? C'est pourquoi pense à ce que tu refuses d'autant
que tu me promets et jure par celui qui a créé tout d'une parole et
auquel toutes les créatures obéissent. Prière : Per sedem Baldacy et per
gratiam et diligentem tuam habuisti ab eo hac nalatimanamilam, afin
que je te commande ! »

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Fig. 84. -- SPECIMEN DU LIVRE DES ESPRITS. Francis Barrett, The Magus, Londres, 1801.
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.IX.
LES PACTES AVEC LES DEMONS
Le lecteur aura certainement remarqué que tous ces textes se caractérisent par un singulier mélange de piété hébraïque et chrétienne, qui
semble peu compatible avec la démonomanie du Sabbat, laquelle comporte
des cérémonies nettement sataniques, tel que l'acte de renoncer
aux Evangiles ou de fouler la croix aux pieds. Ici, dans cette magie,
appelée cérémonielle, l'opérateur prétend conjurer les démons au nom de
Jésus et de la Vierge.
Il y a évidemment des méthodes différentes dans les sciences ténébreuses, et certains sorciers se disaient les maîtres des démons et se flattaient
de ne point se lier à eux ni de tomber dans leur dépendance. Les
Clavicules de Salomon, sans doute en mémoire de la sagesse de leur
prétendu auteur, sont, en général, des recueils de formules de ce
dernier style.
Mais il était bien difficile de se tenir sur ce terrain mixte. L'Eglise condamnait l'évocation des démons, qu'elle fût faite au nom de la Divinité
ou au nom du Diable. Le sorcier qui avait cru devenir le maître des
démons, avait sans doute affaire à forte partie, et il était amené à prononcer,
tôt ou tard, le « pacte », formule célèbre qui consistait, pour l'évocateur,
à vendre son âme à Satan, ou à un de ses satellites, moyennant certains
avantages qui devaient lui être conférés. Au bout d'un délai fixé,
le Diable venait prendre livraison de son bien, échéance fatale, que le
sorcier s'efforçait d'éluder par tous les moyens possibles.
Voyez comment viennent de se sottement faire prendre ces quelques imprudents qui se sont enfermés dans un cercle magique, sur cette
vignette du bon P. Guaccius (Fig. 85), et qui se voient obligés, par Satan,

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de signer le pacte que celui-ci leur impose pour les punir de l'avoir fait
apparaître.
Les histoires d'individus ayant « vendu leur âme au Diable » sont innombrables ; elles entrent, pour une part considérable, dans la littérature
du Moyen-Age, à laquelle elles donnent une note pittoresque et
sombrement colorée, à peu près inconnue dans les autres littératures,

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Fig. 85. -- LE DIABLE OBLIGE CEUX QUI L'ONT FAIT APPARAITRE DE FAIRE UN PACTE AVEC LUT. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
et s'harmonisant fort bien avec les vieilles villes d'Europe, avec leurs
maisons à pignons sculptés, leurs cathédrales, leurs abbayes abandonnées
ou leur châteaux en ruines. Le romantisme a su les remettre
à la mode, et profiter des effets décoratifs si puissants qu'elles pouvaient
lui fournir.
Le plus ancien pacte que nous connaissions est peut-être celui de Théophile, économe de l'église d 'Adava, en Cilicie deuxième, ou

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Trachée, vers l'an 538. Son évêque l'ayant dépouillé de sa charge, il
avait vendu son âme au Diable pour la recouvrer.
De son histoire, écrite en grec par Eutychianus, son disciple, et traduite par Paul Diacre en latin, la célèbre nonne de Gandersheim, Hrostwitha,
a tiré une sorte de poésie dialoguée. Gaultier de Coinsy en a fait un
poème en vers français au XIIIe siècle ; on lisait cette légende à matines
dans plusieurs églises, et Rutebeuf en a composé son fameux drame,
Le Miracle de Théophile que nous avons déjà cité. Il ne faut donc
pas s'étonner de la voir figurer au portail de l'abbaye de Souillac
(Fig. I), dans une double scène qui s'interprète ainsi : Théophile ayant
fait paraître le Diable, par l'intermédiaire du conjureur Salatin, lui
remet, à gauche, le pacte signé, que Satan avait exigé de lui :

Sache de voir qu'il te convient De toi aie lettres pendanz Bien dites et bien entendant,
lui avait dit le diable, fort méfiant.

Quar maintes gens m'en ont sorpris,
Et Théophile, qui les avait préparées, les lui baille en disant :
Vez-les ci, je les ai escrites
A droite, Théophile donne ses mains au diable. Rutebeuf dramatise
ainsi la scène :
LI DIABLES
Or joing Tes mains, et si devien mes hom : Je t'aiderai outre reson
THEOPHILES
Vez-ci que je vous fez hommage Mès que je r'aie mon domage Biaus sire, dès or en avant.
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Au sommet de la composition, on voit la Vierge Marie qui arrache le pacte des mains de Satan, après avoir eu une querelle avec lui, au cours
de laquelle elle lui a dit courageusement, dans la langue verte du
XIIIe siècle :

Et je te foulerai la pance!
Rutebeuf nous donne fidèlement le texte du pacte, qui se lit encore aisément, dans son vieux langage :

A toz cels qui verront ceste lettre commune Fet Sathan a savoir que jà torna fortune Que Theophile... ...me fist homage, si r'iot sa seigneurie De l'anel de son doit sela ceste lettre, De son sanc les escrit, autre enque n'i fist mettre.
On peut se rendre compte aisément que le mécanisme des pactes n'a guère varié au cours des âges. Le Petit Dragon Rouge, que nous avons
cité, et qui paraît être une transcription populaire des Clavicules, plus
aristocratiques, donne nettement la formule du pacte avec le Diable. Ce
qui est appelé, dans ce petit livre, la « Grande appellation des esprits
avec lesquels l'on veut faire pacte », s'énonce ainsi :
« Empereur Lucifer, maître de tous les esprits rebelles, je te prie de m'être favorable dans l'appellation que je fais à ton grand ministre,
LUCIFUGE ROFOCALE, ayant envie de faire un pacte avec lui ; je te prie
aussi, prince Belzébuth, de me protéger dans mon entreprise. O comte
Astaroth ! sois-moi propice et fais que, dans cette nuit, le grand LUCIFUGE
m'apparaisse sous une forme humaine, et sans aucune mauvaise odeur,
et qu'il m'accorde, par le moyen du pacte que je vais lui présenter,
toutes les richesses dont j'ai besoin. O grand Lucifugé ! je te prie de
quitter ta demeure, dans quelque partie du monde qu'elle soit, pour
venir me parler, sinon je t'y contraindrai par la force des puissantes
paroles de la grande Clavicule de Salomon, et dont il se servait pour
obliger les esprits rebelles à recevoir son pacte : ainsi parais au plus tôt,
ou je te vais continuellement tourmenter par les puissantes paroles de
la Clavicule. »

9
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114

La réponse de l'Esprit, toujours selon le Dragon Rouge, sera la suivante :
« Je ne puis t'accorder ta demande, qu'à condition que tu te donnes à moi dans vingt ans, pour faire de ton corps et de ton âme ce qu'il me
plaira. »
C'est le moment solennel et terrible où il faut prendre la décision suprême, et le Dragon Rouge nous donne le conseil suivant :
« Alors, vous lui jetterez votre pacte, qui doit être écrit de votre propre main, sur un petit morceau de parchemin vierge, qui consiste en
ce peu de mots ci-après, en y mettant votre signature avec votre véritable
sang :
PACTE
Je promets au grand LUCIFUGE de le récompenser dans vingt ans de tout ce qu'il me donnera. En foi de quoi j'ai signé. X... ».
Telle était la redoutable formalité du pacte, très fréquente au XVIe et au XVIIe siècle, mais sur laquelle nous avons peu de documents, en raison
même de la nécessité où se trouvaient ceux qui la pratiquaient, de se
dérober aux recherches des tribunaux. Car, outre le texte cérémoniel que
nous venons de lire, il y avait celui de la renonciation à Dieu, à la Vierge
et aux Saints, que l'on tenait jalousement caché. Il ne devait pas faire
bon laisser traîner, sur quelque meuble, un document comme celui que
nous publions ci-dessous, où le signataire reniait l'Église Catholique.
D'ailleurs, le Diable emportait le pacte en enfer, excellente raison pour
qu'il ne nous en reste point dans nos bibliothèques ou nos archives.
Cependant, le fameux curé de Loudun, Urbain Grandier, a eu cette imprudence. Il ne prit pas suffisamment soin de cacher ses pactes, et cela
le conduisit au bûcher. Tout le monde connaît son histoire, qui est celle
du dernier grand procès de sorcellerie du XVIIe siècle, auquel Richelieu
lui-même fut mêlé. D'une conduite peu régulière et d'une extraordinaire
vanité, il se fit, dans la ville de Loudun, de nombreux ennemis qui l'accusèrent
d'avoir ensorcelé le couvent des Ursulines, où la plupart des religieuses

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115
donnaient des signes de possession démoniaque. Il fut condamné,
en 1634, sur rapport du conseiller d'État, Laubardemont, et déclaré
« atteint et convaincu du crime de magie, maléfice et possession, arrivés
par son fait ès personnes d'aucunes religieuses ursulines, et autres
séculières, et condamné à faire amende honorable, tête nue, et être son
corps brûlé vif avec les pactes et caractères magiques restés au greffe. »

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Fig. 86. PACTE AUTOGRAPHE D'URBAIN GRANDIER. Bibliothèque Nationale. Fonds français, manuscrit n° 7619, page 126.
Il faut croire que le greffier oublia d'emporter un de ces pactes au bûcher, puisqu'il se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale, dans
le recueil des pièces concernant les Ursulines de Loudun, manuscrit,
fonds français, n ° 7619, page 126. Il est de la main de Grandier, signé
et paraphé, et est intitulé : Veu de Grandier. Nous le reproduisons,
figure 86, et nous en donnons une transcription pour les personnes qui ne

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pict

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117
sont pas familiarisées avec la lecture
des écritures anciennes :
VEU (VOEU) DE GRANDIER : « Monseigneur et Maistre, je vous recognois pour mon dieu, je
vous prometz de vous servir pendant
que je vuivray et des a présent,
je renonce à tous autres, et
à Jésus Crist et à Marie et à tous
les Sainctz du Ciel et à l'Eglise
catolique et apostolique et romaine,
à tous les suffrages dicelle
et auraisons que pouroient faire
pour moy, prometz vous adorer
et faire hommage au moins a trois
fois le jour et faire le plus de mal

pict

Fig. 89. -- UN DIABLE EMPORTE UN ENFANT SOUS LES
YEUX DES PARENTS QUI LE LUI AVAIENT PROMIS PAR PACTE. Der Ritter vont Turn, Augsbourg, 1498.
pict

Fig. 88. -- PORTRAIT DE PARACELSE.
Paracelse, Archidoxa, Munich, 1570.
(Collection de l'auteur).
que je pouray et atirer à mal faire autant
de persones que me sera possible et de
bon coeur je renonce à Cresme, à Batesme
et à tous les mérites de Jésus-Crist, et ès
cas que je me voulusse convertir, je vous
donne mon corps, mon âme et ma vie
comme la tenant de vous, l'aiant dédiée
à jamais sans me vouloir repentir ausy.
Signé Urbain Grandier de son sang. »
Le côté le plus désagréable des pactes était l'échéance terrible qui devait les
terminer ; aussi celui qui les avait signés
mettait-il toute son ingéniosité à s'y
soustraire, en un mot, à voler le Diable
de la proie sur laquelle il comptait. Le
Dragon Rouge indique même, une fois
le pacte fait, une prière de précaution :

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118

« Inspire-moi, ô grand Dieu ! les sentiments nécessaires pour pouvoir me
dégager des griffes du démon et de tous les esprits malins ! », par laquelle
on retirait sa parole après avoir reçu du Diable les bienfaits qu'on lui
avait demandés.
Mais le Diable veillait sur ceux qu'il soupçonnait de ne point vouloir tenir leur promesse, et, le jour de l'échéance, il arrivait, implacable.
Voyez celui-ci (Fig. 89) qui, dans une gravure tirée d'un incunable
allemand, Der Ritter vom Turn. Augsbourg, 1498, vient, à l'heure fixée,
prendre livraison d'un enfant que des parents dénaturés lui ont promis.
Le pauvret a beau se débattre, il est dans une griffe solide, et ne reverra
plus le foyer paternel ; et l'on comprend aisément sa terreur en voyant
le pédagogue hirsute qui se chargera désormais de son éducation.
Nombreux furent les personnages qui vécurent dans une inquiétante familiarité avec les démons, après s'être assujettis à eux par des pactes
ou les avoir subjugués par l'art des sorciers. Cornelis Agrippa était
constamment accompagné de deux grands chiens qui portaient des
colliers nécromantiques et n'étaient autres, paraît-il, que des démons.
Pierre d'Abano fut condamné pour avoir appris les sept arts, le trivium
et le quadrivium, au moyen de sept de ces horribles créatures qu'il
tenait enfermées dans une bouteille. L'historien français, Palma Cayet,
avait fait un pacte avec le Diable pour être toujours vainqueur dans ses
disputes contre les protestants ; on en trouva le contrat, signé de son
sang, après sa mort. Les démons vinrent, dit-on, enlever son corps, et
on fit le simulacre de son enterrement en portant un cercueil rempli de
pierres.
On a cru également que Paracelse avait enfermé, dans le pommeau en cristal de sa fameuse épée, un démon auquel certains ont donné le
nom d'Azoth ; le très curieux portrait sur bois qui se trouve dans ses
Astronomica et astrologica opuscula, Cologne, 1567, gravé par Augustin
Hirschvogel, le représente, en effet, tenant la main sur le pommeau de
son épée, sur lequel est écrit le mot Azoth (Fig. 87). Cependant, à la
lecture de ses oeuvres, entre autres de son Liber Azoth, il est aisé de se
convaincre qu'Azoth n'était point un démon, et que Paracelse désignait
sous ce nom le Mercure de Vie des Alchimistes, dont nous parlerons

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Fig. 90. -- LE CHATEAU DE VINCENNES ET SON DONJON AU XVIIe SIECLE, par Sébastien Le Clerc.
Au premier plan, la Tour de Paris où Henri III s'enfermait pour se livrer aux opérations
de sorcellerie.
pict

Fig. 91. -- ATTIRAIL DE SORCELLERIE AYANT SERVI A HENRI III POUR SES OPERATIONS SATANIQUES. Les sorceleries de Henry de Valois, Paris, 1589. (Collection de l'auteur).

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Fig. 92. -- UNE SORCIERE FAIT APPARAITRE
UN MONSTRE DEVANT LE ROI DES FRANCS
MARCOMIR. Sébastien Munster, Cosmographia Univer-
salis, Bâle, 1544.
plus loin. Un autre portrait de Paracelse,
oeuvre de Nicolas Solis, peut achever de
nous en convaincre ; il est extrait des
Archidoxa, Munich, 1570 (Fig. 88) ; sur
l'épée est figuré l'hiéroglyphe mercuriel,
et comme si ce signe eût été encore
insuffisant pour éclairer notre religion,
l'artiste a pris soin de graver, au-dessus,
le mot VIRESCIT, indiquant la puissance
vivificatrice et augmentative de la substance
qui y était enfermée.
Les grands de la terre, les Rois, les Papes eux-mêmes donnèrent volontiers
dans la sorcellerie. Sans parler des
papes Léon le Grand et Honorius, auxquels
on attribue l'Enchiridion et le
Grimoire, ni de Gerbert, devenu Sylvestre
II, il faut rappeler que Sixte-
Quint fut accusé, par les Espagnols,
d'avoir vendu son âme au Diable pour être pontife ! Marcomir, premier
roi hypothétique des Francs, eut un jour recours à une sorcière qui
selon la Cosmographia Universalis de Sebastien Munster, Bâle, 1544, fit
apparaître devant lui un monstre à tête d'aigle, de lion et de crapaud
(Fig. 92). Cette tradition royale fut continuée par Catherine de Médicis
et par son fils Henri III. Celui-ci se livra à des sortilèges qui firent
scandale à l'époque, et donnèrent lieu à la publication d'un libellé
anonyme, aujourd'hui de la plus insigne rareté parce qu'il fut détruit
par les partisans du prestige de la royauté, intitulé : Les Sorceleries de
Henry de Valois et les Oblations qu'il faisoit au Diable dans le Bois de
Vincennes avec la Figure des démons d'argent doré auxquels il faisoit
offrande lesquels se voyent encore en ceste ville ; Paris, 1589.
Henri III avait pris goût à la sorcellerie « depuis, dit ce livre, qu'il a eu accez avec Sainct Mégrin, autres et d'Espernon qui luy ont fait
venir des Magiciens et Sorciers des diverses parties du monde... et ses

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121
autres mignons, lesquels quasi publicquement faisoyent profession de
sorcellerie, étant commune à la cour et plusieurs personnes desvoyez de
la Foy et Religion catholique. »
C'est dans le donjon du château de Vincennes que se retirait Henri III, avec ses mignons, pour y accomplir ses opérations ténébreuses;
on dit aussi qu'il s'y livrait dans la Tour dite de Paris, qu'on voit au
premier plan de cette belle estampe de Sébastien Le Clerc (Fig. 90), ou
peut-être dans la Tour du Diable qui lui est opposée, à l'autre extrémité
des remparts. Toujours est-il qu'à sa mort, on trouva, dans le donjon,
« la peau d'un enfant corroyée » et un objet singulier que nous
reproduisons ici (Fig. 91) et dont le pamphlet cité donne la description
suivante :
« On a trouvé nouvellement deux satyres d'argent d'oré, de la haulteur de quatre poulces, tenans chacun en la main gauche, et s'appuyans
dessus une forte massue, et de la droite soustenant un vase de crystal pur
et bien luysant ; eslevez sur une base ronde goderonnée soustenue de
quatre pieds d'estat. Dans ces vases y avoit des drogues icogneues qu'ils
avoyent pour oblation; et ce qui plus, en ce, est à détester, ils étoient
au devant d'une croix d'or, au milieu de laquelle y avoit enchassé du
bois de la vraye Croix de Nostre Seigneur Jésus-Christ. Les politiques
disent que c'estoyent des chandeliers, mais ce qui fait croire le contraire
est que, dans ces vases, il n'y avoit point d'esguille qui passast pour y
mettre un cierge ou une petite chandelle, joinct qu'ils tournoyent le
derrière à ladite vraye croix, et que deux anges ou simples chandeliers
y eussent esté plus décents que ces satyres... Ces monstres diaboliques
sont en ceste ville entre les mains d'un personnage d'honneur et bon
catholique, lequel (après qu'ils ont esté vus par Messieurs de la ville)
les a encore fait voir à une infinité d'autres personnes. »
Les sorciers, on le voit, avaient d'illustres patrons, et il ne faut point nous étonner de ce que le fait de vendre son âme au Diable ait été
considéré parmi le peuple, sous l'influence d'exemples venus de si haut,
comme une action des plus honorables.

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.X.
QUELQUES NOTIONS CONCRETES SUR LES DEMONS DONNEES PAR LES ANCIENS AUTEURS
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Fig. 93. - SATAN SUR SON TRONE.
Pierre Boaistuau, Histoires $prodigieuses,$ Paris, 1575.
Le lecteur ne manquera pas de se demander, avec une curiosité bien
légitime, sous quelle forme apparaissaient
les démons, lorqu'un opérateur
habile avait réussi, par les incantations
des livres magiques, à les forcer de
quitter leur demeure ténébreuse ?
Ici encore, l'iconographie nous sera d'un puissant secours.
L'aspect extérieur des démons a varié avec les époques. En cette matière,
comme en tant d'autres, il y a
eu des modes et des coutumes. La
forme type que nous avons vue, sculptée
sur les cathédrales, a subi des
variations dont l'étude ne laisse pas
que d'être fort curieuse.
Dans ses Histoires Prodigieuses tirées de divers auteurs, Paris, 1575,
un auteur du XVIe siècle, Pierre Boaistuau, dont la Croix du Maine a fait
le plus grand éloge, nous a représenté sa Majesté Satan, assis sur son
trône, accosté de deux thuriféraires, dont l'un lui adresse de vigoureux
coups d'encensoir, tandis que l'autre lui tire audacieusement l'oreille
familiarité dont le Diable n'a pas l'air de s'offenser outre mesure (Fig. 93):

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123
Celui-ci a les pieds solidement griffus de quelque gigantesque oiseau de
proie ; il a la fausse main froide, écailleuse et pointue de l'alligator ; son
visage inférieur, placé là comme pour tourner en dérision la parole
sacrée de la Table d'Emeraude : « Ce qui est en haut est comme ce qui
est en bas », masque la naissance d'une queue annelée de tamanoir qui
donne de l'équilibre à toute sa personne ; enfin, son vrai visage, d'expression
triviale et avinée, se coiffe, par suite d'une idée saugrenue et
peut-être cruellement malicieuse du dessinateur, d'une tiare papale !
C'est là un diable encore classique qui, lorsque l'évocation est terminée, peut aller reprendre sans inconvénient sa place sous les voussoirs
de quelque vieille église de province.
Peu à peu, le Maître de l'Enfer se civilisera ; il se fera homme du monde, prendra les habitudes de la bonne compagnie, abandonnera sa
nudité trop sauvage pour revêtir des vêtements de velours et de soie,
jusqu'à ce qu'il devienne, dans le sombre drame de Goethe, ce Méphistophélès
railleur et sarcastique, dont le type est maintenant si populaire
au théâtre. Les adaptateurs français de l'opéra de Gounod en ont fait
un grand seigneur,. « en somme un vrai gentilhomme » ; Goethe l'avait
voulu simplement vêtu en étudiant voyageur : gekleidet wie ein fahrender
Scholastikus, et c'est ainsi que l'a très exactement représenté Moritz
Retzsch, un des mieux documentés des illustrateurs de Faust, dans son
album : Umrisse zu Goethe's Faust, Stuttgart, 1834 (Fig. 94); il a « l'épée
au côté, la plume au chapeau » et tient à la main un éventail fait d'une
aile de chauve-souris. Son visage, qui n'a point la barbe à deux pointes
dont on l'orne maintenant, se fend d'un rictus impitoyablement infernal;
et, ce détail mis à part, c'est là un Satan fort agréable, qui peut être présenté
dans la meilleure société.
Puis, la science de la démonologie ayant fait des progrès considérables, il a été possible de noter avec exactitude les physionomies particulières
de nombreux satellites de Satan.
Car ceux-ci sont fort bien connus. On possède, sur le monde des Ténèbres, des notions d'une précision rigoureuse, dont le commun des
mortels est loin de se douter. Certains auteurs, habiles statisticiens,
n'ont point reculé devant la tâche paradoxale de faire le calcul approximatif

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124

des esprits infernaux ; parmi eux, citons le fameux Jean Wier,
qui fut médecin du duc de Clèves au XVIe siècle. Selon lui, les démons
seraient au nombre de sept millions quatre cent neuf mille cent vingt-
sept, sous la direction de soixante-dix-neuf princes. Ce chiffre se trouve
légèrement rectifié dans un livre anonyme de 1581, attribué à Fromenteau,
et intitulé : Le Cabinet du Roy de France, d'après lequel les sorciers,
ayant dressé un inventaire et un catalogue très exact des noms des
démons, auraient trouvé septante-deux princes, et sept millions 405 mille
920 démons. Certains auteurs, également compétents en l'espèce, ont
donné des chiffres bien différents ; si nous voulons les croire, il existe six
légions de démons comprenant chacune 66 cohortes, lesquelles contiennent
chacune 666 compagnies de 6.666 individus, soit un produit de
1 milliard 758 millions 64 mille 176 démons ! C'est beaucoup de diables
pour une petite planète comme la nôtre, et ce chiffre formidable paraît
vraiment exagéré. Il dépasserait celui de la population actuelle du globe,
qui n'est que de 1 milliard 500 millions d'habitants, suivant les meilleurs
statisticiens, et il y aurait ainsi un peu plus d'un démon par homme,
un démon seize centièmes, pour être exact ! L'humanité, déjà bien mauvaise,
ne résisterait pas aux assauts de si puissants adversaires.
D'après une formule très appréciée jadis, le nombre exact des démons s'obtiendrait en multipliant le grand nombre pythagoricien par 6,
soit 1234321 x 6, ce qui nous ramène au chiffre beaucoup plus raisonnable
de 7.405.926 démons, qui est à peu près celui de Jean Wier et de Fromenteau,
et qui, tout bien considéré, re mature perpensa, est honnête,
et doit être largement suffisant pour le tourment de l'humanité.
Chacun de ces démons répond à un nom ; si nous ne les connaissons pas tous, du moins connaissons-nous les noms des principaux chefs, que
d'autres écrivains ont pris soin de nous laisser, et ce catalogue n'est pas
moins curieux que les formules destinées à évaluer leur nombre.
L'Ancien Testament nous avait déjà fait connaître Satan, que l'on considère comme le chef suprême de la gent démoniaque, puis Léviathan,
cité par Isaïe ; Bélial et l'incube Asmodaï. Le nouveau Testament
y ajouta Belzébub ou Beelzebuth, nommé par le Christ lui-même, et
Abaddon, le destructeur, l'ange exterminateur de l'Apocalypse, chef des

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Fig. 94. - FAUST ET MEPHISTOPHELES. Moritz Retzsch, Umrisse zu Goethe's Faust, Stuttgart, 1834.
démons de la septième dynastie. Les Arabes ont placé dans leur AdhabAlgab,
ou purgatoire, les deux anges noirs Munkir et Nekir, pour le
tourment des méchants. Ils parlent aussi d'un démon redoutable nommé
Sachra Elmarid, qui fut enchaîné par Salomon sur le mont Dubavend.
Les démonologues chrétiens connaissent, en outre, Baël, Pursan, Byleth, Paymon et Zapan. Nous verrons plus loin le père Surin, l'exorciste
des Ursulines, appeler les démons de Loudun : Leviathan, Issacharon
et Balam. La fameuse ursuline Magdeleine de Mandols la Palud,
qui fut séduite par l'abbé Gaufridy, au commencement du XVIIe siècle,
par le moyen d'un charme que celui-ci avait enfermé dans une noix, eut
des accès de possession terribles ; pendant qu'elle était en proie à ces

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126

crises violentes, elle révéla que Lucifer était le premier des Séraphins,
dans la plus haute hiérarchie, Beelzebuth le second, Leviathan le troisième ;
Saint Michel était le quatrième esprit créé. Elle nomma vingt-
quatre esprits malins qui la possédaient, et qui entraient à la file dans
son corps, par la bouche, et en sortaient postérieurement.
Les démons cités dans le procès d'Urbain Grandier répondent aux vocables d'Astaroth, Essas, Celsus, Acaos, Cedon, Asmodée, qui sont des
Thrônes déchus, et Alexh, Zabulon, Nephtalius, Cham, Uriel, Achas,
qui sont des Principautés en détresse. Le bénédictin Dom Calmet connaissait
Astaroth, Sabathan et Axaphat. Enfin, le Grimoire ajoute à ceux-ci :
Lucifugé, premier ministre, Sataniacha, grand général, Agaliarept et
quelques autres, dont les noms sont du dernier galant, comme Fleuretty,
Sargatanas, Nebiros, Baël, Agares, Narbas, Pruslas, Asmon, Barbathos,
Buer, Gusoyn, Botis, Bathim, Pursan, Abigar, Loray, Valefar, Poraii,
Ayperos, Nuberus et Glasybolas !
Comme les formules de la Clavicule de Salomon et du Grimoire permettent de faire apparaître ces divers esprits infernaux, il ne faut
donc point nous étonner de ce que certains mortels privilégiés aient pu en
prendre, au passage, de précieux croquis.
Le démonologue anglais, Francis Barrett, dont nous avons déjà eu l'occasion de citer le curieux ouvrage, The Magus, nous a fait connaître
les visages de quelques dignitaires de l'Enfer que nous n'aimerions point
rencontrer, la nuit, au coin d'un bois, et dont il garantit la rigoureuse
exactitude, car il a pris soin de les dessiner lui-même, ne se confiant à
personne, pour cette tâche délicate, avant de les livrer à son graveur,
B. Griffith. Ce sont Astaroth, Abaddon, Mammon (Voir planche en couleurs),
le premier, à tête classique de chef de bandits, avec lequel on
pourrait composer, moyennant forte rançon, les deux autres, brutes
sinistres, desquels il n'y a lieu de rien espérer, sinon d'être étranglé impitoyablement
si l'on tombe entre leurs griffes. Puis (Fig. 95), Theutus, pas
bien terrible, avec son nez verlainien en pied de marmite, d'ivrogne
invétéré, Asmodée, boule-dogue hideux, intraitable irrémédiablement,
dont la bouche, en serre d'étau de puissant casse-noix, mord, aboie,
et dit la mort sans phrases qu'il vous réserve si vous vous plaisez à le

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Fig. 95. -- LES DIABLES THEUTUS, ASMODEUS ET L'INCUBE. Francis Barrett, The Magus, Londres, 1801.
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taquiner, et enfin, l'Incube, sorte de charbonnier d'opéra-comique, qui
n'effraierait même pas un pensionnat de fillettes, tant son apparence est
peu redoutable.
Voici d'autres figurines données par le Dragon Rouge déjà cité, qui paraissent inoffensives (Fig. 97) ; ce sont les effigies, quasi-officielles,
de Lucifer, Belzebuth, Astaroth et de six autres dignitaires, aux dépens
desquels le dessinateur semble s'être amusé en donnant à leurs têtes un
petit air caricatural, ce qui a pu lui coûter cher si jamais il s'est rencontré
sous la griffe d'un des personnages dont il s'est si agréablement
moque !
Le Grand Grimoire, édition Claude, à Nîmes, 1823, de même que Le Dragon Rouge, prétend que le diable, à l'appel du conjurateur,
apparaît sous les formes ci-contre (Fig. 96 et 96 bis). Ce démon,
chèvre-pied, comme le chef du Sabbat, mais décemment vêtu d'un chandail,
est, paraît-il, le vrai Diable des sorciers, le Diable à corne triple,
dont l'une est enroulée en un tortillon fantaisiste. Avouons qu'il n'a
pas l'air fort intelligent, ce qui fait douter de l'assistance qu'il peut
procurer aux humains ; cependant, il apporte des trésors ; par conséquent,
beaucoup de gens le trouveront plein d'esprit.
Mais c'est en plein milieu du XIXe siècle que nous avons été définitivement fixés sur la forme que prennent les principaux démons, quand
on les évoque. Un singulier auteur, M. T. Collin de Plancy, donna, en
1863, chez Plon, la sixième et définitive édition de son Dictionnaire
Infernal, avec, dit le titre, « les portraits de soixante-douze démons,
dessinés par M. L. Breton, d'après les documents formels. »
Nous aurions donc mauvaise grâce à ne point admettre, avec lui, qu'Astaroth ait la figure « d'un ange fort laid » et chevauche un dragon;
le voici (Fig. 98), tel que l'a dessiné L. Breton, cet étonnant artiste qui
avait en mains des documents « formels ». Il tient à la main une vipère,
dont nous ne connaissons pas l'usage exact. Avec sa bouche de travers et
sa gibbosité dorsale, il ressemble à un de ces affreux petits usuriers qui
rançonnent les fils de famille en leur prêtant des crocodiles empaillés,
plutôt qu'à un diable. Mais Jean Wier nous dit qu'il sent mauvais, et
voilà qui suffit à nous le rendre tout à fait antipathique.

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Fig. 96. - LE DIABLE APPORTANT DES TRESORS. Le Dragon Rouge, Avignon, 1522 (1822).
(Collection de l'auteur).
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Fig. 96 bis. -- LE DIABLE APPORTANT DES TRESORS.
Le Grand Grimoire, Nîmes, 1823. (Collection de l'auteur).
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Fig. 97. QUELQUES FIGURES OFFICIELLES DE DIABLES.
DIGNITAIRES DE L'ENFER. Le Dragon Rouge, Avignon, 1522 (1822).
(Collection de l'auteur). 10
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Fig. 98. - DEMON ASTAROTH Fig. 99. -- LE DEMON BAEL, Fig. 100. -- LE DEMON dessiné par L. Breton. par L. Breton. Collin de Plancy, BELPHEGOR. Collin de Plancy, Collin de Plancy, Dictionnaire Dictionnaire Infernal Dictionnaire Infernal Infernal, Paris, 1863. Paris, 1863. Paris, 1863.
Baël (Fig. 99), premier roi de l'Enfer, selon Wier, a trois têtes ; l'une est d'un homme, et c'est bien celle du plus extraordinaire chat-
fourré ayant siégé au Châtelet ou à la Tournelle, à l'époque des procès
de sorcellerie ; les deux autres sont celles d'un crapaud débonnaire et
d'un brave chat de vieille demoiselle de province ; le tout se promène
sur un boggie de pattes de mygale pouvant atteindre une très grande
vitesse de déplacement dans tous les sens.
Belphégor (Fig. 100), est un démon qui trône sur une chaise percée ; c'était le démon préféré des Moabites ; il ne nous semble pas qu'il puisse
être avantageux d'évoquer un tel personnage ; toutefois, il est moins
effrayant que son confrère Eurynome (Fig. 101), qui vous fait vraiment
froid dans le dos, avec ses grandes dents prêtes à dévorer, comme celles
du loup dans le Petit Chaperon Rouge.
Mais les diables n'apparaissent point toujours sous la forme humaine. Nous les avons vus, dans plusieurs scènes de sorcellerie précédentes,
revêtir l'aspect d'animaux tantôt fantastiques, tantôt ordinaires. Le dragon,
le bouc, le loup, le chat, le hibou, sont leurs formes préférées. La
forme semi-humaine, nous le savons, est fréquente : tête d'homme plus
ou moins grimaçante, sur un corps indéterminé d'animal. Cette sorcière
brandissant l'arthame et la chandelle de graisse humaine qui se trouve
dans le livre d'Olaüs Magnus, Historia de gentibus Septentrionalibus,
Rome, 1555 (Fig. 105), vient de faire apparaître un démon à tête humaine

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Fig. 101. -- LE DEMON EURY- Fig. 102. - LE DEMON AMDUS- Fig. 103. -- LE DEMON ASMODEE, NOME, par L. Breton. CIAS, par L. Breton. par L. Breton. Collin de Plancy, Dictionnaire Collin de Plancy, Dictionnaire Collin de Plancy, Dictionnaire Infernal, Paris, 1863. Infernal, Paris, 1863. Infernal, Paris, 1863.
et à double nez, dont le corps est celui d'un dragon volant ; un autre
rampe à côté de l'estrade où elle est perchée. Un homme mort, au premier
plan, paraît avoir été mordu par le serpent que la sorcière a tué en
lançant sur lui une hache tranchante. Nous retrouvons aussi le bouc du
Sabbat, mais cette fois vêtu galamment d'un habit à la française, dans
cette figure tirée d'un petit livre intitulé La Poule Noire, du commencement
du XIXe siècle (Fig 107), qui est une variante du Grimoire ;
l'opérateur s'enferme dans un cercle, et, outre les cérémonies décrites
précédemment, doit égorger une poule noire qu'on voit gisante à
ses pieds.
Le chien est assez rarement une forme de démon; nous n'en connaissons que deux exemples, l'un dans le Faust de Goethe, où il apparaît
sous la forme d'un barbet, qui se gonfle démesurément avant de devenir
Méphistophélès, comme l'a fort bien représenté Moritz Retzsch (Fig. 104).
Faust, se promenant dans les champs en compagnie de son disciple,
Wagner, l'a rencontré, tournant en spirale, et laissant derrière lui une
trace de feu, ein Feuerstrudel, que Faust est seul à apercevoir. Puis,
lorsque ce dernier est entré dans sa maison, le barbet l'a suivi jusque
dans son cabinet de travail, et s'est mis à grogner et à hurler de façon
inquiétante. « Comme mon barbet devient grand et large, s'écrie Faust;
ce n'est plus une forme de chien; quel fantôme ai-je amené dans ma
maison ! Il est déjà pareil à un hippopotame, avec ses yeux de feu et sa

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132

pict

Fig. 104. -- FAUST ET LE BARBET Moritz Retzsch : Umrisse zu Goethe's Faust, Stuttgart, 1834.

mâchoire effrayante
! Voilà qu'il
remplit tout l'espace;
il va se liquéfier
en un brouillard.
Ne monte
pas jusqu'au plafond
! » Méphistophélès
sort alors
de derrière le
poêle : « Pourquoi
tout ce bruit; que
faut-il pour le service
de Monsieur
? » Et Faust,
désappointé :
« C'est là tout ce
que contenait le
barbet ! un écolier
voyageur ! Le cas me fait rêver ! » L'autre exemple est tiré du conte ésotérique
de Cazotte : Le Diable Amoureux. Le héros de ce roman, enfermé

pict

Fig. 105. -- APPARITION D'UN DEMON A TETE HUMAINE ET A CORPS DE DRAGON. Olaüs Magnus : Historia de gentibus Septentrionalibus,
Rome, 1555.
par ses amis dans un cercle
magique, parmi les
ruines abandonnées d'un
monument de Portici, se
livre, en quelque sorte
malgré lui, à l'évocation
de Beelzébuth; la vignette
que l'on verra plus loin
(Fig. 108), tirée de l'édition
fort rare de ce roman,
illustrée par Edouard de
Beaumont, Paris, 1845, le
représente au moment où

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133
le Diable lui apparaît sous la forme d'un chameau énorme, qui lui
demande en italien : « che vuoi, que veux-tu ? ».
-- Viens sous la figure d'un épagneul, répond l'évocateur. Et, à l'inverse de l'épisode de Faust, c'est le chien qui devient le
résultat final de l'évocation.
« A peine avais-je donné l'ordre, dit le narrateur, l'épouvantable chameau allonge le col de seize pieds de longueur, baisse la tête jusqu'au
milieu du salon et vomit un épagneul blanc à soies fines et brillantes, les
oreilles traînantes jusqu'à terre. Toute vision a disparu, et il ne reste
sous la voûte que le chien et moi. Il tournait tout autour du cercle en
remuant la queue et faisant des courbettes
: Maître, me dit-il, je voudrais
bien vous lécher l'extrémité des pieds,
mais le cercle redoutable qui vous environne
me repousse. » L'évocateur à ces
mots, sort du cercle, et le diable, sous
la forme du chien, accomplit les plus
curieux prodiges.
Pour achever de nous éclairer sur les formes animales prises par les démons,
Collin de Plancy viendra encore
à notre secours en nous présentant
Amduscias, qui ne revêt jamais la figure

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Fig.. 106. -- DIABLE ET SORCIERE CHANGES
EN LOUP ET EN CHAT. R. P. Guaccius, Compendium. Maleficarum
Milan, 1626.
humaine (Fig. 102). Il a une tête de licorne, presque point de corps, des
bras et des jambes d'homme. Le célèbre Asmodée, ou Asmodaï des Juifs,
lorsqu'il répond à l'appel des chrétiens, a trois têtes, nous affirme Jean
Wier. M. Breton l'a vu, et l'a dessiné (Fig. 103) ; sa tête centrale est
celle d'un ogre qui croque les petits enfants ; celle de gauche ressemble
à celle d'un taureau, la troisième est celle d'un bélier ; il chevauche un
dragon pour ménager ses jambes, qui sont grêles et se terminent par un
petit trident palmé, peu commode pour la marche.
Mais le plus beau est Béhémoth (Fig. 110), qui promène, sur des pattes d'ours, un ventre en citrouille, surmonté d'une tête d'éléphant qui se
plaît à vous regarder de travers quand elle ne vous lance pas un coup de

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134

pict

Fig. 107. -- LE DIABLE APPARAISSANT, DANS UN
CARREFOUR, SOUS FORME DE BOUC. La Poule Noire, 1820.
trompe inimical. Son nom signifie,
en hébreu : animal énorme ; on croit
qu'il désigne, dans la Bible, les êtres
gigantesques de la période diluvienne
aujourd'hui disparus, et il n'est point
extraordinaire que la tradition ait
conservé, de Béhémoth, le souvenir
d'un être lourd, et d'une scandaleuse
épaisseur.
Le rôle des animaux dans la sorcellerie est, d'ailleurs, extrêmement
complexe. Tantôt les diables prennent
leur forme, tantôt les sorciers et sorcières
eux-mêmes se changent en
animaux, comme nous l'avons vu
précédemment, de sorte que l'on n'est
jamais certain si un animal n'est point
un démon, ou une sorcière, ou simplement
un accessoire indispensable
à quelque opération ténébreuse.
Devant cette maison de sorcière,
dont nous sommes redevables au
R. P. Guaccius (Fig. 106), un loup et
un chat (ou une belette) attendent à
la porte ; le loup est un diable, le chat une sorcière, à. moins que ce ne
soit le contraire. Il n'est pas jusqu'à cet escargot géant, qui grimpe vers
la ville haute, qui ne soit, peut-être, quelque démon déguisé ?
Le hibou qu'on voit figurer auprès de toutes les sorcières, n'a pas d'attribution bien définie, mais le crapaud est une des formes que prend
le démon lorsqu'il se tient sur leur épaule gauche ; on reconnaissait
qu'un crapaud était un diable, grâce à deux cornes minuscules qu'il
portait sur le front. Les sorcières en prenaient un soin infini ; elles
baptisaient leurs crapauds, les habillaient de velours noir, leur mettaient
des sonnettes aux pattes et les faisaient danser ; on voit une brochette

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135
de ces animaux dans le cabinet du
Docteur Faust (Fig. 94), de Moritz
Retzsch.
Les chats occupaient également une place considérable dans la sorcellerie,
principalement les chats noirs,
que l'on regarde, encore aujourd'hui,
comme des diables incarnés, ou bien
comme des sorcières transformées.
C'est à ce dernier titre que les paysans
des siècles derniers, dans tous les
pays d'Europe, firent des hécatombes
de chats noirs, pensant détruire les
sorcières qu'ils accusaient de les avoir
maléficiés. Aussi bien toutes les
scènes de sorcellerie contiennent-elles
obligatoirement des chats. Signalons
une estampe fort rare de François van
den Wyngaërt, intitulé La lecture
du Grimoire (Fig. 109), dans laquelle
les chats jouent un rôle bizarre, d'où
la cruauté n'est pas exclue.
Au premier plan, plusieurs animaux, échappés du Sabbat, chantent

pict

Fig. 108. -- APPARITION D'UN DEMON
SOUS LA FORME D' UN CHAMEAU. Cazotte, Le Diable amoureux.
des incantations, en lisant, l'un dans un grimoire, un autre, par dérision,
dans un livre de plain-chant. Une sorcière hideuse, couchée dans un grabat,
avec un corbeau perché sur sa tête, chante également, mais sans
livre ; une autre femme, accroupie devant la cheminée, lui répond, lisant
un parchemin. Au centre de la composition, un sorcier estropié joue d'un
instrument vraiment diabolique ; c'est une sorte de clavecin, construit à
l'imitation de celui présenté, autrefois, par un certain moine, à Louis XI,
composé d'une caisse dans laquelle sont enfermés huit chats -- l'octave !
dont passent seules la tête et les pattes, en manière de clavier.
L'homme, content de lui-même et goguenard, tire sur les pattes pour

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136

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Fig. 109. LA LECTURE DU GRIMOIRE, par François van den Wyngaërt. Estampe du commencement du XVIIe siècle. (Collection de l'auteur).
faire crier les chats symphoniquement. Un autre homme, derrière l'instrument,
tire les queues des chats pour en obtenir des sons différents, le
tout devant produire une horrible cacophonie dont le caractère démoniaque
est bien précisé par la présence du hibou perché sur la chaise du
sorcier musicien, et par celle de la chauve-souris pendue par les pattes à
la traverse du dossier de cette même chaise.
Cette composition, qui semble inspirée par la plus lugubre démence,
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137
tient une place importante Uns l'iconographie de la sorcellerie ; elle
demeure comme l'un des témoignages les plus déconcertants d'un état
d'esprit déjà bien loin de nous, et que les générations futures ne connaîtront,
heureusement, jamais plus.
Les sorcières se transformaient aussi parfois en harpies ou en stryges, dont le type classique peut se voir reproduit dans l'Ortus
sanitatis de Johannès de Cuba, translaté en français, Paris, A. Vérard,
vers 1498. C'étaient des oiseaux à face humaine « qui n'avaient néanmoins
rien d'humain » dit cet auteur. Les harpies mangeaient continuellement
sans pouvoir être rassasiées, et dévoraient toute chair, principalement
celle des hommes. On en trouvait en grande quantité au bord de
la mer Noire, contrée peu fréquentée par les Européens d'alors, qui,
pour la plupart, n'en avaient jamais vu. Mais Virgile en avait fait mention
dans l'Enéide, et ceci était plus que suffisant pour que leur réalité
fût déclarée incontestable.

pict

Fig. 110. -- LE DEMON BEHEMOTH, par L. Breton. Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, Paris, 1863.
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.XI.
LES DEMONIAQUES MALGRE EUX
pict

Fig. 111. -- IRREVERENCIEUSE CONDUITE DU DIABLE
VIS-A-VIS D'UNE FEMME COQUETTE. Der Ritter vom Turn, Augsbourg, 1498.
Satan et ses compagnons sont de singuliers personnages
qui -- il ne faut pas nous en
étonner -- sont animés du plus
parfait esprit de contradiction.
Pendant que de nombreux sorciers s'évertuaient à faire
paraître quelque diable qui
s'obstinait à ne point venir
car nos lecteurs pourront s'assurer
par eux-mêmes que le succès
est loin de couronner toujours
les expériences tentées, s'ils se
hasardent à mettre en pratique
quelques-unes des formules que
nous donnons ici -- par contre,
nombre de personnes qui ne tenaient pas du tout à voir le Diable, se sont
trouvées en butte à l'obstination de celui-ci à leur rendre visite, sans
qu'elles eussent eu à faire la moindre évocation et à s'entourer du plus
petit cercle magique.
Ces « sorciers malgré eux » ont été si nombreux dans l'histoire, que si l'on dépouillait toutes les chroniques relatant des faits de ce genre, on
composerait de gros volumes.
On connaît les colloques philosophiques et théologiques que Luther tenait avec l'Esprit des Ténèbres, et dans lesquels le réformateur
n 'avait pas toujours le dessus, si bien qu'un jour il lança son encrier à

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139
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Fig. 112. -- LE DIABLE FAIT BAVARDER DES FEMMES
PENDANT LA MESSE. Der Ritter vom Turn, Augsbourg, 1498.
la face de Satan; la tache d'encre
célèbre, qui se trouve dans sa
chambre, y est encore visible.
Louis Guyon rapporte, en son
vieux langage, le fait suivant :
« Lycosthène escrit estre revenu
à Rotwille (Rottweil) en Allemagne,
l'an de grâce 1545, que
le diable fut veu en plein midy,
allant et se pourmenant par la
place ; c'est ici que les citoyens
s'effroyoient, craignant qu'ainsi
qu'il avoit fait ailleurs, il ne
brulast toute la ville. »
Ce fut sous la figure d'un merle qu'il parla à Saint Benoît,
si l'on en croit les Dialogues de Saint Grégoire le Grand. L'oiseau
diabolique voltigea devant les veux du pieux solitaire, l'importuna et ne
se retira que lorsque le saint eut
fait le signe de la croix, mais il
lui laissa en même temps les tentations
les plus violentes. Parfois
la forme d'une femme lui parut
préférable, au témoignage de
Grégoire de Tours, qui rapporte,
dans son Histoire Ecclésiastique
des Francs, qu'Euparchus, évêque
d'Auvergne, dans les temps
mérovingiens, trouva, une nuit,
son église remplie de démons, et
leur chef habillé comme une
femme, et assis dans la chaire
épiscopale.
Un incunable allemand
pict

Fig. 113. - LES DIABLES TRANSCRIVENT LE
BAVARDAGE DES COMMERES PENDANT LA MESSE.
Der Ritter vont Turn, Augsbourg, 1498.

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rarissime : Der Ritter vom Turn von den Exempeln der godfordjt und
erbeckeit, publié à Augsbourg, en 1498, contient une quantité d'historiettes
de ce genre, illustrées de gravures spirituelles et naïves tout à
la fois. Dans la figure 112, on voit un diable à tête de pince-monseigneur,
et yeux exorbités, qui, pendant la messe dite par un pieux ermite, dans
la chapelle basse de quelque monastère d'Allemagne, souffle à des
femmes bavardes, au moment de l'élévation, un intarissable caquetage
sur des sujets frivoles et inconvenants. Plus loin, deux autres diables
(Fig. 113), dans une circonstance analogue, sténographient, sur de
longues feuilles de papier, tout ce que disent ces trois commères, qui,
bien loin de la pensée du saint Sacrifice, se racontent les papotages de
la ville ou critiquent sans pitié leurs voisines. Un des démons, voyant
son parchemin devenu insuffisant, tire dessus à belles dents pour l'allonger.
Le parchemin cède, se déchire, et le Diable va se frapper la tête
contre la muraille.
Mais voici un démon plus audacieux qui, avec une crudité toute médiévale, pousse la plaisanterie beaucoup plus loin ; tandis que cette
coquette de Souabe ou de Thuringe a sorti de ses coffres ses plus riches
atours, et qu'elle peigne ses beaux cheveux en se regardant dans son
miroir, le diable fait des singeries derrière elle, lui montre irrévérencieusement
son derrière qui va se refléter dans la glace, où elle l'aperçoit
à son grand étonnement, lorsqu'elle comptait se voir elle-même (Fig. 111).
Et le théologien à morale misogyne de l'époque, de conclure férocement que la face fardée d'une femme à la mode, est plus laide, devant
Dieu, que le postérieur d'un démon. Et c'est ainsi que fut punie, dit-il,
cette femme frivole qui passait le quart de la journée devant son miroir !
Mais nul ne fut plus en butte aux plaisanteries et aux mystifications vraiment inconvenantes des diables, qu'un certain M. Alexandre-Vincent-
Charles Berbiguier de Terreneuve du Thym, rentier, né à Carpentras,
ville qu'il quitta en 1796 pour venir se fixer à Avignon, puis à Paris, où
il lui advint des aventures inouïes, qu'il a racontées tout au long dans
ses trois volumes d'autobiographie : Les Farfadets, ou tous les démons
ne sont pas de l'autre monde, Paris, 1821.
« Belzébuth, chef suprême, Satan, prince détrôné, Eurinome, prince
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141
pict

Fig. 114. -- PORTRAIT DE M. BERBIGUIER. Les Farfadets, Paris, 1821.
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142

pict

Fig. 115. - M. PERDIGUIER CONSULTE LE TAROT Fig. 116. -- RHOTOMAGO ET LES FARFADETS PRO- PAR L'INTERMEDIAIRE DE DEUX CARTOMANCIENNES, POSENT A M. BERBIGUIER D'ENTRER DANS LEUR QUI L'ENSORCELLENT. COMPAGNIE. Les Farfadets, Paris, 1821. Les Farfadets, Paris, 1821.
de la mort, Moloch, prince du pays des Larmes, Pluton, prince du feu,
Pan, prince des Incubes, Lilith, prince des Succubes, Léonard, grand-
maître des Sabbats, Daalbérith, grand pontife, et Proserpine, archi-
diablesse », s'acharnèrent cruellement après lui. Mais il eut le mérite
singulier de savoir reconnaître que ces esprits malfaisants avaient des
représentants en France, et il cite « Moreau, magicien et sorcier, à Paris,
représentant de Belzébuth, Pinel père, médecin à la Salpétrière, représentant
de Satan, Nicolas, médecin à Avignon, représentant de Moloch,
Prieur aîné, marchand droguiste, représentant de Lilith », etc..., etc.
M. Berbiguier demeura à Paris, de 1813 à 1817, à l'hôtel Mazarin, au n° 54 de la rue Mazarine, et, durant tout ce temps, les diables ne cessèrent
de paraître dans sa chambre ; ils l'accompagnaient dans la rue, le

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143
suivaient sur le Pont-Neuf, ou sur le Pont-au-Change. Entrait-il à l'église
Saint-Roch ? il se voyait soudain entouré de farfadets, dont plusieurs
farfadettes, et « parafarapines» comme il se plaît à les appeler. Il se
rendit un jour chez le professeur Pinel, 12, rue des Postes, près de l'Estrapade.
Horreur ! M. Pinel, vendu aux farfadets, et farfadet lui-même,
vint tourmenter M. Berbiguier dans son hôtel, en s'introduisant, en vrai
sorcier, par le tuyau de la cheminée de sa chambre ! Les farfadets accompagnèrent
M. Berbiguier jusque chez le grand pénitencier de Notre-
Dame, chez qui il alla se confesser. La première Restauration, les Cent-
Jours, n'intimidèrent nullement les farfadets, qui n'en persécutèrent
pas moins ce pauvre M. Berbiguier.
Au demeurant, il a illustré son ouvrage de lithographies trop curieuses et trop probantes pour que nous résistions au plaisir de les
reproduire ici, avec les explications qu'il en donne lui-même.
« La première lithographie, dit-il, représente mon portrait (Fig. 114), où j'ai cru devoir prendre la qualification de Fléau des Farfadets. Les
quatre coins du dessin sont ornés d'un coeur de boeuf, piqués de deux
morceaux de soufre en sautoir, de plantes aromatiques et de quelques
paquets d'aiguilles et d'épingles. Au-dessous de moi, on voit mon cher
Coco, victime du farfadérisme, et mon ami fidèle. » (Coco était un petit
écureuil, que le professeur Pinel-Farfadet vint tuer méchamment pour
faire de la peine à M. Berbiguier).
« La seconde (Fig. 115), représente un intérieur où la Jeanneton la Valette et la Mançot me font le jeu du Tarot. C'est dans ce moment que
je fus placé sous l'influence d'une planète malfaisante ; deux farfadets,
déguisés en singes et en chauve-souris, inspirent le génie malfaisant des
deux sybilles. »
« La troisième (Fig. 116), représente Rhotomago, suivi d'une troupe considérable de farfadets qui viennent me faire la proposition d'entrer
dans leur exécrable compagnie. Je les repousse avec indignation. J'ai
devant mes yeux la Sainte Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Quelques petits farfadets invisibles voudraient que j'en détournasse les
regards ; ils sont effrayés en jetant les yeux sur une bouteille qui renferme

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144

pict

Fig. 117. -- SCENE DRAMATIQUE ENTRE Fig. 118. -- M. BERBIGUIER FAIT BRULER DES M. BERBIGUIER ET LE POMPIER. PLANTES AROMATIQUES POUR ELOIGNER LES DEMONS. Les Farfadets, Paris, 1821. Les Farfadets, Paris, 1821.
quelques milliers de prisonniers de leur armée infernale. Rhotomago
n'ose pas faire usage contre moi de son trident.
« La quatrième (Fig. 117), rend la scène que j'eus avec un pompier, lorsque je faisais mon remède afin que le jour de la fête de notre bon roi
fût éclairé par un soleil sans nuages. (M. Berbiguier avait fait brûler du
soufre dans sa chambre pour éloigner les farfadets, et les voisins, ayant
cru à un incendie, avaient appelé les pompiers).
« La cinquième (Fig. 118), représente le moment où je suis occupé à préparer les plantes aromatiques que je dois brûler en faisant mon
remède; c'est l'intérieur de la chambre modeste que j'occupe dans l'hôtel
Guénégaud, chez M. Gorand. J'ai toujours détesté la somptuosité ; mes
meubles sont aussi simples que ma personne. En examinant bien scrupuleusement
cette lithographie, on y voit quelques farfadets qui me

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145
pict

Fig. 119. -- M. BERBIGUIER, LES FARFADETS EN Fig. 120. - L'ASSEMBLEE DES FARFADETS BOUTEILLE ET M. PINEL. PRESIDEE PAR BELZEBUTH. Berbiguier, Les Farfadets, Paris, 1821. Berbiguier, Les Farfadets, Paris, 1821.
surveillent et qui voudraient m'empêcher de me livrer à mes opérations.
« La sixième (Fig. 119), me représente encore continuant mes préparatifs du remède anti-farfadéen. Je suis assis au coin de ma cheminée
et auprès d'une table où j'ai placé des plantes aromatiques, des aiguilles,
des épingles, du soufre et du sel, etc... Une bouteille, remplie de farfadets
captifs, se trouve aussi placée sur ma table. Je regarde mes prisonniers
d'un oeil provocateur ; mais les misérables sont dans l'impossibilité de me
nuire. M. Pinel, armé d'un trident, et accompagné d'une troupe considérable
de ces invisibles, voudrait bien m'effrayer ; mais rien ne peut
altérer le calme de mes sens. M. Etienne Prieur (étudiant en droit),
déguisé en cochon, ne peut pas résister à l'odeur de mes plantes anti-
farfadéennes; il vomit ce qu'il vient peut-être de manger chez une autre
de ses victimes.

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« La septième (Fig. 120), représente l'assemblée des farfadets présidée par Belzébuth, un trident à la main, et en face duquel on voit
Rhotomago assis, qui attend des ordres. Parmi les autres farfadets qui
assistent au congrès infernal, on distingue MM. Pinel, Moreau, Chaix
et Etienne Prieur, toujours déguisé en cochon, qui se plaint d'avoir été
piqué par mes aiguilles et mes épingles. Chaix attend les ordres de
Belzébuth, pour aller et venir sur la terre et dans les enfers.

pict

Fig. 121. - LE BOUC EMISSAIRE FARFADEEN. Berbiguier, Les Farfadets, Paris,
« La huitième et dernière (Fig. 121), est une représentation de l'effet du bouc émissaire farfadéen. Cette peau de bouc, qu'on a placée au milieu
de la salle la moins sombre de l'enfer, est gonflée par un démon, à l'aide
du soufflet infernal. L'infâme Belphégor des enfers préside à cette invention
diabolique ; il est armé de la baguette magnétisée dont MM. Bouge
et Nicolas se servirent, à Avignon, pour me placer sous leur influence.

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147
Les farfadets sautent sur le bouc, qui les élève jusqu'aux nuages, où
l'infâme Rhotomago les attend pour conjurer le temps. Les farfadets
spectateurs de cette scène abominable sont ceux qui ont été condamnés à
l'inaction par arrêt du conseil suprême des enfers. Parmi ces derniers, se
trouvent la Jeanneton Lavalette, la Mançot et la Vandeval. Tous les
signes qui sont autour de cette lithographie sont des signes farfadéens. »
Nous croyons qu'il n'existe rien d'aussi extraordinaire ni d'aussi précis que ces trois volumes, sur lesquels nous nous abstenons de porter
aucun jugement, mais dont nous renonçons à donner une idée. Nous
conseillons au lecteur de parcourir entièrement ces douze cents pages
folles et... endiablées, et nous nous rallions d'avance à l'opinion qu'il s'en
sera faite.
D'ailleurs, les diables, s'ils se manifestent moins souvent dans la vie moderne, sans doute trop encombrée de mécaniques, de moyens
de locomotion rapides et d'appareils téléphoniques, ne l'ont toutefois pas
complètement abandonnée. Mais ils paraissent se confiner en certains
endroits peu accessibles, où il est rare que des curieux aillent troubler
leur tranquillité, comme dans ce château en ruines que l'on montre près
de la ville d'Utrecht, où les diables reviennent, dit-on, le treize de chaque
mois, dans le trou de Saint-Patrick, en Irlande, dans celui du château
de Carnoët, dans le Finistère, ou encore dans le monument appelé Pierre
de Couhard, à Autun.
Ce dernier est situé en dehors de la ville, au bord d'une route conduisant au hameau de Couhard. Nous en donnons ici une vue, d'après
une très jolie aquarelle exécutée au XVIIIe siècle et conservée à la
Bibliothèque Nationale de Paris (Fig. 127). C'est une sorte de pyramide
quadrangulaire de pierres, un peu informe, que l'on croit être de
construction romaine, et dont on ignore la destination exacte. Sur la
face de la pyramide regardant la route, est percé un vaste trou circulaire.
La seconde ouverture inférieure, que l'on voit sur notre gravure,
a dû être comblée depuis, ou bien n'a jamais existé; en tout cas, on n'en
aperçoit plus trace aujourd'hui.
De ce trou, dont on ne peut sonder la profondeur, s'élèvent, à certaines heures du jour, des clameurs et des bruits de chaînes

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148

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Fig. 122. - SAINT CADO DONNE UN CHAT AU
DIABLE, EN ECHANGE DE LA CONSTRUCTION
D'UN PONT. Image populaire ; Perret, à Rennes, 1855.

violemment secouées. Les habitants du
pays disent que c'est là le séjour d'un
démon enchaîné. Nous avons plusieurs
fois entendu nous-mêmes ce tapage
vraiment infernal ; mais le monument
est tellement entouré de broussailles,
de branchages, d'herbes folles, de
ronces et d'orties, qu'il est impossible
de s'élever jusqu'à l'ouverture, ni d'y
jeter un regard. Force nous a donc été
de laisser ce mystère, comme tant
d'autres, inexpliqué.
Il faut reconnaître que les démons, dans leurs rapports avec les
hommes, ne se sont pas toujours
complu méchamment à jouer de vilains
tours à ceux-ci et à leur faire des plaisanteries
d'un goût douteux ; ils leur
ont parfois été fort utiles, et nombre
de personnes ont vu des dénions venir
les aider dans leur besogne, voire
même la faire complètement. Au Moyen-Age, des diables s'introduisaient
fréquemment dans les maisons,- faisaient le ménage, épluchaient
les légumes, mettaient la marmite à bouillir, tournaient la broche du
rôti, changeaient les marmots de linge, au grand étonnement des habitants
qui, lorsqu'ils rentraient chez eux, trouvaient leur maison
ordre, leur travail fait. Des démons venaient secrètement, la nuit, achever
le chef-d'oeuvre des ouvriers en passe de devenir maîtres, et qui ne pouvaient
venir à bout de leur tâche; ils dessinaient les plans des architectes
embarrassés pour édifier quelque cathédrale, et souvent même ils aidaient
matériellement à l'édification de celle-ci.
Dans cette petite vignette, tirée de l'Historia de gentibus septentrionalibus d'Olaüs Magnus, Rome, 1555 (Fig. 123), on voit, à gauche, un
diable au nez remarquablement pointu et à l l'épine dorsale en lame de

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149
scie, qui fait, avec un louable entrain, le travail d'un mineur que celui-ci
a probablement abandonné avec découragement. Cet autre, au milieu,
balaie une écurie, renouvelle la paille des bêtes, garnit les mangeoires,
pendant que les palefreniers sont allés au cabaret, oublieux de leur devoir.
Le troisième, à droite, fier de sa fonction, dirige une barque de
passeur dans laquelle ont pris place quatre voyageurs ; d'une main il
manoeuvre la godille, de l'autre fait souffler le vent favorable, qui s'échappe
d'un gros nuage comme d'un projecteur ; plus haut, dans le ciel,
d'autres voyageurs sont emportés sur un char qui, délaissant les routes
terrestres défoncées et trop mauvaises, s'élance dans l'air, trois siècles et
demi avant que les avions aient osé s'aventurer dans cet élément
dangereux.
On voit quels auxiliaires précieux étaient les démons pour ces générations deshéritées, encore privées des puissants adjuvants de la main-
d'oeuvre que sont devenus la vapeur et l'électricité.
Lors de la construction, au XIIe siècle, de la charmante chapelle supérieure du Burg de Nuremberg, la Kaiserkapelle, le Père Cyril, qui en
était chapelain, se fit apporter, par le Diable, les quatre colonnes de
marbre blanc de Milan qui en font le principal ornement. Le Diable,
qui a des maladresses tout comme un simple ouvrier, en laissa tomber
une qui se brisa ; c'est pourquoi une des quatre colonnes est en deux
parties tandis que les trois
autres sont monolithes. Il
convient de rappeler également
la fameuse Muraille du Diable,
qui séparait jadis l'Angleterre
de l'Ecosse, et qui était si solide
que, d'un commun accord,
tous les habitants de la région
la considéraient comme l'ouvrage
des démons. Le mur qui
entoure le château de Vizille,
près de Grenoble, a aussi
sa légende. Le connétable de

pict

Fig. 123. - DEMONS EFFECTUANT DIVERS TRAVAUX UTILES
AUX HOMMES. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus,
Rome, 1555.
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150

Lesdiguières en fit la commande au Démon ; celui-ci lui demanda son
âme en échange ; cependant il fut convenu que, si le connétable avait le
temps de sortir du mur le lendemain matin avant qu'il fût entièrement
terminé, il serait quitte de toute dette. Une armée de démons entreprit
aussitôt la construction des quatorze kilomètres que mesure ce mur,
par les deux extrémités opposées. Au moment où les deux parties allaient
se rejoindre, le connétable franchit le mur au grand galop de son cheval,
dont la queue demeura prise dans la maçonnerie ; le cavalier se libéra
en la tranchant de son épée. On montre encore le raccordement imparfait
du mur qui contient, dit-on, la queue du cheval.
Mais, c'est surtout dans la construction des ponts, que les diables sont intervenus, lorsque les architectes et les ingénieurs sentaient leur
science défaillir. Nombre de ponts, en Europe, portant le nom de Pont-du-
Diable, ont une légende de ce genre attachée à leur histoire. On en
compte plusieurs en Angleterre et en Espagne. En Allemagne, les
« Teufelsbrücke » sont fort nombreux ; en Suisse, à Einsiedeln, celui
qui se trouve à côté de la maison natale de Paracelse est demeuré célèbre.
En France, les ponts de Beaugency, de Pont-de-l'Arche, de Vieille-
Brioude, d'Orthez, et beaucoup d'autres, ont été édifiés avec l'aide puissante
des démons. Le plus beau, peut-être, parmi les anciens ponts de
France, celui de Cahors, dit de Valentré, dont nous donnons ci-contre
une jolie lithographie romantique (Fig. 124) a été construit entièrement
par le Diable, qui a fait là, en vérité, un chef-d'oeuvre.
Et qui croirait que le pont de Saint-Cloud, près de Paris, l'honnête pont de Saint-Cloud qui conduit au parc célèbre et à la fête si parisienne,
où passent tranquillement aujourd'hui des tramways à traction électrique,
est l'oeuvre de Satan ? En voici le placide aspect, dessiné par Courvoisier
dans cette jolie estampe de la fin du XVIIIe siècle (Fig. 125). Le
Diable, pour prix de ses peines, demanda, comme il le faisait presque
toujours en pareille occasion, l'âme de celui qui, le premier, passerait
sur le pont. Les habitants de Saint-Cloud eurent l'idée d'y faire passer
un chat noir avant toute autre personne ; et Satan, ainsi volé, fut bien
obligé de se contenter de cette maigre proie.
Cette opération était d'ailleurs courante, et il paraît que le Diable
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151
pict

Fig. 124. -- LE PONT DE VALENTRE A CAHORS, CONSTRUIT PAR LE DIABLE. Lithographie par Eugène Gluck, 1850.
pict

Fig. 125. -- PONT DE SAINT-CLOUD, CONSTRUIT PAR LE DIABLE. Estampe par Courvoisier, XVIIIe siècle.
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152

s'accommodait très souvent d'un pareil marché. Dans une image populaire
du XIXe siècle (Fig. 122), nous voyons un vénérable évêque, Saint
Cado, revêtu de ses vêtements épiscopaux, et tenant sa crosse en mains,
donner un chat à Satan, au lieu de l'âme d'un chrétien, en échange du
pont construit par le Démon, et dont on voit les arches au bas de la
composition.
Un remarquable exemple d'un travail exécuté par un démon se voyait autrefois à Notre-Dame de Paris, avant les réparations entreprises
par Viollet-le-Duc.
La façade de cette cathédrale comprend trois portails ; les portes de celui de droite et de celui de gauche étaient garnies de ferrures qui faisaient
l'admiration des hommes les plus habiles dans l'art de la serrurerie.
Ces ferrures, d'un travail extrêmement compliqué et délicat, s'étendaient
sur la totalité de chaque vantail, de sept mètres de haut, sur quatre de
large, sans qu'il fût possible de distinguer une solution de continuité ni
la trace d'une soudure ou d'un ajustage quelconque. Elles étaient donc
d'une seule pièce, et l'on supposait que tout ce fer avait été fondu, puis
travaillé lorsqu'il était rouge, puis terminé à la lime étant devenu froid.
Travail gigantesque, dont seul le Diable était capable, d'autant plus qu'il
avait à sa disposition le feu de l'enfer, auprès duquel aucune forge de
serrurerie ne pouvait rivaliser. C'est pourquoi l'on n'hésitait pas à dire
que c'était réellement l'ouvrage d'un démon nommé Biscornet, opinion
qui se trouvait appuyée par la présence, dans les bandes de fer transversales,
de plusieurs figurines en relief surmontées de deux cornes, que
l'on disait être le portrait du démon lui-même, placé là en guise de
signature.
On racontait même la légende suivante : Un Ouvrier serrurier s'étant présenté pour être reçu maître dans sa corporation, on lui imposa pour
chef-d'oeuvre de ferrer les portes de Notre-Dame. Cet ouvrage étant
au-dessus de ses forces, un démon parut devant lui et s'offrit à lui faire
son chef-d'oeuvre s'il voulait bien lui vendre son âme. L'ouvrier y
consentit. Le lendemain les quatre portes des deux portails de droite et
de gauche étaient terminées ; mais le démon Biscornet se déclara incapable
de faire celles du portail du milieu, parce que c'était par là que

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153
pict

Fig. 126. - FERRURES DES PORTES DE NOTRE-DAME DE PARIS, EXECUTEES PAR LE DIABLE
BISCORNET, XVe siècle. Photographie prise avant 1856. (Collection de l'auteur).

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154

passait le Saint-Sacrement lors des processions. L'ouvrier se trouva donc
délié de son serment vis-à-vis du Diable, mais il garda néanmoins les
quatre portes faites, et fut reçu maître.
Ces ferrures n'existent plus aujourd'hui ; elles ont été remplacées, vers 1860, par Viollet-le-Duc, par des copies plus ou moins fidèles, auxquelles
le Diable n'a point collaboré ; mais nous avons la bonne fortune
de posséder une photographie des anciennes ferrures, prise immédiatement
avant leur remplacement ; nous en donnons la reproduction ici
(Fig. 126). Les curieux pourront faire la comparaison avec les ferrures
actuellement existantes, et constateront aisément les différences.

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Fig. 127. - PIERRE DE COUHARD A AUTUN, CONTENANT UN DEMON. Aquarelle du XVIIIe siècle. Paris, Bibliothèque Nationale. Estampes Va 190.
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.XII.
LES POSSEDES DU DEMON
On a souvent considéré comme sorciers, au Moyen-Age et jusqu'au XVIIIe siècle, des individus qui étaient, en réalité, possédés d'un ou
plusieurs démons.
Il arrivait, d'ailleurs, que certaines sorcières mettaient tant d'ardeur à évoquer le Diable, que celui-ci, au lieu de se résoudre à demeurer leur
obéissant serviteur, s'emparait d'elles violemment.
Il semble bien que la grande sorcière classique, celle qui domine toute la chrétienté de son imposante figure, parce qu'elle est citée à une place
d'honneur dans l'Ancien Testament, la première en date et la plus célèbre
de toutes, la sorcière d'Endor, ait été de la catégorie des sorcières
possédées.
C'était une sorcière nécromancienne, comme nous le verrons plus loin (Fig. 141); le roi Saül, selon le récit biblique, la fait rechercher par
ses serviteurs afin qu'elle lui fasse apparaître le prophète Samuel ; et
cette sombre anecdote se lit au premier livre des Rois (ou Samuel, selon
les Juifs), chapitre XXXVIII, § 7. Dans le texte hébreu il est dit exactement
: « Les serviteurs de Saül lui dirent : Il y a à Endor une femme
Behalath-Ob », expression assez imprécise qui peut s'interpréter de deux
façons différentes. Le mot Ob, a été translaté, par les traducteurs grecs,
par le terme Python, qui veut dire un dragon, un serpent ou un esprit
mauvais. Behalath-Ob signifie donc « Maîtresse d'un Python », Domina
Pythonis, c'est-à-dire ayant un python en sa possession ; ou bien encore,
ce qui est très conforme au génie de la langue hébraïque : « Mariée à un
Python » et par conséquent, « en puissance d'un Python. »
Possédée par un python, ou possédant un python ? La plupart des
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156

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Fig. 128. - POSSEDEE BLASPHEMANT Fig. 129. - POSSEDEE ESSAYANT DE SE JETER AU DEBUT DE LA CRISE. PAR LA FENETRE. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725. der Tooverye, Amsterdam, 1725.
commentateurs théologiens ont préféré : possédée ; ils ont même assigné
le ventre comme le siège favori du démon, et ont appelé la sorcière
d'Endor « engastrimythe ».
La « possession » était le nom expressif sous lequel on désignait les perversions mentales, innombrables dans l'histoire, qui presque toujours,
ne correspondent à aucune lésion apparente ou cachée de l'organisme.
L'individu possédé s'agite sous l'influence mystérieuse et invisible qui le torture, le porte à des actions brutales et véhémentes, lui fait
pousser des hurlements ; et il ne peut être délivré que par certaines
prières spéciales. Des scènes de ce genre sont mentionnées dans l'Evangile,
elles s'échelonnent tout le long du Moyen-Age, dans les vies des
Saints et dans les annales des ordres religieux. Tous les lieux de pèlerinage
et toutes les basiliques célèbres en ont été témoins, et l'on voit parfois
encore à Ars, à Lourdes, à Paray-le-Monial et au fond de certains
couvents, des possédés hurler et se débattre sous l'emprise du fluide
malfaisant qui a envahi tout leur être et a imprégné leur substance.
Les scènes les mieux caractérisées de possession ont été reproduites dans l'ouvrage rarissime d'Abraham Palingh que nous avons cité :
't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, André Van Damme,
1725, qui est un long dialogue entre les sorciers Tymon, Eusebitus et
Mantus, sur les faits de sorcellerie et de possession démoniaque. On y

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157
pict

Fig. 130. -- POSSESSION PENDANT UN PRECHE: Fig. 131. - POSSEDE SUPPLIANT SA FAMILLE DE PROTESTANT. NE PAS LE DENONCER AUX MAGISTRATS. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725. der Tooverye, Amsterdam, 1725.
voit une sorcière, saisie tout à coup par un démon, entrer en transe au
milieu du conseil des échevins qui l'avaient fait venir pour la réprimander
sur sa conduite (Fig. 132); elle se débat convulsivement par terre, et
a entraîné une chaise dans sa chute. Dans une autre scène du même
genre, la sorcière, ou peut-être simplement la possédée qui n'est point
sorcière, se trouve dans la crise dite de rage démoniaque (Fig. 133) ; la
bouche écume, les pieds et les poignets se tordent et se contorsionnent,
symptôme incontestable, suivant les théologiens, de la possession du
corps par un ou plusieurs démons impurs. Voyez l'épouvante de ces
commères hollandaises dans cet intérieur modeste (Fig. 128), en entendant
les blasphèmes que profère cette possédée, dans laquelle vient d'entrer
le Démon. Et considérez la peine qu'ont ces braves gens à en empêcher
une autre (Fig. 129), de se jeter par la fenêtre sous l'impulsion
satanique à laquelle elle ne peut résister. Voici un homme qui, à l'église
pendant un prêche protestant, tombe soudain à la renverse sur son banc
(Fig. 130), au grand scandale de ses voisins, le démon qui était en lui
ne pouvant souffrir la lecture des paroles ineffables du livre sacré. Et,
un peu après, ce même homme (Fig. 131), une fois la crise passée, supplie
à genoux sa famille, ses voisins et ses amis de ne pas le dénoncer
aux magistrats, qui ne manqueraient pas de lui faire subir le sort épouvantable
réservé aux sorciers.

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Fig. 132. - CRISE DE POSSESSION D'UNE SOR- Fig. 133. -- CRISE DE RAGE DEMONIAQUE CIERE AU MILIEU DU CONSEIL DES ECHEVINS. AVEC TORSION DES MEMBRES. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725. der Tooverye, Amsterdam, 1795.
Saint Grégoire le Grand, dans ses Dialogues célèbres, raconte, de la façon la plus naïve, un bien curieux fait de possession. Une religieuse de
Rome, se promenant dans le jardin de son monastère, eut envie d'une
laitue ; elle la prit, la mordit en oubliant de faire sur elle la bénédiction,
et aussitôt elle fut possédée du Diable. On envoya chercher le Père Egnitius,
célèbre pour ses exorcismes. Aussitôt celui-ci venu, le démon se mit
à crier en pleurnichant : « Qu'ai-je fait ? J'étais assis sur cette laitue,
sedebam ibi super lactucam ; cette femme l'a prise et a mordu dedans ! »
Le saint homme, par ses prières et ses conjurations, l'obligea à quitter
le corps de la religieuse.
Mais voici un fait de possession plus étrange et plus compliqué.
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159
A Prague, en Bohême, dans l'église de Vischerad, un prêtre, nommé
Wazlaga Kralizzec, commanda à un démon de sortir du corps d'une
possédée, et lui permit de le prendre lui-même en échange s'il pouvait
aller à Rome sur le champ, et lui rapporter une colonne de l'église
Santa Maria in Trastevere avant l'introït de sa messe. Le diable partit
et rapporta la colonne ; mais le prêtre avait déjà achevé sa messe et disait
le dernier Evangile. De dépit, le démon laissa choir la colonne qui se brisa
en trois morceaux en tuant plusieurs personnes, et il quitta le corps de
la possédée. Cette colonne, mesurant près de six mètres de long, se voit
encore dans l'église de l'endroit, au-dessous d'une ancienne fresque
peinte sur le mur, qui représente les détails de ce fait. Et ce qui donne
à cette histoire un singulier relief, c'est la présence, à deux mille kilomètres
de là, dans l'église Santa Maria in Trastevere de Rome, de seize
colonnes semblables à celles de l'église de Vischerad, qui se trouvent
d'un côté de la nef, tandis que l'autre côté n'en comporte que quinze.
A la place de la colonne absente, se trouve un autel sur lequel cette
anecdote extraordinaire est également représentée, en fresques anciennes !
Lorsque les démons s'installaient en maîtres dans le corps des possédés, ils causaient à ceux-ci d'innombrables et intolérables souffrances ;
et l'art suprême des chrétiens consistait à les savoir déloger de leur
résidence d'emprunt. Certains possédés, comme celui qui est cité dans
l'Evangile, recélaient en eux-mêmes des légions de démons, et ce n'était
pas chose aisée que de faire sortir, à la queue leu leu, de véritables guirlandes
de diables par les orifices naturels du corps.
Les prières au moyen desquelles on libérait des démons les malheureux ainsi torturés se nommaient exorcismes, et il faut admettre qu'on
en fit autrefois un fréquent usage, puisque l'Eglise n'hésita pas à séparer
les fonctions d'exorciste des autres fonctions sacerdotales, pour en former
un des quatre ordres mineurs que l'on conférait aux individus spécialement
chargés de ces expugnations ténébreuses. Ceux-ci même ne purent
bientôt plus suffire à leur tâche et furent débordés ; chacun osa exorciser
sans même avoir reçu aucun ordre ; les femmes elles-mêmes, et
particulièrement Sainte Catherine de Sienne, se livrèrent à ce
dangereux exercice.

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160

L'Eglise a placé des exorcismes il toutes les pages de sa liturgie ; il en existe dans les cérémonies de la bénédiction de l'eau, de la bénédiction
du sel, de la bénédiction des édifices, et dans le baptême, qui n'est
lui-même qu'un long exorcisme. L'enfant naît possédé. Son entrée en ce
monde se fait sous les auspices d'un esprit mauvais. C'est la doctrine
même de l'Eglise, puisqu'elle adresse directement, pendant cette cérémonie,
de foudroyantes apostrophes au Diable. « Je t'exorcise, esprit
immonde ! dit le prêtre, Exorciso te immunde spiritus! Eloigne-toi de
ce serviteur de Dieu ! Sors de lui ! Exi ab eo ! Ecoute ta sentence, Diable
maudit, Satan maudit ! etc. » Telles sont les paroles préliminaires, bien
peu connues, du sacrement de baptême. Or, si elles n'expriment pas
une vérité indiscutable, si elles ne constituent qu'une vaine et pompeuse
formule, pourquoi les prononcer ?
Les sentences d'exorcisme destinées à mettre en fuite les démons du corps des possédés furent nombreuses, et leur infaillibilité fut toujours
garantie. On en a réuni un certain nombre dans un vieux livre, l'Ordo
baptizandi, édité à Venise, chez Aegidius Regazola, en 1575 ; sans parler
des exorcismes du baptême, on y trouve l'exorcisme de Saint Ambroise,
qui commence par les mots : Omnipotens Domine Verbum, puis
l'exorcisme appelé Luciferina, celui-ci tout particulièrement recommandé,
dit ce respectable tome ; c'est une conjuratio pulchra contra daemones.
Il y avait encore l'exorcisme de Saint Cyprien, puis celui qui
était lu à Saint-Pierre de Rome, devant la colonne de la Flagellation du
Christ, et qui commençait par les mots : Adjutorium nostrum, etc...
En 1582, le R. P. Hieronymus Mengus donna deux recueils d'exorcismes sous les titres de Flagellum daemonum exorcismos terribiles complectens,
et Fustis daemonum ; mais son livre fut mis à l'index, sans
doute pour des raisons de discipline intérieure et de rivalité de couvents,
car, un siècle plus tard, en 1678, un chanoine d'Anvers, Maximilien ab
Eynatten, publia un Manuale Exorcistarum aussi complet, qui donnait
des formules extraites du rituel romain et du Pastoral de Malines et qui
échappa à la censure romaine ; on y voit le prêtre placer son étole sur le
possédé, ou bien lire l'Évangile de Saint Jean sur sa tête, et même prononcer
des exorcismes pour les animaux malades et pour les époux malé-

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161
pict

Fig. 134. -- SAINT JACQUES DE-
VANT LE MAGICIEN
ENTOURE DE DE-
MONS. Estampe
par Breughel le
Vieux, 1563.
Fig. 135. -- SUR L'ORDRE DE
SAINT JACQUES,
LES DÉMONS MET-
TENT I.E MAGICIEN
EN PIECES, par Breughel le
Vieux, 1565.
pict

12
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162

ficiés et réduits, par la malice de Satan, à une regrettable inaptitude. Un
autre volume de ce genre avait paru en 1663, à Fribourg, en Suisse,
chez David Irrbisch, sous le titre : Nucleus continens Benedictiones
rerum diversarum, item exorcismos ad varia maleficia expellenda. Il
contient des exorcismes de l'eau, du vin, du sel, des repas, de l'encens,
du soufre, des parfums, des médicaments, des potions, des onguents,
des bains, du lit, des maisons, des vêtements, des herbes, des roses, de la
rue, de l'absinthe, des navires, des troupeaux, des vignes, et même des
cocons de vers à soie (Benedictio seminis bombicum), qui, tous, ont pour
objet de déloger les esprits mauvais cachés en ces substances ; puis des
exorcismes contre les vers, les souris, les serpents, et contre les comestibles
maléficiés, qui sont invariablement prononcés au nom de Jésus-
Christ et de Saint Ubald, In nomine Jesu Christi et S. Ubaldi. On y
trouve, entre autres conjurations bizarres, la suivante : In nomina Pa +
tris et Fi + lii et Spiritus + Sancti ! + Hel + Heloym + Sother + Emmanuel
+ Sabaoth + Agia + Thetragrammaton + Agyos + Otheos + Ischiros + etc...
laquelle ressemble singulièrement aux formules du Grimoire.
Enfin, quantité de petites pratiques de dévotion, le signe de la Croix, l'eau bénite, les chapelets, scapulaires, médailles de Saint Benoît, et
autres talismans en usage chez les chrétiens, ne sont autre chose que des
exorcismes courants pour repousser les démons, comme aussi l'habitude
de placer la main devant la bouche lorsque l'on bâille, et même d'y faire
le signe de la croix avec le pouce, afin qu'aucun mauvais esprit ne s'avise
d'y entrer.
Ce sont certainement des prières d'exorcisme que prononce Saint Jacques le Majeur, lorsqu'il se trouve arrêté devant un magicien par
d'innombrables démons que celui-ci a fait surgir (Fig. 134), et qu'il
obtient du Seigneur que les diables se saisissent du magicien possédé, le
précipitent de sa chaise et le mettent en pièces (Fig. 135). Mais Breughel
le Vieux, à qui l'on doit ces deux estampes remarquables, gravées par
Cock en 1565, a forcé la note imaginative qui lui est habituelle ; il a fait,
par un joyeux anachronisme que seul un Flamand pouvait se permettre,
figurer, dans la scène, des sorcières sur leur manche à balai ; il l'a
peuplée de gnomes de cauchemar, de myrmidons échappés du limon

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163
terrestre avant les époques historiques ; de telle sorte qu'on ne saurait
attacher, à cette éclatante fantaisie, la valeur d'un document.
Beaucoup plus sobre et plus vraie est cette estampe de Callot, d'après Andrea Boscholi (Fig. 137), où l'on voit se débattre, dans l'église, une
possédée que maintiennent à grand peine deux gaillards solides et musclés ;
une foule l'entoure, un prêtre lit les prières de l'exorcisme, sans

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Fig. 136. -- EXORCISME, estampe par Stephanoff. Londres, 1816. (Collection de l'auteur).

ostentation, mais sans enthousiasme ; un enfant de choeur, qui se cache
derrière lui, tient le bénitier ; au fond, l'autel, prêt pour le sacrifice, qui
commencera dès que cette scène scandaleuse aura cessé.
Les exorcismes sont encore pratiqués de nos jours ; ils ont même été conservés dans certaines branches dissidentes de l'Eglise catholique.
Nous possédons une très curieuse eau-forte anglaise, gravée en 1816,
d'après un dessin de Stephanoff, représentant une scène d'exorcisme, au
commencement du XIXe siècle, dans le Royaume-Uni, pays qui se flatte
cependant d'avoir banni les diableries de sa théologie et de sa conversation.
L'artiste, pour augmenter l'effet de terreur de la scène, n'a point

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164

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Fig. 137. -- EXORCISME D'UNE POSSEDEE, par Jacques Callot, d'après Andrea Boscholi, XVIIe siècle.

représenté le sujet exorcisé;
mais tous les personnages
se tournent vers lui dans
des attitudes horrifiées et
comiques (Fig. 136). La
scène paraît se passer dans
la chapelle privée de quelqu'un
de ces vieux châteaux
du nord de l'Angleterre,
chers à Anne Radcliffe.
Des personnages demi- vêtus tombent en tumulte,
au fond, dans un escalier
de chêne ; un hibou éteint
leur chandelle. Un valet a
saisi une ancienne rapière
effilée pour effrayer les
esprits malins ; un groupe
compact de femmes et d'enfants
se pressent en pleurant,
auprès du clergyman
qui lit, dans son manuel
d'exorcismes, des prières
ne lui inspirant qu'une médiocre confiance, tant il a l'air peu rassuré;
un vieux serviteur l'éclaire en tremblant, les cheveux dressés sur la tête,
prêt à lâcher le bénitier qu'il tient de la main droite, tandis qu'un autre
agite une sonnette qui achève de semer l'alarme dans la maison. Il n'est
pas jusqu'à un chien qui ne regarde, avec une certaine inquiétude, un
spectacle auquel le surnaturel prête, pour lui, de l'inexplicable.
La sortie des démons n'est pas chose aisée ; ceux-ci résistent, se cramponnent, refusent obstinément de quitter un séjour où ils se plaisent,
apparemment. Il faut que des prières, quelquefois des fumigations, viennent
les déloger. Parfois même leur substance invisible se concrétise
soudain et se résout, dans le visible, en immondices, en excréments, en

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165
toxines, en borborygmes. C'est pourquoi les possédés, lorsque le démon
sort d'eux-mêmes, rejettent souvent, par la bouche, des ordures, des charbons,
des reptiles. C'est pourquoi, en leur administrant la plante appelée
Barath, dont la découverte est encore attribuée à Salomon, le démon
s'enfuit sous forme d'araignée, de chauve-souris, de vapeur ou de fumée
infecte, ou cum foedo vomitu, ou bien cum foeda sanie ex ore, disent les
théologiens. C'est pourquoi encore les anciens appelaient les sorcières
« puantes », foetentes, et pourquoi les apparitions du diable dégagent
traditionnellement une odeur de soufre.
Des auteurs ecclésiastiques solides ont élucidé ces importantes matières avec une compétence éprouvée, entre autres le Père Crespet, religieux
célestin du XVIe siècle, qui refusa un évêché à lui offert par Grégoire
XIV, et qui écrivit ses Deux livres de la hoyne de Satan et malings
esperits contre l'homme, et le jésuite, Pierre Thyraeus, qui publia à
Lyon, en 1603, un fort volume que l'on peut appeler définitif, intitulé :
Demoniaci, hoc est de obsessis a spiritibus daemoniorum hominibus. Ce
dernier a traité longuement, avec une
lumière admirable et avec la plus saine
doctrine, de la question des obsédés ; il
a su reconnaître avec discernement et
sagacité les parties du corps où se tiennent
de préférence les démons, les parties
par où ils entrent et celles par où ils
sortent ; il en a surpris qui s'introduisaient
dans le corps avec le boire et le
manger, d'autres qui, ayant pris possession
du corps des femmes, en étaient
expulsés avec souffrance comme dans un
enfantement, vià verecundà.
Dans le livre de Pierre Boaistuau, que nous avons déjà cité : Histoires prodigieuses
tirées de divers auteurs, Paris,
1575, se trouve figurée la sortie du démon
du corps d'une possédée (Fig. 138), à

pict

Fig: 138. -- SORTIE DU DEMON DU CORPS
D'UNE POSSEDEE. Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses,
Paris, 1575.
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166

laquelle un évêque administre l'Eucharistie. C'est sous la forme d'un
petit diable griffu -- les petits sont les plus pernicieux, disent les gens
compétents -- que s'échappe l'esprit impur de la femme à laquelle on
ouvre de force la bouche pour recevoir le pain consacré.
Mais aucun récit d'exorcismes n'est aussi détaillé et aussi probant que celui qu'a laissé le R. P. Surin.
Ce jésuite, d'une piété éminente, d'une parfaite simplicité de coeur, qui a écrit des ouvrages et composé des cantiques édifiants, fut envoyé,
par Richelieu, au couvent des Ursulines de Loudun, pour exorciser les
diables qui en avaient pris possession. Il entama, avec les forces mauvaises,
une lutte qui dura plusieurs années, et il faut avouer que le récit
extraordinaire de ses aventures, écrit par lui-même, est empreint d'un
très grand accent de vérité.
Ses prédécesseurs dans sa lourde tâche, n'avaient réussi à déloger que trois diables qui avaient élu domicile dans le corps de trois religieuses.
C'est le 29 Mai 1629, que le P. Jean-Baptiste Gault, de l'Oratoire,
fit sortir le démon Asmodée, et il prit l'insigne précaution de faire
écrire et signer à celui-ci un acte en due forme de cet événement.
Asmodée, de la physionomie terrestre duquel nos lecteurs peuvent
contempler deux aspects différents (Fig. 95 et 103), signa cinq fois ; sur
la même page signèrent le P. Gault, le sieur Martin de Laubardemont
et Mgr. Henry Loys Chasteigner de la Roche-Pozay, évêque de Poitiers.
Ce précieux document est entré à la Bibliothèque Nationale sous le
n° 7618 des manuscrits, fonds français, et comme peu de personnes,
apparemment, savent comment écrivent les diables, nous donnons ici la
reproduction fidèle d'un autographe authentique du démon Asmodée
(Fig. 139).
Voici, pour en faciliter la lecture, une transcription exacte : « Je promais , en sortant du corps de cete créature, de luy faire une fante au-desous du coeur de la longueur dune épingue ensemble à la
chemisse corps de cote (corsage) et sotane (soutane), laquelle fante sera
sanglante et ce demain vintiesme de may a sinc heures après-midi jour
de samedi et promes ausi que gresil (nom d'un démon) et amand (autre

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167
démon) feront ausi leur ouverture en la mesme manière quoy que plus
petite et aprouve ce que leviatam, behemot, beherie on promis de faire
avec leur compagnon pour signe de leur sortie sur ce registre en leglisse
de ste croix, faict 29 may 1629. » Asmodée.
L'écriture de ce document est féminine et assez jolie. Certains critiques se sont permis de rire en voyant cette pièce, sous prétexte qu'elle

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Fig. 139. -- AUTOGRAPHE SIGNE DU DEMON ASMODEE. Bibliothèque Nationale. Ms. Fonds français, n° 7618, f° 20, verso.
contenait des « fautes d'orthographe » et qu'un diable, prétendent-ils, ne
devrait pas en faire. Cette objection n'est pas sérieuse ; nous leur ferons
remarquer qu'au XVIIe siècle, il n'y avait pas d'orthographe ; ou du
moins, s'il y en avait une, les imprimeurs, les tabellions et M. de Vaugelas
étaient seuls à la respecter. Une personne de qualité se serait crue
déshonorée d'en observer les règles ; Louis XIV faisait des fautes ; Mme
de Maintenon faisait des fautes ; Mme de Sévigné, la Grande Mademoiselle,
Bossuet, Saint-Simon, le Cardinal de Richelieu, émaillaient leurs

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168

écrits de solécismes qu'un écolier primaire saurait aujourd'hui relever.
Le Dictionnaire de l'Académie, d'ailleurs, n'était pas encore publié.
Chacun se faisait son orthographe à soi ; par conséquent, pourquoi les
diables qui sont, on en conviendra, personnes de qualité également, auraient-ils
observé des règles grammaticales, ce qui les aurait immédiatement
placés au-dessous d'un simple écuyer sans particule ?
Mais ces expulsions étaient trop lentes ; le P. Lactance, qui avait succédé au P. Gault, comme exorciste, ne réussit, croyons-nous, à expulser
aucun démon dans l'espace de trois ou quatre ans : le plus gros
de l'ouvrage restait à faire, car aucun des nombreux démons qui possédaient
la mère prieure n'avait voulu sortir. Pour cette tâche surhumaine,
il fallait un plus rude compère, et c'est ainsi que le P. Surin, qui
venait d'être choisi à cet effet, entreprit de les déloger un à un, et y
réussit après une lutte opiniâtre et malgré les nombreux dangers que
lui firent courir ces puissants ennemis invisibles. « J'entrai donc, dit-il,
le jour de Saint Thomas l'apôtre, l'an 1634, dans l'exercice de ma charge ».
C'était le 7 Mars, et le résultat ne se fit pas attendre : le 23 Juin, un
autre diable était sorti, si l'on en croit le même manuscrit, n° 7618 de la
Bibliothèque Nationale, dont le f° 56, fort endommagé et qui semble
même porter des traces de brûlures provenant du feu de l'enfer, contient
l'attestation suivante :
« Au iour duy 23 iuin, y est-il dit, ie promes, moy ennemi iuré de la vierge, de faire en sortant de se corps pour marque de ma sortie un pertuis
en la main droites de la grosseur deu doy qui y parrestra 2 scemaine ».
Et ce démon anonyme a signé : « un nemi de la vierge ». Sept jours après, c'était au tour de Nephtali de signer le registre de sortie :
« ie promes moi neftali de faire en sortant de se corps pour signe véritable de ma sortie ie promois a mon gran regret de rompre la chére
catedrale du ministre de loudeun la ou il presche toust ses confuses (?)
lois eretiques et den portear ladit cheire en rompant le toit, faict par moi
neftali au jour du 30 iuin 1634. »
Un an après, en 1635, le R. R Surin écrivait au P. d'Attichy, jésuite
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169
de Rennes : « Je suis en perpétuelle conversation avec les diables ; depuis
trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir auprès de moi un diable
en exercice. Quand je veux parler on m'arrête la parole ; à la messe je
suis arrêté tout court ; à la table je ne puis porter les morceaux à ma
bouche, et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison. »
Les démons qui possédaient la mère prieure lui révélèrent qu'ils étaient des séraphins, des chérubins et des trônes déchus ; ils se nommaient
Léviathan, Balam, Isacaron et Béhémoth. Isacaron bataillait avec
elle, Balam la faisait rire aux éclats pendant les offices et les prières ;
Béhémoth, chose plus grave, lui inspirait des pensées peu convenables !
Un autre démon, nommé Zabulon, possédait la soeur Claire ; il avait
résisté aux exorcismes du prédécesseur du P. Surin, le P. Lactance,
auquel l'évêque de Poitiers avait confié cette tâche importante.
Le saint jésuite eut à subir de rudes assauts dans la campagne qu'il entreprit contre ses mystérieux adversaires ; plusieurs fois il fut possédé
lui-même. « Une fois, dit-il, les démons firent un charme horrible par
lequel, pendant huit jours, la mère prieure devint tout autre qu'elle
n'était ; son visage devint d'une rare beauté. » « Un autre jour, ajoute-
t-il, le démon, prenant ma figure, entra au parloir et, d'une voix
douce, semblable à la mienne, parla à la mère pour l'induire en erreur ».
Puis ce fut une suite interminable d'aventures, quelquefois grotesques,
quelquefois tragiques et inquiétantes. Les démons fustigeaient les religieuses,
les épouvantaient par des clameurs horribles ; tantôt ils leur
octroyaient le don des langues, et les plus illettrées prononçaient tout
à coup des discours latins.
« Un jour que je tenais Béhémoth à l'exercice, dit l'excellent Père, il entra tout à coup dans une rage extraordinaire, et la plus grande que
je lui aie jamais vue, en sorte que je crus qu'il allait sortir... Il m'avoua
qu'il gardait trois hosties que trois magiciens, deux à Loudun et un à
Paris, avaient gardées à la communion. Je conçus un grand désir d'avoir
ces hosties ; je commandai donc à Isacaron de s'en aller à Paris, ainsi
qu'à Balam. L'après dîner, Isacaron arriva dans une grande furie et il
fut aussitôt suivi de Balam qui parut sur le visage de la mère. Je lui
demandai s'il avait fait ce que je lui avais ordonné ; il me répondit

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170

qu'oui et qu'il avait apporté les hosties. » Plus tard, les démons prétendirent
« que la mère prieure était enceinte ; en effet, il y en avoit
toutes les apparences. Mais le jour de la Circoncision de l'an 1635, le
démon dit que la Sainte Vierge le contraignait de faire rejeter à la mère
toutes les humeurs qui causaient cette grossesse apparente ; elle les vomit
en effet durant l'exorcisme, pendant l'espace de deux heures, de quoi
plusieurs personnes de qualité furent témoins, entre autres, l'évêque
de Nîmes. »
Le premier démon que le R. P. Surin parvint à chasser du corps de la mère fut Léviathan. Il sortit en lui laissant sur le front une croix
rouge, suivant la promesse qu'il en avait faite à l'évêque de Poitiers.
Puis ce fut le tour de Balam. Isacaron sortit ensuite, en 1636, laissant
sur la main de la mère, à la vue de tout le monde, le saint nom Maria en
caractères romains. Ils étaient gravés profondément en la chair, avec le
nom de Saint Joseph, en caractères plus petits. Enfin, Béhémoth offrit une
résistance plus prolongée et ne quitta la patiente que le 15 Octobre 1637.
Désormais tout rentra dans l'ordre à Loudun, et le P. Surin et la mère
prieure allèrent ensemble faire un pèlerinage au tombeau de Saint François
de Sales, pour remercier le Seigneur de cette laborieuse délivrance.

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Fig. 140. -- SORCIERS DETERRANT LES MORTS DANS UN CIMETIERE. R. P. Guaccius, Compendium. Maleficarum, Milan, 1626.
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.XIII.
LA NECROMANCIE, OU EVOCATION DES MORTS
Nous avons vu, jusqu'ici, les opérations de sorcellerie limitées aux rapports de l'homme avec le Démon.
Mais, outre les sorciers qui se flattaient de faire apparaître le Diable, il y avait les sorciers nécromanciens, qui ne craignaient pas de troubler
le sommeil éternel des trépassés, de leur commander de se lever de leur
sépulcre pour venir révéler les secrets de l'avenir qu'ils n'avaient pas
manqué d'apprendre pendant leur séjour dans l'autre monde.
Ceux-là étaient plus terribles. Voir le Diable n'a rien de bien effrayant, et la curiosité, violemment piquée, n'éprouve aucune appréhension à
être satisfaite. Mais voir apparaître les morts porte en soi quelque chose
de sinistre ; ici, l'eau-forte est poussée au noir, sans mesure, et la mise
en scène, obligatoirement macabre, fait frissonner les plus hardis. Nous
allons donc descendre ici un peu plus bas dans l'abîme ténébreux que
l'intelligence humaine s'est complu à vouloir explorer pendant des
siècles, et dans lequel elle n'a pas encore renoncé à pénétrer.
La première et la plus illustre des sorcières, l'ancêtre, la mère, le modèle, le prototype, le parangon de toutes nos sorcières du Moyen-Age,
la vénérable pythonisse, la sorcière d'Endor, dont nous avons parlé au
chapitre précédent, était une nécromancienne. Sa spécialité était de faire
apparaître les morts, puisque, sans difficulté, elle oblige de sortir du
tombeau le prophète Samuel, qui, tout prophète qu'il est, ne peut se dérober
au pouvoir ténébreux de cette femme diabolique. Cette scène biblique,
bien qu'ayant profondément frappé l'imagination de nos pères, n'a
pas souvent tenté l'inspiration des artistes ; son horreur froide ne permettait
pas aux Breughel ou aux Callot d'exercer avec succès leur verve

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comique ; au XVIIIe siècle, elle ne suscite que quelques illustrations où le
tragique conventionnel et déclamatoire ne parvient pas à dissimuler
l'inexistence de la documentation.
Un dessinateur d'Augsbourg, Johann Heinrich Schönfeld, interprété l'évocation de Samuel dans l'estampe reproduite ci-contre
(Fig. 141), gravée par Gabriel Oehinger. Dans l'angle d'un monument
funéraire, une sorcière décharnée tient, dans sa main gauche, une torche
qui éclaire toute la scène d'une lueur sinistre et, dans l'autre, une branche
de verveine dont elle place la pointe sur différentes parties d'un cercle
sur lequel figurent des hiérogrammes trop sommairement indiqués pour
être lisibles, mais qu'on devine très proches parents de ceux des cercles
destinés à évoquer les démons. Un hibou, un crapaud et un serpent s'y
promènent en liberté auprès d'un crâne de bovidé. Saül, ployant sous le
poids de son harnachement militaire, se prosterne devant Samuel qui sort
lentement de son sépulcre, dont la pierre s'est levée par une force mystérieuse.
Des sorcières subalternes sont accourues, et regardent curieusement
la scène, à califourchon sur des sarcophages supérieurs, tandis que,
dans l'ombre du gouffre d'où surgit Samuel, on aperçoit la tête cornue
et ricanante du diable, pour bien marquer que, dans cette opération
comme dans les autres, l'aide puissante de cet auxiliaire infernal ne
manque pas d'être requise.
Au Moyen-Age, la nécromancie fut très assidûment pratiquée ; elle consistait, soit à faire apparaître les morts, soit, lorsqu'ils n'y voulaient
pas consentir, à les déterrer pour inspecter les cadavres en se livrant à
des opérations qui ne sont point nettement définies. On enseignait la
nécromancie en Espagne, à Séville, à Tolède, à Salamanque, dans de
profondes cavernes qu'Isabelle la Catholique fit murer. Les sorcières y
étaient même accusées de manger de la chair humaine ; le R. P. Guaccius
donne, dans son fameux Compendium Maleficarum, la figure ci-contre
(Fig. 140), où ces pratiques sont fort bien indiquées ; au premier plan,
nous voyons deux sorciers tirer, de la quiétude de sa fosse, un trépassé
revêtu de son linceul ; plus loin, quatre sorcières sont en train de dépecer
un autre cadavre sur une table, et de se livrer à quelqu'un de ces
horribles repas que nous avons déjà vus représentés dans les figures

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173
pict

Fig. 141. - EVOCATION DU PROPHETE SAMUEL PAR LA PYTHONISSE D'ENDOR, par Johann Heinrich Schönfeld, XVIIe siècle. (collection de l'auteur).
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pict

Fig. 142. -- Dr JOHN DEE ET EDWARD KELLY FAISANT APPA-
RAITRE UN MORT DANS UN CIMETIERE ANGLAIS. Mathieu Giraldo, Histoire pittoresque des sorciers,
Paris, 1846.
31, 45, 46 et 50 ; au fond, un
autre sorcier, de taille gigantesque,
coupe la corde d'un
pendu, à la fourche d'un
gibet, pour l'apporter au
macabre festin. C'est évidemment
à ces sinistres
assemblées qu'il faut rapporter
le fameux article, d'interprétation
difficile, de la
Loi Salique, titre XLVII,
art. III : Si stria hominem
comederit, et convicta fuerit,
VIII denariis, qui faciunt solidos
CC, culpabilis judicetur :
« Si une sorcière a « mangé
de l'homme », et qu'on
en puisse faire la preuve,
qu'elle soit condamnée à
payer huit (mille) deniers,
qui font deux cents sous
(d'or). » Ou encore cet article
de Reginon de Prum (De
ecclesiasticis disciplinis et
religione christiana), où il
est question des carmina diabolica, quae super mortuos nocturnis horis
ignobile vulgus cantare solet, ou « poèmes diaboliques, que le vulgaire
ignoble a coutume de chanter, pendant la nuit, sur les morts ».
La plus intéressante estampe relative à la nécromancie, que nous connaissions, est une gravure anglaise du XVIIIe siècle, par Ames, d'après
un dessin de Sibly, et portant comme légende : « Edward Kelly, a
magician in the art of invoking the spirit of a desceased person. Cette
gravure a été magistralement regravée par un artiste anonyme, et placée
en frontispice de l'Histoire curieuse et pittoresque des Sorciers, de

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175
Mathieu Giraldo, Paris, 1846 (Fig. 142). Elle n'est point une fantaisie,
mais repose sur un fonds de réalité historique. Les deux sorciers, qui
viennent de se livrer à l'évocation d'un mort avec tant de succès qu'ils
l'ont fait surgir de terre devant une tombe, le corps enveloppé d'un
suaire, la tête ceinte de bandelettes, sont, l'un, le célèbre Dr John Dee,
astrologue de la reine Elisabeth, alchimiste, mathématicien et géographe,
l'autre, Edward Kelly, bizarre personnage. qu'on a accusé de
fourberie, mais qui était certainement un médium, et qui paraît avoir
exercé sur John Dee une influence considérable. C'est Kelly qui,
tenant la baguette et le livre, est l'artisan effectif de l'évocation ; John
Dee, incontestablement plus savant que lui en toutes choses, mais moins
audacieux, et manquant d'esprit d'initiative, se contente de tenir la torche
qui les éclaire, et il semble horrifié du résultat obtenu, lequel n'a pas
l'air d'émouvoir beaucoup Kelly, qui reste très maître de lui. Le cercle
où ils ont pris place est très analogue à ceux que nous avons reproduits,
figures 73 à 79; on y lit très distinctement les mots. EO, Raphael, Rael,
Miraton, Tamiel, Rex, agrémentés de croix et d'ancres, ce qui indique
que l'évocation du défunt se pratiquait exactement comme celle du
Diable, en changeant seulement le nom donné à ce dernier en celui de
la personne décédée.
Il n'est pas aisé de déterminer à quelle époque de la vie de John Dee peut se placer cette évocation. Bien que ce savant, par une circonstance
rare au XVIe siècle, et même au siècle suivant, ait laissé un « diary » ou
journal intime de sa vie, en nombreux fragments, il ne semble pas qu'il
ait parlé de cette aventure. Il est certain qu'il se livra à l'évocation des
démons, dans les villes de Cracovie et de Prague, où il avait emmené
Edward Kelly, et il a donné un récit détaillé de ces opérations dans son
livre : A true and faithfull relation of what passed for many years between
Dr. John Dee and some spirits, paru en 1659, et dont nous avons traduit
d'importants fragments dans notre Anthologie de l'Occultisme ; mais il
n'y est pas question d'évocation des morts. D'autre part, le cimetière où
se passe la scène est indiscutablement anglais, avec son église bâtie à
la Tudor, couverte de lierre, et son décor romantique. Il faut donc
admettre que cette aventure macabre a eu lieu vers la fin de 1582, au

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176

pict

Fig. 143. -- CLOCHETTE « NECROMANCIENNE »
DE GIRARDIUS. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 3009
XVIIIe siècle.
début des relations de John Dee et
d'Edward Kelly, lorsque tous deux
étaient à Londres. A son retour de
Prague, en 1589, John Dee paraît ne
plus avoir jamais revu Kelly.
Une façon assez bizarre et peu commune d'évoquer les morts nous a
été laissée par un manuscrit de la
Bibliothèque de l'Arsenal de Paris, et
nous recommandons tout particulièrement
au lecteur une recette aussi précieuse.
Qu'il veuille bien ouvrir le
manuscrit n° 3009, intitulé Girardius
Parvi Lucii libellus de mirabilibus
naturae arcanis, Anno Domini 1730 ;
malgré son titre latin, cet ouvrage est
en français très clair, très correct, et
très lisiblement écrit ; il y trouvera,
pages 6 et suivantes, un joli chapitre
intitulé : Clochette magique et son
usage; autrement dit : Clochette nécromancienne
de Girardius. Muni de cet
instrument indispensable, notre lecteur pourra communiquer avec l'autre
monde plus aisément que ne le put faire le bon Dr John Dee.
Notre manuscrit nous montre l'aspect que doit avoir la « clochette nécromancienne » en question (Fig. 143). Sur la clochette se trouve, en
bas, le nom ineffable : Tetragrammaton ; au-dessus, les hiéroglyphes des
sept planètes ; puis le mot Adonaï, et enfin, sur l'anneau, Jesus. Autour,
dans un cercle, les noms des sept esprits des planètes au moyen desquels
se fait l'opération : Aratron, esprit de Saturne ; Bethor, de Jupiter ; Phaleg,
de Mars ; Och, du Soleil ; Hagith, de Vénus ; Ophiel, de Mercure,
et Phuel, de la Lune.
A la page suivante se trouve représenté l'opérateur, en costume de cérémonie (Fig. 144), tenant, de la main droite, un parchemin sur lequel

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177
sont les sept signes hiéroglyphiques des planètes, de la main gauche, la
clochette.
Celle-ci, toujours d'après le même document, doit être composée d'un alliage de plomb, d'étain, de fer, d'or, de cuivre, de vif-argent fixé et
d'argent ; ces métaux doivent être fondus ensemble, « le jour et à l'heure
de la naissance de la personne qui veut être caractérisée et simpatisée
avec la mistérieuse clochette ». Il faut écrire, « au-dessus de l'anse, le
nom ADONAI, et de l'autre côté de l'anse, écrivés JESUS, et sur l'épaisseur
ou cercle d'en bas, écrivez le nom de TETRAGRAMMATON et entre les deux
cercles y imprimez les sept planètes, et entre l'anse et le cercle d'en haut,
la date du jour de la naissance de la personne qui en doit faire usage ».
Ensuite, il faut « envelopper la clochette dans un morceau de taffetas verd et la conserver en cet estat jusqu'à .ce que la personne qui entreprend
le grand mistère aye la liberté
et la facilité requise de pouvoir mettre
la ditte clochette dans un cimetière au
milieu d'une fosse, et la laisserez en
test estat lespace de sept jours. Pendant
que la clochette a subsisté dans
le vêtement de la terre du cimetière,
l'émanation et la simpathie s'est joint
à l'impression du caractère nécessaire
dont elle a besoin, ne la quitte plus, et
la conduit à cet effet à la perpétuelle
qualité et vertu requise lorsque vous
la sonnerez à cet effet. »
Mais tous les procédés nécromantiques ci-dessus ont été, de nos jours,
plus ou moins abandonnés. Il n'est pas
à la portée de tout le monde d'aller
tracer des cercles magiques dans les
cimetières, ni même de pouvoir enfouir
une clochette dans une fosse. Ces
pratiques d'un autre âge, qui portent

pict

Fig. 144. -- USAGE DE LA CLOCHETTE « NECROMANCIENNE » DE GIRARDIUS. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit
n° 3009, XVIII siècle.
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178

en elles-mêmes quelque chose de barbare et d'effrayant, ont disparu
aussitôt qu'on a découvert, au milieu du e siècle, une méthode élégante,
aisée, pratique et confortable de communiquer avec les morts, la
vraie méthode qui convenait à nos moeurs et au raffinement de notre civilisation ;
et point n'est besoin maintenant d'aller dans les cimetières,
puisqu'on peut rester tranquillement chez soi, en famille, au coin du feu.
Le spiritisme a remplacé avantageusement chez nous l'art des sorcières nécromanciennes ; au trépied antique s'est substituée la table tournante ;
et cette nécromancie des salons est si connue et si couramment

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Fig. 145. A. PREMIER SPECIMEN, OBTENU EN 1856, D'UNE ECRI-
TURE DE L'AUTRE MONDE. B. DEUXIEME SPECIMEN DE L'ECRITURE DE L'AUTRE
MONDE. C. ECRITURE DE L'EMPEREUR AUGUSTE, OBTENUE PAR
EVOCATION NECROMANTIQUE. D. ECRITURE DE JULES CESAR, OBTENUE PAR EVOCA-
TION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et
expérimentale, Paris, 1857.
pratiquée dans toutes les parties
du monde que nous en dirons fort
peu de chose.
Elle prit naissance dans la première moitié du XIXe siècle, et,
tout de suite, sa propagation fut
épidémique. On se plut à évoquer
les morts, à leur poser les questions
les plus bizarres, à les faire parler.
Et les morts parlèrent; ils répondirent
au moyen d'un alphabet
ingénieux et conventionnel, formé
de séries de coups mystérieusement
frappés sur la table tournante.
Mais on modifia bien vite ce système primitif, et c'est, croyons-
nous, le baron L. de Guldenstubbé,
qui imagina de faire écrire directement
les trépassés au moyen
d'un crayon posé sur une feuille
de papier, et qui se mettait en
mouvement de lui-même, mû par
une force invisible. Il a exposé les
résultats de sa méthode dans son

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179
livre aujourd'hui fort rare : Pneumatologie
positive et expérimentale
: la réalité des esprits et le
phénomène merveilleux de leur
écriture directe démontré ; Paris,
1857.
Il annonce ainsi lui-même cet événement extraordinaire, qui fera
certainement époque dans les
annales humaines :
« Une découverte merveilleuse vient d'être faite, le 13 Août 1856,
jour où les premières expériences
couronnées de succès ont eu lieu :
c'est celle de l'écriture directe
et surnaturelle des Esprits sans
aucun intermédiaire quelconque,
c'est-à-dire ni médium, ni objet
inanimé. Voici les noms de quelques
témoins oculaires, dont la
plupart ont assisté à plusieurs
expériences : M. Ravené, senior,

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Fig. 146. -- ECRITURE DU THEOLOGIEN PHILOSOPHE
PIERRE ABAILARD, OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie Positive et
expérimentale, Paris, 1857.
propriétaire d'une belle galerie de tableaux à Berlin ; M. le Prince
Léonide Galitzin, de Moscou ; M. le Prince S. Metschesk y ; M. le
Docteur Georgii, disciple de l'illustre Ling, actuellement à Londres ;
M. le Colonel Toutcheff ; M. le Docteur Bouvron, à Paris ; M. Kiorbé,
artiste distingué, à Paris, demeurant rue du Chemin de Versailles, 43
M. le Colonel de Kollmann, à Paris ; M. le baron de Voigts-Retz ; M. le
baron Borys d'Uexkull. La plupart de nos expériences ont eu lieu dans
la salle des Antiques du Louvre, dans la Cathédrale de St-Denis, et dans
différentes églises et cimetières de Paris, ainsi que dans le logement de
l'auteur, rue du Chemin de Versailles, 74, où le premier phénomène a
été constaté le 13 Août 1856. »
Ce premier phénomène fut provoqué par un esprit anonyme, et
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pict

Fig. 147. -- ECRITURE D'HELOISE OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et
expérimentale, Paris, 1857.
donna, comme résultat, une
figure informe qui suffit cependant
à encourager l'auteur à
continuer ses expériences. Nous
la reproduisons ici (Fig 145) ; et
voici l'explication qu'en donne
M. de Guldenstubbé lui-même :
« Figure tracée le 13 Août
1856, jour à jamais mémorable,
où l'auteur a constaté, pour la
première fois, le phénomène
merveilleux de l'écriture directe
des Esprits. Cette figure
a été dessinée par un Esprit
dans le logement de l'auteur,
74, rue du Chemin de Versailles
aux Champs-Elysées, à trois
heures de l'après-midi. » M. de Guldenstubbé s'empressa de recommencer
le lendemain ; et voici ce qu'il obtint (Fig. 145) et qu'il définit
ainsi :
« Figure magique, tracée le 14 Août 1856, également dans le logement de l'auteur. Cette figure a opéré plusieurs guérisons merveilleuses
et instantanées. »
Mais l'intérêt n'était pas grand d'interroger ces morts anonymes, et l'auteur ne tarda point à évoquer des morts illustres qui répondirent
immédiatement à l'appel qui leur fut fait ; l'empereur Auguste, puis
Jules César, se levèrent de leur tombe pour venir signer leur nom, en
capitales lapidaires romaines, sur l'album du comte de Guldenstubbé !
« Ecriture en latin lapidaire obtenue, le 26 Août, en présence du comte d'Ourches, près de la statue d'Auguste, à l'angle de la croisée des
Empereurs romains, au Louvre » (Fig. 145).
« Ecriture en latin lapidaire, tracée le 28 Août, au Louvre, près de la statue de Jules César, en présence du comte d'Ourches » (Fig. 145).
Suivant toujours le cours des âges, et se rapprochant de notre époque,
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notre moderne nécromancien eut l'idée d'évoquer Abailard, qui, lui
aussi, répondit ponctuellement et traça une phrase théologique. M. de
Guldenstubbé apprécie ainsi ce morceau :
« Ecriture remarquable, signée par Abélard, obtenue par l'auteur sur la tombe de cet homme illustre au Père-Lachaise, sur la recommandation
(directement écrite) d'un esprit sympathique, le 20 Janvier 1857. »
(Fig. 146). Ce texte se lit ainsi : Omnes qui eidem Adamo participavimus
atque a serpente in fraudem inducti sumus, per peccatum mortui, ac per
coelestem Adamo (um) saluti restituti atque ad vitae lignum, unde exciderimus
Per ignominiae lignum reducti sumus ; ce qui signifie : « Nous
tous qui avons participé de ce même Adam, et avons été induits en
erreur par le serpent, sommes morts par le péché, et, par le céleste
Adam, nous sommes restitués au salut et ramenés à l'arbre de vie, d'où
nous avions été écartés, par l'arbre d'ignominie. »
Abailard a écrit en latin ; il n'en pouvait guère être autrement ; en mettant la seconde fois le mot
Adamo pour Adamum, qui est
évidemment exigé, il a fait une
faute de latin. Mais qui n'en
fait pas ? Un lapsus calami est
bien vite commis lorsqu'on a
perdu l'habitude d'écrire depuis
sept siècles. Nous pourrions
remarquer que l'écriture
est celle d'un écolier maladroit
du XIXe siècle, sauf pour la
signature qui atteste un vague
essai, d'ailleurs manqué, d'onciales.
Mais ne soyons pas trop
exigeant.
Pendant qu'il était sur le tombeau d'Abailard (tombeau
d'ailleurs factice, où le théologien
fameux n'a jamais reposé),

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Fig. 148. - En haut : SIGNATURE REELLE DE Mlle DE LA VALLIERE
(Soeur Louise de la Miséricorde), d'après une lettre autographe authentique. (Collection de l'auteur). En bas : LA MEME SIGNATURE DONNEE SUR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive et expérimentale, Paris, 1857.
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M. de Guldenstubbé ne pouvait manquer d'évoquer Héloïse, qui a
tracé ceci, de façon très barbouillée (Fig. 147) : « L'amour qui nous
réunit a fait tout notre bonheur. »
Ici nous ne pouvons nous empêcher d'être quelque peu étonné. Héloïse parlait et écrivait en latin aussi bien qu'Abailard. C'était sa
langue la plus familière. Lorsqu'il lui arrivait de s'exprimer en langue
vulgaire, ce qui était probablement rare, elle ne parlait pas le même langage
que Mlle de Scudéry, et elle aurait dû énoncer, du fond de son
XIIe siècle, la phrase ci-dessus, à peu près ainsi : « Amors ki nos leiet,
cil toz fist nostre leece. » Nous avons donc lieu de nous émerveiller en
constatant que, pour charmer les loisirs de l'éternité, l'abbesse d'Argenteuil
s'est tenue au courant de l'évolution de la langue française.
Si le lecteur veut avoir quelque idée de la valeur intrinsèque que peuvent présenter ces écritures de l'autre monde, nous allons lui fournir
un point de comparaison, l'abandonnant ensuite à ses propres conclusions.
Le baron de Guldenstubbé a réussi à évoquer l'esprit de Mlle de
La Vallière, devenue, en religion, Soeur Louise de la Miséricorde.
Voici, d'après un document original authentique, comment signait cette célèbre amante repentie de Louis XIV, lorsqu'elle était recluse dans
son couvent (Fig. 148). Les trois mots abrégés, au bas de : Sr Louise de
la Miséricorde : rse. car. ind., signifient : Religieuse Carmélite indigne.
C'est là l'écriture élégante et distinguée d'une grande dame du XVIIe siècle, demeurée fière et distante malgré l'humilité solennelle du cloître.
Or, comment signa-t-elle, évoquée, cent cinquante ans après sa mort, par M. de Guldenstubbé ? Voici ce que celui-ci met sous nos yeux :
« Ecriture de la Soeur Louise de la Miséricorde, tracée en présence
du Colonel de Kollmann, le 29 Décembre 1856, dans l'église du Val-de-
Grâce. »
Hélas ! trois fois hélas ! Vanitas vanitatum! Loin de faire des progrès intellectuels, comme soeur Héloïse, Françoise-Louise de la Beaume-Le
Blanc, duchesse de La Vallière, a perdu sa belle cursive, et, peut-être
troublée par la présence du Colonel, elle a tracé sur le papier ces trois
lignes maladroites (Fig. 148), que désavouerait même la soeur tourière
de son couvent !

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.XIV.
LES SORTILEGES
Les sorciers ne s'occupaient pas exclusivement d'aller au Sabbat, de faire paraître les démons ou d'évoquer les morts. Nous avons vu que
certains d'entre eux ne se livraient jamais à ces opérations ténébreuses.
Mais ils avaient une fonction non moins redoutable, celle de « jeter des
sorts ». On peut même dire que c'était là leur raison d'être, puisque c'est
aux sortilèges que les sorciers devaient, étymologiquement, leur nom.
Il faut distinguer deux espèces de sortilèges : les nuisibles et les
utiles. Ils permettent de se rendre compte de ce qu'était ce que nous
appellerons volontiers la « vie en partie double » du sorcier, personnage
tout-puissant dans les campagnes, haï et craint à cause du malheur qu'il
pouvait attirer sur une maison et sur une famille, et auquel on s'adressait
pourtant lorsqu'il s'agissait d'échapper à une infortune ou d'obtenir
un succès.
Le sorcier, consultant son intérêt, faisait ainsi argent de tout. Ses ressources étaient-elles épuisées, il jouait un mauvais tour à quelque fermier,
dont celui-ci ne pouvait se délivrer que moyennant finance. Par
contre, une maladie, un fléau quelconque s'abattait-il sur une population,
le sorcier s'offrait à en délivrer celle-ci, contre paiement d'une somme
raisonnable. Quelquefois même, un sorcier proposait à un maléficié de le
délivrer du sortilège dû à un autre sorcier, et c'était alors une lutte entre
ces deux personnages diaboliques, dont le pauvre ensorcelé faisait tous
les frais.
Les sorciers et sorcières savaient comment immobiliser les vaisseaux sur mer; ils arrêtaient les moulins à vent, faisaient tarir le lait des vaches,
empêchaient le blé de germer, rendaient noir le pain des boulangers,

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pict

Fig. 149. -- SORCIERE DECHAINANT UNE TEMPETE. Olaüs Magnus, Historia. de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
pict

Fig. 150. -- SORCIER VENDANT A DES NAVIGATEURS LES VENTS ENFERMES DANS LES TROIS NOEUDS D'UNE CORDE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
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185
faisaient geler le vin dans les tonneaux, semaient la discorde entre les
gens unis par les liens de l'affection, suscitaient des épidémies, appelaient
les tempêtes. Par contre, s'ils en étaient requis, ils éteignaient les
incendies, arrêtaient les saignements des plaies, faisaient sortir les balles
des blessures d'armes à feu, faisaient cesser les disettes, guérissaient les
maladies où les médecins s'affirmaient incompétents. Leur prestige était
donc considérable.
C'est chez les peuples du nord, et principalement en Scandinavie, pays essentiellement maritime, que les sorciers et sorcières exerçaient le
plus souvent leur pouvoir de déchaîner les tempêtes ou de calmer les
flots, suivant qu'ils étaient requis de faire l'un ou l'autre. Dans la gravure
du Sabbat de J. Ziarnko, donnée par de l'Ancre (Fig. 45), nous
avons vu des sorcières quitter le Sabbat sur leur manche à balai, et
« s'en aller, nous dit de l'Ancre, sur mer ou ailleurs, exciter des orages
et des tempêtes ».
La sorcière que nous présente Olaüs Magnus (Fig. 149), dans son Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555, provoque une tempête
épouvantable et fait sombrer un vaisseau en renversant son chaudron
dans la mer. Dans le même ouvrage, nous voyons deux navigateurs,
sur la proue d'une caravelle (Fig. 150), qui discutent avec un sorcier,
debout sur un rocher isolé dans la mer, et débattent à quel prix il leur
vendra la corde à trois noeuds qu'il tient dans sa main et qui renferme les
vents enchaînés. En défaisant le premier noeud, ils obtiendront un bon
petit vent d'ouest-sud-ouest ; en dénouant le second, ils le changeront
pour un vent du nord assez rude ; le troisième une fois délié, la plus
horrible tempête surviendra. Au fond, un marin, sur une barque qui s'enfonce
dans la mer, paraît attendre avec anxiété le résultat du marché.
Les deux sorcières de l'estampe ci-contre, d'Ulrich Molitor (Fig. 151), sont occupées à quelque maléfice dans lequel elles présentent un coq
au-dessus d'un chaudron embrasé, par le moyen de quoi elles font descendre
la pluie du ciel.
De semblables résultats s'obtiennent par des pratiques bizarres, en traçant certaines figures, en enfermant un crapaud ou une araignée
dans un pot, en lisant des formules consacrées. On trouve, dans le

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186

pict

Fig. 151. - SORCIERES FAISANT DESCENDRE LA PLUIE. Ulrich Molitor, De laniis et Phitonicis mulieribus,
Constance, 1480.
« Suite des sacrez pentacules exprimant dans
leurs propres figures, dans leurs couleurs et
caractères, lettres hébraïques ou chaldéennes et
leurs propres vertus pour la commodité et intelligence
du maître de l'art, comme je l'ay apris
et connu, Abraham Colorno. » Parmi ceux-ci,
remarquons celui (le la figure 154, qui permet
manuscrit n° 2348, de la
Bibliothèque de l'Arsenal,
intitulé : Livre de la Clavicule
de Salomon, roy des
Hébreux, traduit par
Abraham Colorno, une série
de trente pentacles environ,
à partir de la page
129, réunis sous ce titre :

pict

Fig. 152. -- LA MAIN DE GLOIRE.
Le Petit Albert, Cologne, 1722.

d'exciter le tremblement de terre, ce dont le livre donne l'explication
suivante fort simple : « puisque la vertu de chaque Ange suffit à faire
trembler tout l'Univers ». Au sommet de ce pentacle, figure le pentacule
par excellence que l'on appelle « Sceau de Salomon », et qui est formé
de deux triangles équilatéraux, l'un posé sur sa base, l'autre sur le
sommet d'un de ses angles. Tout autour du cercle, la phrase latine :
« Commota est et contremuit terra ; fundamenta montium conturbata

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187
sunt et commota sunt quoniam
iratus est, tirée du
psaume XVII, 8, qui signifie :
« La terre a été secouée et a
tremblé ; les fondements des
montagnes ont tremblé et
ont été secoués parce qu'il
est en colère. » Dans le cercle
et les triangles qui le divisent,
des assemblages de
lettres hébraïques et de
« caractères cabalistiques des
planètes » qui sont censés
correspondre à des puissances
invisibles, et dont la
lecture est plus que douteuse.
Néanmoins, ce pentacle,
tracé, bien entendu,
sur du parchemin vierge,
doit produire un effet infaillible.

pict

Fig. 154. PENTACLE POUR EXCITER LES TREMBLEMENTS
DE TERRE. La Clavicule de Salomon. Bibl. de l'Arsenal, Ms. n° 2348.

pict

Fig. 153. -- LA CHANDELLE MERVEILLEUSE. Le Petit Albert, Cologne, 1722.
Un sortilège extrêmement populaire dans les siècles précédents fut celui que l'on appelait la
« Main de Gloire ». On voit cette main figurer dans
presque toutes les scènes de sorcellerie dont nous
avons donné la reproduction, en général sur le
manteau de la cheminée par où s'envolent les sorcières
(Fig. 32, 33 et 134). On trouve une description
de ce maléfice, dont la préparation manque un peu
de gaîté, dans les Secrets merveilleux de la Magie
Naturelle et Cabalistique du Petit Albert, Cologne,

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188

« J'avoue », dit l'auteur de ce singulier petit livre, que je n'ai jamais éprouvé le secret de la Main de Gloire, mais j'ai assisté trois fois au
jugement définitif de certains scélérats qui confessèrent, à la torture,
s'être servi de la Main de Gloire dans les vols qu'ils avoient fait. L'usage
de la Main de Gloire est de stupéfier et rendre immobiles ceux à qui on
la présentait, en sorte qu'ils ne pouvaient non plus remuer que s'ils
étoient morts. On la prépare de la manière suivante : On prend la main
droite ou la gauche d'un pendu exposé sur un grand chemin ; on l'enveloppe
dans un morceau de drap mortuaire dans lequel on la presse bien,
puis on la met dans un vase de terre avec du Zimat, du salpêtre, du sel
et du poivre long, le tout bien pulvérisé ; on la laisse durant quinze
jours dans ce pot, puis l'ayant tiré, on l'expose au grand soleil de la
Canicule, jusqu'à ce qu'elle soit devenue bien sèche, et si le soleil ne
suffit pas, on la met dans un four qui soit chauffé avec de la fougère et
de la verveine ; puis l'on compose une espèce de chandelle avec de la
graisse de pendu, de la Cire vierge, du Sisame et de la Ponie, et l'on se
sert de cette main de gloire comme d'un chandelier pour tenir cette chandelle
allumée, et dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument,
ceux qui y sont demeurent immobiles. »
Cette préparation, assez macabre, est rendue plus difficile encore par l'incertitude du mot Zimat. Est-ce Zimar, qui, suivant David de Planis-
Campy, signifie le vert-de-gris, ou Zimax, qui, toujours selon le même
auteur, correspond au vitriol vert d'Arabie ? Quant au mot Ponie, nous
ignorons absolument ce qu'il peut bien vouloir dire ; cependant, en patois
bas-normand, ponie signifie du crottin de cheval et il est plus que probable
que cet ingrédient, très combustible une fois sec, était celui qu'employaient
les sorciers.
Mais le lecteur n'aura sans doute point envie de se servir de la Main de Gloire et désirera bien plutôt connaître le moyen de se préserver de
ses effets. Le Petit Albert nous le donne libéralement, et il est d'ailleurs
fort simple.
« La Main de Gloire, dit-il, deviendrait sans effet et les voleurs ne pourraient s'en servir si l'on frottoit le seuil de la porte de la maison ou
les autres endroits par où ils peuvent entrer, avec un onguent composé de

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pict

Fig. 155. - SORCIERE EXTRAYANT DU LAIT D'UN MANCHE DE HACHE. Dr. Johannes Geiler von Keisersperg, Die Emeis, Strasbourg, 1517.
fiel de chat noir, de graisse de poule blanche, et de sang de chouette, et
il faut que cette composition soit faite dans le tems de la Canicule. »
A côté de la Main de Gloire, on ne manque jamais de voir, sur la cheminée des sorciers, une bougie allumée. C'est la « Chandelle Magique »
dont le secret est attribué à Jérôme Cardan, et qui permet de trouver les
trésors enfouis dans la terre (Fig. 153). Le Petit Albert va nous donner
encore cette recette inestimable :
« Il faut avoir une grosse chandelle composée de suif humain, et qu'elle soit enclavée dans un morceau de coudrier fait en la manière qui
est représentée dans la figure. Et si la chandelle, étant allumée dans le
lieu souterrain, y fait beaucoup de bruit en pétillant avec éclat, c'est une
marque qu'il y a un trésor en ce lieu ; et plus on approchera du trésor,
plus la chandelle pétillera ; et enfin elle s'éteindra quand on sera tout à
fait proche ; il faut avoir d'autres chandelles dans des lanternes pour ne
pas demeurer sans lumière. Quand on a des raisons solides pour croire

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190

pict

Fig. 156. - SORTILEGE DE L'ARC. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489.
pict

Fig. 157. -- SORCIER TRAVERSANT LA MER AU MOYEN D'UN SORTILEGE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus Septentrionalibus,
Rome, 1555.
que ce sont des esprits des
hommes deffunts qui gardent
les trésors, il est bon
d'avoir des cierges bénits
au lieu de chandelles communes,
et les conjurer de
la part de Dieu de déclarer
si l'on peut faire quelque
chose pour les mettre en
lieu de bon repos. Et il ne
faudra pas manquer d'exécuter
ce qu'ils auront demandé.
»
Les sortilèges concernant le lait sont nombreux,
même encore dans les campagnes,
aujourd'hui.
Lorsqu'une sorcière voulait nuire à quelque
paysan, elle faisait tarir le
lait de ses vaches, et le
pauvre homme n'avait
d'autre ressource que de
retrouver la sorcière, et,
en y mettant le prix, de lui
demander de lever le maléfice.
Jean Bodin, dans sa
Démonomanie (V. 3), nous
apprend toutefois qu'on
pouvait punir la sorcière
de la manière suivante : si
l'on possédait du lait de la
vache tarie, on le mettait
à bouillir dans un pot en

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191
le frappant à coups de bâton ; le diable frappait en même temps la sorcière
de coups semblables, ce qui l'obligeait à revenir et à faire cesser le
sortilège. Quelquefois la sorcière faisait faire, aux vaches, du lait bleu,
et ce lait ensorcelé, par une ironie du sort, était toujours deux fois plus
abondant que le bon lait.
Par contre, lorsqu'il y avait disette de lait dans une ferme, une sorcière habile pouvait trouver moyen d'en extraire des objets les plus
hétéroclites ; le plus communément, elle en faisait couler d'un manche
de hache. La figure 155 qui fait partie d'un très bizarre ouvrage
allemand, Die Emeis, par le Dr. Johannes Geisler von Keisersperg,
Strasbourg, 1517, nous montre une vieille sorcière, certainement rompue
au métier, qui trait un manche de cognée dont elle a fiché le tranchant
dans un des pilastres de bois soutenant la maison rustique. Le lait
coule abondamment dans un baquet, et la joie émerveillée des deux
commères qui assistent à l'opération est manifeste. Sous le balcon, fume,
sur un feu flambant, l'inévitable chaudron de la sorcière, tandis que,
dans l'étable, une vache étique semble elle-même étonnée de voir le
succédané, l'ersatz inattendu qui remplace son lait absent. Cette petite
scène, présentée dans son décor de chaumières lézardées, surmontée de
la petite église traditionnelle de village, est une des plus caractéristiques
et des plus sincères que nous connaissions.
Voici un autre maléfice campagnard donné par Ulrich Molitor dans le livre que nous avons déjà cité : De Laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489 (Fig. 156) ; une sorcière, armée d'un arc, a rencontré un
paysan dans les champs et lui a lancé, sur le pied, une baguette de coudrier,
ensorcelée. Le paysan a été obligé d'enlever son soulier, sentant
son pied enfler démesurément. La sorcière, calme, les veux glauques,
attend sans doute, pour faire le sortilège de guérison, en sens inverse,
que le paysan se décide à ouvrir son escarcelle et délier les cordons de
sa bourse.
Certains sortilèges n'étaient profitables qu'aux sorciers eux-mêmes, et leur conféraient des avantages que le commun des mortels leur enviait.
Ceux qui, comme le fameux sorcier de la Baltique, Holler, pouvaient
traverser la mer en se tenant sur les flots, perchés sur un simple morceau

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de bois (Fig. 157), possédaient ainsi un hydro-glisseur par anticipation
qui ferait, encore aujourd'hui, le bonheur de bien des navigateurs.
Malheureusement, nous ne connaissons pas le secret de ce précieux
stratagème. Par contre, le manuscrit n° 2350 de la Bibliothèque de
l'Arsenal, intitulé Le Secret des Secrets, chapitre V, nous a laissé un
secret, plus précieux encore peut-être, celui de l'Invisibilité, par lequel
les sorciers pouvaient se tenir au milieu des assemblées ou entrer dans
les maisons à l'insu de ceux qui s'y trouvaient. Nul doute qu'il tentera
beaucoup de lecteurs. Le voici : il suffit de dire l'oraison suivante :
« Athal, Bathel, Nothe, Jhoram, Asey, Cleyungit, Gabellin, Semeney, Mencheno, Bal, Labenenten, Nero, Meclap, Helateroy, Palcin, Timgimiel,
Plegas, Peneme, Fruora, Hean, Ha, Ararna, Avira, Ayla, Seye,
Peremies, Seney, Levesso, Huay, Baruchalù, Acuth, Tural, Buchard,
Caratim, per misericordiam abibit ergo mortale perficiat qua hoc opus
ut invisibiliter ire possim. »
Puis, si on le juge à propos, on peut écrire ici certains caractères avec du sang de chauve-souris et faire une conjuration, nous dit le manuscrit ;
mais le tout est absolument facultatif ; ce qui importe, c'est de
continuer l'oraison suivante :
« O tu Pontation, Magister invisibilitatis cum Magistris tuis. Tenem, Musach, Motagren, Bries vel Brys, Domedis, Ugemal, Abdita, Patribisib,
Tangadentet, Ciclap, Clinet, Z, Succentat, Colleig, Bereith et Plintia,
Gastaril, Oletel, conjuro te Pontation, et ipsos Ministros invisibilitatis
per ilium qui contremere facit orbem per Coelum et terram, Cherubim
et Seraphim et per ilium qui generare fecit in virgine et Deus est
cum homine, ut hoc experimentum perfectae perficiam, est in quaecumquae
hora voluero, sim invisibilis : Iterum conjuro te et tuos Ministros,
pro Stabuches et Mechaerom, Esey, Enitgiga, Bellis, Semonei, ut Statim
venias cum dictis ministris tuis et perficias hoc opus sicut scitis, et
hoc experimentum me invisibilem faciat, ut nemo me videat, Amen. »
Et le manuscrit ajoute, avec raison : « Notez qu'il faut bien savoir les principes susdits ! » Il ne dit pas, mais cela va sans dire, que ces
prières ne sont efficaces que prononcées en latin. Une version en langue

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vulgaire n'aurait aucune influence sur les puissances occultes qui nous
entourent ; toutefois, comme certains lecteurs pourraient ne pas entendre
aisément le sens de cette belle conjuration, nous en donnons ici la
traduction :
« O toi, Pontation ! maître de l'invisibilité, avec tes maîtres Tenem, Musach, etc... (suivent les noms des maîtres), je te conjure, Pontation,
et ces mêmes maîtres de l'invisibilité, par celui qui fait trembler l'univers,
par le Ciel et la Terre, les Chérubins et les Séraphins; et par celui
qui a fait engendrer dans la Vierge, et qui est Dieu avec l'homme, que
j'accomplisse cet expériment de perfection, de telle sorte qu'à quelque
heure que je le voudrai, je puisse être invisible ; de nouveau, je te
conjure, ainsi que tes ministres, par Stabuches et Nechaerom, Esey,
Enitgiga, Bellis, Semonei, que tu viennes sur le champ avec tes dits
ministres, et que tu accomplisses cet oeuvre comme vous savez le faire,
et que cet expériment me fasse invisible, de telle sorte que personne ne
me voie, Amen ! »
Il est également très aisé, selon plusieurs grimoires, de se rendre invisible en portant sous son bras droit le coeur d'une chauve-souris,
celui d'une poule noire et celui d'une grenouille ; mais il est plus
élégant de porter au doigt l'anneau de Gygès, dont il suffit de tourner
la pierre à l'intérieur ou à l'extérieur de la main, pour se rendre, à
volonté, visible ou invisible. Cet anneau doit être de mercure fixé ; on
y enchâsse une petite pierre que l'on trouve dans le nid des huppes, et
l'on grave autour les paroles : « Jésus passant + par le milieu d'eux +
s'en allait. » On le met à son doigt, et si, se regardant dans le miroir, l'on
ne se voit point, c'est l'indication que l'on a réussi dans la fabrication
de l'anneau.
Nous avons dit précédemment que les sorciers pouvaient quelquefois détruire les sortilèges que d'autres sorciers avaient jetés, et se faire ainsi,
les uns les autres, une guerre impitoyable. Un sorcier puissant parvenait
même à annihiler complètement les pouvoirs d'un sorcier inférieur,
voire même à l'enchaîner par un contre-maléfice. Olaüs Magnus nous en
a cité un remarquable exemple dans son Historia de gentibus septentrionalibus,
Rome, 1555. Sur le lac appelé Veter, « chez les Ostrogoths »

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dit-il, se trouve une île très habitée, dans laquelle il existe deux églises
paroissiales. Au-dessous s'étend une caverne, dans laquelle se trouve un
certain sorcier, le Mage Gilbert, qui a été vaincu, dans les temps très
anciens, au moyen des arts magiques, par son propre maître Catillum,
qu'il avait osé insulter (Fig 158), et a été enchaîné par un bâton que lui
avait jeté celui-ci, sur lequel étaient gravés certains caractères gothiques
et runiques, de telle sorte que ses membres étaient maintenant immobiles.
» On voit, sur notre figure, ce sorcier qui, selon la légende, devait
demeurer enchaîné jusqu'à ce que le maléfice d'un autre sorcier vînt le
délivrer ; les caractères runiques gravés sur les deux planchettes qui
lui maintenaient les membres en guise de cangue, sont parfaitement
visibles. Cette caverne était, au XVIe siècle, l'objet d'une terreur
superstitieuse et nul n'osait s'y aventurer.

pict

Fig. 158. - LE SORCIER ENCHAINE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
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.XV.
LE PHILTRE D'AMOUR ET L'ENVOUTEMENT
Parmi les sortilèges, il en est deux de grande envergure, qui ont tenu une place considérable dans tout le Moyen-Age. Sortilège d'amour
et sortilège de mort, correspondant aux deux grandes préoccupations
des hommes, en ces époques de vie rudimentaire, le philtre et l'envoûtement
se sont présentés, à leur imagination, entourés d'un prestige indicible.
C'étaient les sacrements redoutables de l'Eglise diabolique, dont
chacun pouvait, à son insu, subir les effets, à tout instant de la vie.
Le philtre se trouve fréquemment dans la littérature médiévale, dans les chansons de geste comme dans les jeux et miracles. C'est un ressort
dramatique puissant, facile à mettre en jeu, et d'une très grande utilité
dans les situations difficiles. On appelle ainsi un breuvage, à base de
vin, auquel des herbes, ou autres drogues, savamment mêlées, donnent
la propriété d'inspirer à celui ou celle qui en boit, un amour irrésistible
pour une personne déterminée.
Dans le roman de Tristan et Iseult, c'est un philtre destiné au roi Marc, par la mère d'Iseult, que boivent ensemble Iseult et Tristan, et qui
leur inspire la passion qui leur sera fatale. C'est encore à un philtre qu'a
eu recours Richard Wagner, dans le Crépuscule des Dieux, pour détourner
Siegfried, de Brunnhilde, et lui inspirer de l'amour pour Gutrun,
bien que ce fait ne soit pas mentionné dans les Sagas scandinaves
connues sous le nom d'Eddas, d'où il a tiré les éléments de sa tragédie
musicale.
La composition de ces philtres variait à l'infini ; en voici une formule empruntée au Zekerboni, de Pierre Mora, manuscrit n° 2790 de
la Bibliothèque de l'Arsenal.

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« Pour se faire aimer, on prendra, par exemple, un coeur du colombe, un foye de passereau, la matrice d'une hirondelle, un rognon de lièvre ;
on les réduira en poudre impalpable, et la personne qui composera le
philtre ajoutera partie égale de son sang séché et pulvérisé de même ;
et si l'on fait avaler deux ou trois fois la dose d'une dragme de cette
poudre à la personne qu'on veut induire en amour, on verra un merveilleux
succès. » Une autre formule. très appréciée, consistait à mêler et
triturer de la racine d'emilae campanae, cueillie la veille de la Saint-Jean,
de la pomme d'or, de l'ambre gris, en ajoutant au mélange un morceau
de papier sur lequel était écrit le mot « sheva ».
Un superbe tableau d'un maître inconnu de l'école flamande, du milieu du XVe siècle, qui se trouvait dans la collection Fenwick, de Londres,
représente une jeune sorcière nue, préparant un philtre (Fig. 159)
au milieu d'un appartement d'un délicieux archaïsme. Sur un coeur
enfoui dans un coffre qu'elle a placé sur une escabelle, elle laisse tomber
une liqueur goutte à goutte, d'une sorte d'ampoule qu'elle tient dans
une de ses mains. Le résultat ne se fait pas attendre ; au fond, un jeune
homme, vêtu en chasseur, celui probablement qu'elle a voulu faire tomber
dans ses rêts, entr'ouvre la porte, incapable de résister à l'attirance
fatale, et marche d'un pas fantomatique, d'où la volonté personnelle est
visiblement exclue.
La scène est charmante, et il est probable que la sorcière agit pour son compte personnel. Mais souvent, ceux qui désiraient se servir d'un
philtre étaient inaptes à le composer eux-mêmes ; il fallait s'adresser aux
sorcières professionnelles, et, par un de ces contrastes fréquents dans le
domaine satanique, c'étaient les plus vieilles, les plus hideuses et les plus
repoussantes qui connaissaient les recettes de breuvages d'amour les plus
efficaces. Goya, ce maître ès choses de l'enfer, le savait bien, et c'est
pourquoi en une fresque réaliste, un peu moins agréable que le tableau
précédent, et qui se trouve au Musée du Prado, de Madrid (Fig. 160), il
nous a donné cette représentation d'une sorcière vraiment diabolique, à
la grimace sordide, et dont les yeux en vrille, perçants et cupides, ricanent ;
elle tourne, d'une cuiller à soupe, le breuvage répugnant d'un
philtre, tandis qu'un acolyte camard, à tête de mort, épelle les vocables

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Fig. 159. - SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE. Tableau d'un maître inconnu de l'école flamande ; milieu du XVe siècle.
(Collection Fenwick, de Londres).
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difficiles d'un grimoire, en faisant de la main gauche, par dérision, la
caricature d'un geste épiscopal.
Les sortilèges d'amour n'affectaient, d'ailleurs, pas toujours la forme d'un breuvage ; au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'usage du philtre proprement
dit semble avoir été quelque peu abandonné, sans doute à cause de la
difficulté de le faire boire à la personne que l'on désirait attirer à soi, et
on le voit plutôt remplacé par des procédés plus aisés, et sans doute plus
efficaces. Un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, du XVIIIe siècle,
le n° 2344, intitulé : Opération des sept Esprits des Planètes, contient
une subdivision : Segrets de Magie pour se faire aimer. Ils sont au nombre
de cinquante environ, la plupart inconvenants ou fort peu appétissants.
Nous en citerons seulement trois, très faciles, et ne choquant point
notre délicatesse moderne.
« Pour l'amour, ou de fille ou de femme, il faut faire semblant, dit cet estimable auteur, de tirer son horoscope. Sçavoir, ou si elle sera
mariée et l'obliger de vous regarder en face, et même entre les deux yeux,
et quand vous serez tous deux en pareille posture, vous réciterez les
parolles : Kafé, Kasita non Kafela et publia filii omnibus suis. Ces
paroles dittes, vous pouvez commander à la personne et elle vous obéira
à tout ce que vous voudrez. »
La seconde recette n'est pas évidemment pratique en toute saison : « Pour l'amour : frotter ses mains avec du jus de verveine et toucher celui ou celle à qui on voudra donner de l'amour. »
Ce procédé vaudrait la peine d'être essayé, mais on n'a pas toujours, en vérité, du jus de verveine à portée de la main. Voici mieux et beaucoup
plus simple :
« Il faut dire, en lui touchant la main (à la fille) de la vostre, les paroles suivantes : Bestarberto corrumpit viscera ejus mulieris. »
Et c'est tout ! On aurait donc bien tort de chercher des complications de breuvages lorsqu'on peut recourir à un procédé aussi simple, et
nos lecteurs seraient impardonnables de ne point essayer d'en user.
Enfin, ceux ou celles qui ne peuvent même point toucher la main de la personne à laquelle ils s'intéressent, n'ont point été complètement abandonnés
par l'art magique ; le manuscrit n° 2348 de la Bibliothèque de

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Fig. 160. -- SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE, par Goya. Musée du Prado à Madrid.
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Fig. 161. PENTACLE POUR L'AMOUR. Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n 2348.
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200

l'Arsenal, Clavicules de Salomon, a pensé à eux, et leur a établi le pentacle
suivant, des plus efficaces (Fig. 161) qui, selon l'explication qui y est
adjointe, « force les esprits de Vénus à obéir et à forcer, dans un moment,
quelque femme que ce soit à venir ». Ce pentacle est un composé savant
de cercles, demi-cercles, croix et carré; autour du cercle, on lit la devise
latine : Hoc est enim os de ossibus meis et caro de carne mea, et erunt
duo in carne una, tirée des versets 23 et 24 du chapitre II de la Genèse,
et qui signifie : « Voici l'os de mes os, et la chair de ma chair, et ils
seront deux en une seule chair. » Puis, dans les ornements du pentacle,
se trouvent à peu près toutes lettres de l'alphabet hébreu.
Voici maintenant, parmi les maléfices, peut-être le plus terrible de tous, celui qui s'attaquait invisiblement à la vie humaine elle-même, et
qui causa la plus grande frayeur jusque dans les cours d'Europe, au XVIe
et au XVIIe siècle ; nous voulons parler du sortilège connu sous le nom
d'« envoûtement ».
Il consistait à former une figure de cire à l'image de la personne à laquelle on désirait donner la mort, et de porter, à cette figure, des blessures
telles qu'elles devaient se reproduire exactement à distance, par
transmission occulte, sur la personne vivante, qui mourait ainsi mystérieusement,
sans cause apparente. Parfois, c'était un coeur humain, que
l'on perçait de longues aiguilles, avec l'intention de percer effectivement
le coeur de l'ennemi dont on voulait se débarrasser.
Les documents iconographiques relatifs à ce genre de sortilège sont de la plus insigne rareté, et l'on n'en connaît, pour ainsi dire, point..
Néanmoins, dans le tableau de Frans Francken, dont nous avons déjà
donné la reproduction : Assemblée de Sorcières (Fig. 33), au milieu
de la composition, sur une table, nous voyons un crâne humain dans
lequel est fichée la lame d'un couteau, indication évidente d'un essai
d'envoûtement qui ne fait point partie de la scène, mais qui a dû être
commis précédemment. Cependant, ce n'est point généralement avec un
crâne, mais avec des figures de cire, que cette opération malfaisante était
tentée. Dans ce même tableau, en bas et un peu à droite de la partie
centrale, un objet énigmatique est gisant, crapaud par sa bouche atrocement
fendue, mandragore par sa menotte humaine au bout d'un bras

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201
élégamment arrondi, dans un geste d'orateur politique ; une fléchette
lui perce son ventre de baudruche, centré d'un nombril ; et il est bien
certain que c'était la découverte de figures de ce genre qui semait l'effroi
parmi le peuple, et, plus souvent encore, parmi les grands.
L'astrologue Ruggieri semble avoir mis l'envoûtement à la mode à la cour de France, au XVIe siècle. Dans un manuscrit de la Bibliothèque
Nationale, collection Dupuy, volume 590, page 24, se trouvent les copies
de deux lettres de Catherine de Médicis au procureur général du Parlement
de Paris, touchant « Cosme Ruggier florentin, accusé d'avoir faict
une image de cire contre le roi Charles IX, en 1574 ». La reine se plaint
en ces termes:
« Monsieur le Procureur, arsoir (sic, pour hier soir) Lon ma dist de vostre part que Cosme a fait une figure de cire à qui il a donné des coups
à la teste, et que c'est contre le Roy que la ditte figure a esté... Cosme
demanda si le Roi vomissait, et s'il saignoit encore, et s'il avoit douleur
de teste... »
Ruggieri fut arrêté le lendemain ; nous lisons au f° 26 du même manuscrit, dans un rapport adressé à M. de la Guele, conseiller du roi,
le 26 avril 1574 : « La Royne mère du Roy ma commandé vous escrire
que le petit cosme nigromancien que vous savez a esté prins prisonnier
et mis entre les mains du prévost de l'hostel ». Charles IX mourut un
mois plus tard, le 31 Mai, et il était atteint alors d'une consomption mystérieuse.
Del Rio a prétendu qu'il était envoûté par des sorciers protestants
qui faisaient fondre, chaque jour, des images de cire le représentant,
et, à chaque fois, la vie du roi s'éteignait de plus en plus.
La cour d'Angleterre se trouvait en proie aux mêmes difficultés. Vers 1560, le Private Council fit appeler en toute hâte, un matin, le Dr
John Dee. On avait trouvé, à Lincoln's Inn Fields, une image de cire de
la Reine Elisabeth, avec une grande épingle piquée dans la poitrine. Le
secrétaire d'État, Wilson, emmena l'astrologue à Richmond, où était la
Reine. Elle était assise dans la partie de son jardin privé, qui est en bas
de la rivière ; Dudley était à côté d'elle, insolent comme d'habitude ; les
Lords du Private Council étaient présents également. Il fallut que John
Dee leur exposât le mécanisme des envoûtements, et il eut beaucoup de

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202

peine à rassurer la Reine qui, fort superstitieuse, était toute bouleversée.
Parmi les plus anciens exemples d'envoûtement que l'on connaisse dans le domaine historique, il faut citer celui du roi d'Ecosse, Duff, au
Xe siècle ; celui de la reine Blanche de Navarre, par l'évêque de Troyes,
Guichard, en 1304, puis celui que Robert III d'Artois essaya pour faire
périr le roi de France, Philippe VI de Valois, en 1333. Robert avait été
accusé d'avoir présenté de faux titres et suborné des témoins pour
appuyer ses droits prétendus sur le comté d'Artois. Ayant refusé de comparaître
devant le roi pour répondre de ce délit, il fut condamné, par
arrêt du Parlement de Paris, au bannissement perpétuel et à la perte de
tous ses biens. Il se réfugia à Liége, à Namur, puis en Angleterre, et il
chercha à envoûter le roi, la reine Jeanne de Bourgogne, et leur fils Jean.
Un religieux nommé Sagebran, à qui il s'était confessé, en révéla le
secret au roi, dont l'indignation maladroite ne servit qu'à exciter davantage
la haine de Robert. Celui-ci engagea vivement le Roi d'Angleterre,
Edouard III, à prendre le titre de roi de France, et cet épisode d'occultisme
peu connu a été une des causes prochaines et déterminantes de
la guerre de Cent Ans.
La gravure que nous reproduisons ci-contre (Fig. 162), est extraite d'un recueil de Garnier, intitulé : Figures de l'Histoire de France, gravées
par Moreau le Jeune en 1788, et qu'on trouve rarement complet.
Elle représente Robert d'Artois en train de se livrer, avec trois acolytes,
à son opération ténébreuse. Cette gravure n'a pas de valeur historique,
car Moreau le Jeune ne possédait aucune science des moeurs, coutumes
et costumes du Moyen-Age, et ce n'est certainement point ainsi que l'on
envoûtait au XIVe siècle ; mais, par contre, dans son anachronisme, elle
nous indique parfaitement comment on envoûtait au XVIIIe, puisque l'artiste
a traité son sujet suivant les données que lui fournissait son
époque. A gauche de la scène, un des servants apporte un bassin de cire
chaude destinée à confectionner les figures. Robert d'Artois, l'envoûteur,
en prend une dans sa main, celle du roi en costume de cour, et s'apprête
à la piquer d'une aiguille qu'il tient dans son autre main, crispée.
Il profère, auparavant, les paroles d'une conjuration qu'il lit dans un
grimoire qu'un de ses aides tient grand ouvert devant lui. Deux autres

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203
figurines de cire sont jetées négligemment sur la table ; ce sont celles de
la reine et du prince. Un troisième acolyte, s'appuyant sur le fauteuil de
Robert, paraît épouvanté de l'action que commet celui-ci, et l'on devine
que c'est lui qui trahira, en haut lieu, le secret de l'opération.
On conserve encore aujourd'hui, au musée de Cambridge, des figures de cire, criblées d'épingles, et ayant servi, au XVIe et au XVIIe siècles, à
des envoûtements ; ce sont les seuls vestiges actuellement existants,
croyons-nous, de ce maléfice effrayant et macabre.

pict

Fig. 162. -- ROBERT III D'ARTOIS ESSAIE D'ENVOUTER LE ROI PHILIPPE VI DE VALOIS EN 1333. Garnier, Figures de l'Histoire de France, gravées var Moreau le Jeune, 1778.
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204

pict

Fig. 163. -- PORTRAIT DE JEAN WIER, médecin du duc de Clèves, 1515-1588. Estampe du XVIe siècle.
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.XVI.
LES CHATIMENTS DES SORCIERS
Pendant tout le Moyen-Age, jusque vers la fin du XVIIe siècle, et plus tard encore, en Allemagne, en Italie, en Espagne, les sorciers furent
honnis, persécutés, traqués. On pensait que les pires châtiments leur
étaient réservés dans l'éternité, et l'on racontait que, souvent, on voyait
le Diable s'emparer d'une sorcière, lorsque le temps auquel elle s'était
promise à lui était révolu, et l'emporter dans l'enfer qu'elle avait incontestablement
mérité, comme celle-ci (Fig. 164), tirée de l'ouvrage d'Olaüs
Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555, que Lucifer
en personne, cornu et couronné, a saisie et prise en croupe sur son
cheval noir, et qui, irrémissiblement damnée, lance encore des malédictions
sur la ville qu'elle est obligée de quitter, et où une autre sorcière
s'occupe de conjurer un des derniers maléfices qu'elle a accomplis.
Mais comme les hommes, malgré la puissance de leur foi, n'avaient qu'une médiocre confiance dans l'efficacité des châtiments infligés par
les démons, comparés à ceux dont ils disposaient eux-mêmes, ils pensaient
qu'il était généralement plus sûr de devancer les supplices de
l'éternité par ceux, moins hypothétiques et plus concrets, de ce monde,
et ils traduisaient, devant les tribunaux, sorciers et sorcières, les jetaient
à la torture et les mettaient à mort à cause de la crainte du mal qu'ils
pouvaient exercer, et du scandale, préjudiciable à la religion, qu'ils causaient
autour d'eux, mais plus encore pour obéir au commandement
cruel, mais inexorable de l'Ecriture, qu'on lit dans l'Exode, XXII, 18 :
Maleficos non patieris vivere, « vous ne souffrirez pas que vivent les
sorciers ».

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Les premiers châtiments que les lois européennes infligèrent à ceux-ci furent, à la vérité, beaucoup plus doux que celui de la loi de Moïse ;
nous avons vu précédemment que, dans la Loi Salique, une sorcière qui
avait « mangé de l'homme » se tirait d'affaire en payant deux cents sous
d'or. Cette même loi, titre LXVII, article I, dit : « Si quelqu'un en
appelle un autre hereburgium, c'est-à-dire strioportium, ou sorcier, ou
l'accuse de porter le chaudron à l'endroit où les sorcières s'assemblent, et
n'aura pu fournir la preuve de ce qu'il dit, il sera condamné à payer
deux fois cinquante deniers, qui font soixante-deux sous d'or et demi. »
Mais la loi ne dit pas ce qui devait avoir lieu lorsque la preuve était
fournie, et il faut bien remarquer que, dans sa sévérité pour le calomniateur,
elle paraît avoir oublié celui qui portait effectivement le
chaudron.
Au demeurant, les conciles, tels que celui de Laodicée, en 364, ou celui de Bergamsted, en 697, se contentèrent de chasser les sorciers de
l'Eglise, ou de leur infliger une amende. Les juges temporels, au Moyen-
Age, ne paraissent pas avoir sévi outre mesure contre les sorciers. L'évêque
de Troyes, Guichard, qu'on accusa, en 1303, d'être le fils d'un diable
qu'il faisait apparaître quand il voulait, ne fut condamné qu'à de la prison,
et il parvint à se réhabiliter.
Ce n'est qu'au XVe siècle, et surtout en France et en Espagne, que commence la persécution opiniâtre et sauvage, la vraie persécution contre
les sorciers. Tandis qu'en Portugal on se contentait de les bannir du
territoire, en France, en Artois surtout, on les traita avec la dernière
rigueur, les soumettant à la question ou à la torture, leur mettant le feu
sous la plante des pieds, leur faisant avaler de l'huile bouillante, avec
une cruauté telle, qu'en 1491, le Parlement de Paris lui-même s'en émut,
cassa tous les procès faits par les juges d'Arras, accusa ceux-ci d'avoir
voulu s'emparer des biens des sorciers et les condamna à payer une forte
amende comme compensation à leurs victimes.
Les procès de sorcellerie cessèrent pendant quelque temps, où l'on put croire que les hommes étaient revenus à des sentiments plus tolérants,
pour reprendre, avec plus d'intensité, au XVIe et au XVIIe siècle.
Parmi les juges qui poursuivaient les sorciers et sorcières avec le plus
d'acharnement, il faut citer le fameux Henry Boguet « grand juge au

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207
Comté de Bourgogne », qui publia, en 1603, à Rouen, son Discours
exécrable des sorciers, avec une Instruction pour un juge en faict de sorcellerie.
Il y raconte, de la façon la plus ingénue, les cruautés qu'il
exerça contre les sorciers dans divers procès ; son Instruction fut, pendant
longtemps, suivie à la lettre dans les Parlements français. Après sa
mort, sa famille, obéissant à un sentiment de honte bien explicable, fit
détruire tous les exemplaires de son ouvrage qu'elle put trouver. Puis le

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Fig. 164. -- LE DIABLE EMPORTANT UNE SORCIERE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555.
non moins fameux Martin del Rio, qui fut l'un des « juges-bourreaux du
Conseil de Sang » institué par le duc d'Albe, pour sévir dans les Flandres,
et écrivit : Les controverses et recherches magiques, avecques la
manière de Procéder en Justice contre les Magiciens et Sorciers, accommodée
à l'instruction des Confesseurs, publié par André Duchesne à
Paris, en 1611.
D'autres auteurs, sans être juges eux-mêmes, contribuèrent considérablement à faire persécuter les sorciers par les châtiments impitoyables
qu'ils réclamaient contre eux, tels De l'Ancre, que nous avons
cité plusieurs fois déjà, et Jean Bodin, le philosophe qui, après avoir
écrit le livre lumineux De Republica, se déshonora en publiant, en 1582,
La Démonomanie des Sorciers. Les théologiens vinrent à leur aide ;
l'auteur incertain du Malleus Maleficarum, ou « Marteau des Sorcières »,

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le Père Crespet, avec ses Deux livres de la Hayne de Sathan, le Père
Guaccius, avec son Compendium Maleficarum.
En Angleterre, Henri VIII et Elisabeth firent poursuivre les sorciers avec la dernière rigueur, et nous n'aurons garde d'oublier le sinistre
Jacques Ier, qui prit soin d'écrire lui-même, de sa main royale, le traité
intitulé : Daemonologia, hoc est adverses incantationem sive Magiam
institutio, auctore serenissimo potentissimoque principe Dn. Jacobo,
Deo gratia Angliae, Scotiae, Hyberinae ac Franciae Rege, fidei defensore,
Hanovre, 1604.
C'est un dialogue en trois parties entre Philomathus et Epistemon, ce dernier représentant l'opinion du roi, dans lequel toutes les questions
concernant les démons, la sorcellerie et les sciences divinatoires sont
examinées dans les plus petits détails, et avec le plus froid sectarisme.
Le roi, dialoguant sous le nom d'Epistemon, se montre impitoyable pour
les sorciers. Au début du chapitre VI du livre III, on lit la conversation
suivante :
PHILOMATHUS. -- Maintenant donc, pour mettre fin à notre colloque, d'autant plus que je vois le soir venir, quelle peine penses-tu que
méritent ces Sorciers et Magiciens, s'ils sont reconnus tels ? Car je vois
que tu les considères, les uns ainsi que les autres, comme coupables au
même degré.
EPISTEMON (Jacques Ier). -- Les Sorcières, comme les Magiciens, doivent être livrés au supplice de la mort ; cela suivant le précepte de la
loi du Seigneur, suivant la loi civile et impériale, suivant la loi particulière,
enfin, de tous les peuples chrétiens, quels qu'ils soient.
PHILOMATHUS. -- Mais, dis-moi, je t'en prie, par quel genre de mort doivent-ils être punis, selon que tu l'exposes ?
EPISTEMON. -- C'est la mort par les flammes du feu qui leur est le plus souvent imposée. Mais c'est une chose indifférente (adiaphora) et
commode que, dans leur pays, ils soient voués au genre de mort adopté
selon les lois et coutumes qui y règnent.
PHILOMATHUS. -- Penses-tu qu'on doive faire quelque exception et avoir quelque considération d'après le sexe féminin ou masculin, ou

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d'après l'âge tendre ou avancé, ou suivant l'état, la dignité ou le grade,
humble ou élevé ?
EPISTEMON. -- J'estime qu'aucune exception ne doit être faite. Car il est admis qu'auprès d'un magistrat, il ne doit être tenu compte
d'aucune considération. Et, de plus, la Magie est le genre le plus accompli
d'idolomanie, de telle sorte que tous ceux qui commettent ce crime
doivent être punis, selon la loi du Seigneur, sans exception aucune.

pict

Fig. 165. -- SUPPLICE D'ANNE HENDRICKS OU HEINRICHS, SORCIERE, A AMSTERDAM, EN 1571. Estampe par Jan Luyken, XVIIe siècle.
Nous accorderons ici une mention toute spéciale au célèbre médecin Jean Wier, né à Grave, en Brabant, en 1515, mort en 1588, auquel nous
devons le recensement si précis des démons de l'enfer, que nous avons cité
précédemment. Cet auteur qui, si l'on en juge d'après son portrait gravé
(Fig. 163), paraît avoir été un brave homme, sans grande intelligence,
peut-être, mais sérieux, honnête, capable d'examiner méthodiquement
les choses, et doué d'une certaine commisération qui se manifeste dans le

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210

pict

Fig. 166. -- SORCIER FOUETTE Fig. 167. -- SUPPLICE. DES TENAILLES PAR DES ENFANTS. INFLIGE A UN SORCIER. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mon-Aansight Abraham Palingh, 't Afgerukt Mon-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725. der Tooverye, Amsterdam, 1725.
regard, a écrit ses Cinq livres de l'Imposture et Tromperie des Diables,
Paris, 1569, dans le but de démontrer que les gens que l'on accuse d'être
des sorciers ne le sont pas tous, et que beaucoup d'entre eux, n'étant que
des malades, ne méritent pas les châtiments cruels qu'on leur inflige.
On doit, paraît-il, à cet homme de bien, une diminution considérable du
nombre des supplices de sorciers à son époque.
Les grands procès de sorcellerie en France, au XVIIe siècle, furent celui de Gauffredi, le curé provençal accusé d'avoir ensorcelé une religieuse,
Madeleine de Mandols, et qui fut brûlé vif en 1611, à Aix, après
avoir fait une description du Sabbat auquel il était allé ; puis celui
d'Urbain Grandier, curé de Loudun, dont nous avons donné précédemment
le pacte autographe (Fig. 86).
Mais, à côté de ces grands premiers rôles, combien de comparses obscurs subirent le même sort ! Les archives de toutes les provinces françaises
contiennent de volumineux dossiers de procès de sorcellerie qui,
tous, se sont terminés tragiquement pour les accusés. La femme Cathin
fut brûlée vive, en 1640, en Franche-Comté, pour avoir avoué être allée
au Sabbat. Abel de La Rue fut pendu à Coulommiers, en 1582, pour
avoir fait un pacte avec un barbet et noué l'aiguillette à ses voisins.
Léonarde Chastenet fut brûlée vive en 1591, en Poitou, à l'âge de quatre-
vingts ans, après avoir confessé avoir jeté des charmes sur les blés, être

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pict

Fig. 168. -- SORCIER AUQUEL ON INFLIGE Fig. 169. -- SORCIER AVANT SUCCOMBE LA TORTURE DU COLLIER. A LA TORTURE. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mon-Aansight Abraham Palingh, 't Afgerukt Mon-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725. der Tooverye, Amsterdam, 1725.
allée au Sabbat, avoir eu le Diable pour amant. Madeleine-Michelle
Chaudron fut pendue, étranglée, puis brûlée à Genève, en 1652, pour
avoir ensorcelé des filles et leur avoir imprimé sur le corps le « sceau du
Diable ». Le prêtre italien Benedetto Benda, fut brûlé, au XVIe siècle, à
l'âge de quatre-vingts ans également, après avoir avoué qu'il avait eu,
pendant quarante ans, dans sa maison, une diablesse nommée Hermeline,
qu'il emmenait partout avec lui sans que personne ne la vît. Berthomé du
Lignon, dit Champagnat, fut brûlé en 1599, à Montmorillon, pour être
allé au Sabbat. René et Mathurin Bonnevault le furent en même temps
qu'eux, pour avoir fait sécher au four des serpents et des crapauds dont
ils avaient fait des maléfices. Françoise Bos de Gueille fut pendue, puis
brûlée à Cueille, en 1605, pour avoir vécu pendant un an avec un démon.
Françoise Secrétain fut brûlée à Saint-Claude, en Franche-Comté, sur
l'ordre de Boguet, pour avoir eu le Diable pour amant.
On atteindrait aisément à un chiffre de plusieurs centaines si l'on voulait citer tous les condamnés de ce genre dont le nom est parvenu
jusqu'à nous, sans oublier celui de la plus jeune de toutes les sorcières,
la petite Catherine Naguille, brûlée à l'âge de onze ans, et des aventures
de laquelle De l'Ancre a laissé un bref récit.
Aux Pays-Bas, malgré les efforts qu'on attribue au médecin Jean Mer pour sauver les sorcières du bûcher, efforts dont les résultats nous

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Fig. 170. - SORCIERE CONDAMNEE PAR
L'INQUISITION A ETRE BRULEE VIVE Estampe par Bernard Picart, XVIIIe siècle.

laissent plutôt sceptique, on n'épargna
pas davantage les supplices
cruels, en ce pays protestant, aux
adorateurs du Diable. Dans le terrifiant
recueil de l'oeuvre gravé de
Jan Luyken, on trouve plusieurs
estampes représentant des supplices
de sorcières, entre autres celui de
Anne Hendricks ou Heinrichs, brûlée
à Amsterdam en 1571, pour crime
de sorcellerie (Fig. 165).
Dans ce document, d'un réalisme impressionnant et qui donne une triste
idée des moeurs barbares d'une époque
encore bien près de la nôtre,
nous voyons le procédé très primitif
employé par les bourreaux d'Amsterdam
pour brûler les sorcières sans
faire les frais d'un bûcher considérable.
La condamnée est attachée sur
une échelle que deux bourreaux
solides renversent sur un feu tout préparé. Le système était tout aussi
cruel, mais produisait moins d'effet sur les masses que le bûcher monumental
que le patient était obligé de gravir jusqu'au sommet; cependant,
le juge que nous voyons figurer au second plan dans une posture
insolente, les poings sur les hanches et coiffé d'un bolivar par anticipation
rejeté en arrière de façon provocante, paraît se contenter de ce
mode de supplice, suffisamment respectable, édifiant et national pour
qu'il n'y soit rien changé.
D'ailleurs, Abraham Palingh, dans son livre 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, publié en 1725 à Amsterdam, et auquel nous avons.
fait déjà de nombreux emprunts, achève de nous éclairer complètement
sur les supplices réservés aux sorcières aux Pays-Bas. Voici d'abord le
supplice du fouet (Fig. 166) qu'on faisait administrer par des enfants,

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pour leur faire la main et leur
apprendre à devenir bourreaux un
jour. Supplice anodin en comparaison
de celui des tenailles armées de
pointes de fer (Fig. 167), qui faisait
partie de la cérémonie dite de la
« question ». Remarquons la face
sinistre du bourreau, la gravité de
l'aréopage qui préside à l'opération,
et rappelons-nous que ceci se passait
à Amsterdam, ville dont Descartes
avait vanté le séjour comme le plus
agréable du inonde.
La torture du collier (Fig. 168) s'infligeait au moyen d'un instrument
également garni de pointes,
que serraient des câbles qu'on voit
attachés aux quatre coins de la salle,
tandis que des brasiers de charbon
de bois brûlaient lentement la plante
des pieds du patient. Enfin, le sorcier

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Fig. 171. - SORCIERE QUI A EVITE LE BUCHER
EN AVOUANT SES FAUTES. Estampe par Bernard Picart, XVIIIe siècle.

succombait parfois à la torture (Fig. 169). Alors la procédure était
finie ; juges et échevins s'en allaient souper, en remettant le corps au
bourreau, à charge de le brûler comme s'il fût demeuré vivant.
En Espagne et en Italie, les sorciers déférés aux tribunaux étaient
affublés d'un costume spécial, composé d'une dalmatique et d'une
mitre appelée carocha. Dans l'oeuvre gravé de Bernard Picart se trouvent
les deux estampes ci-contre, dont la première représente une sorcière
condamnée, par l'inquisition, à être brûlée vive (Fig. 170); sur sa
dalmatique et sa tiare, sont figurés des diables attisant le feu de l'enfer,
et le supplice qui l'attend est représenté par une tête de femme placée
sur des charbons ardents. L'autre, au contraire (Fig. 171), a réussi à
échapper au supplice. Elle a « évité le feu en avouant ses fautes » dit la
légende de la gravure. Aussi bien sa dalmatique ne porte-t-elle que les

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langues de feu de l'Esprit-Saint comme marque de sa réconciliation avec
le Seigneur, et de son abandon définitif de la sorcellerie.
Si nous devons nous fier aux apparences, c'est la région de Bamberg, en Allemagne, qui possédait le plus de sorcières, car cette ville, soucieuse
de bien faire les choses, avait fait construire une maison spécialement
pour les juger, appelée Hexenhaus ou Malefitzhaus, ce qui, à
notre connaissance, n'a existé nulle part ailleurs. Cette maison, édifiée
en 1627, à la sollicitation de George II Fuchs, de Dornheim, a été
rasée de fond en comble ; mais une partie de sa décoration a été conservée
à l'Ebracher Hof, de Bamberg. Elle fut considérée, à l'époque, comme
une merveille d'art ; on en fit aussitôt une estampe, aujourd'hui fort
rare, dont on envoya une épreuve à l'Empereur, qui en fut enthousiasmé.
Il en existe aujourd'hui un exemplaire à la Staatsbibliothek de Bamberg
et un autre dans le musée des supplices installé dans la Fünfeckige
Turm, du Burg de Nürnberg.
Nous reproduisons ici ce document précieux (Fig. 172) qui comporte, non seulement une perspective cavalière, mais un plan coté avec légende
explicative. Sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, on aperçoit
une inscription composée d'un vers de Virgile :
Discite justitiam moniti et non temnere divos ou, en français, obligatoirement mauvais : « Apprenez la justice, et, étant
instruits, à ne pas mépriser les dieux ! » Au-dessus, sur deux tableaux,
sont gravés, en latin à gauche et en allemand à droite, ces versets du
Livre des Rois lib. IX, 8 et 9) : « Cette maison sera comme un
exemple. Toute personne qui passera devant elle sera étonnée et se
moquera et dira : Pourquoi le Seigneur fait ceci à cette terre et à
cette maison ? Et ils répondront : Parce qu'ils ont abandonné le Seigneur
leur Dieu, et qu'ils ont suivi les dieux étrangers, et les ont adorés et leur
ont rendu un culte ; c'est pourquoi le Seigneur a amené sur eux tout ce
malheur. » La maison se compose de deux étages ; au fond une chapelle
basse et une chapelle haute, superposées, dont on aperçoit le chevet, sur
la gravure, en D. Un pavillon spécial, en E, contenant la chambre de torture ;
sous celui-ci passait le ruisseau F, servant probablement à donner,
aux patientes, des immersions forcées. L'entrée de la cour se voit en G.

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La partie du plan située à gauche, correspond au rez-de-chaussée. A l'entrée, la chambre du gardien ; puis, à droite et à gauche d'une allée

pict

Fig. 172. - MAISON DES SORCIERES A BAMBERG. Estampe conservée à la Bibliothèque de Bamberg, XVIIe siècle.
conduisant à la chapelle, huit cellules isolées, capables de contenir chacune
une sorcière. Ces cellules s'éclairaient par des lucarnes hautes et
minuscules, visibles sur le mur latéral de la maison, extérieurement. A
côté de la chapelle, des chambres et antichambres destinées aux juges.
A l'étage supérieur, une petite chambre dite chambre des confessions,
une chambre pour le gardien, et dix-huit cellules.

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L'établissement pouvait donc abriter à la fois vingt-six sorcières isolées les unes des autres. Six énormes poêles, à la manière allemande,
avaient été prévus pour en assurer le chauffage en hiver ; on en voit
figurer trois au rez-de-chaussée : un dans la chambre du gardien, et deux
de chaque côté de la chapelle ; au premier étage, trois également : un
dans la chambre du gardien, et deux à l'entrée de la grande salle menant
à la chapelle.
Malgré tout ce confort, et malgré la richesse de décoration de sa façade, on comprend aisément, de nos jours, l'empressement avec lequel
la municipalité de Bamberg a fait disparaître un pareil édifice.

pict

Fig. 173. -- HENRI KHUNRATH, MEDECIN DE LEPZIG ET KABBALISTE. Estampe du commencement du XVIIe siècle.
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L I V R E D E U X I E M E
LES MAGES
.I.
LES CABBALISTES JUIFS ET CHRÉTIENS
Nous n'avons été appelés à considérer, jusqu'ici, que la branche particulièrement maudite de la doctrine ténébreuse et cachée qui s'opposait,
dans l'ombre, à l'enseignement officiel de la religion chrétienne.
Mais, à côté des chercheurs dévoyés du Mystère, qui, de propos délibéré, s'étaient orientés dans les chemins conduisant au Mal, il était
de nombreux possesseurs de secrets occultes et de formules prestigieuses
qui tout en vivant en marge de la vie commune, à l'égal des
sorciers, mettaient ou prétendaient mettre leur science au service de la
bonne cause.
Quittant donc ici définitivement le Sabbat et ses pratiques malfaisantes, dangereuses et souvent nauséabondes, nous allons nous attacher
à étudier un ensemble de doctrines et de secrets appartenant à une catégorie
d'individus ayant répudié toute velléité de nuire au prochain. et
se proposant, au contraire, de lui être utile et de favoriser toutes ses
entreprises.
Ceux-ci, opposés aux sorciers, et parfois même leurs ennemis avoués, étaient les Mages et les Adeptes.
Nous reconnaissons, à vrai dire, tout ce qu'une pareille classification comporte d'arbitraire et d'artificiel. Bien fragile est la distinction sur
laquelle elle repose, et nous retrouverons encore plus d'une fois, sur
notre chemin, sorciers et sorcières se livrant à des besognes anodines
sans doute, mais tout prêts à abandonner celles-ci au signal du Sabbat

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218

venant les avertir de prendre leur élan dans les airs. Et d'ailleurs, la
Théologie, jalouse de ses prérogatives et de son monopole du divin, se
refusait à reconnaître qu'aucun bien pût provenir de pratiques qu'elle
désapprouvait sans même les examiner, les rapportant toutes à l'ennemi
juré de Dieu : Lucifer ou Satan, ou de quelque autre nom qu'on l'appelât ;
et elle mettait volontiers pèle-mêle, enveloppés de sa malédiction,
comme dans un sac unique, Mages et Sorcières, qu'elle rejetait, excommuniés
à jamais, hors de l'Église du Christ, sans se soucier des bonnes
intentions dont ils prétendaient être animés.
Néanmoins, cette distinction étant commode et ayant le mérite d'une clarté rare en de pareils sujets, nous l'adoptons, faute de mieux,
pour nous donner l'illusion d'une méthode, quitte à la rejeter lorsqu'elle
deviendra gênante ou illogique.
Dans les pratiques ténébreuses que nous avons étudiées au livre précédent, nous avons reconnu des influences de la sorcellerie romaine,
et des vestiges de la magie scandinave, qui sont venus se greffer sur le
fonds biblique lequel représentait, au Moyen-Age, la parole de Dieu.
L'influence judaïque, dans les sciences occultes est, en effet, la plus considérable ; à partir du XVIe siècle surtout, elle devient déterminante
d'une impulsion particulièrement vive, qui ne devait se ralentir que vers
la fin du XVIIIe siècle, pour reprendre un nouvel élan à la fin du XIXe, ceci
grâce à l'introduction, dans les milieux chrétiens, de la doctrine hébraïque,
appelée Cabbale, ou plus exactement Qabbalah.
La Cabbale est une méthode philosophique fort mystérieuse, qui s'est développée singulièrement au sein de la religion juive, et dont certains
rabbins se sont transmis les secrets restés inconnus à la masse des Israélites.
Son nom vient de l'hébreu Qabol, recevoir, et signifie « sagesse
reçue par tradition ». Les développements des doctrines complexes qui
la composent se trouvent dans quelques livres écrits en langue hébraïque
tels que le Sepher Ha Zohar, ou « Livre de la Splendeur », le Sepher
Jetzirah ou « Livre de la Formation », et quelques Midraschim.
On peut dire que le Moyen-Age chrétien a ignoré la Caballe ; elle est demeurée jalousement la propriété des Juifs jusqu'au jour où des érudits
profanes, s'étant introduits dans le sanctuaire, et avant déchiré le

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219
voile de la langue hébraïque, tels que Pic de la Mirandole, Guillaume
Postel, Reuchlin, Knorr von Rosenroth, Pistorius, etc., les textes de
ces mystérieux livres rabbiniques; translatés en latin, furent mis à la
portée de tous.
Il n'est point dans notre intention de faire ici un exposé de la Cabbale. Nous dirons seulement que sa révélation introduisit dans la langue
théologique, un vocabulaire complexe et des éléments nouveaux, auxquels
les chrétiens attachèrent une importance imméritée peut-êtres négligeant
des points de doctrine plus profonds qui leur passèrent inaperçus. La
Cabbale apportait au mysticisme des formules brillantes : les dix Sephiroth
ou numérations, les trente-deux voies de la Sagesse, les cinquante
portes de l'Intelligence ; elle donnait les noms de plusieurs anges qui ne
figurent point dans la Bible et elle se présentait surtout avec un arsenal
de soixante-douze noms de la Divinité, capable de séduire l'imagination
des chercheurs qui avaient épuisé la théologie chrétienne sans avoir satisfait
leur curiosité ardente, avide de mystères défendus.
Les noms divins, fort bizarres pour des oreilles européennes, parfois difficiles à prononcer, furent bientôt introduits dans toutes les cérémonies
de la sorcellerie et de la magie ; nous les avons vu figurer déjà sur
les pentacles des Clavicules de Salomon, mêlés à des phrases de jargon
bohémien ; et c'est ainsi qu'on en vint à donner le nom de « mots cabalistiques
» à toute formule incompréhensible, prononcée avec une cérémonieuse
gravité. C'est encore par suite de cette déformation qu'on s'est
habitué à faire du mot Cabbale le synonyme inexact de « sciences
occultes », et à voir de la Cabbale partout, même là où il n'y en a jamais
eu, depuis la chiromancie jusqu'à l'alchimie.
L'iconographie cabbalistique est fort rare; le livre hébreu, en général assez pauvrement imprimé au XVIe siècle et au XVIIIe siècle, ne comporte
que fort rarement des illustrations ; voici pourtant une gravure
relative à la Cabbale, extraite d'un livre de toute rareté, de Paulus.
Ricins, israélite converti, intitulé : Porta Lucis haec est porta tetragrammaton,
justi intrabunt per eam, Augsbourg, 1516.
Elle représente un vieil israélite, le plus pur type du rabbi. initié à tous les mystères de la Torah et du Shir-ha-Shirim, tenant dans sa main

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220

ce qu'on appelle l'arbre séphirotique », c'est-à-dire le groupement des
dix Sephiroth selon l'ordre sacré dans lequel elles s'engendrent (Fig. 174).
Dans le cercle inférieur, on lit : Malchut, qui veut dire le Royaume ;
au-dessus : Iesod, le Fondement. Puis, de gauche à droite : Hod, l'Honneur,
et Nisah, la Victoire. Plus haut, au milieu : Tipheret, ou la Pulchritude,
ou Gloire. Puis toujours de gauche à droite : Geburah, la Puissance,
Hhesed, la Benignité ou Grâce ; Binah, l'Intelligence, Hhochmah,
la Sagesse, et Kether, la Couronne. La connaissance de ces notions et
d'autres de ce genre devait ouvrir, à ceux qui la possédaient, les portes
des mondes supérieurs.
De telles spéculations s'apparentaient avec la philosophie la plus élevée et la plus abstruse ; on conçoit donc aisément que, d'une part,
elles émerveillaient d'autant plus le vulgaire qu'elles lui étaient incompréhensibles,
et, d'autre part, elles attiraient, par leur nouveauté, les chercheurs
subtils qui avaient cru déjà apercevoir quelque doctrine secrète
de ce genre dans Platon ou dans les philosophes alexandrins. La Cabbale
eut ainsi une influence sur les sciences occultes dans leurs manifestations
à la fois les plus hautes et les plus basses, depuis les sublimes traités
des Robert Fludd, des Michel Maïer, des Postel et des John Dee,
jusqu'aux pages ténébreuses des grimoires qu'on lisait avant d'aller au
Sabbat.
Aussitôt que les Juifs furent dépossédés de leur monopole de la Cabbale, de nombreux chrétiens entreprirent, principalement au
XVIe siècle, d'apporter cette nouvelle doctrine au Christianisme, comme
d'autres avaient essayé de christianiser Platon ou Porphyre. Il y eut la
« Cabbale Chrétienne », doctrine singulière et fort peu connue, que ses
partisans adaptèrent à toutes les branches de la philosophie, et au moyen
de laquelle ils tentèrent d'expliquer tous les mystères du monde, depuis
le cours des astres, jusqu'au secret du fluide vital qui circule dans les
plus humbles créatures.
Pic de la Mirandole, Guillaume Postel, Cornelis Agrippa, John Dee, Henri Khunrath, Paracelse, van Helmont, Jacob Boehme, Gichtel,
Valentin Andreae, Michel Maier, Robert Fludd, etc. peuvent être
considérés comme les principaux novateurs qui mêlèrent, à la théologie

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221
pict

Fig. 174. JUIF CABBALISTE TENANT EN MAIN L'ARBRE SEPHIROTIQUE. Paulus Ricius, Porta Lucis, Augsbourg, 1510. (Collection de l'auteur).
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222

pict

Fig. 175. -- LA PORTE DU SANCTUAIRE ET L'ESCALIER DES SAGES. Henri Khunrath, Amphitheatrum Sapientiae Aeternae, Hanau, 1609.
chrétienne, des principes qui lui étaient étrangers et qu'elle se refusait
d'admettre officiellement; et, soit par crainte des persécutions, soit par un
amour des choses secrètes et cachées qui est inné au coeur de certains
hommes, ils entouraient leur doctrine d'un mystère prestigieux, la déclaraient
défendue et interdite aux profanes, et s'attachaient à déclarer avec
insistance que la connaissance en était réservée à un très petit nombre
d'élus, qui étaient entrés, de toute éternité, dans les desseins de la
Providence.
Cette difficulté de parvenir à la doctrine des Cabbalistes a été fort
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223
bien représentée dans une figure qui orne les rares exemplaires de
l'Amphiteatrum Sapientiae Aeternae Christiano-Kabalisticum, de Henri
Khunrath, paru à Hanau, en 1609, et dont nous avons donné une
traduction française en 1899.
Cet auteur, médecin de Leipzig (Fig. 173), né vers 1560 en Saxe, mort à Dresde en 1605, fut un des plus remarquables théosophes et alchimistes
de la fin du XVIe siècle; mais il a affecté de parler obscurément des secrets
de sa science. Sa « Porte du Sanctuaire, ou Escalier des Sages » (Fig. 175),
nous montre, avec un luxe inouï d'inscriptions, combien l'accès aux
arcanes magiques est jalousement gardé. Il nous fait remarquer, dans la
légende inférieure, que « la Porte de l'Amphithéâtre de la Sapience éternelle,
seule vraie, est étroite, mais auguste (augusta sed tamen augusta),
consacrée par le Seigneur », et qu'on y parvient par l'escalier mystique
composé de sept degrés théosophiques, tels qu'on les voit figurés sur
l'estampe. Ces degrés correspondent aux « sept grades de la Perfection »,
sur lesquels Savonarole a écrit un traité dont nous avons donné également
une traduction française. On peut y entrer, selon l'auteur, « christiano-kabaliquement,
divino-magiquement, et même physico-chimiquement
», théories que les curieux pourront éclaircir en lisant le texte même
de son livre. Tout autour de l'escalier, sur lequel s'aventurent deux
adeptes, un troisième étant déjà presque parvenu à la lumière finale, on
lit quantités d'inscriptions latines. Au sommet : « Retirez-vous loin d'ici
profanes ! » puis : omnia in omnibus, « tout est dans tout ». « Mystère
vraiment divin, dit la grande inscription, à gauche, et qui ravira, à bon
droit, d'admiration et d'amour tous ceux qui le verront, et principalement
ceux qui le considéreront intérieurement. » Enfin, dans les sept
rayons qui entourent la petite porte, on lit, dans l'ordre du numérotage :
I. Lavez-vous, soyez purs ! II. Ayez avec vous le Seigneur, qui a fait
toutes choses, et les autres puissances qui le servent. III. Que les prières
et les voeux soient adressés à l'Etre premier, et les hymnes aux inférieurs.
IV. Que si, par aventure, la pétition était d'abord adressée aux
inférieurs, que ce ne soit qu'à cause de l'administration qui leur est
déléguée par l'Etre premier. V. Que la révérence et la crainte soient
des messagères volant sans cesse de nous vers Dieu, puis vers nous.

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224

VI. Que l'obéissance joyeuse soit envers eux, selon l'expérience reçue.
Ce sont là les conditions morales et philosophiques grâce auxquelles
l'Adepte pouvait entrer dans le Sanctuaire et connaître la Lumière intégrale.
Une inscription supplémentaire, à droite, les résume d'une autre
façon en ces mots plus concis : « Avec la permission du Seigneur : bien
vouloir, connaître, pouvoir et être ». On trouvera, dans la partie alchimique
de notre volume, une autre gravure, tirée également de

pict

Fig. 176. -- LA CREATION DU MONDE SELON LA DOCTRINE OCCULTE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
l'Amphitheatrum, la « Citadelle alchimique », qui donne, relativement
à l'alchimie, l'impression des mêmes difficultés guettant le profane qui
veut s'aventurer dans la recherche de la vérité.
De telles représentations symboliques et hiéroglyphiques excitaient fortement l'imagination des chercheurs et des curieux, et conféraient à
ceux qui proposaient de telles énigmes, un prestige considérable ; et l'on
comprend aisément la sorte de terreur avec laquelle on regardait, autrefois,
certains personnages vivant d'une vie retirée, que l'on savait possesseurs

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225
de secrets échappant au vulgaire, et que l'on soupçonnait d 'avoir
vendu leur âme au Diable, ultime argument avec lequel on prétendait
expliquer l'énigme de leur existence.
Les Mages, les Adeptes, les Initiés, les Occultistes, les Cabbalistes comme on voudra les appeler, osaient souvent porter un regard scrutateur
et risquer des explications lumineuses sur des problèmes que la
Théologie n'abordait qu'en tremblant, et qu'elle s'avouait incapable de
résoudre. Voyez, par exemple, cette figure schématique de la création du
monde, plus audacieuse que toutes les théories nébuleuses des Pères de
l'Eglise ou des Scholastiques du Moyen-Age, et que l'on trouve dans
l'ouvrage remarquable et fort peu connu de Robert Fludd : Utriusque
Cosmi majoris et minoris Historia, paru à Oppenheim en 1619 (Fig. 176).
D'un nuage figurant le Père, première personne de la Divinité dont
l'essence demeure cachée, s'échappe le Verbe par excellence, représenté
par le mot FIAT, expression de la volonté créatrice. Et la Colombe de
l'Esprit-Saint, procédant de ces deux hypostases, prend son vol comme
un souffle, celui du Ruach Elohim, et fait le tour du Cosmos, qu'elle
ceint ainsi d'un trait lumineux composé d'une multitude de rayons,
et au moyen duquel elle délimite l'espace infini des ténèbres.
Ainsi se trouve expliqué l'un des problèmes les plus troublants de la doctrine biblique, qui a passionné des générations entières de rabbins
aussi bien que de théologiens chrétiens, et fomenté de nombreuses et
célèbres hérésies. En considérant Dieu comme le créateur de l'Univers,
on ne pouvait s'empêcher de remarquer que cet univers comptait une
somme, à peu près égale de bien et de mal, et l'on en venait fatalement à
attribuer à Dieu, source de tout bien, la création de ce mal. L'antique
doctrine des Perses avait tourné la difficulté en attribuant la création du
bien au Principe du Bien, et la création du mal au Principe du Mal, tous
deux coéternels. Mais les juifs ni les chrétiens n'avaient pu se résoudre
à reconnaître la coexistence, dès le principe, du Bien et du Mal, ni à
attribuer à Satan, représentant du mal, une part, même infinitésimale, dans
la création. Or Robert Fludd tranche la question par une représentation
graphique. Le célèbre docteur d'Oxford considère Dieu comme le Principe
de la Lumière, hors de qui il n'y a que le néant, c'est-à-dire la non

16
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226

pict

Fig. 177. -- LE MACROCOSME ENTIEREMENT CREE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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227
existence, représentée par les Ténèbres. Le souffle de Dieu trace un sillon
lumineux, circulaire, dans ces ténèbres, selon la théorie admise par
Platon, par Cicéron, et par les Alexandrins, qui veut que les esprits
se meuvent circulairement. Dans le cercle ainsi tracé se trouve englobée
une portion des ténèbres, environnée de lumière. Ainsi l'Univers créé
contient une partie mauvaise dont Dieu n'est point l'auteur, qui baigne
dans la lumière divine, avec laquelle elle est en constant antagonisme ;
la théorie proposée se trouve donc d'accord avec le fait de la présence du
mal dans le monde et avec l'immarcessible pureté de Dieu, que la théologie
ne veut point voir contredite ; elle a l'avantage d'être plus ingénieuse
et plus claire que la « restriction » des rabbins, qu'on trouve
exposée dans l'Adumbratio Kabbalae Christianae, dont nous avons donné
une traduction française.
Continuant son iconographie du mystère de la création, Robert Fludd, négligeant totalement les théories coperniciennes, vieilles cependant
déjà de soixante-dix années, donne la figure suivante, parfaitement
d'accord avec les données bibliques et la cosmographie des Grecs
(Fig. 177), sur la formation de l'Univers, ou sur ce que les Adeptes
appellent, par une expression familière aux Cabbalistes, le Macrocosme,
ou Grand Monde, par opposition au Microcosme ou Petit Monde, qui est
l'homme, c'est-à-dire le raccourci de l'Univers. Le Globe de la Terre,
élément solide, en occupe le centre ; il est entouré de l'élément liquide,
peuplé de poissons, puis de l'élément air, sillonné par les oiseaux du
ciel et enfin par l'élément feu; les cercles des sept planètes lui font suite,
puis le ciel des étoiles fixes, et enfin de ciel empyrée, ou séjour des
bienheureux. Au-delà, la Colombe de l'Esprit-Saint décrit son cercle,
clôturant l'Univers créé.
La théologie la plus pointilleuse ne trouverait rien à reprendre dans cette figure ; il n'en serait peut-être pas de même dans la suivante,
(Fig. 178) donnée par le même auteur, qui représente le Miroir de la
Nature et l'image de l'Art. La disposition est la même que dans la figure
précédente. La terre est entourée des éléments, des sphères astronomiques
et du ciel empyrée. Mais deux facteurs nouveaux y sont introduits
: la Nature, représentée par une femme couronnée d'étoiles, comme

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228

pict

Fig. 178. -- LA NATURE ET SON SINGE, L'ART, SELON LES ADEPTES. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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229
la Vierge, et portant sur son corps le croissant de Diane. Elle tient son
pouvoir directement du Seigneur dont on voit un bras, sortant d'un
nuage, sur lequel resplendit le nom divin de quatre lettres. Il garde la
Nature en sa puissance, par une chaîne attachée à son bras; mais celle-ci
retient à son tour, par une autre chaîne, l'Art des hommes, qui lui est
entièrement soumis. Celui-ci est représenté par un singe, pour montrer
que l'homme, avec toutes ses connaissances subtiles et savantes, n'est et
ne sera jamais que le singe de la Nature. Il est assis sur le globe terrestre,
qu'il a fait sien, et dont il mesure la sphère avec un compas d'épaisseur;
et tout autour de lui, on voit les résultats obtenus par toutes ces sophistications
avec lesquelles il a transformé les éléments et changé la surface
du globe. Les quatre éléments sont devenus les règnes animal, végétal
et minéral ; les animaux et les plantes ont été classifiés, les métaux extraits
des entrailles de la terre ; l'homme a trouvé la géomancie, les
mathématiques, la musique, la peinture, l'art des fortifications ; il a
mesuré le temps et construit des horloges ; il a « corrigé la nature dans
le règne minéral » en usant de la distillation par retorte et par cucurbite;
il a « aidé la nature dans le règne végétal », par la culture du sol et la
greffe ; il a « suppléé la nature dans le règne animal » par la médecine,
par l'élevage des abeilles et des oiseaux de basse-cour. On voit ici comment
les savants qui se prétendaient « initiés », opposaient, à la science
purement analytique des Bacon ou des Newton, des tableaux d'ensemble
synthétiques, par lesquels ils s'efforçaient de rattacher tous les phénomènes
à un grand principe vital auquel ils pensaient pouvoir atteindre
par la spéculation philosophique, la contemplation et même l'extase.
Parfois nous voyons même les Adeptes, bien en avance sur les théologiens, se montrer précurseurs indiscutables de doctrines que
ceux-ci ne définiront que bien longtemps après eux. On sait que la dévotion,
dite du Sacré-Coeur de Jésus, a été introduite dans l'Eglise Catholique,
au XVIIe siècle, par Sainte Marguerite-Marie Alacoque qui, née en
1647, entra au couvent de la Visitation en 1671, et fit faire au R. de la
Colombière la première consécration, le vendredi 21 Juin 1675, date solennelle
à laquelle on s'accorde à placer la naissance officielle de la nouvelle
dévotion. Certains ont pensé qu'elle avait eu connaissance des Opuscula

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230

de Thomas Godwin, chapelain de Cromwell, publiés en 1658 à Heidelberg,
dont le deuxième opuscule est intitulé : Cor Christi in coelis erga
peccatores in terris. Mais nul n'a remarqué, jusqu'ici, que deux représentations
exactes du symbolisme du Sacré-Coeur sont données dans le
livre de cabbale alchimique de L'Agneau, intitulé : Harmonie Mystique,
ou accord des Philosophes chymiques, Paris, 1636. A la fin du volume, on

pict

Fig. 179. -- REPRESENTATION ANTICIPEE DU SACRE-COEUR DANS DEUX HIEROGLYPHES ALCHIMIQUES L'Agneau, Harmonie Mystique, Paris, 1636.
trouve la double planche que nous reproduisons ici (Fig. 179), qui donne
deux effigies du Coeur divin, de provenances différentes. Le livre de
L'Agneau est daté de 1636, soit onze ans avant la naissance de Sainte
Marguerite-Marie ; mais les hiéroglyphes qu'il contient proviennent de
deux monuments antérieurs au XVIe siècle. Le premier, à gauche de la
figure, se trouvait à Paris, sur les vitraux de la salle de théologie du
couvent des Cordeliers, puis sur un des murs du cloître des Jacobins ;

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231
pict

Fig. 180. -- PORTRAIT DE JACOB BOEHME, par J.-B. Bruhl, de Leipzig, XVIe siècle.

pict

Fig. 181. -- EFFIGIE DU SACRE COEUR DE JESUS DESSINEE PAR SAINTE MARGUERITE-MARIE ELLE-MEME, 1685. (Monastère de la Visitation de Turin).
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232

puis sur un vitrail de la chapelle de Saint-Thomas d'Aquin ; enfin, en
quatre endroits de la chapelle Saint-Michel de l'église des Carmes, soit
sept figurations, dont quelques-unes étaient certainement des XVe et XVIe
siècles. La gravure de droite est une de ces fameuses figures du Cimetière
des Innocents, dont nous aurons occasion de parler plus loin,
et dont la fondation était due au célèbre alchimiste parisien Nicolas
Flamel, au commencement du XVe siècle. Toutes ces figures sont de signification
alchimique, et nous en donnerons l'explication détaillée dans la
partie de cet ouvrage qui traite de la pierre philosophale; mais comme tous
les symboles relatifs à la transmutation avaient obligatoirement une correspondance
théologique, il est de toute évidence que le Coeur sanglant
d'où s'élève la tige fleurie de la revivification, placé à l'intersection de
la Croix du Salut, et entouré de la couronne d'épines, attribut essentiel
de Jésus, est une représentation authentique, et par anticipation, du
Sacré-Coeur, due, non aux théologiens, mais au groupe obscur et insaisissable
des Hermétistes dont nous voyons tant de manifestations en
Europe, vers la fin du Moyen-Age.
L'analogie sera rendue plus frappante encore si nous comparons, à ces deux figures, celle que traça plus tard Sainte Marguerite-Marie, de
sa propre main, en 1685, au monastère de Paray-le-Monial. Ce dessin, à
peu près inconnu, qui est conservé au monastère de la Visitation de
Turin, devait être, dans l'intention de la Sainte, l'effigie officielle du
Sacré-Coeur, telle qu'elle aurait dû figurer dans toutes les églises ; mais
sa volonté n'a point été respectée, et l'on ne trouve cette effigie nulle
part. On y voit (Fig. 181), la même disposition que dans les deux gravures
données par L'Agneau. La couronne d'épines entoure le coeur
flamboyant ; la croix surgit à la place de la tige ; et les « initiés » qui ont
pénétré le plus profondément les mystères de l'Absolu, les alchimistes
les plus fervents, ne feraient aucune difficulté à reconnaître, dans cette
esquisse, un véritable dessin hermétique.
Citons enfin, parmi bien d'autres que nous ne nommerons pas, Jacob Boehme, le cordonnier théologien allemand, qui allia les données de la
cabbale aux plus hautes spéculations de la mystique chrétienne. Né en
1575, mort en 1624, il ne répandit sa doctrine que parmi un petit nombre

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pict

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233
d'adeptes ; il demeura presque inconnu jusque vers la fin du XIXe siècle,
où de nombreuses éditions de ses oeuvres, en toutes langues, l'ont fait
sortir de l'oubli. Nous donnons ici un très ancien portrait de ce grand
théosophe (Fig. 180), gravé au XVIIe siècle par J.-B. Bruhl, de Leipzig.
On voit celui que ses disciples considèrent comme un saint, dans l'attitude
de la béatitude, entouré de pentacles, d'attributs alchimico-
cabbalistiques, qui résument sa doctrine fort abstraite, dans laquelle
la corrélation des mystères religieux et des principes de la magie, ne
cesse d'être constante.
Enfin, dans la dernière partie du XVIIIe siècle, des cabbalistes d'un genre nouveau et quelque peu superficiels, tels que le Comte de Saint
Germain et Cagliostro, répandent une sorte de cabbale déchristianisée,
et mêlée d'éléments orientaux de valeur discutable. Comme si le déchiffrement
prochain des hiéroglyphes égyptiens se faisait pressentir,
l'Egypte est à la mode. Déjà le P. Kircher, dans son Oedipus Aegyptiacus,
avait donné, au XVIIe siècle, une clef fantaisiste de lecture des
hiéroglyphes ; Court de Gébelin s'empare du Tarot et en fait le livre de
Thot ; aussitôt, chacun, à la suite, se met à égyptianiser toutes choses.
C'est sous cette influence qu'est rédigé et peint le fameux manuscrit
n° 2400 de la Bibliothèque de Troyes, La Très Sainte Trinosophie,
attribué au comte de Saint-Germain, et orné de douze belles enluminures
qui en font le plus précieux manuscrit d'occultisme qu'on
connaisse.
Ce volume, habilement calligraphié, fut acheté à une des ventes de Masséna, porte, en tête, une note du philosophe qui, sous le nom
de I. B. C. Philotaume, annonce que ce manuscrit lui a appartenu et
qu'il est la seule copie existante de la fameuse Trinosophie du Comte
de Saint-Germain, que celui-ci détruisit lui-même dans un de ses
voyages. Il ajoute que Cagliostro avait possédé ce volume, mais que
l'Inquisition l'avait saisi chez celui-ci, à Rome, lorsqu'il fut arrêté à la
fin de 1789. Cagliostro et sa femme avait rendu visite au Comte de Saint-
Germain dans un château de Holstein.
La Très Sainte Trinosophie n'est autre chose qu'un livre d'alchimie cabbalisée, dont nous parlerons plus loin. On y trouve nombre

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234

d'inscriptions hébraïques, empruntées à la cabbale, puis des hiéroglyphes,
et même des cunéiformes de fantaisie. Nous reproduisons ici le titre enluminé
de ce superbe manuscrit (Voir planche en couleurs), qui présente,
dans les nombreux symboles de son encadrement, une sorte de résumé
de la science hermétique.
Au sommet, le triangle judaïque, contenant le nom divin de quatre lettres. Le cercle, inscrit dans un carré, et renfermant le titre, est
également un symbole bien connu des cabbalistes. Il représente l'étincelle
du feu divin cachée dans la matière et animant celle-ci du feu
de la vie. A droite, le nom hébreu El ; plus bas, le nom de la divinité
également inscrit en arabe ; à côté, les lettres A B, indicatrices de
l'alphabet, représentant la parole, le verbe divin. A gauche, une inscription
hébraïque tirée des premiers versets de la Genèse : « Et la terre
était Tohou-va-Bohou, et les ténèbres sur la face de l'abîme ; et le Ruah
Aelohim surnageait sur la face des eaux. » Nous expliquerons plus
loin les autres symboles, purement alchimiques, de cette enluminure ;
constatons seulement que l'auteur, fidèle à la méthode synthétique de
ses devanciers, s'appuie également sur le texte biblique de la formation
du Cosmos, pour expliquer, à la façon traditionnelle des cabbalistes, les
principes de la science qu'il va exposer.

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.II.
L'ASTROLOGIE DANS LE MACROCOSME
De tous temps, l'Univers s'est présenté aux hommes comme une page à la fois lumineuse et énigmatique, dont le déchiffrement révélait à
chaque instant des aperçus nouveaux, ouvrait des horizons inattendus et
illimités, et donnait prétexte à des commentaires inépuisables.
Au Moyen-Age, en Europe, l'enseignement officiel avait en quelque sorte codifié cette étude de l'Univers, en limitant les explications qu'on
pouvait donner de ses phénomènes, à deux sources : la Bible, lue dans
le latin de la Vulgate, puis la philosophie logique et rationaliste
d'Aristote, pour tous les détails de la physique dont la Bible n'avait pas
fait mention.
Une telle science, si toutefois on peut l'appeler de ce nom, ne laissait qu'un champ bien restreint à l'imagination. L'expérimentation, qui
aurait pu la corriger et la compléter, était difficile, coûteuse et mal
outillée à cette époque. Et comme il est impossible d'empêcher le travail
du cerveau humain, chez les êtres privilégiés qui ont reçu le don précieux
de l'observation, et qui sont dévorés de la curiosité ardente de connaître
ce qui leur échappe, il ne faut pas s'étonner de ce qu'une doctrine insaisissable,
indéfinie, cachée, que nous appelons aujourd'hui magie, hermétisme,
ésotérisme, occultisme, mais qui, alors, ne portait pas de nom du
tout, ait circulé parmi les savants individualistes, rebelles à la légifération
de l'esprit, et se soit transmise, sous le manteau, par des personnages
mystérieux dont les oeuvres nous étonnent aujourd'hui parce qu'elles
sont imprégnées de spéculations singulièrement profondes et audacieuses,
lorsqu'on les compare aux productions scholastiques qui leur furent
contemporaines.

@

236

Cette doctrine était un composé des vestiges de toutes les lumières qui avaient précédé le christianisme, et qu'on avait cru éteintes à l'avènement
de celui-ci ; et les Adeptes de cet ésotérisme qui épouvantait les
bourgeois tranquilles et placides du Moyen-Age, y avaient apporté ce qui
restait des antiques philosophies de Pythagore et d'Hermès Trismégiste,
dont les livres, remplis de mystères, avaient gardé un prestige considérable ;
ils y avaient mêlé la science des anciens Grecs et des philosophes
Alexandrins ; ils avaient amalgamé les spéculations du Somnium Scipionis,
de Cicéron, avec les théories astrologiques de Julius Maternus
Firmicus, de Ptolémée et de Manethon ; enfin, ils avaient puisé dans les
livres des Arabes, qui flamboyaient comme autant de grimoires indéchiffrables,
et étaient ainsi venus rejoindre les spéculations étranges des
Juifs qui, lisant la Bible, non point dans la Vulgate, mais dans le texte
hébreu, y avaient découvert toute la philosophie mystique du Talmud
et de la Cabbale, qui échappait aux commentateurs chrétiens.
Deux idées principales dominent cette étrange mixture de savoir. « L'univers, ou Cosmos, est un être immense et organisé, dont toutes les parties sont connexes. C'est le Macrocosme, ou Grand Monde, par
opposition à l'homme qui est le Microcosme ou Petit Monde. Toutes les
parties du Grand Monde sont soumises aux mêmes lois ; elles fonctionnent
de façon semblable, et leur connaissance est donc aisée au moyen
de l'Analogie, la « divine Analogie », loi universelle qui régit tous les
êtres. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. L'inférieur est semblable
au supérieur. Qui connaît une partie du Macrocosme en connaît
donc, par analogie, toutes les parties. Il connaît même le Microcosme,
semblable au Macrocosme, et chaque partie de celui-ci correspond à une
partie semblable de celui-là; l'Adepte peut donc parvenir à une perception
des choses cachées et non connues du vulgaire, par la méthode de
Synthèse que l'Univers met lui-même à sa disposition, et qui l'élève à
un degré de science tel qu'il fait, de lui, presque un dieu.
La seconde notion, en corrélation parfaite avec celle-ci, est que le Créateur de toutes choses, dans la plénitude de son existence éternelle
qui ne connaît point les accidents misérables que nous désignons sous le
nom de « passé » et « avenir », mais les contient dans un « présent »

@

237
pict

Fig. 182.
Fig. 182. HOTEL DE SOISSONS CONSTRUIT PAR JEAN BULLANT POUR CATHERINE
DE MEDICIS, MONTRANT
LA COLONNE ASTROLO- GIQUE DE REGNIER. Estampe par Israël Silvestre, XVIIe siècle.
pict

Fig. 183.
Fig. 183. COLONNE ASTROLOGIQUE ERIGEE DANS L'HOTEL DE SOISSONS POUR REGNIER, PAR CATHERINE DE MEDICIS,
EN 1572. Estampe gravée par Delagrive, 1750.

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238

unique et indivisible, a établi toutes les lois qui régissent le Macrocosme
et le Microcosme sur un type également unique. Ce qui se passera dans
ce que nous appelons l'« avenir » est exactement semblable, par suite de
l'analogie, à ce qui a eu lieu dans le « passé ». Tous les événements qui
doivent se produire ont été fixés et déterminés d'avance de toute éternité ;
ils sont inscrits dans la pensée divine comme dans un livre, et
savoir lire dans ce livre est la science suprême réservée aux Adeptes qui
possèdent la clef de la véritable constitution du Cosmos et appliquent la
loi d'Analogie.
On comprend donc que la connaissance du futur, que l'Eglise n'a même pas osé interdire d'une façon complète, ait été le rêve parfois
audacieux, souvent consolateur, qui a hanté le cerveau de tous ceux qui
se sont aventurés dans l'occulte : d'où les innombrables modes de divination
pratiqués au Moyen-Age, dans toutes les classes de la société, souvent
même par les plus saints personnages, et que nous aurons l'occasion
d'énumérer plus loin.
Mais nous devons accorder incontestablement la première place au plus ancien et au plus noble de tous : l'Astrologie.
La connaissance de l'avenir par les astres était, pour ainsi dire, à la base de la doctrine secrète. Elle avait l'avantage d'être en conformité
avec les diverses philosophies des Grecs et des Romains ; on la trouvait
pratiquée aux temps les plus reculés, chez les Egyptiens et les Chaldéens ;
elle s'accordait avec la Cabbale et avec la science expérimentale
des Arabes, qui se montraient les plus habiles dans la connaissance des
astres ; et les astrologues invoquaient même, pour justifier la pratique
de leur art, la grande autorité de la Bible, derrière laquelle ils
s'empressaient de s'abriter, pour se défendre contre les théologiens.
N'était-il pas dit, dans la Genèse : « Fiant luminaria in firmamento coeli
ut sint in signa et tempora » (1, 14) ? C'est-à-dire : « que soient faits les
luminaires, dans le firmament du ciel, afin qu'ils soient des signes et des
temps ». Le mot « signe », dans le texte sacré, est tout à fait isolé du mot
temps, qui, par lui-même, marque les divisions du jour. Les astres marquent
donc la division du temps ; mais ils sont en même temps des
« signes ». Des signes de quoi, sinon des événements qui adviennent

@

239
pict

Fig. 184. -- PORTRAIT DE NOSTRADAMUS A L'AGE DE 59 ANS. Estampe du XVIe siècle.
@

240

dans le Macrocosme ainsi que dans le Microcosme ? Et comme, dans le
plan divin, le passé, le présent et le futur ne forment qu'un seul instant,
il s'ensuit que tout l'avenir est écrit dans les astres, pour celui qui sait
le lire.
Nous ne discuterons pas ici les opinions de deux écoles opposées d'astrologie, qui prétendaient, l'une que les astres n'étaient autres que
des « signatures » indiquant simplement les événements de la vie des
hommes, l'autre que les astres avaient véritablement une « influence »
sur le corps humain et sur tous les êtres en général. Nous n'entrerons
pas non plus ici dans le détail minutieux des opérations délicates de
l'astrologie, que l'on pourra trouver dans quantité de traités modernes.
Rappelons seulement que les anciens avaient constaté l'existence de sept corps célestes mobiles, au milieu du ciel des étoiles fixes : le Soleil,
la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, qu'ils appelaient
Planètes. Ils les avaient affectées chacune d'un signe traditionnel, dont on
voit le système complet dans une de nos précédentes figures (Fig. 177) et
qui se lisent ainsi : le Soleil pict , la Lune pict, Mercure pict, Vénus pict, Mars pict Jupiter pict, Saturne pict. Puis ils avaient déterminé, parmi les constellations
fixes, douze groupes d'étoiles, au milieu desquels ils avaient
remarqué que se levait le soleil sur l'horizon, pendant tout le cours
d'une année ; ces douze constellations formaient, dans la sphère céleste,
une large bande ou ceinture appelée Zodiaque; leurs noms, affectés également
de leurs signes traditionnels correspondants sont :

pict pict
Le Bélier La Balance
Le Taureau Le Scorpion
Les Gémeaux Le Sagittaire
Le Cancer Le Capricorne
Le Lion Le Verseau
La Vierge Les Poissons
Les distances existant, dans la voûte céleste, entre les planètes, se nomment « aspects » ; l'interprétation de ces aspects forme la base de
l'astrologie. Les principaux étaient les suivants :

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241
La conjonction pict , quand deux ou plusieurs planètes se trouvent réunies dans un même signe du zodiaque.
Le semi-sextile pict, quand deux planètes sont éloignées l'une de l'autre de 30 degrés.
pict
Le semi quadrat 45 degrés ;
Le sextile 60
Le quadrat 90
Le trigone 120
Le sesqui-quadrat 135
Le quncunx 150
L'opposition 180
La conjonction est tantôt bonne, tantôt mauvaise. ; l'opposition est toujours maléfique ; le quadrat et le semi-quadrat sont toujours mauvais ;
le trigone est bénéfique.
Enfin, l'espace céleste, dans sa totalité, était divisé en douze parties appelées « maisons », contenant chacune trente degrés du Zodiaque et
correspondant à une phase spéciale de la vie humaine ; la première
maison, qui commençait à l'endroit du lever du soleil, s'appelait
« Ascendant ».
Pour interpréter un horoscope, il est nécessaire de connaître les influences des planètes, celles des signes du zodiaque, celles des maisons
astrologiques et celles des divers aspects des planètes et de leur placement
dans les divers signes du zodiaque ; d'où il résulte des complications
dont il est très difficile de se faire une idée lorsqu'on n'a point
pratiqué cet art.
Suivant la Géomance abrégée de J.-B. de la Taille de Bondaroy, Paris, 1574, et la Géomancie astronomique de Gérard de Crémone,
Paris, 1679, la Lune, Mercure, Mars et Saturne sont des planètes d'influence
généralement maléfique ; le Soleil, Jupiter et Vénus sont plutôt
bénéfiques.
La Lune est la planète de la rêverie et de la mélancolie ; elle est amie du Soleil et ennemie de Mars. Mercure est la planète des Arts et
du Commerce, il est ami de Jupiter et ennemi de Saturne. Vénus est la
planète de l'Amour ; elle est amie de Mars et ennemie de Saturne ; le

17
@

242

Soleil préside aux richesses terrestres et à la gloire ; il est ennemi de
Mercure et de Saturne ; Mars préside à la guerre et aux batailles ; il est
ennemi de la Lune et de Mercure, il est ami de Vénus ; Jupiter se rapporte
également aux honneurs, à la beauté physique ; il est ennemi de
Mars ; enfin, Saturne est la planète la plus maléfique et la plus néfaste
de toutes ; elle présage les accidents, les morts violentes, les désastres.
Mais ces diverses planètes voient leur influence se modifier suivant qu'elles sont en conjonction, en opposition, ou en d'autres aspects. Elles
peuvent se combiner deux à deux, trois à trois, quatre à quatre. C'est
ainsi que, suivant la Géomancie et la Néomancie des Anciens, du sieur
de Salerne, Paris, 1688, « les conjonctions de la Lune et de Mars ne
valent rien pour les biens de fortune ; de plus, elles causent des accidens,
comme des coups d'épée et d'armes à feu ; à l'égard des femmes,
elles marquent des faiblesses d'esprit et des pertes de sang. La double
conjonction de Vénus avec la Lune, fait extrêmement lubrique, cause
le mal vénérien, fait aimer les valets aux femmes de qualité, etc. »
De plus, chacune de ces planètes ou de ces combinaisons change de signification selon qu'elle se trouve dans une des douze maisons. Ainsi,
suivant Gérard de Crémone, « Jupiter, dans la première maison, signifie
les prélatz, les evesques, les nobles, les puissants, les juges, les philosophes,
les sages, les marchands, les banquiers ». Autrement dit, ceux
qui naissent sous ce signe seront prédestinés à quelqu'une des professions
ci-dessus ; et ainsi de suite pour les onze autres maisons. Puis,
Mars, dans la première maison « signifie les guerriers, les boute-feux,
les meurtriers, les médecins, les barbiers, les bouchiers, les aurefèvres,
les cuysiniers, les boulangers et tous ouvrages qui se font par le feu ».
C'est donc quatre-vingt-quatre combinaisons nouvelles que nous
obtenons ainsi.
Mais les douze signes du Zodiaque vont encore modifier l'influence des planètes suivant qu'ils se trouvent dans l'une des douze maisons.
Par exemple « le Taureau étant dans l'Ascendant, la personne sera
vaine » ; le Sagittaire étant dans la deuxième maison (de la santé) « le nay
aura de la haine contre ses frères et ils se diront des injures réciproquement ».
La Balance, dans la septième maison (ou de vie) « signifie

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243
bonne fortune par conventions et négoces et par la pratique de la médecine
dans l'astronomie » ; dans la quatrième maison (des parents), « il
signifie une bonne fortune par des conventions de femme. »
Le recueil de toutes les combinaisons possibles formerait un énorme volume ; et l'arsenal astrologique que nous ont laissé les Anciens, à ce
sujet, est considérable ; nous nous contenterons de citer les ouvrages
suivants : les Apotelesmatica, de Manethon, important poème grec
attribué à un sacrificateur et gardien des archives du temple d'Héliopolis
en Egypte, vers l'an 263 avant J.-C. ; le Tetrabiblos et le Karpos
de Ptolémée, autre égyptien alexandrin qui vivait vers l'an 130 de notre
ère ; les Astronomica de Manilius, poète contemporain d'Auguste, le
Liber Matheseos de Julius Maternus Firmicus, IVe siècle ; les traités
arabes d'Alchabitius, Albumazar et Hali; les oeuvres des astrologues de
la Renaissance, Johannes Angelus, Henri Rantzau, Auger Ferrier,
Richard Roussat, Jean Eschiud, Joseph Grünpeck, et surtout le Speculum
Astrologiae de François Junctin, Lyon, 1583, et l'Astrologia Gallica
de Jean-Baptiste Morin, publiée en 1661, à La Haye, chez Vlacq. Dans
ces divers ouvrages, les lecteurs désireux d'approfondir les principes
complexes de la science des astres, trouveront tous les détails que nous
ne pouvons leur donner ici.
La figuration de l'état du ciel, lors d'un événement quelconque ou de la naissance d'un individu, s'appelait « thème astral » ou « thème de
nativité » ou « horoscope ». Au Moyen-Age, sous la Renaissance, et
même au XVIIe siècle, on ne manquait jamais, au moment de la naissance
de personnes de qualité, de faire dresser, par un astrologue, leur thème
de nativité, c'est-à-dire le relevé exact de l'état du ciel à cet instant
précis ; et l'on interprétait ensuite ce thème, dans lequel on devait trouver
des indications du caractère, des moeurs, de l'état de santé de l'individu,
des maladies dont il aurait à souffrir, et de tous les événements
heureux ou malheureux qui devaient survenir dans sa vie ; la date de
sa mort s'y trouvait clairement indiquée, surtout si cette mort devait
être violente.
Voici, à titre de curiosité, l'horoscope de Louis XIV, tel qu'il existe dans le grand ouvrage du célèbre astrologue J.-B. Morin, de

@

244

Villefranche (Fig. 185), Astrologia Gallica, La Haye, 1661. Nous ne
pouvons entrer ici dans les détails compliqués que présente la lecture
d'une telle figure ; disons seulement que les douze triangles qui la
composent représentent les douze maisons ; la première, appelée Ascendant,
est le triangle du milieu, du côté gauche ; la seconde maison est le
triangle immédiatement au-dessous ; la troisième maison est le triangle
suivant et ainsi de suite en faisant le tour de la figure, en passant dessous
et remontant au-dessus ensuite.
Dans l'horoscope de Louis XIV ci-contre, nous trouvons Mars dans la deuxième maison qui est celle des biens et des gains, ce qui annonce
un règne belliqueux et favorisé par la richesse. Saturne, dans la troisième
maison, qui est celle des parents, des frères et des soeurs, indique
les inextricables difficultés de famille auxquelles Louis XIV fut en proie
pendant toute sa vie. La dixième maison appelée « milieu », qui est celle
de la profession du sujet, est ici remarquable ; on y trouve le Soleil, mal
influencé par Mercure, ce qui présage qu'un tel homme parviendra aux
honneurs les plus hauts et mènera une existence qui, dans sa grandeur
incroyable, sera, en résumé, plus néfaste qu'utile. Le signe spécial qu'on
voit dans la onzième maison, appelée « la partie de fortune », indique
que Louis XIV fut particulièrement heureux dans le choix des ministres,
des conseillers et des grands hommes qui l'entourèrent.
Nous pourrions compléter cette interprétation rudimentaire en tenant compte des « aspects » des planètes, de leur position dans le
zodiaque, etc., et parvenir ainsi à un résultat plus précis ; mais il
faudrait entrer dans des détails techniques trop nombreux, qui ne
sauraient trouver place ici.
L'Astrologie obtint un tel crédit parmi les hommes, dans tous les peuples du monde, que ce fut la seule branche des sciences occultes que
l'Eglise n'osa pas condamner formellement. Lorsqu'on lit tous les Pères
et les Docteurs de l'Eglise, depuis Saint Augustin jusqu'à Saint
Thomas d'Aquin, on sent que leur doctrine, à ce sujet, est hésitante ;
ils blâment sans rejeter complètement ; ils ne nient pas l'exactitude des
horoscopes et n'attribuent pas absolument au Diable la création de cette
science, comme ils le font hardiment lorsqu'il s'agit d'autres procédés

@

245
entachés de superstition. Peut-on prévoir l'avenir ? Grave question, pour
un théologien. Dans la Bible, Joseph, la Sorcière d'Endor, Daniel expliquant
le Mane Thécel Pharès, et les autres prophètes, ont prédit l'avenir.
Le futur est donc déterminé d'avance dans la prescience de Dieu ; il
devient ainsi une fatalité à laquelle l'homme ne saurait se dérober.
Cependant, suivant la théologie, l'homme possède son libre arbitre, et

pict

Fig. 185. - DE NATIVITE DE LOUIS XIV. J.-B. Morin de Villefranche, Astrologia Gallica, La Haye, 1661.
la grâce divine ne lui est jamais refusée. Il est libre de choisir entre le
Bien et le Mal. Mais Dieu sait d'avance ce que l'homme choisira ; donc
il l'a déterminé lui-même ; ou bien il ne le sait pas, alors il ne sait pas
tout et n'est pas omniscient. Le problème, selon les données théologiques,
est insoluble.
La religion chrétienne sentait bien que, si elle admettait la fatalité de l'astrologie, elle favorisait la doctrine de la prédestination, qui était
celle du Jansénisme ; et elle s'y refusait, sans opposer de raison logique
bien valable. Les astrologues soutenaient hardiment la thèse de la

@

246

fatalité. Beaucoup de personnes, voyant, dans leur horoscope, certains
événements malheureux qui leur étaient prédits, s'efforçaient de se
soustraire aux circonstances capables de produire de tels événements.
Par exemple, si. l'horoscope disait que le sujet périrait par naufrage,
celui-ci s'attachait à ne jamais aller en mer, ni même à traverser une
rivière. Mais, disaient les astrologues, c'est vouloir éviter l'inévitable.
Nul ne peut échapper à son sort, et les efforts que l'on fera dans ce
but contribueront, au contraire, à amener l'événement fatal. Autrement,
si l'on pouvait éviter ce qu'annonce l'horoscope, celui-ci donnerait
donc l'indication d'un événement qui doit être, mais ne sera pas, ce qui
serait ruiner l'astrologie jusque dans ses fondements.
Molière, qui détestait les astrologues au moins autant que les médecins, n'a pas manqué, dans la première scène du troisième acte de
Les Amants Magnifiques, de faire ressentir l'embarras dans lequel il
croit mettre les partisans de l'astrologie, en leur opposant le libre-
arbitre qu'il considère comme une vérité indiscutable.

pict

Fig. 186. -- THEME DE NATIVITE DE JEROME CARDAN.
J.-B. Morin de Villefranche, Astrologia Gallica,
La Haye, 1661.
Voici les propos qu'il fait tenir à l'astrologue
Anaxarque, ainsi qu'à ses
interlocuteurs :
ANAXARQUE. -- Les épreuves, Madame, que
tout le monde a vues de
l'infaillibilité de mes prédictions,
sont les cautions
suffisantes des promesses
que je puis faire. Mais
enfin, quand je vous aurai
fait voir ce que le ciel vous
marque, vous vous règlerez
là-dessus à votre fantaisie ;
et ce sera à vous à
prendre la fortune de l'un
ou de l'autre choix.

@

247
ERIPHILE. -- Le ciel, Anaxarque,
me marquera les deux fortunes
qui m'attendent ?
ANAXARQUE. -- Oui, madame; les félicités qui vous suivront si
vous épousez l'un; et les disgrâces
qui vous accompagneront, si vous
épousez l'autre.
ERIPHILE. -- Mais, comme il est impossible que je les épouse
tous deux, il faut donc qu'on
trouve écrit dans le ciel non seulement
ce qui doit arriver, mais
aussi ce qui ne doit pas arriver.
CLITIDAS, à part. -- Voilà mon astrologue embarrassé !
Molière a usé ici d'un subterfuge en faisant tenir à Anaxarque
un langage que jamais un astrologue,
sauf quelque charlatan
fantaisiste, n'aurait employé !

pict

Fig. 187. -- PORTRAIT DE JEROME CARDAN
A L'AGE DE 48 ANS. Gravure sur bois anonyme, 1553.
L'astrologue se gardait bien de donner à choisir entre tel ou tel sort ; il
n'indiquait qu'une seule destinée, à laquelle il était impossible de se
dérober.
Un des cas les plus curieux de cette nécessité de subir la fatalité inexorable, sans pouvoir s'y soustraire, lequel, d'ailleurs a fait couler
beaucoup d'encre au XVIe et au XVIIe siècle, est celui du célèbre savant
Jérôme Cardan, mathématicien, qui découvrit une méthode pour résoudre
les équations du troisième degré, ce qui ne l'empêcha, pas d'être
grand amateur d'astrologie (Fig. 187). Ayant vu, dans son horoscope, la
date exacte de sa mort, il se laissa, dit-on, mourir de faim à soixante-
quinze ans, pour réaliser cet horoscope et ne pas faire mentir
l'astrologie.

@

248

pict

Fig. 188. -- ASTROLOGUES DU XVe SIECLE.
Jeu de Tarots dit de Charles VI. Bibliothèque Nationale, Cabinet des Estampes.

C'est donc au moyen du libre-arbitre que la fatalité a
pu s'accomplir, dirent les partisans
du libre-arbitre ; mais
leurs adversaires soutinrent
que l'événement fatal n'en
était pas moins advenu, et
qu'il était écrit dans le livre
du destin qu'il devait mourir
de faim, quelle que fût la raison
de ce genre de mort.
Malheureusement, le fait est difficilement vérifiable, car
il y a quelque incertitude sur
la date exacte de la mort de
Cardan, qui eut lieu, selon de
Thou, le Ier Septembre 1575,
tandis que Bayle prétend qu'il
écrivait encore son autobiographie
: De vita propria, en
Octobre 1576. Jérôme Cardan
était né à Pavie, en 1501. Voici
son horoscope, tel que nous
le trouvons dans l'Astrologia
Gallica, de J.-B. Morin
(Fig. 185). S'il est exact, il ne
nous semble pas qu'il ait pu
suffire pour révéler à Cardan
l'année exacte de sa mort ;
J.-B. Morin le discute d'ailleurs
très vivement ; on y
trouve Mars pict dans l'Ascendant en mauvais aspect, semi-quadrat, avec Saturne pict, en deuxième maison, et presque en opposition avec Mercure pict, ce qui présageait,
@

249
évidemment, une mort violente, en remarquant toutefois que Mercure,
placé dans le signe de La Balance pict, indiquait nettement une prédisposition aux mathématiques ; mais il est plus probable que Cardan faisait
l'horoscope de chaque année, et qu'il annonça sa mort pour une année
dont le thème lui avait paru particulièrement néfaste.
Pour établir les thèmes de nativité, les astrologues étaient obligés de se livrer à des calculs fort longs et fort compliqués, qu'on simplifia
bientôt au fur et à mesure des progrès de la science astronomique, par
la publication de tables et d'éphémérides qui donnaient jour par jour,
pour chaque année, l'état du ciel pendant les vingt-quatre heures
successives. Au XVIIe siècle, on se servait des Tables Rodolphines, citées
par plusieurs astrologues. Au-dessous d'une figure d'un manuscrit de
la Bibliothèque de l'Arsenal, dont nous avons donné précédemment la
reproduction (Fig. 143), et qui représente une clochette nécromantique
où l'intervention de l'esprit des planètes, est nécessaire, nous trouvons
mentionnés les Ephémérides de Masavapa, ou la Supputation des
Temps « pour connoître quelle était la situation des planettes à l'heure
de votre naissance dans le pais où vous estes né », publications que nous
ne connaissons plus. Mais les astrologues modernes se servent des
Ephémérides de Rafaël, qui paraissent chaque année, en Angleterre,
et qui leur épargnent tout calcul. Nous avons donc aujourd'hui des
astrologues qui, -- aussi invraisemblable que cela puisse paraître -- ne
regardent jamais le ciel, ne connaissent pas même les astres, ne mettent
jamais les yeux à une lunette, et seraient fort embarrassés si on leur
demandait de désigner du doigt une planète ou une constellation ; ils
consultent seulement des livres, et, sur les chiffres qu'ils y trouvent,
dressent des horoscopes.
Il n'en était pas ainsi autrefois; tout astrologue, sous peine de ne pouvoir exercer sa profession, était obligatoirement doublé d'un astronome.
En l'absence de toute table et de tout répertoire, il se trouvait
forcé d'établir l'horoscope au moment de la naissance même de l'individu
et en consultant directement l'état du ciel ; sinon les calculs, pour
déterminer cet état plusieurs années en arrière, étaient d'une difficulté
presque insurmontable. Pour les naissances ayant lieu le jour, on observait

@

250

le ciel à l'heure correspondante de la nuit, douze heures après, et
l'on faisait une soustraction, que tout astronome sait aisément exécuter.
La plus ancienne représentation que nous connaissions, d'astrologues étudiant l'état du ciel, se trouve dans le splendide jeu de Tarots, malheureusement
incomplet, conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris,
sous le nom de Tarots de Charles VI, et datant du commencement du
XVe siècle. Dans la lame intitulée traditionnellement : la Lune, se voient
deux astrologues (Fig. 188), qui, au moyen de simples compas, déterminent
la hauteur de la lune, reportant ensuite, sur un cahier, les mesures
obtenues.
On remarquera la simplicité des moyens employés, qui, deux siècles plus tard, n'auront guère varié. L'astrologue que nous trouvons sur
l'un des frontispices de l'ouvrage de Fludd, Utriusque Cosmi Historia,
Oppenheim, 1619 (Fig. 189), est aussi dépourvu d'instruments que ses
confrères du XIVe siècle. La scène que représente cette jolie vignette est
une des plus curieuses parmi celles, fort rares, qui ont trait à l'astrologie.
L'astrologue est dans son observatoire, large galerie ouverte, donnant
sur la campagne ; il fait un horoscope pour un homme assis devant lui,
qui paraît être un paysan. Sur la table, un encrier, une sphère armillaire
et l'inévitable compas ; et l'opérateur érige le thème sur un
papier posé devant lui, sans même avoir recours à cet instrument primitif;
un doigt levé vers le ciel, il lit directement les constellations et, la
plume à la main, transcrit toutes ces indications sur le thème où l'on
distingue clairement le tracé des douze maisons. Point d'autre appareil,
et surtout point de lunette astronomique, comme tant d'illustrateurs, par
un anachronisme ridicule, s'obstinent à en mettre dans la main des
astrologues.
On connaît ces gravures si répandues dans le public moderne, qui illustrent tous les livres de colportage contenant des recettes populaires
de bas occultisme. On ne manque point d'y représenter l'astrologue, dit
« classique », coiffé d'un chapeau pointu, vêtu d'une robe sur laquelle
sont peints les signes du zodiaque, et observant le ciel à l'aide d'une
énorme lunette. Rien n'est plus faux ni plus ridicule. On a prêté gratuitement,
aux astrologues, le chapeau pointu, qu'ils n'ont jamais porté,

@

251
des médecins et des apothicaires de l'époque de Molière. On a voulu,
nous ne savons pourquoi, les voir vêtus de ce costume de sorcier d'opéra-
bouffe (Fig. 191), qu'a dessiné, au XVIIIe siècle, Gillot, ce singulier graveur,
qui nous a déjà gratifié d'un sabbat de fantaisie en dehors de toutes
les données traditionnelles et raisonnables (Fig. 66).

pict

Fig. 189. -- ASTROLOGUE DRESSANT UN THEME DE NATIVITE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
C'est d'après ce cliché, qui devrait être depuis longtemps usé, que l'on s'obstine à représenter l'astrologue d'autrefois. Cependant, les
hommes qui exerçaient cette profession, en ces époques d'incertitude
un peu flottante, où nulle science n'avait encore osé se proclamer
« exacte », étaient considérés comme des savants, à l'égal de tous autres,

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252

pict

Fig. 190. - PORTRAIT DE
GUILLAUME POSTEL. Guillaume Postel, De Univer-
sitate, Leyde, 1635. (Collection de l'auteur).

et ils en portaient le costume, sans que rien les
désignât autrement à l'attention publique ; les
calculs auxquels ils se livraient les obligeaient à
être mathématiciens, et il n'était point de mathématicien
qui ne donnât quelque peu dans l'astrologie.
Les astrologues portaient donc le costume
simple, grave et sévère que la plupart des savants
avaient adopté, au XVIe siècle ; nous donnerons
comme exemple le mieux caractérisé, ce beau
portrait en pied de Guillaume Postel (Fig. 190),
ce philosophe émérite, que François Ier chargea
le premier d'enseigner la langue hébraïque au
Collège de France, ce cabbaliste qui traduisit le
Zohar et le Sepher Ietzirah en français, et qui
professait en même temps les mathématiques et
s'adonnait à l'astrologie, bien qu'il n'ait écrit
spécialement aucun ouvrage sur ce sujet. On le
trouve dans quelques exemplaires de son livre De Universitate, Leyde,
1635, et parfois dans son De Respublica seu Magistratibus Atheniensium
liber, Leyde, 1645. Guillaume Postel y est coiffé du bonnet doctoral,
qui est celui d'Erasme et de tous les savants du XVIe siècle ; il porte
la robe des philosophes, et si la croix pectorale pend à son cou, c'est en
souvenir de ses voyages et de ses séjours en Orient. Il tient à la main
le compas des mathématiciens ; et les trois sphères terrestre, céleste et
armillaire dont il est entouré, trahissent aisément ses occupations. C'est
sous cet aspect et non autrement que nous devons nous représenter les
astrologues de jadis.
La lunette qu'on leur met toujours dans les mains n'est pas moins ridicule. Il faut se rappeler que les premières lunettes astronomiques
parurent en Hollande, entre 1600 et 1610, avant celle de Galilée, qui est
exactement de 1610. Le premier télescope, celui de Grégory, ne date
que de 1663. Pendant tout le XVIe siècle, qu'on peut considérer comme
l'apogée de l'astrologie, les astrologues n'eurent donc point de lunettes
et ne se servaient que des instruments des anciens plus ou moins perfectionnés

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253
: alidades, quadrants divers, sextants, demi-cercles, instruments
parallactiques, etc. Le grand Tycho-Brahé lui-même, qui fut un des
promoteurs de l'astronomie moderne, et en même temps un des partisans
les plus irréductibles de l'astrologie, ne connut point les lunettes, car il
mourut en 1601, année où il est douteux qu'on en ait déjà vu en
Hollande. Le curieux portrait qui le représente dans son observatoire
(Fig. 192), est extrait de son grand ouvrage : Astronomiae instauratae
Mechanica, Nürnberg, 1602 ; ce portrait, d'après l'inscription qui le
surmonte, avait été fait en 1587, lorsque l'astrologue était dans sa quarantième
année, et c'est un des plus précieux documents pour l'histoire
scientifique. Tycho-Brahé, en robe et en bonnet rond, est assis près
d'une table, et attend le passage d'un astre au méridien, par une petite
ouverture rectangulaire pratiquée dans un mur et qu'il désigne de la
main ; et l'observation sera faite par un personnage placé derrière lui,
qui regarde dans un miroir ; il n'a, à sa portée, qu'un compas et une
équerre. Au rez-de-chaussée de son observatoire, des aides procèdent à
des distillations qui paraissent avoir un caractère alchimique ; d'autres,
au premier étage, se livrent à des calculs ; au
deuxième, aménagé en terrasse, deux astronomes
observent les astres se servant de quadrants, de
sextants et d'une sphère armillaire. Au premier
plan, une horloge astronomique, et un grand appareil,
de l'invention de Tycho-Brahé lui-même, et
appelé quadrant, ou cadran mural. Dans tout ceci,
et pour cause, pas la moindre lunette.
Le seul astrologue éminent qui se soit servi de ces nouveaux instruments, est Jean-Baptiste Morin
de Villefranche (Fig. 194), né en 1583, mort en
1656, dont nous avons cité plusieurs fois le grand
ouvrage : Astrologia Gallica. Mathématicien de
premier ordre, et astronome de grande valeur, il
eut, le premier, l'idée d'adapter des lunettes aux
alidades et aux cercles, au moyen de pinnules.
Mais il faut se rappeler que l'astrologie entrait

pict

Fig. 191. - COSTUME FANTAISISTE DE SORCIER,
dessiné par Gillot, gravé par Toullain. Estampe du XVIIIe siècle.

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254

alors en décadence, et que sa grande période de gloire s'était achevée
avant l'invention des lunettes astronomiques.
Il est même fort probable que les astrologues, soucieux de traditions, et peu enclins à adapter les nouveautés, ne se montrèrent pas fort
empressés à se servir des lunettes qui, à vrai dire, n'apportaient guère
de changement dans les méthodes pour ériger les thèmes. Dans un
manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal qui porte la date de 1682 et le
n° 2541, et a pour titre : Traité Astrologique des Jugemens des Thèmes
Genetliaques pour tous les accidents de l'homme après sa naissance, un
frontispice dessiné à la plume (Fig. 193), nous présente un astrologue
observant les astres à l'ancienne manière, c'est-à-dire en appliquant à son
oeil, non une lunette, mais une simple règle de bois. Ce n'est qu'au
Commencement du XVIIIe siècle, que l'abbé Bordelon met des lunettes
astronomiques entre les mains des astrologues (Fig. 195), dans un frontispice
de son Histoire des Imaginations de M. Oufle, Amsterdam, 1710;
mais cet ouvrage, recueil de froides et plates railleries sur l'astrologie,
marque précisément la décadence de cet art qui avait connu une si haute
fortune dans l'antiquité ; il n'y avait, pour ainsi dire, plus d'astrologues
ou tout au moins ceux qui restaient voyaient la déconsidération s'attacher
de jour en jour à leur profession.
L'astrologie a joui, dans les siècles passés, d'une vogue considérable; elle renaît, de nos jours, avec une intensité qui eût paru, il y a cinquante
ans, invraisemblable ; et cette vogue, il faut bien le reconnaître, est en
quelque sorte justifiée par les prédictions qui ont été faites, de maints
événements historiques. L'astrologue Louis Gauric annonça au Pape
Léon X qu'il parviendrait au pontificat, et à Giovanni Bentivoglio qu'il
perdrait le gouvernement de Bologne ; les deux événements se réalisèrent.
Richard Cervin annonça à son fils, Marcel Cervin, que celui-ci
deviendrait pape ; en effet, il fut élu, en 1555, sous le nom de Marcel II,
et c'est à lui que Palestrina dédia sa célèbre Messe du Pape Marcel.
Jean-Baptiste Morin annonça le supplice de Cinq-Mars, lorsque celui-ci
était encore en pleine faveur auprès de Louis XIII. Un astrologue
obscur, Pierre Le Clerc, avait fait savoir, en 1790, dit-on, à Napoléon
Bonaparte, qu'il monterait sur un trône.

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255
pict

Fig. 192. -- TYCHO-BRAHE DANS SON OBSERVATOIRE, EN 1587. Tycho-Brahé, Astronomiae instauratae Mechanica, Nürnberg, 1602.
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256

pict

Fig. 193. -- ASTROLOGUE OBSERVANT LE CIEL.
Traité astrologique des Jugemens des thèmes
génetliaques. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 2541, XVIIe siècle.
pratiqua peut-être l'art, moins relevé,
des poisons, fit de la nécromancie, et
certainement fut habile en astrologie; et
enfin Regnier, mathématicien pour qui
Catherine de Médicis fit construire la
célèbre colonne astrologique (Fig. 183)
qu'on voit encore aujourd'hui, accolée
au bâtiment de la Bourse du Commerce,
ancienne Halle au Blé, rue de
Viarmes, à Paris. C'est le seul édifice
purement astrologique existant en

Il serait impossible d'énumérer tous les événements de ce genre; mais
c'est au XVIe siècle, époque de la splendeur
de l'astrologie, qu'ils furent les
plus nombreux. Catherine de Médicis,
que nous avons déjà montrée fort
préoccupée de sciences occultes, avait
plusieurs astrologues attachés à sa
personne ; entre autres Nostradamus,
qui annonça la mort de Henri II, puis
Ruggieri, personnage étrange, obscur,
douteux, qui donna dans la sorcellerie,

pict

Fig. 194. -- PORTRAIT DE L'ASTROLOGUE
JEAN-BAMSTE MORIN, DE VILLEFRANCHE. Estampe de 1648,

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257
pict

Fig. 195. -- ASTROLOGUES REGARDANT LE CIEL.
Abbé Bordelon, Histoire des Imaginations de
M. Oufle, Amsterdam, 1710.
Europe. Il a été construit, en 1572, sur les
dessins de Pierre Bullant ; il mesure trente
mètres de haut, et affecte la forme d'une
colonne cylindrique ionique, cannelée, de
trois mètres de diamètre. Un escalier intérieur,
en colimaçon, conduit au sommet où
est installée une coupole qui servait à
l'observation des astres. Aux deux tiers de
la hauteur environ, on y voit un cadran
solaire qui ne date point de Catherine de
Medicis ; il a été ajouté, sous Louis XV seulement,
par l'astronome Pingret. La belle
gravure du XVIIIe siècle que nous reproduisons,
représente cette colonne, en élévation,
en coupe, en plan et en élévation cotée.
Catherine de Médicis avait fait enclaver ce
monument dans le splendide hôtel de Soissons
qu'elle s'était fait construire en 1572
(Fig. 182), par Jean Bullant, architecte du
roi, pour s'éloigner des Tuileries et du bord
de l'eau, qu'elle croyait lui devoir être fatals.
On voit, dans la gravure due au burin
d'Israël Silvestre, la colonne de Regnier
s'élevant au-dessus de l'aile droite des bâtiments ; et l'on a peine à croire
que ce séjour enchanteur ait pu exister sur l'emplacement de ce hideux
quartier des Halles, où quelques millions de transactions s'effectuent
tous les jours, laissant, à midi, dans la boue, une litière de détritus et
d'épluchures.
Une des formes les plus goûtées de l'astrologie était celle qui donnait lieu à des prophéties concernant le sort des Etats ou les grands
événements dont les peuples devaient être témoins. Le mystérieux
personnage Myrdhin, devenu Merlin l'Enchanteur dans la légende qui
a eu une influence considérable sur le Moyen-Age français, poète,
sorcier, magicien, astrologue sans doute, écrivit un livre d'obscures

18
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258

prophéties que les monarques ouvraient toujours en présence d'une
incertitude ou d'un important parti à prendre. Mais ses vers devenant
de plus en plus obscurs au fur et à mesure que son souvenir s'enfonçait
dans la nuit des temps, ils furent remplacés, au XVIe siècle, par ceux,
mieux adaptés à la vie de l'époque, du célèbre astrologue César Nostradamus,
dont nous donnons un rare et étrange portrait (Fig. 184), gravé
en 1562. On conçoit qu'un homme ayant possédé une telle puissance de
regard ait pu exercer sur ses contemporains une influence troublante.
Retiré à Salon, en Provence, et se livrant à l'astrologie selon une
méthode particulière dont il n'a point donné le secret, il a composé ses
Centuries, recueils contenant chacun cent quatrains prophétiques, en
langage obscur, dont nous avons cité plusieurs dans notre Anthologie de
l'Occultisme. Rappelons seulement ces deux vers d'un sixain écrit par
lui et publié plus de cinquante ans avant l'événement, et auquel on ne
peut refuser le mérite de la clarté et de l'exactitude :

Les armes en main jusques six cents et dix Gueres plus loin se s'estendant sa vie
On n'a pas manqué de les appliquer à l'assassinat de Henri IV, survenu en 1610 ; Nostradamus, mort en 1566, ne connut jamais la réalisation
de sa prophétie.

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.III.
L'ASTROLOGIE DANS LE MICROCOSME
Une des caractéristiques de toutes les philosophies qui se sont attachées à l'étude des lois occultes qui régissent l'univers, en exprimant
celles-ci au moyen d'un symbolisme ésotérique, et que l'on trouve aussi
bien dans les ouvrages inspirés de la Cabbale, que dans les livres de la
plupart des Grecs, est la doctrine qui fait de l'homme un petit monde,
semblable au grand monde ou univers. La théorie du Macrocosme et du
Microcosme se retrouve dans les enseignements secrets et mystiques de
tous les peuples. Un très ancien texte hermétique, La Table d'Emeraude,
dit : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Et
l'ouvre de tous les philosophes imbus des doctrines occultes n'est qu'un
long commentaire de ce principe. Si l'homme est un diminutif du grand
monde, s'ils obéissent tous deux aux mêmes lois mécaniques, physiques,
physiologiques, il est aisé de connaître l'un par l'autre, en ne faisant
qu'une seule et même étude. Qui connaît l'homme connaît l'Univers ;
et, par contre, qui connaît l'Univers connaît l'homme.
On devine combien une telle doctrine d'analogie, de symétrie, de parallélisme était séduisante pour des entendements portés à la synthèse;
faute de posséder une méthode analytique, on crut que toutes les données
astrologiques avaient leurs correspondances exactes dans l'homme, et
l'occasion, si tentante, de loger tout le planétarisme dans le corps
humain, ne fut pas perdue.
Deux puissantes séries de signes dominaient toute l'astrologie : les sept Planètes et les douze signes du Zodiaque. C'était l'alphabet même
du grand livre de la Nature, dans lequel les premiers hommes avaient
appris à lire ; et, lorsque les bergers de Khaldée, dans les lourdes nuits

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260

d'Orient où les fumées des campements montent droites au zénith sans
qu'aucune brise les vienne troubler, laissaient errer leurs regards sur
ces signes lumineux, dans cette immensité qui devait les remplir d'effroi,
et qu'ils essayaient de déterminer quelques premiers points de
repère dans ce mouvement et ce grand silence, ils posaient, sans s'en
douter, les premiers jalons de la mathématique.
Pendant longtemps, ce furent les seuls éléments connus : Planètes et Zodiaque étaient, dans l'infini, une délimitation de l'espace. Ils marquaient
la frontière du savoir. Et c'est au moyen de ces guides très sûrs
qu'on s'aventura à explorer l'homme, cet autre mystère plus complexe,
peut-être, et plus énigmatique que le grand Mystère.
Il fut d'abord établi, de façon incontestable, que la ceinture zodiacale s'enroulait autour du corps de l'homme, marquant de ses douze
signes, les principaux organes de celui-ci ; et cette sorte de mysticisme
scientifique inspira de véritables oeuvres d'art, remarquables par leur
exécution.
Voici d'abord la disposition des signes du zodiaque sur les diverses parties du corps humain, très clairement indiquée dans une figure sur
bois illustrant un incunable allemand de la plus insigne rareté, le Martyrologium
der Heiligen nach dem Kalender, imprimé à Strasbourg, par
Johann Prüss, en 1484. Le Bélier gouverne la tête (Fig. 197) ; le Taureau
régit le cou et les épaules ; les Gémeaux se rapportent aux bras ;
le Lion, au coeur; le Cancer, à la poitrine et à l'orifice de l'estomac ; la
Vierge, au ventre, ou plus particulièrement à l'orifice inférieur de
l'estomac ; la Balance préside aux opérations des intestins ; le Scorpion
correspond au sexe; le Sagittaire, aux cuisses; le Capricorne, aux genoux;
le Verseau, aux jambes, et les Poissons, aux deux pieds. Il devait donc
exister entre le thème astral de chaque individu, et ce que nous appellerons
son « thème anatomique », une correspondance intime; mais cette
corrélation était rarement vérifiée. Un autre incunable, bien connu des
bibliophiles : Cy est le Compost et Kalendrier des Bergers, Paris, 1499,
in-4°, donne la même figure, traitée avec plus d'ingénuité et de fantaisie
(Fig. 196), composition charmante où l'on reconnaît les mêmes signes,
placés dans le même ordre invariable que précédemment.

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261
pict

Fig. 196. -- POSITION DES 197. -- POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE SIGNES DU ZODIAQUE DANS LE DANS LE CORPS HUMAIN. CORPS HUMAIN. Martyrologium der Heiligen, Compost et Kalendrier des Strasbourg, 1484. Bergers, Paris, 1499. (Collection (le l'auteur).
Robert Fludd entre dans une plus grande précision de détails dans son Utriusque Cosmi Historia, ce qui l'oblige à représenter un double
zodiaque, dans la figure ci-contre (Fig. 198). Nous y voyons que le
Bélier correspond à la tête, à la face, aux oreilles et aux yeux ; le Taureau,
au cou, à la nuque, à la gorge et à la voix ; les Gémeaux, signe
double, se placent sur les épaules et les bras ; le Cancer intéresse la
poitrine, les poumons, les côtes et les mamelles ; le Lion gouverne le
coeur, l'estomac; les côtes, le diaphragme et le dos, différence importante

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262

pict

Fig. 198. -- POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE
DANS LE CORPS HUMAIN. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenbeim, 1619.
avec le système précédent,
qui place l'estomac sous le
signe du Cancer. Puis la
Vierge gouverne le ventre,
le mésentère, les intestins ;
la Balance, l'ombilic, les lombes,
les reins, les fesses ; le
Scorpion régit le sexe et la
vessie ; le Sagittaire correspond
aux cuisses et aux
fémurs ; le Capricorne aux
genoux ; le Verseau, aux
tibias, et les Poissons, autre
signe double, aux deux pieds.
Les Planètes exerçaient
leur influence sur le corps
de l'homme ; leur localisation,
dans ses diverses parties,
est encore minutieusement
établie par Fludd (Fig. 199). Saturne domine l'oreille droite, les dents,
la rate, la vessie ; Jupiter gouverne le foie, les poumons, les côtes, le
pouls, la semence. Mars correspond à l'oreille gauche, aux reins, au
sexe et à la vésicule du fiel. Le Soleil régit à la fois le cerveau et le
coeur ; il est ainsi le maître des deux parties les plus essentielles de
l'organisme ; son influence s'exerce également sur l'oeil droit. Vénus
préside aux lombes, à la matrice, aux testicules, à la gorge, au foie et
aux mamelles. Mercure gouverne la langue, la main droite ; il possède
aussi une influence, comme le Soleil, sur le cerveau, où il affecte spécialement
la mémoire. La Lune agit aussi sur le cerveau, sur l'oeil gauche,
sur le ventricule, et elle préside au goût.
Le mystique allemand Gichtel, dans sa Theosophia Practica, 1736, imagine une localisation des planètes toute différente ; il place Saturne
dans le cerveau, Jupiter sur le front, Mars dans les poumons, le Soleil
dans le coeur, Vénus à l'estomac, Mercure dans le foie et la Lune dans

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263
les intestins. De plus, il établit une analogie entre quatre des organes
principaux et les quatre éléments, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs :
le Feu réside dans le coeur, l'Eau, dans le foie, la Terre, dans les poumons,
et l'Air dans la vessie.
Belot n'est pas d'accord avec lui et donne les correspondances suivantes : « Le Soleil, la teste ; la Lune, le bras dextre ; Vénus, le bras
senestre ; Jupiter, l'estomach ; Mars, les testicules ; Mercure, le pied
droit ; Saturne, le pied senestre. » Mais nous trouvons encore une
divergence dans La philosophie occulte de Cornelis Agrippa, livre II,
chapitre XXVII, où figure un cercle dont il explique ainsi la construction
: « Que si sur un centre, on faict un cercle passant par le sommet
de la tête, les bras abaissés jusqu'à ce que les extrémités digitales touchent
la circonférence de ce cercle, et les pieds écartés dans cette
mesme circonférence autant que les extrémités des mains sont esloignées
du sommet de la teste, alors ce cercle fait sur le centre du bas du pecien
(pubis) est divisé en cinq parties
égales qui font un pentagone
parfaict, et les extrémités
des talons des pieds en
relation avec le nombril font
un triangle équilatéral. » Aux
cinq extrémités de ce pentagone,
Agrippa, sans nullement
nous donner la clef de
son système, place Mars au
sommet de la tête, Vénus à
l'extrémité de la main droite,
Jupiter à l'extrémité de la
gauche, Mercure, au bas du
pied droit, Saturne, au bas du
pied gauche ; puis, la Lune
au sexe et le Soleil au milieu
de l'estomac.
Plus loin, une autre figure
pict

Fig. 199. -- LOCALISATION DES PLANETES
DANS LE CORPS HUMAIN. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia.
Oppenheim, 1619.
@

264

pict

Fig. 200. -- LE MACROCOSME ET LE MICROCOSME.
Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
nous donnerait à entendre que
la localisation des planètes diffère
selon les attitudes que
prend le corps humain ; « que
si avant les mains ainsi élevées,
continue Agrippa, les pieds et
les jambes sont étendus de telle
manière que l'homme soit plus
court de la quatorzième partie
de sa hauteur, pour lors la distance
des pieds étant rapportée
au bas du pecien, fera un triangle
équilatéral, et le centre
étant posé sur l'ombilic, le cercle
fait autour touschera les
extrémités des mains et des
pieds. » Dans cette attitude,
Agrippa place le Soleil au sommet
de la tête, la Lune à la main
droite, Vénus à la main gauche,
Mercure au pied droit, Saturne
au pied gauche (ces deux dernières
planètes n'offrant pas de
changement) ; puis, Mars au
sexe et Jupiter au milieu de
l'estomac.
Ces discordances entre les divers auteurs sont regrettables et ne peuvent guère s'expliquer ; il semble cependant que les correspondances
entre les planètes et les diverses parties du corps humain données par
Robert Fludd sont les plus conformes aux traditions anciennes. Certains
astrologues modernes ont également introduit, dans le planétarisme, les
planètes Uranus et Neptune, découvertes bien après la période de décadence
de l'astrologie ; d'autres, néanmoins, repoussent énergiquement
cette addition aux données d'une science qu'ils considèrent comme

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265
parfaite, immuable dans ses principes, et établie dès l'origine du monde.
Les influences conjuguées du zodiaque et des planètes sur l'homme, se trouvent habilement synthétisées dans ces deux splendides frontispices
de l'ouvrage de Fludd. Dans le premier (Fig. 200), l'homme,
représentant le microcosme, inscrit dans les cercles de son ciel, est
entouré des cercles des planètes et des cercles élémentaires. Par une
fantaisie de graveur, le temps, personnifié, on ne sait trop pourquoi,
par un faune ailé, tire sur une
corde qui s'enroule sur l'univers
entier à la façon du câble d'un
treuil, et l'oblige à accomplir sa
rotation éternelle. Dans l'autre
(Fig. 201), le microcosme est entouré
du monde céleste invisible,
et nous rejoignons ici les données
de la théologie et de la cabbale.
Aux cercles planétaires du Macrocosme
viennent se substituer
les cercles des neuf hiérarchies
d'anges; les Anges, les Archanges,
les Vertus, les Puissances, les
Principautés, les Dominations, les
Thrônes, les Chérubins et les
Séraphins, répartis en trois hiérarchies
: infime, moyenne et
suprême, auxquelles il donne les
appellations grecques discutables,
de : voix, acclamations, apparitions.
Ces neuf hiérarchies influent,
non plus sur l'homme
physique, comme l'a fait le planétarisme
macrocosmique, mais sur
la partie spirituelle et invisible
l'homme. Divisée elle-même en

pict

Fig. 201. - LE MICROCOSME ET LE MONDE CELESTE de Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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266

pict

Fig. 202. - CORRESPONDANCE DES CIEUX SUPERIEURS
AVEC L'HOMME. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia Oppenheim, 1619.
trois parties : l'inférieure
on raison ; la moyenne, ou
intellect, et la troisième,
mens, ou l'âme, la plus
rapprochée de la Divinité.
Robert Fludd établit encore d'autres correspondances
astrales avec le
Microcosme (Fig. 202).
Suivant ce curieux schéma,
le siège de l'âme serait
dans la partie supérieure
du crâne, et recevrait
directement un rayon de
la lumière incréée, ou de
Dieu ; l'intellect, logé
dans la partie moyenne,
serait illuminé par les
sphères de la lumière
créée; et la raison proviendrait
de la sphère de l'esprit
de l'empyrée, auquel
la tête entière appartiendrait ;
le tronc correspondrait
avec le ciel de Aether;
c'est la sphère de vie, où
le soleil décrit son orbe qui influence le coeur ; puis le ventre correspond
au ciel des éléments qui y produisent : le Feu : la colère, dans la vésicule
du fiel ; l'Air : le sang, par le foie et les veines ; l'Eau : la pituite, par le
ventricule ; enfin, la Terre : les excréments, par les intestins.
Nous le suivrons plus difficilement dans ce schéma compliqué (Fig. 203) où, poursuivant sa logique métaphysique, il prétend que le
planétarisme du Macrocosme, produisant pour la Terre, l'alternative du
Jour et de la Nuit, il doit exister aussi un « jour de l'homme » et une

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267
« nuit de l'homme » ; et, pour ce faire, il se lance dans des considérations
où il fera intervenir, empruntées sans doute au Somnium Scipionis, les
relations que les pythagoriciens disaient avoir découvertes entre les
intervalles musicaux et le cours des astres. La partie supérieure du corps,
suivant lui, correspond au jour ; la partie inférieure, à la nuit ; et il
établit tout un système harmonique de relations que nous laissons le soin
d'étudier, sur cette figure, à la sagacité du lecteur.
La figure 204, des plus remarquables, montre comment le monde supérieur agit sur le cerveau humain ; on y trouve, dans les détails de
localisation des facultés dans le crâne, un essai de la science appelée
« phrénologie », qui
eut tant de vogue deux
siècles plus tard. C'est
le monde céleste, composé
de Dieu et des
anges, qui pénètre
directement dans le
crâne, communiquant
avec l'âme ; le monde
sensible composé des
quatre éléments, communique
avec les cinq
sens. Puis une sphère,
dite du « monde imaginable
» et correspondant
aux sensations,
toutes métaphysiques,
de l'imagination et
produites, comme
celles du rêve, par des
objets inexistants, par
conséquent par des
ombres d'éléments » ;
c'est pourquoi nous

pict

Fig. 203. -- LE JOUR ET LA NUIT DU MICROCOSME
Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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268
voyons un système de sphères exactement calqué sur le précédent, et
contenant « l'ombre de la Terre, l'ombre de l'Eau, l'ombre de l'Air
épais, l'ombre de l'Air subtil et enfin l'ombre du Feu ». La sphère
intellectuelle et la sphère imaginative sont reliées bizarrement par un
« ver » sinueux et ténu. Enfin, l'auteur place en arrière du crâne la
sphère « mémorative, ou du souvenir », qu'il fait communiquer avec la
moelle épinière.

pict

Fig. 204. -- LE MYSTERE DE LA TETE HUMAINE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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.IV.
LA METOPOSCOPIE OU SCIENCE DES LIGNES DU FRONT
L'astrologie, ainsi que nous l'avons vu, permettait de découvrir le caractère de l'individu et l'avenir qui lui était réservé.
On devait pouvoir obtenir les mêmes résultats au moyen de la localisation du planétarisme dans le corps humain. Il ne faut donc point
nous étonner de voir quantité de sciences, à la fois méthodes de psychologie
et arts divinatoires, basées sur l'astrologie dans le microcosme.
La tête humaine possédait son planétarisme et devait tout naturellement attirer l'attention des observateurs. Ce fut Jérôme Cardan qui,
le premier, remarqua que les rides du front présentaient également un
ensemble de dispositions si bien caractérisé, qu'il était impossible que
deux personnes se ressemblassent sous ce rapport. Il comprit donc qu'il
y avait là une précieuse indication de la personnalité, et il créa une
science spéciale, la Métoposcopie, qui vient s'ajouter à la Physiognomonie,
telle que l'étudièrent Jean d'Indagine, Michel Lescot, Boyvin
de Vaurouy.
La Métoposcopie, ou science d'interprétation des rides du front, paraît avoir été totalement inconnue avant Cardan. Tout au plus a-t-il
pu s'inspirer d'un auteur grec, Melampous, qui a écrit un petit traité
de deux pages sur l'interprétation des taches et signes du corps. Il ne
semble pas non plus qu'aucun autre auteur, sauf David l'Aigneau, ait
traité, après lui, de la Métoposcopie, et ait fait usage de ce terme.
Cette science eut dû l'emporter sur la Chiromancie, puisqu'il est aisé d'examiner, à son insu, les lignes du front de toute personne à qui
l'on parle, tandis que l'étude des lignes de la main exige que le sujet

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270

pict

Fig. 205. - POSITION DES PLANETES SUR LES RIDES DU FRONT. Jérome Cardan, Metoposcopia, Paris, 1658. (Collection de l'auteur).
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271
veuille bien s'y prêter ; cependant il ne paraît pas que la Métoposcopie
ait jamais été mise en pratique par les devins et devineresses ; elle est à
peu près inconnue malgré la célébrité de son inventeur ; c'est pourquoi
nous pensons intéresser vivement le lecteur en reproduisant quelques
figures du splendide ouvrage de Jérôme Cardan, Metoposcopia, publié
en latin à Paris, chez Thomas Jolly, en 1658, dont une traduction française
fut donnée, la même année, par C.-M. de Laurendière. Texte latin
et traduction sont à peu près introuvables, et ne figurent point dans
l'édition des oeuvres complètes de Cardan, donnée en 1663, par Charles
Spon.
Comme il fallait bien s'y attendre, Jérôme Cardan établit une correspondance inévitable entre l'Astrologie et la Métoposcopie. Il découvre
une « localisation » des planètes sur le front, comme les astrologues en
ont découvert une sur les membres du corps, sur la tête seule et sur
la main. Il existe, sur le front, sept rides principales et théoriques qui,
de bas en haut, appartiennent à la Lune, Mercure, Vénus, au Soleil, à
Mars, Jupiter et Saturne (Fig. 205). Ces sept lignes n'existent pas sur
tous les fronts ; il est même presque impossible qu'un sujet les possède
toutes. Par exemple, voici un front qui est marqué des lignes de Mars,
Jupiter et Saturne (Fig. 207) ; un autre des lignes de Mars et Jupiter
seulement (Fig. 208).
Les lignes parfaitement droites et longues indiquent toujours la justice et la simplicité de l'âme, dans les planètes qu'elles affectent ;
elles prennent divers caractères suivant qu'elles sont ondulées, striées,
interrompues, etc. De plus, des rides, de direction verticale, viennent
former, avec les premières, des angles droits, aigus ou obtus, suivant
leur plus ou moins d'obliquité. Il en résulte des combinaisons pouvant
varier à l'infini, dont voici quelques exemples. L'homme qui porte la
disposition reproduite à la figure 209, sera, selon Cardan, crapuleux,
menteur, de mauvaises moeurs ; il tombera très bas, pour des raisons
libidineuses et, de riche, il deviendra extrêmement pauvre. Le jeune
coquebin de la figure 210, à cause de cette petite ligne, coupant sa ride
de Mars, sera en péril de mort violente et ignominieuse, par le poison,
par les intrigues des femmes, par le fer ou par le feu.

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272

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Jérôme Cardan, Metoposcopia, Paris, 1658. (Collection de l'auteur).
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273
Lorsque la ligne de Vénus est « comme l'onde de la mer » (Fig. 211.) on peut juger que le possesseur d'une telle ligne voyagera
par mer et qu'il y trouvera la mort ; si cette ligne se recourbe aux
extrémités, avec tendance vers Mercure et la Lune, elle indique un
voyageur terrestre (Fig. 212).
L'étude des lignes du front, pratiquée selon la méthode de Cardan, change toutes les indications qu'on pourrait tirer, par ailleurs, des
autres indications de la physiognomonie. Ainsi ce commis-voyageur, ce
Gaudissart à sourire égrillard de la figure 213, est, grâce aux bizarres
lignes de son front, un individu qui fera des procès à sa famille, et la
poursuivra avec la dernière opiniâtreté ; ce croupier de Monte-Carlo, de
la figure 214, sera l'homme inconstant dans tous les actes de sa vie ; ce
jeune homme inoffensif (Fig. 215) sera le pire usurier, et il périra de
mort infamante ; enfin cette sorte de Christ désabusé, en qui nous
aurions toute confiance (Fig. 222), sera, grâce aux trois sillons incurvés
de son front, le plus crapuleux bonhomme que la terre puisse porter.
Combien il est aisé, avec la science de Cardan, de connaître le caractère si souvent impénétrable des femmes ! Les trois lignes de la
figure 216 indiquent une femme généreuse et pleine de mansuétude ;
la jeune personne possédant la sinuosité de la figure 217 sera miséricordieuse
et libérale. Une vertu farouche et une haine mortelle de toute
action libidineuse seront l'apanage de la demoiselle représentée dans la
figure suivante (Fig. 218) ; par contre, si nous rencontrons sur notre
chemin une aimable personne ayant, sur le front, six lignes parallèles
horizontales et un petit fragment de ligne verticale (Fig. 219), soyons
persuadés qu'elle est adultère et finira mendiante. Quant aux deux personnes
suivantes (Fig. 220 et 221), ce sont des courtisanes et des mérétrices
peu recommandables, la dernière surtout, appartenant à la plus
basse classe de ce genre de trafiquantes.
Jérôme Cardan a complété sa classification des rides du front par les diverses combinaisons que peuvent offrir celles-ci avec les taches,
signes ou naevi de la face ; voici la tête schématique indiquant la position
de ceux-ci sur une moitié de la face, laquelle se reproduit symétriquement
sur l'autre moitié (Fig. 206 et 206 bis).

19
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274

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Jérôme Cardan, Metoposcopia, Paris, 1658. (Collection de l'auteur).
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Jérôme Cardan, Metoposcopia, Paris, 1655. (Collection de l'auteur).
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276

On voit que les naevi sont en rapport, non point avec les planètes, comme les rides, mais avec les douze signes du zodiaque, ainsi que le
veut un système astrologique complet. On remarque, en haut du front,
le Bélier, le Taureau et les Gémeaux; au-dessous de ceux-ci, le Cancer,
le Lion et la Vierge. La Balance se trouve au sommet du nez ; le Scorpion
près de l'oreille ; en descendant le long de la joue : le Sagittaire, le
Capricorne, le Verseau et les Poissons. Enfin, sur le cou, un naevus
spécial, se rapportant à Saturne, dont il porte le signe, joue un rôle
particulier selon qu'il se trouve à droite ou à gauche du cou, et vient
encore ajouter à l'extrême complication de tout le système.
L'ouvrage de Cardan comprend environ huit cents figures; et si l'on admet qu'elles sont toutes le résultat d'observations naturelles, et non le
produit de ses théories, aidées par sa brillante imagination, il faut
reconnaître que nous sommes ici en présence d'un monument imposant
de patience et de sagacité, dont il serait à désirer qu'on vérifiât l'exactitude.
Nous ne connaissons pas d'astrologue ni de chiromancienne
pratiquant actuellement la métoposcopie ; ils y trouveraient cependant
prestige et profit.

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Fig. 222. - FRONT MARQUE DES LIGNES DE LA DEBAUCHE. Jérôme Cardan, Metoposcopia, Paris, 1658.
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==================================================

.V.
DE LA PHYSIOGNOMONIE
A coté de la Métoposcopie, science assez précise dans ses détails, tels que les a fixés Jérôme Cardan, l'étude de la face humaine avait
donné naissance à un autre art, plus incertain dans ses principes, mais
plus artistique dans ses considérations, où le planétarisme n'intervient
qu'à titre, en quelque sorte, décoratif, et qui donnait plus de liberté à
l'intuition interprétative de ceux qui le pratiquaient : la Physiognomonie,
ou Physiognomie, qui prétendait pénétrer les secrets du caractère
de l'individu sur l'examen des traits de son visage.
En dépit du dicton : « Il ne faut jamais juger les gens sur la mine », chacun de nous est plus ou moins physiognomoniste, et il nous est bien
difficile de revenir sur la mauvaise impression que peut nous causer une
face sinistre ou patibulaire. A tort ou à raison, nous avons pris l'habitude
de considérer le visage comme le miroir de l'âme, et c'est ainsi.
que l'ont entendu les écrivains de la Physiognomonie ; Barthélemy
Coclès, dans sa Physiognomonia, Strasbourg, 1533 ; Jean d'Indagine,
dans sa Chiromance, Lyon, 1549 ; Wulson de la Colombière, dans son
Palais des curieux de l'Amour et de la Fortune, Paris, 1698 ; Maître
Michel Lescot, dans sa Physionomie, Paris, 1540 ; le curé Belot, dans ses
Oeuvres diverses, etc., etc...
L'ouvrage d'Indagine est orné de jolies vignettes sur bois, du graveur Bernard Salomon, dit Petit Bernard ; celui de Coclès contient des.
gravures d'une vigueur plus intense et d'une style plus ferme, dues à
un artiste inconnu qui a dû beaucoup s'inspirer de la statuaire de la
cathédrale de Strasbourg. Nous donnons ici quelques spécimens de l'un
et de l'autre ouvrage.

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Fig. 223. - HOMME ET FEMME DOUES D'UNE Fig. 226. -- HOMME ET FEMME DOUES D'UNE COMPLEXION EXCELLENTE. COMPLEXION CHAUDE. Barthélemy Coclès, Physiognomonia, Barthélemy Coclès, Physiognomonia, Strasbourg, 1533. Strasbourg, 1533.
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Fig. 224. -- FRONTS D'HOMMES VAINS ET
SALACES. Barthélemy Coclès, Physiognomonia, Strasbourg, 1533.
Fig. 225. -- FRONTS D'HOMMES IRASCIBLES,
CRUELS ET CUPIDES. Barthélemy Coclès, Physiognomonia, Strasbourg, 1533.

Les principes de la Physiognomonie sont, comme nous l'avons
dit, un peu flottants, et nous les
trouvons très diversement consignés
dans les auteurs que nous
venons de citer. La classification
des visages s'établit souvent selon
sept types planétaires : Le type
Solaire a le visage rond, jovial,
encadré de cheveux blonds ; le
Vénusien est remarquable par la
perfection des traits, le sourire
engageant et les cheveux blonds ;
le Martien présente des traits
rudes, carrés, brutaux ; le Mercurien
est beau, avec teint mat et
cheveux noirs ; le Lunaire est pâle,
froid, mélancolique ; le Jupitérien
est beau, noble, aux traits forts et
accentués ; le Saturnien a le teint
jaune bilieux, l'aspect triste, les
cheveux noirs ; il est prédisposé à
tous les accidents et à la mort

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279
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Fig. 227. -- BOUCHES D'HOMMES AUDACIEUX, Fig. 228. -- DENTITION D'HOMME DROIT, TEMERAIRES, IMPUDIQUES ET MENTEURS, DENTITION D'HOMME CRUEL, gravé par le Petit Bernard. gravé par le Petit Bernard, Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549. Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549.
violente. Mais cette classification
paraît assez récente, et l'on n'en
trouve pas trace dans les anciens
auteurs.
Barthélemy Coclès, dans sa Physiognomonia, donne d'abord
quelques types généraux ; ceux de
la figure 223 représentent l'homme
et la femme doués d'une excellente
complexion ; puis, dans la figure
226, l'homme et la femme d'une
complexion chaude, dont la croissance
se fait rapidement, mais qui
sont enclins à la colère, et ne goûtent
point les joies de la vie, comme
les précédents. On voit, au pli amer
de leur bouche, qu'ils ne sont point
d'un abord facile et qu'ils ne sauraient
être, dans les rapports humains,
aimables et amènes.
Enfin, voici un homme (Fig. 238) doué d'une complexion
malsaine, qui digère mal, ne sait

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280

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pas prendre ses repas aux heures
convenables, demeure triste, dort
peu, se sent lourd et ne réalise
parfaitement aucune des fonctions
nécessaires pour le maintien de la
bonne santé.
Le front donne, aux physiognomonistes, des indications précieuses.
David l'Aigneau, dans son
Traité de Métoposcopie et Physiognomonie,
y voyait beaucoup de
choses :
« Ceux qui ont le front grand sont paresseux et ignorants, et s'il
est charnu et poly, sont choleres,
et avecques cela, s'ils ont les
oreilles droites sont plus choleres,
selon Aristote. Ceux qui ont le
front petit, sont remuants et sots,
comme aussi ceux qui l'ont large
et estroict. Ceux qui ont le front
long, sont dociles, doux et ont bon
sens ; ceux qui ont le front comme
quarré et agréable, sont magnanimes
et forts, etc. »
Selon Coclès, les fronts semblables à ceux de la figure 224, dont
la peau est lisse, sans rides, signifient
des hommes vains, salaces,
aimant volontiers la chicane ; ceux
qui sont petits de toutes parts,
indiquent des gens simples, irascibles,
facilement cruels et cupides
(Fig. 225).

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281
Michel Lescot, dans sa Physionomie, Paris, 1540, voit, dans
la bouche, les signes suivants :
« Le rys abonde en la bousche
des sotz et de ceulx qui ont la ratte
grande, et à l'opposite. Duquel la
bousche facilement ryt, signifie
l'homme simple, vain, instable,
croyant de légier, de gros entendement
et nourrissement, serviable
et non secret. Duquel la bousche
peu souvent ryt et brièsvement
signifie l'homme stable, ingénieux,
de cler entendement, secret, fidel
et laborieux. »
Jean d'Indagine nous donne, dans sa Chiromance, Lyon, 1549,
deux types de bouches (Fig. 227)
d'hommes audacieux, téméraires,
impudiques, menteurs ; il voit
même, dans la langue et les dents,
des caractères que les autres
physiognomonistes ont peine à
découvrir ; l'un de ces hommes
(Fig. 228) a une belle dentition,
qui dénote la droiture d'esprit et
l'honnêteté des moeurs : l'autre a
une dentition saillante qui indique,
à n'en pas douter, des appétits bas
et sanguinaires et un penchant à la
cruauté imbécile.
Barthélemy Coclès, comme tous les autres physiognomonistes,
attache une importance

pict

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282

considérable aux yeux, et il en donne de très nombreux spécimens ; voici
les veux d'hommes paresseux, audacieux et envieux (Fig. 229) ; puis
ceux d'hommes pacifiques, loyaux, de bon caractère et de grand intellect
(Fig. 230). Les yeux appartenant au genre suivant (Fig. 231), sont ceux
d'hommes instables, luxurieux, souvent menteurs, traîtres et infidèles ;
et, des deux hommes de la figure 232, celui de gauche possède des yeux
dénotant l'astuce, la malice et l'impiété ; celui de droite est, au contraire,
d'après ses yeux, simple, crédule, d'intelligence lente.
Il n'est pas jusqu'aux cils qui n'aient leur signification rigoureuse, et voici deux hommes que, selon Barthélemy Coclès, l'on ne faillira
point de classer parmi les orgueilleux, les amateurs de vaine gloire et
les audacieux (figure 233), d'après les cils longs et arqués dont leurs yeux
sont pourvus.
Le nez est placé, par le bon curé Belot, sous l'influence de la Lune, « à cause que par icelui, dit-il, fluent les excrémens des ventricules du
cerveau et que la Lune, estant plus proche de la terre, par ses influences
nous donne et fait évaporer mille exhalations çà bas. »
Un nez camard, tel que ceux de la figure 234 ou celui du personnage de droite de la figure 235, dénote, selon Coclès, des individus vains,
menteurs, luxurieux, instables, séducteurs, infidèles ; bref, tous les
défauts leur paraissent acquis ; mais celui de gauche, de la même figure,
indique un homme sagace, serviable, fidèle et probe.
Enfin, les cheveux, auxquels les auteurs paraissent avoir oublié d'assigner une correspondance astrologique, marquent également certains
aspects du caractère. A entendre Coclès, le personnage de gauche de la
figure 237, avec ses cheveux courts, gros, hérissés, sera fort, sûr de lui-
même, audacieux, orgueilleux, trompeur, plus simple que sage. Celui qui
lui fait face, au contraire, avec ses cheveux plats, lisses, subtils et mous,
est un timide, un faible, physiquement parlant, un pacifique et un doux.
Un homme dont les cheveux couvrent les tempes, et en partie le front
(Fig. 236), est simple, vaniteux, luxurieux, crédule, rustique dans ses
moeurs et son langage, et d'entendement épais. Quant à la barbe du
personnage de droite de la même figure, elle dénote la brutalité et la
soif de vengeance, la colère et l'esprit de domination.

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283
Comme on le voit, la Physiognomonie est surtout une science d'intuition, dont il est presque impossible de fixer les principes, et qui
s'écarte, en quelque sorte, des sciences occultes, pour devenir une
branche de la physio-psychologie, aisément praticable par toute personne
douée d'un esprit sagace et observateur.

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Fig. 237. -- CHEVEUX D'UN PERSONNAGE FORT ORGUEILLEUX ET D'UN PERSONNAGE TIMIDE ET FAIBLE. Barthélemy Coclès, Physiognomonia, Strasbourg, 1533.
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Fig. 238. -- HOMME DOUE D'UNE COMPLEXION MALSAINE. Barthélemy Cocles, Physiognomonia, Strasbourg, 1533.
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.VI.
LA CHIROMANCIE
Avec la Chiromancie, nous rentrons complètement dans le domaine astrologique. Si l'homme est, par rapport à l'Univers, un microcosme,
la main est un petit microcosme dans le microcosme ; toutes ses parties
sont dominées par les planètes ; les signes du zodiaque y ont également
leur correspondance. On a même voulu établir des correspondances
entre la main et le Tarot, mais cette tentative est d'invention moderne,
et n'a pas de valeur traditionnelle.
Comme rien, selon les hermétistes, n'est laissé au hasard dans la Création, les lignes qui sillonnent la main, sans avoir d'utilité physiologique,
devaient être en relation constante avec toutes les facultés de
l'individu ; c'étaient, de même que les astres, des signes, et du caractère
et du sort réservé à chacun de nous. Ici encore intervenait la
grande autorité de l'Ecriture. N'est-il pas dit, dans Job (XXXVII, v. 7) :
Qui in manu omnium hominum signat, ut noverint singuli opera sua,
que le Maistre de Sacy a traduit, en lui laissant toute la responsabilité
de la traduction, singulièrement favorable à la chiromancie : « Dieu qui
met comme un sceau dans la main de tous les hommes afin qu'ils reconnaissent
leurs oeuvres » L'antique version latine des Ecritures, qui a
précédé celle de Saint Jérôme, disait : « Dieu a placé des signes dans
les mains de tous les fils des hommes, afin que tous les fils des hommes
connaissent son oeuvre. » Et n'était-il pas précisé, dans les Proverbes
(III, 16), comme si le Seigneur eût voulu entrer dans les détails mêmes
de la chiromancie : Longitudo dierum in dextera ejus et in sinistra
illius divitiae et gloria, « dans sa main droite est la longueur des jours,
et dans sa gauche, ses richesses et sa gloire. »

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285
A l'abri derrière une telle autorité, les chiromanciens établirent donc une science compliquée, dont une documentation iconographique
abondante nous livrera tous les détails qui, dès le XVIIe siècle, n'étaient
plus un secret pour personne. A la fois science psychologique, puisqu'elle
établit le caractère physique et moral de l'individu, et art divinatoire,
puisqu'elle lui prédit l'avenir qui lui est réservé, elle pourrait se rattacher
à la médecine, par la première de ses fonctions ; par la seconde,
elle fait partie intégrante de l'occultisme.
Certains chiromanciens prétendent que la lecture des lignes et des divers signes doit se faire dans la main gauche, cette main travaillant
moins que la droite, d'après l'habitude contractée depuis la plus haute
antiquité, par tous les peuples du monde, d'être droitiers et non ambidextres ;
par conséquent les lignes s'y trouvent conservées avec une
intégrité qui n'est point dans la droite. D'autres disent que la destinée
primitive de l'homme se trouve inscrite dans la main gauche, et que la
destinée modifiée par sa volonté exprimée quotidiennement, se trouve
dans la droite, par suite du travail auquel se livre cette dernière. Mais
alors commence la querelle entre les partisans de la fatalité et du libre-
arbitre. Si l'homme modifie sa destinée par sa volonté, il a donc, dans
sa main gauche, les signes d'une destinée qui ne s'accomplit pas et qui,
par conséquent, n'est point une destinée. Problème compliqué, question
insoluble, qu'il est préférable de ne point soulever.
Les chiromanciens ont considéré, dans la main humaine, six lignes principales, qui peuvent être plus ou moins longues, plus ou moins courbées,
ou marquées, qui peuvent être interrompues ou même faire totalement
défaut, mais dont l'ensemble forme, cependant, un système
invariable. Le célèbre Jean d'Indagine, dans sa Chiromance, Lyon,
1549, les indique de la façon la plus nette et la plus claire, par cette
jolie figure sur bois que nous reproduisons ici, avec sa légende originale
(Fig. 239). Le nom de ces lignes suffit à indiquer leur signification ; la
Mensale correspond à la destinée de l'individu ; la ligne de vie ou de
coeur, indique la durée approximative de sa vie ; la moyenne correspond
à sa profession ; la ligne du foie marque les évolutions de la santé.
Cependant, des modifications ont été apportées, dans la suite, à ces
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286

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Fig. 239. -- LES SIX LIGNES PRINCIPALES
DE LA MAIN. Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549.

données. primitives. Le schéma général
de la main, présenté par Robert
Fludd, dans son ouvrage que nous
avons déjà mis si souvent à contribution
: Utriusque Cosmi Historia,
Oppenheim, 1619 (Fig. 247), offre
quelques différences ; la principale
est l'apparition de la ligne H, ou
saturnienne, que les modernes appellent
ligne de chance, de fortune ou
de fatalité. La ligne de vie ou de
coeur, en A, est à la même place que
précédemment ; la ligne du foie est
devenue la ligne du cerveau, en D,
et c'est la ligne moyenne naturelle,
en C, qui est devenue la ligne du
foie, tandis que la mensale n'a pas
subi de modification. Remarquons
la ligne discriminale, qui a été également
appelée restrainte, rasette,
rascette, zazette ou rasulte, qui sépare la main du poignet, laquelle,
lorsqu'elle est bien tracée, annonce une vie longue et heureuse ; puis,
la « percussion », partie de la main avec laquelle on frappe, lorsque le
poing est fermé, qui contient les lignes d'imagination et de génération.
Barthélemy Coclès, dans sa Physiognomonia, Strasbourg, 1533, déjà
citée, présente une figure identique, avec la légende en langue allemande
(Fig. 240) ; mais il n'a point donné de nom à la ligne que Fludd appelle,
du cerveau, et Jean d'Indagine, du foie ; et, bien qu'il soit antérieur à
ce dernier par la date de publication de son ouvrage, il connaît déjà la
saturnienne, qu'il appelle, en' son vieux langage, die lini des glucks, la
ligne de bonheur. Les chiromanciens modernes ont conservé, à la même
place, la ligne de vie, qu'ils appellent encore de santé ou de sang ; l'ancienne
ligne moyenne naturelle, ou de foie, selon Fludd, est devenue
la ligne de tête ; la mensale est la ligne du coeur, attribution que les


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287
anciens donnaient à la ligne de vie ;
la ligne que Jean d'Indagine appelait
ligne du foie, et que Fludd dénommait
ligne du cerveau, paraît être la ligne
dite, aujourd'hui, d'intuition.
La main est soumise, naturellement, aux influences planétaires ; les
planètes se répartissent sur elle comme
l'indique fort bien cette gravure empruntée
à Jean d'Indagine (Fig. 242) :
l'index appartient à Jupiter, le médius
à Saturne, l'annulaire au soleil, l'auriculaire
à Mercure; le pouce est dominé
par Vénus ; les deux autres planètes
occupent le reste de la main : Mars,
la partie centrale de la paume, et la
Lune, la partie extérieure que nous
avons vu se nommer « percussion ».
Cette localisation des planètes a été
universellement adoptée depuis Jean
d'Indagine ; toutefois, il convient de

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Fig. 240. -- SHEMA GENERAL DES LIGNES
DE LA MAIN. Barthélemy Coclès, Physiognomonia,
Strasbourg, 1533.
remarquer que Jérôme Cardan accordait le petit doigt à Vénus, le pouce
à Mars, et qu'il plaçait Mercure au milieu de la main, tandis que
l'Alchindius dépossédait Saturne du médius, pour le donner à Mars, et
plaçait le pouce sous la domination de Saturne, en donnant l'auriculaire
à Vénus, de même que Cardan.
On ne parle plus aujourd'hui de la position des signes du Zodiaque dans la main ; cependant, le bon curé Belot n'avait pas manqué de
l'établir. Dans le recueil de son ouvrage, intitulé : Oeuvres de M. Jean
Belot, curé de Milmonts, professeur aux sciences divines et célestes,
1640, on trouve cette superbe planche (Fig. 249) où les détails naïfs et
pittoresques ne font pas défaut. Le Bélier est donc placé dans la phalange
extrême de l'index, le Taureau dans la phalange moyenne, les
Gémeaux dans la première. Dans le médius, nous rencontrons, toujours

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288

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Fig. 241. -- SCHEMA GENERAL DES LIGNES DE LA MAIN. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia,
Oppenheim, 1619.
dans le même ordre, le Capricorne,
le Verseau et les Poissons ; puis le
Cancer, le Lion et la Vierge dans
l'annulaire, et enfin, la Balance, le
Scorpion et le Sagittaire clans l'auriculaire.
Au-dessous des doigts se trouvent des sortes de proéminences
charnues qui ont reçu la dénomination
de « monts » ; on dit ainsi les
monts de Jupiter, Saturne, Mercure,
et le mont du Soleil. Le mont de
Vénus est la large protubérance qui
couvre la racine du pouce. Le mont
de Mars, insignifiant, se confond
presque toujours avec le mont de
Mercure, bien que, théoriquement,
il doive se trouver au-dessous de
celui-ci ; enfin, le mont de la Lune
se confond à peu près avec la percussion.
Robert Fludd a marqué l'emplacement
de ces monts par des
signes planétaires dans la figure 241,
donnée précédemment ; ils sont également
indiqués dans la figure 240,
à laquelle voudra bien se reporter le lecteur.
Les planètes ont, par suite, donné leurs noms aux lignes mêmes de la main, que l'on suppose partir des monts correspondants ; ainsi la
ligne de vie s'appelle Vénusienne, parce qu'elle entoure le pouce ; la
ligne de chance, qui part du médius, est nommé Saturnienne ; la ligne
de tête, qui coupe la plaine de Mars, se nomme Martienne ; la ligne
du coeur est la Jupitérienne, puisqu'elle aboutit à l'index ; la ligne des
arts, ou apollonienne est aussi la ligne Solaire, comme partant de
l'annulaire, et la ligne d'intuition, qui part du petit doigt, est dite

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Mercurienne. Remarquons encore
une petite ligne supplémentaire, en
demi-cercle, qui part du mont de
Jupiter pour rejoindre le mont de
Mercure ; elle est marquée, dans la
figure 241, sous le nom de Cingulum
veneris ; le curé Belot l'appelle
« Ceinture de Vénus » (Fig. 249) ;
on la désigne plus communément
aujourd'hui sous le nom d'« Anneau
de Vénus ». Puis la « voie lactée »,
ou via lasciva, petite ligne qui partage
le mont de la Lune en deux
parties, sur le bord de la percussion;
elle se trouve en K dans la figure 241.
La façon particulière dont ces lignes s'entrecroisent dans chaque
sujet, leur orientation, leur direction
et leur force, produisent d'inépuisables
combinaisons, qui donnent lieu
à des interprétations aussi variées
que celles des thèmes astrologiques,
et leur exactitude dépend de l'habileté
du chiromancien, de son expérience,
de sa clairvoyance; il arrive

pict

Fig. 242. -- POSITION DES PLANETES
DANS LA MAIN. Jean d 'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549.

bien souvent que celui-ci aperçoit, après coup, dans une main, quantité
de choses qu'il n'avait pas su découvrir auparavant.
On doit voir, dans la main de toute personne, la date approximative de sa mort ; celle-ci est dénotée par une rupture de la ligne de vie, la
dixième année se comptant vers le mont de Jupiter et la quatre-vingtième
vers la rasulte, et en partageant l'intervalle en parties égales. Sur
la Saturnienne on observe les vicissitudes causées par la chance et la
fortune ; la Martienne, ou ligne de tête, dénote le caractère de la
personne ; la Jupitérienne marque ses affections ; la Solaire et la

20
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290

Mercurienne, ses prédispositions aux arts
et aux sciences. La longueur de la vie se
calcule quelquefois d'après le nombre des
rasultes ; la voie lactée se réfère à l'amour
ainsi que l'anneau de Vénus ; les lignes de
la percussion indiquent le nombre d'enfants
qu'aura la personne intéressée.
Nous ne pouvons indiquer ici, comme on le conçoit aisément, toutes les combinaisons
qu'ont étudiées les chiromanciens ;
nous donnerons seulement quelques exemples
caractéristiques d'interprétation horoscopique
pris dans les meilleurs auteurs.
Barthélemy Coclès et Jean d'Indagine ont
illustré leurs ouvrages déjà cités ici, de
charmantes figures, où de nombreux types
de mains sont présentés sur des fonds
d'ornements Renaissance d'un effet très
décoratif ; elles se trouvent également dans
un petit volume édité à Lyon, sans date,
et intitulé l'Art de Chyromance d'excellent
et très exercite et prouve Maistre Andry
Corvum, translaté de latin en françoys par
maistre Jean Verdelley. Cet André Corvo
pourrait bien n'être qu'un pseudonyme de
Coclès; leurs figures et leurs légendes, en
tous cas, sont exactement semblables.
Voici une de leurs interprétations de la ligne Saturnienne (Fig. 243)
« Quant vous verrés la ligne de prosperité ainsi passant continuant sa longueur

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Fig. 243. - LIGNE SATURNIENNE. André Corvo, l'Art de Chyromance,
Lyon, vers 1545.
Fig. 244. -- LIGNE SATURNIENNE DOUBLEE. André Corvo, l'Art de Chyromance,
Lyon, vers 1545.
en ample largeur ensuivant les lignes de la conjoincture du bras et de
la main comme il appert en ceste main, et ce envive couleur aparoissent,
ce nous signifie lhomme toutes ses négoces en prospérité et si vous

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291
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Fig. 245. - LIGNE MERCURIENNE Fig. 246. - LIGNE SOLAIRE DOUBLEE. DOUBLEE. André Corvo, l'Art de Chyromance, André Corvo, l'Art de Chyromance,
Lyon, vers 1545. Lyon, vers 1545.
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Fig. 247. -- LIGNE SATURNIENNE S'ARRETANT Fig. 248. - LIGNE SOLAIRE DOUBLE A LA MOYENNE. SE BRISANT CONTRE LA MOYENNE. André Corvo, l'Art de Chyromance, André Corvo, l'Art de Chyromance, Lyon, vers 1545. Lyon, vers 1545.
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292

trouvés le contraire ce nous signifie lhomme inventeur de nouvelles
sciences, voulentiers édifiant edifices es choses temporeles avaricieux,
propice à cultiver. »
Voici maintenant ce que signifie le doublement de la Saturnienne (Fig. 244)
« Quant vous verrés en la main deux lignes de telle forme, ce nous signifie lhomme estre instable, inconstant, allant de lieu en lieu vacabunde.
En plusieurs regions habitant et pouvre à la fin de ses jours. »
Une disposition de ce genre, qui paraît être une double ligne d'intuition ou de Mercure, n'est pas trop à envier, si l'on en croit nos
auteurs (Fig. 245) :
« Quant vous verrés deux lignes de telle forme comme apert en ceste main, ce nous signifie lhomme loquace, présumptueux, servir
avec petit gaing, allant hors de son pays a servitude tressubject. »
Souhaitons, au contraire, cette belle Solaire ou Apollonienne qui nous présagerait la plus enviable des destinées (Fig. 246) :
« Quant vous verrés cestes lignes en la main intersecans en telle forme comme vous voyez en ceste main ; ce nous signifie que l'homme
fera plusieurs chemins en honneur. Et qu'il est amateur de pérégrinations
ou que plusieurs offices d'honeur et de grant maitrise et de grant
remedes luy seront donés si veult demourer es lieux des offices. »
Nous pourrions également nous contenter de cette simple Saturnienne, s'arrêtant à la moyenne, toutes deux droites et bien tracées
(Fig. 247) ; car :
« Quant vous trouveres la ligne de prosperite montant ainsi qu'il appert en ceste main, ce nous signifie lhomme preudhomme de jour en
jour plus prosperement en fortune ; faisant ses besongnes aymant vertu
de grand entendement. Mais scavoir que ladicte ligne doibt estre droicte,
car si elle appert tortue, nous signifie le contraire. »
Il ne faut pas qu'une Solaire ou Apollonienne double vienne se briser contre la moyenne, sinon une destinée bien médiocre nous attendrait
(Fig. 248) :
« Quant vous trouverez en la main deux telles lignes lesquelles intersecant la main jusques à la demye ligne ainsi que en celle main

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293
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Fig. 249. -- POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE DANS LA MAIN. Jean-Baptiste Belot, Oeuvres, 1640.
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294

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Fig. 250. -- SIGNES AFFECTANT LE DOIGT
DE SATURNE. Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549.

appert, ce nous signifie lhomme
souvent gaigner et a gaing estre
solliciteux, curieux de mal engin
decepvable sus promesse de soy en
plusieurs de ses faitz infortune : de
ces négoces curieux et solliciteux. »
Enfin, il n'est pas jusqu'à la façon de tenir la main qui n'ait, suivant
Barthélemy Coclès et André
Corvo, sa signification particulière,
s'il s'agit d'un geste passé en habitude.
N'espérez jamais obtenir de
l'argent d'un homme qui ferme
son pouce dans sa main, comme
dans la figure 258; car voici l'avertissement
qui vous est donné :
« Quant vous verres lhomme tenant la main close en pensant le
poulce clos dedans les aultres, ce
signifie lhomme avar qui par droit
ou non droit en veult avoir. »
On considère, dans les lignes de la main, leur direction, leur
nombre, leur longueur, leur largeur,
leur profondeur, leur couleur, leur netteté, leur interruption, leur
doublement ou leur triplement possible, ou enfin leur absence totale.
Mais il est une multitude de signes qui peuvent se trouver dans une
main et qui sont susceptibles d'interprétations : étoiles, croix, triangles,
carrés, cercles, signes planétaires, grilles, noeuds, lettres, chiffres, etc.
On est allé jusqu'à y trouver des lettres de l'alphabet hébreu, et une
interprétation a été donnée par les auteurs pour chacune des vingt-deux
lettres, selon qu'elles sont placées dans telle région de la main ou dans
telle autre !
Jean d'Indagine, dans sa Chiromance, Lyon, 1549, donne de
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295
nombreux exemples de ces divers
signes ; nous en choisissons deux
dans lesquels on voit l'importance
que peut prendre une petite croix
sur le mont de Saturne (Fig. 250),
ou une série de petits noeuds sur
la moyenne (Fig. 251); le commentaire
de Jean d'Indagine, que nous
reproduisons exactement, sera
d'ailleurs plus éloquent que toutes
les explications que nous pourrions
donner de ces figures. Robert
Fludd fait l'étude de la main gauche
d'une femme (Fig. 253) dans
laquelle il signale de très nombreuses
marques, d'une importance
considérable malgré leur
apparence insignifiante. La croix
marquée en a, signifie la mort,
d'autant plus proche que le signe
est plus étendu. La croix b éloigne
également la vie, et conduit
inévitablement à la mort. La
croix en c est un signe d'entrée

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Fig. 251. -- SIGNES NEFASTES AFFECTANT
LA LIGNE MOYENNE. Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549.

en religion ; d indique les voeux complets ; les petits linéaments en e,
sont des signes de fidélité, ou d'arrêt dans l'infidélité, si celle-ci
existe ; les lignes en f indiquent les richesses dans la vieillesse ; en
g, dans l'âge moyen ; en h, dans la jeunesse. La croix en i est l'indice
de la vraie confession. La croix en j, marque la foi, et disparaît
si la foi s'en va. Si la ligne l s'étend jusqu'au milieu du triangle de la
main, c'est signe de naufrage. Une croix sur la ligne m m, indique la
dignité du sceptre. La ligne n, si elle est bien étendue vers le triangle,
signifie l'homme ou la femme bien conservés. Les trois petits signes en
o, indiquent des blessures, grandes si elles sont à venir, petites si elles

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296

sont passées. La petite ligne en p, si elle oblique vers une autre, dénote
une infirmité pour l'année même. La ligne qui apparaît en q, est un signe
de mort pendant la parturition ; et si ce signe est sur le médius et qu'un
autre semblable se trouve sur l'index, on peut avoir la certitude d'une
mort subite. En r se lit la certitude que la femme est exempte de toutes
erreurs. Si plusieurs lignes se trouvent en s, la femme aura plus de fils
que de filles ; t est le signe des fils ; u, celui des filles. Les lignes figurées
en w indiquent une courtisane. Autant de lignes se trouvent marquées
en x, après la première, autant la femme épousera de maris ; si
les secondes lignes sont plus fortes que la première, les maris seront plus
nobles que l'épouse, et vice versa. Les lignes qu'on voit en y dénotent
aussi les courtisanes ; la ligne z signifie la femme inviolée ; A est le
signe de la clémence.
La grande et belle main que nous avons extraite précédemment de l'ouvrage du curé Belot (Fig. 249), renferme également quantité
de marques fatales, d'une haute curiosité. On y trouve les signes
de l'hérésie, de la mort par mélancolie, de la mort en prison, de la
mort honteuse, des honneurs, des dignités, du déshonneur, de la
richesse, de la pauvreté, de la mort en duel, et de la victoire en combat
du même genre, de la maladie d'esprit, de la stérilité, de la paillardise,
de l'assassinat, etc.
La chiromancie est, parmi les sciences divinatoires, celle qui, peut- être, est demeurée le plus populaire, après avoir joui d'une faveur considérable
dans les siècles passés. Elle s'est introduite dans les cours et les
salons, aussi bien que dans les chaumières ; des savants, des médecins,
des chirurgiens, des anatomistes s'y sont intéressés, mais elle a été surtout
exercée, ainsi que la cartomancie, par des femmes. Celles-ci se sont
rarement aventurées dans l'astrologie, science plutôt masculine, exigeant
des calculs ardus et compliqués, auxquels leur éducation de jadis ne les
préparait point. Mais, dans la Chiromancie, aucun calcul : de l'observation
seulement, de la mémoire, de la réflexion, et surtout beaucoup de
cette intuition spéciale qui développe la clairvoyance. C'était là le
domaine féminin par excellence, et c'est pourquoi nous retrouvons ici
notre amie la sorcière, se livrant à une besogne plus sympathique que

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297
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Fig. 252.
Fig. 252. BOHEMIENNE DISANT LA BONNE AVENTURE, par le Caravage. Estampe gravée par Benoît Audran, XVIIe siècle. (Collect. de l'auteur).

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Fig. 253.
Fig. 253. SIGNES DIVERS DANS
LA MAIN GAUCHE D'UNE FEMME. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
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298

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Fig. 254. -- LES DISEUSES DE BONNE AVENTURE, par David Téniers. Estampe gravée par Chenu, XVIIe siècle.
celle de la préparation de l'onguent pour le Sabbat, et aussi moins dangereuse
pour elle.
Car la chiromancie fait partie également de l'apanage des bohémiennes, des gipsies, des tziganes, de tous ceux qui vivent un peu en marge
de la société et qui, n'ayant point été favorisés des honneurs et des dignités
officielles, trouvent une compensation à connaître les secrets de l'au-
delà, échappant au commun des mortels. Point de sorcière qui se respecte
qui ne sache lire dans les lignes de la main. Et aussi quelle revanche sur
les Grands de la terre, sur les Riches, sur les Puissants, sur les Magnats
de la société, dont le magistrat persécuteur n'est que l'obscur valet, que
de pouvoir leur dire en regardant leur main : « Vos jours sont comptés,
vous mourrez à telle époque ; vous ferez ce que vous ne voulez pas faire,
et vous ne ferez pas ce que vous voulez faire ! » Et quelle humiliation
pour les rois eux-mêmes et surtout les reines -- car le destin n'épargne

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299
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Fig. 255. - DAVID TENIERS FAIT DIRE LA BONNE AVENTURE A SA FEMME, par David Téniers, gravé par Surugue, 1750. (Collection de l'auteur).
pas les têtes couronnées -- que d'être obligés de faire entrer la bohémienne
par quelque corridor dérobé du palais, de descendre un instant
de leur trône pour se faire petits, humbles, en disant : « Voici ma main;
dois-je signer ce traité, livrer cette bataille, contracter cette alliance ;
aurai-je un héritier, que m'adviendra-t-il ? je ne suis qu'un jouet dans
la main du destin ! » On comprend ici le rôle moral de la devineresse ;
elle personnifiait un peu de ce « juste retour des choses d'ici-bas » qui
a souvent été la manifestation tangible de la Providence.
La « diseuse de bonne aventure » se rencontrait fréquemment autrefois sur les grands chemins ou dans les carrefours des villes, où sa présence
était une nécessité en ces époques où la vie d'un homme valait
peu de chose et où l'on pouvait, à tout moment, se trouver engagé
malgré soi dans quelque aventure tragique. Aussi, à tout instant de la
journée, consultait-on volontiers la sorcière, comme ce jeune Roméo,

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300

dans ce tableau du Caravage (Fig. 252), qui, la rapière au côté, attend,
en souriant tristement, que la jeune sorcière lui fasse savoir s'il périra
en duel ou si des sbires ne l'attendent pas au détour d'une ruelle pour
l'assassiner. Cette bohémienne est d'ailleurs avenante et bien vêtue; elle
doit faire ses affaires, et nous paraît proche parente de cette Alvigia de
La Cortigiana de l'Arétin, qui énumère, avec tant de complaisance, les
multiples ressources qu'elle a su se créer en mettant ses talents au service
des grands seigneurs.
Téniers nous a conservé le souvenir de bohémiennes d'un ordre plus modeste, que la science du futur n'a point encore enrichies, et qui
mènent la vie de mendiantes et de nomades. En voici (Fig. 254) qui, dans
le décor affreux d'une caverne chaotique, où Faust oserait à peine faire
son invocation à la nature, ont établi leur chétif campement, et l'une
d'elles annonce à un lourdaud de paysan, qui ne paraît pas y comprendre
grand'chose, les événements heureux ou désagréables qui l'attendent le
lendemain. Et l'on devine que le demi-florin qu'il mettra dans la main
de la femme est impatiemment attendu pour faire bouillir la marmite,
encore vide de toute victuaille, qu'on suspendra hâtivement à un trépied
de branches entrecroisées. Le célèbre peintre était, d'ailleurs, un fervent
des arts divinatoires, et il s'est représenté lui-même dans un de ses
tableaux, faisant dire la bonne aventure à sa femme (Fig. 255), qui tend
timidement la main à une bohémienne ne valant guère mieux que la
précédente, et dont la famille attend, avec anxiété, le résultat financier
de l'opération.
La plus célèbre des chiromanciennes, en même temps cartomancienne émérite, fut Mlle M.-A. Le Normand, dont la renommée est
encore répandue aujourd'hui en France. Elle n'opérait pas sur les grands
chemins, car, ayant eu la chance d'être cartomancienne de Joséphine de
Beauharnais avant son mariage, elle avait réussi à s'introduire à la cour
de Napoléon, lorsque sa cliente fut devenue impératrice.
Elle a écrit, sous le nom de celle-ci, un fort curieux ouvrage intitulé : Mémoires historiques et secrets de l'Impératrice Joséphine, Paris,
1827, qui, malgré une bonne part de fantaisie, et des exagérations manifestes
du rôle que joua la cartomancienne auprès de Napoléon, donnent

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301
des détails intimes fort précieux sur ses deux illustres clients. Elle nous
révèle, d'ailleurs, que Napoléon lui-même s'adonnait à la chiromancie,
et même peut-être à l'astrologie (tome III, p. 446 et suivantes)
« Un germe d'idée sur la cabale, dit-elle, livré à son intelligence, lui fit acquérir de bonne heure la certitude qu'il ne tarderait pas à étonner
le monde et à s'étonner lui-même ; Napoléon, regardant un jour très
attentivement la main de M. le prince de Bénévent (Talleyrand), s'écria :
« Mon génie étonné tremble devant le sien! » La veille d'une bataille,
il cherchait à découvrir la marche des planètes dans le ciel ; nouveau
Mahomet, il prétendait y lire celle de l'issue des combats. »
Le livre de Mlle Le Normand contient un document qui serait précieux pour la chiromancie s'il était bien certain qu'il fût exact; c'est
le dessin de la main de Napoléon Ier et de celle de Joséphine, dont
nous donnons ici la reproduction. Mais Mlle Le Normand était ce qu'on
appelait, au temps de Méhul, une « femme sensible », et que l'on
traduirait aujourd'hui par « femme remarquablement douée », surtout
des dons de l'imagination. Elle a su très habilement tirer parti des
découvertes qui avaient mis l'Egypte à la mode, pour « égyptianiser » tous
ses procédés divinatoires et les faire dériver directement de l'époque
des Pharaons. Très experte dans l'art de la « présentation » et de la
« mise en scène », nous la soupçonnons volontiers d'avoir fortement
surchargé de signes exceptionnels, la main de Napoléon que l'on trouvera
ci-contre (Fig. 256). Quoi qu'il en soit, voici l'explication qu'elle
donne des principaux de ces signes :
« La main de Napoléon Bonaparte, dit-elle, vue de loin, paraît brute et sans attraits, mais en considérant son intérieur, on se sent tout à coup
frappé d'une émotion touchante. C'est là qu'on voit à quelle planète ou
à quel signe du zodiaque chaque partie et chaque ligne de cette main
furent assujetties. Tout y démontre jusqu'à l'évidence des marques du
héros, du conquérant... Aujourd'hui je viens soumettre à l'expérience
du cabaliste, à la clarté du chiromancien, aux méditations du génie, la
main de ce grand homme... J'avouerai que la main de Napoléon est le
livre universel, que ce livre ne se reproduira peut-être pas avant des
siècles... J'examine curieusement cette main ; toutes les sept planètes

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302

sont ici placées suivant leurs dispositions convenantes. Jupiter est assis
à l'extrémité de l'index. Sa position pourrait faire connaître l'amitié ou
l'inimitié des grands du monde et des heureux du siècle. Saturne, figurant
dans sa gloire au-delà de la troisième jointure du doigt mitoyen,
démontrait clairement l'inconstance du bonheur et la perte des biens...
Ces deux étoiles sur l'extrémité du doigt de Saturne déclaraient que
Napoléon finirait par ceindre le bandeau des rois, qu'il serait couronné
publiquement dans une métropole bâtie par des insulaires en France...
Le signe de Saturne, placé justement sous ces deux étoiles et pour ainsi
dire les gouvernant, était ainsi pour lui du plus funeste augure. Sur la
seconde jointure de ce doigt mitoyen, on apercevait un triangle ; il dénotait
un homme curieux et soupçonneux, peu prodigue de ses dons, si ce
n'est aux gens de guerre... La ligne droite et la lettre c, sur le doigt
de Saturne, de même que x, promettaient une seconde alliance, mais
plus illustre que la première.... La main de Napoléon Bonaparte devait
reconnaître pour son souverain, Mars, depuis la voie lactée jusqu'à la
percussion... »
A cette description minutieuse, que nous avons été forcés d'abréger, fait suite celle de la main de Joséphine (Fig. 257)
« Les lignes de la main de cette femme devenue si célèbre étaient fort multipliées. Celle de vie, entre le pouce et l'index, au-dessous du
mont de Jupiter, vers l'angle suprême, marquait sa bonté et peignait sa
générosité naturelle ; cette ligne lui pronostiquait les honneurs et d'immenses
richesses ; mais l'interruption des deux rameaux séparés et
désunis manifestait hautement qu'elle était menacée de douleurs dans
la tête... La marque de Saturne dominant l'élévation du mont de Vénus,
annonçait que Joséphine succomberait, par la suite, sous le poids des
plus violents chagrins... Mais les six étoiles bien formées, tant sur le
mont de Vénus qu'à l'angle supérieur du doigt de Jupiter, marquaient
l'accroissement des biens par événements fortuits, tels que guerres,
changements dans la destinée des empires... Les cinq petites lignes,
sous la troisième jointure du doigt de Saturne, pronostiquaient des
travaux et même un fâcheux emprisonnement. Les trois étoiles sur la
racine de la première jointure de l'annulaire annonçaient formellement

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Fig. 250. -- MAIN GAUCHE DE Fig. 257. -- MAIN GAUCHE DE NAPOLEON BONAPARTE. L'IMPERATRICE JOSSEPHINE. Mlle Le Normand, Mémoires historiques Mlle Le Normand, Mémoires historiques et secrets de l'Impératrice Joséphine, et secrets de l'impératrice Joséphine, Paris, 1827. Paris, 1827.
que cette femme serait couronnée, qu'elle posséderait trois titres illustres,
mais qu'elle ne conserverait que le premier... Les deux triangles
que l'on apercevait sur le mont du dieu des voyages (Mercure), et du
côté des racines, promettaient à Madame de Beauharnais deux enfants
légitimes de son premier mariage, mais désignaient positivement que la
malignité ou certaines circonstances lui en attribuaient d'autres... Le
triangle majeur s'inclinant sous l'empire de la Lune lui rendait Mars
favorable. Aussi devait-elle jouir d'une gloire sans borne, avoir deux

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époux, étonner le monde par sa prodigieuse fortune, et attrister ses amis
par sa fin douloureuse et prématurée. »
C'est en 1807 que Napoléon, cédant aux instances réitérées de Joséphine, avait permis à Mlle Le Normand d'examiner sa main. Elle
lui avait aussitôt dévoilé ses goûts, ses prédilections, les détails les plus
secrets de son caractère; elle lui avait surtout annoncé le fameux divorce
qui n'était encore à ce moment qu'un projet, mais qui épouvantait déjà
Joséphine. Il la pria de rédiger un mémoire complet de ses prédictions,
et ce document fut déposé à la préfecture de police. Napoléon, extrêmement
frappé de ce que la sibylle lui avait annoncé, et craignant les
difficultés que pouvait lui susciter une femme douée d'un tel don de
perspicacité si elle conservait sa liberté de parole et d'action, la fit
arrêter et mettre au secret le II décembre 1809 ; elle y resta douze
jours, et ne fut libérée que lorsque le divorce fut accompli.

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Fig. 258. -- SIGNIFICATION DE LA MAIN FERMÉE. André Corvo, l'Art de Chyromance, Lyon, vers 1545.
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.VII.
LA CARTOMANCIE, LE TAROT
Le Tarot est une des plus prestigieuses inventions humaines. En dépit de toutes les déclamations des philosophes, ce jeu d'images, où
la destinée se reflète comme dans un miroir à multiples facettes, demeure
si vivant, et il exerce sur les esprits imaginatifs une attirance si irrésistible
qu'il n'est guère possible aux censeurs austères qui parlent au
nom d'une logique rigoureuse, mais sans intérêt, de pouvoir jamais
réussir à en abolir l'usage.
Le dynamisme des cartes est au-dessus de toute discussion ; on ne le raisonne pas, on le subit. Ce mince paquet de cartons qu'on bat sur
une table est, pour les uns, un instrument de ruine ; et la force invincible
qui les ramène autour du tapis vert est plus impérieuse pour eux
que tous les raisonnements à l'absurde ; elle tient de la possession ; elle
est génératrice des vices les plus sombres : paresse, vol et débauche, et
ainsi se trahit la puissance mauvaise qui la dirige à sa guise. Pour
d'autres, le Tarot est la porte mystérieuse qui s'ouvre sur l'avenir
béant et insondable des illusions et des espérances ; en maniant les
mêmes cartes qui ont conduit les joueurs de la veille à la géhenne et à
la damnation, leurs yeux s'éclairent, leur esprit s'illumine, leur âme
s'élève dans les sphères éternelles, et ils voient dans le futur et sont
saisis de cet esprit de prophétie dont nous rions sottement, tandis que
les Orientaux, mieux avisés, en faisaient tel cas qu'ils le considéraient
comme la plus haute récompense que l'homme pût attendre de Dieu
ici-bas.
A tout prendre, le pouvoir étrange de cette collection d'images grossières et archaïques, qui conduit l'homme, du bridge à la Cabbale, du
poker à la science d'Hermès, du baccarat à l'Ain-Soph, mérite d'être

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sérieusement l'objet de nos réflexions et de nos études. Il y a une corrélation
certaine entre le Tarot et le Théâtre, cet autre tarot vivant et
agissant, où l'acteur apparaît furtif et dépersonnalisé, incarnant un
principe, une loi de la nature, un caractère, à tel point que chaque fois
qu'on le voit réapparaître sur la scène, on sait d'avance si l'on va rire
ou pleurer, de même que lorsque jaillissent, sous les doigts de la devineresse,
les cartes de la joie ou de la douleur. Et cette similitude n'est
peut-être pas sans influence sur l'égale popularité de ces deux modes
d'expression de la pensée humaine. Les vingt-deux personnages des
premières lames du Tarot sont autant d'acteurs qui se sont distribué,
sur la scène universelle, la totalité des rôles humains.
Le Tarot est, de tous les arts divinatoires, le plus mystérieux dans ses origines comme dans ses moyens d'action. Comment est-il venu
parmi les hommes ? Nul ne le sait. Car il faut se défaire expressément
de cette légende, figurant encore aujourd'hui dans quelques livres
scolaires, qui attribue l'invention des cartes à jouer à un peintre nommé
Gringonneur, qui aurait voulu, par ce moyen, distraire le roi Charles VI
pendant les longues heures sombres de sa folie. C'est le P. Ménestrier
qui, au XVIIe siècle, fit cette belle découverte en lisant, dans un des
registres de la Chambre des Comptes de l'année 1392, un article de
Charles Poupart, argentier du roi Charles VI, ainsi rédigé :
« A Jacquemin Gringonneur, peintre, pour trois jeulx de cartes à or et diverses couleurs de plusieurs devises pour porter devers ledit
seigneur roi pour son esbattement... LVI sols parisis. »
Mais cet article ne dit nullement que Gringonneur ait été l'inventeur des cartes, qu'on trouve signalées en Allemagne, dès 1329, puis en
Belgique, en Espagne, en Italie et à Marseille bien avant l'époque de
Charles VI.
Un savant philologue du XVIIIe siècle, Court de Gebelin, qui se laissa souvent emporter par le torrent de son imagination, n'hésita pas à donner
aux cartes une origine égyptienne, et à voir dans le Tarot le fameux livre
de Thot, dont parlent quelques écrivains de l'antiquité. Le cartomancien
Alliette, ainsi que Mlle Le Normand et le philosophe D'Odoucet, s'emparèrent
de cette antiquité prétendue, et vulgarisèrent cette opinion, à

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tel point que nombre de personnes admettent encore aujourd'hui l'origine
égyptienne du Tarot, bien que cette opinion soit insoutenable dans
l'état actuel des connaissances égyptologiques. On a voulu aussi en
attribuer l'invention aux Bohémiens, et plusieurs auteurs l'ont appelé
expressément « le Tarot bohémien » ; malheureusement les Bohémiens
ne firent leur apparition en Europe que dans le premier quart du
XVe siècle, et les cartes étaient entre les mains des populations d'Espagne,
de France et d'Allemagne au moins un siècle avant. Il est certain
que les Bohémiens s'emparèrent aussitôt d'une invention qui s'accordait
si bien avec leurs moeurs et leur esprit d'aventure, mais tout contredit
l'hypothèse par laquelle on voudrait leur en attribuer la paternité.
Récemment, on a cru trouver des analogies permettant de rattacher le
Tarot et ses images mystérieuses au symbolisme des Grecs ; puis on a
voulu lui découvrir une origine hindoue ou arabe.
La vérité est bien plus belle, et ceux qui voient se dissiper avec regret l'illusion qui leur représentait le Tarot comme un livre égyptien
doivent se consoler en pensant que sa noblesse est autrement haute : le
Tarot n'a point d'origine ! Il reste un mystère, une énigme, un problème.
Tout au plus concorde-t-il avec le symbolisme alchimique, autre
doctrine insaisissable, qui s'est frayé un chemin souterrain à travers les
siècles, échappant à la fois à la religion et à la science, et s'installant
néanmoins dans leurs domaines, s'asseyant dans leurs chaires et enseignant
des principes dont la fixité et l'invariabilité sont bien faits pour
dérouter toutes les recherches historiques et philosophiques.
Le Tarot se compose, en réalité, de deux jeux différents que l'on a voulu mélanger, sans y réussir parfaitement. Comme ces mixtures de
liquides de densité différentes qui ne tardent point à se séparer, le liquide
le plus lourd tombant au fond du vase, les deux éléments qui constituent
le Tarot ne se sont jamais bien amalgamés, et leur indépendance s'aperçoit
dès le premier coup d'oeil.
Les cartomanciens, d'ailleurs, divisent leurs jeux de cartes en deux séries qu'ils appellent les « Arcanes Majeurs », au nombre de vingt-deux,.
et les « Arcanes Mineurs », au nombre de cinquante-six, ou cinquante-
deux selon certains jeux. Les arcanes mineurs ne sont autre chose que

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le jeu de cartes ordinaire, composé de quatre séries contenant chacune
un roi, une dame, une chevalier, un valet, puis un as, un deux, et ainsi
de suite, jusqu'à dix, soit cinquante-six cartes. La suppression des
chevaliers dans les jeux modernes a ramené ce chiffre à cinquante-deux.
Les quatre séries appelées aujourd'hui : carreau, coeur, pique et
trèfle, furent nommées, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, bâton, coupe, épée,
sicle ou denier, et l'on ne connaît pas les motifs exacts de ce changement,
qui n'est pas fort heureux. Le bâton, l'arme du paysan, représentait
l'agriculture ; la coupe, vase sacré, le clergé ; le militaire ; le
denier, l'argent, le commerce. Point n'est besoin d'avoir recours, comme
le fait Court de Gebelin, aux castes qui divisaient l'Egypte, pour expliquer
ce symbolisme; il suffit de remarquer qu'au Moyen-Age, le paysan,
le prêtre, le militaire et le marchand formaient l'ossature complète de
la société ; la magistrature n'existait pas encore ; ils représentaient donc
à eux seuls les quatre classes, hormis lesquelles il n'y avait plus que
les hors-la-loi, les bannis, les gueux et les mendiants, population
irrégulière de la Cour des Miracles, à laquelle l'existence légale était
refusée. On se représente fort bien ces quatre personnages, réunis fortuitement
autour d'une table d'auberge, un jour de tempête, et ayant
engagé au jeu, l'un son bâton, l'autre sa coupe, le troisième son épée, et
le dernier quelque menue monnaie ; et le symbole de ces quatre objets
est demeuré si puissant que la tradition en est restée fixée sur des cartes.
Les figurations semblables, qui se répartissaient ces quatre symboles, étaient prises également dans le vif de la société, ce qui leur assurait,
en ces époques où les traditions étaient tenaces, une garantie de longue
vie qui ne s'est pas démentie. Le roi ou seigneur, la dame, le chevalier
et le valet représentaient toute la vie de manoir, autour de laquelle
gravitait le reste de la population. Nous donnons un spécimen de la
façon dont on les représentait encore au XVIIIe siècle, avant les transformations
inspirées par la Révolution Française ; voici, dans le Tarot
signé Noblet, le Roi de Bâton (Fig. 259), la Reine d'Epée (Fig 260), le
Chevalier de Coupe (Fig. 261), et le Valet de Denier (Fig. 263). Puis le Dix
de Denier (Fig. 262), et le Dix de Bâton (Fig. 264), donnent une idée suffisante
de la façon pittoresque selon laquelle ces symboles étaient traités.

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Le jeu des arcanes mineurs est certainement tout différent de celui des arcanes majeurs, bien que leur incorporation ait pu se réaliser sans
inconvénient, et concorde aux mêmes significations symboliques. Leurs
origines, quelles qu'elles soient, n'ont certainement rien de commun, et
nous étonnerons sans doute bien des prétendus adeptes en leur disant
que les arcanes mineurs, c'est-à-dire la série des quatre symboles : épée,
coupe, denier, bâton, sont de création plus ancienne que les vingt-deux
figures mystérieuses auxquelles on a été généralement incité, par suite
de leur mystère même, à conférer la réputation d'une plus haute antiquité.
Le plus ancien jeu que l'on connaisse des figures des « Arcanes Majeurs », qui constituent le Tarot véritable, est un précieux recueil
conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. On le
désigne sous le nom de Tarot de Charles VI, parce qu'on a cru, pendant
longtemps, que c'était un des jeux peints par Gringonneur pour distraire
le Roi ; mais, bien que ces figurines soient évidemment du XIVe siècle,
rien ne peut certifier cette origine supposée. Ce jeu est malheureusement
incomplet ; il ne contient plus que dix-sept lames, toutes appartenant à
la série des vingt-deux figures ; nous ne pensons pas, d'ailleurs, que la
fusion entre les deux jeux ait été opérée à cette époque. Le Tarot de
Charles VI est peint à la main, comme devaient l'être tous les jeux, la
gravure sur bois n'étant pas encore en usage à cette époque.

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Il existe de nombreux tarots anciens, gravés ; nous allons en donner quelques spécimens, en faisant l'énumération des vingt-deux lames du
Tarot, dans l'ordre qu'une tradition rigoureuse leur assigne, et qui n'a
été maladroitement méconnu qu'au XVIIIe siècle.
I. -- Le Bateleur représente un homme exécutant des tours devant une table (Voir planche en couleurs, figure 2). II. -- La Papesse, figure
d'une femme coiffée d'une tiare (Fig. 265). III. -- L 'Impératrice, femme
assise sur un trône et tenant un sceptre (Fig. 266). IV. -- L'Empereur,
personnage répondant au précédent (Fig. 267). Ces quatre premières
figures sont reproduites d'après un joli tarot français, en couleurs,
portant la date de 1500. Les quatre suivantes proviennent d'un tarot
du XVIe siècle, signé Vergnano, ce sont : V. -- Le Pape, donnant sa
bénédiction à deux personnages agenouillés devant lui (Fig. 268) ;
VI. -- Les Amoureux, que quelques tarots appellent le Mariage
(Fig. 269) ; VII. -- Le Chariot, que traînent deux chevaux conduits
par un personnage en costume de cour (Fig. 270) ; VIII. -- La Justice
(Fig. 271).
La série se continue par : IX. -- L'Ermite, ou le Sage, qui, nouveau Diogène, cherche un homme (Fig. 272) ; X. -- La Roue de la
Fortune (Voir Planche en couleurs, figure 3), qui entraîne dans sa course
un chat et un diable; XI. -- La Force, une femme qui ouvre la gueule d'un
lion (Fig. 273), trois arcanes reproduits d'après un tarot parisien signé
Noblet, du XVIIe siècle. La XII° lame, une des plus curieuses du Tarot,
se nomme Le Pendu. Nous la donnons en fac-similé, d'après le tarot
du XIVe siècle, dit de Charles VI, dont nous avons parlé précédemment
(Voir Planche en couleurs). On remarquera la perfection d'exécution de
cette figure qui appartient à un art formant transition entre les miniatures
des manuscrits des siècles précédents, et les productions trop
rares, hélas ! des peintres primitifs français. La XIIIe lame, dite La
Mort, reproduite ici (Voir planche en couleurs, fig. 4), appartient encore
au Tarot de Noblet.
La lame XIV, appelée La Tempérance, représente une femme faisant passer un liquide d'une urne dans une autre (Fig. 274) ; XV. --
Le Diable, personnage avec lequel nous avons suffisamment fait connaissance

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dans tout cet ouvrage, personnifié ici par un bouc, et portant des
visages d'homme au ventre, au genou et sur la poitrine (Fig. 275) ;
XVI. -- La Maison-Dieu, représentant une maison frappée par la foudre
(Fig. 276); XVII. -- L'Etoile, symbolisée de diverses manières suivant
les tarots (Fig. 277); ces quatre lames appartiennent à un tarot français
du XVIIe siècle, sauf la Maison-Dieu, qui est du tarot de Vergnano.
La lame XVIII s'appelle La Lune ; nous l'avons reproduite précédemment (Fig. 188), d'après le Tarot de Charles VI ; elle est remarquable
par les deux astrologues qui y sont représentés. La lame XIX est
consacrée au Soleil, qui luit au-dessus d'une muraille devant laquelle se
trouvent deux enfants (Fig. 278) ; XX. -- Le jugement, assimilé peut-
être à tort au Jugement dernier (Fig. 279) ; XXI. -- Le Monde, représentant
une femme entourée des symboles des quatre évangélistes
(Fig. 280), et enfin la dernière lame, qui ne porte pas de chiffre, et
qu'on place quelquefois avant la précédente, qui devient alors la vingt-
deuxième : Le Fou, représentant le bouffon classique des cours et des
châteaux d'autrefois (Voir Planche en couleurs, figure 1). Ces quatre
derniers symboles sont donnés d'après le Tarot de François Jerger, du
XVIIe siècle.
Tel est, dans son ensemble, le système des vingt-deux lames ou arcanes du Tarot, sur lesquels les occultistes se sont épuisés en commentaires
de toutes sortes, sans atteindre le fond même de la doctrine que
représentent ces figures. On remarquera que les divers Tarots qui ont
été publiés contiennent quelques variantes de ces images, dont l'étude ne
serait pas sans intérêt. Dans le grand Tarot italien, les lames V et II, le
Pape et la Papesse, ont été remplacés par Jupiter et Junon, sans doute
pour éviter la censure romaine ; Court de Gebelin les appelle le Grand-
Prêtre et la Grande-Prêtresse. Ce même savant appelle le Chariot :
Osiris ; le Diable : Typhon ; l'Ermite : le Sage ; l'Etoile : La Canicule ;
le Monde : Le Temps. Il n'admet pas le Pendu, qu'il remplace par
La Prudence, et il en donne la raison suivante :
« C'est l'ouvrage, dit-il, d'un malheureux cartier présomptueux, qui, ne comprenant pas la beauté de l'allégorie renfermée dans ce
tableau, a pris sur lui de le corriger, et par là même de le défigurer

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entièrement. La Prudence ne pouvoit être représentée d'une manière
sensible aux yeux que par un homme debout qui, ayant un pied posé,
avance l'autre et le tient suspendu, examinant le lieu où il pourra le
placer sûrement. Le titre de cette carte était donc l'homme au pied
suspendu, pede suspenso ; le cartier ne sachant ce que cela vouloit dire,
en a fait un homme pendu par les pieds. »
Malheureusement, Court de Gebelin ignorait que le plus ancien Tarot que nous possédions, celui de Charles VI, exécuté avant que
l'industrie des cartiers existât, donne très exactement le Pendu (Voir
planche en couleurs), avec des détails qui en rendent le symbolisme
incontestable.
Certains tarots ont présenté la XVIIIe lame, La Lune, avec une variante importante. Les deux astronomes consultant le ciel, que l'on
voit dans la belle planche du tarot de Charles VI (Fig. 188), ont été
remplacés par deux chiens aboyant à la Lune ; ce changement est
postérieur au XVe siècle, et il semble bien qu'il ait été fait par une
sorte de dérision, difficilement explicable. L'arcane XVI, La Maison-
Dieu, est appelé La Foudre, dans quelques tarots, probablement parce
que le rapport entre sa dénomination et le sujet qu'il représente n'a pas
paru évident. Dans la langue du Moyen-Age, Maison-Dieu, ou Hôtel-
Dieu, désignait un établissement où l'on soignait les malades pauvres,
et, d'un commun accord, les commentateurs du Tarot ont vu dans cette
figure quelque chose de sinistre, tel que la prison, la misère, la pauvreté,
le châtiment. Mais on peut y trouver une analogie avec le Beth-El,
de la Bible, qui signifie aussi Maison de Dieu, ou encore avec l'athanor
des alchimistes, qui doit recevoir un rayon de feu du ciel, tandis que
les imprudents qui n'ont pas su le prévoir, tombent foudroyés.
Le désordre apparent des vingt-deux figures du Tarot est, suivant tous les occultistes, d'une signification tellement puissante, qu'aucun ne
s'est permis d'en changer la suite traditionnelle, sauf le cartomancien
Miette, ancien coiffeur qui, sous le nom d'Etteilla, et s'intitulant
« professeur d'algèbre », s'installa au XVIIIe siècle, à l'hôtel Crillon, rue
de la Verrerie, à Paris, et rendit des oracles qui eurent un succès prodigieux,
bien que son ignorance fût aussi considérable que sa vanité. Il a

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LE PENDU. XIIe lame du Tarot dit de Charles VI.
Le musée des Sorciers.

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publié un tarot où il a rejeté le Bateleur au quinzième rang, où il a ajouté,
transformé, dénaturé des figures sans aucune autre raison que sa propre
fantaisie, où il a donné à la lame du Fou, le sous-titre de l'Alchimiste, ce
qui suffit à nous éclairer sur la valeur de ses prétendus commentaires.
Nous donnons, figure 285, un spécimen des lames de ce Tarot.
Court de Gebelin a essayé d'analyser les divers éléments dont se compose le Tarot et d'en classer les figures d'après un ordre logique. Il
semble bien qu'on obtienne quelques groupes bien définis : d'abord, six
personnages titrés, de la société humaine :
Le Pape L'Empereur Le Bateleur
La Papesse L'Impératrice L'Ermite
puis deux personnages allégoriques :
Le Diable La Mort Ensuite quatre vertus cardinales (en assimilant le Pendu, à la Prudence :
La Justice La Tempérance La Force La Prudence Trois éléments astronomiques : Le Soleil La Lune L'Etoile
Deux lames concernant la fatalité dans la vie humaine : Les Amoureux La Roue de Fortune Quatre éléments de fatalité cosmique : Le Chariot Le Jugement La Maison-Dieu Le Monde Enfin, la vingt-deuxième lame, non chiffrée, le Fou, qui peut parcourir à loisir tout le jeu, et n'a point de plan déterminé.
Cet essai d'analyse n'a, certes, rien d'absolu, mais il peut contribuer à jeter quelque lumière sur un des sujets les plus obscurs que nous
présente l'histoire de la philosophie.
On a voulu assimiler les vingt-cieux lames du Tarot aux vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu, ce qui eût permis de le rattacher à la Cabbale.
L'occasion était bien tentante. La première lame, le Bateleur,
s'accordait si bien avec la première lettre, cet Aleph tapageur, qui se
démène avec une belle allure de charlatan en tête de l'alphabet où il

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semble placé pour en débiter, avec emphase, les merveilles ! Malheureusement,
la concordance ne va pas loin, et ne tarde pas à se changer
même, en un désaccord complet, que ne rachète pas le parallélisme de la
dernière lettre, le Tau, avec le Monde, entouré des quatre évangélistes ;
il est donc tout à fait improbable que le Tarot puisse revendiquer une
origine sémitique.
De nombreux essais de tarots ont été faits au XVe et au XVIe siècle, basés sur un symbolisme tout différent ; certains même sont de véritables
chefs-d'oeuvre artistiques, comme le Tarot des Chasses de la Bibliothèque
Nationale, le Tarot du Cardinal Sforza, celui de Mantegna, divers Tarots
dits « philosophiques », etc. Mais ils ont tous été abandonnés, si tant est
même qu'ils aient jamais été en usage, car aucun d'eux ne possédait le
dynamisme, le prestige séducteur du Tarot traditionnel, sans origine,
venu d'on ne sait où, véritable présent des dieux, qui s'est implanté
parmi nous, en poussant des racines si profondes, que l'on peut augurer
que sa durée égalera celle de la race humaines.
Les cartomanciens interrogent les tarots sur l'avenir, en se servant, soit des vingt-deux arcanes majeurs, soit des cinquante-six ou cinquante-
deux arcanes mineurs, soit en mélangeant le tout, et formant ce qu'ils
appellent le Grand Jeu. Mais cette dernière méthode nous paraît avoir
été imaginée par Etteilla, et nous avons vu le peu de fond qu'il faut
faire sur ce devin fantaisiste, qui, à l'encontre de ce que font habituellement
ses confrères, foula aux pieds toute tradition.
Bien que les cartes aient été employées comme moyen divinatoire dès leur introduction en Europe, nous ne possédons rien sur les procédés
employés au XVIe siècle, époque où tant d'ouvrages nous renseignent
sur la chiromancie et l'astrologie. Un seul livre, de Marcolino da
Forli, publié à Venise en 1540 : Le Sorti di Francesco Marcolino da
Forli, intitolate Giardino di pensieri, et dédié au duc de Ferrare,
Hercule d'Este, enseigne le moyen de former des combinaisons de
cartes à jouer, tenant à la fois du jeu de l'oie et de l'oracle. L'auteur
n'emploie que les cartes numérales; encore son jeu n'est-il pas complet,
car il dit n'avoir pas voulu se servir de Bâtons, d'Epée, ni de Coupes, mais
seulement du jeu de deniers, avec les cartes : Roi (point de Reine),

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Cavalier, Valet, dix, neuf, huit, sept, deux et as. Les questions posées
offrent des diversités assez nombreuses pour suffire à tous les cas et
subvenir à tous les besoins ; par exemple, pour les hommes : « Si le sort
de l'homme sera joyeux ou triste ?... Sera-t-il mieux de prendre femme
belle ou laide ? etc... » Pour les femmes : « Si la dame est appréciée de
celui qu'elle adore ?... Si la femme aura un garçon ou une fille, etc... »
L'auteur répartit les cartes dans des cadres à signification prophétique
(Fig. 281) ; le cadre de la bonté, de la servitude, de l'intelligence,
de la mort, de la beauté, de l'hyménée, de l'humilité, de la paresse, de
la dissimulation, etc. Les cartes, groupées deux à deux, donnent lieu à
des combinaisons fort compliquées, lesquelles renvoient le consultant à
d'autres combinaisons, à des allégories des actions bonnes ou mauvaises
(Fig. 282), et finalement à des images représentant les philosophes
Aristippe, Xénocrate, Stilpon, Menedème, Héraclite, Speusippe, Platon,
Chrysippe, etc., lesquels rendent les oracles en tercets italiens, dont
voici quelques exemples :

Ti porta la tua donna un'odio eterno E più tosto, che te, veder vorrebbe Il più bruto diavol' de l'Inferno
« La dame (que tu as choisie) te porte une haine éternelle, et plutôt que de te voir, préférerait voir le plus repoussant des diables de
l'Enfer.
Voici pour un matamore, qui va se battre en duel :
Bella vittoria ti promette il cielo L'amico al primo assalto occiderai E di te non sara levato un pelo
« Le ciel te promet belle victoire, l'ami ! au premier assaut tu tueras, et de toi il ne tombera pas un poil. »
Et pour une femme coquette :
Il tuo marito è huom fatto a compasso E accoccandola un giorno 'temerebbe Di gir in bocca, o in man di Sathanasso
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Fig. 281. - SHEMA DE DISPOSITION DES CARTES POUR LA CARTOMANCIE, AU XVIe SIECLE. Marcolino da Forti, Le Sorti, Naples, 1580.
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Fig. 282. - SHEMA DE DISPOSITION DES CARTES POUR LA CARTOMANCIE, AU XVIe SIECLE. Marcolino da Forti, Le Sorti, Naples, 1580.
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Fig. 283. -- Mlle LENORMAND FAISANT LES CARTES A L'IMPERATRICE JOSEPHINE A LA MALMAISON. Gravé par Normand fils, Mémoires historiques et secrets
de l'Impératrice Joséphine, Paris, 1827.
« Ton mari est homme de vie exemplaire; s'il faisait
quelque folie, un jour,
il craindrait de tomber
dans la bouche ou dans la
main de Satanas. »
Mais ce procédé, imaginé sans doute par Marcolico
da Forti lui-même, n'a
pas de valeur traditionnelle;
il paraît avoir connu
un certain succès en Italie,
puisque ce livre eut trois
éditions au XVIe siècle ;
mais, il est aujourd'hui
complètement abandonné;
les cartomanciens modernes
l'ignorent totalement;
c'est pourquoi nous avons
pensé être agréable à nos
lecteurs en le leur signalant.
Malheureusement, nous ne retrouverons plus
aucune documentation sur
la divination par les cartes
à jouer jusque vers la fin
du XVIIIe siècle, à l'époque
d'Etteilla. Il semble que
le mystère qui plane sur les origines mêmes des cartes se soit étendu
jusque sur les méthodes employées pour les faire parler, et les Bohémiens,
qui en firent usage pendant tout le XVIe et le XVIIe siècle, gardent
jalousement leur secret sans en laisser échapper la moindre trace dans
des livres. On a voulu faire une cartomancienne de la Maréchale de

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Clérambault qui, dit Saint-Simon, « croyoit avoir une grande connoissance
de l'avenir par l'art des Petits points » ; mais le célèbre écrivain
avoue lui-même qu'il ne sait ce que c'est,. et il est plus probable que la
maréchale employait un des procédés de géomancie assez à la mode à
l'époque. Nous ne savons rien non plus de cette dame Ambruget, qui tira
les cartes à Louis XIV, lui annonça la victoire de Denain, et obtint, de
ce fait, une récompense de 6.000 livres. Ni du cartomancien Fiasson,
que consulta le Régent. Force nous est d'admettre que la façon d'interpréter
les Tarots, que nous trouvons au XVIIIe siècle, dans des auteurs
fortement sujets à caution par leurs tendances fantaisistes, est bien la
façon traditionnelle des siècles précédents.
C'est d'après eux que les arcanes mineurs s'interprétaient ainsi, d'une façon générale : les Epées, remplacées aujourd'hui par les Piques,
annoncent le malheur, la mort ; les Coupes, ou Coeurs, sont présage de
bonheur ; les Bâtons, ou Carreaux, annoncent les nouvelles; les Deniers,
ou Trèfles, sont consacrés à l'argent. Le Roi d'Epée ou de Pique,
assimilé à David, roi des Hébreux, annonce un homme méchant ou un
magistrat ; la dame, Pallas, est une veuve ou une femme méchante ; le
valet, Ogier (un des compagnons de Charlemagne), est un espion et un
homme fourbe ; le cavalier indique un militaire ou un homme sans
intelligence.
Le Roi de Coupe, ou de Coeur, Charlemagne, est un homme blond, ou « homme en place », c'est-à-dire influent; la dame, Judith, en qui on
a voulu voir une représentation d'Isabeau de Bavière, est une femme
blonde ; le valet, La Hire, un des capitaines de Charles VII, est un
garçon blond, studieux, travailleur ; le cavalier est un fripon fieffé.
Le Roi de Bâton, ou de Carreau, César, est un homme de campagne « bon et sévère » ; la dame, Rachel, ou, dit-on, Agnès Sorel, est une
femme de campagne, l'équivalent féminin du précédent; le valet, Hector,
qui n'est autre que Hector de Galard, célèbre militaire du XVe siècle,
présage une nouvelle apportée par un bon étranger; le cavalier signifie,
au contraire, une désunion, un départ.
Enfin, le Roi de Denier, ou de Trèfle, Alexandre le Grand, est un homme brun et vicieux ; la dame, Argine, qu'on a voulu assimiler à

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Marie d'Anjou, femme de Charles VII, est une femme brune, de
mauvaise langue ; le valet, Lancelot, autre compagnon de Charlemagne,
est un garçon brun, prodigue ; le cavalier indique un individu inactif
et paresseux.
Cependant d'autres interprétations de ces cartes ont été présentées, et nous nous trouvons parfois en présence de divergences, selon les méthodes
de quelques cartomanciens. Mlle Le Normand, par exemple, voit
dans le Roi de Trèfle, un homme généreux et très serviable, et, dans la
Dame, une femme douce, aimante, honnête, et d'une très grande susceptibilité;
elle ne devient jalouse que si elle est renversée; le Roi de Carreau
est un homme méchant et dangereux, parfois un militaire; sa femme est
médisante et de moeurs légères, intrigante et jalouse; le valet de carreau
représente le facteur, ou un serviteur infidèle, ou un étranger cherchant
à nuire.
Les cartes numériques ont des significations diverses ; d'une façon générale, l'intensité de leur expression croît avec l'importance de leur
chiffre ; le dix de pique ou d'épée présage un malheur plus grave qu'un
deux ou un trois. Il y a exception pour l'as, qui domine toute la série.
On devine les innombrables combinaisons que l'on peut obtenir en
faisant réagir les unes contre les autres les cinquante-six cartes du jeu
complet, en tenant compte du renversement des cartes. C'est ainsi que
l'on obtient, par exemple :

4 Rois, grand honneur 4 Valets, maladie dangereuse
3 Rois, consultation 3 Valets, dispute
2 Rois, petit conseil 2 Valets, inquiétude
4 Reines, grand pourparler 4 Dix, contradiction
3 Reines, tromperie de femmes 3 Dix, nouvel Etat
2 Reines, amies sincères 2 Dix, changement
4 Cavaliers, affaires sérieuses 4 As, hasard favorable
3 Cavaliers, débats animés 3 As, petite réussite
2 Cavaliers, intimité 2 As, duperie, etc...
Toutes ces combinaisons, ainsi que leur explication, se trouvent dans tous les traités de cartomancie, aujourd'hui si répandus.

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Quant aux Arcanes majeurs, ils possèdent, en eux-mêmes, les significations approximatives suivantes :
I, le Bateleur : la rectitude des pensées ; II, la Papesse : la sagesse et la science ; III, l'Impératrice : la nuit, les ténèbres ; IV, l'Empereur :
l'appui, la protection ; V, le Pape : réunion, société ; VI, l'Amoureux : le
mariage ; VII, le Chariot : triomphe, despotisme ; VIII, la justice : la loi,
la justice ; IX, l'Ermite : la sagesse ; X, la Roue de Fortune : la fortune,
les richesses ; XI, la Force : la force, la souveraineté : XII, le Pendu : la
prudence ; XIII, la Mort : la ruine, la mort, la destruction; XIV, la Tempérance
: la tempérance, la modération ; XV, le Diable : la force physique
et aveugle ; XVI, la Maison-Dieu : la misère, la pauvreté, la prison ;
XVII, l'Étoile : le désintéressement ; XVIII, la Lune : parole, bavardage ;
XIX, le Soleil : la lumière, la science ; XX, le Jugement : la volonté ;
le Monde : le voyage, la possession de la Terre ; O, le Fou : la démence,
l'enthousiasme, l'extravagance.
Ces significations simples sont également modifiables les unes par les autres, et bien davantage encore si l'on réunit ces vingt-deux tarots
aux cartes numérales ; l'immensité de leur nombre nous interdit de nous
étendre plus avant sur ce sujet.
Il est à remarquer que beaucoup de personnes tirent les cartes en étudiant simplement les diverses combinaisons, en quelque sorte mathématiques,
que présentent celles-ci, et en donnant les interprétations telles
qu'elles les connaissent pour les avoir apprises, soit dans les livres, soit
par tradition orale. Mais il en est d'autres pour lesquelles les figures du
Tarot ne sont autre chose que les signes matériels sur lesquels se portent
leurs regards pour développer la clairvoyance. Elles fixent les
images qu'elles ne voient bientôt plus, et c'est dans un état d'hypnose
plus ou moins profond qu'elles aperçoivent les conditions de l'avenir
qu'on leur demande de dévoiler.
Ces cartomanciennes sont réputées les meilleures. Le cartomancien d'Odoucet, un des plus érudits, des plus consciencieux, et qui paraît
avoir possédé de véritables notions de mathématiques, condamne pourtant
formellement ce procédé dans son ouvrage fort rare : Science des
signes ou Médecine de l'Esprit, Paris, vers 1795; « Surtout, dit-il, que le

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Fig. 284. -- CHEZ LA CARTOMANCIENNE. La Crédulité sans réflexion, par Schenau, gravé par Halbou, XVIIIe siècle.

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cartomancien ne fasse jamais accroire qu'il opère par inspiration ou par
sortilège, mais purement par science apprise en raison de ses études et
de son intelligence. » Malgré cet avertissement, les cartomanciennes
« clairvoyantes », développant en elles un état de transe qui leur cause,
d'ailleurs, une extrême fatigue après chaque consultation, sont nombreuses ;
par elles, l'art inoffensif de tirer les cartes vient rejoindre l'un
des mystères les plus déconcertants de l'occultisme, que nous étudierons
dans un chapitre suivant. La célèbre Mlle Le Normand était de ces
dernières, car elle mentionne, dans ses Mémoires, les tendances à l'extase
qu'elle manifesta dès son enfance, au couvent des Bénédictines
d'Alençon, où elle fit ses études, et qu'elle exprime par cette phrase
caractéristique : « J'étais une somnambule éveillée ! »
Nous retrouvons donc ici la pythonisse de l'antiquité, la voyante, l'inspirée, la sibylle, dont le trépied n'était que l'instrument matériel
aidant à provoquer la transe et à faciliter la réception de l'Esprit ;
aujourd'hui, le Tarot le remplace ; le phénomène, tout aussi troublant,
reste identique, mais le procédé est mieux adapté aux exigences de la
société moderne, et il a pu être introduit dans les plus humbles chaumières,
comme dans les demeures les plus somptueuses.
La cartomancie a été exercée par des personnes appartenant aux classes les plus diverses de la société ; des mains des Bohémiens, le
Tarot est passé dans celles des sorcières de village, ces bohémiennes
sédentaires, qui n'ont pas manqué d'ajouter cet art divinatoire à leurs
autres talents secrets. La sorcière est même demeurée longtemps le type
de la devineresse ; jusqu'à l'époque de Balzac, nombre de cartomanciennes
trônaient encore dans des réduits sordides, en compagnie d'un
hibou, d'un chat noir et d'un crapaud, vestige des siècles du Sabbat.
Une belle estampe du XVIIIe siècle, gravée par Halbou, d'après un tableau
de Schenau, La Crédulité sans Reflexion (Fig. 284), représente de façon
typique le taudis, que l'on a considéré longtemps comme classique,
d'une cartomancienne sorcière ayant la clientèle des darnes de qualité.
La devineresse, vêtue de haillons, avec son collier de molaires et d'osselets,
a déployé devant elle le « grand jeu ». qu'elle interprète en faisant
un sourire grimaçant d'entremetteuse ; devant elle, une tasse contient le

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marc de café dont elle s'aide pour voir l'avenir ; au mur, une chauve-
souris ; puis, perché sur la fenêtre en ruines, un hibou. Une dame, vêtue
d'atours, écoute, ravie, ce que dit la sorcière, sans être effrayée comme
la soubrette qui l'a accompagnée, et qui se tient derrière elle, mourant
de peur, incapable de retenir le petit chien qui jappe au chat, à queue
hérissée, de la sorcière. Au premier plan, à droite, un mystérieux personnage,
que nous ne pouvons pas identifier, est enfermé dans une cage,
et dissimulé par un rideau. Est-ce un diable, comme celui qui grimace
derrière la porte, dans l'estampe des quatre sorcières d'Albrecht Dürer ?
Est-ce un curieux qui s'est caché là pour surprendre les confidences de
la dame ? Il est bien difficile de pénétrer les intentions exactes de
l'artiste.
Mais toutes les pythonisses, heureusement, n'avaient point l'aspect de ces créatures rébarbatives ; la « sorcière des salons » avait déjà fait
son apparition dans le monde, et Mlle Le Normand nous paraît en avoir
été le type le plus achevé. La voici, en robe de soirée, à la Malmaison,
faisant aussi le « grand jeu » à l'Impératrice Joséphine, dans cette
célèbre chambre en hémicycle, encore conservée aujourd'hui (Fig. 283).
C'est à l'époque où déjà s'annonçaient les malheurs de l'Impératrice, et celle-ci se met à pleurer en entendant la cartomancienne lui annoncer
son divorce. Napoléon, inquiet de l'influence que Mlle Le Normand a
acquise sur sa cliente, entre furtivement au moment où, avec un geste
théâtral, la voyante pontifie en vraie sibylle, tandis que Joséphine,
pleurant, fait cette réflexion amère : « Je voyais s'avancer à grands pas
l'espèce de prophétie qui me fut faite à l'époque de mon divorce. Elle
annonçait que du moment où Napoléon me délaisserait, il cesserait
d'être heureux ! »
La carrière de Mlle Le Normand a été exceptionnellement brillante; elle commença à donner des consultations à Paris, en 1790, et vit venir,
dans son cabinet : Robespierre, Saint-Just, Marat, Hébert, la princesse
de Lamballe, Hoche, le comte de Provence, devenu plus tard
Louis XVIII, Danton, Camille Desmoulins, Mme Tallien, Barras,
Bonaparte, qui la fit emprisonner deux fois, Talleyrand, Talma, la
duchesse d'Angoulême ; à chacun desquels elle révéla la destinée qui

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l'attendait. Mais elle a créé surtout un type nouveau, celui de la cartomancienne
mondaine, imité plus tard par Mme Clément et par Julia
Orsini, et, de nos jours, par la plupart des devineresses, qui rendent
leurs oracles dans des appartements confortables et luxueux, ayant abandonné
les attributs sabbatiques de la sorcière, et gardant tout au plus,
comme souvenir, sur un coussin de velours, un chat siamois valant
plusieurs milliers de francs.

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Fig. 285. - Le GRAND PRETRE. Tarot d'Eteilla. (Collection de l'auteur).
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.VIII.
LES ARTS DIVINATOIRES
La connaissance de l'avenir parait être le grand problème qui, de tout temps, a le plus préoccupé les humains. Il ne faut point douter que
si beaucoup d'entre nous pouvaient voir le sort qui leur est réservé, ils
en seraient souvent épouvantés, et l'on peut dire qu'il est heureux que
la Nature ait placé, devant nos yeux, ce voile qui nous permet toutes les
illusions et autorise tous les espoirs. Mais aussi quel avantage pour
chacun de nous en particulier, s'il pouvait, à l'insu des autres, soulever
un peu le coin du voile et savoir de quoi demain sera fait !
Aussi, ne faut-il pas nous étonner de voir, à côté de l'astrologie, de la chiromancie et de la cartomancie, que nous appellerons volontiers
les arts divinatoires majeurs, une quantité d'arts mineurs, nés de l'ingéniosité
humaine, éclos on ne sait comment, et semés tout le long de la
route des siècles, ayant connu chacun une période plus ou moins grande
de faveur populaire.
On sait que les Romains pratiquaient l'aruspicine, divination qui consistait à consulter les entrailles d'un animal égorgé ; ou bien ils
faisaient rôtir une omoplate de mouton et examinaient les fissures produites
dans l'os. Ces procédés barbares, peu intéressants, furent cependant
conservés par les chrétiens jusque vers le XIe siècle, et firent l'objet
de plusieurs interdictions de la part des conciles. Grégoire de Tours
rapporte, dans son Historia Francorum, Liv. VII., XXIX, que Claude,
envoyé du roi Guntchramnus, à Tours, consulta les aruspices à la façon
barbare, ut consuetudo est barbarorum aruspicia intendere coepit. Mais
on conserva beaucoup plus longtemps la stichomantie, procédé divinatoire
plus décent et plus aisé, qui consistait à ouvrir un livre au hasard,

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329
et à interpréter de façon prophétique les premiers mots qu'on y lisait.
Cet usage était également imité de l'antiquité, où l'on se servait des
livres d'Homère ou de Virgile, d'où le nom de « sorts homériques »,
« sorts virgiliens », donné à ce genre de divination. Les chrétiens
y substituèrent les Evangiles et la Bible, et les sorts virgiliens devinrent
les « sorts des saints », sortes sanctorum ; et cette coutume, défendue
par plusieurs conciles, fut cependant pratiquée ouvertement dans les
églises, par le clergé lui-même. Grégoire de Tours nous dit encore,
Lib. IV, cap. XVI, que lorsque Chramnus, en révolte contre Chlothacharius,
son père, arriva au castrum de Dijon, il fut reçu par l'évêque,
saint Tetricus, et « les clercs ayant posé trois livres sur l'autel, les
Prophètes, les Apôtres et les Evangiles, ils prièrent le Seigneur de
faire connaître ce qui adviendrait à Chramnus. » Plus tard, suivant le
même auteur, Lib. V, cap. XIV, dans une scène d'une grandeur sombre
et tragique, nous voyons Merovechus, se dérobant à la colère de Frédégonde,
s'enfermer pendant trois jours et trois nuits dans la basilique de
Saint-Martin de Tours, pour y prier sur le tombeau du saint, et y
consulter les livres des Psaumes, des Rois et des Evangiles ; à l'aube du
troisième jour, il ouvrit le livre des Rois et y lut ce verset : Tradidit
vos Dominus Deus noster in manibus inimicorum vestrorum... Là-
dessus, il sortit de la basilique, après avoir pleuré amèrement.
Une forme de divination extrêmement usitée, depuis les temps les plus lointains du Moyen-Age jusqu'à nos jours, dans certaines provinces,
est la Coscinomancie, qui consistait à « faire tourner le sas », vieux mot
signifiant tamis ou crible. Il est à remarquer que tous les peuples ont
attaché un caractère divinatoire aux objets en rotation. Un simple
couteau tournant sur sa virole, sur une table, est considéré, par un grand
nombre de personnes, comme pouvant attirer le malheur sur une maison.
Le mouvement giratoire est de caractère essentiellement mystérieux,
sinon diabolique suivant certains, et la divination par le sas est véritablement
une des plus troublantes qui existent. On trouve, dans les Opera
omnia, de Cornelis Agrippa, Lyon, Beringos, sans date, tome II,
chapitre XXI, dans la partie attribuée à Pierre d'Abano, une précieuse
figure indiquant la manière de suspendre le sas pour lui faire rendre des

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330

oracles (Fig. 286). « On suspend, dit-il, le crible par des tenailles ou pinces,
forcipes, que tiennent deux assistants par le doigt du milieu ; et l'on
peut découvrir ainsi, par l'assistance du démon, daemone urgente, ceux
qui ont commis un crime, ou un vol, ou fait quelque blessure. Aussitôt
la conjuration faite, laquelle consiste en six mots qui ne sont compris ni
de celui qui les dit, ni des autres, et qui sont : DIES, MIES, JESCHET,

pict

Fig. 286. - MANIERE DE FAIRE
TOURNER. LE SAS. Cornelis Agrippa, Opera Omnia,
Lyon, Beringos, XVI siècle.
BENEDOEFET, DOWIMA, ENITEMAUS, ceux-ci
forcent le démon à faire tourner le crible
suspendu par ses tenailles, dès que le
nom du coupable est prononcé (car il
faut nommer toutes les personnes suspectes),
et ainsi le coupable est aussitôt
connu. » « Il y a plus de trente ans,
ajoute l'auteur, que je me suis servi par
trois fois de ce genre de divination, la
première fois à l'occasion d'un vol qui
avait été commis, la seconde à cause
de certains rêts ou pièges par lesquels
on prend des oiseaux, et qui m'avaient
été détruits par quelque envieux ; la
troisième fois pour retrouver un chien
perdu par moi auquel je tenais beaucoup ;
chaque fois, j'ai eu la chance de
réussir ; je me suis arrêté néanmoins après la dernière, craignant que
le démon ne m'attirât dans ses filets. » Quelquefois le crible était placé
sur un pivot central ; On le faisait tourner et il s'arrêtait au moment où
l'on nommait le coupable.
On voit que Cornelis Agrippa (ou Pierre d'Abano), attribue au démon le fonctionnement de cet appareil, qu'on peut considérer, dans
une certaine mesure, comme l'ancêtre de la table tournante. Mais le
curé Belot, Oeuvres, partie I, chapitre XXI, qui nous avertit bien que le
forceps doit être posé « sur les ongles du poulce de deux personnes qui
se regardent l'un l'aultre, et surtout qu'ils observent de bien poser les
forces sur le milieu de l'ongle, l'ongle du doigt de Saturne estant plus

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331
propre que celui du poulce », prend la défense de ce procédé divinatoire
: « puisque, dit-il, les sorts ont été permis à l'antiquité, et lorsque
l'Eglise estoit en son commencement, qu'il me soit permis, par nos
Maistres, qu'imitant les anticques, je donne les sorts du crible sans scandale,
et tels que nos anciens les ont exercés du règne de Charlemagne
et de son fils Charles le Chauve,
voire mesme en l'Eglise librement,
comme il se voit en nos
anciens Rituels. »
Les quatre éléments avaient chacun leur mode de
divination : La Pyromancie,
Pyroscopie, était une divination
par le feu ; on observait
la façon dont brûlaient certains
objets jetés dans le feu, principalement
de la poix broyée ; si
elle s'allumait promptement,
lé présage était bon. L'Aéromancie
était une divination par
l'examen des variations et des
phénomènes de l'air; sa nature
n'est pas très bien définie.
L'Hydromancie, que l'on
appelle encore Hydatoscopie,
lorsqu'elle tire un augure de

pict

Fig. 287. -- SCHEMA DES ARTS DIVINATOIRES.
Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619.
l'examen de l'eau de pluie, ou Pégomancie, lorsqu'on se sert de l'eau
d'une source, consistait en des expériences très diverses ; on, étudiait le
bruit fait par un anneau suspendu par un fil, et qui frappait contre les
parois du vase ; ou bien l'on examinait les cercles formés par trois petites
pierres jetées dans une eau dormante ; on jetait une goutte d'huile dans
l'eau, et l'on y voyait les choses futures comme dans un miroir. A ce
mode de divination peut se rattacher celui du marc de café et celui des
vases d'Artephius dont nous parlerons plus loin. Enfin, la Géomancie

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332

est une divination par la terre ; elle a été connue également sous le nom
d'Art des Petits Points, qui s'est confondu autrefois avec la cartomancie.
Elle consiste à jeter une poignée de terre sur le sol et à observer
la figure ainsi formée, ou bien à tracer des points au hasard sur une
feuille de papier et à interpréter leur position. Robert Fludd a donné,
sur le frontispice du deuxième tome de son ouvrage : Utriusque Cosmi
Historia, Oppenheim, 1619, une figure schématique dans laquelle il a
réuni les principaux modes de divination que l'homme, devenu le
Singe de Dieu, peut exercer sur terre en s'inspirant de la. lumière
céleste (Fig. 287). On voit, à droite, dans un écusson, un certain nombre
de figures formées de cette façon, et susceptibles d'interprétation.
Suivant Cornelis Agrippa, De Occulta Philosophia, Cologne, 1533, livre
II, chapitre XLVIII, les figures géomantiques ne sont qu'au nombre de
seize ; voici l'explication qu'il donne de trois de celles-ci :

pict

Fortune majeure Garçon jeune Prison
Aide majeure sans barbe Contrainte
Tutelle commençante
Citons encore la Lécanomancie, qui s'exerçait en laissant tomber des pierres précieuses dans l'eau ; il en sortait un petit sifflement mystérieux,
qui annonçait la chose désirée ; l'Aleuromancie et l'Alphitomancie
qui étaient des procédés à peu près analogues, par lesquels on
faisait des gâteaux de farine d'orge ou de froment, et que ceux qui
étaient coupables de quelque méfait ne pouvaient avaler.
L'Alectromancie ou Alectryomancie, ou divination par le coq, est un procédé célèbre et des plus anciens. Le curé Belot l'explique ainsi :
« Il faut donc que celui qui veut sçavoir quelque chose, soit de vol,
larcin ou le nom d'un successeur, fasse sur une place bien unie un cerne
qu'il divisera en autant de parties qu'il y a de lettres de l'alphabet ;
cela fait, on prendra des grains de froment, lesquels on posera sur
chaque lettre, commençant à l'A, et ainsi continuant, disant ce verset :

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333
Ecce enim veritatem, etc. Le froment étant donc posé, tu prendras un
jeune coq ou cochet, tout blanc, auquel tu couperas les ongles ; or,
ayant mis ce coq, il te faut prendre garde de remarquer sur quelles
lettres il mangera les grains de bled, et ayant remarqué ou écrit sur du
papier ces lettres, il les faut assembler, tu trouveras le nom de celui que
désires sçavoir. » On sait que l'empereur Valens employa ce procédé
pour connaître son successeur à l'Empire. Le coq tira les lettres THEOD,
que l'Empereur interpréta « Théodore », et il fit tuer toutes les personnes
portant ce nom. Cependant Théodose lui succéda à l'Empire.
Il existait encore l'Axinomancie ou divination par la hache, « laquelle, dit De l'Ancre, ils fichoient dedans un pieu rond, et par le branlé ou
mouvements qu'elle fesoit, ils jugeoient des larcins et autres crimes
énormes. » La Céphalomancie, ou oracle rendu par une tête d'âne ; la
Cromniomancie qui consistait à déposer sur l'autel, le jour de Noël, des
oignons sur lesquels étaient écrits certains noms ; celui qui, une fois mis
en terre, germait le premier, donnait l'indication demandée ; la Dactylomancie,
qui se faisait par des anneaux mis sur les ongles des doigts ;
la Daphnomancie, obtenue au moyen d'une branche de laurier qui
annonçait un présage heureux si elle pétillait en brûlant.
L'Astragalomancie, ou Astragiromancie, se pratiquait, chez les anciens, avec des osselets marqués des lettres de l'alphabet ; on leur a
substitué plus tard les dés; les chiffres, de 1 à 12, y représentent les douze
principales articulations du langage humain. On en a même fait un art
compliqué, qui tient à la fois du divertissement de salon et de l'oracle,
et qui est exposé tout au long dans le livre de Maître Laurens l'Esprit :
Le Passe-temps de la fortune des dez, ingénieusement compilé pour
response à vingt questions, Paris, 1534. Voici la reproduction d'une des
pages de ce volume (Fig. 288), dans laquelle on ne manquera pas de
remarquer une certaine analogie avec le livre de cartomancie de Marcolino
da Forti, dont nous avons parlé plus haut (Fig. 281 et 282). Les
combinaisons de dés qui y sont marquées renvoient à d'autres figures où
sont énoncés les oracles.
On appelait encore Lampodomancie, une divination basée sur l'observation des mouvements de la lumière d'une lampe ; la Libanomancie

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334

se pratiquait au moyen de la fumée de l'encens; la Lithomancie, au moyen
de pierres d'aimant. Très curieuse était la Margaritomancie, ou divination
au moyen d'une perle. « On enchante la perle, dit P. de l'Ancre,
et on l'enferme dans un pot ; quand on vient à prononcer le nom d'un
voleur, la perle bondit en frappant le pot. » La Molybdomancie était une
divination par le plomb fondu ; on en laissait tomber des gouttes dans
l'eau, dont on écoutait les bruits et les sifflements. La Cléidomancie se
faisait au moyen d'une clef suspendue à un fil, et tenue sur l'ongle de
l'annulaire par une fille vierge ; on disait en même temps le verset :
Exurge, Domine adjuva nos, et redime nos propter nomen sanctum
tuum ; et la clef tournait si la chose demandée était véritable. La Belomancie,
chère aux guerriers d'autrefois, était une divination qui se
faisait par le moyen des flèches. L'Onychomancie se pratiquait par
l'inspection des ongles ; l'Oinomancie, par le moyen du vin ; nous en
verrons un exemple plus loin ; l'Ovomancie était une opération où le
germe d'un oeuf jouait le rôle d'agent divinatoire ; l'Ornithomancie
était une vieille divination par le vol des oiseaux, que pratiquaient les
Augures à Rome ; dans la Sidéromancie, on jetait des pailles en nombre
impair sur un fer rouge, et, dit De l'Ancre, « pendant qu'elles bruslaient,
on faisait jugement du mouvement des pailles, du tournoiement ou
inflexion d'icelles, des figures ignées de la scintillation des flammes et
du vol et train de la fumée, etc. »
Nous devons faire une place de choix à la divination dite Catoptromancie ou Cristallomancie, c'est-à-dire par l'emploi du miroir magique.
C'est une des plus anciennes formes de divination. Varron rapporte
qu'elle venait de la Perse. Pausanias, Achaia, VII, 22, dit avoir vu, dans
un temple de Cérès, une fontaine que l'on consultait au moyen d'un
miroir auquel était attaché un fil qu'on plongeait dans l'eau ; on voyait,
dans le miroir, si les personnes malades devaient obtenir leur guérison.
Pythagore possédait également un miroir magique, qu'il présentait à la
face de la lune avant d'y voir l'avenir ; il imitait en cela les sorciers de
Thessalie, qui employaient ce moyen depuis la plus haute antiquité.
Les miroirs magiques sont cités par Spartianus, Apulée, Pausanias et
Saint Augustin. Au XIIe siècle, Jean de Salisbury appelle Speculatorii

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335
pict

Fig. 288. -- DIVINATION PAR LES DES. Maistre Laurens l'Esprit, Le Passe-temps de la fortune des dez, Paris, 1534.

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336

ceux qui les emploient. Suivant Belot, qui s'appuie sur le témoignage
de quelques Rabbins, ce procédé de divination tirerait son origine de
celui qui était en usage chez les Juifs, et qui consistait à regarder les
pierres précieuses qui ornaient l'éphod ou pectoral du Grand-Prêtre
pour y lire les choses futures.
Pendant la guerre du Milanais, sous François Ier, un magicien, rapporte De l'Ancre, faisait voir aux Parisiens tout ce qui se passait à
Milan, au moyen d'un miroir magique ; il employait le procédé de
Pythagore, en présentant d'abord la face de son miroir à la lune. Le
même auteur nous dit qu'un prêtre de Nürnberg, en 1530, vit des
trésors dans un cristal magique, il fit des fouilles à l'endroit indiqué ;
mais, en descendant dans le trou qu'il avait fait creuser, la terre s'éboula
et l'engloutit.
L'emploi du miroir magique est, proprement, l'opération inverse de la nécromancie ; au lieu d'évoquer les morts, on fait apparaître ainsi
devant soi les hommes qui ne sont point encore, ou bien ceux qui
existent, mais faisant une action qu'ils n'accompliront réellement que
plus tard. Son usage était très répandu en France, au XVIe siècle ;
Pasquier, dans ses Recherches de la France, rapporte que Catherine de
Médicis en possédait un, dans lequel elle voyait tout ce qui se passait
en France, et ce que lui réservait l'avenir. Elle y vit un jour une troupe
de jésuites s'emparant du pouvoir, cc qui la fit entrer dans une violente
colère. On pouvait encore voir cet instrument au Louvre, en 1688. On
a dit aussi que le confesseur de Henri IV, le P. Cotton, lui faisait voir,
dans un miroir magique, toutes les intrigues que se tramaient dans les
cabinets de tous les princes d'Europe.
La façon de se servir du miroir magique est très simple, mais les documents iconographiques y ayant trait sont fort rares. Nous avons vu
le miroir magique intervenir dans la scène du Dr. Faustus de Rembrandt
(Fig. 80). Léonard de Vinci, auquel nous devons la représentation de
quelques scènes de sorcellerie, a fait figurer un miroir magique dans
un bizarre dessin du Christ Church College, d'Oxford (Fig. 289). On y
voit une sorcière tenant un miroir dans lequel vient se refléter un
visage de vieillard, opposé à celui d'une autre sorcière. La scène est

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pict

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symbolique, sinon difficilement explicable ; on y peut trouver un sens
alchimique et non l'emploi traditionnel du miroir pour la divination.
Autrefois, on bandait les yeux de la personne à laquelle on présentait
le miroir ; lorsqu'on voulait trouver un voleur, on devait approcher du
miroir, ou, à défaut, d'un vase rempli d'eau bénite, une bougie bénite
allumée, et faire prononcer les paroles suivantes par une personne

pict

Fig. 289. -- SORCIERE SE SERVANT D'UN MIROIR MAGIQUE. Léonard de Vinci. Dessin original. Bibliothèque du Christ Church College, à Oxford.

vierge : Angelo bianco, Angelo santo, per la tua santità e per la mia
virginità, mostrami che ha tolto questa cosa, c'est-à-dire, « Ange blanc,
ange saint, par ta sainteté et par ma virginité; montre-moi qui a dérobé
cette chose ! » et aussitôt l'image du voleur apparaissait sur le miroir
ou sur la surface de l'eau. Cette méthode est citée par Rimual, Consilia
in causis gravissimis, auteur qui nous est totalement inconnu, mais que
mentionne la Revue Archéologique, année 1846, p. 161.
Dans un superbe manuscrit conservé dans la Bibliothèque de Troyes, et dont nous avons donné précédemment le titre, se trouve une

23
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miniature fort bien exécutée dans laquelle une pythonisse, armée d'une
baguette, montre à un homme un miroir magique en forme de coupe, où
il aperçoit, par réflexion, les choses futures (Voir planche en couleurs).
Nous parlerons plus loin du sens alchimique que présente cette figure
symbolique et des hiéroglyphes qui l'entourent ; remarquons seulement

pict

Fig. 290. -- LES TROIS VASES D'ARTEPHIUS. Fig. 291. -- FIGURE PENTAGONE POUR L'Art magique d'Artephius et de Mihinius. GAGNER A LA LOTERIE. Bibliothèque de l'Arsenal, n° 3009, Albumazzar de Carpentari,La Clef d'Or, XVIIIe siècle. Avignon, 1815.
que cette façon de consulter le miroir est exempte de toutes complications
et pratiques accessoires.
La Revue Archéologique de 1846, p. 156, donne la figure -- trop mauvaise pour être reproduite ici -- et la description d'un miroir
magique qui se trouvait dans une famille d'Espagne, à Saragosse, depuis
le XVIIe siècle ; c'était un miroir métallique convexe, orné d'une figure

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339
diabolique, et des mots Muerte, Etam, Teteceme et Zaps. En le tournant
vers la surface d'un liquide, on voyait apparaître des figures sur
ce liquide.
Ceux qui pratiquent cet art, fort répandu de nos jours en Angleterre, et qui se nomment « crystal-readers » ou « crystal-gazers », conseillent
de garder complètement le silence, et de se recueillir un quart d'heure,
avant de consulter le miroir, sans penser à rien, « letting the mind
remain blank », disent-ils. Ils se servent préférablement d'un globe de
cristal en forme d'oeuf, dont il se fait un grand commerce au Royaume-
Uni ; ou, plus simplement encore, ils prennent un verre d'eau au fond
duquel ils placent une pièce d'argent de « six pence », très brillante ; ils
s'hypnotisent en la regardant, et ne tardent pas à y découvrir l'avenir.
Le procédé dit des « trois vases d'Artephius » est une méthode divinatoire qui tient du miroir magique, de l'hydromancie, de l'oenomancie
et les résume tous. Son principe n'est exposé, à notre connaissance,
que dans deux manuscrits inédits de la Bibliothèque de l'Arsenal :
le n° 3009, dont la seconde partie contient : l'Art Magique d'Artephius
et de Mihinius, divisée (sic) en huit propositions, et dans le n° 2344, qui
reproduit le même ouvrage, avec même titre, mais de copie moins
soignée. On trouve, à la page 14 du n° 3009, cette naïve figure, de dessin
rudimentaire (Fig. 290). Au bas du dessin, est représentée la « colline
sur laquelle on opère ». Plus haut, la table, posée sur deux tréteaux, en
un « lieu solitaire et propre ». Elle doit être encadrée d'une sorte de
bâti, sur lequel l'auteur ne donne aucune explication, mais qu'il représente
comme étant de « bois troué tout autour pour recevoir les rayons
de la lune et des étoiles ». Sur la table, trois vases : un de terre, renfermant
de l'huile de myrrhe ; un autre de verre vert, contenant du vin ;
un troisième de verre blanc, contenant de l'eau. Ces deux derniers
peuvent être remplacés par un vase de cuivre et un vase de verre. Sur
le vase rempli d'eau est placé un linge, et trois chandelles allumées les
séparent les uns des autres. Il paraît que trois instruments sont nécessaires:
une verge de peuplier « à demi sans écorce », un couteau brillant
et une racine de courge, également présents sur la figure, mais dont
l'auteur, hélas ! a oublié de nous indiquer l'usage.

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340

« Artephius, dit-il, a fait un instrument et l'a préparé en cette manière avec des vases : Par le vaze de terre on connoit le passé ; par
le vaze de cuivre on connoit le présent ; par le vaze de verre on connoit
l'avenir. Il les dispose encore d'une autre manière, c'est-à-dire à la place
du vase de terre on en met un d'argent plein de vin, et celui de cuivre
plein dhuile et celuy de verre plein d'eau. Et alors vous verrez dans
celui de verre les choses présentes, dans celui de cuivre les passées et
dans celui d'argent celles à venir... Il faut que ce soit à l'abri du soleil,
que le tems soit bien serain et qui l'ait esté au moins trois jours, le jour
que vous opérerez au temps du soleil et la nuit avec la lune ou à la
clareté des étoilles, il faut que ce soit dans un endroit éloigné de tout
bruit et que tout soit dans un profond silence, et l'opérateur sera habillé
tout de blanc, et la teste et le visage seront couverts d'une etoffe de
soye rouge, ou d'un linge fin, de sorte que rien ne doit paraître que
les yeux... Dans l'eau, on voit l'ombre de la chose, dans lhuile la figure
de la personne, et dans le vin la chose même ; et voilà la fin de cette
invention. »
Il faut considérer encore, comme une variété de l'hydromancie, le fameux procédé de divination par le marc de café, qui existait déjà au
XVIIIe siècle, mais ne peut être naturellement antérieur à l'introduction
de cette boisson en Europe. Le traité qu'en a publié Thomas Tomponelli
a donné à penser qu'il avait été imaginé en Italie. Nos pythonisses
modernes le mettent toutes en usage ; elles versent du marc de café sur
une assiette blanche non vernissée, le laissent déposer, puis font écouler
l'eau avec précaution. Les particules de marc de café qui restent sur
l'assiette forment une multitude de dessins qu'on peut interpréter de
façons diverses ; ainsi les cercles indiquent l'argent, et, par conséquent,
présagent une fortune plus ou moins abondante selon qu'ils sont plus
ou moins nombreux. Une couronne signifie des succès dans l'Etat ; un
losange, le bonheur en amour ; si l'on découvre un chiffre, c'est celui
qu'on devra prendre dans une loterie quelconque, car il gagnera infailliblement.
Ajoutons que, pour que le procédé réussisse, il faut l'accompagner
de trois formules, qui semblent empruntées à la langue que
Swedenborg a interprétée comme étant celle des démons. En jetant l'eau

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341
sur le marc, dans la cafetière, il faut dire : Aqua boraxit venias carajôs;
en le remuant avec la cuiller : Fixatur et patricam explinabit tornare ; en
le versant sur l'assiette : Hax verticaline, pax Fantas marobum, max
destinatus, veida porol. Nombre de sorcières l'oublient, et l'on s'étonne
ensuite que la prédiction ne soit pas exacte !
Aux arts divinatoires énumérés ci-dessus, il conviendrait encore d'ajouter les procédés dits de « cabale », si usités au XVIIIe siècle, et dont
le grand aventurier Casanova a su tirer un si bon parti, si l'on en croit
ce qu'il raconte en ses Mémoires. Ils consistaient à rendre des oracles
en faisant des combinaisons de chiffres ; on en trouvera un exemple des
plus compliqués dans un manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal,
intitulé La Cabale intellective, auquel nous renvoyons le lecteur, sa
pratique étant trop ardue pour être exposée ici, même en un bref
résumé. Les différentes façons de gagner dans les loteries et de deviner
le numéro sortant s'y rattachent également. Une méthode fort simple,
et parfaitement applicable à la loterie qui, encore de nos jours, se tire
chaque semaine en Italie, nous a été léguée dans le livre : La Clef d'Or
ou l'Astrologue fortuné devin, traduit de l'italien d'Albumazzar de
Carpentari, par M. Peregrinus, Avignon, 1815, dont l'auteur se révèle
ainsi un des bienfaiteurs de l'humanité.
Pour devenir rapidement riche, il suffit de posséder le dessin ci- contre, appelé « Figure Pentagone » ; aussi, nous empressons-nous de
l'offrir ici à nos lecteurs (Fig. 291). Son aspect paraît, à première vue,
mathématiquement rébarbatif ; elle contient cependant le secret du Pactole
si l'on étudie attentivement l'explication qu'en donne ici l'auteur :
« Un de mes amis m'ayant prié de lui expliquer la vertu de la figure Pentagone, je la lui dessinai telle qu'on la voit pour me conformer
à ses souhaits et lui fis remarquer qu'en écrivant les numéros extraits
de la façon qu'ils sont dans ladite figure, il commençât par le dernier
numéro extrait et le plaçât dans l'angle A ; ensuite dans l'angle B, le
quatrième extrait ; de là, dans l'angle D, le troisième ; dans l'angle C,
le second extrait ; et enfin, dans l'angle supérieur E, le premier extrait.
Cela étant fait, je lui ajoutai qu'il fallait qu'il sommât le numéro
A avec les correspondances B. C ; ensuite le numéro C avec les

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342

correspondances A. D ; après le numéro C avec le correspondant A, et
avec la somme A, B ; puis le numéro D, avec le numéro correspondant C,
et avec la susdite somme, en divisant et multipliant les produits avec le
numéro supérieur E ; il trouverait toujours trois numéros qui fort
souvent donnent le terne, l'ambe, l'extrait. »
La loterie royale, qui fonctionnait en France depuis 1758, ayant été supprimée sous Louis-Philippe, les méthodes secrètes pour gagner à ce
jeu sont tombées dans l'oubli en ce pays. On pensait autrefois que les
numéros gagnants étaient indiqués par des songes. Ainsi, venait-on à
rêver d'une autruche ? il fallait, dès le lendemain, miser sur le n° 73 ;
d'un baromètre ? les n° 8 13, 17 et 49 étaient tout indiqués ; d'un nègre ?
18 et 68 devaient gagner ; d'une seringue ? c'étaient les n° 1, 2 ou 48.
Et comme l'on n'était point toujours sûr de rêver, on récitait l'oraison
suivante, que Collin de Plancy nous a pieusement transmise, et qu'on
plaçait, écrite sur du parchemin vierge, sous son oreiller :
« Seigneur Jésus Christ, qui avez dit : Je suis la voie, la vérité et la vie, car vous avez chéri la vérité, et vous m'avez découvert les secrets
de votre sagesse, qui me révélera encore cette nuit les choses inconnues
qui ne sont révélées qu'aux petits, envoyez-moi les anges Uriel, Rubiel
et Barachiel, qui m'instruisent des nombres que je dois prendre pour
gagner, par Celui qui viendra juger les vivants et les morts et le siècle
par le feu. »

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.IX.
LA RHABDOMANCIE OU L'ART D'EMPLOYER LA BAGUETTE DIVINATOIRE
On a appelé Rhabdomancie, dans l'antiquité, un mode de divination qui s'exerçait au moyen de petits bâtons ; on le trouve cité dans le
prophète Osée, IV, 12 : Populus meus in ligno suo interrogavit et baculus
ejus annuntiavit ei, « Mon peuple, dit-il, a interrogé au moyen de
son bois, et son bâton lui a annoncé l'avenir ». On lit également dans le
Psaume CXXIV, v. 3 : Non reliquet Dominus virgam peccatorum super
sortem justorum, « Le Seigneur ne laissera pas la baguette du pécheur
sur le sort des justes » ; et ces divers passages ont été interprétés dans le
sens de la Rhabdomancie. C'est encore par un procédé divinatoire du
même genre, que Moïse, au chapitre XVII des Nombres, place, dans le
Tabernacle, douze baguettes portant chacune le nom d'une tribu d'Israël,
pour savoir de quelle tribu sortira le chef de ce peuple. Mais nous ne
connaissons pas les détails de ces opérations pour affirmer que la Rhabdomancie
de l'antiquité soit semblable à l'art de la baguette divinatoire,
que nous retrouvons au XVIe siècle, pratiqué surtout en Allemagne, sur
une fort grande échelle, et jouissant d'une vogue considérable qui ne
s'est pas démentie jusqu'à nos jours, où cet art a reçu, en quelque sorte,
une consécration scientifique.
La baguette du magicien et du sorcier joue un rôle éminemment esthétique dans toutes les opérations de l'occultisme. Moïse est le grand
magicien de l'antiquité, instruit, nous dit Saint Paul, dans toutes les
sciences et les secrets des Egyptiens ; aussi est-il toujours armé de sa
fameuse verge miraculeuse, lors de tous les prodiges qu'il accomplit aux
yeux de son peuple émerveillé. Le bâton, ou sceptre, est l'emblème de

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344

la puissance ; l'évêque a son bâton pastoral, le magicien, son bâton
enchanté, par lequel il commande à la nature, aux éléments, aux créatures
ténébreuses et infernales ; la baguette magique est nécessaire
pour tracer le cercle dans lequel s'enferme le sorcier pour évoquer les
esprits; on peut donc dire que la rhabdomancie est incluse dans toutes les
opérations de l'occultisme ; cependant, on a donné plus particulièrement
ce nom, à partir du XVIe siècle, à un procédé destiné, au début, à ce que
nous appellerions aujourd'hui la « prospection » des mines, c'est-à-dire
la recherche des gisements métallurgiques ou l'exploration du sous-sol
terrestre dans le but de découvrir des sources, et qui mérite une étude
spéciale, étant donné l'importance qu'on y attache aujourd'hui.
La méthode est extrêmement simple : on prend une baguette fourchue -- de coudrier exclusivement, a-t-on dit souvent autrefois, mais
l'expérience a prouvé que presque toutes les sortes de bois se prêtaient
à cette opération ; -- on la tient avec les deux mains, la partie aiguë de
la fourche en avant, et l'on marche lentement, sur le sol qu'on veut
prospecter ; la baguette tourne aussitôt qu'on passe sur une eau souterraine
ou sur un gisement minier.
Il est incontestable que la baguette divinatoire était employée couramment dans les mines d'Allemagne au XVie siècle, au point que son
usage n'y provoquait plus le moindre étonnement, et paraissait aussi
naturel que les autres opérations exécutées dans les centres métallurgiques.
Voici une gravure sur bois fort suggestive, que nous trouvons
dans la Cosmographia universalis, de Sébastien Munster, Bâle, 1544, et
qui représente, en coupe, une mine, dont les procédés d'exploitation,
aussi rudimentaires qu'ils puissent nous paraître, n'ont guère été améliorés
de nos jours (Fig. 292). Au premier plan, le Hütman, ou chef de
la mine ou de la fonderie, dirige le travail du Zersetzer ou briseur de
blocs de charbon. Plus loin, le Seüberer ou nettoyeur, ramasse et groupe
les morceaux de charbon épars, tandis qu'à droite, le Haüwer ou mineur,
désagrège le charbon des parois de la mine. L'instrumentum tractorium
n'est autre que le treuil, à peine perfectionné de nos jours ; et, à gauche,
un petit « decauville avant la lettre », roulant déjà sur rails, emporte
les produits hors de la mine. Au sommet, un prospecteur, coiffé, comme

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345
pict

Fig. 292. -- LA BAGUETTE DIVINATOIRE DANS LES MINES AU XVIe SIECLE. Sébastien Munster, Cosmographia universalis, Bâle, 1544.
pict

Fig. 293. -- DEMON FAMILIER D'UNE MINE. Olaüs Magnus, Historia de Gentibus Septentrionalibus, Rome, 1555.
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346

les autres mineurs, du capuchon pointu des gnomes, explore le sol au
moyen de la baguette, que l'on n'hésite pas à qualifier ici de « divine »,
virgula divina, tant on apprécie l'aide qu'apporte cet instrument, indispensable
à la mine ; il est parvenu à un gisement heureux de charbon,
Glück Rüs, ce que l'on appellerait aujourd'hui un excellent filon.
En 1546, George Agricola publia à Bâle son livre célèbre, De Re metallica, où il est traité des mines et des diverses branches alors connues
de la métallurgie ; et, dans les nombreuses éditions de cet ouvrage,
jusqu'en 1571, on voit une scène très vivante d'exploration préparatoire
d'une mine (Fig. 294), dans laquelle la baguette divinatoire joue un
rôle des plus importants. Deux prospecteurs manient cet instrument,
tandis que des ouvriers, sur leurs indications, pratiquent des fouilles.
Un troisième, au fond, coupe, à un arbre, les branches, les premières
venues, qui lui seront nécessaires pour exercer son art.
Un auteur allemand, beaucoup moins connu que les deux précédents, G.-E. Laneyss, dans son Bericht vom Bergkwerck, Zellerfeldt,
1617, publie une figure visiblement imitée de celle d'Agricola, qui nous
montre qu'au commencement du XVIIe siècle, l'exploitation des mines
n'avait point changé. Les prospecteurs portaient toujours le costume à
capuchon, et leur façon de tenir la baguette n'était pas différente
(Fig. 295).
On s'explique donc mal que, vers la fin du XVIIe siècle, la baguette divinatoire ait été accueillie tout à coup, en France, comme une merveille
et une nouveauté, et que tant d'écrivains et de philosophes soient
entrés en de si longues discussions sur une chose à laquelle, en Allemagne,
on. ne prêtait nulle considération. En 1692, un petit paysan du
Dauphiné, Jacques Aymar, avait attiré l'attention sur la baguette divinatoire
qui, sauf dans cette province, paraît avoir été à peu près inconnue
en France à cette époque. Non seulement Aymar découvrait les eaux,
les mines et les trésors cachés, mais encore il trouvait, au moyen de
sa baguette, la trace des voleurs et des assassins. Sa renommée le fit
appeler à Lyon, par le procureur du roi et le lieutenant-criminel, pour
les aider à découvrir les assassins d'un marchand de vin et de sa femme,
qu'on avait trouvés égorgés dans une cave. « Sa baguette tourna

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347
pict

Fig. 294. -- EXPLORATION D'UN TERRAIN MINIER AU MOVEN DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE, AU XVIe SIECLE. George Agricola, De Re Metallica, Bâle, 1571.
rapidement dans les deux endroits de la cave où les cadavres avaient été
découverts, rapporte Pierre Garnier, médecin de Montpellier, dans sa
Dissertation Physique sur la Baguette, publiée à Lyon, en 1692, l'année
même du crime ; il suivit les rues où les assassins avaient passé, entra
dans la cour de l'archevêché, sortit de la ville par le pont du Rhône, et
prit à main droite le long du fleuve ; il arriva dans une maison où il
désigna une table et trois bouteilles comme ayant été touchées par les

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348

meurtriers ; ce fait fut certifié par deux enfans qui les avoient vu se
glisser dans cette maison. »
Aymar suivit la trace des meurtriers jusqu'au camp de Sablon ; puis il revient à Lyon, s'embarque sur le Rhône jusqu'à Beaucaire. Là sa
baguette tourne devant la prison, où l'on découvre un bossu qui, interrogé,
avoue avoir participé au crime, avec deux complices qui avaient
réussi à fuir et à passer la frontière.
Cette histoire, qui eut un retentissement considérable, fit surgir plusieurs ouvrages dans lesquels ce mode de divination, qu'on croyait
nouveau, était diversement apprécié. Les uns y voyaient nettement
l'influence du Diable, entre autres l'auteur anonyme du Traité en forme
de lettre contre la nouvelle rhabdomancie, ou la manière de deviner avec
une baguette fourchue, Lyon, 1694. Cette opinion se trouvait corroborée
du fait que les hommes, de temps immémorial, avaient cru que les
quatre éléments étaient habités par autant de sortes de génies dits
« élémentaires » ; les Salamandres hantaient le feu ; les Sylphes, l'air ;
les Ondines, s'ébattaient dans l'eau, telles ces filles du Rhin, gardiennes
de l'Or, dans les légendes scandinaves. Enfin, les esprits inférieurs des
montagnes, des mines, de la terre, en un mot, étaient les Gnomes ou
Elfes, que les Grecs appelaient Kaballoi, et que les hommes du Nord
nomment encore Kobolds. On croyait que ces derniers régnaient en
maîtres dans les mines; et que leur colère occasionnait parfois les
explosions terribles que nous appelons aujourd'hui « coups de grisou ».
Olaüs Magnus, dans l'ouvrage que nous avons si souvent cité, s'est cru
obligé de représenter un de ces démons, dans l'image qu'il a donnée
d'une mine (Fig. 293) ; on voit, à gauche, le mineur à son travail de
sape, et, à droite, le démon de la mine, se livrant au même travail, mais
dans un but qu'il n'est pas aisé de deviner, car sait-on jamais les pensées
saugrenues qui peuvent germer dans la cervelle d'un démon ?
C'est donc à une influence de ces démons élémentaires, que le P. Lebrun, de l'Oratoire, attribua également les vertus de la baguette
divinatoire, dans ses Lettres qui découvrent l'illusion des Philosophes
sur la baguette, et qui détruisent leurs systèmes, Paris, 1693. Le
P. Malebranche, son. confrère, partagea, dit-on, la même Opinion.

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pict

Fig. 295. -- EXPLORATION D'EN TERRAIN MINIER AU MOYEN DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE AU XVIe SIECLE. S. E. Löhneyss, Bericht Berkwerck, Zellerfeldt, 1617.

Le P. Ménestrier, qui a touché à toutes choses, un peu inconsidérément,
se range aussi du côté de la diablerie, dans sa dissertation des Indications
de la Baguette, qui se trouve à la fin de son ouvrage : La Philosophie
des Images énigmatiques, Lyon, 1694. Tous ces auteurs se refusent
à reconnaître une cause physique au mouvement de la baguette
divinatoire, du fait que ladite baguette peut être indifféremment de
n'importe quel bois, sec ou vert, et qu'elle se laisse influencer par des
corps très différents, tels que l'eau, les métaux, le sang, le cristal, ou
même par des êtres métaphysiques inexistants, tels que les vertus et les
vices, et qu'on s'en sert pour discerner la qualité des étoffes, reconnaître
les médailles vraies des fausses, toutes choses qui ne peuvent
s'obtenir par un effet de la nature. « On en est venu, dit le P. Lebrun,
aux pierres qui servent de limites pour le partage des fonds. La baguette,
par son mouvement, les indique. Si les bornes sont dans la même place
Où les avoient mises les possesseurs des fonds, la baguette ne tourne pas
seulement sur les bornes, elle tourne sur l'espace qui est entre les deux ;


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350

pict

Fig. 296. Fig. 297. Fig. 298.
Méthode FranÞaise. Méthode du Sieur Roger. Méthode du P. Kircher.

Fig. 299. Méthode autre et peu usitée.
pict

Abbé de Vallemont, La Physique occulte, La Haye, 1762.

Fig. 300. Explication de
la baguette.
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351
que si la borne d'est plus dans sa première place, la baguette tourne
seulement sur cette borne et ne tourne point lorsqu'on s'en éloigne. »
Le P. Ménestrier, pour reconnaître l'action diabolique, se base sur la
constatation que la baguette ne tourne que sur les eaux, si l'on cherche
de l'eau, ou que sur de l'or, si l'on cherche de l'or ; que l'influence de la
pensée de la personne qui manoeuvre la baguette est nécessaire, ce qui
ne serait point s'il s'agissait d'une cause physique. « Un gentilhomme,
dit-il, qui avoit ce talent, avouait que l'application qu'il était obligé de
faire de la pensée à la recherche précise qu'il vouloit faire le fatiguoit
extrêmement ». Enfin, il conclut : « Il y a donc des usages de la Baguette
qui sont manifestement diaboliques, puisque Dieu nous en assure, et
nous en découvre lui-même les opérations et les causes de ces opérations.
C'est un point de foi que nul chrétien ne peut nier. Je suis donc en
possession de dire que cela vient du Démon. »
Les auteurs qui assignaient aux mouvements de la baguette divinatoire une cause purement physique, n'étaient pas moins nombreux ; ils
expliquaient ce phénomène par l'affirmation de l'existence de « corpuscules
» émanant des substances recherchées, par une théorie qui n'était
pas sans analogie avec les théories récentes de la radio-activité. Parmi
ces adversaires des théologiens se trouvait M. de Vagny, procureur du
roi à Grenoble, qui, l'année même de l'aventure de Jacques Aymar, en
publia un récit détaillé sous ce titre : Histoire merveilleuse d'un maçon
qui, conduit par la baguette divinatoire, a suivi un meurtrier pendant
45 heures sur la terre et plus de 30 heures sur l'eau ; puis Pierre
Garnier, dont nous avons cité l'ouvrage, et qui se rallie, lui aussi, à la
théorie des corpuscules. « Voilà, dit-il, comment je pense que cela se
fait : Dans tous les lieux où les meurtriers ont passé, il est resté une
très grande quantité de corpuscules, sortis, par la transpiration, du corps
de ces meurtriers ; le meurtrier n'agissant jamais de sang-froid, ces
corpuscules sont disposés autrement qu'ils ne l'étoient avant le meurtre,
et ils agissent très vigoureusement sur le corps et spécialement sur la
peau d'Aymar... »
Mais l'adversaire le plus ardent de toute intervention diabolique fut l'abbé de Vallemont qui, dans son ouvrage : La Physique Occulte ou

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352

Traité de la Bagnette divinatoire, publié à Paris; un 1725, puis à la Haye,
en 1762, a fait un exposé complet des méthodes employées alors, en
Europe, pour se servir de la baguette divinatoire.
La première, qui parait être la manière classique française, est fort bien indiquée dans la figure 296, que nous reproduisons d'après cet
ouvrage. « Il faut, dit-il, prendre une branche fourchue de coudrier,
autrement noisetier, d'un pied et demi de long, grosse comme le doigt,
et qui ne soit pas de plus d'une année autant que cela se peut. On tient
les deux branches A et B dans les deux mains, sans beaucoup serrer, de
manière que le dessus de la main soit tourné vers la terre ; que la
pointe C, de la baguette, aille devant ; et que la Baguette soit parallèle à
l'horizon. Alors on marche doucement dans les lieux où l'on soupçonne
qu'il y a de l'eau, des minières ou de l'argent caché. Il ne faut pas aller
brusquement, parce que l'on romproit le volume de vapeurs et d'exhalaisons,
qui s'élèvent du lieu où sont ces choses, et qui, imprégnant la
Baguette, la font incliner. »
La figure. 297 présente une deuxième manière de tenir la baguette selon la méthode imaginée par un sieur Roger. « Pour trouver de l'eau,
dit cet auteur, il faut prendre une branche fourchue, soit de coudre,
d'aulne, de chêne ou de pommier, d'environ un pied de longueur, et
grosse comme un des doigts, afin que le vent ne la fasse pas facilement
remuer. Il la faut mettre sur une des mains en équilibre, et le plus en
balance que faire se pourra ; puis marcher doucement ; et quand on
passera par dessus un cours d'eau, elle se tournera. »
Une troisième manière, toute différente, était pratiquée en Allemagne, selon le P. Kircher (Fig. 298). Elle consistait à prendre « un
rejeton de coudrier bien droit, et sans noeuds : on le coupe en deux
moitiés à peu près de la même longueur ; on creuse le bout de l'une en
forme de petit bassin, et on coupe le bout de l'autre en pointe, en sorte
que l'extrémité d'un bâton puisse entrer dans l'extrémité de l'autre.
On porte ainsi ce rejeton devant soi, que l'on tient entre les deux doigts
Index, comme la figure le montre. Quand on passe par dessus des
rameaux d'eaux, ou des veines métalliques, ces deux bâtons se meuvent
et s'inclinent. » Cependant, nous avons vu, d'après les ouvrages

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353
d'Agricola et Löhneyss, que la méthode ordinaire était également
employée en Allemagne.
Enfin, une quatrième manière (Fig. 299) est signalée par l'abbé de Vallemont, qui déclare ne l'avoir vu suivre « qu'à peu de gens qui font
métier de chercher des eaux. Ils prennent un long rejeton de coudrier,
ou de tout autre bois bien uni et bien droit, comme une canne ordinaire;
ils en tiennent les deux bouts dans leurs mains et le courbent un peu ;
ils le portent parallèle à l'horizon, et du moment qu'ils passent par
dessus une source d'eau, le bâton se tourne, et l'arc se porte vers
la terre. »
L'abbé de Vallemont expliquait ce phénomène par l'existence de corpuscules invisibles s'échappant des matières faisant l'objet des investigations.
« Je dis (ce sont ses propres paroles) que les corpuscules, tant
ceux qui se transpirent des mains de l'homme à la Baguette, que ceux
qui s'élèvent en vapeur au-dessus des sources d'eau, en exhalaisons
au-dessus des minières, ou en colonnes de corpuscules de la transpiration
insensible sur les pas des criminels fugitifs, sont la cause efficiente
prochaine du mouvement et de l'inclinaison de la Baguette Divinatoire. »
Et voici la curieuse figure par laquelle il pensait expliquer sa théorie
(Fig. 300).
Les émules de Jacques Aymar furent nombreux. Le P. Lebrun cite un président du Parlement de Grenoble « aussi respectable par sa probité,
son esprit et son érudition que par ses charges et qualités, qui
disoit que la baguette avoit tourné plusieurs fois entre ses mains sur des
sources. L'occasion se présenta, peu de jours après, de faire l'expérience
au Villart, près de Tencin, l'une de ses terres. Je lui tins la main droite
avec mes deux mains ; une autre personne lui tint la gauche, dans une
allée de jardin sous laquelle il y avoit un tuyau de plomb qui conduisoit
de l'eau dans un bassin. En un instant la baguette fourchue qu'il avoit
entre ses mains la pointe tournée vers la terre, s'éleva et se tordit si
fort que M. le Président demanda quartier parce qu'elle lui blessoit
les doigts. »
Le même auteur parle d'une personne qui opérait en même temps que Jacques Aymar, et qui fit tourner la baguette en présence du célèbre

24
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354

P. Mabillon. Il y eut aussi un sieur Expié, puis la fille d'un marchand
nommé Martin, à Lyon. Un siècle plus tard, Bletton renouvela à Paris
les expériences d'Aymar, et fut soutenu par un membre de l'Académie
de Munich, le Dr. Ritter; qui attribua la puissance de la baguette à un
phénomène analogue au galvanisme, alors à la mode. Un autre hydroscope
tyrolien, nommé Campetti, substitua, le premier, à la baguette
divinatoire, un petit pendule formé d'un morceau de pyrite, suspendu à
un fil, et fréquemment employé de nos jours.
La baguette divinatoire dont l'action n'est cependant point encore clairement expliquée, est entrée actuellement dans le domaine scientifique.
Des congrès de psychologie l'ont étudiée ; nous l'avons vu tourner
plusieurs fois entre nos mains ; et, bien qu'elle garde encore tout son
mystère, elle a perdu ce caractère de merveilleux qu'elle possédait
autrefois ; les sourciers sont aujourd'hui nombreux, et c'est à eux qu'on
s'adresse, dans les campagnes, plutôt qu'aux ingénieurs diplômés, lorsqu'on
veut creuser un puits avec certitude et avec le moins de frais
possible.

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.X.
LE MYSTERE DU SOMMEIL ET DE LA CLAIRVOYANCE
Si les hommes ont ambitionné de pénétrer, à l'état de veille, les secrets de l'avenir, et de connaître les choses cachées par tous les procédés
mécaniques que nous avons énumérés ci-dessus, quelle valeur divinatoire
n'ont-ils pas dû attribuer de tout temps au sommeil, à cet état
mystérieux et inexplicable, où les liens qui unissent le corps à la partie
pensante de l'individu, semblent se relâcher et se détendre, et où
s'ouvrent, pour cette dernière, les portes d'un monde nouveau, inconnu
et inexploré, le monde des êtres fantastiques et irréels, où nous passons
un tiers de notre existence !
C'est pendant son sommeil que l'homme, même le plus pratique, le plus positif, le plus ennemi des rêveries inutiles et des fantaisies de
l'imagination, devient rêveur malgré lui, reçoit la visite des dieux, voit
des fantômes et des spectres dont il nie l'existence, et pénètre les
secrets de l'avenir.
Point n'est besoin de rappeler le rôle considérable qu'ont joué les songes dans l'antiquité classique. Chez les Grecs, les Perses, les Romains,
les Barbares, il n'est pas de personnage célèbre, de guerrier, de pontife,
d'empereur, de philosophe dans la vie duquel n'intervienne quelque
songe heureux ou malheureux, dont les interprétations exercent, sur
son existence, une action décisive. Les songes étaient reçus de tous
comme des avertissements sacrés, comme des monitions célestes qu'on
n'eût pas osé mépriser, sous peine de sacrilège. Des songes ont bouleversé
des existences humaines, saccagé des empires, décidé du sort des
peuples. La valeur prophétique du songe était révérée à l'égal de

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356

l'oracle venu du trépied de la Sibylle, et tous les poètes de l'antiquité,
Homère, Virgile, Lucain ont su tirer tout le parti qui convenait du
songe divinatoire et du frisson tragique qu'éprouve l'homme en se sentant
soudain approcher, malgré lui, du monde de l'au-delà.
La religion chrétienne elle-même, qui aurait bien voulu taxer l'oneiromancie de pratique superstitieuse, a été la première à l'encourager,
en sanctionnant le caractère divin des récits bibliques où des patriarches
et des prophètes dévoilent l'avenir en interprétant des songes. La théologie
s'est trouvée prise dans ses propres filets. Il était difficile de
proposer aux chrétiens, pour leur édification, la vie de personnages
qu'on considérait comme saints, et de leur dire en même temps : « Ne les
imitez pas ! » Les chrétiens les imitèrent, et la divination par les songes
fut d'autant plus pratiquée que le songe était involontaire, à l'encontre
des autres procédés de divination qui nécessitaient la mise en oeuvre d'un
moyen mécanique. En vain les théologiens avertirent-ils les chrétiens
que bien des songes venaient du démon, adversarius vester diabolus,
disait-on aux Complies, qui tanquam leo rugiens circuit quaerens quem
devoret ; en vain les mirent-ils en garde contre les « phantasmes des
nuits » noctium phantasmata, il suffisait que des songes aient pu venir
de Dieu pour que chacun s'imaginât que les siens en venaient effectivement.
Lorsque Jacob voit en rêve l'échelle mystérieuse, il ne doute pas
un instant qu'il n'ait reçu ainsi un avertissement du Seigneur et non
du Diable. Le prophète Daniel dévoile à Nabuchodonosor l'avenir qui
attend celui-ci, en lui expliquant le rêve qu'il a fait, de la statue à tête
d'or et aux pieds d'argile. Le patriarche Joseph, qui était renommé
pour sa science interprétative des songes, même en Egypte, pays de la
magie par excellence, fut appelé, par deux fois, à faire preuve de sa
sagacité.
Le récit de ces deux aventures qu'on trouve dans la Genèse, chapitre XL, est connu de tout le monde. Joseph, étant de prison par ordre
de son maître Putiphar, y rencontre le « préposé aux échansons » et le
maître des panetiers du Pharaon, qui, chacun, avaient eu un songe. Il
prédit à l'un qu'il serait rétabli dans sa charge auprès du roi, et à l'autre
qu'il serait mis à mort, ce qui arriva comme il l'avait prédit. Deux ans


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357
après, Pharaon eut un songe; il vit sept vaches grasses qui paissaient au
bord du Nil, et sept vaches maigres qui surgirent et les dévorèrent.
Puis, en un second songe, sept épis de blé fort beaux, qui furent dévorés
par sept épis desséchés. Le grand échanson s'étant souvenu de Joseph,
le fit tirer de sa prison et le présenta devant le Pharaon pour lui faire
interpréter les deux songes, ce qu'il fit sur le champ : Les sept vaches
grasses et les sept épis pleins, dit-il, annoncent sept années de prospérité,
et les sept vaches maigres et les sept épis secs annoncent sept

pict

Fig. 301. -- JOSEPH INTERPRETANT LE SONGE DU PHARAON.
Schedel, Chronique de Nuremberg, 1493.
années de famine et de disette qui les suivront. Il conseilla au Pharaon
de faire amasser de grandes provisions pendant les sept années d'abondance,
ce qui sauva l'Egypte de la famine qui vint ensuite.
Cette dernière scène a été souvent traitée avec la plus exquise naïveté par les miniaturistes du Moyen-Age et les peintres primitifs.
Voici une belle gravure sur bois extraite de la Chronique de Nuremberg,
de Schedel, 1493 (Fig. 301). Selon la tradition suivie par les artistes de
l'époque, le Palais du Pharaon est un intérieur du XVe siècle, dans lequel

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358

on reconnaît sans peine cette splendide Audienz-Saal du Burg de Nürnberg,
au plafond décoré par Lucas Cranach, et si largement éclairée
par de vastes fenêtres à colonnes d'où l'on voit la ville en contre-bas et
le ciel illimité. Le Pharaon « Mephres », est vêtu comme un Hohenstaufen
ou un Capétien du XIIe siècle ; Putiphar est assis, le dos tourné
à la ville ; Joseph, debout, interprète le songe, tandis que la femme de
Putiphar, en hennin et robe ceinturée, lui tire son manteau par derrière,
léger anachronisme de deux années, qui réunit, en une seule, deux
scènes bibliques, et dont on aurait tort de se plaindre au milieu de tant
d'autres anachronismes.
Il est des songes célèbres, tels que celui de Marie de Médicis, qui rêva que Henri IV était assassiné, la veille même du jour où cet événement
eut lieu. Louis Guyon, dans ses Remarques sur Plusieurs songes
de personnes de qualité, Amsterdam, 1690, raconte que Henri III, « trois
jours avant qu'estre tué à Saint-Cloud par Jacques Clément, Jacoppin,
le premier jour d'Aoust 1589, avoit veu en songeant, tous les ornements
royaulx, comme camisolles, sandales, tuniques, dalmatiques, manteau de
satin azuré, le sceptre et la main de justice, tout ensanglantez et foulez
aux pieds par des moines. » Louis de Bourbon, prince de Condé, qui fut
tué sous Charles IX, à la bataille de Bassac, avait rêvé sa mort la veille;
et quantité d'autres exemples bien connus viennent confirmer la valeur
prophétique et divinatoire des songes. On cite même des savants qui ont
résolu des problèmes en dormant, ou lu des livres appartenant à des
bibliothèques éloignées, qu'ils n'avaient jamais visitées. Quelques personnes
ont parfois reçu, en songe, des avertissements en langues étrangères
qu'elles ne comprenaient point ; et s'étant fait traduire les mots
qu'elles avaient retenu, il s'est trouvé que leur sens s'adaptait parfaitement
à la solution de quelque incertitude au sujet de laquelle elles désiraient
être éclairées.
Depuis fort longtemps, on a proposé des méthodes d'interprétation des songes. Celle d'Artemidore, auteur grec de la fin du premier siècle,
est une des plus anciennes. Celle qui fait la base de toutes nos modernes
« Clefs des songes », est tirée d'un livre de Jean Tibault, astrologue
lyonnais, intitulé La Physionomie des Songes et visions fantastiques des

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359
personnes, Lyon, 1530. Les articles y sont répartis par ordre alphabétique ;
on y lit environ quatre cents phrases de ce genre, dont la plupart
ont pris la valeur de dictons proverbiaux :
« Arbres abattus par terre signifie dommaige » « Songer estre ung arbre signifie maladie » « Adorer Dieu signifie joie » « Avoir la barbe rasée signifie tribulations » « Avoir la barbe longue signifie force ou gain » « Avoir beau bras signifie tristesse » « Avoir les bras secs est très mauvais signe » « Avoir crucifié Jésus-Christ signifie maladie » « Boire de l'eau claire signifie plaisir » « Boire de l'eau puante signifie grosses maladies » « Broyer ou piller du poivre signifie mélancolie » « Chausseure neusve signifie consolation » « Chausseure vieille signifie tristesse » « Veoir chandelle allumée signifie ire ou querelles » « Cloches ouyr sonner signifie diffamie » « Coupper du lard signifie la mort de quelqu'un » « Coupper du pain d'orge signifie estre molesté » « Cueillir des raisins signifie dommaige » « Donner un anneau signifie dommaige » « Donner un cousteau signifie iniquité » « Voir dragon signifie gain » « Escrire sur du papier signifie quelque accusation » « Veoir la lune tomber du ciel signifie maladie » « Manger du froumaige signifie gain » « Manger des racines signifie accord » « Ouyr crier ung corbeau signifie tristesse » « Veoir ung asne signifie malice » « Veoir ung moine signifie malheur. »
Il existe beaucoup d'autres ouvrages d'onéirocritie : celui d'Achmet Apomazar, un auteur arabe du IXe siècle, qui a été traduit en français par

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360

Denys Duval ; puis l'Oneirocrite musulman, traduit par Pierre Vattier,
en 1664, celui de Célestin de Mirbel, intitulé Le Palais des princes du
Sommeil, Bourges, 1667, etc. Leurs interprétations diffèrent considérablement,
et il sera bon, pour ceux qui désirent s'adonner à l'explication
de leurs rêves ou de ceux des autres, de se procurer ces différents
ouvrages pour établir des comparaisons.
L'importance accordée aux songes a porté les hommes à provoquer ceux-ci artificiellement. Jérôme Cardan parle de l'onguent Populeum,
fait du suc des feuilles et des branches de peuplier, qui produit abondance
de songes heureux. Pierre Mora, dans le livre Zekerboni, manuscrit
de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 2790, donne la recette suivante,
« pour les garçons qui voudront connaître en songe la femme qu'ils
espouseront : »
« Il faut qu'ils avent du corail pulvérisé et de la fine poudre d'aiman, qu'ils délayeront ensemble avec le sang d'un pigeon blanc, et ils
en feront une paste qu'ils enfermeront dans une large figue après l'avoir
enveloppée dans du taffetas bleu, le penderont au col et en se couchant
mettront sous leur chevet le pentacule du samedy, en disant une oraison
spéciale. »
Mais le sommeil était l'occasion de faits beaucoup plus mystérieux encore que les songes, phénomène commun, dans une mesure plus ou
moins grande, à tous les hommes. Il y avait les individus sujets à des
crises de somnambulisme, et qui se levaient et marchaient en dormant.
Ceux-ci devaient causer autrefois un étonnement profond en ces époques
où l'idée du surnaturel était la directive principale de toutes les actions
humaines, et l'on ne petit manquer d'être un peu surpris de voir Jérôme
Cardan, De Subtilitate, lib. XVIII, les nommer simplement, sans commentaire
aucun : ...eos qui ob turbulenta surgunt somnia, » Puis il y
avait cette sorte de sommeil artificiel et provoqué, que l'on commence à
définir vers le XVIIe siècle, sous le nom de « malefice somnifique » et qui
n'est autre qu'une forme des phénomènes appelés aujourd'hui hypnotisme
et magnétisme.
Le P. Guaccius, dont nous avons mis si souvent à contribution l'ouvrage inépuisable, va encore venir ici à notre aide en nous présentant,

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361
au chapitre De Maleficio somnifico, la jolie gravure sur bois que montre
la figure 302. On y voit trois commères, dont l'une est sorcière et se livre
à des « passes » sur une femme endormie sur un lit. Il paraît bien que
ce soit là une des opérations du magnétisme, fort bien décrite par le baron
du Potet, dans son Manuel de l'étudiant magnétiseur, Paris, 1846:
« Me plaçant à un pied de distance de l'être endormi, que je veux
impressionner, dit-il, je promène mes mains successivement sur toute
la surface du corps ; puis cessant ces mouvements, ou passes, au bout de
cinq ou dix minutes, j'approche un doigt d'une surface nue ou couverte,
et, sans contact aucun, j'y détermine de légères contractions musculaires.
» On retrouve, dans cette description, le geste exact que fait la
magnétiseuse représentée par le P. Guaccius.
Il est certain que l'hypnotisme a dû jouer un rôle considérable dans les phénomènes mystérieux qui, dans l'antiquité, ont fait l'étonnement
des hommes ; le pouvoir divinatoire qu'acquiert l'individu dans l'état
d'hypnose est un auxiliaire trop précieux pour les occultistes, pour avoir
été négligé par ceux-ci. Peut-être certaines pythonisses étaient-elles
hypnotisées avant de vaticiner, mais les documents que nous possédons
sont trop imprécis pour nous permettre des affirmations nettes. Un chapitre
de la Philosophie Occulte, de Cornelis Agrippa, Livre 1, chapitre L,
intitulé De la Fascination et de son artifice, nous donne à penser qu'il
a remarqué l'existence de cette sorte d'individus à facultés passives
appelés aujourd'hui mediums ; mais sa description est si confuse qu'il
est bien difficile d'en extraire une notion précise. « La Fascination, dit-il,
est une liaison ou un charme qui, de l'esprit du sorcier, passe par les
veux de celui qu'on ensorcelle, à son coeur, et le sortilège est l'instrument
de l'esprit, c'est-à-dire une vapeur pure, luisante, subtile, provenant
du plus pur sang engendré par la chaleur du coeur, lequel renvoie
continuellement par les yeux des rayons qui sont semblables. Il faut
donc savoir qu'on ensorcelle les hommes quand, par un regard fort fréquent,
ils dirigent la pointe de la vue vers la pointe d'une autre et que
ces yeux s'attachent fort les uns aux autres, et les lumières aux lumières;
pour lors l'esprit se joint à l'esprit et lui porte et attache des étincelles. »
Tout ce qu'on peut obtenir de certain de ce passage, c'est que le
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362

dynamisme du regard était fort bien connu, soit qu'il ait été jusqu'à
provoquer l'hypnose ou sommeil artificiel, soit qu'il ait exercé seulement
une sorte d'action prestigieuse annihilant en partie la volonté, et produisant
ce qu'on appelait autrefois le charme ou l'ensorcellement.
D'ailleurs l'hypnose, chez les devins et devineresses, était plus souvent de nature cataleptique, et s'obtenait en fixant attentivement
quelque objet. Alors se produisait la transe, sorte d'état extatique, dans
lequel le sujet, perdant plus ou moins conscience de son entourage,
voit d'une vue intérieure plus lucide et douée de véritables qualités
prophétiques. Ce phénomène est mis à profit dans la consultation des
miroirs magiques, dont nous avons parlé, et aussi par les cartomanciennes,
dont quelques-unes se font hypnotiser pour rendre leurs
oracles, tandis que la plupart se contentent de fixer attentivement les
lames du Tarot jusqu'à ce que le monde extérieur semble s'évanouir et
qu'elles entrent dans un état dit de clairvoyance qui augmente leur
lucidité.

pict

Fig. 302. -- LE MALEFICE SOMNIFIQUE. R P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626.
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.XI.
LES VERTUS CURATIVES DES FORCES INVISIBLES
Nous voici tout naturellement conduit à parler d'une sorte de phénomènes qui ont eu de tout temps une grande importance, et ont provoqué
des discussions qui ne sont pas près d'être closes : les guérisons
miraculeuses.
Ici nous retrouvons les théologiens en opposition avec le démoniaques. Si les guérisons ont lieu à Lourdes ou dans quelque autre
sanctuaire consacré par l'Eglise, elles sont l'oeuvre indiscutable de la
Divinité. Mais des guérisons semblables se produisent aussi dans des
circonstances où s'est exercée manifestement la réprobation de l'Eglise;
ces dernières sont ainsi, suivant elle, l'oeuvre du Diable. Le Diable tient
donc en ses mains des pouvoirs curatifs égaux à ceux de Dieu; et comme
les personnes qui sont guéries n'en demandent pas davantage, elles
profitent d'un bienfait diabolique précieux qu'elles auraient, sans doute,
bien tort de refuser. Grave question que nous ne nous chargeons pas
de trancher.
Toujours est-il qu'une des plus grandes manifestations de ce genre a eu lieu au XVIIIe siècle au sein d'une doctrine impitoyablement
condamnée par l'Eglise, le Jansénisme, dont les adeptes priaient Dieu,
lequel répandait libéralement sur eux des faveurs qu'il semblait refuser
aux fidèles restés soumis à l'obéissance papale. Les guérisons étaient
l'oeuvre du Diable, affirmaient ceux-ci. Quoi qu'il en soit, elles ressemblaient
en tout point à celles qu'on aurait obtenues par une neuvaine de
prières à quelque saint incontesté.
L'histoire du Jansénisme et des événements miraculeux qu'il suscita est dans le souvenir de tout le monde ; mais on connaît moins les

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gravures précieuses qui nous ont été conservées dans le bel ouvrage de
Louis Basile Carré de Montgeron, La Vérité des Miracles du Diacre
Pâris, Paris, 1737. Le Diacre Pâris, personnage ayant mené une vie
exemplaire, mais fort attaché aux principes jansénistes, était mort à
Paris, au faubourg Saint-Marcel, et son corps avait été enterré au cimetière
de Saint-Médard, sur l'emplacement du square qui entoure aujourd'hui
l'église du même nom, au bas de la rue Mouffetard. Son tombeau
devint bientôt, pour les jansénistes, un lieu de pèlerinage ; quantité de
personnes y eurent des extases, entrèrent en transe, se livrèrent à des
mouvements nerveux tenant de la danse inspirée ou saltatio des anciens,
ce qui leur fit donner le nom significatif de « convulsionnaires ». De plus,
de nombreuses guérisons s'y opérèrent, principalement de maladies
nerveuses, cécité, amaurose, paralysie, etc. Le tombeau était assiégé par
une foule de gens qui se pressaient pour parvenir à le toucher, ce qui
était quelquefois fort difficile. Le voici tel que Carré de Montgeron l'a
fait fidèlement représenter (Fig. 303). Deux femmes l'ont accaparé et
se sont couchées dessus pour obtenir leur guérison. D'autres personnes se
sont glissées dessous, dans l'étroit intervalle se trouvant entre la terre
et la pierre tombale. A droite, on amène un paralytique. Des prêtres
lisent des prières; au second plan, derrière le tombeau, trois personnages,
qui font figure de magistrats, restent impassibles, gardant une dignité
qui ne se doit point compromettre. Tout autour, une foule enthousiaste
encombre l'accès au tombeau, que ne parvient pas à dégager un Suisse,
armé de sa hallebarde.
Les guérisons étaient fréquentes, presque quotidiennes. Carré de Montgeron en a fait un récit très minutieusement détaillé, et l'a orné de
nombreuses gravures, fort suggestives. Nous en reproduisons seulement
deux, relatives à la guérison extraordinaire de Mlle Coirin, qui nous est
représentée d'abord couchée sur son lit (Fig. 304), paralysée d'une jambe,
et souffrant d'un cancer au sein. Au fond, sur un mur, l'artiste a symbolisé
les deux affections dont elle souffre, en dessinant, dans un cadre,
un sein et une jambe desséchés. Puis nous la retrouvons subitement
guérie (Fig. 305) ; en guise d'actions de grâces, elle s'est mise à sa table
de toilette, et la moribonde d'hier s'est muée en une coquette qui se

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365
refait une existence et à laquelle son miroir annonce qu'elle va connaître
de nouveau les joies de ce inonde.
Le XVIIIe siècle, si remarquable par une vague de scepticisme sans précédente dans l'histoire, fut aussi le siècle où le merveilleux obtint le
plus grand succès. Quarante ans après la fermeture, par ordre du roi, du

pict

Fig. 303. -- LE TOMBEAU DU DIACRE PARIS AU CIMETIERE DE SAINT MEDARD. Carré de Montgeron, La Vérité des Miracles du Diacre Pâris, Paris, 1737.

cimetière de Saint-Médard, l'Europe entière défilait devant le baquet
magnétique de Mesmer.
L'inventeur de cet appareil, médecin allemand fort distingué, s'était inspiré des idées de Van Helmont, Goclenius, Burggraeve, Nicolas de
Locques, et surtout du traité De Medicina Magnetica, de Guillaume
Maxwell, publié en 1679, à Francfort, où l'on pouvait lire des aphorismes
de ce genre : « Des rayons corporels effluent de tout corps, dans
lesquels l'âme opère par sa présence ; par eux, l'énergie et la puissance

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366

pict

Fig. 304. -- UNE MIRACULEE DU DIACRE PARIS AVANT LA GUERISON. Carré de Montgeron, La Vérité des Miracles du Diacre Pâris, Paris, 1737.

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pict

Fig. 305. -- UNE MIRACULEE DU DIACRE PARIS APRES LA GUERISON. Carré de Montgeron, La Vérité des Miracles du Diacre Pâris, Paris, 1737.

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d'opérer est répandue. L'esprit vital (lui descend du ciel, pur, inaltéré
et intact, est le père de l'esprit vital qui existe en toutes choses. Si vous
vous servez de l'esprit universel au moyen d'instruments imprégnés de
cet esprit, vous appellerez ainsi à votre aide le grand secret des Mages.
La médecine universelle n'est autre chose que l'esprit vital multiplié
dans le sujet requis. »
Après avoir fait des études sur l'aimant, et sur son influence dans les maladies nerveuses, Mesmer comprit qu'il existait en toutes choses,
comme l'avait enseigné Maxwell, une puissance invisible, analogue à
celle par laquelle l'aimant attirait le fer, et qu'il appela du même nom :
Magnes. Il publia alors, en 1779, son fameux Mémoire sur la Découverte
du Magnétisme Animal, qui débutait par cette proposition : « Il existe
une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps
animés. » Puis il ouvrit à Paris une salle de traitement dans laquelle il
installa le célèbre « baquet magnétique », dont nous reproduisons une
des meilleures figures de l'époque (Fig. 306). C'est une estampe populaire
intitulée Le Baquet de M. Mesmer, ou représentation fidèlle des
opérations du magnétisme animal. La légende qui l'accompagne en donne
une excellente description ; elle est ainsi conçue :
« Mr. Mesmer, Docteur en Médecine de la Faculté de Vienne, en Autriche, est le seul inventeur du magnétisme animal ; cette méthode
de guérir une multitude de maux, entr'autres l'Hidropisie, la Paralisie,
la Goutte, le Scorbut, la Cécité, la Surdité accidentelle, consiste dans
l'aplication d'un fluide ou agent que Mr. Mesmer dirige tantôt avec un
de ses doigts, tantôt avec une baguette de fer qu'un autre dirige à son
gré, sur ceux qui recourent à lui. Il se sert aussi d'un bacquet auquel
sont attachez des Cordes que les Malades nouent au tour d'eux et des
fers recourbez qu'ils approchent du creux de l'Estomach ou du Foie ou
de la Ratte et en général de la partie de leur corps dans laquelle ils
souffrent, les Malades surtout les Femmes éprouvent des convulsions ou
des crises qui amènent leurs guérisons. Les Magnétiseurs (ce sont ceux
à qui Mr. Mesmer a révélé son secret et ils sont plus de cent parmi
lesquels on compte les premiers seigneurs de la Cour) appuient leurs
mains sur la partie malade et la frottent pendant quelque temps, cette

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369
pict

Fig. 306. -- LE BAQUET MAGNETIQUE DE MESMER, estampe populaire. Bibliothèque Nationale (Collection De Vinck, n° 900).
pict

Fig. 307. -- LE BAQUET MAGNETIQUE DE MESMER, dessin de Sergent, gravé par Toyng. Bibliothèque Nationale (Collection De Vinck, n° 899).
25
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370

opération hâte l'effet des Cordes et des fers. Il y a un Bacquet pour les
pauvres tous les deux jours ; des Musiciens jouent dans l'antichambre
des airs propres à exciter la gaîté chez les Malades. On voit arriver en
foule chez ce célèbre Médecin des hommes et des femmes de tout âge et
de toute condition : le Militaire décoré, l'Avocat, le Religieux, l'homme
de lettres, le Cordon bleu, l'Artisan, le Médecin, le Chirurgien. C'est
un spectacle vraiment digne des âmes sensibles de voir des hommes
distingués par leur naissance ou par leur rang dans la société, magnétiser
avec une douce inquiétude, des Enfants, des Vieillards et surtout
des indigens. Quant à Mr. Mesmer, la bienfaisance respire dans son air
dans tout ses discours ; il est sérieux, parle peu ; sa tête en tout temps
paroît chargée de grandes pensées. »
On voit que le baquet était une cuve fermée, de forme ovale, autour de laquelle s'asseyaient les malades. Mesmer est debout, une baguette
à la main ; à gauche, un magnétiseur fait des « passes » à un malade.
Au bout de quelques instants, les malades, quittant le contact des tiges,
se touchaient mutuellement le bout des doigts, formant ainsi ce qu'on
appelait « la chaîne ». Quelques-uns alors entraient en transe, ou en
crise, comme on disait alors, et c'est à ce moment que les guérisons
s'effectuaient. Les transes étaient parfois si violentes qu'on était obligé
d'emporter les malades, ainsi que nous le montre la gravure anglaise
ci-contre (Fig. 307).
Quant à la composition intérieure du haquet, Mesmer n'en faisait point mystère, puisqu'il l'a révélée dans ses Aphorismes de M. Mesmer
dictés à l'assemblée de ses élèves, Paris, 1785. Nous avons reproduit
intégralement sa description dans notre Anthologie de l'Occultisme.
Rappelons seulement que la cuve était remplie de bouteilles rangées tout
autour des parois, et contenant toutes de l'eau magnétisée autant que
possible par la même personne ; ces bouteilles convergeaient vers une
bouteille centrale, placée debout. La cuve était remplie d'eau à une
certaine hauteur : « On peut, disait-il, y ajouter de la limaille de fer,
du verre pilé et autres corps semblables sur lesquels j'ai différents
sentimens. »
Le baquet de Mesmer donna lieu à des discussions passionnées.
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371
Ses partisans y voyaient l'action d'un fluide naturel nouveau, de la
nature de l'électricité, alors fort à la mode par les découvertes constantes
dont elle était l'objet ; ses détracteurs scientifiques n'y découvraient
que du charlatanisme ; enfin, un grand nombre de théologiens,
parmi lesquels le vindicatif abbé Fiard, n'y voyaient que l'oeuvre du
Diable. C'est sous l'inspiration de ce dernier sentiment que fut publiée,
en 1785, la bizarre caricature ci-contre (Fig. 308), dans laquelle, par

pict

Fig. 308. -- LE MESMERISME A TOUS LES DIABLES. Caricature du XVIIIe siècle. (Collection de l'auteur).
suite de l'examen, d'ailleurs très partial, que venait de faire du magnétisme
une commission scientifique, on imagine que la doctrine de
Mesmer est réfutée définitivement ; un diable emporte Mesmer lui-
même au-dessus de son baquet ; d'autres entraînent un archevêque et
un moine ; un bouffon de cour, au premier plan, lacère un exemplaire
du Précis historique des faits relatifs au magnétisme animal, que Mesmer
avait publié en 1781, à Londres. Et c'est ainsi que, dans l'indécision où
l'on était, au sujet de la force active de son fameux baquet, Mesmer a
été considéré comme une sorte de sorcier dont la doctrine, côtoyant à la
fois la science officielle et l'occultisme, s'est trouvée réclamée de chacun

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372

d'eux, en même temps que repoussée de ceux-ci, sans que la vérité ait
pu être établie.
Il faut encore compter parmi les guérisons mystérieuses, celles qu'avait opérées, un siècle auparavant, vers 1657, le célèbre chevalier
Kenelm Digby, avec la poudre dite « de sympathie ».
Ce gentilhomme anglais, fils d'Everard Digby qui avait été écartelé à Londres pour avoir participé à la conspiration des poudres de Guy
Fawkes, passa la plus grande partie de sa vie en France, étant banni
d'Angleterre. Il s'adonna aux sciences naturelles ; se lia avec Descartes,
et fit connaissance à Florence d'un religieux carme qui avait
visité les Indes, la Perse et même la Chine, et en avait rapporté un
procédé avec lequel il faisait de merveilleuses cures, et qu'il lui communiqua.
Il consistait à guérir les blessures, principalement produites par
les armes à feu, non point en les pansant directement avec des emplâtres,
mais en appliquant ces emplâtres simplement sur des linges imprégnés
du sang provenant des blessures. On les confectionnait avec de la poudre
de vitriol, appelée ainsi poudre de sympathie à cause de l'action sympathique
qui s'établissait à distance entre le sang du malade et la blessure
d'où il provenait. Ce procédé fit fureur en France. Madame de Sévigné
en parle dans une de ses lettres, et toute la cour de France y prit intérêt.
Le chevalier Digby prononça un discours dans une assemblée de savants à la Faculté de Montpellier, où il exposa ses principes théoriques
ainsi que ses formules d'application pratique ; et ce système par lequel,
disait-il, « on pençoit les blessez sans avoir besoin de les toucher ou de
les voir », suscita un grand enthousiasme. Il a été publié sous ce titre :
Discours faict en une célèbre assemblée par le Chevalier Digby, chancelier
de la Reine de la Grande-Bretagne, touschant la guérison des plages
par la Poudre de sympathie. Paris, 1658. On y lit que Jacques Howell
« secrétaire du duc de Bouquaingan (Buckingham) », avait reçu une
blessure fort dangereuse à la main, et qu'il fit venir Digby pour
le soigner.
« Je luy demanday donc, dit celui-ci, quelque pièce d'étoffe ou de linge sur laquelle il y avoit du sang de ses playez. Il envoya incontinent
quérir la jarretière qui lui avoit servi de premier bandage : Et cependant,

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373
je luy demanday un bassin d'eaue, comme si je me voulois laver
les mains, et pris une poignée de poudre de vitriol que je tenois en un
cabinet sur une table ; et l'y fais promptement dissoudre. Aussitôt que
la jarretière me fut apportée, je la mis dans le bassin ; remarquant bien
ce que faisoit cependant Monsieur Howell; il parloit à un gentilhomme
en un coin de sa chambre, sans prendre garde à ce que je faisois : Et
tout à l'heure il tressaillit et fit une action comme s'il sentoit en lui
quelque grande émotion : Je ne scay, dit-il, ce que j'ay, mais je scay bien
que je ne sens plus de douleur. Il me semble qu'une fraîcheur agréable,
comme si c'estoit une serviette mouillée et froide s'espand en ma main,
ce qui m'a osté toute l'inflammation que je sentois. Dans cinq ou six
jours, la playe fut cicatrisée et entièrement guarie. »
Il s'agit donc ici d'une sorte d'envoûtement bénéfique ; l'action à distance y est exercée de la même façon que dans le maléfice de mort ;
de plus, le sang provenant de la plaie du malade est considéré comme
étant une partie encore vivante de celui-ci, théorie tout à fait conforme
à celle des esprits vitaux, fort à la mode au XVIIe siècle, et aussi aux
opinions rabbiniques les plus anciennes, qui plaçaient dans le sang le
souffle, l'esprit de vie ; en agissant sur une partie séparée du sang du
malade, l'opérateur était persuadé qu'il agissait également sur la totalité,
et cette action s'accordait avec toutes les théories des plus célèbres
occultistes, depuis Arnaud de Villeneuve jusqu'à Cornelis Agrippa et
à Paracelse.

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.XII.
LES TALISMANS
Le Talisman est encore une des forces mystérieuses contre lesquelles sont venues se briser les armes les plus redoutables et les plus fortement
trempées de la philosophie.
En vain la religion chrétienne a-t-elle fait tonner ses foudres, elle- même a subi la loi commune et a opposé, aux talismans qu'elle condamnait,
ses propres talismans qui, pour être marqués du sceau divin : croix,
rosaires, médailles miraculeuses, médailles de Saint-Benoît, n'en ont pas
moins l'usage de phylactère qui caractérise tous les talismans. L'homme
affranchi du talisman n'existe pour ainsi dire pas. Le savant le plus
rationaliste, et qui se croit libéré de tout préjugé et de toute superstition,
avouera volontiers qu'il conserve quelque fétiche dans un gousset
secret de son vêtement, quelque pièce de monnaie, quelque menu bibelot.
dans lequel il n'a aucune confiance, mais dont il ne se séparera pas, par
habitude, bien qu'il soit le premier à se moquer de lui-même.
Les dieux sont morts, mais les talismans sont restés. Ils ont survécu à toutes les formes d'incrédulité et, par là même, ont révélé que leur
vitalité est éternelle. Tel qui n'a foi que dans la vitesse de sa voiture ou
de son avion, et qui marche à la mort comme au devant d'un gouffre
noir dans lequel il s'engloutira sans rien retrouver de sa personnalité,
suspend une poupée à son véhicule, comme les patriarches d'Israël ou
d'Assour suspendaient des téraphim aux peaux de leur tente. Les temps,
malgré les apparences, n'ont point changé. C'est une sorte de sorcellerie
bénigne à laquelle chacun se livre, même si sa culture intellectuelle lui
en a démontré l'absurdité. L'humanité montre ainsi sa faiblesse, et le

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375
talisman sa force, et la vertu occulte de ce dernier se manifeste par le
fait que les hommes n'ont pu se libérer de lui.
Les talismans se trouvent chez tous les peuples, à toutes les époques de l'histoire, et il n'est pas de formule occulte plus universelle. Lorsqu'on
pratique des fouilles en Egypte, en Khaldée, en Perse, en Grèce,
à Rome, les premiers objets que l'on découvre sont des talismans. Certains
papyrus égyptiens donnent les détails des cérémonies pour préparer
la « Bague d'Hermès » et les Scarabées. Les auteurs anciens nous
ont conservé la description d'un nombre considérable de talismans, dont
il nous est impossible de donner une énumération, même abrégée.
Il y avait des talismans de toutes sortes : anneaux, bijoux, pierres gravées ou ciselées, morceaux de parchemin ou de papier portant des
inscriptions que l'on portait sur soi ou que l'on suspendait dans les
maisons, et auxquels on attribuait une propriété magique. Le Priape des
jardins n'était qu'un talisman immobilier, destiné à éloigner les forces
malfaisantes et à protéger les récoltes contre toute déprédation. Parfois
même le talisman pouvait être un animal vivant : chat, serpent, lézard,
caméléon, dont on prenait le plus grand soin possible ; les chats noirs
principalement avaient une réputation de talisman porte-bonheur qu'ils
ont toujours conservée.
On peut diviser sommairement les talismans en maléfiques et bénéfiques. Les talismans maléfiques sont offensifs et destinés à produire le
mal. Nous en avons vu l'emploi aux chapitres de la sorcellerie et de
l'évocation des démons. Les talismans bénéfiques sont essentiellement
défensifs ; ils ont pour but la protection de l'individu contre les forces
mauvaises, et l'attraction des forces bienfaisantes. C'est à cette dernière
catégorie qu'appartiennent la plupart des talismans employés encore
aujourd 'hui .
Il est difficile de découvrir une méthode générale avant présidé à la confection des talismans. Chaque doctrine religieuse, chaque croyance,
chaque théorie des phénomènes naturels a engendré ses propres amulettes,
lesquelles parfois se sont trouvées mêlées à tel point que les
origines de chacune sont presque impossibles à établir. La plupart des
talismans grecs ou romains ont un caractère astrologique ; d'autre part,

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376

la religion judaïque et la Cabbale ont inspiré également un grand nombre
d'amulettes, de telle sorte que, dans notre civilisation, il n'est pas
rare de trouver ces éléments intimement mélangés.
Les pierres précieuses ont été considérées, chez tous les peuples, comme des talismans naturels. Leur dureté et leur densité indiquent
qu'elles ont été formées par des forces d'affinité et de cohésion extrêmement
puissantes. Elles représentent la matière à son plus haut degré
de coagulation et de compression ; par conséquent, les influences radio-
actives qui s'en dégagent doivent être considérables. Aussi ne faut-il pas
nous étonner de voir les écrivains anciens : Aristote, Théophraste, Saint
Isidore de Séville, l'évêque Marbode, Sainte Hildegarde, Carlo Dolci,
Camille Léonard, Pierre de Scudalupis, Boëtius de Boot, assigner à
chaque pierre précieuse une vertu curative spéciale ; les chrétiens, incités
par l'importance donnée aux pierres précieuses par la Bible, dans la
description des vêtements du Grand-Prêtre, accueillirent avec enthousiasme
toutes les traditions païennes relatives à leur emploi.
Suivant Camille Léonard, Speculum lapidum, Paris, 1610, l'émeraude, portée sur soi, refrène la lasciveté, dissipe les illusions démoniaques,
augmente la mémoire et inspire aux rhétoriciens des arguments
convaincants. Le rubis et l'escarboucle maintiennent le corps en bonne
santé, préservent de la peste et du poison, augmentent les biens de la
fortune et réconcilient les personnes divisées par des procès. Le saphir
rend pacifique, aimable et pieux ; selon Jérôme Cardan, De subtilitate,
Paris, 1550, il est utile contre la morsure des scorpions et des serpents.
Selon Sainte Hildegarde, Physica, De Lapidibus, XVII, le diamant, tenu
dans la bouche par les menteurs et les hommes sujets à la colère, les
guérit de ces défauts ; il permet de jeûner facilement à ceux qui ne
peuvent supporter le jeûne ; la topaze neutralise tout liquide dans
lequel se trouve un poison ; la perle est souverainement efficace dans
les maux de tête.
Les pierres précieuses sont plus actives encore si elles sont employées selon leurs correspondances astrologiques, et combinées avec
les métaux de même nature. Voici, selon Pierre de Scudalupis, Sympathia
septem metallorum, Paris, 1610, et Trithème, Veterum Sophorum

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377
Sigilla, 1612, les correspondances des sept planètes avec les sept métaux
principaux et les pierres précieuses :

PLANETES METAUX PIERRES PRECIEUSES
La Lune Argent Cristal
Mercure Mercure Aimant, alectoria,
Vénus Cuivre Améthyste, perle, saphir,
escarboucle.
Le Soleil Or Saphir, diamant, aimant,
hyacinthe
Mars Fer Emeraude, jaspe
Jupiter Etain Cornaline, émeraude
Saturne Plomb Turquoise et toutes
les pierres noires.
Mais on augmentait encore la puissance de ces diverses combinaisons en gravant, sur les pierres ou les métaux, des caractères symboliques
appropriés à leur nature ; c'était là, d'ailleurs, le véritable talisman,
qui ne se comprend pas sans quelque signe mystérieux qui en
précise la valeur. Pierre de Bresche, dans son Traité des Talismans,
Paris, 1671, le définit ainsi :
« Talisman n'est autre chose que le sceau, la figure, le caractère ou l'image d'un signe céleste, planette ou constellation, imprimée, gravée
ou ciselée sur une pierre sympathique ou sur un métal correspondant à
l'astre, par un ouvrier qui ait l'esperit arresté et attaché à l'ouvrage et
à la fin de son ouvrage, sans estre distrait ou dissipé en d'autres pensées
estrangères au jour et heure du planette, en un lieu fortuné, en un
temps beau et serein, et quant il est en la meilleure disposition dans le
ciel qu'il peut estre, affin d'attirer plus fortement les influences pour un
effect dépendant du mesme pouvoir et de la vertu de ses influences. »
Il faut donc distinguer encore ici entre le talisman « magnétisé » et le talisman non magnétisé. Nul doute que le premier, dans lequel une
personne habile à ce genre d'opérations a concentré toute sa force de
volonté, ne soit doué de propriétés que ne saurait avoir le second.

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378

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Fig. 300. -- LA FACE DU SHADAI. Fig. 310. -- AMULETTE TROUVEE SUR La Clavicule de Salomon, L'EVEQUE ANSELME WURZBOURG, Bibliothèque de l'Arsenal. LE 9 FEVRIER 1749. Manuscrit n° 2348. (Musée de Würzbourg).
pict

Fig. 311. -- TALISMANS POUR LES SEPT JOURS DE LA SEMAINE. Le Petit Albert, Cologne, 1722.
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379
C'est ainsi que le livre populaire attribué à Albert le Grand et intitulé Secrets merveilleux de la Magie naturelle et cabalistique du Petit
Albert, Cologne, 1722, propose sept talismans pour tous les jours de la
semaine (Fig. 311). Ces talismans doivent être gravés sur les métaux
correspondant aux jours, savoir : le talisman du dimanche ou soleil, sur
de l'or, celui du lundi sur de l'argent, celui du mardi sur du fer, celui du
mercredi sur du mercure fixé ou congelé, celui du jeudi sur de l'étain,
celui du vendredi sur du cuivre, et celui du samedi sur du plomb. C'est
ce qu'il appelle, faussement d'ailleurs, le talisman de Paracelse. On doit
porter sur soi, en en changeant chaque jour, une de ces sept médailles.
La huitième figure est celle d'un talisman qui n'a pas d'attribution
particulière et peut être porté indifféremment tous les jours ; il assure le
triomphe sur les ennemis, selon le verset qu'il porte en exergue : super
aspidem et basiliscum ambulabis et conculcabis, « tu marcheras sur
l'aspic et le basilic et tu les fouleras aux pieds. »
Les talismans purement astrologiques, comme les précédents, sont rares. Comme nous l'avons dit, on y a volontiers mélangé des versets
bibliques, des noms divins hébraïques et des formules empruntées à la
Cabbale. On sait qu'un des plus célèbres talismans est celui appelé sceau
de Salomon, et dont le monarque hébreu, dit-on, est l'auteur. Il se compose
de deux triangles équilatéraux entrelacés, dont l'un est posé sur sa
base, l'autre sur son sommet, ce qui produit ainsi six pointes s'inscrivant
en hexagone dans un cercle. Au milieu doit se trouver le nom divin
de quatre lettres, Tetragrammaton. Les juifs ont actuellement aussi un
talisman, qu'ils appellent Shadaï, et que portent tous les enfants israélites
au moment de la cérémonie dite Bar-Mitzwah. C'est une médaille
ronde sur laquelle est inscrit le nom divin שדי, et dont l'usage est
de tradition immémoriale. Les cabbalistes chrétiens et les mages sorciers
n'ont pas manqué de s'en emparer ; on trouve des Shadaï dans plusieurs
exemplaires des Clavicules de Salomon, entre autres le superbe pentacle
ci-contre (Fig. 309), qui se trouve dans le manuscrit 2348 de la Bibliothèque
de l'Arsenal. Dans un cercle, se trouve la face du Tout-Puissant,
d'un dessin primitif, qui ne laisse pas que d'être fort impressionnant.
Au sommet, le sceau de Salomon ; en exergue, la devise : Ecce faciem

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380

et figuram ejus per quem omnia facta sunt, et cui omnes obediunt :
« Voici la face et la figure de celui par qui toutes choses ont été faites
et auquel tous obéissent. » A droite et à gauche du visage, en hébreu
cursif, les noms divins Al et Shadaï. Ce talisman, dont l'efficacité est
présentée comme universelle, est ainsi désigné dans le manuscrit : « La
Face du Saday tout-puissant à la veuë et à l'aspect de laquelle obéissent
toutes les créatures ; et les esprits angéliques agenouillez la révèrent. »
On trouve au musée de Würzbourg une amulette grossièrement dessinée sur parchemin, dont nous donnons ci-contre la reproduction
exacte (Fig. 310), et qui se rattache, elle aussi, aux talismans d'origine
hébraïque. Elle se compose du sceau de Salomon, irrégulièrement tracé,
et accompagné de six caractères dont il est malaisé de deviner la signification.
Cette amulette fut recueillie, le 9 février 1749, à sept heures et
demie du matin, sur le corps de l'évêque Anselm von Würzbourg, comte
d'Ingelheim, un fervent adepte de l'alchimie, qui fut trouvé mort
dans son lit.
Les talismans de ce genre, mais ayant une destination bien déterminée, sont nombreux ; il en est qui sont tellement utiles que leur
emploi, s'il était généralisé, assurerait le bonheur de l'humanité ; nous
ne refuserons donc point, à nos lecteurs, la joie de les posséder. Par
exemple, si, par malheur, vous étiez jeté dans une prison, ayez toujours
sur vous le talisman ci-contre, extrait du manuscrit n° 2497 de la Bibliothèque
de l'Arsenal, intitulé Les vrais Talismans, Pentacles et Cercles
(Fig. 312), car vous serez miraculeusement délivré le dimanche qui
suivra, ainsi que vous le promet la légende annexée à ce talisman :
« Si quelqu'un estoit par hazard emprisonné et détenu enchaîné avec des
chaînes de fer, à la présence de ce pentacle, gravé en or, au jour et
heures du Soleil, il sera incontinent délivré et mis en liberté. » Il
contient quelques lettres hébraïques trop frustes pour être lisibles,
disposées sur une Croix de Malte, avec le verset 17 du Psaume CXV,
parfaitement de circonstance : Dirupisti vincula mea : tibi sacrificabo
hostiam laudis, et nomen Domini invocabo : « Tu as rompu mes liens ;
je te sacrifierai une hostie de louange, et j'invoquerai le nom du
Seigneur. »

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382

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Fig. 318. - TALISMAN POUR FAIRE
FORTUNE. Le Petit Albert, Cologne, 1722.

Avec le talisman de la ligure 313, extrait du Livre de la Clavicule de Salomon,
roy des Hébreux, Bibliothèque de
l'Arsenal, manuscrit n° 2348, vous pourrez
vous aventurer aux heures les plus avancées
de la nuit, dans les quartiers mal famés
et les pires coupe-gorges des capitales des
cinq parties du monde, car « il a une si
grande vertu, dit la légende explicative,
qu'en estant armé, si tu es attaqué par
quelqu'un, tu n'en pourras pas estre offensé,
ny blessé, quand tu combatras avec lui ;
et ses propres armes se tourneront contre luy. » Il est construit avec huit
rayons à l'extrémité desquels sont inscrites huit lettres hébraïques en
caractères mystérieux, que Cornelis Agrippa, La Philosophie Occulte,
livre II, chapitre 30, appelle « Ecriture Malachim », qui est, dit-il,
« l'écriture antique dont Moïse et les prophètes se sont servis, de laquelle
il ne faut pas témérairement révéler la forme à personne ». Ce sont, en
partant de la pointe supérieure, et en se dirigeant vers la gauche, les
lettres : Aleph, Caph, He, Jod, Mem, Beth, Beth et Resh. Autour du
cercle, le verset 15 du Psaume XXXVI : Gladius eorum intret in corda
ipsorum, et arcus eorum confringatur : « Que leur glaive leur entre dans
le coeur, et que leur arc soit brisé. »
Voici un talisman fort précieux également (Fig. 314) « contre les morts subites et les accidens qui la causent du Samedy sous Saturne. »
Cette planète étant néfaste, il est naturel que le samedi soit un mauvais
jour, contre lequel il importe de se protéger. Remercions donc l'auteur
du manuscrit n° 2346 de la Bibliothèque de l'Arsenal de nous aider à
nous tirer de ce mauvais pas. Son talisman est fort simple ; il se compose
d'un double cercle formant couronne, dans lequel se trouve répété
deux fois le signe traditionnel de l'Intelligence de Saturne, puis les
noms Zaziel et Asiel. A l'intérieur, une figure à huit pointes, inscrite
dans le cercle, qui, selon Cornelis Agrippa, est également le signe de
l'Intelligence de Saturne.

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383
Le bon curé Belot nous a donné un excellent talisman pour les orateurs et pour toutes personnes qui, n'ayant pas de mémoire, désirent
en acquérir. « Il faut, dit-il dans ses Oeuvres, Liv. III, chap. V, faire la
figure suivante (Fig. 315). Sur le côté dextre, il faut mettre alpha, sur
le sommet mi, au milieu omeogis, en bas, et ces lettres se réfèrent aux
hébraïques Aleph, Mem, Shim. L'on doit notter qu'icelle figure doit
estre faite sur de l'or ou argent pur, ou bien pour le mieux sur du
Mercure congelé et fait fusible, ou bien pour plus commun (comme j'ay
veu), sur le parchemin ou membrane de Renard ou de Hyène ; il faut
que ces animaux soient tuez lorsque le Soleil est en une des maisons de
Mercure qui sont en Gemini ou Virgo... La manière de s'en servir est,
au soir, lire ou se faire lire telle harangue, sermon, etc., que l'on voudra
de telle science ou art que l'on peut discourir ; après la lecture, une ou
deux fois lue et méditée, se coucher, poser icelle figure sous sa tête, et
au précédent, lire l'oraison qui se réfère à icelle science, et escrire en sa
main senestre alpha et omega. La harangue ou oraison, le lendemain
est présente, et l'on ne peut, quand l'on voudroit, en obmettre ny
oublier une seule diction ni particule en les récitant. » Le procédé n'est
certes pas des plus aisés à réaliser, mais
les avantages qu'il apportera compenseront
largement les difficultés qu'on
éprouvera à se procurer du parchemin
d'hyène.
Nous n'aurons garde d'oublier les talismans pour faire fortune. Leur utilité
n'a pas besoin d'être démontrée, et
nos lecteurs ne manqueront pas d'estimer
que ce sont les plus précieux de
tous. Le Petit Albert, édition de Cologne,
1722, nous en livre libéralement
un, qu'on doit attacher à son chapeau
(Fig. 318); il représente la Fortune sur
sa roue, qui échappe à une main sortant
d'un nuage et offrant un coeur, avec

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Fig. 310. -- MANIERE D'EXTRAIRE LA PIERRE
TALISMANIQUE DE LA TETE DU CRAPAUD. Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, Paris, vers 1498.
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l'inscription : Reluctante, écrite à rebours, puis : et fort unam. « On
peut, dit cet excellent livre, le faire sur du parchemin vierge et bien
purifié, au jour et heure de Jupiter, le thème du Ciel étant dans une
heureuse situation. »
Le même livre, qui tient absolument à nous enrichir, nous fait présent d'un autre talisman « pour estre fortuné au jeu et dans le
négoce » ; on le doit au fameux sorcier et nécromancien Arbatel. Il est

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Fig. 320. -- MANDRAGORE MASCULINE. 321. -- MANDRAGORE FEMININE. Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, vers 1498. vers 1498.
à double face (Fig. 316) ; sur l'une, on distingue, au centre, le mot
hébreu, Ghibor, le Puissant ; puis le Tetragrammaton, et quelques noms
peu lisibles, en caractères retournés.
Sous ce vocable laconique « Pentacle pour les trésors », le Grimoire du Pape Honorius le Grand, manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal,
n° 2494, nous donne, sans autre explication, un talisman précieux
(Fig. 317) au moyen duquel il doit être possible d'amasser des richesses
considérables. Sur l'une des faces, nous lisons, en caractères grecs, les

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385
mots Bolkuk, Selix, Kakob, autour du cercle, puis Karea papos lopio ;
sur l'autre Tikl, nomiou et Dc accompagnés de signes se rapportant
aux intelligences planétaires.
Dans une étude sur les talismans, nous eussions été bien étonnés de ne point rencontrer Catherine de Médicis, la reine-sorcière, dans la vie
de laquelle l'occultisme tint une si large place. Aussi bien posséda-t-elle
un talisman demeuré célèbre, bien que peu de personnes en aient vu la
figure exacte. Il en existe une gravure, de la plus insigne rareté, dont
nous ne connaissons qu'une seule épreuve, que nous croyons unique.
Elle se trouve reliée à la suite d'un exemplaire conservé à la Bibliothèque
Nationale, du fameux libelle attribué à Henri Estienne : Discours
merveilleux de la vie, actions et déportemens de Catherine de
Médicis, s.l. 1575.
Nous reproduisons les deux faces de ce talisman (Fig. 322). Dans celle de gauche, on voit Jupiter, assis sur son trône, ayant devant lui
l'aigle de Ganymède. Un démon à tête d'Anubis lui présente un miroir;
on lit les mots ANAEL, HE, AMIC, OXIEL, et les signes conventionnels de
Jupiter, de son intelligence et de son démon. Sur la face de droite, est
représentée Catherine de Médicis elle-même, dit-on, nue, sous les traits
de Vénus ; au sommet, l'hiéroglyphe planétaire de cette même divinité,
puis les mots HANIEL, EBVLEB (Belzébuth), ASMODEI, et les signes de
Vénus. Ce talisman est accompagné de la curieuse notice suivante :
« Cette princesse le portoit toujours sur elle ; il étoit de la façon et fabrique du sieur Régnier, fameux mathématicien, qui passoit pour
magicien, en qui elle avoit beaucoup de confiance. On prétend aussi que
la vertu de ce talisman étoit pour gouverner souverainement et connoitre
l'avenir et qu'il étoit composé de sang humain, de sang de bouc, et de
plusieurs sortes de métaux fondus ensemble sous quelques constellations
particulières, qui avoient rapport à la Nativité de cette Princesse. L'original
de ce Talisman, qui fut trouvé et cassé après sa mort, arrivée à
Blois, le 5 janvier 1579, âgée de 70 ans, est à présent conservé au Cabinet
de l'abbé Fauvel, qui la fait ainsy graver et copier très fidèlement. »
On doit ranger encore au nombre des talismans, les fameuses « terres sigillées », dont on fit grand usage autrefois en médecine et dont il existe

26
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386

une ample collection au Musée Germanique de Nürnberg ; c'étaient des
pastilles de terres diverses sur lesquelles étaient imprimés des sceaux
correspondant à leur nature, et que l'on appliquait, dans certaines affections,
sur les parties malades pour en obtenir la guérison. On faisait
également usage des pierres formées à l'intérieur du corps de certains
animaux, tels que les bézoards, que l'on trouve dans l'estomac des cerfs
et des chèvres d'Asie, et dont Boëtius de Boot, en son Parfait Joaillier,
Lyon, 1644, rapporte tant de merveilles; ils préservaient de tous poisons,
venins et airs pestilentiels ; la pierre que l'on prétendait exister dans la
tête des crapauds, était un talisman sûr pour obtenir un bonheur à peu
près parfait sur terre. Johannès de Cuba, dans son Hortus Sanitatis,
Paris, vers 1498, a indiqué une méthode à la fois pratique et élégante
pour extraire cette dernière, que nous recommandons tout particulièrement
à nos lecteurs (Fig. 319).
Il nous faudrait encore citer les abraxas, les talismans de Paracelse, de Cornelis Agrippa, de Gaffarel, du P. Ménestrier, d'Odoucet, etc. ;
mais nous ne pouvons nous étendre davantage sur ce sujet qui nécessiterait
un traité spécial. Mentionnons cependant, pour terminer, parmi
les talismans naturels, la mandragore, plante mystérieuse, demeurée
imprécise, sur laquelle on a dit tant de merveilles. On désigne aujourd'hui
sous ce nom une sorte de solanée, Atropa Mandragora qui n'est
probablement pas de la même nature que ces plantes appelées, dans la
Bible, Doudaïm, que Ruben apporta à sa mère Lia, et qui excitèrent si
impétueusement l'envie de Rachel. Les commentateurs bibliques en
font la plante de Vénus par excellence, qui accorde la fécondité aux
femmes stériles. On a identifié les Doudaïm avec le lys, et avec certaines
plantes appelées amomum, helicabum, calathum, etc. Sainte Hildegarde,
Physica, Lib. L. de Plantis, lui consacre une assez longue notice ; « elle
est chaude, dit-elle, un peu aqueuse, et formée de la terre délayée, dont
Adam a été créé ; c'est pourquoi cette herbe, du fait qu'elle est à la
ressemblance de l'homme, sert beaucoup plus à la suggestion du Diable,
que les autres plantes ; selon les désirs de l'homme on peut susciter à
volonté le bien ou le mal comme on le faisait autrefois avec les idoles ».
La sainte abbesse ne manque pas de faire remarquer la particularité

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curieuse de cette plante de se diviser en deux espèces, l'une mâle, faite
à l'image de l'homme, species masculi hujus herbae, l'autre femelle, à
l'image de la femme, species feminae hujus herbae. Tous les écrivains
du Moyen-Age qui ont parlé de la mandragore, ont fait cette distinction ;
Johannès de Cuba, dans son ouvrage déjà cité : Hortus Sanitatis,
1498, a donné la double figure de cette plante, accentuant bien sa ressemblance
prétendue avec l'homme et la femme (Fig. 320 et 321). Il semble
qu'on ait appelé mandragores des racines de plantes fort dures, et
sculptées en minuscules statuettes, de forme humaine; on pensait que de
petits démons familiers s'y venaient loger ; elles faisaient connaître
l'avenir en hochant la tête aux questions qu'on leur posait. Les mandragores
étaient très répandues autrefois en Allemagne ; on les utilisait
aussi en médecine, et nous en avons vu une, enfermée dans un petit
tube de cristal, dans les remarquables salles de pharmacie ancienne du
Musée Germanique de Nürnberg.

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Fig. 322. - TALISMAN MAGIQUE DE CATHERINE DE MEDICIS. Henri Estienne, Discours merveilleux de la vie, actions et deportemens de Catherine de Medicis, 1575. Bibliothèque Nationale, L 34 b 827 B.
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L I V R E T R O I S I E M E
LES ALCHIMISTES
.I.
LA DOCTRINE SECRETE
Après le mystère des Mondes invisibles, dans lequel l'homme avait cherché à pénétrer, et celui des choses futures qu'il avait essayé d'éclaircir,
un troisième mystère non moins troublant s'offrait à sa curiosité :
l'énigme de la nature demeurait indéchiffrée ; la matière gardait le
secret de ses formes, de ses variétés et de ses transformations.
Certes, des philosophes, tels qu'Aristote ou Théophraste, n'avaient pas manqué de discourir des « choses naturelles », mais seulement en
décrivant les accidents extérieurs de la matière, que chacun de nous
peut voir. Une doctrine, l'alchimie, prétendait avoir pénétré le mystère
même de la vie et de la formation des substances inanimées.
Pour bien des gens qui ne l'ont pas étudiée, l'alchimie n'est qu'un amas de rêveries et de divagations, résultant d'une vaine tentative des
hommes pour faire de l'or artificiel, à laquelle ils étaient poussés,
soit par une cupidité sordide, soit par une folie orgueilleuse de
vouloir s'égaler au Créateur. Cependant, ceux qui étudient l'alchimie
en dehors de ces préoccupations inférieures ne tardent pas à y découvrir
un charme dont la suavité ne saurait être décrite ; et, dans l'édifice
ténébreux des sciences du Moyen-Age, celle-ci irradie comme ces roses
géantes, silencieuses et immobiles qui, loin des vulgarités de la vie,
baignent d'une lumière ineffable le transept des cathédrales endormies.
Une des premières notions précises que l'on recueille de la lecture
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SYNBOLISME DES OPERATIONS DE LA PIERRE PHILOSOPHALE. LA SUBLIMATION. Figures d'Abraham Juif.
Le Musée des Sorciers.

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des auteurs ayant traité de l'alchimie, c'est que cette science repose sur
un secret qui n'est réservé qu'à un petit nombre d'adeptes privilégiés
possédant les qualités intellectuelles et morales requises pour l'obtenir.
Difficile et étroite est la voie, et nombreux sont ceux qui s'y fourvoient
dans des sentiers erronés où ils ne trouveront que déception, erreur,
mensonge, ce qui leur fera dépenser en pure perte des sommes considérables.
Cette vérité a été remarquablement exposée par Henri Khunrath,
dans la planche de son Amphitheatrum aeternae sapientiae, Hanau,
1609, représentant la Citadelle alchimique (Fig. 323), qui symbolise
la science d'Hermès. Cette citadelle est entourée d'un large cercle
divisé en vingt et un compartiments, ayant chacun une entrée.
Vingt de ceux-ci n'ont point d'issue, et se trouvent barrés par le mur
énorme qui les isole de la citadelle. Ils signifient les vingt voies parmi lesquelles
peuvent se fourvoyer les chercheurs de la doctrine alchimique ;
des inscriptions indiquent les opérations fausses que représentent
ces voies, telles que : essai de transmutation de l'argent en or, par
augmentation, essai de travail sur le mercure vulgaire, etc. Et comme
ces vingt compartiments communiquent entre eux, l'amateur philosophe
peut errer longtemps avant de reconnaître sa sottise. Le vingt et unième
compartiment, celui qui se présente en avant de la figure, est le vrai
chemin. Mais à peine l'adepte s'y est-il engagé qu'il se heurte à un
gardien qui lui barre le seuil d'un léger pont-levis franchissant le large
fossé rempli d'eau qui isole la citadelle. Plusieurs conditions sont
exigées ici de lui : La connaissance de la matière du Grand-Oeuvre,
nom par lequel on désigne le résultat de la grande opération alchimique,
ainsi que celle de sa préparation ; puis la foi et le silence, et enfin les
bonnes oeuvres.
Car les alchimistes, ont tous enseigné, ce dont peu de personnes se doutent, que l'on ne parvient à posséder le secret de l'or, que si l'on a
une âme droite et honnête. L'alchimie n'est point une science purement
physique : des qualités personnelles y sont requises obligatoirement. Un
alchimiste du XVe siècle, Nicholas Valois, dans ses Cinq Livres, Bibliothèque
de l'Arsenal, manuscrit n° 3019, dit expressément : « le bon Dieu
me donna ce divin secret par mes prières et bonnes intentions que j'avois

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d'en bien user ; on perd la science en perdant la pureté du coeur... »
C'est pourquoi on voit sur la gravure citée quelques futurs adeptes qui,
n'ayant pu franchir le pont-levis, ont réussi à monter sur le mur du
fossé, et, de là, leurs regards plongent dans la citadelle alchimique, dont
ils connaissent bien les secrets; mais qu'ils sont incapables de réaliser
eux-mêmes.
Enfin, un heureux initié a pu passer par la porte de la citadelle, surmontée de l'hiéroglyphe du mercure philosophique. Deux conseils
prudents l'ont accueilli : « Prie théosophiquement et travaille physico-
chimiquement ». Puis il parcourt les sept angles de la citadelle, correspondant
aux sept opérations transmutatoires : Dissolution, purification,
puis introduction dans le vase scellé ou athanor du feu, ce qui est représenté
ici par les mots : Azoth pondus ; puis solution par putréfaction ;
multiplication, fermentation et projection. Enfin, l'adepte parvient au
but désiré, la fameuse Pierre philosophale, gardée par un dragon
énorme, qui ne la livre qu'à ceux qui ont accompli les opérations requises.
Nos lecteurs, déjà familiarisés avec les noms de quelques opérations
du Grand Oeuvre, pourront dès maintenant faire une constatation de la
plus haute importance, c'est que, dès le XVe siècle, la science alchimique,
celle que les adeptes prétendent être la vraie, se présente comme une
doctrine complète, immuable, jamais clairement exposée, mais définie
sous un symbolisme dont les formes se conserveront invariables, jusqu'à
nos jours, doctrine mystérieuse ne pouvant progresser puisqu'elle a
atteint d'un coup son point de perfection, et qui ne peut subir de modification
que rien ne nécessite ; les adeptes qui l'ont comprise sont
d'accord sur cette doctrine et, sourds aux récriminations de la chimie
moderne qu'ils connaissent fort bien, ils répètent les mêmes expressions
voilées sous les mêmes allégories ; et c'est en vertu de cette similitude
parfaite que nous voyons Cyliani et Cambriel, par exemple, deux alchimistes
ayant opéré vers 1830, parler exactement le même langage métaphorique
que Nicolas Flamel ou Basile Valentin, qui vécurent au XIVe
et au XVe siècle.
Puis, à côté d'eux, gravite la foule des non-initiés, qui n'ont point pénétré le secret de la vraie doctrine, et qui travaillent sur des matières

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Fig. 323. -- LA CITADELLE ALCHIMIQUE Henri Khunrath, Amphiteatrum aeternae Sapientiae, Hanau, 1609.
hétéroclites qui ne les conduiront jamais au résultat désiré. Ce sont eux
les faux alchimistes, que l'on appelle les souffleurs.
Ce n'est donc point de l'alchimie, comme on le dit souvent, qu'est née la chimie moderne, niais bien du travail extravagant des souffleurs,
qui, s'épuisant en expériences sur des substances étrangères que réprouvaient
les vrais adeptes, n'ont point obtenu le résultat désiré, c'est-à-dire
la pierre philosophale, mais ont été conduits fortuitement à des découvertes
inattendues, comme Kunckel, par exemple, qui isola le phosphore,

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qu'il ne cherchait certes pas, ou Blaise de Vigenère, qui découvrit, sans
s'en douter, l'acide benzoïque.
Cette distinction est essentielle à établir, si l'on veut espérer se diriger avec quelque certitude parmi la littérature alchimique, et ne
point en venir à l'opinion de Buffon qui, dans son article sur l'or, de
son Histoire des Minéraux, s'écrie, non sans quelque amertume de grand
homme qui se croit mystifié : « Il faut avouer qu'on ne peut rien tirer
des livres d'alchimie ; ni la Table hermétique, ni la Tourbe des Philosophes,
ni Philalèthe et quelques autres que j'ai pris la peine de lire et
même d'étudier, ne m'ont présenté que des obscurités et des procédés
inintelligibles » ; la persistance des mêmes formules chez tous les
auteurs eût cependant dû lui faire entendre qu'il s'agissait là d'une
doctrine cachée sur laquelle ils étaient tous d'accord.
Une remarque importante que ne manquera point de faire un lecteur attentif de tout livre alchimique, c'est l'identité que les adeptes affirment
invariablement exister entre la création du Cosmos et l'opération par
laquelle ils réalisent le Grand-Oeuvre. En vertu de la loi d'analogie
dont nous avons déjà parlé, ils reconnaissent que le chapitre premier de
la Genèse est la plus grande page d'alchimie ; quiconque a compris le
mystère de la création du ciel, de la terre, des eaux, de la lumière, puis
des animaux et de l'homme, connaît le secret de la pierre philosophale;
l'athanor où s'opère la transmutation est une matrice en forme d'oeuf,
comme le monde lui-même, qui est un oeuf gigantesque, l'oeuf orphique
qu'on trouve à la base de toutes les initiations, en Egypte, comme en
Grèce ; et, de même que l'Esprit du Seigneur, ou Ruah Aelohim flotte
sur les eaux, de même, dans les eaux de l'athanor, doit flotter l'esprit du
monde, l'esprit de vie dont l'alchimiste doit être assez habile pour s'emparer.
Un vieux livre alchimique de Mylius, intitulé Basilica Philosophica,
Francfort, 1620, a montré cette analogie de façon très heureuse
dans une belle planche de Mérian (Fig. 324). Au sommet, le Monde, le
Cosmos, exprimé en une synthèse symbolique ; le monde céleste, représenté
par les anges et le nom du Seigneur Tetragrammaton ; le monde
planétaire et zodiacal ; le monde terrestre formé de ses éléments. Au-
dessous, l'homme, Adam, analogue au Soleil ou Or, élément masculin ;

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Fig. 324. -- ANALOGIE DU MICROCOSME ALCHIMIQUE AVEC LE MACROCOSME. Mylius, Chymica ; Basilica Philosophica, Francfort, 1620.
la femme, Eve, similaire à la Lune ou Argent, élément féminin ; tous
deux sont les agents de l'opération alchimique et sont reliés, par des
chaînes, au Macrocosme. Au centre, le Paradis terrestre, avec les sept
métaux, le tout entouré de figures énigmatiques dont nous parlerons
plus loin. Le processus suivi dans la formation du monde est le même
que celui de la gestation animale, et celui de la génération métallique
ne peut que lui être semblable ; c'est pourquoi tous les alchimistes
répètent si souvent, avec obstination, que leur seul maître est la Nature;
que les livres ne sont point nécessaires pour parfaire le Grand-Oeuvre,
et qu'il suffit d'ouvrir les yeux et d'imiter la Nature pour réussir. Le
Président d'Espagnet, dans son Enchiridion Physicae Restitutae, Paris,

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1651, commence par retracer les phases de la création du monde, qu'il
donne comme base du processus de l'Oeuvre : « quiconque, dit-il, ignore
que l'Esprit qui a tiré le monde du néant et le gouverne, est l'âme du
monde, celui-ci ignore les lois de l'univers »; et il insiste sur la connaissance
de « la nature seconde, qui est l'Esprit de l'Univers, c'est-à-dire
une vertu vivifiante de la lumière qui fut créée dès le commencement,
laquelle a été unie au corps du Soleil ; c'est ce que Zoroastre et Héraclès
ont appelé l'âme du monde. »
C'est à cause de cette imitation constante de la Nature que les alchimistes se sont intitulés eux-mêmes les « Philosophes » par excellence,
les « Sages »; qu'ils appellent leur science, la Philosophie, et le résultat
de leurs travaux : la Pierre Philosophale.
Nous avons parlé d'un symbolisme puissamment expressif, que les alchimistes se sont transmis comme une tradition et un dépôt précieux,
de siècle en siècle, et qui est tellement immuable dans ses formes qu'une
personne non initiée à l'alchimie, peut immédiatement reconnaître un
ouvrage; une gravure, un objet à signification alchimique, sans en
connaître le sens. A vrai dire, bien que Pernety ait enseigné que l'ensemble
de la mythologie grecque n'ait servi qu'à couvrir le développement
des opérations alchimiques, on ne trouve pas trace de ce symbolisme
dans les oeuvres des anciens auteurs, tels que les traités démocritains,
Zozime, Roger Bacon, Albert le Grand, ni dans les arabes Morien,
Geber, etc. Il nous semble faire sa première apparition dans le livre de
l'alchimiste parisien Nicolas Flamel, intitulé : l'Explication des Figures
hiéroglyphiques mises par moy Nicolas Flamel, escripvain, dans le
cimetière des Innocens, en la quatrième arche. Ces figures ont existé
au charnier des Innocents, à Paris, jusqu'au commencement du XIXe siècle,
époque où ce cimetière fut détruit et remplacé par la Place des Innocents
actuelle. Nicolas Flamel dit les avoir fait copier d'après un manuscrit
demeuré célèbre, dont l'auteur était un juif nommé Abraham, et qui
lui tomba entre les mains en 1357. Il ne pouvait guère apprécier l'époque
de son manuscrit ; cependant, il le dit « fort vieux et beaucoup large ; il
n'estoit point en papier ou parchemin, comme sont les autres, mais
seulement il estoit fait de déliées escorces comme il me sembloit, de

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395
pict

Fig. 325. -- LES FIGURES ALCHIMIQUES D'ABRAHAM LE JUIF. Fresques de Nicolas Flamel au charnier des Innocents. Estampe du XVIIe siècle.
(Collection de l'auteur).
tendres arbrisseaux. » Nous ne nous avancerons pas beaucoup en supposant
que ce livre, visiblement oriental par sa description, avait au moins
une centaine d'années d'existence, ce qui ferait remonter au moins vers
le milieu du XIIIe siècle les figures qu'il contenait.
Les fresques que Nicolas Flamel fit peindre sous la quatrième arcade du Charnier des Innocents nous ont été heureusement conservées en
une fort belle estampe que nous reproduisons (Fig. 325). Du XVIIe au
XVIIIe siècle, elles étaient un but de pèlerinage pour les alchimistes, et

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396

pict

Fig. 329. -- PARADIGME DE L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE.
Libavius. Alchimia recognita emendata et aucta. Francfort, 1606. (Collection de l'auteur).
pict

Fig. 327. -- LE GRAND OEUVRE. Barckhausen, Elementa Chymiae,
Leyde, 1718.
de nombreuses descriptions en ont été données. Nicolas Flamel a interprété lui-même les figures inférieures ; celles de la partie haute sont décrites, avec quelques variantes, dans deux manuscrits
de la Bibliothèque de l'Arsenal, intitulées Les Figures d'Abraham le
Juif, n° 2518 et 3047, et que nous résumons ici. A partir du haut de la gravure, en allant de gauche à droite, se trouvent sept figures se lisant de la façon suivante : I. Un jeune homme,
Mercure, tenant un caducée ; dans un nuage, Saturne, armé de sa faux.
Interprétation : Mortification du Mercure vulgaire, mêlé de sel commun
et de vitriol, par le Dieu Mercure, à qui Saturne coupe les jambes de
sa faux.
II. Une montagne avec sept cavernes et sept serpents noirs et jaunes;
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397
pict

Fig. 328. -- LE GRAND OEUVRE. Barckhausen, Elementa Chymiae,
Leyde, 1718.
un serpent qui en dévore un autre,
a des ailes d'or; au bas, un griffon
qui veut en manger un autre; en
haut de la montagne, un rameau
aux branches d'or portant des
fleurs blanches et rouges, agitées

pict

Fig. 329. -- PARADIGME DE L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE.
Libavius, Alchymia recognita emendata et aucta Francfort, 1606. (Collection de l'auteur).
du vent d'aquilon. Interprétation : Sublimation de ce mercure mortifié,
par une fleur agitée du vent et gardée par deux dragons ailés.
III. Le jardin des Hespérides, clos de haies. Au milieu, un tronc de chêne, un rosier à feuilles d'or ; une fontaine sort du pied du chêne ;
des aveugles la cherchent sans pouvoir la trouver. Interprétation :
Revivification de ce mercure sublimé par une fontaine qui sort du pied
d'un rosier planté dans un beau jardin.
IV. Un roi couronné dans un champ (Le roi Hérode), ordonne le massacre des Innocents ; les soldats remplissent une grande cuve de

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398

leur sang ; le soleil et la lune s'y viennent baigner ; sept enfants sont
morts. Interprétation : Préparation de l'argent ou de l'or travaillés par
le mercure vulgaire non préparé, ce que représente le bain de soleil et
de la lune dans le sang des enfants.
V. Un caducée formé de deux serpents s'engloutissant l'un l'autre autour d'une baguette d'or. Interprétation : Solution et volatilisation ;
les deux serpents sont les deux parties du métal résous, l'une terrestre,
l'autre aqueuse, qu'il faut fixer l'une par l'autre.
VI. Un serpent mort crucifié. Interprétation : coagulation et fixation du volatil.
VII. Un désert avec quatre fontaines d'où sortent des fleuves ; quatre petits serpents rampent parmi le désert. Interprétation : multiplication,
représentée par les fontaines et les serpents.
Au-dessous de ces figures, on voit celles de Nicolas Flamel et de sa femme Pernelle, de Saint Pierre, et de Saint Paul, puis de Dieu
le Père, auxquelles Nicolas Flamel prête également des significations
alchimiques ; puis, dans les compartiments inférieurs, deux dragons
mâle et femelle, signifiant le fixe et le volatil ; ensuite un homme et
une femme, c'est-à-dire « les deux natures réconciliées; puis trois ressuscités,
qui sont « le corps, l'âme et l'esprit de la Pierre blanche »; ensuite
deux anges, et un homme tenant le pied d'un lion, ce qui est l'achèvement
de l'oeuvre.
Les alchimistes se sont transmis la tradition des figures de ce genre avec une parfaite intégrité et une inlassable patience ; les documents
qu'elles illustrent sont si nombreux que nous nous bornerons à en citer
quelques-uns. Dans la belle planche de Mylius, que nous venons de
reproduire (Fig. 324), au premier plan, le Phoenix, emblème de la résurrection
et aussi du mystère alchimique, abrite sous ses ailes, ainsi que
l'aigle qui lui est opposé, des globes dans lesquels se déroulent les
diverses phases de la transmutation. Les deux vases historiés qui
illustrent le livre de Libavius, Alchimia recognita, emendata et aucta,
Francfort, 1606 (Fig. 326 et 329), appartiennent à la même école de
symbolisme : l'homme et la femme, l'aigle à trois têtes; les deux natures

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399
pict

Fig. 330. -- SYNTHESE SYMBOLIQUE DU GRAND OEUVRE. Les Cinq Livres de Nicolas Valois. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 3019.
enchaînées par Mercure, l'hydre aux sept têtes, représentant les sept
métaux, le soleil et la lune, le dragon qui se mord la queue, etc.
Barckhausen, dans ses Elememta Chymiae, Leyde, 1718, déploie un très grand luxe de figures, parmi lesquelles nous choisirons les suivantes
(Fig. 327 et 328), où l'on reconnaît sans peine le symbole de la matière
première, génératrice des sept métaux, d'où elle doit être extraite, puis
le Grand Oeuvre, qui se déroule dans un vase scellé, qui est l'oeuf philosophique ;
et l'on peut remarquer l'analogie frappante entre cette opération
et la formation du Cosmos sortant du chaos lors de la Création.
Puis, sous l'influence du feu divin qui entoure le vase, la pierre philosophale
paraît, apportée par un ange sous la forme d'une couronne

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400

royale. Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, du XVIIe siècle,
richement enluminé, et intitulé Figures d'Abraham juif, fonds français,
n° 14765, et qui est une transcription, avec variantes, des figures du
Charnier des Innocents, représente la sublimation d'une façon analogue
(Voir Planche en couleurs) ; sept griffons à tête d'aigle et sept griffons
noirs, indiquant les esprits de l'or et du mercure, contemplent un arbre
à feuilles d'or, qui doit être le résultat de l'opération.
Un manuscrit fort peu connu, de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 3019, intitulé les Cinq Livres de Nicolas Valois, compagnon du Seigneur
Grosparmy, renferme une exquise miniature (Fig. 330) qui, pour
un alchimiste initié, représente la synthèse définitive de son art. Grosparmy
était un seigneur, natif de Normandie, qui écrivit sur l'alchimie
en 1449 ; il eut pour disciple et ami Nicolas Valois, et ils formèrent,
avec le prêtre Vicot, le plus intéressant trio d'alchimistes du XVe siècle.
La miniature que nous reproduisons, exécutée au XVIIe siècle par un
artiste inconnu qui s'était bien pénétré de leur doctrine, montre combien
celle-ci était profonde et précise sous le secret dont elle s'enveloppait.
La Clef de la Grande Science sur l'ouvrage philosophique inconnu
jusqu'à présent, manuscrit n° 6577 de la même bibliothèque, offre aussi
de jolies miniatures ; dans l'une, cinq alchimistes (Fig. 331), décident
entre eux : « Dissolvons, putréfions, sublimons, divisons et composons »,
soit les opérations essentielles de l'oeuvre, tandis qu'au-dessus d'eux
paraissent le Soleil et la Lune, le dragon qui se mord la queue, etc. ;
dans une autre, l'opération appelée putréfaction est symbolisée d'une
façon ingénieuse (Fig. 334) : le dragon d'où s'échappent une nuée d'oiseaux
qui prennent leur vol, indique l'éternel renouveau des choses que
réalise sans cesse la Nature, et son imitateur, l'alchimiste ; enfin, une
troisième enluminure (Fig. 335), nous montre l'androgyne hermétique,
à deux faces, moitié homme, moitié femme, entre l'arbre du Soleil
et l'arbre de la Lune; en bas, le mont de Mercure, le mont du Soleil et
de la Lune, le dragon à deux têtes, et l'eau vive, expressions imagées
familières aux alchimistes.
Un grand alchimiste anglais, Elie Ashmole, fondateur de l'Ashmoleian Library d'Oxford, a illustré son Theatrum Chemicum Britannicum,

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pict

SYMBOLISME DES OPERATIONS DE LA PIERRE PHILOSOPHALE. LES TROIS COULEURS DE L'OEUVRE. Figures d'Abraham Juif.
Le musée des Sorciers.

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401
Londres, 1652, de figures que nos lecteurs sauront déjà reconnaître
aisément : celle de l'oiseau d'Hermès (Fig. 332), représentant l'aigle
descendant du ciel entre un dragon double dont les deux têtes se
dirigent, l'une vers le soleil, l'autre vers la lune ; puis une autre, plus
complète (Fig. 333), où l'on retrouve l'homme et la femme, les deux
dragons, le vase d'Hermès contenant le Soleil et la Lune, et d'où s'échappent
sept courants métalliques, le tout soutenu par un ange, cette

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Fig. 331. -- LES OPERATIONS DE L'OEUVRE ALCHIMIQUE. La Clef de la Grande Science. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 6577.
dernière circonstance indiquant qu'un influx venant du ciel est nécessaire
pour obtenir le feu secret permettant de réaliser la Pierre. Salomon.
Trismosin, auteur allemand obscur, qui se qualifie « Précepteur de
Paracelse », dans son Aureum Vellus, Rorschach, 1598, suit aussi la
méthode d'Abraham. Juif et de Flamel. Voici la fontaine auprès du
chêne (Fig. 336) ; elle est surmontée d'une couronne royale, conformément
à la tradition des alchimistes qui, la plupart, et principalement

27
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402

Zachaire, dans son Opuscule de la Philosophie naturelle des métaux,
appelle la Pierre « nostre grand Roi. »
Parmi les symboles les plus expressifs de la Pierre philosophale, donnons encore celui de Limojon de Saint-Didier, le Triomphe hermétique,
Amsterdam, 1710 (Fig. 338) ; l'hiéroglyphe mercuriel s'élève,
accompagné du symbole du soufre ; au-dessus de lui, le signe zodiacal
du Taureau, qui est celui de l'achèvement de l'Oeuvre, qu'on doit avoir
commencé lorsque le soleil est dans le Bélier. De chaque côté, deux
cavités qui sont les minières du Mercure ; la légende suivante les
accompagne : De cavernis metallorum occultus est, qui Lapis est venerabilis ;
« celui qui est la Pierre vénérable a été caché dans les cavernes
des métaux », ce qui s'accorde avec la tradition invariable des alchimistes
qui veut que la matière de la Pierre philosophale, inconnue des profanes,
soit une boule noire qu'on trouve à un pied et demi de profondeur
dans quelques terrains chauds, tels qu'il en existe, par exemple, en
Hongrie ; les enfants jouent avec ces boules, et les hommes les méprisant,
les foulent aux pieds. Puis six vignettes de l'Azoth ou le Moyen
de faire l'Or caché des Philosophes, par Basile Valentin, Paris, 1659 ;
l'homme portant l'univers (Fig. 341), avec cette devise significative :
Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem,
« visite les parties intérieures de la terre; en opérant une rectification, tu
trouveras la Pierre occulte ». Les lettres initiales de ces sept mots étant
réunies forment le terme hermétique « vitriol » ; toutefois, les non-initiés
se tromperaient étrangement s'ils s'imaginaient obtenir la pierre philosophale
au moyen de l'acide sulfurique ; il s'agit ici du Vitriol des Sages
dont les alchimistes ne révèlent jamais le secret. Par terre, une triple
face, signifiant la prudence, et un enfant lisant l'alphabet, indiquant
que la pierre philosophale est une opération d'une simplicité enfantine.
Puis la déesse « née de nostre Mer profonde (Fig. 340), qui jette de ses
mammelles le laict et le sang » qui seront, après cuisson, convertis en
or et en argent ; ensuite le « dragon envenimé » (Fig. 337), représentant
cette matière première, « qu'on trouve partout et à vil prix, du
corps duquel on extraira le lion verd et rouge ». Enfin, voici « le Roi
Mort » (Fig. 339), opération nécessaire pour la revivification du

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403
pict

Fig. 332. -- L'OISEAU D'HERMES ET LE DRAGON ALCHIMIQUE Fig. 333. -- SYNTHESE DES A DEUX TETES, MONTRANT L' ANIMATION DE L'OEUVRE PAR OPERATIONS ALCHIMIQUES. L'INFLUX CELESTE. Elie Ashmole, Elie Ashmole, Theatrum Theatrum Chemicum Britannicum, Chemicum Britannicum, Londres, 1652. Londres, 1652.
pict

Fig. 334. - RENOVATION ETERNELLE DES Fig. 335. -- L'ANDROGYNE HERMETIQUE ET LES CHOSES, AU SEIN DE LA PUTREFACTION PRINCIPAUX SYMBOLES ALCHIMIQUES. La Clef de la Grande Science. La Clef de la Grande Science. Bibliothèque de l'Arsenal, Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 6577. manuscrit n° 6577.

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404

pict

Fig. 336. -- LA FONTAINE HERMETIQUE. Fig. 338. -- L'HIEROGLYPHE MERCURIEL. Salomon Trismosin, Aureum Vellus, Limojon de Saint-Didier, Le Triomphe Rorschach, 1598. hermétique, Amsterdam, 1710.
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Fig. 337. -- LE DRAGON ENVENIME, MATIERE PREMIERE DE LA PIERRE PHILOSOPHALE. Basile Valentin, l'Azoth des Philosophes,
Paris, 1659. (Collection de l'auteur).
Mercure, qui est comparée à
une résurrection. De nouveau,
l'oeuvre entier est résumé
en une des plus belles planches
d'alchimie qui existent
(Fig. 343), où l'on retrouve
tous les symboles connus, outre
une indication précieuse : le
Soleil, assimilé à l'âme, la
Lune à l'Esprit, et le Corps à
la pierre cubique, vers laquelle
se dirige la pointe obscure de
Saturne, symbole puissant, qui
nécessiterait des pages de commentaires.
N'oublions pas la
superbe planche des trois cavaliers
du manuscrit français
n° 14765 de la Bibliothèque
Nationale : Les Figures

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405
pict

Fig. 339. -- LE ROI MORT. Fig. 340. LA SIRENE DES PHILOSOPHES. Basile Valentin, L'Azoth des Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1659. Philosophes, Paris, 1659. (Collection de l'auteur). (Collection de l'auteur).
d'Abraham juif, qui représente
ce que les Adeptes appellent le
Feu d'Enfer (Voir planche en
couleurs). Le premier, monté
sur un lion noir, indique l'or
en putréfaction; le second, sur
un lion rouge, est le ferment
intérieur ; le troisième, couronné,
a vaincu la mort.
La place nous manque pour donner ici la série des
douze figures qui ornent Les
douze Clefs de Philosophie, de
Basile Valentin, Paris, 1659,
ni les splendides planches du
Trésor de la Philosophie des
Anciens, de Barent Coënders
von Helpen, Cologne, 1693,
ni les seize médaillons signés


pict

Fig. 341. -- LA MATIERE DE L'OEUVRE. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 5659.
(Collection de l'auteur).
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406

H.-H. Pfau, 1702, qui ornent le grand poêle de faïence allemand
exposé au Musée des Arts et Métiers de Wintherthur, en Suisse,
ni les splendides vitraux de Pinaigrier, dans la sacristie de Saint-
Etienne-du-Mont, à Paris ; on y verrait la confirmation pure et simple
de cette vérité que les alchimistes ont une doctrine secrète, invariable,
et que, leurs symboles une fois interprétés dans leur sens exact, ils ne
peuvent plus s'égarer dans des recherches infructueuses et des voies
erronées.
Cependant ce système hiéroglyphique n'était pas le seul en usage parmi les alchimistes. Il en était un autre, plus ancien et certainement
plus traditionnel, qui reposait sur la corrélation évidente qui existait
entre le mystère chrétien et le mystère alchimique. Nous avons déjà
signalé cette corrélation en commentant les hiéroglyphes du coeur divin
donnés par L'Agneau (Fig. 179) qui ont un sens alchimique incontestable.
Sauval, dans son Histoire et Recherches des Antiquités de la ville de
Paris, 1724, signale l'importance des sculptures de Notre-Dame de Paris
comme emblèmes alchimiques. « Tous les porteaux de l'Eglise Nostre-
Dame sont revêtus d'hiéroglyphes, dit-il. La figure de Saint-Christophe
(aujourd'hui détruite), est le plus grand colosse du Royaume; les hermétiques
le prennent pour un hiéroglyphe. La figure de Mercure ou d'Esculape,
ou selon d'autres, de Guillaume, évêque de Paris, passe encore
pour un hiéroglyphe chès quelques-uns ». Ce qui s'accorde très bien avec
ce que rapporte Zachaire, dans son Opuscule très excellent de la vraye
philosophie naturelle des métaux, Lyon, 1612, que les alchimistes du
XVIe siècle tenaient leurs assemblées dans la basilique de Notre-Dame,
et que confirme Noël du Fail, dans ses Contes d'Eutrapel, chapitre X,
que « de son tems, le grand rendez-vous de tels académiques estoit à
Nostre-Dame de Paris. »
Le principal hiéroglyphe alchimique de Notre-Darne est la statue de l'évêque appelé Saint Marcel, qui se trouve sur le pilier central du
portail sud de la façade principale. Cambriel, dans son Cours de Philosophie
Hermétique, Paris, 1843, en a donné l'explication : de chaque
côté du piédestal de la statue, sont des ornements ronds, qui représentent
les natures métalliques brutes, puis travaillées, qui sont le corps de

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407
pict

Fig. 342. -- LA PIERRE PHILOSOPHALE.
Hiéroglyphe alchimique du portail de
Notre-Dame de Paris, XVIe siècle. (Musée de Cluny).
pict

Fig. 343. -- AUTRE SYNTHESE DE L'OEUVRE. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1659.
(Collection de l'auteur).
l'Oeuvre. Sous l'évêque, un homme dont
on aperçoit seulement la tête, est dans une
sorte de caisse d'où sortent des flammes.
De cette caisse s'élève « le dragon babylonien
ou mercure philosophal, dans lequel
se trouvent réunies toutes les vertus des
natures métalliques. Le bout de la queue
de ce dragon tient à cet homme, pour
désigner qu'il sort de lui, et ses deux serres
embrassent l'athanor pour désigner qu'il
doit y être mis en digestion... Le mercure
philosophal est mis dans un oeuf de
verre, et cet oeuf est mis en digestion dans

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Fig. 344. -- STATUE DU XVIe SIECLE REMPLACEE,
VERS 1860, PAR UNE COPIE DE L'EFFIGIE PRIMITIVE. Portail de N.-D. de Paris. (Collection de l'auteur).
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408

l'athanor ou fourneau terminé en voûte, sur laquelle voûte sont placés
les pieds de l'évêque. De ce mercure, il résulte la vie représentée par
l'évêque. » Au-dessus de la tête de celui-ci se trouve une sorte de baldaquin
exactement semblable au couvercle du « fourneau de digestion »
des alchimistes.
Nous devons faire, à ce sujet, une remarque curieuse. La statue de Saint Marcel qui se trouve actuellement sur le portail de Notre-Dame,
est une reproduction moderne qui n'a pas de valeur archéologique ; elle
fait partie de la restauration des architectes Lassus et Viollet-le-Duc.
La véritable statue, du XIVe siècle, se trouve actuellement reléguée dans
un coin de la grande salle des Thermes du Musée de Cluny, où nous
l'avons fait photographier (Fig. 342). On verra que la crosse de l'évêque
plonge dans la gueule du dragon, condition essentielle pour la lisibilité
de l'hiéroglyphe, et indication qu'un rayon céleste est nécessaire pour
allumer le feu de l'athanor. Or, à une époque qui doit être le milieu
du XVIe siècle, cette antique statue avait été enlevée du portail
et remplacée par une autre dans laquelle la crosse de l'évêque, pour
contrarier les alchimistes et ruiner leur tradition, avait été faite délibérément
plus courte, et ne touchait plus la gueule du dragon. On peut
voir cette différence dans notre figure 344, où est représentée cette
ancienne statue, telle qu'elle était avant 1860. Viollet-le-Duc l'a fait
enlever et l'a remplacée par une copie assez exacte de celle du Musée
de Cluny, restituant ainsi au portail de Notre-Dame sa véritable signification
alchimique.
Signalons enfin un symbolisme plus récent, dont on ne connaît guère qu'un exemple : celui du manuscrit de La Très Sainte Trinosophie,
exécuté au XVIIIe siècle, et conservé à la Bibliothèque de Troyes.
Ce manuscrit, dont nous avons reproduit deux planches en couleurs au
livre II du présent ouvrage, est attribué au fameux comte de Saint-
Germain (Fig. 345), un des plus énigmatiques personnages du
XVIIIe siècle, alchimiste et homme du monde, qui parcourut les salons
de toute l'Europe, et finit par tomber dans les cachots de l'Inquisition,
à Rome, si l'on en croit notre manuscrit. Le symbolisme de cet auteur
est égyptianisé selon la mode de l'époque. Sur le titre de l'ouvrage,

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409
nous avons donné intégralement, nous retrouvons, présenté sous une
autre forme, l'oiseau d'Hermès, l'arbre aux fruits d'or, avec le vase
sacré où s'accomplira l'oeuvre, la matière première en forme de boule,
entourée de deux ailes, le triangle lumineux enfermant le nom divin,
système que l'on rattachera facilement aux symboles précédents. Dans
la seconde planche, qui représente un homme regardant une coupe fatidique,
formant miroir magique, on voit, au pied de la table, les signes
conjugués du Soleil et de la Lune ; au sommet de la figure, une superposition
de rectangles diversement colorés indique les phases de l'oeuvre ;
dans un cercle, le signe double du lingam, rappelle emblématiquement
le mâle et la femelle hermétiques ; une inscription, en caractères grecs,
et en signes de fantaisie, donne une formule de composition de l'Or,
ou Soleil-Roi, au moyen d'un mélange d'or et d'argent, régénéré
par le mercure de vie ; le régime du feu est indiqué dans l'inscription
hébraïque placée au-dessous.

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Fig. 345. -- LE COMTE DE SAINT-GERMAIN, ALCHIMISTE DU XVIIIe SIECLE. Portrait gravé par Thomas.
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.II.
LE MATERIEL ALCHIMIQUE ET LES OPERATIONS DE L'OEUVRE
L'iconographie symbolique du Grand oeuvre indique une méthode lumineuse, invariable et très sûre, grâce à laquelle l'adepte ne peut se
fourvoyer, s'il la suit exactement.
Mais autant les alchimistes sont clairs dans leurs hiéroglyphes, autant ils sont obscurs dans leurs écrits. Le but de l'alchimie est d'obtenir
la Pierre Philosophale, qui permet de transmuer les métaux vils, en
or ; mais les auteurs ont soin de nous avertir, comme Nicolas Valois, par
exemple, que ce n'est pas une pierre. « Il est une Pierre de grande
vertu, dit-il, et est dite Pierre et n'est pas pierre... » La matière première
de l'alchimie, nul ne fait de difficulté pour l'avouer, est le mercure ;
non le mercure vulgaire, s'empressent-ils de dire, mais le Mercure
des Philosophes, qui est autre chose. « Le Mercure n'est pas notre
matière ni notre médecine, dit l'arabe Geber, dans sa Somme de Perfection,
à le prendre tel que la nature le produit, mais il peut y contribuer. »
Tous donnent à entendre que le mercure vulgaire, purifié, revivifié et
animé d'une certaine façon pourrait bien être le Mercure des Philosophes.
« Ce dernier, dit le Cosmopolite, dans son Dialogue entre Mercure
et l'Alchimiste, est le vrai Mercure; le mercure commun n'est que
son frère bâtard. » Ce mercure doit être changé en eau, selon Synesius,
Riplée et les Sept chapitres d'Hermès ; mais prenons garde que cette
eau est une « eau qui ne mouille pas les mains. » L'opération se fait par
la conjonction des trois grands principes : le Sel, le Soufre et le Mercure,
tous trois des Philosophes, et non point ce qu'on désigne vulgairement
sous ces noms. « Le Soufre est tout ce qui se brusle, dit Roch le Baillif,
dans son Demosterion, Paris, 1578 ; le Mercure ce qui s'en va en l'air

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411
et se consume en fumée, et le reste est le sel. » Arnauld de Villeneuve,
dans son Commentaire sur Hortulain, ajoute « le mélange de trois choses
s'appelle pierre bénite, minérale, animale, végétale, parce qu'elle n'a
point de nom propre ; minérale parce qu'elle est composée de choses
minérales ; végétale parce qu'elle vit et végète ; animale parce qu'elle
a un corps, une âme et un esprit, comme les animaux. »
Les quatre éléments sont appelés à coopérer à l'oeuvre ; dans le traité d'Arnault, sieur de la Chevalerie, nous trouvons que « les deux
dragons ou serpents métalliques sont engendrés dans les entrailles des
opérations des quatre éléments ; ce sont l'humide radical du soufre et
argent-vif, non les vulgaires, mais les philosophiques. » L'Oeuvre doit
être animé d'un souffle, qui est le même que celui du Seigneur, qui
flottait sur la surface des ondes au début de la création du monde.
Suivant le poète alchimiste Jehan de Meung, l'opération se résumerait en une simple purification métallique :

Ainsinc porroit des metaus faire Qui bien en sauroit à chef traire Et tolir as ors lor ordure Et metre-les en forme pure (Roman de la Rose, vers 17049).
ou plutôt, comme le dit Nicolas Valois, c'est l'extraction « de la quintessence
très pure qui abonde plus en l'or qu'en autre chose. L'or vulgaire
est mort et n'est que terre, dans laquelle pourtant est caché l'or
des philosophes, qui est ladite quintessence, qui est la vie et l'âme dudit
or vulgaire. »
Il y a, dans l'oeuvre, un principe masculin et un principe féminin. « En la seconde opération, dit Nicolas Flamel, dans son Livre des
Figures, tu as deux natures conjoinctes et mariées, la masculine et la
féminine... et se sont faictes en un seul corps qui est l'androgine des
anciens qu'autrement on appelle encore teste de corbeau ou élémens
convertis. » Cette phase de l'opération est d'une importance capitale, et
se trouve figurée dans tous les traités par le symbole de l'androgyne
hermétique ; nous en donnons, au début de cet ouvrage, un remarquable

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412

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Fig. 346. -- ORDRE DES OPERATIONS ALCHIMIQUES
D'APRES NORTHON, ALCHIMISTE ANGLAIS. Manuscrit du XVIIe siècle. (Collection de l'auteur).

exemple tiré d'un manuscrit
allemand intitulé: Dritter Pitagorischer
Sinodas von der verborgenen
Weisheit, ou « Troisième
Synode pythagorique de
la Philosophie secrète. » (Voir
frontispice en couleurs).
D'ailleurs, les opérations de l'oeuvre sont désignées, tantôt
sous un symbole, tantôt
sous un nom véritable ; mais
les alchimistes en cachent le
nombre exact, ou plutôt, pour
dérouter le vulgaire, comptent,
parmi les opérations, de
simples phases de l'oeuvre qui
ne sont pas des opérations
proprement dites. Nous possédons
un précieux manuscrit
du XVIIe siècle, qui est une
traduction française de l'oeuvre de l'alchimiste anglais Northon ; il
est illustré de plusieurs figures d'« arbres philosophiques » offrant
l'ordre des diverses opérations nécessaires pour la transmutation.
Voici l'ordre des quatorze opérations qui en constituent la première partie
dite élixir blanc, ayant à sa base la purification du Mercure (Fig. 346).
Les huit premières sont les seules véritables ; elles se nomment :
purgation, sublimation, calcination, exubération, fixation, séparation,
conjonction ; encore l'une d'elles fait-elle double emploi, ce qui les
réduit à sept ; les sept autres ne sont point, à vrai dire, des opérations.
Et même, suivant certains alchimistes, toutes les opérations se réduiraient
à une seule. Philalèthe, dans son Enarratio methodica trium Gebri
verborum, nous dit que « les termes de distillation, sublimation, calcination,
assation, réverbération, dissolution, descension, coagulation, ne
sont qu'une seule et même opération, faite dans un même vase » ; et le

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413
Rosarium prend également soin de nous avertir que « toutes les opérations
se font dans notre eau. »
Les phases de l'oeuvre sont exprimées par de nombreuses et diverses couleurs, parmi lesquelles se discernent trois principales, qu'on retrouve
aisément dans toutes les peintures avant une signification alchimique :
ce sont le noir, que les adeptes appellent « tête de corbeau, ou noir très
noir, plus noir que le noir même » ; puis la couleur blanche apparaît
ensuite ; on obtient alors la pierre dite « au blanc », c'est-à-dire capable
de transmuer les métaux en argent ; enfin, après une nouvelle rectification,
resplendit la glorieuse couleur du rubis, qui est celle de la pierre
au rouge, capable de transmuer les métaux en or. Les auteurs se
répandent en éloges sur la splendeur de cette dernière opération,
vraiment divine ; mais entre temps s'est produite la couleur verte, celle
du Lion verd, qui ne suscite pas moins leur enthousiasme.
« O viridité bénie ! qui fait germer toutes choses ! s'écrie Khunrath, dans son Amphiteatrum, Grade troisième, CLIV. Apprends, ô Théosophe,
à contempler la viridité Ruah Elohim ; toi, Cabbaliste, la ligne
viride, l'Univers girant ; Mage, la Nature ; Physico-Chimiste, le Lion
Viride, Duenegh viride Adrop, la Quinte Essence ! « Et plus loin,
Grade VI, CCXCIV : « j'ai pérégriné longtemps ; j'ai visité ceux que je
croyais savoir quelque chose ; j'obtins de l'un d'eux le Lion viride
catholique de Dieu et le Sang du Lion, c'est-à-dire l'or, non du vulgaire,
mais des Philosophes ; je l'ai vu de mes veux, je l'ai touché de mes
mains, je l'ai goûté de ma langue, j e l'ai olfacté de mes narines ! »
L'opération du Grand Oeuvre s'accomplissait au moyen du feu ;
mais ici encore, ce n'était point le feu vulgaire, qui est un feu brutal et
fratricide, qui détruit, au lieu de créer, mais le Feu des Philosophes, le
Feu des Sages, qui ne brûle point, mais vivifie. L'alchimiste Pontanus
dit, dans son Epitre, qu'il a erré plus de deux cents fois, bien qu'il
travaillât sur la vraie matière, parce qu'il ignorait le Feu des Philosophes ;
et un autre adepte, fort peu connu, Garchaole Lenselt, « marchant
orfèvre de Paris, en 1756 », proclame dans son traité : Les Apparences
de vérités et vraye pratique de l'Alchymie, manuscrit 3012 de la
Bibliothèque de l'Arsenal, que « celui qui sçait sublimer la pierre

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414

pict

Fig. 347. -- L'ATHANOR ET LE VASE PHILOSOPHIQUE Figures d'Abraham Juif. Bibliothèque Nationale, Manuscrit, fonds français, n° 14.765.
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philosophiquement mérite à juste titre le nom de philosophe, puisqu'il
connoit le feu des Sages, qui est l'unique instrument qui puisse opérer
cette sublimation ; aucun philosophe n'a jamais révélé ouvertement ce
feu secret ; celuy qui ne le comprendra pas doit s'arrêter ici et prier
Dieu qu'il l'éclaire... »
Le Vase ou oeuf philosophique, où s'accomplissait le Grand Oeuvre, n'est pas moins mystérieux ; il s'appelle Aludel, et le fourneau qui le
contient se nomme Athanor ; cependant, ils ne font qu'une seule et même
chose. « Le vase, dit Philalèthe, est un aludel, non de verre, mais de
terre ; il doit contenir vingt-quatre pleines mesures de Florence, ni plus
ni moins. » Le manuscrit n° 3005 de la Bibliothèque de l'Arsenal,
intitulé le Guide Charitable, prétend au contraire que l'« Oeuf doit être
d'un bon verre de Lorraine, fait en oval ou rond, clair et épais..., il doit
avoir le long col de huit à neuf poulces ; il faut qu'il puisse contenir
quatre onces d'eau distillée..., il faut qu'il soit hermétiquement fermé. »
Cependant, quelques alchimistes ont consenti à se départir quelque peu de leur secret, à ce sujet, et ont révélé incidemment la forme de
leur athanor. Voici le vase philosophique, d'après le manuscrit des
Figures d'Abraham Juif, de la Bibliothèque Nationale, fonds français,
n° 14765 (Fig. 347) ; l'auteur de ce manuscrit recommande vivement que
ce vase soit luté « avec le lut de Sapience », autre secret qui n'est point
à la portée de tout le monde. Manget, dans sa Bibliotheca Chemica,
Paris, 1702, en donne une autre représentation en élévation et en coupe
(Fig. 348), tout en nous avertissant que le fourneau secret des philosophes
est une autre chose, et que « sceller l'aludel » veut dire fixer le
mercure. Le même ouvrage contient, à la fin de son premier volume, une
série de planches sans explications, intitulée Mutus Liber ; dans deux
de celles-ci, on peut voir des personnages se livrant aux opérations
alchimiques, ainsi que la figuration extérieure du fourneau des Sages
(Fig. 350) ; et l'on remarquera, dans la seconde, l'homme et la femme,
dans l'attitude significative de la prière (Fig. 351). Présentons encore
un ingénieux système qu'Annibal Barlet, dans Le Vray Cours de Physique,
Paris, 1653, appelle le Fourneau Cosmique, au moyen duquel
s'opère la réunion des trois principes : soufre, sel et mercure (Fig. 349),

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416

pict

Fig. 348. Fig. 348 bis.
Fig. 348 et 348 bis. LE FOURNEAU PHILOSOPHIQUE,
ELEVATION ET COUPE. Manget,
Bibliotheca Chemica, Paris, 1702.
pict

Fig. 349. LE FOURNEAU COSMIQUE. Annibal Barlet, Le vray
cours de Physique, Paris, 1653.
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417
appareil qui n'est probablement lui-même qu'un emblème du processus
alchimique.
D'ailleurs, il ne servait de rien de connaître la vraie matière de la pierre philosophale, ni le vrai feu, ni le vrai vase, si l'on ne commençait
pas l'oeuvre au moment propice, calculé astrologiquement. Les alchimistes
se montrent très réservés à ce sujet. La Scala Philosophorum dit

pict

Fig. 350. - LES OPERATIONS PRELIMINAIRES Fig. 351. -- L'OPERATION FINALE DE LA PIERRE PHILOSOPHALE ET L'APOTHEOSE HERMETIQUE. Manget, Bibliotheca Chemica, Mutus Liber, Manget, Bibliotheca Chemica, Mutus Liber,
Paris, 1702. Paris, 1702.
qu'il faut entreprendre les opérations de la pierre lorsque le Soleil est
dans le signe du Bélier et la Lune dans le signe du Taureau, ce qui n'est
peut-être encore qu'un symbole. Suivant Georges Ripley, alchimiste
anglais, la totalité des opérations se parfait en un an ; mais Elie Ashmole
se montre plus explicite et, dans son Theatrum Chemicum Britannicum,
Londres, 1652, il donne quatre précieux thèmes astrologiques, indiquant
les états du ciel (Fig. 352) favorables à la division, la séparation, la rectification

28
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418

et la conjonction des éléments ; ces figures, bien qu'assez compliquées,
seront lues aisément par tous ceux qui ont quelque peu étudié
l'astrologie. Faisons remarquer seulement que les premières purifications
ont lieu lorsque le Soleil est dans le Sagittaire et la Lune dans le Bélier,
tandis que l'oeuvre s'achève dans une conjonction du Soleil et de la Lune
sous le signe du Lion, ce qui peut encore s'interpréter symboliquement,
car, les planètes ne sont autre chose que les métaux, et l'athanor, qui
est un petit monde, un microcosme semblable au Cosmos astronomique,
a son zodiaque, ses pôles, ses saisons. Le manuscrit, si souvent cité déjà,
de la Bibliothèque Nationale, n° 14765, Figures d'Abraham Juif,
s'exprime à ce sujet d'une façon explicite, qui confirme cette hypothèse :
« Le paisan, dit-il, prépare la terre pour multiplier la semence, la fait croistre, la fait mûrir, la moissonne, en fait de la farine, de laquelle
il sépare le son pour en faire du pain moyennant le levain. Cette manutention,
bien considérée, est celle de nostre pierre, pourveu qu'on
prenne la semence dans le règne minéral, qu'on la sème dans sa terre,
qu'on l'arose, qu'on en sépare les superfluitez par le moyen de nostre
savon ; alors il faut luy faire subir les quatre saisons de l'année, et
attendre l'automne pour recueillir le fruit, pour le multiplier et pour
préparer le levain philosophique. »
Le temps nécessaire pour accomplir les travaux de la pierre philosophale qui est d'un an, selon la plupart des auteurs, est porté à quinze
mois par Raymond Lulle, à dix-huit mois, à trois ans, à sept ans et même
à douze ans selon d'autres alchimistes ; tous ces nombres sont fictifs et
se rattachent à un unique système symbolique et hiéroglyphique.

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pict

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==================================================

.III.
LE LABORATOIRE DES ALCHIMISTES ET CELUI DES SOUFFLEURS
Lorsqu'on lit attentivement les ouvrages si nombreux que nous ont laissés les alchimistes, on acquiert bien vite la certitude que l'opération
de la pierre philosophale n'est pas du domaine de la chimie pure. La
méthode qu'ils décrivent, avec une unité de doctrine si remarquable, qui
exclut toute idée de recherche et de tâtonnement, est incompatible avec
l'expérimentation si abondante que nous offre aujourd'hui la chimie, tant
inorganique qu'organique ; on y voit la mise en oeuvre d'une animation,
d'un souffle, d'un élément fécondant et générateur indiquant que les
alchimistes avaient surpris un secret de la vie cellulaire qui, transposé
dans le domaine métallique, produisait des effets inconnus aujourd'hui,
parce que les recherches scientifiques actuelles ont négligé de s'orienter
dans cette voie pourtant fort simple.
Le Guide Charitable, manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 3005, affirmait que « toute la dépense de la Pierre ne sera pas bien
considérable ; les premiers principes du Grand Oeuvre sont à vil prix ;
les vaisseaux de verre, le fourneau et le charbon et quelques ustensiles
suffisent ». Et le résultat était inappréciable ; Nicolas Valois, dans ses
Cinq Livres, enseigne que « pour un grain de la substance métallique,
on peut la multiplier jusques à un nombre infini, le monde durant. Car
si un grain de la composition dudit ouvrage chet sur cent, le deuxième
cherra sur mille, le troisième sur dix mille et le quatrième sur cent
mille... »
De plus, la pierre philosophale, non seulement transmuait les métaux, mais constituait la médecine la plus universelle et la plus sûre.
Zachaire, dans son Opuscule de la Philosophie Naturelle des métaux, en

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421
indique ainsi l'usage : « Pour user de nostre Grand Roi pour recouvrer
la santé, il en faut prendre un grain pesant après sa sortie, et le faire
dissoudre dans un vaisseau d'argent avec du bon vin blanc. Puis faictes
boire au malade, et il sera guéri en un jour si la maladie n'est que d'un
mois ; et si la maladie est d'un an, il sera guéri en douze jours. Et pour
demeurer toujours en bonne santé, il faudrait en prendre au commencement
de l'automne et au commencement du printemps en façon d'électuaire
confit... »
Mais combien de malheurs accablaient les pauvres alchimistes qui n'avaient pas compris ou avaient imparfaitement compris la valeur des
symboles ! Ils se livraient alors à des recherches considérables et dispendieuses,
engloutissaient des fortunes dans le feu de leurs fourneaux, et
étaient méprisés des vrais alchimistes, qui les appelaient « souffleurs »,
du bruit que faisaient les soufflets dont ils attisaient le feu. Parfois, ils
découvraient, il est vrai, des corps inattendus, qui n'étaient point la
pierre philosophale ; et c'est ainsi qu'ils ont contribué à former peu à peu
la chimie.
Aussi, la verve des Breughel et des Téniers n'a-t-elle pas manqué de s'exercer à leurs dépens ! Quel désordre, quelle dévastation règne
dans l'intérieur de ce souffleur de Breughel (Fig. 353), qui travaille assidûment,
tandis que sa femme se lamente en voyant sa bourse vide, et
que les enfants, cherchant en vain des victuailles dans le garde-manger
désert, se coiffent, par dérision, des pots et des marmites ; puis, par
une large verrière éclairant toute la scène, il nous montre, comme
résultat philosophal le faux adepte et sa famille qui va se réfugier, en
dernière analyse, à l'hôpital, après avoir dissipé tout son avoir ! Cette
estampe est une des plus précieuses que nous connaissions, à cause des
détails qu'elle donne sur l'outillage du laboratoire. Plus sérieux sont
ces deux « chimistes » de Téniers; l'un, gravé par Th. Le Bas (Fig. 355),
nous paraît bien près d'obtenir un résultat ; il n'a pas fait grands frais
pour son aludel, il s'est contenté d'un pot à faire la soupe ; mais son feu
est-il bien le « feu philosophique » ? L'autre (Fig. 354), du même artiste,
gravure anglaise de Major, 1750, s'il n'obtient pas la pierre philosophale,
du moins fera quelques découvertes méthodiques et dûment observées ;

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422

pict

Fig. 353.
Fig. 353. INTERIEUR D'UN LABORA-
TOIRE DE SOUFFLEUR. Estampe de Breughel le
Vieux, gravée par Cock,
XVIe siècle.
pict

Fig. 354.
Fig. 354. LE CHIMISTE, SES AIDES ET L'INDISCRET. Peinture de David Téniers,
gravée par F. Major, Londres, 1750.
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Fig. 355.
Fig. 355. LE CHIMISTE SOUFFLANT. Peinture de David Téniers,
gravée par Th. Le Bas.
pict

Fig. 356.
Fig. 356. LE PLAISIR DES FOUS. Peinture de David Téniers,
gravée par J. Basan.
Fig. 356.
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424

ses aides, qui broient des substances et observent des liquides, ne se
doutent guère qu'ils sont épiés par un curieux qui a passé sa tête par un
guichet.
Puis voici la moquerie sans pitié et la raillerie cruelle ; c'est un singe, que Téniers a assis, cette fois, devant le fourneau du laboratoire,
dans son estampe Le Plaisir des Fous (Fig. 356), pour mieux montrer
la déraison du travail des souffleurs; et enfin une caricature hollandaise
de L. Van Sasse, gravée en 1716, par Wilhelm Koning (Fig. 357),
intitulée le Marquis de Force-Nature en habit de Labouratoire, nous
montre un souffleur inintelligent, qui se livre à un travail dont il ne
comprend probablement pas lui-même la signification.
On se fait difficilement une idée de l'extrême complication d'appareils imaginés par les souffleurs, pour leurs recherches dispendieuses ;
on peut voir une collection de ces instruments dans le laboratoire
reconstitué au Musée Alsacien de Strasbourg, et une autre, vraiment
prodigieuse, dans la salle 78, du Germanisches Nationalmuseum de
Nürnberg. En feuilletant les ouvrages de David de Planis-Campv et de
Manget, ainsi que la Coelum Philosophorum, on découvrira de nombreuses
figures des cornues, retortes et appareils distillatoires usités aux
XVIe et XVIIe siècles ; mais c'est surtout Mylius, dans sa Basilica Philosophica, au tome IV de ses Chymica, Francfort, 1620, qui en a réuni la
quantité la plus considérable. Nous choisirons au hasard deux des
planches de cet ouvrage (Fig. 359 et 360), qui suffiront pour donner au
lecteur une idée d'une partie de l'outillage avec lequel les souffleurs
s'efforçaient d'imiter les alchimistes.
On ne peut manquer d'être vivement frappé de la complication de cet attirail lorsqu'on réfléchit à la simplicité de la doctrine des alchimistes
qui ne cessent de répéter : « un seul corps, un seul vase » Mais
à quelles erreurs ne manquaient pas de se porter ceux qui n'avaient pas
la clef du mystère, lorsqu'on entend Nicolas Flamel lui-même, dans son
Livre des Figures, avouer que : « Durant le long espace de vingt-et-un
ans, je fis mille brouilleries, non toutes fois avec le sang, ce qui est
meschant et vilain. Car je trouvais dans mon livre, que les philosophes
appeloient sang, l'esprit minéral qui est dans les métaux..., ne voyant

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Fig. 357. - MARQUIS DE FORCE-NATURE EN HABIT DE LABORATOIRE, par L. Van Sasse, gravé par Wilhelm Koning, 1716. (Collection de l'auteur).
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426

donc point en mon opération les signes au temps escript dans mon livre,
j'estois tousiours à recommencer. » Et comme l'on comprend aussi la
tirade célèbre de Bernard, comte de la Marche Trévisane, dans sa
Philosophie Naturelle des métaux : « Laissez aluns, vitriols, sels et tous
attramens, borax, eaux-fortes quelconques, animaux, bêtes et tout ce qui
peut sortir d'eux, cheveux, sang, urine, chairs, oeufs, pierres et tous
minéraux, car notre matière doit être composée, selon tous les Philosophes,
de vif-argent.. ! », condamnant ainsi, d'une phrase foudroyante,
tous les chercheurs ignorants de la voie véritable qui consumaient leur
argent et leurs forces en efforts stériles et vains ! D'ailleurs, ce Bernard
le Trévisan a été suspecté de n'avoir été lui-même qu'un souffleur, et
Nicolas Valois lui dénie d'avoir jamais connu la vraie formule de la
Pierre ! « Le comte Bernard, dit-il, n'avoit nul expériment de cette
science qu'il cuidoit sçavoir parfaitement. »
Un alchimiste, Denis Zachaire, qui a également longtemps erré avant de trouver la voie véritable et naturelle, a laissé un tableau saisissant
de cette fièvre de recherches qui s'était emparée, au XVIe siècle,
d'une quantité de gens, avec une intensité qui peut se comparer à la folie
de la spéculation qui agite aujourd'hui tant d'individus. Il décrit ainsi
son arrivée à Paris, dans son Opuscule très excellent de la vraye philosophie
naturelle des métaux, Lyon, 1612.
« Après que je eu commencé à fréquenter les artisans, comme orfèvres, fondeurs, vitriers, faiseurs de fourneaux et divers autres, je
m'acoustay tellement de plusieurs qu'il ne fust pas un moys passé que
je n'eusse la cognoissance à plus de cent opérateurs. Les uns travailloyent
aux tainctures des métaux par projections, les autres par cimentations,
les autres par dissolutions, les autres par conjonction de l'essence,
comme ils disaient, de Lemery, les autres par longues décoctions : les
autres travailloient à l'extraction des mercures des métaux, les autres à
la fixation d'iceux ; de sorte qu'il ne passoit jour, mesmement les festes
et dimenches, que nous assemblissions ou au logis de quelqu'uns (et fort
souvent au mien), ou à Notre-Darne la grande, qui est l'église la plus
fréquentée de Paris, pour parlementer des besoignes qui s'estoient
passées aux jours précédents. Les uns disoyent : « Si nous avions le

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Fig. 358. -- OFFICINE CHIMIQUE D'UTRECHT. Barckhausen, Elementa Chymiae, Leyde, 1718.
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Fig. 359 et 360. -- APPAREILS A L'USAGE DES ALCHIMISTES ET DES SOUFFLEURS.
Mylius, Basilica Philosophica, Francfort, 1620.
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moyen pour y recommencer, nous ferions quelque chose de bon » ; les
autres : « Si nostre vaisseau eust tenu, nous étions dedans » ; les autres :
« Si nous eussions eu nostre vaisseau de cuivre bien rond et bien fermé,
nous aurions fixé le mercure avec la Lune », tellement qu'il n'y en
avoit pas un qui faict rien de bon et qui ne fust accompagné d'excuse,
combien que pour cela je ne me hastasse guères à leur présenter argent,
sçachant desjà et congnoissant très bien les grandes despenses que
j'avoye faict auparavant à crédit et sur l'assurance d'autruy. »
Heureusement pour lui, Zachaire quitta cette mauvaise compagnie, et, s'étant attaché exclusivement à la lecture des anciens alchimistes des
écoles grecque et arabe, il parvint à transmuer le mercure en or, à
Toulouse, le jour de Pâques 1550.
Mais de tels succès étaient chose bien rare ; les chercheurs égarés étaient beaucoup plus nombreux que les vrais adeptes, et il nous semble
bien que cette « Officine chimique d'Utrecht », dans la planche dont
Barckhausen a orné ses Elementa Chymiae, Leyde, 1718, (Fig. 358),
n'est aussi qu'un laboratoire de souffleur assagi, en passe de devenir
simplement chimiste, préparant la voie à Priestley, Cavendish et Lavoisier.
Et ce cours de chimie transmutatoire, donné publiquement, contrairement
aux initiations alchimiques qui se faisaient dans le secret, tel
qu'on le voit dans Le Vray Cours de Physique d'Annibal Barlet, Paris,
1653 (Fig. 362), ne paraît contenir également que des appareils qu'eussent
désavoué les adeptes.
Le laboratoire des vrais alchimistes était beaucoup plus simple. On montre encore, à Prague, les maisons modestes qu'habitaient les
adeptes qu'avait fait venir, au XVIe siècle, l'empereur Maximilien II, qui
espérait, par leur moyen, régénérer ses finances obérées, et parmi
lesquels se trouvaient le fameux John Dee et son compagnon Edward
Kelly. Ils s'étaient réunis dans la Rue des Alchimistes, ou rue de l'Or,
Zlata ulicka, comme on l'appelle encore aujourd'hui (Fig. 364), qui ne
comporte que des demeures exiguës où seuls de minuscules laboratoires
pouvaient fonctionner. Les deux figures suivantes, empruntées au livre
d'Elie Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum, mettent incontestablement
en valeur cette simplicité. Dans la première (Fig. 361), l'alchi-

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Fig. 361. - LE VRAI LABORATOIRE D'ALCHIMIE. Elie Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum, Londres, 1652.
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miste a devant lui les éléments du Grand oeuvre. « Compose la pierre
sans répugnance ! », avertit une inscription suspendue au-dessus de sa
tête. Un aide sépare « la terre du feu, le subtil de l'épais » ; un second
met le composé dans le vase qui convient, et note les couleurs. Dans la
suivante (Fig. 363), les grands alchimistes Geber, Arnauld de Villeneuve,
Rhasis, et Hermès lui-même, en roi couronné, dictent les grandes lois
de la transmutation « Broie, broie, sans te lasser, dit le premier » ;
« qu'il s'imbibe autant qu'il peut, dit le second, et jusqu'à douze fois ».
Le troisième commande « autant de fois le corps est imbibé, autant de
fois il doit être desséché. » Enfin, Hermès, de sa voix magistrale :
« Brûle et cuis ce laiton blanc, jusqu'à ce qu'il se fasse germer lui-même. »
Enfin, voici le laboratoire idéal, et c'est Henri Khunrath, l'auteur de l'Amphitheatrum aeternae Sapientiae qui nous le présente (Fig. 365).
Par un ingénieux jeu de mots, il l'appelle Lab-Oratorium, voulant exprimer
ainsi, comme d'autres alchimistes nous l'ont déjà enseigné, que la
Pierre est une bénédiction qu'on n'obtient que de Dieu lui-même ; et que
les efforts de l'adepte ne seront couronnés de succès que si l'on prie le
Créateur de toutes choses d'apporter son aide à une oeuvre qui est une
imitation minuscule de la Création. C'est pourquoi Khunrath s'est
représenté lui-même à gauche, priant Dieu devant une tente à l'imitation
des israélites dans le désert ; l'encens fume, et le sceau de Salomon
resplendit sur la table. A droite de cette galerie somptueuse qui serait
aujourd'hui la salle des Etats dans quelque Rathaus d'une vieille ville
d'Allemagne, se voit le laboratoire, muni des appareils d'alchimie, avec,
au premier plan, un très curieux modèle de vase philosophique.
Et nous terminerons ici en souhaitant à nos lecteurs qui auront compris le sens de tous ces hiéroglyphes, et se seront pénétrés des
conseils de ces vieux maîtres, d'avoir la chance de réussir et de pouvoir
dire comme Nicolas Flamel, dans son Livre des Figures : « Ce fut le
17 de Janvier, un lundy environ Midy, en ma maison, présente Perrenelle
seule, l'an de la restitution de l'humain lignage mil trois cens
quatre-vingt-deux, je fis la projection sur le mercure, et j'en convertis
demy-livre ou environ en pur argent, meilleur que celuy de la minière.
Et puis après je le fis avec la pierre rouge sur semblable qualité de

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pict

Fig. 362. - OUVERTURE DU COURS DE CHIMIE Fig. 363. - OPERATIONS DU LABORATOIRE TRANSMUTATOIRE. INSPIREES PAR LES MAITRES. Annibal Barlet, Le Vray cours de Physique, Elie Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum, Paris, 1653. Londres, 1652.
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Fig. 364. LA RUE DES ALCHIMISTES A PRAGUE, dans en état actuel.
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mercure, en présence encore de Perrenelle seule en la mesme maison,
le vingt-cinquiesme jour d'avril sur les cinq heures du soir, que je
transmuay véritablement en quasi autant de pur or, meilleur très certainement
que l'or commun, plus doux et plus ployable. Je le peux dire
avec vérité. Je l'ay parfaicte trois fois avec l'ayde de Perrenelle qui
l'entendoit aussy bien que moy. »
« Ce que tu feras comme moi, ajoute Nicolas Valois, qui réussit aussi bien que Flamel, si tu veux prendre peine à estre ce que tu dois,
c'est-à-dire pieux, doux, bénin, charitable et craignant Dieu. »

Paris, le 29 Novembre 1928.
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TABLE DES CHAPITRES ===============
LIVRE PREMIER
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LES SORCIERS

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CHAPITRE I LE MONDE DES TENEBRES, RIVAL DU MONDE DE LUMIERE .. .. .. .. .. 1
« II LES REPRESENTATIONS SACERDOTALES DU MONDE DES TENEBRES .. .. .. 6
« III LES MANIFESTATIONS DIABOLIQUES DANS LA VIE RELIGIEUSE .. .. .. 24
« IV LE SORCIER, PRETRE DE L'EGLISE DEMONIAQUE .. .. .. .. .. .. .. 35
« V LA PREPARATION DU SABBAT .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 41
« VI LE SABBAT .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 60
« VII L'EVOCATION DES DEMONS . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 80
« VIII LES LIVRES DES SORCIERS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 86
« IX LES PACTES AVEC LES DEMONS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 110
« X QUELQUES NOTIONS CONCRETES SUR LES DEMONS, DONNEES PAR LES ANCIENS
AUTEURS . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 122
« XI LES DEMONIAQUES MALGRE EUX .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 138
« XII LES POSSEDES DU DEMON .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 155
« XIII LA NECROMANCIE, OU L'EVOCATION DES MORTS . .. .. .. .. .. .. .. 171
« XIV LES SORTILEGES .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 183
« XV LE PHILTRE D'AMOUR ET L'ENVOUTEMENT .. .. .. .. .. .. .. .. .. 195
« XVI LES CHATIMENTS DES SORCIERS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 205


LIVRE DEUXIEME
------------------

LES MAGES

CHAPITRE I LES CABBALISTES JUIFS ET CHRETIENS . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 217
« II L'ASTROLOGIE DANS LE MACROCOSME . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 235
« III L'ASTROLOGIE DANS LE MICROCOSME . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 259
29
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434

CHAP. IV LA METOPOSCOPIE, OU SCIENCE DES LIGNES DU FRONT . .. .. .. .. 269
« V LA PHYSIOGNOMONIE . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 277
« VI LA CHIROMANCIE . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 284
« VII LA CARTOMANCIE. LE TAROT .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 305
« VIII LES ARTS DIVINATOIRES .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 328
« IX LA RHABDOMANCIE OU L'ART D'EMPLOYER LA BAGUETTE DIVINATOIRE 343
« X LES MYSTERES DU SOMMEIL ET DE LA CLAIRVOYANCE .. .. .. .. .. 355
« XI LES VERTUS CURATIVES DES FORCES INVISIBLES .. .. .. .. .. .. 363
« XII LES TALISMANS .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 374


LIVRE TROISIEME
------------------

LES ALCHIMISTES

CHAPITRE I LA DOCTRINE SECRETE .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 388
« II LE MATERIEL ALCHIMIQUE ET LES OPERATIONS DE L'OEUVRE .. .. .. 410
« III LE LABORATOIRE DES ALCHIMISTES ET CELUI DES SOUFFLEURS .. .. 420
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T A B L E DES I L L U S T R A T I O N S
===============
Figure I LE MIRACLE DE THEOPHILE. Tympan de l'église de Souillac, XIIe siècle 8
« 2 LE JUGEMENT DERNIER. Portail de la Cathédrale d'Autun, XIe siècle .. 9
« 3 LE JUGEMENT DERNIER. Tympan du portail de la Cathédrale de Bourges,
XIIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 10
« 4 LES TOURMENTS DES DAMNES, par Lucas Cranach, 1472-1553 . .. .. .. .. 11
« 5 LA BOUCHE DE L'ENFER. Jacobus de Theramo, Das Buch Belial, Augs-
bourg, 1473 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 13
« 6 LE JUGEMENT DERNIER, par Breughel le Vieux, 1558 . .. .. .. .. .. .. 14
« 7 LE JUGEMENT DERNIER, par Hieronymus Bosch, 1460-1518 .. .. .. .. .. 15
« 8 LES JUSTES LIBERES DES LIMBES, par Breughel le Vieux, XVIe siècle .. 16
« 9 LA DESCENTE DE JESUS AUX ENFERS, par Martin Schongauer, 1420-1488 .. 17
« 10 SAINT MICHEL TERRASSANT LE DRAGON, par Martin Schongauer, 1420-1488 17
« 11 LES DEMONS DISPUTENT AUX ANGES L'AME D'UN MOURANT. Ars Moriendi,
Augsbourg, vers 1471 (Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. 19
« 12 LE CHATIMENT DE JUDAS ISCARIOTE, Dante, Edition de Venise, 1512 . .. 20
« 13 L'APPARITION DU DIABLE. Meuble de Sacristie. Art calabrais, XVIe siècle
(Musée de Cluny) . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 21
« 14 L'ENFER. Album de Knoll, XVIIIe siècle (Collection de Me Maurice Garçon) 22
« 15 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Isaac van Mechelen, XVe siècle .. 25
« 16 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Breughel le Vieux, gravé par Cock, 1556 26
« 17 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par David Téniers, gravé par Ch. Le Bas 27
« 18 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par David Téniers, gravé par Van den Wyng 28
« 19 LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, dite « Petite Tentation », par Callot,
XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 29
« 20 et 20 bis LA TENTATION DE SAINT ANTOINE, par Callot . .. .. .. .. .. .. 30-31
« 21 L'ANTECHRIST, par Lucas Cranach. Schedel, Chronique de Nuremberg, 1493 33
« 22 UNE SORCIERE. Cathédrale de Lyon, portail ouest, XIVe siècle . .. .. 36
« 23 LA PEUR DU MALEFICE. Cathédrale de Lyon, portail ouest, XIVe siècle 37
« 24 LA SORCIERE, par Albrecht Dürer, XV° siècle .. .. .. .. .. .. .. .. 40
« 25 LES QUATRE SORCIERES, par Albrecht Dürer, 1491 .. .. .. .. .. .. .. 42
« 26 LES QUATRE SORCIERES, par Israël van Mechelen, XVe siècle . .. .. .. 42
« 27 CONSECRATION DE LA FOURCHE, par Hans Baldung, 1514 .. .. .. .. .. .. 43
« 28 LE DEPART POUR LE SABBAT, par Hans Baldung, 1514 . .. .. .. .. .. .. 43
« 29 CONFECTION DE L'ONGUENT DES SORCIERS, par Hans Baldung, 1514 . .. .. 45
« 30 ASSEMBLEE DE SORCIERES. Dr Johannes Geiler von Keisersperg, Die Emeis,
Strasbourg, 1517 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 46
@

436

Figure 31 LE REPAS DES SORCIERES. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis mulieribus,
Constance, 1489 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 47
« 32 L'ABOMINATION DES SORCIERS, par Jaspar Isaac, XVIe siècle. (Collection
de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 48
« 33 ASSEMBLEE DE SORCIERES. Tableau de Frans Francken, 1581-1642. (Khunsthis-
torisches Museum, de Vienne) . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 50-51
« 34 INTERIEUR D' UNE MAISON DE SORCIERES. Thomas Erastus, Dialogues
touchant le Pouvoir des sorcières, Genève, 1579 .. .. .. .. .. 52
« 35 SORCIERES TRANSFORMEES EN ANIMAUX. Ulrich Molitor, De laniis et phito-
nicis mulieribus, Constance, 1489 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 53
« 36 LE DEPART POUR LE SABBAT, par Téniers, gravé par Aliamet .. .. .. .. 54
« 37 L'ARRIVEE AU SABBAT, par Téniers, gravé par Aliamet . .. .. .. .. .. 54
« 38 LE DEPART POUR LE SABBAT, par Jakob van den Gheyn, XVIIe siècle . .. 55
« 39 LE DÉPART POUR LE SABBAT, par Queverdo, gravé par Maleuvre .. .. .. 57
« 40 LA TRANSFORMATION DES SORCIERS, par Goya. (Alameda du Duc d'Osuma) . 59
«41 et 41 bis LE MONT BROCKEN. Carte géographique allemande montrant les sorcières se
rendant au Sabbat, par L.-S. Bestehorn, Nürnberg, 1751 .. .. 61
« 42 LES SORCIERS RENDANT HOMMAGE AU DIABLE. R. P. Guaccius, Compendium
Maleficarum, Milan, 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 62
« 43 SATAN ADRESSE UN DISCOURS AUX SORCIERS. R. P. Guaccius, Compendium
Maleficarum, Milan , 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 62
« 44 SATAN EXIGE UN PACTE DES NOUVEAUX SORCIERS. R. P. Guaccius, Compen-
dium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 63
« 45 LE SABBAT, par I. Ziarnko. De l'Ancre, Tableau de l'Inconstance des
Mauvais Anges, 1610 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 64-65
« 46 LE SABBAT, par Spranger, 1710. Abbé Bordelon, Histoires des Imaginations
de M. Oufle, Amsterdam, 1710 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 67
« 47 SABBAT OU REUNION DE SORCIERS, par Goya. Fresque du Musée du Prado,
Madrid .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 68
« 48 LE DIABLE AMOUREUX DE LA SORCIERE. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis
mulieribus, Constance, 1489 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 69
« 49 LES SORCIERS PRESENTANT UN ENFANT AU DIABLE. R. P. Guaccius, Compen-
dium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 70
« 50 LE REPAS DES SORCIERS AU SABBAT. R. P. Guaccius, Compendium Malefi-
carum, Milan, 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 70
« 51 LES SORCIERS AU SABBAT, DANSANT AU SON DU VIOLON. R. P. Guaccius,
Compendium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. 71
« 52 LA DANSE AU SABBAT. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan,
1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 71
« 53 DANSE ACROBATIQUE D'UN SORCIER. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-
Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 (Bibliothèque de La Haye) 72
« 54 DANSE ACROBATIQUE AU SABBAT. Fragment de la figure 46. Abbé Bordelon,
Histoire des Imaginations de M. Oufle, Amsterdam, 1710 .. .. 72
« 55 LE CHAUDRON DE LA SORCIERE. Frontispice du livre de H. Grosius, Magica
de Spectris, Leyde, 1656 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 73
@

437
FIGURE 56 LE CHAUDRON DE LA SORCIERE. Frontispice du livre de L. Lavater, De
Spectris lemuribus, etc., Leyde, 1659 .. .. .. .. .. .. .. .. 73
« 57 SORCIER CHEVAUCHANT SUR UN BOUC. Ulrich Molitor, De laniis et Phito-
nicis mulieribus, Constance, 1489 .. .. .. .. .. .. .. .. .. 74
« 58 SORCIERE CHEVAUCHANT UN BOUC. R. P. Guaccius, Compendium Malefi-
carum, Milan, 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 75
« 59 ENFANTS ADMIS AU SABBAT POUR LA PREMIERE FOIS. R. P. Guaccius, Compen-
dium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 75
« 60 L'EMPREINTE DE LA GRIFFE DU DIABLE. R. P. Guaccius. Compendium
Maleficarum, Milan, 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 76
« 61 SATAN OBLIGE SES FUTURS DISCIPLES A MARCHER SUR LA CROIX. R. P.
Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626 .. .. .. .. .. 76
« 62 SATAN REMET UN LIVRE NOIR AUX ADEPTES, EN ECHANGE DU LIVRE DES
EVANGILES. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626 76
« 63 SATAN REBAPTISE LES SORCIERS. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum,
Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 77
« 64 SATAN DEPOUILLE LES SORCIERS DE LEURS VETEMENTS. R. P. Guaccius,
Compendium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. 77
« 65 LE BAISER RITUEL DU SABBAT. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum,
Milan, 1626 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 77
« 66 LE SABBAT, par Gillot, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 78
« 67 EVOCATION DES DEMONS, par Téniers, gravé par Petrini .. .. .. .. .. 81
« 68 LA TOUR DES SORCIERES A LINDHEIM, G.-C. Horst, Dämonomagie, Franc-
fort, 1818 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 83
« 69 L'EVOCATION DES DEMONS. Bordelon, Histoire des imaginations extrava-
gantes de Monsieur Oufle, Amsterdam, 1710 . .. .. .. .. .. .. 84
« 70 LE DEMON BELIAL PRESENTE SES LETTRES DE CREANCE A SALOMON. Jacobus
de Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg, 1473 . .. .. .. .. .. 90
« 71 LE DEMON BELIAL DANSANT DEVANT SALOMON. Jacobus de
Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg, 1473 . .. .. .. .. .. .. 93
« 72 BELIAL ET QUATRE AUTRES DEMONS PARAISSENT DEVANT SALOMON. Jacobus de
Theramo, Das Buch Belial, Augsbourg 1473 .. .. .. .. .. .. .. 93
« 73 LE CERCLE MAGIQUE. La Clavicule de Salomon, Bibliothèque de l'Arsenal,
Manuscrit n° 2350, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 96
« 74 LE CERCLE MAGIQUE. La Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal.
Manuscrit n° 2348, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 97
« 75 LE CERCLE MAGIQUE. Clavicule de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal,
Manuscrit n° 2349, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 98
« 76 LE CERCLE MAGIQUE. Opération des Sept Esprits des Planètes. Bibliothèque
de l'Arsenal, manuscrit n° 2344, XVIIIe siècle .. .. .. .. .. 98
« 77 LE TRIANGLE DES PACTES. Le Dragon Rouge. Avignon, 1522 (1822),
(Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 98
« 78 LE CERCLE MAGIQUE ET LES ACCESSOIRES POUR L'EVOCATION. Francis Barrett.
The Magus, Londres, 1801 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 100
@

438

Figure 79 AUTRE CERCLE MAGIQUE ET PENTACLE DE SALOMON. Francis Barret, The
Magus, Londres, 1801 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 101
« 80 LE DOCTEUR FAUSTUS. Eau-forte de Rembrandt . .. .. .. .. .. .. .. .. 105
« 81 PENTACLE POUR CONJURER LES ESPRITS INFERNAUX. Clavicule de Salomon,
Bibliothèque de. l'Arsenal, Manuscrit n° 2349, XVIIIe siècle 107
« 82 LE GRAND PENTACLE. Zekerboni, par Pierre Mora, Bibliothèque de l'Arsenal,
Manuscrit n° 2790, XVIIIe siècle. . .. .. .. .. .. .. .. .. 107
« 83 L'OPERATON D'URIEL SERRAPHIM. Grimoire ou Cabbale, par Armadel. Biblio-
thèque de l'Arsenal, Manuscrit n° 2494, XVIIe siècle .. .. .. 107
« 84 SPECIMEN DU LIVRE DES ESPRITS. Francis Barrett, The Magus, Londres,
1801 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 109
« 85 LE DIABLE OBLIGE CEUX QUI L'ONT FAIT APPRAITRE DE FAIRE UN PACTE AVEC
LUI. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum, Milan, 1626 . .. 111
« 86 PACTE AUTOGRAPHE D'URBAIN GRANDIER. Bibliothèque Nationale, Fonds fran-
çais, Manuscrit n° 7619, page 126 .. .. .. .. .. .. .. .. .. 115
« 87 PORTRAIT DE PARACELSE. Paracelse, Astronomica et Astrologica opuscula,
Cologne, 1567, (Collection (le l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. 116
« 88 PORTRAIT DE PARACELSE. Paracelse, Archidoxa, Munich, 1570. (Collection
de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 117
« 89 UN DIABLE EMPORTE UN ENFANT SOUS LES YEUX DE SES PARENTS QUI LE LUI
AVAIENT PROMIS PAR PACTE. Der Ritter vom Turn, Augsbourg, 1498, 117
« 90 LE CHATEAU DE VINCENNES ET SON DONGON AU XVIIe SIECLE, par Sébastien Le
Clerc. Au premier plan, la Tour de Paris, où HENRY III s'enfermait
pour se livrer aux opérations de sorcellerie . .. .. .. .. .. 119
« 91 ATTIRAIL DE SORCELLERIE AYANT SERVI A HENRI III POUR SES OPERATIONS
SATANIQUES. Les Sorceleries de Henry de Valois, Paris, 1589, (Collec-
tion (le l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 119
« 92 UNE SORCIERE FAIT APPARAITRE UN MONSTRE DEVANT LE ROI DES FRANCS, MAR-
COMIR. Sébastien Munster, Cosmographia Universalis, Bâle, 1544 120
« 93 SATAN SUR SON TRONE. Pierre Boaistuau, Histoires Prodigieuses, Paris,
1575 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 122
« 94 FAUST ET MEPHISTOPHELES. Moritz Retzsch, Umrisse zu Goethe's Faust,
Stuttgart, 1834 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 125
« 95 LES DIABLES THEUTUS, ASMODEUS ET L'INCUBE. Francis Barrett, The Magus,
Londres, 1801 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 127
« 96 DIABLE APPORTANT DES TRESORS. Le Dragon Rouge, Avignon, 1522 (1822),
(Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 129
«96 bis Le DIABLE APPORTANT DES TRESORS. Le Grand Grimoire, Nîmes, 1823, (Collection de l'auteur) 129
« 97 QUELQUES FIGURES OFFICIELLES DE DIABLES DIGNITAIRES DE L'ENFER.
Le Dragon Rouge, Avignon, 1522 (1822), (Collection de l'auteur) 129
« 98 LE DEMON ASTAROTH, dessiné par L. Breton. Collin de Plancy, Dictionnaire
Infernal, Paris, 1863 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 130
« 99 LE DEMON BAEL, par L. Breton, id. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 130
« 100 LE DEMON BELPHEGOR, par L. Breton, id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 130
@

439
Figure 101 LE DEMON EURONOME, par L. Breton. Collin de Plancy, Dictionnaire Infernal. 131
« 102 LE DEMON AMDUSCIAS, par L. Breton, id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 131
« 103 LE DEMON ASMODEE, par L. Breton, id. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 131
« 104 FAUST ET LE BARBET, Moritz Retzsch, Umrisse zu Goethe's Faust,
Stuttgart, 1834 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 132
« 105 APPARITION D'UN DEMON A TETE HUMAINE ET A CORPS DE DRAGON. Olaüs Mag-
nus, Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555 .. .. 132
« 106 DIABLE ET SORCIIERE CHANGES EN LOUP ET EN CHAT. R. P. Guaccius, Compen-
dium Maleficarum, Milan, 1616 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 133
« 107 LE DIABLE APPARAISSANT DANS UN CARREFOUR, SOUS FORME DE BOUC. La
Poule Noire, 1820 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 134
« 108 APPARITION D'UN DEMON SOUS LA FORME D'UN CHAMEAU. Cazotte, Le Diable
amoureux. (Reproduction d'une des gravures (les premières éditions) 135
« 109 LA LECTURE DU GRIMOIRE, par François van den Wyngaërt. Estampe du
commencement du XVIIe siècle. (Collection (le l'auteur) .. .. 136
« 110 LE DEMON BEHEMOTH, par L. Breton. Collin de Plancy, Dictionnaire infernal,
Paris, 1863 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 137
« 111 IRREVERENCIEUSE CONDUITE DU DIABLE VIS-A-VIS D'UNE FEMME COQUETTE.
Der Ritter vom Turn, Augsbourg, 1498 .. .. .. .. .. .. .. .. 138
« 112 LE DIABLE FAIT BAVARDER DES FEMMES PENDANT LA MESSE. Der Ritter vom
Turn, Augsbourg, 1498. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 139
« 113 LES DIABLES TRANSCRIVENT LE BAVARDAGE DES COMMERES PENDANT LA MESSE.
Der Ritter vom Turn, Augsbourg, 1498 .. .. .. .. .. .. .. .. 139
« 114 PORTRAIT DE M. BERBIGUIER. Les Farfadets, Paris, 1821 .. .. .. .. .. 141
« 115 M. BERBIGUIER CONSULTE LE TAROT PAR L'INTERMEDIAIRE DE DEUX CARTOMAN-
CIENNES QUI L'ENSORCELLENT. Les Farfadets. Paris, 1821 .. .. 142
« 116 RHOTOMAGO ET LES FARFADETS PROPOSENT A M. BERBIGUIER D'ENTRER DANS
LEUR COMPAGNIE. Les Farfadets. Paris, 1821 .. .. .. .. .. .. 142
« 117 SCENE DRAMATIQUE ENTRE M. BERBIGUIER ET LE POMPIER. Les Farfadets,
Paris, 1821 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 144
« 118 M. BERBIGUIER FAIT BRULER DES PLANTES AROMATIQUES POUR ELOIGNER LES
DEMONS. Les Farfadets, Paris, 1821 . .. .. .. .. .. .. .. .. 144
« 119 M. BERBIGUIER, LES FARFADETS EN BOUTELLE ET M. PINEL. Les Farfadets,
Paris, 1821 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 145
« 120 L'ASSEMBLEE DES FARFADETS PRESIDEE PAR BELZEBUTH. Berbiguier, Les
Farfadets, Paris, 1821 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 145
« 121 LE BOUC EMISSAIRE FARFADEEN. Berbiguier, Les Farfadets, Paris 1821 . 146
« 122 SAINT CADO DONNE UN CHAT AU DIABLE EN ECHANGE DE LA CONSTRUCTION D'UN
PONT, Image populaire ; Perret, à Rennes, 1855 .. .. .. .. .. 148
« 123 DEMONS EFFECTUANT DIVERS TRAVAUX UTILES AUX HOMMES. Olaüs Magnus,
Historia de gentibus septentrionalibus, Rome, 1555 . .. .. .. 149
« 124 LE PONT DE VALENTRE, A CAHORS, CONSTRUIT PAR LE DIABLE. Lithographie
par Eugène Gluck, 1850 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 151
« 125 PONT DE SAINT CLOUD, CONSTRUIT PAR LE DIABLE. Estampe, par Courvoisier,
VIIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 151
@

440

Figure 126 FERRURES DES PORTES DE NOTRE-DAME DE PARIS, EXECUTEES PAR LE DIABLE
BISCORNET. XVe siècle. Photographie prise avant 1856, (Collection de
l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 153
« 127 LA PIERRE DE COUHARD, A AUTUN, CONTENANT UN DÉMON. Aquarelle du
XVIIIe siècle. Paris, Bibliothèque Nationale, Estampes, Va. 190 154
« 128 POSSEDEE BLASPHEMANT AU DEBUT DE LA CRISE. Abraham Palingh, 't Afgerukt
Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. .. .. .. .. 156
« 129 POSSEDEE ESSAYANT DE SE JETER PAR LA FENETRE. Abraham Palingh,
't Afgerukt Monz-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. 156
« 130 POSSESSION PENDANT UN PRECHE PROTESTANT. Abraham Palingh, 't Afgerukt
Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. .. .. .. .. 157
« 131 POSSEDE SUPPLIANT SA FAMILLE DE NE PAS LE DENONCER AUX MAGISTRATS.
Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amster-
dam, 1725 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 157
« 132 CRISE DE POSSESSION D'UNE SORCIERE AU MILIEU DU CONSEIL DES ECHEVINS.
Abraham Palingh, 't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amster-
dam, 1725 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 158
« 133 CRISE DE RAGE DEMONIAQUE, AVEC TORSION DES MEMBRES. Abraham Palingh,
't Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. 158
« 134 SAINT JACQUES DEVANT LE MAGICIEN ENTOURE DE DEMONS. Estampe par Breu-
ghel le Vieux, 1565 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 161
« 135 SUR L'ORDRE DE SAINT JACQUES, LES DEMONS METTENT LE MAGICIEN EN PIECES.
Estampe par Breughel le Vieux, 1565 . .. .. .. .. .. .. .. .. 161
« 136 EXORCISME. Estampe, par Stephanoff, Londres, 1816, (Collection de l'au-
teur) . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 163
« 137 EXORCISME D'UNE POSSEDEE, par Jacques Callot, d'après Andrea Boscholi,
XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 164
« 138 SORTIE DU DEMON DU CORPS D'UNE POSSEDEE. Pierre Boaistuau, Histoires
Prodigieuses, Paris, 1575 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 165
« 139 AUTOGRAPHE SIGNE DU DEMON ASMODEE. Bibliothèque Nationale, Manuscrit
fonds français, n° 7618, f° 20, verso .. .. .. .. .. .. .. .. 167
« 140 SORCIERS DETERRANT LES MORTS DANS UN CIMETIERE. R. P. Guaccius, Com-
pendium Maleficarum, Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 170
« 141 EVOCATION DU PROPHETE SAMUEL, PAR LA PYTHONISSE D'ENDOR. Par Johann
Heinrich Schönfeld, XVIIe siècle, (Collection de l'auteur) .. 173
« 142 Dr JOHN DEE ET EDWARD KELLY FAISANT APPARAITRE UN MORT DANS UN
CIMETIERE ANGLAIS. Mathieu Giraldo, Histoire Pittoresque des Sorciers,
Paris, 1846 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 174
« 143 CLOCHETTE « NECROMANCIENNE » DE GIRARDIUS. Bibliothèque de l'Arsenal,
manuscrit n° 3009, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 176
« 144 USAGE DE LA CLOCHETTE « NECROMANCIENNE » DE GIRARDIUS. Bibliothèque
de l'Arsenal, manuscrit n° 3009, XVIIIe siècle .. .. .. .. .. 177
« 145 A. - PREMIER SPECIMEN, OBTENU EN 1856, D'UNE ECRITURE DE L'AUTRE
MONDE . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 178
B. - DEUXIEME SPECIMEN DE L'ECRITURE DE L'AUTRE MONDE .. .. .. .. .. 178
@

441
C. - ECRITURE DE L'EMPEREUR AUGUSTE, OBTENUE PAR EVOCATION NECRO-
MANTIQUE . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 178
D. - ECRITURE DE JULES CESAR, OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L.
de Guldenstubbé, Pneumatologie Positive et expérimentale. Paris, 1857. 178
« 146 ECRITURE DU THEOLOGIEN PHILOSOPHE PIERRE ABAILARD, OBTENUE PAR EVO-
CATION NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie positive
et expérimentale, Paris, 1857 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 179
« 147 ECRITURE D'HELOISE, OBTENUE PAR EVOCATION NECROMANTIQUE. L. de Gul-
denstubbé, Pneumatologie positive et expérimentale, Paris, 1857 180
« 148 En haut : SIGNATURE REELLE DE MADEMOISELLE DE LA VALLIERE (Soeur Louise
de la Miséricorde), d'après une lettre autographe authentique. (Collec-
tion de l'auteur). En bas : LA MEME SIGNATURE DONNEE SUR EVOCATION
NECROMANTIQUE. L. de Guldenstubbé, Pneumatologie Positive et expéri-
mentale, Paris, 1857 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 181
« 149 SORCIERE DECHAINANT UNE TEMPETE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus sep-
tentrionalibus, Rome, 1555 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 184
« 150 SORCIER TENDANT A DES NAVIGATEURS LES VENTS ENFERMES DANS LES TROIS
NOEUDS D'UNE CORDE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentrio-
nalibus, Rome, 1555 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 184
« 151 SORCIERES FAISANT DESCENDRE LA PLUIE. Ulrich Molitor, De laniis phito-
nicis mulieribus, Constance, 1489 .. .. .. .. .. .. .. .. .. 186
« 152 LA MAIN DE GLOIRE. Le Petit Albert, Cologne, 1722 .. .. .. .. .. .. 186
« 153 LA CHANDELLE MERVEILLEUSE. Le Petit Albert, Cologne, 1722 . .. .. .. 187
« 154 PENTACLE POUR EXCITER LES TREMBLEMENTS DE TERRE. La Clavicule de Salo-
mon, Bibliothèque de l'Arsenal, Manuscrit n° 2348 . .. .. .. 187
« 155 SORCIÈRE EXTRAYANT DU LAIT D'UN MANCHE DE HACHE. Dr Johannes Geiler
von Keisersperg, Die Emeis, Strasbourg, 1517 . .. .. .. .. .. 189
« 156 SORTILEGE DE L'ARC. Ulrich Molitor, De laniis et phitonicis mulieribus,
« 157 SORCIER TRAVERSANT LA MER AU MOYEN D'UN SORTILÈGE. Olaüs Magnus,
Historia de gentibus septentrionalibus, Rome 1555 .. .. .. .. 190
« 158 LE SORCIER ENCHAINE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus septentriona-
libus, Rome, 1555 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 190
« 159 SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE. Tableau d'un maître inconnu de l'école
flamande ; milieu du XVe siècle. (Collection Fenwick, de Londres) 197
« 160 SORCIERE PREPARANT UN PHILTRE, par Goya. Musée du Prado, Madrid . .. 199
« 161 PENTACLE POUR L'AMOUR. Clavicules de Salomon, Bibliothèque de l'Arsenal,
Manuscrit n° 2345 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 199
« 162 ROBERT III D'ARTOIS ESSAIE D'ENVOUTER LE ROI PHILIPPE VI DE VALOIS,
EN 1333. Garnier, Figures de l'Histoire de France, gravées par Mo-
reau-le-Jeune, 1778 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 203
« 163 PORTRAIT DE JEAN WIER, MEDECIN DU DUC DE CLEVES, 1515-1588. Estampe
du XVIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 204
« 164 LE DIABLE EMPORTANT UNE SORCIERE. Olaüs Magnus, Historia de gentibus
septentrionalibus, Rome, 1555 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 207
@

442

FIGURE 165 SUPPLICE D'ANNE HENDRICKS OU HEINRICHS, SORCIERE A AMSTERDAM, EN
1571. Estampe par Jean Luyken, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. 209
« 166 SORCIER FOUETTE PAR DES ENFANTS. Abraham Palingh, 't Afgerukt Mont-
Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 . .. .. .. .. .. .. .. 210
« 167 SUPPLICE DES TENAILLES INFLIGE A UN SORCIER. Abraham Palingh, 't Afge-
rukt Mont-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. .. .. 210
« 168 SORCIER AUQUEL ON INFLIGE LA TORTURE DU COLLIER. Abraham Palingh,
't . Afgerukt Mom-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 . .. 211
« 169 SORCIER AYANT SUCCOMBE A LA TORTURE. Abraham Palingh, 't Afgerukt
Mons-Aansight der Tooverye, Amsterdam, 1725 .. .. .. .. .. .. 211
« 170 SORCIERE CONDAMNÉE PAR L'INQUISITION A ETRE BRULLEE VIVE. Estampe par
Bernard Picart, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 212
« 171 SORCIERE QUI A EVITE LE BUCHER EN AVOUANT SES FAUTES, Estampe par
Bernard Picart, XVIIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 213
« 172 LA MAISON DES SORCIERES A BAMBERG. Estampe conservée à la Bibliothèque
de Bamberg, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 215
« 173 HENRI KHUNRATH, MEDECIN DE LEIPZIG ET CABBALISTE . Estampe du com-
mencement du XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 216
« 174 JUIF CABBALITE TENANT EN MAIN L'ARBRE SEPHIROTIQUE. Paulus Ricius,
Porta Lucis, Augsbourg, 1516. (Collection (le l'auteur) .. .. 221
« 175 LA PORTE DU SANCTUAIRE ET L'ESCALIER DES SAGES. Henri Khunrath,
Amphitheatrum Sapientiae Aeternae, Hanau, 1609 . .. .. .. .. 222
« 176 LA CREATION DU MONDE, SELON LA DOCTRINE OCCULTE. Robert Fludd,
Utriusque Cosmi Historia, Openheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. 224
« 177 LE MACROCOSME ENTIEREMENT CREE. Robert fludd, Utriusque Cosmi
Historia, Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 226
« 178 LA NATURE ET SON SINGE, L'ART SUIVANT LES ADEPTES. Robert Fludd,
Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1610 . .. .. .. .. .. .. 228
« 179 REPRESENTATION ANTICIPEE DU SACRE-COEUR DANS DEUX HIEROGLYPHES
ALCHIMIQUES. L'Agneau, Harmonie mystique, Paris, 1636 . .. .. 230
« 180 PORTRAIT DE JACOB BOEHME, par J.-B. Bruhl, de Leipzig, XVIIe siècle 231
« 181 EFFIGIE DU SACRE-COEUR DE JESUS, DESSINEE PAR SAINTE-MARGUERITE-MARIE
ELLE-MEME, 1685. (Monastère de la Visitation de Turin) .. .. 231
« 182 HOTEL DE SOISSONS, CONSTRUIT PAR JEAN BULLANT, POUR CATHERINE DE
MEDICIS, MONTRANT LA COLONNE ASTROLOGIQUE DE REGNIER. Estampe
par Israël Silvestre, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. 237
« 183 COLONNE ASTROLOGIQUE ERIGEE DANS L'HOTEL DE SOISSONS POUR REGNIER, PAR
CATHERINE, DE MEDICIS EN 1572. Estampe gravée par Delagrive, 1750 237
« 184 PORTRAIT DE NOSTRADAMUS A L'AGE DE 59 ANS. Estampe du XVIe siècle 239
« 185 THEME DE NATIVITE DE LOUIS XIV. J.-B. Morin de Villefranche, Astrologia
Gallica, La Haye, 1661 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 245
« 186 THEME DE NATIVITE DE JEROME CARDAN. J.-B. Morin de Villefranche,
Astrologica Gallica, La Haye, 1661 .. .. .. .. .. .. .. .. .. 246
« 187 PORTRAIT DE JEROME CARDAN, A L'AGE DE 48 ANS. Gravure sur bois anonyme, 1553 247
@

443
Figure 188 ASTROLOGUES DU XVe SIECLE. Jeu de Tarots dit de Charles VI. Bibliothèque
Nationale. Cabinet des Estampes .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 248
« 189 ASTROLOGUE DRESSANT UN THEME DE NATIVITE. Roberl. Fludd , Utriusque
Cosmi Historia, Oppenheim, 1619 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 251
« 190 PORTRAIT DE GUILLAUME POSTEL. Guillaume Postel, De Universitate,
Leyde, 1635 (Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. 252
« 191 COSTUME FANTAISISTE DE SORCIER , dessiné par Gillot, gravé par Toullain.
Estampe du XVIII Siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 253
« 192 TYCHO-BRAHE DANS SON OBSERVATOIRE, EN 1587. Tycho-Brahé, Astronomiae
instauratae Mechanica, Nürnberg, 1602 . .. .. .. .. .. .. .. 255
« 193 ASTROLOGUE OBSERVANT LE CIEL. Traité astrologique des Jugemens des
thèmes genetliaques. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 2541,
XVIIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 256
« 194 PORTRAIT DE L'ASTROLOGUE JEAN-BAPTISTE MORIN DE VILLEFRANCHE. Estampe
de 1648 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 256
« 195 ASTROLOGUES REFGARDANT LE CIEL. Abbé Bordelon, Histoire des Imaginations
de M. Oufle, Amsterdam, 1710 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 257
« 196 POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE DANS LE CORPS HUMAIN. Compost et
Kalendrier des Bergers, Paris, 1499 . .. .. .. .. .. .. .. .. 261
« 197 POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE DANS LE CORPS HUMAIN. Martyrologium
der Heiligen, Strasbourg, 1484. (Collection du l'auteur) . .. 261
« 198 POSITIONS DES SIGNES DU ZODIAQUE DANS LE CORPS HUMAIN. Robert Fludd,
Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619 . .. .. .. .. .. .. 262
« 199 LOCALISATION DES PLANETES DANS LE CORPS HUMAIN. Robert Fludd, Utriusque
Cosmi Historia, Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 263
« 200 LE MACROCOSME ET LE MICROCOSME. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia,
Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 264
« 201 LE MICROCOSME ET LE MONDE CELESTE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi
Historia, Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 265
« 202 CORRESPONDANCE DES CIEUX SUPERIEURS AVEC L'HOMME. Robert Fludd,
Utriusque Cosmi Historia, Oppenheim, 1619 . .. .. .. .. .. .. 266
« 203 LE JOUR ET LA NUIT DU MICROCOSME. Robert Fludd, Utriusque Cosmi
Historia, Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 267
« 204 LE MYSTERE DE LA TETE HUMAINE. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia
Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 268
« 205 POSITION DES PLANETES SUR LES RIDES DU FRONT. Jérôme Cardan, Metopos-
copia, Paris, 1658. (Collection de l'auteur) . .. .. .. .. .. 268
206 et 206 bis LOCALISATION ZODIACALE DES NOEVI DE LA FACE. Id. . .. .. .. .. .. 272
« 207 FRONT MARQUE DES LIGNES DE MARS, JUPITER ET SATURNE . .. .. .. .. .. 272
« 208 FRONT MARQUE DES LIGNES DE MARS ET JUPITER . Id. . .. .. .. .. .. .. 272
« 209 FRONT MARQUE DES LIGNES INDIQUANT DE MAUVAISES MOEURS. Id. .. .. .. 272
« 210 FRONT MARQUE DES LIGNES INDIQUANT LA MORT VIOLENTE. Id. .. .. .. .. 274
« 211 FRONT MARQUE DES LIGNES DU VOYAGE MARITIME. Id. .. .. .. .. .. .. .. 274
« 212 FRONT MARQUE DES LIGNES DU VOYAGE TERRESTRE. Id. . .. .. .. .. .. .. 274
« 213 FRONT MARQUE DES LIGNES DE LA CHICANE. Id. . .. .. .. .. .. .. .. .. 274
@

444

FIGURE 214 FRONT MARQUE DES LIGNES DE L'INCONSTANCE. Jérôme Cardan, Metoposcopia,
Paris, 1658. (Collection (le l'auteur) . .. .. .. .. .. .. .. 274
« 215 FRONT MARQUE DES LIGNES DE L'USURE. Id. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 274
« 216 FRONT FEMININ MARQUE DES LIGNES DE LA GENEROSITE. Ib. .. .. .. .. .. 275
« 217 FRONT FEMININ MARQUE DES LIGNES DE LA MISERICORDE. Id .. .. .. .. .. 275
« 218 FRONT FEMININ MARQUE DES LIGNES D'UNE VERTU FAROUCHE. Id. . .. .. .. 275
« 219 FRONT FEMININ MARQUE DES LIGNES DE L'ADULTERE ET DE LA MENDICITE. Id. 275
« 220 FRONT DE COURTISANE. Id. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 275
« 221 FRONT DE COURTISANE DE BASSE CLASSE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 275
« 222 FRONT MARQUE DES LIGNES DE LA DEBAUCHE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. 276
« 223 HOMME ET FEMME DOUES D'UNE COMPLEXION EXCELLENTE. Barthélemy Coclès,
Physiognomonie, Strasbourg, 1533 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 278
« 224 FRONTS D'HOMMES VAINS ET SALACES. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 278
« 225 FRONTS D'HOMMES IRASCIBLES, CRUELS ET CUPIDES. Id. .. .. .. .. .. .. 278
« 226 HOMME ET FEMME DOUES D'UNE COMPLEXION CHAUDE. Id . .. .. .. .. .. .. 278
« 227 BOUCHES D'HOMMES AUDACIEUX, TEMERAIRES, IMPUDIQUES ET MENTEURS,
gravé par le Petit Bernard. Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549 279
« 228 DENTITIONS D'HOMME DROIT ET D'HOMME CRUEL, gravé par le Petit Bernard.
Jean d'Indagine, Chiromance, Lyon, 1549 .. .. .. .. .. .. .. 279
« 229 YEUX D'HOMMES PARESSEUX, AUDACIEUX ET AVIDES. Barthélemy Coclès,
Physiognomonia, Strasbourg, 1533 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 279
« 230 YEUX D'HOMMES PACIFIQUES, LOYAUX, DE BON GARACTERE, ET DE GRAND
INTELLECT. Id. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 279
« 231 YEUX D'HOMMES INSTABLES, LUXURIEUX, TRAITRES, MENTEURS. Id. .. .. .. 280
« 232 YEUX D'HOMME ASTUCIEUX ET D'HOMME SIMPLE. Id. . .. .. .. .. .. .. .. 280
« 233 CILS D'HOMMES ORGUEILLEUX, AMATEURS DE VAINE GLOIRE ET AUDACIEUX. Id. 280
« 234 NEZ DE PERSONNAGES VAINS, MENTEURS, LUXURIEUX, INSTABLES, ETC. Id. .. 281
« 235 NEZ D'UN PERSONNAGE CURIEUX ET FAIBLE , ET D'UN PERSONNAGE VANITEUX. Id. 281
« 236 CHEVEUX D'UN PERSONNAGE RUSTIQUE ET D'ENTENDEMENT EPAIS ; BARBE D'UN
PERSONNAGE BRUTAL ET DOMINATEUR. Id. . .. .. .. .. .. .. .. .. 281
« 237 CHEVEUX D'UN PERSONNAGE FORT, ORGUEILLEUX, ET D'UN PERSONNAGE TIMMIDE
ET FAIBLE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 283
« 238 HOMME DOUE D'UNE COMPLEXION MALSAINE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 283
« 239 LES SIX LIGNES PRINCIPALES DE LA MAIN. Jean d'Indagine, Chiromance,
Lyon, 1549 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 286
« 240 SCHEMA GENERAL DES LIGNES DE LA MAIN. Barthélemy Coclès, Physiognomonia,
Strasbourg, 1533 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 287
« 241 SCHEMA GENERAL DES LIGNES DE LA MAIN. Robert Fludd, Utriusque Cosmi
Historia, Oppenheim, 1610 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 288
« 242 POSITION DES PLANETES DANS LA MAIN. Jean d'Indagine, Chiromance,
Lyon, 1540 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 289
« 243 LIGNE SATURNIENNE. André Corvo, L'Art de Chyromance, Lyon, vers 1545 290
« 244 LIGNE SATURNIENNE DOUBLEE. André Corvo, L'Art de Chyromance, Lyon,
vers 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 290
@

445
FIGURE 245 LIGNE MERCURIENNE DOUBLEE. André Corvo, L'Art de Chyromance, Lyon,
VERS 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 291
« 246 LIGNE SOLIARE DOUBLEE. André Corvo, L'Art de Chyromance, Lyon,
vers 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 291
« 247 LIGNE SATURNIENNE S'ARRETANT A LA MOVENNE. André Corvo, L'Art de
Chyromance, Lyon, vers 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 291
« 248 LIGNE SOLAIRE DOUBLE, SE BRISANT CONTRE LA MOYENNE. André Corvo, L'Art
de Chyromance, Lyon, vers 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 291
« 249 POSITION DES SIGNES DU ZODIAQUE DANS LA MAIN. Jean-Baptiste Belot,
Oeuvres, 1640 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 293
« 250 SIGNES AFFECTANT LE DOIGT DE SATURNE. Jean d'Indagine, Chiromance,
Lyon, 1549 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 294
« 251 SIGNES NEFASTES AFFECTANT LA LIGNE MOYENNE. Jean d'Indagine, Chiromance,
Lyon, 1549 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 295
« 252 BOHEMIENNE DISANT LA BONNE AVENTURE, par le Caravage. Estampe gravée
par Benoît Audran, XVIIe siècle. (Collection (le l'auteur) .. 297
« 253 SIGNES DIVERS DANS LA MAIN GAUCHE D'UNE FEMME. Robert Fludd, Utriusque
Cosmi Historia, Oppenheim, 1619 .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 297
« 254 LES DISEUSES DE BONNE AVENTURE, par David Téniers, estampe gravée par
Chenu, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 298
« 255 DAVID TENIERS FAIT DIRE LA BONNE AVENTURE A SA FEMME, par David Téniers,
gravé par Surugue, 1750 (Collection de l'auteur) . .. .. .. .. 299
« 256 MAIN GAUCHE DE NAPOLEON BONAPARTE. Mlle Le Normand, Mémoires histo-
riques et secrets de l'Impératrice Joséphine, Paris, 1827 . . 303
« 257 MAIN GAUCHE DE L'IMPERATRICE JOSEPHINE. Mlle Le Normand, Mémoires
historiques et secrets de l'Impératrice Joséphine, Paris, 1827 303
« 258 SIGNIFICATION DE LA MAIN FERMEE. André Corvo, L'Art de Chyromance,
Lyon, vers 1545 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 304
« 259 ROI DE BATON.Tarot de Noblet, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 260 REINE D'EPEE. Tarot de Noblet, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 261 CHEVALIER DE COUPE. Tarot de Noblet, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. 308
« 262 DIX DE DENIER. Tarot de Noblet, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 263 VALET DE DENIER. Tarot de Noblet, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. 308
« 264 DIX DE BATON. Tarot de Noblet, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 265 LA PAPESSE. Tarot de Paris, 1500 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 266 L'IMPERATRICE. Tarot de Paris, 1500 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 267 L'EMPEREUR. Tarot de Paris, 1500 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 308
« 268 LE PAPE. Tarot de Vergnano, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. 310
« 269 LES AMOUREUX. Tarot de Vergnano, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. 310
« 270 LE CHARIOT. Tarot de Vergnano, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. 310
« 271 LA JUSTICE. Tarot de Vergnano, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. 310
« 272 L'ERMITE OU LE SAGE. Tarot de Noblet, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. 313
« 273 LA FORCE. Tarot de Noblet, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 313
« 274 LA TEMPERANCE. Tarot français du XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. 313
@

446

FIGURE 275 LE DIABLE. Tarot français du XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. 313
« 276 LA MAISON-DIEU. Tarot de Vergnano, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. 313
« 277 L'ETOILE. Tarot français, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 313
« 278 LE SOLEIL. Tarot de François Jerger, XVIIe siècle . .. .. .. .. .. .. 313
« 279 LE JUGEMENT. Tarot de François Jerger, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. 313
« 280 LE MONDE. Tarot de François Jerger, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. 313
281-282 SCHEMA DE DISPOSITION DES CARTES POUR LA CARTOMANCIE AU XVIIe SIECLE.
Marcolino da Forti, Le Sorti, Naples, 1580 . .. .. .. .. .. 318-319
« 283 Mlle LE NORMAND FAISANT LES CARTES A L'IMPERATRICE JOSEPHINE, A LA MAL-
MAISON, gravé par Le Normand fils, Mémoires historiques et secrets de
l'Impératrice Joséphine, Paris, 1827 . .. .. .. .. .. .. .. . 320
« 284 CHEZ LA CARTOMANCIENNE. La Crédulité sans réflexion, par Schenau, gravé
par Halbou, XVIIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 324
« 285 LE GRAND PRETRE. Tarot d'Eteilla (Collection (le l'auteur) . .. .. .. 327
« 286 MANIERE DE FAIRE TOURNER LE SAS. Cornelis Agrippa, Opera Omnia, Lyon,
Beringos, XVIe siècle . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 330
« 287 SCHEMA DES ARTS DIVINATOIRES. Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia,
Oppenheim, 1619 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 331
« 288 DIVINATION PAR LES DES. Maistre Laurens l'Esprit, Le Passe-temps de la
Fortune des dez, Paris, 1534 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. . 335
« 289 SORCIERE SE SERVANT D'UN MIROIR MAGIQUE. Léonard de Vinci. Dessin
original. Bibliothèque du Christ Church College à Oxford .. .. 337
« 290 LES TROIS VASES D'ARTEPHIUS. L'Art magique d'Artephius et de Mihinius.
Bibliothèque de l'Arsenal, n° 3009, XVIIIe siècle .. .. .. .. 338
« 291 FIGURE PENTAGONE POUR GAGNER A LA LOTERIE. Albummazzar de Carpentari,
La Clef d'Or, Avignon, 1815 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 338
« 292 LA BAGUETTE DIVINATOIRE DANS LES MINES AUX XVIe SIECLE. Sébastien Munster,
Cosmographia Universalis, Bâle, 1544 .. .. .. .. .. .. .. .. 345
« 293 DEMON FAMILIER D'UNE MINE. Olaüs Magnus, Historia de Gentibus Septen-
trionalibus, Rome, 1555 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 345
« 294 EXPLORATION D'UN TERRAIN MINIER AU MOVEN DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE,
Au XVIe siècle. George Agricola, De Re Metallica, Bâle, 1571 347
« 295 EXPLORATION D'UN TERRAIN MINIER AU MOVEN DE LA BAGUETTE DIVINATOIRE AU
XVIe SIECLE. S.-E. Löhneyss, Bericht vom Bergkwerck, Zeller-
feldt, 1617 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 349
« 296 LA BAGUETTE DIVINATOIRE, METHODE FRANÇAISE. Abbé de Vallemont, La
Physique occulte, La Haye, 1762. (Collection (le l'auteur) .. 350
« 297 METHODE DU SIEUR ROGER. Id .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 350
« 298 METHODE DU P. KIRCHER. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 350
« 299 METHODE AUTRE ET PEU USITEE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 350
« 300 EXPLICATION DE LA BAGUETTE. Id. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 350
« 301 JOSEPH INTERPRETANT LE SONGE DU PHARAON. Schedel, Chronique de
Nuremberg, 1493 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 357
« 302 LE MALEFICE SOMNIFIQUE. R. P. Guaccius, Compendium Maleficarum,
Milan, 1626 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 362
@

447
Figure 303 LE TOMBEAU DU DIACRE PARIS, AU CIMETIERE DE SAINT-MEDARD; Carré de
Montgeron, La Vérité des Miracles du Diacre Pâris, Paris 1737 365
« 304 UNE MIRACULEE DU DIACRE PARIS, AVANT LA GUERISON. Id. .. .. .. .. .. 366
« 305 UNE MIRACULEE DU DIACRE PARIS APRES LA GUERISON. Id. .. .. .. .. .. 367
« 306 LE BAQUET MAGNETIQUE DE MESMER, estampe populaire, Bibliothèque
Nationale. (Collection De Vinck, n° 900) .. .. .. .. .. .. .. 369
« 307 LE BAQUET MAGNETIQUE DE MESMER, dessin de Sergent, gravé par Toyng,
Bibliothèque Nationale. (Collection De Vinck, n° 809) .. .. .. .. .. 369
« 308 LE MESMERISME A TOUS LES DIABLES. Caricature du XVIIIe siècle. (Collection
de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 371
« 309 LA FACE DU SHADAI. La Clavicule de Salomon, Bibliothèque de l'Arsenal,
manuscrit n° 2348 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 378
« 310 AMULETTE TROUVEE SUR L'EVEQUE ANSELM DE WURZBOURG, le 9 février 1749.
(Musée (le Würzbourg) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 381
« 311 TALISMANS POUR LES SEPT JOURS DE LA SEMAINE. Le Petit Albert, Cologne,
1722 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 381
« 312 TALISMAN POUR ETRE DELIVRE DE PRISON. Les Vrais Talismans, Pentacles
et Cercles. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 2497, XVIIIe siècle 381
« 313 TALISMAN POUR RESISTER AUX ATTAQUES DES MALFAITEURS. La Clavicule de
Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 2348, XVIIIe siècle 381
« 314 TALISMAN CONTRE LES MORTS SUBITES. Les Clavicules de Rabbi Salomon.
Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 2340, XVIIIe siècle. 381
« 315 TALISMAN POUR LES PERSONNES DESIRANT ACQUERIR DE LA MEMOIRE.
J.-B. Belot, Oeuvres, Liége, 1704. (Collection de l'auteur). 381
« 316 TALISMAN POUR REUSSIR AU JEU ET DANS LE COMMERCE. Le Petit Albert,
Cologne, 1722 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 381
« 317 TALISMAN POUR DECOUVRIR DES TRESORS. Grimoire du Pape Honorius le
Grand. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 2494 .. .. .. 381
« 318 TALISMAN POUR FAIRE FORTUNE. Le Petit Albert, Cologne, 1722 .. .. .. 382
« 319 MANIERE D'EXTRAIRE LA PIERRE TALISMANIQUE DE LA TETE DU CRAPAUD.
Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, Paris, vers 1498 .. .. .. 383
« 320 MANDRAGORE MASCULINE. Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, Paris, vers
1498 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 384
« 321 MANDRAGORE FEMININE. Johannes de Cuba, Hortus Sanitatis, Paris, vers 1498 384
« 322 TALISMAN MAGIQUE DE CATHERINE DE MEDICIS. Henri Estienne, Discours
merveilleux de la vie, actions et deportemens de Catherine de Medicis,
1575. Bibliothèque Nationale, L 34 b 827 B .. .. .. .. .. .. 387
« 323 LA CITADELLE ALCHIMIQUE. Henri Khunrath, Amphitheatrum aeternae
Sapientiae, Hanau, 1609 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 391
« 324 ANALOGIE DU MICROCOSME ALCHIMIQUE AVEC LE MACRCOSME. Mylius,
Chymica Basilica Philosophica, Francfort, 1620 .. .. .. .. .. 393
« 325 LES FIGURES ALCHIMIQUES D'ABRAHAM JUlF. Fresques de Nicolas Flamel au
charnier des Innocents. Estampe du XVIIe siècle. (Collection de
l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 395
« 326 PARADIGME DE L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE. Libavius, Alchymia recognita
emendata et aucta, Francfort, 1606. (Collection de l'auteur) 396
@

448

FIGURE 327-328 LE GRAND OEUVRE. Barckhausen, Elementa Chymiae, Leyde, 1718 396-397
« 329 PARADIGME DE L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE. Libavius, Alchymia recognita,
emendata et aucta, Francfort, 1606. (Collection de l'auteur) 397
« 330 SYNTHESE SYMBOLIQUE DU GRAND OEUVRE. Les Cinq Livres de Nicolas
Valois, Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 3010 .. .. .. 399
« 331 LES OPERATIONS DE L'OEUVRE ALCHIMIQUE. La Clef de la Grand Science,
Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n° 6577 . .. .. .. .. .. 401
« 332 L'OISEAU D'HERMES ET LE DRAGON ALCHIMIQUE A DEUX TETES. Elie Ashmole,
Theatrum Chemicum Britannicum, Londres, 1652 . .. .. .. .. .. 403
« 333 SYNTHESE DES OPERATIONS ALCHIMIQUES. Elie Ashmole, Theatrum Chemicum
Britannicum, Londres, 1652 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 403
« 334 LA RENOVATION ETERNELLE DES CHOSES. La Clef de la Grande Science.
Bibliothèque (le l'Arsenal, manuscrit n° 6577 .. .. .. .. .. 403
« 335 L'ANDROGYNE HERMETIQUE. La Clef de la Grande Science. Bibliothèque de
l'Arsenal, manuscrit n° 6577 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 403
« 336 LA FONTAINE HERMETIQUE. Salomon Trismosin, Aureus Vellus, Rorschach,
1598 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 404
« 337 LE DRAGON ENVENIME, MATIERE PREMIERE DE LA PIERRE PHILOSOPHALE.
Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1659. (Collection de
l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 404
« 338 L'HIEROGLYPHE MERCURIEL. Limojon de Saint-Didier, Le Triomphe. hermé-
tique, Amsterdam, 1710 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 404
« 339 LE ROI MORT. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1659.
(Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 405
« 340 LA SIRENE DES PHILOSOPHES. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes,
Paris, 1659. (Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. 405
« 341 LA MATIERE DE L'OEUVRE. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris,
1659. (Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 405
« 342 LA PIERRE PHILOSOPHALE. Hiéroglyphe alchimique du portail de Notre-
Dame de Paris, XVIe siècle (Musée de Cluny) .. .. .. .. .. .. 407
« 343 AUTRE SYNTHESE De L'OEUVRE. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes,
Paris, 1659. (Collection de l'auteur) .. .. .. .. .. .. .. .. 407
« 344 STATUE DU XVIE SIECLE, REMPLACEE VERS 1860, PAR UNE COPIE DE L'EFFIGIE
PRIMITIVE. (Collection de l'auteur) . .. .. .. .. .. .. .. .. 407
« 345 LE COMTE DE SAINT GERMAIN, ALCHIMISTE DU XVIIIE SIECLE. Portrait gravé
par Thomas . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 409
« 346 ORDRE DES OPERATIONS ALCHIMIQUES D'APRES NORTHON, ALCHIMISTE ANGLAIS.
Manuscrit du XVIIe siècle. (Collection de l'auteur) .. .. .. 412
« 347 L'ATHANOR ET LE VASE PHILOSOPHIQUE. Figures d'Abraham Juif. Biblio-
thèque Nationale, manuscrit, fonds français, n° 14765 . .. .. 414
« 348 LE FOURNEAU PHILOSOPHIQUE. Manget, Bibliotheca Chemica, Paris, 1702. 416
« 349 LE FOURNEAU COSMIQUE. Annibal Barlet, Le vray cours de physique,
Paris, 1653 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 416
« 350 LES OPERATIONS PRELIMINAIRES DE LA PIERRE PHILOSOPHALE, Manget,
Bibliotheca Chemica, Mutus Liber, Paris, 1702 .. .. .. .. .. 417
@

449
Figure 351 L'OPERATION FINALE ET L'APOTHEOSE HERMETIQUE, Manget, Bibliotheca
Chemica, Mutus Liber, Paris, 1702 .. .. .. .. .. .. .. .. .. 417
« 352 QUATRE THEMES ASTROLOGIQUES POUR LES OPERATIONS ALCHIMIQUES. Elie
Ashmole, Theatrum Chemicum Britannicum, Londres, 1652 . .. .. 419
« 353 INTERIEUR D'UN LABORATOIRE DE SOUFFLEUR. Estampe de Breughel le Vieux,
gravée par Cock, XVIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 422
« 354 LE CHIMISTE, par Téniers, gravé par F. Major, Londres, 1750 .. .. .. 422
« 355 LE CHIMISTE, par Téniers, gravé par Th. Le Bas .. .. .. .. .. .. .. 423
« 356 LE PLAISIR DES FOUS, par Téniers, gravé par J. Basan .. .. .. .. .. 423
« 357 LE MARQUIS DE FORCE-NATURE EN HABIT DE LABORATOIRE, par L. Van Sasse,
gravé par Wilhelm Koning, 1716 (Collection de l'auteur) .. .. 425
« 358 OFFICINE CHIMIQUE D'UTRECHT. Barckhausen, Elementa Chymiae, Leyde,
1718 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 427
« 359-360 APPAREILS A L'USAGE DES ALCHIMISTES ET DES SOUFFLEURS. Mylius, Basilica
Philosophica, Francfort, 1620 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 427
« 361 LE VRAI LABORATOIRE D'ALCHIMIE. Elie hashmole, Theatrum Chemicum
Britannicum, Londres, 1652 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 429
« 362 OUVERTURE DU COURS DE CHIMIE TRANSMUTATOIRE. Annibal Barlet, Le vray
cours de Physique, Paris, 1653 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 431
« 363 OPERATIONS DU LABORATOIRE INSPIREES PAR LES MAITRES. Elie Ashmole,
Theatrum Chemicum Britannicum, Londres, 1652 . .. .. .. .. .. 431
« 364 LA RUE DES ALCHIMISTES, A PRAGUE .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 431
« 365 L'ORATOIRE ET LE LABORATOIRE. H. Khunrath, Amphitheatrum aeternae
Sapientiae, Hanau, 1609 . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 432
Cul-de-lampe de la préface : LE SOLEIL ET LA LUNE ALCHIMIQUES UNIS PAR
LE DRAGON. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1660.
Cul-de-lampe de la table des chapitres : L'OEURE UNIVERSELLE DES ALCHI-
MISTES. Basile Valentin, L'Azoth des Philosophes, Paris, 1660.

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TABLE DES HORS-TEXTE EN COULEURS

L'ANDROGYNE HERMÉTIQUE.
Reproduction d'une miniature en couleurs, extraite de : Dritter Pitagorischer
Sinodas von der verborgenen Wreisheit, manuscrit allemand de la fin du
XVIIe siècle. (Collection de M. Paul Chacornac) .. .. .. .. .. .. FRONTISPICE
LA BONNE CONFESSION. LA MAUVAISE CONFESSION.
Romedius Knoll : Vierzig Kupferstiche, Augsbourg, XVIIIe siècle.
(Collection
de M° Maurice Garçon) . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 12
SIX PENTACLES POUR SE RENDRE LES BONS ESPRITS FAVORABLES.
Clavicules de Salomon. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrit n° 2349, XVIIIe siècle 102
LES DIABLES ASTAROTH, ABADDON, MAMMON.
Francis Barrett, The Magus, Londres, 1801 .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 124
30
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450

LA TRES SAINTE TRINOSOPHIE.
Frontispice cabbalistique d'un manuscrit attribué au comte de Saint-Germain.
Bibliothèque de Troyes. Manuscrit n° 2400, XVIIIe siècle .. .. .. .. .. .. 232
TAROTS ANCIENS.
Fig. 1 : le Fou, Tarot de Jerger, XVIIe
Fig. 2 : Le Bateleur, Tarot de Paris, 1500.
Fig. 3 : La Roue de Fortune, Tarot de Noblet, XVIIe siècle.
Fig. 4 : La Mort, Tarot de Noblet, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. 306
LE PENDU.
XIIe lame du Tarot dit de Charles VI, attribué au peintre Gringonneur,
XIVe siècle. Bibliothèque Nationale. Cabinet des Estampes .. .. .. .. .. .. 314
LE MIROIR MAGIQUE.
Miniature de la Très Sainte Trinosophie. Manuscrit attribué au comte de
Saint-Germain. Bibliothèque de Troyes. Manuscrit n° 2400, XVIIIe siècle .. 336
SYMBOLISME DES OPERATIONS DE LA PIERRE PHILOSOPHALE.
LA SUBLIMATION ALCHIMIQUE. Figures d'Abraham Juif. Bibliothèque Nationale,
manuscrit fonds français n° 14.765, XVIIe siècle .. .. .. .. .. .. .. .. .. 388
SYMBOLISME DES OPERATIONS DE LA PIERRE PHILOSOPHALE.
LES TROIS COULEURS DE L'OEUVRE. Figures d' Abraham Juif. Bibliothèque
Nationale, manuscrit fonds français n° 14.765, XVIIe siècle .. .. .. .. .. 400

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DU MEME AUTEUR ------------------

LOURDES, étude hiérologique. - (Chacornac, éditeur). . Epuisé LE GRAND OEUVRE. - (Chacornac, éditeur) . . Epuisé ANTHOLOGIE DE L'OCCULTISME, ou les meilleures pages des auteurs
qui se sont illustrés dans les sciences hermétiques, depuis les temps anciens jusqu'à
nos jours, avec notices et préface. Un volume in-8. ( Les Editions de la Sirène).

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TRADUCTIONS
SAVONAROLE (FR. GIROLAMO). - Traité des sept grades de la Perfection,
traduit pour la première fois de l'italien. (Chacornac, éditeur) Epuisé.
SAINT THOMAS D'AQUIN. -- Traité de la Pierre Philosophale, traduit
du latin et précédé d'une introduction. (Chamuel, éditeur) . Epuisé ADUMBRATIO KABBALAE CHRISTIANAE, ou syncatâbase hébraïque,
ou brève application des doctrines des hébreux kabbalistes aux dogmes de la
nouvelle alliance. traduit du latin. (Chamuel, éditeur) . . . Epuisé POSTEL (GUILLAUME). -- Absconditorum Clavis ou clef des choses cachées
dans la Constitution du monde. traduit du latin. Un vol. in-12 (Chacornac, éditeur)
KHUNRATH (HENRI). -- Amphithéâtre de l'Eternelle Sapience, traduit du
latin sur l'édition de 1609. Un volume in-4° (Chacornac, éditeur).
PARACELSE. -- Traité des trois essences premières, traduit du latin.
(Chacornac, éditeur) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Epuisé.
PARACELSE. -- Oeuvres Complètes. traduites pour la première fois de
l'allemand et collationnées sur les éditions latines. Tomes I et II, contenant le
Liber Paramirum (Chacornac, éditeur) . . . . . . . . . . . . . . Epuisé.
DEE (Dr JOHN). -- La Monade hiéroglyphique, traduit du latin pour la
première fois, sur l'édition de 1564 (Chacornac, éditeur).

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ACHEVE D'IMPRIMER LE 31 JANVIER 1929 SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE DE COMPIEGNE POUR LA LIBRAIRIE DE FRANCE
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