Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.

@

Page

Réfer. : 1704F .
Auteur : Valachius.
Titre : L'Arché ouverte ou la cassette du petit paysan.
S/titre : .

Editeur : André Cailleau.
Date éd. : 1754 .
@

PAGE VIERGE.

@

186 L A C A S S E T T E


pict

TRAITE' DU SECRET
DE L'ART PHILOSOPHIQUE,

Ou l'Arche ouverte, autrement dite la
Cassette du petit Paysan.

Commenté par Valachius, corrigé & élucidé
par Ph.... Ur... Amateur de la
Sagesse. Première Partie.

N ous avons ici en Allemagne un commun
& vieux Proverbe, après beaucoup
de pleurs grande joie, après la pluie
le beau temps; il en est tout au contraire, ça
été à mon grand regret depuis peu d'années,
mon sort fatal; la même chose est arrivée
quelquefois à d'autres, qui ont commencé
l'ouvrage sans un fondement véritable,
comme je le montrerai au long; car pensant
tenir en mes mains tout le monde, je
n'eus rien moins que cela, d'autant que mon
vaisseau de verre sur lequel j'avais appuyé
tout mon bonheur, vint à se casser avec
grand bruit, & toute la matière rejaillit sur
mes minutes de Philosophie, qui en furent
gâtées & salies, ce qui me causa beaucoup de
perte, mais je passe cela sous silence; je dis
seulement que je fus si fort surpris d'étonnement
par ce désastre inopiné, que je ne
savais où j'en étais, ni ce que je faisais,
tant j'étais devenu triste & affligé; car toute

@

D U P E T I T P A Y S A N. 187

ma joie & mon espérance s'étaient tournés
en venin, & non pas en l'Or & en l'Argent
que j'attendais.
Etant donc un peu revenu & rentré en
moi-même, & ayant considéré attentivement
la grande perte que j'avais faite, &
l'incommodité que je recevais de cet accident;
je commençai à deux genoux, les larmes
aux yeux, & d'un coeur gémissant, de
représenter tout mon malheur à celui qui de
toute éternité voit toutes choses; car Dieu
donne & ôte à qui il lui plaît. Je lui fis une
instante prière, afin qu'il eût pitié de moi,
en m'inspirant la vraie voie pour arriver devant
sa Divine Majesté par l'esprit de vérité
& de sagesse; ce qui me donna aussi de la
consolation, sur ce que dit Zachaire, que
beaucoup de Philosophes ont failli au commencement,
qui néanmoins sont enfin parvenus
au bout de leur Ouvrage. Comme
donc j'étais presque accablé de diverses pensées
pour le fâcheux accident qui m'était arrivé
sur la rupture de mon vaisseau, il me
vint en pensée une question qui tourmentait
mon esprit, savoir si le Tout-Puissant voudrait
bien permettre que nous autres pauvres
pécheurs (venants en ce siècle si pervers
& corrompu) puissions parvenir à la connaissance
d'un si grand Secret, comme est la
Pierre des Philosophes.
Après ces inquiétudes & mouvements, je
fis enfin une résolution de ne plus m'inquiéter
Q ij

@

188 L A C A S S E T T E


l'esprit, considérant que tous ceux qui
nous ont précédés, & qui ont atteint à la
parfaite connaissance de ce saint mystère, ne
laissaient pas d'être pécheurs comme nous,
& que ce don de Dieu ne se révèle pas à
cause d'aucun mérite qui soit en l'homme;
mais c'est une grâce particulière de Dieu,
puisque nous ne sommes que très inutiles &
pleins d'erreur. Cette considération me fit
faire une ferme résolution de me convertir
à Dieu, & de n'avoir plus que son honneur
pour but, & le secours du prochain pour
toutes mes entreprises. Etant en cette ferme
volonté, je sentis une sainte extase & certaines
émotions qui me donnèrent de la clarté
parmi mes précédentes afflictions; & me
relevant de ma prière, je me trouvai incité
à reprendre en main mes Philosophes.
Mais il me sembla que je devais surtout
préférer le Comte de Trévisan, lequel, quoique
auparavant j'eusse bien feuilleté, je n'y
découvrais rien néanmoins qui me donnât
un fondement assuré, mais après cette illumination,
comme je fus à l'endroit, où l'Auteur
traite de la première matière, je me sentis
intérieurement éclairé, reconnaissant en
quoi consiste vraiment la vertu & puissance
de l'Oeuvre, & d'abord je tressaillis de joie,
mais examinant continuellement cette science,
je trouvai mon entendement tout-à-fait
ouvert, où auparavant il avait été clos
resserré, & quoi qu'avec tant d'étendue &

@

D U P E T I T P A Y S A N. 189

de soins, je me fusse ci-devant occupé en
beaucoup d'opérations, elles avaient toutes
fois été faites en vain, car j'étais mal fondé.
Partant je louai Dieu, & invoquai avec
joie son saint Nom; je continuai à le prier
humblement qu'il me donnât la perfection
de ces bons & solides commencements, qui
n'avaient en moi autre fin que sa gloire &
mon salut.
A l'instant je continuai à bien comprendre
cette matière, afin que je ne me méprisse plus
par les apparences, mais à ce que je misse le
doigt sur celle qui se peut dire & nommer
matière prochaine & non éloignée; car celle-
là est plus riche & fertile que celle-ci, quoi
qu'elle tendent toutes deux à même but,
selon le bon Riplée, en ses axiomes des douze
Portes, & selon Flamel, fol. 120. Item,
fol. 180, ou 150, où il dit que c'est surtout
un très grand secret de pouvoir connaître
de quelle chose minérale on doit prochainement
faire l'Oeuvre.
Or comme j'étais allé faire un voyage,
je me rencontrai entre deux montagnes, où
j'admirai un homme des champs, grave &
modeste en son maintien, vêtu d'un manteau
gris, sur son chapeau un cordon noir, autour
de lui une écharpe blanche, ceint d'une
courroie jaune, & botté de bottes rouges,
lequel je saluai. M'étant approché, j'aperçus
qu'il tenait en ses mains deux fleurs très
éclatantes & étoilées à sept rayons; l'une de

@

190 L A C A S S E T T E


ces fleurs était blanche, & l'autre rouge. Je
les considérai bien, parce qu'elles étaient
très belles, brillantes & de très belles couleurs,
fort odoriférantes & agréables au
goût; de plus, l'une tenait du féminin, &
l'autre du masculin, croissantes néanmoins
toutes deux d'une même racine & de l'influence
de toutes les Planètes.
Je demandai à cet homme quel était son
dessein sur ces deux fleurs, car j'en avais
assez bonne connaissance, mais non pas qu'il
y eût en elles une intention distincte, ni
qu'elles fussent mâle & femelle, c'est-à-dire
de deux différentes natures. Lors, m'envisageant
fixement, il me demanda qui m'avait
adressé en ce lieu inhabité; qu'il était,
dit-il, recherché, des plus grands de ce monde,
mais rempli de beaucoup de périls, &
presque inaccessible.
Comme je lui eus dépeint le cours de ma
vie, mes aventures & emplois, il se sourit,
n'en tenant pas grand compte; il me traita
toutes fois fort civilement, commençant à
me tenir ce discours:
" Tu sauras que qui que ce soit n'arrive à
" la connaissance de ces deux fleurs, qu'il ne
" soit appelé de Dieu, guidé par la foi &
" par invocation; encore lui arrive-t-il en ses
" recherches de grandes peines, ennuis &
" affliction, afin que cette haute science
" lui soit à grande vénération lorsqu'il la pos"
sédera comme un trésor cher acheté.

@

D U P E T I T P A Y S A N. 191

" Mais puisque tu es parvenu jusqu'en ces
" lieux, tu verras que Dieu m'autorise à te
" dire, que de ces deux fleurs provient (après
" leur conjonction, & non point plutôt) la
" première matière de tous les Métaux, ce
" qui t'est confirmé par Trévisan sur la fin
" de sa seconde Partie, où il nomme ces
" deux fleurs, homme rouge & femme blan"
che; mais les Philosophes, pour beaucoup
" de raisons, ont dit plusieurs choses sur le
" sujet de cette première matière, pour la
" couvrir & sa racine comme d'un voile, &
" ils se sont aussi donné de garde de décou"
vrir la seconde matière: quoiqu'il faille
" premièrement que tu traites cette seconde
" matière, qui est crue & indigeste, & qui
" est toutes fois le sujet de la Pierre, il faut
" que tu la tires comme de l'homme & de
" la femme, qui après la conjonction de"
vient la matière première que je te déclare
" ici avec sincérité.
Je m'étonnais de ce discours, qui pourtant
me donnait de la joie pour le contentement
où je me trouvais d'être avec lui;
sur ces choses, je ne pus me tenir de lui
dire: Ami, ta simplicité m'eut bien empêché
de chercher en toi des choses de si haute
intelligence; il se mit à sourire, & me dit:
C'est en vérité cette simplicité qui met tout
le monde en erreur, & qui fait que je suis
négligé d'un chacun; car ma forme extérieure
les trompe tous, voyant ma bassesse, &

@

192 L A C A S S E T T E


ce qui semble de vil en moi; mais lorsqu'ils
me prient courtoisement de quitter ma jaquette
grise, & mon manteau de bure, je
les exauce, & leur fais voir là-dessous
un habillement diamantin, & une fourrure
de rubis, ou si tu veux, une chemise très
précieuse; mais le Tout-Puissant les a presque
tous aveuglés, afin qu'ils ne voient de
quoi ces Métaux ont pris leur origine.
Je lui répartis, cher Ami, habitant des
champs, ces fleurs ont un lustre & éclat très
haut, mais pourtant elles ont aussi propriété
de Médecine. Il répondit, elles sont
bien médicinales, mais leur plus grande propriété
est cachée en elles, car lorsqu'elles
sont sur leur propre racine, elles sont vénéneuses:
c'est pourquoi il faut que leur
racine soit bénignement & délicatement
sublimée avec soin, comme je veux croire
que tu sais; ce que je juge par tes opérations;
quoiqu'elles t'aient mal réussi jusqu'à
présent, je ne révoque point en doute que
tu ne comprennes bien ce que veut dire ici
cette sublimation, laquelle se fait sans qu'il
y entre jamais rien de mordicant ni corrosif,
qui détruirait la bonté de sa nature: & c'est
de-là que prennent leur naissance, ces deux
belles fleurs, sans addition d'autres choses,
étrangères & différentes, tirées de cette
montagne contagieuse; & si je n'eusse su
sous quelles Planètes l'on constelle les
hommes des champs, je ne serais jamais arrivé,

@

D U P E T I T P A Y S A N. 193

ni pu me rendre à ce lieu si remarquable.
Je lui dis, cher Ami, tes discours m'engagent
à te supplier encore de me dire, si
ces deux fleurs prennent naissance & accroissent
toutes deux à la fois, & ce qui est de
leur production; car je me propose qu'en
cet éclaircissement sont révélés de grands
secours de la science: je tiens à honneur &
grand avantage d'en être éclairci, parce que
les Philosophes en ont très peu parlé. A cela
au lieu de sourire, il fit quelque branlement
de tête, & se tint en silence assez longtemps;
puis il me dit, tu me demandes la pierre
d'achoppement, où plusieurs trébuchent; car
beaucoup connaissent la première matière,
mais ils errent du fait de cette maîtrise;
pourtant, sois ici demain de retour à cette
même heure, (vingt-quatre heures après)
tu m'y trouveras disposé à te donner intelligence
de ces choses, tout autant qu'il m'est
permis. Je le remerciai, me séparai joyeux,
& restai tout ce temps en grande inquiétude
de l'heure à venir, que j'observai ponctuellement.
Je le vis donc arriver, tenant les deux
fleurs en sa main, & le sommai de sa favorable
promesse, le suppliant de croire que je
lui étais absolument acquis, quoique je reconnusse
bien lui être fort inutile. A quoi
il me dit en ces mots; Pourvu que tu sois
bien à Dieu, je serai bien à toi, & toi à moi;
Tome V. R

@

194 L A C A S S E T T E


sinon je serai toujours éloigné de toi, si tu
es éloigné de Dieu; mais d'autant que je crois
que tu es à Dieu, je te découvre ici tout le
procédé, & te répéterai mes premières paroles,
sur chacune desquelles tu dois avoir
une particulière attention, avec prières continuelles
à Dieu. Cette Science est un don
spécial de la bonté suprême; prends donc
bien garde à toutes mes dites paroles, & examines-les
très exactement. Assis-toi avec
moi sur cette verdure, car je suis vieux &
d'un naturel froid, je n'ai pas bonnes jambes,
ni bien robustes, c'est pourquoi je ne
puis pas me tenir longtemps debout, & de
plus, je me plais fort à me reposer sur la verdure.
Tu as sans doute lu que nos Mages, Philosophes
& Rois, écrivent & disent à tous,
suivez la Nature, suivez la Nature; & c'est
de-là que tu dois inférer que tous ceux
qui veulent produire quelque chose d'avantageux
& de grand en cette Science, doivent
surtout avoir entière connaissance de l'origine
& fondement de tous les Métaux, de
leur naissance, production & différence, de
leur sympathie & antipathie, c'est-à-dire,
amour & haine.
Saches de plus, que tous les Métaux
sont provenus d'une même racine, la matière
dont ils prennent leur origine, n'étant
qu'une & unique, & ils n'acquièrent leur
différence que par la cuisson, c'est-à-dire,

@

D U P E T I T P A Y S A N. 195

selon qu'ils sont plus ou moins cuits ou digérez.
Les bons Auteurs te confirment cette
vérité; mais ne te dégoûte point de leurs
différentes façons; suis seulement les donneurs
de recettes & de procédés particuliers;
sois donc infatigable à lire les bons
Auteurs, & le retardement récompensera ta
patience & ta peine.
Mais saches en peu de mots, que celui
qui comprendra bien l'origine de nos Métaux,
connaîtra que la matière des nôtres
doit être métallique, née aussi de minière
métallique sans métal; car il n'y a point
de métal sans lumières métalliques, ni aussi
de lumières métalliques sans métal; & ainsi
conséquemment l'un se rapporte à l'autre;
car leur être naturel & leur genre est un,
qui se nomme électre minéral-mineur non
mûr, ou magnésie, ou autrement lunaire;
& de-là vient que les Philosophes parlent
toujours en pluriel quand ils disent, par
exemple nos métaux.
Mais il faut que je t'en entretienne plus
clairement, puisque tu as la véritable connaissance
de la vraie matière, dont cette racine
métallique doit être doucement séparée
de ce qui lui est contraire, ou contre
nature; je veux dire de ce qu'elle a acquis
accidentellement des vapeurs vénéneuses.
Puis il en faut extraire cette blanche &
mercurielle liqueur, qui est si délicate &
fluide, laquelle il faut rechercher dans sa
R ij

@

196 L A C A S S E T T E


partie supérieure; & son nom est Azoth, ou
glus de l'aigle; mais sa liqueur fixe sulfurée,
rouge & incombustible, se doit chercher
dans la partie inférieure la plus
occulte & s'appelle laiton, ou lion rouge;
à bon entendeur suffit.
Mais s'il te manque quelque lumière, invoque
le Nom du Seigneur des lumières,
& l'Auteur de toute bonne donation; & remarque
surtout avec admiration que ces
deux fleurs jamais ne se sèchent ni se flétrissent,
que l'une se peut convertir en l'autre
en toutes formes & figures, & qu'elle
a de la pente & de l'inclination à toutes les
sept Planètes, auxquelles si une fois elle
se joint, elle ne s'en sépare plus: la vertu
naturelle & la propriété de ces fleurs ne se
peut assez doctement décrire par quelque
Philosophe que ce soit.
Tu vois maintenant que ces deux fleurs
proviennent d'une même tige, qui est septuple
& susceptible de toutes couleurs; mais
icelles fleurs sont assez éloignées l'une de l'autre,
ce qui provient de leurs différentes natures,
& partant il faut trouver le moyen
de les joindre & unir, de les faire végéter
& croître; il faut que de ces deux se procrée
un fruit excellent, indissoluble & perpétuel,
ce qui n'arrive pas sans l'expresse permission
du Souverain.
Au surplus, saches que le compte, où
le nombre de la semence ou germe du lys

@

D U P E T I T P A Y S A N. 197

blanc est différent de celle du lys rouge, &
que ces deux fleurs n'opèrent pas en même
temps; ce que les anciens Sages ont tenu fort
clos & couvert, & c'est ce qu'ils nomment
leurs poids & sans poids: ces deux lys ne
s'unissent & ne se mêlent pas par menues
parties. Les Anciens parmi les Arabes parlant
de ces choses en ces termes, disent que
le poids du mâle est singulier, & celui de
la femelle est toujours pluriel; ce qu'expose
le Comte de Trévisan en cette sorte: La puissance
terrienne sur son résistant selon la résistance
différée, c'est l'action de l'agent en
cette matière; entends-tu cela? Je répondis
que ces termes sont obscurs; à quoi il me
répliqua que je ne m'en misse point en peine;
car, dit-il, si tu arrives à l'accroissement
de ces deux fleurs de lys, lors tu connaîtras
par leur propre essence propriété & nature,
ce que tu auras à faire, & non autrement;
je te donne avis d'avoir grand soin que la
chaleur de ton feu soit lente & bénigne;
car autrement la semence du lys blanc s'évaporerait
en fumée, & tout ton travail serait
réduit au néant.
Puis je lui dis, tu as fait mention de deux
lys, & toutefois les Philosophes disent quelquefois
qu'en une seule chose, ou un seul
Mercure & Azoth, consiste tout ce que cherchent
les Philosophes, ou Sages; quelquefois
ils parlent de trois choses, du Soufre, Mercure
& Sel, & le plus souvent d'âme,
P iij

@

198 L A C A S S E T T E


d'esprit, & de corps; cependant tu n'en fais
aucune mention.
Il faut, dit-il, que je me rie de toi, de
ce que tu n'entends pas encore les termes
des Philosophes, & qu'ils te soient si peu
connus, ou bien c'est que tu veux m'éprouver;
il faut donc que je te soulage en cela.
Saches donc que les Philosophes entendent
par une seule chose le sel des Métaux, ou
Pierre philosophale, & par deux, le corps
& l'âme, dont le tiers est l'assemblage de
ces deux; à savoir l'esprit, lequel on ne
peut apercevoir, d'autant qu'il est caché
en ces deux; & ainsi l'on peut dire que cet
esprit surnage sur les eaux; or tu le peux
lire en Moïse: que cela te suffise.
Mais quant à moi je m'en tiens volontiers
à ces deux; c'est pourquoi prends ces
deux lys très clairement polis, & les ayant
renfermés en un cristal bien bouché, sans
feu, mets-les en une douce & légère chaleur
d'athanor: lors le lys blanc s'épandra
au large, embrassera & contiendra en
soi le lys rouge, & d'autant que le lys
rouge est d'une nature ignée, & qu'il reçoit,
aide la chaleur externe, il communique &
donne son odeur & haleine de baume chaleureux
dans la froideur du lys blanc, d'où
leur naît un *discord, l'un ne voulant céder
l'autre, ce qui procède des qualités contraires
qui sont en eux, comme tu sais,
puis ils s'élèvent tous deux au Ciel, ou pour


Note du traducteur :
*discord : désaccord.


@

D U P E T I T P A Y S A N. 199

mieux dire, ils croissent tous deux au Ciel,
mais ils sont par après repoussés en bas par
le vent, & ce par plusieurs & tant de fois,
qu'ils sont devenus las & fatigués du travail
de monter & descendre; ils sont contraints
de se reposer en terre, & saches
que si le bain n'est tellement régi & gouverné,
à ce que leurs natures ne s'élèvent
toutes deux à la fois, mais chacune à part,
ou l'une après l'autre, tu ne jouiras jamais
de leur odeur: partant prends bien garde à
cette opération grandement remarquable.
Or d'autant qu'à cause de ces deux natures
ou qualités ennemies, & contraires,
l'un de ces deux lys peut ne se rendre prédominant
sur l'autre; ils se rallient & s'unissent
de telle amitié ensemble, qu'ils ne se veulent
plus séparer; puis après, en cette union
ou ralliement, tout le Firmament s'émeut
semblablement, & le Soleil & la Lune en
deviennent ténébreux & obscurcis, autant
qu'il plaît au Très-Haut; après quoi par
l'amour du Tout-Puissant, l'Arc-en-Ciel de
toutes couleurs se fait voir en l'air, pour
marquer qu'alors tu ne peux plus douter que
Dieu te sois propice, & que le déluge de
ces deux fleurs de lys n'arrivera plus, de
quoi tu te dois réjouir.
Tu apercevras aussi en peu de temps, que
la Lune peu à peu se fera voir moins ténébreuse
qu'auparavant, & finalement ornée
d'une lueur, blancheur & clarté d'un très
R iiij

@

200 L A C A S S E T T E


beau lustre, mais le Soleil est encore caché
derrière la Lune, lequel à cause de l'interposition
de la terre ne se peut encore voir;
que si tu as les yeux de l'entendement ouvert,
tu apercevras quatre Planètes dedans
la Lune, lesquelles par l'éclat de sa
lueur, tu convertiras & transformeras en sa
permanente nature.
Mais quand la Lunaire ou l'Ecrevisse
s'approche du Soleil, & que la chaleur se
multiplie & croît de plus en plus, lors la
Lune est offusquée par les rayons & l'éclat
lumineux du Soleil, jusqu'à ce qu'elle soit
contrainte de se cacher derrière lui & dans
ses rayons; comme au contraire cet éclatant
Soleil vient par la conspiration des autres
Planètes à se revêtir d'une belle & agréable
couleur, & se trouvant tout irrité par
leur moyen, il commence à pâlir, puis à se
couvrir, & devient rouge comme sang:
mais d'autant que ces Planètes s'humilient
devant lui, comme devant leur Seigneur,
& bon Maître, Dieu l'ayant ainsi ordonné,
il les reçoit finalement à grâce, & se les
rend égaux, en les associant à son règne
par une étroite union & amitié. Etant donc
ainsi unies & anoblies, ils louent Dieu d'un
si grand bienfait, par lequel elles se voient
douées d'un si grand & si merveilleux ornement,
& de leur si excellente amélioration
elles consacrent le tout à sa louange & gloire.
Vois maintenant que je t'ai tiré de ton

@

D U P E T I T P A Y S A N. 201

doute & de ton incertitude, & sois entièrement
dans cette croyance, que tu as acquis
l'entière intelligence de toute l'affaire; mais
il faut que tu gardes le silence, en priant
Dieu qu'il te fasse la grâce d'en user droitement
avec beaucoup de discrétion, car si tu
fais autrement tu ne me reverras jamais.
Je restai à cela tellement étonné & interdit,
que je n'avais point de paroles suffisantes
pour lui rendre des actions de grâces,
quoique je fusse porté & enclin à lui témoigner
toutes sortes de reconnaissances, je ne
laissai pas toutefois avec toute soumission
de lui faire encore quelque demande, savoir
si rien n'était plus à ajouter à la Science,
& si elle avait là son terme & accomplissement;
à quoi il me répondit gracieusement:
Tu sauras que la vertu & l'efficace
de ces deux fleurs de lys s'amplifient &
se renouvellent de trois jours en trois jours,
qu'elles se multiplient & s'ensemencent à
milliers; ce qui advient lorsque la semence
est jetée dans la première & précédente
terre; ainsi au premier jour les ténèbres paraissent;
au deuxième, une claire lueur de
Lune se fait voir; & au troisième un Soleil
chasse les ténèbres venant de son couchant,
& cette affaire se provigne autant que le
Tout-Puissant le veut ou le permet.
De la nature de cette Pierre se forment
d'autres pierres précieuses de toutes sortes;
mais son grand effet tend à la connaissance

@

202 L A C A S S E T T E


& au culte du Tout Puissant, ainsi qu'à la
longueur & prolongation de la vie; & même
si quelqu'un arrive à la possession de la moindre
feuille de ses fleurs de lys, il aura des
antidotes contre toutes infirmités & maladies:
comme aussi celui qui arrivera à la
possession de la moindre fleur de lys, aura
de quoi se rendre heureux.
Mais je te reviendrai voir dans neuf mois,
& lors je t'exposerai plus au long les propriétés
de ces fleurs, car il faut que je me
retire; j'aperçois toutefois que tu es en
quelque trouble à cause de mon extérieur,
d'autant que tu me vois couvert de cette
enveloppe, ou jaquette grise, de laquelle je
me suis revêtu afin de me voiler aux Puissances
qui veulent me ravir & tourmenter
par leurs géhennes; mais ne t'ai-je pas dit
que je suis en mon intérieur & dedans revêtu
& paré d'Or, de Diamants, d'Emeraudes
& de Rubis.
A quoi je répartis en grande soumission,
reconnaissance, & très humbles prières,
qu'il me fut permis pour un plus grand
éclaircissement de faire encore cette demande;
je lui dis donc, tous les grands Auteurs
nous représentent qu'il y a de grandes observations
à faire au régime du feu, & que
les grandes choses en dépendent, puisqu'il
doit souvent être plus ou moins chaud en
ses degrés; de plus je souhaiterais fort
d'être instruit distinctement qu'elle est la

@

D U P E T I T P A Y S A N. 203

matière la plus prochaine de la Pierre, de
laquelle l'on doit extraire la forme spécifique,
ou bien ces deux belles fleurs; car encore
que je sache la matière générale, je
suis pourtant encore en doute en ce premier
point touchant la plus prochaine & ce
d'autant que Clangor buccinae nous dit, qu'à
peine peut-on d'une livre de matière en tirer
la pesanteur d'une dragme, dont on
puisse utilement opérer en l'Oeuvre & moi
je me proposais que d'une livre on en pourrait
préparer plusieurs onces, tant pour le
rouge que pour le blanc.
Tu me presses de trop près, me répondit-
il, & tout ce que tu tireras encore de moi
aujourd'hui c'est que tu prennes garde que
sous cette mienne casaque ou jaquette grise,
je porte une chemisette verte & rouge,
que si tu la rends polie & perfectionnée
avec les pierres ou cailloux à feu & philosophiques,
y ajoutant de la limaille ou rouille
de Mars, & de l'Aigle rouge fixe en l'Oeuvre,
alors cette chemisette se perfectionnera
grandement, & puis quand tu l'auras
plongée dans une luisante fontaine d'une
très claire Lune, cette Lune l'enrichira de
six autres de Soleil bons & valables, que
tu retireras à chaque opération pour ton
usage, & tu pourras chaque semaine te
procurer ce profit, dont tu vivras avec
honneur & commodité, même jusqu'à très

@

204 L A C A S S E T T E


bons revenus annuels en attendant la perfection
de ton Oeuvre.
C'est ce que l'ami peut ouvertement dire
& déclarer à son ami en gardant toujours
le silence sur ce qui fait l'entière conduite du
grand Oeuvre que Dieu distribue de lui-
même; il s'en est réservé à lui seul la *dispensation.
A ces mots mon Docteur s'évanouit &
entra dans le vaste & profond de la montagne,
& les deux fleurs de lys demeurèrent
au même endroit, auquel se glissa ledit
Agricola, c'est-à-dire homme des champs;
je m'avançai pour cueillir ces fleurs, mais
étant arrivé à l'endroit où je les avais vus,
j'aperçus à leur place un gros tas, ou
masse de matière crue, & la vraie de la Pierre,
dont le poids était de plusieurs livres, &
tout proche était un Ecriteau portant ces
mots: Dieu vend ces biens par les travaux;
ce qui fut la fin de mon entretien.

pict

S E C O N D E P A R T I E.

L Orsque j'eus remercié de tout mon coeur,
loué & exalté l'Eternel & seul Dieu Tout-
Puissant, Créateur de toutes choses, pour
la grâce qu'il m'avait faite de la révélation
ci-dessus; je pris ma seconde matière (la
première matière suivra ci-après;) je la


Note du traducteur :
*dispensation : distribution.


@

D U P E T I T P A Y S A N. 205

baisai de joie comme une chose après laquelle
j'avais langui & soupiré de tous mes
sens, & au sujet de laquelle j'avais vécu
tant d'années dans le doute, les misères,
tristesses & anxiété; je la considérai bien
avec grand étonnement, surtout à cause
qu'elle n'avait aucune apparence extérieure,
& néanmoins elle devait être capable d'accomplir
& parfaire un si haut, important
& surnaturel Ouvrage; il me souvint en
ce même moment de ce que le Paysan
m'avait dit, que Dieu en avait ordonné
ainsi pour des raisons très importantes, afin
que les pauvres pareillement, aussi bien que
les riches en puissent jouir, & qu'aucun n'eut
sujet de se plaindre envers Dieu, qu'il ait en
cela préféré les riches aux pauvres; non véritablement,
les riches ne s'en soucient point, &
encore moins croient-ils qu'une telle vertu se
trouve cachée dans une si vile matière, comme
on le peut lire au vingt-huitième feuillet
du grand Rosaire, si nous nommions notre matière
de son propre nom, les fols & les pauvres,
& les riches ne croiraient point que ce
soit elle; ainsi les pauvres la rencontrent
plutôt à la main que les riches.
Quand donc j'eus bien enveloppé & enclos
ma matière, je retournai au logis avec
joie, chantant le long du chemin le Cantique.
Je ne fus pas longtemps au logis,
que je commençai à me fournir 1°. d'une

@

206 L A C A S S E T T E


bonne partie des choses nécessaires au Particulier,
que le bon Paysan m'avait enseigné,
afin qu'avec plus de repos & de fermeté
je pusse vaquer à préparer l'universel;
ainsi je commençai au Nom de
Dieu, j'achetai une quantité considérable
de charbons, car cela en consomme beaucoup;
je bâtis à même un des fourneaux
& fours, fort utiles, & en peu de temps;
j'eus une provision considérable de charbons;
mais le Démon, ennemi du Christianisme,
ne pût souffrir cela, il m'excita plusieurs
alarmes les unes sur les autres. Les voisins
m'accusaient que je mettrais leurs maisons
en flammes; mes amis & autres personnes
de connaissance me représentaient
qu'il courait un bruit de fausses monnaies,
& que je me déportasse d'une entreprise si
vaine, crainte de tomber dans le soupçon;
que je devais plutôt m'occuper à l'exercice
de la Jurisprudence, me disant qu'avec
plus de raison j'y trouverais plus de succès
& de profit, parce que j'étais Docteur
en Droit, & qu'il n'y avait que cet exercice
seul qui fut capable de me fournir amplement
ma subsistance.
Mais quoi qu'en bonne conscience je ne
pus gagner mon pain par un tel moyen,
je ne laissai pas de faire doubler grandement
le prix du charbon, de sorte que les Forgerons
& les Orfèvres m'accusèrent en Justice,
comme étant la cause de la cherté,
se plaignant qu'ils ne pouvaient pas continuer

@

D U P E T I T P A Y S A N. 207

leurs Métiers, & avoir comme auparavant
leur nourriture nécessaire; conséquemment
qu'ils ne pouvaient à cause de
cela continuer à la République le payement
des impôts & contributions, car je payais
le charbon plus chèrement, afin d'être préféré
aux autres; ils traitèrent ce sujet tout
au long, si bien que le Conseil me fit faire
la défense, à savoir en même temps que
j'eusse à me désister de cet emploi du charbon,
& vivre dans les Lois de ma vacation;
en somme le démêlé fut si ample,
qu'il me fallut abattre mes fourneaux,
partir de-là, & chercher un bon ami qui
m'avança de l'argent, afin que je pusse vaquer
avec plus de repos à l'universel.
Toutefois je ne déclarai à personne le dessein
que j'avais; les mêmes tribulations &
incommodités durèrent presque jusqu'à la
troisième année; Dieu sait quelles peines cela
me donnait au coeur d'entendre mal parler
de moi, sans pouvoir avancer dans l'Oeuvre;
même je songeais que Dieu ne trouvât
pas encore à propos de me le permettre:
car il faut suivre le chemin où le destin
nous mène & ramène. Le Comte Bernard
de Trévisan témoigne semblablement
avoir eu toute la science de l'universel
parfaitement, deux ans auparavant qu'il
l'eut pu mettre à effet à cause de plusieurs
empêchements.
Durant mon voyage je conférai avec des

@

208 L A C A S S E T T E


gens Doctes, j'en devins plus savant, &
nous nous donnâmes de mutuelles assistances
par science & conférence, ainsi qu'on
a coutume de faire; je fis aussi amas de
belle matière, de toutes sortes de mines
& de pierres de travail; mais je trouvai
fort peu, non pas même plus de trois personnes
qui tinssent le droit sentier physique;
ils voulaient tous se servir du Mercure
vulgaire, de l'Or, de l'Antimoine &
de la mine de Cinabre, & même des choses
plus simples & moindres, en quoi ils
erraient tous tant qu'ils étaient, ne travaillant
& ne suivant pas le naturel sentier
de la nature; mais s'ils l'eussent suivi, ils
n'eussent pas erré si misérablement; outre
cela un don de si grande excellence ne s'accorde
pas à tous; que chacun fasse son compte
là-dessus, & s'éprouve bien avant que la
perte & le dommage viennent à l'abattre
& surprendre; remarque cela, celui qui en
est capable.
Comme donc j'eus fini le cours de mes
voyages, je revins joyeux au logis, alors me
vinrent bientôt revoir mes prétendus amis,
voulant savoir où j'avais été si longtemps,
ce que j'avais fait, & ce que je voulais
faire: je leur fis une brève réponse: le
monde n'est-il pas assez grand, vous pensez
peut-être que votre Ville soit tout le
monde, & que hors d'icelle on ne se puisse
nourrir; mais si vous aviez tant soit peu
essayé

@

D U P E T I T P A Y S A N. 209

essayé, vous en jugeriez tout autrement.
Il y a, Dieu merci, assez de gens qui reçoivent
& reconnaissent avec grand remerciement
ce que vous méprisez & rejetez avec
moquerie: & vous saurez avec cela que
dorénavant je ne vous causerai pas grande
incommodité pour le charbon, car à présent
je n'en ai pas besoin.
Ils s'étonnèrent fort de ces paroles, &
secouaient la tête pour savoir où gisait le
lièvre, mais je me privai tout-à-fait de
leur compagnie; je louai une maison, où je
ne pris qu'un garçon avec moi. Après les grâces
rendues à Dieu, par le grand désir que
j'avais de l'Oeuvre, je me résolus de l'accomplir.
La patience & la persévérance
étant la principale partie de l'Oeuvre entier;
car tous les Philosophes l'écrivent, &
c'est la clef de l'Art; chacun peut facilement
l'éprouver à la confusion, en brûlant
par le feu les fleurs, ou autrement
brûlant la vertu croissante & la germinante
nature; c'est pourquoi il me fallait user de
grande prudence. Je prenais bien garde
aussi qu'il ne m'advint quelque accident
par la tardiveté, ou par manque de chaleur,
comme en parle Theophraste en son
Manuel, mais finalement par la bonté de
Dieu, tout m'a bien réussi.
Or comme les vapeurs vénéneuses furent
retirées de la Pierre, nos deux fleurs parurent,
Tome IV. S

@

210 L A C A S S E T T E


ainsi que notre Paysan l'avait dit,
poussant belles, & doucement toutefois.
J'aperçus plutôt la blanche que la rouge,
n'étant pas encore parvenue à son degré.
Je pris une petite feuille de la blanche, la
goûtai, & y trouvai véritablement un goût
tout-à-fait doux, excellent & agréable, le
semblable duquel je n'avais jamais éprouvé,
& au sujet duquel je me réjouis lors
grandement, & de bon coeur. Le surplus
de cette petite feuille, je le mis sur du fer
rouge de feu, elle y coula subitement, &
tourna en fumée au même instant, à quoi
je reconnus que c'était la femelle, attendu
qu'elle était si volatile & légère, & par
ainsi j'usai d'une grande prudence, si bien
qu'avec celle-là je me rendis maître de la
rouge, laquelle ne se souciait en façon quelconque
d'aucun travail, ni ne fuyait point,
mais demeura constante & maîtresse du
feu.
Toutefois, avant que j'eusse recouvré
ces deux lys, j'eus d'assez grandes traverses,
dont je ne veux faire ici mention,
mais cela fut bientôt oublié, quand j'eus
recouvert ces deux lys; je pensai au Paysan,
& m'étonnai de son profond & sublime jugement;
je suivis toujours l'instruction qu'il
m'avait donnée, & joignis les deux lys ensemble,
& en cette jonction j'aperçus lors
des choses remarquables, à cause de quoi

@

D U P E T I T P A Y S A N. 211

je les enfermai ensuite toutes deux en un
beau vaisseau de cristal, que je posai tout
doucement en un lieu qui donnait une
grande chaleur.
Or comme le Soleil commença à luire, le lys
blanc vint à s'étendre, comme s'il eût été tout
eau, & tout ainsi qu'on voit la rosée du matin
sur l'herbe, ou comme une larme claire de Soleil
reluisante comme la pure Lune, toutefois
avec une certaine *réflection bleuâtre; & y
portant l'oeil de plus près, je vis qu'elle
avait consommée en eau & avalée la fleur
rouge; en sorte que je n'en pus pas voir la
moindre feuille, elle ne pouvait pourtant
pas cacher tout le rouge, le rouge est d'une
complexion plus ardente & plus sèche,
& la blanche plus froide & plus humide;
& comme la lueur du Soleil lui vint extérieurement
en aide, elle tâcha de se remontrer,
mais elle ne le pût à cause de
la force de la blanche, le naturel
de laquelle prédominait encore: toutefois
elles combattirent doucement, s'accordant
toutes deux également dans le Ciel, ou verre
du Ciel, mais elles en furent rabattues & repoussées
par les tourbillons des vents; cela
dura jusqu'à ce que toutes deux liées ensemble,
furent contraintes de demeurer en
bas, car la racine qui les avait pu faire croître
leur était retranchée.
Alors commence la première matière de
la Pierre & des Métaux, après cela l'obsS
ij

Note du traducteur :
*réflection : reflet.


@

212 L A C A S S E T T E


curité commença peu à peu à paraître, &
le Soleil & la Lune furent de plus en plus
couverts, cela dura un bon espace de temps,
ainsi qu'il se peut lire au Traité du Comte
Bernard de Trévisan; cependant parut le signe
pacifique & gracieux de l'Arc-en-ciel, avec
toutes sortes de couleurs admirables, dont le
Paysan dit que ce serait un signe de réjouissance,
& un augure de bonne foi.
Or, comme la Lune vint à se faire entrevoir,
toutes fois pas bien claire, le Soleil
commença de luire plus ardemment,
jusqu'à ce que la Lune fût pleine, & que
transparente elle porta une lueur claire,
comme si c'eût été toutes perles, & des
morceaux de diamants légèrement pillés; de
quoi se réjouirent quatre Planètes: car par
ce moyen elles peuvent être muées de leur
naturel imparfait en la splendeur de la Lune,
& en sa nature, ce que le dit Comte Trévisan
nomme en sa parabole, la chemise du
Roi.
Donnant ensuite le troisième degré de feu,
toutes sortes de fruits excellents vinrent à
croître & pousser, comme des coings, des
citrons, & des oranges agréables à voir,
sortant d'un terroir tout de hyacinthe, lesquelles
se transmuèrent en peu de temps en
aimables pommes rouges, qu'on surnomme
de Paradis, croissant d'une terre de rubis,
& enfin elles se changèrent & congelèrent
en un admirable, clair, pur, & toujours luisant

@

D U P E T I T P A Y S A N. 213

Escarboucle, lequel rend par sa propre
lueur, toutes les Planètes obscures, &
de couleur sombre, & est luisant, éclairant, &
céleste; & cela en fort peu de temps.
Après cela, comme j'eus fait quelques
projections sur quantité de livres de Métaux
épurés & purgés, que je me réjouissais
extrêmement, & m'émerveillais de ce
que si peu de notre Pierre eut un si grand
pouvoir de pénétrer & changer en un moment
toutes sortes de Métaux, c'est à savoir
une partie en mille autres, je me mis
à bas, m'assoyant après ma Pierre faite;
puis mes actions de grâces rendues à Dieu,
j'eus la volonté de faire encore une projection,
en intention & à dessein que je pusse
approcher de plus près de la connaissance du
fondement de la projection.
Justement comme je venais de m'y mettre,
voici que ce bon homme de Paysan arrive,
il me salue amiablement d'abord; je
fus fort surpris, parce que je ne le reconnus
pas assez tôt, & qu'il entra subitement,
vêtu pour lors d'une robe de diverses couleurs;
je me laissai aller sur le banc, car les
jambes me tremblaient. Il me dit d'une
bouche riante, & avec des gestes agréables,
ne crains point, mon cher frère,
tu as un don gracieux & clément avec toi,
& ce que ton coeur désire au monde. Je te
reviens voir maintenant, comme je t'ai promis,
pour t'informer davantage des secrets

@

214 L A C A S S E T T E


& d'autres choses plus relevées & sublimes;
car ceci n'est que le commencement; &
pour te les enseigner fondamentalement,
entends, que faire la Pierre, c'est une chose
de peu d'importance, simple & légère, ainsi
que maintenant tu la dois avouer toi-
même, & que Dieu éternel, pour des raisons
très importantes, l'a ainsi disposé;
mais pour ce qui est de comprendre bien
& parfaitement, il faut que tous les Philosophes,
Adam, Hermès, Moïse, Salomon, &
Théophrastes se courbent & s'abaissent devant
elle; reconnaissant publiquement, &
faisant connaître à tous leur impuissance
en ce point. Comme aussi Zachaire ( qui
a souvent fait la Pierre ) le témoigne ouvertement,
fol. 39. disant: Notre Médecine
est une Science autant divine que surnaturelle.
En la seconde opération, ou conjonction,
il est, a été, & sera toujours impossible
à tous les hommes de la connaître
& découvrir de soi-même, par telle étude
ou industrie que ce soit, fussent-ils les
plus grands & experts Philosophes qui jamais
furent au monde, car toutes les raisons
& expériences naturelles nous défaillent
en cela.
Mais afin que, comme je t'ai promis, tu
puisses être plus instruit & informé, autant
qu'il est permis, & libre d'en révéler & découvrir
le secret, je veux te faire entendre
la chose fondamentalement.

@

D U P E T I T P A Y S A N. 215

Sois toujours assidu en prières ferventes
auprès du Souverain; tu peux suivre la route
que je t'ai montrée, car de Dieu viennent
tous les plus grands trésors de science; alors tu
seras sans doute éclairé, illuminé & doué
d'une grande intelligence, de toute science
& connaissance, suivant le témoignage du
très sage Roi Salomon, au Livre de sa Sapience
Ch. 7. v. 8. Car l'Eternel Dieu,
avec raison, demande d'en être prié, il la
donne aussi volontiers qu'il a fait autrefois
à d'autres, à ceux qui de coeur soupirent
après, avec dessein d'user d'un si souverain
don de Dieu, à son honneur, à leur salut
& au soulagement de leur prochain, & des
pauvres nécessiteux.
Or, parce que j'ai su que tu as déjà procédé
un peu imprudemment, à la projection
& à l'établissement de la teinture; il
faut que tu saches que tu dois bien purger
& nettoyer les Métaux de leurs accidents
adustibles, ou saletés sulfureuses,
avant que tu fasses les projections, autrement
cela te tournera à perte, & la manière
en laquelle on fait ce nettoiement, est décrite
aux Livres des Philosophes, & se traite
ainsi.
Comme il disait cela, il prit un morceau
de cuivre, le mit dans un creuset, jeta
une poudre purgative dessus pour le calciner,
& avec un fil de fer courbé il en tira
ce qu'il y avait de terre contraire, rouge

@

216 L A C A S S E T T E


puante, qui ne se peut brûler, & empêche
la teinture de pénétrer, & laquelle était en
qualité comme fange, ou écume, tant &
si longtemps, que la Venus devint nette &
pure, & en fange blanche; & comme je
versai alors ma teinture dessus, elle traversa
& pénétra subitement jusqu'au dedans,
& le corps de Venus fut entièrement
changé en un vrai Or excellent, & meilleur
que l'Or naturel de Hongrie; sur quoi je me
réjouis lors de grand coeur, & je le remerciai
humblement de l'avis si précieux qu'il
m'avait donné, car l'orgueil ni l'amour-
propre ne doivent jamais enfler de vanité le
coeur d'un vrai Philosophe, qui en cette
science universelle & immense, doit toujours
se dire ignorant, malgré toutes les
connaissances & les découvertes qu'il peut
avoir fait.
Ensuite ce petit Paysan me fit récit pareillement
des purifications & nettoiements
des autres Métaux, dont l'essai fut un agréable
plaisir & divertissement; il me dit encore:
tu dois savoir qu'avec cette Pierre
blanche, fixe, tu feras toutes sortes de pierres
précieuses blanches, comme diamants,
des saphirs blancs, des émeraudes, des perles
semblables; comme aussi avec la Pierre
jaune, avant qu'elle soit en son haut rouge,
tu peux faire toutes sortes de pierres jaunes,
comme hyacinthes, diamants jaunes,
topazes; & avec la rouge tu feras des escarboucles,
boucles

@

D U P E T I T P A Y S A N. 217

rubis, grenats; lorsque les pierres
sont préparées & apprêtées elles surpassent
de beaucoup les Orientales en noblesse,
vertu, & magnificence. Je te veux moi-
même dresser à cela & t'y donner la main
car on y peut aisément commettre quelque
faute.
Mais maintenant je te veux faire voir un
secret merveilleux & miraculeux; il faut
que tu fermes les fenêtres, & ne t'épouvante
de rien, mais plutôt réjouis-toi des
hautes merveilles que Dieu a mis dans la Nature.
Je répondis, mon ami & très cher frère,
je désire de tout mon coeur, & veux volontiers
apprendre cela & le voir, comme aussi
en témoigner ma reconnaissance à mon Créateur;
car cela même me fortifiera d'autant
plus dans ma foi, tout ignorant que je confesse
être, je brûle d'ardeur d'être instruit
& de voir la lumière; ses rayons ne m'éblouiront
pas, parce que je suis certain de
la vérité, & que ses Phénomènes excitent
ma curiosité d'en apprendre les ressorts secrets
& admirables; j'ai pour maxime de
me flatter de trouver toujours un plus savant
que moi, & de m'humilier devant lui,
en recevant ses instructions: plus je vis,
plus j'apprends & connais que j'ai été ignorant,
sans être assez présomptueux pour penser
& pour dire que je sais tout, ce qui est
l'usage assez ordinaire des ineptes, ignares
Tome IV. T

@

218 L A C A S S E T T E


& non lettrés, & s'appelle mentir contre
l'Esprit Saint, dispensateur de toute science.
Assis-toi donc par terre, me dit le petit
Paysan; après cela il prit les sept Métaux,
& les tablant & disposant selon le nombre
des sept Planètes qui leur sont attribuées,
il forma sur chaque table ou métal le caractère
ou signe de la Planète qui lui est propre;
puis il les mit l'un après l'autre, ainsi
que les choses le requièrent dans un creuset
sur le feu, les fit fluer & couler ensemble:
ensuite il y ajouta & fit dégoutter une agréable
vapeur luisante: le feu flamboyant sortant
du creuset me causa quelque épouvante
& effroi, & je ne peux m'empêcher de dire
que je vis véritablement pour lors des secrets
& arcanes très merveilleux & très curieux,
avec l'apparition de toutes les Planètes &
du Firmament, entre elles tournant & roulant
à l'entour de lui, en la même façon
qu'elles vont & roulent au-dessus de nous.
Il ne m'est pas permis, en façon quelconque,
de révéler ces choses: je n'aurais jamais
cru que telles merveilles eussent été
cachées en notre Pierre, si je ne les avais vues
moi-même: l'homme peut néanmoins en
acquérir l'intelligence céleste, puisque notre
Pierre est capable de faire des effets si relevés
en choses mortelles.
Mon petit Paysan me conta encore de
grands mystères en me révélant plusieurs
choses inouïes, m'enseigna comment je

@

D U P E T I T P A Y S A N. 219

pourrais savoir combien il y avait de
vrais Philosophes au monde, qui ont eu en
ce temps-ci la Pierre: il me montra le moyen
de les pouvoir tous connaître, & de me
faire connaître d'eux tous, afin qu'ils fissent
bientôt connaissance avec moi.
Il me dit encore que si, pendant neuf jours
consécutifs, j'usais de neuf gouttes, ou de
neufs grains de la Pierre, je serais doué d'une
intelligence Angélique, qu'il me semblerait
être dans le Paradis; comme en effet je l'ai
entendu faire mention d'un nombre presque
infini d'effets surprenants de ce mystère,
& je ne les aurais jamais crû, s'il n'en eût
expérimenté mille en ma présence.
Or quoi qu'il en soit, dit-il, je te veux encore
montrer une chose merveilleuse, grande
& surnaturelle, puis te raconter divers
effets, opérations, vertus, & propriétés de
notre bénite Pierre; finalement je veux te
dénouer, éclaircir & résoudre tout au long
toutes les paroles douteuses, les énigmes &
façons de parler équivoques, dont les Philosophes
se servent, par lesquelles tant de
personnes sont trompées, s'alambiquent la
cervelle & l'esprit, & ne viennent qu'à la
longue & à grande peine à la découverte &
intelligence du sens des Philosophes.
Enfin j'y ajouterai aussi volontiers quelques
procédures touchant le vrai fondement,
afin que tu puisses voir que si tu avais bien

@

220 L A C A S S E T T E


premièrement entendu les Philosophes, &
compris leurs sens, tu aurais pu en venir à
bout en son temps bien plutôt, car le défaut
n'est pas en la matière, mais en l'intelligence
du déliement, de la solution, & même
de la droite voie & composition comme
tu vas entendre: en effet quelques Philosophes
en sont heureusement venus à bout, &
ont parfait notre Pierre en trois cens soixante
& dix-huit jours, & aussi en trente
jours, mais ce qui doit s'entendre à certain
égard; car tout l'Oeuvre demande une suite
de temps plus long.
Lorsqu'il m'eut dit cela, il ajouta: aide-
moi à assembler un grand tonneau de pluie
ou eau céleste; cela fait, nous la laissâmes
putréfier le temps qu'il fallait. Ensuite nous
séparâmes par cohobation l'eau claire bleuâtre
d'avec les fèces, & nous la mîmes en
un autre vaisseau rond de bois, ouvert,
bien net, exposé au Soleil; & aussitôt y
ayant fait dégoutter une goutte de notre
huile bénite & incombustible, alors survinrent
successivement les ténèbres, qui couvrirent
la surface de tout l'abîme, de même
qu'il fut fait le premier jour de la création:
ensuite il y jeta deux autres gouttes;
à l'instant les ténèbres se retirèrent, & la
lumière parut: finalement nous y mîmes à
loisir, & selon l'opportunité du temps, trois,
quatre, cinq, six gouttes de notre même
huile: après tout cela apparut en un agréable

@

D U P E T I T P A Y S A N. 221

& merveilleux aspect, tout ce qui fut fait
& mis en être dans les six jours de la création
du monde, accompagné de toutes ses
circonstances & magnificences incroyables,
pour le récit desquelles le sens & l'entendement
me manquent, & il ne m'appartient
pas d'expliquer ces choses; ce qui fait dire
bien à propos au très sage Roi Hermès, en
sa Table d'Emeraude: ainsi le monde a été
créé & placé en ordre. Ah ! Seigneur Dieu,
dis-je, quels hauts mystères sont ceux-ci;
j'en soupirai profondément, louant celui
qui est vivant ès siècles des siècles.
Il continua en disant: cher ami & cher
frère, contente-toi maintenant de ceci; car
il n'est commandé de ne te découvrir de
plus haute science, ni révéler bien d'autres
sublimes secrets & arcanes, aie bon coeur,
& sois fervent en prières; s'il m'est donné
commandement de t'en révéler davantage,
alors je t'éclaircirai & te rendrai intelligent
de beaucoup d'autres choses.
Or, passons à présent aux choses que nous
avons ci-dessus promises: assis-toi & remarque
bien, car cela t'importe beaucoup:
mais je veux 1° parler un peu du fondement
des trois principes. 2° Je passerai au
capital de l'affaire, partant prends-y garde
en cette sorte.
Comme il y a un Dieu unique, éternel,
seul tout-puissant, par lequel toutes choses
ont été faites & subsistent; il y a toutes
T iij

@

222 L A C A S S E T T E


fois dans cet unique trois personnes distinctes;
ainsi faut-il que tu saches qu'il s'est
établi pour patron & ressemblance, afin
que toutes choses en l'Univers subsistent aussi
dans l'unité. Or cependant en cette unique
essence il y en a deux visibles, l'un volatile,
l'autre fixe & constant; l'un l'âme, & l'autre
corps, ou l'un blanc & l'autre rouge,
mais le troisième est caché.
D'où il s'ensuit que toutes choses qui
sont de durée doivent être & demeurer quelque
chose de bon; il faut même que cela
découle d'un seul être à son image & à sa
ressemblance; il faut, dis-je, que cet un
se puisse séparer en trois, & que les trois
puissent être derechef réunis pour en faire
l'un, dont ils ont été tirés: autrement c'est
agir contre la signification du Souverain,
& il n'en peut provenir quoique ce soit qui
vaille: je vais t'expliquer le commencement
de l'Oeuvre, dont la voie est humide, car
la fin en est la voie sèche.
Or ces trois sont célestes, aqueux & terrestres,
ou bien Souffre, Mercure & Sel;
tous trois ne laissent pas d'être un proprement;
après que l'un & l'autre seront réunis
& joints ensemble, ils ne seront qu'une
seule & même chose, & un seul sujet;
comme en l'homme, l'âme, l'esprit & le
corps ne font qu'un individu; & ainsi qu'en
Dieu, Père, Fils, & Saint-Esprit ne font
qu'un: il en est tout de même aussi dans

@

D U P E T I T P A Y S A N. 223

toutes les créatures: il y a père, mère, &
enfants.
Pour confirmation de cela, Dieu juste &
fidèle voulant montrer sa volonté, régler
comment tout devait être, & aller en ordre,
a créé Adam son premier fils à son
image & ressemblance, & Adam cet unique
& seul homme a été le fils & l'image de
Dieu en la nature humaine: le souffle animant
du Très-Haut y a imprimé son unité
ternaire, c'est-à-dire le sceau de la sacrée
triade en Monade, avec le caractère des
vertus opérantes & efficientes de son Esprit
éternel: note bien qu'Adam a été fait mâle
& femelle en un seul corps, de façon qu'à
triple égard, il a été hypostatiquement divin,
humain & terrestre. En son individu
étaient tous ensemble l'Esprit de Dieu,
Adam homme, & Eve sa femme; son seul
être était encore Adam, Eve, & toute la
génération humaine, comme un gland de
chêne est esprit mâle, esprit femelle, coopérant,
& la production de chênes & de
glands à l'infini, parce que le gland est chaleur,
humide & terre. Eve a été tirée d'Adam;
& la génération humaine en la personne
d'Eve, n'a eu pour principe que Dieu
& Adam: ainsi de ce seul & unique Adam
fils de Dieu, sont provenus & ont existés
trois choses, père, mère & enfants: il en est
ainsi de toutes les créatures.
T iiij

@

224 L A C A S S E T T E


Réfléchis donc que le principe séminal,
ou la semence première de l'être adamique
a été le souffle spirituel, animant & vivifiant
de Dieu, l'esprit humide virginal de la
Nature, & le limon ou la terre substantielle
des quatre Eléments, laquelle, comme
la matrice, a reçu l'émission & infusion de
l'âme & de l'esprit; la terre a été la mère
de tous les animaux à quatre pieds, des
plantes, des arbres, des feuillages & de la
verdure; toutefois il y a eu au commencement
une seule chose, à savoir, la semence
en la terre; ainsi Dieu fit la séparation d'un
seul en trois, quand il dit que la terre produise
toutes sortes de plantes, feuillages,
verdures, & arbres portant fruits qui aient
leurs semences, & engendrent du fruit selon
leur espèce, pour s'en accroître dans
leur même espèce par la vertu solaire. Ainsi
maintenant trois choses sont provenues de
la seule terre, savoir l'être, ou la terre,
la semence & son fruit, lesquelles derechef
portent semence, revenant ainsi toutes en
un; elles sont devenues trois différentes
choses en une telle séparation, & elles retournent
aussi ensemble, en un, duquel elles
sont issues; car tous les fruits retournent
en terre, & ainsi ils sont réunis en un seul;
comme aussi l'homme, qui selon le corps
pris de la terre, doit retourner en terre, de
l'expressif commandement de Dieu: tu es

@

D U P E T I T P A Y S A N. 225

terre, & il faut que tu retournes en terre.
C'est ainsi que chaque chose ou créature
renaît & retourne en ce dont elle est issue;
à savoir en sa première mère qui est la terre,
& finalement selon l'opération & l'opportunité
de son temps, à Dieu qui en est le premier
Auteur par son souffle ou sa parole, c'est-à-
dire que tout sort de ce grand mystère des
secrets de la Nature, & que tout y rentre,
afin que toutes choses demeurent dans
l'unité, subsistent, & soient maintenues &
conservées en l'Etre unique, qui est Dieu.
Mais celui qui s'en sépare, & qui entreprend
au-delà de cet ordre de Dieu, ou qui
se détache de lui, est diabolique, ainsi que
Lucifer par son orgueil. L'homme par la
transgression du commandement de Dieu,
& les créatures par la malédiction qui s'étendit
sur elles, à cause de la chute de
l'homme, sont devenus malheureux, corruptibles
& mortels: mais l'homme est ramené,
régénéré & rétabli un autre Dieu,
& Dieu même par la grâce & la vertu de
Dieu: & ainsi a été faite une teinture ou
projection en Christ par l'effusion de son
Sang précieux en la Nature humaine; d'autant
que cette effusion était de Nature divine,
& que Dieu a été de son être & essence
vivifique, soufflé comme âme vivante
au premier Adam, que Satan a ainsi
séduit par le venin mortel de son souffle
impur & corruptif: mais, comme j'ai dit,

@

226 L A C A S S E T T E


cet Adam a été réparé par le moyen de
Jésus-Christ, Dieu & Homme; c'est-à-dire
Fils de Dieu & Fils de l'Homme. Le même
bonheur n'a pu arriver au Diable, parce
qu'ayant péché volontairement contre Dieu,
& trompé pareillement l'Image de Dieu,
il est resté de sa nature esprit infernal, damné
& *maléficiant.
Tout cela a été ainsi permis de Dieu pour
démontrer sa toute-puissance & sa miséricorde
surabondante, en ce qu'il veut que
tout subsiste en l'éternité suivant son ordination;
ce qui fait voir que ceux-là errent
grossièrement, lesquels travaillent &
entreprennent quelque chose en cette sainte
science contre le cours de nature, & l'ordination
de Dieu le Souverain.
Il me dit ensuite, comprend bien ce que
je te dis; la Nature peut être transmuée, en
sorte que de la Lune, de l'Antimoine & autres
Métaux, il en vienne & soit produit
de l'Or ou de l'Argent; mais il faut qu'il
se fasse une séparation & un *déjet de ce qui
ne doit pas entrer avec le résidu, parce
qu'il y ferait obstacle. Il est donc nécessaire
que ce qu'il y a d'immonde & d'empêchant
en soit rejeté, afin que le bon qui
y est puisse paraître ouvertement en sa lueur
& clarté; car à cause de la malédiction qui
passa de la bouche de Dieu jusqu'à la nature,
lorsque l'homme broncha & tomba dans le péché
& la corruption par l'impureté qu'il contracta,


Note du traducteur :
*maléficiant : maléfique.
*déjet : rejet.


@

D U P E T I T P A Y S A N. 227

la nature est devenue fort corrompue,
fautive & défaillante. Or celui-là est avec
raison & à juste droit, un vrai Philosophe
Expert, & Maître en l'Art, qui peut réparer
& ôter ce défaut, & qui sait secourir
à point la nature par ses propres moyens,
convenables à la Médecine, dont les Artistes
tirent la plus grande perfection, cachée
particulièrement dans les fèces.
En effet, chaque chose porte avec soi-
même au col sa vie & sa mort, comme la
santé & la maladie, & chaque chose est
rendue saine ou malade par cela même qui
est de l'espèce, nature & propriété de son
semblable. En voici un exemple tiré de
l'homme: Il est extrait, quant à son être
extérieur, du limbe de la terre la plus subtile,
& est un extrait de toutes les Créatures
terrestres; à cause de quoi aussi est-il
nommé microcosme ou le petit monde; &
c'est avec raison.
Or ce que l'homme mange & boit prend
sa forme de la terre, en plus grande partie:
les fruits qu'elle engendre, produit &
fournit pour sa nourriture, sont les principaux
moyens de maladie ou de santé: plus
sont nobles les fruits ou créatures de la terre
dont l'homme prend la nutrition, plus
il en est sain. Au contraire, plus sont ignobles
& de mauvaise qualité, les aliments
dont il se nourrit, plus aussi il en est infirme
& malsain: les premiers se rapportent

@

228 L A C A S S E T T E


à la santé & à la vie du corps, & les seconds
s'entendent relativement à son indisposition
& à sa mort.
Nous savons qu'il n'y a chose dans la
nature plus approchante & qui ait plus de
convenance au corps humain, que les métaux
même, & principalement les très purs
métaux, comme sont l'Or solaire, & la
Lune argentine; ce qui se voit par leur
belle & brillante splendeur, & par la constance
qu'ils ont à combattre contre le feu
& dans le feu. Ce que les autres métaux ne
font pas, car le fer se rouille, le cuivre se
change en vert de gris, ou vitriol, le plomb
& le vif-Argent sont fuyants, & tous s'exhalent
en fumée quand ils sont exposés au
feu; il n'y a donc parmi les métaux que
l'Or & l'Argent qui se maintiennent, en
résistant au feu.
Nous en pouvons conclure facilement
que leur teinture, où l'esprit enclos en eux
à cette fermeté & vertu en soi-même, &
l'opère dans les autres; c'est pourquoi les
deux nobles métaux qui de leur nature sont
si égaux & semblables au corps, (je dis qui
ont droit de convenance & d'analogie avec
le corps humain) peuvent infuser un état si
souverain de santé à qui saura bien s'en
servir, & en préparer l'arcane, que rien ne
le surpasse, sinon le seul point du sentier
universel; mais les herbages & les fleurs des
plantes qui se corrompent aisément, & deviennent

@

D U P E T I T P A Y S A N. 229

pourries & puantes, ne sont pas à
mille degrés près à comparer aux métaux. Or
tu dois savoir que tout ceci ne se doit pas
entendre à la lettre, mais physiquement,
ainsi que je t'ai informé & instruit au commencement.
Il s'ensuit donc conséquemment que ces
deux nobles métaux, le Soleil & la Lune,
ou l'Or & l'Argent, en cas qu'ils soient mis
en bon état extérieurement & intérieurement
par la préparation vraie naturelle,
convenable & physique, s'accommodent
bien aux Astres célestes, tels que le Soleil
& la Lune, qui par leur nette splendeur
éclairent jour & nuit le Firmament supérieur
& inférieur, & toutes les Créatures,
lesquelles perdraient leur lumière, toute
leur apparence & splendeur, & même se
corrompent & meurent, par la privation de
la plus bénigne influence de ces deux grands
luminaires; car elles ne peuvent nullement
par le moyen des cinq autres Planètes,
comme Mars, Mercure, Saturne, Jupiter,
& Venus, ni par les autres fixes ou non
fixes, être conservez ni maintenus, quelque
puissance qui leur soit attribuée.
De là tu peux aisément juger, que ces
cinq moindres métaux, comme le fer, le
plomb, l'étain, le cuivre, & le vif-Argent,
ni tous leurs suppôts, ou microcosmes (excepté
un, qui enclot en soi la propriété de
toutes choses en espèce & génération) fussent

@

230 L A C A S S E T T E


même toutes les semences, les genres,
les espèces, les formes & les vertus génératives,
sous quelque nom que se puisse
être, ou que l'invention la plus artificielle
leur veuille donner, ne peuvent jamais rien
opérer, ni faire quoi que ce soit qui approche
de la puissance, de la force & de la
vertu de l'Or & de l'Argent préparés hermétiquement,
pour la santé des autres métaux,
ou leur transmutation. L'on monte
directement du plus bas degré au plus haut;
c'est-à-dire que l'on passe de l'imperfection
à la perfection & à la pureté; la mort ou le
néant physique est le premier pas à la vie &
à la régénération: le plus élevé est plus digne,
puissant, fort, & vertueux que l'infime:
il faut donc qu'en tout temps la Médecine
dont on veut se servir contre la maladie soit
meilleure & plus noble que le vice, ou l'infirmité,
qui est la source & la cause de l'humeur
peccante.
C'est pourquoi nécessairement, l'on ne
doit chercher & trouver la cure ou transmutation
des métaux imparfaits en aucun
autre métal, que dans les deux luminaires qui
sont l'homme rouge & la femme blanche,
le Soufre solaire & l'humide lunaire, la terre
rouge & la terre blanche; c'est-à-dire,
l'Or rouge solaire, & l'Argent blanc lunaire,
qui sont parfaits à certain égard, comme
dit très bien l'excellent Roi Hermès:
par exemple Adam, le premier homme, a

@

D U P E T I T P A Y S A N. 231

été créé de Dieu seul, un homme exempt
de tout péché ou maladie, & encore plus
de la mort de l'âme & du corps; s'il eût
persisté en l'ordination & au mandement de
Dieu, il se serait perpétué en son état &
qualité de pureté éminente, mais lorsqu'il
les a transgressés, le péché qui y est survenu,
est devenu une maladie du corps & de
l'âme; de sorte que à présent nous sommes
de pauvres & misérables hommes mortels,
sujets à la mort, & inférieurs aux Créatures
même, sur lesquelles auparavant nous
avions pouvoir, & dont nous étions établis
maîtres & seigneurs, en telle manière,
que nous sommes tués, consommés, &
finalement dévorés entièrement par notre
propre mère la terre, & par ses enfants qui
sont nos frères, d'une même nature, &
d'un être tel que nous.
Or néanmoins, nous sommes hommes
d'espèce, nature & propriété comme auparavant,
& demeurons toujours hommes,
mais sujets à l'indigence & à la mort; ayant
perdu plusieurs mille parties de la perfection,
nous ne ressemblons presque plus à
l'homme avant sa chute, & à bien considérer
l'état auquel vivait Adam avant sa
dégradation, nous ne sommes presque plus
lui, ou ses représentants; c'est pourquoi nos
premiers pères ou parents ont à force de
prières, obtenu de Dieu très Souverain, cette

@

232 L A C A S S E T T E


haute Science de Médecine, comme la
teinture des Philosophes, le Catholicon Viatique
pour l'entretien d'une longue vie, &
pour résister à toutes maladies.
Par le moyen de cette Médecine, l'on
peut découvrir & faire de belles choses, &
des secrets tels que ceux dont je t'ai déjà
donné l'intelligence en partie, je suis obligé
de t'en celer & tenir cachée l'autre partie,
jusques à ce qu'il plaise au Souverain Seigneur
de te les manifester, & faire connaître
plus amplement.
Cependant quelque ignorant me pourrait
venir objecter, & dire d'où vient que
les métaux auraient une telle sympathie,
correspondance, amour & amitié avec les
hommes, les animaux & les plantes, d'autant
que chair, Or, métaux & minéraux
sont à ses yeux aussi éloignés les uns des autres,
que le Ciel l'est de la terre; mais cet
argument est facile à réfuter, si l'on considère
par comparaison & manière de dire,
la génération originelle de l'homme, avec
celle des métaux.
L'homme n'a point été créé & fait de
Dieu tout-puissant, d'une simple & commune
pâte de terre, comme s'imaginent ces
ignorants & clabaudeurs Philosophes vulgaires,
mais bien du meilleur & plus subtil extrait
qui fut dans tout le centre de la terre;
& je crois que pour un tel ouvrage, dans
lequel

@

D U P E T I T P A Y S A N. 233

lequel aussi Dieu avait mis, soufflé & planté
une étincelle ou rayon de son essence
éternelle & de son être, il n'a point pris
de la terre commune, mais, comme j'ai
dit, il a pris la substance exaltée & élevée,
c'est-à-dire la quintessence, ou l'extraction
de tout le quadruple élément; & cela
se trouve & vérifie ainsi; lorsque l'homme
est résout, il retourne en ces trois principes
dont j'ai parlé, la terre ou l'essence adamique
se manifeste en eux, d'autant qu'alors,
sur la fin, une terre luisante, rouge &
belle se fait voir dans la conjonction & assemblage
de ces mêmes principes, par la
raison naturelle que tout se résout, retourne
& termine à ce dont il est créé &
constitué.

Nota. Ici manque la troisième & dernière
partie, qui a été promise par l'Auteur
& est demeurée ès mains du Possesseur
de ce Traité; il faudra s'en passer, jusqu'à
ce que quelqu'un la mette en lumière;
elle doit mériter de voir le jour, car les deux
premières Parties de cet excellent Philosophe
sont d'un prix infini pour les Savants en cet
Art, & font conjecturer de la valeur de la
dernière désirée.

pict

Tome IV. V

@


Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.