Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.

@

Page

Réfer. : 0500 .
Auteur : De La Roche Tiphaigne.
Titre : Amilec.
S/titre : ou la graine d'Homme.

Editeur : Xxxxx. Xxxx.
Date éd. : 1754 .
@



A M I L E C

@
@


(v)

pict

A U X
S C A V A N S.


MEssieurs,


Vous savez que j'ai toujours
eu pour vous tout le respect
possible : c'est dire trop peu,
mes sentiments à votre égard
a iij

@

(vj)

ont été jusqu'à la plus haute
admiration. Toute mon ambition
était de pouvoir un jour
avoir un rang parmi vous; je
ne voyais rien au-delà de cet
honneur.
Que n'ai-je pas fait pour y
atteindre ? Que de jours ensevelis
dans l'ombre du Cabinet,
que de nuits confirmées
à la lueur d'une lampe, que
de Volumes parcourus, que de
Systèmes mis sur le métier!
Vains efforts : mes yeux ne
s'ouvraient point, ou s'ils s'ouvraient,
ce n'était que pour
voir des obstacles qui s'opposaient
invinciblement à mes
progrès, ou des lointains où
la vue la plus perçante se serait

@

(vij)

égarée. Enfin pour fruit
de tous ces travaux, il m'était
resté dans l'esprit, que
vous & moi nous tendions à
des connaissances, auxquelles
il n'est pas donné à l'homme de
parvenir.
Je vous demande pardon,
MESSIEURS, je m'étais trompé
par réflexion, je me suis
désabusé par hasard. Mon
erreur est excusable ; vous ne
m'aviez pas initié dans vos
mystères, vous ne m'aviez pas
dit votre secret, vous ne m'aviez
pas indiqué la route qui
conduit au sanctuaire de la Nature.
Autrefois je lisais, je réfléchissais,
a iv

@

(viij)

je combinais, je mettais
mon esprit à une torture qui
en fatiguait les ressorts, & je
n'apprenais rien. Aujourd'hui
je me tranquillise, je dors, je
rêve & je deviens savant.
Que ne l'ai-je su plutôt,
que pour faire des Systèmes &
des Découvertes, il ne s'agissait
que de rêver philosophiquement
! Pourquoi , MESSIEURS,
m'avez- vous caché
cet important mystère? La République
des Lettres y perd,
pour le moins, une demi-douzaine
d'Hypothèses, & je ne
doute nullement que je n'eusse
déjà fait mon petit Monde,
comme Epicure, Descartes &

@

(ix)

quelques autres, ont fait chacun
le leur.
Mais tout n'est pas encore
perdu ; je suis jeune & j'ai
tout le temps de dormir. j'espère
qu'en observant le régime
que je me suis imposé, je rêverai
souvent , & que par ce
moyen j'enrichirai le genre humain
des connaissances les plus
curieuses.
En attendant, vous voudrez
bien, MESSIEURS, que j'aie
l'honneur de vous exposer le
premier songe philosophique
que j'aie fait. j'espère que
vous daignerez l'accueillir favorablement,
& le mettre au
rang des vôtres.

@

(x)

Qu'il est doux, qu'il est beau
de rêver, quand nos songes
peuvent éclairer l'Univers &
immortaliser notre nom!

pict

@

pict

A M I L E C,
0 U
LA GRAINE D'HOMMES.

pict L y avait sept heures que
j'étais enfermé dans mon
Cabinet. J'y étais opiniâtrement
collé sur un
Volume assez ample, où il est parlé
de la génération. Je le parcourus
avec toute l'avidité dont est capable
un homme qui ne sait rien,
& qui brûle d'apprendre.
Que me resta-t-il de cette étude
ce qui reste de toutes celles de ce
genre: des doutes. Rebuté de ce
pénible exercice, aussi ignorant que
je l'étais auparavant , je jetai là
le volume , & me voilà à invectiver
contre tout ce qui s'appelle Physicien,
A

@

2

Naturaliste, Médecin, Philosophe,
&c.
O homme, m'écriai-je , que ta
raison est défectueuse, que ta pénétration
est peu active, que ta science
est bornée ! Tu entres par une
voie obscure dans la vie, & tu n'en
sors que pour te plonger dans une
nuit encore plus profonde. Tu te
trouves sur la terre, sans savoir
comment on t'y a placé ; tu y restes,
sans savoir quand tu la quitteras ;
tu la quittes, sans savoir où tu vas.
Dans toi tu ne connais rien, hors
de toi tu ne connais pas davantage.
Tu te lèves pourtant quelque-fois
au milieu de nous, comme un Pédant
au milieu d'une troupe d'enfants
; " Qu'on se taise, dis-tu,
" qu'on m'écoute: je vais prendre
" la chaîne des Etres & la parcourir
" d'un bout à l'autre; je vais
" dévoiler la Nature, & vous faire
" voir quelle est la fabrique des plantes,
" des animaux, des hommes,
" du monde entier ". Hé-bien,
parle, nous t'écoutons. Mais à

@

3

peine as-tu fait un pas, que tu te
trouves environné de ténèbres; tu
te donnes pour guide, & tu t'égares
à chaque instant ; tu prétends
nous faire voir la vérité, & tu ne
nous montres que des chimères.
La barrière était ouverte, le
champ était vaste, j'aurais sans doute
porté fort loin ces réflexions.
Mais au milieu de ma boutade philosophique,
un sentiment de lassitude
se répandit subitement sur toutes
les parties de mon corps, mes paupières
affaiblies se fermèrent, ma
tête appesantie tomba sur un tas de
volumes in-folio qui était à côté de
moi, je m'endormis; je fis plus, je
rêvai.
Je crus voir venir à moi un jeune
homme d'une taille extrêmement
avantageuse, & qui avait dans la
physionomie quelque chofe au-dessus
de l'humanité. Je m'appelle Amilec,
me dit-il, je suis le Génie qui
préside à la multiplication de l'espèce
humaine. J'ai remarqué les embarras
où tu viens de te trouver au
A ij

@

4

sujet de la génération; j'ai eu pitié
de ta peine, & j'offre de te donner
sur ce point tous les éclaircissements
que tu peux souhaiter.
Je voulus lui marquer toute la
reconnaissance que je devais à tant
de bonté. Soit étonnement ou maladresse
, je m'embarquai dans un
assez mauvais compliment, qu'heu(reu)sement
il ne me donna pas le temps
d'achever. Trêve de cérémonie,
reprit - il, puisque tu veux t'instruire,
prête seulement ton attention.
Il est dans la Nature des Phénomènes
uniques, continua Amilec,
& il en est d'autres qui se ressemblent
en beaucoup de choses. Les
premiers ont des ressorts particuliers
, les seconds ont des causes
communes, & s'opèrent à peu près
de la même manière.
De tous les Etres qui t'environnent
l'homme seul réfléchit , raisonne,
agit conséquemment. Il y a
donc dans lui un ressort, un principe
particulier, qui pour être approfondi
, doit être examiné dans

@

5

lui-même, sans qu'on en puisse trouver
aucun exemple ailleurs.
Mais ainsi que l'homme, l'animal
a du mouvement; il voit, il entend,
il est sain & malade. Voilà autant
de phénomènes qui se ressemblent
dans l'homme & dans la brute. La
cause est donc générale, le ressort
commun ; qui le connaîtra dans
l'un, le connaîtra dans l'autre.
De plus comme les hommes & les
animaux, les plantes naissent, vivent,
meurent; comme eux, elles
croissent & multiplient ; tout cela
est commun aux uns & aux autres,
tout cela doit donc suivre certaines
règles générales, dont les variations
ne sont pas un objet. Ainsi quand
on saura comment s'exécute la génération
des plantes, on saura à
peu de choses près , comment s'opère
celle des hommes & des animaux.
En général les plantes viennent
de graine, les hommes & les
animaux doivent en venir aussi.
Les graines des végétaux se font
principalement remarquer dans deux
A iij

@

6

sortes d'endroits. Dans les fleurs
ou les parties de la fructification qui
en sont comme le réservoir, & dans
de petites cavités, de petits vides
qui se rencontrent entre le corps de
la plante & son écorce. Celles qui
se trouvent dans les fleurs y sont fécondées,
y croissent, y mûrissent &
tombent ensuite ou sont cueillies par
les hommes. Celles qui se trouvent
dans les petites cavités à la surface
de la plante, font plus de progrès,
elles s'y développent & donnent
bientôt naissance à d'autres petites
plantes écussonnées en quelque sorte
sur la première & qu'on appelle
rejetons. Autour de ces rejetons
& par la même mécanique, il en
naîtra plusieurs autres, & ainsi successivement.
On voit par-là que ce qu'on nomme
un arbre, un chêne par exemple,
n'est pas un chêne unique, mais
un amas de plusieurs chênes entassés
les uns sur les autres. Tel est le progrès
de la végétation, telle est dans
les plantes la destination des graines.

@

7

Si les animaux étaient faits pour
rester immobiles, comme les plantes,
l'accroissement & la multiplication
des uns & des autres s'exécuteraient
précisément de la même manière.
Mais les animaux doivent se
mouvoir, doivent agir. Il ne faut
donc pas que sur animal il s'implante
plusieurs autres animaux, comme
sur une branche il s'implante plusieurs
autres branches: cela ne pourrait
se concilier avec le mouvement
que chacun d'eux doit avoir.
Cependant par une juste conséquence
de la règle générale, il se
trouve des germes dans les animaux,
comme il s'en trouve dans les végétaux.
Ces germes se font principalement
remarquer ou dans des réservoirs
particuliers, qui sont aux animaux
ce que les leurs sont aux plantes,
ou vers la peau qui pareillement
est aux animaux ce que l'écorce est
aux arbres. Les premiers se développent
lorsqu'ils sont fécondés par
l'approche des deux genres, il s'en
forme d'autres animaux : au lieu que
A iv

@

8
ceux qui se rencontrent à l'habitude
du corps, bien loin de s'y développer,
y prennent si peu de volume,
que l'oeil humain aidé du meilleur
microscope peut à peine les apercevoir.
Ils y restent quelque temps,
tombent ensuite ou se répandent dans
l'air.
Ce que nous disons en général des
animaux doit s'entendre en particulier
de l'espèce humaine. Il se
trouve dans le corps humain des germes,
des graines, des rudiments
d'hommes. Il y en a dans le réservoir
qui leur est destiné dans les
deux sexes : il y en a d'autres qui
s'échappent par les pores de la
peau.
Mais ces germes, ces graines, ces
rudiments échappés aux hommes &
aux femmes, auraient - ils pareillement
échappé à leur destination ?
Deviendraient-ils absolument inutiles,
dès l'instant qu'ils se seraient
portés à l'extérieur du corps ? La
Nature est trop économe pour souffrir
une perte de cette conséquence,

@

9

Nous sommes une troupe de Génies
dont l'emploi est de sauver la
plus grande partie de ces sortes de
graines. On m'a confié en particulier
celle des hommes & des femmes,
& l'on m'a subordonné nombre de
Génies qui, sous mes ordres, travaillent
à la recueillir.
Nous sommes à votre égard ce
que vous êtes à l'égard des plantes.
Vous autres hommes, vous semez,
vous cultivez, vous recueillez des
fruits; nous autres Génies , nous semons
, nous cultivons, nous recueillons
les graines d'hommes. Et comme
un Jardinier ne réserve en graine
que les meilleures & les plus belles
plantes de son jardin ; de même nous
ne recueillons de graines humaines
que celles qui nous sont fournies par
les hommes & les femmes du mérite
le plus distingué.
Au reste ne t'informe point de
la nature de ces germes , non plus
que de l'usage que nous en faisons;
je ne tarderai pas à t'en instruire.
Sortons seulement de ce cabinet, j'ai
A v

@

10

eu soin d'aiguiser ta vue, tu vas
voir travailler à la moisson des germes
humains.
A ces mots Amilec sortit, & je
le suivis. A peine avions-nous fait
deux pas, que je vis à peu de distance
de nous, cinq ou six Génies occupés
à recueillir la graine d'hommes.
Imaginez-vous un Physicien,
qui avec toute l'attention & la sagacité
possible, s'occupe à fonder le
duvet qu'il aperçoit sur l'aile d'une
mouche; telle était à peu près l'attitude
de chacun de ces Génies
moissonneurs. Il n'y avait pas
moyen de s'empêcher de rire ; j'allais
éclater: j'en fus détourné par
Amilec.
A ta gauche, me dit-il, tu vois
un Génie qui recueille la graine d'un
Officier, qui après un mûr examen,
a cru enfin qu'il n'était pas indigne
d'un Militaire de penser ; & qui en
conséquence emploie à l'étude ces
temps de repos que les autres donnent
à la dissipation, souvent à la débauche.

@

11

Plus loin on recueille précieusement
la graine d'un homme qui ne
va prendre part à la joie de ses
amis, que quand il y est invité, &
qui court de lui-même partager leur
tristesse, & leur donner, sans les
offrir, les secours dont ils ont besoin.
A ta droite on recueille la graine
du Gouverneur d'un grand Seigneur.
Il s'applaudit de ses soins & des heureuses
dispositions de son Elève; il
n'a employé que dix ans à lui apprendre
à se taire.
Vois-tu ces trois Génies occupés
autour de cette jeune personne ? devinerais-tu
bien pourquoi j'en fais
cueillir si soigneusement la graine ?
Cela me paraît simple, répondis-je,
voilà une des plus belles femmes
qu'on puisse voir, ce serait dommage
d'en perdre un seul germe. Si la
beauté est un trésor, répliqua Amilec,
c'en est un que la vertu seule
apprécie. Ne t'imagine pas que ce
soit précisément pour deux beaux

@

12


yeux que j'occupe trois Génies autour
de cette femme. Mais elle est
mariée depuis cinq ans, elle a de
l'esprit, de la beauté, de la jeunesse,
enfin elle est de Paris, & elle a
toujours été fidèle à un Mari qu'elle
n'aime pas.
En portant la vue de côté & d'autre,
j'aperçus un Génie moissonneur
qui s'employait à cueillir de la
graine de Petit-Maître. Eh, quoi!
Seigneur Amilec , dis-je avec étonnement,
quel est votre but ? quelle
provision faites-vous là ? où voulez-
vous transplanter cette engeance ?
nulle part, répondit Amilec : ce n'est
point dans cette vue que je fais ramasser
les graines de Petit - Maître,
Mais quoique je me garde bien d'en
réserver aucune , elles ne laissent pas
de m'être utiles à quelque chose.
J'ai trouvé un secret pour épurer la
graine de femme. Je fais jeter dans
une boëte pleine de graines féminines
huit ou dix germes de Petit-
Maître: il s'excite aussitôt un mouvement

@

13

intestin des plus violents.
Quand il s'est apaisé, & que tout
est en repos, on trouve dans la boëte,
autant de gros pelotons, qu'on
y avait jette de germes de Petit-
Maître. Chaque peloton s'est formé
par une multitude de graines de
femmes qui se sont jetées autour
d'un germe de Petit-Maître, & qui
s'y sont accrochées les unes aux autres.
Je fais ôter ces pelotons; &
je mets en réserve le peu de graine
qui reste dans la boëte.
Les graines humaines, continua
Amilec , ont chacune suivant leur
espèce, des propriétés singulières,
dont toi-même tu auras bientôt lieu
d'être surpris. Par exemple, la graine
de gens de Robe est pourvue d'une
qualité corrosive extraordinaire.
Si je n'avais le soin de faire jeter
dans la boëte où elle est renfermée
quelques germes de Plaideurs, pour
amuser cette vertu famélique, je
n'en pourrais conserver aucune; elles
se rongeraient plutôt les unes les
autres , que de ne pas ronger.

@

14

Entre autres la graine d'Avocat a
encore cela de particulier, qu'étant
une fois mise en mouvement, au
lieu de se porter comme tous les autres
corps naturels, à décrire une
ligne droite, elle tend sans cesse à
décrire des lignes courbes & paraboliques.
Depuis longtemps j'avais observé
que la graine de Chirurgien présentée
à celle de Médecin prenait un
mouvement d'effervescence des plus
violents. Aussi a-t-il résulté de ce
choc (suivant les règles de l'art)
une graine amphibie * qui, comme
tu sais, tient & de celle de
Médecin & de celle de Chirurgien,
mais qui est pire que l'une & l'autre.
Si j'entrais dans le détail de toutes
les propriétés des germes humains,
je ne finirais jamais. Je
veux te faire voir mon magasin; partons,
chemin faisant je t'instruirai
de ma mission, de mes travaux, de


* Chirurgiens lettrés.
@

15

l'usage que je fais de la graine d'hommes.
En achevant ces mots, Amilec
s'élança avec légèreté dans l'air;
je me sentis, non sans étonnement,
transporté à ses côtés; nous ne marchâmes
pas, nous volâmes vers le
magasin.
Le croiras-tu, reprit Amilec, cette
multitude innombrable de Tourbillons,
de Soleils, de Terres habitables,
qui composent ce vaste Univers,
tout cela (non tu ne le croiras
jamais) tout cela a été autrefois
contenu dans un grain dont la
grosseur égalait à peine celle d'un
pois. Le développement s'en est
fait peu à peu, mais il n'est pas encore
terminé. Il est bien des mondes
que l'on peut comparer à de
jeunes plantes qui ne commencent,
pour ainsi dire, qu'à germer. Ces
amas d'Etoiles, ces taches blanchâtres
que vous autres habitants de la
Terre apercevez dans la voûte des
Cieux , & que vous appelez voies
de Lait , ne sont autre chose que
des paquets de petits mondes, qui

@

16

ne sont sortis de leur coque, que
depuis soixante ou quatre-vingt siècles.
Ils vous paraissent fort rapprochés
les uns des autres, & ils le
sont en effet, parce qu'ils n'ont pas
encore pris beaucoup d'accroissement
, & qu'en conséquence ils occupent
allez peu d'espace.
Bien plus, notre monde en particulier,
notre tourbillon, quoiqu'entièrement
développé, n'a pas encore
atteint à sa dernière perfection.
Les planètes sont, comme personne
ne l'ignore, autant de terres habitables
; mais il leur faut un certain
degré de maturité, pour qu'elles
puissent être peuplées, & toutes ne
sont pas encore parvenues à ce degré.
Ces différentes Terres sont
comme autant de grosses pommes
qui quoiqu'attachées au même arbre,
ne mûrissent pas toutes à la fois.
Mercure étant le plus proche du
Soleil, a mûri le premier ; ensuit
Venus, puis la Terre. Dès que Mercure
fut mûr, j'y fus député avec les
germes primordiaux des hommes.
Par-

@

17

Parvenu à cette Planète, je semai,
je cultivai, je recueillis de nouvelles
graines d'hommes. Ensuite je passai
dans Venus, quand j'eus appris par
le moyen de quelques Courriers que
j'y avais envoyé pour reconnaître
le Pays, que sa maturité était parfaite.
Je semai de nouveau, je
peuplai cette Planète, je fis une
nouvelle provision de graines. Enfin
je partis de Venus il y a environ
sept à huit mille ans, & j'arrivai sur
la Terre où j'ai continué de semer
& de moissonner. Maintenant je
suis sur le point de partir pour Mars,
dont la maturité s'avance fort ; de-là
j'irai m'établir dans Jupiter ; enfin
je finirai ma carrière par Saturne,
qui, d'ici à plus de douze mille ans,
ne sera en état d'être habité. . .
oui, je compte que pour le moins il
lui faudra encore ce temps pour mûrir,
car comme tu sais, il est extrêmement
éloigné du Soleil.
Pour ces petites Terres qui tournent
autour des autres, & que vous
appeliez Lunes ou Satellites, je ne
B

@

18

me donne point la peine de m'y transporter
moi-même pour les peupler;
j'y envoie mes Lieutenants. Il y a
quelques cinq cens ans que j'envoyai
le Génie Zâmar à votre Lune avec
bonne provision de graine d'hommes.
Je ne doute pas qu'aujourd'hui
la multiplication de l'Espèce n'y soit
sur un bon pied; je suis surpris de
n'en pas recevoir de nouvelles, j'en
attends de jour en jour.
Tandis qu'Amilec parlait, nous
traversions les airs avec une extrême
rapidité. Notre voiture, de quelque
nature qu'elle fût, était très-
douce ; point de cahot , point de secousses
; mais la volubilité d'un pareil
Equipage porte toujours un peu
à la tète. Enfin nous arrivâmes au
magasin.
Représentez-vous un appartement
fort vaste; les murs revêtus de tablettes
& de boëtes étiquetées; le
milieu occupé par une grande table
chargée de petits sacs, de paquets,
de cornets de papier ; de tous côtés,
des Ouvriers actifs qui s'empressent

@

19

à vanner, cribler, tamiser, emballer;
c'est l'intérieur du magasin d'Amilec.
Vous autres hommes, me dit - il,
vous croyez que les Génies ne pensent
qu'à se réjouir, & que leur vie
doit être un tissu de délices. Juge
des autres par mes Officiers & par
moi, & rends plus de justice aux
Puissances célestes. Tu viens de
voir combien de discernement, d'attention,
de patience il faut pour recueillir
la graine d'hommes ; tu vois
par les mouvements que se donnent
des Génies ouvriers qui travaillent
dans ce magasin , quel soin il faut
apporter à séparer le bon grain, des
mauvais germes qui ne manquent jamais
de l'offusquer, malgré toute
l'attention & la sagacité des Génies
moissonneurs.
Mais si l'on a beaucoup de peine
à recueillir & à purifier ces graines ,
on n'en a pas moins à les conserver.
La trop grande humidité les corrompt,
la trop grande sécheresse les
exténue, une chaleur trop violente
dissipe l'esprit qui doit un jour les
B ij

@

20

vivifier, un froid trop considérable
les gèle & détruit leur organisation ,
le grand air les altère, le défaut d'air
les suffoque ; il faut donc les tenir
dans un certain milieu & ce milieu
est difficile à saisir. Elles sont encore
sujettes à un autre inconvénient,
les cirons les attaquent. L'autre
jour, je ne sais par quel hasard,
j'ouvris cette boëte qui porte pour
étiquette, graine de Conquérants ;
quelle fut ma surprise, quand au lieu
de trouver des graines en bon état,
je ne trouvai presque que de la poussière
! Les cirons avoient attaqué la
source de la grandeur d'âme. Plus
des deux tiers de mes Héros ou étaient
réduits en poudre, ou avoient
servi de pâture à ces petits infectes
c'était une désolation. Tel qui devait
un jour faire la terreur des Rois,
n'avait pu résister à la dent meurtrière
d'un ciron. Que de lauriers
moissonnés avant le temps, que de
triomphes manqués, que de révolutions
étouffés, quelle perte pour
l'Histoire universelle de Mars! Les

@

21

plus grands événements qui devaient
se succéder dans cette Planète, étoient
enchaînés l'un à l'autre par des liens
dont une graine de Conquérant était
le noeud; un ciron à rongé ce noeud,
& dans le même moment tout l'appareil
s'est écroulé, tout a disparu.
Lequel aimes-tu mieux de rire ou de
pleurer de l'énorme petitesse, où se
réduisent les plus grandes choses,
quand on les rapproche de leur origine.
Quoiqu'il en soit, dans cette
affaire entre les Cirons & les Conquérants,
presque tous mes Alexandre,
mes César, mes Charles XII. &
beaucoup d'autres ont été détruits.
Et en cela je ne sais si j'ai perdu ou
gagné, si je dois me plaindre ou
m'applaudir. De quoi me plaindrais-
je en effet ? de ce qu'il ne me reste
peut-être pas de quoi détruire dix
Villes par an? de ce qu'il n'y aura
peut-être dans Mars, que de ces
hommes peu Héros, qui vivent en
paix avec leurs voisins ? de ce qu'il
ne s'en trouvera peut - être pas un
B iij

@

22

seul capable d'assembler les uns pour
aller égorger les autres? En vérité
je pense que quand on n'a à s'affliger
que de pareilles choses, on ne doit
pas être inconsolable.
Je le veux, repris-je, mais il est
toujours fâcheux que des Puissances
célestes prennent tant de peine à amasser
une nourriture délicate à de
misérables cirons, & qu'un animal si
vil & si mince puisse se flatter de détruire
en moins d'une semaine vingt
Alexandres & autant de Césars, sans
en être plus gras. Au surplus, Seigneur
Amilec, il me paraît que vous
pourriez vous épargner bien des travaux.
Prenez sur la terre deux ou
trois graines d'homme seulement,
choisissez-en de prolifiques & de bon
rapport, vous aurez avec le temps de
quoi peupler Mars tout entier. Tu
es admirable, repartit vivement Amilec
; va dire au Laboureur qui sème:
" Pourquoi vous mettre tant en
" dépense ? remportez chez vous
" cette multitude de graines que

@

23

" vous prodiguez à la terre. Une
" seule vous suffira , avec le temps
" vous en couvrirez toutes vos terres
" ". Combien de siècles ne me
faudrait-il pas
Amilec fut interrompu par un Génie
moissonneur qui entra brusquement
en disant : " S'en mêle qui
" voudra, pour moi j'y renonce.
" J'aimerais autant chercher la vérité
" parmi les Philosophes. Parce
" que vous me connaissez un peu de
" talent, vous m'accablez de tout
" ce qu'il y a de plus difficile. Quelle
" peine n'ai-je pas eue à vous
" pourvoir de graines de Juges irréprochables
" ? Ne méritais-je pas
" bien de prendre un peu de repos,
" après avoir rempli une aussi pénible
" mission ? Au contraire, il faut
" maintenant vous trouver de la graine
" d'Ecclésiastiques, qui soit de
" bon aloi. Où voulez-vous que j'en
" prenne? Il n'en est plus : ou s'il
" en est, elle se trouve confondue
" avec une multitude prodigieuse de
" faux germes , dont on ne peut la
B iv

@

24

" démêler. Vous croyez cueillir une
" bonne graine d'Ecclésiastique, &
" vous vous trouvez les mains pleines
" de graines de Moines. Il fallait
" me donner cette commission il
" y a dix ou douze siècles ; je vous
" aurais pourvu abondamment. Mais
" alors vous ne vous imaginiez pas
" pouvoir en manquer, & vous
" vous amusiez à faire provision de
" graines de quelques filles modestes,
" de quelques femmes vertueuses,
" de quelques chattes veuves : vous
" ne pensiez pas pouvoir jamais en
" avoir assez. Cependant le temps de
" la moisson des germes Ecclésiastiques
" s'est passé ; vous y avez pensé
" depuis , mais il n'était plus
" temps ". Après avoir ainsi harangué,
le Moissonneur Ecclésiastique
présenta à Amilec une très-petite
boëte qui n'était remplie qu'à moitié,
c'était tout le fruit de sa moisson.
Amilec la reçut, & lui dit: Allez,
faites diligence & ne perdez pas courage.
Si vous cherchez bien, vous
trouverez encore de ces hommes

@

25

pleins de Dieu, de ces Savants qui se
sont toujours défiés de leur propre
raison, de ces riches Prélats qui ne
reçoivent que pour donner, de ces
Pasteurs zélés que la mollesse n'endort
point au milieu de leur troupeau.
Les germes des Apôtres ne sont pas
encore épuisés : vous en trouverez
peu, mais vous en trouverez encore.
Ayant ainsi congédié le Génie
grondeur, Amilec jeta les graines
Ecclésiastiques qu'il venait de recevoir
dans un tamis qui gardait le bon
& rejetait le mauvais. Il agita le
tamis, & en même temps je vis tomber
plus de la moitié des germes qui
y étaient contenus. Ceux-là étaient
de différentes couleurs, il y en avait
de noirs, de blancs, de gris, de
bigarrés. Amilec continua de tamiser,
jusqu'à ce qu'enfin il tombât
comme une grêle de molécules sectaires,
qui se repoussant l'une l'autre,
semblaient se marquer l'aversion
mutuelle & le dédain qui devait un
jour les animer. Amilec fit jeter
B v

@

26

au vent tout ce que le tamis avait rejeté,
& mît le reste en réserve.
A peine la graine d'Ecclésiastiques
fut-elle empaquetée, qu'il entra un
autre Génie moissonneur. Celui-ci
avait l'air extrêmement las; il pliait
sous le poids d'un sac énorme &
rempli exactement. Quel est le
genre d'homme qui pullule si extraordinairement
? demandai-je à
Amilec. Ce sac, me répondit-il ,
est rempli de graines d'Auteurs.
Que leur quantité prodigieuse ne
t'étonne pas ; il y a peu de bons germes,
beaucoup de mauvais; séparer
les uns des autres , est un de nos
plus pénibles emplois : tu vas être
témoin.
Il fit d'abord ouvrir une fenêtre
qui donnait du côté du Midi, &
une autre qui répondait au Nord.
Cependant quatre des plus vigoureux
Génies qui se trouvèrent là,
se saisirent du fond du sac, comme
s'ils eussent voulu le vider, & l'élevèrent
le plus haut qu'il leur fut

@

27

possible. Alors Amilec s'approcha
& lâcha le cordon qui tenait le sac
fermé. La graine en tomba tumultueusement
; & je vis se former dans
l'instant, comme un torrent de
poussière, que le vent qui entrait
par la fenêtre ouverte du côté du
Midi emportait au Nord. Ce nuage
qu'entraîne le vent, me dit
Amilec, est composé pour la plus
grande partie de graines d'Auteurs
de Romans, de Poètes manqués, de
Dissertateurs frivoles, de faiseurs
de ces petits morceaux qu'on écrit
sans y penser, qu'on publie avec
confiance, & qui prennent on ne
sait pourquoi. Le vent, comme
tu vois, a emporté presque tout ce
qui était contenu dans le sac ; à
peine en est-il resté une millième
partie, qui par son poids a résisté à
l'impression de l'air. Mais de ce
petit reste même, il y en a encore
beaucoup à retrancher. En achevant
ces mots , il reçut des mains
d'un Génie qui était à côté de lui,
une petite boule, qui me parut d'or.

@

28

Il plaça cette boule au milieu des
graines qui étaient restées sur l'aire;
& j'en vis environ la moitié s'approcher
fort rapidement du petit
globe, & l'autre moitié s'en écarter
avec autant de rapidité. J'appris
qu'au centre de ce globe il y
avait un germe de Sage, qui par
des raisons de sympathie & d'antipathie
avait la vertu d'attirer à lui
la graine d'Auteurs sensés & d'écarter
celle de ces Ecrivains téméraires,
inquiets séduisants, dont le
dangereux talent est de rendre le
vice aimable aux yeux des faibles
d'obscurcir ce qui paraîssait clair, &
de porter les semences du trouble
au sein même du repos. Après que
les graines se furent ainsi partagées,
un Génie ramassa celles qui s'étaient
approchées du globe, un autre balaya
celles qui s'en étaient écartées,
un troisième apporta une boëte
quarrée dont le couvercle était une
lame de métal très-mince. Voici,
dit Amilec, la dernière épreuve où
nous mettons la graine d'Auteur.

@

29

Lorsque là boëte fut placée sur une
table, on répandit sur le couvercle
le peu de graine qui avait résisté
aux épreuves précédentes. Quelle
fut ma surprise, quand j'en vis tout-
à-coup disparaître plus des trois
quarts ! Il ne vous en restera pas,
dis-je d'un ton ému. Il en restera
peu, reprit froidement Amilec, mais
elle sera bien conditionnée. Cette
boëte contient un germe de chaque
Auteur original qui a paru depuis
qu'on se mêle d'écrire. Celles des
graines répandues sur le couvercle,
qui s'évanouissent & disparaissent
ont été tirées des Auteurs Plagiaires,
Compilateurs, Commentateurs
& autres Ecrivains de ce genre.
Leur substance ne leur appartient
pas en propre, mais aux germes originaux
contenus dans la boëte ;
chacun attire la sienne, il n'en reste
plus aux germes Plagiaires, ils s'anéantissent.
Qu'il serait à souhaiter, ajouta
Amilec, que les hommes eussent le
secret de ressasser les Ouvrages des

@

30

différents Auteurs, comme nous avons
celui d'éplucher leurs graines ! Que
de peines épargnées aux studieux!
Que ces vastes Bibliothèques dont
l'étendue vous effraye, se trouveraient
rétrécies ! Que les Sciences
humaines se réduiraient à peu de
choses ! La mémoire la plus médiocre
n'en serait pas surchargée.
Pendant qu'on empaquetait la
graine d'Auteurs qui avait résisté à
toutes les épreuves dont je viens de
parler, il entra un Génie qui fixa
toute mon attention. Je ne crus
pas d'abord que ce fût un moissonneur,
je ne le voyais pourvu d'aucun
sac, ni d'aucune boëte. Il s'approcha
d'Amilec, & lui présenta un
très-petit cornet de papier. " Nous
" sommes fort heureux, dit-il,
" d'être à peu près pourvus de ce
" qu'il nous faut de graines d'Amants;
" je vous avoue qu'il ne s'en
" trouve presque plus sur la terre ".
Rien ne me surprit tant que d'entendre
parler ainsi ce moissonneur:


@

31

Je l'interrompis, hé! d'où venez-
vous, mon bon Génie, où avez-
vous vendangé ? lui dis-je d'un air
un peu moqueur (car je commençais
à me familiariser avec les Puissances
célestes.) " J'ai vendangé dans
" ton Pays, me répliqua-t-il d'un
" ton brusque , je t'y ai vu & je
" ne me suis pas avisé de recueillir
" de ta graine ". A ces paroles,
Amilec fit un éclat de rire, ses
Officiers l'imitèrent, je perdis contenance.
Cela ne m'empêcha pourtant
pas d'approcher le plus près que
je pus d'Amilec, & de lui dire tout
bas, vous avez là un mauvais Ouvrier,
il vient du pays du monde où
l'Amour règne le plus souverainement.
Autant d'hommes que vous
y rencontrez, c'est autant d'Amants.
Qu'un Génie tende la main, la graine
d'Amants va y tomber par milliers.
Je ne sais à quoi s'amusent vos
moissonneurs quand ils perdent leur
temps, mais je suis très-sûr que celui-
ci s'est amusé. Encore une fois,
vous avez là un très-mauvais Ouvrier.

@

32

Pas tant que tu l'imagines,
repartit Amilec. Il n'a pas trouvé
dans ton pays un aussi grand nombre
d'Amants, que tu le penses. C'est
l'endroit du monde où l'on parle le
mieux d'amour, & où l'on aime le
moins. Connais-tu l'amour ? Il en
est de deux sortes. Il en est un empressé,
pétillant, impétueux, qui
parle beaucoup, & dit toujours au-
delà de ce qu'il sent. C'est un feu
qui tient de l'étincelle, il en a la
vivacité, l'éclat & le peu de durée.
Il en est un autre tendre, timide,
réservé, moins brillant, mais plus
solide, moins parleur, mais plus sincère,
moins vif, mais plus durable.
Il naît de la nature & non du caprice,
croît avec mesure, s'engage
avec choix, & une fois uni à son
objet, rien ne peut l'en détacher.
Le premier ne mérite guère le nom
d'amour, c'est celui de ton pays; le
second n'y est presque point connu.
Ce Génie que tu accuses de paresse,
n'est point entré ici depuis plus de
cinquante ans. Il a employé ce temps
au-

@

33

autour de tout ce qu'il y a d'Amants
les plus tendres. Tu vois combien
la graine en est rare; à peine a-t-il
pu remplir ce cornet. Mais de ce
petit nombre même, je ne doute
pas que je ne sois encore obligé
d'en mettre beaucoup à l'écart.
Tandis qu'Amilec parlait, on lui
présenta un vase de cristal rempli
d'une liqueur très-limpide & qui répandait
une odeur des plus suaves.
Il ouvrit le cornet qu'il avait entre
les mains, & répandit dans le vase
les graines d'Amants, qui d'abord
surnagèrent toutes. Cette liqueur,
reprit-il, est l'Eau probatique des
Amants. Quoique extrêmement volatile,
elle conserve sa vertu fort
longtemps; & je ne la renouvelle
que de trois mille ans en trois mille
ans. Pour composer celle ci,
j'ai pris de la Matière éthérée
quatre onces ; de l'influence de la
planète appelée Vénus, quatre
gros ; de la Matière sympathique ou
transpirante de Léandre & de celle
de Héro, de chacune une demi-

@

34

livre. J'ai rapproché les principes
de ces trois fluides, & il en a résulté
cette Eau probatique. Vois-tu
ces germes qui tombent les uns
après les autres au fond du vase ? ce
sont les graines des vrais Amants.
Elles ont beaucoup de rapport avec
l'Eau probatique, elles s'en imbibent
& ensuite se précipitent ; semblables
à des feuilles de Thé, qui se
portent au fond de la théière,
quand elles ont été imbibées de
l'eau dans laquelle on les infuse.
Pour les autres, elles resteraient
éternellement sur la surface de l'Eau
probatique , sans s'en imprégner,
sans se précipiter. Dans un quart-
d'heure on ôtera & on mettra au
rebut celles qui surnageront, il y en
aura plus de la moitié ; on sera sécher
les autres, & on les mettra en
réserve.
J'étais tout étonné de ce que
j'entendais & de ce que je voyais.
J'aurais juré que mon pays aurait
fourni, en graine d'Amants , vingt
magasins tels que celui d'Amilec.

@

35

J'étais bien dans l'erreur. Ce qui
se passait sous mes yeux m'engagea
à faire une petite supputation, &
tout bien combiné je trouvai que
sur mille Soupirants de ma chère Patrie,
il y en aurait à-peu-près cinq
ou six, dont la graine pourrait se
précipiter dans l'Eau probatique; le
reste surnagerait.
Tandis que je faisais mon calcul,
j'aperçus un Génie qui agitait &
secouait avec violence des graines
renfermées dans un bocal de verre.
Je m'approchai, & lui demandai à
quel dessein il les ballottait ainsi. Il
nous vient quelquefois, me répondit-il,
des germes pourvus d'une
qualité qui les distingue des autres,
mais qui sont si exténués, que nous
craignons avec raison qu'ils ne puissent
pas se conserver. Pour obvier
à cet inconvénient, nous les amalgamons,
comme tu vois, avec de la
graine de Financier. Celle-ci à la
vérité manque de qualité distinctive,
mais elle est bien nourrie & regorge
de suc. Dans l'amalgame, les germes
C ij

@

36

s'entre-communiquent ce qui
leur manque. Le malheur est que
la graine distinguée perd de sa qualité
en prenant de la consistance, &
que la graine de Financier perd de
sa consistance en prenant de la qualité.
A peine le Génie Amalgameur
avait achevé, qu'Amilec, qui avait
mis la tète à la fenêtre, s'écria tout-
à-coup : Enfin nous aurons des nouvelles
de la Lune. Je vois venir un
Courrier que mon Lieutenant Zamar
a sans doute député vers moi.
Un éclair ne fend pas les airs avec
plus de rapidité : en un instant le
Génie Courrier fut aux pieds d'Amilec,
& lui remit une Lettre de la
part de Zamar.
A peine la Lettre fut-elle rendue,
que les Génies qui se trouvèrent
alors dans le magasin entourèrent le
Courrier ; & chacun s'intéressant pour
le travail auquel il s'était occupé,
ils lui firent tout à la fois mille questions
plus singulières les unes que les
autres. Quelles nouvelles des Logiciens

@

37

Lunaires ? Que j'ai eu de
peine à en recueillir la graine dans
ce pays-ci : je trouvais assez de Logiciens
subtils, je n'en trouvais
presque point de raisonnables.... La
Physique, comment va-t-elle à la
Lune ; ce doit être un charmant
pays, pour faire des Systèmes à perte
de vue.... Et les protecteurs
des gens de Lettres, les Mécènes
ont-ils bien pris ; j'en ai recueilli
tant de graines sur la terre, que
l'espèce en a manqué.... Ils parlaient
tous en même temps, on ne
s'entendait pas. Amilec les appela,
ils s'approchèrent & firent un cercle
autour de lui. Alors il ouvrit la
Lettre qu'il venait de recevoir, &
lut tout haut ce qui suit.



C iij

@

38

pict

Z A M A R à A M I L E C,

Grand- Maître de la Manufacture
des Hommes,
S A L U T.
ILLUSTRE AMILEC,

" I L y a, comme vous savez,
" cinq cens ans, que par votre
" ordre je partis de la Terre, pour
" aller peupler la Lune. Le trajet
" fut de courte durée & des plus
" heureux. J'avais fait emballer avec
" tant de soin les graines d'homme
" que vous aviez bien voulu me confier,
" que sur toute la route je n'en
" perdis pas une seule.
" Mais quel fut mon étonnement,
" quand à mon arrivée dans la Lune,
" je trouvai cette Planète beaucoup

@

39

" plus peuplée à proportion,
" que ne l'était la Terre d'où je
" partais ! Surpris d'un événement
" si singulier, je m'appliquai très-
" sérieusement à en reconnaître la
" cause. Après bien des recherches
" je pense l'avoir trouvée ; je vous
" en fais part.
" Vous avez remarqué sur la Terre,
" que la graine d'Etourdi a peu
" de consistance, qu'elle est volatile
" & plus légère qu'un égal volume
" d'air. Dès qu'un grain se détache
" du corps d'un homme de cette
" espèce, au lieu de tomber à
" terre comme les autres, ou de
" rester suspendu à peu de distance,
" il s'élève dans l'air, semblable à
" ces exhalaisons que la chaleur volatilise
" & emporte dans l'Atmosphère.
" A mesure que la graine
" d'Etourdi s'élève, à mesure elle se
" dessèche; & plus elle se dessèche,
" plus son poids diminue, plus elle
" a de disposition à continuer de
" monter ; enfin quand elle est parvenue
" à la plus haute région de
C iv

@

40

" l'air, elle entre dans la matière
" subtile, où elle reste & est emportée,
" tantôt d'un côté, tantôt de
" l'autre, par les différents courants
" de ce fluide.
" Outre cela vous saurez , ILLUSTRE
" AMILEC, que l'air qui environne
" la Lune est fort tenu, fort
" léger, fort vif, & qu'il a beaucoup
" de rapport avec la graine
" d'Etourdi. En roulant autour de
" la Terre, la Lune a rencontré sur sa
" route quelques-unes de ces graines
" dispersées çà & là dans la matière
" subtile ; ces graines par leur analogie
" avec l'air de la Lune, s'y sont
" fécondées, s'y sont unies, s'y sont
" accumulées & ont formé différents
" amas sur la surface de cette Planète.
" Un coup de soleil favorable
" à l'incubation, est sans doute
" survenu, & voilà des germes qui
" s'ouvrent, des hommes qui se développent,
" des habitants qui se répandent
" de toute part, & les régions
" Lunaires qui se peuplent.
" Vous êtes trop bon Physicien, ILLUSTRE

@

41

" AMILEC, pour ne pas
" être satisfait de ces raisons.
" Les graines d'hommes ne paraissent
" pas être les seules qui parviennent
" à la Lune ; il s'y en élève
" de toute sorte de plantes &
" d'animaux, de façon qu'on ne voit
" rien sur la terre, dont on ne retrouve
" une image à la Lune.
" Toutes ces graines se sont fort
" épuisées par le dessèchement qu'elles
" ont souffert dans le trajet:
" aussi leurs produits ont peu de consistance
" & subsistent peu de temps.
" La vie des hommes, entre autres,
" est ici de très-courte durée; on
" est à la fleur de l'âge à dix ans,
" on commence à vieillir à vingt, à
" trente on est au dernier période de
" la décrépitude. Mais cela n'est
" pas surprenant : rien, dit-on,
" n'est aujourd'hui plus commun sur
" la Terre que des vieillards de trente
" ans.
" Il y a plus, & ceci vous surprendra
" sans doute, ILLUSTRE
C V

@

42

" AMILEC, il se trouve dans l'air
" de la Lune certains corpuscules
" contagieux qui attaquant les végétaux
" & les animaux, étouffent
" en eux toute vertu prolifique. De
" sorte que dans ce pays-ci, plantes,
" animaux, hommes, femmes,
" tout est stérile, aucun être ne se
" reproduit par soi-même.
" Ne croyez pas pour cela que
" rien puisse manquer à la Lune; la
" Terre y pourvoit & fournirait en
" graines de toute espèce, surtout
" en graine d'Etourdi, dix Lunes
" & plus, si elle les avait dans sa
" sphère. Au reste les enfants éclosent
" de côté & d'autre sur la surface
" de la Lune ; & on va les
" chercher & les cueillir dans certaines
" saisons, comme sur la terre
" on va dans les champs chercher &
" cueillir des champignons.
" On distribue ces enfants trouvés
" à différents Particuliers, aux uns
" plus, aux autres moins, suivant
" leurs facultés & l'abondance de la

@

43

" récolte. Il est singulier de voir le
" tendre attachement que ces pères
" de famille ont pour des enfants qui
" ne sont pas à eux, & qui leur viennent
" ils ne savent d'où. Mais
" c'est un trait de la Providence,
" dont vous avez assez d'exemples
" sur la Terre.
" Sitôt que je me crus suffisamment
" instruit sur la manière dont la
" Lune s'était peuplée & continuait
" de l'être, je fus curieux de connaître
" le génie & les moeurs de ses
" habitants. Avec un peu de réflexion
" j'aurais pu le deviner, sans
" en faire aucune autre recherche.
" Ces peuples tirent leur origine des
" graines d'Etourdi, & pareille origine
" doit beaucoup influer sur eux.
" Outre cela ils habitent une Planète
" qui tourne sur son centre, qui
" tourne autour de la Terre, qui
" tourne autour du Soleil ; il n'est
" pas possible que cette multiplicité
" de tournoiements n'affecte le cerveau,
" il n'est point de têtes qui
" tiennent, il faut qu'elles tournent

@

44

" comme tout le reste : aussi s'en acquittent-elles
" bien. Rien de moins
" sage que les habitants de la Lune.
" Ils poussent l'extravagance jusqu'à
" croire qu'on ne peut être heureux
" sans être fou ; & ils regardent l'étourderie
" comme la plus utile qualité
" dont un homme puisse être
" pourvu.
" En conséquence on a établi dans
" la Lune des Ecoles de Folie ou d'Etourderie,
" où l'on profite beaucoup ;
" comme on a établi sur la Terre des
" Ecoles de Philosophie & de Sagesse
" , où l'on ne profite guère.
" Où vous êtes , ILLUSTRE AMILEC
" on trouve l'esprit humain trop
" borné, & l'on s'efforce de l'étendre
" : ici on le trouve trop étendu,
" & l'on tâche de le rétrécir. Les
" habitants de la Terre se plaignent
" & disent: Le plus grand génie n'a
" qu'une petite sphère ; s'il s'y renferme,
" il reste dans l'ignorance, s'il en sort,
" il extravague. Les Lunaires se
" plaignent aussi, & disent : L'esprit
" le plus mousse est encore trop pénétrant,

@

45

" voit trop de choses, cela le distrait
" et l'inquiète ; nous ne sommes pas
" faits pour connaître, nous sommes faits
" pour jouir.
" Sur la Terre on exhorte les hommes
" à mépriser tout, & à ne se
" plaire à rien de ce qui les environne
" : à la Lune on les exhorte à estimer
" tout, & à s'amuser de tout.
" Mais on a beau exhorter, il y a
" bien des choses sur la Terre qu'on
" méprise & qui plaisent ; à la Lune
" il y en a beaucoup qu'on aime &
" qui n'amusent pas.
" On s'égare sur la Terre, parce
" qu'on veut trop approfondir les
" choses; on s'égare à la Lune, parce
" qu'on ne les approfondit pas
" assez.
" On est malheureux sur la Terre,
" parce qu'on n'est pas assez sage
" : on est malheureux à la Lune,
" (car la félicité ne se trouve nulle
" part) parce qu'on n'est pas assez
" fou. On l'est beaucoup, mais il
" reste encore un peu de réflexion,
" & un peu de réflexion n'est propre

@

46

" qu'à tourmenter. Pour être
" heureux, il en faut beaucoup, ou
" il n'en faut point du tout.
" Cependant les Lunaires courent
" après la félicité, aussi-bien que les
" habitants de la Terre, mais par
" d'autres routes. Leurs maximes
" tendent à émousser la sensibilité
" pour les peines & à aiguiser le
" goût pour les plaisirs : au lieu que
" la Philosophie des habitants de la
" Terre n'essaye de les rendre heureux
" , qu'en tâchant de les engourdir
" au point qu'ils deviennent
" insensibles aux peines, aux plaisirs,
" à toute chose.
" Ici comme sur la Terre on crie
" contre l'Amour, mais pour des
" raisons bien différentes. Sur la
" Terre on dit que l'Amour est l'écueil
" de la sagesse : à la Lune on
" dit que c'est l'écueil de l'étourderie.
" En effet dès qu'un Etourdi
" aime, son imagination se fixe,
" & il commence à penser, peut-
" être pour la première fois. A
" peine, disent les Lunaires, est-il

@

47

" donné aux Dieux d'être amoureux
" & étourdis en même temps.
" Au reste on vieillit beaucoup
" moins ici, que sur la Terre, quoiqu'il
" n'y ait point de Médecins ;
" la justice s'y rend assez mal, comme
" ailleurs, quoiqu'il n'y ait ni
" Avocats ni Commentaires sur les
" Lois ; on y voit peu de gens chastes,
" quoique personne ne fasse
" voeu de l'être.
" Les Sciences n'y sont ni fort
" estimées, ni fort cultivées. Il s'y
" rencontre pourtant un assez grand
" nombre de Physiciens ; mais ils
" n'osent se donner pour gens de
" Lettres, ils s'affichent comme Commerçants,
" & s'appellent Marchands
" de Physique. Or de ces Marchands,
" les uns le font en gros,
" les autres en détail. Les Marchands
" de Physique en gros sont
" des faiseurs de systèmes. Ils partent
" de quelques principes simples,
" mais féconds, & de raisonnement
" en raisonnement ils vous conduisent

@

48

" à des connaissances qu'ils donnent
" pour merveilleuses. Je vous
" dirai à leur sujet, ILLUSTRE AMILEC,
" qu'ils poussent extrêmement loin
" l'idée de la pluralité des Mondes.
" Ils savent que Mercure, Venus,
" toutes les autres Planètes & leurs
" Satellites, sont autant de Terres
" habitées ou habitables. Ils savent
" encore que chaque Etoile fixe
" est un Soleil qui éclaire ses Terres,
" comme le nôtre éclaire les siennes.
" Mais outre cela ils prétendent
" que chaque globule d'eau
" ayant, comme personne n'en doute,
" un mouvement de tourbillon,
" doit être un petit monde, au centre
" duquel il se trouve un fort
" petit soleil, qui éclaire des terres
" encore plus petites, placées à sa
" circonférence ; de manière que
" quand un Philosophe Lunaire avale
" un verre d'eau, il se regarde
" comme un animal monstrueux qui
" engloutit une multitude prodigieuse
" de Soleils, de Terres, de Lunes,
" nes,

@

49

" de Mondes. Bien plus, ce
" qu'un globule d'eau, ce qu'un
" monde aqueux, disent-ils, est
" à l'égard du nôtre, le nôtre peut
" l'être à l'égard d'un troisième. Il
" se peut faire que notre Soleil, nos
" Etoiles fixes, nos Tourbillons,
" ne fassent tous ensemble qu'une
" goûte de liqueur, que quelqu'animal
" énorme & habitant d'une
" Planète beaucoup plus immense
" que nous ne pouvons l'imaginer
" avalera peut-être au premier jour.
" Les Marchands de Physique
" en détail quittent, comme on dit,
" le tronc de l'arbre pour s'attacher
" aux branches. Ils négligent le
" général, & donnent toute leur
" attention aux particularités. Une
" pierre, un sel, un insecte, un
" rien, c'est de quoi les occuper toute
" leur vie. Donnez à quelqu'un
" d'entre eux un moucheron & un
" microscope, voilà mon homme à
" lorgner, à décrire, à faire nombre
" d'observations. Trois volumes
" seront bientôt le fruit de son
D

@

50

" travail : le premier traitera de la
" tête du moucheron ; le second, du
" tronc ; le troisième, des pattes & des
" ailes. Il pourra même, pour ne
" rien laisser à désirer au Public,
" donner un Supplément où il dissertera
" fort au long sur la manière
" de distinguer le mâle d'avec
" la femelle.
" En deux mots voici l'histoire
" de la Physique Lunaire. On a
" commencé par raisonner, & l'on
" ne s'en est pas bien trouvé; on a
" ensuite fait des Expériences, &
" l'on ne s'en est pas trouvé mieux.
" Quelques-uns ont voulu & raisonner
" & faire des Expériences en
" même temps, mais ils ont été
" bientôt dégoûtés par la lenteur de
" leurs succès.
" Ces gens qui assurent que le
" tout est plus grand que sa partie, &
" que trois, moins un, égalent deux,
" se sont présentés aux Physiciens,
" & leur ont dit, vous ne ferez jamais
" que de fausses marches, si
" vous ne nous prenez pour guides ;

@

51

" voilà un compas & des jetons,
" mesurez & calculez, sans quoi
" point de succès. On les a cru,
" on a bâti sur leurs fondements,
" on a imaginé des règles fort claires,
" fort exactes, fort sûres ; mais
" quand on est venu à en faire usage,
" on s'est aperçu qu'à-peu-
" près elles n'étaient applicables à
" rien.
" Les Physiciens Lunaires ont
" tenté une autre voie. L'ouvrage
" du Créateur leur paraissant trop
" étendu, ils l'ont divisé, comme
" une troupe d'héritiers divisent
" l'héritage qui leur est échu. Les
" lots faits ont été distribués entre
" eux ; on s'est retiré, on a travaillé.
" Mais quand ils se sont rassemblés,
" ils ont vu avec surprise,
" que chacun parlait un langage particulier,
" & qu'on ne s'entendait
" pas.
" Outre cela ils n'ont rien gagné
" à diviser & subdiviser l'apanage
" de la Physique. Chaque partie,
" quelque rétrécie qu'elle parût,
D j

@

52

" devint immense sous les yeux de
" celui qui s'en était chargé. La
" Nature est l'Hydre de la Fable,
" on lui coupe une tête, & il en
" renaît sept autres.
" Un autre inconvénient, c'est
" que tous les Phénomènes imaginables
" sont liés & forment une
" chaîne qu'on ne peut partager
" sans la détruire. Un Physicien
" qui n'étudie que sa partie, ne peut
" l'approfondir. Elle tient à tout le
" reste, & il ignore ces rapports.
" Pour faire un vrai progrès, il
" faut être universel.
" Au milieu de toutes ces difficultés,
" la dernière résolution des
" Physiciens Lunaires a été de continuer
" à faire des Expériences.
" Assemblons, ont-ils dit, des matériaux,
" quelqu'un viendra qui
" les mettra en oeuvre, & bâtira le
" grand système de la Nature. On
" a donc préparé les voies à cet
" homme, mais il n'a point encore
" paru. Cependant les fastes grossissent,
" les faits se multiplient,

@

53

" les expériences s'accumulent, l'esprit
" s'en étonne & s'y perd,
" tout est désespéré, à moins qu'il
" ne survienne quelqu'Amphion qui
" au son de sa lyre anime ces
" assemblages informes de matériaux,
" & construise par enchantement
" cet édifice tant attendu.
" On trouve encore ici, SEIGNEUR
" AMILEC, des Littérateurs
" en différents genres ; & actuellement
" il court par la Lune
" trois Ouvrages qui font beaucoup
" de bruit.
" Le premier a pour titre : Le
" Théâtre de la vie humaine, ou Recueil
" de riens. L'Ouvrage est d'un
" Auteur badin qui décompose en
" riant les choses dont les hommes
" ont la plus haute opinion, & les
" réduit à rien. A peine ce Livre
" vu le jour, qu'il parut
" suspect & fut mis à l'index. On
" assembla les Fous les plus renommés,
" (c'est comme qui dirait sur
" la terre, les Philosophes les plus
D iij

@

54

" célèbres.) L'Ouvrage fut examiné
" étourdiment & jugé de même.
" On enferma l'Auteur, & le
" Livre fut condamné comme pernicieux,
" diamétralement opposé
" à la saine doctrine, & totalement
" contraire au bien de l'humanité.
" La censure porte en tête ces belles
" maximes : Nous connaissons assez
" la caducité de ce qui est le mieux
" affermi, la petite, des plus grands
" hommes, le néant de toutes choses.
" Ces sortes de réflexions qui naissent
" malgré nous dans nous-mêmes, ne
" nous dégoûtent que trop de la vie.
" Nous en fournir de nouvelles, c'est
" achever de nous perdre, c'est rompre
" les faibles liens qui nous attachent à
" la société c'est avilir à nos yeux nos
" amis, nos femmes, ne enfants, nos
" concitoyens, le monde entier, c'est
" nous rendre insupportables à nous-mêmes.
" Heureux qui ne voit que le bon (côté)
" des choses ! Il a la douceur de s'attacher
" aux hommes, sans que leur méchanceté
" l'effraye, il adore dans sa
" femme une vertu dont la fragilité ne

@

55

" l'inquiète point, il jouit des biens sans
" que leur peu de solidité l'en dégoûte,
" &c.
" Le second des Ouvrages Lunaires
" qui actuellement font le plus
" de bruit, est le grand Dictionnaire
" Universel, où l'on apprend à parler de
" tout & à ne raisonner sur rien ; Ouvrage
" très utile aux fainéants, &
" dont aucun demi-savant ne se
" peut passer.
" Le troisième est intitulé : Coup
" d'oeil sur l'Univers & tout ce qu'il
" contient, où l'on démontre l'imbécillité
" de la Nature, par la bizarrerie,
" la défectuosité & le peu de consistance
" de ses Ouvrages : par Ataman, Marchand
" de Physique en gros & en
" détail.
" Cet Ataman est un homme célèbre
" à la Lune. Il a un cabinet
" de curiosités naturelles on se trouvent
" mille choses singulières,
" entr'autres,
" Le corps d'un homme manqué
" & pétrifié dès l'origine du concours
" des atomes.
D iv

@

56

" Un fragment assez considérable
" de matière pensante.
" Une petite cage faite avec des
" fibres cervicales, où sont encloses
" une douzaine & demi d'idées innées.
" Une fiole de cristal qu'Ataman
" assure être pleine d'Esprits
" animaux. On ne les voit pas ;
" mais il vaut autant les croire là,
" que dans le cerveau & les nerfs.
" Sept pintes de Monades, mesure
" d'Allemagne.
" Une Eclaboussure du Soleil, qui
" en saillit dans le temps qu'une Comète
" vint maladroitement fondre
" sur cet Astre.
" Cinq Masques composés de Natures
" plastiques.
" Une Verge de fer très-pointue,
" qu'on oppose aux orages & qui
" préserve du Tonnerre.
" Le précieux Baume. C'est une
" liqueur extraordinairement subtile,
" quoique très-fixe. On prétend
" qu'elle a de l'analogie avec
" l'âme par sa subtilité, & avec le

@

57

" corps par sa fixité; & qu'elle
" peut, en servant de lien à l'un &
" à l'autre, empêcher leur désunion,
" c'est-à-dire, rendre l'homme
" immortel.
" Une petite Boëte très-jolie &
" très-riche, qui renferme les Principes
" des trois Règnes & la Pierre
" Philosophale. Cette boëte n'est visible
" que de loin : plus on s'en
" approche plus elle devient diaphane,
" & enfin elle disparaît entièrement,
" dans l'instant même
" qu'on se croit à portée de la saisir.
" Un piège où l'on a surpris &
" arrêté des Esprits élémentaires, des
" Gaz, des Archées, des Ames végétatives
" & sensitives.
" Une Bougie magique au moyen
" de laquelle on voit clair dans tout
" ce qu'il y a de plus inintelligible,
" même dans le plein, l'Attraction,
" les Affinités des Chimistes, les Qualités
" occultes de la matière, les Controverses
" des Métaphysiciens, &c.
" Je n'en finirais pas, si j'entreprenais
D v

@

58

" de détailler toutes les raretés
" qui se trouvent dans le Cabinet
" d'Ataman. J'en reviens à
" ce qui concerne ma mission. J'ai
" été longtemps, ILLUSTRE AMI--
" LEC, à me résoudre sur un point,
" savoir si je m'emploierais à augmenter
" le nombre des habitants
" d'un Pays aussi peuplé que celui-
" ci. Tout bien réfléchi, je résolus
" de montrer à ces têtes légères
" des hommes de poids & de
" toute autre espèce que la leur.
" Dans cette idée, me voilà à répandre
" de côté & d'autre des germes
" de différente nature. Plusieurs
" siècles se sont écoulés dans
" ce travail, & j'ai remarqué qu'en
" général la graine de femmes prend
" dans ce pays-ci tout au mieux
" La graine d'hommes n'y fait pas si
" bien à beaucoup près, cependant
" celle de la plupart des Poètes s'y
" soutient. Pour ma graine de Sages,
" autant valait-il la jeter au
" feu, il ne m'est pas venu un seul

@

59

" homme qui pense ; en sorte que
" les choses sont à peu-près aujourd'hui
" sur le même pied où elles
" étaient, quand je suis arrivé.
" Par tout ce que je viens de vous
" dire, ILLUSTRE AMILEC, vous
" voyez que ma présence n'est pas
" fort nécessaire à la Lune. Dès
" qu'il vous plaira me donner vos
" ordres, je me rendrai auprès de
" vous ; & je remettrai au magasin
" le peu de graines qui me reste, &
" que je n'ose plus confier à un terroir
" aussi ingrat. je suis avec un
" entier dévouement,

ILLUSTRE AMILEC,

A la pointe gauche du Votre très-zélé
premier quartier de Lieutenant
Lune de Mars, l'an ZAMAR.
cinq cens un de ma
transmigration dans
les Terres Lunaires.

@

60

P Endant qu'on lisait la Lettre de
Zamar, j'avais remarqué que le
Courrier Lunaire me fixait de temps
en temps avec une attention qui à la
fin m'inquiéta. La Lettre lue, il se
tourna du côté des Génies qui étaient
à côté de lui ; Quel est cet
homme, leur dit-il , que je retrouve
parmi vous, & que j'ai vu il n'y
a pas longtemps à la Lune ? C'est un
habitant de la Terre, lui répondit-
on, & vous ne l'avez assurément point
vu là-haut. J'entends, repartit le
Courrier, apparemment qu'il est du
nombre de ces gens dont la graine
légère s'élève & va se développer
à la Lune. J'y ai connu un de ses
enfants qui lui ressemble si fort,
qu'en voyant le père, j'ai cru voir le
fils.
Jusqu'alors j'avais ignoré quelle
espèce de graine je fournissais, Amilec
ne m'en avait rien dit; je l'appris
en ce moment & je fus humilié.
Mais j'apprenais en même temps
que j'avais un fils, cela me toucha,
& la tendresse paternelle l'emportant

@

61

sur l'amour propre, je m'approchai
du Génie Lunaire ; Seigneur Courrier,
lui dis-je, de grâce dites-moi
quelques nouvelles de cet enfant
dont vous assurez que je suis le père.
Quel est son âge ? Quelles sont
ses occupations? Quelle est sa fortune
?
Il est à la fleur de l'âge des Lunaires,
répondit-il, mais il en jouit
peu : il s'est toujours appliqué à l'étude
de la Nature, & il commence
à en savoir assez pour être convaincu
qu'il ne sait rien : la fortune ne
lui est pas favorable, mais il est assez
étourdi pour ne pas s'en mettre
beaucoup en peine. En vérité, repris-je
, voilà un fils qui ressemble
bien à son père. Le pauvre enfant !
Je souhaiterais pourtant bien, Seigneur
Courrier, que son étourderie
fût au moins quelquefois tempérée
par un grain de prudence.
De la prudence, répliqua-t-il, de
la prudence... Le Courrier de Zamar
riait si fort, qu'il ne pouvait

@

62

s'expliquer. Voilà, disais-je en moi-
même, un Génie dont la tête a sans
doute un peu souffert à la Lune ; il
faut que la folie soit bien contagieuse
dans ce pays-là. Enfin après avoir
ri tout à son aise, il reprit; à quoi
bon de la prudence à la Lune, crois-
tu qu'en réglant la conduite de ton
fils, elle le mènerait fort loin parmi
les Lunaires tu te trompes. La
prudence porte sur cette supposition,
que les hommes se comportent suivant
les règles du bon sens. Un esprit
prudent & clairvoyant combine
ces règles avec les différentes circonstances
des choses, examine quelle
doit être la détermination des hommes,
prévoit les événements & se
met en état d'en profiter. A la Lune
on se conduit le plus irrégulièrement
du monde, le bon sens n'y a aucun
lieu, on aurait beau méditer, on ne
prévoirait rien. Voilà pourquoi la
prudence serait inutile à la Lune &
l'est si souvent sur la Terre. Puisque
la sagesse n'en bonne à rien, repris-

@

63

je , que mon fils soit fou comme les
autres ; mais puisse son genre de folie,
le rendre heureux.
Tandis que je m'entretenais avec
le Courrier de Zamar, Amilec s'était
retiré un peu à l'écart, apparemment
pour réfléchir sur ce qu'il avait à
faire. Il ne tarda pas à prendre son
parti: il donna ses ordres pour le retour
de son Lieutenant. Ensuite il
entama des réflexions physiques sur
l'idée de Zamar au sujet de la manière
dont la Lune s'était peuplée:
il y ajouta des réflexions morales
sur le génie, les maximes, les
moeurs des hommes Lunaires, & des
observations politiques sur le mauvais
Gouvernement qui devait se
trouver dans un pareil Pays. Je
l'écoutai, je m'ennuyai, je bâillai.
Si la Lune est si mal pourvue en
habitants, dis-je, dans le dessein de
détourner la conversation, en récompense
Mars sera habité par des hommes
uniques. Vous y porterez des

@

64

graines cueillies avec tant de discernement,
épluchées avec tant d'attention,
conservées avec tant de soin,
en un mot des graines d'une si bonne
nature, que je ne doute nullement
que la Fable du Siècle d'Or ne se réalise
dans cette Planète.
On le dirait, reprit Amilec, mais
des meilleures souches il sort souvent
de mauvais rejetons. Tu ne peux
croire, par exemple, combien la
graine de femmes est sujette à dégénérer
& à faire dégénérer celle
d'hommes. Je fis cette remarque
dans Venus. Dès-lors je donnai les
ordres les plus exprès à ce qu'il ne
me fût apporté de graine féminine,
que celle qui aurait été recueillie sur
les femmes les plus vertueuses. Pour
plus grande sûreté, je recommandai
à ceux de mes Officiers que je destinais
à cette partie de ma moisson,
d'en recueillir peu dans les grandes
Villes, & de s'occuper rarement autour
des femmes de Qualité, mais
de se répandre dans les campagnes
&

@

65

& de moissonner parmi les femmes
d'un état médiocre. Mes ordres furent
exécutés de point en point; de
manière que quand je passai sur la
Terre, j'étais pourvu de la meilleure
graine de femmes qui fût au monde.
Tu vois le peu de succès qu'ont
eu mes soins. J'ai semé de la tendresse,
& il m'est venu de la galanterie
; j'ai semé de la confiance, &
il m'est venu de l'opiniâtreté ; j'ai
semé de l'économie, & il m'est venu
de l'avarice ; j'ai semé du bon sens,
& il m'est venu de l'esprit, souvent
quelque chose de pire. Il ne faut
compter sur rien, encore moins sur
la graine humaine, que sur toute autre
chose. Actuellement que je te
parle, j'ai du Philosophe parfait, du
Métaphysicien admirable, du Théologien
à l'épreuve, de l'Orateur assez
pour peupler des régions entières ;
je sèmerai tout cela, & il ne me viendra
peut-être que des gens à Systèmes,
des Esprits forts, des Sectaires
& de beaux Diseurs. On dirait

@

66

que la Nature s'épuise : s'il sort encore
quelque grand homme de ses
mains, c'est une fleur que le hasard
fait naître, malgré la rigueur Ses hivers.
Il en sera des habitants de Mars,
comme de ceux de la Terre; il s'y
trouvera du mauvais en abondance,
du passable eut assez petite quantité,
du bon presque point. D'ailleurs ne
te persuade pas que les graines que
nous y devons porter, soient d'une
telle nature qu'on n'ait rien à y désirer.
Les personnes sur lesquelles
on les a cueillies, pouvaient, pour
une bonne qualité, en avoir trois ou
quatre mauvaises. Je vais t'en donner
une preuve sensible.
Un Génie qui par le discours d'Amilec
prévoyait ce qu'il avait intention
de faire, ouvrit une caisse qui
était sous la grande table du magasin,
en tira une basse de viole, la mit
d'accord, & la présenta au Grand-
Maître. Ensuite il plaça sur la table
plusieurs boëtes remplies de germes,

@

67

& dont il avait ôté le couvercle.
Cet instrument, reprit Amilec,
est monté sur le ton des passions,
chaque ton répond à chaque passion
; de manière que si quelque
principe de passion met un germe
à l'unisson d'un de ces tons, ce
germe, par une nécessité physique,
trémoussera quand ce ton se fera entendre.
Voici, continua-t-il, en pinçant
une corde, le ton de l'avarice. A
peine un son obscur eut-il frappé mes
oreilles, que je vis trémousser des
graines que je n'aurais jamais cru à
cet unisson ; c'était les germes de
gens qui par leur état semblaient avoir
renoncé à toutes les choses de la
Terre.
Voici , continua encore Amilec,
le ton de la jalousie. Le son en était
encore plus bas & plus obscur que le
précédent; & en même temps, le dirai-je
, je vis trémousser la plus grande
partie des graines de gens de Lettres.
E i j

@

68

Un troisième ton se fit entendre,
c'était celui de l'orgueil. Beaucoup
de graines du nombre de celles qui
étaient dans les boëtes se trémoussèrent
; mais ce qui m'amusa le plus,
ce fut les sauts merveilleux que je vis
faire à quelques autres mises au rebut,
& qui se trouvèrent dans les balayures
au coin du magasin : je reconnus
en même temps que c'était de ces
germes blancs, noirs, & bigarrés,
dont j'ai déjà parlé.
Enfin Amilec parcourut deux octaves
& demie, tant en vices qu'en
vertus ; il n'y eut pas une graine qui
n'entrât au jeu ; & si chacune sautait
une fois pour quelque vertu, elle
sautait trois fois pour certains vices.
Je joue un peu de la basse de viole,
dis-je à Amilec , voulez-vous bien
me permettre de faire trémousser en
mesure tous ces petits sauteurs ? Amilec
y consentit, je pris l'instrument,
je jouai une contredanse. La
basse était toujours montée sur le tort
des passions, de manière que suivant

@

69

que je parcourais les différents tons
de l'air que je jouais, différentes graines
entraient en danse & bondissaient,
chaque classe à son tour, le
tout en mesure & sans confusion.
Ainsi je donnai le bal aux habitants
futurs de Mars. Rois & Bergers,
Philosophes & Ignorants, Grands
Petits, tout dansait, tout voltigeait,
c'était une merveille.
Ce spectacle me réjouissait infiniment
; & je ne puis vous dire avec
quel plaisir je voyais que d'un coup
d'archet, je mettais en branle des
Nations entières. Cependant Amilec
qui voyait tout cela comme moi,
voyait encore quelque chose de plus.
Tu as sous les yeux, me dit-il, une
image de la société humaine. L'harmonie
de l'air que tu joues, se soutient
par les rapports des tons qui
le composent : de même la société
qui est représentée par la danse méthodique
des graines, se soutient par
les différentes passions qui agitent les
hommes.
E iij

@

70

Las de faire danser les germes humains,
je remis la basse de viole entre
les mains d'un Génie qui était à
côté de moi ; on ferma les boëtes, on
les remit à leur place.
Je me levai, je fis un tour dans
le magasin, & jetant les yeux de
côté & d'autre, je considérais les
provisions du Grand-Maître de la Manufacture
des hommes. Voilà donc,
disais-je en moi-même, le résultat de
toutes les générations qui nous ont
précédé, voilà le principe de tous les
peuples destinés à habiter les nouveaux
Mondes. Précieux dépôt de
la Nature, j'ai l'avantage de vous
contempler. Le voile est déchiré,
j'ai remonté à la source des Etres,
& je les vois dans leur essence. Générations
passées que vous vous êtes
terminées à peu de chose ! Races futures,
que vous tirerez votre origine
d'un principe léger! Microscome, abrégé
des merveilles de l'Univers, ô
homme, que tu es petit à mes yeux!
Un germe échappé du néant entre

@

71

des millions d'autres qui y retombent,
se développe & tu prends naissance.
Qu'il s'en est peu fallu que
tu n'aies jamais existé! Mais à peine
as-tu paru sur la surface de la Terre,
que tu en es effacé. Naître par hasard,
souffrir par état, mourir par
nécessité, voilà la carrière brillante
que le plus superbe des Etres doit parcourir.
Amilec interrompit mes réflexions;
sortons, me dit-il, allons nous asseoir
sur ce nuage qui semble former un
canapé du côté du Nord ; là nous
prendrons le frais, & je te ferai part
des éclaircissements qui me restent à
te donner sur la nature des germes
humains & sur la manière dont ils se
multiplient. Amilec sortit, je le suivis,
nous allâmes du Nord, nous
nous assîmes sur le nuage; jamais je
ne fus plus à mon aise. Je gardais
un profond silence : Amilec après
s'être un peu recueilli, jeta les yeux
sur moi : " On va assez souvent,
" me dit-il, chercher fort loin, ce
E iv

@

72

" qui est fort près, & plus que personne,
" le Philosophe tombe dans
" cet inconvénient. Pour l'ordinaire
" la vérité est sous ses yeux, il
" n'aurait qu'à se baisser la saisir.
" Mais l'imaginerait-il là ? Non
" sans doute, il la croit bien plus éloignée,
" son génie actif s'élève &
" sa Philosophie s'égare.
" Combien d'écarts de cette espèce
" n'a-t-on pas fait au sujet du système
" de la propagation ? Que
" d'opinions, que d'écrits, que d'erreurs
" entassées les unes sur les autres!
" Rien n'est pourtant plus simple
" que la marche de la Nature
" dans la régénération des êtres vivants
" : je vais en un moment t'en
" donner l'idée la plus claire.
" Figure-toi d'abord une espèce
" de cylindre creux, un très-petit
" tuyau dont la partie supérieure
" est latéralement percée en quelques
" endroits. Imagine que ce cylindre
" est un moule dans lequel il
" s'en forme successivement plusieurs

@

73

" autres de la même figure & percés
" de la même manière. Imagine
" de plus que chacun de ceux-
" ci enfile chaque ouverture latérale
" du moule, & y demeure attaché
" par son extrémité inférieure. Imagine
" enfin qu'ils deviennent eux-
" mêmes autant de moules, où il se
" forme de nouveaux cylindres qui
" se glissent à l'ordinaire par les ouvertures
" latérales & s'y fixent.
" Tu vois déjà que le premier cylindre
" doit être en quelque sorte aux
" seconds, comme le tronc d'un arbre
" est aux branches, & que les
" seconds sont aux troisièmes, comme
" les branches sont aux rameaux.
" Supposons encore que de nouveaux
" cylindres continuent de se
" mouler, de s'engrener les uns
" dans les autres, & de se fixer au
" moyen d'une petite éminence qui
" se trouvant à la partie inférieure
" de chaque cylindre, s'engage dans
" une échancrure pratiquée à certain
" point de la circonférence de chaque
E v

@

74

" ouverture latérale. Suis aussi
" loin qu'il te sera possible, la formation,
" le développement, l'arrangement
" successif & continuel
" de ces cylindres : que penses-tu
" qu'il doive arriver dans le progrès
" ?
" De deux choses l'une, répondis-je,
" ou les cylindres en sortant
" les uns des autres s'ajusteront entre
" eux de manière que dans la
" progression ils ne se forment jamais
" d'obstacles, & pour lors
" l'accroissement continuera toujours
" de se faire & n'aura point de bornes
" ; ou bien ces mêmes cylindres
" se rencontreront & se formeront
" des obstacles mutuels ;
" pour lors leur jeu & l'accroissement
" finiront, quand la résistance
" sera égale à la force qui les pousse
" & les emboîte les uns dans les
" autres; & de ces cylindres ainsi
" embarrassés & arrêtés dans leur
" progression, il résultera des masses
" de différentes formes, suivant

@

75

" les différentes manières dont ils
" se seront rencontrés. Mais de
" grâce, Seigneur Amilec, où en
" voulez-vous venir avec ces moules
" cylindriques ?
" Le voici, reprit-il; les germes
" des plantes, des arbres, des animaux,
" des hommes même, ne
" sont ou n'ont d'abord été chacun
" autre chose qu'un petit cylindre
" tel que ceux dont je viens de te
" parler. Les Philosophes les ont
" vus, mais ils n'ont reconnu ni leur
" configuration, ni la manière dont
" ils se développent quand le principe
" de la fécondation vient à s'y
" appliquer. Tu as déjà une idée
" de l'une & de l'autre.
" Tantôt on a pris ces cylindres
" pour des rudiments de plantes &
" d'animaux, tantôt pour des vers,
" tout récemment on les a pris pour
" des molécules organiques. Mais
" au vrai ce ne sont que des tubules
" végétales, & c'est le seul nom
" que je leur donnerai dans la suite,

@

76

" soit que nous les considérions
" dans les plantes, soit que nous les
" considérions dans les animaux.
" Les tubules végétales différent
" principalement par leur figure,
" par le nombre des ouvertures latérales,
" par les distances proportionnelles
" qui se trouvent entre
" ces ouvertures. Cette figure, ces
" ouvertures, ces distances proportionnelles
" sont tellement disposées
" dans les tubules des plantes, qu'il
" ne s'offre nulle part aucun obstacle
" capable d'empêcher le développement
" & l'accroissement continuel.
" S'il ne survenait point de
" corruption interne, un germe placé
" sur un point quelconque de votre
" globe, pourrait se développer,
" s'élever, s'étendre, & enfin
" former un arbre capable de
" mettre à l'ombre la moitié de la
" terre. Mais cela n'arrive point,
" parce que tandis que de nouveaux
" tubules se forment & s'arrangent,
" les tubules primitifs vieillissent,

@

77

" se gâtent, se corrompent, le
" transport des liqueurs est intercepté,
" l'arbre périt. A peine a-
" t-il eu le temps de pousser languissamment
" quelques rameaux.
" Si l'on séparait les nouveaux
" produits de la végétation des
" anciens, & qu'on fournit à ceux-
" là un suc convenable, l'accroissement
" continuerait & fournirait de
" nouveaux arbres, qui eux-mêmes,
" & de la même manière, pourraient
" en produire une multitude
" d'autres, & ainsi à l'infini. C'est
" ce qui arrive dans les greffes, les
" entes, les boutures, &c.
" Il n'en est pas ainsi des tubules
" végétales des animaux. Leur
" figure , les ouvertures latérales,
" les distances proportionnelles sont
" tellement disposées, que dans le
" progrès du développement les
" produits se forment des obstacles.
" mutuels, qui augmentant de plus
" en plus, mettent enfin des bornes
" à l'accroissement. Une preuve de

@

78

" cela, c'est que si ces obstacles cessent
" dans quelque partie, (comme
" il arrive dans les plaies) le
" jeu des tubules se rétablit, l'accroissement
" se renouvelle, les
" chairs se régénèrent ; & tout cela
" se termine, quand la plaie se
" dessèche, c'est-à-dire, quand les
" tubules se rapprochent, & s'opposent
" à leurs progrès réciproques.
" Mais si l'on coupe un membre
" entier, une main, par exemple,
" à un homme, il renaîtra de nouvelles
" chairs, mais il ne renaîtra
" pas une nouvelle main. Cela
" vient de ce que les tubules végétales,
" sans soutien, tombent les
" uns sur les autres, & par-là se formant
" des obstacles irréguliers,
" donneront lieu à la génération
" d'une masse charnue pareillement
" irrégulière & informe. Si au contraire
" ces tubules se soutenaient
" par quelque cause que ce fût, &
" gardaient dans leur progression un

@

79

" ordre régulier, la partie se régénérerait
" en entier, par les mêmes
" causes & de la même manière
" qu'elle s'était engendrée dans la
" première conformation : c'est ce
" qui arrive dans beaucoup d'animaux.
" Qu'on prive, par exemple,
" une Ecrevisse de l'une de ses pattes,
" il ne tardera pas à en reparaître
" une autre. La coquille dont cet
" animal est revêtu, maintient l'ordre
" dans les tubules végétales,
" & empêche leur affaissement.
" Bien plus, si dans pareille circonstance
" la partie tronquée (la
" patte d'Ecrevisse par exemple)
" conservait le principe de vie,
" elle se fournirait à elle-même &
" par la même raison tout ce qui lui
" manquerait pour faire un animal
" complet. La régénération des polypes
" découpés est une preuve manifeste
" de ce que j'avance.
" Je vous entends, repris-je ; on
" m'assurait il y a quelques jours,
" que dans le polype, le cerveau

@

80

" & le coeur s'étendent tout le long
" du corps de cet animal. Si l'on
" coupe le polype en deux, chaque
" portion ayant partie du coeur
" & du cerveau, conserve le principe
" de vie. L'eau soutient les
" tubules végétales dans un ordre
" régulier; chacune de ces portions
" doit donc se compléter; le polype
" se régénère, au lieu d'un on
" en a deux.
" Quoique les tubules végétales
" des plantes, poursuivit Amilec,
" ne se fassent jamais d'obstacles capables
" d'arrêter le progrès de la
" végétation & de l'accroissement,
" ils s'en forment pourtant d'assez
" considérables pour s'obliger les uns
" les autres à s'étendre à droite ou
" à gauche, à s'avancer en haut ou
" en bas, en un mot à s'arranger de
" telle façon qu'il en résulte certaine
" forme dans la plante & chacune
" de ses parties. La même chose
" arrive dans les tubules végétales
" des animaux, mais les obstacles
" cles

@

81

" vont plus loin, ils vont jusqu'à
" mettre des bornes à l'accroissement.
" La figure des tubules végétales,
" le nombre & la situation de
" leurs ouvertures latérales font varier
" les obstacles; les obstacles font
" varier les formes; quelle source de
" variétés ! Suivons-les de degré en
" degré, commençons par les principales,
" & déduisons nos idées
" avec le plus de méthode qu'il sera
" possible.
" Premièrement les tubules végétales
" se ressemblent assez pour
" produire chacun un être vivant;
" mais ils différent assez pour produire,
" les uns des plantes, les autres
" des animaux.
" Secondement les tubules dont
" chacun doit donner l'être à un
" végétal, se ressemblent assez pour
" produire tous des plantes ; mais
" ils diffèrent assez pour produire,
" les uns des plantes de telle famille,
" les autres des plantes de telle
" autre.
F

@

82

" Troisièmement les tubules dont
" chacun doit donner l'être à un animal,
" se ressemblent assez pour
" produire tous des animaux; mais
" ils diffèrent assez pour produire,
" les uns des animaux de telle espèce,
" les autres des animaux de telle
" autre.
" Enfin parmi les tubules des animaux,
" ceux qui fournissent la même
" espèce, pourront encore différer
" assez pour causer de légères variations
" dans leurs produits. De-
" là dans les hommes, par exemple,
" la diversité des tailles, des
" traits, des physionomies, des
" tempéraments, des inclinations,
" &c.
" C'est apparemment, repris-je,
" de quelqu'autre légère différence
" qui se trouve encore entre les tubules
" végétales de chaque espèce
" d'animal, que vient la différence
" des genres & des sexes.
" Sans doute, repartit Amilec;
" tu remarqueras à cet égard que
" l'individu mâle fournit seul des tubules

@

83

" ou des germes mâles, & que
" l'individu femelle fournit seul les
" tubules femelles. Mais ni les uns
" ni les autres de ces germes ne se
" développeront jamais, que la communication
" des deux genres, de
" quelque nature qu'elle soit, n'ait
" précédé. La raison en est claire,
" mais pour te l'offrir dans un plus
" grand jour, je reprendrai les choses
" de plus loin
Amilec fut interrompu par trois ou
quatre Génies qui étaient venus vers
lui avec beaucoup d'empressement.
Seigneur, dit l'un d'entre eux, Ismel
le Moissonneur Royal vient d'arriver
au magasin ; il est pourvu de
tout ce qui est nécessaire pour l'Election
des Rois, & il nous a envoyé
vers vous pour apprendre quel jour
il vous plaira qu'on fasse l'épreuve
de la graine de Souverain. Dès aujourd'hui,
répondit Amilec: voyez-
vous ces nuages qui s'avancent du
côté de l'Orient, qu'on fixe leur mouvement,
& qu'on les prépare à l'ordinaire,
F j

@

84

je m'y rendrai dans un moment:
partez. je suis charmé, continua-t-il,
en m'adressant la parole
qu'il se présente une occasion aussi
favorable de te faire voir ce qui se
passe de plus curieux & de plus intéressant,
mais en même temps de plus
long & de plus pénible dans la récolte
des graines d'homme ; c'est l'Election
des Rois & l'épreuve où nous
mettons la graine de Souverain.
Les Génies qu'Amilec venait de
congédier, ne tardèrent pas à porter
ses ordres. Bientôt tous ceux
qui se trouvèrent dans le magasin, se
rendirent aux nuages, arrêtèrent leur
cours & mirent la main à l'oeuvre.
La distance était grande, je ne pouvais
discerner ce qui se passait, mais
je n'ai jamais vu travailler avec tant
d'activité. Les uns roulaient à force
de bras des amas de nuages qui me
paraissaient aussi gros que de petites
collines. Les autres paraissaient s'employer
à les aplanir. J'en voyais
sortir tout-à-coup du sein d'une nuée

@

85

entrouverte, & s'y replonger aussitôt.
Quelques-uns allaient & venaient
de côté & d'autre, avec une
célérité que je ne puis vous exprimer;
tout était en mouvement.
Et comme la nouvelle s'était répandue
qu'on allait procéder à l'Election
des Rois, il arrivait par pelotons
de toutes les parties du monde,
une quantité prodigieuse de Génies
que leurs fonctions y appelaient,
ou que la curiosité attirait.
Les abeilles ne viennent pas en si
grand nombre se réfugier dans leurs
ruches, quand le soleil obscurci leur
annonce une pluie prochaine.
Cependant Amilec avait repris le
fil de son discours. " Dans le progrès
" de la végétation, disait-il,
" il se trouve des tubules qui se détachent
" des autres, & sont entraînés
" par le courant des humeurs
" qui circulent dans tous les corps
" organisés. Là par des pressions
" réitérées, par des frottements successifs,
" par des lavages continuels,
F iij

@

86

" ils sont amincis, assouplis , perfectionnés
" & ensuite déposés dans des
" réservoirs particuliers, pour donner
" l'être à de nouveaux germes,
" & pour servir un jour à de nouvelles
" végétations.
" Il ne faut donc pas t'étonner si
" les Observateurs ont aperçu des
" corpuscules mouvants, dans un si
" grand nombre de matières différentes.
" Ils en ont remarqué dans
" des infusions de plantes, de feuilles,
" de fleurs, de semences, aussi-
" bien que dans celles des matières
" animales ; c'est que ces différents
" corps sont composés de tubules
" dont une partie a passé dans la liqueur
" de l'infusion. Ils en ont vu
" dans l'humeur séminale des femelles,
" aussi-bien que dans celle des
" mâles; la femelle fournit des tubules
" de son genre, comme le mâle
" en fournit du sien. Ils en ont
" trouvé dans le chyle, aussi-bien
" que dans la semence ; le chyle
" n'est autre chose qu'un débris de

@

87

" végétaux & d'animaux. Ils en
" ont découvert qui ressemblaient à
" des filaments arrangés en forme de
" ramifications ; il s'était détaché
" du végétal ou de l'animal, des
" branches entières de tubules encore
" emboîtés les uns dans les autres.
" Ils ont observé que ces rameaux
" fournissaient dans la suite
" une multitude de petits corps mouvants;
" ces branches se décomposaient
" & les tubules se séparaient
" & s'éparpillaient sous leurs yeux.
" Peut-on avoir vu tout cela, &
" n'avoir pas reconnu les tubules
" végétales ?
" Mais il ne suffit pas d'un tubule
" pour opérer une végétation, il
" faut une matière propre à se jeter
" en moule & à en former de nouveaux.
" Les plantes reçoivent cette
" matière de la terre, & les sucs
" qu'elle leur fournit étant par eux-
" mêmes trop grossiers, il faut qu'ils
" soient préparés par une espèce de
" fermentation qu'il ne faut pas confondre
F iv

@

88

" avec celles des Chimistes.
" Ils la subissent à l'approche d'un
" certain levain prolifique contenu
" dans les tubules végétales.
" Beaucoup de raisons prouvent
" l'existence de ces levains, une
" seule peut en convaincre. Les saveurs,
" les odeurs, les émanations,
" principes qu'on retire des plantes
" qui ont été cultivées dans le même
" terroir, annoncent par leurs différences,
" qu'il s'est fait dans chaque
" espèce de végétal, une élaboration
" particulière qui a diversifié
" les sucs qui ont été pompés ; &
" l'on ne conçoit pas que cette élaboration
" ait pu se faire autrement
" qu'au moyen d'un principe, d'un
" ferment, d'un levain particulier à
" chaque plante, & qui varie comme
" les plantes mêmes.
" Considérons ce ferment dans
" une plante quelconque. Le germe
" en a d'abord été pourvu, mais
" dans le progrès de la végétation,
" à force de s'étendre dans la fève

@

89

" & dans la plante, il change de nature
" & varie par nuances, à mesure
" que la quantité des sucs augmente,
" & que les tubules se multiplient.
" De-là vient que l'élaboration
" varie aussi dans les différentes
" parties de la plante qui fournissent
" chacune des saveurs, des
" odeurs, des principes particuliers.
" Par-là il est aisé de concevoir
" que le levain prolifique du germe
" s'altérant de tubule en tubule,
" n'est plus reconnaissable dans ceux
" qui à la suite d'une longue progression
" & d'une végétation complète,
" se détachent des autres, pour
" former de nouveaux germes. Cependant
" il est nécessaire qu'il s'y
" en trouve un précisément de la
" même nature, sans quoi leurs futures
" productions ne pourraient
" être exactement semblables à la
" plante mère.
" Ainsi tandis que d'un côté la
" Nature prépare les tubules qui doivent
" devenir germes, il faut que
" d'un autre côté elle prépare un
F v

@

90

" levain prolifique nouveau. C'est
" ce qu'elle fait par le moyen de la
" chaleur, du mouvement intestin,
" de la filtration de certaines liqueurs,
" de leurs séjours dans certains
" organes. C'est ainsi que
" dans les rudiments de chaque bourgeon,
" il se trouve toujours un
" couloir particulier qui fournit le
" principe végétatif au germe qui
" s'y développe, & donne naissance
" à la nouvelle plante ou au rejeton.
" Mais il n'est ici question
" que du levain dont les graines
" doivent être pourvues.
" Les tubules végétales étant
" suffisamment travaillés, le ferment
" étant tout préparé, il ne reste plus
" qu'à unir l'un à l'autre, & c'est
" ce qui se passe dans la fécondation:
" mais il faut un lieu favorable,
" & ce lieu, de quelque nature
" qu'il soit, nous le nommerons
" en général matrice. Tubule, levain,
" matrice, trois choses nécessaires
" au grand oeuvre de la pro(pa)gation.

@

91

" La Nature se joue, à son ordinaire,
" dans leur distribution. Tantôt
" elle les rapproche comme dans
" la tulipe. La colonne qui s'élève
" au milieu de cette fleur, contient
" & les tubules & les matrices ; les
" filets dont cette colonne est entourée
" sont les filtres qui ont préparé
" le levain prolifique. Quand
" le temps est venu, les filets dispersent
" leur levain sous la forme
" d'une poussière, le principe végétatif
" s'insère dans la colonne,
" les tubules en sont pénétrés, la
" fécondation se consomme. Quelquefois
" la Nature a placé sur le
" même individu, mais sur différentes
" fleurs, les instruments de la
" fructification, comme dans le
" melon & sa famille; d'autrefois
" elle les a placés sur différents individus,
" comme dans le chanvre ;
" pour lors il y a plante mâle &
" plante femelle.
" Tout ce que nous venons de
" dire des végétaux doit pareillement
" s'entendre des animaux. Pour

@

92

" que leur génération s'opère, il faut
" des tubules, des levains, des matrices
" ; & toutes ces choses sont
" distribuées dans le règne animal,
" avec autant de variété que dans le
" végétal. Tantôt cet appareil se
" trouve dans le même individu, &
" l'arrangement est tel que le jeu
" de la fécondation peut avoir lieu :
" pour lors cet animal a l'avantage
" de se reproduire lui seul, tel est
" le polype, peut-être le puceron
" & sa famille. Tantôt ces instruments
" se trouvent sur le même individu,
" mais hors de portée d'agir
" les uns sur les autres ; il faut
" à cet animal une communication
" avec un autre tout semblable à lui ;
" chacun d'eux donne & reçoit, féconde
" & est fécondé ; tel est le
" limaçon. Ces sortes d'animaux &
" les précédents n'ont point de sexe ;
" ils ne sont ni mâles ni femelles,
" ou plutôt ils sont l'un & l'autre.
" Pour l'ordinaire la Nature a
" transposé les matériaux de la génération,
" & cela arrive dans toutes

@

93

" les espèces qui ont deux sexes.
" Le mâle fournit des tubules mâles,
" mais le levain qui doit les féconder,
" ne se trouve que dans la
" femelle. Réciproquement la femelle
" fournit les tubules femelles,
" mais le levain qui doit les vivifier
" est contenu dans le mâle. Pour
" la matrice, de quelque nature
" qu'elle soit, elle ne se trouve jamais
" que dans la femelle. De-là
" vient que la fécondation ne peut
" avoir lieu, que par l'approche
" des deux sexes, & que la femelle
" reste toujours dépositaire des germes.
" Tu vois par-là qu'un homme
" n'est père de sa fille, qu'en tant
" qu'il lui a communiqué le principe
" du mouvement végétatif. Une
" femme n'est mère de son fils,
" qu'en tant qu'elle lui a transféré
" le même principe. Mais un fils
" est une vraie production de son
" père, une fille est une vraie production
" de sa mère, comme une

@

94

" branche d'arbre est une vraie production
" du tronc.
" Tes yeux sont-ils ouverts, continua
" Amilec, reconnais-tu la Nature
" ? Admires-tu cette noble simplicité,
" cette variété sans bornes,
" ces richesses immenses ?
" Est-il un appareil plus simple &
" qui annonce moins que celui des
" tubules végétales ? En est-il un
" dont il résulte de plus grandes
" choses ? Ils se moulent, s'avancent,
" se rencontrent, s'arrêtent,
" la main de la Nature les guide, &
" il en procède ces vaisseaux distribués
" avec une si belle économie,
" ces viscères fabriqués avec tant
" d'intelligence, ces muscles dont
" le jeu étonne le Médecin & échappe
" à sa pénétration. Ce sont eux
" qui s'arrangeant sur un plan fortement
" dessiné, donnent la majesté
" à l'homme, & qui se prêtant
" & se pliant avec douceur, forment
" les grâces & la beauté de la femme.
" Le Lion leur doit sa force,

@

95

" le Cerf sa légèreté, & ils composent
" également les anneaux de
" l'insecte qui rampe sur la terre, &
" l'aile du moucheron qui s'élève
" dans l'air.
" Qui pourrait suivre leurs différences
" nuancées presque imperceptiblement
" & les variations
" qu'elles opèrent dans les êtres
" vivants, à les prendre depuis le
" Ciron jusqu'à l'Eléphant, depuis
" la mousse la plus humble jusqu'au
" chêne le plus élevé ?
" Qui osera nombrer ces instruments
" de la propagation, & porter
" le calcul sur les trésors de la
" Nature ? Une plante, un arbre,
" un animal, un homme n'est autre
" chose qu'un amas immense de tubules,
" dont chacun peut reproduire
" un végétal ou un animal complet.
" O simplicité, ô variété, ô richesses
" de la Nature ! ô sagesse éternelle
" du Créateur! "
Je finis, ce petit éclaircissement
doit te suffire. J'ai tiré la vérité du

@

96

nuage qui l'enveloppait, je l'ai exposée
à ton aise. Médite, examine,
approfondis, s'il te survient
quelque doute, tu m'en feras part
& je l'éclaircirai. Allons; tout doit
être prêt pour l'Election des Rois,
sans doute on ne fait que nous attendre.
Nous partîmes, & nous arrivâmes
bientôt. Les Génies avoient
construit avec les nuages qui leur
avoient été assignés, une espèce
d'amphithéâtre. L'aire en était fort
unie, fort vaste & de figure circulaire.
Tout autour elle se terminait
par de grosses nues qui formaient
comme une chaîne de collines. Sur ces
collines on avait distribué par groupes
de côté & d'autre une multitude
innombrable de Génies de toute espèce.
Jamais coup d'oeil ne fut plus
beau ; je crus voir les Cieux ouverts
& tous les Dieux de l'Antiquité rassemblés.
Sur le penchant de l'une des collines,
j'aperçus quinze ou vingt
grands

@

97

grands sacs qu'on me dit être pleins
de graine de peuple. Auprès de
chacun des sacs était un Génie, &
le Moissonneur Royal paraissait au
milieu d'eux, tenant en main une
boëte d'or enrichie de diamants &
qui était de la grandeur d'une assez
petite tabatière.
A quelques pas de-là on avait préparé
pour Amilec un fauteuil élevé
sur trois gradins, auprès duquel était
un tabouret. Le tout était composé
de vapeurs fines rapprochées &
condensées avec beaucoup d'art. Le
Grand-Maître de la Manufacture des
hommes prit séance, & me fit signe
de me placer à côté de lui sur le tabouret.
En même temps Ismel vint à Amilec,
& lui présenta la boëte qu'il
avait entre les mains. Amilec la
prit & l'ouvrit: je vis leurs Altesses,
leurs Hautesses, leurs Majestés, toutes
les Grandeurs du Monde réunies
& rétrécies au point de ne pouvoir
remplir tout-à-fait une très-petite
tabatière. Cependant (il faut que je
G

@

98

sois bien faible, ou que le caractère
de Souveraineté soit bien imposant)
je me sentis frappé de respect à la
vue de cette pincée de corpuscules
presque imperceptibles. Je vous félicite,
dit Amilec, en remettant la
boëte au Moissonneur Royal, vous
avez fait là une très-abondante récolte,
elle suffira sans doute pour compléter
notre provision de graines de
Souverains.
Satisfait de cet éloge, Ismel se
retira, & fit place à un autre Génie
qui vint présenter à Amilec environ
un demi-boisseau de graine de
peuple. Amilec la regarda, le peuple
est toujours peuple, dit-il, change
quelque-fois en pire, mais jamais
en mieux. Jette un coup d'oeil sur
ce tas de graines , continua-t-il, en
m'adressant la parole, tu jouiras
d'un spectacle aussi varié que si tu
voyais d'un coup d'oeil une Nation
entière. Discernes-tu la graine d'incrédule,
qui n'a ni couleur marquée,
ni figure distincte, ni poids fixe ?
Elle n'est susceptible que d'un genre

@

99

de mouvement, c'est celui de vacillation.
Elle ne vise à rien, ne tient
à rien, ne porte sur rien. As-tu remarqué
la secousse qui vient de se faire
sentir dans l'intérieur & à la surface
de ces molécules ? Elle a été causée
par un germe de Fanatique. Cette
sorte de graine est toujours dans un
état violent, elle a sans cesse un mouvement
successif & rapide de contraction
& de dilatation. Cela va
quelquefois au point qu'elle s'électrise,
& pour lors la commotion se
communique à la ronde à toute la
menue graine qui se trouve à sa portée.
Aperçois-tu la graine de Religieuse
dont l'enveloppe est lisse,
douce & polie ? L'extérieur en paraît
paisible, mais intérieurement elle renferme
un principe de feu qui la mine
sourdement ; en sorte qu'après un
certain temps on la trouve consumée
en dedans & hors d'état de se reproduire.
Et cette graine de couleur
changeante devinerais-tu quelle elle
est? Ce sont des germes de Coquettes,
ceux-ci ont des couleurs vives &
G ij

@

100

paraissent scintiller, ils nous viennent
des spectacles; ceux-là ont des couleurs
plus douces & l'air moins animé,
ils ont été cueillis sur les Coquettes
qui se réservent à jouer les
beaux sentiments : les uns & les autres
prennent de l'embonpoint à proportion
que les graines de Dupes que
tu vois à côté, perdent du leur.
Tu peux encore voir la graine d'Ambitieux
qui s'élève avec lenteur &
retombe avec précipitation, la graine
d'Orgueilleux qui placée sous le
récipient de la machine pneumatique
a la vertu d'empêcher le vide, la
graine d'Hypocrites qui jette de l'éclat
en plein jour, celle d'hommes
pieux qui ne brille que dans les ténèbres,
celle de Médisants qui est aiguë
& tranchante, celle d'Envieux qui
se crève d'elle-même. Voilà aussi
de la graine pesante d'Importants, de
la graine légère de Courtisans, de la
graine précieuse de petits Abbés,
enfin voilà des graines de toute espèce.
Mais ne perdons pas de temps,
ajouta Amilec; nous devrions avoir

@

101

déjà commencé l'épreuve des germes
de Souverains.
Le signal donné, le Moissonneur
Royal plongea la main dans un sac
qui était à côté de lui, & en retira
une poignée de graine populaire au
milieu de laquelle il plaça un germe
de Souverain. Ensuite il s'avança
vers le centre de l'Amphithéâtre, suivi
de plusieurs autres Génies qui tous
portaient dans leurs mains de la graine
de peuple, mais dans laquelle il
n'y avait aucun germe Royal.
Parvenu au milieu de l'Amphithéâtre,
Ismel jeta en l'air de toute sa
force la poignée de graine qu'il portait.
Il se forma d'abord comme un jet
de poussière, les germes les plus pesants
s'étant portés fort haut, & les
plus légers ne s'étant élevés que très-
peu. Mais bientôt après les deux extrémités
du jet se rapprochèrent, & je
vis avec surprise que les graines
formaient un petit tourbillon, circulaient
autour d'un centre commun &
restaient ainsi suspendues dans l'air.
G iij

@

102

Tels on voit quelquefois voltiger
dans un assez petit espace, une multitude
innombrable d'atomes, lorsque
les rayons du soleil les éclairent
assez pour les rendre sensibles.
Toute graine de Souverain qui
n'a pas dégénéré, me dit Amilec,
attire & fait circuler autour d'elle la
graine de peuple. Mais les germes
Royaux ont plus ou moins de cette
vertu. Ceux qui en sont le mieux
pourvus, forment des tourbillons
plus étendus. Il s'en trouve tel qui
emporte autour de lui plus de cinquante
poignées de graine populaire.
Nous les éprouvons de la façon que
tu vois, quand tous les tourbillons
sont formés, on les laisse circuler les
uns avec les autres. Il s'en trouve
quelquefois qui se détruisent & disparaissent,
& d'autres qui s'agrandissent
& prennent de l'étendue,
suivant que la graine dont l'influence
les soutient, augmente ou diminue
en vertu. Quelque temps après, quand
l'équilibre est bien établi, nous cueillons

@

103

au centre de chaque sphère les
germes de Souverain qui ont soutenu
ces épreuves, & nous les conservons
avec soin.
Tandis qu'Amilec parlait, on continuait
de jeter de la graine de peuple
au germe Royal dont la vertu
travaillait dans l'air. Il en retint
huit poignées, la moitié de la neuvième
retomba, le principe dominant
était épuisé. On passa à un second
germe de Souverain, qu'on
lança en l'air comme le premier.
Mais celui-ci ne forma point de tourbillon;
la force attractive lui manquait,
il retomba sur l'aire de l'Amphithéâtre.
Le troisième se soutint
mieux ; à peine vingt-cinq poignées
de graine de peuple suffirent pour le
porter au point de saturation.
On continua ainsi de jeter en l'air
des germes de Souverain. Le nombre
des tourbillons devint bientôt
considérable. A peine l'étendue de
l'Amphithéâtre suffisait-elle pour les
contenir.
G iv

@

104

Vois-tu, me dit Amilec, ces graines
qui se détachent, quittent les
autres & tombent comme une pluie
menue ? Ce sont des germes Républicains.
On dirait qu'ils voudraient
s'affranchir de la nécessité de circuler,
mais il n'y a pas moyen : ils s'arrangent
bientôt entre eux & forment
des sphères qui ne paraissent pas différer
des autres, & qui en effet n'en
différent qu'en ce que les autres
n'ont à leur centre qu'un germe unique;
celles-ci en ont plusieurs. Reconnais-tu
le tourbillon d'Espagne,
à la marche grave & ferme des germes
Espagnols ; celui d'Angleterre,
à la marche oblique & inquiète des
Anglais ; celui de France, à la marche
légère, mais assurée des François
?
Fixons un peu nos yeux sur ce
dernier. Les germes des Princes se
sont arrangés, comme tu vois, à la
file les uns des autres sur l'axe du
tourbillon; les germes de Ministres
se sont réunis vers l'un des pôles ;

@

105

ceux de Sénateurs se sont réunis vers
l'autre pôle ; ceux de Guerriers se
sont portés à la surface de la sphère;
la graine de peuple circule intérieurement
au milieu. Heureuse distribution
qui enchaîne les graines
entre elles, tempère leur influence
réciproque, maintient l'ordre dans
la circulation , & affermit inébranlablement
le germe Royal au centre du
tourbillon.
Voici un genre de mouvement
tout différent. Vois-tu cette multitude
de petites sphères qui tournent
toutes avec lenteur sur un centre
commun? C'est le tourbillon de l'Empire.
Les graines qui le composent,
ont, comme tu le remarques, deux
mouvements, un particulier qui les
emporte autour du centre de chaque
petite sphère, l'autre général qui emporte
les petites sphères autour d'un
centre commun. Ces deux mouvements
s'affaiblissent réciproquement,
de là vient la lenteur de la circulation
générale. Sans cela ce vaste
G v

@

106

tourbillon serait à craindre, mais
loin de rien envahir sur les autres,
à peine se soutient-il lui-même.
Mais quelle est, repris-je, cette
lumière qui perce au Nord de toutes
ces sphères mouvantes, & qui a l'éclat
& la douceur des rayons qui
précédent le lever du Soleil dans les
plus beaux jours du Printemps ? Cette
lumière, répondit Amilec, vient du
tourbillon de Prusse. Tu la compares
avec justesse à l'Aurore, elle croît
de moment en moment, bientôt tu la
verras jaillir au loin & se communiquer
aux tourbillons les plus reculés.
Considère maintenant, poursuivit
Amilec, les mouvements respectifs de
ces différents corps. Remarques-tu
à droite le tourbillon des Perses qui
se délabre ? II tombe en lambeaux
sur la surface du tourbillon Ottoman,
& ce qu'il y a de singulier, celui-ci
n'en absorbe aucune portion. Regarde
plus haut & à gauche le tourbillon
de l'ancienne République
d'Hollande, qui maintenant a pour

@

107

centre une graine unique. Il semble
chanceler, on dirait qu'il va se plonger
dans le tourbillon voisin & prendre
un nouveau mouvement qui l'emportera
autour d'un germe étranger.
Vois-tu un peu plus loin la sphère
Apostolique, admires un peu comment,
toute petite qu'elle est, elle
donne le branle aux vastes tourbillons
qui l'environnent.
J'écoutais, je regardais, je donnais
toute mon attention à ce qui se
passait; lorsque tout-à-coup je fus
pris d'un éternuement aussi violent
que si j'avais respiré le plus fort Hellébore,
& qui ne cessa qu'après m'avoir
agité sans interruption, l'espace
de cinq à six minutes. Cela s'accordait
peu avec le respect que je devais
à la majestueuse assemblée où
je me trouvais alors. Mais ce qui
me fâchait le plus, c'est que la
commotion que j'occasionnais dans
l'air, allait porter le trouble dans le
mouvement des tourbillons. Tantôt
un Duché heurtait contre un Electorat,

@

108

& tantôt une République contre
un Royaume. Peu s'en fallut
même que mon dernier éternuement
ne culbutât totalement l'Empire de
la Sublime Porte, qui par lui-même
avait déjà un mouvement très-ralenti
& très-irrégulier.
Que l'accident qui t'en survenu,
ne t'étonne pas, me dit Amilec en
souriant: l'impétuosité du cours des
tourbillons a lancé hors leurs sphères
d'activité, différentes sortes de
germes qui errent de toute part autour
de nous: une graine de Flatteur
voltigeait à peu de distance de toi,
tu l'as attirée avec l'air que tu respires,
elle t'a causé l'agitation que tu
viens d'éprouver. Hé, quoi! répliquai-je,
la graine de Flatteur est-elle
pourvue d'une qualité si irritante ?
Cela dépend des circonstances, répondit
Amilec : sur un organe peu
délicat, elle ne produira qu'un sentiment
voluptueux de titillation ;
mais sur un organe sensible, elle
produira une irritation des plus fortes.

@

109

Les germes humains peuvent
faire & du bien & du mal, suivant
le naturel des personnes dont ils sont
échappés, & la disposition de celles
sur lesquelles ils se trouvent à portée
d'agir. D'où vient, par exemple,
la plupart de ces maladies singulières
dont les gens de l'Art sentent
tous les jours (sans toutefois en convenir)
qu'ils ignorent la cause ? De
graines d'hommes. D'où vient la
plupart de ces guérisons inattendues
dont le Médecin a soin de se faire
honneur, sans y avoir en rien contribué?
De graines d'hommes. Que
ne s'applique-t-on à faire des microscopes
assez bons pour les apercevoir
à la surface des corps, & des
outils assez déliés pour les y recueillir.
On y trouverait des ressources
sûres contre les maladies les plus opiniâtres.
Il est des germes de toute
vertu; il en est de calmants, comme
la graine d'Ami ; d'adoucissants
Comme la graine d'Epouse vertueuse
; d'agaçants, comme la graine de

@

110

Critique ; de sudorifiques, comme
la graine de Petit-Maître manqué.....
Amilec allait poursuivre, il en fut
empêché par un bruit confus qui s'était
élevé dans l'assemblée. Tous
les Génies me parurent dans un étonnement
qui tenait de l'extase. Ils
étaient immobiles & avoient les yeux
fixés sur les tourbillons.
Il était survenu dans les graines
circulantes un mouvement tumultueux,
qui d'abord y avait porté la
confusion au point qu'on ne pouvait
plus distinguer les tourbillons les
uns des autres. Mais ce mouvement
s'étant calmé peu-à-peu, les
sphères commencèrent à reparaître
plus distinctes; & en même temps on
en aperçut une qu'on n'avait point
encore vue, ou plutôt qu'on ne reconnaissait
pas. Elle avait plus d'étendue
qu'aucune autre, & son cours
était beaucoup plus rapide. D'instant
en instant elle s'agrandissait,
& les tourbillons qui l'environnaient,

@

111

diminuaient à proportion, & quelquefois
disparaissaient entièrement.
Tout cédait, tout était entraîné autour
du germe dont la vertu se développait
avec majesté au centre de
cette sphère.
Le Moissonneur Royal ne tarda
pas à venir trouver Amilec : Seigneur,
lui dit-il, je ne sais quel est
le germe dont la grandeur se caractérise
avec tant d'énergie, mais si
on l'abandonne encore quelque temps
à lui-même, son tourbillon ne manquera
pas de détruire & d'absorber
tout ce qui l'environne : les autres
germes de Rois se trouveront confondus
avec la graine de peuple autour
de celui-ci, nous ne pourrons
en reconnaître aucun, nous les perdrons
tous. Quel principe de domination,
s'écria Amilec ! Ne serait-ce
point quelque germe d'Auguste que
vous auriez oublié, & qui jusqu'à
présent aurait resté par inadvertance
dans votre boëte ? Ne différons pas
davantage cueillons un germe si

@

112

précieux ; mais ne perdons pas les
autres. En disant ces paroles, Amilec
courut aux tourbillons, & se
plongea au milieu.
Cependant les clameurs cessèrent,
un silence profond succéda ; tous
les Génies étaient en suspens, tous
attendaient avec impatience qu'Amilec
revînt & leur annonçât quelle
était l'origine du germe qui faisait
leur admiration. Il ne tarda
pas à paraître, il sortit du sein des
tourbillons aussi légèrement qu'un
habile Plongeur sort du sein des
eaux. Cet auguste germe, dit-il,
nous vient de l'illustre Famille des Bourbons.
Priverons-nous les Habitants de
la Terre d'un trésor si rare ? Rendons
aux François ce germe précieux, que
leurs voeux soient accomplis, qu'il naisse
un Duc de Bourgogne.
A ces mots mille applaudissements
se firent entendre de toutes parts,
& en mon particulier je ressentis
une joie si vive, que je m'éveillai.
Mais

@

113

Mais quel chagrin succéda à cette
joie, quand je me retrouvai seul
dans mon cabinet au milieu de mes
tristes volumes, & privé peut-être
pour toujours de la compagnie d'Amilec
! Une jeune Femme que d'impitoyables
Corsaires enlèvent d'entre
les bras d'un Epoux chéri, n'est
pas atteinte d'une plus vive douleur.
Amilec, m'écriai-je, savant Génie,
généreux Amilec, pourquoi m'abandonnez-vous
? Mais je l'appelais en
en vain ; les Génies Moissonneurs,
les Génies Eplucheurs, le Grand-
Maître Amilec, tout avait disparu,
tout était perdu pour moi.


F I N.

H

@


Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.