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Page

Réfer. : 0435 .
Auteur : Cosmopolite.
Titre : Cosmopolite ou Nouvelle lumière chymique.
S/titre : De la Nature. Du Soufre. Du vrai Sel.

Editeur : Laurent d'Houry.
Date éd. : 1723 .
@

Note du traducteur :

L'Aimable lecteur, rompu à comparer les
différentes versions d'un même texte, verra
sans aucun doute la supériorité de celui-ci,
sur la version de 1618, édité chez Abraham
Pacard, la version de 1639 édité chez Théodore
Maire semblant proche de cette dernière.

La lettre Philosophique, bien que mise à
la suite de ces trois traités par l'éditeur,
n'a pas été ajoutée à ce document, car déjà
présente à l'entrée : Sendivoge Michel, Lettre
Philosophique, dans la liste par auteurs
et par titres.

@





LES
O E U V R E S
DU
C O S M O P O L I T E.

Divisez en trois Traités,

Dans lesquels sont clairement
expliqués les trois Principes
de la Philosophie naturelle,
Sel, Soufre & Mercure.

+@
@

C O S M O P O L I T E
OU
NOUVELLE LUMIERE
C H Y M I Q U E,

Pour servir d'éclaircissement aux trois
Principes de la Nature, exactement
décrits dans les trois Traités suivants.
Le Ier. De la Nature en général, où il est
parlé du Mercure.
Le II. Du Soufre.
Le III. Du vrai Sel des Philosophes

DERNIERE EDITION
Revue & augmentée
D E L A L E T T R E

PHILOSOPHIQUE
D'Antoine Duval,
Et de l'Extrait d'une autre Lettre assez curieuse.
A PARIS,
Chez Laurent D'Houry, Imprimeur- Libraire, rue de la Harpe, vis-à-vis la rue S. Séverin, au Saint Esprit. ------------------------ M. DCC. XXIII,
Avec Privilège du Roy.
@
@

pict

P R E F A C E.


A tous les Inquisiteurs de
l'Art Chimique, vrais Enfants
d'Hermès.

S A L U T.

pict Onsidérant en moi-même
(AMI Lecteur) combien
de fausses Recettes d'Alchimistes,
qu'ils appellent, & combien
de livres contrefaits & pernicieux,
dans lesquels on ne saurait remarquer
la moindre trace de la vérité,
ont été composés par la fraude & l'avarice
des Imposteurs, dont la lecture
a trompé & trompe encore tous les jours
les véritables Inquisiteurs des Arts &
des secrets les plus cachés de la Nature.
J'ai crû que je ne pouvais rien faire de
plus utile & de plus profitable, que de
communiquer aux vrais fils & Héritiers
de la Science, le talent qu'il a
plu au Père des lumières de me confier :
a iij

@

vi PREFACE

afin de donner à connaître à la Postérité,
que Dieu a octroyé cette bénédiction
singulière, & ce trésor philosophique à
quelques signalés personnages ; non-seulement
dans les siècles passés, mais encore
à quelques-uns de notre temps. Plusieurs
raisons m'ont obligé à ne pas publier
mon nom, parce que je ne recherche
point d'être loué & estimé, & que
je n'ai autre dessein que de rendre office
aux Amateurs de la Philosophie. Je
laisse librement cette ce vain désir de gloire
à ceux qui aiment mieux paraître savants,
que de l'être en effet. Ce que
j'écris en peu de paroles, a été confirmé
par l'expérience manuelle que j'en ai
faite, avec la grâce du Très-haut, afin
d'exhorter ceux qui ont déjà posé les premiers
et réels fondements de cette louable
Science, à ne pas abandonner l'exercice
& la pratique des belles choses, &
les garantir par ce moyen de la méchante
& frauduleuse troupe de Charlatans
& vendeurs de fumée, auxquels rien
n'est si doux que de tromper. Ce ne sont

@

PREFACE vij

point des songes, (comme parle le vulgaire
ignorant ;) ce ne sont point de
vaines fictions de quelques Hommes oisifs,
comme veulent les fols & insensés,
qui se moquent de cet Art : C'est
la pure Vérité Philosophique, dont je
suis passionné sectateur, que je veux
vous découvrir, & que je n'ai pu ni
dû vous cacher, ni passer sous silence,
parce que ce serait refuser l'appui & le
secours qui est dû à la vraie Science
Chimique indignement décriée ; & qui
pour cette raison, appréhende extrêmement
de paraître en public dans ce siècle
malheureux & pervers, à cause de
l'ingratitude & de la perfidie des Hommes,
& des malédictions qu'on vomit
sans cesse contre les Philosophes. Je
pourrais rapporter plusieurs Auteurs renommés
pour témoins incontestables de
la certitude de cette Science. Mais les
choses que nous voyons sensiblement, &
& dont nous sommes convaincus par
notre propre expérience, n'ont pas besoin
a iiij

@

viii PREFACE

d'autres preuves. Il n'y a pas longtemps,
& j'en parle comme savant,
que plusieurs personnes de grande & petite
condition, ont vu cette Diane toute
nue. Et quoi qu'il se trouve quelques
personnes, qui par envie, ou par malice,
ou par la crainte qu'ils ont que leurs
impostures ne soient découvertes, crient
incessamment que par un certain artifice,
qu'ils couvrent sous une vaine ostentation
de paroles fastueuses & ampoulées,
l'on peut extraire l'âme de
l'Or, & la rendre à un autre Corps :
ce qu'ils entreprennent témérairement,
& non sans grande perte de temps, de
labeur & d'argent. Que les Enfants
d'Hermès sachent & tiennent pour certain,
que cette extraction d'âme (pour
parler en leurs termes) soit de l'or,
soit de Lune, par quelque voie
sophistique vulgaire qu'elle se fasse,
n'est autre chose qu'une pure fantaisie
& une vaine persuasion. Ce que plusieurs
ne veulent pas croire, mais
qu'ils seront enfin contraints d'avouer

@

PREFACE ix

à leur dommage, lorsqu'ils en feront
l'expérience, seule & unique Maîtresse
de la vérité. Au contraire je
puis assurer avec raison, que celui
qui pourra par voie Philosophique,
sans fraude & sans déguisement,
teindre réellement le moindre métal
du monde, soit avec profit, ou sans
profit, en couleur de Sol ou de Lune,
demeurant ou résistant à toute sorte
d'examens requis & nécessaires, aura
toutes portes de la Nature ouvertes,
pour rechercher d'autres plus
hauts & plus excellents secrets, &
même les acquérir avec la grâce &
la bénédiction de Dieu. Au reste,
j'offre aux Enfants de la Science ces
présents Traités, que je n'ai écrits
que sur ma propre expérience, afin
qu'en étudiant & mettant leur application
& toute la force de leur
esprit ; à la recherche des Opérations
cachés de la Nature, ils ne puissent
par là découvrir & connaître la vérité
des choses, & la Nature même,

@

x PREFACE

en laquelle seule connaissance consiste
toute la perfection de ce saint Art
Philosophique, pourvu qu'on y procède
par le chemin Royal que la Nature
nous a prescrit en toutes ses
actions & opérations. C'est pourquoi
je veux ici avertir le Lecteur, qu'il
ne juge point de mes écrits selon l'écorce
& le sens extérieurs des paroles,
mais plutôt par la force de la Nature,
de peur qu'en après il ne déplore
son temps, son travail & son bien
vainement dépensés. Qu'il considère
que c'est la science des sages, & non
pas la science des fols & des ignorants,
& que l'intention des Philosophes est
toute autre, que ne la peuvent comprendre
tous ces glorieux Thrasons, tous ces
lettrés moqueurs, tous ces Hommes vicieux
& pervers, qui ne se pouvant
mettre en réputation par leurs propres
vertus, tâchent de se rendre illustres
par leurs crimes, & par leur calomnie
& impostures contre les gens d'honneur.
Fuyez tous ces vagabonds & ignorants

@

PREFACE xi

souffleurs, qui ont déjà presque trompé
tout le monde, avec leurs blanchissements
& rubéfaction, non sans grande
diffamation & ignominie de cette noble
Science. Les personnes de cette farine
ne seront jamais admis dans les
plus secrets mystères de ce saint Art :
parce que c'est un don de Dieu, auquel
on ne peut parvenir que par la seule
grâce du Très-haut, qui ne manque
pas ou d'illuminer l'esprit de celui qui
la lui demande avec une humilité
constante et religieuse, ou de la lui
communiquer par une démonstration
oculaire d'un Maître fidèle & expert.
C'est pourquoi Dieu refuse à bon droit
la révélation de ces secrets à ceux qu'il
en trouve indignes, & qui sont éloignés
de sa grâce.
Au surplus, je prie instamment les
Enfants de l'Art, qu'ils prennent en
bonne part l'envie que j'ai de leur rendre
service ; & lorsqu'ils auront fait
que ce qui est Occulte devienne manifeste,
& que suivant la volonté de

@

xii PREFACE

Dieu par leur travail constant & assidu,
ils auront atteint le port désiré des
Philosophes, ils excluent de la connaissance
de cet Art (à l'exemple des
Sages) tous ceux qui en sont indignes.
Qu'ils se souviennent de la charité
qu'il doivent à leur prochain pauvre
& incommode, & qui vivra en la
crainte de Dieu ; qu'ils le fassent
sans aucune vaine ostentation, &
qu'en connaissance de ce don spécial,
dont ils n'abuseront pas, ils
chantent sans cesse & en leur particulier,
& dans l'intérieur de leur
coeur, des louanges à Dieu Tout-
puissant, très bon & très grand.

La simplicité est le vrai sceau
de la Vérité.



DE LA

@

1
pict

D E LA

N A T U R E

E N G E N E R A L.

--------------------------------------

T R A I T E PREMIER.

Ce que c'est que la Nature, &
quels doivent être ceux qui
la recherche.

pict Lusieurs hommes sages
& très doctes ont avant plusieurs
siècles et même par avant
le Déluge (selon le témoignage
d'Hermès) écrit beaucoup
de préceptes touchant la manière
de trouver la Pierre des Philosophes, &
nous en ont laissé tant d'écrits, que si
A

@

2 De la Nature

la Nature n'opérait tous les jours devant
nos yeux des effets surprenants,
que nous ne pouvons absolument les
nier, je crois qu'il ne se trouverait personne
qui estimât qu'il y eût véritablement
une Nature, vu qu'au temps passé
il ne fut jamais tant d'Inventeurs de
choses, ni tant d'inventions qu'il s'en
voit aujourd'hui. Aussi nos Prédécesseurs
sans s'amuser à ces vaines recherches,
ne considéraient autre chose que
la Nature & sa possibilité, c'est-à-dire
ce qu'il était possible de faire. Et bien
qu'ils aient demeuré seulement en cette
voie simple de la Nature, ils ont néanmoins
trouvé tant de choses, qu'à peine
pourrions-nous les imaginer avec toutes
nos subtilités & toute cette multitude
d'inventions. Ce qui se fait à cause que
la Nature & la génération ordinaire des
choses qui croissent sur la Terre, nous
semble trop simple & de trop peu d'effet
pour y appliquer notre esprit, qui
ne s'exerce cependant qu'à imaginer
des choses subtiles, qui loin d'être connues,
à peine se peuvent faire, ou du
moins très difficilement. C'est pourquoi
il ne faut pas s'étonner s'il arrive
que nous inventions plus aisément quelques

@

en général. 3

vaines subtilités, & telles qu'à la
vérité les vrais Philosophes n'eussent pu
presque imaginer, plutôt que de parvenir
à leur intention, & au vrai cours de
la Nature. Mais quoi ! telle est l'humeur
naturelle des Hommes de ce siècle, telle
est leur inclination, de négliger ce qu'ils
savent, & de rechercher toujours quelque
chose de nouveau, & sur tout les
esprits des Hommes auxquels la Nature
est sujette.
Vous verrez, par exemple, qu'un Artisan
qui aura atteint la perfection de son
art, cherchera d'autres choses, ou qu'il
en abusera, ou même qu'il le laissera là
tout-à-fait. Ainsi la généreuse Nature
agit toujours sans relâche jusqu'à son
Iliade, c'est-à-dire, jusqu'à son dernier
terme, & puis elle cesse : car dès le commencement
il lui a été accordé qu'elle
pourrait s'améliorer dans son cours,
& qu'elle parviendrait enfin à un repos
solide & entier, auquel pour cet effet elle
tend de tout son pouvoir, se réjouissant
de sa fin, comme les fourmis se réjouissent
de leur vieillesse, qui leur donne des
ailes à la fin de leurs jours. De même nos
esprits ont poussé si avant, principalement
dans l'art Philosophique, & dans
A ij

@

4 De la Nature

la pratique de la Pierre, que nous sommes
presque parvenus jusqu'à l'Iliade ;
c'est-à-dire jusqu'au dernier but. Car
les Philosophes de ce temps ont trouvé
tant de subtilités, qu'il est presque impossible
d'en trouver de plus grandes ;
& ils différent autant de l'Art des anciens
Philosophes, que l'Horlogerie est différente
de la simple Serrurerie. En effet,
quoique le Serrurier & l'Horloger manient
tous deux le Fer, & qu'ils soient
maîtres tous deux dans leur Art, l'un
néanmoins ignore l'artifice de l'autre.
Pour moi je m'assure que si Hermes,
Geber & Lulle, tous subtils & tous profonds
Philosophes qu'ils pouvaient être,
revenaient maintenant au monde, ils ne
seraient par tenus par ceux d'aujourd'hui
à grand peine pour des Philosophes,
mais plutôt pour des Disciples, tant notre
présomption est grande. Sans doute
qu'aussi ces bons & doctes Personnages
ignoraient tant d'inutiles distillations
qui sont usitées aujourd'hui, tant de circulations,
tant de calcinations, & tant
de vaines Opérations que nos Modernes
ont inventées, lesquels n'ayant pas bien
entendu le sens des Ecrits de ces Anciens,
resteront encore long-temps à rechercher

@

en général. 5

une chose seulement ; c'est de savoir
la Pierre des Philosophes, ou la
teinture Physique que les Anciens ont
su faire. Enfin il nous arrive au contraire,
qu'en la recherchant où elle
n'est pas, nous rencontrons autre chose,
mais n'était que tel est l'instinct naturel
de l'homme, & que la Nature n'usât
en ceci de son droit, à peine nous fourvoierions-nous
maintenant.
Pour retourner donc à notre propos,
j'ai promis en ce premier Traité d'expliquer
la Nature, afin que nos vaines
imaginations ne nous détournent point
de la vraie & simple voie. Je dis donc
que la Nature est une, vraie, simple, entière
en son être, & que Dieu l'a faite
devant tous les Siècles, & lui a enclos
un certain esprit universel. Il faut savoir
néanmoins que le terme de la Nature
est Dieu, comme il en est le principe ;
car toute chose finit toujours en ce,
en quoi elle a pris son être & son commencement.
J'ai dit qu'elle est unique, &
que c'est par elle que Dieu a fait tout ce
qu'il a fait, non que je die qu'il ne peut
rien faire sans elle (car c'est lui qui l'a
faite & il est Tout-Puissant) mais il lui
a plu ainsi: & il l'a fait. Toutes choses
A iij

@

6 De la Nature

proviennent de cette seule & unique Nature,
& il n'y a rien en tout le monde,
hors la Nature. Que si quelquefois nous
voyons arriver des avortons, c'est la faute
ou du lieu, ou de l'artisan, & non pas
de la Nature. Or cette Nature est principalement
divisée en quatre régions ou
lieux, où elle fait tout ce qui se voit, &
tout ce qui est caché : car sans doute toutes
choses sont plutôt à l'ombre & cachées,
que véritablement elles n'apparaissent.
Elle se change au mâle & à la
femelle ; elle est comparée au Mercure,
pour ce qu'elle se joint à divers lieux, &
selon les lieux de la terre, bons ou mauvais,
elle produit chaque chose : bien
qu'à la vérité il n'y ait point de mauvais
lieux en Terre,comme il nous semble.
Il y a quatre qualités élémentaires en
toutes choses, lesquelles ne sont jamais
d'accord, car l'une excède toujours
l'autre.
Il est donc à remarquer que la Nature
n'est point visible, bien qu'elle agisse
visiblement, car ce n'est qu'un esprit volatil,
qui fait son office dans les corps,
& qui a son siège & son lieu en la Volonté
divine. Et en cet endroit elle ne nous
sert d'autre chose, sinon que nous sachions

@

en général. 7

connaître ses lieux propres, &
principalement ceux qui lui sont plus
proches & plus convenables, c'est-à-dire
afin que nous sachions marier les
choses ensemble, selon la Nature, de
peur de conjoindre le bois à l'homme,
ou le boeuf ou quelque autre bête avec
le métal : mais, au contraire, qu'un semblable
agisse sur son semblable, car alors la
Nature ne manquera pas de faire son
devoir. Or le lieu de la Nature n'est ailleurs
qu'en la volonté de Dieu, comme
nous avons dit déjà ci-devant.
Les Scrutateurs de la Nature doivent
être tels qu'est la nature même, c'est-
à-dire vrais, simples, patients, constants,
&c. mais ce qui est le principal point,
pieux, craignant Dieu, & ne nuisant aucunement
à leur prochain. Puis après
qu'ils considèrent exactement, si ce qu'ils
se proposent est selon la Nature, s'il est
possible & faisable, & cela qu'ils l'apprennent
par exemples apparents &
sensibles ; à savoir, avec quoi toutes
choses se fait, comment, & avec quel
vaisseau. Car si tu veux simplement faire
quelque chose, comme fait la Nature,
suis-la, mais si tu veux faire quelque
chose de plus excellent que la Nature ne
A iiij

@

8 De la Nature

fait, regarde en quoi, & par quoi elle
s'améliore, & tu trouveras que c'est toujours
avec son semblable. Si tu veux,
par exemple, étendre la vertu intrinsèque
de quelque métal plus outre que la
Nature, (ce qui est notre intention)
il te faut prendre la Nature métallique,
& ce encore au mâle & en la femelle,
autrement tu ne feras rien. Car si tu
pense faire un métal d'une herbe, tu
travailleras en vain, de même que d'un
chien ou de quelque autre bête, tu ne
saurais produire un arbre.

---------------------------------------

T R A I T E II.

De l'opération de la Nature en notre
proposition & semence.

J'Ai dit ci-dessus que la Nature est
vraie, unique, & par tout apparente,
continue ; qu'elle est connue par les
choses qu'elle produit, comme bois,
herbes, &c. Je vous ai dit aussi que le
Scrutateur d'icelle doit être de même ;
c'est-à-dire véritable, simple, patient,
constant, & qu'il n'applique son esprit

@

en général. 9

qu'à une chose seulement. Il faut maintenant
parler de l'action de la Nature.
Vous remarquerez que tout ainsi que
la Nature est en la volonté de Dieu, &
que Dieu l'a créé & l'a mise en toute
imagination ; de même la Nature s'est
faite une semence dans les éléments procédant
de sa volonté. Il est vrai qu'elle
est unique, & toutefois elle produit
choses diverses, mais néanmoins elle ne
produit rien sans sperme. Car la Nature
fait tout ce que veut le sperme, & elle
n'est que comme l'instrument de quelque
artisan. Le sperme donc de chaque chose
est meilleur & plus utile à l'artiste,
que la Nature même : car par la Nature
seule vous ne ferez non plus sans sperme,
qu'un Orfèvre pourrait faire sans feu,
sans or ou sans argent, ou le Laboureur
sans grains. Ayez donc cette semence ou
sperme, & la Nature sera prête de faire
son devoir, soit à mal soit à bien. Elle
agit sur le sperme comme Dieu sur le
franc arbitre de l'homme. Et c'est une
grande merveille de voir que la Nature
obéisse à la semence, toutefois sans y
être forcée, mais de sa propre volonté.
De même Dieu accorde à l'homme tout
ce qu'il veut, non qu'il y soit forcé,

@

10 De la Nature

mais de son bon & libre vouloir. C'est
pourquoi il a donné à l'homme le libéral
arbitre, soit au bien, soit au mal. Le
sperme donc c'est l'Elixir ou la quinte-
essence de chaque chose, ou bien encore
la plus parfaite & la plus accomplie décoction
& digestion de chaque chose,
ou le baume du Soufre, qui est la même
chose que l'humide radical dans les métaux.
Nous pourrions à la vérité faire ici
un grand & ample discours de ce sperme,
mais nous ne voulons tendre à autre
chose qu'a ce que nous nous sommes
proposé en cet Art. Les quatre Eléments
engendrent le sperme par la volonté de
Dieu, & par l'imagination de la Nature :
car tout ainsi que le sperme de l'homme
à son centre ou réceptacle convenable
dans les reins ; de même les quatre Eléments,
par un mouvement infatigable &
perpétuel, (chacun selon sa qualité)
jettent leur sperme au centre de la Terre,
ou il est digéré, & par le mouvement
poussé dehors. Quant au centre de la
Terre, c'est un certain lieu vide, où
rien ne peut reposer. Les quatre Eléments
jettent leurs qualités en l'excentre
(s'il faut ainsi parler) ou à la marge &
circonférence du centre, comme l'homme

@

en général. 11

jette sa semence dans la matrice de la
femme, dans laquelle il ne demeure rien
de la semence : mais après que la matrice
en a pris une due portion, elle jette
le reste dehors. De même arrive-t-il au
centre de la Terre, que la force Magnétique
ou Aimantine de la partie de
quelque lieu, attire à soi ce qui lui est
propre pour engendrer quelque chose,
& le reste elle le pousse dehors pour en
faire des pierres & autres excréments.
Car toutes choses prennent leur origine
de cette fontaine, & rien ne naît en
tout le monde que par l'arrosement de
ses ruisseaux. Par exemple, que l'on
mette sur une table bien unie un vaisseau
plein d'eau, qui soit placé au milieu
de cette table, & qu'on pose à l'entour
plusieurs choses & diverses couleurs,
& entre autres qu'il y ait du sel,
& que chaque chose soit mise séparément :
puis après que l'on verse l'eau
au milieu, vous la verrez couler deçà
& delà, vous verrez dis je, que ce
ruisseau-ci venant à rencontrer la couleur
rouge, deviendra rouge pareillement ;
& que celui-là passant par le sel,
deviendra salé, & ainsi des autres: car
il est certain que l'eau ne change point

@

12 De la Nature

les lieux, mais la diversité des lieux
change l'eau. De même la semence ou
sperme jeté par les quatre Eléments au
centre de la Terre, passe par divers lieux,
en sorte que chaque chose naît selon la
diversité des lieux : s'il parvient à un
lieu où il rencontre la terre & l'eau pure,
il se fait une chose pure. La semence
& le sperme de toutes choses est unique,
& néanmoins il engendre diverses
choses, comme il appert par l'exemple
suivant. La semence de l'homme est une
semence noble, créée seulement pour la
génération de l'homme ; cependant si
l'homme en abuse, (ce qui est en son
libéral arbitre) il en naît un avorton ou
un monstre. Car si contre les défenses
que Dieu a faites à l'homme, il s'accouplait
avec une vache, ou quelque autre
bête, cet animal concevrait facilement
la semence de l'homme, parce que
la Nature n'est qu'une ; & alors il ne
naîtrait pas un homme, mais une bête
& un monstre, à cause que la semence
ne trouve pas le lieu qui lui est convenable.
Ainsi par cette inhumaine & détestable
commixtion, ou mélange des
hommes avec les bêtes, il naîtrait diverses
sortes d'animaux semblables aux

@

en général. 13

hommes : Car il arrive infailliblement
que si le sperme entre au centre, il naît
ce qu'il en doit naître, mais sitôt qu'il
est venu en un lieu certain & qu'il le conçoit,
alors il ne change plus de forme.
Toutefois tant que le sperme est dans le
centre, il se peut aussitôt créer de lui
un arbre qu'un métal, une herbe qu'une
pierre, & une chose enfin plus pure que
l'autre, selon la pureté des lieux. Mais il
nous faut dire maintenant en quelle façon
les Eléments engendrent cette semence.
Il faut bien remarquer qu'il y a quatre
Eléments, deux desquels sont graves ou
pesants, & deux autres légers ; deux secs
& deux humides, toutefois l'un extrêmement
sec, & l'autre extrêmement humide,
& en outre sont masculins &
féminins. Or chacun d'eux est très
prompt à produire choses semblables à
soi en sa sphère: car ainsi l'a voulu le
Très-Haut. Ces quatre ne reposent jamais ;
ils agissent continuellement l'un
en l'autre, & un chacun pousse de soi &
par soi ce qu'il a de plus subtil, tous
ont leur rendez-vous général au centre,
& dans le centre est l'Archée serviteur
de Nature, qui venant à mêler
ces spermes-là les jette dehors. Mais

@

14 De la Nature

l'épilogue où vous pourrez voir plus au
long dans la conclusion de ces douze Traités
ou Chapitres, comment cela se fait.

---------------------------------------

T R A I T E III.

De la vraie & première matière
des Métaux

L A première matière des Métaux est
double ; mais néanmoins l'une sans
l'autre ne créée point un métal. La première
& la principale est une humidité
de l'air mêlée avec chaleur, & cette humidité
a été nommée par les Philosophes
Mercure, lequel est gouverné par
les rayons du Soleil & de la Lune, en
notre Mère Philosophique. La seconde
est la chaleur de la Terre ; c'est-à-dire,
une chaleur sèche, qu'ils appellent Soufre.
Mais parce que tous les vrais Philosophes
l'ont caché le plus qu'ils ont
pu, nous au contraire l'expliquerons le
plus clairement que nous sera possible,
& principalement le poids, lequel étant
ignoré, toutes choses se détruisent. De
là vient que plusieurs d'une bonne chose,

@

en général. 15

ne produisent que des avortons : Car il
y en a quelques-uns qui prennent tout
le corps pour leur matière ; c'est-à-dire,
pour leur semence ou sperme : les autres
n'en prennent qu'un morceau, &
tous se détournent du droit chemin.
Si quelqu'un, par exemple, était assez
idiot pour prendre le pied d'un homme
& la main d'une femme, & que de cette
commixtion il présumât pouvoir faire
un homme, il n'y a personne pour ignorant
qu'il fût, qui ne jugeât très bien
que cela est impossible, puisqu'en chaque
corps il y a un centre & un lieu
certain où le sperme se repose, & est
toujours comme un point, c'est-à-dire
qu'il est comme environ la huit mille
deux-centième partie du corps, pour
petit qu'il soit, voire même en un grain
de froment : ce qui ne peut être autrement.
Aussi est-ce folie de croire que
tout le grain ou tout le corps se convertisse
en semence, il n'y en a qu'une petite
étincelle ou partie nécessaire, laquelle
est préservée par son corps de
toute excessive chaleur & froideur, &c.
Si tu as des oreilles & de l'entendement,
prends garde à ce que je te dis, & tu
seras assuré contre ceux non seulement

@

16 De la Nature

qui ignorent le vrai lieu de la semence,
& veulent prendre tout le corps au lieu
d'icelle, & qui essayent inutilement de
réduire tout le grain en semence ; mais
encore contre ceux qui s'amusent à une
vaine dissolution des Métaux, s'efforçant
de les dissoudre entièrement, afin
de créer un nouveau métal de leur mutuelle
commixtion. Mais si ces gens
considéraient le procédé de la Nature,
ils verraient clairement que la chose va
bien autrement : car il n'y a point de
métal, si pur qu'il soit, qui n'ait ses
impuretés, l'un toutefois plus ou moins
que l'autre.
Toi donc, ami Lecteur, prends garde
sur tout au point de la Nature, & tu
as assez ; mais tiens toujours cette maxime
pour assurée, qu'il ne faut pas
chercher ce point aux Métaux du vulgaire,
car il n'est point en eux ; parce
que ces Métaux, principalement l'Or
du vulgaire, sont morts ; au lieu que
les nôtres au contraire sont vifs & ayant
esprit ; & ce sont ceux-là qu'il faut
prendre. Car tu dois savoir que la vie
des métaux n'est autre chose que le feu,
lorsqu'ils sont encore dans leur mine ;
& que la mort des Métaux est aussi le

@

en général. 17

feu ; c'est-à-dire, le feu de fusion. Or
la première matière des Métaux est une
certaine humidité mêlée avec un air
chaud, en forme d'une eau grasse, adhérente
à chaque chose pour pure ou
impure qu'elle soit, en un lieu pourtant
plus abondamment qu'en l'autre :
ce qui se fait, parce que la Terre est en
un endroit plus ouverte & poreuse, &
ayant une plus grande force attractive
qu'en un autre. Elle provient quelquefois,
& paraît au jour de soi-même,
mais vêtue de quelque robe, & principalement
aux endroits où elle ne trouve
pas à quoi s'attacher. Elle se connaît
ainsi, par ce que toute chose est composée
de trois principes ; mais en la matière
des Métaux, elle est unique & sans
conjonction, excepté sa robe ou son
ombre, c'est-à-dire son soufre.



pict




@

18 De la Nature

---------------------------------------

T R A I T E IV.

De quelle manière les métaux sont
engendrés aux entrailles de la
Terre.

L Es Métaux sont produits en cette
façon. Après que les quatre Eléments
ont poussé leur force & leurs vertus
dans le centre de la Terre, l'Archée de
la Nature en distillant, les sublime à la
superficie par la chaleur d'un mouvement
perpétuel ; car la terre est poreuse,
& le vent en distillant par les pores
de la Terre, se résout en eau, de laquelle
naissent toutes choses. Que les enfants
de la Science sachent donc que le sperme
des Métaux n'est point différent du
sperme de toutes les choses qui sont au
monde, lequel n'est qu'une vapeur humide.
C'est pourquoi les Alchimistes
recherchent en vain la réduction des
Métaux en leur première matière, qui
n'est autre chose qu'une vapeur. Aussi
les Philosophes n'ont point entendu
cette première matière, mais seulement

@

en général. 19

la seconde, comme dispute très bien
Bernard Trévisan, quoi qu'à la vérité
ce soit un peu obscurément, parce qu'il
parle des quatre Eléments : néanmoins
il a voulu dire cela, mais il prétendait
parler seulement aux enfants de doctrine.
Quant à moi, afin de découvrir plus
ouvertement la Théorie, j'ai bien voulu
ici avertir tout le monde de laisser là
tant de solutions, tant de circulations,
tant de calcinations & réitérations, puisque
c'est en vain que l'on cherche cela
en une chose dure, qui de soi est molle
par tout. C'est pourquoi ne cherchez
plus cette première matière, mais la seconde
seulement, laquelle est telle,
qu'aussitôt qu'elle est conçue, elle ne
peut changer de forme. Que si quelqu'un
demande comment est ce que le
métal se peut réduire en cette seconde
matière, je réponds que je suis en cela
l'intention des Philosophes ; mais j'y
insiste plus que les autres, afin que les
enfants de la Science prennent le sens des
Auteurs, & non pas les syllabes, & que
là où la Nature finit, principalement
dans les métalliques qui semblent des
corps parfaits devant nos yeux, là il
faut que l'Art commence.
B ij

@

20 De la Nature

Mais pour retourner à notre propos
(car nous n'entendons pas parler ici seulement
de la Pierre) traitons de la matière
des Métaux. J'ai dit un peu auparavant
que toutes choses sont produites
par un air liquide, c'est-à-dire, d'une vapeur
que les Eléments distillent dans les
entrailles de la Terre par un continuel
mouvement ; & sitôt que l'Archée l'a
reçu, il le sublime par les pores, & le
distribue par sa sagesse à chaque lieu,
comme nous avons déjà dit ci-dessus.
Et ainsi par la variété des lieux, les choses
proviennent & naissent diverses. Il
y en a qui estime que le Saturne a une
semence particulière, que l'or en a une
autre, & ainsi chaque métal ; mais cette
opinion est vaine, car il n'y a qu'une
unique semence, tant au Saturne, qu'en
l'Or, en l'Argent, & au Fer : Mais le
lieu de leur naissance a été cause de leur
différence, (si tu m'entends comme il
faut) encore que la Nature a bien plutôt
achevé son oeuvre en la procréation
de l'Argent qu'en celle de l'Or, & ainsi
des autres. Car quand cette vapeur que
nous avons dit, est sublimée au centre
de la Terre, il est nécessaire qu'elle passe
par des lieux, ou froids, ou chauds ;

@

en général. 21

que si elle passe par des lieux chauds &
purs, & où une certaine graisse de soufre
adhère aux parois, alors cette vapeur,
que les Philosophes ont appelé
leur Mercure, s'accommode & se joint
à cette graisse, laquelle elle sublime après
avec soi, & de ce mélange se fait une
certaine onctuosité, qui laissant le nom
de vapeur prend le nom de graisse ; &
venant puis après à se sublimer en d'autres
lieux qui ont été nettoyés par la
vapeur précédente, & où la Terre est
subtile, pure & humide, elle remplit
les pores de cette Terre, & se joint à
elle, & ainsi il se fait de l'Or. Que si
cette onctuosité ou graisse parvient à des
lieux impurs & froids, c'est là que s'engendre
le Saturne, & si cette terre est pure,
mais mêlée de soufre, alors s'engendre
le Venus. Car plus le lieu est pur & net,
& plus les métaux qu'il procrée sont purs.
Il faut aussi remarquer que cette vapeur
sort continuellement du centre à la
superficie, & qu'en passant elle purge les
lieux. C'est pourquoi il arrive qu'aujourd'hui
il se trouvent des mines là où il
y a mil ans qu'il n'y en avait point :
car cette vapeur par son continuel progrès
subtilise toujours le cru & l'impur,

@

22 De la Nature

tirant aussi successivement le pur avec
soi. Et voilà comme se fait la réitération
ou circulation de la Nature, laquelle
se sublime tant de fois, produisant
choses nouvelles, jusqu'à ce que le
lieu est entièrement dépuré, lequel plus
il est nettoyé, plus il produit des choses
belles & très nettes. Mais en Hiver
quand la froideur de l'air vient à resserrer
la Terre, cette vapeur onctueuse vient
aussi à se congeler, qui après au retour
du Printemps se mêle avec la Terre &
l'Eau ; & de là se fait la Magnésie, tirant
à soi un semblable Mercure de l'air, qui
donne vie à toutes choses par les rayons
du Soleil, de la Lune & des Etoiles : Et
ainsi sont produites les herbes, les fleurs
& autres choses semblables ; car la Nature
ne demeure jamais un moment de
temps oisive.
Quant aux Métaux, ils s'engendrent
en cette façon. La terre est purgée par
une longue distillation : puis à l'arrivée
de cette vapeur onctueuse ou graisse,
ils sont procréés, & ne s'engendrent
point d'autre manière, comme quelques-uns
estiment vainement, interprétants
mal à cet égard les écrits des Philosophes.

@

en général. 23

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T R A I T E V.

De la génération de toute sorte
de pierre.

L A matière des Pierres est la même
que celles des autres choses, & selon
la pureté des lieux elle naissent de
cette façon. Quand les quatre Eléments
distillent leur vapeur au centre de la
Terre, l'Archée de la Nature la repousse
& la sublime : de sorte que passant par
les lieux & par les pores de la Terre,
elle attire avec soi toute l'impureté de la
Terre, jusqu'à la superficie ; là où étant,
elle est puis après congelée par l'air,
parce que tout ce que l'air pur engendre,
est aussi congelé par l'air cru ; car
l'air a ingrès dans l'air, & se joignent
l'un l'autre, parce que la Nature s'éjouit
avec Nature : Et ainsi se font les Pierres
& les Rochers pierreux, selon la grandeur
ou la petitesse des pores de la Terre,
lesquels plus ils sont grands, font que
le lieu en est mieux purgé ; car une plus
grande chaleur & une plus grande quantité

@

24 De la Nature

d'eau passant par ce soupirail, la
dépuration de la Terre en est plutôt faite,
& par ce moyen les Métaux naissent
plus commodément en ces lieux comme
le témoigne l'expérience, qui nous apprend
qu'il ne faut point chercher l'Or
ailleurs qu'aux montagnes, parce que
rarement se trouve-t-il dans les Campagnes,
qui sont des lieux ordinairement
humides & marécageux, non pas à cause
de cette vapeur que j'ai dit, mais à cause
de l'Eau élémentaire, laquelle attire à
soi la dite vapeur, de telle façon qu'ils
ne se peuvent séparer : si bien que le
Soleil venant à la digérer, en fait de
l'argile, de laquelle usent les Potiers.
Mais aux lieux où il y a une grosse
arène, auxquels cette vapeur n'est pas
conjointe avec la graisse ou le soufre,
comme dans les prés, elle crée des herbes
& du foin.
Il y a encore d'autres Pierres précieuses,
comme le Diamant, le Rubis, l'Emeraude,
le Crisopelas, l'Onyx, & l'Escarboucle,
lesquelles sont toutes engendrées
en cette façon. Quand cette vapeur
de Nature se sublime de soi-même
sans ce soufre, ou cette onctuosité que
nous avons dit, & qu'elle rencontre un
lieu

@

en général. 25

lieu d'eau pure de sel, alors se font les
Diamants ; & cela dans les lieux les plus
froids auxquels cette graisse ne peut parvenir,
parce que si elle y arrivait, elle
empêcherait cet effet. Car on sait bien
que l'esprit de l'eau se sublime facilement,
& avec peu de chaleur ; mais
non pas l'huile ou la graisse, qui ne peut
s'élever qu'à force de chaleur, & ce en
lieux chauds : car encore bien qu'elle
procède du centre, il ne lui faut pourtant
guère de froid pour la congeler, & la
faire arrêter ; mais la vapeur monte aux
lieux propres, & se congèle en pierres
par petits grains dans l'eau pure.
Mais pour expliquer comment les couleurs
se font dans les Pierres précieuses,
il faut savoir que cela se fait par le moyen
du soufre, en cette manière. Si la graisse
du soufre est congelée par ce mouvement
perpétuel, l'esprit de l'eau puis
après le digère en passant, & le purifie
par la vertu du sel, jusqu'à ce qu'il soit
coloré d'une couleur digeste, rouge ou
blanche ; laquelle couleur tendant à sa
perfection, s'élève avec cet esprit, parce
qu'il est subtilisé par tant de distillations
réitérées, l'esprit puis après a puissance
de pénétrer dans les choses imparfaites
C

@

26 De la Nature

; & ainsi il introduit la couleur,
qui se joint puis après à cette eau en
partie congelée, & remplit ainsi ses pores,
& se fixe avec elle d'une fixation
inséparable. Car toute eau se congèle par
la chaleur, si elle est sans esprit ; & si
elle est jointe à l'esprit, elle se congèle
au froid. Mais quiconque sait congeler
l'eau par le chaud, & joindre l'esprit
avec elle, certainement il a trouvé une
chose mille fois plus précieuse que l'Or,
& que toute chose qui soit au monde.
Faites donc en sorte que l'esprit se sépare
de l'eau, afin qu'il se pourrisse &
que le grain apparaisse : puis après en
avoir rejeté les fèces, réduisez l'esprit
en eau, & les faites joindre ensemble ;
car cette conjonction engendrera un rameau
dissemblable en forme & excellence
à ses parents.



pict



@

en général. 27

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T R A I T E VI.

De la seconde matière, & de la
perfection de toutes choses.

N Ous avons traité ci-dessus de la
première matière de toutes choses,
& comme elles naissent par la Nature
sans semence, c'est-à-dire, comme la
Nature reçoit la matière des Eléments,
de laquelle elle engendre la semence,
maintenant nous parlerons de la semence
& des choses qui s'engendrent avec semence.
Toute chose donc qui a semence
est multipliée par icelle, mais il est sans
doute que cela ne se fait pas sans l'aide de
la Nature : car la semence en tout corps
n'est autre chose qu'un air congelé, ou
une vapeur humide, laquelle si elle n'est
résoute par une vapeur chaude, elle tout-
à-fait inutile & de nul usage.
Que ceux qui recherchent l'art sachent
donc ce que c'est que semence, afin qu'ils
ne cherchent point une chose qui n'est pas :
Qu'ils sachent, dis-je, que la semence est
triple, & qu'elle est engendrée des quatre
Eléments. La première espèce de semence
est la minérale: dont il s'agit ici : la
C ij

@

28 De la Nature

seconde est la végétale, & la troisième
l'animale. La semence minérale est seulement
connue des vrais Philosophes :
la semence végétale est commune &
vulgaire, de même que nous voyons dans
les fruits ; & l'animale se connaît par
l'imagination. La végétale nous montre
à l'oeil comme la Nature l'a créée des
quatre Eléments : car il faut savoir que
l'hiver est cause de putréfaction, parce
qu'il congèle les esprits vitaux dans
les Arbres ; & lors qu'ils sont résolus
par la chaleur du soleil, auquel il y a
une force magnétique ou aimantine qui
attire à soi toute humidité, alors la chaleur
de la Nature, excitée à l'aide du
mouvement, pousse à la circonférence
une vapeur d'eau subtile, qui ouvre les
pores de l'Arbre & en fait distiller des
gouttes, séparant toujours le pur de l'impur :
Néanmoins l'impur précède quelque
fois le pur ; le pur se congèle en
fleurs, l'impur en feuilles, le gros &
l'épais en écorce, laquelle demeure fixe :
mais les feuilles tombent ou par le froid,
ou par le chaud, quand les pores de l'Arbre
sont bouchés ; les fleurs se congèlent
en une couleur proportionnée à la
chaleur, & apporte fruit ou semence.

@

en général. 29

De même que la pomme, en laquelle est
le sperme, d'où l'Arbre ne naît pas ;
mais dans ce sperme est la semence ou le
grain intérieurement, duquel l'Arbre
naît même sans sperme : car la multiplication
ne se fait pas au sperme, mais
en la semence ; comme nous voyons clairement
que la Nature crée la semence
des quatre Eléments, de peur que nous
ne fussions occupés à cela inutilement ;
car ce qui est crée n'a pas besoin de
Créateur. Il suffira en cet endroit d'avoir
averti le Lecteur par cet exemple.
Retournons maintenant à notre propos
minéral.
Il faut donc savoir que la Nature crée
la semence minérale ou métallique dans
les entrailles de la Terre, c'est pourquoi
on ne croit pas qu'il y ait une telle
semence dans la Nature, à cause qu'elle
est invisible. Mais ce n'est pas merveille
si les ignorants en doutent, car puisqu'ils
ne peuvent même comprendre ce qui est
devant leurs yeux, à grand peine concevraient-ils
ce qui est caché & invisible.
Et pourtant c'est une chose très
vraie, que ce qui est en haut, est comme
ce qui est en bas : & au contraire,
ce qui naît en haut, naît d'une même
C iij

@

30 De la Nature

source que ce qui est dessous dans les
entrailles de la Terre. Et je vous prie,
quelle prérogative auraient les végétales
par dessus les métaux, pour que Dieu
eût donné de la semence à ceux-là, &
en eût exclu ceux-ci ? Les métaux ne
sont-ils pas en aussi grande autorité &
considération envers Dieu, que les Arbres ?
Tenons donc pour assuré que rien
ne croît sans semence ; car là où il n'y a
point de semence, la chose est morte.
Il est donc nécessaire que les quatre Eléments
créent la semence des métaux, ou
qu'ils les produisent sans semence : S'il
sont produits sans semence, ils ne peuvent
être parfaits, car toute chose sans
semence est imparfaite, eu égard au composé.
Qui n'ajoute point foi à cette vérité
indubitable, n'est pas digne de rechercher
les secrets de la Nature, car
rien ne naît au monde sans semence. Les
métaux ont en eux vraiment & réellement
leur semence ; mais leur génération
se fait ainsi.
Les quatre Eléments en la première
opération de la Nature, distillent par
l'artifice de l'Archée dans le centre de
la Terre, une vapeur d'eau pondéreuse,
qui est la semence des métaux, & s'appelle

@

en général. 31

Mercure, non pas à cause de son
essence, mais à cause de sa fluidité & sa facile
adhérence à chaque chose: il est comparé
au Soufre, à cause de sa chaleur
interne, & après la congélation, c'est
l'humide radical. Et quoi que le corps
des métaux soit procréé du Mercure,
ce qui se doit entendre du Mercure des
Philosophes, néanmoins il ne faut point
écouter ceux qui estiment que le Mercure
vulgaire soit la semence des métaux,
& ainsi ils prennent le corps au lieu
de la semence, ne considérant pas que
le Mercure vulgaire a aussi bien en soi
sa semence que les autres. L'erreur de
tous ces gens-là sera manifeste par l'exemple
suivant.
Il est certain que les hommes ont leur
semence, en laquelle ils sont multipliés.
Le corps de l'homme c'est le Mercure,
la semence est cachée dans ce corps, &
eu égard au corps, la quantité de son
poids est très petite. Qui veut donc engendrer
cet homme métallique, il ne
faut pas qu'il prenne le Mercure qui est
un corps, mais la semence, qui est cette
vapeur d'eau congelée. Ainsi les Opérateurs
vulgaires procèdent mal en la régénération
des métaux, ils dissolvent
C iiij

@

32 De la Nature

les corps métalliques, soit Mercure, soit
Or, soit Argent, soit plomb, & les corrodent
avec des Eaux-fortes, & autres
choses hétérogènes & étrangères, non
requises à la vraie science : puis après
ils conjoignent ces dissolutions, ignorant
ou ne prenant pas garde que des
pièces & des morceaux d'un corps, un
homme ne peut pas être engendré, car
par moyen la corruption du corps &
la destruction de la semence ont précédé.
Chaque chose se multiplie au mâle
& à la femelle comme j'ai fait mention
au Chapitre de la double Matière : La
disjonction du sexe n'engendre rien,
c'est la due conjonction, laquelle produit
une nouvelle forme. Qui veut donc
faire quelque chose de bon, doit prendre
les spermes ou semences, non pas
les corps entiers.
Prends donc le mâle vif, & la femelle
vive, & les conjoints ensemble, afin
qu'ils s'imaginent un sperme pour procréer
un fruit de leur Nature : car il ne
faut point que personne se mette en tête
de pouvoir faire la première matière. La
première matière de l'homme c'est la
Terre, de laquelle il n'y a homme si hardi
qui voulût entreprendre d'en créer

@

en général. 33

un homme, c'est Dieu seul qui fait cet
artifice : mais la seconde matière qui est
déjà créée, si l'homme la fait mettre
dans un lieu convenable, avec l'aide de
la Nature, il s'en engendrera facilement
la forme de laquelle elle est la semence.
L'Artiste ne fait rien en ceci, sinon de
séparer ce qui est subtil de ce qui est
épais, & le mettre dans un vaisseau convenable :
car il faut bien considérer que
comme une chose se commence, ainsi elle
finit ; d'un se font deux, & de deux un
& rien plus. Il y a un Dieu, de cet un est
engendré le fils, tellement que un en a
donné deux, & deux ont donné un saint
Esprit, procédant de l'un & de l'autre.
Ainsi a été créé le monde & ainsi sera
sa fin. Considérez exactement ces quatre
points, & vous y trouverez premièrement
le Père, puis le Père & le Fils,
enfin le saint Esprit : Vous y trouverez
les quatre Eléments, & quatre Luminaires,
deux célestes, deux centriques :
Bref, il n'y a rien au monde qui soit autrement
qu'il paraît en cette figure, jamais
n'a été, & jamais ne sera, & si je
voulais marquer tous les mystères qui
se pourraient tirer de là, il en naîtrait
un grand volume.

@

34 De la Nature

Je retourne donc à mon propos, &
te dis en vérité, mon fils, que d'un
tu ne saurais faire un, c'est à Dieu seul à
qui cela est réservé en propre. Qu'il te
suffise que tu puisses de deux en créer un
qui te soit utile ; & à cet effet, saches
que le sperme multiplicatif est la seconde,
& non la première matière de tous
métaux & de toutes choses : car la première
matière des choses est invisible,
elle est cachée dans la Nature ou dans
les Eléments ; mais la seconde apparaît
quelquefois aux Enfants de la science.
De
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T R A I T E VII.

De la vertu de la seconde Matière.

M Ais afin que tu puisses plus facilement
comprendre qu'elle est cette
seconde Matière, je te décrirais les vertus
qu'elle a, & par lesquelles tu la pourras
connaître. Saches donc en premier
lieu que la Nature est divisée en trois
règnes, desquels il y en a deux dont un
chacun peut être lui seul, encore que
les deux autres ne fussent pas. Il y a le
règne Minéral, Végétal & Animal. Pour

@

en général. 35

le règne Minéral, il est manifeste qu'il
peut subsister de soi-même, encore qu'il
n'y eût au monde ni hommes ni arbres.
Le Végétale de même n'a que faire pour
son établissement, qu'il y ait au monde
ni animaux ni métaux : ces deux sont
créez d'un par un. Le troisième au contraire
prend vie des deux précédents, sans
lesquels il ne pourrait être ; & il est plus
noble & plus précieux que les deux susdits :
De même, à cause qu'il est le dernier
entre eux, il domine sur eux, parce
ce que la vertu finit toujours au troisième,
& se multiplie au second. Remarque
ceci au règne Végétal, la première
matière est l'herbe ou l'arbre que tu ne
saurais créer ; la Nature seule fait cet
ouvrage : Dans ce règne la seconde matière
est la semence que tu vois, & c'est
en icelle que se multiplie l'herbe ou l'arbre.
Au règne Animal, la première matière
c'est la bête ou l'homme que tu ne
saurais créer, mais la seconde matière
que tu connais est son sperme, auquel il
se multiplie. Au règne Minéral, tu ne
peux créer un métal ; & si tu t'en vantes
tu es vain & menteur, parce que la Nature
a fait cela, & bien que tu eusse la
première matière, selon les Philosophes,

@

36 De la Nature

c'est-à-dire, ce sel centrique, toutefois
tu ne le saurais multiplier sans l'Or :
mais la semence végétale des métaux est
connue seulement des fils de la Science.
Dans les végétaux les semences apparaissent
extérieurement, & les reins de leur
digestion c'est l'air chaud. Dans les Animaux
la semence apparaît dedans & dehors ;
les reins ou le lieu de sa digestion,
sont les reins de l'homme. L'eau qui se
trouve dans le centre du coeur des Minéraux,
est leur semence ou leur vie ; les
reins ou le lieu de la digestion d'icelle,
c'est le feu. Le réceptacle de la semence
des végétaux, c'est la terre. Le réceptacle
de la semence animale, c'est la matrice
de la femelle ; & le réceptacle enfin de
la semence de l'eau minerale c'est l'air.
Il est à remarquer que le réceptacle de
la semence est tel qu'est la congélation des
corps : telle la digestion, qu'est la solution :
& telle la putréfaction, qu'est la
destruction. Or la vertu d'une chaque semence
est de se pouvoir conjoindre à chaque
chose de son règne, d'autant qu'elle
est subtile, & n'est autre chose qu'un air
congelé dans l'eau par le moyen de la
graisse : & c'est ainsi qu'elle se connaît :
parce qu'elle ne se mêle point naturellement

@

en général. 37

à autre chose quelconque hors de
son règne ; elle ne se dissout point, mais
se congèle ; car elle n'a pas besoin de solution,
mais de congélation. Il est donc
nécessaire que les pores des corps s'ouvrent,
afin que le sperme (au centre duquel
est la semence, qui n'est autre chose
que de l'air) soit poussé dehors ; lequel
quand il rencontre une matrice convenable,
se congèle, & congèle quand & soi
ce qu'il trouve de pur, ou d'impur mêlé
avec le pur. Tant qu'il y a de semence au
corps, le corps est en vie, mais quand elle
est toute consumée, le corps meurt :
car tous corps après l'émission de la semence,
sont débilités. L'expérience nous
montre aussi que les hommes les plus adonnés
à Venus, sont volontiers les plus
débiles, comme les arbres après avoir
porté trop de fruits, deviennent après
stériles. La semence est donc une chose
invisible, comme nous avons dit tant de
fois, mais le sperme est visible, & est
presque comme une âme vivante, qui ne
se trouve point dans les choses mortes.
Elle se tire en deux façons, la première
se fait doucement, l'autre avec violence.
Mais parce qu'en cet endroit nous parlons
seulement de la vertu de la semence, je

@

38 De la Nature

dis que rien ne naît au monde sans semence,
& que par la vertu d'icelle toutes choses
se font, & sont engendrées. Que tous
les fils de la Science sachent donc que
c'est en vain qu'on cherche de la semence
en un arbre coupé, il la faut chercher
seulement en ceux qui sont verts & entiers.

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T R A I T E VIII.

De l'art, & comment la Nature opère
par l'Art en la semence.

T Oute semence quelle qu'elle soit,
est de nulle valeur, si elle n'est mise
ou par l'Art, ou par la Nature en une matrice
convenable, & encore que la semence
de soi soit plus noble que toute
créature, toutefois la matrice est sa vie,
laquelle fait pourrir le grain ou le sperme,
& cause la congélation du point pur. En
outre, par la chaleur de son corps, elle
le nourrit & le fait croître, & cela se fait
en tous les trois règnes susdits de la Nature,
& se fait naturellement par mois,
par années, & par succession de temps ;

@

en général. 39

Mais subtil est l'artiste, qui peut dans les
règnes Minéral & Végétal, trouver
quelque accourcissement ou abréviation
non pas au règne Animal. Au Minéral
l'artifice achève seulement ce que Nature
ne peut parachever, à cause de la
crudité de l'air, qui par sa violence a
rempli les pores de chacun corps, non
dans les entrailles de la terre, mais en la
superficie d'icelle, comme j'ai dit ci-devant
dans les Traités précédents.
Mais afin qu'on entende plus facilement
ces choses, j'ai bien voulu encore
ajouter que les Eléments jettent par un
combat réciproque leur semence au centre
de la terre, comme dans leurs reins ;
& le centre par le mouvement continuel
le pousse dans les matrices, lesquelles
sont sans nombre ; car autant de lieux,
autant de matrices, l'une toutefois plus
pure que l'autre, & ainsi presque à l'infini.
Notez donc qu'une pure matrice engendrera
un fruit pur & net en son semblable.
Comme par exemple, dans les
Animaux, vous avez les matrices des femmes,
des vaches, des juments, des chiennes
&c. Ainsi au règne Minéral & Végétal
sont les métaux, les pierres, les sels :

@

40 De la Nature

car en ces deux règnes les sels principalement
sont à considérer, & leurs lieux,
selon le plus ou le moins.

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T R A I T E IX.

De la commixtion des Métaux, ou de
la façon de tirer la semence métallique.

N Ous avons parlé ci-dessus de la Nature,
de l'art, du corps, du sperme
& de la semence : venons maintenant
à la pratique, à savoir comment les
métaux se doivent mêler, & quelle est la
correspondance qu'ils ont entre eux. Sachez
donc que la femme est une même
chose que l'homme ; car ils naissent tous
deux d'une même semence, & dans une
même matrice, il n'y a que faute de digestion
en la femme, & que comme la matrice
qui produit le mâle a le sang & le sel
plus pur, ainsi la Lune est de même semence
que le Soleil, & d'une même matrice,
mais en la procréation de la Lune,
la matrice a eu plus d'eau que de sang digeste,
selon le temps de la Lune céleste.
Mais

@

en général. 41

Mais afin que tu te puisses plus facilement
imaginer, comment les métaux s'assemblent
& se joignent ensemble, pour jeter
& recevoir la semence, regarde le
Ciel & les Sphères des Planètes : tu vois
que Saturne est le plus haut de tous, auquel
succède Jupiter, & puis Mars, le
Soleil, Vénus, Mercure, & enfin la Lune.
Considère maintenant que les vertus
des Planètes ne montent pas, mais qu'elles
descendent : même l'expérience nous
apprend que le Mars se convertit facilement
en Venus, & non le Venus en Mars,
comme plus basse d'une Sphère. Ainsi le
Jupiter se transmue facilement en Mercure,
parce que Jupiter est plus haut que
Mercure, celui-là est le second après le
Firmament, celui-ci le second au-dessus
de la Terre, & Saturne le plus haut, la
Lune la plus basse, le Soleil se mêle avec
tous, mais il n'est jamais amélioré par les
inférieurs. Or tu remarqueras qu'il y a
une grande correspondance entre Saturne
& la Lune, au milieu desquels est le Soleil ;
comme aussi entre Mercure & Jupiter,
Mars & Vénus, lesquels ont tous le
Soleil au milieu. La plupart des Opérateurs
savent bien comme on transmue le
Fer en cuivre sans le Soleil, & comme il
D

@

42 De la Nature

faut convertir le Jupiter en Mercure ;
même il y en a quelques-uns qui de Saturne
en font de la Lune : mais s'ils savaient
par ces changements administrer la
nature du Soleil, certes ils trouveraient
une chose plus précieuse que tous les trésors
du monde. C'est pourquoi je dis qu'il
faut savoir quels métaux on dois conjoindre
ensemble, & desquels la Nature
corresponde l'une à l'autre. Il y a un certain
métal qui a la puissance de consumer
tous les autres: car il est presque comme
leur eau, & presque leur mère ; & il n'y
a qu'une seule chose qui lui résiste & qui
l'améliore, c'est à savoir l'humide radical
du Soleil & de la Lune : mais afin que
je te le découvre, c'est l'Acier, il s'appelle
ainsi, que s'il se joint une fois avec
l'or, il jette sa semence, & est débilité
jusques à la mort. Alors l'acier conçoit, &
engendre un fils plus clair que le père :
puis après lorsque la semence de ce fils
déjà né est mise en sa matrice, elle la purge,
& la rend mille fois plus propre à
enfanter de très bons fruits. Il y a encore
un autre acier qui est comparé à celui-
ci, lequel est de soi créé de la Nature, &
qii sait par une admirable force & puissance
tirer & extraire des rayons du Soleil,

@

en général. 43

ce que tant d'hommes ont cherché, &
qui est le commencement de notre oeuvre.

---------------------------------------

T R A I T E X.

De la génération surnaturelle du fils
du Soleil.

N Ous avons traité des choses que la
Nature produit, & que Dieu a
créées, afin que ceux qui recherchent cette
science, entendissent plus facilement
la possibilité de la Nature, & jusqu'où
elle peut étendre ses forces. Mais pour
ne différer plus longuement, je commencerai
à déclarer la manière & l'art
de faire la Pierre des Philosophes. Sachez
donc que la Pierre ou la teinture
des Philosophes, n'est autre chose que
l'or extrêmement digeste ; c'est-à-dire
réduit & amené à une suprême digestion.
Car l'or vulgaire est comme l'herbe sans
semence, laquelle quand elle vient à
mûrir, produit de la semence, de même
l'or quand il mûrit, pousse dehors sa
semence ou sa teinture. Mais quelqu'un
demandera pourquoi l'or, ou quelque autre
D ij

@

44 De la Nature

métal ne produit point de semence :
La raison est, parce qu'il ne peut se
mûrir, à cause de la crudité de l'air qui
empêche qu'il n'ait une chaleur suffisante,
& s'il se trouve en quelques lieux de
l'or impur, que la nature eut bien voulu
parfaire ; c'est qu'elle en a été empêchée
par la crudité de l'air. Par exemple nous
voyons qu'en Pologne les Orangers croissent
aussi-bien que les autres arbres. En
Italie & ailleurs où est leur terre naturelle,
non seulement ils y croissent, mais
encore ils y portent fruits, parce qu'ils
ont de la chaleur à suffisance, mais en ces
lieux froids, nullement ; car lorsqu'ils devraient
mûrir, ils cessent à cause du
froid ; & ainsi au lieu de pousser, ils en
sont empêchés par la crudité de l'air.
C'est pourquoi naturellement ils n'y
porte jamais de bons fruits : mais si
quelquefois la Nature est aidée doucement
& avec industrie, comme de les arroser
d'eau tiède ; & les tenir en des caves,
alors l'art parfait ce que la Nature
n'aurait pu faire. Le même entièrement
arrive aux métaux : L'or peut apporter
fruit & semence, dans laquelle il se peut
multiplier par l'industrie d'un habile artiste,
qui sait aider & pousser la Nature ;

@

en général. 45

autrement s'il voulait l'entreprendre
sans la Nature, il errerait. Car non seulement
en cette Science, mais aussi en toute
les autres, nous ne pouvons rien faire
qu'aider la Nature, & encore ne la pouvons-nous
aider par autre moyen que par
le feu & par la chaleur. Mais parce que
cela ne se peut faire, à cause que dans un
corps métallique congelé les esprits n'apparaissent
point, il faut premièrement
que le corps soit dissous, & que les pores
en soient ouverts, afin que la Nature
puisse opérer. Or pour savoir quelle doit
être cette solution, je veux ici avertir le
Lecteur, qu'encore qu'il y ait plusieurs
sortes de dissolutions, lesquelles sont toutes
inutiles, néanmoins il y en a véritablement
de deux sortes, dont l'une seulement
est vraie & naturelle, l'autre est
violente, sous laquelle toutes les autres
sont comprises. La naturelle est telle
qu'il faut que les pores du corps s'ouvrent
en notre eau, afin que la semence soit
poussée dehors cuite & digeste, & puis
mise dans sa matrice. Mais notre eau, est
une eau céleste, qui ne mouille point les
mains, non vulgaire, & est presque comme
eau de pluie : le corps, c'est l'or qui
donne sa semence ; c'est notre Lune (non

@

46 De la Nature

pas l'argent vulgaire) laquelle reçoit la
semence. Le tout est puis après régi &
gouverné par notre feu continuel, durant
l'espace de sept mois, & quelquefois
de dix, jusques à ce que notre eau en
consume trois, & en laisse un, & ce au
double : puis après elle se nourrit du lait
de la terre, ou de la graisse qui naît ès-
mamelles de la terre, & est régie & conservée
de putréfaction. Et ainsi est engendré
cet enfant de la seconde génération.
Venons maintenant de la Théorie à la
Pratique.

---------------------------------------

T R A I T E XI.

De la pratique & composition de la
Pierre ou teinture Physique selon
l'Art.

N Ous avons étendu notre discours
par tant de Traités précédents, en
donnant les choses à entendre par des exemples,
afin que l'on pût plus facilement
comprendre la pratique, laquelle en imitant
la Nature, se doit faire en cette façon.

@

en général. 47

Prends de notre terre par onze degrés,
onze grains, & de notre or (non
de l'or vulgaire) un grain ; de notre argent,
& non de l'argent vulgaire, deux
grains : mais je t'avertis sur tout de ne
prendre l'or ni l'argent vulgaires, car ils
sont morts, & n'ont aucune vie : prends
les nôtres qui sont vifs, puis les mets
dans notre feu, & il se fera de là une liqueur
sèche : premièrement la terre se résoudra
en une eau qui s'appelle le Mercure
des Philosophes, & cette eau résout les
corps du Soleil & de la Lune, & les consume,
de façon qu'il n'en demeure que
la dixième partie, avec une part ; & voilà
ce qu'on appelle humide radical métallique.
Puis après prends de l'eau de Sel
nitre, tirée de notre terre, en laquelle est
le ruisseau & l'onde vive, si tu sais caver
& fouir dans la fosse naïve & naturelle,
prends donc en icelle de l'eau qui
soit bien claire, & dans cette eau tu mettras
cet humide radical : mets le tout au
feu de putréfaction & génération, non
toutefois comme tu as fait en la première
opération, gouverne le tout avec grand
artifice & discrétion, jusqu'à ce que les
couleurs apparaissent comme une queue
de Paon : gouverne bien en digérant

@

48 De la Nature

toujours, jusqu'à ce que les couleurs
cessent, & qu'en toute ta matière il n'y
ait qu'une seule couleur verte qui apparaisse,
& qu'il ne t'ennuie point, & ainsi
des autres, & quand tu verras au fond
du vaisseau des cendres de couleur brune,
& l'eau comme rouge: ouvre ton vaisseau ;
alors mouille une plume, & en
oings un morceau de fer, s'il teint, aie
soudain de l'eau, de laquelle nous parlerons
tantôt, & y mets autant de cette
eau, qu'il y a entré d'air cru : cuits le
tout derechef avec le même feu que dessus,
jusqu'à ce qu'il teigne.
L'expérience que j'en ai fait est venue
jusqu'à ce point, je ne peux que cela, je
n'ai rien trouvé davantage. Mais cette
eau que je dis, doit être le menstrue du
monde tiré de la Sphère de la Lune, tant
de fois rectifié qu'il puisse calciner le Soleil.
Je t'ai voulu découvrir ici tout, & si
quelquefois tu entends mon intention,
non mes paroles, ou les syllabes, je t'ai
révélé tout, principalement au premier
& second oeuvre.
Mais il nous reste encore quelque chose
à dire touchant le feu. Le premier feu,
ou le feu de la première opération, est le
feu d'un degré continuel, & qui environne

@

en général. 49

(la) matière. Le second est un feu naturel,
qui digère la matière, & la fige.
Je te dis la vérité, que je t'ai découvert
le régime du feu, si tu entends la
Nature.
Il nous faut aussi parler du vaisseau.
Le vaisseau doit être celui de la Nature,
& deux suffisent. Le vaisseau du premier
oeuvre doit être rond, & au second
oeuvre un peu moins, il doit être de
verre en forme de fiole ou d'oeuf. Mais
en tout & par tout sache que le feu de
Nature est unique, & que s'il y a de
la diversité, la distance des lieux en est
cause.
Le vaisseau de la Nature pareillement
est unique ; mais nous nous servons de
deux pour abréger. La matière est aussi
une, mais de deux substances. Si donc
tu applique ton esprit pour produire
quelques choses, regarde premièrement
celles qui sont déjà créées : car si tu ne
peux venir à bout de celles-ci qui sont
ordinairement devant tes yeux, à grand-
peine viendras-tu à bout de celles qui
sont encore à naître, & que tu désires
produire : je dis produire, car il faut que
tu saches que tu ne saurais rien créer, &
que c'est le propre de Dieu seul : Mais de
E

@

50 De la Nature

faire que les choses qui sont occultes &
cachées à l'ombre deviennent apparentes,
de les rendre évidentes, & leur ôter leur
ombre, cela est quelquefois permis aux
Philosophes qui ont de l'intelligence, &
Dieu le leur accorde par le ministère de
la Nature,
Considère un peu, je te prie, en toi-
même la simple eau de la nuée. Qui est-
ce qui croirait qu'elle contient en soi
toutes les choses qui sont au monde, les
pierres dures, les sels, l'air, la terre,
le feu, vu qu'en évidence elle n'apparaît
autre chose qu'une simple eau ? Que
dirais-je de la Terre, qui contient en soi,
l'eau, le feu, l'air, les sel, & n'apparaît
néanmoins que terre ? O admirable
Nature ! qui sait par le moyen de l'eau
produire les fruits admirables en la Terre,
& leur donner & entretenir la vie
par le moyen de l'air. Toutes ces choses
se font, & néanmoins les yeux des
hommes vulgaires ne le voient pas,
mais ce sont seulement les yeux de l'entendement
& de l'imagination qui le
voient, & d'une vue très admirable.
Car les yeux des Sages voient la Nature
d'autre façon que les yeux communs :
Comme par exemple, les yeux du vulgaires

@

en général. 51

voient que le Soleil est chaud ; les
yeux des Philosophes au contraire voient
plutôt que le Soleil est froid, mais que ses
mouvements sont chauds ; car ses actions
& ses effets se connaissent par la distance
des lieux.
Le feu de la Nature n'est point différent
de celui du Soleil, ce n'est qu'une
même chose. Car tout ainsi que le Soleil
tient le centre & le milieu entre les
Sphères des Planètes, & que de ce
centre du ciel il épars en bas sa chaleur
par son mouvement ; il y a aussi au centre
de la Terre un Soleil terrestre, qui
par son mouvement perpétuel pousse la
chaleur, ou ses rayons en haut, à la
surface de la Terre : & sans doute cette
chaleur intrinsèque est beaucoup plus
forte & plus efficace que ce feu élémentaire ;
mais elle est tempérée par une
eau terrestre, qui de jour en jour pénètre
les pores de la Terre, & la rafraîchit.
De même l'air qui de jour en jour
vole autour du globe de la Terre ; & si
cela n'était, toutes choses se consumerait
par cette chaleur, & rien ne pourrait
naître. Car comme ce feu invisible,
ou cette chaleur centrale consumerait
E ij

@

52 De la Nature

tout, si l'eau n'intervenait & ne la
tempérait ; ainsi la chaleur du Soleil détruirait
tout, n'était l'air qui intervient
au milieu.
Mais je dirais maintenant en peu de
mots, comment ces Eléments agissent
entre eux. Il y a un Soleil centrique dans
le centre de la Terre, lequel par son
mouvement, ou par le mouvement de
son firmament, pousse une grande chaleur,
qui s'étend jusqu'à la superficie de
la Terre. Cette chaleur cause l'air en
cette façon. La matrice de l'air, c'est
l'eau, laquelle engendre des fils de sa
Nature, mais dissemblables, & beaucoup
plus subtils : car là où le passage
est dénié à l'eau, l'air y entre. Lors
donc que cette chaleur centrale (laquelle
est perpétuelle) agit, elle échauffe &
fait distiller cette eau ; & ainsi cette eau
par la force de la chaleur se change en
air, & par ce moyen passe jusques à la
superficie de la Terre, parce qu'il ne
peut souffrir d'être enfermé, & après
qu'il est refroidi, il se résout en eau.
On remarque cependant que dans les
lieux opposites il arrive quelquefois que
non seulement l'air, mais encore l'eau
sortent jusqu'à la superficie de la Terre,

@

en général. 53

comme nous voyons lorsque de noires
nuées sont élevées par violences jusqu'en
l'air : de quoi je vous donnerai un exemple
fort familier. Faites chauffer de l'eau
dans un pot, vous verrez par un feu lent
s'élever des vapeurs douces, & des vents
légers : Et par un feu plus fort vous verrez
paraître des nuages plus épais. La
chaleur centrale opère en cette même
façon, elle convertit en air l'eau la plus
subtile, & ce qui sort du sel ou de la
graisse, qui est plus épais, elle le distribue
à la Terre, d'où naissent choses diverses :
le reste se change en rochers & en
pierres.
Quelqu'un pourrait objecter, si la
chose était ainsi, cela se devrait faire
continuellement ; & néanmoins bien
souvent on ne sent aucun vent. Je réponds,
qu'il n'y a point de vent, à la
vérité, quand l'eau n'est point jetée violemment
dans le vaisseau distillatoire,
car peu d'eau excite peu de vent. Vous
voyez qu'il n'y a pas toujours du tonnerre,
encore qu'il vente, mais seulement
lorsque par la force de l'air une
eau trouble est portée par violence jusqu'à
la Sphère du feu : car le feu ne
souffre point l'eau. Nous en avons un
E iij

@

54 De la Nature

exemple devant nos yeux. Lorsque vous
jetez de l'eau froide dans une fournaise
ardente, vous entendez quels tonnerres
elle excite. Mais si vous demandez,
pourquoi l'eau n'entre pas uniformément
en ces lieux & en ces cavités ? La
raison est, parce qu'il y a plusieurs de
ces sortes de lieux & de vases : quelquefois
une concavité par le moyen des
vents, pousse l'eau hors de soi pendant
quelques jours ou quelques mois, jusqu'à
ce qu'il se fasse derechef une répercussion
d'eau : Comme nous voyons
dans la Mer, dont les flots quelquefois
sont agités dans l'étendue de plusieurs
lieues, avant qu'ils puissent rencontrer
quelque chose qui les repoussent, & par
la répercussion les fassent retourner d'où
ils partent.
Mais reprenons notre propos. Je dis
que le feu ou la chaleur est cause du
mouvement de l'air, & qu'il est la vie
de toutes choses, & la terre en est
la nourrice & le réceptacle : mais s'il n'y
avait point d'eau qui rafraîchît notre
terre & notre air, alors la terre serait
desséchée pour ces deux raisons, savoir,
à cause de la chaleur, tant du mouvement
centrique, que du Soleil céleste. Néanmoins

@

en général. 55

cela arrive en quelques lieux,
lorsque les pores de la terre sont bouchés,
en telle sorte que l'humidité n'y
peut pénétrer : & alors par la correspondance
des deux Soleils, Céleste & Centrique,
(parce qu'ils ont entre eux une
vertu aimantine) le Soleil enflamme la
terre.

Et ainsi quelque jour le Monde périra.

Fais donc en sorte que l'opération en
notre terre soit telle, que la chaleur centrale
puisse changer l'eau en air, afin
qu'elle sorte jusques sur la superficie de
la terre, & qu'elle répande le reste (comme
j'ai dit) par les pores de la terre ;
& alors au contraire, l'air se changea
en une eau beaucoup plus subtile que
n'a été la première : Et cela se fera ainsi,
si tu donne à dévorer à notre vieillard
l'or & l'argent, afin qu'il les consume,
& que lui enfin prêt aussi de mourir soit
brûlé, que ses cendres soient éparses dans
l'eau ; cuits le tout jusqu'à ce que ce soit
assez, & tu as une Médecine qui guérit la
lèpre. Prends garde au moins de ne prendre
pas le froid pour le chaud, ou le
chaud pour le froid : mêle les Natures
E iiij

@

56 De la Nature

aux Natures ; s'il y a quelque chose de
contraire à la nature, car une seule chose
t'est nécessaire, sépare-la, afin que la
Nature soit semblable à la Nature ; fais
cela avec le feu, non avec la main, &
sache que si tu ne suis la Nature, tout
ton labeur est vain : Et je te jure par le
Dieu qui est Saint, que je t'ai ici dit
tout ce que le père peut dire à son fils.
Qui a des oreilles qu'il entende, & qui
a du sens qu'il comprenne.

---------------------------------------

T R A I T E XII.

De la pierre, & de sa vertu.

N Ous avons assez amplement discouru
aux Chapitres précédents de
la production des choses naturelles, des
Eléments, & des matières première &
seconde, des corps, des semences ; &
enfin de leur usage & de leur vertu.
J'ai encore écrit la façon de la Pierre
Philosophale ; mais je révélerai maintenant
tout autant que la Nature m'en a
accordé, & ce que l'expérience m'en a
découvert touchant la vertu d'icelle.

@

en général. 57

Mais afin que derechef sommairement
& en peu de paroles, je récapitule le sujet
de ces douze Traités, & que le Lecteur
craignant Dieu puisse concevoir
mon intention & mon sens, la chose est
telle. Si quelqu'un doute de la vérité
de l'Art, qu'il lise les écrits des Anciens
vérifiés par raison & par expérience, au
dire desquels (comme dignes de créance)
on ne doit faire difficulté d'ajouter
foi. Que si quelqu'un trop opiniâtre
ne veut croire leurs Ecrits, alors il se
faut tenir à la maxime qui dit, que contre
celui qui nie les principes il ne faut
jamais disputer : car les sourds & les
muets ne peuvent parler. Et je vous
prie, quelle prérogative auraient toutes
les autres choses qui sont au monde par-
dessus les Métaux ? Pourquoi en leur
déniant à eux seuls une semence, les exclurons-nous
à tord de l'universelle bénédiction
que le Créateur a donné à
toutes choses, incontinent après la création
du monde, comme les saintes Lettres
nous le témoignent ? Que si nous
somme contraints d'avouer que les Métaux
ont de la semence, qui est celui qui
serait assez sot pour ne croire pas qu'ils
peuvent être multipliés en leur semence ?

@

58 De la Nature

L'art de Chimie en sa nature est
véritable, la Nature l'est aussi ; mais
rarement se trouve-t-il un véritable Artiste:
la Nature est unique, il n'y a
qu'un seul Art, mais il y a plusieurs
Ouvriers. Quand à ce que la Nature
tire les choses des Eléments, elle les
engendre par le vouloir de Dieu de la
première matière, que Dieu seul sait
& connaît, la Nature produit les choses,
& les multiplie par le moyen de la
seconde matière, que les Philosophes
connaissent. Rien ne se fait au monde
que par le vouloir de Dieu, & de la
Nature : car chaque Elément est en sa
sphère, mais l'un ne peut être sans
l'autre, & toutefois conjoints ensemble
ils ne s'accordent point : mais l'eau est
le plus digne de tous les Eléments, parce
que c'est la mère de toutes choses, &
l'esprit du feu nage sur l'eau. Par le
moyen du feu l'eau devient la première
matière, ce qui se fait par le combat du
feu avec l'eau, & ainsi s'engendrent des
vents ou des vapeurs, propres & faciles
à être congelés avec la terre par l'air
crû, qui dès le commencement a été
séparé d'icelle ; ce qui se fait sans cesse,
& par un mouvement perpétuel ; car le

@

en général. 59

feu ou la chaleur n'est point excité autrement
que par le mouvement. Ce qui
se peut voir manifestement chez tous les
Artisans qui liment le Fer, lequel par
le violent mouvement de la Lime, devient
aussi chaud que s'il avait été rouge
au feu. Le mouvement donc cause la chaleur,
la chaleur émeut l'eau : le mouvement
de l'eau produit l'air, lequel est la
vie de toutes choses vivantes.
Toutes les choses sont donc produites
par l'eau en la manière que j'ai dit
ci-dessus, car de la plus subtile vapeur
de l'eau, procèdent les choses subtiles
& légères : de l'huile de cette même
eau, en viennent choses plus pesantes :
& de son sel, en proviennent choses
beaucoup plus belles & plus excellentes
que les premières. Mais parce que la
Nature est quelquefois empêchée de
produire des choses pures, à cause que
la vapeur, la graisse & le sel se gâtent,
& se mêlent aux lieux impurs de la terre ;
c'est pourquoi l'expérience nous a donné
à connaître de séparer le pur d'avec
l'impur. Si donc par votre opération
vous voulez amender actuellement la
Nature, & lui donner un être plus parfait
& accompli, faites dissoudre le

@

60 De la Nature

corps dont vous voulez vous servir, séparez
ce qui lui est arrivé d'hétérogène
& d'étranger à la Nature, purgez-le ;
joignez les choses pures avec les pures,
les cuites avec les cuites, & les crues
avec les crues, selon le poids de la Nature,
& non pas de la matière : Car vous
devez savoir que le Sel nitre central
ne prend point plus de terre, soit qu'elle
soit pure ou impure, qu'il lui en est besoin.
Mais la graisse ou l'onctuosité de
l'eau se gouverne & se manie d'autre façon,
parce que jamais on n'en peut avoir
de pure, c'est l'air qui la nettoie
par une double chaleur, & qui derechef
la réunit & conjoint.

pict

Epilogue, sommaire, & conclusion des
douze Traités rapportés ci-
dessus.

A Mi Lecteur, j'ai composé ces douze
Traités en faveur des Enfants de
l'Art, afin qu'avant qu'ils commencent
à travailler, ils connaissent les opérations
que la Nature nous enseigne, &
de quelle manière elle produit toutes les

@

en général. 61

choses qui sont au monde, afin qu'ils ne
perdent point de temps, & ne veuillent
s'efforcer d'entrer dans la porte sans avoir
les clefs ; parce que celui-là travaille
en vain, qui met la main à l'ouvrage,
sans avoir premièrement la connaissance
de la Nature.
Car ce qui en cette sainte & vénérable
Science, n'aura pas le Soleil pour flambeau
qui lui éclaire, & auquel la Lune
ne découvrira pas sa lumière argentine,
parmi l'obscurité de la nuit, marchera
en perpétuelles ténèbres. La Nature a
une lumière propre qui n'apparaît pas
à notre vue, le corps est à nos yeux
l'ombre de la Nature : c'est pourquoi
au moment que quelqu'un est éclairé de
cette belle lumière naturelle, tous nuages
se dissipent, & disparaissent devant
ses yeux : il met toutes difficultés sous
le pied ; toutes choses lui sont claires,
présentes & manifestes, & sans empêchement
aucun, il peut voir le point de
notre magnésie, qui correspond à l'un
& l'autre centre du Soleil & de la Terre ;
car la lumière de la Nature darde ses
rayons jusques-là, & nous découvre ce
qu'il y a de plus caché dans son sein.
Prenez ceci pour exemple : Que l'on

@

62 Sommaire & Conclusion

habille de vêtements pareils un petit
garçon & une petite fille de même âge,
& qu'on les mette l'un près de l'autre,
personne ne pourra reconnaître qui des
deux est le mâle ou la femelle, parce que
notre vue ne peut pénétrer jusqu'à l'intérieur ;
c'est pourquoi nos yeux nous
trompent, & font que nous prenons le
faux pour le vrai : Mais quand ils sont
déshabillés & mis à nu, en sorte qu'on
les puisse voir comme Nature les a formés,
l'on reconnaît facilement l'un &
l'autre en son sexe. De même aussi notre
entendement fait une ombre à l'ombre
de la Nature : Tout ainsi donc que
le corps humain est couvert de vêtements,
ainsi la nature humaine est couverte du
corps de l'homme, laquelle Dieu s'est réservée
à couvrir & découvrir selon qu'il
lui plaît.
Je pourrais en cet endroit, amplement
& Philosophiquement discourir de la
dignité de l'homme, de sa création &
génération ; mais je passerais toutes ces
choses sous silence, vu que ce n'est pas
ici le lieu d'en traiter : nous parlerons
un peu seulement de sa vie. L'homme
donc créé de la terre, vit de l'air ; car
dedans l'air est cachée la viande de la vie,

@

des XII. Traités ci-dessus. 63

que de nuit nous appelons rosée, & de
jour eau raréfiée, de laquelle l'esprit invisible
congelé, est meilleur & plus précieux
que toute la terre universelle. O
sainte & admirable Nature ! qui ne permet
point aux Enfants de la Science de
faillir, comme tu le montre de jour en
jour en toutes actions, & dans le cours
de la vie humaine.
Au reste dans ces douze Traités j'ai
allégué toutes ces raisons naturelles,
afin que le Lecteur craignant Dieu, &
désireux de savoir, puisse plus facilement
comprendre tout ce que j'ai vu
de mes yeux, & que j'ai fait de mes
mains propres, sans aucune fraude ni sophistications :
car sans lumière & sans
connaissance de la Nature, il est impossible
d'atteindre à la perfection de cet
Art, si ce n'est par une singulière révélation,
ou par une secrète démonstration
faite par un ami. C'est une chose
vile & très précieuse, laquelle je répéterai
de nouveau, encore bien que je
l'ai décrite autrefois. Prends de notre
air dix parties, de l'or vif, ou de la
Lune vive, une partie ; mets le tout dans
ton vaisseau ; cuis cet air, afin que
premièrement il soit eau, puis après

@

64 Sommaire & Conclusion

qu'il ne soit plus eau : si tu ignore cela,
& que tu ne sache cuire l'air, sans doute
tu failliras, parce que c'est là la vraie
matière des Philosophes. Car tu dois
prendre ce qui est, mais qui ne se voit
pas, jusques à ce qu'il plaise à l'Opérateur,
c'est l'eau de notre rosée, de laquelle
se tire le salpêtre des Philosophes,
par le moyen duquel toutes choses
croissent & se nourrissent. Sa matrice
est le centre du Soleil & de la Lune,
tant céleste que terrestre, & afin que je
le dise plus ouvertement, c'est notre Aimant,
que j'ai nommé ci-devant Acier.
L'air engendre cet aimant, & cet aimant
engendre ou fait apparaître notre
air. Je t'ai ici saintement dit la vérité,
prie Dieu qu'il favorise ton entreprise,
& ainsi tu auras dans ce lieu la vraie interprétation
des paroles d'Hermès, qui
assure que son père est le Soleil, & la
Lune sa mère, que le vent l'a porté dans
son ventre, à savoir le Sel Alcali, que
les Philosophes ont nommé sel Armoniac
& Végétale, caché dans le ventre
de la magnésie. Son opération est telle :
Il faut que tu dissolves l'air congelé,
dans lequel tu dissoudras la dixième
partie d'or : scelle cela, & travaille
avec

@

des XII. Traités ci-dessus. 65

avec notre feu, jusqu'à ce que l'air se
change en poudre : & alors ; ayant le
sel du monde, diverses couleurs apparaîtront.
J'eusse décrit l'entier procédé en ces
Traités ; mais parce qu'il est suffisamment
expliqué avec la façon de multiplier,
dans les Livres de Raymond Lulle
& des autres anciens Philosophes, je
me suis contenté de traiter seulement de
la première & seconde matière : ce que
j'ai fait franchement & à coeur ouvert.
Et ne croyez pas qu'il y ait homme au
monde qui l'ait fait mieux et plus amplement
que moi ; car je n'ai pas appris
ce que je dit dans la lecture des Livres,
mais pour l'avoir expérimenté, & fait
de mes propres mains. S donc tu ne
m'entends pas, ou que tu ne veuilles
croire la vérité, n'accuse point mon Livre,
mais toi-même ; & crois que Dieu
ne te veut point révéler ce secret : pries-
le donc assidûment, & relis plusieurs
fois mon Livre, principalement l'Epilogue
de ces douze Traités, & considérant
toujours la possibilité de la Nature,
& les actions des Eléments, & ce
qu'il y a de plus particulier en eux, &
principalement en la raréfaction de l'eau
F

@

66 Sommaire & Conclusion

ou de l'air ; Car les cieux & tout le
monde même ont ainsi été créés. Je
t'ai bien voulu déclarer tout ceci, de
même qu'un père l'aurait fait à son fils.
Ne t'émerveille point au reste de ce que
j'ai fait tant de Traités ; ce n'a pas été
pour moi que je l'ai fait, puisque je n'ai
pas besoin de livres ; mais pour avertir
plusieurs qui travaillent sur de vaines
matières, & dépensent inutilement leurs
biens. A la vérité j'eusse bien pu comprendre
le tout en peu de lignes, &
même en peu de mots ; mais je t'ai voulu
conduire par raisons & par exemples
à la connaissance de la Nature, afin
qu'avant toutes choses tu susses ce que tu
devais chercher, ou la première ou la seconde
matière, & que la Nature, sa lumière
& son ombre, te fussent connues,
Ne te fâche point si tu trouve quelquefois
des contradictions en mes Traités,
c'est la coutume générale de tous les
Philosophes, tu en as besoin si tu les
entends ; la rose ne se trouve point sans
épines.
Pèse & considère diligemment ce que
j'ai dit ci-dessus, savoir en quelle matière
les Eléments distillent au centre de
la Terre l'humide radical, & comment

@

des XII. Traités ci-dessus. 67

le Soleil terrestre & centrique le repousse
& le sublime par son mouvement continuel
jusqu'à la superficie de la Terre.
J'ai encore dit que le Soleil céleste a
correspondance avec le Soleil centrique ;
car le Soleil céleste & la Lune ont une
force particulière, & une vertu merveilleuse
de distiller sur la Terre par
leurs rayons : car la chaleur se joint facilement
à la chaleur, & le sel au sel.
Et comme le Soleil centrique a sa Mer,
& une eau crue perceptible ; ainsi le Soleil
céleste a aussi sa Mer, & une eau
subtile & imperceptible. En la superficie
de la Terre, les rayons se joignent
aux rayons, & produisent les fleurs &
toutes choses. C'est pourquoi quand il
pleut, la pluie prend de l'air une certaine
force de vie, & la conjoint avec
le Sel nitre de la Terre, (parce que le
Sel nitre de la Terre par sa siccité attire
l'air à soi, lequel air il résout en eau, ainsi
que le fait le Tartre calciné : & ce Sel
nitre de la Terre a cette force d'attirer
l'air, parce qu'il a été air lui-même,
& qu'il est joint avec la graisse de la
Terre :) Et plus les rayons du Soleil
frappent abondamment, il se fait une
plus grande quantité de Sel nitre ; &
F ij

@

68 Sommaire & Conclusion

par conséquent une plus grande abondance
de froment vient à croître sur la
Terre. Ce que l'expérience nous enseigne
de jour en jour.
J'ai voulu déclarer, aux ignorants
seulement, la correspondance que toutes
les choses ont entre elles, & la vertu
efficace du Soleil, de la Lune, & des
Etoiles ; car les savants n'ont pas besoin
de cette instruction. notre matière
paraît aux yeux de tout le monde,
& elle n'est pas connue. O notre Ciel ?
ô notre Eau ! ô notre Mercure ! ô notre
Sel nitre, qui êtes dans la Mer du monde,
ô notre Végétal ! ô notre Soufre
fixe & volatil ! ô tête morte ou fèces
de notre Mer ! Eau qui ne mouille point,
sans laquelle personne au monde ne peut
vivre, & sans laquelle il ne naît & ne
s'engendre rien en toute la terre ! Voilà
les épithètes de L'oiseau d'Hermès, qui
ne repose jamais. Elle est de vil prix,
personne ne s'en peut passer. Et ainsi tu
as à découvert la chose la plus précieuse
qui soit en tout le monde, laquelle je
te dis entièrement n'être autre chose que
notre Eau pontique, qui se congèle dans
le Soleil & la Lune, & se tire néanmoins
du Soleil & de la Lune, par le

@

des XII. Traités ci-dessus. 69

moyen de notre Acier, avec un artifice
Philosophique, & d'une manière surprenante,
si elle est conduite par un sage
fils de la science.
Je n'avais aucun dessein de publier
ce Livre, pour les raisons que j'ai rapportées
dans la Préface : mais le désir
que j'ai de satisfaire & profiter aux Esprits
ingénus & vrais Philosophes, m'a
vaincu & gagné ; de sorte que j'ai voulu
montrer ma bonne volonté à ceux qui
me connaissent, & manifester à ceux
qui savent l'Art, que je suis leur compagnon
& leur pareil, & que je désire
avoir leur connaissance. Je ne doute
point qu'il n'y ait plusieurs gens de bien
& de bonne conscience qui possèdent secrètement
ce grand don de Dieu : mais
je les prie & conjure qu'ils aient en singulière
recommandation le silence d'Arpocrates,
& qu'ils se fassent sages & avisés
à mon exemple & a mes périls : car
toutefois & quant-es que je me suis voulu
déclarer aux Grands, cela m'a toujours
été ou dangereux ou dommageable : De
manière que par cet Ecrit je me manifeste
aux fils d'Hermès ; & par même moyen
j'instruis les ignorants, & remets les égarés
dans le vrai chemin. Que les héritiers

@

70 Sommaire & Conclusion

de la Science croient qu'ils ne tiendront
jamais de voie plus sure & meilleure que
celle que je leur ai ici montrée : Qu'ils s'y
arrêtent donc, car j'ai dit ouvertement
toutes choses, principalement pour ce
qui regarde l'extraction de notre Sel
Armoniac, ou Mercure Philosophique,
tiré notre Eau pontique. Et si je n'ai
pas bien clairement révélé l'usage de
cette Eau, c'est que le Maître de la
Nature ne m'as pas permis d'en dire davantage :
car Dieu seul doit révéler ce
secret, lui qui connaît les coeurs & les
esprits des hommes, & qui pourra ouvrir
l'entendement à celui qui le priera
soigneusement, & lira plusieurs fois ce
petit Traité.
Le vaisseau (comme j'ai dit) est unique
depuis le commencement jusqu'à la
fin, ou tout au plus deux suffisent : Que
le feu soit aussi continuel en l'un & l'autre
Ouvrage ; à raison de quoi ceux qui errent,
qu'ils lisent les dixième & onzième
Traités. Car si tu travaille en la tierce
matière, tu ne feras rien. Et si tu veux
savoir ceux qui travaillent en cette tierce
matière, ce sont ceux qui laissant notre
sel unique, qui est le vrai Mercure, s'amusent
à travailler sur les herbes, animaux,

@

des XII. Traités ci-dessus. 71

pierres & minières. Car excepté
notre Soleil & notre Lune, qui est couverte
de la sphère de Saturne, il n'y a rien
de véritable.
Quiconque désire parvenir à la fin désirée,
qu'il sache la conversion des Eléments,
qu'il sache faire pondéreux ce qui
de soi est léger ; qu'il sache faire en sorte
que ce qui de soi est esprit, ne le soit
plus : alors il ne travaillera point sur un
sujet étranger. Le feu est le régime de
tout ; & tout ce qui se fait en cet Art, se
fait par le feu, & non autrement, comme
nous avons suffisamment démontré ci-
dessus.
Adieu, ami Lecteur, & jouis longuement
de mes Ouvrages, que je t'assure être
confirmés par les diverses expériences
que j'en ai faites : jouis-en, dis-je, à la
gloire de Dieu, au salut de ton âme, &
au profit de ton prochain.


pict







@






























ENIGME




@

Enigme 73

pict

ENIGME PHILOSOPHIQUE
Du même Auteur aux Fils de
la Vérité.

J E vous ai déjà découvert & manifesté,
ô enfants de la Science, tout ce
qui dépendait de la source de la fontaine
universelle, si bien qu'il ne reste plus
rien à dire, car en mes précédents Traités,
j'ai expliqué suffisamment par des
exemples, ce qui est de la Nature : j'ai
déclaré la Théorie & la pratique tout
autant qu'il m'a été permis. Mais afin
que personne ne se puisse plaindre que
j'aie écrit trop laconiquement, & que
j'aie omis quelque chose pour ma brièveté,
je vous décrirai encore tout au long
l'oeuvre entier, toutefois énigmatiquement,
afin que vous jugiez jusqu'où je
suis parvenu par la permission de Dieu.
Il y a une infinité de Livres qui traitent
de cet Art, mais à grand-peine trouverez-vous
dans aucun la vérité si clairement
expliquée : ce que j'ai bien voulu
faire, à cause que j'ai plusieurs fois conféré
G

@

74 Enigme

avec beaucoup de personnes qui pensaient
bien entendre les Ecrits des Philosophes ;
mais j'ai bien connu par leurs
discours, qu'ils les interprétaient beaucoup
plus subtilement que la Nature, qui
est simple, ne requérait : même toutes
mes paroles, quoique très véritables,
leur semblaient toutefois trop viles &
trop basses pour leur esprit, qui ne concevait
que des choses hautes & incroyables.
Il m'est arrivé quelquefois que j'ai
déclaré la science de mot à mot à quelques-uns
qui n'y ont jamais fait de réflexion,
parce qu'ils ne croyaient pas
qu'il y eût de l'eau dans notre Mer :
ils voulaient néanmoins passer pour Philosophes.
Puis donc que ces gens-là
n'ont pu entendre mes paroles proférées
sans énigme & sans obscurité, je ne
crains point (comme ont fait les autres
Philosophes) que personne les puisse
si facilement entendre : aussi est-ce un
don qui ne nous est donné que de Dieu
seul.
Il est bien vrai que si en cette Science
il était requis une subtilité d'esprit, &
que la chose fût telle qu'elle pût être
aperçue par les yeux du vulgaire, j'ai
rencontré de beaux esprits, & des âmes

@

Philosophique. 75

tout-à-fait propres pour rechercher de
semblables choses : mais je vous dis
encore qu'il faut que vous soyez simples
& non point trop prudents, jusqu'à ce
que vous ayez trouvé le secret : car lorsque
vous l'aurez, nécessairement la prudence
vous accompagnera, & vous pourrez
aussi composer aisément une infinité
de Livres, ce qui sans doute, est bien
plus facile à celui qui est au centre &
voit la chose, qu'à celui qui marche sur
la circonférence, & n'a rien autre que
l'ouïe. Vous avez la matière de toutes
choses clairement décrite : mais je vous
avertis que si vous voulez parvenir à ce
secret, qu'il vous faut sur tout prier Dieu,
puis aimer votre prochain ; & enfin
n'allez point vous imaginer des choses
si subtiles, desquelles la Nature ne sait
rien : mais demeurez, demeurez, dis-
je, en la simple voie de la Nature, parce
que dans cette simplicité vous pourrez
mieux toucher la chose au doigt,
que vous ne la pourrez voir parmi tant
de subtilités.
En lisant mes Ecrits, ne vous amusez
point aux syllabes seulement, mais considérez
toujours la Nature, & ce qu'elle
peut : & devant que de commencer
G ij

@

76 Enigme

l'oeuvre, imaginez-vous bien ce que
vous cherchez, quel est le but de votre
intention ; car il vaut mieux l'apprendre
par imagination & par l'entendement,
que par des ouvrages manuels, & à ses
dépens. Je vous dis encore qu'il vous
faut trouver une chose qui est cachée,
de laquelle par un merveilleux artifice se
tire cette humidité, qui sans violence
& sans bruit dissous l'or, voire même
aussi doucement & aussi naturellement
que l'eau chaude dissout & liquéfie la
glace. Si vous avez trouvé cela, vous
avez la chose de laquelle l'or a été produit
par la Nature : Et bien que les
Métaux & toutes les choses du monde
prennent leur origine d'icelle, il n'y a
rien toutefois qui lui soit si ami que l'or,
car dans toutes les autres choses il y a quelque
impureté, dans l'or au contraire il
n'y en a aucune ; c'est pourquoi elle est
comme la mère de l'or.
Et ainsi je conclus, que si vous ne
voulez vous rendre sages par mes avertissements,
vous m'ayez pour excusé :
puisque je ne désire que vous rendre
office : je l'ai fait avec autant de fidélité
qu'il m'a été permis, & en homme de
bonne conscience. Si vous demandez

@

Philosophique. 77

qui je suis, je suis Cosmopolite, c'est-
à-dire, Citoyen du monde : si vous me
connaissez, & que vous désiriez être
honnêtes gens, vous vous tairez : si
vous ne me connaissez point, ne vous
en informez pas davantage, car jamais
à homme vivant je n'en déclarerais plus
que j'ai fait par cet Ecrit public. Croyez-
moi, si je n'étais de la condition que je
suis, je n'aurais rien plus agréable que
la vie solitaire, ou de demeurer dans un
tonneau comme un autre Diogène : car
je vois que tout ce qu'il y a au monde n'est
que vanité, que la fraude & l'avarice
sont en règne, où toutes choses se vendent,
& qu'enfin la malice a surmonté la
vertu : je vois devant mes yeux la félicité
de la vie future, c'est ce qui me donne de
la joie. Je ne m'étonne plus maintenant
comme j'ai fait auparavant, de ce que les
Philosophes, après avoir acquis cette excellente
Médecine, ne se souciaient point
d'abréger leurs jours : parce qu'un véritable
Philosophe voit devant ses yeux la
vie future, de même que tu vois ton visage
dans un miroir. Que si Dieu te donne
la fin désirée, tu me croiras, & ne te révéleras
point au monde.

G iij


@

78 Enigme

pict

S'ensuit la parabole ou Enigme Philosophique,
ajoutée pour mettre
fin à l'oeuvre.

I L arriva une fois que navigant du
Pole Arctique, au Pôle Antarctique,
je fus jeté par le vouloir de Dieu, au
bord d'une grande Mer : & bien que
j'eusse une entière connaissance des avenues
& propriétés de cette Mer, toutefois
j'ignorais si en ces quartiers-là l'on
pouvait trouver ce petit poisson nommé
Echeneïs : que tant de personnes de grandes
& de petites conditions, ont recherché
jusqu'à présent avec tant de soin & de
peine. Mais pendant que je regarde sur
le bord des Melosines nageant çà & là
avec les Nymphes, étant fatigué de les
labeurs précédents, & abattu par la variété
de mes pensées, je me laissai emporter
au sommeil par le doux murmure
de l'eau. Et tandis que je dormais ainsi
doucement, il m'arrive en songe une vision
merveilleuse : Je vis sortir de notre
Mer le Vieillard Neptune d'une apparence

@

Philosophique. 79

vénérable, & armé de son Trident,
lequel après un amiable salut, me
mène en une Ile très agréable. Cette
Ile était située du côté du Midi, & très
abondante en toutes choses nécessaires
pour la vie & pour les délices de l'homme :
Les champs Elyséens tant vantés
par Virgile, ne seraient rien en comparaison
d'elle. Tout le Rivage de l'Ile
était environné de Myrtes, de Cyprès,
& de Romarins. Les Prés verdoyants tapissés
de diverses couleurs, réjouissaient
la vue par leur variété, & remplissaient
le nez d'une odeur très suave. Les Collines
étaient pleines de Vignes, d'Oliviers
& de Cèdres. Les Forêts n'étaient
remplies que d'Orangers & de Citronniers.
Les chemins publics étant plantés
& parsemés de côté & d'autre d'une infinité
de Lauriers & de Grenadiers, entre-
tissus & enlacés ensemble avec beaucoup
d'artifice, fournissaient une ombrage
agréable aux passants : Enfin tout ce qui
se peut dire & désirer au monde, se trouvait
là. En nous promenant, Neptune
me montre dans cette Ile deux Mines
d'Or & d'Acier, cachées sous une Roche,
Et guère loin de là; il me mène
dans un Pré, au milieu duquel était un
G iiij

@

80 Enigme

Jardin plein de mille beaux Arbres divers,
& dignes d'être regardés, Entre
plusieurs de ces arbres il m'en montra
sept, qui avoient chacun leur nom, &
entre ces sept j'en remarquai deux principaux
& plus éminents que les autres,
desquels l'un portait un fruit aussi clair
& aussi reluisant que le Soleil, & ses feuilles
étaient comme d'Or, l'autre portait
son fruit plus blanc que le Lys, & ses feuilles
étaient comme de fin argent. Neptune
les nommait l'un Arbre Solaire, &
l'autre Arbre Lunaire. Mais encore que
toutes ces choses se trouvassent à souhait
dans cette Isle, une chose toutefois y
manquait ; on ne pouvait y avoir de l'eau
qu'avec grande difficulté : il y en avait
plusieurs qui s'efforçaient d'y faire conduire
l'eau d'une fontaine par des canaux,
d'autres qui en tiraient de diverses choses :
mais tout leur labeur était inutile,
car en ce lieu là on n'en pouvait avoir si
on ne se servait de quelque instrument
moyen ; que si on en avait, elle était
vénéneuse, à moins qu'elle ne fût tirée
des rayons du Soleil & de la Lune : ce
que peu de gens ont pu faire. Et si quelques-uns
ont eu la fortune assez favorable
pour y réussir, ils n'en ont jamais pu

@

Philosophique. 81

tirer plus de dix parties : car cette eau
était si admirable, qu'elle surpassait la
neige en blancheur. Et croyez moi, que
j'ai vu & touché cette eau, & en la
contemplant je me suis beaucoup émerveillé.
Tandis que cette contemplation occupait
tous mes sens, & commençait
déjà à me fatiguer, Neptune s'évanouit,
& il m'apparaît en sa place un grand
homme, au front duquel était le nom
de Saturne. Celui-ci prenant le vase
puisa les dix parties de cette eau, & incontinent
il prit du fruit de l'arbre Solaire,
& le mit dans cette eau, & je vis
le fruit de cet Arbre se consumer & se
résoudre dans cette eau, comme la glace
dans l'eau chaude. Je lui demandai,
Seigneur, je vois ici une chose merveilleuse,
car cette eau est presque de rien,
& néanmoins je vois que le fruit de cet
Arbre se consume dans elle par une si
douce chaleur : A quoi sert tout cela ?
Il me répondit gracieusement : il est
bien vrai, mon fils, que c'est une chose admirable,
mais ne vous en étonnez pas,
il faut que cela soit ainsi : car cette eau
est l'eau de vie, qui a puissance d'améliorer
les fruits de cet Arbre ; de façon

@

82 Enigme

que désormais il ne sera plus besoin
d'en planter ni enter: parce qu'elle pourra
par sa seule odeur rendre les autres
six arbres de même nature qu'elle
est. En outre, cette eau sert de femelle
à ce fruit, de même que ce fruit lui sert
de mâle ; car le fruit de cet Arbre ne se
peut pourrir en autre chose que dans
cette eau. Et bien que ce fruit soit de soi
une chose précieuse & admirable, toutefois
s'il se pourrit dans cette eau, il engendre
par cette putréfaction la Salamandre
persévérante au feu, le sang de
laquelle est plus précieux que tous les trésors
du monde, ayant la faculté de rendre
fertiles les six Arbres que tu vois, &
de leur faire porter des fruits plus doux
que le miel.
Je lui demandais encore : Seigneur,
comment se fait cela ? Je t'ai dit ci-devant,
reprit-il, que les fruits de l'Arbre
Solaire sont vifs, sont doux, mais
au lieu que le fruit de cet Arbre Solaire,
maintenant qu'il cuit dans cette eau, ne
peut saouler qu'un fruit, après sa coction
il peut en saouler mille. Puis je
lui demandai, se cuit-il à grand feu, &
pendant quel temps ? Il me répondit,
que cette eau avait un feu intrinsèque,

@

Philosophique. 83

lequel s'il est aidé par une chaleur continuelle,
brûle trois parties de son corps
avec le corps de ce fruit ; & il n'en demeurera
qu'une si petite partie, qu'à
grand - peine la pourrait-on imaginer :
mais la prudente conduite du Maître fait
cuire ce fruit par une très grande vertu
pendant l'espace de sept mois premièrement,
& après pendant l'espace de dix ;
cependant plusieurs choses apparaissent,
& toujours le cinquantième jour après le
commencement, plus ou moins.
Je l'interrogeai encore : Seigneur, ce
fruit peut-il être cuit dans quelques autres
eaux, & ne lui ajoute-t-on pas quelque
chose ? Il me répond, il n'y a que
cette seule eau qui soit utile en tout ce
Pays & en toute cette Ile, nulle autre
eau que celle-ci ne peut pénétrer les pores
de cette Pomme. Et saches que l'Arbre
Solaire est sorti de cette eau, laquelle
est tirée des rayons du Soleil & de la Lune,
par la force de notre Aimant. C'est
pourquoi ils ont ensemble une si grande
sympathie & correspondance, que si on
y ajoutait quelque chose d'étranger, elle
ne pourrait faire ce qu'il fait de soi-
même. Il la faut donc laisser seule, & ne
rien lui ajouter que cette Pomme : car

@

84 Enigme

après la décoction, c'est un fruit immortel,
ayant vie & sang, parce que le sang fait
que tous les Arbres stériles portent même
fruit & de même nature que la Pomme.
Je lui demandai en outre : Seigneur,
cette eau se peut-elle tirer en quelque autre
façon, & la trouve-t-on par tout ? Il
me répond : elle est en tout lieu, & personne
ne peut vivre sans elle. Elle se puise
par d'admirables moyens, mais celle là
est la meilleure qui se tire par la force de
notre Acier, lequel se trouve au ventre
d'Ariès. Et je lui dis, à quoi est-elle utile ?
Il répond, devant sa due coction,
c'est un grand venin ; mais après une cuisson
convenable, c'est une souveraine Médecine ;
& alors elle donne vingt - neuf
grains de sang, desquels chaque grain te
fournira huit cens soixante et quatre du
fruit de l'arbre solaire. Je lui demandai,
ne se peut il pas améliorer plus outre ?
Selon le témoignage de l'Ecriture Philosophique,
dit-il, il peut être exalté premièrement
jusqu'à dix, puis jusqu'à
cent, après jusqu'à mille, à dix mille,
& ainsi de suite, J'insistais : Seigneur,
dites-moi si plusieurs connaissent cette
eau, & si elle a un nom propre ? Il cria

@

Philosophique. 85

hautement : Peu de gens l'ont connue,
mais tous l'ont vue, la voient & l'aiment :
Elle a non seulement un nom, mais
plusieurs & divers. Mais le vrai nom
propre qu'elle a, c'est qu'elle se nomme
l'Eau de notre Mer, l'eau de Vie qui ne
mouille point les mains. Je lui demandai
encore : D'autres personnes que les Philosophes
en usent-ils à autres choses ? Toute
créature, dit-il, en use, mais invisiblement.
Naît-il quelque chose dans cette
eau, lui dis-je ? D'icelle se font toutes
les choses qui sont au monde, & toutes
choses vivent en elle, me dit-il : mais
il n'y a rien proprement en elle, sinon que
c'est une chose qui se mêle avec toutes les
choses du monde. Je lui demandai : Est-
elle utile sans le fruit de cet arbre ? Il me
dit, sans ce fruit elle n'est pas utile en
cet oeuvre : car elle n'est améliorée qu'avec
le seul fruit de cet arbre Solaire.
Et alors je commençais à le prier : Seigneur,
de grâce, nommez la moi si clairement
& ouvertement, que je n'en puisse
plus douter. Mais lui en élevant sa
voix, il cria si fort qu'il m'éveilla ; ce qui
fut cause que je ne pu lui demander rien
davantage, & qu'il ne me voulut plus répondre,
ni moi aussi je ne t'en puis pas

@

86 Enigme

dire plus. Contente-toi de ce que je t'ai
dit, & crois qu'il n'est pas possible de parler
plus clairement. Car si tu ne comprends
pas ce que je j'ai déclaré, jamais
tu n'entendras les Livres des autres Philosophes.
Après le subit & inespéré départ de
Saturne, un nouveau sommeil me surpris,
& derechef Neptune m'apparut en forme
visible. Et me félicitant de cette heureuse
rencontre dans les jardins des Hespéride,
il me montra un Miroir, dans
lequel j'ai vu toute la Nature à découvert.
Après plusieurs discours de part & d'autre,
je le remerciais de ses bienfaits, &
de ce que par son moyen j'étais entré
non seulement en cet agréable Jardin,
mais encore de ce que j'eus l'honneur de
deviser avec Saturne, comme je désirais
il y a avait si long-temps. Mais parce qu'il
me restait encore quelques difficultés à résoudre,
& desquelles je n'avais pu être
éclairci, à cause de l'inopiné départ de
Saturne, je le priai instamment de m'ôter
en cette occasion désirée, le scrupule
auquel j'étais, & lui parlai en cette façon :
Seigneur, j'ai lu les Livres des Philosophes,
qui affirment unanimement que
toute génération se fait par mâle & femelle ;

@

Philosophique. 87

& néanmoins dans mon songe,
j'ai vu que Saturne ne mettait dans notre
Mercure que le fruit de l'Arbre Solaire :
j'estime que comme Seigneur de
la Mer, vous savez bien ces choses : je
vous prie de répondre à ma question.
Il est vrai, mon fils, dit-il, que toute
génération se fait par mâle & femelle ;
mais à cause de la distraction & différences
des trois règnes de Nature, un
Animal à quatre pieds naît d'une façon,
& un Ver d'une autre. Car encore que
les Vers aient des yeux, la vue, l'ouïe,
& les autres sens, toutefois ils naissent
de putréfaction, & le lieu d'iceux, ou
la terre où ils se pourrissent, est la femelle.
De même en l'oeuvre Philosophique,
la mère de cette chose est ton
Eau que nous avons tant de fois répétée,
& tout ce qui naît de cette Eau, naît
à la façon des Vers par putréfaction.
C'est pourquoi les Philosophes ont créé
le Phoenix & la Salamandre. Car si cela
se faisait par la conception de deux corps,
ce serait une chose sujette à la mort ;
mais parce qu'il se revivifie soi-même,
le corps premier étant détruit, il en revient
un autre incorruptible : d'autant
que la mort des choses n'est rien autre

@

88 Enigme

que la séparation des parties du composé.
Cela se fait ainsi en ce Phoenix, qui
se sépare par soi-même de son corps corruptible.
Puis je lui demandais encore : Seigneur,
y a-t-il en cette oeuvre choses
diverses, ou composition de plusieurs
choses ? Il n'y a qu'une seule & unique
chose, dit-il, à laquelle on n'ajoute
rien, sinon l'eau Philosophique, qui t'a
été manifestée en ton songe, laquelle
doit être dix fois autant pesante que le
corps. Et crois, mon fils, fermement &
constamment, que tout ce qui t'a été
montré ouvertement par moi & par Saturne
en ton songe dans cette Ile, selon
la coutume de la région, n'est nullement
songe ; mais la pure vérité, laquelle te
pourra être découverte par l'assistance
de Dieu, & par l'expérience, vraie maîtresse
de toutes choses. Et comme je
voulais m'enquérir & m'éclaircir de
quelque autre chose, après m'avoir dit
adieu, il me laissa sans réponse, & je
me trouvai réveillé dans la désirée région
de l'Europe. Ce que je t'ai dit,
ami Lecteur, te doit donc aussi suffire.
Adieu.

DIALOGUE

@

89

pict

D I A L O G U E

du Mercure, de l'Alchimiste, & de
la Nature.

I L advint un certain temps que plusieurs
Alchimistes firent une Assemblée,
pour consulter & résoudre ensemble
comment ils pourraient faire la Pierre
Philosophale, & la préparer comme il
faut ; & ils ordonnèrent entre eux, que
chacun dirait son opinion par ordre, &
selon ce qui lui en semblerait. Ce conseil
& cette Assemblée se fit au milieu
d'un beau pré, à Ciel ouvert, & en
jour clair & serein. Là étant assemblés,
plusieurs d'entre eux furent d'avis que
le Mercure était la première matière de
la Pierre, les autres disaient que c'était
le Soufre, & les autres croyaient que
c'était quelque autre chose. Néanmoins
l'opinion de ceux qui tenaient pour le
Mercure, était la plus forte, & emportait
le dessus, en ce qu'elle était appuyée
H

@

90 Du Mercure,

du dire des Philosophes, qui tiennent
que le Mercure est la véritable matière
première, & même qu'il est la première
matière des Métaux : car tous les
Philosophes s'écrient, notre Mercure,
notre Mercure, &c. Comme ils disputaient
ainsi ensemble, & que chacun d'eux
s'efforçait de faire passer son opinion
pour la meilleure, & attendait avec
désir, avec joie & avec impatience la
conclusion de leurs différent, il s'éleva
une grande tempête, avec des orages,
des grêles, & des vents épouvantables,
& extraordinaires, qui séparèrent cette
Congrégation, renvoyant les uns & les
autres en diverses Provinces, sans avoir
pris aucune résolution. Un chacun se
proposa dans son imagination quelle devait
être la fin de cette dispute, & recommença
ses épreuves comme auparavant :
les uns cherchèrent la Pierre des
Philosophes en une chose, les autres en
une autre ; & cette recherche a continué
jusqu'aujourd'hui sans cesse, & sans aucune
intermission. Or un de ces Philosophes
qui s'était trouvé en cette Compagnie,
se ressouvenant que dans la dispute
la plus grande partie d'entre eux étaient
du sentiment qu'il fallait chercher la

@

& de l'Alchimiste. 91

Pierre des Philosophes au Mercure, dit
en soi-même : Encore qu'il n'y ait eu
rien d'arrêté & de déterminé dans nos
discours, & qu'on n'aie fait aucune résolution,
si est-ce que je travaillerai sur
le Mercure, quoi qu'on en dise, & quand
j'aurais fait cette bénite pierre, alors la
conclusion sera faite. Car je vous avertis
que c'était un homme qui parlait toujours
avec soi-même, comme font les
Alchimistes. Il commença donc à lire les
Livres des Philosophes, & entre'autres
il tomba sur la lecture d'un Livre d'Alain,
qui traite du Mercure : Et ainsi
par la lecture de ce beau Livre, ce Monsieur
l'Alchimiste devint Philosophe,
mais Philosophe sans conclusion. Et après
avoir pris le Mercure, il commença
à travailler. Il le mit dans un vaisseau,
de verre, & le feu dessous : le Mercure,
comme il a coutume, s'envole, & se résout
en air. Mon pauvre Alchimiste,
qui ignorait la Nature du Mercure,
commence à battre sa femme bien &
beau, lui reprochant qu'elle lui avait
dérobé son Mercure : car personne (ce
disait-il) ne pouvait être entré là dedans
qu'elle seule. Cette pauvre femme
innocente ne pût faire autre chose que
H ij

@

92 Du Mercure,

s'excuser, en pleurant : puis elle dit à
son mari tout bas entre ses dents : Que
diable feras-tu de cela, dit pauvre badin,
de la merde ?
L'Alchimiste prend derechef du Mercure,
& le met dans un vaisseau, & de
crainte que sa femme ne le lui dérobât, il
le gardait lui-même; mais le Mercure
à son ordinaire s'envola aussi bien cette
fois que l'autre. L'Alchimiste au lieu
d'être fâché de la fuite de son Mercure,
s'en réjouit grandement, parce qu'il se
ressouvint qu'il avait lu que la première
matière de la pierre était volatile. Et
ainsi il se persuada & crut entièrement
que désormais il ne pouvait plus faillir,
tant qu'il travaillerait sur cette matière.
Il commença dès lors à traiter hardiment
le Mercure, il apprit à le sublimer, à
le calciner par une infinité de manières ;
tantôt par les Sels, tantôt par le Soufre :
puis le mêlait tantôt avec les Métaux,
tantôt avec des minières, puis avec du
sang, puis avec des cheveux, & puis le
détrempait & le macérait avec les Eaux
fortes, avec des jus d'herbes, avec de
l'urine, avec du vinaigre. Mais le pauvre
homme ne pu rien trouver qui réussit à
son intention, ni qui le contentât, bien

@

& de l'Alchimiste. 93

qu'il n'eut rien laissé en tout le monde
avec quoi il n'eut essayé de coaguler &
fixer ce beau Mercure. Voyant donc qu'il
n'avait encore rien fait, & qu'il ne pouvait
rien avancer du tout, il se prit à songer.
Au même temps il se ressouvint d'avoir
lu dans les Auteurs que la matière
était de si vil prix, qu'elle se trouvait
dans les fumiers & dans les retraits : si
bien qu'il recommença à travailler de
plus belle, & mêler ce pauvre Mercure
avec toutes sortes de fientes, tant humaines,
que d'autres animaux, tantôt séparément,
tantôt toutes ensembles. Enfin
après avoir bien peiné, sué & tracassé,
après avoir bien tourmenté le Mercure,
& s'être bien tourmenté soi-même, il
s'endormit plein de diverses pensées, &
roulant diverses choses dans son esprit.
Une vision lui apparut en songe, il vit
venir vers lui un bon Vieillard, qui le
salua, & lui dit familièrement : Mon
ami, de quoi vous attristez-vous ? Auquel
il répondit, Monsieur, je voudrais
volontiers faire la Pierre Philosophale.
Le vieillard lui répliqua : Oui, mon
ami, voilà un très bon souhait, mais avec
quoi voulez-vous faire la Pierre des
Philosophes ?

@

94 Du Mercure,

L'Alchimiste, Avec le Mercure,
Monsieur.
Le vieillard, Mais avec quel Mercure ?
L'Alchimiste. Ha! Monsieur, pourquoi
me demandez-vous avec quel Mercure,
car il n'y en a qu'un ?
Le vieillard. Il est vrai mon Ami, qu'il
n'y a qu'un Mercure, mais diversifié par
les divers lieux où il se trouve, & toujours
une partie plus pure que l'autre.
L'Alchimiste. O Monsieur, je sais très
bien comme il le faut purger & nettoyer,
avec le Sel & vinaigre, avec le Nitre
& le vitriol.
Le vieillard. Et moi je vous dis &
vous déclare mon bon Ami, que cette purgation
ne vaut rien & n'est point la vraie,
& que ce Mercure-là ne vaut rien aussi,
& n'est point le vrai : les hommes sages
ont bien un autre Mercure, & une autre
façon de le purger. Et après avoir dit cela,
il disparut.
Ce pauvre Alchimiste étant réveillé,
& ayant perdu son songe & son sommeil,
se prit à penser profondément
quelle pouvait être cette vision, & quel
pouvait être ce Mercure des Philosophes ;
mais il ne pût rien s'imaginer que ce Mercure

@

& de l'Alchimiste. 95

vulgaire : Il disait en soi-même :
O mon Dieu ! si j'eusse pu parler plus
long temps avec ce bon vieillard, sans
doute j'eusse découvert quelque chose.
Il recommença donc encore ses labeurs,
je dis ses sales labeurs, brouillant toujours
son Mercure, tantôt avec sa propre
merde, tantôt avec celle des enfants,
ou d'autres animaux, & il ne manquait
point d'aller tous les jours une fois au
lieu où il avait vu cette vision, pour
essayer s'il pourrait encore parler avec
son Vieillard ; & là quelquefois il faisait
semblant de dormir, & fermait les yeux
en l'attendant. Mais comme le Vieillard
ne venait point, il estima qu'il eût peur,
& qu'il ne crut pas qu'il dormît, c'est
pourquoi il commença à jurer, Monsieur,
Monsieur le Vieillard, n'ayez point de
peur, ma foi je dors, regardez plutôt à
mes yeux, si vous ne me voulez croire.
Voila-t-il pas un sage personnage ?
Enfin ce misérable Alchimiste, après
tant de labeurs, après la perte & consommation
de tous ses biens, s'en allait
petit à petit perdre l'entendement, songeant
toujours à son Vieillard, si bien
qu'un jour entre autres, à cause de cette
grande & forte imagination qu'il s'était

@

96 Du Mercure,

imprimée, il s'endormit ; & en songe il
lui apparut un fantôme en forme de ce
Vieillard, qui lui dit : Ne perdez point
courage, mon ami, ne perdez point
courage, votre Mercure est bon, & votre
matière aussi est bonne ; mais si ce méchant
ne vous veut obéir, conjurez-le,
afin qu'il ne soit pas volatil. Quoi vous
étonnez-vous de cela ? Hé ! n'a-t-on pas
accoutumé de conjurer les serpents ? pourquoi
ne conjurera-t-on pas aussi-bien le
Mercure ? Et ayant dit cela, le Vieillard
voulut se retirer ; mais l'Alchimiste
pensant l'arrêter, s'écria si fort : (Ha !
Monsieur, attendez) qu'il s'éveilla soi-
même, & perdit par ce moyen & son
songe & son espérance : néanmoins il
fut bien consolé de l'avertissement que
lui avait donné le fantôme. Puis après
il prit un vaisseau plein de Mercure, &
commença à le conjurer de terrible façon,
comme lui avait enseigné ce fantôme en
son sommeil. Et se ressouvenant qu'il lui
avait dit qu'on conjurait bien les serpents,
il s'imagina qu'il le fallait conjurer
tout de même que les serpents. Qu'ainsi ne soit
(disait-il) ne peint-on pas le Mercure
avec des serpents entortillés en une verge ;
Il prend donc son vaisseau plein
de

@

& de l'Alchimiste. 97

de Mercure, & commence à dire : Ux.
Ux. Os. Tas, &c, Et là où la conjuration
portait le nom de Serpent, il y mettait
celui de Mercure, disant, Et toi
Mercure, méchante bête, &c. Auxquelles
paroles le Mercure se prit à rire, & à
parler à l'Alchimiste, lui disant, Venez
ça, Monsieur l'Alchimiste, qu'est-ce
que vous me voulez ?

Ma foi vous avez grand tort
De me tourmenter si fort.

L'Alchimiste. Ho, ho, méchant coquin
que tu es, tu m'appelles à cette heure
Monsieur, quand je te touche jusqu'au
vif, je t'ai donc trouvé une bride, attends,
attends un peu, je te ferais bien chanter
une autre chanson. Et ainsi il commença
à parler plus hardiment au Mercure, &
comme tout furibond & en colère, il lui
dit : Viens-ça, je te conjure par le Dieu
vivant, n'es-tu pas ce Mercure des
Philosophes ? Le Mercure tout tremblant,
lui répond ; Oui Monsieur ; je
suis Mercure.
L'Alchimiste. Pourquoi donc, méchant
garnement que tu es, pourquoi ne
m'as-tu pas voulu obéir ? Et pourquoi
I

@

98 Du Mercure,

ne t'ai-je pas pu fixer ?
Le Mercure. Ha ! mon très magnifique
& honoré Seigneur, pardonnez à
moi pauvre misérable, c'est que je ne
savais pas que vous fussiez un si grand
Philosophe.
L'Alchimiste. Pendard, & ne le pouvais-tu
pas bien sentir, & comprendre
par mes labeurs, puisque je procédais
avec toi si philosophiquement.
Le Mercure. Cela est vrai, Monseigneur,
toutefois je me voulais cacher,
& fuir vos liens : mais je vois bien, pauvre
misérable que je suis, qu'il m'est impossible
d'éviter que je ne paroisse en la
présence de mon très magnifique & honoré
Seigneur.
L'Alchimiste. Ha! Monsieur le galant,
tu as donc trouvé un Philosophe à cette
heure.
Le Mercure. Oui, Monseigneur, je
vois bien & à mes dépens, que votre
Excellence est un très grand Philosophe.
L'Alchimiste se réjouissant donc en son
coeur, commence à dire en soi-même,
A la fin j'ai trouvé ce que je cherchais.
Puis se retournant vers le Mercure, il
lui dit d'une voix terrible : ça ça, traître,
me seras-tu donc obéissant à cette

@

& de l'Alchimiste. 99

fois ? Regarde bien à ce que tu as à faire,
car autrement tu ne t'en trouveras
pas bien.
Le Mercure. Monseigneur, je vous
obéirais très volontiers, si je le peux : car
je suis à présent fort débile.
L'Alchimiste. Comment, coquin, tu
t'excuses déjà ?
Le Mercure. Non, Monsieur, je ne
m'excuse pas, mais je languis beaucoup.
L'Alchimiste. Qu'est-ce qui te fait
mal ?
Le Mercure. L'Alchimiste me fait
mal.
L'Alchimiste. Et quoi, traître vilain,
tu te moques encore de moi ?
Le Mercure. Ha ! Monseigneur, à
Dieu ne plaise, vous êtes trop grand
Philosophe : je parle de l'Alchimiste.
L'Alc. Bien, bien, tu as raison,
cela est vrai, Mais que t'a fait l'Alchimiste ?
Le Merc. Ha! Monsieur, il m'a fait
mille maux, car il m'a mêlé & brouillé
avec tout plein de choses qui me sont
contraires ; ce qui m'empêche de pouvoir
reprendre mes forces, & montrer
mes vertus ; il m'a tant tourmenté, que
je suis presque réduit à mort.
I ij

@

100 Du Mercure,

L'Alc. Tu mérites tous ces maux, &
encore de plus grands, pourquoi tu es
désobéissant.
Le Mer. Moi, Monseigneur, jamais
je ne fus désobéissant à un véritable Philosophe ;
mais mon naturel est tel que je
me moque des fols.
L'Alc. Et quelle opinion as-tu de
moi ?
Le merc. De vous, Monseigneur, vous
êtes un grand personnage, très grand
Philosophe, qui même surpassez Hermes
en doctrine & en sagesse.
L'Alc. Certainement cela est vrai,
je suis homme docte, je ne me veux
pourtant pas louer moi-même ; mais ma
femme me l'a bien dit ainsi, que j'étais
un très docte Philosophe, elle a reconnu
cela de moi.
Le Merc. Je le crois facilement, Monsieur,
car les Philosophes doivent être
tels, qu'a force de sagesse, de prudence
& de labeur, ils deviennent insensés.
L'Alc. Là, là, ce n'est pas tout, dis-
moi un peu, que ferais-je de toi ? Comment
en pourrais-je faire la pierre des Philosophes ?
Le Merc. Aussi vrai, Monsieur le Philosophe,
je n'en sais rien : vous êtes
I ij

@

& de l'Alchimiste. 101

Philosophe, vous le devez savoir. Pour
moi je ne suis que le serviteur des Philosophes,
ils font tout ce qu'il leur plaît
faire de moi, & je leur obéis en ce que je
peux.
L'Alc. Tout cela est bel & bon ; mais
tu me dois dire comment est-ce que je dois
procéder avec toi, & si je puis faire de
toi la Pierre des Philosophes ?
Le Merc. Monseigneur le Philosophe,
si vous la savez, vous la ferez ; & si vous
ne la savez, vous ne ferez rien ; vous n'apprendrez
rien de moi, si vous l'ignorez
auparavant.
L'Alc. Comment, pauvre malotru,
tu parles avec moi comme avec un simple
homme ? Peut-être ignores-tu que j'ai
travaillé chez les grands Princes, & qu'ils
m'ont eu en estime d'un fort grand Philosophe.
Le Merc. Je le crois facilement, Monseigneur,
& je le sais bien : je suis encore
tout souillé & tout empuanti par les mélanges
de vos beaux labeurs.
L'Alc. Dis-moi donc si tu es le Mercure
des Philosophes.
Le Merc. Pour moi je sais bien que je
suis Mercure ; mais si je suis Mercure
des Philosophes, c'est à vous à le savoir.
I iij

@

102 Du Mercure,

L'Alc. Dis-moi seulement si tu es le
vrai Mercure, ou s'il y en a un autre ?
Le Merc. Je suis Mercure, mais il y
en a encore un autre ; & ainsi il s'évanouit.
Mon pauvre Alchimiste bien dolent,
commence à crier & à parler ; mais
personne ne lui répond, & puis tout pensif
& revenant à soi-même, il dit : Véritablement
je connais à cette heure que je
suis fort homme de bien, puisque le Mercure
a parlé avec moi, certes il m'aime.
Il recommença donc à travailler diligemment,
& de sublimer le Mercure, à le distiller,
le calciner, le précipiter, & à le
dissoudre par mille façons admirables, &
avec des eaux de toutes sortes. Mais il
lui en arriva comme auparavant ; il s'efforça
en vain, & ne fit autre chose que
consommer son temps & son bien. C'est
pourquoi il commença à maudire le Mercure,
& à blasphémer contre la Nature
de ce qu'elle l'avait créé : mais la Nature
après avoir oui ces blasphèmes, appela
le Mercure à soi, & lui dit : Qu'as tu fait
à cet homme ? Pourquoi est-ce qu'il me
maudit à cause de toi, & qu'il blasphème
contre moi ? Que ne fais-tu ce que tu
dois ? Mais le Mercure s'excusa fort modestement,
& la Nature lui commanda

@

& de l'Alchimiste. 103

d'être obéissant aux Enfants de la science,
qui le recherchent. Ce que le Mercure lui
promit de faire, & dit : mère Nature,
qui est-ce qui pourra contenter les fols ?
La Nature se souriant, s'en alla, & le
Mercure qui était en colère contre l'Alchimiste,
s'en retourna aussi en son lieu.
Quelques jours après il tomba dans
l'esprit de Monsieur l'Alchimiste qu'il
avait oublié quelque chose en ses labeurs,
il reprend donc encore ce pauvre Mercure,
& le mêle avec de la merde de pourceau :
mais le Mercure fâché de ce qu'il
avait été accusé mal à propos devant la
mère Nature, se prit à crier contre l'Alchimiste,
& dit : Viens ça, maître fol,
que veux-tu avoir de moi ? pourquoi m'as-
tu accusé ?
L'Alc. Es-tu celui-là que je désire
tant de voir ?
Le Merc. Oui, je le suis ; mais je te dis
que les aveugles ne me peuvent voir.
L'Alc. Je ne suis point aveugle moi.
Le Merc. Tu es plus qu'aveugle, car
tu ne te vois pas toi-même, comment
pourroit-tu donc me voir.
L'Alc. Ho, ho, tu es maintenant bien
superbe, je parle avec toi modestement,
& tu me méprises de la sorte. Peut-être
I iiij

@

104 Du Mercure,

ne sais-tu pas que j'ai travaillé chez plusieurs
Princes, & qu'ils m'ont tenu pour
grand Philosophe.
Le Merc. C'est à la cour des Princes
que courent ordinairement les fols ; car là
ils sont honorés, & en estime par-dessus
tous autres. Tu as donc aussi été à la
Cour ?
L'Alc. Ah ! sans doute, tu es le diable,
& non pas le bon Mercure, puisque
tu veux parler de la sorte avec les Philosophes :
voilà comme tu m'as trompé ci-
devant.
Le Merc. Mais dis-moi, par ta foi
connais-tu les Philosophes ?
L'Alc. Demandes-tu si je connais les
Philosophes, je suis moi-même Philosophe.
Le Merc. Ah, ah, ah, voici un Philosophe
que nous avons de nouveau (dit
le Mercure en souriant, & continuant son
discours :) Et bien, monsieur le Philosophe,
dites-moi donc, que cherchez-
vous ? Que voulez-vous avoir ? Que désirez-vous
faire ?
L'Alc. Belle demande, je veux faire
la pierre des Philosophes.
Le Merc. Mais avec quelle matière
veux-tu faire la pierre des Philosophes ?

@

& de l'Alchimiste. 105

L'Alc. Avec quelle matière, avec notre
Mercure.
Le merc. Garde-toi bien de dire comme
cela : car si tu parles ainsi, je m'enfuirais,
parce que je ne suis pas votre
Mercure.
L'Alc. O certes tu ne peux être autre
chose qu'un diable, qui me veut séduire.
Le merc. Certainement, mon Philosophe,
c'est toi qui m'es pire qu'un Diable,
& non pas moi à toi, car tu m'as
traité très méchamment, & d'une manière
diabolique.
L'Alc. O qu'est-ce que j'entends, sans
doute c'est là un Démon ; car je n'ai rien
fait que selon les Ecrits des Philosophes,
& je sais très bon travailler.
Le Merc. Vraiment oui, tu es un bon
Opérateur ; car tu fais plus que tu ne
sais, & que tu ne lis dans les Livres.
Les Philosophes disent tous unanimement
qu'il faut mêler les Natures avec les
Natures, & hors la Nature ils ne commandent
rien. Et toi au contraire tu m'as
mêlé avec toutes les choses les plus sordides,
les plus puantes & infectes qui soient
au monde, ne craignant point de te souiller
avec toutes sortes de fientes, pourvu

@

106 Du Mercure,

que tu me tourmentasses.
L'Alc. Tu as menti, je ne fais rien
hors la Nature, mais je sème la semence
en sa terre, comme ont dit les Philosophes.
Le Merc. Oui, vraiment, tu es un
beau semeur, tu me sèmes dans de la
merde ; & le temps de la moisson venu,
je m'envole ; & toi tu ne moissonnes que
de la merde.
L'Alc. Mais les Philosophes ont écrit
néanmoins qu'il fallait chercher leur matière
dans les ordures.
Le Merc. Ce qu'ils ont écrit est vrai :
mais toi tu le prends à la lettre, ne regardant
que les syllabes, sans t'arrêter à
leur intention.
L'Alc. Je commence à comprendre
qu'il peut se peut faire que tu sois Mercure ;
mais tu ne me veux pas obéir, Et alors il
commença à le conjurer derechef, disant ;
Ux. Ux. Os. Tas, &c. mais le Mercure
lui répondit en riant, & se moquant
de lui : Tu as beau dire Ux. Ux. Tu ne
profites de rien, mon ami, tu ne gagnes
rien.
L'Alc. Ce n'est pas sans sujet qu'on
dit de toi que tu es admirable, que tu es
inconstant & volatil.

@

& de l'Alchimiste. 107

Le Merc. Tu me reproche que je suis
inconstant, je te vais donner une résolution
là-dessus. Je suis constant à un Artiste
constant, je suis fixe à un esprit fixe ;
mais toi & tes semblables, vous êtes de
vrais inconstants & vagabonds, qui allez
sans cesse d'une chose en une autre, d'une
matière en une autre.
L'Alc. Dis-moi donc si tu es le Mercure
duquel les Philosophes ont écrit, &
ont assuré qu'avec le soufre & le sel il
était le principe de toutes choses, ou bien
s'il en faut chercher un autre ?
Le Merc. Certainement, le fruit ne
tomba pas loin de son arbre ; mais je ne
cherche point ma gloire. Ecoute-moi
bien, je suis le même que j'ai été ; mais
mes années sont diverses. Dés le commencement
j'ai été jeune, aussi longtemps
comme j'ai été seul : maintenant
je suis vieil, & si je suis le même que j'ai
été.
L'Alc. Ah, ah tu me plais à cette
heure de dire que tu sois vieil ; car j'ai
toujours cherché le Mercure qui fut le
plus mûr & le plus fixe, afin de me pouvoir
plus facilement accorder avec lui.
Le Merc. En vérité, mon bon ami, c'est
en vain que tu me recherches, & que tu

@

108 Du Mercure,

me visites en ma vieillesse, puisque tu ne
m'as pas connu en ma jeunesse.
L'Alc. Qu'est-ce que tu dis, je ne t'ai
pas connu en ta jeunesse, moi qui t'ai
manié en tant de diverses façons, comme
toi-même le confesse ? Et je ne cesserai
pas encore, jusqu'à ce qu j'accomplisse
l'oeuvre des Philosophes.
Le Merc. O misérable que je suis ! que
ferais-je ? Ce fol ici me mêlera peut-être
encore avec de la merde ; l'appréhension
seule m'en tourmente déjà : Ô moi misérable !
Je te prie au moins, Monsieur le
Philosophe, de ne me pas mêler avec de
la merde de pourceau, autrement me voilà
perdu : car cette puanteur me contraint
à changer ma forme. Et que veux-tu que
je fasse davantage ? ne m'as-tu pas assez
tourmenté ? ne t'obéis-je pas ; ne me mêlai-je
pas avec tout ce que tu veux ; ne suis-
je pas sublimé, ne suis-je pas précipité ;
ne suis-je pas Turbith ; ne suis-je pas
Amalgame, quand il te plaît ; ne suis-je
Macha, c'est-à-dire, un vermisseau
volant ; ne suis-je pas enfin tout ce que tu
veux ? Que demandes-tu davantage de
moi ? mon corps est de tellement flagellé,
souillé, & chargé de crachats, que même
une pierre aurait pitié de moi. Tu tires

@

& de l'Alchimiste. 109

de moi du lait, tu tires de moi de la
chair, tu tires de moi du sang, tu tires
de moi du beurre, de l'huile, de l'eau :
En un mot que ne tires-tu point de moi ?
& lequel est-ce de tous les métaux, ni de
tous les minéraux, qui puisse faire ce que
je fais moi seul ? Et tu n'a point de
miséricorde pour moi. O malheureux
que je suis !
L'Alc. Vraiment, tu m'en contes bien,
tout cela ne te nuit point, car tu es méchant ;
& quelque forme que tu prennes
en apparence, ce n'est que pour nous
tromper, tu retournes toujours en ta
première espèce.
Le Merc. Tu es un mauvais homme de
dire cela, car je fais tout ce que tu veux.
Si tu veux que je sois corps, je le suis,
si tu veux que je sois poudre, je la suis.
Je ne sais en quelle façon m'humilier d'avantage,
que de devenir poudre & ombre
pour t'obéir.
L'Alc. Dis-moi donc quel tu es en ton
centre, & je ne te tourmenterais plus.
Le Merc. Je vois bien, que je suis contraint
de parler fondamentalement avec
toi. Si tu veux, tu me peux entendre. Tu
vois ma forme à l'extérieur, tu n'as pas
besoin cela. Mais quand à ce que tu

@

110 Du Mercure,

m'interroges de mon centre, saches que
mon centre est le coeur très fixe de
toutes choses, qu'il est immortel & pénétrant,
& en lui est le repos de mon
Seigneur : mais moi, je suis la voie, le
précurseur, le pèlerin, le domestique, le
fidèle à mes compagnons, qui ne délaisse
point ceux qui m'accompagnent, mais
je demeure avec eux, & péris avec eux.
Je suis un corps immortel, & si je meurs
quand on me tue ; mais je ressuscite au
jugement par-devant un Juge sage & discret.
L'Alc. Tu es donc la Pierre des Philosophes.
Le Merc. Ma mère est telle. D'icelle
naît artificiellement un je ne sais quoi :
mon frère qui habite dans sa forteresse,
a en son vouloir tout ce que veut le Philosophe.
L'Alc. Mais dis-moi, es-tu vieil ?
Le Merc. Ma mère m'a engendré,
mais je suis plus vieil que ma mère.
L'Alc. Qui diable te pourrait entendre :
Tu ne réponds jamais à propos, tu
me contes toujours des paraboles. Dis-
moi en un mot, si tu es la Fontaine de
laquelle Bernard Comte de Trévisan a
écrit ?

@

& de l'Alchimiste. 111

Le Merc. Je ne suis point fontaine,
mais je suis eau, c'est la fontaine qui m'environne.
L'Alc. L'or se dissout-il en toi, puisque
tu es eau ?
Le Merc. J'aime tout ce qui est avec
moi, comme mon ami : & tout ce qui
naît avec moi, je lui donne nourriture ;
& tout ce qui est nu, je le couvre de mes
ailes.
L'Alc. Je vois bien qu'il n'y a pas
moyen de parler avec toi : je te demande
une chose, tu m'en répons une autre. Si
tu ne me veux mieux répondre que cela,
je vais recommencer à travailler avec toi,
& à te tourmenter encore.
Le Merc. Hé, mon bon Monsieur,
soyez-moi pitoyable, je te dirais librement
ce que je sais.
L'Alc. Dis-moi donc, si tu crains le
feu ?
Le Merc. Si je crains le feu, je suis feu
moi-mème.
L'Alc. Pourquoi t'enfuis-tu donc du
feu ?
Le Merc. Ce n'est pas que je m'enfuie,
mais mon esprit & l'esprit du feu s'entr'aiment,
& tant qu'ils peuvent, l'un accompagne
l'autre.

@

112 Du Mercure,

L'Alc. Et où t'en vas-tu, quand tu
montes avec le feu ?
Le Merc. Ne sais tu pas qu'un pèlerin
tend toujours du côté de son pays ; &
quand il est arrivé d'où il est sorti, il se
repose, & retourne toujours plus sage,
qu'il n'était.
L'Alc. Et quoi, retournes-tu donc
quelquefois ?
Le Merc. Oui, je retourne, mais en
une autre forme.
L'Alc. Je n'entends point ce que c'est
que cela ; & touchant le feu je ne sais ce
que tu veux dire.
Le Merc. S'il y a quelqu'un qui connaisse
le feu de mon coeur, celui-là a vu
que le feu (c'est-à-dire une due chaleur)
est ma vraie viande : & plus l'esprit de
mon coeur mange long-temps du feu,
plus il devient gras, duquel la mort puis
après est la vie de toutes les choses qui
sont au règne ou je suis.
L'Alc. Es-tu grand ?
Le Merc. Prends l'exemple de moi-
même : de mille & mille gouttelettes je
me rassemble en un ; & d'un je me résous en
mille & mille gouttelettes : & comme tu
vois mon corps devant tes yeux: si tu
sais jouer avec moi, tu me peux diviser
en

@

& de l'Alchimiste. 113

en tout autant de parties que tu voudras,
& derechef je serais un. Que seras-ce donc
de mon esprit intrinsèque, qui est mon
coeur & mon centre, lequel toujours
d'une très petite partie, en produit plusieurs
milliers ?
L'Alc. Et comment donc faut-il procéder
avec toi, pour te rendre tel que tu
le dis ?
Le Merc. Je suis feu en mon intérieur,
le feu me sert de viande, & il est ma vie ;
mais la vie du feu est l'air, car sans l'air
le feu s'éteint. Le feu est plus fort que
l'air ; c'est pourquoi je ne suis point en
repos, & l'air cru ne me peut coaguler
ni restreindre. Ajoute l'air avec l'air,
afin que tous deux ils soient un, & qu'ils
aient poids ; conjoints-le avec le feu
chaud, & le donne au temps pour le garder.
L'Alc. Qu'arrivera-t-il après tout
cela ?
Le Merc. Le superflu s'ôtera, & le
reste tu le brûleras avec le feu, & le mettras
dans l'eau, & puis le cuiras, & étant
cuit, tu le donneras hardiment en médecine.
L'Alc. Tu ne réponds point à mes
questions, je vois bien que tu ne veux
K

@

114 Du Mercure,

seulement que me tromper avec tes paraboles :
ça ma femme, apporte-moi
de la merde de pourceau, que je traite
ce maître galant de Mercure à la nouvelle
façon, jusqu'à ce que je lui fasse
dire ; comment il faut que je me prenne
pour faire de lui la Pierre des Philosophes.
Le pauvre Mercure ayant oui tous ces
beaux discours, commence à se lamenter
& se plaindre de ce bel Alchimiste ; il
s'en va à la mère Nature, & accuse cet
ingrat Opérateur. La Nature croit son
Fils Mercure, qui est véritable, & toute
en colère elle appelle l'Alchimiste : Holà,
holà, où es-tu maître Alchimiste.
L'Alc. Qui est ce qui m'appelle ?
La Nature. Viens ça, maître fol, qu'est-
ce que tu fais avec mon fils Mercure ?
Pourquoi le tourmentes-tu ? Pourquoi
lui fais-tu tant d'injures, lui qui désire
te faire tant de bien, si tu le voulais seulement
entendre.
L'Alc. Qui diable est cet impudent
qui me tance si aigrement, moi qui suis
un si grand homme, & si excellent Philosophe !
La Nat. O fol, le plus fol de tous les
hommes, plein d'orgueil, & la lie des Philosophes,

@

& de l'Alchimiste. 115

c'est moi qui connais les vrais
Philosophes, & les vrais sages que j'aime,
& ils m'aiment aussi réciproquement, &
font tout ce qu'il me plaît, & m'aident en
ce que je ne peux : mais vous autres Alchimistes,
du nombre desquels tu es, vous
faites tout ce que vous faites sans mon su
& sans mon consentement, & contre mon
dessein : aussi tout ce qui vous arrive est au
contraire de votre intention. Vous croyez
que vous traitez bien mes enfants ; mais
vous ne sauriez rien achever : Et si vous
voulez bien considérez, vous ne les traitez
pas ; mais ce sont eux qui vous manient à
leur volonté ; car vous ne savez & ne pouvez
rien faire d'eux, & eux au contraire
font de vous quand il leur plaît des insensés,
& des fols.
L'Alc. Cela n'est pas vrai, je suis
Philosophe, & je sais fort bien travailler,
J'ai été chez plusieurs Princes, & j'ai
passé auprès d'eux pour un grand Philosophe,
ma femme le sait bien. J'ai même
présentement un Livre manuscrit, qui
a été caché plusieurs centaines d'années
dans une muraille : je sais bien enfin que
j'en viendrais à bout, & que je saurai la
Pierre des Philosophes, car cela m'a été
révélé en songe ces jours passés. Je ne
K ij

@

116 Du Mercure,

songe jamais que des choses vraies : tu le
sais bien, ma femme.
La Nat. Tu feras comme tes autres
compagnons, qui au commencement savent
tout, ou présument tout savoir, &
à la fin il n'y a rien de plus ignorant, & ne
savent rien du tout.
L'Alchimiste. Si tu es toutefois la vraie
Nature, c'est de toi de qui on fait l'oeuvre.
La Nat. Cela est vrai, mais ce sont seulement
ceux qui me connaissent, lesquels
sont en petit nombre : Et ceux-là n'ont
garde de tourmenter mes enfants, ils ne
font rien qui empêche mes actions : au
contraire, ils font tout ce qui me plaît &
qui augmente mes biens, & guérissent les
corps de mes enfants.
L'Alc. Ne fais-je pas comme cela ?
La Nat. Toi, tu fais tout ce qui m'est
contraire, & procèdes avec mes fils contre
ma volonté : tu tues, là où tu devrais
revivifier : tu sublimes, là où tu devrais
fixer : tu distilles, là où tu devrais calciner,
principalement le Mercure qui m'est
un bon & obéissant fils. Et cependant
avec combien d'eaux corrosives & vénéneuses
l'affliges-tu ?
L'Alc. Je procéderai désormais avec
lui tout doucement par digestion seulement.

@

& de l'Alchimiste. 117

La Nat. Cela va bien ainsi, si tu le
fais, sinon tu ne lui nuiras pas, mais à toi-
même & à tes folles dépenses. Car il ne
lui importe pas plus d'être mêlé avec de
la fiente qu'avec de l'or : tout de même
que la Pierre précieuse, à qui la fiente,
(encore que vous la jetiez dedans) ne
nuit point, mais demeure toujours ce
qu'elle est : & lorsqu'on l'a lavée, elle est
aussi resplendissante qu'auparavant.
L'Alc. Tout cela n'est rien, je voudrais
bien volontiers faire la Pierre des
Philosophes.
La Nat. Ne traites donc point si cruellement
mon fils Mercure : car il faut que
tu saches que j'ai plusieurs fils & plusieurs
filles, & que je suis prompte à secourir
ceux qui me cherchent, s'ils en sont dignes.
L'Alc. Dites-moi donc qui est ce Mercure ?
La Nat. Saches que je n'ai qu'un fils
qui soit tel ; il est un de sept, & le premier
de tous : & même il est toutes choses,
lui qui était un, il n'est rien, & si son
nombre est entier. En icelui sont les quatre
Eléments, lui qui n'est pas toutefois Elément ;
il est esprit, lui qui néanmoins est
corps ; il est mâle, & fait néanmoins l'office

@

118 Du Mercure,

de femelle ; il est enfant, & porte les
armes d'un homme, il est animal, & a
néanmoins les ailes d'un oiseau : c'est un
venin, & néanmoins il guérit la lèpre ; il
est la vie, & néanmoins il tue toutes choses ;
il est Roi, & si un autre possède son
Royaume ; il s'enfuit au feu, & néanmoins
le feu est tiré de lui ; c'est une eau,
& il ne mouille point ; c'est une terre, &
néanmoins il est semé ; il est l'air, & il vit
de l'eau.
L'Alc. Je vois bien maintenant que je
ne sais rien, mais je ne l'ose pas dire ; car
je perdrais ma bonne réputation, & mon
voisin ne voudrait plus fournir aux frais,
s'il savait que je ne susse rien. Je ne laisserais
pas de dire que je sais quelque chose,
autrement au diable l'un qui me voudrait
avoir donné un morceau de pain : car plusieurs
espèrent de moi beaucoup de biens.
La Nat. Enfin que penses-tu faire encore ?
Tu prolonges tes tromperies tant que
tu voudras, il viendra toutefois un jour
que chacun te redemandera ce que tu lui auras
coûté.
L'Alc. Je repaîtrais d'espérance tout
ceux que je pourrai.
La Nat. Et bien que t'en arrivera-t-il
enfin ?

@

& de l'Alchimiste. 119

L'Alc. J'essayerai en cachette plusieurs
expériences : si elles succèdent, à la bonne
heure, je les payerai ; sinon tant pis,
je m'en irais en une autre Province, & en
ferai encore de même.
La Nat. Tout cela ne veut rien dire,
car encore faut-il une fin.
L'Alc. Ah, ah, ah, il y a tant de Provinces,
il y a tant d'avaricieux, je leur
promettrai à tous des montagnes d'or, &
ce en peu de temps, & ainsi nos jours s'écoulent :
cependant ou le Roi, ou l'âne
mourra, ou je mourrai.
La Nat. En vérité tels Philosophes
n'attendent qu'une corde : va t'en à la
mal-heure, & mets fin en ta fausse philosophie
le plutôt que tu pourras : car par ce
seul conseil tu ne tromperas ni moi qui suis
la Nature, ni ton prochain, ni toi-
même.


Fin du présent Traité.

@





























TABLE




@

121

pict

T A B L E


Des Chapitres du Cosmopolite,
ou nouvelle Lumière Chimique.

Chap. I. D E la Nature en général ;
ce que c'est que la Na-
ture, & quels doivent être ceux qui
la recherchent. page I
Chap. II. De l'opération de la Nature,
en nôtre proposition. p. 8
Chap. III. De la vraie & première ma-
tière des Métaux. p. 14
Chap. IV. De quelle manière les Mé-
taux sont engendrez dans les entrailles
de la Terre. p. 18
Chap. V. De la génération de toutes sor-
tes de Pierres. p. 23
Chap. VI. De la seconde matière, & de
la perfection de toutes choses. p. 27
Chap. VII. De la vertu de la seconde
matière. p. 34
Chap. VIII. De l'Art, & comme la Na-
ture opère par l'Art en la semence. p. 32
L
@

122 Table

Chap. IX. De la commixtion des métaux
ou de la façon de tirer la semence mé-
tallique. p. 40
Chap. X. De la génération surnaturelle
du fils du Soleil. p. 43
Chap. XI. De la pratique & composition
de la Pierre ou Teinture physique, se-
lon l'Art. p. 47
Chap. XII. De la pierre & de sa vertu.
p. 57
Epilogue, Sommaire & Conclusion des
douze Traitez ou Chapitres ci-dessus.
p. 61
Enigme Philosophique du même auteur
aux fils de la Vérité. p. 73
S'ensuit la Parabole ou Enigme Philoso-
phique; ajoutée pour mettre fin à l'oeu-
vre. p. 78
Dialogue du Mercure, de l'Alchimiste,
& de la Nature. p. 90

Fin de la Table de ce présent Traité.
@

123






T R A I T E
DU S O U F R E.
SECOND PRINCIPE
de la Nature.

Revu & corrigé de nouveau.
















L ij

@
@

125

pict

P R E F A C E
A U L E C T E U R.

pict Mi Lecteur, d'autant qu'il ne
m'est pas permis d'écrire plus
clairement qu'ont fait autrefois
les anciens Philosophes, peut-être
aussi ne seras-tu pas content de mes
Ecrits, vu principalement que tu as entre
tes mains tant d'autres Livres de bons
Philosophes. Mais crois que je n'ai pas
besoin d'en composer aucun, parce que
je n'espère pas en tirer aucun profit,
ni n'en recherche aucune vaine gloire ;
C'est pourquoi je n'ai point voulu, ni
ne veux pas encore faire connaître au
Public qui je suis. Les Traités que j'ai
déjà mis au jour en ta faveur, me semblaient
te devoir plus que suffire : pour
L iij

@

126 PREFACE

le reste j'ai destiné de te le mettre dans
notre Traité de l'Harmonie, où je me
suis proposé de discourir amplement des
choses naturelles. Toutefois pour condescendre
aux prières de mes amis, il a
fallu que j'aie encore écrit ce petit Livre
du Soufre, dans lequel je ne sais
pas s'il sera besoin d'ajouter quelque
chose à mes premiers Ouvrages. Je ne sais
pas même si ce Livre satisfera, puisque
les écrits de tant de Philosophes ne
te satisfont pas, & principalement
puisque nuls autres exemples ne te pourront
servir, si tu ne prends pour modèle
l'opération journalière de la Nature.
Car si d'un mûr jugement tu
considérais comment la nature opère,
tu n'aurais pas besoin de tant de volumes,
parce que selon mon sentiment il
vaut mieux l'apprendre de la Nature
qui est notre Maîtresse, que non pas des
disciples. Je t'ai assez amplement montré
en la Préface des douze Traités, &
encore dans le premier Chapitre, qu'il

@

PREFACE 127

y a tant de Livres écrit de cette science,
qu'ils embrouillent plutôt le cerveau
de ceux qui les lisent, qu'ils ne servent
à les éclaircir de ce qu'il doutent. Ce
qui est arrivé à cause des grands Commentaires
que les Philosophes ont faits
sur les laconiques préceptes d'Hermès ;
lesquels de jour à autre semblent vouloir
s'éclipser de nous. Pour moi je
crois que ce désordre a été causé par les
envieux Possesseurs de cette Science,
qui ont à dessein embarrassé les préceptes
d'Hermès, vu que les ignorants
ne savent pas ce qu'il faut ajouter
ou diminuer, si ce n'est qu'il arrive par
hasard qu'ils lisent mal les Ecrits des
Auteurs. Car s'il y a quelque Science
dans laquelle un mot de trop, ou de
manque, importe beaucoup pour aider
ou pour nuire, à bien comprendre la
volonté de l'Auteur, c'est particulièrement
en celle-ci : par exemple il est
écrit en un lieu, Tu mêleras puis
après ces Eaux ensemble : l'autre
L iiij

@

128 PREFACE

ajoute cet adverbe, ne : ce qui fait
tu ne mêleras puis après ces eaux
ensemble. N'ayant mis que deux lettres,
il a véritablement ajouté peu de
choses, & néanmoins tout le sens en est
perverti.
Que le diligent scrutateur de cette
Science sache que les Abeilles ont l'industrie
de tirer le miel, même des
herbes vénéneuses ; & que lui pareillement,
s'il fait rapporter ce qu'il lit
à la possibilité de la Nature, il résoudra
facilement les Sophismes ; c'est-à-
dire, qu'il discernera aisément ce qui
le peut tromper : qu'il ne cesse donc de
lire, car un Livre explique l'autre.
J'ai ouï dire que les Livres de Geber
ont été envenimés par les Sophismes
de ceux qui les ont expliqués. Et qui
sait s'il n'en a pas été de même des
Livres des autres Auteurs ? En telle
manière qu'aujourd'hui on ne peut ni
on ne doit les entendre, qu'après les
avoir lû mille & mille fois ; & encore

@

PREFACE 129

faut-il que ce soit un esprit très docte
& très subtil qui les lise , car les ignorants
ne doivent pas se mêler de cette
lecture. Il y en a plusieurs qui ont entreprit
d'interpréter Geber & les autres
Auteurs, dont l'explication est beaucoup
plus difficile à entendre que n'est
le texte même. C'est pourquoi je te conseille
de t'arrêter plutôt au texte, & de
rapporter le tout à la possibilité de la
Nature, recherchant en premier lieu ce
que c'est que la Nature. Tous disent bien
unanimement que c'est une chose commune,
de vil prix, & facile à avoir, &
il est vrai, mais ils devaient ajouter,
à ceux qui la savent. Car quiconque
la fait, la connaîtra bien dans toutes
sortes d'ordures : mais ceux qui l'ignorent,
ne croient pas même qu'elle soit
dans l'or. Que si ceux qui ont écrit ces
Livres si obscurs, lesquels sont néanmoins
très vrais, n'eussent point su
l'Art, & qu'il leur eût fallu le chercher,
je crois qu'ils y eussent eu plus de

@

130 PREFACE

peine, que n'en ont pas aujourd'hui les
Modernes. Je ne veux pas louer mes
écrits, j'en laisse juger à celui qui les
appliquera à la possibilité & au cours
de la Nature. Que si par la lecture de
mes oeuvres, par mes conseils & mes
exemples, il ne peut connaître l'opération
de la Nature, & ses Ministres les
esprits vitaux qui restreignent l'air,
à grand-peine le pourra-t-il par les oeuvres
de Lulle. Car il est très difficile
de croire que les esprits aient tant de
pouvoir dans le ventre du vent. J'ai été
aussi contraint de passer cette Forest, &
de la multiplier comme les autres ont
fait ; mais en telle manière, que les
plantes que j'y enterai servirons de guide
aux inquisiteurs de cette Science ; qui
veulent passer par cette Forest ; car mes
plantes sont comme des esprits corporels.
Il n'en est pas de ce siècle comme des siècles
passés, auxquels on s'entr'aimait
avec tant d'affection, qu'un ami déclarait
mot à mot cette Science à son

@

PREFACE 131

ami. On ne l'acquiert aujourd'hui que
par une sainte inspiration de Dieu. C'est
pourquoi quiconque l'aime & le craint,
la pourra posséder : qu'il ne désespère
pas, s'il la cherche il la trouvera, parce
qu'on la peut plutôt obtenir de la bonté
de Dieu, que du savoir d'aucun
homme : car sa miséricorde est infinie,
& n'abandonne jamais ceux qui espèrent
en lui ; il ne fait point acception,
de personnes, & il ne rejette jamais
un coeur contrit & humilié ; c'est lui qui
a eu pitié de moi, qui suis la plus indigne
de toutes les Créatures, & qui suis
incapable de raconter sa puissance, sa
bonté, & son ineffable miséricorde qu'il
lui a plu me témoigner.
Que si je ne puis lui rendre grâces,
plus particulières, pour le moins je ne
cesserai point de consacrer mes Ouvrages
à sa gloire. Ayez donc courage, AMI
LECTEUR ; car si te adores Dieu dévotement,
que tu l'invoques, & que
tu mettes toute ton espérance en lui, il

@

132 PREFACE

ou te déniera pas la même grâce qu'il
m'a accordée ; il t'ouvrira la porte de
la Nature, là où tu verras comme elle
opère très simplement. Saches pour certain
que la Nature est très simple, &
qu'elle ne se délecte qu'en sa simplicité :
& crois-moi que tout ce qui est de plus
noble en la Nature, est aussi le plus facile
& le plus simple ; car toute vérité
est simple. Dieu le Créateur de toutes
choses n'a rien mis de difficile en la Nature :
si donc tu veux imiter la Nature,
je te conseille de demeurer en sa simple
voie, & tu trouveras toute sorte de
biens. Que si mes écrits & mes avertissements
ne te plaisent pas ; aies recours
à d'autres. Je n'écris pas de grand volumes,
tant afin de ne te faire guère
dépenser à les acheter, qu'afin que tu
les aies plutôt lus : car puis après tu auras
du temps pour consulter les autres
Auteurs. Ne t'ennuies donc point de
chercher ; on ouvre à celui qui heurte ;
joint que voici le temps que plusieurs

@

PREFACE 133

secrets de la Nature seront découverts.
Voici le commencement d'une quatrième
Monarchie, qui régnera vers le
Septentrion : le temps s'approche, la
Mère ses Sciences viendra. On verra
bien des choses plus grandes & plus excellentes
qu'on n'a pas fait durant les
trois autres Monarchies passées ; parce
que Dieu (selon le présage des Anciens)
plantera cette quatrième Monarchie,
par un Prince orné de toutes vertus, &
qui peut-être est déjà né. Car nous avons
en ces parties boréales un Prince
très sage, très belliqueux, que nul Monarque
n'a surmonté en victoires, &
qui surpasse tout autre en piété & humanité.
Sans doute Dieu le Créateur
permettra qu'on découvrira plus de
secrets de la Nature pendant le temps
de cette Monarchie Boréale, qu'il ne
s'en est découvert pendant les trois
autres Monarchies, que les Princes
étaient ou Païens, ou Tyrans. Mais
tu dois entendre ces Monarchies au

@

134 PREFACE

même sens des Philosophes, qui ne les
content pas selon la puissance des
Grands, mais selon les quatre points
Cardinaux du monde. La première a
été Orientale : la seconde Méridionale:
la troisième qui règne encore aujourd'hui,
est occidentale : on attend la
dernière de ces Pays Septentrionaux,
De toutes lesquelles choses nous parlerons
en notre Traité de l'Harmonie. Dans
cette Monarchie Septentrionale, attractive
polaire, comme dit le Psalmiste,
la miséricorde & la piété se rencontreront,
la paix & la justice
se baiseront ensemble, la vérité
sortira de la Terre, & la justice
regardera du Ciel ; Il n'y aura
qu'un troupeau , & un Pasteur :
& plusieurs seront sciences sans envie,
c'est ce que j'attends avec désir. Quant
à toi, AMI LECTEUR, pries Dieu,
crains-le & l'aime ; puis lis diligemment
mes écrit, & tu découvrira toute
sorte de biens. Que si par l'aide de Dieu,

@

PREFACE 135

& par l'opération de la Nature, que tu
dois toujours suivre, tu arrives au port
désiré de cette Monarchie, tu verras
alors & connaîtras que je ne t'ai rien
dit qui ne soit bon & véritable.

Adieu.

@

136

pict

T A B L E
D E S C H A P I T R E S
Contenus en ce Traité du Soufre.
Chap. I. D E l'Origine des trois Prin-
cipes. page 137
Chap. II. De l'Elément de la Terre. p.
139
Chap. III. De 1'Elément de l'Eau. p. 141
Chap. IV. De l'Elément de l'Air. p. 156
Chap. V. De l'Elément du Feu. p. 162
Chap. VI. Des trois Principes de toutes
choses. p. 181
Chap. VII. Du Soufre. p. 205
Chap. VIII. Conclusion. p. 235






TRAITE'

@

137
pict

T R A I T E
DU
S O U F R E
SECOND PRINCIPE
de la Nature.

---------------------------------------

TRAITE' PREMIER.

De l'origine des trois Principes.

pict E Soufre n'est pas le dernier
entre les trois Principes,
puisqu'il est une partie du
métal, & même la principale
partie de la Pierre des Philosophes. Plusieurs
Sages ont traité du Soufre, & nous
en ont laissé beaucoup de choses par écrit,
qui sont très véritables ; & particulièrement
M

@

138 Traité du Soufre.

Geber en son Livre I. de la Souveraine
Perfection, Chapitre 28, où il est
parlé en ces termes : Par le Dieu très-
haut, c'est le Soufre qui illumine tous les
corps, parce que c'est la lumière de la lumière,
& leur teinture.
Mais parce que les Anciens ont reconnu
le Soufre pour le plus noble principe,
nous avons trouvé à propos avant que
d'en traiter, de décrire l'origine de tous
les trois principes. Parmi le grand nombre
de ceux qui en ont écrit, il y en a
peu qui nous aient découvert d'où ils
procèdent ; & il est difficile de juger de
quelqu'un des Principes, non plus que
de toute autre chose, si on en ignore l'origine
& la génération : car un aveugle
ne peut juger des couleurs. Nous accomplirons
en ce Traité ce que nos Ancêtres
ont omis.
Suivant l'opinion des Anciens, il n'y
a que deux principes des choses naturelles,
& notamment des métaux, savoir
le Soufre & le Mercure. Les modernes
au contraire en ont admis trois ; le Sel,
le Soufre & le Mercure, qui ont été
produits des quatre Eléments. Nous
commencerons à décrire l'origine des
quatre Eléments, avant que de parler de

@

Traité du Soufre. 139

la génération des Principes.
Que les amateurs de cette Science sachent
donc qu'il y a quatre Eléments ;
chacun desquels a dans son centre un aune
Elément, dont il est élémenté. Ce
sont les quatre piliers du monde, que
Dieu par sa sagesse sépara du Chaos au
temps de la création de L'Univers ; qui
par leurs actions contraires maintiennent
toute cette machine du monde en égalité
& en proportion ; qui enfin par la
vertu des influences célestes produisent
toutes les choses dedans & dessus la Terre,
desquelles nous traiterons en leur lieu.
Mais retournons à notre propos, nous
parlerons de la Terre, qui est l'Elément le
plus proche de nous.

---------------------------------------

TRAITE' II.

De l'Elément de la Terre.

L A Terre est un Elément assez noble
en sa qualité & dignité, dans lequel
reposent les trois autres, & principalement
le Feu. C'est un Elément très
propre pour cacher & manifester toutes
les choses qui lui font confiées : Il est
M ij

@

140 Traité du Soufre.

grossier & poreux, pesant si on considère
sa petitesse, mais léger eu égard à sa Nature :
aussi le centre du monde & des
autres Eléments. Par son centre passe l'essieu
du monde de l'un & l'autre Pôle. Il
est poreux, dis-je, comme une éponge,
laquelle de soi ne peut rien produire,
mais il reçoit tout ce que les autres Eléments
laissent couler & jettent dans lui : il
garde ce qu'il faut garder, & manifeste
ce qu'il faut manifester. De soi-même,
comme nous avons dit, il ne produit rien,
mais il sert de réceptacle à tous les autres :
tout ce qui se produit demeure en
lui ; tout se putréfie en lui par le moyen
de la chaleur motive, & se multiplie aussi
en lui par la vertu de la même chaleur,
qui sépare le pur de l'impur. Ce qui est
pesant demeure caché en lui, & la chaleur
centrale pousse ce qui est léger jusqu'à
sa superficie. Il est la matrice & la
nourrice de toutes les semences & de tous
les mélanges : il ne peut rien faire autre
chose que conserver la semence & le composé
jusqu'à parfaite maturité : il est froid
& sec ; mais l'eau tempère sa sécheresse.
Extérieurement il est visible & fixe ; mais
en son intérieur il est invisible & volatil.
Il est Vierge dès sa création ; c'est la tête

@

Traité du Soufre. 141

morte qui a resté de la distillation du
monde, laquelle par la volonté divine,
après l'extraction de son humidité : doit
être quelque jour calcinée ; en sorte que
d'icelle il s'en puisse créer une nouvelle
Terre cristalline.
Cet Elément est divisé en deux parties,
dont l'une est pure, & l'autre impure. La
partie pure se sert de l'eau pour produire
toutes choses, l'impure demeure dans son
globe. Cet Elément est aussi le domicile
où tous les trésors sont cachés ; & dans
son centre est le feu de Géhenne, qui
conserve cette machine du monde en son
être, & ce par l'expression de l'eau qu'il
convertit en air. Ce feu est causé & allumé
par le roulement du premier mobile,
& par les influences des Etoiles ; & lorsqu'ils
s'efforce de pousser l'eau souterraine
jusqu'à l'air, il rencontre la chaleur
du Soleil céleste tempérée par l'air, laquelle
faisant attraction, lui aide premièrement
à faire venir jusqu'à l'air ce
qu'il veut pousser hors de la Terre : il
lui sert encore à faire mûrir ce que la
Terre a conçu dans son centre. C'est
pourquoi la Terre participe du Feu, qui
est son intrinsèque, elle ne se purifie
que par le Feu : Et ainsi chaque Elément

@

142 Traité du Soufre.

ne se purifie que par celui qui lui est intrinsèque.
Or l'intrinsèque de la Terre
où son centre, est une substance très pure,
mêlée avec le Feu, auquel centre
rien ne peut demeurer : car il est comme
un lieu vide, dans lequel les autres Eléments
jettent ce qu'ils produisent, comme
nous l'avons montré en notre oeuvre des
douze Traités. Mais c'est assez parler
de la Terre, que nous avons dit être
une éponge, & le réceptacle des autres
Eléments : ce qui suffit pour notre
dessein.

---------------------------------------

TRAITE' III.

De l'Elément de l'Eau.

L 'Eau est un Elément très pesant &
plein de flegme onctueux ; c'est le plus
digne en sa qualité. Extérieurement il est
volatil, mais fixe en son intérieur ; il est
froid & humide ; il est tempéré par l'air ;
c'est le sperme du monde, dans lequel la
semence de toutes choses se conserve :
de sorte qu'il est le gardien de toute espèce
de semence. Toutefois il faut savoir
qu'autre chose est la semence, autre chose

@

Traité du Soufre. 143

est le sperme. La terre est le réceptacle
du sperme, l'Eau est la matrice de la
semence. Tout ce que l'air jette dans
l'Eau par le moyen du Feu, l'Eau le jette
dans la Terre. Le sperme est toujours en
assez grande abondance, & n'attend que
la semence pour la porter dans sa matrice ;
ce qu'il fait par le mouvement de l'air,
excité de l'imagination du Feu : & quelquefois
le sperme, pour n'avoir pas été
assez digéré par la chaleur, manque de
semence, & entre à la vérité dans la matrice ;
mais il en sort derechef sans produire
aucun fruit. Ce que nous expliquerons
quelque jour plus amplement dans
notre Traité du troisième Principe du
Sel.
Il arrive bien souvent en la Nature que
le sperme entre dans la matrice avec une
suffisante quantité de semence : mais la
matrice étant mal disposée, & pleine des
soufres ou de flegmes impurs, ne conçoit
pas ; ou si elle conçoit, ce n'est pas ce
qui devait être engendré. Dans cet Elément
aussi il n'y a rien, à proprement
parler, qui ne s'y trouve en la manière
qu'il a accoutumé d'être dans le sperme.
II se plaît fort dans son propre mouvement
qui se fait par l'air ; & à cause que

@

144 Traité du Soufre.

la superficie de son corps est volatile, il se
mêle aisément à chaque chose. Il est
(comme nous avons dit) le réceptacle de
la semence universelle ; & comme la Terre
se résout & se purifie facilement en lui,
de même l'air se congèle en lui, & se conjoint
avec lui dans sa profondeur. C'est le
menstrue du monde, qui pénétrant l'air
par la vertu de la chaleur, attire avec soi
une vapeur chaude, laquelle est causée de
la génération naturelle de toutes les choses,
desquelles la Terre est comme la matrice
imprégnée, & quand la matrice a
reçu une suffisante quantité de semence,
quelle qu'elle soit, il en vient ce qui en
doit naître : & la Nature opère sans intermission,
jusqu'à ce qu'elle ait amené
son ouvrage à une entière perfection :
& pour ce qui reste d'humide, qui est le
sperme, il tombe à côté, & se putréfie
par l'action de la chaleur sur la Terre :
d'où plusieurs choses sont après engendrées,
quelquefois diverses petites bêtes
& de petits vers. Un Artiste qui aurait
l'esprit subtil pourrait bien voir la diversité
des miracles que la Nature opère dans
cet Elément, comme du sperme ; mais il
lui serait nécessaire de prendre ce sperme ;
dans lequel il y a déjà une imaginée semence
mence

@

Traité du Soufre. 145

astrale d'un certain poids : car la
Nature par la première putréfaction,
fait & produit des choses pures ; mais par
la seconde putréfaction elle en produit
encore de plus pures, de plus dignes, &
de plus nobles : comme nous en avons
un exemple dans le bois végétale, lorsque
la Nature dans la première composition
ne l'a fait que simple bois ; mais
quand après une parfaite maturité il est
corrompu ; il se putréfie derechef, &
par le moyen de cette putréfaction sont
engendrés des vers & autres petites bêtes,
qui ont la vie & la vue tout ensemble.
Car il est certain qu'un corps sensible,
est toujours plus noble & plus parfait
qu'un corps végétale, parce qu'il
faut une matière plus subtile & plus
pure pour faire les organes du corps qui
ont sentiment : mais retournons à notre
propos.
Nous disons que l'Eau est le menstrue
du monde, & qu'elle se divise en trois
parties ; l'une simplement pure, l'autre
plus pure, la troisième très pure. Les
Cieux ont été faits de sa très pure substance :
la plus pure s'est convertie en air :
la simplement pure & la plus grossière a
demeuré dans sa sphère, où par la volonté
N

@

146 Traité du Soufre.

de Dieu & par la coopération de la
Nature, elle conserve toutes les choses
subtiles. L'Eau ne fait qu'un globe avec
la Terre, & elle a son centre au coeur de
la Mer : elle a aussi un même essieu polaire
avec la Terre, de laquelle sortent
les Fontaines & tous les cours des eaux,
qui s'accroissent après en grands fleuves.
Cette sortie d'eaux préserve la Terre de
combustion, laquelle étant humectée &
arrosée, pousse par ses pores la semence
universelle, que le mouvement & la chaleur
ont faite. C'est une chose assez connue,
que toutes les Eaux retournent au
coeur de la Mer ; mais peu de gens savent
où elles vont puis après. Car il y
en a quelques-uns qui croient que les
Astres ont produit tous les Fleuves, les
Eaux, & les sources qui regorgent dans
la Mer ; & qui ne sachant pourquoi la
Mer ne s'en enfle point, disent que ces
Eaux se consument dans le coeur de la
Mer : ce qui est impossible en la Nature,
comme nous l'avons montré en parlant
des pluies. Il est bien vrai que les Astres
causent, mais ils n'engendrent point ;
vu que rien ne s'engendre que par son
semblable de même espèce. Puis donc que
les Astres sont faits du feu & de l'air,

@

Traité du Soufre. 147

comment pourraient-ils engendrer les
eaux ? Et s'il était ainsi, que quelques étoiles
engendrassent des eaux, il s'ensuivrait
nécessairement que d'autres produiraient
la terre ; de même d'autres étoiles produiraient
d'autres éléments : car cette machine
du monde est réglée d'une manière que
tous les éléments y sont en équilibre, &
ont une égale vertu, en telle sorte que l'un
ne surpasse point l'autre de la moindre
partie : car si cela était, la ruine de tout
le monde s'ensuivrait infailliblement.
Toutefois celui qui le voudra croire autrement,
qu'il demeure en son opinion.
Quant à nous, nous avons appris dans la
lumière de la nature, que Dieu conserve
la machine du monde par l'égalité qu'il a
proportionnée dans les quatre éléments,
& que l'un n'excède point l'autre en son
opération : mais les eaux par le mouvement
de l'air, sont contenues sur les fondements
de la terre, comme si elles étaient
dans quelque tonneau, & par le même
mouvement sont resserrées vers le Pôle
Arctique, parce qu'il n'y a rien de vide
au monde. Et c'est pour cette raison que
le feu de Géhenne est au centre de la terre,
où l'Archée de la nature le gouverne.
Car au commencement de la création
N ij

@

148 Traité du Soufre.

du monde, Dieu tout puissant sépara les
quatre éléments du Chaos : il exalta premièrement
leur quinte-essence, & la fit
monter plus haut que n'est le lieu de leur
propre sphère. Après il éleva sur toutes
les choses créées la plus pure substance du
feu, pour y placer sa sainte & sacrée Majesté ;
laquelle substance il constitua & affermit
dans ses propres bornes. Par la volonté
de cette immense & divine Sagesse
ce feu fut allumé dans le centre du Chaos,
lequel puis après fit distiller la très pure
partie de ces eaux : mais parce que ce feu
très pur occupe maintenant le firmament,
& environne le trône de Dieu très-
haut, les eaux ont été condensées sous ce
feu en un corps, qui est le ciel. Et afin que
ces eaux fussent mieux soutenues, le feu
central a fait par sa vertu distiller un autre
feu plus grossier, qui n'étant pas si
pur que le premier, n'a pu monter si haut
que lui, & a demeuré sous les eaux dans
sa propre sphère : de sorte qu'il y a dans
les cieux des eaux congelées & renfermées
entre deux feux. Mais ce feu central
n'a point cessé d'agir ; il a fait encore distiller
plus avant d'autres eaux moins pures
qu il a convertit en air, lequel a aussi
demeuré sous la sphère du feu en sa propre

@

Traité du Soufre. 149

sphère, & est environné de lui comme
d'un très fort fondement. Et comme
les eaux des Cieux ne peuvent monter si
haut, & passer par-dessus le feu qui environne
le trône de Dieu : de même aussi
le feu qu'on appelle élément, ne peut
monter si haut, & passer par-dessus les
eaux célestes, qui sont proprement les
Cieux. L'air aussi ne saurait monter si
haut qu'est le feu élémentaire, & passer
par-dessus lui.
Pour ce qui est de l'eau, elle a demeuré
avec la terre, & toutes deux jointes ensemble,
ne font qu'un globe : car l'eau ne
saurait trouver de place en l'air, excepté
cette partie que le feu central convertit
en l'air pour la conservation journalière
de cette machine du monde. Car s'il y
avait quelque lieu vide en l'air, toutes
les eaux distilleraient, & se résoudraient
en air pour le remplir : mais maintenant
toute la sphère de l'air est tellement pleine
par le moyen des eaux, lesquelles la
continuelle chaleur centrale pousse jusqu'en
l'air, qu'il comprime le reste des
eaux, & les contraint de couler autour de
la terre, & se joindre avec elle pour faire
le centre du monde. Cette opération se
fait successivement de jour à autre ; &
N iij

@

150 Traité du Soufre.

ainsi le monde se fortifie de jour en jour ;
& demeurait naturellement incorruptible,
si l'absolue volonté du très-haut Créateur
n'y répugnait ; parce que ce feu central
tant par le mouvement universel,
que par l'influence des astres, ne cessera
jamais de s'allumer, & d'échauffer les
eaux : & les eaux ne cesseront jamais de
se résoudre en air ; non plus que l'air ne
cessera jamais de comprimer le reste des
eaux ; & de les contraindre de couler autour
de la terre, afin de les retenir dans
leur centre, en telle sorte qu'elles ne puissent
jamais s'en éloigner. C'est ainsi que
la Sagesse souveraine a créé tout le monde,
& qu'il le maintient ; & c'est ainsi à
son exemple qu'il faut de nécessité que
toutes les choses soient naturellement faites
dans ce monde. Nous t'avons voulu
éclaircir de la manière que cette machine
du monde a été créée, afin de te faire connaître
que les quatre éléments ont une naturelle
sympathie avec les supérieurs, parce
qu'ils sont tous sortis d'un même
Chaos ; mais ils sont tous quatre gouvernés
par les supérieurs comme les plus nobles,
& c'est la cause pour laquelle en ce
lieu sublunaire les éléments inférieurs rendent
une pareille obéissance aux supérieurs.

@

Traité du Soufre. 151

Mais sachez que toutes ces choses
ont été naturellement trouvées par les
Philosophes, comme il sera dit en son
lieu.
Retournons à notre propos du cours
des eaux, du flux & reflux de la Mer, &
montrons comment elles passent par l'essieu
Polaire pour aller de l'un à l'autre
Pôle. Il y a deux Pôles, l'un Arctique,
qui est en la partie supérieure Septentrionale ;
l'autre Antarctique, qui est sous la
terre en la partie Méridionale. Le Pôle
Arctique a une force magnétique d'attirer,
& le Pôle Antarctique a une force
aimantine de repousser : ce que la nature
nous a donné pour exemple dans l'aimant.
Le Pôle Arctique attire donc ses
eaux par l'essieu, lesquelles ayant entré,
sortent derechef par l'essieu du Pôle Antarctique.
En parce que l'air qui les resserre,
ne leur permet pas de couler avec inégalité,
elles sont contraintes de retourner
derechef au Pôle Arctique, qui est
leur centre, & d'observer continuellement
leur cours de cette manière : elles
roulent sans cesse sur l'essieu du monde,
du Pôle Arctique à l'Antarctique : elles se
répandent par les pores de la terre ; &
suivant la grandeur ou la petitesse de leur
N iiij

@

152 Traité du Soufre.

écoulement, il en naît de grandes ou de
petites sources, qui après se ramassent ensemble,
& accroissent en fleuves ; &
retournent derechef d'où elles étaient
sorties. Ce qui se fait incessamment par
le mouvement universel.
Quelques-uns (comme nous avons dit)
ignorants le mouvement universel & les
opérations des Pôles, soutiennent que ces
eaux sont engendrées par les astres, &
qu'elles sont consumées dans le coeur de la
mer : il est pourtant certain que les astres
ne produisent ni engendrent rien de matériel,
mais qu'ils impriment seulement
des vertus & des influences spirituelles,
qui toutefois n'ajoutent pas de poids à la
matière. Sachez donc que les eaux ne
s'engendrent point des astres, mais qu'elles
sortent du centre de la mer, & par les
pores de la terre se répandent par tout le
monde. De ces fondements naturels, les
Philosophes ont inventé divers instruments,
plusieurs conduits d'eaux & de
fontaines, puisqu'on sait très bien que
les eaux ne peuvent pas monter naturellement
plus haut que n'est le lieu d'où elles
sont sorties ; & si cela n'était ainsi dans
la nature, l'Art ne le pourrait pas faire
en aucune façon, parce que l'Art imite

@

Traité du Soufre. 153

la nature, & que l'Art ne peut pas faire ce
qui n'est point dans la nature. Car l'eau
(comme il a été dit) ne peut pas monter
plus haut que n'est le lieu d'où elle est prise.
Nous en avons un exemple en l'instrument
par lequel on tire le vin du tonneau.
Sachez donc pour conclusion, que les
astres n'engendrent point les eaux ni les
sources, mais qu'elles viennent toutes du
centre de la mer, auquel elles retournent
derechef ; & ainsi : continuent un mouvement
perpétuel. Car si cela n'était, il ne
s'engendrerait rien ni dedans ni dessus la
terre : au contraire, tout tomberait en
ruine. Quelqu'un objectera, les eaux de
la mer sont salées, & celles des sources
sont douces. Je réponds, que cela advient
parce que l'eau passant par l'étendue de
plusieurs lieues par les pores de la terre,
en des lieux étroits & pleins de sablon,
s'adoucit & perd sa salure : & à cet exemple
on a inventé les citernes. La terre
aussi en quelques endroits a des pores plus
larges, par lesquels l'eau salée passe, d'où
il advient des minières de Sel & des fontaines
salées, comme à Halle en Allemagne.
En quelques autres lieux aussi elles
sont resserrées par le chaud, de forte que
le Sel demeure parmi les sablons : mais

@

154 Traité du Soufre.

l'eau passe outre, & sort par d'autres pores,
comme en Pologne, Wlclichie &
Bochnie. De même aussi quand les eaux
passent par des lieux chauds & sulfurés,
elles s'échauffent, & de-là viennent les
bains : car aux entrailles de la terre il se
rencontre des lieux où la nature distille
une minière sulfurée, de laquelle elle sépare
l'eau quand le feu central l'a allumée.
L'eau donc coulant par ces lieux ardents,
s'échauffe plus ou moins, selon qu'elle en
passe près ou loin ; ainsi s'élève à la superficie
de la terre, retenant une saveur
de Soufre, comme un bouillon celle de la
chair ou des herbes qu'on a fait bouillir
dedans. La même chose arrive encore,
lorsque l'eau passant par des lieux minéraux,
alumineux ou autres, en retient la
saveur. Le Créateur de ce grand Tout est
donc ce distillateur, qui tient en sa main
le distillatoire ; à l'exemple duquel les
Philosophes ont inventé toutes leurs distillations.
Ce que Dieu tout puissant &
miséricordieux, sans doute a lui même
inspiré dans l'âme des hommes, lequel
pourra (quand il lui plaira) éteindre le
feu centrique, ou rompre le vaisseau ; &
alors le monde finira. Mais parce que son
infinie bonté ne tend jamais qu'au mieux,

@

Traité du Soufre. 155

il exaltera quelque jour sa très sainte Majesté ;
il élèvera ce feu très pur, qui est
au firmament, au-dessus des eaux célestes,
& donnera un degré plus fort au feu central.
Tellement que toutes les eaux se résoudront
en air, & la terre se calcinera :
de manière que le feu après avoir consumé
tout ce qui sera impure, subtilisera les
eaux qu'il aura circulées en l'air, & les
rendra à la terre purifiée : & ainsi (s'il est
permis de philosopher en cette sorte)
Dieu en fera un monde plus noble que celui-ci.
Que tous les Inquisiteurs de cette science
sachent donc que la terre & l'eau ne
font qu'un globe, & que jointes ensemble
elles font tout, parce que ce sont les
deux éléments palpables, dans lesquels les
deux autres sont cachés, & font leur
opération. Le feu empêche que l'eau ne
submerge ou ne fasse dissoudre la terre :
l'air empêche le feu de s'éteindre : & l'eau
empêche la terre d'être brûlée. Nous
avons trouvé à propos de décrire toutes
ces choses, afin de donner à connaître
aux Studieux en quoi consistent les fondements
des éléments, & comment les Philosophes
ont observé leurs contraires
actions, joignant le feu avec la terre,

@

156 Traité du Soufre.

l'air avec l'eau : au lieu que quand ils ont
voulu faire quelque chose de noble, ils
ont fait cuire le feu dans l'eau, considérant
qu'il y a du sang, dont l'un est plus
pur que l'autre : de même que les larmes
sont plus pures que n'est pas l'urine. Qu'il
te suffise donc de ce que nous avons dit,
que l'élément de l'eau est le sperme & le
menstrue du monde, & le vrai réceptacle
de la semence.

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CHAPITRE IV.

De l'Elément de l'Air.

L 'AIR est un Elément entier, très
digne en sa qualité : extérieurement
il est léger, volatil & invisible ; & en son
intérieur il est pesant, visible & fixe. Il
est chaud & humide ; c'est le feu qui le
tempère. Il est plus noble que la terre &
l'eau. Il est volatil, mais il se peut fixer :
& quand il est fixé, il rend tous les corps
pénétrables. Les esprits vitaux des animaux
sont créés de sa très pure substance ;
la moins pure fut élevée en haut pour
constituer la sphère de l'air : la plus grossière

@

Traité du Soufre. 157

partie qui resta, a demeuré dans
l'eau, & se circule avec elle, comme le
feu se circule avec la terre, parce qu'ils
sont amis. C'est un très digne élément
(comme nous avons dit) qui est le vrai
lieu de la semence de toutes choses : &
comme il y a une semence imaginée dans
l'homme, de même la nature s'est formée
une semence dans l'air, laquelle après un
mouvement circulaire, est jetée en son
sperme, qui est l'eau. Cet élément a une
force très propre pour distribuer chaque
espèce de semence à ses matrices convenables,
par le moyen du sperme & menstrue
du monde : il contient aussi l'esprit
vital de toute créature ; lequel esprit vit
par tout, pénètre tout, & qui donne la
semence aux autres éléments, comme
l'homme le communique aux femmes.
C'est l'air qui nourrit les autres éléments ;
c'est lui qui les imprègne, c'est lui qui les
conserve : & l'expérience journalière
nous apprend, que non seulement les minéraux,
les végétaux & les animaux,
mais encore les autres éléments vivent par
le moyen de l'air. Car nous voyons que
toutes les eaux se putréfient & deviennent
bourbeuses, si elles ne reçoivent un
nouvel air : le feu s'éteint aussi, s'il n'a

@

158 Traité du Soufre.

de l'air. De là vient que les Alchimistes
savent distribuer à l'air leur feu par degrés ;
qu'ils mesurent l'air par leurs registres ;
& qu'ils font leur feu plus grand
ou plus petit suivant le plus ou le moins
qu'ils lui donnent. Les pores de la
terre sont aussi conservés par l'air : & enfin
toute la machine du monde se maintient
par le moyen de l'air.
L'homme, comme aussi tous les autres
animaux, meurent s'ils sont privés
de l'air : & rien ne croîtrait au monde
sans la force & la vertu de l'air, lequel
pénètre, altère & attire à soi le nutriment
multiplicatif. En cet élément la semence
est imaginée par la vertu du feu, &
cette semence comprime le menstrue du
monde par cette force occulte : comme
aux arbres & aux herbes la chaleur spirituelle
fait sortir le sperme avec la semence
par les pores de la terre ; & à mesure
qu'il sort, l'air le comprime à proportion,
& le congèle goutte à goutte :
& ainsi de jour en jour les arbres croissent
& viennent fort grands, une goutte se
congelant sur l'autre (comme nous l'avons
montré en notre Livre des douze
Traités.) En cet élément toutes choses
sont entières par l'imagination du feu ;

@

Traité du Soufre. 159

aussi est-il rempli d'une vertu divine : car
l'esprit du Seigneur y est renfermé (qui
avant la création du monde était porté
sur les eaux, selon le témoignage de
l'Ecriture Sainte) & a volé sur les plumes
des vents. S'il est donc ainsi (comme il est
en effet) que l'esprit du Seigneur soit enclos
dans l'air, qui pourra douter que
Dieu ne lui ait laissé quelque chose de sa
divine Puissance ? Car ce Monarque a
coutume d'enrichir de parements ses domiciles :
aussi a-t-il donné pour ornement
à cet élément l'esprit vital de toutes créatures ;
car dans lui est la semence de toutes
les choses qui sont dispersées çà & là.
Et comme nous avons dit ci-dessus, ce
souverain Ouvrier dès la Création du
monde a enclos dans l'air une force magnétique,
sans laquelle il ne pourrait pas
attirer la moindre partie du nutriment :
& ainsi la semence demeurerait en petite
quantité, sans pouvoir croître ni multiplier.
Mais comme la pierre d'aimant attire
à soi le fer, nonobstant sa dureté (à
l'exemple du Pôle Arctique, qui attire à
soi les eaux , comme nous l'avons montré
en traitant de l'élément de l'eau) de même
l'air par son aimant végétale qui est
contenu dans la semence, attire soi son

@

160 Traité du Soufre.

aliment du menstrue du monde, qui est
l'eau. Toutes ces choses se font par le
moyen de l'air, car il est le conducteur
des eaux, & sa force ou puissance magnétique
que Dieu a enclose en lui, est cachée
dans toute espèce de semence, pour
attirer l'humide radical ; & cette vertu ou
puissance qui se trouve en toute semence,
est toujours la deux cens octantième partie
(partie) de la semence, comme nous
avons dit au troisième de nos douze Traités.
Si donc quelqu'un veut bien planter les
arbres, qu'il regarde toujours que la pointe
attractive soit tourné vers le Septentrion ;
& ainsi jamais il ne perdra sa peine.
Car comme le Pôle Arctique attire à
soi les eaux, de même le point vertical attire
à soi la semence, & toute pointe attractive
ressemble au Pôle. Nous en avons
un exemple dans le bois, dont la pointe
attractive tend toujours à son point vertical,
lequel aussi ne manque pas de l'attirer.
Car qu'on taille un bâton de bois,
en sorte qu'il soit par tout égal en grosseur :
si tu veux savoir quelle était sa
partie supérieure avant qu'il fût coupé de
son arbre, plonge le dans une eau qui soit
plus large que n'est la longueur de ce bois,
&

@

Traité du Soufre. 161

& tu verras que la partie supérieure sortira
toujours hors de l'eau, avant la partie
inférieure : car la nature ne peut errer en
son office. Mais nous parlerons plus amplement
de ces choses dans notre harmonie,
ou nous traiterons de la force magnétique
(quoique celui là peut facilement
juger de notre aimant, à qui la nature des
métaux est connue.) Quant à présent il
nous suffira d'avoir dit que l'air est un
très digne élément, dans lequel est la semence
& l'esprit vital, ou le domicile de
l'âme de toute créature.

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CHAPITRE V.

De l'Elément du Feu.

L E Feu est le plus pur & le plus digne
Elément de tous, plein d'une onctuosité
corrosive. Il est pénétrant, digérant,
corrodant & très adhérant. Extérieurement
il est visible, mais invisible en son
intérieur, & très fixe. Il est chaud & sec ;
c'est la terre qui le tempère. Nous avons
dit en traitant de l'élément de l'eau, qu'en
la création du monde la très pure substance
O

@

162 Traité du Soufre.

du feu a été premièrement élevé en
haut, pour environner le trône de la divine
Majesté ; lorsque les eaux, dont le
Ciel a été composé, furent congelées :
que de la substance du feu moins pure que
cette première, les Anges ont été créés ;
& que les luminaires & les étoiles ont été
créées de la substance du feu moins pure
que la seconde, mais mêlée avec la très
pure substance de l'air. La substance du
feu encore moins pure que la troisième, a
été exaltée en sa sphère, pour terminer
& soutenir les Cieux : la plus impure &
onctueuse partie, que nous appelons feu
de Géhenne, est restée au centre de la terre,
où le souverain Créateur par sa sagesse
l'a renfermée pour continuer l'opération
du mouvement. Tous ces feux sont
véritablement divisés ; mais ils ne laissent
pas d'avoir une naturelle sympathie les
uns avec les autres.
Cet élément est le plus tranquille de
tous, & ressemble à un chariot qui roule
lorsqu'il est traîné, & demeure immobile
si on ne le tire pas : il est imperceptiblement
dans toutes les choses du monde.
Les facultés vitales & intellectuelles qui
sont distribuées en la première infusion
de la vie humaine, se rencontrent en lui,

@

Traité du Soufre. 163

lesquelles nous appelons âme raisonnable,
qui distingue l'homme des autres
animaux, & le rend semblable à Dieu.
Cette âme faite de la plus pure partie du
feu élémentaire, a été divinement infuse
dans l'esprit vital ; pour laquelle l'homme,
après la création du toutes choses, a été
créé comme un monde en particulier, ou
comme un abrégé de ce grand Tout. Dieu
le Créateur a mis son siège & sa Majesté
en cet élément du feu ; comme au plus
pur & plus tranquille sujet qui soit gouverné
par la seule immense & divine Sagesse :
C'est pourquoi Dieu abhorre toute
espèce d'impureté, & que rien d'immonde,
de composé ou de souillé, ne peut
approcher de lui. D'où il s'ensuit qu'aucun
homme naturellement ne peut voir
ni approcher de Dieu : car le feu très pur
qui environne la divinité, & qui est le
propre siège de la Majesté du très-Haut,
a été élevé à un si haut degré de chaleur,
qu'aucun oeil ne le peut pénétrer ; à cause
que le feu ne peut souffrir qu'aucune
chose composée approche de lui ; car le
feu est la mort & la séparation de tous
les composés.
Nous avons dit que cet élément était
un sujet tranquille : (aussi est-il vrai,)
O ij

@

164 Traité du Soufre.

autrement Dieu, ne pourrait être à repos,
(chose qui serait très absurde de penser
seulement) parce qu'il est très certain
qu'il est dans une parfaite tranquillité, &
même plus que l'esprit humain ne saurait
s'imaginer. Que le feu soit en repos,
les cailloux nous en servent d'exemple,
dans lesquels il y a un feu qui ne paraît
pas toutefois à nos yeux, & dont on ne
peut ressentir la chaleur, jusqu'à ce qu'il
soit excité & allumé par quelque mouvement :
de même aussi ce feu très pur qui
environne la très sainte Majesté du Créateur,
n'a aucun mouvement s'il n'est excité
par la propre volonté du Très-Haut :
car alors ce feu va où il plaît au Seigneur
le faire aller ; & quand il se meut, il se
fait un mouvement terrible & très véhément.
Proposez vous pour exemple,
lorsque quelque Monarque de ce monde
est en son Siège majestueux, quel silence
n'y a-t-il point autour de lui ? Quel grand
repos ? Et encore que quelqu'un de ses
Courtisans vienne à se remuer, ce mouvement
particulier néanmoins n'est que
peu ou point considéré : mais quand le
Monarque commence à se mouvoir pour
aller d'un lieu à l'autre, alors toute l'assemblée
se remue universellement, de

@

Traité du Soufre. 165

telle manière qu'on entend un grand
bruit. Que ne doit-on point croire à plus
forte raison du Monarque des Monarques,
du Roi des Rois, & du Créateur
de toutes choses, (à l'exemple duquel les
Princes de ce monde sont établis sur la
terre) qui par son autorité donne le mouvement
à tout ce qu'il a créé ? Quel mouvement ?
Quel tremblement, lorsque toute
l'armée céleste qui environne, se meut
autour de lui ; Mais quelques moqueurs
demanderont peut-être : comment, Monsieur
le Philosophe savez-vous cela,
vu que les choses célestes sont cachées à
l'entendement humain ? Nous leur répondrons,
que toutes ces choses sont connues
aux Philosophes, & même que l'incompréhensible
Sagesse de Dieu leur a inspiré
que tout avait été créé à l'exemple de la
nature, laquelle noue donne une fidèle
représentation de tous ces secrets par ses
opérations journalières, d'autant qu'il
ne se fait rien sur la terre, qu'à l'imitation
de la céleste Monarchie, comme il
appert par les divers offices des Anges :
de même aussi il ne naît & ne s'engendre
rien sur la terre que naturellement ; en
telle sorte que toutes les inventions des
hommes, & même tous les artifices qui

@

166 Traité du Soufre.

sont aujourd'hui, ou seront pratiquées à
l'avenir, ne proviennent que des fondements
de la nature.
Le Créateur tout-puissant a bien voulu
manifester à l'homme toutes les choses
naturelles ; c'est la raison pour laquelle
il nous a voulu montrer aussi les choses
célestes qui ont été naturellement faites,
afin que par ce moyen l'homme pût mieux
connaître son absolue puissance & incompréhensible
Sagesse : ce que les Philosophes
peuvent voir dans la lumière de nature,
comme dans un miroir. C'est pourquoi
s'ils ont eu cette science en grande
estime, & qu'ils l'aient recherchée avec
tant de soin, ce n'a pas été pour le désir
de posséder l'or ni l'argent, mais ils s'y
sont portés pour les deux motifs que
nous avons avancés ; c'est-à-dire, pour
avoir une ample connaissance non seulement
de toutes choses naturelles, mais encore
de la puissance de leur Créateur : &
si après être parvenus à leur fin désirée,
ils n'ont parlé de cette science que par figures,
& encore très peu, c'est qu'ils
n'ont pas voulu éclaircir aux ignorants les
Mystères divins, qui nous conduisent à
la parfaite connaissance des actions de la
nature,

@

Traité du Soufre. 167

Si donc tu te peux connaître toi-même,
& que tu n'aies l'entendement trop
grossier, tu comprendras facilement comment
tu est fait à la ressemblance du grand
monde ; & même à l'image de ton Dieu.
Tu as en ton corps l'anatomie de tout
l'Univers : car tu as au plus haut lieu de
ton corps la quinte essence des quatre éléments,
extraite des spermes confusément
mêlés dans la matrice, & comme resserrée
plus outre dans la peau. Au lieu du
feu, tu as un très pur sang, dans lequel
réside l'âme en forme d'un Roi, par le
moyen de l'esprit vital. Au lieu de la terre
tu as le coeur, dans lequel est le feu
central qui opère continuellement, &
conserve en son être la machine de ce Microcosme ;
la bouche te sert de pôle Arctique,
le ventre de pôle Antarctique ; &
ainsi des autres membres, qui ont tous
une correspondance avec les corps célestes :
de quoi nous traiterons quelque jour
plus amplement dans notre harmonie, au
Chapitre de l'Astronomie, où nous avons
décrit que l'Astronomie est un Art facile
& naturel, comment les aspects des planètes
& des étoiles causent des effets, &
pourquoi par le moyen de ces aspects on
pronostique des pluies & autres accidents :

@

168 Traité du Soufre.

ce qui serait trop long à raconter
en ce lieu. Et toutes ces choses liées & enchaînées
ensemble, donnent naturellement
une plus ample connaissance de la
Divinité. Nous avons bien voulu faire
remarquer ce que les Anciens ont omis,
tant afin que le diligent Scrutateur de ce
secret comprît plus clairement l'incompréhensible
puissance du très Haut, que
pour qu'il aimât & adorât aussi avec plus
d'ardeur.
Que l'Inquisiteur de cette science sache
donc que l'âme de l'homme tient en
ce Microcosme le lieu de Dieu son Créateur,
& lui sert comme de Roi, laquelle
est placée en l'esprit vital dans un sang
très pur. Cette âme gouverne l'esprit,
& l'esprit gouverne le corps. Quand l'âme
a conçu quelque chose, l'esprit sait quelle
est cette conception, laquelle il fait entendre
aux membres du corps, qui obéissants,
attendent avec ardeur les commandements
de l'âme, pour les mettre à exécution,
& accomplir sa volonté. Car le
corps de soi-même ne sait rien ; tout ce
qu'il y a de force ou de mouvement dans
le corps, c'est l'esprit qui le fait : s'il connaît
les volontés de l'âme, il ne les exécute
que par le moyen de l'esprit ; en sorte
que

@

Traité du Soufre. 169

que le corps n'est seulement à l'esprit que
comme un instrument dans les mains d'un
Artiste. Ce sont là les opérations que l'âme
raisonnable, par laquelle l'homme diffère
des brutes, fait dans le corps ; mais elle
en fait de plus grandes & de plus nobles,
lorsqu'elle en est séparée ; parce qu'étant
hors du corps, elle est absolument indépendante
& maîtresse de ses actions : &
c'est en cela que l'homme diffère des autres
bêtes, à cause qu'elles n'ont qu'un
esprit, mais non pas une âme participant
de la Divinité. De même aussi notre
Seigneur & le Créateur de toutes choses,
opère en ce monde ce qu'il sait lui être
nécessaire ; & parce que ses opérations
s'étendent dans toutes les parties du monde,
il faut croire qu'il est par tout : mais
il est aussi hors du monde, parce que son
immense Sagesse fait des opérations hors
du monde, & forme des conceptions si
hautes & si relevées, que tous les hommes
ensemble ne les sauraient comprendre.
Et ce sont là les secrets surnaturels de
Dieu seul.
Comme nous en avons un exemple
dans l'âme, laquelle étant séparée de son
corps conçoit des choses très profondes
& très hautes ; & est en cela semblable à
P

@

170 Traité du Soufre.

Dieu, lequel hors de son monde opère
surnaturellement, quoi qu'à vrai dire les
actions de l'âme hors de son corps, en
comparaison de celles de Dieu hors du
monde, ne soient que comme une chandelle
allumée au respect de la lumière du
Soleil en plein midi, parce que l'âme
n'exécute qu'en idée les choses qu'elle
s'imagine ; mais Dieu donne un être réel
à toutes les choses, au même moment
qu'il les conçoit. Quand l'âme de l'homme
s'imagine d'être à Rome, ou ailleurs,
elle y est en un clin d'oeil, mais seulement
par esprit : Dieu qui est tout-puissant,
exécute essentiellement ce qu'il a conçu.
Dieu n'en donc renfermé dans le monde,
que comme l'âme est dans le corps ; il a
son absolue puissance séparée du monde,
comme l'âme de chaque corps a un absolu
pouvoir séparé d'avec lui ; & par ce pouvoir
absolu elle peut faire des chofes si
hautes, que le corps ne les saurait comprendre.
Elle le peut donc beaucoup sur notre
corps, car autrement notre Philosophie
serait vaine. Apprends donc de ce
qui a été dit ci dessus à connaître Dieu,
& tu sauras la différence qu'il y a entre
le Créateur & les Créatures : puis après
de toi même tu pourras concevoir des

@

Traité du Soufre. 171

choses encore plus grandes & plus relevées,
vu que nous t'avons ouvert la
porte. Mais afin de ne pas grossir cet Ouvrage,
retournons à notre propos.
Nous avons déjà dit que le feu est un
élément très tranquille, & qu'il est excité
par un mouvement ; mais il n'y a que
les hommes sages qui connaissent la manière
de l'exciter. Il est nécessaire aux
Philosophes de connaître toutes les génération
& toutes les corruptions : mais
bien qu'ils voient à découvert la création
du Ciel ; & la composition & le mélange
de toutes choses, & qu'ils sachent tout,
ils ne peuvent pas tout faire. Nous savons
bien la composition de l'homme en
toutes ses qualités, mais nous ne lui pouvons
pas infuser une âme, car ce mystère
appartient à Dieu seul, qui surpasse tout
par ces infinis mystères surnaturels : &
comme ces choses sont hors de nature,
elles ne sont pas en sa disposition. La nature
ne peut pas opérer qu'auparavant
on ne lui fournisse une matière : le Créateur
lui donne la première matière : &
les Philosophes lui donnent la seconde.
Mais en l'oeuvre philosophique, la nature
doit exciter le feu que Dieu a enfermé
dans le centre de chaque chose. L'excitation
P ij

@

172 Traité du Soufre.

de ce feu se fait par la volonté de la
nature, & quelquefois aussi elle se fait par
la volonté d'un subtil Artiste qui dispose
la nature : car naturellement le feu purifie
toute espèce d'impureté. Tout corps composé
se dissout par le feu. Et comme l'eau
lave & purifie toutes les choses imparfaites
qui ne sont pas fixes, le feu aussi purifie
toutes les choses fixes, & les mène à
perfection : Comme l'eau conjoint, le
corps dissout, de même le feu sépare tous
les corps conjoints ; & tout ce qui participe
de sa nature & propriété, il le purge
très bien, & l'augmente, non pas en
quantité, mais en vertu.
Cet élément agit occultement par de
merveilleux moyens, tant contre les autres
éléments, que contre toutes autres
choses. Car comme l'âme raisonnable a
été faite de ce feu très pur, de même
l'âme végétale a été faite du feu élémentaire
que la nature gouverne.
Cet élément agit sur le centre de chaque
chose en cette manière : la nature
donne le mouvement ; ce mouvement excite
l'air ; l'air excite le feu ; le feu sépare ;
purge, digère, colore, & fait mûrir
toute espèce de semence, laquelle
étant mûre, il pousse (par le moyen du

@

Traité du Soufre. 173

sperme) dans des matrices, qui sont ou
pures ou impures, plus ou moins chaudes,
sèches ou humides ; & selon la disposition
du lieu ou de la matrice, plusieurs
choses sont produites dans la terre,
comme nous avons écrit au Livre des
douze Traités, où faisant mention des
matrices, nous avons dit qu'autant de
lieux, autant de matrices. Dieu le Créateur
a fait & ordonné toutes les choses de
ce monde ; en sorte que l'une est contraire
à l'autre, mais d'une manière toutefois,
que la mort de l'une est la vie de
l'autre : ce que l'un produit, l'autre le
consume, & de ce sujet détruit il se produit
naturellement quelque chose de plus
noble ; de sorte que par ces continuelles
destructions & régénérations, l'égalité
des éléments se conserve : & c'est aussi de
cette manière que la séparation des parties
de tous les corps composés, particulièrement
des vivants, cause leur mort
naturelle. C'est pourquoi il faut naturellement
que l'homme meurt, parce qu'étant
composé des quatre éléments, il est
sujet à la séparation, vu que les parties
de tout corps composé se séparent naturellement
l'une de l'autre. Mais cette séparation
de l'humaine composition ne se
P iij

@

174 Traité du Soufre.

devait seulement faire qu'au jour du Jugement :
car l'homme (selon l'Ecriture
et les Théologiens) avait été créé immortel
dans le Paradis Terrestre. Toutefois
aucun Philosophe jusqu'à présent, n'a
encore su rendre la raison suffisante pour
la preuve de cette immortalité, la connaissance
de laquelle est convenable aux
Inquisiteurs de cette Science, afin qu'ils
puissent connaître comme ces choses se
font naturellement, & peuvent être naturellement
entendues. il est très vrai, &
personne ne doute, que tout composé ne
soit sujet à corruption, & qu'il ne se puisse
séparer (laquelle séparation au règne
animal s'appelle mort :) mais de faire
voir comment l'homme, bien que composé
des quatre éléments, puisse naturellement
être immortel, c'est une chose
bien difficile à croire, & qui semble même
surpasser les forces de la nature. Toutefois
Dieu a inspiré dès long temps aux
hommes de bien & vrais Philosophes,
comment cette immortalité pouvait être
naturellement en l'homme, laquelle nous
te ferons entendre en cette manière.
Dieu avait créé le Paradis Terrestre
des vrais éléments, non élémentés mais
très purs, tempérés & conjoints ensemble

@

Traité du Soufre. 175

en leur plus grande perfection : de
manière que comme ils étaient incorruptibles,
tout ce qui provenait d'eux également
& très parfaitement conjoints, devait
être immortel ; car cette égale &
très parfaite conjonction ne peut pas
souffrir de désunion & de séparation.
L'homme avoir été créé de ces éléments
incorruptibles conjoints ensemble par
une juste égalité, en telle sorte qu'il ne
pouvait pas être corrompu ; c'est pourquoi
il avait été destiné pour l'immortalité,
parce que Dieu sans doute n'avait
créé ce Paradis que pour la demeure des
hommes seulement. Nous en parlerons
plus amplement dans notre Traité de
l'Harmonie, où nous décrirons le lieu où
il est situé. Mais après que l'homme par
son péché de désobéissance eut transgressé
les commandements de Dieu, il fut banni
du Paradis Terrestre, & Dieu le
renvoya dans ce monde corruptible &
élémenté, qu'il avait seulement créé pour
les bêtes, dans lequel ne pouvant pas vivre
sans nourriture, il fut contraint de
se nourrir des éléments élémentés corruptibles,
qui infectèrent les purs éléments
dont il avait été créé : & ainsi il tomba
peu à peu dans la corruption, jusqu'à ce
P iiij

@

176 Traité du Soufre.

qu'une qualité prédominant sur l'autre,
tout l'entier composé ait été corrompu,
qu'il ait été attaqué de plusieurs infirmités ;
& qu'enfin la séparation & la mort
s'en soit suivie. Et après les enfants des
premiers hommes ont été plus proche de
la corruption & de la mort, parce qu'ils
n'avoient pas été créés dans le Paradis
Terrestre, & qu'ils avoient été engendrés
dans ce monde composé des éléments
élémentés corrompus, & d'une semence
corruptible, parce que la semence produits
des aliments corruptibles ne pouvait
pas être de longue durée & incorruptible.
Et ainsi d'autant plus que les hommes
se trouvent éloignés du temps de ce bannissement
du Paradis Terrestre, d'autant
plus ils approchent de la corruption & de
la mort, d'où il s'enfuit que notre vie est
plus courte que n'était celles des Anciens :
& elle viendra jusqu'à ce point, qu'on
ne pourra plus procréer son semblable, à
cause de sa brièveté.
Il y a toutefois des lieux qui ont l'air
plus pur, & où les constellations sont si
favorables, qu'elles empêchent que la
nature ne se corrompe si tôt : & font aussi
que les hommes vivent plus naturellement ;
mais les intempérés accourcissent

@

Traité du Soufre. 177

leur vie par leur mauvais régime de vivre.
L'expérience nous montre aussi que
les enfants des pères valétudinaires ne sont
pas de longue vie. Mais si l'homme fût
demeuré dans le Paradis Terrestre, lieu
convenable à sa nature, où les éléments
incorruptibles sont tous vierges, il aurait
été immortel dans toute l'Eternité.
Car il est certain que le sujet qui provient
de l'égale commixtion des éléments purifiés,
doit être in-corrompu. Et telle doit
être la Pierre Philosophale, dont la confection
(selon les anciens Philosophes)
a été comparée à la création de l'homme.
Mais les Philosophes modernes prenant
toutes choses à la lettre, ne se proposent
pour exemple que la corrompue génération
des choses de ce siècle, qui ne sont
produites que des éléments corruptibles,
au lieu de prendre celles qui font faites
des éléments incorruptibles.
Cette immortalité de l'homme a été la
principale cause que les Philosophes ont
recherché cette Pierre ; car ils ont su
qu'il avait été créé des plus purs & parfaits
éléments : & méditant sur cette création
qu'ils ont connue pour naturelle, ils
ont commencé à rechercher soigneusement,
savoir s'il était possible d'avoir

@

178 Traité du Soufre.

ces éléments incorruptibles, ou s'il se pouvait
trouver quelque sujet dans lequel ils
fussent conjoints & infus : auxquels Dieu
inspira, que la composition de tels éléments
était dans l'or ; car il est impossible
qu'elle soit dans les animaux, vu qu'ils
se nourrissent des éléments corrompus :
qu'elle soit dans les Végétaux, cela ne se
peut encore, parce qu'on remarque en
eux l'inégalité des éléments. Mais comme
toute chose créée tend à sa multiplication,
les Philosophes se sont proposés d'éprouver
cette possibilité de nature dans le règne
minéral : & l'ayant trouvée, ils ont
découvert un nombre infini de secrets naturels,
desquels ils ont fort peu parlé,
parce qu'ils ont jugé qu'il n'appartenait
qu'à Dieu seul à les révéler.
De là tu peux connaître comment les
éléments corrompus tombent dans un sujet,
& comme ils se séparent lorsque l'un
surpasse l'autre : parce qu'alors la putréfaction
se fait par la première séparation,
& que la séparation du pur d'avec
l'impur se fait par la putréfaction ; s'il
advient qu'il se fasse une nouvelle conjonction
par la vertu du feu centrique, c'est
alors que le sujet acquiert une plus noble
forme que la première. Car en ce premier

@

Traité du Soufre. 179

état le gros mêlé avec le subtil étant corrompu,
il n'a pu être purifié ni amélioré
que par la putréfaction ; & cela ne peut
être fait que par la force des quatre éléments
qui se rencontrent en tous les corps
composés. Car quand le composé doit se
désunir, il se résout en eau ; & quand les
éléments sont ainsi confusément mêlés, le
feu qui est en puissance dans chacun des
autres éléments, comme dans la terre &
dans l'air, joignent ensemble leurs forces,
et par leur mutuel concours surpassent
le pouvoir de l'eau, laquelle ils digèrent,
cuisent, & enfin congèlent ; & par
ce moyen la nature aide à la nature. Car
si le feu central caché (qui était privé de
vie) est le vainqueur, il agit sur ce qui est
plus pur & plus proche de sa nature, &
se joint avec lui ; & c'est de cette manière
qu'il surmonte son contraire, & sépare le
pur de l'impur : d'où s'engendre une nouvelle
forme, beaucoup plus noble que la
première, si elle est encore aidée. Quelquefois
même par l'industrie d'un habile
Artiste, il s'en fait une chose immortelle,
principalement au règne minéral : de sorte
que toutes choses se font, & sont amenées
à un être parfait, par le seul feu bien
& dûment administré, si tu m'as entendu.

@

180 Traité du Soufre.

Tu as donc en ce Traité l'origine des
éléments, leur nature & leur opération,
succinctement décrites : ce qui suffit en
cet endroit pour notre intention. Car autrement
si nous voulions faire la description
de chaque élément comme il est, il
en naîtrait un grand volume, ce qui n'est
pas nécessaire à notre sujet : mais nous remettons
toutes ces choses à notre Traité
de l'Harmonie, où Dieu aidant, si nous
sommes encore en vie, nous expliquerons,
plus amplement les choses naturelles.

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CHAPITRE VI.

Des trois Principes de toutes choses.

A Près avoir décrit ces quatre éléments,
il faut parler des trois Principes des
choses & montrer comment ils ont été
immédiatement produits des quatre éléments,
ce qui s'est fait en cette manière.
Incontinent après que Dieu eut constitué
la nature pour régir toute la Monarchie
du monde, elle commença à distribuer
à chaque chose des places & des dignités
selon leurs mérites. Elle constitua

@

Traité du Soufre. 181

premièrement les quatre éléments Princes
du monde ; & afin que la volonté du Très-
haut (de laquelle dépend toute la nature)
fut accomplie, elle ordonna que chacun
de ces quatre éléments agirait incessamment
sur l'autre. Le feu commença donc
d'agir contre l'air, & de cette action fut
produit le Soufre : l'Air pareillement
commença à agir contre l'Eau, & cette
action a produit le Mercure : l'Eau aussi
commença à agir contre la Terre, & le
Sel a été produit de cette action. Mais la
terre ne trouvant plus d'autre élément
contre qui elle pût agir, ne pût aussi rien
produire ; mais elle retint en son sein ce
que les trois autres éléments avoient produit.
C'est la raison pour laquelle il n'y a
que trois Principes, & que la terre demeure
la matrice & la nourrice des autres
éléments.
Il y eut (comme nous avons dit) trois
Principes produits : ce que les anciens
Philosophes n'ayant pas si exactement
considéré, n'ont fait mention seulement
que de deux actions des éléments. Car qui
pourra juger s'ils ne les avoient pas connus
tous trois, & qu'ils nous aient voulu
industrieusement cacher l'un d'iceux,
puisqu'ils n'ont écrit que pour les enfants

@

182 Traité du Soufre.

de la science, & qu'ils ont dit que le Soufre
& le Mercure étaient la matière des
Métaux, & même de la Pierre des Philosophes,
& que ces deux Principes nous
suffisaient ?
Quiconque veut donc rechercher cette
sainte science, doit nécessairement savoir
les accidents, & connaître l'accident
même, afin qu'il apprenne à quel sujet ou
à quel élément il se propose d'arriver, &
afin qu'il procède par des milieux ou
moyens convenables ; s'il désire accomplir
le nombre quaternaire. Car comme les
quatre éléments ont produit les trois Principes,
de même en diminuant, il faut que
ces trois en produisent deux, savoir le
mâle & la femelle, & que ces deux en produisent
un qui soit incorruptible, dans
lequel ces quatre éléments doivent être
anatiques ; c'est-à-dire, également puissants,
parfaitement digérés & purifiés :
& ainsi le quadrangle répondra au quadrangle.
Et c'est-là cette quinte-essence
beaucoup nécessaire à tout Artiste, séparée
des éléments exempts de leur contrariété.
Et de cette sorte tu trouveras en chaque
composé Physique dans ces trois Principes
un corps, un esprit, & une âme cachée :
& si tu conjoints ensemble ces trois

@

Traité du Soufre. 183

Principes, après les avoir séparé & bien
purgé (comme nous avons dit) sans doute
en imitant la nature, ils te donneront
un fruit très pur. Car encore que l'âme
soit prise d'un très noble lieu, elle ne
saurait néanmoins arriver où elle tend,
que par le moyen de son esprit, qui est le
lieu & le domicile de l'âme ; laquelle si tu
veux faire rentrer en un lieu dû, il la faut
premièrement laver de tout péché, & que
le lieu soit aussi purifié, afin que l'âme
puisse être glorifiée en icelui, & qu'elle
ne s'en puisse plus jamais séparer.
Tu as donc maintenant l'origine des
trois Principes, desquels en imitant la
Nature, tu dois produire le Mercure des
Philosophes & leur première matière, &
rapporter à ton intention les Principes
des choses naturelles, & particulièrement
des Métaux. Car il est impossible que sans
ces Principes tu mène quelque chose à
perfection par le moyen de l'Art, puisque
la nature même ne peut rien faire ni
produire sans eux. Ces trois Principes
sont en toutes choses, & sans eux il ne se
fait rien au monde, & jamais ne se fera
rien naturellement.
Mais parce que nous avons écrit ci-dessus
que les anciens Philosophes n'ont fait

@

184 Traité du Soufre.

mention que de deux Principes seulement :
afin que l'Inquisiteur de la Science
ne se trompe pas, il faut qu'il sache
qu'encore qu'ils n'aient parlé que du Soufre
& du Mercure, néanmoins sans Sel
ils n'eussent jamais pu arriver à la perfection
de cet oeuvre, puisque c'est lui qui
est la clef & le Principe de cette divine
Science ; c'est lui qui ouvre les portes de
la Justice ; c'est lui qui a les clefs pour ouvrir
les prisons dans lesquelles le Soufre
est enfermé, comme je le déclarerai quelque
jour plus amplement en écrivant du
Sel, dans notre troisième Traité des Principes.
Maintenant retournons à notre
propos.
Ces trois Principes nous sont absolument
nécessaires parce qu'ils sont la matière
prochaine : car il y a deux matières
des Métaux, l'une plus proche, l'autre
plus éloignée. La plus proche sont le Soufre
& le Mercure : la plus éloignée sont
les quatre éléments, desquels il n'appartient
qu'à Dieu seul de créer les choses.
Laisse donc les éléments, parce que tu ne
feras rien d'iceux, & que tu n'en saurais
produire que ces trois Principes, vu
que la nature même n'en peut produire
autre chose. Et si des quatre éléments tu
ne

@

Traité du Soufre. 185

ne peux rien produire que les trois Principes,
pourquoi t'amuses-tu à un si vain
labeur : que de chercher ou vouloir faire
ce que la nature a déjà engendré ? Ne
vaut-il pas mieux, cheminer trois mille
lieues que quatre ? Qu'il te suffise donc
d'avoir les trois Principes, dont la nature
produit toutes choses dans la terre & sur
la terre, lesquels aussi tu trouveras entièrement
en toutes choses. De leur due séparation
& conjonction la nature produit
dans le règne minéral les métaux & les
pierres ; dans le règne végétal, les arbres,
les herbes, & autres choses, & dans le
règne animal, le corps, l'esprit & l'âme :
ce qui cadre très bien avec l'oeuvre des
Philosophes. Le corps, c'est la terre ; l'esprit,
c'est l'eau ; l'âme c'est le feu, ou
le Soufre de (de) l'or. L'esprit augmente la
quantité du corps, & le feu augmente la
vertu. Mais parce que eu égard au poids,
il y plus d'esprit que de feu, l'esprit
s'exalte, opprime le feu, & l'attire à soi :
de manière qu'un chacun de ces deux
s'augmente en vertu, & la terre qui fait
le milieu entre-eux, croît en poids.
Que tout Inquisiteur de l'Art détermine
donc en son esprit, quel est celui des
trois Principes qu'il cherche & qu'il le secoure,
Q

@

186 Traité du Soufre.

afin qu'il puisse vaincre son contraire ;
& puis après qu'il ajoute son poids
au poids de la nature, afin que l'Art accomplisse
le défaut de la nature : & ainsi
le Principe qu'il cherche surmontera son
contraire. Nous avons dit au Chapitre de
l'élément de la terre, qu'elle n'est que le
réceptacle des autres éléments ; c'est-à-dire,
le sujet dans lequel le feu & l'eau se
combattent par l'intervention de l'air.
Que si en ce combat l'eau surmonte le feu,
elle produit des choses de peu de durée &
corruptibles : que si le feu surmonte
l'eau, il produit des choses perpétuelles
& incorruptibles. Considère donc ce qui
t'est nécessaire.
Sache encore que le feu & l'eau sont
en chaque chose ; mais ni le feu ni l'eau
ne produisent rien, parce qu'ils ne font
seulement que disputer & combattre ensemble,
qui des deux aura plus de vitesse
& de vertu : ce qu'ils ne sauraient faire
d'eux-mêmes, s'ils n'étaient excités par
une chaleur extrinsèque, que le mouvement
des vertus célestes allume au centre
de la terre, sans laquelle chaleur le feu &
l'eau ne feraient jamais rien, & chacun
d'eux demeurerait toujours en son terme
& en son poids ; mais après que la nature

@

Traité du Soufre. 187

les a tous deux conjoints dans un sujet en
une due & convenable proportion, alors
elle les excite par une chaleur extrinsèque ;
& ainsi le feu & l'eau commencent à
combattre l'un contre l'autre, & chacun
d'eux appelle son semblable à son secours,
& en cette sorte ils montent & croissent
jusqu'à ce que la terre ne puisse plus monter
avec eux. Pendant qu'ils sont tous
deux retenus dans la terre, ils se subtilisent :
car la terre est le sujet dans lequel le
feu & l'eau montent sans cesse, & produisent
leur action par les pores de la terre
que l'air leur a ouvert & préparé, &
de cette subtilisation du feu & de l'eau
naissent des fleurs & des fruits, dans lesquels
le feu & l'eau deviennent amis,
comme on peut voir aux arbres. Car plus
l'eau & le feu sont subtilisés & purifiés
en montant, ils produisent de plus excellents
fruits : principalement si lorsque le
feu & l'eau finissent leur opération, leurs
forces unies ensemble sont également
puissantes.
Ayant donc purifié les choses desquelles
tu te veux servir, fais que le feu & l'eau
deviennent amis (ce qu'ils feront facilement
dans leur terre qui était montée
avec eux :) alors tu achèveras ton ouvrage
Q ij

@

188 Traité du Soufre.

plutôt que la nature, si tu sais bien
conjoindre l'eau avec le feu selon le poids
de la nature, non pas comme ils ont été
auparavant, mais comme la nature le requiert
& comme il t'est nécessaire ; parce
que dans tous les composés la nature
met moins de feu que des trois autres éléments.
Il y a toujours moins de feu ; mais,
la nature, selon son pouvoir, ajoute un
feu extrinsèque pour exciter l'interne, selon
le plus ou le moins qu'il est de besoin à
chaque chose, & cependant un plus long
ou un plus petit espace de temps. Et selon
cette opération, si le feu intrinsèque surmonte,
ou est surmonté par les autres éléments,
il en arrive des choses parfaites ou
imparfaites, soit és minéraux, ou es végétaux.
A la vérité le feu extrinsèque
n'entre pas essentiellement en la composition
de la chose, mais seulement en vertu,
parce que le feu intrinsèque matériel contient
en soi tout ce qui lui est nécessaire,
pourvu qu'il ait seulement de la nourriture ;
& le feu extrinsèque lui sert de
nourriture, de même que le bois entretient
le feu élémentaire ; & suivant le plus
ou le moins qu'il a de nourriture, il croît
& se multiplie.
Il se faut toutefois donner de garde que

@

Traité du Soufre. 189

le feu extrinsèque ne soit trop grand,
parce qu'il suffoquerait l'intrinsèque ; de
même que si un homme mangeait plus
qu'il ne pourrait, il serait bientôt suffoqué :
une grande flamme dévore un petit
feu. Le feu extrinsèque doit être multiplicatif,
nourrissant, & non pas dévorant :
car de cette manière les choses viennent
à leur perfection. La décoction donc
est la perfection de toutes choses : & ainsi
la nature ajoute la vertu au poids, & perfectionne
son ouvrage. Mais à cause qu'il
est difficile d'ajouter quelque chose au
composé, vu que cela demande un long
travail, je te conseille d'ôter autant du
superflu qu'il en est besoin, & que la nature
le requiert : mêle-le aux superfluités
ôtées ; la nature te montrera après ce que
tu as cherché. Tu connaîtras même si la
nature a bien ou mal conjoints les éléments,
vu que tous les éléments ne subsistent
que par leur conjonction. Mais plusieurs
Artistes sèment de la paille pour du
bled froment ; quelques-uns sèment l'un
& l'autre : plusieurs rejettent ce que les
Philosophes aiment, & quelques-uns
commencent & achèvent en même temps :
ce qui n'arrive que par leur inconstance.
Ils professent un Art difficile, & ils cherchent

@

190 Traité du Soufre.

un travail facile. Ils rejettent les
bonnes matières, & sèment les mauvaises.
Et comme les bons Auteurs au commencement
de leurs Livres cachent cette
Science, de même les Artistes au commencement
de leur travail rejettent la
vraie matière. Nous disons que cet Art
n'est autre chose que les vertus des éléments
également mêlés ensemble, une
égalité naturelle du chaud, du froid, du
sec & de l'humide ; une conjonction du
mâle & de la femelle, & que cette même
femelle a engendré ce mâle ; c'est-à-dire,
une conjonction du feu & de l'humide radical
des métaux : considérant que le Mercure
des Philosophes a en soi son propre
Soufre, qui est d'autant meilleur, que la
nature l'a plus ou moins cuit & dépuré.
Tu pourras parfaire toutes ces choses du
Mercure. Que si tu sais ajouter ton
poids au poids de la nature, doublant
le Mercure & triplant le Soufre, il deviendra
dans peu de temps bon, & après
meilleur, & enfin très bon, quoiqu'il
n'y ait qu'un seul Soufre apparent, &
deux mercures d'une même racine, ni trop
crus, ni trop cuits, mais toutefois purgés
& dissous, si tu m'as entendu.
Il n'est pas nécessaire que je déclare par

@

Traité du Soufre. 191

écrit la matière du mercure des Philosophes,
ni la matière de leur Soufre. Jamais
homme n'a encore pu jusqu'à présent,
& ne pourra même à l'avenir la déclarer
plus ouvertement & plus clairement
que les anciens Philosophes l'ont
décrite & nommée, s'il ne veut être anathème
de l'Art : car elle est si communément
nommée, qu'on n'en fait pas même
d'état. C'est ce qui fait que les inquisiteurs
de cette Science s'adonnent plutôt
à la recherche de quelques vaines subtilités,
que de demeurer en la simplicité de
la nature. Nous ne disons pas toutefois
que le mercure des Philosophes soit quelque
chose commune, & qu'il soit clairement
nommé par son propre nom ; mais
qu'ils ont sensiblement désigné la matière
de laquelle les Philosophes extraient leur
Mercure & leur Soufre : parce que le
Mercure des Philosophes ne se trouve
point de soi sur la terre, mais il se tire par
artifice du Soufre & du Mercure conjoints
ensemble ; il ne se montre point,
car il est nu : néanmoins la nature l'a
merveilleusement enveloppé.
Pour conclure, nous disons en répétant
que le Soufre & le Mercure (conjoints
toutefois ensemble) dont la minière

@

192 Traité du Soufre.

de notre argent-vif, lequel a le pouvoir
de dissoudre les métaux, de les mortifier
& de les vivifier. Il a reçu cette
puissance du Soufre aigre qui est de même
nature que lui.
Mais afin que tu puisses mieux comprendre,
écoute quelle différence il y a
entre notre argent-vif & celui du vulgaire.
L'argent-vif vulgaire ne dissout point
l'or ni l'argent, & ne se mêle point avec
eux inséparablement : mais notre argent-
vif dissout l'or & l'argent ; & si une fois.
il s'est mêlé avec eux, on ne les peut jamais
séparer, non plus que de l'eau mêlée
avec de l'eau. Le Mercure vulgaire a
en soi un Soufre combustible mauvais,
qui le noircit ; notre Mercure a un Soufre
incombustible, fixe, bon, très blanc,
& rouge. Le Mercure vulgaire est froid
& humide ; le notre est chaud & humide.
Le Mercure vulgaire noircit & tache les
corps ; notre argent-vif les blanchit, jusqu'à
les rendre clairs comme le cristal. Et
précipitant le Mercure vulgaire, on le
convertit en une poudre de couleur de citron,
& en un mauvais Soufre ; au lieu
que notre argent-vif par le moyen de la
chaleur se convertit en un Soufre très
blanc, fixe & fusible. Le Mercure vulgaire
devient

@

Traité du Soufre. 193

devient d'autant plus fusible, qu'il est
cuit : mais plus on donne de coction à notre
argent-vif, plus il s'épaissit & se
coagule.
Toutes ces circonstances te peuvent
donc faire connaître combien il y a de
différence entre le mercure vulgaire, &
l'argent-vif des Philosophes. Que si tu ne
m'entends pas encore, tu attendras en
vain : n'espère point que jamais homme
vivant te découvre les choses plus clairement
que je viens de faire. Mais parlons
à présent des vertus de notre argent-vif :
il a une vertu & une force si efficace, que
de soi il suffit assez, & pour toi, & pour
lui ; c'est-à-dire, que tu n'as besoin que
de lui seul, sans aucune addition de chose
étrangère, vu que par sa seule décoction
naturelle, il se dissout & se congèle lui-
même. Mais les Philosophes dans la concoction,
pour accourcir le temps, y ajoutent
son Soufre bien digeste & bien
mûr, & font ainsi leur opération.
Nous eussions bien pu citer les Philosophes
qui confirment notre discours ;
mais parce que nos écrits sont plus clairs
que les leurs ; ils n'ont pas besoin de leur
approbation : car quiconque les entendra,
mous entendra bien aussi. Si tu veux donc
R

@

194 Traité du Soufre.

suivre notre avis, nous te conseillons
(avant que de t'appliquer à cet Art) que
tu apprennes premièrement à retenir ta
langue. Après, que tu aies à rechercher
la nature des minières, des métaux & végétaux,
parce que notre mercure se trouve
en tout sujet, & que le mercure des
Philosophes se peut extraire de toute chose,
quoiqu'on le trouve plus prochainement
en un sujet qu'en un autre.
Saches donc aussi pour certain que cette
science ne consiste pas dans le hasard,
& dans une invention fortuite & casuelle,
mais qu'elle est appuyée sur une réelle
connaissance : & il n y a que cette seule
matière au monde, par laquelle & de laquelle
on prépare la Pierre des Philosophes.
Elle est véritablement en toutes
choses du monde ; mais la vie de l'homme
ne serait pas assez longue pour en faire
l'extraction. Si toutefois tu y travailles
sans la connaissance des choses naturelles,
principalement au règne minéral, tu seras
semblable à un aveugle qui chemine
par habitude. Quiconque travaille de cette
sorte, son labeur est tout-à-fait fortuit
& casuel :& même (comme il arrive
souvent) encore que quelqu'un par hasard
travaille sur la vraie matière de notre

@

Traité du Soufre. 195

argent-vif, néanmoins il advient
qu'il cesse d'opérer là où il devrait commencer ;
car comme fortuitement il l'a
trouvée, aussi la perd-il fortuitement, à
cause qu'il n'a point de fondement sur lequel
il puisse bien assurer son intention.
C'est pourquoi cette science est un pur
don du Dieu Très-haut, & ne peut être
que difficilement connue, sinon par révélation
divine, ou par la démonstration
qu'un ami nous en fait. Car nous ne pouvons
pas être tous des Gebers ni des Lulles :
& encore que Lulle fût un esprit
très subtil, néanmoins si Arnault ne lui
eût donné la connaissance de l'Art, certes
il aurait ressemblé aux autres qui la recherchent
avec tant de difficulté : & Arnault
même confesse l'avoir apprise d'un
sien ami. Il est facile d'écrire à celui auquel
la nature dicte elle même. Et comme
on dit en commun proverbe : il est fort
aisé d'ajouter à ce qui a déjà été inventé.
Tout Art & toute Science est facile aux
maîtres ; mais aux disciples qui ne font
que commencer, il n'en va pas de même :
& pour acquérir cette Science, il y faut
un longtemps, plusieurs vaisseaux, de
grandes dépenses, un travail journalier,
avec de grandes méditations : mais toutes
R ij

@

196 Traité du Soufre.

choses sont aisées & légères à celui qui
les sait.
Nous disons en concluant, que cette
science est un don de Dieu seul, & que
celui qui en a la vraie connaissance, le
doit incessamment prier, afin qu'il lui
plaise bénir cet Art de ses saintes grâces ;
car sans la bénédiction divine, il est tout-
à-fait inutile : comme nous l'avons nous-
mêmes expérimenté, lorsque pour cette
science nous avons soufferts de très
grands dangers, & que nous en avons reçû
plus d'infortune & d'incommodité,
que d'utilité. Mais c'est l'ordinaire des
hommes de devenir sages un peu trop-
tard. Les jugements de Dieu sont plusieurs
abîmes : toutefois dans toutes nos infortunes,
nous avons toujours admiré la Providence
divine : car notre souverain Créateur
nous a toujours donné une telle protection,
qu'aucun de nos ennemis ne nous
a jamais pu opprimer ; nous avons toujours
eu notre Ange Gardien qui nous a
été envoyé de Dieu, pour conserver cette
Arche dans laquelle il a plu à Dieu de
renfermer un si grand trésor, & qu'il protège
jusqu'à présent. Nous avons ouï dire
que nos ennemis sont tombés dans les lacs
qu'ils avaient préparé : que ceux qui

@

Traité du Soufre. 197

avoient attenté à notre vie, ont été privés
de la leur : que ceux qui se sont emparés
de nos biens, ont perdu leur bien propre :
quelques uns même d'entre-eux ont été
chassés de leurs Royaumes. Nous savons
que plusieurs de ceux qui ont détracté
contre notre honneur, ont péri dans la
hontes & dans l'infamie, tant nous avons
été assurés sous la garde du Créateur de
toutes choses, qui dès le berceau nous a
toujours conservé sous l'ombre de ses ailes,
& nous a inspiré un esprit d'intelligence
des choses naturelles, auquel soit
louange & gloire par infinis siècles des
siècles.
Nous avons reçu tant de bienfaits du
Très-haut notre Créateur, que tant s'en
faut qui nous les puissions écrire, que
nous ne pouvons pas seulement les imaginer.
A peine y a-t-il aucun des mortels à
qui cette bonté infinie ait accordé plus de
grâces, voire même autant qu'elle a fait
à nous. Plût à Dieu en reconnaissance que
nous eussions assez de force, assez d'entendement,
& assez d'éloquence pour lui
rendre les grâces que nous devons ; car
nous confessons n'avoir pas tant mérité de
nous-mêmes, mais nous croyons que toute
notre félicité est venue de ce que nous
R iij

@

198 Traité du Soufre.

avons espéré, que nous espérons, & espérerons
toujours en lui. Car nous savons
qu'il n'y a personne entre les mortels qui
nous puisse aider, & que c'est de Dieu seul
notre Créateur que nous devons espérer
notre secours ; parce que c'est en vain que
nous mettrions notre confiance en la personne
des Princes, qui sont hommes mortels
comme nous (selon le Psalmiste :) ils
ont tous reçu de Dieu l'esprit de vie, lequel
étant ôté, le reste n'est plus que poussière :
mais que c'est une chose très assurée
de mettre son espérance en Dieu notre
Seigneur, duquel (comme d'une source
de bonté) tous les biens procèdent avec
abondance.
Toi donc qui désires arriver au but de
cette sainte Science, mets tout ton espoir
en Dieu ton Créateur, & le prie incessamment,
& crois fermement qu'il ne t'abandonnera
point : car s'il connaît que ton
coeur soit franc & sincère, & que tu aies
fondé toute ton espérance en lui, il te donnera
un moyen très facile, & te montrera
la voie que tu dois tenir pour jouir du
bonheur que tu désires si ardemment. Le
commencement de la sagesse est la crainte de
Dieu : prie le, & travaille néanmoins.
Dieu à la vérité donne l'entendement,

@

Traité du Soufre. 199

mais faut que tu en saches user : car
comme le bon entendement & la bonne
occasion sont des dons de Dieu, de même
nous les perdons aussi pour la peine de
nos péchés.
Mais pour retourner à notre propos :
nous disons que l'argent-vif est la première
matière de cet oeuvre, & qu'effectivement
il n'y a rien autre chose, puisque
tout ce qu'on y ajoute a pris son origine de
lui. Nous avons dit en quelque endroit
que toutes les choses du monde se font &
sont engendrés des trois Principes : Mais
nous en purgeons quelques-uns de leurs
accidents, & étant bien purs, nous les conjoignons
derechef. En ajoutant ce que
nous y devons ajouter, nous accomplissons
ce qui y manque ; & en imitant la nature,
nous cuisons jusqu'au dernier degré
de perfection, ce que la nature n'a pu parachever,
à cause de quelque accident, &
qu'elle a déjà fini où l'Art doit commencer.
Car pourquoi si tu veux imiter la
nature, imite-la dans les choses auxquelles
elle opère, & ne te fâches point de ce
que nos écrits semblent se contrarier en
quelques endroits : il faut que cela soit
ainsi, de crainte que l'Art ne soit trop divulgué.
Mais pour toi, choisis les choses
R iiij

@

200 Traité du Soufre.

qui s'accordent avec la nature, prends la
rose, & laisse les épines. Si tu prétends
faire quelque métal, prends un métal
pour fondement matériel, parce que d'un
chien il ne s'en engendre qu'un chien, &
d'un métal il ne s'engendre qu'un métal.
Car saches pour certain, que si tu ne
prends l'humide radical du métal parfaitement
séparé, tu ne feras jamais rien :
c'est en vain que tu laboure la terre, si tu
n'as aucun grain de froment pour y semer :
il n'y a qu'une seule matière, un
seul art, une seule opération. Si donc
tu veux produire un métal, tu le fermenteras
par un métal : mais si tu veux produire
un arbre ; il faut que la semence
d'un arbre de la même espèce que celui que
tu veut produire, te serve de ferment ou
de levain pour cette production.
Il n'y a (comme j'ai dit) qu'une seule
opération, hors laquelle il n'y en a aucune
autre qui soit vraie. Tous ceux-là donc
se trompent, qui disent que hors cette
unique voie & cette seule matière naturelle,
il y a quelque particulier qui est
vrai : car on ne peut pas avoir aucune
branche, si elle n'est cueillie du tronc de
l'arbre. C'est une chose impossible de même
une folle entreprise, de vouloir plutôt

@

Traité du Soufre. 201

faire venir le rameau que l'arbre d'où
il doit sortir. Il est plus facile de faire la
pierre qu'aucun petit & très simple particulier,
qui soit utile, & qui soutienne
les épreuves comme le naturel. Il y en a
néanmoins plusieurs qui se vantent de
pouvoir faire une Lune fixe ; mais ils feraient
mieux s'ils fixaient le plomb ou
l'étain, vu qu'à mon jugement c'est une
même chose, parce que ces choses ne résistent
point à l'examen du feu, pendant
qu'ils sont en leur propre nature. La Lune
en sa nature est assez fixe, & n'a pas
besoin d'aucune fixation sophistique :
mais comme il y a autant de têtes qu'il y
a de sentiments, nous laissons à un chacun
son opinion : que celui qui ne voudra pas
suivre notre conseil, & imiter la nature :
demeure dans son erreur. A la vérité on
peut bien faire des particuliers, quand
on a l'arbre, les rejetons duquel peuvent
être entés à plusieurs autres arbres : tout
ainsi qu'avec une eau, on peut faire cuire
diverses sortes de viandes, selon la diversité
desquelles le bouillon aura diverse
saveur, & néanmoins ne sera fait que
d'une même eau & d'un même principe.
Nous concluons donc qu'il n'y a qu'une
unique nature, tant es métaux, qu'es autres

@

202 Traité du Soufre.

choses ; mais son opération est diverse.
Il y a aussi, selon Hermès, une matière
universelle. Ainsi d'une seule chose
toutes choses ont pris leur origine.
II y a toutefois plusieurs Artistes qui
travaillent chacun à leur fantaisie : ils
cherchent une nouvelle matière ; c'est
pourquoi aussi ils trouvent un nouveau
rien récemment inventé, parce qu'ils interprètent
les écrits des Philosophes selon
le sens littéral, & ne regardent pas la
possibilité de la nature. Mais ces sortes de
gens sont compagnons de ceux dont nous
avons parlé en notre Dialogue du Mercure
avec l'Alchimiste, lesquels retournent
en leurs maisons sans avoir rien
conclu : ils cherchent la fin de l'oeuvre,
non-seulement sans aucun instrument
moyen, mais encore sans aucun principe.
Et cela vient de ce qu'ils s'efforcent de
parvenir à cet Art, sans en avoir appris
les véritables fondements, ou par la méditation
des ouvrages de la nature, ou
par la lecture des Livres des Philosophes,
& qu'ils s'amusent aux Recettes sophistiques
de quelques coureurs, (quoiqu'à
présent les Livres des Philosophes ont pu
être altérés & corrompus en plusieurs endroits,
par les envieux qui ont ajouté ou

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Traité du Soufre. 203

diminué, selon leur caprice & à leur fantaisie.
Et après comme ils ne réussissent
pas, ils ont recours aux Sophistications,
& font une infinité de vaines épreuves,
en blanchissant, rubéfiant, fixant la Lune,
tirant l'âme de l'or : ce que nous avons
soutenu ne se pouvoir faire dans notre
Préface des douze Traités. Nous ne voulons
pas nier, mais au contraire nous
croyons, qu'il est absolument nécessaire
d'extraire l'âme métallique, non pas pour
l'employer aux opérations sophistiques,
mais à l'oeuvre des Philosophes : laquelle
âme ayant été extraite, & étant bien purgée,
doit être derechef jointe à son corps,
afin qu'il se fasse une véritable résurrection
du corps glorifié. Nous ne nous sommes
jamais proposés de pouvoir multiplier
le froment, sans un grain de froment :
mais saches aussi qu'il est très faux
que cette âme extraite puisse teindre
quelque autre métal par un moyen sophistique ;
& tous ceux qui font gloire de ce
travail, sont des faussaires & des menteurs.
Mais nous parlerons plus amplement
de ces opérations dans notre troisième
Traité du Sel, vu que ce n'est pas ici
le lieu de s'étendre sur ce sujet.

@

204 Traité du Soufre.

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CHAPITRE VII.

Du Soufre.

C' EST avec raison que les Philosophes
ont attribué le premier degré
d'honneur au Soufre, comme à celui qui
est le plus digne des trois Principes, en
préparation duquel toute la science est
cachée. Il y a trois sortes de Soufres,
qu'il faut choisir parmi toutes autres choses.
Le premier est un Soufre teignant ou
colorant : le second, un Soufre congelant
le Mercure ; & le troisième, un Soufre
essentiel qui amène à maturité, duquel à
la vérité nous devions sérieusement traiter.
Mais parce que nous avons déjà fini
l'un des Principes par un Dialogue, nous
sommes encore obligés de terminer les
autres en la même forme, pour ne sembler
pas faire injure plutôt à l'un qu'à
l'autre.
Le Soufre est le plus mur des trois
Principes, & le Mercure ne saurait
congeler que par le Soufre : de manière
que toute notre opération en cet Art ne

@

Traité du Soufre. 205

doit être autre que d'apprendre à tirer le
Soufre du corps des métaux, par le
moyens duquel notre argent-vif se congèle
en or & en argent dans les entrailles
de la terre. Dans cet oeuvre ce Soufre
nous sers de mâle ; c'est la raison pour laquelle
il passe pour le plus noble, & le
Mercure lui tient lieu de femelle. De la
composition & de l'action de ces deux,
sont engendrés les mercures des Philosophes.
Nous avons décrit au Dialogue du
Mercure avec l'Alchimiste, l'assemblée
que firent les Alchimistes pour consulter
entre-eux de quelle matière & en quelle
façon il fallait faire la Pierre des Philosophes.
Nous avons aussi dit comme ils
furent surpris d'un grand orage, qui les
contraignit de se séparés sans avoir rien
conclus : & comme ils se dispersèrent presque
partout l'Univers. Car cette grande
tempête & ce vent impétueux soufflait
fortement à la tête de quelques-uns d'entre-eux
& les éloigna tellement les uns
des autres, que depuis ce temps-là ils n'ont
pû se rassembler : d'où il est arrivé qu'un
chacun d'eux s'imagine encore divers
chimères, & veut faire la Pierre suivant
son caprice & à sa fantaisie. Mais entre

@

206 Traité du Soufre.

tous ceux de cette Congrégation, laquelle
était composée de toutes sortes de gens
de diverses nations & de différentes conditions,
il y eut encore un Alchimiste,
duquel nous allons parler dans ce Traité.
C'était un bon homme d'ailleurs, mais
qui ne pouvait rien conclure. Il était du
nombre de ceux qui se proposent de trouver
fortuitement la Pierre Philosophale :
il était aussi compagnon de ce Philosophe
qui avait eu dispute avec Mercure. Celui-ci
parlait de cette forte : si j'avais eu
le bonheur de m'entretenir avec le Mercure,
je l'aurais pressé en peu de paroles ;
& lui aurais tiré tous ses secrets les plus
cachés. Mon camarade fut un grand fol
(disait-il) de n'avoir pas su procéder
avec lui. Quant à moi, le Mercure ne m'a
jamais plu, & ne crois pas même qu'il contienne
rien de bon : mais j'approuve fort
le Soufre, parce que dans notre assemblée
nous en disputâmes très bien ; & je crois
que si la tempête ne nous eût détourné &
n'eût point rompu notre conversation,
mous eussions enfin conclu que c'était la
première matière, parce que je n'ai pas
coutume de concevoir de petites choses,
& que ma tête n'est remplie que de profondes
imaginations. Et il se confirma

@

Traité du Soufre. 207

tellement dans cette opinion, qu'il prit
résolution de travailler sur le Soufre. Il
commença donc à le distiller, le sublimer,
le calciner, le fixer, & en extraire l'huile
par la campane : tantôt il le prit tout seul,
tantôt il le mêla avec des cristaux, tantôt
avec des coquilles d'oeufs ; & en fit plusieurs
autres épreuves : & après avoir
employé beaucoup de temps & de dépenses,
sans avoir jamais pu rien trouver qui
répondît à son attente, le pauvre misérable
s'attrista fort, & passa plusieurs nuits
sans dormir. Quelquefois il sortait seul
hors la Ville, afin de pouvoir plus commodément
songer, & s'imaginer quelque
matière assurée pour faire réussir son
travail. Un jour qu'il se promenait, &
qu'il était tellement enseveli dans ses
profondes spéculations, qu'il en était
presque en extase, il arriva jusqu'à une
certaine forêt très verte & très abondante
en toutes choses, dans laquelle il y
avait des Minières minérales & métalliques,
& une grande quantité d'oiseaux
& animaux de toutes sortes : les arbres,
les herbes & les fruits y étaient en abondance :
il y avait plusieurs aqueducs,
car on ne pouvait avoir de l'eau en ces
lieux, si elle n'y était conduite de différents

@

208 Traité du Soufre.

endroits, par l'adresse de plusieurs
Artistes, au moyen de plusieurs instruments
& divers canaux. La meilleure, la
principale & la plus claire, était celle
qu'on tirait des rayons de la Lune ; &
cette excellente eau était réservée pour la
Nymphe de cette Forêt. On voyait en ce
même lieu des moutons & des taureaux
qui paissaient. Il y avait aussi deux jeunes
Pasteurs, que l'Alchimiste interrogea en
cette manière : A qui appartient (dit-il)
cette Forêt ? C'est le Jardin & la Forêt de
notre Nymphe Venus, répondirent-ils,
Ce lieu était fort agréable à l'Alchimiste ;
il s'y promenait çà & là ; mais il songeait
toujours à son Soufre. Enfin s'étant lassé
à force de promenades, ce misérable
s'assit sous un arbre, à côté du Canal : là
il commença à se lamenter amèrement,
& à déplorer le temps, la peine, & les
grandes dépenses qu'il avait follement
employées, sans aucun fruit (car il n'était
pas méchant autrement, & il ne faisait
tort qu'à soi-même.) Il parla de cette sorte :
Que veux dire cela ? Tous les Philosophes
disent que c'est une chose commune,
vile & facile : & moi qui suis homme
docte, je ne puis comprendre quelle
est cette misérable Pierre. Et se plaignant
ainsi,

@

Traité du Soufre. 209

ainsi, il commença à injurier le Soufre,
à cause qu'il lui avait fait en vain dépenser
tant de biens, consommer tant de
temps, & employer tant de peine. Le Soufre
était bien aussi en cette Forêt, mais
l'Alchimiste ne le savait pas. Tandis
qu'il se lamentait, il entendit comme la
voix d'un vieillard, qui lui dit : Mon
ami, pourquoi maudis-tu le Soufre ?
L'Alchimiste regardant de toutes parts
autour de lui, & ne voyant personne, il
fut épouvanté. Cette voix lui dit derechef :
Mon ami, pourquoi t'attristes tu ?
L'Alchimiste reprenant son courage :
Tour ainsi, Monsieur (dit-il) que celui
qui a faim ne songe qu'au pain ; de même
je n'ai autre pensée qu'à la Pierre des
Philosophes.
La Voix. Et pourquoi maudis-tu tant
le Soufre ?
L'Alchimiste. Seigneur, j'ai crû que
c'était la première matière de la Pierre
Philosophale ; c'est la raison pour laquelle
j'ai travaillé sur lui pendant plusieurs
années : j'y ai beaucoup dépensé, & je
n'ai pu trouver cette Pierre.
La Voix. Mon ami, j'ai bien connu
que le Soufre est le vrai & principal sujet
de la Pierre des Philosophes : mais pour
S

@

210 Traité du Soufre.

toi, je ne te connais point, & ne puis
rien comprendre à ton travail ni à ton
dessein. Tu as tort de maudire le Soufre,
parce qu'étant emprisonné, il ne peut
pas être favorable à toutes sortes de gens,
vu qu'il est dans une prison très obscure
les pieds liés ; & qu'il ne sort que là
ou ses Gardes le veulent porter.
L'Alchimiste. Et pourquoi est il emprisonné ?
La Voix. Parce qu'il voulait obéir à
tous les Alchimistes, & faire tout ce
qu'ils voulaient contre la volonté de sa
mère, qui lui avait commandé de n'obéir
seulement qu'à ceux qui la connaissaient :
c'est pourquoi elle le fit mettre en prison,
& commanda qu'on lui liât les pieds, &
lui ordonna des gardes, afin qu'il ne pût
aller en aucune part sans leur su & leur
volonté.
L'Alchimiste. O misérable ! C'est ce
qui est cause qu'il n'a pu me secourir :
vraiment sa mère lui fait grand tort.
Mais quand sortira-t-il de ces prisons ?
La Voix. Mon ami, le Soufre des
Philosophes n'en peut sortir qu'avec un
très longtemps, & avec de très grands
labeurs.
L'Alchimiste. Seigneur, qui sont ceux
qui le gardent ?

@

Traité du Soufre. 211

La Voix. Mon ami, ses Gardes sont
de même genre que lui, mais ce sont des
tyrans.
L'Alchimiste. Mais vous, qui êtes-
vous ? & comment vous appelez vous ?
L a V o i x. Je suis le Juge & le
Geôlier de ces prisons ; & mon nom est
Saturne.
L'Alchimiste. Le Soufre est donc détenu
en vos prisons ?
La Voix. Le Soufre est véritablement
détenu dans mes prisons, mais il a d'autres
gardes.
L'Alchimiste. Et que fait-il dans les
prisons ?
La Voix. Il fait tout ce que ses gardes
veulent.
L'Alchimiste. Mais que sait-il faire ?
La Voix. C'est un artisan qui fait mille
oeuvres différentes ; c'est le coeur de
toutes choses : il sait améliorer les Métaux,
corriger les Minières ; il donne
l'entendement aux animaux : il fait produire
toutes sortes de fleurs aux herbes &
aux arbres ; il domine sur toutes ces choses :
c'est lui qui corrompt l'air, & qui
puis après le purifie : c'est l'Auteur de
toutes les odeurs du monde, & le Peintre.
de toutes les couleurs.
S ij

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212 Traité du Soufre.

L'Alchimiste. De quelle matière fait-
il les fleurs ?
La Voix. Ses Gardes lui fournissent
les vases & la matière : le Soufre le digère ;
selon la diversité de la digestion
qu'il en fait, & eu égard au poids, il en
produit diverses fleurs, & plusieurs
odeurs.
L'Alchimiste. Seigneur, est-il vieux ?
La Voix. Mon ami, sache que le Soufre
est la vertu de chaque chose : c'est le
puîné, mais le plus vieux de tous, le
plus fort, & le plus digne ; c'est un enfant
obéissant.
L'Alchimiste. Seigneur, comment le
connaît-on ?
La Voix. Par des manières admirables ;
mais il se fait connaître es animaux
par leur raison vitale, es métaux par leur
couleur, es végétaux par leur odeur :
sans lui sa mère ne peut rien faire.
L'Alchimiste. Est-il seul héritier, ou
s'il a des frères ?
La Voix. Mon ami, sa mère a seulement
un fils de cette nature, ses autres
frères sont associés des méchants : il a une
soeur qu'il aime, & de laquelle il est aimé
réciproquement ; car elle lui est comme sa
mère.

@

Traité du Soufre. 213

L'Alchimiste. Seigneur, est-il partout,
& en tous lieux d'une même forme ?
La Voix. Quant à sa nature, elle est
toujours une, & d'une même forme ;
mais il se diversifie dans les prisons : toutefois
son coeur est toujours pur, mais ses
habits soit maculés.
L'Alchimiste. Seigneur, a-t-il été
quelquefois libre ?
La Voix. Oui certes, il a été très libre,
principalement du vivant de ces
hommes sages, qui avoient une grande
amitié avec sa mère.
L'Alchimiste. Et qui ont été ceux-là ?
La Voix. Il y en a une infinité. Hermès
qui était une même chose avec sa
mère, a été de ce nombre. Après lui ont
été plusieurs Rois, Princes, & beaucoup
d'autres sages, tels qu'étaient en ces
temps-là Aristote, Avicenne, & autres,
lesquels ont délivré le Soufre : car tous
ceux-là ont su délier les liens qui tenaient
le Soufre garrotté.
L'Alchimiste. Seigneur, que leur a-
t-il donné pour l'avoir mis en liberté ?
La Voix. Il leur a donné trois Royaumes.
Car quand quelqu'un le fait dissoudre
& délivrer de prison, il subjugue ses
Gardes (qui maintenant le gouvernent en

@

214 Traité du Soufre.

son Royaume,) il les lie, & les livre &
assujettit à celui qui l'a délivré, & lui
donne aussi leurs Royaumes en possession.
Mais ce qui est de plus grand, c'est
qu'en son Royaume il y a un Miroir, dans
lequel on voit tout le monde : quiconque
regarde en ce Miroir, il peut voit & apprendre
les trois parties de la sapience de
tout le monde ; & de cette manière il deviendra
très savant en ces trois règnes,
comme ont été Aristote, Avicenne, &
plusieurs autres, lesquels, aussi-bien que
leurs prédécesseurs, ont vu dans ce Miroir
comment le monde a été créé. Par
son moyen ils ont appris les influences
des corps célestes sur les inférieurs, & de
quelle façon la nature compose les choses
par le poids du feu : ils ont appris encore
le mouvement du Soleil & de la Lune,
mais principalement ce mouvement universel,
par lequel sa mère est gouvernée,
C'est par lui qu'ils ont connu les degrés
de chaleur, de froideur, d'humidité &
de sécheresse, & les vertus des herbes de
toute autre chose : à raison de quoi ils sont
devenus très bons Médecins. Et certainement
un Médecin ne peut-pas être habile
& solide en son Art, s'il n'a appris,
non pas des Livres de Galien ou d'Avicenne,

@

Traité du Soufre. 215

mais de la fontaine de la nature,
à connaître la raison pour laquelle cette
herbe est telle ou telle, pourquoi elle est
chaude, ou sèche, ou humide en tel degré :
& c'est de-là que ces Anciens ont tiré
leur connaissance. Ils ont diligemment
considéré toutes ces choses, & les ont
laissé par écrit à leurs successeurs, afin
d'attirer les hommes à de plus hautes méditations,
& leur apprendre à délivrer
le Soufre, & dissoudre ses liens. Mais les
hommes de ce siècle ont pris leurs écrits
pour un fondement final, & ne veulent
pas porter leur recherche plus outre ; ils
se contentent de savoir dire qu'Aristote
ou Galien l'ont ainsi écrit.
L'Alchimiste. Et que dites-vous, Seigneur !
peut-on connaître une herbe sans
herbier ?
La Voix. Les anciens Philosophes ont
puisé toutes leurs Recettes de la fontaine
même de la nature.
L'Alchimiste. Seigneur, comment
cela ?
La Voix. Saches que toutes les choses
qui sont dans la terre & sur la terre, sont
engendrées & produites par les trois
Principes, mais quelquefois par deux,
auxquels toutefois le troisième est adhérant.

@

216 Traité du Soufre.

Celui donc qui connaîtra les trois
Principes & leurs poids, de même que la
nature les a conjoints, il pourra facilement
connaître selon le plus ou le moins
de leur onction, les degrés du feu dans
chaque sujet, & s'il a été bien, ou mal,
ou médiocrement cuit : car ceux qui connaissent
les trois Principes, connaissent
aussi tous les Végétaux.
L'Alchimiste. Et comment cela ?
La Voix. Par la vue, par le goût, &
par l'odorat ; car dans ces trois sens sont
terminés les trois Principes des choses,
& le degré de leur décoction.
L'Alchimiste. Seigneur, ils disent
que le Soufre est une Médecine.
La Voix. Il est la Médecine & le Médecin
lui-même, & il donne pour reconnaissance
son sang, qui est une Médecine
à celui qui le délivre de prison.
L'Alchimiste. Seigneur, combien
peut vivre celui qui possède cette Médecine
universelle ?
La Voix. Jusqu'au terme de la mort :
toutefois il en faut user sagement, car
plusieurs Savants sont morts avant le terme
de leur vie, par l'usage de cette Médecine.
L'Alchimiste. Que dites-vous, Monseigneur,
seigneur

@

Traité du Soufre. 217

est ce un venin ?
La Voix. Ne savez vous pas qu'une
grande flamme de feu en consume une petite ?
Plusieurs de ces Philosophes ayant
appris cet Art, au moyen des enseignements
qui leur avaient été donnés par les
autres, n'ont pas d'eux mêmes recherché
si profondément la vertu de cette
Médecine ; ils ont crû que plus cette Médecine
était puissante & subtile, elle
était aussi plus propre pour donner la
santé : que si un grain de cette Médecine
pénètre une grande quantité de métal, à
plus forte raison s'insinue-elle dans toutes
les parties du corps humain.
L'Alchimiste. Seigneur, comment
donc en doit-on user ?
La Voix. Plus elle est subtile, moins
il en faut prendre, de crainte qu'elle n'éteigne
la chaleur naturelle : il en faut user
discrètement, qu'elle nourrisse & corrobore
notre chaleur, & non pas qu'elle
la surmonte.
L'Alchimiste. Seigneur, je sais bien
faire cette Médecine ?
La Voix. Tu es bienheureux, si tu la
sais faire ; car le sang du Soufre est cette
intrinsèque vertu & siccité qui convertit
& congèle l'argent vif & tous les autres
T

@

218 Traité du Soufre.

métaux en or pur, & qui donne la santé
au corps humain.
L'Alchimiste. Seigneur, je sais faire
l'huile de Soufre, qui se prépare avec des
cristaux calcinés : j'en sais encore sublimer
une autre par la campane ?
La Voix. Vraiment tu es aussi un
des Philosophes de cette belle Assemblée :
car tu interprètes très bien mes paroles,
de même (si je ne me trompe) que celles
de tous les Philosophes.
L'Alchimiste. Seigneur, cette huile
n'est-ce pas le sang du Soufre ?
La Voix. O mon ami ! il n'y a que
ceux qui savent délivrer le Soufre de ses
prisons, qui peuvent tirer le sang du
Soufre.
L'Alchimiste. Seigneur, le Soufre
peut-il quelque chose es métaux ?
La Voix. Je t'ai dit qu'il sait tout
faire : toutefois il a encore plus de pouvoir
sur les métaux, que sur toute autre
chose : mais à cause que ses gardes savent
qu'il en peut aisément sortir, ils le gardent
étroitement en de très fortes prisons,
de manière qu'il ne peut respirer ;
car ils craignent qu'il n'arrive au Palais
du Roy.
L'Alchimiste. Seigneur, le Soufre

@

Traité du Soufre. 219

est-il de la sorte étroitement emprisonné
dans tous les métaux ?
La Voix. Il est emprisonné dans tous
les métaux, mais d'une différente manière :
il n'est pas si étroitement renfermé
dans les uns que dans les autres.
L'Alchimiste. Seigneur, & pourquoi
est il retenu dans les métaux avec tant de
tyrannie ?
La Voix. Parce que s'il était parvenu
à son Palais Royal, il ne craindrait plus
ses gardes : car pour lors il pourrait regarder
par les fenêtres avec liberté, & se
faire voir à tous, parce qu'il serait dans
son propre règne, quoiqu'il n'y fût pas
encore dans l'état le plus puissant, auquel
il désire arriver.
L'Alchimiste. Seigneur, que mange-
t-il ?
La Voix. Le vent est sa viande, lorsqu'il
est libre ; il mange du vent cuit ; &
lorsqu'il est en prison, il est contraint
d'en manger du cru.
L'Alchimiste. Seigneur, pourrait-
on réconcilier l'inimitié qui est entre lui
& ses gardes ?
La Voix. Oui, si quelqu'un était assez
prudent pour cet effet.
L'Alchimiste. Pourquoi ne leur parle-t-il
T ij

@

220 Traité du Soufre.

point d'accord ?
La Voix. Il ne le saurait faire de lui-
même, car incontinent il entre en colère
& en furie contre eux.
L'Alchimiste. Que n'interpose-t-il
donc un tiers pour moyenner une paix ?
La Voix. Celui qui pourrait faire cette
paix entre eux serait à la vérité le plus
heureux de tous les hommes, & digne
d'une éternelle mémoire : mais cela ne
peut arriver que par le moyen d'un homme
très sage, qui aurait intelligence
avec la mère du Soufre, & traiterait
avec elle. Car s'ils étaient une fois amis,
l'un n'empêcherait point l'autre ; mais
leurs forces étant unies ensemble, ils
produiraient des choses immortelles. Certainement
celui qui ferait cette réconciliation,
serait recommandable à toute la
postérité & son nom devrait être consacré
à l'éternité.
L'Alchimiste. Seigneur, je terminerai
bien les différends qu'ils ont entre eux,
& je délivrerai bien le Soufre hors de sa
prison : car d'ailleurs, je suis homme
très docte & très sage ; je suis encore
bon praticien, principalement lorsqu'il
est question de traiter quelque accord.
La Voix. Mon ami, je vois bien que

@

Traité du Soufre. 221

tu es assez grand ; & que tu as une grande
tête ; mais je ne sais pas si tu pourras
faire ce que tu dis.
L'Alchimiste. Seigneur, peut être
ignorez-sous le savoir des Alchimistes ;
ils sont toujours victorieux en matière
d'accommodements ; & en vérité je ne
tiens pas la dernière place parmi eux,
pourvu que les ennemis du Soufre veuillent
m'entendre pour moyenner cette
paix : assurez-vous que s'ils traitent, ils
perdront leur cause. Seigneur, croyez-
moi, les Alchimistes savent faire des accords.
Le Soufre sera bien-tôt délivré de
sa prison, si ses ennemis veulent seulement
traiter avec moi.
La Voix. Vôtre esprit me plaît, &
j'apprends que vous êtes homme de réputation.
L'Alchimiste. Seigneur. dites-moi
encore, si cela est le vrai Soufre des Philosophes.
La Voix. Vraiment ce que vous me
montrez est bien du Soufre ; mais c'est à
vous à savoir, si c'est le Soufre des Philosophes,
car je vous en ai assez parlé.
L'Alchimiste. Seigneur, si je trouvais
ses prisons, le pourrais-je faire sortir ?
T iij

@

222 Traité du Soufre.

La Voix. Si vous le savez, vous le
pourrez facilement faire ; car il est plus
aisé de le délivrer, que de le trouver.
L'Alchimiste. Seigneur, je vous prie,
dites-moi encore, si je le trouvais en
pourrais-je faire la Pierre des Philosophes ?
La Voix. 0 mon ami ! ce n'est pas à
moi à le deviner ; mais pensez-y vous--*
même : je vous dirai néanmoins que si
vous connaissez sa mère, & que vous la
suiviez, après avoir délivré le Soufre,
incontinent la Pierres se fera.
L'Alchimiste. Seigneur, dans quel
sujet se trouve ce Soufre ?
La Voix. Saches pour certain que ce
Soufre est doué d'une grande vertu ; sa
minière sont toutes les choses du monde ;
car il se trouve dans les métaux, dans les
herbes, les arbres, les animaux, les pierres,
les minières, &c.
L'Alchimiste. Et qui diable le pourra
trouver, étant caché entre tant de choses
& tant de divers sujets ? Dites-moi
quelle est la matière de laquelle les Philosophes
extraient leur Soufre ?
La Voix. Mon ami, vous en voulez
trop savoir : toutefois pour vous contenter,
sachez que le Soufre est par-tout,

@

Traité du Soufre. 223

& en tout sujet. Il a néanmoins certains
Palais où il a accoutumé de donner audience
aux Philosophes : mais les Philosophes
l'adorent, quand il nage dans sa
propre mer. & qu'il joue avec Vulcain ;
& ils s'approchent de lui, lorsqu'ils le
voient vêtu d'un très chétif habit, pour
n'être point connu.
L'Alchimiste. Seigneur, ce n'est point
à moi de le chercher en la mer, vu qu'il
est caché ici plus prochainement ?
La Voix. Je t'ai dit que ses gardes
l'ont mis en des prisons très obscures,
afin que tu ne le puisse voir ; car il est en
un seul sujet : mais si tu ne l'as pas trouvé
dans ta maison, à grand-peine le trouveras-tu
dans les forêts : néanmoins afin
que tu ne perde pas l'espérance dans la
recherche que tu en fais, je te jure saintement
qu'il est très parfait en l'or &
en l'argent ; mais qu'il est très facile en
l'argent-vif.
L'Alchimiste. Seigneur, je ferais bien
de bon coeur la Pierre Philosophale ?
La Voix. Voilà un bon souhait, le
Soufre voudrait bien aussi être délivré.
Et ainsi Saturne s'en alla. L'Alchimiste
déjà lassé fut surpris d'un profond sommeil,
durant lequel cette vision lui apparut.
T iiij

@

224 Traité du Soufre.

Il vit en cette Forêt une fontaine
pleine d'eau, autour de laquelle le Sel &
le Soufre se promenaient, contestant l'un
contre l'autre, jusqu'à ce qu'enfin ils
commencèrent à se battre. Le Sel porta
un coup incurable au Soufre, & au lieu
de sang, il sortit de cette blessure une
eau blanche comme du lait, laquelle s'accrut
en un grand fleuve. On vit sortir
pour lors de cette Forêt Diane Vierge
très belle, qui commença à se laver dans
ce fleuve. Un Prince qui était un homme
très fort, & plus grand que tous ses
serviteurs, passant en cet endroit, la vit,
& admira sa beauté : & à cause qu'elle
était de même nature que lui, il fut épris
de son amour ; de même qu'elle en le
voyant brûla réciproquement d'amour
pour lui : c'est pourquoi tombant comme
en défaillance, elle se noya. Ce que le
Prince apercevant, il commanda à ses
serviteurs de l'aller secourir ; mais ils appréhendèrent
tous d'approcher de ce fleuve.
Ce Prince adressant ses paroles à
eux, leur dit : pourquoi ne secourez-vous
pas cette Vierge Diane ? Ils lui répondirent :
Seigneur, il est vrai que ce fleuve
est petit, & comme desséché, mais il est
très dangereux ; car une fois nous le voulûmes

@

Traité du Soufre. 225

traverser à votre déçu, & à grand-
peine pûmes-nous éviter la mort éternelle :
nous savons encore que quelques-uns
de nos prédécesseurs ont péri en cet endroit.
Pour lors ce Prince ayant quitté
son gros manteau, tout armé comme il
était, se jeta dans le fleuve pour secourir
la très belle Diane : il lui tendit la
main, qu'elle prit ; & se voulant sauvez
par ce moyen, elle attira le Prince avec
elle : de manière qu'ils se noyèrent tous
deux.
Peu de temps après leurs âmes sortirent
du fleuve, voltigèrent autour, & se ré-
jouirent, disant : Cette submersion nous
a été favorable, car sans elle nous n'eussions
pu sortir de nos corps infects. L'Alchimiste
interrogea ces âmes, & leur demanda :
retournerez-vous encore quelque
jour dans vos corps ? Les âmes lui
répondirent, oui : mais non pas dans des
corps si souillés ; ce sera quand ils seront
purifiés, & lorsque ce fleuve sera desséché
par la chaleur du Soleil, & que cette
Province aussi aura été bien souvent examinée
par l'air.
L'Alchimiste. Et que ferez-vous cependant ?
Les Ames. Nous ne cesserons de voltiger

@

226 Traité du Soufre.

sur le fleuve, jusqu'à ce que ces nuages
& tempêtes cessent. Cependant l'Alchimiste
s'étant encore endormi, fit un
agréable songe de son Soufre : il lui sembla
voir arriver en ce lieu plusieurs autres
Alchimistes, qui cherchaient aussi du
Soufre ; & ayant trouvé en la fontaine
le cadavre ou corps mort du Soufre que le
Sel avait tué, ils le partagèrent entre-eux :
ce que notre Alchimiste voyant, il en
prit aussi sa part ; & ainsi chacun retourna
en sa maison. Ils commencèrent dès
lors à travailler sur ce Soufre, & n'ont
point cessé jusqu'à présent. Saturne vint
à la rencontre de cet Alchimiste, & lui
demanda : Et bien, mon ami, comment
vont tes affaires ?
L'Alchimiste. O Seigneur ! j'ai vu
une infinité de choses admirables, à peine
ma femme les croira-elles : j'ai maintenant
trouvé le Soufre : je vous prie,
Monseigneur, aidés-moi, & nous ferons
cette Pierre.
Saturne. Mon ami, je t'aiderai très
volontiers : prépare-moi donc l'argent-
vif & le Soufre, & donne-moi un vaisseau
de verre.
L'Alchimiste. Seigneur, n'ayez rien
à démêler avec le Mercure, car c'est un

@

Traité du Soufre. 227

fripon qui s'est moqué de mon compagnon,
& de plusieurs autres qui ont
travaillé sur lui.
Saturne. Saches que les Philosophes
n'ont jamais rien fait sans l'argent-vif,
au règne duquel le Soufre est déjà Roi :
ni moi pareillement je ne saurais rien
faire sans lui.
L'Alchimiste. Seigneur, faisons la
Pierre du Soufre seul.
Saturne. Je le veux bien, mon ami ;
mais tu verras ce qui en arrivera. Ils prirent
donc le Soufre que l'Alchimiste àvoit
trouvé, & firent tout suivant la volonté
de l'Alchimiste : ils commencèrent
à travailler sur ce Soufre, le traitèrent
en mille façons différentes, & le mirent
en des admirables fourneaux, que l'Alchimiste
avait en grand nombre : mais
pour fin de leurs labeurs ils n'ont eu que de
petites allumettes soufrées, que les vieilles
vendent publiquement pour allumer du
feu. Ils recommencèrent de nouveau à
sublimer le Soufre, & à le calciner au
gré de l'Alchimiste ; mais quelque chose
qu'ils aient fait, il leur est toujours arrivé
à la fin de leur travail, comme auparavant :
car tout ce que l'Alchimiste voulut
faire de ce Soufre, ne se tourna encore

@

228 Traité du Soufre.

qu'en allumettes. Il dit à Saturne : Seigneur,
je vois bien que pour vouloir suivre
ma fantaisie, nous ne ferons jamais rien
qui vaille : c'est pourquoi je vous prie de
travailler tout seul à vôtre volonté, &
comme vous le savez. Alors Saturne lui
dit : regarde moi donc faire, & apprends.
Il prit deux argents-vifs de diverses substance,
mais d'une même racine, que Saturne
lava de son urine, & les appela les
Soufres des Soufres : puis mêla le fixe
avec le volatil ; & après en avoir fait une
composition, il les mit en un vaisseau
propre ; & de crainte que le Soufre ne
s'enfuit, il lui donna un garde, puis
après il le mit ainsi dans le bain d'un feu
très lent, comme la matière le requérait,
et acheva très bien son ouvrage. Ils firent
donc la Pierre des Philosophes, par.
ce que d'une bonne matière, il en vient,
une bonne chose.
Je vous laisse à penser si notre Alchimiste
fut bien aise, puisque (pour vous
achever) il prit la Pierre avec le verre ;
& admirant la couleur qui était rouge
comme du sang, ravi d'une extrême
joie, il commença à sauter si fort, qu'en
sautant, le vaisseau où la Pierre était
tomba à terre, & se cassa ; & en même-

@

Traité du Soufre. 229

temps Saturne disparut. L'Alchimiste
étant réveillé, ne trouva rien entre ses
mains que les allumettes qu'il avait faites,
de son Soufre, car la Pierre s'envola, &
vole encore aujourd'hui ; & raison de quoi
on l'appelle volatile : de manière que le
pauvre Alchimiste n'a apprit par sa vision
qu'à faire des allumettes soufrées ;
et voulant acquérir la Pierre des Philosophes,
il a si bien opéré, qu'à la fin il
y acquit une Pierre dans les reins, pour
laquelle guérir il voulu devenir Médecin :
& après s'être désisté de rechercher la
Pierre, il passa enfin sa vie comme tous
les autres chimistes, ont accoutumé de
faire, dont la plupart deviennent Médecins
ou Smegmatistes ; c'est-à-dire, Savonniers.
Et c'est ce qui arrive ordinairement
à tous ceux qui entreprennent de
travailler en cet Art sans aucun fondement,
sur ce qu'ils en ont oui dire, ou
qu'ils en ont appris fortuitement par des
Recettes qui leur ont été données, &
par des raisonnements dialectiques.
Il y en a quelques autres qui n'ayant pas
réussi dans leurs opérations, disent :
Nous sommes sages, & nous avons appris
que chaque chose se multiplie par le
moyen de sa semence : s'il y avait quelque

@

230 Traité du Soufre.

vérité en cette Science, nous en fussions
plutôt venus à bout que tous autres. Et
ainsi pour cacher leur honte, & pour ne
point passer pour des gens indignes &
opiniâtres comme ils le sont, ils la blâment :
que s'ils n'ont pas atteint le but
qu'ils s'étaient proposé, & qu'ils ont
tant désiré, ce n'est pas que la science ne
soit véritable, mais c'est qu'ils ont,
comme les autres, la cervelle trop mal
timbrée, & le jugement trop faible,
pour comprendre un si haut mystère.
Cette science n'est pas propre à ces sortes
de gens, & elle leur fait toujours voir
qu'ils ne sont qu'au commencement,
lorsqu'ils croient être à la fin.
Quant à nous, nous confessons que cet
Art n'est rien du tout à l'égard de ceux
qui en sont indignes, parce qu'ils n'en
viendront jamais à bout : mais nous assurons
aux Amateurs de la vertu, aux
vrais inquisiteurs & à tous les Enfants
de la Science, que la transmutation métallique
est une chose vraie & très vraie,
comme nous l'avons fait voir par expérience
à diverses personnes de haute &
basse condition, & qui méritaient bien
voir par effet la preuve de cette vérité.
Ce n'est pas que nous ayons fait cette

@

Traité du Soufre. 231

Médecine de nous-mêmes ; mais c'est un
intime ami qui nous l'a donnée : elle est
néanmoins très vraie. Nous avons suffisamment
instruit les Inquisiteurs de
cette Science pour en faire la recherche :
que si nos écrits ne leur plaisent pas,
qu'ils aient recours à ceux des autres Auteurs,
qu'ils trouveront moins solides :
que ce soit toutefois avec cette précaution ;
qu'ils considèrent si ce qu'ils liront,
est possible à la nature ou non, afin qu'ils
n'entreprennent rien qui soit contre le
pouvoir de la nature : car s'ils pensent
faire autre chose, ils s'y trouveront trompés.
S'il était écrit dans les cahiers des
Philosophes, que le feu ne brûle point,
il n'y faudrait pas ajouter foi ; car c'est
une chose qui est contre nature : au contraire,
si l'on trouvait écrit que le feu
échauffe & qu'il dessèche, il le faut croire,
parce que cela se fait naturellement,
& la nature s'accorde toujours bien avec
un bon jugement : il n'y a rien de difficile
dans la nature, & toute vérité est simple.
Qu'ils apprennent aussi à connaître que(l-)
les choses en la nature ont plus de conformité,
& plus de proximité ensemble :
ce qu'ils pourront plus aisément apprendre
par nos écrits, que par aucuns autres :

@

232 Traité du Soufre.

pour le moins telle est notre croyance :
car nous estimons en avoir assez dit
jusqu'à ce qu'il en vienne peut-être un
autre après nous, qui écrive entièrement
la manière de faire cette Pierre, comme
s'il voulait enseigner à faire un fromage
avec la crème du lait : ce qui ne nous est
pas permis de faire.
Mais afin que nous n'écrivions pas
seulement pour ceux qui commencent,
que nous disions quelque chose en votre
faveur, vous qui avez déjà essuyé tant
de peines & de travaux : avez-vous vu
cette région, en laquelle le mari a épousé
sa femme ; & dont les noces furent faites
en la maison de la Nature ? Avez-vous
entendu comme le vulgaire a aussi-bien
vu ce Soufre que vous-mêmes, qui avez
pris tant de soins à le chercher ? Si vous
voulez donc que les vieilles femmes mêmes
exercent vôtre Philosophie, montrez
la déalbation de ces Soufres, & dites
ouvertement au commun peuple : Venez,
& voyez, l'eau est déjà divisée, &
le Soufre en est sorti ; il retournera blanc,
& coagulera les eaux.
Brûlez donc le Soufre tiré du Soufre
incombustible ; lavez le, blanchissez-le,
& le rubéfiez, jusqu'à ce que le Soufre
soit

@

Traité du Soufre. 233

soit fait Mercure, & que le Mercure soit
fait Soufre : puis après enrichissez-le
avec l'âme de l'or. Car si du Soufre, vous
n'en tirez le Soufre par sublimation, &
le Mercure du Mercure, vous n'avez pas
encore trouvé cette eau qui est la quinte-
essence distillée & créée du Soufre & du
Mercure. Celui là ne montera point,
qui n'a pas descendu. Plusieurs perdent
en la préparation ce qui est de plus remarquable
en cet Art : car notre Mercure
s'aiguise par le Soufre, autrement il
ne nous servirait de rien. Le Prince est
misérable sans son peuple, aussi-bien que
l'Alchimiste sans le Soufre & le Mercure.
J'ai dit, si vous m'avez entendu.
L'Alchimiste étant de retour à son logis,
déplorait la Pierre qu'il avait perdue,
& s'attristait particulièrement de
n'avoir pas demandé à Saturne quel était
ce Sel qui lui avait apparu dans son songe,
vu qu'il y a tant de sortes de Sels ;
puis il dit le reste à sa femme.

pict


V

@

234 Traité du Soufre.

pict

Conclusion.

T Out Inquisiteur de cet Art doit
en premier lieu examiner d'un mûr
& sain jugement la création des quatre
éléments, leurs opérations, leurs vertus,
& leurs actions : car s'il ignore leur origine
& leur nature, il ne parviendra jamais
à la connaissance des principes, &
ne connaîtra point la vraie matière de la
Pierre : moins encore pourra il arriver à
une bonne fin, parce que toute fin est déterminée
par son principe. Quiconque
connaît bien ce qu'il commence, connaîtra
bien aussi ce qu'il achèvera. L'origine
des éléments est le Chaos duquel Dieu,
Auteur de toutes choses, a créé & séparé
les éléments : ce qui n'appartient qu'à lui
seul. Des éléments la nature a produit les
principes des choses : ce qui n'appartient
qu'à la nature seule, par le vouloir de
Dieu. Des principes la nature a puis
après produit les minières & toutes les
autres choses. Et enfin de ces mêmes

@

Traité du Soufre. 235

principes l'Artiste en imitant la nature,
peut faire beaucoup de choses merveilleuses :
car de ces Principes, qui sont le
Sel, le Soufre & le Mercure, la nature
produit les minières, les métaux, & toutes
sortes de choses ; & ce n'est pas simplement
& immédiatement des éléments
qu'elle produit les métaux, mais c'est par
les principes, qui lui servent de moyen
& de milieu entre les éléments & les métaux.
Si donc la nature ne peut rien produire
des quatre éléments sans les trois principes,
beaucoup moins l'Art le pourra-il
faire. Et ce n'est pas seulement en cet
exemple qu'il faut garder une moyenne
disposition, mais encore dans tous les
procédés naturels. C'est pourquoi nous
avons dans ce Traité assez amplement décrit
la nature des éléments, leurs actions
& leurs opérations, comme aussi l'origine
des principes ; & nous en avons parlé
plus clairement qu'aucun des Philosophes
qui nous ont précédé, afin que le bon Inquisiteur
de cette Science puisse facilement
considérer en quel degré la Pierre
est distante des métaux, & les métaux des
éléments : car il y a bien de la différence
entre l'or & l'eau ; mais elle est moindre
V ij

@

236 Traité du Soufre.

entre l'eau & le mercure. Elle est encore
plus petite entre l'or & le mercure, parce
que la maison de l'or, c'est le mercure ;
& la maison du mercure, c'est l'eau. Mais
le Soufre est celui qui coagule le mercure.
Que si la préparation de ce Soufre est très
difficile, l'invention l'est encore davantage,
puisque tout le secret de cet Art
consiste au Soufre des Philosophes, qui
est aussi contenu es entrailles du mercure.
Nous donneront quelque jour dans notre
troisième principe du Sel la préparation
de ce Soufre, sans laquelle il nous est inutile,
parce que nous ne traitons pas en
cet endroit de la pratique du Soufre, ni
de la manière de nous en servir, mais seulement
de son origine & de sa vertu.
Toutefois nous n'avons pas composé
ce Traité pour vouloir reprendre les anciens
Philosophes, mais plutôt pour confirmer
tout ce qu'ils ont dit, ajoutant
seulement à leurs écrits ce qu'ils ont omis :
parce que tous Philosophes qu'ils
soient, ils sont hommes comme les autres,
& qu'ils n'ont pas pu traiter de
toutes les choses exactement, d'autant
qu'un seul homme ne peut pas suffisamment
fournir à toutes sortes de choses.
Quelques-uns aussi de ces grands Personnages

@

Traité du Soufre. 237

ont été déçus par des miracles, en
telle manière qu'ils se font écartés de la
voie de la nature, & n'ont pas bien jugé
de ses effets : comme nous lisons en
Albert le Grand, Philosophe très subtil ;
qui écrit que de son temps on trouva dans
un sépulcre des grains d'or entre les
dents d'un homme mort. Il n'a pas bien
pû rencontrer la raison certaine de ce miracle,
puisqu'il a attribué cet effet à une
force minerale qu'il croyait être en
l'homme, ayant fondé son opinion sur ce
dire de Morien : Et cette matière, ô
Roi ! se tire de vôtre corps. Mais c'est une
grande erreur, il n'en va pas ainsi que
l'a pensé Albert le Grand : car Morien
a voulu entendre ces choses philosophiquement,
d'autant que la vertu minerale,
de même que l'animale, demeure chacune
dans son règne, suivant la distinction
& la division que nous avons fait de
toutes les choses en trois règnes dans notre
petit Livre des douze Traités, parce
que chacun de ces règnes se conserve &
se multiplie en soi-même sans emprunter
quelque chose d'étranger, & qui soit
pris d'un autre règne : il est bien vrai
qu'au règne animal il y a un mercure qui
sert comme de matière, & un Soufre qui

@

238 Traité du Soufre.

tient lieu de forme ou de vertu ; mais ce
sont matière & vertu animales, & non
pas minérales.
S'il n'y avait pas en l'homme un Soufre ;
c'est-à-dire, une vertu ou
une force sulfurée, le sang qui est son
mercure, ne se coagulerait pas, & ne se
convertirait pas en chair & en os : de
même si dans le règne végétale il n'y
avait point de vertu de Soufre végétale,
l'eau ou le mercure ne se convertirait
point en herbes & en arbres. II faut entendre
le même au règne minéral, dans
lequel le mercure minéral ne se coagulerait
jamais sans la vertu du Soufre minéral.
A la vérité ces trois règnes, ni ces
trois Soufres ne différent point en vertu,
puisque chaque Soufre a le pouvoir de
coaguler son mercure, & que chaque
mercure peut être coagulé par son Soufre :
ce qui ne se peut faire par aucun autre
Soufre, ni par aucun autre mercure
étranger ; c'est-à-dire, qui ne soit pas
de même règne.
Si on demande donc la raison pour laquelle
quelques grains d'or ont été trouvés
ou produits dans les dents d'un homme
mort, c'est que pendant sa vie par
ordonnance du Médecin, il avait avalé

@

Traité du Soufre. 239

du mercure ; ou bien il s'était servi du
mercure, ou par onction, ou par turbith,
ou par quelque autre manière que
ce soit : car la nature du vif argent est de
monter à la bouche de celui qui en use,
& d'y faire des ulcères, par lesquels il
s'évacue avec son flegme. Le malade donc
étant mort tandis qu'on le traitait, le
mercure ne trouvant point de sortie, lui
demeura dans la bouche entre les dents ;
& ce cadavre servit de vase naturel au
mercure : en telle sorte, qu'ayant été enfermé
par un long espace de temps, &
ayant été purifié par le flegme corrosif
du corps humain, au moyen de la chaleur
naturelle de la putréfaction, il fut
enfin congelé en or par la vertu de son
propre Soufre. Mais ces grains d'or
n'eussent jamais été produits dans ce cadavre,
si avant sa mort il ne se fût servi
du mercure minéral.
Nous en avons un exempte très véritable
en la nature, laquelle dans les entrailles
de la terre produit du seul mercure
l'or, l'argent, & tous les autres
métaux ; suivant la disposition du lieu ou
de la matrice où le mercure entre, parce
qu'il a en soi son propre Soufre qui le
coagule & le convertit en or, s'il n'est

@

240 Traité du Soufre.

empêché par quelque accident, soit par
le défaut de la chaleur, soit qu'il ne soit
pas bien enfermé. Ce n'est donc pas la
vertu du Soufre animal qui congèle &
convertit le mercure animal en or, elle
ne peut seulement que convertir le mercure
animal en chair ou en os : car si cette
vertu se trouvait dans l'homme, cette
conversion arriverait dans tous les corps :
ce qui n'est pas.
Tels & plusieurs autres semblables
miracles & accidents qui arrivent, n'étant
pas bien considérés par ceux qui en écrivent,
font errer ceux qui les lisent : Mais
le bon Inquisiteur de cette science doit
toujours rapporter toutes choses à la possibilité
de la nature : car si ce qu'il trouve
par écrit ne s'accorde point avec la nature,
il faut qu'il le laisse.
Il suffit au diligent Studieux de cet
Art d'avoir appris en cet endroit l'origine
de ces principes : car lorsque le Principe
est ignoré, la fin est toujours douteuse.
Nous n'avons pas parlé dans ce Traité
énigmatiquement à ceux qui recherchent
cette science, mais le plus clairement
qu'il nous a été possible, & autant
qu'il nous est permis de le faire. Que si
per la lecture de ce petit ouvrage Dieu
éclaire

@

Traité du Soufre. 241

éclaire l'entendement à quelqu'un, il
saura combien les héritiers de cette science
sont redevables à leurs Prédécesseurs,
puisqu'elle s'acquiert toujours par des
esprits de même trempe que ceux qui
l'ont auparavant possédée.
Après donc que nous en avons fait une
très claire démonstration, nous la remettons
dans le sein du Dieu très haut
notre Seigneur & Créateur ; & nous nous
recommandons, ensemble tous les bons
Lecteurs, à la grâce & à son immense
miséricorde, auquel soit louange & gloire,
par les infinis siècles des siècles.

Fin du présent Traité du Soufre.


pict



X

@
@

243





T R A I T E'

D U

S E L,

TROISIEME PRINCIPE
DES CHOSES MINERALES.

De nouveau mis en lumière.









X ij

@
@

245

pict

A U L E C T E U R.

A MI LECTEUR, ne veuille
point, je te prie, t'enquérir quel
est l'Auteur de ce petit Traité, & ne
cherche point à pénétrer la raison pour
laquelle il l'a écrit. Il n'est pas besoin
non plus que tu saches qui je suis moi-
même. Tiens seulement pour très assuré
que l'Auteur de ce petit Ouvrage
possède parfaitement la Pierre des Philosophes,
& qu'il l'a déjà faite. Et parce
que nous avions une sincère & mutuelle
bienveillance l'un pour l'autre,
je lui demandai pour marque de son
amitié qu'il m'expliquât les trois premiers
Principes, qui sont le Mercure,
le Soufre & le Sel. Je le priai aussi de
me dire s'il fallait chercher la Pierre des
Philosophes en ceux que nous voyons &
qui sont communs ; ou que s'il y en avait
d'autres, il me le déclarât en paroles
X iij

@

246 AU LECTEUR

très claires & d'un style simple & non
embarrassé. Ce que m'ayant accordé,
après avoir écrit ce que je pus de ses petits
Traités à la dérobé, je me suis
persuadé qu'en les faisant imprimer,
bien que contre le plaisir de l'Auteur,
qui est du tout hors d'ambition, les
vrais Amateurs de la Philosophie m'en
auraient obligation : car je ne doute
point que les ayant lu & bien exactement
considéré, ils se donneront mieux
garde des imposteurs, & feront moins
de perte de temps, d'argent, d'honneur
& de réputation, Prends donc (ami Lecteur)
en bonne part l'intention que
nous avons de te rendre service ; mets
toute ton espérance en Dieu ; adores-le
de tout ton coeur, & le révères avec
crainte : gardes le silence avec soin ;
aimes le prochain avec bienveillance ;
& Dieu t'accordera toutes choses.

Le commencement de la Sagesse,
est de craindre Dieu.

@

247

pict

T A B L E

D E S C H A P I T R E S

Contenus en ce Traité du Sel.


CHAP. I. D E la qualité & con-
dition du Sel de la
Nature. Pag. 249
CHAP. II. Où est-ce qu'il faut chercher
notre Sel. p. 253
CHAP. III. De la dissolution. p. 264
CHAP. IV. Comment notre Sel est di-
visé en quatre Eléments, selon l'inten-
tion des Philosophes. p. 271
CHAP. V. De la préparation de Dia-
ne plus blanche que la neige. p. 276
CHAP. VI. Du mariage du serviteur
rouge avec la femme blanche. p. 290
CHAP. VII. Des degrés du feu.
p. 294
CHAP. VIII. De la vertu admira-
x iiij
@

248 T A B L E

ble de notre Pierre salée & aqueuse.
p. 297
Récapitulation. p. 303
Dialogue de la Vision & de l'Alchi-
miste. p. 312




pict





@

249

pict

T R A I T É
D U S E L.

TROISIEME PRINCIPE

DES CHOSES MINERALES.
------------------------------------------

CHAPITRE I.

De la qualité & condition du Sel
de la Nature.

pict E Sel est le troisième Principe
de toutes choses, duquel les
anciens Philosophes n'ont
point parlé. Il nous a été
pourtant expliqué & comme
montré au doigt par I. Isaac
Hollandais, Basile Valentin, & Theoph.

@

250 Traité du Sel.

Paracelse. Ce n'est pas que parmi les
principes il y en ait quelqu'un qui soit
premier, & quelqu'un qui soit dernier,
puisqu'ils ont une même origine, & un
commencement égal entre eux : mais
nous suivons l'ordre de notre Père,
qui a donné le premier rang au Mercure,
le second au Soufre ; & le troisième au
Sel. C'est lui principalement qui est un
troisième être, qui donne le commencement
aux minéraux, qui contient en soi
les deux autres principes, savoir le
Mercure & le Soufre, & qui dans sa
naissance n'a pour mère que l'impression
de Saturne, qui le restreint & le
rend compact, de laquelle le corps de
tous les métaux est formé.
Il y a de trois sortes de Sels. Le premier
est un Sel central, que l'esprit du
monde engendre sans aucune discontinuation
dans le centre des éléments par
les influences des Astres, & qui est gouverné
par les rayons du Soleil & de la
Lune en notre Mer Philosophique. Le
second est un Sel spermatique, qui est le
domicile de la semence invisible, & qui
dans une douce chaleur naturelle, par le
moyen de la putréfaction donne de soi
la forme & la vertu végétale, afin que

@

Traité du Sel. 251

cette invisible semence très volatile, ne
soit pas dissipée, & ne sois pas entièrement
détruite par une excessive chaleur
externe, ou par quelque autre contraire &
violent accident : car si cela arrivait, elle
ne serait plus capable de rien produire.
Le troisième Sel est la dernière matière
de toutes choses, lequel se trouve en
icelles, & qui reste encore après leur
destruction.
Ce triple Sel a pris naissance dès le
premier point de la Création, lorsque
Dieu dit : SOIT FAIT ; & son existence
fût faite du néant, d'autant que le
premier Chaos du monde n'était autre
chose qu'une certaine crasse & salée obscurité,
ou nuée de l'abîme, laquelle a
été concentrée & créée des choses invisibles
par la parole de Dieu ; & est sortie
par la force de sa voix, comme un
être qui devait servir de première matière,
& donner la vie à chaque chose,
& qui est actuellement existant. Il n'est
ni sec, ni humide, ni épais, ni délié, ni
lumineux, ni ténébreux, ni chaud, ni
froid, ni dur, ni mol ; mais c'est seulement
un chaos mélangé, duquel puis
après toutes choses ont été produites &
séparées. Mais en cet endroit nous passerons

@

252 Traité du Sel.

ces choses sous silence, & nous
traiterons seulement de notre Sel, qui
est le troisième principe des minéraux,
& qui est encore le commencement de
notre oeuvre Philosophique.
Que si le Lecteur désire tirer du profit
& de l'avancement de ce mien discours,
& comprendre ma pensée, il faut avant
toute oeuvre qu'il lise avec très grande
attention les écrits des autres véritables
Philosophes, & principalement ceux de
Sendivogius dont nous avons fait mention
ci-dessus, afin que de leur lecture il
connaisse fondamentalement la génération
& les premiers principes des métaux,
qui procèdent tous d'une même
racine. Car celui qui connaît exactement
la génération des métaux, n'ignore pas
aussi leur amélioration & leur transmutation :
& après avoir ainsi connu notre
fontaine de Sel, on lui donnera ici le
reste des instructions qui lui sont nécessaires,
afin qu'ayant prié Dieu dévotement,
il puisse par sa sainte grâce & bénédiction
acquérir ce précieux Sel blanc
comme neige ; qu'il puisse puiser l'eau
vive du Paradis ; & puisse avec icelle
préparer la Teinture philosophique, qui
est le plus grand trésor & le plus noble

@

Traité du Sel. 253

don que Dieu ait jamais donné en cette
vie aux sages Philosophes.

Discours traduits de Vers.

Priez Dieu qu'il vous donne sa sagesse, sa
clémence & sa grâce.
Par le moyen desquelles on peut acquérir
cet Art.
N'appliquez point votre esprit à d'autres
choses
Qu'à cet Hylech des Philosophes.
Dans la fontaine du Sel de notre Soleil &
Lune,
Vous y trouverez le trésor du fils du Soleil.

------------------------------------------

CHAPITRE II.

Où-est-ce qu'il faut chercher
notre Sel.

C OMME notre Azoth est la semence
de tous les métaux, & qu'il a été
établi & composé par la nature dans un
égal tempérament & proportion des éléments,
& dans une concordance des sept

@

254 Traité du Sel.

Planètes ; c'est aussi en lui seulement que
nous devons rechercher & que nous devons
espérer de rencontrer une puissante
vertu d'une force merveilleuse, que
nous ne saurions trouver en aucune autre
chose du monde : car en toute l'université
de la nature, il n'y a qu'une seule
chose par laquelle on découvre la vérité
de notre Art, en laquelle il consiste entièrement,
& sans laquelle il ne saurait
être. C'est une Pierre & non Pierre :
elle est appelée Pierre par ressemblance,
premièrement parce que sa minière est
véritablement Pierre, au commencement
qu'elle est tirée hors des cavernes de la
terre. C'est une matière dure & sèche,
qui se peut réduite en petites parties, &
qui se peut broyer à la façon d'une Pierre.
Secondement, parce qu'après la destruction
de sa forme (qui n'est qu'un Soufre
puant qu'il faut auparavant lui ôter) &
après la division de ses parties qui avaient
été composées & unies ensemble par la
nature, il est nécessaire de la réduire en
une essence unique, & la digérer doucement
selon nature en une Pierre incombustible,
résistante au feu, & fondante
comme cire.
Si vous savez donc ce que vous cherchez,

@

Traité du Sel. 255

vous connaissez aussi ce que c'est
que notre Pierre. il faut que vous ayez
la semence d'un sujet de même nature que
celui que vous voulez produire & engendrer.
Le témoignage de tous les Philosophes
& la raison même, nous démontrent
sensiblement que cette teinture métallique
n'est autre chose que l'or extrêmement
digeste ; c'est-à-dire, réduit &
amené à son entière perfection : car si
cette teinture aurifique se tirait de quelque
autre chose que de la substance de
l'or, il s'ensuivrait nécessairement quelle
devrait teindre toutes les autres choses,
ainsi qu'elle a accoutumé de teindre les
métaux : ce qu'elle ne fait pas. Il n'y a
que le mercure métallique seulement,
lequel par la vertu qu'il a de teindre &
perfectionner, devient actuellement or
ou argent, parce qu'il était auparavant
or ou argent en puissance : ce qui se
fait, lorsqu'on prend le seul & unique
mercure des métaux, en forme de sperme
cru & non encore mur, (lequel est
appelé Hermaphrodite, à cause qu'il contient
dans son propre ventre son mâle &
sa femelle ; c'est-à-dire, son agent & son
patient ; & lequel étant digéré jusqu'à une
blancheur pure & fixe, devient argent,

@

256 Traité du Sel.

& étant poussé jusqu'à la rougeur, se fait
or :) car il n'y a seulement que ce qui
est en lui d'homogène & de même nature,
qui se mûrit & se coagule par la
coction, dont vous avez une marque finale
très assuré lorsqu'il parvient à un
suprême degré de rougeur, & que toute
la masse résiste à la plus forte flamme du
feu, sans qu'elle jette tant soit peu de fumée
ou de vapeur, & qu'elle devienne
d'un poids plus léger : après cela, il la faut
derechef dissoudre par un nouveau menstrue
du monde ; en sorte que cette portion
très fixe s'écoulant par tout, soit
reçue en son ventre, dans lequel ce Soufre
fixe se réduit à une beaucoup plus facile
fluidité & solubilité : & le Soufre
volatil pareillement, par le moyen d'une
très grande chaleur magnétique du Soufre
fixe, se mûrit promptement, &c.
Car une nature mercuriale ne veut pas
quitter l'autre : mais alors l'on voit que
cer or rouge ou blanc de la manière que
nous avons dit ci dessus, ou plutôt que
l'Antimoine mûr, fixe & parfait, vient
à se congeler au froid, au lieu qu'il se liquéfiera
très aisément à la chaleur comme
de la Cire, & qu'il deviendra très facile
à résoudre dans quelque liqueur que ce
soit

@

Traité du Sel. 257

soit, & se répandra dans toutes les parties
de ce sujet, en lui donnant couleur
par-tout, de même qu'un peu de Safran
colore beaucoup d'eau. Donc cette fixe
liqueur jetée sur les métaux fondus,
se réduisant en forme d'eau dans une
très grande chaleur, pénétrera jusqu'à la
moindre partie d'iceux, & cette eau
fixe retiendra tout ce qu'il y a de volatil,
& le préservera de combustion. Mais
une double chaleur de feu & de Soufre
agira si fortement, que le mercure imparfait
ne pourra aucunement résister ;
& presque dans l'espace d'une demie
heure on entendra un certain bruit ou pétillement,
qui sera un signe évident que
le mercure a été surmonté, & qu'il a
mis au dehors ce qu'il avait dans son intérieur,
& que tout est converti en un
pur métal parfait.
Quiconque donc a jamais eu quelque
teinture, ou philosophique, où particulière,
il ne l'a pu tirer que de ce seul
principe : comme dit ce grand Philosophe
natif de l'Alsace supérieure, notre
Compatriote Allemand Basile Valentin,
qui vivait en ma patrie il y a environ
cinquante ans, dans son Livre intitulé :
Le Chariot Triomphal de l'Antimoine,
Y

@

258 Traité du Sel.

traitant des diverses Teintures que l'on
peut tirer de ce même Principe, il écrit :
» Que la Pierre de feu (faite d'Antimoine)
» ne teint pas universellement
» comme la Pierre des Philosophes, laquelle
» se prépare de l'essence du Soleil
» : moins encore que toutes les autres
» Pierres ; car la Nature ne lui a pas
» donné tant de vertu pour cet effet :
» mais elle teint seulement en particulier,
» savoir l'Etain, le Plomb & la Lune
» en Soleil. Il ne parle point du Fer ou
» du Cuivre, si ce n'est en tant qu'on
» peut tirer d'eux la Pierre d'Antimoine
» par séparation, & qu'une partie d'icelle
» n'en saurait transmuer plus de cinq
» parties, à cause qu'elle demeure fixe
» dans la Coupelle & dans l'Antimoine
» même, dans l'inquart, & dans toutes
» les autres épreuves : là où au Contraire
» cette véritable & très ancienne Pierre
» des Philosophes peut produire des effets
» infinis. Semblablement dans son
» augmentation & multiplication, la
» Pierre de feu ne peut pas s'exalter plus
» outre : mais toutefois l'Or est de soi
» pur & fixe. Au reste le Lecteur doit
» encore remarquer qu'on trouve des
» Pierres de différente espèce, lesquelles

@

Traité du Sel. 259

» teignent en particulier : car j'appelle
» Pierres toutes les Poudres fixes & teingentes
» : mais il y en a toujours quelqu'une
» qui teint plus efficacement, &
» en plus haut degré que l'autre. La
» Pierre des Philosophes tient le premier
» rang entre toutes les autres. Secondement,
» vient la teinture du Soleil & de
» la Lune au rouge & au blanc. Après
» la teinture du Vitriol & de Venus, &
» la teinture de Mars, chacune desquelles
» contient aussi en soi la teinture du
» Soleil, pourvu qu'elle soit auparavant
» amenée jusqu'à une fixation persévérante.
» Ensuite, la teinture de Jupiter
» & de Saturne, qui servent à coaguler
» le Mercure : Et enfin, la teinture
» du Mercure même. Voilà donc
» la différence & les diverses sortes de
» Pierres & de Teintures : Elles sont
» néanmoins toutes engendrées d'une
» même semence, d'une même mère, &
» d'une même source : d'où a été aussi
» produit le véritable oeuvre universel,
» hors lequel on ne peut jamais trouver
» d'autre teinture métallique ; je dis même
» en toutes choses que l'on puisse nommer.
» Pour les autres Pierres, quelles qu'elles
» soient, tant les nobles, que les non
Y ij

@

260 Traité du Sel.

» nobles & viles ne me touchent point ;
» & je ne prétends pas même en parler
» ni en écrire, parce qu'elles n'ont point
» d'autres vertus que pour la Médecine.
» Je ne ferai point mention non plus des
» Pierres animales & végétales, parce
» qu'elles ne servent seulement que pour
» la préparation des Médicaments, &
» qu'elles ne sauraient faire aucun oeuvre
» métallique, non pas même pour
» produire de soi la moindre qualité :
» De toutes lesquelles Pierres, tant minérales,
» végétales, qu'animales, la
» vertu & la puissance se trouvent accumulées
» ensemble dans la Pierre des
» Philosophes. Les sels de toutes les
» choses n'ont aucune vertu de teindre,
» mais ce sont les clefs qui servent pour
» la préparation des Pierres, qui d'ailleurs
» ne peuvent rien d'eux-mêmes :
» cela n'appartient qu'aux Sels des Métaux
» & des Minéraux. Je dis maintenant
» quelque chose. Si tu voulais bien
» entendre, je te donne à connaître la
» différence qu'il y a entre les Sels des
» Métaux, lesquels ne doivent pas être
» omis ni rejetés pour ce qui regarde les
» Teintures ; car dans la composition
» nous ne saurions nous en passer, par ce

@

Traité du Sel. 261

» que dans eux on trouve ce grand Trésor,
» d'où toute fixation tire son origine,
» avec sa durée, & son véritable
» & unique fondement. Ici finissent les
termes de Valentin.
Toute la vérité Philosophique consiste
donc en la racine que nous avons dite ;
& quiconque connaît bien ce principe,
savoir, que tout ce qui est en haut se
gouverne entièrement comme ce qui est
en bas : ainsi au-contraire celui-là fait
aussi l'usage & l'opération de la clef Philosophique,
laquelle par son amertume :
pontique calcine & réincrude toutes choses,
quoique par cette réincrudation des
corps parfaits l'on trouverait seulement
ce même sperme, qu'on peut avoir déjà
tout préparé dans la Nature, sans qu'il
soit besoin de réduire le corps compact,
mais plutôt ce sperme, tout mol & non
mû, tel que la Nature nous le donne, lequel
pourra être mené à sa maturité.
Appliquez-vous donc entièrement à
ce primitif sujet métallique, à qui la Nature
a véritablement donné une forme
de métal : mais elle l'a laissé encore cru,
non mûr, imparfait & non achevé, dans
la molle montagne duquel vous pourrez
plus facilement fouir une fosse, & tirer

@

262 Traité du Sel.

d'icelle notre pure eau pontique que la
Fontaine environne, laquelle seule (à
l'exclusion de toute autre Eau) est de sa
nature disposée pour se convertir en pâte
avec sa propre farine, & avec son ferment
solaire ; & après de se cuire en ambroisie.
Et encore que notre Pierre se
trouve de même genre dans tous les sept
Métaux, selon le dire des Philosophes,
qui assurent que les pauvres, (savoir les
cinq Métaux imparfaits) la possèdent
aussi bien que les riches (savoir les deux
parfaits Métaux) toutefois la meilleure
de toutes les Pierres se trouve dans la
nouvelle demeure de Saturne, qui n'a
jamais été touchée ; c'est-à-dire, de celui
dont le fils se présente, non sans grand
mystère, aux yeux de tout le monde, jour
& nuit, & duquel le monde se sert en le
voyant, & que jamais les yeux ne peuvent
attirer par aucune espèce de lorgnette, afin
qu'on voie, ou du moins qu'on croie que
ce grand Secret soit renfermé dans ce fils
de Saturne, ainsi que tous les Philosophes
l'assurent & le jurent ; & que c'est le
Cabinet de leurs Secrets, & qu'il contient
en soi l'esprit du Soleil renfermé dans ses
intestins & dans ses propres entrailles.
Nous ne saurions pour le présent décrire

@

Traité du Sel. 263

plus clairement notre oeuf vitriolé,
pourvu que l'on connaisse quelqu'un des
» enfants de Saturne : savoir, l'Antimoine
» triomphant, le Bismuth ou Etain
» de glace fondant à la chandelle, le Cobaltum
» noircissant plus que le Plomb
» & le Fer, le Plomb qui fait les épreuves,
» le Plombite (matière ainsi appelée)
» qui sert aux Peintres, le Zinc colorant,
» & qui paraît admirable, en ce
» qu'il se montre diversement presque
» sous la forme du mercure ; une matière
» métallique, qui se peut calciner &
» vitrioler par l'air, &c. Quoique ce
serein Vulcan, inévitable cuisinier du
genre humain, procréé de noirs parents,
savoir du noir cailloux & du noir Acier*,
puisse & ait la vertu de préparer les remèdes
les plus excellents, de chacune des
matières ci-dessus mentionnées : mais
notre mercure volatil est bien différent
de toutes ces choses.


pict




@

264 Traité du Sel.

Discours traduits de Vers.

C'est une Pierre & non Pierre,
En laquelle tout l'Art consiste ;
La Nature l'a fait ainsi,
Mais elle ne l'a pas encore mené à perfection.
Vous ne la trouverez pas sur la terre,
parce qu'elle n'y prend pas croissance :
Elle croît seulement ès cavernes des Montagnes.
Tout cet Art dépend d'elle :
Car celui qui a la vapeur de cette chose,
A la dorée splendeur du Lion rouge,
Le Mercure pur & clair ;
Et qui connaît le Soufre rouge qui est en
lui,
Il a en son pouvoir tout le fondement.

------------------------------------------

CHAPITRE III.

De la dissolution.

V Eu que le temps s'approche, auquel
cette quatrième Monarchie viendra
pour régner vers le Septentrion, laquelle
sera bientôt suivie de la calcination du
Monde,

@

Traité du Sel. 265

Monde, il serait à propos de commencer
à découvrir clairement à tous en général
la calcination ou solution Philosophique,
(qui est la Princesse souveraine
en cette Monarchie Chimique) & dont
la connaissance étant acquise, il ne serait
pas difficile à la venir* que plusieurs traitassent
de l'art de faire de l'Or, & d'obtenir
en peu de temps tous les Trésors les
plus cachés de la Nature. Ce qui serait
le seul & unique moyen capable de bannir
de tous les endroits du monde cette faim
insatiable que les Hommes ont pour
l'Or, laquelle entraîne malheureusement
le coeur de presque tous ceux qui habitent
sur la Terre, & de jeter à bas (à
la gloire de Dieu) la Statue du Veau
d'or, que les grands & petits de ce siècle
adorent. Mais comme toutes ces choses,
aussi bien qu'une infinité d'autres
secrets cachés, n'appartiennent qu'à un
bon Artiste Elie, nous lui exposerons
présentement ce que Paracelse a ci-devant
dit : A savoir, que la troisième
partie du Monde périra par le glaive,
l'autre par la peste & la famine ; en sorte
qu'à peine en restera-t-il une troisième
part. Que tous les ordres (c'est-à-dire
de cette Bête à sept têtes) seraient détruits,
Z

@

266 Traité du Sel.

& entièrement ôtés du Monde.
Et alors (dit-il) tontes ces choses retourneront
en leur entier & premier lieu,
& nous jouirons du siècle d'or : L'Homme
recouvrera son sain entendement,
& vivra conformément aux moeurs des
Hommes, &c. Mais quoique toutes ces
choses soient au pouvoir de celui que
Dieu a destiné pour ces merveilles, cependant
nous laissons par écrit tout ce
qui peut être utile à ceux qui recherchent
cet Art ; & nous disons, suivant le sentiment
de tous les Philosophes, que la
vraie dissolution est la clef de tout cet
Art : qu'il y a trois sortes de dissolutions ;
la première est la dissolution du corps
cru ; la seconde de la terre philosophique ;
& la troisième est celle qui se fait
en la multiplication.
Mais d'autant que ce qui a déjà été calciné,
se dissout plus aisément que ce qui
ne l'a pas été, il faut nécessairement que
la calcination & la destruction de l'impureté
sulfurée & de la puanteur combustible,
précédent avant toutes choses :
il faut aussi puis après séparer toutes les
eaux ou menstrues, lesquelles on pourrait
s'être servi, comme des aides en cet
Art, afin que rien d'étranger & d'autre

@

Traité du Sel. 267

nature n'y demeure ; & prendre cette
précaution, que la trop grande chaleur
externe ou autre accident dangereux ne
fasse peut-être exhaler ou détruire la
vertu intérieure générative & multiplicative
de notre Pierre, comme nous en
avertissent les Philosophes en la Turbe,
disant : prenez garde principalement en
la purification de la Pierre, & ayez soin
que la vertu active ne soit point brûlée
ou suffoquée, parce qu'aucune semence
ne peut croître ni multiplier, lorsque sa
force générative lui a été ôtée par quelque
feu extérieur. Ayant dont le sperme ou
la semence, vous pourrez alors par une
douce coction parfaire heureusement votre
oeuvre : car nous cueillons premièrement
le sperme de notre magnésie ; étant
tiré, nous le purifions ; étant purifié,
nous le dissolvons ; étant dissout, nous le
divisons en parties ; étant divisé, nous
le purifions ; étant purifié, nous l'unissons ;
& ainsi nous achevons notre oeuvre.
C'est ce que nous enseigne en ces paroles
l'Auteur du très ancien Duel, ou
du Dialogue de la Pierre avec l'or & le
» mercure vulgaires. Par le Dieu tout-
» puissant & sur le salut de mon âme, je
Z ij

@

268 Traité du Sel.

» vous indique & vous découvre, ô Amateurs
» de cet Art très excellent, par un
» pur mouvement de fidélité & de compassion
» de votre longue recherche, que
» tout notre ouvrage ne se fait que d'une
» seule chose, & se perfectionne en soi-
» même, n'ayant besoin que de la dissolution
» & de la congélation : ce qui se
» doit faire sans addition d'aucune chose
» étrangère. Car comme la glace dans un
» vase sec, mise sur le feu, se change en
» eau par la chaleur : de même aussi notre
» Pierre n'a pas besoin d'autre chose que
» du secours de l'Artiste, qu'on obtient
» par le moyen de sa manuelle opération,
» & par l'action du feu naturel. Car encore
» qu'elle fût éternellement cachée
» bien avant dans la terre, néanmoins
» elle ne s'y pourrait perfectionner en
» rien ; il la faut donc aider, non pas toutefois
» en telle sorte qu'il faille ajouter
» aucune chose étrange & contraire à
» sa nature, mais plutôt il la faut gouverner
» à la même façon que Dieu nous
» fait naître des fruits de la terre pour
» nous nourrir ; comme sont les blés,
» lesquels en après il faut battre & porter
» au moulin pour en pouvoir faire
» du pain. Il en va ainsi en notre oeuvre,

@

Traité du Sel. 269

» Dieu nous a créé cet Airain, que nous
» prenons seulement : nous détruisons
» son corps cru & crasse, nous tirons
» le bon noyau qu'il a en son intérieur,
» nous rejetons le superflu, & nous préparons
» une médecine de ce qui n'était
» qu'un venin.
Vous pouvez donc connaître que vous
ne sauriez rien faire sans la dissolution :
car lorsque cette Pierre Saturnienne aura
resserré l'eau mercurielle, & qu'elle l'aura
congelée dans ses liens, il est nécessaire
que par une petite chaleur elle se putréfie
en soi-même, & se résolve en sa première
humeur ; afin que son esprit invisible,
incompréhensible & tingent, qui est le
pur feu de l'or, enclos & emprisonné
dans le profond d'un Sel congelé, soit
mis au-dehors, & afin que son corps
grossier soit semblablement subtilisé par
la régénération, & qu'il soit conjoint &
uni indivisiblement avec son esprit.


pict


Z iij

@

270 Traité du Sel.

Discours traduits de Vers.

Résolvez donc votre Pierre d'une manière
convenable,
Et non pas d'une façon sophistique ;
Mais plutôt suivant la pensée des Sages,
Sans y ajouter aucun corrosif :
Car il ne se trouve aucune autre Eau
Qui puisse dissoudre notre Pierre,
Excepté une petite Fontaine très pure &
très claire,
Laquelle vient à couler d'elle-même,
Et qui est cette humeur propre pour la dissoudre.
Mais elle est cachée presque à tout le
Monde.
Elle s'échauffe si fort par soi-même,
Qu'elle est cause que notre Pierre en sue des
larmes :
Il ne lui faut qu'une lente chaleur externe ;
C'est de quoi vous devez vous souvenir
principalement.
Mais il faut encore que je vous découvre
une autre chose :
Que si vous ne voyez point de fumée noire
au-dessus

@

Traité du Sel. 271

Et une blancheur au-dessous,
Votre oeuvre n'a pas été bien fait ;
Et vous vous êtes trompé en la dissolution
de la Pierre.
Ce que vous connaîtrez d'abord par ce signe.
Mais si vous procédez comme il faut,
Vous apercevrez une nuée obscure,
Laquelle sans retardement ira au fonds,
Lorsque l'esprit prendra la couleur blanche.

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CHAPITRE IV.

Comment notre Sel est divisé en quatre
Eléments, selon l'intention des
Philosophes.

P ARCE que notre Pierre extérieurement
est humide & froide, & que
sa chaleur interne est une huile sèche, ou
un soufre & une teinture vive, avec laquelle
on doit conjoindre & unir naturellement
la quinte-essence ; il faut nécessairement
que vous sépariez l'une de l'autre
toutes ces qualités contraires, & que
vous les mettiez d'accord ensemble : ce
Z iiij

@

272 Traité du Sel.

qui fera notre séparation, qui s'appelle
dans l'Echelle Philosophique, la séparation
ou dépuration de la vapeur aqueuse
& liquide d'avec les noires fèces, la volatilisation
des parties rares, l'extraction
des parties conjointes, la production
des principes, la disjonction de l'homogénéité :
ce qui se doit faire en des bains
propres & convenables, &c.
Mais il faut auparavant digérer les éléments
en leur propre fumier : car sans la
putréfaction, l'esprit ne saurait se séparer
du corps ; & c'est elle seule qui subtilise,
& cause de la volatilité. Et quand
votre matière sera suffisamment digérée,
en telle sorte qu'elle puisse être séparée,
elle devient plus claire par cette séparation,
& l'argent-vif devient en forme
d'eau claire.
Divisez donc la Pierre & les quatre
éléments en deux parties distinctes, savoir
en une partie qui soit volatile, &
en une autre qui soit fixe. Ce qui est volatil
est eau & air, & ce qui est fixe est
terre & feu. De tous ces quatre éléments
la terre & l'eau seulement paraissent sensiblement
devant nos yeux ; mais non
pas le feu ni l'air. Et se sont là les deux
substances mercurielles, ou le double du

@

Traité du Sel. 273

Mercure de Trevisan, auquel les Philosophes
dans la Turbe ont donné les noms
qui s'ensuivent.

1. Le Volatil.____________1. Le Fixe.
2. L'Argent-vif.__________2. Le Soufre.
3. Le Supérieur.__________3. L'inférieur.
4. L'eau._________________4. La Terre.
5. La Femme.______________5. L'homme.
6. La Reine.______________6. Le Roi.
7. La femme blanche.______7. Le serviteur
rouge.
8. La Soeur.______________8. Le frère.
9. Beya.__________________9. Gabric.
10. Le Soufre volatil.____10. Le Soufre
fixe.
11. Le Vautour.__________11. Le Crapaud.
12. Le vif._______________12. Le mort.
13. L'Eau-de-vie._________13. Le noir plus
noir que le noir.
14. Le froid humide.______14. Le chaud sec.
15. L'âme ou l'esprit_____15. Le corps.
16. La queue du dragon.___16. Le dragon dévorant
sa queue.
17. Le Ciel.______________17. La Terre.
18. Sa Sueur._____________18. Sa cendre.
19. Le vinaigre-très _____19. L'airain ou
aigre. Soufre.

@

274 Traité du Sel.

20. La fumée blanche._____20. La fumée
noire.
21. Les nuées noires._____21. Les corps d'où
ces nuées sortent, &c.

En la partie supérieure, spirituelle &
volatile réside la vie de la terre morte ;
& en la partie inférieure, terrestre &
fixe, est contenu le ferment qui nourrit
& qui fige la Pierre ; lesquelles deux parties
sont d'une même racine, & l'une &
l'autre se doivent conjoindre ensemble
en forme d'eau.
Prenez donc la terre, & la calcinez
dans le fumier de cheval, tiède & humide,
jusqu'à ce qu'elle devienne blanche,
& qu'elle apparaisse grasse. C'est ce Soufre
incombustible, qui par une plus grande
digestion, peut être fait un Soufre
rouge ; mais il faut qu'il soit blanc auparavant
qu'il devienne rouge : car il ne
saurait passer de la noirceur à la rougeur,
qu'en passant par la blancheur, qui est le
milieu : & lorsque la blancheur apparaît
dans le vaisseau, sans doute que la rougeur
y est cachée. C'est pourquoi il ne
faut pas tirer votre matière, mais il la
faut seulement cuire & digérer, jusqu'à
ce quelle devienne rouge.

@

Traité du Sel. 275

Discours traduits de Vers.

L'Or des Sages n'est nullement l'Or vulgaire,
Mais c'est une certaine eau claire & pure,
Sur laquelle est porté l'esprit de Seigneur :
Et c'est de là que toute sorte d'être prend
& reçoit la vie.
C'est pourquoi notre Or est entièrement rendu
spirituel :
Par le moyen de l'esprit il passe par l'alambic ;
Sa terre demeure noire,
Laquelle toutefois n'apparaissait pas auparavant ;
Et maintenant elle se dissout soi-même,
Et elle devient pareillement en eau épaise,
Laquelle désire une plus noble vie,
Afin qu'elle puisse se rejoindre à soi-même.
Car à cause de la soif qu'elle a, elle se dissout
& se rompt,
Ce qui lui profite beaucoup :
Parce que si elle ne devenait pas eau &
huile,

@

276 Traité du Sel.

Son esprit & son âme ne pourraient se conjoindre,
Ni se mêler avec elle, comme il advient
alors :
En sorte que d'iceux n'est faite qu'une seule
chose,
Laquelle s'élève en une entière perfection,
Dont les parties sont si fortement jointes ensemble,
Qu'elles ne peuvent plus être séparées.

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CHAPITRE V.

De la préparation de Diane plus
blanche que la neige.

C E n'est pas sans raison que les Philosophes
appellent notre Sel, le
lieu de Sapience : car il est tout plein de
rares vertus & de merveilles divines :
c'est de lui principalement que toutes
les couleurs du monde peuvent être
tirées. Il est blanc, d'une blancheur de
neige en son extérieur ; mais il contient
extérieurement une rougeur comme

@

Traité du Sel. 276(7)

celle du sang. Il est encore rempli
d'une saveur très douce, d'une vie
vivifiante, & d'une teinture céleste,
quoique toutes ces choses ne soient pas
dans les propriétés du Sel, parce que le
Sel ne donne seulement qu'une acrimonie,
& n'est que le lien de sa coagulation ;
mais sa chaleur intérieure est
pure, un pur feu essentiel, la lumière
de nature, & une huile très belle &
transparente, laquelle a une si grande
douceur, qu'aucun sucre ni miel ne la
peut égaler, lorsqu'il est entièrement
séparé & dépouillé de toutes ses autres
propriétés.
Quant à l'esprit invisible qui demeure
dans notre Sel, il est, à cause de la force
de sa pénétration, semblable & égal au
foudre, qui frappe fortement, & auquel
rien ne peut résister. De toutes ces parties
du Sel unies ensemble, & fixées en
un être résistant contre le feu, il en résulte
une teinture si puissante, qu'elle pénètre
tout corps en un clin d'oeil, à la
façon d'un foudre très véhément, &
qu'elle chasse incontinent tout ce qui est
contraire à la vie.
Et c'est ainsi que les métaux imparfaits
sont teints ou transmués en Soleil : car

@

278 Traité du Sel.

dès le commencement ils sont or en puissance,
ayant tiré leur origine de l'unique
essence du Soleil ; mais par l'ire & malédiction
de Dieu, ils ont été corrompus
par sept diverses sortes de lèpre & de maladies :
& s'ils n'avaient pas été or auparavant,
notre teinture ne les pourrait
jamais réduire en or ; de même façon que
l'homme ne devient pas or, encore bien
qu'il avale une prise de notre teinture,
qui a le pouvoir de chasser du corps humain
toutes les maladies.
On voit aussi par l'exacte anatomie des
métaux qu'ils participent en leur intérieur
de l'or, & que leur extérieur est
entouré de mort & de malédiction. Car
premièrement l'on observe en ces métaux,
qu'ils contiennent une matière corruptible,
dure & grossière, d'une terre
maudite ; savoir, une substance crasse,
pierreuse, impure & terrestre, qu'ils apportent
dès leur minière. Secondement,
une eau puante, & capable de donner la
mort. En troisième lieu, une terre mortifiée
qui se rencontre dans cette eau
puante ; & enfin une qualité vénéneuse,
mortelle & furibonde. Mais quand les
métaux sont délivrés de toutes ces impuretés
maudites, & de leur hétérogénéité,

@

Traité du Sel. 279

alors on y trouve la noble essence de l'Or ;
c'est-à-dire, notre Sel béni, tant loué
par les Philosophes, lesquels nous en parlent
si souvent, & nous l'ont recommandé
en ces termes. Tirez le Sel des métaux
sans aucune corrosion ni violence, & ce
Sel vous produira la Pierre blanche & la
rouge. Item, tout le secret consiste au Sel,
duquel se fait notre parfait Elixir.
Maintenant il paraît assez combien il
est difficile de trouver un moyen de faire
& avoir ce Sel, puisque cette science jusqu'à
ce jour n'a point encore été entièrement
découverte à tous, & qu'a présent
même il ne s'en trouve pas encore de
mille un qui sache, quel sentiment il doit
avoir touchant le dire surprenant de tous
les Philosophes, sur cette seule, unique
& même matière, qui n'est autre chose
que de l'or véritable & naturel, & toutefois
très vil, qu'on jette par les chemins,
& qu'on peut trouver en iceux.
Il est de grand prix, & d'une valeur inestimable ;
& toutefois ce n'est que fiente :
c'est un feu qui brûle plus fortement que
tout autre feu ; & néanmoins il est froid :
c'est une eau qui lave très nettement ;
néanmoins elle est sèche : c'est un marteau
d'acier, qui frappe jusques sur les

@

280 Traité du Sel.

atomes impalpables ; & toutefois il est
comme de l'eau molle : c'est une flamme
qui met tout en cendres ; néanmoins
elle est humide : comme une neige qui est
toute de neige, & néanmoins qui se peut
cuire & entièrement s'épaissir : c'est un
oiseau qui vole sur le sommet des montagnes :
néanmoins c'est un poisson,
c'est une Vierge qui n'a point été touchée,
toutefois qui enfante & abonde
en lait : ce sont les rayons du Soleil &
de la Lune, & le feu du Soufre ; &
toutefois c'est une glace très froide : c'est
un arbre brûlé, lequel toutefois fleurit
lorsqu'on le brûle, & rapporte abondance
de fruits : c'est une mère qui enfante ;
& toutefois ce n'est qu'un homme : &
ainsi au contraire c'est un mâle, & néanmoins
il fait office de femme : c'est un
métal très pesant, & toutefois il est plume,
ou comme de l'alun de plume : c'est
aussi une plume que le vent emporte, &
toutefois plus pesante que les métaux :
c'est aussi un venin plus mortel que le Basilic
même, & toutefois qui chasse toutes
sortes de maladies, &c.
Toutes ces contradictions & autres
semblables, qui sont toutefois les propres
noms de notre Pierre, aveuglent
tellement

@

Traité du Sel. 281

tellement ceux qui ignorent comment
cela se peut entendre, qu'il y en a une
infinité qui dénient absolument que cette
chose soit véritable, quoique d'ailleurs
ils croient avoir tout l'esprit le mieux
tourné du monde. Ils s'en rapportent
plutôt à un seul Aristote, qu'à un nombre
infini de fameux Auteurs, qui depuis
plusieurs siècles ont confirmé toutes ces
choses, & par les épreuves qu'ils en ont
fait, & par les écrits qu'ils nous en ont
laissés : jurant que toutes les paroles
qu'ils ont avancées portaient vérité, ou
qu'autrement ils voulaient en rendre
compte au grand jour du Jugement.
Mais quoique tout cela ne serve de rien,
ceux qui possèdent la science sont toujours
méprisés : ce qui ne se fait pas sans
un juste jugement de Dieu, qui d'autant
mieux il a mis ce don précieux dans quelque
vaisseau, d'autant plus il permet
qu'on le considère comme une folie, afin
que ceux qui en sont indignes le méprisent
& le rejettent plutôt à leur propre
perte & à leur propre dommage. Mais
les fils de la science gardent avec crainte
ce dépôt secret de la Providence, considérant
que les paraboles, tant de l'Ecriture
Sainte, que de tous les sages, signifient
A a

@

282 Traité du Sel.

bien autre chose que ne porte le sens
littéral : c'est pourquoi suivant le commandement
du Psalmiste, ils méditent
jour & nuit sur leur matière, & cherchent
cette précieuse Pierre avec soin & avec
peine, jusqu'à ce qu'ils la trouvent par
leurs prières & leur travail. Car si Dieu,
(comme on n'en peut douter ) ne donne
point à connaître cette admirable Pierre
(quoique terrestre seulement) à tous les
hommes de mauvaise volonté, à cause
qu'elle est un petit crayon de cette sainte
& céleste Pierre angulaire, quel sentiment
devons-nous avoir de cette authentique
& inestimable Pierre que tous les
Anges & Archanges adorent ? Bien toutefois
qu'il n'y ait aucun homme qui ne
se tienne assuré de l'acquérir sans peine,
pourvu qu'étant régénéré il fasse profession
de la Foi, qu'il la publie de bouche,
qu'il n'en conçoive aucun doute, &
qu'il n'en forme point de contestation, il
entrera dans la porte étroite du Paradis,
avec tous les saints Personnages du vieux
& du nouveau Testament.
Quant à nous, nous savons très certainement
que toute la Théologie & la
Philosophie sont vaines sans cette huile
incombustible. Car tout ainsi que les cinq

@

Traité du Sel. 283

métaux imparfaits meurent dans l'examen
du feu, s'ils ne sont teints & amenés
à leur perfection par le moyen de cette
huile incombustible, (que les Philosophes
nomment leur Pierre) de même les
cinq vierges folles qui à l'avenue de leur
Roy & leur Epoux, n'auront point la
véritable huile dans leur lampes, périront
» indubitablement. Car le Roy
» (comme il se voit en Saint Mathieu,
» Chap. 25. 41. 42. 43.) rangera à sa
» gauche ceux qui n'ont point l'huile
» de charité & de miséricorde, & leur
» dira : Eloignez-vous de moi, maudits
» que vous êtes, allez au feu éternel, qui
» est préparé au Diable & à ses Anges.
» Car j'ai eu faim, & vous ne m'avez
» point donné à manger: j'ai eu soif, &
» vous ne m'avez point donné à boire:
» j'étais étranger, & vous ne m'avez
» point logé : j'étais nu, & vous ne m'avez
» point couvert: j'étais malade & prisonnier,
» & vous ne m'avez point visité.
Au contraire, tout ainsi que ceux qui
s'efforcent sans cesse à connaître les merveilleux
secrets de Dieu, & demandent
avec grand zèle au Père des Lumières
qu'il les veuille illuminer, reçoivent enfin
l'esprit de la sagesse divine, qui les
A a ij

@

284 Traité du Sel.

conduit en toute vérité, & les unit par
leur vive foi avec ce Lion vainqueur de
la tribu de Juda, lequel seul délie & ouvre
le Livre de la régénération, scellé
aux sept sceaux dans chacun des Fidèles.
De sorte qu'en lui naît cet Agneau, qui
dès le commencement fut sacrifié, qui
seul est le Seigneur des Seigneurs, & qui
attache le vieil Adam à la Croix de son
humilité & de sa douceur, & ré-engendre
un nouvel homme par la semence du Verbe
divin.
De même aussi voyons nous une représentation
de cette régénération
en l'oeuvre des Philosophes, dans lequel
il y a ce seul Lion vert, qui ferme & ouvre
les sept sceaux indissolubles des sept
esprits métalliques, & qui tourmente les
corps jusqu'à ce qu'il les ait entièrement
Perfectionnés, par le moyen d'une longue
& ferme patience de l'Artiste. Car
celui là ressemble aussi à cet Agneau, auquel
& non à d'autres, les sept sceaux de
la nature seront ouverts.
O Enfants de la Lumière ! qui êtes toujours
victorieux par la vertu de l'Agneau
divin, toutes les choses que Dieu a jamais
créé, serviront pour votre bonheur temporel
& éternel, comme nous en avons

@

Traité du Sel. 285

une promesse de la propre bouche de
Notre Seigneur Jésus-Christ, par
laquelle il a voulu marquer de suite ces
seize sortes de Béatitudes, qu'il a réitérées,
en S. Math, chap. 5. & en l'Apocal.
chap. 2. & 21. dans ces termes.

/Bien-heureux sont les pauvres d'esprit
I ; car le Royaume de Cieux est
I à eux.
1.( A celui qui vaincra, je lui donnerai
I à manger de l'Arbre de vie,
\ lequel est au Paradis de mon Dieu.

/Bien-heureux sont ceux qui mènent
I deuil: car ils seront consolés.
2.( Celui qui vaincra, ne sera point offensé
\ par la mort seconde.

/Bien-heureux sont les débonnaires;
I car ils habiteront la terre par droit
I d'héritage.
3.( A celui qui vaincra, je lui donnerai
I à manger de la Manne qui est cachée,
I & lui donnerai un caillou
I blanc, & au caillou un nouveau
I nom écrit, que nul ne connaît, sinon
\ celui qui le reçoit.

@

286 Traité du Sel.

/Bien-heureux sont ceux qui ont faim
I & soif de justice: car ils seront saoulés.
ICelui qui aura vaincu, & aura gardé
I mes oeuvres jusqu'à la fin, je lui
4.( donnerai puissance sur les Nations :
I Et il les gouvernera avec une verge
I de fer, & seront brisées comme les
I vaisseaux du Potier. Comme j'ai
I aussi reçu de mon Père. Et je lui
\ donnerai l'Etoile du matin.

/Bien-heureux sont les miséricordieux
I car miséricorde leur sera faite.
ICelui qui vaincra, sera ainsi vêtu de
5.( vêtements blancs; & je n'effacerai
I point son nom du Livre de vie : &
I je confesserai son nom devant mon
\ Père, & devant ses Anges.

/Bien-heureux sont ceux qui sont nets
I de coeur: car ils verront Dieu.
ICelui qui vaincra, je le ferais être une
I colonne au Temple de mon Dieu;
6.( & il ne sortira plus dehors: & j'écrirai
I sur lui le nom de mon Dieu,
I & le nom de la Cité de mon Dieu,
I qui est la nouvelle Jérusalem, laquelle

@

Traité du Sel. 287

I descend du Ciel de devers
\ mon Dieu, & mon nouveau nom.

/Bien-heureux sont ceux qui procurent
I la paix : car ils seront appelés
I Enfants de Dieu.
7.( Celui qui vaincra, je le ferai seoir
I avec moi en mon Trône : ainsi que
I j'ai aussi vaincu, & suis assis avec
\ mon Père à son Trône.

/Bien-heureux sont ceux qui sont persécutés
I par justice: car le Royaume
I des Cieux est à eux.
8.( Celui qui sera vainqueur, obtiendra
I toutes choses par un droit héréditaire
I ; & je serai son Dieu, & il sera
\ mon fils.

Reprenons donc, mes frères, par la
grâce de Dieu notre miséricordieux un
esprit laborieux, pour combattre un bon
combat : car celui qui n'aura pas dûment
combattu, ne sera point couronné,
parce que Dieu ne nous accorde point
ses dons temporels qu'à force de sueur
& de travail, selon le témoignage universel
de tous les Philosophes, & de

@

288 Traité du Sel.

Hermès même, qui assure que pour acquérir
cette benoîte Diane & cette Lunaire
blanche comme lait, il a souffert
plusieurs travaux d'esprit, de même que
chacun peut conjecturer. Car comme
notre Sel au commencement est un sujet
terrestre, pesant, rude, impur, chaotique,
gluant, visqueux, & un corps ayant
la forme d'une eau nébuleuse, il est nécessaire
qu'il soit dissous, qu'il soit séparé
de son impureté, de tous ses accidents
terrestres & aqueux, & de son ombre
épaisse & grossière; & sur tout qu'il
soit extrêmement sublimé, afin que ce
Sel cristallin des métaux exempt de toutes
fèces, purgé de toute sa noirceur, de
sa putréfaction & de sa lèpre, devienne
très pur, & souverainement clarifiée,
blanc comme neige, fondant & fluant
comme Cire.

pict

Discours



@

Traité du Sel. 289

Discours traduits de Vers.

Le Sel est la seule & unique clef,
Sans Sel notre Art ne saurait aucunement
subsister.
Et quoique ce Sel (afin que je vous en
avertisse)
N'ait point apparence de Sel au commencement,
Toutefois c'est véritablement un Sel, qui
sans doute
Est tout-à-fait noir & puant en son commencement,
Mais qui dans l'opération & par le travail
Aura la ressemblance de la présure du
Sang :
Puis après il deviendra tout-à-fait blanc
& clair,
En se dissolvant & se fermentant soi-
même.

pict

B b

@

290 Traité du Sel.

---------------------------------------

CHAPITRE VI.

Du mariage du serviteur rouge avec
la femme blanche.

I L y en a plusieurs qui croient savoir
la manière de faire la teinture des
Philosophes: mais lorsqu'ils sont aux
épreuves avec notre serviteur rouge, à
peine croirait-on combien le nombre de
ceux qui réussissent est très petit, & combien
il s'en rencontre peu en tout le monde
qui méritent le nom de véritable Philosophes.
Car où est-ce qu'on peut trouver
un Livre qui donne une suffisante instruction
sur ce sujet, puisque tous les
Philosophes l'ont enveloppé dans le silence
& qu'ils l'ont ainsi voulu cacher exprès,
de même que notre bien-aimé père
l'a dit en manière de révélation aux Inquisiteurs
de cet Art; auxquels il n'a presque
rien laissé d'excellent que ce peu de
paroles: Une seule chose, mêlée avec une
eau philosophique.
Et il ne faut point douter que cette
chose n'ait donné beaucoup de peine à

@

Traité du Sel. 291

quelques Philosophes, avant que de passer
cette forêt, pour commencer leur
première opération, comme nous en
avons un exemple considérable en l'Auteur
de l'Arche-ouverte, communément
appelé le disciple du grand & petit paysan
(qui possède les manuscrits de défunt
son vénérable & digne précepteur, &
qui a eu une parfaite connaissance de
l'Art philosophique il y a déjà trente
ans) duquel nous a raconté ce qui arriva
à son maître en ce point, c'est-à-dire en
sa première opération, par laquelle il ne
pût de prime abord, quelque moyen ou
industrie qu'il apportât, faire en sorte
que les Soufres se mêlassent ensemble &
fissent coït: parce que le Soleil nageait
toujours au dessus de la Lune. Ce qui
lui donna un grand déplaisir, & fut cause
qu'il entreprit de nouveau plusieurs
voyages fâcheux & difficiles, dans le
dessein de s'éclaircir en ce point par quelqu'un
qui serait peut être possesseur de
la Pierre, comme il lui arriva selon son
souhait, en telle sorte qu'il ne s'est encore
trouvé personne qui ait surpassé son
expérience, car il connaissait effectivement
la plus prochaine & la plus abrégée
voie de cet oeuvre, d'autant qu'en l'espace
B b ij

@

292 Traité du Sel.

de trente jours, il achevait le secret
de la Pierre, au lieu que les autres Philosophes
sont obligés de tenir leur matière
en digestion premièrement pendant
sept mois, & après, pendant dix mois
continus.
Ce que nous avons voulu faire remarquer
à ceux qui s'imaginent & se croient
être grands Philosophes, & qui n'ont
jamais mis la main aux opérations, afin
qu'ils considèrent en eux-mêmes si quelque
chose leur manque ; car avant ce passage
il arrive souventefois que les Artistes
présomptueux sont contraints d'avouer
leur ignorance & leur témérité. Il s'en
rencontre même quelques-uns parmi les
plus grands Docteurs, & parmi les personnes
de grand savoir, qui se persuadent
que notre serviteur rouge digeste
se doit extraire de l'or commun par le
moyen d'une eau mercuriale, laquelle
erreur, le très savant Auteur de l'ancien
duel Chymique a autrefois démontré,
en un discours qu'il a composé, où
il fait parler la Pierre de cette sorte:
» Quelques-uns se sont tellement écartés
» loin de moi, qu'encore qu'ils aient
» su extraire mon esprit tingent, qu'ils
» ont mêlé avec les autres métaux &

@

Traité du Sel. 293

» minéraux, après plusieurs travaux je
» ne leur ai accordé que la jouissance de
» quelque petite portion de ma vertu,
» pour en améliorer les métaux qui me
» sont les plus prochains & les plus alliés
» ; mais si ces Philosophes eussent recherché
» ma propre femme, & qu'ils
» m'eussent joint avec elle, j'aurais produit
» mille fois davantage de teinture,
» &c.
Quand à ce qui regarde notre conjonction,
il se trouve deux différentes manières
de conjoindre, dont l'une est humide,
& l'autre sèche. Le Soleil a trois
parties de son eau, sa femme en a neuf,
ou le Soleil en a deux & sa femme en a
sept. Et tout ainsi que la semence de
l'homme est en une seule fois toute infuse
dans la matrice de la femme qui se
ferme en un moment jusqu'à l'enfantement,
de même dans notre oeuvre nous
conjoignons deux eaux, le Soufre de
l'or, & l'âme & le corps de son mercure :
le Soleil & la Lune: le mari & sa femme:
deux femmes : deux argents vifs,
& nous faisons de ces deux notre mercure
vif, & de ce mercure la Pierre des
Philosophes.
B b iij

@

294 Traité du Sel.

Discours traduits de Vers.

Après que la terre est bien préparée,
Pour boire son humidité,
Alors prenez ensemble l'esprit, l'âme &
la vie,
Et les donnez à la terre.
Car qu'est-ce que la terre sans semence ?
Et un corps sans âme ?
Considérez donc bien & vous observerez
Que le Mercure est ramené à sa mère,
De laquelle il a pris son origine ;
jetez-le ensuite sur icelle, & il vous
sera utile :
La semence dissoudra la terre,
Et la terre coagulera la semence.

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CHAPITRE VII.

Des degrés du feu.

D Ans la coction de notre Sel, la
chaleur externe de la première opération
s'appelle élixation, & elle se fait
dans l'humidité: mais la tiédeur de la seconde
opération, se parachève dans la

@

Traité du Sel. 295

sécheresse, & elle est nommée assation.
Les Philosophes nous ont désigné ces
deux feux en cette sorte : Il faut cuire
notre Pierre par élixation & assation.
Notre bénît ouvrage désire d'être réglé
conformément aux quatre saisons de
l'année: & comme la première partie qui
est l'Hiver, est froide & humide, la seconde
qui est le Printemps, est tiède &
humide ; la troisième, qui est l'Eté, est
chaude & sèche ; & la quatrième qui est
l'Automne, est destinée pour cueillir les
fruits ; de même le premier régime du
feu doit être semblable à la chaleur d'une
poule qui couve ses oeufs, pour faire
éclore ses poulets, ou comme la chaleur
de l'estomac qui cuit & digère les viandes,
qui nourrissent le corps ; ou comme
la chaleur du Soleil lorsqu'il est au signe
de Bélier, & cette tiédeur dure jusqu'à
la noirceur, & même jusqu'à ce que la
matière devienne blanche. Que si vous
ne gardez point ce régime, & que votre
matière soit trop échauffée, vous ne verrez
point la désirée tête du corbeau;
mais vous verrez malheureusement une
prompte & passagère rougeur semblable
au pavot sauvage, ou bien une huile
rousse surnageante, ou que votre matière
B b iiij

@

296 Traité du Sel.

aura commencé de se sublimer ; que
si cela arrive, il faut nécessairement retirer
votre composé, le dissoudre & l'imbiber
de notre lait virginal, & commencer
derechef votre digestion avec plus de
précaution, jusqu'à ce que tel défaut
n'apparaisse plus. Et quand vous verrez
la blancheur, vous augmenterez le feu
jusqu'à l'entier dessèchement de la Pierre,
laquelle chaleur doit imiter celle du
Soleil, lorsqu'il passe du Taureau dans
les Gémeaux; & après la dessiccation, il
faut encore prudemment augmenter votre
feu, jusqu'à la parfaite rougeur de
votre matière, laquelle chaleur est semblable
à celle du Soleil dans le signe du
Lion.

Discours traduits de Vers.

Prenez bien garde aux avertissements que
je vous ai donné,
Pour le régime de votre feu doux,
Et ainsi vous pourrez espérer toute sorte
de prospérités,
Et participer quelque jour à ce trésor;
Mais il faut que vous connaissiez auparavant,
Le feu vaporeux suivant la pensée des
Sages,

@

Traité du Sel. 297

Parce que ce feu n'est pas élémentaire,
Ou matériel & autre semblable ;
Mais c'est plutôt une eau sèche tirée du
Mercure :
Ce feu est surnaturel,
Essentiel, céleste & pur,
Dans lequel le Soleil & la Lune sont
conjoints.
Gouvernez ce feu par le régime d'un feu
extérieur,
Et conduisez votre ouvrage jusqu'à la
fin.

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CHAPITRE VIII.

De la vertu admirable de notre Pierre
salée & aqueuse.

C Elui qui aura reçu tant de grâces
du Père des lumières, que d'obtenir
en cette vie le don inestimable de la
Pierre philosophale, peut non-seulement
être assuré qu'il possède un trésor de si
grand prix, que tout le monde ensemble,
& tous les Monarques mêmes qui l'habitent
de toutes parts ne le sauraient jamais
payer, mais encore il doit être persuadé

@

298 Traité du Sel.

qu'il a une marque très évidente
de l'amour que Dieu lui porte, & de la
promesse que la sagesse divine (qui donne
un tel don) a fait en sa faveur de lui
accorder pour jamais une éternelle demeure
avec elle, & une parfaite union
d'un mariage céleste, laquelle nous souhaitons
de tout notre coeur à tous les
Chrétiens; car c'est le centre de tous les
trésors, suivant le témoignage de Salomon,
» au 7. de la Sag. où il dit . J'ai
» préféré la Sagesse au Royaume & à la
» Principauté, & je n'ai point fait état
» de toutes les richesses en comparaison
» d'icelle. Je n'ai pas mis en parallèle
» avec elle aucune pierre précieuse ; car
» tout l'or n'est qu'un sable vil à son
» égard, & l'argent n'est que de la boue.
» Je l'ai aimé par-dessus la santé & la
» beauté du corps, & je l'ai choisi pour
» ma lumière, les rayons de laquelle ne
» s'éteignent jamais. Sa possession m'a
» donné tous les biens imaginables, &
» j'ay trouvé qu'elle avait dans sa main
» des richesses infinies, &c.
Quand à notre Pierre philosophale,
l'on y peut assez commodément remarquer
tous ces merveilles, premièrement
le sacré mystère de la très sainte Trinité,

@

Traité du Sel. 299

l'oeuvre de la création, de la rédemption,
de la régénération, & l'état futur de la
félicité éternelle.
Secondement, notre Pierre chasse &
guérit toutes sortes de maladies quelles
quelles soient, & conserve un chacun en
santé, jusqu'au dernier terme de sa vie,
qui est lorsque l'esprit de l'homme venant
à s'éteindre à la façon d'une chandelle,
s'évanouit doucement, & passe
dans la main de Dieu.
En troisième lieu, elle teint & change
tous les métaux en argent & en or, meilleur
que ceux que la nature a coutume
de produire : & par son moyen les pierres
& tous les cristaux les plus vils peuvent
être transformés en pierres précieuses.
Mais parce que notre intention
est de changer les métaux en or, il faut
qu'ils soient auparavant fermentés avec
de l'or très bon & très pur : car autrement
les métaux imparfaits ne pourraient
pas supporter sa trop grande & suprême
subtilité, mais il arriverait plutôt
de la perte & du dommage dans la projection.
Il faut aussi purifier les métaux
imparfaits & impurs, si l'on en veut tirer
du profit. Une dragme d'or suffit pour
la fermentation au rouge, & une dragme

@

300 Traité du Sel.

d'argent pour la fermentation au blanc :
& il ne faut pas se mettre en peine d'acheter
de l'or ou de l'argent pour faire
cette fermentation, parce qu'avec une
seule très petite partie l'on peut en après
augmenter de plus en plus la teinture, en
telle sorte qu'on pourrait charger des
navires entiers de métal précieux qui
proviendrait de cette confection. Car si
cette médecine est multiplié, & qu'elle
soit derechef dissoute & coagulée par
l'eau de son mercure blanc ou rouge, de
laquelle elle a été préparée, alors cette
vertu tingente augmentera à chaque fois
de dix degrés de perfection, ce que l'on
pourra recommencer autant de fois que
l'on voudra.
» Le rosaire dit, celui qui aura une
» fois parachevé cet Art, quand il devrait
» vivre mille milliers d'années, &
» chaque jour nourrir quatre mille hommes,
» néanmoins il n'aurait point d'indigence.

» L'Auteur de l'Aurore apparaissante
» dit, C'est elle qui est la fille des Sages,
» & qui a en son pouvoir l'autorité,
» l'honneur, la vertu & l'empire, qui a
» sur sa tête la couronne fleurissante du
» Royaume, environnée des rayons des

@

Traité du Sel. 301

» sept brillantes Etoiles, & comme l'épouse
» orné de son mari, elle porte
» écrit sur ses habits en lettres dorées
» Grecques, Barbares & Latines; Je suis
» l'unique fille des Sages, tout-à-fait inconnue
» aux fols. O heureuse science,
» ô heureux savant! car quiconque la
» connaît, il possède un trésor incomparable,
» parce qu'il est riche devant
» Dieu & honoré de tous les hommes,
» non pas par usure, par fraude, ni par
» de mauvais commerces, ni par l'oppression
» des pauvres, comme les riches
» de ce monde font gloire de s'enrichir,
» mais par le moyen de son industrie &
» par le travail de ses propres mains.
C'est pourquoi ce n'est pas sans raison
que les Philosophes concluent qu'il faut
expliquer les deux Enigmes suivantes de
la teinture blanche ou rouge, ou de leur
Urim & Thumim.

Discours traduits de Vers.

L a L U N E.

Ici est née une divine & Auguste Impératrice,
Les Maîtres d'un commun consentement

@

302 Traité du Sel.

la nomment leur fille.
Elle se multiplie soi-même, & produit un
grand nombre d'enfants
Purs, Immortels, & sans tâche.
Cette Reine a de la haine pour la mort &
pour la pauvreté ;
Elle surpasse par son excellence l'or, l'argent,
& les pierres précieuses.
Elle a plus de pouvoir que tous les remèdes
quels qu'ils soient.
Il ni a rien en tout le monde qui luy puisse
être comparé,
A raison de quoi nous rendons grâces à
Dieu, qui est es Cieux.

L E S O L E I L.

Ici est né un Empereur tous plein d'honneurs,
Il n'en peut jamais naître un plus grand
que lui,
Ni par Art, ni par Nature,
Entre toutes les choses créées.
Les Philosophes l'appellent leur fils,
Qui a le pouvoir & la force de produire
divers effets.
Il donne à l'homme tout ce qu'il désire
de lui.
Il lui octroie une santé persévérante,

@

Traité du Sel. 303

L'or, l'argent, les pierres précieuses,
La force, & une belle & sincère jeunesse.
Il détruit la colère, la tristesse, la pauvreté,
& toutes les langueurs.
O trois fois heureux celui qui a obtenu de
Dieu une telle grâce.

R E C A P I T U L A T I O N.

Mon cher frère & fils Inquisiteur de
cet Art, reprenons dès le commencement
toutes les choses qui te sont principalement
nécessaires, si tu désires que ta recherche
soit aidée & suivie d'un bon
succès.
Premièrement & avant toutes choses
tu doit fortement t'imprimer en la mémoire,
que sans la miséricorde de Dieu
tu es tout-à-fait malheureux, & plus misérable
que le Diable même, au pouvoir
duquel sont tous les damnés, parce
que t'ayant donné une âme immortelle,
veuille ou ne veuille pas, tu dois vivre
toute une éternité, ou avec Dieu parmi
les Saints dans un bonheur inconcevable,
ou avec Satan parmi les damnés dans
des tourments qu'on ne peut exprimer.
C'est pourquoi adores Dieu de tout ton
coeur, afin qu'il veuille te sauver pour

@

304 Traité du Sel.

toute l'éternité; emploie toutes tes forces
pour suivre ses saints commandements,
qui sont la règle de ta vie, comme
le Sauveur nous l'a enjoint par ces paroles:
Cherchez premièrement le Royaume
de Dieu & toutes les autres choses vous serons
données. Par ce moyen vous imiterez
les Sages nos prédécesseurs, & vous observerez
la méthode dont ils se sont servi
pour se mettre en grâce auprès de ce
redoutable Seigneur (devant lequel Daniel
le Prophète a vu un mille millions
d'assistants & un grand nombre de myriades
qui le servaient) de même que ce
très sage Salomon nous a fidèlement
indiqué le chemin qu'il a gardé pour obtenir
la véritable sagesse par le moyen
de cette doctrine qui est la meilleure,
& qu'il nous faut entièrement imiter.
» J'ai été (dit-il) un enfant doué de
» bonnes qualités, & parce que j'avais
» reçu une bonne éducation, je me
» trouvai avoir atteint l'age d'adolescence
» dans une vie sans crime & sans
» reproche : mais après que j'eus reconnu
» que j'avais encore de moindres disposition
» qu'aucun autre homme pour
» devenir vertueux, si Dieu ne m'accordait
» cette grâce,) & que cela même
était

@

Traité du Sel. 305

» était Sapience de savoir de qui était
» ce don) je m'en allai au Seigneur, je
» le priai, & lui dis de tout mon coeur:
» ô Dieu de mes Pères, & Seigneur de
» miséricorde, qui avez fait toutes choses
» par votre parole, & qui par votre
» Sagesse avez constitué l'homme pour
» dominer sur toutes les créatures que
» vous avez faites, pour disposer toute
» la terre en justice, & pour juger en
» équité de coeur : donnez-moi je vous
» prie la Sagesse, qui environne sans
» cesse le trône de votre divine Majesté,
» & ne me rejetez point du nombre de
» vos enfants : car je suis votre serviteur,
» & le fils de votre servante, je suis
» homme faible, & de petite durée, &
» encore trop incapable en intelligence
» de jugement & des lois, &c.
En cette manière tu pourras aussi plaire
à Dieu, pourvu que ce soit là ton principal
étude ; puis après, il te sera licite
& même convenable que tu songes au
moyen de t'entretenir honnêtement pendant
cette vie, de sorte que tu vives non-
seulement sans être à charge de ton prochain,
mais encore que tu aides aux pauvres,
selon que l'occasion s'en présentera.
Ce que l'Art des Philosophes donne très
C c

@

306 Traité du Sel.

facilement à tous ceux auxquels Dieu permet
que cette science, comme une de
ses grâces particulières, soit connue:
Mais il n'a pas coutume de le faire à
moins qu'il n'y soit excité par de ferventes
prières & par la sainteté de vie de celui
qui demande cette insigne faveur, &
il ne veut pas même accorder immédiatement
la connaissance de cet Art à quelque
personne que ce soit, mais toujours par
des dispositions moyennes, savoir par les
enseignements & par le travail des mains,
auxquels il donne entièrement sa bénédiction,
s'il en est invoqué de bon coeur ;
au lieu que quand on ne le prie pas, il en
arrête l'effet, soit en mettant obstacle
aux choses commencées, soit en permettant
qu'elles finissent par un mauvais
événement.
Au reste, pour acquérir cette science
il faut étudier, lire & méditer, afin que
tu puisses connaître la voie de la nature,
que l'Art doit nécessairement suivre.
L'étude & la lecture consistent dans les
bons & véritables Auteurs qui ont en
effet expérimenté la vérité de cette science,
& l'ont communiqué à la postérité,
& auxquels il y a de la certitude de croire
dans leur Art ; car ils ont été hommes

@

Traité du Sel. 307

de conscience, & éloignez de tous mensonges,
encore bien que pour plusieurs
raisons ils aient écrit obscurément. Pour
toi tu dois rapporter ce qu'ils ont enveloppé
dans l'obscurité avec les opérations
de la Nature, & prendre garde de quelle
semence elle se sert pour produire & engendrer
chaque chose: par exemple, cet
arbre-ci ou cet arbre-là ne se fait pas de
toutes sortes de choses, mais seulement
d'une semence ou d'une racine qui soit
de son même genre. Il en va de même de
l'Art des Philosophes, lequel pareillement
a une détermination certaine & assurée ;
car il ne teint rien en or ou en argent,
que le genre Mercuriel métallique,
lequel il condense en une masse malléable
& qui souffre le marteau, persévérante
au feu, laquelle soit colorée d'une couleur
très parfaite, & qui en communiquant
sa teinture, nettoie & sépare du
métal toutes les choses qui ne sont pas
de sa nature. Il s'ensuit donc que la teinture
pareillement est du genre Mercuriel
métallique, destiné pour la perfection de
l'or, & qu'il faut tirer son origine, sa racine
& sa vertu séminaire, du même sujet,
duquel sont produits les corps métalliques
vulgaires qui souffrent & qui s'étendent
Cc ij

@

308 Traité du Sel.

sous le marteau. Je te décris clairement
en ce lieu la matière de l'Art, laquelle
si tu ne comprends pas encore,
tu dois soigneusement t'appliquer à la
lecture des Auteurs, jusqu'à ce qu'enfin
toutes choses te soient devenues familières.
Après avoir jeté un ferme & solide
fondement sur la doctrine des véritables
& légitimes possesseurs de la Pierre, il
faut venir aux opérations manuelles, &
à une due préparation de la matière, qui
requiert que toutes les fèces & superfluités
soient ôtées par notre sublimation,
& qu'elle acquiert une essence cristalline,
salée, aqueuse, spiritueuse, oléagineuse,
laquelle sans addition d'aucune
chose hétérogène & de différente nature,
& sans aucune diminution & aucune perte
de sa vertu séminale générative &
multiplicative, doit être amenée jusqu'à
un égal tempérament d'humide & de sec,
c'est-à-dire du volatil & du fixe, & suivant
le procédé de la Nature, élever cette
même essence par le moyen de notre
Art, jusqu'à une entière perfection, afin
qu'elle devienne une Médecine très fixe,
qui se puisse résoudre dans toute humeur,
comme aussi dans toute chaleur aisée,

@

Traité du Sel. 309

& qu'elle devienne potable ; en sorte
néanmoins qu'elle ne s'évapore pas,
comme font ordinairement les remèdes
vulgaires, lesquels manquent toujours
de cette principale vertu qu'elles doivent
avoir pour remédier, parce que comme
impuissants & imparfaits, où ils sont élevés
par la chaleur, ou ils ne le sont pas :
que s'ils sont élevés, ce ne sont peut-
être que certaines eaux subtiles distillées,
c'est-à-dire des esprits si légers & si
facile à s'élever, que par la chaleur du
corps, laquelle elles augmentent jusqu'à
causer frémissement, elles sont aussi-tôt
sublimées & portées en haut, montant à
la tête, & là cherchant une sortie (de
même que l'esprit de vin a coutume de
faire en ceux qui sont ivres) & l'évaporation
ne s'en pouvant faire à cause que
le crane est fermé, elles s'efforcent de
sortir impétueusement, de la même manière
qu'il a coutume d'arriver en la distillation
artificielle, lors quelquefois que
les esprits ramassés & devenus puissants,
font rompre le vaisseau qui les contient.
Que si les remèdes vulgaires ne se peuvent
élever ce sont peut être des sels
qui sont privés de tout suc de vie à cause
d'un feu très violent, & ne peuvent que

@

310 Traité du Sel.

très peu remédier à une maladie langoureuse :
car comme une lampe ardente se
nourrit d'huile & de graisse, laquelle
étant consommée s'éteint ; de même aussi
la mèche qui entretient la vie, se sustente
d'un baume de vie succulent & huileux,
& se mouche par le moyen des plus excellents
remèdes, comme on fait communément
une chandelle par une mouchette :
& parce que notre Médecine très *
assurément est composée du Soleil & de
ses rayons mêmes, l'on peut conjecturer
combien elle a de vertu par dessus tout
les autres médicaments, puisque le seul
Soleil dans toute la nature allume & conserve
la vie ; car sans le Soleil toutes choses
gèleraient, & rien ne croîtrait en ce
monde : les rayons du Soleil font verdoyer
& croître toutes choses, & le Soleil
donne vie à tous les corps sublunaires,
les fait pousser, végéter, mouvoir,
& multiplier ; ce qui se fait par l'irradiation
vivifiante du Soleil. Mais cette vertu
solaire est mille fois plus forte, plus
efficace & plus salutaire dans son véritable
fils, qui est le sujet des Philosophes ;
car là où il est engendré, il faut auparavant
que les rayons du Soleil, de la Lune,
des Etoiles, & de toute les vertus de la

@

Traité du Sel. 311

Nature se soient accumulés en ce lieu
magnétique par l'espace de plusieurs siècles,
& qu'ils se soient comme renfermés
ensemble dans un vase très clos & serré,
lesquels puis après étant empêchés de
sortir, réprimés & rétrécis, se changent
en cet admirable sujet, & engendrent
d'eux-même l'or du vulgaire ; ce qui
marque assez combien son origine est
rempli de vertu, puisqu'il triomphe entièrement
de toute la violence du feu,
quel que ce puisse être ; en sorte qu'il ne
se trouve rien dans tout le monde de
plus parfait après notre sujet : & si l'on
le trouvait dans son dernier état de perfection,
fait & composé par la Nature,
qu'il fût fusible comme de la cire ou du
beurre, & que sa rougeur & sa diaphanéité
& clarté parût au dehors, ce serait
là véritablement notre benoîte Pierre;
ce qui n'est pas. Néanmoins la prenant
dès son premier principe, on la peut
mener à la plus haute perfection qu'il
y ait, par le moyen de ce souverain Art
Philosophique, fondamentalement expliqué
dans les Livres des anciens Sages.

@

312 Traité du Sel.

pict

D I A L O G U E.

Qui découvre plus amplement la
préparation de la Pierre Philosophale.

V Ous avez vu par les Traités précédents
que l'assemblée des Alchimistes
& Distillateurs qui disputaient
fortement de la Pierre des Philosophes,
fut interrompue par un orage imprévu ;
comme ils furent dispersés & divisés en
plusieurs différentes Provinces, sans
avoir pris aucune détermination certaine,
& comme chacun d'eux est demeuré
sans conclusion. Ce qui a donné lieu à un
nombre infini de sophistications & de
procédés trompeurs & erronés, parce
que cette malheureuse tempête ayant empêché
une décision finale de tous leurs
différends, un chacun d'eux a resté dans
l'opinion imaginaire qu'il s'était figurée,
laquelle il a suivi après dans ses opérations.
Une partie de ces Docteurs Chimistes
mistes

@

Traité du Sel. 313

qui avait assisté à cette Assemblée,
avait lu les écrits des véritables
Philosophes qui nous proposent tantôt
que le Mercure, tantôt que le Soufre,
tantôt que le Sel est la matière de leur
Pierre. Mais parce que ces sophisticateurs
ont mal entendu la pensée des anciens,
& qu'ils ont cru que l'argent-vif,
le Soufre & le Sel vulgaire étaient les
choses qu'il fallait prendre pour la confection
de la Pierre, & après avoir été
dispersé en plusieurs endroits de la Terre,
ils en ont fait des épreuves de toutes les
façons imaginables. Quelqu'un d'entre-
eux a remarqué dans Geber cette maxime
» digne de considération : Les anciens
» parlant du Sel ont conclu que c'était
» le savon des Sages, la clef qui ferme &
» ouvre, & qui ferme derechef & personne
» n'ouvre ; sans laquelle clef ils disent
» qu'aucun homme dans ce monde
» ne saurait parvenir à la perfection de
» cet oeuvre, c'est-à-dire s'il ne fait calciner
» le Sel après l'avoir préparé, &
» alors il s'appelle Sel fusible : de même
» qu'il a lu en un autre Auteur que,
Celui qui connaît le Sel & sa dissolution,
sait le secret caché des anciens
Sages. Cet Alchimiste se persuada par
D d

@

314 Traité du Sel.

ces paroles qu'il fallait travailler sur le
Sel commun, dont il apprit à préparer un
esprit subtil, avec lequel il dissolvait l'or
du vulgaire, & en tirait sa couleur citrine,
& sa teinture, laquelle il s'étudiait
de joindre & unir aux métaux imparfaits,
afin que par ce moyen ils se changeassent
en or : mais tous ses travaux n'eurent aucun
bon succès, quelque peine qu'il y
pût prendre ; ce qu'il devait déjà savoir
» du même Geber lorsqu'il dit, que
» tous les corps imparfaits ne se peuvent
» aucunement perfectionner par le mélange,
» avec les corps que la nature a
» rendu simplement parfaits, parce que
» dans le premier degré de leur perfection,
» ils ont seulement acquis une
» simple forme pour eux, par laquelle
» ils étaient perfectionnés par la nature,
» & que comme morts ils n'ont aucune
» perfection superflue qu'ils puissent
» communiquer aux autres, & ce pour
» deux raisons ; la première, à cause que
» par ce mélange d'imperfection, ils sont
» rendus imparfaits, vu qu'ils n'ont pas
» plus de perfection qu'ils en ont besoin
» pour eux mêmes : & la dernière, à cause
» que par cette voie leurs principes ne
» peuvent pas se mêler intimement & en

@

Traité du Sel. 315


» toutes les plus petites parties, d'autant
» que les corps ne se pénètrent point l'un
» l'autre, &c. Après cela, cette autre
» sentence de Hermès tomba dans la pensée
» de notre Artiste, savoir que le Sel
des métaux est la Pierre des Philosophes.
Il concluait donc en lui même que le
Sel du vulgaire ne devait pas être la chose
dont les Philosophes entendaient parler,
mais qu'il la fallait extraire des métaux.
C'est pourquoi il se mit à calciner
les métaux avec un feu violent, à les dissoudre
en des eaux fortes, les corroder,
les détruire & préparer les Sels : il inventait
pour son dessein plusieurs manières
de dissoudre les métaux, pour les faire
fondre aisément, & telles autres infinies
opérations vaines & superflues : mais il
ne pût jamais par tous ces moyens venir
à la fin de son désir. Ce qui le faisait encore
douter touchant les Sels & les matières
dont nous avons parlé, en sorte
qu'il ne cessait de regarder dans les livres
des uns & des autres Philosophes. Il
fouillerait toujours espérant de rencontrer
quelque passage formel touchant la
matière, & il fit tant qu'il découvrit cet
axiome. Notre Pierre est Sel, & notre
Sel est une terre, & cette terre est vierge,
D d ij

@

316 Traité du Sel.

S'arrêtant à peser profondément ces paroles,
il lui sembla tout-à-coup que son
esprit était fort éclairé, & il commençait
à reconnaître que ses travaux précédents
n'avaient point réussi selon son souhait,
à cause que jusqu'à présent il avait manqué
de ce Sel virginal, & qu'on ne saurait
en aucune façon avoir ce Sel vierge
sur la terre, ny sur la superficie universelle,
parce que tout le dessus de la terre
est couvert d'herbes, de fleurs, & de
plantes, dont les racines par leurs fibres
attireraient & suceraient le Sel vierge,
d'où elle prendraient leur croissance, &
ainsi tout ce Sel serait privé de sa virginité,
& se trouverait comme imprégné.
Il s'étonnait encore d'où provenait sa
première stupidité de ce qu'il n'avait pu
comprendre plutôt ces choses dans les
Livres des Philosophes qui en parlent si
clairement, comme dans Morienus qui
dit : notre eau croît dans les montagnes
& dans les vallées; dans Aristote: notre
eau est sèche. Dans Danthyn : notre eau
se trouve dans les vielles étables, les retraits,
& les égouts puants. Dans Alphidius :
notre Pierre se rencontre en toutes
les choses, qui sont au monde, & partout,
& elle se trouve jetée dans le chemin,

@

Traité du Sel. 317

& Dieu ne l'a point mis à un haut
prix pour l'acheter, afin que les pauvres
aussi bien que les riches la puissent avoir.
Et quoi ! (pensait-il en soi-même) ce
Sel n'est il pas marqué manifestement en
tous ces endroits ? il est véritablement la
Pierre & l'eau sèche, qui se peut trouver
en toutes choses, & dans les cloaques
mêmes ; d'autant que tous corps sont
composés de lui, se nourrissent de lui,
& s'augmentent par son moyen, & par
leurs corruptions se résolvent en lui, &
aussi parce qu'une grande quantité de ce
Sel gras cause la fertilité. Ce que les plus
ignorants laboureurs possèdent mieux que
nous qui sommes doctes, lorsque pour
refaire les lieux qui sont stériles à cause
de la sécheresse, ils se servent d'un fumier
pourri, & d'un Sel gras & enflé,
considérant très bien qu'une terre maigre
ne peut pas être fertile. La nature a
aussi découvert à quelques uns, que la
maigreur d'une terre sans humeur se pouvait
améliorer semblablement par un Sel
de cendres ; c'est pour cela qu'en quelques
endroits les laboureurs prennent du
cuir, qu'ils coupent en pièces, le brûlent
& en jettent la cendre sur des terres
maigres pour leur donner la fertilité,
D d iij

@

318 Traité du Sel.

comme on fait en Densbighshire qui est
une Province d'Angleterre ; nous avons
encore un ancien témoignage de cet usage
dans Virgile. Ce que les Philosophes
nous ont déclaré lorsqu'ils ont écrit, que
leur sujet était la force forte de toute force,
& c'est à vrai dire, le Sel de la terre
qui se montre tel : car où est ce qu'on
trouva jamais une force & une vertu plus
épouvantable que dans le Sel de la terre,
savoir le nitre, qui est un foudre à l'impétuosité
duquel rien ne peut résister ?
Notre Alchimiste par cette considération
& autres semblables croyait déjà
avoir atteint le but de la vérité, & se réjouissait
grandement en lui même, de
ce qu'entre un mille million d'autres, lui
seul était parvenu à une connaissance si
haute & si relevée ; il faisait déjà mépris
des plus savants, voire même presque de
tous les autres hommes, de ce qu'ils croupissaient
toujours dans le bourbier de l'ignorance,
& qu'ils n'étaient pas encore
monté comme lui jusqu'au faîte de la plus
fine Philosophie, & que là ils n'étaient
pas devenus riches d'eux mêmes, puis
qu'il y avait une infinité de trésors cachés
dans le Sel vierge des Philosophes ; après,
il se mettait en l'esprit que pour acquérir

@

Traité du Sel. 319

ce Sel de virginité, il fouillerait jusques
sous le fondement des racines, en un certain
lieu de terre grasse, pour en extraire
une terre vierge qui n'eût point encore
été imprégnée ; établissant mal-à-propos
cette maxime que, pour obtenir l'eau
vive de Sel nitre, il fallait fouir dans
une fosse profondément jusqu'aux genoux,
laquelle rêverie il ne se contenta pas seulement
de poursuivre par son labeur ; mais
encore il la rendit publique par un discours
qu'il fit imprimer, dans lequel il
soutenait que c'était la véritable pensée
de tous les Philosophes. Il s'aheurtait si
fortement à cette opinion vaine & imaginaire,
qu'il dépensait tout son bien, de
sorte qu'il se vit réduit en grande pauvreté
& accablé de douleurs & d'ennui,
déplorant la perte irréparable de son argent,
de son temps, & de ses peines. Ce
dommage fut accompagné de soins fâcheux,
d'angoisse, d'inquiétude & de
veilles, lesquelles augmentant de jour en
jour, il se résolut enfin de retourner au
lieu ou il avait été auparavant pour fouir
profondément cette terre qu'il avait cru
être la terre philosophique, & il continua
de vomir ses injures & ses imprécations
jusqu'à ce qu'il fut surpris du sommeil,
D d iiij

@

320 Traité du Sel.

dont il avait été privé quelques
jours par tant de chagrin & de tristesse ;
étant plongé dans ce profond sommeil,
il vit paraître en songe une grande troupe
d'hommes tous rayonnant de lumière,
l'un desquels s'approcha de lui, & le reprit
de cette sorte. Mon ami, pourquoi
est-ce que vous vomissez tant d'injures,
de malédictions & d'exécrations contre
les Philosophes qui reposent en Dieu ?
Cet Alchimiste tout étonné répondit en
tremblant ; Seigneur, j'ai lu en partie
leurs Livres, où j'ai vu qu'on ne pouvait
imaginer de louanges qu'ils ne donnassent
à leur Pierre, laquelle ils élèvent
jusqu'aux cieux ; ce qui a excité en moi
un extrême désir de mettre la main à
l'oeuvre, & j'ai opéré en toutes choses
selon leurs écrits & leurs préceptes, afin
d'être participant à leur Pierre ; mais je
reconnais que leurs paroles m'ont trompé,
vu que par ce moyen j'ai perdu tous
mes biens.
La Vision. Vous leurs faites tort, &
c'est injustement que vous les accusez
d'imposture, car tous ceux que vous
voyez ici sont gens bien heureux ; ils
n'ont jamais écrit aucun mensonge, au
contraire ils ne nous ont laissé que la pure

@

Traité du Sel. 321

vérité, quoi qu'en des paroles cachées
& occultes, afin que de si grands mystère
ne fussent pas connus par les indignes,
car autrement il en naîtrait de grands
maux & désordres dans le monde ; vous
deviez interpréter leurs écrits non pas à
la lettre, mais selon l'opération & la possibilité
de la nature ; vous ne deviez pas
entreprendre auparavant les opérations
manuelles, qu'après avoir posé un solide
fondement par vos ferventes prières à
Dieu, par une assidue lecture, & par un
étude infatigable ; & vous deviez remarquer
en quoi les Philosophes s'accordent
tous, savoir en une seule chose, qui
n'est autre que Sel, Soufre, & Mercure
philosophiques.
L'Alchimiste. Comment saurait-
on s'imaginer que le Sel, le Soufre, & le
Mercure ne puissent être qu'une seule &
même chose, puisque ce sont trois choses
distinctes ?
La Vis. C'est maintenant que vous
faites voir que vous avez la cervelle dure,
& que vous n'y entendez rien ; les Philosophes
n'ont seulement qu'une chose, qui
contient corps, âme & esprit, ils la nomment
Sel, Soufre & Mercure, lesquels
trois se trouvent en une même substance,

@

322 Traité du Sel.

& ce sujet est leur Sel.
L'Alch. D'où est ce qu'on peut avoir
ce Sel ?
La Vis. Il se tire de l'obscure prison
des métaux, vous pouvez avec lui faire
des opérations admirables, & voir toute
sorte de couleurs, comme aussi transmuer
tous le vils métaux en or : mais il
faut auparavant que ce sujet soit rendu
fixe.
L'Alch. Il y a déjà longtemps que je
me romps l'esprit pour travailler à ces
opérations métalliques, sans y avoir jamais
rien pu trouver de semblable.
La Vis. Vous avez toujours cherché
dans les métaux qui sont morts, & qui
n'ont pas en eux la vertu du Sel Philosophique :
comme vous ne pouvez pas
faire que le pain cuit vous serve de semence,
non plus que vous ne sauriez
engendrer un poulet d'un oeuf cuit ; mais
si vous désirez faire une génération, il
faut que vous vous serviez d'une semence
pure, vive, sans avoir été gâtée.
Puisque les métaux du vulgaire sont
morts, pourquoi donc cherchez vous une
matière vivante parmi les morts.
L'Alch. L'or & l'argent ne peuvent-
ils pas être vivifiés derechef par le moyen

@

Traité du Sel. 323

de la dissolution ?
La Vis. L'or & l'argent des Philosophes
sont la vie même, & n'ont pas besoin
d'être vivifiés, on les peut même
avoir pour rien : mais l'or & l'argent
vulgaires se vendent bien chèrement, &
ils sont morts, & demeurent toujours
morts.
L'Alch. Par quel moyen peut-on
avoir cet or vif ?
La Vis. Par la dissolution.
L'Alch. Comment se fait cette dissolution ?
La Vis. Elle se fait en soi-même &
par soi-même, sans y ajouter aucune
chose étrangère : car la dissolution du
corps se fait en son propre sang.
L'Alch. Tout le corps se change-t-il
entièrement en eau ?
La Vis. A la vérité il se change tout,
mais le vent porte aussi dans son ventre
le fils fixe du Soleil, lequel est ce poisson
sans os qui nage dans notre mer Philosophique.
L'Alch. Toutes les autres eaux n'ont-
elles pas cette même propriété ?
La Vis. Cette Eau Philosophique
n'est pas une eau de nuées, ou de quelque
fontaine commune ; mais c'est une

@

324 Traité du Sel.

eau salée, une gomme blanche & une
eau permanente, laquelle étant conjointe
à son corps, ne le quitte jamais ; & quand
elle a été digérée pendant l'espace de
temps qui lui est nécessaire, on ne l'en peut
plus séparer. Cette eau est encore la substance
réelle de la vie en la Nature, laquelle
a été attirée par l'aimant de l'or,
& qui se peut résoudre en une eau claire
par l'industrie de l'Artiste: ce que nulle
autre eau au monde ne saurait faire.
L'Alch. Cette eau ne donne-t-elle
point de fruits ?
La Vis. Puisque cette eau est l'arbre
métallique, on y peut enter un autre rejeton
ou un petit rameau Solaire, lequel
s'il vient à croître, fait que par son
odeur tous les métaux imparfaits lui deviennent
semblables.
L'Alch. Comment est-ce qu'on procède
avec elle ?
La Vis. Il faut la cuire par une continuelle
digestion, laquelle se fait premièrement
dans l'humidité, puis après
dans la sécheresse.
L'Alch. Est-ce toujours une même
chose ?
La Vis. En la première opération il
faut séparer le corps, l'âme & l'esprit, &

@

Traité du Sel. 325

derechef les conjoindre ensemble : que si
le Soleil s'est uni à la Lune, pour lors
l'âme de soi se sépare de son corps, & ensuite
retourne de soi à lui.
L'Alch. Peut-on séparer le corps,
l'âme & l'esprit ?
La Vis. Ne vous mettez point en peine
sinon de l'eau & de la terre feuillée :
vous ne verrez point l'esprit, car il nage
toujours sur l'eau.
L'Alch. Qu'entendez vous par cette
terre feuillée ?
La Vis. N'avez vous point lu qu'il
paraît en notre mer Philosophique une
certaine petite île ? il faut mettre en
poudre cette terre, & puis elle deviendra
comme une eau épaisse mêlée avec de
l'huile, & c'est là notre terre feuillée,
laquelle il vous faut unir par un juste
poids avec son eau.
L'Alch. Quel est ce juste poids ?
La Vis.Le poids de l'eau doit être
pluriel, & celui de la terre feuillée blanche
ou rouge doit être singulier.
L'Alch. O Seigneur, votre discours
dans ce commencement me semble trop
obscur.
La Vis. Je ne me sers point d'autres
termes & d'autres noms que de ceux

@

326 Traité du Sel.

que les Philosophes ont inventés, &
qu'ils nous ont laissé par écrit. Et toute
cette troupe de personnes bien heureuses
que vous voyez, ont été pendant leur vie
de véritables Philosophes ; une partie
desquels étaient grands Princes, & l'autre
des Rois ou des Monarques puissants,
qui n'ont point eu honte de mettre la
main à l'oeuvre, pour rechercher par
leur travail & par leurs sueurs les secrets
de la Nature, & dont ils nous ont écrit
la vérité. Lisez donc diligemment leurs
Livres, & ne les injuriez plus dorénavant :
mais remarquez leurs très doctes
traditions & maximes ; fuyez toutes sophistications,
& tous les Alchimistes
trompeurs, & enfin vous jouirez du miroir
caché de la Nature.
La Vision ayant achevé ce discours,
s'évanouit en un instant, l'Alchimiste
s'éveillât aussi tôt, lequel considérant
en lui même ce qui s'était passé, ne savait
ce qu'il en devait penser : mais parce
que toutes les paroles de la Vision lui
avaient resté dans la mémoire, il s'en alla
promptement dans sa chambre pour les
mettre par écrit. Après il lut avec attention
les Livres des Philosophes ; il reconnut
par leur lecture ses lourdes fautes passées

@

Traité du Sel. 327

& ses premières folies. Ayant ainsi
découvert le véritable fondement de plus
en plus, pour en conserver le souvenir il
le mit en Rythmes Allemandes, comme
il s'ensuit.


Discours traduits de Vers.

On trouve une chose dans ce monde,
Qui est aussi partout & en tout lieu,
Elle n'est ni terre, ni feu, ni air, ni
eau,
Toutefois elle ne manque d'aucune de ces
choses,
Néanmoins elle peut devenir feu,
Air, eau & terre,
Car elle contient toute la Nature.
En soi, purement & sincèrement;
Elle devient blanche & rouge, elle est
chaude & froide,
Elle est humide & sèche, & se diversifie
de toutes les façons.
La troupe des Sages l'a seulement connue,
Et la nomment son Sel.
Elle est tirée de leur terre,
Et elle a fait perdre quantité de fols.
Car la terre commune ne vaut ici rien,
Ni le sel vulgaire en aucune façon,

@

328 Traité du Sel.

Mais plutôt le Sel du monde,
Qui contient en soi toute la vie.
De lui se fait cette Médecine,
Qui vous garantira de toute maladie.
Si donc vous désirez l'Elixir des Philosophes,
Sans doute cette chose doit être métallique,
Comme la Nature l'a fait,
Et l'a réduit en forme métallique,
Qui s'appelle notre magnésie,
De laquelle notre Sel est extrait;
Quand vous aurez donc cette même chose,
Préparez-la bien pour votre usage,
Et vous tirerez de ce Sel clair
Son coeur qui est très doux.
Faites-en aussi sortir son âme rouge ;
Et son huile douce & excellente.
Et le sang du Soufre s'appelle,
Le souverain bien dans cet ouvrage.
Ces deux substances vous pourrons engendrer
Le souverain trésor du Monde.
Maintenant, comment est-ce que vous
devez préparer ces deux substances
Par la moyen de votre Sel de terre,
Je n'ose pas l'écrire ouvertement,
Car Dieu veut que cela soit caché ;
Et

@

Traité du Sel. 329

Et il ne faut en aucune façon donner aux
pourceaux
Une viande faite de marguerites précieuses.
Toutefois apprenez de moi avec grande
fidélité,
Que rien d'étranger ne doit entrer en cet
oeuvre ;
Comme la glace par la chaleur du feu
Se convertit en sa première eau ;
Il faut aussi que cette Pierre
Devienne eau en soi-même.
Elle n'a besoin que d'un bain doux & modéré,
Dans lequel elle se dissout par soi.
Au moyen de la putréfaction,
Séparez-en l'eau,
Et réduisez la terre en une huile rouge,
Qui est cette âme de couleur de pourpre.
Et quand vous avez obtenu ces deux substances,
Liez les doucement ensemble,
Et les mettez dans l'oeuf des Philosophes
Clos hermétiquement,
Et vous les placerez sur un Athanor,
E e

@

330 Traité du Sel.

Que vous conduirez selon l'exigence & la
coutume de tous les Sages.
En lui administrant un feu très lent
Tel que la poule donne à ses oeufs pour faire
éclore ses poussins ;
Pour lors l'eau par un grand effort
Attirera en soi tout le Soufre,
En sorte qu'il n'apparaîtra plus rien de
lui,
Ce qui toutefois ne peut pas durer longtemps.
Car par sa chaleur & sa siccité
Il s'efforcera derechef de se rendre manifeste,
Ce qu'au contraire la froide Lune tâchera
d'empêcher.
C'est ici que commence un grand combat
entre ces deux substances,
Durant lequel l'une & l'autre montent en
haut où elles s'élèvent par un admirable
moyen,
Mais le vent les contraint de descendre
en bas,
Elle ne laissent pas néanmoins de voler
derechef en haut,
Et après qu'elles ont continué longtemps
ces mouvements & circulations,
Elles demeurent enfin stables au bas
Et s'y liquéfient alors avec certitude

@

Traité du Sel. 331

Dans leur premier chaos très profondément.
Et puis toutes ces substances se noircissent,
Comme fait la suie dans la cheminée ;
Ce qui se nomme la tête de corbeau,
Lequel n'est pas une petite marque de la
grâce de Dieu.
Quand donc cela sera ainsi advenu, vous
y verrez en bref
Des couleurs de toutes les manières,
La rouge, la jaune, la bleue & les autres,
Lesquelles néanmoins disparaîtront bientôt
toutes.
Et vous verrez après de plus en plus
Que toutes choses deviendront vertes, comme
feuilles & comme l'herbe.
Puis enfin la lumière de la Lune se fait
voir.
C'est pourquoi il faut alors augmenter la
chaleur,
Et la laisser en ce degré ;
Et la matière deviendra blanche comme un
homme chenu, dont le teint envieilli ressemble
à de la glace,
Elle blanchira aussi presque comme de l'argent.
Gouvernez votre feu avec beaucoup de
soin, E e ij

@

332 Traité du Sel.

Et ensuite vous verrez dans votre vaisseau
Que votre matière deviendra tout-à-fait
blanche comme de la neige ;
Et alors votre Elixir est achevé pour l'oeuvre
au blanc ;
Lequel avec le temps deviendra rouge pareillement.
A raison de quoi augmentez votre feu derechef,
Et il deviendra jaune ou de couleur de citron
partout.
Mais à la parfin il deviendra rouge comme
un rubis.
Alors rendez grâces à Dieu notre Seigneur,
Car vous avez trouvé un si grand trésor,
Qu'il n'y a rien en tout le monde qu'on
luy puisse comparer pour son excellence.
Cette Pierre rouge teint en or pur
L'étain, l'airain, le fer, l'argent, & le
plomb,
Et tous les autres corps métalliques que
ce soient.
Elle opère & produit encore beaucoup
d'autres merveilles.
Vous pourrez par son moyen chasser toutes

@

Traité du Sel. 333

les maladies qui arrivent aux hommes,
Et les faire vivre jusqu'au terme préfixe
de leur vie.
C'est pourquoi rendez grâce à Dieu de
de tout votre coeur,
Et avec elle donnez volontiers secours
& aide à votre prochain
Et employez l'usage de cette Pierre à
l'honneur du Très-haut,
Lequel nous fasse la grâce de nous recevoir,
en son royaume des cieux.

Soit gloire, honneur & vertu à jamais
au Saint, Saint, Saint Sabaoth Dieu
tout-puissant, lequel seul est Sage, &
éternel, le Roy des Rois, & le Seigneur
des Seigneurs, qui est environné
d'une lumière inaccessible, qui seul à
l'immortalité, qui a empêché la violence
de la mort, & qui a produit & mis en
lumière un esprit impérissable. Ainsi
soit-il.

@



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