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Réfer. : 1000 .
Auteur : Maïer M. Lulle.
Titre : Initiation et Science. No 60.
S/titre : .
Editeur : Omnium Littéraire.
Date éd. : 1964 .
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19e ANNEE « Mystères des autres mondes, forces cachées, révélations étranges, maladies mystérieuses, fa-
N° 60 cultés exceptionnelles, esprits, apparitions, paradoxes magiques, arcanes hermétiques, nous
dirons tout et nous expliquerons tout. »
ELIPHAS LEVI (Abbé Constant)
« La Clef des Grands Mystères »
LX
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SOMMAIRE
Pages
| ATALANTA FUGIENS de Michel Maïer. Extraits présentés, traduits |
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| et annotés par François Kernéis.................. | 3
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| L'EGYPTE SANS BANDELETTES, par Jean-Louis Bernard | 20
|
| OBJETS SPATIAUX INSOLITES, par L. Frager, Président du Grou- |
|
| pement d'études G.E.P.A.......................... | 28
|
| LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE DES DRUIDES, Suite, par Paul |
|
| Bouchet, Druide Bod Koad......................... | 34
|
| LES « PA KOUA » ET LE « YIN-YANG » DE LA CHINE ANTIQUE, |
|
| par Me Jean Lévêque.............................. | 47
|
| RAYMOND LULLE, ALCHIMISTE, par G.-B. de Surany... | 56
|
| Tribune radiesthésique : SCIENCE ET EXPÉRIENCE, par Maurice |
|
| Le Gall, A.E.P. ............................. | 61
|
| BIBLIOGRAPHIE : Couverture 3 et 4. |
|
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| Frs 3 | |
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| JANVIER-FEVRIER-MARS 1964 | |
| « OMNIUM LITTERAIRE » | |
| 72, Avenue des Champs-Elysées, Paris - 8° | |
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" INITIATION ET SCIENCE "
Sommaire du fascicule LV
LE LIVRE DES XXII FEUILLETS HERMÉTIQUES (les 22 opérations
de la vraie pratique alchimique), par Kerdanek de Pornic ; L'IMMORTALITÉ
PHYSIQUE DEVANT LA SCIENCE, par Serge Hutin ;
NOSTRADAMUS ET LES FUSÉES INTERSIDÉRALES, par Rumelius ;
LA LÉGENDE CELTO-CHRÉTIENNE DU GRAAL, par R. Duportail ;
LA ROUTE PHARAONIQUE TRANSSAHARIENNE, par Marcelle Weissen-Szumlanska ;
LES APHORISMES (ALCHIMIQUES) D'URBIGER,
traduits par B. Husson ; LES PA NOUA ET LE YIN-YANG, PRÉCURSEURS
DE LA SCIENCE MODERNE DES ONDES, par Maître Jean
Lévêque ; BOURSE D'OUVRAGES ÉPUISÉS. 3 F
Sommaire du fascicule LVI
TANTRISME ET DRUIDISME, par J.-L. Bernard ; Prévisions astrologiques
pour 1963 ; LE GRAPHISME DE JEAN COCTEAU, par F.
Brecht ; RECHERCHES ALCHIMIQUES : Histoire de Sehfeld, par B.
Husson ; Explication des caractères alchimiques ; LE COURANT
CATHARE RESURGIT, par J. Reigner : LES PA KOUA ET LE YINYANG,
par Me J. Lévêque : LA RADIESTHÉSIE ET LE SAVANT, par
M. Le Gall ; BOURSE D'OUVRAGES ÉPUISÉS. 3 F
Sommaire du fascicule LVII
TANTRISME ET DRUIDISME, par J.-L. Bernard ; LES PA NOUA
ET LE YIN YANG de la Chine antique, par M' Jean Lévêque ; «LE
SIGNAL DU SOURCIER », compte rendu par le Colonel Le Gall ; HISTOIRE
DE SEHFELD, par B. Husson ; SOCIÉTÉS SECRÈTES DANS
L'ALLEMAGNE DU XVIIP SIÈCLE, par G. Heym ; A PROPOS D'UN
LIVRE RÉCENT, par Claude d'Ygé ; BIBLIOGRAPHIE. 3 F
Sommaire du fascicule LVIII
LA SCIENCE ET LA PHILOSOPHIE DES DRUIDES, par Paul Bouchet,
Druide Bod Koad ; LYON, CARREFOUR MYSTIQUE, par RenéJean
Delpech ; ASPECTS DE L'AUTRE MONDE : L'Ange de la Mort,
par Robert Ambelain ; DE LA MAGIE DE PAK SUEUR, par le Docteur
Francis Lefébure ; L'ÉGLISE ET LES SOURCES DE LA TRADITION,
par Léon Lévrier d'Hangest ; UNE PROPHÉTIE CENTENAIRE SUR LE
CONCILE VATICAN II, par Eliphas Lévi ; TRIBUNE RADIESTHÉSIQUE :
« Le signal du sourcier », par le Colonel M. Le Gall ; LES PA
KOUA ET LE YIN YANG, par M' Jean Lévêque ; BIBLIOGRAPHIE.
3 F
Sommaire du fascicule LIX
OBJETS SPATIAUX INSOLITES, par L. Frager ; A PROPOS D'UN
LIVRE QUI VIENT DE PARAITRE, par Claude d'Ygé ; LES MYSTÈRES
DE FONTAINEBLEAU, par Serge Hutin ; SEHFFLD ETAIT-IL L'ADEPTE
INCONNU DE HALLE par B. Husson ; LES ANTÉCÉDENTS ÉSOTÉRIQUES
DU CHRISTIANISME, par Maxime Gorce ; LA SCIENCE ET
LA PHILOSOPHIE DES DRUIDES, par Paul Bouchet ; LES «PA NOUA»
ET LE « YIN-YANG » DE LA CHINE ANTIQUE, par M* Jean Lévêque ;
RADIESTHÉSIE ET PHYSIQUE, par le Colonel Maurice Le Gall, A.E.P.
3 F
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19e année
N. LX JANVIER-MARS 1964 Frs 3
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AU SEUIL DE SA XIXe ANNÉE « INITIATION ET SCIENCE »
VOUS PRÉSENTE :
ATALANTA MIENS
de
MICHEL MAÏER
EXTRAITS PRÉSENTÉS, TRADUITS
ET ANNOTÉS
par
FRANÇOIS KERNÉIS
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AVANT-PROPOS
Nous sommes heureux de livrer aux lecteurs de cette Revue
d'importants aperçus de l'oeuvre, aussi célèbre que rare, de
Michel Maïer, « ATALANTA FUGIENS ». Le travail dont nous
entreprenons la publication embrassera d'abord les douze premiers
chapitres de l'ouvrage qui en comporte cinquante. Pour
chacun d'eux, il comprendra, suivant le plan observé par l'auteur :
1° Un emblème (emblema) illustrant un secret de la nature.
2° La traduction de l'épigramme explicative. 3° Celle du Discours
en prose qui sert de commentaire à chacune des compositions.
Seule sera absente la partie musicale, formée de très
brèves fugues à trois voix dont il sera question plus loin.
*
* *
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- 4 -
Le personnage de Michel Maïer mériterait, à bien des égards,
de tenter, non seulement un historien de l'hermétisme mais aussi
quiconque voudrait examiner le mouvement des idées au début
du XVIe siècle. Grand-Maître de la Rose-Croix, Médecin personnel
de l'Empereur Rodolphe II qui le créa Comte Palatin, il occupe
une position des plus brillantes en un point où confluent les
courants intellectuels et spirituels du Saint-Empire, de l'Europe
entière. Cette situation privilégiée lui offre une atmosphère de
calme propice à la poursuite de ses travaux et lui fournit toutes
facilités pour faire paraître, le moment venu, les livres où il a
enfermé son enseignement à l'intention des générations futures.
C'est peut-être à cela que l'on doit dans une certaine mesure
de relever dans son oeuvre une note particulière de joie. Le
bonheur profond de l'Adepte, que nul ne peut lui enlever, ne
se voile, en aucun endroit de ses écrits, des inquiétudes suscitées
chez d'autres, avant et après lui, par les réactions violentes que
déchaînent souvent, par leur simple présence, les possesseurs du
secret. Evoquons seulement les tribulations de Paracelse et les
plaintes d'Irénée Philalèthe, de quelques années plus jeune que
Maïer (1).
Le concours de circonstances historiques qui a permis à cette
oeuvre de s'élaborer et de paraître au jour sans rencontrer
d'obstacles prend toute sa valeur pour qui mesure, à son contact,
le vaste savoir de son auteur, héritier de l'alchimie médiévale
et de Paracelse, médecin éminent et donc,
ex officio, « investigateur
très diligent des secrets naturels » (2), enfin, humaniste
accompli à l'érudition mythologique aussi pénétrante que vaste (3).
En l'espace de quelques années, Michel Maïer livre au public
une masse impressionnante d'ouvrages. Entre 1616 (4) et sa mort,
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(1) Voir ce texte dans l'intéressant article de Bernard Hussox
(I. et S., n° 59, pp. 24 et 25).
(2) Atalanta Fugiens, 1er Discours. L'épithète est appliquée à
Hermès Trismégiste.
(3) Dom PERNETY a puisé à pleines mains dans les Arcana Arcanissima
pour composer sa précieuse explication des Fables égyptiennes
et grecques. Un coup d'oeil jeté sur la table des matières des Arcana
suffit pour s'en convaincre. L'auteur y annonce en effet six livres
consacrés respectivement aux dieux égyptiens, aux allégories grecques,
à la généalogie des dieux et des déesses, aux fêtes, sacrifices et jeux
de la Grèce, aux travaux d'Hercule et, enfin, à la guerre de Troie.
C'est le plan même des Fables de PERNETY. Par l'intermédiaire de
l'éminent religieux c'est donc, en définitive, à Maïer que le lecteur
français est redevable de cet éclaircissement magistral.
(4) Né en 1568, Maïer avait alors 48 ans (8 X 6, 12 X 4, 16 X 3)
tandis que le nombre désignant le siècle se composait du chiffre 16
redoublé. Soyons assurés qu'une telle conjonction ne sera pas demeurée
inaperçue de cet esprit formé à l'école des Anciens. Comme tout humaniste,
l'auteur d'Atalante avait lu et médité le Songe de Scipion. Dans
ce texte célèbre de Cicéron, conservé et commenté par Macrobe, les
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- 5 -
survenue six années plus tard, paraissent en effet vingt et un
volumes, tous consacrés au seul art d'Hermès (à l'exception d'un
traité médical). Leurs, titres sont, pour la plupart, pleins de promesses.
Citons
Les Cantilènes intellectuelles sur le Phénix ressuscité,
Le Badinage Sévère c'est-à-dire le Juste Tribunal où, selon
l'arbitrage du Phénix, la Chouette est proclamée reine des oiseaux
et reconnue consacrée à Pallas pour sa singulière sagesse, La
Quadrature du cercle physique, ou l'Or et sa vertu médicinale
cachée sous une dure écorce semblable à un noyau, L'Oiseau né
d'un arbre, sans père ni mère, croissant en forme de petites oies
(anserculorum) dans les îles Orcades, Les Arcanes très secrets ou
les Hiéroglyphes des Egyptiens non encore connus du public (5).
*
* *
Où chercher la raison d'un jaillissement aussi puissant que
soudain ? Dira-t-on que l'auteur a utilisé, sur la fin de sa vie,
des loisirs et des ressources qui, jusque-là, lui auraient fait
défaut ? Explication banale et combien insuffisante. Comment ne
pas évoquer, plutôt, à propos de ce connaisseur de la Nature et
de ses lois, l'image de l'arbre qui, lorsqu'en arrive la saison,
répand sans compter la profusion de ses fruits ?
Nous croyons être en mesure d'affirmer que Maïer a connu
l'Heure dorée du lever de l'Aurore, qu'il a pris possession de
l'arbre de vie (6), et cueilli, au soir de son existence, les fruits
du jardin des Hespérides (7) qui jouent un si grand rôle dans
l'histoire d'Atalante. Les affirmations non ambiguës qui se rencontrent
dans d'autres ouvrages (8) trouvent leur écho dans celui
qui nous occupe. Lisons attentivement le début de l'épître par
laquelle Maïer dédie son
Atalanta Fugiens à « l'ordre sénatorial
de Mulhausen en Thuringe et à son syndic très vigilant Christophe
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prédictions faites à Scipion Emilien doivent s'accomplir lorsque le
héros aura atteint 56 ans (8 X 7). La valeur de ce signe est longuement
soulignée par les deux auteurs latins qui exposent, à ce propos, un
important chapitre de l'antique science des nombres.
(5) Ce dernier ouvrage est désormais accessible aux latinistes dans
la collection Le Scaphandrier réalisée par l'Omnium Littéraire.
(6) Cf. Emblème XXVI : «Le fruit de la sagesse humaine est
l'arbre de vie. »
(7) On sait qu'Hespéros désigne en grec « le couchant » et « le
soir ».
(8) L'espace nous manque ici pour analyser même sommairement
l'admirable récit que nous livre Maïer de sa recherche du Phénix et
de sa médecine, au Livre XII des Symbola aureae mensae. Peut-être
nous sera-t-il donné de placer un jour, sous les yeux des lecteurs, ce
texte qui compte parmi les plus beaux de la littérature hermétique.
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- 6 -
Reinart » (9). Par-delà les redondances de la période latine, et
la solennité un peu obséquieuse qui est de mise dans ce genre de
morceaux, nous pourrons y découvrir l'aveu plein de pudeur de
l'artiste victorieux, en même temps qu'un excellent échantillon
de la façon dont l'auteur utilise la mythologie comme vêtement
de sa pensée. Le procédé peut nous sembler pesant, voire pédant.
Mais, outre que la clarté n'est pas le principal souci de l'écrivain
hermétique, ne perdons pas de vue que l'ouvrage s'adresse à des
humanistes versés dans l'art d'Hermès. Le langage de la Fable
leur est familier et ils savent y discerner les trésors vivants qu'il
recèle.
Voici comment s'exprime l'Adepte : « Hommes très magnifiques
et très éminents : de ce fameux
TREPIED offert par Vulcain
à Pélops lorsqu'il prit pour femme Hippodamie, fille du roi
d'Elide Oenomaos, on raconte qu'en raison de la perfection de
son art, Pélops l'offrit à son tour à Apollon Pythien, à Delphes,
afin qu'une vierge rendît, grâce à lui, des oracles, sous l'inspiration
du dieu (10).
Ainsi le présent TREPIED, élaboré par Vulcain,
m'étant venu entre les mains (11), j'ai décidé, mû par l'exemple
de Pélops, de le consacrer et de l'offrir à un lieu et à un ordre
très dignes et, par-dessus tout, certes, à vos Magnificences (
Amplitudinibus)
et à vos Excellences, non, à la vérité, pour qu'il émette
des oracles (
encore que ceux-ci n'y fassent pas défaut, mais ce
sont des oracles chimiques) mais afin de témoigner publiquement
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(9) Son ami, sans doute dignitaire de la Rose-Croix comme lui.
On lit au début des Arcana une intéressante épigramme où Reinart
déclare qu'en comparaison de ce qu'a obtenu son compagnon, beauté,
richesse et même « sagesse née du labeur » sont tenues « pour rien
et, si c'était possible, pour moins que rien ». Ce morceau est suivi de
belles devises composées par notre Adepte avec les lettres de son nom
et de ses titres : « Auri non me teneat malesuadus amor » et « Amo
cruciatum » qui signifient, la première « Puissé-je ne pas être possédé
par l'amour de l'or, mauvais conseiller » et la seconde « J'aime le supplice
».
(10) Le trépied grec se composait de trois tiges assez hautes sur
lesquelles reposait un chaudron évasé, semblable à une coupe, à un
vase. On montre encore à Delphes l'emplacement de celui sur lequel
s'asseyait la Pythie. Il était placé au-dessus de la pierre constituant
l'omphalos ou ombilic du monde, que ses pieds encadraient. Un conduit
relié, disait-on, au centre de la terre, aboutissait au sommet de cette
pierre. C'est par lui que passait l'inspiration du dieu. Le sens et la
valeur de ce trépied s'éclairent encore lorsqu'on se rappelle qu'Hercule
lutta avec Apollon pour sa possession, dans le temple de Delphes, et
qu'il l'emportait en trophée. Ajoutons enfin que cet objet, familier et
mystérieux à la fois, ne diffère pas de l'animal à trois pieds, terme
de l'opération naturelle, qui figure dans l'énigme proposée à Oedipe
par le Sphinx de Thèbes (cf. Emblème XXIX).
(11) Le texte latin porte : Ita cum mihi hic TRIPES a Vulcano
elaboratus ad manam venit (littéralement : a été mis à ma disposition).
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- 7 -
l'empressement de mon coeur et les bonnes dispositions de ma
volonté à votre égard. »
Certes, il n'est que trop aisé de minimiser le sens et la portée
d'un tel témoignage. La foi vacillante de l'homme l'incline naturellement
à douter que la Merveille ait pu ou puisse prendre
corps en tel ou tel point de notre Terre et chacun de nous doit,
sans relâche, faire mourir le Nathanaël qui est en lui, prêt à
s'écrier, sous mille prétextes : «
De Nazareth peut-il sortir quelque
chose de bon ? » Passant outre à certains jugements réticents
qui ont été formulés, sans examen réel, sur la valeur des résultats
obtenus par Maïer, nous choisissons pour notre part d'accueillir
avec piété la confidence que nous avons perçue. Car, nous l'avons
éprouvé maintes fois, réserve, esprit critique, Raison en un
mot (12) ne sont ici de nul profit et le Royaume des Cieux est
l'héritage des simples et des naïfs. Nous acceptons donc d'être
«
le lecteur candide » que l'Adepte interpelle au seuil de son
livre (13) et de prêter l'oreille, avec l'attention et l'ouverture de
coeur requises, à un enseignement qui se réclame de l'autorité la
plus haute, celle du FEU divin.
*
* *
Avant d'aborder l'étude du Premier Emblème, écoutons l'auteur
justifier le choix de son titre et éclairer certains aspects de
l'ouvrage.
L'ATALANTE FUGITIVE c'est, suivant le récit d'Ovide (14)
que Maïer résume en un court poème liminaire, la jeune beauté
qui défiait ses prétendants à la course et, victorieuse, les tuait.
Hippomène, considérant que la conquête d'un tel bien valait que
l'on risquât la mort, entra en lice à son tour, malgré les scènes
sanglantes dont il venait d'être le témoin. A sa prière, Vénus lui
avait remis, pour favoriser son entreprise, trois pommes d'or
cueillies dans le jardin des Hespérides (15). Comme Atalante le
----------
(12) Nous n'avons garde d'oublier que DIEU est la Raison de
toutes choses. Mais les chemins de la raison ne mènent pas à cette
RAISON.
(13) A. F., préface.
(14) Métamorphoses X, 560 et sv.
(15) Ovide suit ici une autre version du mythe : il fait venir les
fruits d'un arbre d'or situé au centre d'un champ de Tamasos, ville
placée à son tour, nous dit-on, au milieu de Chypre, l'île de Vénus.
Tamasos doit être rapproché du sanscrit tamas qui, dans la physique
de l'Inde, désigne, on le sait, le principe obscur doté de toutes les
caractéristiques de notre plomb. Ainsi les fruits d'or sont ici définis
comme étant les dons de Saturne, conformément à l'universelle doctrine
d'Hermès. Les deux traditions (celle d'Ovide et celle de Maïer)
se trouvent réunies dans celle gui fait de Saturne le roi d'Hespérie
pendant la durée de l'âge d'or. Si l'on se rappelle que l'Hespérie était
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- 8 -
devançait, il lança vers elle un fruit, puis un autre, qu'elle ramassa,
retardant ainsi sa course, « jusqu'au moment où
l'amant ayant
renouvelé les poids, Atalante, devenue récompense, céda à son
vainqueur » (16).
La fable ne s'arrête pas là. Elle dit ensuite que les deux
époux, se trouvant un jour dans le temple de Cybèle, Mère des
Dieux, furent saisis du désir de s'unir, sans égard pour la majesté
du lieu. La déesse courroucée les changea en lions : « après
quoi, ils sont rouges et sauvages (feri) » (17).
Le commentaire de Maïer mérite d'être intégralement cité :
« Cette vierge est purement thymique ; en effet, le Mercure est,
dans sa fuite, fixé et retenu par le soufre d'or (sulfure aureo). Si
quelqu'un. sait l'arrêter, il possédera l'épouse qu'il recherche ;
sinon, il trouvera la perte de ses biens et la mort. Lorsqu'Hippomène
et Atalante s'unissent dans le temple de la Mère des Dieux,
qui est le vase, ils deviennent des lions et acquièrent la couleur
rouge. » Et il conclut : c Bien que ces faits soient. à la vérité, des
allégories et des emblèmes et qu'ils ne relèvent nullement de
l'histoire, j'ai voulu intituler ce traité emblématique en commémoration
intellectuelle (
in commemorationem intellectualem) de
cette héroïne, en particulier parce que les fruits qui lui furent
jetés avaient été fournis à Hippomène par Vénus, déesse de la
douceur (
suavitatis deâ) et tirés des jardins d'Hespérie. »
Maïer, fidèle à la Tradition, voit dans la musique l'un des
modes d'expression de l'Oeuvre Physique : « Les Anges chantent,
comme l'attestent les Saintes Ecritures, les cieux chantent, comme
Pythagore l'a établi, et ils racontent la gloire de Dieu, ainsi que
le dit le psalmiste ; Apollon et les Muses chantent, comme les
poètes ; les hommes, même tout petits, chantent ; les oiseaux
chantent, les brebis et les oies chantent sur des instruments de
musique ; si donc nous aussi nous chantons, nous ne le faisons
pas hors de propos. » (18) Pour obéir à cette loi, il place dans
chacun des chapitres une brève fugue à trois voix, sur des
paroles tirées des épigrammes, et il en expose la signification
----------
assimilée à l'Italie, on saisira, dans sa plénitude, la signification sacrée
de l'apostrophe célèbre que Virgile adresse à sa patrie : Salve, magna
parens frugum, Saturnia tellus
de fruits, terre de Saturne, grande mère d'hommes. » (Géorg. II, 174).
Nous consacrerons peut-être un jour à Virgile poète hermétique
(Vates), l'étude détaillée qu'il mérite.
(16) A. F., poème liminaire.
(17) Ovide leur donne la couleur fauve (fulvus) qui correspond,
pensons-nous, au rouge diminué des auteurs. Sur l'épithète d'homme
sauvage ou homme des bois appliquée à l'Adepte voir FULCANELLI,
Les Demeures philosophales, I, 191.
(18) 6me Discours, in fine. Nous avons respecté la ponctuation du
latin qui rattache « in instrumentis musicis » à « canunt oves et
anseres ».
@
- 9 -
philosophique en des termes particulièrement instructifs : « De
même qu'Atalante fuit, ainsi une voix musicale fuit devant l'autre,
et l'autre, comme Hippomène, la poursuit. Cependant elles sont
stabilisées et consolidées dans la troisième qui est simple et d'une
seule valeur (unius valoris) comme une pomme d'or. » (19) La
naissance des genres artistiques et littéraires plonge souvent dans
une obscurité mystérieuse. Un tel texte n'est-il pas de nature à
éclairer l'origine et la signification d'une forme où les musiciens
s'accordent à voir l'une des plus rigoureuses et des plus pures
expressions de leur art ? (20)
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(19) Le thème important de la pomme d'or ne pouvait demeurer
étranger à la tradition chrétienne. On connaît la promesse de l'Apocalypse :
« Au vainqueur, je donnerai à manger du fruit de l'arbre
de vie qui est dans le Paradis de mon Dieu. » (Apoc., ri, 7.) La Légende
Dorée est plus explicite. Elle conte que saint Nicolas (Nico-laos : pierre
de victoire) ayant appris que trois jeunes femmes de son voisinage
étaient réduites par la misère à la prostitution, lança successivement
à chacune d'elles une masse d'or qui leur permit de recouvrer la vertu.
La cathédrale de Monaco possède un retable dont le saint est la figure
centrale. Représenté assis, il tient dans son giron trois belles pommes
d'or.
(20) Citons un texte cueilli dans un ouvrage qui fait autorité :
« La fugue semble descendre des expériences de contrepoint des moines
du Moyen Age. » (Grove's dictionarg of music and musicians. Londres,
éd., 1954.)
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PREMIER EMBLEME
DES SECRETS DE LA NATURE
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Le vent l'a porté dans son ventre
L'embryon enfermé dans le sein de Borée (21)
S'il apparaît un jour, vivant, à la lumière
Peut, lui seul, surpasser les labeurs des héros
Par son bras, son esprit, son corps ferme, son art.
Qu'il ne soit pas pour toi avorton inutile,
Agrippa ou Céson (22), mais né sous un bon astre.
*
* *
PREMIER DISCOURS
Hermès, investigateur très diligent de tout secret naturel,
donne, dans sa Table d'Emeraude, une description écrite, bien
que succincte, de l'oeuvre naturelle, où il dit entre autres choses :
« Le vent l'a porté dans son ventre », comme s'il disait « Celui
dont le père est le Soleil, et la Lune la mère, avant d'être produit
à la lumière, sera porté par des fumées de vent, comme
l'oiseau par l'air pendant qu'il vole. » La coagulation des fumées
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(21) Le texte latin porte : « ventosa Boreae alvo ». « Dans le sein
plein de vent de Borée a. Borée était pour les Grecs le vent violent et
glacé du Nord. Il soufflait de la Thrace, la contrée sainte, patrie
d'Orphée. Certains le font venir du pâle. Dans l'épigramme XXIII,
Maïer, traitant, sous une autre forme, de l'opération décrite ici, expose
la naissance et la croissance du corail, plante marine qui devient dure
et rouge à l'air « lorsque Borée, du pôle dur, lance le gel
(22) « Caeso a désignait l'enfant né « Caeso matris utero », c'est-
à-dire moyennant une incision du sein maternel dite, depuis, césarienne ;
« Agrippa », celui qui était venu au monde par les pieds,
comme plusieurs membres de la célèbre famille romaine de ce nom.
Maïer connaissait peut-être l'étymologie hébraïque que donne saint
Jérôme : « Agrippa : Congregans subito » « qui rassemble immédiatement».
L'enseignement de ces deux vers est important. Comme le Sauveur
historique qu'il reproduit, l'enfant hermétique naît privé de tout
éclat, dans l'obscurité et le secret. La Nature a besoin du temps pour
faire un grand arbre de cette semence la plus petite de toutes et achever
la Pierre forte de toute force. Faute de le savoir, l'artiste heureux
risque de méconnaître longtemps la bénédiction qui lui est échue.
@
- 11 -
ou vents (qui ne sont rien d'autre que l'air mis en mouvement)
produit l'eau qui, mélangée avec la terre, donne naissance à tous
les minéraux et les métaux. Bien plus, il est établi que ces derniers
corps se composent eux-mêmes de fumées et se coagulent
immédiatement. Donc qu'il soit placé dans l'eau ou dans la fumée,
cela revient au même puisque l'une et l'autre sont la matière
du vent. Il faut en dire autant, quoique d'une façon plus lointaine,
des minéraux et des métaux. Mais, demandera-t-on, quel est
celui qui doit être porté par le vent ? Je réponds : chimiquement
c'est le soufre qui est porté dans l'argent vif comme l'attestent
Lulle au chapitre 32 du Codicille, et tous les autres ; au point de
vue physique c'est le foetus qui doit bientôt naître à la lumière ;
je dis aussi qu'au point de vue arithmétique, c'est la racine du
cube ; dans le domaine de la musique c'est la double octave ; à
l'égard de l'astronomie c'est le centre des planètes Saturne, Jupiter
et Mars. Bien que ces sujets soient divers, cependant, si on les
compare entre eux avec soin, ils révéleront aisément le foetus
du vent, ce qui doit être laissé à la plus ou moins grande industrie
de chacun.
Mais je désigne ainsi la chose d'une façon plus claire : tout
Mercure est composé de fumées, c'est-à-dire d'eau qui soulève
la terre avec elle dans la faible densité de l'air, et de terre qui
force l'air à redevenir une terre faite d'eau ou une eau faite de
terre (23).
En effet, les éléments sont partout, en lui, mélangés et comprimés,
réduits l'un par l'autre en une certaine nature visqueuse
par contre, ils ne se séparent pas aisément, mais tantôt ils
suivent vers le haut les substances volatiles, tantôt ils demeurent
en bas avec les fixes, ce qui apparaît d'abord dans le Mercure
vulgaire et aussi dans le Mercure philosophique et les métaux
fixes. Chez ceux-ci les éléments fixes dominent sur les volatils,
dans celui-là, les volatils l'emportent sur les fixes.
Et ce n'est certes pas sans cause que Mercure est appelé et
regardé comme le messager, l'interprète des autres dieux, et, en
quelque sorte, leur serviteur courant dans l'espace intermédiaire
(24), avec des ailes adaptées à la tête et aux pieds. Il
est en effet plein de vent et vole à travers les airs comme
le vent lui-même, ainsi qu'en général la preuve en est faite, au
grand détriment de beaucoup. Il porte le Caducée, ceint obliquement
de deux serpents, qui a le pouvoir d'introduire les âmes
dans les corps, de les en faire sortir, et d'exercer de même de
nombreux effets contraires ; ainsi il représente parfaitement le
symbole du Mercure des Philosophes.
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(23) Texte : Aqueam terram seu terream aquam.
(24) Texte : Minister intermedius currens.
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Le Mercure est donc le vent qui reçoit le Soufre ou Dionysos,
ou, si l'on préfère, Esculape, à l'état d'embryon imparfait, tiré
du sein maternel, je dirai même des cendres du corps maternel
consumé, et porté là où il peut mûrir (25). Et l'embryon est
le Soufre qui a été infusé par le Soleil dans le ventre de Borée
pour que celui-ci le conduise à maturité et l'enfante. Car Borée,
au terme de la gestation, mit au monde deux jumeaux, l'un à la
chevelure blanche, nommé Calaïs, l'autre aux cheveux rouges
appelé Zétès. Ces fils dé- Borée (comme l'écrit le poète thymique
Orphée) furent, avec Jason, au nombre des Argonautes partis
pour ramener la Toison d'Or de Colchide. Le devin Phinée, dont
les mets étaient souillés par les Harpyes, ne put être délivré que
par ces enfants de Borée. En reconnaissance du bienfait ainsi
obtenu, il annonça aux Argonautes le cours entier de leur
voyage (26). Or les Harpyes ne sont rien d'autre que le soufre
corrupteur qui est détruit par les fils de Borée quand ils sont
parvenus à l'âge convenable. Il devient parfait, alors qu'il était
imparfait, incommodé par les substances volatiles nuisibles. Il
n'est plus alors sujet à ce mal et indique à ce moment au médecin
Jason (26 bis) le chemin à suivre pour acquérir la Toison d'Or.
Notre Basile s'est, lui aussi, parmi d'autres, souvenu de ces vents.
Il écrit dans la sixième clé : « Il doit venir un vent double
nommé Vulturne et ensuite un vent simple appelé Notus (27)
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(25) Sémélé, fille de Cadmus, ayant conçu Bacchus des oeuvres
de Jupiter, pria son amant divin de se montrer à elle dans toute sa
gloire. Exaucée, l'imprudente fut réduite en cendres par la foudre.
L'enfant, extrait de ces cendres par Mercure, fut alors cousu dans la
cuisse de son père (cf. Nonnos : Dionysiaques, Livre VIII).
Esculape, fils d'Apollon et de la nymphe Coronis, fut tiré par
Mercure du ventre de sa mère après qu'elle eut été tuée par Diane
et placée sur un bûcher. Il fut nourri par Trigone et élevé par le
centaure Chiron qui lui apprit la médecine (Pernety).
(26) « Zétès » vient du grec zein : bouillir. Les lois du symbolisme
hermétique suggèrent donc de rattacher Calaïs (qui désignait
une pierre de la nuance de l'aigue-marine) à une racine indiquant le
froid. On songe à Khalaza : grêlon et aussi à l'allemand kalt : froid.
Les deux jumeaux correspondraient alors à la double fontaine du
Trévisan dont Maïer a repris le symbolisme (Embl. XL). L'histoire de
Phinée délivré des Harpyes figure, non dans les Argonautiques d'Orphée
mais dans celles d'Apollonios de Rhodes (Livre II, v. 178 et sv.). L'une
des Harpyes, Celaeno : la noire, a trouvé place dans un épisode analogue
de l'Enéide (L. III, v. 192 et sv.). Noter que chez Apollonios les
deux jumeaux ont les cheveux bleu sombre.
(26 bis) Jason (Iêsôn) signifie médecin.
(27) Ces deux vents sont, évidemment, cabalistiques. Le Vulturne
était à Rome, le vent du S.-E. « Notus » est le nom latinisé du vent
grec du midi dont le nom latin est : « auster ». L'Alchimie est souvent
assimilée à la « Regina austri », la Reine du Midi de l'Ecriture qui
est aussi la Reine de Saba. Cf. le début du traité Aurora consurgens :
« Tous les biens me sont venus en même temps que cette Sagesse du
Midi » (cum illa sapientia austri).
La première des citations de Maïer provient des Douze clés de la
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qui souffleront impétueusement de l'Orient et du Midi. Quand
leur mouvement aura cessé, de manière que l'air soit devenu
eau, tu pourras être hardiment assuré que le spirituel deviendra
corporel. » Et Riplée, en la huitième porte (28) dit : « Notre
enfant doit naître dans l'air, c'est-à-dire, dans le ventre du vent. »
Dans le même sens l'Echelle des philosophes dit : «Et il faut
savoir que le fils des Sages naît dans l'air. » Et au huitième
degré : «Les esprits aériens s'élevant ensemble dans l'air s'aiment
mutuellement, ainsi qu'Hermès déclare : « Le vent l'a porté dans
son ventre. » Car la génération de notre enfant a lieu dans
l'air ; s'il naît dans l'air, il naît selon la sagesse : car il s'élève
de la terre en l'air et de nouveau il descend en terre, acquérant
la puissance d'en haut et celle d'en bas.
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Philosophie de Basile Valentin, la seconde des Douze portes de Georges
Ripley.
(28) Cf. le titre de l'Emblème XXIV : « Elle est conçue aux bains,
naît dans l'air et, devenue rouge, marche sur les eaux. »
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DEUXIEME EMBLEME
DES SECRETS DE LA NATURE
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La terre est sa nourrice
On dit que Romulus (29) téta une âpre louve,
Jupiter une chèvre (30) et que c'est assuré.
Faut-il donc s'étonner si, selon nous, la Terre
A nourri de son lait le tendre FILS DES SAGES ?
Quand d'une faible bête, le lait fit ces héros,
Comme il sera donc GRAND, celui dont la NOURRICE
Est LE GLOBE TERRESTRE !
*
* *
DEUXIEME DISCOURS
Les Péripatéticiens et les philosophes au jugement droit
affirment que la nourriture est changée en la substance du sujet
nourri et qu'elle lui est assimilée après et non avant son altération.
Cet axiome est regardé comme très véridique. Comment
en effet la nourriture qui est déjà, auparavant, semblable et
identique au sujet nourri, aurait-elle besoin d'un changement de
sa substance ? Si un tel changement se produisait, la nourriture
ne demeurerait pas semblable et identique. Et comment les aliments
qui ne peuvent être assimilés par le sujet nourri ; par
exemple le bois, les pierres et autres choses semblables, seraient-
ils pris comme nourriture ? Par conséquent la première de ces
opérations est sans objet et la seconde contraire à la nature.
Mais qu'un homme qui vient de naître soit nourri du lait
des animaux, cela ne répugne pas à la nature : l'assimilation de
ce lait peut s'opérer, celle du lait maternel bien plus aisément,
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(29) Le nom de Romulus vient du grec rômê : force, puissance.
La louve (lupa ; en grec Lykê) est apparentée à la lumière (lucem).
Mais à Rome lupa désignait aussi une prostituée. On sait que La
Prostituée est un des noms donnés par les Adeptes à leur matière. Cette
dénomination étrange peut s'éclairer quelque peu si l'on rapproche
« puteus : « puits » et « putris : « pourri » de l'antique mot de notre
langue : pute ou putain.
(30) C'est la chèvre Amalthée. Jupiter fit don aux nymphes qui
l'avaient élevé d'une corne de sa nourrice, quand il eut transporté
celle-ci dans le ciel. Cette corne devint pour elles la corne d'abondance.
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toutefois, que celle d'un lait étranger. C'est pourquoi les médecins
concluent que l'enfant sera en bonne santé, semblable à sa mère
par la substance et par les moeurs et qu'il recevra la vigueur,
s'il est toujours réchauffé et élevé grâce au lait de sa propre
mère. Leur conclusion est inverse s'il s'agit d'un lait étranger.
Telle est l'harmonie de la nature : le semblable trouve sa joie
en son semblable (31), et imite ses pas en toutes choses, autant
qu'il le peut, selon une sorte de consentement, de conspiration
tacites. Il en va habituellement de la même manière dans l'oeuvre
naturelle des Philosophes, dont la forme est justement réglée par
la nature, que pour l'enfant à l'intérieur du sein maternel. Et,
bien que père et mère et la nourrice elle-même lui soient assignés
par voie de similitude, cette oeuvre, cependant, n'est pas plus
artificielle que la génération de n'importe quel animal. Deux
semences sont unies, suivant un certain procédé plein d'attrait,
par les animaux et par les deux sexes humains. Leur union produit,
par une altération successive, l'Embryon qui croît et se
développe, acquiert vie et mouvement, puis est nourri de lait.
Pendant la période de la conception et de la grossesse, il est
nécessaire que la mère agisse avec mesure en ce qui concerne
la chaleur, l'alimentation, le repos, le mouvement et le reste.
Sinon, il s'ensuit l'avortement et la destruction du foetus ; ce
précepte, dans « les six choses non naturelles » (32) est également
artificiel, car il est prescrit par les médecins suivant leur
art. De même si les semences n'ont été unies dans l'oeuvre philosophique,
il faut qu'elles le soient. Et si 'on les trouvait, en
quelque endroit, unies de la même manière que, dans l'oeuf, les
semences du coq et de la poule sont regardées comme une seule
substance ensemble dans un seul contenant, l'oeuvre des philosophes
serait alors représentée d'une façon encore plus naturelle
que par la génération des animaux. Et disons, comme les
philosophes l'attestent, que l'un vient de l'orient et l'autre de
l'occident (33) et qu'ils deviennent une seule chose ; que leur
fournit-on de plus que le mélange dans leur vase, la chaleur,
la juste proportion, et la nourriture ? Le vase, il est vrai, est
artificiel mais il n'existe pas de différence selon que le nid est
l'oeuvre de la poule ou qu'il est édifié par la fermière en un
certain endroit mal déterminé (comme c'est l'usage) : la génération
des oeufs se produira de la même manière, ainsi que
l'éclosion des poussins.
La chaleur est une chose naturelle, qu'elle provienne soit
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(31) Adage repris dans la 10e épigramme qui s'intitule : « Donne
du feu au feu, du mercure à Mercure et cela te suffit. »
(32) C'est le titre d'un traité médical.
(33) Cf Emblème XLVII : « Le Lion d'Orient et le Chien d'Occident
se sont mutuellement mordus. »
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du feu modéré des fourneaux ou du fumier de la putréfaction,
soit du soleil et de l'air, des entrailles de la mère ou d'ailleurs.
Ainsi, l'Egypte applique avec art, au moyen de ses fourneaux,
la chaleur naturelle pour faire éclore les oeufs. On recueille des
semences de bombyx et même des oeufs de poule que l'on a fait
éclore grâce à la tiédeur du sein d'une vierge. Ainsi l'art et la
nature se prêtent mutuellement la main de manière que chacun
soit le substitut (34) de l'autre. Néanmoins la Nature demeure
la Maîtresse et l'art le serviteur.
MAIS POURQUOI LA TERRE est-elle déclarée nourrice du
Fils des Philosophes ? Un doute sur ce point pourrait naître du
fait que la terre est, parmi les éléments, aride et sans aucun
suc, elle qui possède la sécheresse comme qualité propre. Il faut
répondre qu'on l'entend ici, non de l'élément mais de la terre
élémentée dont nous nous sommes abondamment souvenu et
avons expliqué la nature au premier jour de la Semaine philosophique.
Elle est la nourrice du Ciel (35), nourrice qui ne
dissout, ne lave ni n'humecte le foetus mais le coagule, le fixe,
le colore, le change en suc et en sang pur. Car la nutrition
comprend l'augmentation en longueur, largeur et profondeur,
c'est-à-dire celle qui s'étend suivant toutes les dimensions du
corps. Comme elle existe ici, fournie au foetus philosophique par
la seule terre, celle-ci devra, à bon droit, être appelée du nom
de nourrice. Mais cet admirable suc de la terre produit un effet
contraire à celui des autres espèces de lait qui sont changés et
ne changent pas. Car, grâce à sa vertu très puissante, il modifie
grandement la nature du sujet nourri, de même que, selon l'opinion
admise, le lait de la louve a disposé le corps de Romulus
en vue d'une nature hardie et prompte à la guerre.
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(34) Texte : Vicarius. C'est le nom d'un des interlocuteurs de la
Turba philosophorum.
(35) « Cette terre a créé la lune en son temps, puis le soleil s'est
levé au matin du lendemain du sabbat... La terre, étant pesante, supporte
toutes choses car elle est le fondement du ciel entier. » (Aurora
consurgens, I, XI.)
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TROISIEME EMBLEME
DES SECRETS DE LA NATURE
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Va vers la femme qui lave des étoffes ; toi, fais de même.
Toi qui aimes scruter les vérités cachées
Sache de cet exemple extraire tout l'utile :
Vois cette femme, comme elle purge son linge
Des taches, en jetant dessus de chaudes eaux.
Imite-la : ton art ne te trahira point.
L'onde lave en effet l'ordure (36) du corps noir.
*
* *
TROISIEME DISCOURS
Lorsque les étoffes de lin (37) reçoivent des souillures qui
les tachent et les noircissent, comme il s'agit d'ordures faites de
terre, on les enlève, à l'aide de l'élément le plus proche, à savoir,
l'eau, et on expose les étoffes à l'air afin que, grâce à la chaleur
du soleil, agissant en tant que feu, quatrième élément, l'humidité
en soit extraite en même temps que les souillures. Si cette opération
est répétée fréquemment, les étoffes qui étaient auparavant
sordides et fétides (38), deviennent pures et purgées dé taches.
Ceci est l'art des femmes, qu'elles ont appris de la nature elle-
même. Nous voyons en effet les os des animaux exposés à l'air :
ils sont d'abord noirs et sales mais si la pluie les humecte souvent
et s'ils sont séchés à de nombreuses reprises par la chaleur du
soleil survenant à son tour, ils sont ramenés à une extrême blancheur,
comme le note Isaac (39). Il en est de même du sujet
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(36) « Ordure » traduit faecem (les fèces des Adeptes) que nous
avons plus loin rendu par « souillure ».
(37) L'habit de lin est celui des prêtres d'Isis (Plutarque : de
Iside, ch. 4). C'est la blanche tunique des élus (Apoc., VII, 9) lavée dans
le sang de l'Agneau (id., 14). Ce linge est formé de lignes entrecroisées.
On le peigne à l'aide du peigne de Saint-Jacques : pecten Jacobeus.
Ainsi fait Circé, fille du Soleil, que Virgile décrit en train de tisser :
« Faisant courir son peigne sonore dans les chaînes fines de la toile. »
(En., VII, 14.)
(38) Allusion à la terra foetida:
(39) Isaac HOLLANDAIS, alchimiste contemporain de Maïer.
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philosophique. Toutes les crudités et les souillures qui ont pu
se rencontrer en lui sont purifiées et détruites, lorsqu'on l'arrose
de ses propres eaux. Ainsi le corps est ramené à une grande
clarté et à une grande perfection. Car toutes les opérations
chimiques, comme calcination, sublimation, solution, distillation,
descension, coagulation, fixation et toutes les autres, se réduisent
à une ablution.
En effet, qui lave à l'aide de l'eau une chose impure, lui
procure le même effet que celui obtenu par tant de modes
d'opérer. Car c'est par le feu, comme le dit le Rosaire des
Philosophes, que les linges du roi Duenech (40), tachés par la
sueur, doivent être lavés, et ils doivent être brûlés par les eaux.
On voit par là que l'eau et le feu se sont communiqué mutuellement
leurs qualités, que l'espèce du feu philosophique n'est pas
la même que celle du feu commun, et qu'il faut penser la même
chose de l'eau. Nous avons observé, au sujet de la chaux vive
et du feu grégeois, qu'ils s'embrasent dans l'eau et ne s'éteignent
nullement, contre la nature des autres corps inflammables. Ainsi
l'on affirme que le camphre, enflammé préalablement, brûle dans
l'eau. Et la pierre Gagate (comme l'atteste Anselme de Bood) (41)
s'éteint plus facilement, lorsqu'elle est enflammée, avec de l'huile
qu'avec de l'eau. Car l'eau ne peut se mélanger avec ce qui est
gras, elle cède au corps igné, à moins qu'elle ne le recouvre et
le submerge entièrement. Mais ceci ne peut se faire aisément
puisque c'est une pierre et que, comme toute huile, elle gagne
la partie supérieure de l'eau (42). Ainsi le naphte, le pétrole et
les substances qui leur ressemblent ne craignent guère les eaux.
Certains écrivent, au sujet des charbons souterrains de Leyde,
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(40) Duenech est la matière au noir, le laiton qu'il faut blanchir
(cf. Emblème XXVIII). L'anagramme de son nom, transparente pour
le lecteur français, désigne l'endroit secret d'où on le tire.
(41) Anselmus de BOODT, comme Maïer médecin personnel de
Rodolphe II, avait fait paraître en 1609 une Histoire des gemmes et
des pierres. A propos de la gagate, il recueille les traditions des Anciens,
dont le premier à avoir parlé de cette pierre est sans doute
Orphée qui lui consacre un chapitre de son poème « Des Pierres ».
(Lithika, v. 454 et sv.) Pour lui, elle est noire et comme brûlée par le
feu. Elle guérit le mal sacré (l'épilepsie) provoqué par la Lune (Mênê)
et chasse les serpents.
(42) Maïer qui, dans tout ce passage, suit de très près le texte de
Boodt, le modifie ici délibérément, suivant un procédé cher aux
Adeptes, pour accentuer le paradoxe qu'il renferme et, ainsi, à la fois
souligner et enfouir l'enseignement d'Hermès. Au lieu de : « quia lapis
levis est, et suprema aquae, ut oleum, petit » il écrit : « quia lapis est,
et suprema aquae, ut oleum omne, petit » Il exprime ainsi la doctrine
contenue dans l'Emblème XXIV (cf. ci-dessus, note 28). On se rappellera
que l'huile (de Mars ou incombustible) est un des noms de la Pierre
parfaite. La langue bretonne désigne par le même mot « Heol » l'huile
et le soleil.
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que, lorsqu'ils sont en feu sous la terre, on ne les éteint pas
avec de l'eau mais en entassant par-dessus des poussières de
terre, comme le coeur. Tacite raconte d'une semblable espèce de
feu qu'elle ne put être étouffée avec de l'eau mais seulement
avec des bâtons et des vêtements ôtés du corps. Il existe donc
une grande diversité de feux, en ce qui concerne la manière de
l'allumer et de l'éteindre. La diversité n'est pas moindre dans
le domaine des liquides, car le lait, le vinaigre, l'eau-forte, l'eau
régale et l'eau commune diffèrent grandement entre elles, dans
leur comportement à l'égard du feu. Il y a plus : la matière elle-
même supporte le feu, comme ces fameuses étoffes de fin lin (43)
tenues dans l'antiquité pour précieuses et utilisées par les riches,
qu'on lavait avec le feu et non avec l'eau ; en d'autres termes,
on les ramenait à leur pureté antérieure; ayant brûlé les souillures.
Il ne faut pas ajouter foi aux contes fantaisistes sur les
poils du reptile nommé Salamandre, contes suivant lesquels on
en ferait des lampes (44). Certains donnent pour vrai qu'une
trame de tissu avait été réalisée à l'aide de talc (45), d'alun duveté
(46) et d'autres matières de ce genre et qu'on la nettoyait
avec le feu. Mais celle qui possédait cette recette (une femme
d'Anvers) l'aurait fait disparaître avec elle, par envie, et la juste
proportion n'en aurait jamais été retrouvée. Nous ne parlons pas
ici des matières combustibles. Le sujet philosophique devra être
considéré selon toutes ces différences, si l'on vient à le préparer.
Car le feu, l'eau et la matière elle-même ne seraient pas alors
les éléments communs. Pour les philosophes, en effet, le feu est
eau et l'eau est feu. Et les étoffes à laver ont la nature du fin
lin ou du talc préparé, dont la juste proportion et le procédé
de préparation ne sont pas non plus évidents pour tous. Pour
les laver, ils font une lessive non avec des cendres de chênes
ou leur sel, mais avec le sel métallique, qui est plus durable
que tous les autres, non avec l'eau commune, mais avec celle
qui, sous le signe du Verseau (47) a été congelée en glace et en
neiges, et qui est faite assurément de parties plus ténues que
les eaux stagnantes ou fangeuses des mares, de manière à pouvoir
pénétrer davantage à l'intérieur du corps philosophique,
noir et immonde, pour le laver et le purger.
(A suivre.)
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(43) Texte : Byssus.
(44) Sur ces lampes perpétuelles voir FULCANELLI : op. cit., II, 70.
(45) Talc : minéral à structure lamelleuse dont une espèce réduite
en poudre, s'emploie en pharmacie (Larousse).
(46) Littéralement « de plume (plumosus) ».
(47) Le nom latin de ce signe zodiacal « Aquarius » désigne « Le
porteur d'eau ».
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G.-B. DE SURANY :
RAYMOND LULLE ALCHIMISTE
(1232-1315)
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La vie de Raymond Lulle peut, sans exagération, être qualifiée
d'extraordinaire ; son oeuvre écrite est d'une abondance
étonnante. Des centaines d'auteurs se sont penchés sur la vie
et sur l'oeuvre et il existe bien un millier d'études, d'essais, de
biographies ou de bibliographies, les premiers datant du XIIIe
siècle, les derniers de 1963.
Nous savons qu'il est né à Palma, capitale de Majorque,
mais la date de sa naissance serait, selon Pascual, 1232, selon
Perroquet 1240 ou 1242, selon d'autres 1234, 1235, 1239. Issu
d'une famille de la noblesse catalane, disposant d'une fortune
considérable, il aurait mené jusqu'en 1265 une vie oisive et
dissolue à la cour du roi Jacques Pr d'Aragon.
A la suite d'une crise de mysticisme où il eut la vision de
Jésus crucifié, il décida de consacrer son existence à la propagation
de la foi catholique, se mit à l'étude du latin et de l'arabe,
des sciences et de la théologie, et fonda en 1280 un centre
d'études orientales à Miramar.
C'est en 1282 qu'il commença à voyager ; nous le trouvons
tour à tour en Europe, en Afrique du Nord, en Asie Mineure,
faisant des séjours à Barcelone et à Montpellier, en Tunisie et
à Chypre, à Paris et à Lyon, en Arménie et en Palestine, à Rome
et à Gênes, à Vienne et à Avignon, en Angleterre et en Ecosse,
puis, après un dernier séjour dramatique à Bougie, retournant
à son île natale, mourant des blessures reçues, en 1395, de la
foule hostile de musulmans tunisiens qui l'avait lapidé.
Selon les uns il serait mort sur le navire avant d'avoir
regagné Majorque, selon d'autres il s'éteignit à Palma en 1316.
Ses restes reposent dans la cathédrale de cette ville. Exhumés
lors de son procès de béatification en 1911 pour être examinés
médicalement, on y trouva trace de nombreuses fractures.
Aussi mouvementée et même aventureuse qu'ait été sa vie,
c'est surtout son oeuvre qui nous intéresse, et c'est là que nous
nous trouvons devant une énigme. En effet, la plupart des
bibliographies qui lui ont été consacrées au cours des XIXe et
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XXe siècles ne parlent pas de ses écrits concernant la chimie
et l'alchimie. Si elles les mentionnent, c'est pour prétendre qu'il
s'agit d'ouvrages apocryphes, dus à la plume de « disciples ».
Prenons, par exemple, le dernier inventaire des écrits de
Raymond Lulle, établi en 1959 par les éditeurs des « Opera
Omnia Latina ». Nous y trouvons 280 titres d'une diversité étonnante
(Traité d'astronomie, Logique nouvelle, L'art de naviguer,
Des degrés de la conscience, Métaphysique nouvelle, De la quadrature
du cercle, Nouveau livre de physique, L'art juridique,
De la géométrie nouvelle, etc., etc.) mais rien qui, de près ou
de loin, ait trait à la chimie.
Pourtant les bibliographies de Mgr Jouin et Descreux et de
Caillet, le dictionnaire de l'Abbé Migne, la Bibliotheca chemica
de Ferguson ; les catalogues de la Bibliothèque Nationale, du
château de Ste-Ylie, de l'Abbé Sépher, de Stanislas de Guaïta
et d'Ouvaroff signalent non seulement des ouvrages sur « La
logique, la rhétorique, la physique, la médecine, la métaphysique,
la théologie, l'éthique, la jurisprudence », mais aussi de
nombreux écrits et traités de chimie et d'alchimie parmi lesquels
son « Testament » et son « Codicille », très importants.
Langlet Dufresnoy cite dans « Histoire de la Philosophie
Hermétique » (1742) une longue liste d'écrits alchimiques de
Lulle. Jôcher et Rothermund énumèrent des ouvrages sur la
chimie dans « Allgemeines Gelehrten - Lexicon » (1813). Dans
le n° de juin 1896 du « Journal des Savants », Léopold Delisle
étudie les testaments d'Arnaud de Villeneuve et de Raymond
Lulle.
Wadding affirme que le « Docteur illuminé » a rédigé au
moins 400 ouvrages. Si l'on en déduit les 280 cités en « Opera
Omnia Latina », il y en aurait donc 180 traitant de chimie et
d'alchimie. Cent quatre-vingts ouvrages apocryphes ? Près de
deux cents ouvrages écrits par des c disciples » ? Et pourquoi
Lulle, philosophe, physicien, juriste, astronome, métaphysicien,
mathématicien -- et j'en passe -- n'aurait-il pas été intéressé
par l'alchimie ? D'autant plus qu'il était contemporain d'Arnaud
de Villeneuve qu'il avait rencontré et avec lequel il avait entretenu
des relations à Montpellier, à Paris et à Naples ?
Jean-Etienne Delécluze, à qui nous devons c La vie nouvelle
de Dante Alighieri >, nous dit à ce sujet dans une monographie
de Raymond Lulle :
« ... 1263 fut marqué par un événement très important dans
la vie scientifique de Raymond Lulle... En lisant les auteurs
arabes... il avait nécessairement acquis des connaissances théoriques
en matière de chimie et dans l'art de la transmutation
des métaux ; mais il n'était pas encore artiste, lorsqu'en se trouvant
avec Arnaud de Villeneuve à Naples, il prit goût à cette
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science, se lia d'amitié avec le savant chimiste, reçut de lui
des conseils, et même le secret de l'art de faire de l'or. »
Lulle lui-même fait état de ses -relations avec Arnaud de
Villeneuve dans son « Codicille » et dans son livre des « Expériences
», dont un chapitre porte en tête les mots « Expérience
treizième d'Arnaud de Villeneuve qu'il me fit connaître à
Naples » ; et ce chapitre traite des opérations chimiques par
lesquelles on obtient la pierre philosophale.
Même si l'on admet la théorie selon laquelle ce seraient les
disciples de Lulle qui auraient écrit ces ouvrages et notamment
le « Testament » et le « Codicille », ces disciples n'auraient pu
être instruits et informés que par leur Maître, donc par Lulle
lui-même, sans quoi ils n'auraient pas été ses disciples. Ceci
implique naturellement des connaissances approfondies en la
matière.
Il y a une nette volonté, chez la majorité des auteurs qui
se sont occupés de Raymond Lulle, de passer sous silence son
activité dans le domaine de la chimie et, lorsqu'ils en parlent,
d'affirmer que ses écrits, lorsqu'ils y ont trait, sont apocryphes.
Comme la plupart des auteurs, l'espagnol Juan Seguy, dans sa
biographie de « Ramon Lulle de Mallorca », conteste la réalité
du voyage de ce dernier en Angleterre et s'efforce d'accréditer
la version selon laquelle il ne se serait jamais occupé de chimie.
Pourtant, plusieurs bibliographes font état de lettres adressées
par Lulle au roi Edouard II d'Angleterre, et Jean Cremer,
abbé de Westminster (qui s'intéressait également à la chimie)
raconte dans son Testament (Museum Hermeticum à Francfort)
comment il avait introduit « cet homme unique en présence du
roi Edouard, qui le reçut d'une manière aussi honorable que
polie ».
En effet, Lulle, lorsqu'il assistait à Vienne au Concile que
Clément V avait convoqué en 1311 dans cette ville du Dauphiné,
reçut une lettre du roi d'Angleterre, l'invitant à sa cour. Pensant
qu'Edouard II désirait organiser avec son concours une nouvelle
croisade contre les infidèles, Lulle n'hésita pas, malgré ses
soixante-dix ans, à se rendre en Angleterre. On le comprendra
d'autant mieux si l'on tient compte de son idée fixe visant la
conquête de la Terre Sainte et la conversion des musulmans :
n'était-il pas l'auteur d'une « Pétition pour la conversion des
infidèles et la récupération de la Terre Sainte » ?
L'archéologue anglais William Canden affirme dans ses
« Antiquités ecclésiastiques » que Lulle a fabriqué de l'or en
Angleterre et que « les pièces d'or nommées Nobles à la Rose et
fabriquées au temps d'Edouard II sont le produit des opérations
chimiques que Lulle fit dans la Tour de Londres ». L'abbé
Cremer, de son côté, confirme ce fait.
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Alors, la correspondance entre Lulle et le roi Edouard, le
testament de Cremer, les récits de Canden comme les écrits de
Lulle traitant de chimie seraient-ils tous des faux ou des apocryphes ?
Il nous semble que c'est aller trop loin que de nier
en bloc l'authenticité d'une masse de documents aussi importants.
Pourquoi cet acharnement à dénier à Lulle toute connaissance
de la chimie ? Pourquoi cette volonté de passer sous
silence toute une partie de son oeuvre ou, quand on en parle,
de l'attribuer à autrui ? Voici une explication qui paraît logique :
Quatre grands chimistes des XIIe et XIIIe siècles appartenaient
aux ordres religieux. Il s'agit de saint Thomas d'Aquin,
d'Albert Le Grand, évêque de Ratisbonne, du moine anglais
Roger Bacon et du moine Alain de Clairvaux, qui fut plus tard
évêque d'Auxerre. Tous furent en outre des adeptes en l'Art
alchimique et personne n'a jamais nié ces faits.
Par contre, Arnaud de Villeneuve, quoique chimiste éminent
et alchimiste réputé, n'avait rien d'un religieux mais s'était au
contraire souvent écarté des principes catholiques, ce qui lui
valut sinon les foudres, du moins la censure de l'Eglise. Et c'est
lui qui initia Lulle à la chimie... Si celui-ci avait eu pour maître
l'un des quatre philosophes religieux, l'Eglise aurait sans doute
admis qu'un de ses martyrs béatifiés ait pu avoir été en même
temps chrétien fidèle et chimiste.
Essayons maintenant de répondre à la question : Raymond
Lulle a-t-il fabriqué de l'or ? Quels arguments peut-on évoquer,
quels témoignages militent-ils en faveur de cette hypothèse ?
Nous avons les affirmations de Jean Cremer et de William
Canden, citées plus haut. Jean-Etienne Delécluze, parlant du
séjour de Lulle à Londres en se basant sur l' « Histoire de la
Philosophie Hermétique », raconte :
« Jean Cremer donna d'abord une cellule à Raymond, dans
le cloître de l'abbaye de Westminster. d'où, dit-on, il ne se
retira pas en hôte ingrat, car longtemps après sa mort, en
faisant des réparations à la cellule qu'il avait habitée, l'architecte
chargé de ce travail y _trouva beaucoup de poudre d'or,
dont il tira un grand profit. »
Rappelons maintenant un fait historique dont l'authenticité
ne peut être mise en doute. Le 13 mars 1275 un administrateur
des biens de Lulle fut nommé, sur les instances de sa femme.
A partir de cette date il ne put donc ni en disposer ni en jouir.
Nous savons aussi que l'oeuvre écrite de Lulle, dont nous
connaissons l'importance, a débuté en 1275, ce qui signifie qu'en
quarante ans il a écrit quatre cents volumes au moins. Mais au
cours de ces quarante ans, Lulle a effectué plus de quarante
voyages dont certains le conduisirent en Afrique et en Asie
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Mineure, d'autres de Majorque à Gênes, de Montpellier à Paris,
de Naples à Barcelone, ou de Vienne à Majorque en passant par
Montpellier ; tout cela sans compter celui de Londres.
Il va sans dire que, voyageant énormément, écrivant une
dizaine d'ouvrages par an et, en outre, étudiant sans cesse pour
augmenter ses connaissances, Lulle ne pouvait pas trouver le
temps de gagner sa vie. Toute proportion gardée, le coût des
voyages n'était pas moins élevé au mir siècle qu'il ne l'est de
nos jours car, pour parcourir par exemple les 800 kilomètres
qui séparent Montpellier de Paris, il fallait compter une semaine,
à condition encore de disposer d'un carrosse et de chevaux particuliers.
Cela implique une très grande dépense à laquelle s'ajoutaient
les frais de séjour dans les auberges des diverses étapes.
Mais traverser les Pyrénées pour se rendre d'Espagne en France,
traverser les Alpes pour aller à Gênes constituait à cette époque
un exploit aventureux, et souvent il était préférable d'emprunter
la voie maritime, encore plus coûteuse mais présentant moins
de fatigues et de dangers.
Puisque Lulle avait disposé de sa fortune en faveur de sa
famille et qu'il ne jouissait d'aucun revenu, il lui a bien fallu
se procurer de quelque manière l'or nécessaire à ces dépenses.
On ne lui connaît aucune activité lucrative et, chose curieuse,
aucun de ses biographes n'a jamais évoqué les problèmes matériels
de sa vie sauf pour nous dire que ses biens étaient, pour
employer un terme de notre époque, sous séquestre. Mais alors,
de quoi vivait-il, avec quoi payait-il ses voyages fort onéreux ?
La réponse est facile : Raymond Lulle était bel et bien
alchimiste et, instruit par Arnaud de Villeneuve, savait produire
l'or nécessaire à ses besoins.
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(Suite de la page suivante)
Pour expliquer les passages difficiles ou très hermétiques de Cyliani
et Cambriel il ne néglige aucun domaine. L'anecdote, la petite histoire,
l'histoire des sciences critique littéraire au 19e siècle : de Balzac
à... Chevreul. en passant par Sainte-Beuve.
Des sources de la « Recherche de l'Absolu », de Balzac, et des sources
de « Hermès Dévoilé », de Cyliani, il nous conduit au « Museum » et
nous met sur la piste de manuscrits essentiels et inconnus, qui nous
conduisent eux-mêmes aux portes du mystère de la discipline hermétique,
c'est-à-dire au problème de la « Filiation initiatique dans la Tradition
Alchimique ».
Il nous communique pour la première fois le texte intégral d'un
manuscrit savant et révélateur d'un adepte inconnu (peut-être le Maître
de Cyliani ?), « Recréations Hermétiques ». Ce manuscrit n'avait encore
jamais été signalé par ceux qui en avaient connaissance.
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Pour conclure : nous dirons que cette Introduction, avec les nombreuses
notes et les textes cités pour éclairer les deux traités hermétiques
des prédécesseurs de Fulcanelli, procurera au lecteur qui se
sentirait une « Vocation opérative » des indications qu'il trouverait
difficilement dans d'autres livres.
Nous considérons personnellement la parution de ce livre comme un
heureux événement « Pro fratribus in sole ».
Claude D'YGE
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