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Réfer. : 1702B .
Auteur : Dom Pernety, A. J.
Titre : Les Fables Egyptiennes et Grecques (Tome 2).
S/titre : Dévoilées et réduites au même principe avec une...
Editeur : Chez Delalain l'ainé. Paris.
Date éd. : 1786 .
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A B L E S
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G Y P T I E N N E S
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G R E C Q U E S,
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TOME SECOND.
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A B L E S E G Y P T I E N N E S
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G R E C Q U E S
Dévoilées & réduites au même principe,
A V E C
UNE EXPLICATION DES HIEROGLYPHES;
ET DE
LA GUERRE DE TROYE
Par Dom ANTOINE JOSEPH PERNETY, Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur.
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Populum Fabulis pascebant Sacerdotes Aegyptii; ipsi autem sub nomi-
nibus Deorum patriorum philosophabantur. Orig. l. I. contra Celsum.
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TOME SECOND.
Prix, 12
liv. les 2
vol. rel.
A PARIS,
Chez DELALAIN l'aîné, Libraire, rue Saint-
Jacques, N° 240.
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M. DCC. LXXXVI.
AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU ROI.
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F A B L E S
E G Y P T I E N N E S
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G R E C Q U E S
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LIVRE III.
La Généalogie des Dieux.
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CHAPITRE PREMIER.
N OUS l'avons dit, les fictions desGrecs viennent pour la plupart d'Egypte
& de Phénicie. On ne saurait en douter,
après le témoignage formel des plus anciens
Auteurs. Les Fables étaient le fondement
de la Religion: elles avaient introduit le
II. Partie. A
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2 FABLES
grand nombre de Dieux qu'on avait substitués
à la place du véritable. Ainsi, en apprenant
la Religion des Egyptiens, les Grecs
apprenaient aussi leurs Fables. Il est certain, par
exemple, dit M. l'Abbé Banier (
a), que le
culte de Bacchus était formé sur celui d'Osiris;
Diodore le dit en plus d'un endroit (
b). Les
représentations obscènes de leur Hermès & de
leur Priape, n'étaient-elles pas les mêmes que
le
Phallus des Egyptiens? Cérès & Cybèle,
les mêmes qu'Isis? Le Mercure des Latins,
l'Hermès des Grecs, le Teutat des Gaulois,
différaient-ils du Thot ou Thaut d'Egypte?
Enfin ni les Pélasges, qu'Hérodote (
c) dit
avoir introduit en Grèce le culte & les infamies
du
Phallus, ni les Grecs mêmes ne sont
à beaucoup près si anciens que les Egyptiens.
S'il y a donc quelques différences & dans les
noms & dans les circonstances des Fables, c'est
que les Grecs qui avaient un penchant marqué
pour les fictions, & qui d'un autre côté voulaient
passer pour anciens, changeaient les noms
& les aventures, pour qu'on ne reconnût pas
d'abord qu'ils descendaient des autres Peuples,
& qu'ils avaient appris d'eux les cérémonies de
la Religion. De-là vient sans doute que l'on
trouve chez les Grecs les Fables Egyptiennes si
défigurées, & qu'il y a tant de différence entre
ce qu'Hérodote, Diodore de Sicile & Plutarque
disent d'Isis & d'Osiris d'après les Prêtres d'Egypte,
| (a) Myth. Tom. p. | (b) Lib. I.
|
| 84. | (c) Lib. 2.
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
3
& ce que les Poètes racontent de Cérès, de
Cybèle, de Diane, de Bacchus & d'Adonis,
qu'on serait tenté de croire que ce ne sont pas les
mêmes Divinités.
Si nonobstant toutes ces différences, les Mythologues,
qui ne soupçonnaient pas le véritable
objet de ces fictions, y ont reconnu le même
fond, quoiqu'habillé différemment, ils auraient
dû n'en pas varier si fort les explications, & les
faire envisager toutes dans le même point de vue:
mais, & les Historiens & les Mythologues sont
si peu d'accord entr'eux, qu'on ne sait à quoi
s'en tenir. Car enfin, si toutes ces Fables ont été
inventées pour le même objet; si celles des Grecs
ne diffèrent de celles des Egyptiens que par l'habillement
& les noms, quand on a expliqué ces
dernières, on ne devrait pas donner des premières
des explications différentes des autres. Si
les voyages de Bacchus sont les mêmes que ceux
d'Osiris, quand on sait ce que signifient ceux
du prétendu Roi d'Egypte, on sait aussi à quoi
s'en tenir pour ce qui regarde ceux de Bacchus.
Homère & Hésiode sont en quelque manière
les pères des Fables, parce qu'ils les ont réduites
en corps, & qu'ils les ont divulguées d'une façon
assez constante; mais ils n'en sont pas les
inventeurs: l'idolâtrie était plus ancienne que
ces deux Poètes. Orphée, Mélampe, &c. en
avaient rempli leurs ouvrages, & l'on n'ignore
pas que ces Poètes & bien d'autres, de même
qu'Homère, avaient puisé ces fictions en Egypte
& dans la Phénicie.
Entreprendre de réfuter les Poètes par les Historiens
A a ij
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4 FABLES
sur l'existence réelle des Dieux & des
Déesses, comme tels, c'est l'ouvrage d'un Chrétien,
qui n'envisage ces Dieux que par rapport
à la Religion. Ce n'est pas l'objet que je me
propose. Le sentiment de plusieurs Mythologues
qui les regardent comme des personnes réelles,
& qui adoptent cette existence comme celle des
personnes que les peuples ont divinisées, mais
qui ont un rapport nécessaire & direct à l'histoire;
& ceux qui pensent que les Fables sont des allégories
pour la morale, ne pensent même pas
qu'elles puissent avoir eu un autre objet. Les uns
& les autres m'engagent à examiner cette Théogonie,
& à prouver qu'ils se sont également
trompés: car enfin, si ces Dieux, ces Déesses,
ces Héros n'ont jamais existé personnellement,
le Chrétien prendrait aujourd'hui une peine fort
inutile pour combattre au milieu du Christianisme
un être actuel de raison. L'Historien
Chronologique établirait son histoire sur des époques
chimériques, telle qu'est l'Histoire du
Monde de M. Samuel Shuckford, quant au profane
de ces siècles appelés fabuleux. Et comment
le Moraliste trouvera-t-il des règles pour
les bonnes moeurs dans des exemples qui ne
sont propres qu'à les corrompre?
M. l'Abbé Banier a recueilli avec un travail
immense tout ce que les Poètes & les Historiens
nous ont transmis des Dieux, & en a fait trois
volumes de Mythologie, dans lesquels il s'est
proposé de démontrer que toutes les Fables ne
sont que des traits d'histoire, défigurés par une
quantité prodigieuse de fictions qu'on y a mêlées.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
5
Il est surprenant que ce Savant, après s'être
vu forcé d'avouer que toutes les anciennes Fables
des Grecs sont des imitations d'autres Fables
pures d'Egypte, il ait malgré cela pris le parti
d'en regarder les personnes feintes, comme des
hommes qui ont réellement existé. « C'est dans
" ce Livre, dit-il (liv. 5. du tome 1.), qu'après
" avoir rapporté les sentiments des Philosophes
" anciens sur la Divinité, je prouverai par tout
" ce que l'antiquité a de plus respectable, que,
" malgré leurs raffinements, on a cru toujours
" que la plupart des Dieux avaient été des hom"
mes sujets à la mort, comme ceux qui les
" adoraient; & j'espère que cet article de la
" Théologie Païenne sera prouvé d'une manière
" qui ne souffrira point de réplique. "
Ce n'est cependant pas un petit embarras que
de débrouiller dans ce sens-là la généalogie des
Dieux; & ne pourrait-on pas lui dire avec Horace
(
a):
Verum quid tanto feret promissor hiatu?
Cet Auteur, pour tenir sa promesse, a employé
tous les textes des Anciens qui favorisent son
système, & suivant les circonstances où il en avait
besoin. Il est arrivé de-là que ce qu'il dit dans
un chapitre, détruit souvent ce qu'il avait dit
dans un autre, & que son ouvrage est rempli de
contradictions. J'en donne des preuves dans celui-ci,
lorsque je traite la même matière, &
l'on pourrait faire un volume des exemples dont
je ne ferai point mention. Quelquefois même il
(a) Art. Poet.
A iij
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6 FABLES
donne pour une véritable histoire, ce que dans
quelques autres endroits il traite de fable pure.
Il avoue que Palephate & beaucoup d'autres
Auteurs sont très suspects, & il ne laisse pas
de s'étayer de leur autorité toutes les fois qu'il
trouve leurs textes propres à son projet. Quel
fond peut-on faire après cela sur les explications
qu'il donne des Fables? Et pensera-t-on avec lui
qu'elles ne souffriront point de réplique? Je laisse
au Lecteur sensé & attentif, à juger si cette
grande confiance était bien fondée.
Les Fables nous ont été transmises dans les
écrits de plusieurs anciens Auteurs qui nous restent.
Hésiode dans sa Théogonie, Ovide dans
ses Métamorphoses, Hygin & plusieurs autres
en ont traité assez au long. Homère (
a) parle
de cette généalogie des Dieux sous l'allégorie
d'une chaîne d'or, à laquelle tous les Dieux
s'étaient suspendus pour chasser Jupiter du Ciel,
& dit que leurs efforts furent inutiles. La plupart
des Païens regardaient Jupiter comme le
plus grand des Dieux ; mais comme ils ne disaient
pas qu'il n'avait point d'autre origine que
lui-même, nous examinerons quels étaient son
père, sa mère & ses aïeux.
(a) Iliad. lib. 8.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
7
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C H A P I T R E
II.
Du Ciel & de la Terre.
L ES Auteurs des généalogies des Dieux n'ont
eu que des connaissances fort confuses sur
la véritable origine du Monde; on pourrait
même dire qu'ils l'ont absolument ignorée. Eclairés
par les seules lumières de la raison, ils se
sont égarés dans leurs vaines spéculations, comme
l'Apôtre saint Paul le leur reproche, & ils
se sont en conséquence formés des idées diverses
& de Dieu & de l'Univers. Cicéron, qui avait
recueilli toutes ces idées dans son Livre de la
Nature des Dieux, nous en a fait voir lui-même
le peu de solidité.
Quelques-uns ont entrevu un être indépendant
de la matière, une intelligence infinie & éternelle
qui donne au Monde le mouvement, qui
lui a donné la forme, & qui le conserve dans
sa manière d'être; mais ils ont aussi supposé la
matière coéternelle à cette intelligence. Aristote
& les Péripatéticiens paraissent l'avoir pensé
ainsi. Platon & ses Sectateurs reconnaissent un
Dieu éternel, comme cause efficiente de tout ce
qui existe & l'Univers comme un effet de cette
cause, produit par ce Dieu, quand il lui a plu,
& non de toute éternité comme lui. D'autres,
avec Epicure, ont pensé que le Monde s'était
formé par le concours fortuit d'une infinité
A iv
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8 FABLES
d'atomes, qui, après avoir longtemps voltigé dans
le vide, se seraient réunis ou coagulés comme
le beurre ou le fromage se forme du lait, sans
nous dire quelle a été ou pu être l'origine de ces
atomes.
Thalès, Héraclite & Hésiode ont regardé
l'eau comme la première matière des choses, &
ils seraient en cela d'accord avec la Genèse, s'ils
avaient ajouté que le chaos ou cet abîme n'existait
pas de lui-même, & qu'une suprême intelligence
& éternelle lui avait donné l'être, la
forme & l'ordre que nous y voyons.
La création de l'Univers s'est faite dans des
ténèbres trop épaisses, pour que nous puissions
voir comment les choses s'y sont passées. C'est
temps perdu que de raisonner là-dessus, & de
vouloir imaginer des systèmes. Tous ceux qui
en ont formé, ou qui ont voulu raffiner sur le
peu que Moïse nous en a dit, n'ont rien donné
de satisfaisant, & sont quelquefois tombés dans
le ridicule. Je laisse aux Physiciens la discussion
de tous ces sentiments; je ferai seulement observer
que le Créateur de tout ce qui existe, n'étant
pas assez connu des anciens Philosophes,
ils n'ont peut-être étudié la nature des Dieux
que par rapport aux choses sensibles, dont ils
cherchaient à connaître l'origine & la formation,
& qu'au lieu de soumettre la Physique à
la Théologie, comme le dit fort bien M. l'Abbé
Banier, ils ne fondaient leur Théologie que sur
la Physique.
Ces idées se formèrent des conséquences mal-
entendues, mais puisées dans les principes philosophiques
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
9
que les Grecs furent étudier chez
les Egyptiens. Thaut, suivant le témoignage de
Philon de Byblos, Traducteur de Sanchoniathon,
avait écrit l'histoire des anciens Dieux;
mais c'était des Dieux dont nous avons parlé
dans le premier Livre; & le même Philon avoue
que des Auteurs mêmes des siècles suivants ne
les avaient regardés que comme des allégories.
Nous avons assez prouvé que Thaut ou Mercure
Trismégiste ne reconnaissait qu'un seul Dieu,
& s'il a parlé & écrit de quelques autres Dieux,
il ne croyait ni ne voulait pas que l'on crût
qu'ils avaient été des hommes véritables & mortels,
qu'on avaient déifiés dans la suite, puisqu'il
était défendu, sous peine de la vie, de dire
qu'ils avaient existé sous forme humaine; non
qu'ils eussent été en effet des hommes, mais pour
les raisons que nous avons déduites assez au long,
lorsque nous avons expliqué les idées des Prêtres
Egyptiens sur Isis & Osiris. Ainsi tous les témoignages
des Auteurs que l'on apporte pour prouver
que les Dieux avaient été de vrais hommes,
prouvent seulement qu'ils n'étaient pas au fait
du secret des Prêtres d'Egypte, & qu'ils avaient
pris à la lettre ce qu'on n'avait donné que pour
des allégories.
Les Philosophes & les Poètes se sont souvent
moqués de ces Dieux. Rien de plus indigne &
de plus choquant que la manière dont ils en parlent.
Ils en font des monstres, dit le célèbre
M. Bossuet (
a); ils en représentent de ronds,
(a) Discours sur l'Hist. Univ.
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10 FABLES
de carrés, de triangulaires, de boiteux, d'aveugles:
ils parlent d'une manière bouffonne
des amours d'Anubis avec la Lune; ils disent
que Diane eut le fouet; ils font battre les
Dieux, & les font blesser par des hommes;
ils les font fuir en Egypte, où ils sont obligés,
pour se cacher, de se métamorphoser en animaux.
Apollon pleure Esculape, Cybèle Athis:
l'un, chassé du Ciel, est obligé de garder des
troupeaux; l'autre, réduit à travailler à des ouvrages
de maçonnerie, n'a pas le crédit de se
faire payer: l'un est Musicien, l'autre Forgeron,
l'autre Sage-femme. En un mot, on leur donne
des emplois indignes; ce qui sent plutôt la
bouffonnerie du Théâtre, que la majesté des
Dieux.
Peut-on en effet trouver rien de plus indécent
que le rôle qu'Homère leur fait jouer
dans ses Ouvrages? Et si ces Dieux avaient
été des Rois, ou même des Héros, en aurait-il
parlé avec si peu de respect? Lucien, dans ses
Dialogues, ne se joue-t-il pas aussi des Dieux?
Juvénal dit (
a) que les enfants seuls le croient.
Nec pueri credunt, nisi qui nondum aere Lavantur.
Nombre d'anciens Philosophes & Poètes reconnaissaient
cependant un Dieu unique, une
intelligence suprême, de laquelle tout dépendait,
qui gouvernait tout (
b): mais comme peu
| (a) Sat. 6. | ancienne inscription com-
|
| (b) Il y avait à l'entrée | prise dans ces deux lettres
|
| du Temple de Delphes une | grecques E I: sur quoi Plu-
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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de gens avaient assez réfléchi pour connaître le
vrai Dieu, & en avait une idée juste, ne trouvant
rien de plus parfait que le ciel & la terre,
il était tout naturel de les regarder comme les
premiers Dieux. Ils imaginèrent de-là que l'air
& le ciel, la mer & la terre, les fleuves, les
fontaines, les montagnes, les vents doivent
être parents ou alliés, ou du moins contemporains,
ou même, ce qui était plus croyable,
tous frères & soeurs jumeaux (
a). Mais comme
le Soleil & la Lune étaient les deux objets les
plus beaux & les plus frappants qui se présentent
à nos yeux, ces deux astres devinrent les Dieux
de presque tous les Peuples. Si nous en croyons
les Anciens, le Soleil était l'Osiris des Egyptiens,
l'Ammon des Libyens, le Saturne des
Carthaginois (
b); l'Adonis des Phéniciens, le
| tarque fait dire à Ammo- | gement & momentanée, ce
|
| nius, principal Interlocu- | nom peut, dans son sens le
|
| teur dans le Dialogue qui a | plus propre, être donné à la
|
| cette inscription pour objet, | Divinité, parce que Dieu
|
| que ce mot EI était le titre | est indépendant, incréé,
|
| le plus auguste que l'on | immuable, éternel, tou-
|
| pouvait donner à la Divi- | jours le même, & par consé-
|
| nité; qu'il signifie TU ES, | quent que c'est de lui seul
|
| & exprime l'existence né- | qu'on peut dire, qu'il est.
|
| cessaire de l'Etre suprême; | Plutarque conclut encore
|
| que comme ce titre ne peut | mieux de ce seul mot EI,
|
| convenir à aucune créatu- | l'unité de Dieu, sa simpli-
|
| re, & qu'il n'y en a aucune | cité, & les droits qu'il a
|
| dont on puisse dire dans un | sur nos hommages.
|
| sens, absolu, EI, TU ES, | (a) Voy. Hésiode Theog.
|
| parce que leur existence est | v. 125. & suiv.
|
| empruntée, incertaine, dé- | (b) Servius in 2. Aeneid.
|
| pendante, sujette au chan- |
|
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12 FABLES
Bal ou le Belus des Assyriens, le Moloch des
Ammonites, le Dionysus ou l'
Urotal des Arabes,
le Mithras des Perses, le Belenus des Gaulois.
Apollon, Bacchus, Liber ou Dionysus,
étaient la même chose que le Soleil chez les
Grecs; Macrobe (
a) le prouve d'une manière
qui ne laisse point de réplique, dit M. l'Abbé
Banier (
b).
De même la Lune était Isis en Egypte, Astarté
en Phénicie, Alilat chez les Arabes, Mylitta
chez les Perses; Artémis. Diane, Dictynne,
&c. en Grèce, dans l'Ile de Crète, dans
celle de Délos & ailleurs. Macrobe va même
jusqu'à dire que tous les Dieux du Paganisme
devaient rapporter & rapportaient en effet leur
origine au Soleil & à la Lune. Après un tel aveu
de M. l'Abbé Banier, n'est-il pas surprenant qu'il
veuille en faire des hommes?
Mais enfin on convenait que le Soleil & la
Lune devaient leur origine à quelqu'un plus ancien
qu'eux, & l'on établissait en conséquence
une succession généalogique, dont le Ciel & la
terre étaient la première racine.
Uranus, dont le nom dans la Langue Grecque
signifie le Ciel, épousa Titée ou la Terre, sa
soeur, & en eut plusieurs enfants. Voilà le Ciel
& la Terre reconnus comme source des Dieux.
C'est donc eux & leur race que nous allons passer
en revue à l'imitation d'Hésiode (
c).
| (a) Sat, l. I. c. 10. | immortalia divinum ge-
|
| (b) Myth. T. I. p. 451. | nus semper existentium.
|
| (c) Salvete natae Jovis, | Qui tellure prognati sunt,
|
| date verò amabilem can- | & Coelo stellato. Theog.
|
| tilenam. Celebrate quoque | v. 104.
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
13
Ces Dieux eurent pour enfants, Titan, Océanus,
Hypérion, Jadet, Saturne, Rhée, Thémis
& les autres que ce Poète rapporte. De Saturne
& Rhée naquirent Jupiter, Junon, Neptune,
Glauca & Pluton: de Saturne & Phillyre,
Chiron le Centaure. Des suites d'une opération
violente que Jupiter fit à Saturne, naquit Vénus.
De Junon seule vint Hébé. De Jupiter & de
Métis, que ce Dieu avait engloutie, sortit Pallas.
Jupiter eut de Junon, sa soeur, Vulcain & Mars;
de Latone, Apollon & Diane; de Maja, Mercure;
de Sémélé, Denys ou Bacchus; de Coronie,
Esculape; de Danaé, Persée; d'Alcmene,
Hercule; de Léda, Castor & Pollux, Hélène
& Clytemnestre; d'Europe, Minos & Rhadamante;
d'Antiope, Amphion & Zethe; les Palisques
de Thalie, & Proserpine de Cérès.
Nous ne ferons mention que de Saturne, Jupiter
& ses enfants que nous venons de nommer,
& nous y ajouterons seulement quelques-uns de
ses petits-fils; car nous ne finirions pas, si nous
voulions parler de tous. Au reste, ce que nous
dirons de ceux-ci, sera plus que suffisant pour
apprendre à interpréter ce qui regarde ceux que
nous omettrons.
Comme la généalogie du Ciel & de la Terre
ne s'étend pas au-delà d'eux, à moins qu'avec
quelques Auteurs on ne les dise enfants du Chaos
il est inutile d'en parler plus au long. Voyons
ce que c'était que Saturne, afin d'avoir quelque
connaissance du père par le fils.
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14 FABLES
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C H A P I T R E
III.
Histoire de Saturne.
S ATURNE fut le dernier & le plus méchant
des fils du Ciel & de la Terre. Les Anciens,
pour s'accommoder aux procédés que la Nature
emploie dans toutes ses générations, se sont
trouvés dans la nécessité de personnifier ces deux
parties qui composent l'Univers: & comme
toute génération suppose un accouplement du
mâle & de la femelle dans les êtres animés,
ou de l'agent & du patient dans ceux qui ne le
sont pas, on a donné à Saturne, supposé animé
& intelligent, un père & une mère de même
espèce.
Il n'y a pas d'apparence qu'en supposant le
Ciel qui est sur nos têtes, & la Terre sur laquelle
nous marchons, père & mère de Saturne; Hésiode
& les autres aient prétendu nous faire
croire que le Ciel & la Terre se soient accouplés
à la manière des êtres animés; c'est donc comme
agent & patient; comme forme & matière; le
Ciel faisant la fonction de mâle, & la Terre
l'office de femelle; le premier comme agent,
donnant la forme; la seconde comme patiente,
& fournissant la matière. Il ne faut donc pas s'imaginer
que les Anciens aient déliré au point de supposer
en réalité au Ciel & à la Terre des parties animales
propres & la génération d'individus animés.
Les Mythologues qui ont voulu rapporter les
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
15
Fables à l'Histoire, ont été obligés d'en fabriquer
une, sans s'inquiéter beaucoup si elle était
conforme à ce que les plus anciens Poètes nous
ont dit de Saturne, quoique ce fût d'eux seuls
que l'on pouvait apprendre l'histoire de ce Dieu,
puisqu'ils sont plus anciens que les Historiens.
On a donc feint qu'Urane ou le Ciel était un
Prince, qui surpassa tellement tout ce que son
père & ses prédécesseurs avaient fait de remarquable,
qu'il effaçât dans le souvenir de la postérité
jusqu'aux noms mêmes de ceux dont il
descendait (
a). On ajoute qu'il passa le Bosphore,
porta ses armes dans la Thrace, conquit
plusieurs Iles, se jeta rapidement sur les autres
Provinces de l'Europe, pénétra jusqu'en Espagne,
& passant le détroit qui la sépare de l'Afrique,
il parcourut la côte de cette partie du
Monde, d'où revenant sur ses pas (
b), il alla du
côté du Nord de l'Europe, dont il soumit tout
le pays à sa puissance. On dit même qu'il ne fut
nommé
Urane, que par le soin, qu'il eut de s'appliquer
à la science du Ciel, à en connaître la
nature, les révolutions & les divers mouvements
des astres.
Si Uranus n'a pris son nom que de-là, il faudra
donc dire aussi que Titée n'a pris le sien,
que de l'application qu'elle s'est donnée à connaître
la nature de la Terre & ses propriétés.
Mais ne voit-on pas que de telles explications
sont peu satisfaisantes? On ne s'est pas avisé de
| (a) M. l'Abbé Banier. | (b) Diod. de Sic.
|
| T. II. p. 22. |
|
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16 FABLES
celle du nom de
Titée; elle eût cependant été
nécessaire pour former une explication vraisemblable.
Car comment serait-il arrivé que la femme
d'Uranus se serait précisément nommée Titée?
Et s'ils n'avaient l'un & l'autre ces noms,
que par des raisons aussi peu solides que celles
que nous venons de déduire, comment les
Titans, leurs enfants, en auraient-ils pris occasion
de
publier qu'ils étaient les enfants du Ciel
& de la Terre, croyant se rendre aussi respectables
par cette origine, qu'ils étaient redoutables
par leur force & leur valeur (
a)?
Les Titans que nous venons de nommer, ne
furent pas les seuls enfants de la Terre. Irritée
de la victoire que les Dieux avaient remportée
sur eux, elle fit un dernier effort, & fit sortir de
son sein le redoutable Typhon, qui seul donna
plus de peine aux Dieux que tous les autres frères
ensemble: mais nous en avons déjà parlé
dans le premier Livre; revenons à Saturne.
" Urane, père de Saturne, dit Hésiode (
b),
" ayant jeté les Titans, ses fils, liés & garrottés
" dans le Tartare, qui est le lieu le plus téné"
breux des Enfers, ce fut, ajoute cet Auteur,
" dans cette occasion que Titée, indignée du
" malheureux sort de ses enfants, engagea les
" autres Titans à dresser des embûches à son
" mari, & qu'elle donna à Saturne, le plus jeune
" de tous ses fils, cette faux de diamant avec
" laquelle il le mutila, "
En feignant Urane & Titée enfants du Chaos,
| (a) M. l'Abbé Banier, T. II. p. 22. | (b) Theog.
|
comme
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
17
comme ont fait les Anciens, il n'est pas naturel
de les regarder comme des personnes réelles, &
cette mutilation d'Urane ne peut en conséquence
avoir lieu, & être prise dans le sens naturel. Si
on les prend pour le Ciel & la Terre, qu'auraient-ils
engendrés? Sans doute un autre Ciel
& une autre Terre, puisque chaque individu
engendre son semblable dans son espèce. Saturne,
Rhée & leurs enfants auraient donc été autant
de nouveaux Ciels ou de nouvelles Terres.
Les Mythologues n'ont pas fait cette réflexion.
De Saturne ils ont fait le temps, de Thétis une
Déesse marine, de Thémis la Déesse de la Justice,
de Cérès la Déesse des grains, de Titan,
de Japet, &c. je ne sais trop quoi. Selon les
Atlantides, ces enfants du Ciel & de la Terre
étaient au nombre de dix-huit, & suivant les
Crétois, cette famille n'était composée que de
six-garçons & de cinq filles.
Du nombre des garçons, Saturne fut le plus
célébré. On le représentait anciennement sous la
figure d'un vieillard pâle, & courbé sous le poids
des années, tenant une faux à la main, avec un
dragon qui se mordait la queue, & de l'autre
un enfant qu'il portait à sa bouche béante,
comme pour le dévorer. Sa tête était couverte
d'une espèce de casque, & ses habits sales &
déchirés, la tête nue & presque chauve. On plaçait
à ses côtés ses quatre enfants, Jupiter mutilant
son père, & Vénus naissante de ce qu'il
avait coupé. Saturne, quoique le plus jeune des
enfants d'Urane, s'empara du Royaume, qui
appartenait par droit d'aînesse à Titan. Les enfants
II. Partie. B
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18 FABLES
de celui-ci eurent beau s'opposer à la puissance
naissante de leur oncle, tout plia sous elle;
mais il ne mit fin à cette guerre que par une
paix, dont les conditions étaient que Saturne
ferait mourir tous les enfants mâles qu'il aurait
de Rhée, son épouse & sa soeur. Scrupuleux observateur
du traité, Saturne les dévorait lui-même
à mesure qu'ils naissaient. Jupiter eût éprouvé le
même sort, si Rhée n'avait usé de stratagème
pour le soustraire à la voracité filicide de son
père. Elle présenta à son mari un caillou emmailloté,
& tout couvert de langes. Saturne sans
examiner l'avala, pensant que c'était Jupiter.
Rhée ayant ainsi trompé son époux, mit Jupiter
en nourrice chez les Corybantes, & leur
confia son éducation, jusqu'à ce qu'il fût parvenu
à un âge propre à régner. Neptune & Pluton
furent aussi sauvés par quelqu'autre ruse. Saturne
devint ensuite sensible aux appas de Phillyre,
fille de l'Océan, & se voyant pris sur le fait par
Ops, il se métamorphosa en cheval: c'est pourquoi
Phillyre mit au monde Chiron, le plus juste
& le plus prudent des Centaures, à qui fut confiée
l'éducation d'Hercule, celles de Jason,
d'Achille, &c. Jupiter en usa ensuite impitoyablement
avec Saturne, comme celui-ci en avait
usé avec le Ciel, son père. On dit même que
dans une des imprécations que la colère dicte aux
pères & aux mères contre un fils ingrat, Urane
& Titée annoncèrent à Saturne que ses enfants
le traiteraient comme il les avait traités lui-même;
& qu'intimidé par cette menace, il prit le
parti de faire périr tous ses enfants.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
19
Saturne mutilé & détrôné, errant du Ciel,
se retira en Italie, ou il se cacha; & c'est de-là,
ajoute-t-on, que l'Italie prit le nom de
Latium,
de
latere, se cacher (
a). Il est en vérité bien surprenant
qu'une si petite portion de la Terre ait
pu contenir & cacher le fils d'un père si vaste
& si étendu. Il a plu aux Auteurs de s'égayer
ainsi, sans doute dans le dessein de donner à
leurs Villes & à leur pays un relief qui les mît
au-dessus des autres Peuples.
Saturne était un des principaux Dieux de l'Egypte,
de même que Rhée son épouse. Quelques
Auteurs ont même avancé qu'il fut père
d'Isis & d'Osiris. Hérodote, & après lui beaucoup
d'Historiens, & presque tous les Mythologues,
conviennent que les Grecs ont pris des Egyptiens
le Culte des Dieux. Il est constant d'ailleurs
que le culte de Saturne était établi en Egypte
avant que les Phéniciens prissent le parti de conduire
des Colonies dans la Grèce. Il est certain
encore, comme l'assure le même Hérodote, que
les Egyptiens n'ont point emprunté le Saturne
ni le Jupiter des Grecs. Quoique l'antiquité nous
ait laissé peu de lumière sur le temps auquel Saturne
& Jupiter ont régné, M. l'Abbé Banier (
b)
| | (a) Primus ab Aethereo venit Saturnus Olympo,
|
| | Arma Jovis fugiens, & regnis exul ademptis.
|
| | Is genus indocile, ac dispersum montibus altis
|
| | Composuit, legesque dedit, Latiumque vocari
|
| | Maluit, his quoniam latuisset tutus in oris.
|
| | Virg. Aeneid. l. 8.
|
| | (b) T. II, p. 130.
|
B ij
@
20 FABLES
pense qu'on peut le déduire de la généalogie de
Déucalion, dont les marbres de Paros placent le
règne en la neuvième année de celui de Cécrops.
Enfin tout calcul fait, ce savant Mythologue
croit qu'on peut fixer la mort de Jupiter à l'an
1780 avant l'Ere vulgaire, & le règne de Saturne
vers l'an 1914 avant Jésus-Christ. Il s'agit
de savoir si le Saturne dont il parle, est le même
que celui d'Egypte: Hérodote (
a) parle des huit
grands Dieux des Egyptiens; & puis des douze;
& l'on sait que Saturne & Jupiter étaient du
nombre des premiers. On les disait même l'un
& l'autre pères d'Osiris, comme nous l'avons
rapporté dans le premier Livre. M. l'Abbé Banier
pense aussi (
b) qu'Osiris est le même que Mesraïm,
fils de Cham, qu'il dit être Ammon. Mais
de quelque manière qu'on regarde la chose, il
restera pour constant que Saturne était un des
grands Dieux d'Egypte, & que s'il fut Roi dans
ce pays-là, on a tort de supposer son règne dans
la Grèce ou dans l'Italie, puisque les meilleurs
& les plus anciens Auteurs soutiennent que les
Grecs empruntèrent des Egyptiens le culte des
Dieux, dont celui-ci était du nombre.
Au reste, tout ce que les Grecs disaient de leur
Saturne, convenait très bien au Saturne d'Egypte,
& il y a grande apparence que l'amour
propre & la vanité seule avaient engagé les Grecs
à feindre que Saturne & Jupiter avaient pris
naissance chez eux; parce que, comme nous l'avons
dit, ils ne voulaient pas qu'on crût qu'ils
| (a) Liv. 2. | (b) T. I. p. 484.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
21
tiraient leur origine d'autres que des Dieux. Si
M. l'Abbé Banier & la plupart des Anciens
avaient fait cette réflexion, ils ne se seraient
pas tant mis l'esprit à la torture pour chercher
l'époque du règne de Saturne & des autres Titans,
& auraient vu sans peine que toutes ces
fables étaient des fables purement allégoriques,
& non de véritables histoires racontées fabuleusement.
Il suffit même, pour en être convaincu,
de lire avec un peu d'attention l'histoire de ces
Dieux dans la Mythologie du savant Abbé que
nous citons si souvent. Quelqu'ingénieuses que
soient les explications qu'il en donne, on sent
combien il est difficile de suivre, ou plutôt de
faire promener Saturne dans différents cantons
de la Grèce, de l'Espagne, ensuite de l'Italie;
combien il en coûte au Jugement pour se persuader
qu'il y a eu un autre Saturne que celui
d'Egypte, fils comme lui du Ciel & de la Terre,
frère & époux de Rhée, & père de Jupiter!
Cérès même, fille de Saturne, suivant les Grecs,
n'est point différente d'Isis. Vesta, autre fille de
Saturne, était aussi une Déesse de l'Egypte. Typhon
enfin, qui causa tant de peines & d'embarras
aux Dieux Saturne, Jupiter, &c. était un
Titan, & un Titan Egyptien, de même que
Prométhée, fils de Japet, & neveu de Saturne,
puisqu'Osiris le constitua Gouverneur d'une partie
de ses Etats pendant le voyage qu'il fit aux
Indes. Il suffirait donc de rapprocher toutes ces
histoires, pour voir d'un coup d'oeil sur les explications
que nous avons données dans le premier
Livre, & sur ce que nous venons de dire
B iij
@
22 FABLES
que ces prétendus Princes Titans ne sont que
des êtres fabuleux & allégoriques.
Par Saturne, plusieurs ont interprété le Temps,
à cause de son nom
Chronos. Il est unique, dit-
on, il paraît engendré, ou, si l'on veut, combiné
& mesuré par le mouvement des Cieux;
cette filiation unique a fait imaginer qu'il avait
mutilé son père. On se fonde encore dans ce
sentiment, sur ce que le temps dévore tout; ce
qui se fait dans le temps, est comme son enfant,
& s'il épargne quelque chose, c'est tout au plus
les cailloux & les pierres les plus dures: c'est
pourquoi l'on feint qu'il vomit le caillou qu'il
avait avalé, croyant avoir dévoré Jupiter.
Tempus
edax rerum, dit Horace.
Telle est l'explication de quelques autres Mythologues,
appuyée sur le témoignage de Cicéron
même, qui dans son Livre de la nature des
Dieux, fait parler deux Philosophes dont un
des Interlocuteurs dit que c'était ce Dieu qui
gouvernait le cours du temps & des saisons.
Il faut avouer que cette explication n'est pas
mal trouvée: mais malheureusement elle cloche
par quelque endroit, & laisse à côté plusieurs
circonstances de cette fable. Que le Ciel soit père
de Saturne, passe; mais que la Terre soit sa
mère, cela ne cadre pas tout-à-fait bien. La
Terre aurait-elle donc conçu le temps? Et que
fait la Terre à sa production? Qu'y fait même le
Ciel? à moins que l'on n'y considère que le
cours & le mouvement des Planètes & des Astres.
Pour moi, j'aurais plutôt imaginé le Soleil
que Saturne pour père du Temps; on ne le regarde
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
23
cependant que comme le petit-fils de ce premier
des Dieux. C'est sur le cours du Soleil que se
règlent le jour & la nuit, l'année, l'été, l'hiver
& les autres saisons. Je l'aurais même pris
pour le Temps même, plutôt que le fils du Ciel.
Pourquoi en effet représenter le Temps sous la
figure d'un Vieillard pâle, languissant, courbé
sous le poids des années, par conséquent très
pesant & très tardif, lui qui vole plus vite que
le vent, lui dont rien n'égale la célérité, lui qui
ne vieillit jamais, & qui se renouvelle à chaque
instant? On dit que le dragon ou serpent que
l'on met à la main de Saturne, signifie l'année
& ses révolutions, parce qu'il mord sa queue;
mais il représenterait mieux, s'il me semble,
le symbole de la jeunesse, parce que le serpent
semble rajeunir toutes les fois qu'il change de
peau, au lieu qu'une année passée ne revient
plus. Je ne vois même aucune différence entre
ce serpent, & ceux que l'on donne à Mercure,
à Esculape, ceux mêmes qui étaient constitués
gardiens de la Toison d'or & du jardin des Hespérides.
Pourquoi serait-il donc là le symbole de
la révolution annuelle, ici celui de la concorde
& de la réunion des contraires, là celui de la
Médecine, & ici celui de la prudence & de la
vigilance?
Pour trouver la véritable signification de ce
serpent, c'est des Egyptiens, les pères des symboles
& des hiéroglyphes, qu'il faut l'apprendre.
Horappollo (
a) nous dit que ces Peuples voulant
| (a) Quod vero velut | corpore, significat id, quae-
|
| cibo, suo utatur (serpens) | cumque Dei providentiâ in
|
B iv
@
24 FABLES
représenter hiéroglyphiquement la naissance des
choses, leur résolution dans la même matière
& les mêmes principes dont elles sont faites,
mettaient devant les yeux la figure d'un serpent
qui dévore sa queue. Le même Auteur dit que
pour représenter l'Eternité, les Egyptiens peignaient
le Soleil & la Lune, ou un Basilic,
appelé par les Egyptiens
Urée, parce qu'ils regardaient
ces Astres comme éternels, & cet animal
comme immortel (
a). Il ajoute (art. 3.)
que la figure d'Isis était le symbole de l'année,
comme le palmier: mais il ne dit en aucun endroit,
que le serpent mordant sa queue, en fût
la figure. Le Père Kircher (
b) semble avoir voulu
généraliser l'idée d'Horapollo, en disant que les
Egyptiens voulant désigner le Monde, représentaient
un serpent mordant sa queue, comme
s'ils eussent voulu indiquer que tout ce qui se
forme dans le monde tend peu à peu à sa
dissolution en sa première matière, suivant cet
axiome,
in id resolvimur ex quo sumus. Il apporte
même en témoignage le sentiment d'Eusèbe,
qui en parlant de la nature du serpent,
suivant l'idée qu'en avaient les Phéniciens, dit :
| mundo gignuntur, ea rur- | annum indicantes palmam
|
| sum in eandem materiam | pingunt, quod arbor haec
|
| resolvi, & tanquam immi- | sola ex omnibus ad singu-
|
| nutionem sumere. Lib. 2. | los Lunae ertus, singulos
|
| cap. 2. | etiam ramos procreet, ita
|
| Porro annun demonstra- | ut duodecim ramorum pro-
|
| re volentes, Isin, hoc est | ductione annus expleatur.
|
| mulierem pingunt: quo- | Horapollo, l. i. c. 3.
|
| etiam signo Deam signifi- | (a) Ibid. chap. I.
|
| cant.... Aliter quoque | (b) Ideae Hierog. lib. 4°.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
25
καἰ εἰς ὲαυτὸν αναλύεται ὦ περιωρόκειται. Le Père Kircher
approche même de l'idée que les Philosophes
Hermétiques attachent à la figure & au
nom du serpent, lorsqu'il dit (
a) que les Egyptiens
figuraient les quatre éléments par ce reptile:
car les Philosophes prennent le serpent, tantôt
pour symbole de la matière du Magistère, qu'ils
disent être l'abrégé des quatre éléments, tantôt
pour cette matière terrestre réduite en eau, &
enfin pour leur soufre ou terre ignée, qu'ils
appellent la minière du feu céleste, & le réceptacle
dans lequel abonde cette vertu ignée qui
produit tout dans le monde. Cette matière, disent-ils,
composée des quatre éléments, doit se
résoudre en ses premiers principes, c'est-à-dire
en eau, & c'est par son action que les corps sont
réduits en leur première matière. Si vous voulez
savoir quelle est notre matière, ajoutent-ils,
cherchez celle en quoi tout se résout; car les choses
retournent toujours à leurs principes, & sont
composées de ce en quoi ils se résolvent. Bernard
Trévisan (
b) explique cette résolution, &
avertit qu'il ne faut pas s'imaginer que les Philosophes
entendent parler des quatre éléments
sous les noms de première matière, ou de premiers
principes; mais les principes secondaires
ou principes des corps, c'est-à-dire eau mercurielle.
Les Philosophes ont souvent pris le serpent
ou le dragon pour symbole de leur matière.
Nicolas Flamel y est précis. Majer (
c) en a fait
| (a) Loc. Cit. | (c) Atalanta fugiens.
|
| (b) Philos. des Métaux. |
|
@
26 FABLES
le quatorzième de ses emblèmes, avec ces vers
au dessous:
Dira fames polypos docuit sua rodere crura,
Humanâque homines se nutriisse dape.
Dente draco caudam dum mordet & ingerit alvo,
Magna parte sui fit cibus ipse sibi.
Ille domandus erit ferro, fame, carcere, donec
Se voret & revomat, se necet & pariat.
Les Disciples d'Hermès ont donc suivi les
idées de leur Maître sur l'hiéroglyphe du serpent.
Ils en ont donné à Cadmus, à Saturne, à Mercure,
à Esculape, &c. Ils ont dit qu'Apollon
avait tué le serpent Python, pour dire que l'or
philosophique avait fixé leur matière volatile.
Ils en ont fait Typhon l'anagramme de Python,
& lui ont donné pour enfants tous ces dragons
& ces monstres dont il est parlé dans les Fables.
Les Philosophes plus modernes se sont conformés
aux anciens, & par le serpent qui dévore
sa queue, ils entendent proprement leur soufre,
comme nous l'apprennent une infinité d'entre
eux, particulièrement Raymond Lulle, en ces
termes (
a): " Mon fils, c'est le soufre ou la
" couleuvre qui dévore sa queue, le lion rugis"
sant, l'épée tranchante qui coupe, mortifie
" & dissout tout. Et l'auteur du Rosaire: On
" dit que le dragon dévore sa queue, lorsque la
" partie volatile, vénéneuse & humide semble
" se consumer, car la volatilité du serpent dé"
(a) Codic. c. 31.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
27
pend beaucoup de sa queue. " D'Espagnet
fait aussi mention de ce serpent en ces termes:
In ambabus his posterioribus operationibus saevit
in seipsum draco, & caudam suam devorando
totum se exhaurit, ac tandem in lapidem convertitur.
Quant au serpent simplement considéré en
lui-même, les Philosophes en ont donné le nom
à leur eau mercurielle, parce qu'on dit communément
que les eaux serpentent en s'écoulant,
& que les ondes imitent les inflexions que le
serpent fait en rampant. D'ailleurs, dans la seconde
opération du Magistère, le serpent philosophique
commence à se dissoudre par sa queue,
au moyen de sa tête, c'est-à-dire de son premier
principe.
Ces explications ne sont pas de moi. Il ne
faut qu'avoir tant soit peu lu les ouvrages des
Philosophes, pour en être convaincu. " Consi"
dérez bien ces deux dragons, dit Flamel (
a);
" car ce sont les vrais principes de la Philoso"
phie, que les Sages n'ont pas osé montrer &
" nommer clairement à leurs enfants propres.
" Celui qui est dessous sans ailes, c'est le fixe
" ou le mâle; celui qui est dessus avec des ailes,
" c'est le volatil, ou la femelle noire & obscure,
" qui prendra la domination pendant plusieurs
" mois. Le premier est appelé soufre, ou bien
"
calidité &
siccité; & le second, argent-vif,
" ou
frigidité &
humidité. Ce sont le Soleil &
" la Lune de source mercurielle & origine sul"
(a) Explic. des fig. chap. 4.
@
28 FABLES
fureuse, qui par le feu continuel s'ornent
" d'habillements royaux, pour vaincre toute
" chose métallique, solide, dure & forte, lors"
qu'ils seront unis ensemble, & puis changés
" en quintessence. Ce sont ces serpents & dra"
gons que les anciens Egyptiens ont peints
" en cercle, la tête mordant la queue, pour dire
" qu'ils étaient sortis d'une même chose, &
" qu'elle seule était suffisante à elle-même, &
" qu'en son contour & circulation elle se par"
faisait. Ce sont ces dragons que les anciens
" Poètes ont mis à garder, sans dormir, les
" pommes dorées des jardins des Vierges Hespé"
rides. Ce sont ceux sur lesquels Jason, en l'a"
venture de la Toison d'or, versa le jus préparé
" par la belle Médée; des discours desquels les
" livres des Philosophes sont si remplis, qu'il n'y
" en a point qui n'en ait écrit, depuis le véridi"
que Hermès Trismégiste, Orphée, Pythagoras,
" Artephius, Morienus & les autres suivants
" jusqu'à moi. Ce sont, &c. "
Le portrait que Basile Valentin fait de Saturne
(
a) convient très bien avec celui de la
Fable. " Moi Saturne, dit ce Philosophe, la
" plus élevée des Planètes du Firmament, je
" confesse & proteste devant vous tous, mes
" Seigneurs, que je suis le plus vil & le moin"
dre d'entre vous; j'ai un corps infirme & cor"
ruptible, de couleur noire, sujet à beaucoup
" d'afflictions, & à toutes les vicissitudes de
" cette vallée de misère. C'est moi cependant
(a) Préf. de ses douze Clefs.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
29
" qui vous éprouve tous; je n'ai point une de"
meure fixe, & en m'envolant, j'enlève tout
" ce que je trouve de semblable à moi. Je ne
" rejette la faute de ma misère que sur l'incons"
tance de Mercure, qui par sa négligence &
" son peu d'attention, m'a causé tous ces mal"
heurs. " Un Auteur anonyme, en parlant
de la génération de Saturne, dit (
a): " Il est
" sujet à beaucoup de vices par le défaut de sa
" nourrice, boiteux, mais cependant d'un génie
" doux, aisé, sage, prudent; & même si rusé,
" qu'il est le vainqueur de tous, excepté de deux.
" Sa mauvaise digestion, ajoute-t-il, le rend
" pâle, infirme, courbé; il porte la faux,
" parce qu'il éprouve les autres. On lui donne
" un serpent, parce qu'il les renouvelle & les
" rajeunit, pour ainsi dire, en se renouvelant
" lui-même. "
Je ne prétends pas nier que la plupart des Anciens
n'aient pris Saturne pour le symbole du
Temps. Cicéron, assez bien instruit de la Théologie
Païenne, dit positivement dans son second
livre de la nature des Dieux: " Les Grecs pré"
tendaient que Saturne est celui qui contient
" le cours & la conversion des espaces & du
" temps. Ce Dieu s'appelle en Grec,
Chronos,
" mot qui signifie le temps. Il est appelé Satur"
ne, parce qu'il est
soul d'années: & l'on feint
" qu'il a dévoré ses propres fils, parce que l'âge
" dévore les espaces du temps, & se remplit in"
satiablement des années qui s'écoulent. Il a
(a) Philos. Occ. ch. 12.
@
30 FABLES
" été lié par Jupiter, de peur que sa course
" fût immodérée: voilà pourquoi Jupiter s'est
" servi des Etoiles, comme de liens pour le
" garrotter. "
Si cet endroit de Cicéron prouve pour ceux
qui prétendent avec lui que Saturne ne signifie
que le Temps, au moins prouve-t-il également
que Saturne ne fut jamais un Prince réel de la
Grèce, mais seulement un personnage feint, &
son histoire une allégorie. Et si c'était le sentiment
même des Grecs, en vain M. l'Abbé Banier
& quelques autres Mythologues se mettent-ils en
frais de raisonnements & de preuves tirées de Diodore
de Sicile & de plusieurs Anciens, pour en
fabriquer une histoire dont ils prétendent nous
soutenir la réalité. Varron lui-même, après bien
d'autres Philosophes qui avaient raisonné sur
la nature des Dieux, trouvèrent tant d'absurdité
dans le fond même de leurs Histoires, qu'ils
sentirent la nécessité indispensable de recourir à
l'allégorie, pour trouver quelques explications
au moins vraisemblables: mais la grande diversité
de leurs interprétations, prouve qu'ils n'étaient
pas au fait des objets que les Auteurs de
ces allégories avaient en vue. Saint Augustin les
trouvait si peu satisfaisantes, qu'il dit que par
leurs explications, ils veulent faire honneur à
ces fables ridicules, extravagantes, en les appliquant
aux opérations de la Nature & de l'Univers,
& aux différentes parties de l'un & de
l'autre. Il suffit en effet de lire tout l'endroit que
nous venons de citer de Cicéron, pour voir clairement
que ces explications sont absolument
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
31
forcées. Car qui prendra jamais des étoiles pour
des liens de laine? Qui pourra penser avec lui
que Saturne a été ainsi nommé, de ce qu'il est
soul d'années,
quod saturetur annis, puisque le
temps en est au contraire insatiable? L'en croira-
t-on sur sa parole, quand il ajoute, que l'on feint
que Saturne a dévoré ses propres fils, parce que
l'âge dévore les espaces du temps? Si cela était
ainsi, comment aurait-on pu dire qu'il revomit
le caillou & le reste qu'il avait dévoré, au moyen
d'une boisson qu'on lui fit prendre, puisque le
temps une fois passé ne revient pas, & ne rend
jamais ce qu'il a englouti?
L'histoire de Saturne renferme même une infinité
de circonstances qui ne peuvent convenir
au Temps. Ses guerres, par exemple, avec les
Titans, sa mutilation, son détrônement, sa
fuite, & sa retraite en Italie pour s'y cacher,
son règne avec Janus, sa parenté même; car
que ferait-on de Titan, de Japet, d'Atlas, de
Rhée & des autres? à quelles parties du Temps
les attribuera-t-on? Et si le Temps le plus ancien
est l'aîné des choses, comment pourra-t-on
dire que Saturne était le plus jeune des enfants
du Ciel & de la Terre?
Quant à son nom grec κρόνος; qu'on dit être
le même que χρόνος,
tempus, je croirais que cette
ressemblance de noms a été la cause de l'erreur
de ceux qui ont pris Saturne pour le Temps. Si
l'on avait fait attention aux autres noms que les
Grecs donnaient à ce Dieu, on aurait reconnu
que Κρόνος pouvait ne pas signifier le Temps, puisque
celui d'ΙΙ*ος, que Philon de Biblos interprète
@
32 FABLES
de Sanchoniathon, donne à Saturne, suivant
le témoignage d'Eusèbe, l. I. προπαρασκευ,
n'a aucun rapport avec le Temps. ΙΙ*ον τὁν και Κρόνον,
και Βέτυλον, &c. dit cet Auteur. On sait qu'ΙΙλυς
veut dire du limon, de la boue, & qu'il a été
fait d'ὲλος,
palus, duquel on peut également avoir
fait ΙΙ*ος, qui est le nom de Saturne; & alors
Κρόνος pourrait venir de Κρανα, ασ, que les Doriens
disaient pour Κρήνη,
fons; car on n'ignore
pas que les Grecs changeaient assez souvent l'
a
en
o: peut-être viendrait-il encore de Κρουνός,
fons scaturiens, qui a été fait aussi de Κρήνη, &
dans ce cas on aurait dit Κρόνος par syncope pour
Κρουνός. Cette étymologie paraît d'autant plus
naturelle, que la plupart des Anciens admettaient
avec les Philosophes Hermétiques, l'eau
comme premier principe, ou le chaos qu'ils
regardaient comme une boue, & un limon duquel
tout était sorti Quelques-uns ont même dit
que l'Océan ou l'eau était le plus ancien & le
père des Dieux; d'autres ont dit qu'Océan était
seulement frère de Saturne, sans doute parce
que l'eau & la boue sont toujours ensemble. L'eau
serait alors l'Océan, & le limon Saturne; ce qui
serait désigné par son nom ΙΙ*ος.
Les Philosophes Hermétiques ont toujours eu
cette idée de leur Saturne, puisqu'ils ont donné
ce nom à leur chaos ou matière dissoute, & réduite
en boue noire, qu'ils ont appelée
plomb
des Sages. Mais comme ces noms de
plomb &
de
Saturne pouvaient induire en erreur les Chimistes,
Riplée les en avertit, en disant (
a):
(a) Philerii, cap. 20.
" Notre
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
33
" notre racine est renfermée dans une chose
" vile, méprisée, & à laquelle la vue ne met
" point de prix; (qu'y a-t-il en effet de plus mé"
prisable que la boue?) Mais prenez garde de
" vous tromper sur notre Saturne. Le plomb,
" croyez-moi, sera toujours plomb. »
Telle est la véritable idée que nous devons
avoir de Saturne, ce Dieu couvert de haillons,
ou d'habits sales & déchirés; puisque la matière
du Magistère est dans cet état de dissolution &
de noirceur, un objet vil, méprisé comme de la
boue, qui paraît à l'oeil sous un dehors sale, &
plus capable de la faire rejeter & fouler aux
pieds, que d'attirer des regards. Les Philosophes,
toujours attentifs à ne s'exprimer que par énigmes,
ou par des allégories, ont parlé de cette
matière, tantôt en général, tantôt en particulier,
& l'ont appelée
Saturnie végétale, race de Saturne;
ils en ont parlé dans cet état de confusion
& de chaos, comme de la matière de laquelle
se formait ce chaos & cette boue. Raymond
Lulle dit en conséquence (
a): " Elle paraît
" à nos yeux sous un habit sale, puant, infecté
" & venimeux. " Et l'auteur du
Saeculum aureum
redivivum: " Le lait & le miel coulent de
" ses mamelles. L'odeur de ses vêtements est
" pour le Sage comme celle des parfums du
" Liban, & les fous l'ont en horreur & en abo"
mination. "
C'est proprement cette dissolution, appelée
par les Philosophes,
réduction des corps en leur
| (a) Theor. c. 18. |
|
| II. Partie. | C
|
@
34 FABLES
première matière, qui a fait donner le serpent
& la faux pour symbole à Saturne, comme nous
l'avons dit ci-devant, conformément à l'idée
qu'en avaient les Egyptiens, desquels les Grecs
avaient emprunté la plupart des leurs. Et si l'on
feint que Saturne avait dévoré ses propres enfants,
c'est qu'étant le premier principe des métaux,
& leur première matière, il a seul la propriété
& la vertu de les dissoudre radicalement
& de les rendre de sa propre nature. Aussi Avicenne
dit-il avec les autres Philosophes:
Vous
ne réussirez jamais, si vous ne réduisez les métaux
(philosophiques)
en leur première matière (
a).
De tous les enfants que Saturne dévora, aucun
n'est nommé jusqu'à Jupiter; & les Philosophes
n'en nomment aucun jusqu'à la noirceur, ou
leur Saturne. Avant que cette couleur paroisse,
ils appellent leur matière chaos. " Elle est, dit
" Synésius (
b), le noeud & le lien de tous les
" éléments qu'elle contient en soi, comme elle
" est l'esprit qui nourrit & vivifie toutes choses,
" & par le moyen duquel la Nature agit dans
" l'Univers. " Cette matière, dit un Anonyme,
est la semence du Ciel & de la Terre, premier
principe radical de tous les êtres corporels. Saturne
est le dernier des enfants du Ciel & de la
Terre, & règne néanmoins au préjudice de Titan,
son frère aîné; mais il n'obtient pas la Couronne
sans guerres & sans combats; car la dissolution
ne peut se faire sans une fermentation.
Les Titans, fils de la Terre, sont les parties de
| (a) Avicen. Epist. de re | (b) Sur l'Oeuvre des Phi-
|
| recta. | losophes.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
35
la terre philosophique, qui se combattent avant
la putréfaction; de cette putréfaction naît la noirceur
appelée Saturne: & comme cette noirceur
est aussi appelée
Tartare, à cause du mouvement
& de l'agitation des parties de la matière
pendant qu'elle est dans cet état, on a feint que
Saturne avait précipité les Titans dans le Tartare,
qui vient de αρασσο,
turbo, commoveo.
Le règne de Saturne dure donc autant que la
noirceur. Il semble alors dévoter tout, jusqu'au
caillou même qu'on lui présente au lieu de Jupiter,
puisque tout est dissous: mais le caillou
est de trop dure digestion, & sitôt qu'on aura
fait boire à Saturne une certaine liqueur que la
fable ne nomme pas, c'est-à-dire, après que les
parties aqueuses & volatiles auront commencé à
monter au haut du vase en forme de vapeur, &
après s'être condensées en eau, elles retomberont
sur la matière terrestre & noire, appelée
Saturne, comme pour lui donner à boire dans
le sens que Virgile dit:
Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.
Ou, comme on dit que la rosée & la pluie
abreuvent la terre: alors Saturne rendra le caillou
qu'il avait englouti; la matière des Philosophes,
qui était terre avant d'être réduite en eau
par sa dissolution, recommencera à paraître, sitôt
que la douleur grise commencera à se manifester.
Alors Jupiter, qui n'est autre que cette
couleur grise, par conséquent fils de Saturne &
de Rhée, puisqu'il est formé de la noirceur, lavée
C ij
@
36 FABLES
par la pluie, dont nous venons de parler. Cette
pluie est parfaitement désignée par Rhée, qui
vient de τέω,
fluo, fundo. Jupiter alors détrônera
son père; c'est-à-dire, que la couleur grise
succédera à la noire. Les quatre enfants de Saturne
& de Rhée sont tous formés dans cette
occasion. Jupiter est cette couleur grise; Junon
est cette vapeur ou humidité de l'air renfermé
dans le vase; Neptune est l'eau mercurielle ou
la mer philosophique, venue de la putréfaction;
Pluton, ou le Dieu des richesses, est la terre
même qui se trouve au fond du vase: ce qui a
fait dire aux anciens Poètes, que l'Enfer ou le
Royaume de Pluton était au fond de la Terre.
Jupiter & Junon se trouvent par conséquent les
plus élevés, & occupent le Ciel, parce que cette
couleur grise se manifeste sur la superficie de la
matière qui surnage; c'est là le Ciel des Philosophes,
où nous verrons que sont tous les Dieux;
Neptune ou l'eau se trouve au-dessous, & enfin
Pluton est la terre, qui est au fond de l'eau. Cette
terre renferme le principe aurifique, elle est fixe,
& c'est elle qui fait la base de la pierre philosophale,
source des richesses. On a donc raison
d'appeler Pluton, le Dieu des richesses: & si
l'on donne à Mercure l'épithète de
dator bonorum,
c'est que le mercure philosophique est l'agent
de l'oeuvre, & celui qui perfectionne la
pierre. Quant à Chiron le Centaure, autre fils
de Saturne & de Phillyre, j'expliquerai dans son
lieu ce qu'on doit en penser.
Ceux qui ont pris Saturne pour le Temps,
l'ont représenté quelquefois avec une clepsydre ou
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
37
sable sur la tête, au lieu d'un casque que quelques
Anciens y avaient mis pour désigner sa
force. Les ailes avec lesquelles quelques-uns représentent
Saturne, contredisent visiblement ceux
qui ont avancé qu'il avait les pieds liés avec des
cordes de laine; à moins qu'on ne veuille dire
qu'on lui avait donné des ailes pour suppléer au
défaut des pieds. Pour moi, je croirais plutôt
que ceux qui se sont avisés anciennement d'expliquer
allégoriquement les Fables, & de les représenter
par figures symboliques, sans être au
fait de l'intention des Auteurs de ces Fables, ont
confondu la figure ou l'hiéroglyphe du Temps
avec celle de Saturne. Je penserais donc qu'il faut
distinguer les unes des autres, & ne regarder
comme figure de Saturne que celles qui ont un
rapport visible avec son histoire, & laisser au
Temps celles qui lui conviennent. Je ne nie cependant
pas que chez les Grecs & les Romains
on n'ait pris Saturne pour le Temps, & qu'on ne
lui en ait donné les attributs; mais on ne trouve
aucun monument Egyptien, & aucun Auteur ne
peut avancer sur des raisons solides, que les
Egyptiens ou les Phéniciens aient jamais regardé
Saturne comme le symbole du Temps. Il peut se
faire que dans les siècles postérieurs à ceux qui
ont transporté les fictions Egyptiennes dans la
Grèce, les Artistes mal instruits de leurs intentions,
aient représenté Saturne comme le Temps.
Ainsi les mauvaises interprétations des Fables &
les représentations de Saturne, faites en conséquence,
auront contribuées à faire naître l'erreur,
& à l'entretenir.
C iij
@
38 FABLES
Aucun des Philosophes disciples d'Hermès ne
se sont avisés de donner dans cette erreur. Ils
ont pris Saturne suivant l'idée des Egyptiens,
& s'ils disent avec eux qu'il fallut combattre
son frère Titan pour s'emparer du Trône, c'est
qu'ils savent que le fixe & le volatil sont frères;
que celui-ci dans la dissolution remporte la victoire,
& demeure le maître; de manière que
Jupiter, son fils, est le seul qui puisse le détrôner
par les raisons que nous avons dites ci-devant.
Ils savent aussi qu'Hésiode (
a) avait raison
de dire que la pierre avalée & rejetée par
Saturne, fut déposée sur le Mont-Hélicon, où
les Muses font leur séjour, parce qu'ils n'ignorent
pas que ce
Mont-Hélion n'est autre chose
que cette terre surnageante, en forme de mont,
qui peut être appelée Mont-Hélicon ou
Mont
noir, d'έλικὸς,
niger. On peut le dire proprement
l'habitation des Muses, puisque c'est sur lui que
voltigent les parties volatiles, que nous avons
dit dans le premier Livre avoir été désignées
par les Muses, comme, nous le démontrerons
encore dans la suite. C'est d'ailleurs cette pierre
célèbre déposée sur le Mont-Hélicon, qui a fourni
matière aux Poèmes d'Orphée, d'Homère &
de tant d'autres. Ce mont a pris différents
noms, suivant les différents états où il se trouve,
& les variations de couleurs qu'il éprouve pendant
le cours de l'oeuvre. Lorsqu'il transpire ou
transsude, c'est-à-dire, que lorsqu'ayant la forme
du chapeau qui s'élève sur le moût ou suc de
(a) Theog.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
39
raisin dans la cuve, il forme une espèce de monticule,
& que l'eau mercurielle qui est au-dessous
transsude à travers, pour s'élever en vapeurs &
retomber en rosée ou pluie, on lui a donné le
nom de Mont-Ida, d'ιδος,
sueur; quand après
cela il devient blanc, beau & brillant, c'est le
mont couvert de neige d'Homère (
a); le Mont-
Olympe, sur lequel habitent les Dieux. Tantôt
c'est l'Ile flottante, où Latone met au monde
Phébus & Diane; tantôt Nisa environné d'eau,
où Bacchus fut élevé: ici c'est l'Ile de Rhodes,
où tombe une pluie d'or à la naissance de Minerve;
là c'est l'Ile de Crète, &c.
Les Philosophes Hermétiques représentent Saturne
dans leurs figures symboliques, de la même
manière que les Anciens, c'est-à-dire sous
la figure d'un Vieillard tenant une faux, &
ayant des ailes. Nicolas Flamel nous a conservé
dans ses figures hiéroglyphiques celles d'Abraham
Juif, & nous présente dans la première, Mercure
ou un jeune - homme ayant des ailes aux
talons, avec un caducée; & un Vieillard venant
à lui les ailes déployées, avec une faux à la
main, comme pour lui couper les pieds.
Noël le Comte, entêté de sa morale, qu'il croit
voir dans toutes les fables, ne peut souffrir qu'on
leur donne d'explications qui tendent à un autre
but. Il avoue que les Chimistes interprètent la
fable de Saturne des opérations de la Chimie;
mais il paraît qu'il ne savait pas faire la distinction
d'un Chimiste vulgaire & d'un Chimiste
(a) Iliad. l. I. v. 420. & alibi.
C iv
@
40 FABLES
Hermétique. " Comme on a attribué, dit-
" il (
a), un métal à chaque planète, à cause
" de quelques ressemblances qu'on a cru remar"
quer entr'elles, les tyrans des métaux ou Chi"
mistes ont expliqué presque toute cette fable
" relativement à leur art, voulant se donner
" par-là pour les disciples & les imitateurs
" d'Hermès, de Geber & de Raymond Lulle,
" qui étaient Platoniciens.... Car ces bour"
reaux des métaux s'efforcent d'inventer de
" tels & semblables artifices pour les trans"
muer & leur donner d'autres formes, par la
" crainte qu'ils ont de la forme affreuse de la pau"
vreté. "
Cet Auteur, en traitant les Disciples d'Hermès
de
bourreaux des métaux, montre son ignorance
parfaite de l'art Hermétique; premièrement,
parce que Geber, Raymond Lulle & les autres
Philosophes ne parlent que des métaux philosophiques,
& non des vulgaires; & ont soin d'avertir
que ceux du vulgaire sont morts, & les
leurs vifs (
b). 2°. Ils ne suivent pas les procédés
de la Chimie vulgaire dans leurs opérations, &
ne bourrellent pas les métaux, puisqu'on peut
être très bon Philosophe Hermétique, & ignorer
| (a) Myth. l. 2. | Herm. Philos. Opus, Can.
|
| (b) Corpora autem illa | 21. & in Can. 23. Lunae
|
| virginitate intemeratâ, & | nomine, Lunam vulgarem
|
| incorruptâ; viva & anima- | Philosophi non intelligunt.
|
| ta, non extincta, qualia | Et in Can. 44. Lunam Phi-
|
| sunt quae à vulgo tractan- | losophorum sive eorum
|
| tur, sumi necesse est; quis | mercurium, qui mercurium
|
| enin, à mortuis vitam ex- | vulgarem dixerit; aut sciens
|
| pectet? D'Espagnet Arcan. | fallit, aut ipse fallitur.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
41
parfaitement la Chimie vulgaire (
a). Celle-ci
n'est guères occupée que de sa destruction des
mixtes; l'autre travaille à les perfectionner. Les
Chimistes vulgaires, ou plutôt les Souffleurs,
cherchent à faire de l'or, & détruisent celui
qu'ils ont. L'art Hermétique se propose de faire
un remède qui guérisse les maladies du corps humain:
il ne se flatte pas de faire de l'or immédiatement,
mais de faire une matière qui perfectionne
les bas métaux en or. D'ailleurs Noël
le Comte dit fort mal-à-propos que Geber, Hermès
étaient Platoniciens, puisque Platon fut
très postérieur à Hermès. Mais peut-être ce Mythologue
le disait-il, comme S. Jérôme disait de
| (a) Studiosus tyro inge- | nostris Chemistis haberen-
|
| nio perspicax, animo cons- | tur: nescirent tot hodie
|
| tans Philosophiae studio fla- | usitatas distillationes, tot
|
| grans, Physicae admodum | circulationes, tot calcina-
|
| peritus, corde purus, mo- | tiones, & tot alia innu-
|
| ribus integer, Deo pluri- | merabilia Artistarum ope-
|
| mum addictus, licèt Che- | ra, quae ex illorum scriptis
|
| mieae praxeos ignarus, re- | hujus saeculi homines inve-
|
| giam naturae viam confi- | nerunt & excogitaverunt.
|
| denter ingrediatur. D'Es- | Cosmop. Nov. Lumen Che-
|
| pagnet, Can. 7. | mic. Tract. 1.
|
| Ars Chemiae ejusmodi | Est autem aliud Philo-
|
| subtilitates nunc invenit, | sophorum Secretissimum
|
| ut vix majores possint re- | opus, quod nec igne nec
|
| periri.... Si hodie revivis- | manibus perfecitur; & ad
|
| ceret ipse Philosophorum | illud revocanda sunt omnia
|
| pater Hermès, & subtilis | quae dixerunt de operatio-
|
| ingenii Geber, cum pro- | nibus & coloribus, &c.
|
| fundissimo Raymundo Lul- | Philal. Introit. apertus,
|
| lio, non pro Philosophis, | cap, 18.
|
| sed potius pro discipulis à |
|
@
42 FABLES
Philon Juif:
aut Plato philonisat, aut Philo
platonisat.
Nous avons déjà parlé du règne de Saturne
en Italie, dans le Livre précédent, au chap. du
Siècle d'or. Il nous resterait à parler du culte de
ce Dieu, & des fêtes instituées en son honneur;
mais nous renvoyons cet article au Livre suivant,
qui traitera des fêtes, des jeux & des combats
institués en l'honneur des Dieux & des Héros.
=================================
C H A P I T R E
IV.
Histoire de Jupiter.
S i je m'étais proposé d'expliquer toute la Mythologie,
ce serait ici le lieu de parler de Titan,
Japet, Thétis, Cérès, Thémis & les autres
enfants du Ciel & de la Terre: mais comme j'en
parlerai dans les circonstances qui se présenteront,
je les laisse pour ne pas rompre la suite de la chaîne
dorée, & je viens à Jupiter.
Entreprendre de discuter ici tous les sentiments
différents sur Jupiter, sa généalogie, ses différents
noms; vouloir aussi entrer dans le détail de tout
ce que les Historiens, les Poètes & les Mythologues
en ont dit, soit pour rendre son histoire
moins absurde, soit pour constater son existence
réelle, comme Dieu, ou comme Roi, ou même
comme homme, ce serait se mettre en tête un
ouvrage qui n'aurait pas une liaison assez directe
avec le but que je me suis proposé. On peut voir
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
43
tout cela dans le premier Livre du second Tome
de la Mythologie de M. l'Abbé Banier.
Ainsi, que des Rois de la Crète aient, si l'on
veut, porté le nom de Jupiter, peu m'importe;
quelque matière à contradiction que me fournisse
la fixation des époques des vies & des règnes
de ces prétendus Rois, par le savant Mythologue
que je viens de citer, je n'examinerai
point si, comme il le dit (
a), Apis, Roi d'Argos
& petit-fils d'Inachus, prit le nom de Jupiter,
& vivait 1800 ans avant Jésus-Christ. S'il est
vrai qu'un Astérius, Roi de Crète, environ 1400
ans avant l'Ere Chrétienne, ait pu enlever Europe,
fille d'Agenor, Roi de Phénicie, & soeur
de Cadmus, qui vint s'établir dans la Grèce, suivant
le même Auteur (
b), 1350 ou 60 ans avant
Jésus-Christ, la quatrième année du règne d'Hellen,
fils de Deucalion, qui régnait 1611 ans
avant la même Ere (
c). Si le premier fait est
vrai, il faut avouer que les Crétois gardaient la
rancune & le désir de se venger par représailles
bien longtemps, puisque plus de 400 ans ne
purent l'éteindre. Hérodote, au commencement
de son Histoire, convient avec Echemenide dans
son histoire de Crète, que les Crétois, en enlevant
Europe, ne le firent que par droit de représailles,
les Phéniciens ayant auparavant enlevé Ino, fille
d'Inachus. Il n'est pas moins surprenant qu'Apis,
Roi d'Argos & petit-fils d'Inachus, ait régné
près de 1800 ans avant Jésus-Christ (
d), pendant
qu'Inachus lui-même ne s'établit dans le
| (a) Loc. cit. c. I. | (c) Loc. cit. p. 60.
|
| (b) Tom. III. p. 62. | (d) Tom. II. p. 14.
|
@
44 FABLES
pays, qui depuis fut appelé Péloponnèse, que
1880 ans avant le même Jésus-Christ (
a). On
sent combien de telles fixations d'époques me
donneraient d'embarras à discuter; j'abandonne
donc tout cela à ceux qui voudront se donner la
peine de faire une critique suivie de ce savant
& pénible ouvrage, pour m'en tenir à l'histoire
de Jupiter, suivant l'opinion la plus commune.
Que nous regardions ici Jupiter comme Egyptien,
ou comme Grec, c'est à peu près la même
chose, puisque l'un & l'autre, selon presque
toute l'Antiquité, étaient fils de Saturne & de
Rhée, & petits-fils du Ciel & de la Terre. Titan
ayant fait une convention avec Saturne, par
laquelle le premier cédait l'Empire à l'autre, à
condition qu'il ferait périr tous les enfants mâles
qu'il aurait de Rhée; Saturne les dévorait à
mesure qu'ils naissaient. Rhée, indignée d'en
avoir déjà perdu quelques-uns, songea à sauver
Jupiter, dont elle se sentait grosse; & quand
elle fut accouchée, elle trompa son mari, en
lui présentant, au lieu de Jupiter, un caillou
emmailloté. Elle fit transporter Jupiter dans l'Ile
de Crète, & le confia aux Dactyles pour le
nourrir & l'élever. Les Nymphes qui en prirent
soin (
b), se nommaient Ida & Adrasté: on les
appelait aussi les Melisses. Quelques-uns disent
qu'on le fit allaiter par une chèvre, & que les
abeilles furent aussi ses nourrices: mais quoique
les Auteurs varient assez là-dessus, tout se réduit
| (a) Tom. III. p. 22. | (b) Apollod. l, I.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
45
presque à dire qu'il fut élevé par les Corybantes
de Crète, qui feignant des sacrifices qu'ils avaient
coutume de faire au son de plusieurs instruments,
ou, comme quelques-uns le prétendent, dansant
& frappant leurs boucliers avec leurs lances, faisaient
un assez grand bruit pour qu'on ne pût entendre
les cris du petit Jupiter.
Quand il fut devenu grand, Titan en fut
averti; & croyant que Saturne avoir voulu le
tromper & violer les conditions de la paix, en
élevant des enfants mâles, Titan assembla les
siens, déclara la guerre à Saturne, se saisit de
lui & d'Opis, & les mit en prison. Jupiter prit
la défense de son père, attaqua les Titans, les
vainquit, & mit Saturne en liberté. Celui-ci
peu reconnaissant, tendit des pièges à Jupiter,
qui par le conseil de Métis, fit prendre à son
père un breuvage qui lui fit vomir premièrement
la pierre qu'il avait avalée, & ensuite tous les
enfants qu'il avait dévorés. Pluton & Neptune se
joignirent à Jupiter, qui déclara la guerre à Saturne,
& s'en étant saisi, il le traita précisément
de la même manière qu'il avait traité lui-même
son père Uranus, & avec la même faux. Il le
précipita ensuite avec les Titans dans le fond du
Tartare, jeta la faux dans l'Ile Drepanum, &
les parties mutilées dans la mer, desquelles naquit
Vénus.
Les autres Dieux accompagnèrent Jupiter dans
la guerre qu'il soutint contre les Titans & contre
Saturne. Pluton, Neptune, Hercule, Vulcain,
Diane, Apollon, Minerve, Bacchus même
lui aidèrent à remporter une victoire complète.
@
46 FABLES
Bacchus y fut si maltraité, qu'il y fut mis en
pièces. Heureusement Pallas le rencontra dans
cet état, & lui trouvant encore le coeur palpitant,
elle le porta à Jupiter, qui le guérit.
Apollon, habillé d'une étoffe de couleur de
pourpre, chanta cette victoire sur sa guitare.
Jupiter, plein de reconnaissance envers Vesta,
qui lui avait procuré l'Empire, lui proposa de
lui demander tout ce qu'elle voudrait. Vesta fit
choix de la virginité & des prémices des sacrifices.
Les Géants firent ensuite la guerre à Jupiter,
& voulurent le détrôner; mais aidé encore des
Dieux, il les vainquit, les foudroya, & ensevelit
les plus redoutables sous le Mont-Ethna. Il
est à remarquer que Mercure ne se trouva pas
dans la guerre contre les Titans, & qu'il fut un
de ceux qui combattirent avec le plus d'ardeur
contre les Géants.
Les Anciens représentaient Jupiter de différentes
manières. La plus ordinaire dont on le
peignait, était sous la figure d'un homme majestueux,
& avec de la barbe, assis sur un trône,
tenant de la main droite la foudre, & de l'autre
une victoire, ayant à ses pieds une aigle, les
ailes déployées, qui enlève Ganymède, ou seule:
ce Dieu ayant la partie supérieure du corps nue,
& la partie inférieure couverte. Pausanias (
a)
décrit la statue de Jupiter Olympien en ces termes:
" Ce Dieu est représenté assis sur un trô"
ne, il est d'or & d'ivoire, & il a sur la tête
" une couronne qui imite la feuille d'olivier.
(a) In Eliac.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
47
" De la main droite il tient une victoire, qui
" est aussi d'ivoire & d'or, ornée de bandelet"
tes, & couronnée; de la gauche, Jupiter tient
" un sceptre où brillent toutes sortes de métaux.
" Une aigle repose sur le bout de ce sceptre. La
" chaussure & le manteau sont aussi d'or: sur
" le manteau sont représentés toutes sortes d'a"
nimaux, toutes sortes de fleurs, & particu"
lièrement des lis. Le trône est tout éclatant
" d'or & de pierres précieuses: l'ivoire & l'é"
bène y font par leur mélange une agréable
" variété. " Jamblique (
a) dit que les Egyptiens
" peignaient Jupiter assis sur le lotus. Les Libyens
le représentaient, ou sous la forme de bélier, ou
avec des cornes de cet animal, & le nommaient
Ammon, parce que la Libye où le temple de
ce Dieu fut bâti, était pleine de sable. La raison
qu'ils croyaient avoir de le figurer ainsi, est parce
qu'on le trouva, disent quelques-uns, entre
des moutons & des béliers, après qu'il eut abandonné
le Ciel par crainte des Géants; ou qu'il se
métamorphosa lui-même en bélier, de peur d'être
reconnu. Je ne rapporte pas ici les autres raisons
qu'en donnent Hérodote au sujet du désir qu'Hercule
avait de voir Jupiter, & Hygin en parlant
des dispositions que Bacchus fit pour son voyage
des Indes.
On trouve dans les Anciens, & I'on voit sur
les monuments que le temps a épargnés, plusieurs
autres représentations de Jupiter. L'Antiquité
expliquée de D. Bernard de Monfaucon, en
(a) De Myster. Aegyp.
@
48 FABLES
fournit de bien des sortes; mais on ne peut nier
que la plupart des symboles, des attributs & des
attitudes mêmes de ce Dieu ne soient venus ou
du caprice des ouvriers, ou de la fantaisie de ceux
qui faisaient faire ces statues ou ces peintures.
Cicéron nous en donne une grande preuve, lorsqu'il
dit (
a): " Nous connaissons Jupiter & Junon,
" Minerve, Neptune, Vulcain, Apollon & les
" autres Dieux, aux traits que leur a donnés le
" caprice des Peintres & des Sculpteurs; & non
" seulement aux traits, mais encore à l'âge, à
" l'habillement, & à d'autres marques. " J'ai expliqué
dans le premier Livre ce qu'on entendait
par Jupiter Sérapis.
Jupiter a été de tous les Dieux du Paganisme
un de ceux dont le culte était le plus solennel
& le plus étendu. Les victimes les plus ordinaires
qu'on lui immolait, étaient la chèvre, la brebis &
le taureau blanc, dont on avait soin de dorer les
cornes.
Les Anciens varient si fort entr'eux sur l'idée
que l'on avait de Jupiter, qu'il serait très difficile
de s'en former une fixe & nette. On peut
en conclure seulement qu'ils ne le regardaient
pas comme un Dieu qui avait existé sous forme
humaine, malgré que les Crétois, au témoignage
de Lucien, voulussent faire croire qu'il
était mort chez eux, & qu'ils étaient possesseurs
de son tombeau (
b). Callimaque dit que les
| (a) De Nat. Deor. l. I. | tum Jovem testantur, sed
|
| (b) Cretenses non solum | etiam sepulcrum ejus os-
|
| natum apud se, & sepul- | tendunt. Lucian. in sacrif.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
49
Crétois étaient des menteurs, puisque Jupiter vit
toujours, & se trouve partout.
Cretes mendaces semper, Rex alme, sepulcrum
Erexêre tuum: tu vivis semper, & usque es. (a)
Les uns avec Horace (
b) prenaient Jupiter pour
l'air:
Jacet sub Jove frigido; & Théocrite dans
sa quatrième Eglogue:
Jupiter & quandoque
pluit, quandoque serenus. Virgile parlait de
lui sous le nom d'Ether.
Tum Pater omnipotens foecundis imbribus Aether
Conjugis in gremium laetae descendit, & omnes
Magnus alit magno commistus corpore foetus.
L. 2. Georg.
Cicéron (
c) dit aussi d'après Euripide, que
l'Ether doit être regardé comme le plus grand
des Dieux. Anaxagoras débitait que cette partie
de l'Univers était toute ignée & pleine de feu,
& que de là il se répandait pour animer toute
la Nature. Platon (
d) semble avoir pris Jupiter
pour le Soleil. Mais lorsqu'on a voulu le présenter
comme Dieu, alors Jupiter est devenu le
père des Dieux & des hommes, le principe &
| (a) In Hymn. | atque curans. Hunc sequi-
|
| (b) In I*. Odar. | tur Deorum ac Daemonio-
|
| (c) De Nat. Deor. l. 2. | rum exercitus in duodecim
|
| (d) Magnus sane dux in | partes distributus: Vesta
|
| coelo Jupiter volucrem im- | sola in atrio Deorum ma-
|
| pellens currum, primus in- | net. In Phaedro.
|
| cedit omnia coordinans, |
|
| II. Partie. | D
|
@
50 FABLES
la fin de tout, & celui qui conserve & gouverne
toute la Nature, comme il lui plaît (
a). C'est sans
doute ce qui l'a fait nommer, tantôt Jupiter
Olympien ou le Céleste, & tantôt Jupiter infernal,
comme on le voit souvent, & dans Homère
& dans Virgile. Un ancien Poète a même dit que
Jupiter, Pluton, le Soleil & Bacchus n'étaient
qu'une même chose.
Toute l'Antiquité s'accorde néanmoins à dire
que Jupiter était fils de Saturne & de Rhée; &
ce qu'il y a d'assez extraordinaire, c'est que la
plupart des Mythologues font Saturne fils du
Ciel & de Vesta, qui est la Terre, selon eux,
de même que Cybèle, Ops, Rhée & Cérès;
Rhée serait par conséquent sa propre mère à elle-
même, & sa propre fille; elle serait aussi mère
femme & soeur de Saturne. Cérès, qui eut Proserpine
de Jupiter, serait devenue sa femme en
même temps que sa mère & sa soeur. Il serait bien
difficile d'accorder tout cela, si l'on ne l'explique
allégoriquement; & quelle allégorie trouvera-
t-on qui puisse y convenir, à moins qu'on en
| (a) | Jupiter omnipotens est primus, & ultimus idem.
|
| | Jupiter est caput, & medium; Jovis omnia munus.
|
| | Jupiter est fondamen humi, ac stellantis Olympi.
|
| | Jupiter & mas est, & nescia foemina mortis.
|
| | Spiritus est cunctis, validi vis Jupiter ignis,
|
| | Et pelagi radix, Sol, Luna est Jupiter ipse
|
| | Omnipotens Rex est, Res omnis Jupiter ortus,
|
| | Nam simul occubuit, rursum extulit omnia laeto
|
| | Corde suo è sacro consultor lumine rebus.
|
| | Orpheus in Hymno quodam.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
51
fasse l'application à la Chimie Hermétique, où
le père, la mère, le fils, la fille, l'époux & l'épouse,
le frère & la soeur ne sont en effet que la
même chose, prise sous différents points de vue?
Mas pourquoi, dira-t-on, inventer un si grand
nombre de fables sur Jupiter & les autres? C'était
pour présenter la même chose de différentes
manières. Les Philosophes Hermétiques ont fait
une quantité prodigieuse de Livres dans ce goût-
là. Toutes leurs allégories ont pour but les mêmes
opérations du grand oeuvre, & néanmoins
elles diffèrent entr'elles suivant les idées & la
fantaisie de ceux qui les ont inventées. Chaque
homme s'est exprimé selon la manière donc il
était affecté. Un Médecin a tiré son allégorie
de la Médecine, un Chimiste a formé la sienne
sur la Chimie, un Astronome sur l'Astronomie,
un Physicien sur la Physique, & ainsi des autres.
Et comme la Pierre Philosophale a, suivant
l'expression d'Hermès (
a), toutes les propriétés
des choses supérieures & inférieures, & ne trouve
point de forces qui lui résistent, ses Disciples ont
inventé des fables qui pussent exprimer & indiquer
tout cela.
Tel nous est représenté Jupiter, appelé en
conséquence,
Père des Dieux & des Hommes,
le Tout-Puissant, Hésiode, presque toutes les fois
qu'il le nomme, ajoute le surnom de
Largitor
bonorum, comme étant la source & le distributeur
des biens & des richesses. Il ne faut pas
non plus s'imaginer avec quelques Mythologues,
(a) Table d'Emeraude.
D ij
@
52 FABLES
que la prétendue cruauté de Saturne envers ses
enfants lui a fait perdre la qualité de père des
Dieux, pendant que sa femme Rhée ou Cybèle
a été appelée la mère des Dieux & la grand-
mère, & était honorée comme telle dans tout
le Paganisme. La véritable raison qui a fait conserver
ce titre à Cybèle, c'est que la Terre philosophique
d'où Saturne & les autres Dieux sont
sortis, est proprement la base & la substance de
ces Dieux. Il est même bon de remarquer que
quoiqu'on ait confondu souvent, & fait une
même chose de Rhée & de Cybèle, on n'a jamais
donné le nom de mère des Dieux à Rhée,
comme Rhée, mais seulement comme Cybèle,
parce qu'il paraît que l'on a fait le nom de Cybèle
de Κύβη,
caput, & de λα̑ας,
lapis, comme
si l'on disait la première, la principale ou la
plus ancienne, & la mère pierre. Les autres
noms qu'on a donnés à cette mère des Dieux,
sont aussi pris des différents états où se trouve
cette pierre ou terre, ou matière de l'oeuvre pendant
le commencement des opérations. Ainsi en
tant que terre première ou matière de l'oeuvre,
mise dans le vase en commençant l'oeuvre, elle
fut nommée Terre, Cybèle, mère des Dieux
& épouse du Ciel, parce qu'il ne paraît alors
dans le vase, que cette terre avec l'air qui y est
renfermé. Lorsque cette terre se dissout, elle
prend le nom de Rhée, & femme de Saturne,
de ρέω,
fluo, & de ce que la noirceur appelée
Saturne, se manifeste pendant la dissolution.
On l'a ensuite nommée Cérès, & on l'a dite
fille de Saturne & soeur de Jupiter, parce que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
53
cette terre dissoute en eau, redevient terre dans
le temps que la couleur grise ou Jupiter paraît;
& comme cette même terre ou Cérès devient
blanche, on a feint que Jupiter & Cérès avaient
engendré Proserpine. Il est même très vraisemblable
qu'on a fait le nom de Cérès du Grec Γη̑
& ΕΕΕρα, qui signifient l'un & l'autre terre. Vossius
lui-même paraît admettre cette étymologie
(
a), prétendant que les Anciens changeaient
assez souvent le G en C. Varron & Cicéron ont
pensé en conséquence que Cérès venait de
gerere,
& Arnobe dit (
b), d'après eux:
Eamdem hanc
(terram)
alii quod salutarium seminum frugem
gerat, Cererem esse pronunciant. Mais Hesychius
confirme mon sentiment, lorsqu'il dit: ΑΑκερὼ
κ ΩΩσις, κ ΕΕλλὴ, κ Γὴρυς, κ Γη̑, κ Δημήτερ ἡ άυτή.
Tout ceci suppose que Cérès vient du Grec;
mais de quelque façon qu'on la prenne, tout le
monde sait que par Cérès on entendait la terre,
& cette idée est très conforme à celle qu'en ont
les Philosophes Hermétiques, puisque leur eau
étant devenue terre, est celle qu'ils appellent
terre feuillée, dans laquelle il faut, disent-ils,
semer le grain philosophique, c'est-à-dire leur
or. Nous avons parlé de cette terre qu'il faut
ensemencer, dans le I. Livre, & nous en ferons
encore mention dans le quatrième, lorsque nous
parlerons des mystères d'Eleusis.
Un quatrième nom donné à la Terre, était
Ops, qu'on appelait proprement la Déesse des
richesses, & avec raison, puisque cette terre
D iij
@
54 FABLES
philosophique est la base de la Pierre Philosophale,
qui est la véritable source des richesses.
Les Anciens & les Modernes ne soupçonnant
même pas les raisons que l'on avait eu de varier
ainsi les noms de la mère des Dieux, les ont
souvent employés indifféremment. Mais Orphée
& ceux qui étaient au fait du mystère ont su
en faire la distinction: nous avons trois Hymnes
sous le nom de ce Poète, en l'honneur de la
Terre; l'un sous le nom de la mère des Dieux,
l'autre sous celui de Rhéa, & le troisième sous
son propre nom de Terre. Homère nous en a
aussi laissé trois sous les mêmes noms qu'Orphée
(
a). Il les distingue même très bien, puisque
dans celle de la Terre, il l'appelle mère
des Dieux, & l'épouse du Ciel, Θεω̑ν μήπηρ, ἅλλοἠ
οὐρανος αγεσσεντος. Dans celle de la mère des Dieux,
il désigne Rhéa, qui se plaît, dit-il, au son des
crotales & autres instruments, sans doute à cause
de ceux que les Corybantes, auxquels elle avait
confié Jupiter, faisaient retentir pour empêcher
Saturne d'entendre les cris de son fils. Homère
distingue particulièrement Cérès en la joignant
avec la belle Proserpine, & ne lui donne pas
la qualité de mère des Dieux, dont il avait honoré
les deux autres. Enfin il suffit de suivre les
époques de leur naissance, pour voir qu'on doit
les distinguer, & que les inventeurs de ces Fables
n'avaient pas intention de les confondre,
& de parler de la Terre proprement dite, sous
ces différents noms. La Terre, épouse du Ciel,
(a) Hymn. 12, 13. & 29.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
55
est la mère, Rhéa sa fille, & Cérès sa petite-
fille. Telle est aussi la généalogie de la terre des
Philosophes. Une semblable allégorie ne peut
expliquer historiquement, ni moralement, ni
physiquement, dès que presque tous les Mythologues
sont d'accord à regarder Cybèle, Rhée
& Cérès, comme des noms différents d'une même
chose, c'est-à-dire la Terre.
En distinguant ces trois Déesses, comme le
font les anciens Poètes, Jupiter se trouve en effet
fils de Rhée, & frère de Cérès. Le son bruyant
des instruments d'airain, que ceux à qui l'on
avait confié son enfance, faisaient retentir pour
empêcher Saturne d'entendre ses cris, est une
allusion au nom d'airain & de
laton ou
leton,
que les Disciples d'Hermès donnent à leur matière,
lorsqu'elle tient encore de la couleur noire
& de la grise. C'est cet airain dont il est parlé
souvent dans les Ouvrages Hermétiques, ce
leton qu'il faut blanchir, & puis déchirer les livres,
comme inutiles (
a). Il en est fait mention
presque à chaque page du livre qui a pour titre,
la Tourbe; & j'ai déjà rapporté un bon nombre
de textes sur ce sujet: c'est proprement la signification
des mots
Cymbalum, Tympanum, quant
à la matière de ces instruments. On peut voir sur
cela le Traité de Frédéric-Adolphe Lampe,
de
Cymbalis veterum, & particulièrement le chapitre
14. du Livre premier. Noël le Comte les
appelle
tinnientia instrumenta (
b).
C'est au bruit de ces instruments, que les
| (a) Morien, Entretien | (b) Mythol. l. 2.
|
| du Roi Calid. |
|
D iv
@
56 FABLES
Abeilles s'assemblèrent auprès de Jupiter. On suit
encore aujourd'hui cet usage pour conduire à la
ruche un essaim qui veut s'échapper. On bat sur
des chaudrons, des poêles, &c. Hercule employa
de semblables instruments pour chasser les
oiseaux qui ravageaient le lac Stymphale, &
dont le nombre & la grosseur étaient si prodigieux,
que par la vaste étendue de leurs ailes,
ils interceptaient la lumière du Soleil.
Les Nymphes Adrastée & Ida nourrirent Jupiter,
& l'on dit que les Abeilles mêmes se joignirent
à elles. Ces deux Nymphes étaient filles
des Melisses ou mouches à miel, & le firent
allaiter par Amalthée. Nous avons dit que lorsque
la couleur grise ou le Jupiter philosophique
paraît, les parties volatiles de la matière dissoute
se subliment, & montent en abondance au haut
du vase en forme de vapeur, où elles se condensent
comme dans la distillation de la Chimie
vulgaire, & après avoir circulé, retombent sur
cette terre grise qui surnage l'eau mercurielle.
La Fable pouvait-elle nous présenter cette opération
par une allégorie plus palpable & mieux
caractérisée, que par cette feinte éducation de Jupiter.
Les deux Nymphes expriment par leurs
noms mêmes cette matière aqueuse, volatile,
puisque Ida vient d'Ι*ος,
sudor, & Adrastée
d'α complétif, & de δραω,
fugio. Si on les dit
filles des Melisses ou mouches à miel, n'est-ce
pas de ce que ces parties volatiles voltigent au-
dessus du Jupiter des Philosophes, comme un
essaim d'abeilles autour d'une ruche? Ces parties
volatiles nourrissent donc cette terre grise, en
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
57
tombant dessus, comme une rosée ou une pluie
qui humecte la terre, & la nourrit en l'imbibant.
Il y a grande apparence que l'équivoque
du mot grec αι̑ξ, qui veut dire également
chèvre
&
tempête, a donné lieu à la fiction, ou plutôt
à l'erreur de ceux qui ont dit que la chèvre
Amalthée avait allaité Jupiter: car la volatilisation
se faisant avec impétuosité, de même que la
chute en pluie de ces parties volatilisées, représente
proprement une tempête, & l'on sait
qu'άι̑ξ vient d'άἰσσο,
ruo, cum impetu feror. Cette
idée même de tempête, jointe à ce que cette terre
ou Jupiter des Philosophes commence à devenir
ignée, a sans doute fait donner à Jupiter la foudre
pour attribut, parce que les tempêtes sont
ordinairement accompagnées d'éclairs, de foudres
& de tonnerres. C'est l'idée qu'Homère semble
avoir voulu nous en donner en divers endroits
de son Iliade, ou il parle du Mont-Ida,
qu'il dit être le séjour de Jupiter. Ce Mont est,
selon ce Poète, arrosé de fontaines (
a), & couvert
| (a) Ad Idam pervenerunt fontibus irriguam. Iliad.l. |
|
| 14. v. 282. |
|
| In radice fontibus irriguae Idae. |
|
| Stant qui me ferant supra aridum & humidum. Ibid. v. |
|
| 307. |
|
| Jupiter vos ad Idam jubet venire quam celerrimé |
|
| Illi autem impetu facto volabant. |
|
| Idamque pervenerunt fontibus irriguam, matrem ferarum. |
|
| Invenerunt autem latè sonantem Saturnium in gargaro |
|
| summo sedentem, circumque ipsum odorata nubes |
|
| circumfusa erant. L. 15. v. 156. & suiv. |
|
| Nubes cogens Jupiter. L. 14, v. 93. & alibi. |
|
| Tum vero Saturnius sumpsit Aegidem fimbriatam. |
|
@
58 FABLES
de nuages que Jupiter fait élever avec des tonnerres.
Il dit même de quelle nature (
a) étaient
ces nuées, c'est-à-dire les nuages d'or semblables
apparemment à ceux qui produisirent les
pluies d'or, dont nous avons parlé dans le Livre
précédent.
Telles sont les nuées que Jupiter excite sur le
Mont-Ida, ou le mont de sueur; telles sont la
pluie & la rosée qui y tombent; telles sont aussi
ces parties volatiles qui circulent, montent &
descendent, & à l'imitation des Abeilles, semblent
aller chercher de quoi nourrir le petit Jupiter
au berceau. Tel aussi est le lait d'Amalthée,
celui dont Junon nourrit Mercure, celui dont
Platon fait mention dans la Tourbe, & que les
Philosophes appellent
lait de Vierge, celui enfin
dont parle d'Espagnet en ces termes (
b): " L'a"
blution nous apprend à blanchir le corbeau;
& & à faire naître Jupiter de Saturne; ce qui
| Splendentem, Idamque nubibus cooperuit; |
|
| Fulguribus etiam emissis, admodum grandè intonuit. L. |
|
| 17. v. 93. & seq. |
|
| Ipse igitur ex Ida magnùm tonabat. L. 8. v. 75. |
|
| (a) Hoc in toro cubarunt, insuperque nubem sibi in- |
|
| duerunt pulchram auream; lucidique decidebant |
|
| rores; Ibid. l. 14. v. 350. |
|
| Si nunc in amore cupis dormire |
|
| Idae in verticibus. Haec autem, &c. Ibid. v. 341. |
|
| . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
|
| Hanc respondens allocutus est nubes cogens Jupiter, |
|
| Juno haec Deorum hoc metue, nec quemquam hominum |
|
| Visarum esse; talem tibi ego nubem circumfundam |
|
| Auream, &c. Ibid. |
|
| (b) Can. 65. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
59
" se fait par la volatilisation du corps, ou la
" métamorphose du corps en esprit. La réduc"
tion ou la chute en pluie du corps volatilisé,
" rend à la pierre son âme, & la nourrit d'un
"
lait de rosée & spirituel, jusqu'à ce qu'elle
" ait acquis une force parfaite. " II dit ensuite (
a);
" Après que l'eau a fait sept révolutions, ou
" circulé par sept cercles, l'air lui succède, &
" fait autant de circulations & de révolutions,
" jusqu'à ce qu'il soit fixé dans le bas, & qu'a"
près avoir chassé Saturne du Trône, Jupiter
" prenne les rênes de l'Empire. C'est à son avè"
nement que l'enfant philosophique se forme
" & se nourrit; il paraît enfin au jour avec un
" visage blanc & beau comme celui de la
" Lune. "
Ces paroles de d'Espagnet sont si appropriées
au sujet que je traite, qu'elles semblent avoir
été dites par ce Philosophe, pour expliquer cette
éducation de Jupiter. Elles doivent suffire à tout
homme qui voudra sans préjugés en faire l'application.
C'est pourquoi je passerai sous silence une
quantité d'autres textes qui y ont aussi un rapport
immédiat; & je renvoie le Lecteur à Homère
(
b), d'où il semble que d'Espagnet a tiré
ce qu'il dit.
Jupiter, avant de détrôner son père, prit sa
défense contre les Titans, & les vainquit; mais
| (a) Cant. 78. |
|
| (b) Eo visura almae fines terrae, |
|
| Oceanumque Deorum Patrem, & matrem Tethyn |
|
| Qui me suis in aedibus magnâ curâ nutrierunt & edu- |
|
| carunt. L. 14. v. 301. |
|
@
60 FABLES
enfin voyant que Saturne avait dévoré ses frères,
& qu'il lui tendait des pièges à lui-même, il lui
fit avaler un breuvage qui les lui fit rejeter.
Alors Pluton & Neptune se joignirent à Jupiter
contre leur père; & celui-ci l'ayant détrôné,
le mutila, & le précipita dans le Tartare avec
les Titans qui avaient pris son parti. D'Espagnet
a renfermé tout cela dans le Canon que nous
venons de rapporter, puisqu'il y dit:
Donec
figatur deorsum, & Saturno expulso, Jupiter insignia
& regni moderamen suscipiat. Il avait dit
auparavant (
a) en parlant des parties à mutiler
sous le nom d'accidents hétérogènes,
superflua
sunt externa accidentia, quae fuscâ Saturni sphaerâ
rutilantem Jovem obnubilant. Emergentem ergo
Saturni livorem separa, donec purpureum Jovis
fidus tibi arrideat.
C'est donc par la séparation de ces parties qui
ont servi à la génération de Jupiter, que ce fils
de Saturne monte sur le Trône; ce sont ces
mêmes parties d'Osiris qu'Isis ne ramassa pas.
Il faut entendre par les Titans, la même chose
que par Typhon & ses compagnons, qu'Horus,
fils d'Osiris, vainquit. Il est inutile par conséquent
d'en répéter ici l'explication. Il suffit d'en
faire le parallèle, pour être convaincu qu'ils ne
signifient que la même chose. Osiris, père d'Horus,
fut persécuté par Typhon, son frère, qui
voulait le détrôner & régner à sa place. Saturne
fut attaqué par Titan, son frère, pour la même
raison. Typhon avec ses conjurés se saisirent
(a) Can. 51.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
61
d'Osiris, & le fermèrent dans un coffre. Saturne
fut pris par les Titans, & mis en prison. Horus
combattit Typhon, & le fit périr avec ses complices.
Jupiter prit aussi la défense de Saturne,
& après avoir vaincu les Titans, il les précipita
dans le Tartare. Typhon, le plus redoutable des
Géants, voulut aussi détrôner Horus; il fut
foudroyé, & enseveli sous le Mont-Vésuve ou
Ethna. Encelade que les Mythologues mêmes
confondent souvent avec Typhon, fut aussi foudroyé
& enseveli sous la même montagne. S'il
y a donc quelques petites différences dans les
deux fictions, c'est que l'une a été imitée de
l'autre, mais habillée à la grecque.
Après une telle victoire, Jupiter régna en paix.
Tous les Dieux & les Déesses y prirent part:
mais si l'on voulait en faire une application à
l'Histoire, je prierais le Mythologue qui voudrait
soutenir ce système, de m'expliquer comment
& pourquoi Bacchus, Apollon & Mercure
se trouvèrent à cette guerre, eux qui étaient fils
de Jupiter, & qui vraisemblablement, ou ne
pouvaient pas encore être nés, ou n'avaient pas
du moins l'âge propre à en soutenir les fatigues.
Ils s'y trouvèrent néanmoins, si nous en croyons
la Fable, & Hercule même, fils d'Alcmene,
puisqu'il y terrassa à coups de flèches plusieurs
fois le redoutable Alcyonée. Apollon creva l'oeil
gauche au Géant Ephialte, & Hercule l'oeil droit.
Mercure ayant pris le casque de Pluton, tua
Hyppolytus, & Bacchus ayant été mis en morceaux
dans le combat, fut heureux d'être rencontré
par Pallas.
@
62 FABLES
En suivant le système de M. l'Abbé Banier,
& en admettant avec lui les époques qu'il détermine
dans l'histoire prétendue réelle de Jupiter,
ce Dieu ne commença à régner qu'après
la mort de Saturne (
a). Il vécut cent vingt ans
& en régna soixante-deux (
b). " Devenu le maî"
tre d'un vaste Empire, dit notre Mytholo"
gue (
c), il épousa sa soeur, que les Latin
" nomment
Junon, & les Grecs
Hera, ou la
" Maîtresse, & il ne fit en cela que suivre
" l'exemple de son grand-père & de son père.
" Jupiter, qui était un Prince fort adonné aux fem"
mes (
d), comme le nom même de
Zan,
" qu'il portait, le signifie, eut selon la coutume
" de ce temps-là plusieurs maîtresses, & Junon
" se brouilla souvent avec lui sur ce sujet. Voilà
" l'origine de ce mauvais ménage, dont les
" Poètes parlent si souvent. " Elle envoya deux
dragons pour dévorer Hercule au berceau. On
sait les persécutions qu'elle fit souffrir à Io,
Calisto, à Latone & à ses autres rivales. Enfin
il n'est parlé des amours de Jupiter que depuis
son mariage avec Junon. Si Jupiter avait cinquante-huit
ans, lorsqu'il épousa sa soeur, &
qu'il commença à avoir des Maîtresses, la première
dut être Maja, fille d'Atlas, puisque Mercure
qui en vint, fut dans la suite l'entremetteur
& le messager de Jupiter pour toutes ses intrigues
amoureuses. Il faut cependant que Junon
ne fût pas si sensible qu'on le dit à l'infidélité
de Jupiter, puisqu'elle nourrit de son lait même
| (a) Tom. II. p. 24, | (b) Ibid. p. 24.
|
| (c) Ibid. p. 26. | (d) Ibid. p. 79.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
63
Mercure; d'autres disent Hercule, à la sollicitation
de Pallas, & que de là fut formée la voie
lactée (
a). Ce fut elle, qui pour se venger de
Sémélé, se métamorphosa en Vieille, & lui persuada
de demander à Jupiter pour preuve de
son amour, qu'il lui rendit visite avec tout l'éclat
de sa majesté. Mais s'il est vrai que Junon fut
jumelle avec Jupiter, elle avait au moins soixante
& quelques années dans le temps que Jupiter
voyait Sémélé. Junon par conséquent n'eut
pas beaucoup de peine à faire cette métamorphose.
Mais enfin Hercule était arrière-petit-fils
de Persée (
b), fils lui-même de Jupiter & de
Danaé. Il n'eut donc pas été possible qu'Hercule
se fût trouvé au combat où Jupiter demeura
victorieux des Géants, puisqu'en soixante-deux
ans de règne, il ne pouvait s'être écoulé quatre
ou cinq générations. Je laisse aux réflexions du
Lecteur la discussion des autres points, dont
l'impossibilité n'est guères moins palpable.
Quoi qu'il en soit, la Fable nous apprend
qu'Apollon chanta cette victoire sur sa guitare,
vêtu de couleur de pourpre. Si ce trait n'est pas
allégorique, je ne conçois guères quelle raison
on peut avoir eu d'affecter de marquer précisément
| (a) | Nec mibi celanda est formae vulgata vetustas,
|
| | Mollior è niveo lactis fluxisse liquorem
|
| | Pectore Reginae divûm, coelumque liquore
|
| | Infessisse suo: quapropter lacteus orbis
|
| | Dicitur, & nomen causâ descendit ab ipsâ.
|
| | Marc. Manilius.
|
| (b) | Tom. III. p. 266.
|
@
64 FABLES
la couleur de cet habillement d'Apollon.
On ne peut avoir eu intention d'indiquer le Soleil
céleste, puisqu'il n'est pas de couleur de
pourpre. L'Auteur de cette fiction faisait donc
allusion à un autre Apollon, & je n'en connais
point d'autre vêtu de cette couleur, que l'Apollon,
ou le soleil, ou l'or des Philosophes Hermétiques.
Il était tout naturel de feindre qu'il
chantait cette victoire, parce qu'étant la fin de
l'oeuvre, & le résultat des travaux Hermétiques,
il annonce que toutes les difficultés qui s'opposaient
à la perfection de l'oeuvre, sont surmontées:
aussi fut-il le seul qui chanta cette victoire, quoique
tous les autres Dieux y fussent présents. Les
principaux furent Hercule ou l'Artiste, Mercure
ou le Mercure des Philosophes, Vulcain & Vesta,
ou le feu, Pallas ou la prudence & la science
pour conduire les opérations; Diane, soeur d'Apollon,
ou la couleur blanche, qui doit paraître
avant la rouge, & qui a fait dire qu'elle avait
servi de sage-femme à Latone, sa mère, pour
mettre Apollon au monde; enfin le Dieu Mars
ou la couleur de rouille de fer, qui se trouve intermédiaire,
& sert comme de passage de la couleur
blanche à la pourprée.
Vesta n'étant autre chose que le feu, & la
réussite de l'oeuvre dépendant du régime du feu
philosophique, on a feint, avec raison, que cette
Déesse procura la Couronne à Jupiter: & si elle
choisit la virginité pour récompense, c'est que
le feu est sans tache, & la chose la plus pure qui
soit dans le monde. Il est aisé de voir que ce qui
regarde Vesta, n'était qu'un pur hiéroglyphe
chez
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
65
chez les Egyptiens & les Grecs; mais les Romains
en firent un point de Religion. Ils instituèrent
des Vierges appelées Vestales, qui devaient
garder la virginité; & entretenir un feu
perpétuellement. Elles étaient punies de mort,
lorsqu'elles se laissaient corrompre, où que le
feu s'éteignait par leur négligence.
Le stratagème que Jupiter employa pour jouir
de Junon, & le mariage qui en fut une suite,
serait un conte à amuser des enfants, s'il était
pris à la lettre: mais il n'en est pas de même,
si l'on regarde dans son vrai point de vue la
chose à laquelle il fait allusion. Le coucou dépose
ses oeufs dans le nid des autres oiseaux;
ceux-ci couvent ces oeufs, & nourrissent les petits
coucous qui en sont éclos. Lorsqu'ils sont
devenus grands, ils dévorent celles qui les ont
couvés & nourris. Il serait ridicule de supposer
une telle ingratitude dans des Dieux & des
Déesses: mais on peut feindre dans une allégorie
tout ce qu'on veut, quand ce qu'on y infère
convient parfaitement à l'objet qu'on a en vue.
Celle-ci est très conforme à toutes celles des Philosophes
dans pareil cas. Raymond Lulle l'a
employée en ces termes (
a): " Notre argent-vif
" est cause de sa mort propre, parce qu'il se tue
" lui-même, il tue en même temps son père &
" sa mère; il leur arrache l'âme du corps, & boit
" toute leur humidité. " Basile Valentin donne
pour allégorie un Chevalier qui prend le sang
de son père & de sa mère (
b). Michel Majer
| (a) Theor. test. ch. 87. | (b) 12 Clefs.
|
| II. Partie. | E
|
@
66 FABLES
représente dans ses emblèmes un crapaud qui
suce la mamelle d'une femme, sa mère, &
lui donne la mort par son venin.
Jupiter était d'ailleurs frère de Junon, & le
mariage philosophique ne peut se faire qu'entre
le frère & la soeur; témoin Aristée, qui dit (
a)
" Seigneur Roi, combien que vous soyez Roi,
" & votre pays bien fertile, toutefois vous usez
" de mauvais régime en ce pays, car vous con"
joignez les mâles avec les mâles, & vous sa"
vez que les mâles n'engendrent point seuls;
" car toute génération est faite d'homme & de
" femme: &: quand les mâles se conjoignent
" avec les femelles, alors Nature s'éjouit en sa
" nature. Comment donc, lorsque vous conjoi"
gnez les natures avec les étranges indûment,
" ni comme il appartient, espérez-vous engen"
drer quelque fruit? Et le Roi dit: quelle
" chose est convenable à conjoindre? Et je lui
" dis: amenez-moi votre fils Gabertin, & sa
" soeur Béya. Et le Roi dit: comment sais-tu
" que le nom de sa soeur est Béya? Je crois
" que tu es Magicien. Et je lui dis: la science
" & l'art d'engendrer nous ont enseigné que le
" nom de sa soeur est Béya. Et combien qu'elle
" soit femme, elle l'amende; car elle est en lui.
" Et le Roi dit: pourquoi veux-tu l'avoir? Et
" je lui dis: pour ce qu'il ne se peut faire de
" véritable génération sans elle, ni ne se peut
" aucun arbre multiplier. Alors il nous envoya
" ladite soeur, & elle était belle & blanche,
(a) Epître à la suite de la Tourbe.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
67
" tendre & délicate. Et je dis: je conjoindrai
" Gabertin avec Béya. "
Ce serait ici le lieu d'expliquer comment Jupiter
& ses deux frères, Neptune & Pluton,
partagèrent entr'eux l'Empire du Monde, M.
l'Abbé Banier, qui, suivant son système, regarde
ce partage comme un fait réel, se trouve obligé
d'établir les bornes du Monde aux confins tout
au plus de la Syrie vers l'Orient (
a); au Midi,
par les côtes de la Libye & de la Mauritanie;
& à l'Occident, par les côtes de l'Espagne qui
sont baignées par l'Océan. " Jupiter, dit-il,
" garda pour lui les pays Orientaux, ainsi que
" la Thessalie & l'Olympe. Pluton eut les Pro"
vinces d'Occident jusqu'au fond de l'Espagne
" qui est un pays fort bas, par rapport à la Grèce;
" & Neptune fut établi Amiral des Vaisseaux
" de Jupiter, & commanda sur toute la Médi"
terranée, " Il ne faut pas se mettre l'esprit à
la torture, pour voir qu'un tel partage est trop
mal concerté pour pouvoir se soutenir. Lorsque
les Poètes parlent de ces trois Dieux, ils ne les
nomment pas Princes, ou Rois, ou Souverains
d'une partie du Monde, telle qu'est la Phrygie,
la Grèce, la mer Méditerranée & l'Espagne;
mais ils appellent Jupiter le père des Dieux &
des hommes, le Souverain du Ciel & de toute
la Terre, c'est-à-dire, de la superficie du Globe
seulement: Neptune, de toutes les eaux qui le couvrent,
& qui y sont répandues; & Pluton eut
les Enfers, ou le fond de la Terre, que l'on a
(a) Tom. II. p. 59.
E ij
@
68 FABLES
nommé en conséquence
l'Empire ténébreux (
a),
Homère, qui savait bien que le Monde n'était
pas renfermé dans des bornes si étroites que celles
que lui donne M. l'Abbé Banier, emploie le
terme πάντα, pour faire voir qu'il n'excluait rien;
& quand il parle de Jupiter, il dit qu'il régnait
sur le Ciel, l'air, les nuages & la Terre commune
à tous les êtres vivants. Il ne dit point aussi
que Pluton commandait sur des lieux bas &
occidentaux, mais sur les noires ténèbres, ζοφον
*σσεντα. Or personne n'ignore que l'Espagne n'est
pas un lieu ténébreux. Cette dénomination aurait
mieux convenu aux Lapons & aux autres
pays qui approchent du Pôle; mais on aurait été
embarrassé de trouver une raison qui eut pu faire
donner à Pluton le nom de Dieu des richesses.
Les mines d'or des Pyrénées sont venues fort à
propos au secours du savant Mythologue, qui
n'a rien négligé de tout ce qui pouvait appuyer
son système.
Le portrait même que les Poètes nous font
| (a) Tres enim ex Saturno sumus fratres, quos peperit |
|
| Rhea. |
|
| Jupiter & ego, tertius autem Pluto inferis imperans: |
|
| Trisariam autem omnia divisa sunt, quisque vero fortitus |
|
| est dignitatem. |
|
| Mihi sane obvenit canum mare habitare perpetuò, |
|
| Motis fortibus; Plutoni autem obvenerunt tenebrae |
|
| caliginosae: |
|
| Jovi vero obvenit Coelum latum in aethere & nubibus. |
|
| Terra vero etiamnum communis & exelsus Olympus. |
|
| Hom. Iliad. l. 15. v. 187. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
69
du séjour de Pluton, ne peut en aucune manière
convenir à l'Espagne. Lorsqu'Homère raconte (
a)
le combat qui se donna entre les Dieux qui favorisaient
les Grecs, & ceux qui prenaient le
parti des Troyens, il dit que Pluton, Roi des
Enfers, trembla même sous terre, & sauta tout
épouvanté de son trône en bas, lorsque Neptune
secoua la Terre entière avec tant de violence,
que les montagnes en étaient ébranlées
jusques dans leurs fondements.
Les idées qu'Homère paraît avoir de Neptune
ne s'accordent point non plus avec celles
que M. l'Abbé Banier veut nous en donner.
Hésiode est en cela de concert avec Homère,
& l'un & l'autre donnent à ce Dieu l'épithète
de
quassator terrae, Ποσειδαών ἐνοσἰχθων (
b). Je ne
vois pas la raison qui ait pu engager les Poètes
à qualifier ainsi un Amiral: car quelque redoutable
qu'il puisse être, il n'aura jamais le pouvoir
d'exciter des tremblements de terre en tout,
ou même en partie. Mais tout cela convient
très bien à ces trois Dieux pris hermétiquement,
& ce partage est tout naturel de la manière que
je l'ai rapporté sur la fin du chapitre précédent.
Jupiter y est en effet le dominant, le plus élevé;
il y occupe le Ciel philosophique. Neptune vient
après, & domine sur la mer ou l'eau mercurielle;
la terre qui surnage, où Jupiter suit les moindres
impressions des mouvements de cette eau;
ce qui fait nommer à bon droit Neptune,
quassator terrae. Ces impressions se communiquent
| (a) Iliad. l. 20. v. 56. | (b) Hésiod. Opera & dies
|
| & suiv. | v. 667. Mom. loc. cit. v. 63.
|
| | E iij |
@
70 FABLES
même fort aisément à la terre qui est au
fond du vase, à laquelle nous avons donné avec
les Philosophes le nom de Pluton. Il n'est donc
pas surprenant qu'Homère feigne que ce Dieu
des Enfers ressentit avec frayeur les secousses de
la Terre, que Neptune excita. Si des explications
aussi simples que celles-là ne satisfont pas
un esprit exempt de prévention, je ne sais pas
trop s'il faut lui en chercher d'autres.
Mais pour achever de le convaincre, faisons
quelques réflexions sur la manière dont les Anciens
représentaient Jupiter. Il semble que celui
qui avait fait ce Jupiter Olympien sur son trône,
dont Pausanias fait mention (
a), a voulu mettre
devant les yeux tout ce qui se passe dans
l'oeuvre. Pourquoi ce trône est-il tout brillant
d'or & de pierreries, & fait particulièrement
d'ébène & d'ivoire? Pourquoi Jupiter lui-même
& la victoire sont-ils aussi d'ivoire & d'or?
Pourquoi son sceptre est-il un composé de tous les
métaux réunis? Pourquoi enfin Jupiter est-il représenté
la partie supérieure du corps nue, & l'inférieure
couverte d'un manteau sur lequel sont peints
toutes sortes d'animaux & toutes sortes de fleurs?
Que le Lecteur se donne la peine de rapprocher
cette description de tout ce que nous avons
dit de l'oeuvre jusqu'ici, il n'aura pas de
peine à voir dans l'ébène, l'ivoire & l'or, les
trois couleurs principales qui surviennent à la
matière pendant les opérations du Magistère;
c'est-à-dire, la noire, qui est la clef de l'oeuvre,
comme elle était celle qui dominait dans le
(a) In Eliac.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
71
trône de Jupiter; la blanche représentée par
l'ivoire; & la rouge, ou l'or philosophique,
désignée par l'or. Les autres couleurs moins permanentes,
qui se manifestent séparément & intermédiairement,
sont symbolisées par les différents
animaux & les couleurs variées des différentes
fleurs qu'on avait peints sur le manteau.
Le coup-d'oeil & l'ensemble de tous ces objets
formaient en même temps une espèce d'arc-en-
ciel, qui désignait l'assemblage des couleurs,
que les Philosophes appellent
la queue de paon.
Et comme cette Iris Hermétique paraît dans le
temps que le Jupiter des Sages a commencé à se
montrer, on avait eu soin de marquer cette variété
de couleurs par les animaux & les fleurs
peints sur son manteau, qui ne lui couvrait en
conséquence que la partie inférieure. On n'avait
présenté que la partie supérieure de son corps
nue, parce que la couleur grise ou Jupiter se manifeste
d'abord à la superficie, pendant que le
bas ou le dessous est encore noir, ou couvert du
manteau coloré comme la queue de paon. La
victoire d'ivoire & d'or indique celle que le
corps fixe a remportée sur le volatil, qui lui
avait fait la guerre en le dissolvant, le putréfiant
pendant la noirceur, & le volatilisant. La couronne
d'olivier est la couronne de paix, qui désigne
la réunion du fixe & du volatil en un seul
corps fixe, de manière qu'ils sont inséparables;
aussi Jupiter, après sa victoire sur les Géants,
n'eut plus aucuns ennemis à combattre, & régna
perpétuellement en paix. Mais rien ne prouve
mieux pour mon système, que le sceptre de
E iv
@
72 FABLES
Jupiter, fait de tous les métaux réunis, & surmonté
d'une aigle. La volatilisation qui se fait
de la partie fixe ou aurifique, pouvait-elle être
marquée plus précisément que par l'aigle qui
enlève Ganymède, pour servir d'Echanson à
Jupiter? puisqu'on doit se souvenir que cette volatilisation
arrive pendant le temps que règne la
couleur grise. Ces parties volatilisés & aurifiques,
qui retombent en rosée ou pluie dorée sur
la terre, ou crème grise qui surnage, ne sont-
elles pas bien exprimées par le nectar & l'ambroisie
que Ganymède versait à Jupiter? puisque
l'eau mercurielle volatile est de même nature
que l'or philosophique volatilisé; qu'ils sont par
conséquent immortels, comme l'or est incorruptible.
L'une représente donc le nectar ou la
boisson; & l'autre l'ambroisie ou les viandes immortelles
des Dieux. On a choisi l'aigle entre
les autres oiseaux, tant à cause de sa supériorité
sur les autres volatils, qu'à cause de sa force &
de sa voracité, qui détruit, mange, dissout &
transforme en sa propre substance tout ce qu'elle
dévore. On disait aussi qu'elle était la seule entre
tous les animaux qui pût regarder le Soleil d'un
oeil fixe, & sans cligner la paupière, peut-être
parce que le mercure des Philosophes est le seul
volatil qui puisse s'attaquer à l'or, avoir prise
sur lui, & le dissoudre radicalement.
Le sceptre de Jupiter est le symbole des métaux
philosophiques par les métaux du vulgaire
dont il était composé. Ils y étaient tous réunis,
mais distingués, comme les couleurs de la matière
se manifestent toutes successivement pour
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
73
produire une seule chose, ou le sceptre de Jupiter,
marque distinctive de sa Royauté & de
son Empire. Il est fâcheux que Pausanias n'ait
point ajouté à sa description l'arrangement &
l'ordre que ces métaux tenaient entr'eux; je suis
persuadé qu'on les y remarquait dans l'ordre
même successif des couleurs de l'oeuvre; c'est-à-
dire, le plomb, ou Saturne, ou la couleur noire
dans le bas du sceptre; ensuite l'étain, ou Jupiter,
ou la couleur grise; puis l'argent, ou la
Lune, ou la couleur blanche; après cela le cuivre,
ou Vénus, ou la couleur jaune-rougeâtre
& safranée; le fer, ou Mars, ou la couleur de
rouille venait sans doute après; & enfin l'or,
ou le Soleil, ou la couleur de pourpre. Tout le
reste de la description s'accorde trop bien à mon
système, pour que ma conjecture ne soit pas fondée.
D'ailleurs le sceptre de Jupiter Olympien
n'était pas la seule chose que les Anciens faisaient
d'un électre composé de tous les métaux.
Les Egyptiens représentaient Sérapis de la même
manière, & y ajoutaient aussi du bois noir,
comme on en mettait au trône de Jupiter
Olympien. Tous les Antiquaires savent que par
Sérapis on entendait Jupiter, & avec raison;
puisque le boeuf Apis prenait le nom de Sérapis
après sa mort, comme la couleur grise ou Jupiter
paraît après la noire, à laquelle les Disciples
d'Hermès ont donné assez communément les
noms de
mort, sépulcres, destruction, & ont
inventé des allégories en conséquence, comme
on le voit dans les Ouvrages de Flamel, de
Basile Valentin, de Thomas Northon, & de tant
d'autres.
@
74 FABLES
Enfin pour conclure ce chapitre, je vais
mettre devant les yeux du Lecteur ce qu'Artéphius
(
a) dit des couleurs, afin qu'il puisse voir
si l'application que j'en ai faite est juste. Pour
" ce qui est des couleurs, celui qui ne noircira
" point, ne saurait blanchir, parce que la noir"
ceur est le commencement de la blancheur,
" & c'est la marque de la putréfaction & de
" l'altération; & lorsqu'elle paraît, c'est un té"
moignage que le corps est déjà pénétré & mor"
tifié. Voici comme la chose se fait. En la
" putréfaction qui se fait dans notre eau, il
" paraît premièrement une noirceur qui ressem"
ble à un bouillon gras sur lequel on a jeté
" force poivre, & ensuite cette liqueur s'étant
" épaissie & devenue comme une terre noire,
" elle se blanchit insensiblement en continuant
" de la cuire; ce qui provient de ce que l'âme
" du corps surnage au-dessous de l'eau comme
" une crème, qui étant devenue blanche, les
" esprits s'unissent si fortement, qu'ils ne peu"
vent plus s'enfuir, ayant perdu leur volatilité.
" C'est pourquoi il n'y a en toute l'oeuvre, qu'à
" blanchir le
laton ou leton, & laisser là tous
" les livres, afin de ne nous point embarrasser
" par leurs lectures en des imaginations & en
" des travaux inutiles & ruineux: car cette
" blancheur & la pierre parfaite au blanc, &
" un corps très noble par la nécessité de sa fin,
" qui est de convertir les métaux imparfaits en
" très pur argent, étant une teinture d'une blan"
(a) De l'Art secret.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
75
cheur très exubérante, qui les refait & les
" perfectionne, & qui a une lueur brillante,
" laquelle étant unie aux corps des métaux im"
parfaits, y demeure toujours sans pouvoir en
" être séparée.
" Tu dois donc remarquer ici que les esprits
" ne sont point rendus fixes que dans la cou"
leur blanche, & par conséquent qu'elle est
" plus noble que celles qui l'ont devancée; &
" on doit toujours la souhaiter, parce qu'elle est
" en quelque façon & en partie l'accomplisse"
ment de toute l'oeuvre: car notre terre se pour"
rit premièrement dans la noirceur, puis elle
" se nettoie en s'élevant & en se sublimant,
" & après qu'elle est desséchée, la noirceur dis"
paraît, & alors elle blanchit, & la domina"
tion humide & ténébreuse de la femme ou
" de l'eau finit. C'est alors que le nouveau corps
" ressuscite transparent, blanc & immortel, &
"
qu'il est victorieux de tous ses ennemis. Et de
" même que la chaleur agissant sur l'humide,
" produit la noirceur ou la première couleur
" principale qui se manifeste; la même chaleur
" continuant son action & agissant sur le sec,
" elle produit aussi la blancheur, qui est la se"
conde couleur principale de l'oeuvre. Et enfin
" la chaleur agissant encore sur le corps sec,
" elle produit la couleur orangée, & ensuite la
" rougeur, qui est la troisième & dernière cou"
leur du Magistère parfait. " Ce texte d'Artéphius
montre aussi assez clairement pourquoi
on immolait à Jupiter des chèvres, des brebis
& des taureaux blancs. Ces différentes couleurs
@
76 FABLES
expliquent en même temps les diverses métamorphoses
de Jupiter, qu'un ancien Poète a renfermées
dans les deux vers suivants:
Fit taurus, cygnus, satyrusque, aurumque ob amorem
Europae, Laedes, Antiopae, Danaes.
=================================
C H A P I T R E
V.
Junon.
J 'AI dit quelque chose de Junon dans les deux
chapitres précédents; mais une aussi grande Déesse
mérite bien qu'on entre dans un plus grand
détail sur son histoire, puisque son mariage
avec Jupiter, son frère, la rendit une des plus
grandes Divinités du Paganisme. Elle était fille
de Saturne & de Rhéa, & soeur jumelle de
Jupiter. Les Grecs la nommaient
Hera ou
Megalé,
la Maîtresse, la grande. Homère nous
apprend (
a) qu'elle fut nourrie & élevée par
l'Océan & par Thétis, sa femme; d'autres disent
par Eubea, Porsymna & Aerea, filles du
fleuve Astérion; d'autres enfin prétendent que
les Heures présidèrent à son éducation. Le Poète
que nous venons de citer la dit née à Argos (
b):
Junoque Argiva, atque Alalcomenia Minerva.
Les Samiens disputaient cet honneur à ceux
| (a) Iliad. l. 14. v. 202. | (b) Ibid, l. 4.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
77
d'Argos; c'est pourquoi on la nommait indifféremment
la Samienne & l'Argolique: mais
comme elle était soeur jumelle de Jupiter, elle
dut venir au monde dans le même endroit que
lui.
Ce frère qui l'avait aimée dès sa plus tendre
jeunesse, senti augmenter son amour avec l'âge,
& cherchant les moyens d'en jouir, se changea
en coucou comme nous l'avons dit, satisfit sa
passion, & l'épousa ensuite solennellement. Il
en eut un fils, nommé Mars, & selon Apollodore,
Hébé, Illythie & Argé. Hésiode lui
donne quatre enfants, Hébé, Vénus, Lucine &
Vulcain; d'autres y joignent Typhon; & Lucien
(
a) la fait mère de Vulcain sans avoir connu
d'hommes. Ces Mythologues ont même traité
allégoriquement ces générations, puisqu'ils feignent
que Junon devint mère d'Hébé, pour avoir
mangé des laitues; de Mars, en touchant une
fleur; & de Typhon, en faisant sortir de terre
des vapeurs qu'elle recueillit dans son sein.
Jupiter & Junon ne donnèrent pas l'exemple
d'une union douce, & d'un mariage paisible:
c'étaient presque toujours des querelles & des
guerres entr'eux. Jupiter qui était fort adonné
aux femmes, ne souffrait pas patiemment les reproches
jaloux de Junon. Il la maltraita en toutes
manières, jusqu'à la suspendre en l'air par les
bras au moyen d'une chaîne d'or, & lui mit à
chaque pied une enclume. Les Dieux en furent
indignés, & firent leur possible pour l'en retirer;
(a) Dialog.
@
78 FABLES
mais ils ne purent y réussir (
a). Lysimaque d'Alexandrie
rapporte (
b) qu'il y avait près d'Argos
une fontaine nommée Canatho, ou Junon se
baignait une fois par an, & y recouvrait sa virginité
à chaque fois.
Elle avait quatorze Nymphes à sa suite; mais
Iris était celle qu'elle employait le plus.
Sunt mihi bis septem praestanti corpore Nymphae.
Aeneid. l. I.
Junon fut aussi regardée comme la Déesse des
richesses. Les promesses qu'elle fit à Pâris, pour
l'engager à prononcer son jugement en sa faveur
lorsqu'elle se présenta devant lui avec Pallas &
Vénus, en sont une grande preuve, Ovide les
décrit ainsi (
c):
Tantaque vincendi cura est; ingentibus ardent
Judicium donis sollicitare meum.
Regna Jovis conjux, virtutem filia jactat;
Ipse potens dubito, fortis an esse velim.
Entre les oiseaux, le paon était particulièrement
consacré à Junon, à cause sans doute, disent
| (a) An non meministi | autem non poterant cir-
|
| quando pepindisti ab alto, | cumstantes: quemcumque
|
| à pedibus aurem incudes | autem prehenderent, proji-
|
| demisi duas, circum ma- | ciebam correptum de limi-
|
| nus autem vinculum misi | ne donec perveniret in ter-
|
| aureum infrangibile? Tu | ram vix spirans. Homer.
|
| autem in aethere & nubi- | Iliad. lib. 15. v. 18. & seq.
|
| bus pependisti; indigna- | (b) In reb. Theb. l. 12.
|
| bantur interim Dii per ex- | & Pausan, in Corinth.
|
| celsum Olympum, solvere | (c) Epist. Parid.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
79
quelques Mythologues, que cette Déesse le
choisit préférablement pour mettre sur les plumes
de sa queue les yeux d'Argus, après que
Mercure l'eut tué. L'oison était aussi un des oiseaux
consacrés à Junon, & la vache blanche
entre les animaux à quatre pieds, suivant ces
paroles de Virgile:
Ipsa tenens dextrâ pateram pulcherrima Dido,
Candentes vaccae media inter cornua fundit.
Aeneid. l. 4.
Sans doute parce que chez les Egyptiens, la
vache était le symbole hiéroglyphique de Junon.
On représentait ordinairement Junon assise,
vêtue, avec un voile quelquefois sur la tête, un
sceptre à la main; mais cela est assez rare, c'est
souvent une espèce de pique: on la voit aussi
avec une patère. Mais en général les images de
Junon ne sont pas aisées à distinguer de celles de
plusieurs autres Déesses. Le paon est son seul
attribut distinctif avec la patère, comme l'aigle
celui de Jupiter: car pour les autres, ils dépendent
ordinairement ou du caprice de l'Artiste,
ou de la fantaisie de celui qui commandait
la statue ou le monument, ou selon le nom ou
le titre sous lesquels on invoquait cette Déesse.
Je laisse le détail des noms de Junon à ceux qui
font des Mythologies en forme.
Les explications que j'ai données des différentes
circonstances de l'histoire de Jupiter, dévoilent
une partie de celle de Junon. Quand on
sait ce que c'était que ce Dieu, on devine aisément
@
80 FABLES
ce que pouvait être sa soeur jumelle. Ceux
d'entre les Mythologues qui ont pensé que le
nom
Hera de cette Déesse était une simple transposition
de lettres, & qu'en les remettant à leur
place, on trouvait
aer; que par conséquent Junon
& l'air étaient une même chose; ceux-là,
dis-je, ont touché plus près du but que les autres.
L'Auteur qui a pris le nom d'Orphée, favorise
cette opinion, quand on prend ses termes à la
lettre (
a). Il paraît que Virgile a été du même
sentiment, lorsqu'il a dit, que Junon excitait la
grêle & le tonnerre:
His ego nigrantem commista grandine nymbum
Desuper infundam, & tonitru coelum omne ciebo.
Aeneid. l. 4.
Ceux qui, suivant Homère, prirent soin de
l'éducation de Junon, indique quel air on doit
entendre par cette Déesse; c'est-à-dire, Océan
Thétis, ou l'eau. Les trois Nymphes que
d'autres y substituent, ne signifient que ma même
chose, puisqu'on les dit filles du Fleuve Asterion;
mais elles désigneraient plus particulièrement
quelle était cette eau par le nom de leur père,
si l'on ne savait d'ailleurs qu'Océan & Thétis
étaient regardés eux-mêmes comme Dieux.
Junon étant donc soeur jumelle de Jupiter,
| (a) | Aeriam ostentans faciem Juno alma sinu quae
|
| | Cyaneo resides, praebens mortalibus auras
|
| | magna Jovis conjux faciles, ventosque salubres.
|
| | Hymn. in Junonem.
|
elle
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
81
elle n'a pu naître qu'en même temps que lui. Et
comme l'air qui se trouve dans le vase au-dessus
de la matière dissoute, se remplit de vapeurs
qui s'en élèvent, dans le temps que le Jupiter
philosophique se forme, il était naturel de personnifier
aussi cette humidité vaporeuse & aérienne;
c'est donc à cette humidité volatile & toujours
en mouvement, suspendue néanmoins au
haut du vase, & comme appuyée sur la terre qui
surnage l'eau mercurielle, qu'on a jugé à propos
de donner le nom de Hera, ou soeur de Jupiter.
Plusieurs Mythologues qui ont voulu allégoriser
l'histoire de Junon, & l'appliquer à la Physique,
n'ont pas pris cette Déesse pour l'air pris en lui-
même; mais pour l'humidité qui y est répandue.
Océan ou la mer des Philosophes avec Thétis
sont donc véritablement ceux qui ont pris soin
de l'éducation de Junon, puisqu'ils ont fourni
de quoi l'entretenir, par les parties volatiles qui
s'en sont sublimées. Le nom de la Nymphe
Aeréa, qui vient d'ἅκρος,
summus, excelsus,
marque que Junon était dans un lieu élevé.
Jupiter & Junon étant nés ensemble, & toujours
l'un près de l'autre, il n'est pas surprenant
que ce frère ait aimé sa soeur dès la tendre jeunesse.
Par leur situation dans le vase, ils étaient
comme inséparables; cette inclination se fortifia
de manière qu'ils prirent enfin le parti de s'épouser.
Les Philosophes parlent si souvent de
cette sorte de mariage entre le frère & la soeur,
le Roi & la Reine, le Soleil & la Lune, &c.
qu'il est inutile d'expliquer celui-ci par leurs
textes. J'en ai déjà rapporté, & peut-être en
II. Partie. F
@
82 FABLES
citerai-je encore dans la suite; une répétition si
réitérée deviendrait ennuyeuse. Les brouilleries
qui s'élevèrent dans ce ménage venaient de la
jalousie de Junon. Et comment en effet n'aurait-
elle pas été susceptible de cette folle passion?
Jupiter se trouvait sans cesse entre son épouse &
quelques Nymphes; c'est-à-dire, entre les vapeurs
humides de l'air renfermé dans le haut du
vase, & l'eau mercurielle sur laquelle il nageait
& même les parties les plus pures qui s'élevaient
du fond du vase pour s'unir à lui. Nous
expliquerons ce qui regarde ces Maîtresses de
Jupiter, en parlant de ses fils. Les allées, les
venues se cette épouse jalouse ne représentent-
elles pas bien les différents mouvements de cette
vapeur?
Jupiter ennuyé de ses reproches, la suspendit
en l'air de la manière que nous l'avons rapporté.
L'or philosophique volatilisé formait la chaîne
qui tenait cette Déesse suspendue. En vain les
autres Dieux voulurent-ils la mettre en liberté:
ils ne purent y réussir, parce que cette chaîne
de parties d'or volatilisé, se succède sans cesse
jusqu'à ce qu'elle vienne se réunir à Jupiter,
avec cette humidité. Alors la paix se fait entre
le fixe & le volatil, entre Jupiter & Junon. Les
enclumes qu'elle avait aux pieds, sont un vrai
symbole du fixe, par leur poids énorme qui les
rend solides & fixes dans la situation où on les
met. On suppose tout naturellement que cette
pesanteur tirait Junon vers la terre, afin de désigner
la vertu aimantine de la partie fixe, qui
attire la partie volatile à elle, & avec laquelle
elle se réunit à la fin.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
83
Lysimaque d'Alexandrie (
a) & Pausanias (
b),
nous apprennent que le recouvrement de la virginité
de Junon dans la fontaine Canatho, était
un secret qu'on ne dévoilait qu'à ceux qui étaient
initiés dans les mystères. Ce secret n'était autre
que cette vierge philosophique, cette vierge
ailée ou volatile, qui, suivant l'expression de
plusieurs Philosophes, conserve sa virginité,
malgré sa grossesse (
c), quand elle est bien
lavée.
Junon, quoique vierge, eut donc plusieurs
enfants, entre lesquels quelques-uns n'eurent pas
Jupiter pour père. La naissance de Typhon s'explique
d'elle-même, puisqu'il n'était guères
possible que les vapeurs qui s'élèvent de la terre
philosophique, ne fussent reçues dans le sein de
celles qui voltigent déjà dans le haut du vase.
Nous parlerons des autres dans leur lieu.
On voit déjà pourquoi Junon était regardée
comme Déesse des richesses. La chaîne d'or à
laquelle elle était suspendue, le feu Philosophique
ou le soufre qu'elle engendra de Jupiter,
sont l'une & l'autre la source de ces richesses:
& les quatorze Nymphes qui accompagnaient
cette Déesse, sont les moyens qu'elle emploie
pour parvenir à ce but, c'est-à-dire, les parties
volatiles aqueuses, sublimées sept fois dans chacune
de ces deux opérations. Si Iris est la Nymphe
| (a) L. 13. rerum The- | datam femine spirituali pri-
|
| ban. | mi masculi impraegnatam,
|
| (b) In Corynth. | intemeratae virginitatis glo-
|
| (c) Recipe virginem ala- | riâ remanente gravidam,
|
| tam, optimè totam & mun- | D'Espagnet, Can. 58.
|
F ii
@
84 FABLES
favorite, c'est par la même raison qui fit donner
la préférence au paon, pour placer sur sa queue
les yeux d'Argus, & que ces couleurs de l'arc-
en-ciel sont bien plus manifestes & plus distinguées
dans l'oeuvre, que ne le sont les autres
parties volatiles.
On peut enfin voir Jupiter & Junon dans
Osiris & Isis. Ils font à peu près la même chose
& peu s'en faut que les Mythologues ne les aient
confondus, puisque les Egyptiens les disaient
également enfants de Saturne. Jupiter sous cette
couleur grise, est aussi un feu caché, comme
une étincelle sous la cendre; c'est lui qui, comme
Osiris, anime tout dans l'oeuvre, & donne la
vie à cette humeur qui produit tout par son
moyen. C'est de-là que naît ce Vulcain, ou cette
minière du feu céleste, qui a fait dire que ce
Dieu boiteux forgeait les armes & les meubles
de Jupiter & des autres Dieux. La nature aqueuse
de Junon est indiquée par la patère qu'on lui
donne pour attribut, de même que le paon,
parce que les couleurs variées de sa queue prouvent
en se manifestant sur la matière, qu'elle se
dispose à la volatilisation, & qu'elle est déjà
dissoute; ce qui annonce l'arrivée ou la présence
de Junon.
Noël le Comte (
a) avoue que les Chimistes
de son temps expliquaient les fables de Jupiter
& de Junon dans le goût de celle de Saturne;
& voici ses termes: " Junon, disent-ils, est fille
" de Saturne & d'Opis, soeur & femme de Ju"
piter, Reine des Dieux, Déesse des richesses.
(a) Myth. l. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
85
" Elle préside aux mariages & aux accouche"
ments. Tout cela n'est autre chose que l'eau
" de mercure appelée Junon. On la dit fille
" de Saturne, parce qu'elle en est formée, &
" qu'elle distille de la terre. Cette terre donne des
" richesses ou l'or chimique, parce qu'elle distille
" même temps Junon & Jupiter, ou l'eau de
" mercure, & qu'elle laisse le sel au fond du vase
" de verre & dans le grand vase. Mais comme l'eau
" de mercure distille la première dans le vase,
" ils disent que Junon naquit avant Jupiter. "
Il paraît par ce galimatias de Noël le Comte,
que les Chimistes de son temps faisaient une application
de la Fable à la Chimie, & pensaient
comme nous, que cette science était le véritable
objet de toutes ces fictions: mais comme ce
Mythologue n'était pas au fait de la Chimie
Hermétique, ou il a mal interprété les idées des
Philosophes à cet égard, ou il a puisé ses interprétations
dans celles de quelques Chimistes qui
n'étaient pas plus au fait que lui.
=================================
C H A P I T R E
VI.
Pluton, & l'Enfer des Poètes.
D E quelque manière qu'on envisage l'Enfer
des Poètes, il n'est pas possible d'en faire l'application
aux Pays d'Italie & d'Espagne, selon
le sentiment de M. l'Abbé Banier, ni même
dans la Thesprotie. A prendre l'opinion la plus
F iij
@
86 FABLES
reçue des Mythologues, l'idée de l'Enfer est
venue d'Egypte; & si l'on en croit Diodore de
Sicile (
a), " Orphée porta de ce pays dans la
" Grèce toute la fable de l'Enfer. Les supplices
" des méchants dans le Tartare, le séjour des
" bons aux Champs-Elysées, & quelques autres
" idées semblables sont, suivant cet Auteur,
" visiblement prises des funérailles des Egyp"
tiens. Mercure, conducteur des âmes chez
" les Grecs, a été imaginé sur un homme à
" qui l'on remettait
anciennement en Egypte le
" corps d'un Apis mort, pour le porter à un
" autre qui le recevait avec un masque à trois
" têtes, comme celle de Cerbère. Orphée ayant
" parlé en Grèce de cette pratique, Homère en
" a fait usage dans ces vers de l'Odyssée " :
Avec son caducée, aux bords des fleuves sombres,
Mercure des Héros avait conduit les ombres. (b)
Le terme d'
anciennement qu'emploie Diodore,
pourrait faire soupçonner avec raison que
ce n'était pas en usage de son temps, & qu'il
pouvait bien n'avoir appris & raconté tout ce
qu'il en dit, que sur la foi d'une tradition populaire,
sur laquelle on ne doit pas toujours
faire beaucoup de fond. L'envie de faire tout
venir à la façon de penser, peut aussi avoir beaucoup
influé dans les explications qu'il en donne,
& les applications qu'il en fait.
Mais enfin c'est des Pères des Fables que
| (a) L I. c. 36. | (b) Traduct. de M. Terasson.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
87
nous devons prendre l'idée de l'Enfer fabuleux.
Les descriptions qu'ils nous en font ne conviennent
point à l'Espagne, ni à la Thesprotie, ni
par conséquent aux pays prétendus soumis à la
domination de Pluton. Il peut bien se faire
qu'Orphée ait pris occasion des funérailles des
Egyptiens, pour former son allégorie de l'Enfer,
& fabriquer sa fable dans le goût des Philosophes
qui, comme lui, ont formé les leurs
sur les sépulcres & les tombeaux; témoins Nicolas
Flamel, Basile Valentin, & tant d'autres,
sans cependant qu'il ait eu en vue de véritables
funérailles, mais seulement de feintes & allégoriques,
telles que celles du grand oeuvre. Comme
il avait pris en Egypte les sentiments de l'immortalité
de l'âme, peut-être a-t-il donné carrière
à son imagination sur l'état où elle était
après la mort. Mais rien n'empêche que l'idée
qu'Homère & la plupart des Poètes nous donnent
du séjour de Pluton, ne convienne très bien
à ce qui se passe dans les opérations du grand
oeuvre. La différence des états s'y trouve parfaitement,
comme on aura lieu d'en être convaincu,
lorsque nous expliquerons la descente
d'Enée aux Enfers.
Il ne faut point séparer l'idée du Royaume
de Pluton de celle de l'Enfer, du Tartare &
des Champs-Elysées. Les ténèbres sombres &
noires échurent à Pluton dans le partage que les
trois frères firent de l'Univers (
a). Et quelles
étaient ces ténèbres? Le même Auteur nous
(a) Iliad, l, 15. v. 191.
F iv
@
88 FABLES
l'apprend (
a) en divers endroits de son Iliade
& de son Odyssée. C'est un lieu ténébreux, un
abîme profond, caché sous terre, environné
des marais bourbeux du Cocyte & du fleuve
Phlégéton (
b). Les portraits que les Poètes nous
en font, ne présentent à nos yeux que des spectacles
tristes, horribles & effrayants. Il faut franchir
tout cela pour arriver au Royaume de Pluton,
& l'on ne peut y parvenir, si l'on n'est
conduit par une Sibylle.
On convient que toutes ces descriptions sont
des fictions pures; il faut donc convenir aussi
que le Royaume de Pluton est fabuleux. Car
quelle matière l'Espagne ou l'Empire pouvaient-
elles fournir aux Poètes pour une description
aussi affreuse. Les Gorgones, les Furies, Eaque,
Minos & Rhadamanthe étaient-ils de ces pays-
là? Les Danaïdes, Tantale, Ixion & tant d'autres
y ont-ils jamais été? Ces lieux sont-ils
même si bas par rapport au reste de la Grèce,
qu'on puisse dire avec M. l'Abbé Banier (
c)
que les Poètes en ont pris occasion de les appeler
l'Enfer? Une raison aussi faible que celle-
là aurait-elle pu faire dire à Homère, que le
Tartare est aussi enfoncé au-dessous de la Terre,
que la Terre est éloignée du Ciel (
d)? Mais
laissons ces difficultés & tant d'autres que les
Mythologues seraient bien embarrassés de résoudre:
& voyons quel rapport Pluton peut avoir
avec la Philosophie Hermétique.
| (a) Ibid. l. 8. v. 13. & | (c) Mythol. Tom. II.
|
| suiv. | p. 449.
|
| (b) Enéid. l. 6. | (d) Loc. cit.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
89
Un ancien Poète disait que par Jupiter, on
entendait aussi Pluton, le Soleil & Denys:
Jupiter est idem, Pluto, Sol & Dionysus.
Si Pluton est une même chose avec Jupiter,
l'histoire de celui-ci étant une allégorie chimique,
l'histoire de celui-là ne peut manquer d'en
être une; mais on aura fait allusion à quelque
autre partie de l'oeuvre, & l'on a feint en conséquence
que Pluton était fils de Saturne & de
Rhéa.
Strabon (
a) dit que Pluton était le Dieu des
richesses. Junon, sa soeur, en était la Déesse:
Jupiter même en était regardé comme le distributeur.
Tout cela marque le grand rapport qu'ils
avaient ensemble. De tous les Dieux, il est le
seul qui ait gardé le célibat, parce que sa grande
difformité le faisait fuir de toutes les Déesses. Il
enleva néanmoins Proserpine, & la transporta
sur son char attelé de chevaux
noirs, jusqu'au
fleuve
Chémare, & de là dans son Royaume,
comme on peut le voir dans l'Ouvrage que Claudien
a fait sur cet enlèvement. Le taureau était
sa victime. En général toutes celles qu'on immolait
aux Divinités infernales, étaient noires (
b),
| (a) Liv. 3. |
|
| (b) Tum Regi Stygio nocturnas inchoat aras. Virg. |
|
| Aeneid. l. 6. |
|
| . . . . . . . . . . . . . |
|
| . . . . . . . hunc casta Sibylla. |
|
| Nigrarum pecudum multo re sanguine ducet. Ibid. |
|
@
90 FABLES
& les Prêtres mêmes qui faisaient le sacrifice,
s'habillaient de noir dans la cérémonie, comme
nous l'apprenons d'Apollonius de Rhodes (
a).
Strabon (
b) rapporte que sur les rives du fleuve
Coralus, où l'on célébrait les fêtes dites Pambéoties,
on élevait un autel commun à Pluton
& à Pallas, & cela pour une raison mystérieuse
& secrète qu'on ne voulait point divulguer
parmi le peuple. Ce Dieu portait souvent des
clefs au lieu de sceptre.
Cette marque distinctive que l'on trouve dans
les monuments qui représentent Pluton, avec
l'idée que l'on nous donne de son ténébreux
Empire, ne pouvaient guères mieux nous désigner
la terre philosophique cachée sous la couleur
noire, appelée
clef de l'oeuvre, parce qu'elle
se manifeste dès le commencement. Cette terre
qui se trouve au fond du vase, est celle qui
échut en partage à Pluton, qui fut en conséquence
appelé Dieu des richesses, parce qu'elle
est la minière de l'or des Philosophes, du feu de
la Nature & du feu céleste, selon l'expression
de d'Espagnet (
c). C'est ce qui a fait dire que
Pluton faisait son séjour sur les Monts-Pyrénées.
Les Anciens parlent de ces montagnes comme
Supponunt alii cultros, repidumque cruorem
Suscipiunt pateris: ipse atri velleris agnam
Aeneas matri Eumenidum, magnaeque sorori
Ense ferit, sterilemque tibi Proserpina vaccam. Ibid.
| (a) Argonaut, l. 3. | (c) Can. 122. & 123.
|
| (b) Liv. 9. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
91
fertiles en mines d'or & d'argent: on dit même,
par une espèce d'hyperbole, que ces montagnes &
leurs collines étaient presque toutes des montagnes
d'or (
a). Aristote nous apprend que les premiers
Phéniciens qui y abordèrent, y trouvèrent
une si grande quantité d'or & d'argent, qu'ils firent
leurs ancres de la matière précieuse de ces métaux.
En fallait-il davantage pour feindre que
des lieux si riches étaient le séjour du Dieu des
richesses? Ajoutez à cela que le non, même des
Pyrénées exprimait parfaitement l'idée du feu
précieux de la terre philosophique, puisqu'il
semble venir de πυ̑ρ,
ignis, & de αινέο,
laudo.
Cette qualité ignée de Pluton lui fit élever un
autel commun avec Pallas, par la même raison
que cette Déesse en avait aussi un commun avec
Vulcain & Prométhée.
Etabli dans l'Enfer ou la partie inférieure du
vase, Pluton était comme méprisé des Déesses
qui faisaient leur séjour avec Jupiter dans la
partie supérieure. Il se trouva donc dans la nécessité
d'enlever Proserpine de la manière que je
l'expliquerai dans le Livre suivant. La situation
du Royaume de ce Dieu fit feindre qu'il se précipita
avec elle dans le fond d'un lac; parce que
cette terre, après s'être sublimée à la superficie
de l'eau mercurielle, se précipite en effet au fond
d'où elle était élevée, lorsqu'elle est parvenue à
la couleur blanche désignée par le nom de Perséphone,
de Proserpine. Le taureau était consacré
à Pluton, par la même raison que le taureau Apis
(a) Possidonius.
@
92 FABLES
l'était à Osiris, puisque le nom de celui-ci
signifie un feu caché, & que Pluton en est la
minière. On verra ce qu'il faut entendre par
Cerbère & les autres monstres de l'Enfer, dans
le chapitre de la descente d'Hercule dans ce séjour
ténébreux & dans les explications que nous
donnerons de celle d'Enée à la fin du sixième
Livre.
=================================
C H A P I T R E
VII.
Neptune.
L ES Anciens & les Modernes sont égalementpartagés au sujet de l'idée qu'on doit avoir de
Neptune. Le plus grand nombre ne le regarde
que comme un Etre physique ou une Divinité
naturelle, qui désigne l'eau sur laquelle il présidait.
Les Philosophes Stoïciens convinrent que
ce Dieu était une intelligence répandue dans la
Mer comme Cérès était celle de la Terre:
mais Cicéron avoue (
a) qu'il ne concevait ni
ne soupçonnait même pas ce que ce pouvait être
que cette intelligence. Si nous en croyons Hérodote
(
b), les Grecs ne reçurent point ce Dieu
des Egyptiens, qui ne le connaissait pas, &
qui ne lui rendirent aucun culte, quand ils l'eurent
mis au nombre des leurs. Mais suivant le
même Auteur, les Libyens l'avaient toujours eu
| (a) De Nat. Deor, l. 3. | (b) L. 2. c. 51. 92.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
93
en grande vénération. Sur le témoignage de
Lactance, d'après Ephemere , Dom Pezron &
M. le Clerc l'ont pris pour un Dieu animé, pour
un personnage réel. Ce sentiment était trop favorable
au système de M. l'Abbé Banier, pour
ne pas l'adopter; & il est convaincu, dit-il (
a),
que Neptune était un Prince de la race des Titans.
Homère & Hésiode le disent fils de Saturne
& de Rhéa, & frère de Jupiter & de Pluton;
Rhéa l'ayant caché pour le soustraire à la voracité
de Saturne, dit qu'elle était accouchée d'un
poulain, que le Dieu dévora de même que les
autres enfants de sa femme. Voilà l'origine de la
fiction qui porte que ce Dieu de la Mer avait
le premier appris à élever des chevaux; & qui
a fait dire à Virgile (
b) Et vous, Neptune, à
qui la Terre frappée de votre trident, offrit un
cheval fougueux.
Comme il serait très difficile, pour ne pas
dire impossible, d'attribuer à un seul Neptune
pris pour un personnage réel, & pour un Prince
Titan, toutes les histoires mises sur le compte
de ce Dieu, on a eu recours à la ressource ordinaire,
& l'on en a supposé plusieurs du même
nom. On a fait de celui de Libye un Prince
Egyptien, qui eut pour enfants Belus & Agenor
(
c); & l'on dit qu'il vivait vers l'an 1483
avant Jésus-Christ. Mais si ce Prince était Egyptien,
comment était-il ignoré en Egypte? Et si
ce Dieu n'y était pas connu, que deviendra le
prétendu sacrifice que l'on suppose qu'Amymone,
| (a) Tom. II. p. 298. | (c) Vossius. de Idolo.
|
| (b) Georg. l. 4. v. 13. |
|
@
94 FABLES
mère de Nauplius, & fille de Danaüs, Egyptien,
voulut faire à Neptune, lorsqu'elle fut
poursuivie par un satyre qui voulait lui faire
violence (
a)?
Au reste, Neptune, fils de Saturne & de Rhéa,
& celui qui donne lieu à ce chapitre, eut pour
femme Amphitrite, fille de l'Océan & de Doris,
de laquelle & de ses concubines il eut un grand
nombre d'enfants. Libye lui donna Phénix, Pyrene,
Io, que quelques-uns disent fille du fleuve
Inaque. C'est cette Io dont Jupiter jouit, caché
dans un nuage; Junon les prit presque sur le fait,
Jupiter, pour dérober sa Maîtresse à la fureur jalouse
de Junon, changea Io en vache blanche.
Junon mit Argus à sa suite pour examiner sa conduite;
& après que Mercure eut tué Argus,
Junon envoya un Taon qui tourmenta si fort Io,
qu'elle se mit à parcourir les mers & les terres,
jusqu'à ce qu'étant enfin arrivée sur les bords du
Nil, elle y reprit sa première forme, &, selon
les Grecs, y fut adorée par les Egyptiens sous le
nom d'Isis (
b). De là les cornes que l'on mettait
sur la tête d'Isis, & qu'on l'appelait, tantôt la
Lune, & tantôt la Terre. La vache était aussi
l'hiéroglyphe d'Isis, comme le taureau était celui
d'Osiris.
Neptune avec Apollon & Vulcain bâtirent les
murailles de Troye. Laomédon qui les avait
employés, ayant refusé de payer à Neptune le
salaire dont ils étaient convenus, ce Dieu ravagea
les champs & la Ville, & envoya un monstre
| (a) Philost. Fable de | (b) Ovid. Métamorph.
|
| Neptune. | l. I.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
95
pour dévorer Hésione, fille de ce Roi. Comme
je dois expliquer cette fiction dans l'histoire des
travaux d'Hercule, je n'en dirai pas davantage
ici.
Le sceptre de Neptune était un trident. Ce
Dieu était porté sur une conque marine tirée par
quatre chevaux ou par quatre veaux marins. Ses
yeux étaient bleus; son habillement était de la
même couleur, & ses cheveux. On lui immolait
des taureaux, suivant Homère:
Cyaneos crines taurus mactetur habenti.
Odys. l. 15.
Et Virgile:
Taurum Neptuno; taurum tibi pulcher Apollo.
Aeneid. l. 5.
L'Oracle lui avait décerné cette victime, parce
qu'on dit que les Perses ayant laissé beaucoup de
boeufs à Corcyre, un taureau en revenant du pâturage,
allait vers la mer, & y jetait des mugissements
effroyables. Le Vacher s'y transporta,
& y aperçut une prodigieuse quantité de thons.
Il en fut avertir les Corcyriens, qui se mirent
en devoir de les pêcher, mais inutilement. Ils
consultèrent l'Oracle là-dessus, qui leur ordonna
d'immoler un taureau à Neptune. Ils le firent,
& prirent ces poissons (
a). D'autres Mythologues
prétendent qu'on immolait cette victime à
Neptune, & qu'on le nomma μυκητιας, à cause
du bruit de la mer qui ressemble aux mugissements
(a) Pausan. in Phoc.
@
96 FABLES
des taureaux. On l'appelait encore ταὑρος
ou ταὑρεος, & les fêtes qu'on célébrait en son honneur,
ταυρεια.
On attribuait à Neptune les tremblements &
les autres mouvements extraordinaires qui arrivaient
sur la terre & dans la mer; j'en ai dit
les raisons dans le chapitre de Jupiter, outre les
témoignages d'Homère & d'Hésiode que j'ai rapportés
à ce sujet. Hérodote (
a) lui donne aussi le
titre de
terrae quassator.
On met bien des galanteries sur le compte
de Neptune, & pour réussir dans ses amours, il
se métamorphosa plus d'une fois, à l'exemple
de Jupiter, son frère. Arachné dans le bel ouvrage
qu'elle fit en présence de Minerve, y rassembla
l'histoire de tous ces changements. Amphitrite,
sa femme, lui donna Triton; de la
Nymphe Phénice. il eut Protée. Sous la forme
du fleuve Enipe, il courtisa Iphimédie, femme
du Géant Aloëus, & en eut Ephialte & Otus;
sous celle d'un bélier, il séduisit Bisaltis; sous
celle d'un taureau, il eut affaire avec une des
filles d'Eole; sous celle d'oiseau, il eut une
aventure avec Méduse; il prit la forme d'un dauphin
dans celle de Mélanthe; & enfin celle de
cheval, pour tromper Cérès.
| (a) Ipsi quidem Thessali | tu diducta sunt, hujus Dei
|
| memorant Neptunum fe- | esse opera, ei cernenti hunc
|
| cisse convallem per quam | locum videtur Neptunus id
|
| meat Pontus, haud absurdè | fecisse. Namquae diductio
|
| sentientes. Qui enim arbi- | illa montium (ut mihi vi-
|
| trantur Neptunum terram | detur) terrae motus est opus.
|
| quatere, & quae terrae mo- | L. 7. c. 129.
|
Triton
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
97
Triton devint le Trompette & le Joueur de
flûte de Neptune. Il eut une fille, nommée Tritie,
prêtresse de Minerve. Cette Tritie ayant eu
affaire avec Mars, elle devint mère de Mélanippe.
Triton fut cause en partie de la victoire
que Jupiter remporta sur les Géants. Ceux-ci
surpris d'entendre tout-à-coup le son de la conque
marine que Triton faisait retentir, prirent
aussitôt la fuite. Les Poètes ont feint que ce
dernier avait la figure humaine dans toute la
partie supérieure du corps, & la forme d'un
dauphin depuis la ceinture jusqu'en bas; que ses
deux jambes formaient une queue fourchue; retroussée
comme un croissant. Ses épaules étaient
de couleur de pourpre. Les Romains mettaient
un Triton sur le sommet du temple de Saturne;
J'ai parlé de Neptune plus d'une fois; & l'on
a vu pourquoi il était fils de Saturne & de Rhéa.
Il est proprement l'eau ou la mer philosophique
qui résulte de la dissolution de la matière. Il est
donc raisonnable de le regarder comme le père
des fleuves, le Prince de la mer, & le Seigneur
des ondes. Par sa nature liquide & fluide, & par
sa facilité à se mettre en mouvement, il excite
les tremblements, tant de la terre qui est au fond
du vase, que de celle qui lui surnage. La vigueur
& la légèreté avec lesquelles courent les chevaux,
ont engagé les Poètes à feindre que son char était
tiré par quatre de ces animaux; & afin de désigner
la volatilité de cette eau, ils ont supposé
qu'ils couraient même sur les ondes de la mer,
& que ce Dieu était toujours accompagné de
Tritons & de Néréides, qui ne sont autres que
II. Partie. G
@
98 FABLES
les parties aqueuses, de ὑγρός,
humidus. Ayant
remarqué que cette eau philosophique avait une
couleur bleue, qui lui a fait donner le nom d'eau
céleste, les Poètes Philosophes ont feint que
Neptune avait des cheveux, des yeux & des
vêtements bleus. Sa légèreté, malgré son poids,
c'est-à-dire sa volatilité, malgré sa pesanteur,
fit dire à Rhée qu'elle était accouchée d'un poulain,
& donna occasion à sa métamorphose en
cheval, lorsqu'il voulut tromper Cérès ou la terre
philosophique; parce qu'on a fait allusion à la
légèreté du cheval dans la course, malgré la
masse pesante de son corps. On a feint par la
même raison son changement en oiseau. On sait
ce que signifie le taureau; une explication si répétée
deviendrait ennuyeuse.
Quant à Triton, sa forme & sa naissance indiquent
assez qu'il est ce qui résulte de l'eau
philosophique; sa queue fourchue en croissant
désigne la terre blanche, ou lune des Philosophes,
& la couleur de pourpre de ses épaules
marque celle qui survient à la matière après la
blanche. S'il fut la cause que Jupiter remporta
la victoire sur les Géants, c'est parce que ce Dieu
n'est tranquille & paisible possesseur de son trône,
qu'après que la matière est parvenue au
blanc, & qu'elle commence à cesser d'être volatile.
Dans certain temps des opérations, à mesure
que l'oeuvre se perfectionne, l'eau des Philosophes
devient rouge; c'est Neptune qui se joint
avec la Nymphe Phénice, ainsi dite de φοι̑νιξ,
purpura, puniceus color. Prothée naît de ce
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
99
commerce; ce Prothée dont les métamorphoses
perpétuelles sont un véritable symbole des changements
que les Philosophes disent survenir à la
matière du Magistère. C'est de là sans doute que
l'Auteur des Hymnes attribuées à Orphée, disait
que Prothée était le principe de tous les mixtes:
Gestantem claves pelagi te maxime Protheu
Prisce voco, à quo naturae primordia primum
Edita sunt, formas in multas vertere nosti
Materiam sacram prudens, venerabilis, atque
Cuncta sciens, quae sint, fuerint, ventura trahantur.
Homère s'explique dans le même sens au quatrième
livre de son Odyssée:
Concussit cervice jubas leo factus, & inde
Fit draco terribilis, modo sus, modo pardalis ingens,
Alticoma aut arbor, nunc frigida desluit unda,
Nunc ignis crepitat.
Toutes ces métamorphoses dont parle Homère,
conviennent très bien à cette matière,
puisque les Disciples d'Hermès lui ont donné
les mêmes noms que le Poète donne à Prothée,
parce qu'ils ont fait allusion, tant aux différentes
couleurs qu'elle prend, qu'aux divers changements
qu'elle éprouve dans le cours des opérations.
Elle est appelée
lion, lorsqu'elle est parvenue au
rouge dans le premier oeuvre;
dragon, dans la putréfaction
du second;
cochon ou corps immonde, à
cause de sa puanteur dans la dissolution;
léopard,
tigre, queue de paon, lorsqu'elle se revêt des
G ij
@
100 FABLES
couleurs de l'iris;
arbre solaire ou lunaire, quand
elle passe au blanc ou au rouge;
eau, parce
qu'elle en est une; & enfin
feu, quand elle est
soufre ou fixée.
Quant aux propriétés qu'Orphée lui attribue
d'être le principe de tout, d'avoir les Clefs de
la mer, & de se manifester dans tous les mixtes
de la Nature, les Philosophes en disent autant
de leur matière. Ecoutons le Cosmopolite (
a):
" Cette eau, dit-il, est-elle connue de beaucoup
" de personnes, a-t-elle un nom propre? Il
" (Saturne) me disait à haute voix: peu la
" connaissent; mais tous la voient, & l'aiment.
" Elle a plusieurs noms; mais celui qui lui
" convient le mieux, est l'
eau de notre mer,
" eau de vie qui ne mouille point les mains.
" Je lui demandai encore: s'en sert-on à d'au"
tres usages? Il me répondit: toutes les créa"
tures s'en servent, mais invisiblement. Pro"
duit-elle quelque chose, lui dis-je? Il me ré"
pliqua: toutes choses se font d'elle, vivent
" d'elle, & dans elle. C'est le principe de tout;
" elle se mêle avec tout. Vous qui demandez
" à Dieu le don de la Pierre Philosophale, dit
" l'Auteur des Rimes Germaniques (
b), gar"
dez-vous bien de la chercher dans les herbes,
" les animaux, le soufre, le mercure & les mi"
néraux; le vitriol, l'alun, le sel ne valent
" rien pour cela; le plomb, l'étain, le cuivre,
" le fer n'y sont point bons; l'or même & l'ar"
gent ne peuvent rien pour le Magistère; mais
| (a) Enigme aux enfants | (b) Théâtr. Chymiq.
|
| de la vérité. | T. 6.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
101
" prenez Hylé, ou le chaos, ou la première
" matière, principe de tout, & qui se spécifie
" dans tout. "
Cette matière n'a point de forme déterminée,
dit un autre Auteur anonyme (
a); mais elle est
susceptible de toutes les formes; c'est le Prothée
des Anciens, qui, comme dit Virgile,
Omnia transformat sese in miracula rerum.
Georg. 4.
Elle est l'esprit universel du monde, une
substance humide, subtile, une vapeur visqueuse,
qui cependant ne mouille pas les mains; d'elle
vient la rose, la tulipe; l'or & les autres métaux,
avec les minéraux, & en général tous les
mixtes. Elle produit le vin dans la vigne, l'huile
dans l'olivier, le purgatif dans la rhubarbe,
l'astringent dans la grenade, le poison dans l'un
& le contre-poison dans l'autre; & enfin, suivant
Basile Valentin (
b),
elle est toute chose
dans toute chose.
Il me reste à parler d'un autre enfant de Saturne,
mais qui ne l'était pas de Rhéa. C'est de
Chiron le Centaure, qu'Apollonius de Rhodes
dit être fils de Phillyre:
Ad mare descendit montis de parte supremâ
Chiron Phillyridas.
L. I. Argonaut.
Et Ovide:
Et Saturnus equo geminum Chirona creavit.
Métam. l. 6.
G iij
@
102 FABLES
Suidas le croyait fils d'Ixion, comme les autres
Centaures. Il serait assez difficile d'excuser Palephate
sur l'explication qu'il donne des Centaures;
elles sont un peu ajustées au Théâtre,
pour me servir des termes de M. l'Abbé Banier;
& les raisons qu'Isaac Tzetzès emploie pour
contredire & censurer Palephate, ne valent pas
mieux. Les Historiens rapportent qu'il y a eu de
vrais Centaures, au moins Pline (
a) dit-il en
avoir vu un à Rome, qu'on apporta d'Egypte
sous l'empire de Claude. S. Jérôme fait la description
de l'Hippocentaure que Saint Antoine
rencontra dans le désert, lorsqu'il allait voir
Saint Paul Hermite. Mais les Poètes parlent des
Centaures comme d'un peuple, & non comme
de quelques productions monstrueuses & rares
de la Nature. Lucrèce avec beaucoup d'anciens
Auteurs ont regardé toutes les histoires de ces
monstres demi-hommes & demi-chevaux, comme
des fictions toutes pures.
Sed neque Centauri fuerunt, neque tempore in ullo
Esse queat duplici naturâ & corpore bino
Ex alienigenis membris compacta potestas.
Galien lui-même nie aussi l'existence de ces
| (a) Claudius Caesar scri- | Comperit hominem equo
|
| bit Hippocentaurum in | mixtum, cui omnio Poëta-
|
| Thessaliâ natum, eodem die | rum Hippocentauro voca-
|
| intercisse; & nos princi- | bulum indidit. Sanct. Hye-
|
| patu ejus allatum illi ex | ronim. in vita Sancti An-
|
| Aegypto in melle vidimus. | tonii.
|
| L. 7. c. 3. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
103
monstres. " Il faut donc, suivant M. l'Abbé
Banier (
a), ranger tout ce que disent sur ce
" sujet Philostrate & Lucien, l'un dans le Ta"
bleau des Centaurelles, l'autre dans la belle
" description du Tableau de Xeuxis, parmi les
" êtres qui ne subsistèrent jamais que dans le
" pays des tapisseries. " C'était aussi le cas qu'en
faisait Rabelais. Je passerai ici sur les explications
que M. Newton & quelques autres ont
données de Chiron. Je dois m'en tenir à ce
qu'en rapporte la Fable, & je dis avec elle, que
ce fils de Saturne épousa Chariclo, fille d'Apollon
ou de l'Océan. Elle lui donna une fille,
nommée Ocyroé.
Chiron avait comme les autres Centaures la
figure humaine dans la partie supérieure du
corps, & la forme d'un cheval dans toute la
partie inférieure. Il naquit ainsi, de ce que Saturne
étant surpris par Rhéa, lorsqu'il était avec
Phillyre, il se métamorphosa en cheval pour
s'empêcher d'être reconnu. Chiron devint très
habile dans la Médecine; Diane lui apprit l'art
de la chasse, & il entendait parfaitement la Musique.
Toutes ces sciences lui procurèrent l'éducation
de Jason, d'Esculape, d'Hercule & d'Achille.
Il maniait un jour sans trop d'attention
une flèche d'Alcide, empoisonnée du venin de
l'hydre de Lerne; cette flèche lui tomba sur le
pied, & la douleur qu'il ressentit de la blessure
fût si vive, qu'il demanda instamment à Jupiter
la permission d'en mourir. Elle lui fut accordée,
(a) Tom. III. 1. 2. c, II.
G iv
@
104 FABLES
& ce Dieu le mit au nombre des Astres,
On peut juger de ce que signifie Chiron, tant
par son père, sa naissance, sa figure & son apothéose,
que par les disciples qu'il a eus. Né d'un
Dieu fabuleux & Hermétique, pouvait-il ne pas
appartenir à cet art? Il épouse même une fille
du Soleil, & de ce mariage vient une autre fille
dont le nom signifie une eau qui coule avec
rapidité, pour désigner la solution de la matière
aurifique en eau. Je laisse les autres explications,
parce que j'aurai occasion de parler de ce Centaure
dans plus d'un endroit de cet Ouvrage.
=================================
C H A P I T R E
VIII.
Vénus.
I l n'est point ici question d'un monstre effrayant,
tel que l'est un homme demi-cheval.
Il s'agit d'une Déesse au sujet de laquelle les
beaux esprits de tous les pays ont donné à leur
imagination l'essor le plus vif & les plus gracieux.
C'est cette Déesse, mère de l'Amour, née suivant
Hésiode, de l'écume de la Mer & des parties
mutilées de Coelus (
a); ce qui la fit nommer
par les Grecs ΑΑφροδἰτη. Homère la dit fille de Jupiter
& de Dioné. Le sentiment le plus commun
est qu'elle naquit de l'écume de la Mer. Le Zéphyr
la transporta sur une conque marine dans l'Ile
(a) Théog.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
105
de Chypre, d'où elle fut appelée
Cypris, & de
là à Cythere. Les fleurs naissaient sous ses pas;
Cupidon son fils, les Jeux, les Ris l'accompagnaient
toujours; elle faisait enfin la Joie & le
bonheur des Dieux & des hommes. Une idée
aussi riante ne pouvait que rendre agréables les
descriptions que les Poètes firent à l'envi de cette
Déesse. Rien n'égalait sa beauté. Les Peintres
& les Sculpteurs saisirent cette idée, & employèrent
tout leur art pour la représenter comme
ce qu'il y avait de plus aimable dans le Monde.
" Voyez cette Vénus, l'ouvrage du savant
" Apelles, dit Antipater de Sidon; voyez com"
ment cet excellent Maître a parfaitement ex"
primé cette eau écumeuse qui coule de ses
" mains & de ses cheveux, sans rien cacher de
" leurs grâces; aussi dès que Pallas l'eut aper"
çue, elle tint à Junon ce discours: Cédons,
" cédons, ô Junon! à cette Déesse naissante
" tout le prix de la beauté. " Pâris confirma ce
jugement en adjugeant la pomme d'or à Vénus,
& il en reçut pour récompense Hélène la plus
belle des femmes.
Le plus grand nombre des Grecs & des Romains
regarda Vénus comme la Déesse de l'amour
& de la volupté. Elle eut en conséquence
une infinité de temples, & des femmes lascives
& débauchées pour les desservir. Son culte était
empli de cérémonies conformes à ces idées.
Platon dans son banquet, admettait deux
Vénus; l'une fille du Ciel, & l'autre fille de
Jupiter. La première, dit ce Philosophe, est
cette ancienne Vénus, fille du Ciel, dont on ne
@
106 FABLES
connaît point la mère, & que nous appelons
Vénus la céleste; & cette autre Vénus récente
fille de Jupiter & de Dioné, que nous nommons
Vénus la vulgaire. C'est à ces deux qu'on doit
attribuer tout ce que les Auteurs Grecs & Latins
disent des diverses Vénus, dont ils parlent sous
des noms différents. Leur culte aussi n'était pas
le même. Polemus (
a) dit que celui des Athéniens
était très pur.
Athenienses harum rerum
observandarum studiosi, & in sacrificiis Deorum
faciendis diligentes ac pii Nephalia sacra faciunt
Mnemosyne, Musis, aurorae, Solis, Lunae, Nymphis,
Veneri coelesti.
Il est en général bien difficile de rien conclure
de raisonnable de ce que disent tant d'Auteurs
au sujet de cette Déesse, puisqu'ils en parlent,
tantôt comme d'une femme débauchée,
tantôt comme d'une Déesse. Ils la considèrent
quelquefois comme une Planète, & quelquefois
ils en parlent comme d'une passion. Les expressions
des Poètes sont toujours figurées. Mais
étant une Déesse si bienfaisante, & si favorable
à la corruption du coeur humain dans l'esprit du
commun, aurait-elle pu trouver quelqu'un qui
lui déclarât la guerre? Mais lui-même, ce Dieu
de sang & de carnage, vit évanouir toute sa férocité
à l'aspect de Vénus. Il était honteux de
révérer Mars comme un Dieu, lui qui semblait
ne se plaire qu'à la destruction de l'humanité;
mais il était naturel d'accorder les honneurs de
la Divinité à Vénus qui était toute occupée à
(a) Ad Timaeum.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
107
perpétuer les hommes. Mars est en conséquence
regardé comme le Dieu de la guerre, & Vénus
comme la Déesse de la paix.
Les Égyptiens & la plupart des anciens Grecs
ne prenaient pas Vénus pour la Déesse de la
volupté & du libertinage, mais pour la petite-
fille de Saturne, ayant pour soeur la Vérité cachée
dans le fond d'un antre. Il est vrai que
quelques-uns en parlaient comme d'une femme
belle par excellence. Les libertins qui ne saisirent
pas la véritable idée des Auteurs de ces fictions,
ne la considèrent plus que comme propre à exciter
le feu impur du libertinage; & ignorants
la Vérité, soeur de Vénus, ils prirent occasion
de décerner à celle-ci un culte licencieux. Diodore
de Sicile qui avait recueilli, autant qu'il
avait pu, les traditions Egyptiennes, dit en parlant
des Dieux d'Egypte, que suivant quelques-
uns, Chronos étant devenu père de Jupiter & de
Junon, Jupiter eut pour enfants Osiris, Isis,
Typhon, Apollon, Aphrodité ou Vénus.
M. l'Abbé Banier, après avoir rapporté tous
les différents sentiments au sujet de cette; Déesse,
conclut en ces termes (
a) " Pour dire ce que
" je pense de cette fable, je crois qu'il faut en
" chercher l'origine dans la Phénicie. En effet,
" il n'y eut jamais d'autre Vénus que la Vénus
" céleste, c'est-à-dire la Planète de ce nom,
" honorée parmi les Orientaux, comme nous
" l'avons dit dans le premier Volume; & As"
tarté, femme d'Adonis, dont le culte fut mêlé
(a) Tom. II. p. 161.
@
108 FABLES
" avec celui de cette planète, ou, ce qui re"
vient au même, cette Vénus Syrienne, la
" quatrième dans Cicéron, si célèbre dans l'An"
tiquité. Les Phéniciens, en conduisant leurs
" Colonies dans les îles de la Mer Méditerra"
née, & dans la Grèce, y portèrent le culte
" de cette Déesse. " Mais si Vénus & Astarté
ne sont qu'une & même Divinité, il faudra donc
confondre la planète de Vénus avec la Lune,
puisque, suivant ce Mythologue (
a), la Lune
& Astarté ne diffèrent point entr'elles. Or qu'est-
ce qui confondit jamais l'une avec l'autre? Ce
n'est donc point par cette raison qu'il faut faire
venir de Phénicie ou d'Egypte l'origine de Vénus.
Il n'en serait cependant pas moins vrai
que Vénus & Astarté pourraient être une même
chose.
Les Disciples d'Hermès, mieux instruits sans
doute de l'idée que leur Maître attachait aux
Dieux feints de l'Égypte, s'y sont mieux conformés
que les Mythologues, & n'ont pas pris
Vénus pour la volupté ou l'appétit des animaux
pour perpétuer leurs espèces. Ils n'ont point eu
| (a) Cicéron qui parle | avec la première, qu'il dit
|
| des différentes Vénus que | avoir été fille du Ciel
|
| la Théologie Païenne re- | de la lumière; car Astarté
|
| connaissait, dit (*) que la | était parmi les Syriens la
|
| quatrième, qu'on appelait | même que la Lune, ainsi
|
| Astarté, était née à Tyr | que nous le dirons; cette
|
| dans la Syrie, & mariée à | origine lui convenait par-
|
| Adonis. Il aurait parlé plus | faitement. M. l'Abbé Ba-
|
| juste, s'il l'avait confondue | nier, Tom. I. p. 546.
|
| |
|
| (*) De Nat. Deor. l. 3. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
109
en vue la Planète appelée Vénus, ou
Lucifer,
qui paraît le matin avant le lever du Soleil, ou
le soir avant le coucher de ce flambeau du monde,
puisqu'il n'est pas possible de la faire naître
des parties mutilées de Coelus & de l'écume de
la Mer, ni de la dire avec quelque raison fille
de Jupiter. Les Chimistes vulgaires ne sauraient
aussi attribuer cette filiation au cuivre, à l'égard
de l'étain. De quelque manière qu'on l'entende,
il ne sera donc pas possible d'accorder la naissance
de Vénus avec les raisonnements susdits.
Michel Majer dit que les Anciens entendaient
par Vénus une matière sans laquelle on
ne peut faire le grand oeuvre, & la plupart des
Philosophes paraissent aussi l'avoir prise quelquefois
dans ce sens-là. Flamel cite ces paroles
de Démocrite: " Ornez les épaules & la poi"
trine de la Déesse de Paphos; elle en devien"
dra très belle, & quittera sa couleur verte
" pour en prendre une dorée. Lorsque Pâris eut
" vu cette Déesse dans cet état, il la préféra à
" Junon & à Pallas. Qu'est-ce que Vénus, dit
" le même Auteur? Vénus comme un homme
" a un corps & une âme: il faut la dépouiller
" de son corps matériel & grossier, pour en
" avoir l'esprit tingent, & la rendre propre à
" ce qu'on veut en faire. "
Philalethe regardait Vénus comme un des
principaux ingrédients qui entrent dans la composition
du Magistère (
a). D'Espagnet cite à cette
occasion ces vers du sixième livre de l'Enéide:
(a) Vade mecum.
@
110 FABLES
| | . . . . . Latet arbore opacâ
|
| | Aureus & foliis, & lento vimine ramus
|
| | Junoni infernae dictus sacer; hunc tegit omnis
|
| | Lucus, & obscuris claudunt convallibus umbra,
|
| | . . . . . . . . . .
|
| | Vix ea fatus erat geminae cum forté columbae
|
| | Ipsa sub ora viri coelo venere volantes
|
| | Et viridi sedere solo: tum maximus Heros
|
| | Maternas agnoscit aves.
|
Ce Philosophe, à qui Olaus Borrichius dit (
a):
que les amateurs de la Chimie Hermétique ont
tant d'obligation, prend toujours Vénus dans le
sens philosophique. " Il faut, dit-il (
b) un tra"
vail d'Hercule pour la préparation ou subli"
mation philosophique du mercure; car Jason
" n'aurait jamais entrepris son expédition sans
" l'aide d'Alcide. L'entrée est gardée par des
" bêtes à cornes, qui en éloignent ceux qui s'en
" approchent témérairement. Les enseignes de
" Diane & les
colombes de Vénus sont seules
" capables d'adoucir leur férocité. Il ajoute au
" Canon 46: Cette eau est une eau de vie, une
" eau permanente, très limpide, appelée eau
" d'or & d'argent..... Cette substance enfin" très précieuse est la
Vénus Hermaphrodite des
" Anciens, ayant l'un & l'autre sexe, c'est-à-
" dire le soufre & le mercure. Et au Canon 52.
" Le jardin des Hespérides est gardé par un af"
freux dragon; dès l'entrée se présente une
| (a) Conspect. Chymic. celeb. | (b) Can. 42.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
111
" fontaine d'eau très claire, qui sort de sept
" sources, & qui se répand partout. Faites-y
" boire le dragon par le nombre magique trois
" fois sept, jusqu'à ce qu'étant ivre, il dépouille
" son vêtement sale & malpropre. Mais pour
" cet effet il faut vous rendre propices
Vénus
" porte-lumière, & Diane la Cornue. "
Lorsque les Philosophes ont fait allusion aux
couleurs qui se manifestent dans l'oeuvre, auxquelles
ils ont donné les noms des Planètes,
ils ont employé celui de Vénus pour désigner la
couleur jaune safranée. C'est dans cette vue que
Canachus de Sicyone fit, au rapport d'Eratostenes
(
a), une Vénus d'or & d'ivoire, ayant
un pavot dans une main, & une grenade dans
l'autre. Vénus philosophique après la blancheur
devint jaunâtre comme l'écorce d'une grenade,
& enfin rouge comme l'intérieur de ce fruit,
ou comme la fleur du pavot. C'est à cela qu'il
faut aussi rapporter ces paroles d'Isimindrius (
b):
" Notre soufre rouge se manifeste, quand la
" chaleur du feu passe les nues, & se joint avec
" les rayons du Soleil & de la Lune.
Vénus
" alors a déjà vaincu Saturne & Jupiter. " Brimellus
(
c) dit aussi: " Il viendra diverses cou"
leurs (à notre Vénus); le premier jour safran;
" le second, comme rouille; le troisième, com"
me pavot du désert; le quatrième, comme
" sang fortement brûlé. "
Le terme d'airain que les Adeptes ont souvent
employé pour désigner leur matière avant la
| (a) Liv. 3. | (c) Loc. cit.
|
| (b) Code Vérité. |
|
@
112 FABLES
blancheur, n'a pas peu contribué à faire prendre
le change aux Souffleurs & même aux Chimistes
vulgaires, qui ont regardé en conséquence le
cuivre comme la Vénus des Philosophes. Mais
ce qui nous manifeste bien clairement l'idée que
les Anciens attachaient à leur Vénus, est non
seulement ses adultères avec Mercure & Mars,
mais son mariage avec Vulcain.
Ce dernier étant le feu philosophique, comme
nous l'avons prouvé, & le prouveront encore,
est-il surprenant qu'il ait été marié avec la matière
des Philosophes? S'il surprit cette Déesse
avec le Dieu de la guerre, c'est que la couleur
de rouille de fer semble être tellement unie avec
la couleur citrine & safranée, appelée Vénus,
qu'on ne les distingue qu'après que la rouge est
dans tout son éclat. Alors Mars & Vénus se
trouvent pris dans les filets de Vulcain, & le
Soleil qui les y voit, les décèle, car la couleur
rouge est précisément le soleil philosophique.
Telle est l'explication la plus naturelle de cette
histoire feinte de Vénus. Que les Mythologues
se tourmentent l'esprit tant qu'ils voudront, en
trouveront-ils une plus simple? M. l'Abbé Banier
en rapporte plus d'une, & dit (
a) qu'il
donne celle de Paléphate pour ce qu'elle vaut,
parce que cet Auteur a souvent inventé de nouvelles
fables pour expliquer les anciennes. J'en
dis de même, ajoute-t-il,
de celle du Père Hardouin,
aussi spirituelle que singulière. Ce savant
Mythologue, assez hardi & assez fécond pour
(a) Tom. II. p. 163.
en
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
113
en trouver de semblables, n'a cependant pas osé
en hasarder une dans cette circonstance: il s'est
trouvé ici en défaut, & s'excuse sur
ce qu'il
n'est ni possible, ni nécessaire d'expliquer tout ce
que les Poètes Grecs ont dit, tant dans cette
fable, que dans les autres (
a).
Outre les deux Vénus, la céleste & la populaire,
dont nous avons parlé, les Anciens en
ont introduit beaucoup d'autres, selon les lieux,
les temps & les circonstances où ils imaginaient
leurs fictions. Mais si l'on examine sérieusement
tout ce que ces Amateurs disent de ces différentes
Vénus, on conviendra aisément que les plus
anciens au moins n'entendent parler que d'une
même chose. Que Vénus soit donc fille de Saturne
ou de Jupiter; qu'elle le soit du Ciel &
de l'écume de la mer, elle est toujours Vénus,
ou une même chose qu'on a prise pour sujet de
différentes allégories. Les Philosophes ont imité
en cela les Anciens; car chacun a inventé sur
le grand oeuvre & ses procédés, des allégories,
des fables & des fictions, suivant qu'il était affecté.
Il n'en est presque pas deux qui se ressemblent,
quoiqu'elles aient toutes la même chose
pour objet. Nous achèverons l'histoire de Vénus
à mesure que les sujets nous en fourniront l'occasion.
| (a) Loc cit. p. 162. |
|
| II. Partie. | H
|
@
114 FABLES
=================================
C H A P I T R E
IX.
Pallas.
J UPITER avait d'abord épousé Métis (
a);
mais après que cette Déesse eut fait prendre à
Saturne une boisson qui lui fit vomir le caillou
& ses enfants qu'il avait dévorés, Jupiter avala
à son tour cette fille de l'Océan, après qu'elle
fut devenue enceinte. A peine eut-il fait cette
belle action, qu'il se sentit femme sans cesser
d'être Dieu. Il fallut accoucher, & il ne put le
faire qu'avec le secours de Vulcain, qui lui servit
de sage-femme. Ce Dieu de feu lui assena rudement
un coup de cognée sur la tête, & l'on
vit aussitôt sortir par la plaie une jeune & belle
fille armée de pied en cap. Voilà donc Pallas
née sans mère du cerveau de Jupiter. Homère (
b)
appelle Pallas Alalcomenie, parce que les Alalcoméniens
prétendaient qu'elle était née dans
leur Ville. Strabon est du même sentiment dans
le neuvième livre de sa Géographie, & dit ensuite
dans le quatorzième, qu'il tomba une pluie
d'or à Rhodes, lorsque Minerve y naquit du
cerveau de Jupiter.
Plusieurs ont cru que Pallas & Minerve faisaient
deux personnes différentes; mais Callimaque
assure le contraire, & ajoute que Jupiter,
(a) Apollod. Bibliot. l. I.
(b) Iliad. l. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
115
son père, consent à tout ce qu'elle veut:
Annuit his dictis Pallas, quodque annuit illa
Perficitur. Natae Jupiter hoc tribuit
Ipse Minervae uni, quae sunt patris omnia ferre.
Hymne sur les bains de Pallas.
Hérodote la dit (
a) fille de Neptune & du lac
Triton, suivant le sentiment des Libyens, qui
ajoutaient que cette fille s'était ensuite donnée à
Jupiter. On convient néanmoins plus communément
que Pallas & Minerve sont la même,
fille de Jupiter: & ce qui prouve son ancienneté,
c'est que chez les Egyptiens elle était femme
de Vulcain, le plus ancien & le premier de
tous leurs Dieux. Les Auteurs de la Mythologie
grecque avaient conservé cette idée qu'ils avaient
puisée en Égypte; & c'est de là sans doute qu'ils
consacraient un autel commun à Vulcain & à
Pallas. Le non, même
Ogga que portait la Minerve
d'Egypte, au rapport d'Euphorion dans
Etienne de Byzance, & d'Hesychius, qui l'appelle
aussi
Onka, semble en indiquer la raison,
si nous en croyons Gérard Vossius, qui, en expliquant
l'histoire de Typhon, dit (
b) que
Og,
duquel on a pu faire Ogga, signifie
ussit, ustulavit.
Quoi qu'il en soit, il y a eu une Minerve
honorée à Saïs en Egypte, longtemps avant Cécrops,
qui en porta le culte dans la Grèce. Les
Grecs en changèrent l'histoire dans la suite, ce qui
fit dire à ceux d'Aliphere dans l'Arcadie, que
| (a) L. 4. c. 180. | (b) De Idol. l. I. c. 25.
|
H ij
@
116 FABLES
Minerve était née chez eux, & qu'elle y avait
été nourrie (
a).
Pallas, Minerve & Athéné n'étaient parmi
les Grecs qu'une même Divinité; mais ils regardaient
proprement Minerve comme la Déesse
des Arts & des Sciences, & Pallas comme Déesse
de la guerre. Elle demeura toujours vierge. Elle
rendit Tirésias aveugle, parce qu'il l'avait vue
nue dans la fontaine d'Hippocrene, & Vulcain
ne put l'engager à satisfaire la passion qu'il avait
pour elle. Pallas tua le monstre Egide, fils de
la Terre, qui vomissait beaucoup de feu, & avait
embrasé les forêts depuis le Mont-Taurus jusqu'en
Libye, en ravageant sur son chemin la
Phénicie & l'Egypte.
Cette Déesse avait à Saïs un temple magnifique,
dont Hérodote fait la description (
b). Les
fêtes qu'on célébrait en l'honneur de Pallas dans
la Grèce, s'appelaient
Panathénées. Les jeux
& les exercices publics qui accompagnaient cette
fête, étaient la course à pied, avec des flambeaux
& des torches allumées, comme dans les fêtes de
Vulcain & de Prométhée. On y en introduisit
d'autres dans la suite.
Tous les Anciens ont pris Pallas pour la Sagesse
& la Prudence, comme étant née du cerveau
de Jupiter, parce que le cerveau est regardé
comme le siège du jugement, sans lequel on ne
peut réussir dans aucune affaire épineuse, non
plus que dans le grand oeuvre, appelé par cette
raison
le Magistère des Sages. Etant donc le
| (a) Posanias. | (b) Liv. 2.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
117
secret des secrets, que Dieu ne révèle qu'à ceux
qu'il veut en favoriser, ce serait le profaner que
de le divulguer. Il faut avoir la sagesse de Pallas,
pour l'apprendre & le garder. Salomon disait en
conséquence (
a): " Le sage étudiera la sagesse
" des Anciens, & s'exercera dans les prophéties.
" Il conservera scrupuleusement les discours des
" hommes de nom, & pénétrera dans la finesse
" des paraboles. Il découvrira leur sens caché,
" & s'exercera à dévoiler ce que renferment les
" proverbes. L'homme prudent & sage ne di"
vulgue point le secret de la Science (
b)
Les Philosophes Hermétiques ont toujours eu
à coeur ce conseil, & ont voilé leur secret sous
des allégories, des énigmes, des fables, des
hiéroglyphes. Ils ont pris Pallas pour guide, &
se sont fait un devoir de suivre ses instructions.
C'est pourquoi la Fable feint que cette Déesse
favorisa toujours Hercule & Ulysse dans toutes
leurs entreprises, comme nous le verrons dans
les Livres suivants.
On feint que cette Déesse aveugla Tirésias,
parce qu'il l'avait vue nue dans le bain, comme
Diane métamorphosa Acteon en cerf par la même
raison; afin d'avertir les Artistes d'être plus
discrets, plus prudents & plus circonspects que
ces deux téméraires, s'ils veulent éviter des
malheurs semblables.
Junon, dit la Fable, ayant appris la naissance
de Pallas par l'accouchement extraordinaire de
Jupiter, en devint furieuse, & parmi les exécrations
| (a) Ecclésiate, ch. 19. | (b) Prov. c. 10. & 12.
|
H iij
@
118 FABLES
qu'elle proférait, elle frappa rudement la
terre, qui produisit aussitôt Typhon, ce père de tant
de monstres. Apollon invita ensuite cette Déesse
à un repas que donnait Jupiter. Elle s'y rendit;
& ayant mangé des laitues sauvages, de stérile
qu'elle était, elle devint féconde, & mit au
monde Hébé, qui servit quelquefois à boire à
Jupiter. Hébé devint par-là soeur de Mars & de
Vulcain, & ensuite femme d'Hercule après la
mort de ce Héros. Nous avons expliqué l'histoire
de Typhon dans le premier Livre; passons
aux autres enfants de Junon.
=================================
C H A P I T R E
X.
Mars & Harmonie.
A PRES Pallas, Déesse de la guerre, vient
naturellement Mars, le Dieu des Combats,
Homère (
a) avec les autres Poètes, le dit fils
de Jupiter & de Junon; Hésiode le regarde aussi
comme tel (
b). Ce n'est que parmi les Poètes
Latins qu'on trouve la fable, qui dit que Junon,
piquée de ce que Jupiter avait mis au monde
Minerve sans sa participation, avait conçu Mars
| | (a) Iliad. l. I.
|
| | (b) Addita mox uxor post has est ultima Juno,
|
| | Lucinam, Martemque parit, quibus est prior Hebe?
|
| | Juno hominum regi, Regi cuncta Deorum.
|
| | Hesiod. Théog.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
119
en touchant dans une prairie une fleur que Flore
lui avait montrée.
On ne voit dans toute l'histoire de Mars,
que des combats & des adultères. Celui qu'il
commit avec Vénus, est célèbre dans tous les
Poètes. Vénus, la plus belle des Déesses, ayant
été mariée à Vulcain, le plus laid des Dieux,
contrefait d'ailleurs & ouvrier, s'en dégoûta
bientôt, & prodigua ses faveurs à Mars. Vulcain
les ayant surpris, les lia d'un lien imperceptible,
après que le Soleil les eut trahis.
Les Mythologues placent Mars au nombre
des douze grands Dieux de l'Egypte. Les Poètes
nous le peignent toujours plein d'une bile échauffée,
& d'une fureur meurtrière: mais les Anciens
l'ont pris pour une certaine vertu ignée,
& une qualité inaltérable des mixtes, capable
par conséquent de résister aux atteintes du feu
les plus violentes. Si l'on met donc la Vénus
des Philosophes avec ce Mars dans un lit ou vase
propre à cet effet, & qu'on les lie d'une chaîne
invisible, c'est-à-dire aérienne, & telle que
nous l'avons décrite dans le chapitre de Vénus,
il en naîtra une très belle fille, appelée Harmonie,
dit Michel Majer (
a), parce qu'elle sera
composée harmonieusement, c'est-à-dire parfaite
en poids & en mesure philosophique. Hésiode (
b)
| | (a) Arcana arcaniss. l. 3.
|
| | (b) ......Marti Clypeos arque arma secanti
|
| | Alma Venus peperit pallorem, unaque timorem,
|
| | Qui dare terga virum armatas jussere phalangas
|
| | In bello tristi: quam Cadmus duxit, at inde
|
| | Harmoniam peperit Marti Cytherea decorem.
|
| | Theog. v. 932.
|
H iv
@
120 FABLES
la dit née de cet adultère: mais Diodore de Sicile
(
a) la donne pour fille de Jupiter & d'Electre,
l'une des filles d'Atlas.
Les Poètes ont beaucoup chanté la beauté
d'Harmonie, & les Anciens la regardaient comme
une Divinité tutélaire. Elle épousa Cadmus,
fils d'Agenor, Roi de Phénicie. Jupiter qui avait
fait ce mariage, assista aux noces, & y invita
tous les Dieux & les Déesses, qui firent des
présents à la nouvelle mariée. Cérès lui donna
du blé, Mercure une lyre, Pallas un collier,
une robe & une flûte; le collier était un chef-
d'oeuvre de Vulcain. Apollon joua de la lyre
pendant les noces. La fin de ce mariage n'eut
pas tout l'éclat du commencement. Après bien
des traverses, Cadmus & Harmonie furent changés
en dragons. Quelques Auteurs ont avancé que
le serpent qui dévora les compagnons de Cadmus,
était aussi fils de Vénus & de Mars.
L'on voit par-là que la fin de tous ces Dieux,
Déesses & Héros, répond très bien à leur origine,
ce que les Auteurs de ces fictions ont
imaginé & débité, afin qu'on les regardât comme
des fables, & non comme des histoires véritables.
Harmonie est cette matière qui résulte des
premières opérations de l'oeuvre, & qu'il faut
ensuite marier avec Cadmus (duquel la Cadmie
a pris son nom). Alors tous les Dieux Hermétiques
se trouvent à leurs noces avec leurs présents;
& Apollon y joue de sa lyre, comme il
(a) Liv. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
121
le fit pour chanter la victoire que Jupiter avait
remportée sur les Géants. Cadmus & Harmonie
sont enfin métamorphosés en un serpent, &
même en basilic; car le résultat de l'oeuvre incorporé
avec son semblable, acquiert la vertu
attribuée au basilic, comme le disent les Philosophes.
L'auteur du Rosaire s'exprime ainsi:
" Lorsque vous m'aurez extrait en partie de ma
" nature, & ma femme en partie de la sienne,
" & que nous ayant réunis, vous nous ferez
" mourir; nous ressusciterons en un seul corps,
" pour ne plus mourir, & nous ferons des choses
" admirables. " Riplée (
a) parlant de l'élixir
philosophique, qui, comme nous venons de le
voir, est composé de Cadmus & d'Harmonie,
ou du mari & de la femme, dit: " Il en ré"
sulte un tout qui devient par l'art une pierre
" céleste, dont la vertu ignée est si forte, que
" nous l'appelons notre dragon, notre basilic,
" notre élixir de grand prix; parce que de même
" que le basilic tue de sa seule vue, de même
" notre élixir tue le mercure cru dans un clin
" d'oeil, sitôt qu'il est jeté dessus. Il teint même
" tous les corps d'une teinture parfaite du Soleil
" & de la Lune. Notre huile, dit le même Au"
teur un peu avant, se fait par le mariage du
" second & du troisième menstrue, & nous le
" réduisons à la nature du basilic. " De même,
" dit Majer (
b), que le basilic sort d'un oeuf,
" & qu'en dardant ses rayons visuels enveni"
més, il infecte & tue les êtres vivants; de
| (a) 12. Port. | (b) Symbola Aureae mensae, 10.
|
@
122 FABLES
" même aussi notre teinture se produit de l'oeuf
" philosophique, & par sa vertu coagule par
" le plus léger attouchement tout ce que les
" métaux contiennent de mercure. Elle rend
" stupide ce mercure, le tue en le fixant, &
" le dépouille de son soufre combustible. "
Peut-on voir quelque chose de plus précis? Il
n'y manque que les noms de Cadmus & d'Harmonie,
qui sont l'époux & l'épouse du texte
cité. Il est bon d'observer aussi que Mars avait
un temple célèbre à Lemnos, séjour de Vulcain.
Le loup, le chien, le coq & le vautour étaient
consacrés au Dieu de la guerre: le loup & le
vautour à cause de leur voracité, disent les Mythologues,
& le chien avec le coq pour leur vigilance.
Mais ils auraient mieux deviné, s'ils
avaient dit que c'est pour les raisons que nous
avons rapportées dans le premier Livre, en parlant
d'Anubis & de Macedo; c'est-à-dire, parce
que les animaux ont toujours été pris pour symboles
des ingrédients du Magistère des Philosophes.
Je suis un loup ravissant & affamé, dit
Basile Valentin (
a). Je suis le chien de Corascene
& la chienne d'Arménie, dit Avicenne (
b)
avec la Tourbe. Je suis le coq & vous la poule,
dit le Soleil à la Lune (
c); vous ne pouvez rien
faire sans moi, & moi rien sans vous. Je suis le
vautour qui crie sans cesse au haut de la montagne,
dit Hermès (
d).
| (a) I. Clef. | massae Solis & Lunae.
|
| (b) De re rectâ. | (d) Sept. Chap.
|
| (c) Consilium Conjugii |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
123
=================================
C H A P I T R E
XI.
Vulcain.
C E Dieu se trouve si souvent sur nos pas,
que je ne m'étendrai pas beaucoup à son sujet.
J'en ai déjà fait mention dans le premier Livre,
en parlant des Dieux de l'Egypte. Voyons
en peu de mots ce qu'en pensaient les Grecs.
Vulcain était fils de Junon, suivant Hésiode;
Vulcanum peperit Juno conjuncta in amore.
Theog.
Quelques Auteurs ont avancé qu'elle l'avait
conçu sans connaissance d'homme; mais Homère
(
a) le dit positivement fils de Jupiter & de
Junon, & que sa grande difformité le fit chasser
du Ciel, d'où il tomba dans l'Ile de Lemnos.
Le même Poète fait parler Junon dans un autre
endroit, comme ayant elle-même expulsé Vulcain
de l'Olympe (
b). Aussi Vulcain n'oublia-t-il
(a) Me quoque de coelo pede jecit Jupiter olim
Contra illum auxilium misero, ut mihi ferre pararem.
Ast ego cum coelo, Phaeboque cadente ferebar;
In Lemnum ut cecidi vix est vis ulla relicta.
Iliad, l. I.
(b) Ipse meus natus claudus Vulcanus ego ipsa
Hunc peperi, manibus capiens & in aequora jeci.
Filia mox cepit Nerei Thetis alma marini,
Germanasque adito, quibus hunc portavit alendum.
Hymn. in Apoll.
@
124 FABLES
pas cette injure, & fit, pour s'en venger, une
chasse d'or, avec des ressorts secrets qui saisissaient
ceux qui s'y asseyaient, sans qu'ils pussent
s'en retirer. Il en fit présent à sa mère, qui
s'y trouva prise aussitôt qu'elle s'y mit. Platon
en parle dans sa République, liv. 2.
Quelques Auteurs nous donnent Vulcain pour
l'inventeur du feu, & d'autres disent avec aussi
peu de raisons, que ce fut Prométhée. Chez les
Egyptiens c'était, suivant Hérodote, le plus ancien
des Dieux, & chez les Grecs il était le
moins respecté. On l'y regardait comme le père
des Forgerons, & comme Forgeron lui-même.
Il fabriquait les foudres de Jupiter, & les armes
des Dieux. Il forma un chien d'airain, dont il
fit présent à Jupiter après l'avoir animé. Jupiter
le donna à Europe, Europe à Procris, & celle-ci
à Céphale, son époux. Jupiter enfin le changea
en pierre. Il fit faire à Vulcain la boëte de Pandore,
pour être présentée aux hommes, au lieu
du feu que Prométhée avait enlevé du Ciel. Ce
Dieu boiteux demanda à Jupiter Minerve pour
femme, en récompense des armes qu'il lui avait
fabriquées, & des services qu'il lui avait rendus:
mais Minerve fut toujours sourde à ses demandes,
& rebelle à ses poursuites.
Le lion lui était consacré à cause de sa nature
ignée. Brontes, Sterophes & Pyracmon furent les
compagnons de Vulcain dans le travail de la
forge. Hésiode les dit tous trois enfants du Ciel
& de la Terre (
a); d'autres les font fils de Neptune
(a) Theog.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
125
& d'Amphitrite. Virgile en fait mention
dans le huitième livre de l'Enéide.
Ardale & Brothée furent fils de Vulcain. Le
premier fit la Salle ou Temple des Muses chez
les Trézéniens; & Brothée, devenu le jouet des
hommes à cause de sa difformité, se jeta dans
le feu pour ne pas survivre à sa honte.
Outre Vénus, Vulcain eut pour seconde femme
Aglaia, l'une de Grâces, dont le nom signifie
splendeur, beauté. Elle était fille de Jupiter
& d'Eurynome, selon Hésiode.
Noël le Comte s'égaye à son ordinaire aux
dépens des Chimistes dans le chapitre 6. du
liv. 2. de sa Mythologie. Ils prétendent, dit-il,
que Vulcain n'est autre que le soufre ou l'argent
vif, qui ne s'allient à rien qu'à ce qui est de leur
nature. Mais il montre, ou son ignorance, ou
sa mauvaise foi, quand il ne connaît d'autres
usages du feu que pour cuire les viandes, ou
pour le travail de la forge. Il aurait eu bien plus
beau jeu, s'il avait badiné sur l'usage qu'en font
les Souffleurs. Il n'aurait pas donné atteinte aux
opérations admirables de la Chimie même vulgaire.
Sans Vulcain, que deviendrait la Médecine,
& les remèdes chimiques aujourd'hui
si fort à la mode? Que deviendraient ces verreries,
ces manufactures de porcelaines, & tant
d'autres ouvrages que nous admirons?
Vulcain a été considéré & honoré partout
comme Dieu du feu. Quelques Anciens Mythologues
le prenaient pour le feu de la Nature;
mais comme le feu des forges & de nos cuisines
est plus sensible & plus manifeste, le peuple prit
@
126 FABLES
bientôt le change; ne connaissant ou n'étant
frappé que de celui-là, il s'accoutuma à le prendre
pour Vulcain, & il fut confirmé dans son
erreur; par les histoires allégoriques que les Poètes
débitèrent sur le compte de ce Dieu, & par
les cérémonies symboliques qu'on employait dans
son culte.
Chez les Egyptiens, Vulcain était le plus ancien
& le plus grand des Dieux, parce que le
feu est le principe actif de toutes les générations.
Toutes les cérémonies de leur culte ayant été
instituées pour faire allusion à l'art secret des
Prêtres: & le principal & seul agent opératif de
cet art, étant le feu, il eut le plus superbe des
temples à Memphis sous le nom d'
Opas, & le
regardaient comme leur protecteur. Mais les
Grecs qui firent plus attention à la beauté de
l'ouvrage qu'à l'ouvrier, ne firent pas de Vulcain
tout le cas qu'en faisaient les Egyptiens.
Frappés de l'abondance des soufres que l'île de
Lemnos fournissait, & considérant le soufre
comme le principe ou la matière du feu, ils
feignirent que Vulcain faisait son séjour dans
cette Ile, & les Romains par la même raison
établirent & fixèrent les forges de ce Dieu sous
le Mont-Etna.
Son éducation faite par les Néréides désignait
assez quelle était la nature de ce feu, & l'origine
de Vulcain; mais le peuple accoutumé à prendre
les fictions pour des vérités, sans en examiner
trop les circonstances, & sans y regarder de
si près, prenait tout à la lettre. Il était cependant
facile de voir au premier coup-d'oeil, que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
127
le feu commun ne pouvait guères avoir été élevé
par l'eau qui le suffoque & l'éteint, quoiqu'à
dire vrai l'eau est en quelque manière l'aliment
du feu.
Les Egyptiens avaient donc en vue le feu
philosophique, & ce feu est de différentes espèces,
suivant les Disciples d'Hermès. Artéphius (
a)
est celui qui en parle plus au long, & qui le désigne
le mieux. " Notre feu, dit cet Auteur, est
" minéral, il est égal, il est continuel, il ne
" s'évapore point, s'il n'est trop fortement ex"
cité; il participe du soufre; il est pris d'autre
" chose que de la matière; il détruit tout, il
" dissout, congèle & calcine; & il y a de l'ar"
tifice à le trouver & à le faire, & il ne coûte
" rien, ou du moins fort peu. De plus, il est hu"
mide, vaporeux, digérant, altérant, péné"
trant, subtil, aérien, non violent, incombu"
rant, ou qui ne brûle point, environnant,
" contenant, unique. Il est aussi la fontaine d'eau
" vive qui environne & contient le lieu où se
" baignent le Roi & la Reine. Ce feu humide
" suffit en tout l'oeuvre, au commencement, au
" milieu & à la fin, parce que tout l'art con"
siste dans ce feu. Il y a encore un feu naturel
" un feu contre nature, & un feu innaturel &
" qui ne brûle point: & enfin pour complé"
ment, il y a un feu chaud, sec, humide &
" froid. " Le même Auteur distingue les trois
premiers en feu de lampe; feu de cendres & feu
naturel de l'eau philosophique. Ce dernier est le
(a) De l'art secret.
@
128 FABLES
feu contre nature, qui est nécessaire dans tout
le cours de l'oeuvre; au lieu, dit-il, que les deux
autres ne sont nécessaires que dans certains temps.
Riplée (
a), après avoir fait l'énumération des
quatre mêmes feux, conclut ainsi:
Faites donc
un feu dans votre vase de verre, qui brûle plus
efficacement que le feu élémentaire.
Raymond Lulle, Flamel, Gui de Montanor,
d'Espagnet & tous les Philosophes s'expriment
à peu près de la même manière, quoique moins
clairement. D'Espagnet recommande de fuir le
feu élémentaire ou de nos cuisines, comme le
tyran de la Nature, & il l'appelle
fratricide. Les
autres disent que l'Artiste ne se brûle jamais les
doigts, & ne se salit point les mains par le
charbon & la fumée. Il faut donc en conclure
que ceux qui changent leur argent en charbon,
ne doivent en attendre que de la cendre & de la
fumée, & ne doivent point espérer d'autres
transmutations. Ces Souffleurs ne connaissent
donc pas Vulcain ou le feu philosophique.
Malgré toute la mauvaise humeur de Noël le
Comte envers les Chimistes, il avoue que les
Anciens avaient fixé le séjour de Vulcain à Lemnos,
parce que le terrain de cette Ile est chaud
& médicinal. C'est de là qu'on nous apporte la
terre sigillée, qui entr'autres propriétés a, dit cet
Auteur, celle de tuer les vers, & d'être un contre-poison.
Si Vulcain est le feu Hermétique nécessaire
dans le cours de l'oeuvre, au moins en certain
(a) 12 Port.
temps
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
129
temps on doit voir pourquoi la Fable suppose qu'il
fut chassé du Ciel, & nourri par les Néréides.
Il ne sera même pas difficile à deviner pour celui
qui aura lu avec attention ce que nous avons dit
jusqu'à présent du ciel, de la terre & de la mer
des Philosophes. On verra quelles sont les armes
des Dieux, & les foudres de Jupiter que Vulcain
fabriqua. La séparation du pur d'avec l'impur,
qui se fait par son moyen, annonce assez
clairement la victoire que les Dieux remportent
sur les Titans. Ce prétendu forgeron est le seul
qui puisse être chargé de faire le sceptre de Jupiter,
le trident de Neptune & le bouclier de
Mars, avec le collier d'Harmonie, & le chien
d'airain de Procris qui doit être changé en pierre,
parce qu'il est l'agent principal du second oeuvre,
& que lui seul est capable de conduire l'airain
philosophique à la perfection de la pierre des
Sages.
La fixité de la matière de l'oeuvre dans cet
état, a donné lieu à la fiction de la chaise d'or
que Vulcain présenta à Junon: car une chaise
étant faite pour le repos, on pouvait feindre naturellement
que Junon, que nous avons dit être
une vapeur volatile, était venue s'y reposer,
puisque cette vapeur s'est fixée dans l'or ou la
matière fixe des Philosophes. Vulcain joua ce
tour à sa mère pour se venger de ce qu'elle l'avait
chassé du Ciel, d'où il tomba dans l'Ile de
Lemnos. La terre ignée des Sages, après avoir
occupé la partie supérieure du vase, en se volatilisant
avec la vapeur dont nous venons de
parler, tombe au fond, où elle forme comme
II. Partie. I
@
130 FABLES
une espèce d'île au milieu de la Mer. C'est
là qu'elle agit, & fait sentir sa force à tout le
reste de la matière, tant aqueuse que terrestre.
C'est dans ce même lieu que Brothée, fils de
Vulcain, se précipita.
Les noms seuls des compagnons de ce Dieu,
indiquent la qualité sulfureuse & ignée de la
matière, puisqu'ils signifient la foudre, le
tonnerre & le feu. Mais Vulcain eut un second fils
nommé Ardale, qui fit le Temple des Muses;
car le feu philosophique, en agissant sur la
matière, la volatilise en vapeurs qui retombent
comme une pluie. C'est Ardale qui bâtit alors
le Temple des Muses, puisqu'il vient d'ἅρδω,
irrigo, & que les Muses ne sont elles-mêmes
que les parties aqueuses & volatiles. Enfin, si
l'on dit que Vulcain est boiteux, c'est que le
feu dont il est le symbole, ne suffit pas seul.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
131
=================================
C H A P I T R E
XII.
Apollon.
I L est temps que le laid & boiteux Vulcain fasse
place au brillant Apollon & à la belle Diane.
Hérodote dit (
a) que les Egyptiens prétendaient
que ces deux Divinités étaient enfants d'Osiris
& d'Isis, & que Latone ne fut que leur nourrice.
Celle-ci était comptée parmi les huit grands
Dieux de l'Egypte. Cérès, dit-on, lui confia
son fils Apollon, pour en avoir soin; & le soustraire
aux poursuites de Typhon, qui cherchait
à le faire périr. Latone le cacha dans une île
flottante, qu'elle fixa pour cet effet. Mais les
Grecs disaient qu'Apollon & Diane étaient fils
de Jupiter & de Latone.
En vain Cicéron & bien des Mythologues
comptent-ils quatre Apollons (
b); le plus ancien,
né de Vulcain; le second, fils de Corybante,
& natif de Crète; le troisième, né de
Jupiter & de Latone, qui passa du pays des Hyperboréens
à Delphes; le quatrième était d'Arcadie,
& fut appelé Nomion. Si ces Mythologues
avaient examiné sérieusement tout ce que
les Anciens on dit d'Apollon, ils auraient vu
avec Vossius (
c), que ce Dieu n'est qu'un personnage
| (a) Liv. 2. c. 56. | (c) De Orig. & progr.
|
| (b) De Nat. Deor. l. 3. | Idol.
|
I ij
@
132 FABLES
métaphorique, sans cependant dire avec
lui, qu'il n'y eut jamais d'autre Apollon que le
Soleil qui nous éclaire. Ils auraient reconnu que
le véritable Apollon venait d'Egypte, & que les
Grecs n'ont imaginé les leurs que sur celui-là.
N'est-il pas évident en effet que ce qu'ils disent
de leur Ile de Délos, où naquit Apollon, est
tiré de ce que les Egyptiens, au rapport d'Hérodote
(
a) publiaient de celle de Chemmis où
Latone avait caché Orus? Les Grecs disaient que
l'Ile de Délos était flottante avant la naissance
d'Apollon & de Diane. Les Egyptiens disaient
la même chose de celle de Chemmis. Hérodote
à qui on faisait ce conte, le regarde comme une
fable, parce qu'avec toute l'attention qu'il put
regarder cette Ile, il ne la vit jamais flotter. Les
Grecs ajoutaient que Neptune d'un coup de trident
avait fait sortir l'Ile de Délos du fond de
la Mer, & l'avait fixée pour assurer à Latone,
persécutée par Junon, un lieu où elle pût faire
ses couches. N'est-ce pas une imitation fidèle
de ce que les Egyptiens publiaient des persécutions
de Typhon contre Isis, qui, pour dérober
son fils à la cruauté de son beau-frère, en confia
l'éducation à Latone qui le cacha dans l'Ile de
Chemmis?
Il est donc inutile d'admettre plusieurs Apollons,
puisqu'il n'y en a point d'autres que celui
d'Egypte, qui, de quelque façon qu'on explique
son histoire, ne saurait être un personnage réel,
encore moins le Soleil qui nous éclaire. N'ayant
(a) Loc. cit.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
133
donc jamais existé, c'est à peu près la même
chose qu'il soit fils de Jupiter ou de Denys,
D'Isis ou de Latone. Il est même fort peu important
qu'on fasse dans Latone la différence de
mère & de nourrice. Mais comme nous avons
expliqué Orus ou l'Apollon d'Egypte dans le
premier Livre, il faut expliquer ici celui des
Grecs, & nous suivrons Hésiode, qui dit:
At Phoebum peperit, peperit Latona Dianam,
Coelicolum Regi magno conjuncta tonanti.
Theog.
Il faut cependant avouer que les Anciens ne
nous ont rien laissé de certain & de déterminé
sur Apollon ou le Soleil, & sur Diane ou la
Lune. Les ont-ils pris pour une même chose?
ou entendaient-ils le même par le Soleil &
Apollon? Les ont-ils pris pour les deux grands
luminaires, ou pour des Héros de la Terre? Ils
en parlent indifféremment, & nous n'avons
rien de décidé là-dessus.
Cicéron parle de cinq Soleils; l'un né de Jupiter,
petit-fils d'Ether; l'autre, fils d'Hyperion;
le troisième, petit-fils du Nil & fils de
Vulcain, en l'honneur duquel fut bâtie la Ville
d'Héliopolis; le quatrième, qui naquit à Rhodes
& fut fils d'Achante du temps des Héros; le
cinquième enfin, qui dans la Colchide fut père
d'Aétes & de Circé. Peut-on s'aveugler jusqu'au
point de ne pas voir que ce sont de pures fictions
de Poètes, qui ont donné le même nom
à la même chose; mais qui ont varié suivant les
I iij
@
134 FABLES
circonstances des lieux, des personnes & des
actions qu'ils introduisaient sur la scène? N'est-
il pas visible que le Soleil, fils de Vulcain, est
le même qu'Orus, quoique leurs noms soient différents?
Si ces Soleils étaient des Dieux, pourquoi
leur attribuer des actions qui ne conviennent
qu'aux hommes? Et s'ils ne furent que des
hommes, pouvait-on dire d'eux raisonnablement
ce qu'on ne peut dire que du Soleil? car souvent
on a parlé du Soleil, de Phébus & d'Apollon,
comme d'une même personne! Un peu de réflexion
là-dessus aurait aisément fait du moins
entrevoir que les quatre Apollons sur les cinq Soleils
de Cicéron, ne sont qu'un même personnage
métaphorique & fabuleux, nés d'autres personnages
feints sous les noms de Vulcain, Osiris
& Isis, Jupiter & Latone, &c.
Lorsqu'on a parlé du Soleil comme Soleil,
les Anciens l'ont appelé l'oeil du monde, le
coeur du Ciel, le Roi des Planètes, la lampe
de la Terre, le flambeau du jour, la source de
la vie, le père de la lumière, mais quand il s'est
agi d'Apollon, c'était un Dieu qui excellait
dans les beaux Arts, tels que la Poésie, la Musique,
l'éloquence, & surtout la Médecine; on
publia même qu'il les avait inventés.
C'eût été un crime punissable parmi les Païens
de ne pas regarder le Soleil & la Lune comme
des Dieux. Anaxagoras fort au-dessus du risque
de sa vie, fut le premier qui tenta de désabuser
de cette erreur par une autre, en disant que le
Soleil n'était qu'une pierre enflammée. Il démontra
que les éclipses, arrivaient très naturellement,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
135
& qu'elles n'étaient pas des maladies
survenues à ces Dieux, comme le pensaient le
commun du Peuple, qui s'imaginait y remédier
par le bruit qu'il faisait en battant sur des vases
de cuivre, comme nous l'apprend Ovide:
Cum frustrà resonant aera auxiliaria Lunae.
Métam. l. 4.
Quelques-uns, pour excuser l'erreur d'Anaxagoras,
prétendent qu'il ne parlait ainsi que pour
se moquer de la superstition du Peuple, qui devait
bien voir que le Soleil ne pouvait être une
pierre enflammée, & que ce Philosophe parlait
en même temps par allégorie, pour être entendu
des seuls Philosophes hermétiques. Il voulait,
disent-ils, désigner par cette pierre enflammée,
la pierre rouge ardente ou le soleil philosophique,
dont d'Espagnet parle en ces termes (
a):
" Afin que nous n'omettions rien, que les stu"
dieux amateurs de la Philosophie sachent
" que de ce premier soufre on en engendre un
" second, qui peut se multiplier à l'infini. Que
" le sage qui a eu le bonheur de trouver la mine
" éternelle de ce feu céleste, la garde & la con"
serve avec tout le soin possible. " Le même
Auteur avait dit dans le Canon 80: " Le feu
" inné de notre pierre, est l'Archée de la Na"
ture, le fils & le Vicaire du Soleil; il meut,
" digère & parfait tout, pourvu qu'il soit mis
" en liberté. " Presque tous les Disciples d'Hermès
(a) Can. 123.
I iv
@
136 FABLES
donnent à leur pierre ignée le nom de soleil;
& lorsque dans la dissolution du second
oeuvre, la matière devient noire, ils l'appellent
soleil ténébreux ou
éclipse de soleil. Raymond
Lulle en parle très souvent dans ses Ouvrages (
a),
Je n'en rapporterai qu'un texte pour exemple.
" Faites putréfier le corps du soleil pendant
" treize jours, au bout desquels la dissolution
" deviendra noire comme de l'encre: mais son
" intérieur sera rouge comme un rubis, ou
" comme une pierre d'escarboucle. Prenez donc
" ce soleil ténébreux, & obscurci par les em"
brassements de sa soeur ou de sa mère, & met"
tez-le dans une cucurbite avec son chapiteau,
" les jointures bien lutées, &c. "
On a souvent confondu Apollon avec le Soleil,
& Diane avec la Lune; cependant dans
l'ancienne Mythologie ils étaient distingués;
c'est qu'alors on savait faire la différence du
Soleil céleste & du Soleil philosophique. Ceux
qui n'étaient pas au fait de l'objet de cette ancienne
Mythologie, ont été la cause de toutes
les variations qu'on trouve à cet égard dans les
Auteurs. Il est cependant bon d'observer que
l'Apollon & le Soleil philosophique n'étant
| (a) Corpus ipsum solis | carbunculus lapis. Accipe
|
| putrefacias per tredecim | ergo tenebrosum solem &
|
| dies: quibus elapsis, disso- | obscurum, cum complexu
|
| lutio erit ejusdem negredi- | sororis, vel matris suae:
|
| nis, quale est atramentum | pone ipsum in urinale cum
|
| scriptorium: sed intrinsecus | alembico suo, juncturis op-
|
| erit rubicundissimum tan- | time clausis, &c. Experi-
|
| quam rubinus, vel tanquam | mentum 13.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
137
qu'une même chose, les opinions différentes des
Auteurs peuvent se concilier, lorsqu'on fera la
distinction du Soleil céleste & de l'Apollon de
Mythologie. C'est ce qui fait qu'Homère les
distingue réellement en plus d'un endroit de ses
deux Poèmes.
Mais tel que puisse être cet Apollon, la Fable
nous le représente comme père de plusieurs enfants
qu'il eut de différentes femmes. Calliope
lui donna Orphée, Hyménée & Jaleme (
a). Il
eut Delphes d'Acachallide, Coronus de Chrysorre,
Lin de Terpsichore, Esculape de Coronis,
& une quantité d'autres, dont l'énumération
serait trop longue.
On dit qu'Apollon vint des Hyperborées à
Delphes, que les Poètes appelèrent le nombril
de la Terre, parce qu'ils feignirent que Jupiter
voulant un jour en trouver le milieu, fit partir
en même temps une aigle vers l'Orient, une autre
vers l'Occident, qui volant avec la même vitesse,
se rencontrèrent à Delphes: que pour cette
raison, & en mémoire de ce fait, on lui consacra
une aigle d'or. Il est aisé de voir que cette
histoire est non seulement fabuleuse, mais qu'elle
n'est d'aucune utilité, si l'on ne la prend pas
allégoriquement. C'est dans ce sens que les Philosophes
Hermétiques se sont exprimés, lorsqu'ils
ont dit avec l'Auteur du conseil tiré des
Epîtres d'Aristote: " Il y a deux principales
" pierres de l'Art, l'une blanche, l'autre rouge,
" d'une nature admirable. La blanche com"
(a) Asclepiad, in 6°. Tragic.
@
138 FABLES
mence à paraître sur la surface des eaux au
" coucher du Soleil, & se cache jusqu'au milieu
" de la nuit, descend ensuite jusqu'au fond. La
" rouge fait le contraire: elle commence à mon"
ter vers la surface au lever du soleil jusqu'à
" midi, & se précipite ensuite au fond. "
Platon dit dans la Tourbe: " Celui-ci vivifie
" celui-là, & celui-ci tue celui-là, & ces deux
" étant réunis persistent dans leur réunion. Il en
" apparaît une rougeur orientale, une rougeur
" de sang. Notre homme est vieux, & notre
" dragon jeune, qui mange sa queue avec sa
" tête, & la tête & la queue sont âme & esprit.
" L'âme & l'esprit sont créés de lui: l'un vient
" d'Orient, savoir l'enfant, & le vieux vient
" d'Occident. Un oiseau méridional & léger
" arrache le coeur d'un grand animal d'Orient,
" dit Basile Valentin (
a). L'ayant arraché, il
" le dévore. Il donne aussi des ailes à l'animal
" d'Orient, afin qu'ils soient semblables; car il
" faut qu'on ôte à la bête orientale sa peau de
" lion, & que derechef ses ailes disparaissent,
" & qu'ils entrent dans la grande mer salée,
" & en ressortent une seconde fois, ayant une
" pareille beauté. "
Michel Majer a fait le 46°. de ses Emblèmes
Chimiques, de ces deux aigles envoyées par Jupiter,
& a mis ces vers au bas:
Jupiter Delphis Aquilas misisse gemellas
Fertur ad eoas occiduasque plagas:
(a) Avant-propos des 12 Clefs.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
139
Dum medium explorare locum desiderat orbis;
(Fama ut habet) Delphos hae rediere simul,
Ast illa lapises bini sunt, unus ab ortu,
Alter ab occasu, qui benè conveniunt.
Ces deux aigles doivent donc s'interpréter des
pierres blanches & rouges des Philosophes Hermétiques,
c'est-à-dire de la matière parvenue à
la couleur blanche, que les Disciples d'Hermès
appellent or blanc volatil, & de la matière au
rouge, appelée or vif.
Jupiter envoya ces aigles, puisque la couleur
grise paraît avant la blanche & la rouge. Et si
l'on dit que l'une fut du côté de l'Orient, & que
l'autre prit son vol vers l'Occident, c'est que la
couleur blanche est en effet l'orient ou la naissance
du soleil Hermétique, & la rouge son occident.
Cette similitude a été prise aussi de ce
que le Soleil en se levant répand une lumière
blanchâtre sur la Terre, & une rougeâtre quand
il se couche.
Les deux aigles au bout de leur course, se
rencontrèrent à Delphes, qui, selon Macrobe, a
pris son nom du mot grec
Delphos solus, parce
que le Magistère étant fini, la couleur blanche
& la rouge ne sont plus qu'une même couleur
de pourpre, qui fait le soleil philosophique. Il
est bon de remarquer aussi que la Ville de Delphes
était consacrée au Soleil, & sans doute allégoriquement,
pour faire allusion à celui des
Disciples d'Hermès.
Les Sages de la Grèce consacrèrent un trépied
@
140 FABLES
d'or à Apollon. Le genièvre & le laurier étaient
ses arbres favoris, & tous ses ajustements, jusqu'à
ses souliers mêmes, étaient d'or. Le griffon &
le corbeau lui appartenaient. On lui immolait
des boeufs & des agneaux. On le regardait comme
l'inventeur de la musique, de la Médecine
& de l'art de tirer des flèches. Il était toujours
représenté jeune, avec des cheveux longs. Les
Anciens lui mettaient les Grâces à la main
droite, un arc & des flèches à la gauche. Il fut
surnommé Pythien, de ce qu'il avait tué à coups
de flèches le serpent Python, qui prit son nom
de πυθω,
putrefacio, parce qu'on feignait que ce
serpent était né de la boue & du limon, &
qu'ayant été tué par Apollon, la chaleur du Soleil
le fit corrompre & tomber en pourriture.
La raison en est qu'Apollon est un Dieu d'or,
chaud, igné, & dont le feu a la propriété de
faire tomber le corps en putréfaction. Pouvait-
on mieux choisir pour le Dieu de la Médecine,
que la médecine même, qui guérit toutes les
maladies du corps humain? Nous avons vu la
même chose d'Orus dans le premier Livre, &
l'on sait qu'Apollon & Orus n'étaient qu'une
même chose, suivant le témoignage même des
Anciens. Les Grâces qu'il portait à la main,
étaient une figure hiéroglyphique des biens gracieux,
la santé & les richesses qu'il procure.
L'arc & les flèches indiquaient la guérison des
maladies représentées anciennement sous l'emblème
des monstres & des dragons.
Le boeuf qu'on immolait à Apollon, convenait
aussi à Orus, comme symbole de la matière
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
141
dont les Philosophes composent leur médecine
solaire. Le trépied d'or marquait les trois principes,
soufre, sel & mercure, qui par les opérations
se réduisent en une seule chose, appuyée
par ces trois principes comme sur trois pieds.
Apollon par la même raison faisait son séjour
sur le Mont-Parnasse, composé de trois montagnes,
ou d'une montagne à trois têtes, que les
Poètes avaient coutume d'appeler seulement le
double Mont, parce qu'ils ne faisaient allusion
qu'au Mont-Hélicon & au Mont-Parnasse.
§. 1.
Le Poète Orphée, fils d'Apollon, père de la
Poésie, a fait des choses incroyables. Il mettait
les rochers en mouvement; il faisait venir à lui
les animaux les plus féroces, & les apprivoisait.
Il arrêtait le cours des fleuves, les oiseaux au
milieu de leur vol. Il conduisait les Vaisseaux,
& tout cela au son de sa lyre. Si l'on prend Orphée
comme Poète seulement, il a fait toutes
ces choses dans le sens qu'il conduisit la navire
Argo, c'est-à-dire, qu'ayant été l'inventeur & le
narrateur de ces fictions, il les a racontées & feint
de la manière qu'il lui a plu. Tous les Poètes
en font de telles dans ce sens-là.
Mais si on regarde Orphée comme fils d'Apollon,
ce n'est plus le même Orphée. Ce sont
les effets du Soleil même, qui de la même cause,
son feu & sa chaleur, produit des effets contraires
en durcissant une chose & ramollissant l'autre,
comme dit Virgile:
@
142 FABLES
Limus ut hic durescit, & haec ut cera liquescit.
Eglog. 8.
C'est ce qui arrive dans les opérations du Magistère
Hermétique; la matière sèche se tourne
en eau, & d'eau elle devient terre.
Le son de la lyre d'Orphée n'est autre chose
que l'harmonie de sa Poésie. Nos Poètes disent
encore aujourd'hui qu'ils empruntent la lyre
d'Apollon, & leurs Ouvrages ne sont par conséquent
que le son ou l'effet de cette lyre.
Orphée passe aussi pour avoir le premier transporté
la Religion des Egyptiens chez les Grecs;
& Pausanias dit (
a) qu'il inventa beaucoup de
choses utiles au commerce de la vie. Ce Poète
avoue lui-même qu'il parla le premier des Dieux,
de l'expiation des crimes, & de plusieurs remèdes
pour les maladies (
b). La Médecine dont il
parle, est certainement la Médecine solaire; car
tous les livres de Physique qui nous restent sous
son nom, tendent à ce but. Il en fait une espèce
d'énumération au commencement de celui que
je viens de citer; tels sont ses Traités de la génération
des éléments, de la force de l'amour, &
de la sympathie entre les choses naturelles, des
| (a) | In Boeticis.
|
| (b) | Dicere fert animus quae numquam tempore lapso
|
| | Dixi, cum Bacchi, cum Regis Apollinis actus
|
| | Sum stimulo, horrenda ut narrarem spicula & idem
|
| | Foedera cum superis mortalibus atque medelas.
|
| | In Argonaut.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
143
petites pierres, & plusieurs autres sur différents
sujets voilés sous de métaphores & des allégories.
On trouve même une espèce de sommaire
de toutes ses idées à cet égard dans celui des petites
pierres, lorsqu'il décrit l'antre de Mercure,
comme la source & le centre de tous les biens.
Il donne aussi à entendre qu'il était instruit de
beaucoup de secrets de la Nature (
a). Quelques
Anciens ont pensé en conséquence qu'Orphée
était non seulement très versé dans la science
des Augures & de la Magie, mais qu'il était
même un Magicien d'Egypte. Mais n'en a-t-on
pas dit autant du Philosophe Démocrite, qui
avait puisé sa science chez les Egyptiens? Ce
dernier entendait, dit-on, le langage des oiseaux,
comme Apollonius de Thyane, & nous
a laissé dans ses écrits, que le sang de plusieurs
oiseaux qu'il nomme, mêlé & travaillé, produisait
un serpent; que celui qui aurait mangé ce
serpent, entendrait aussi le langage des autres
volatiles.
La plupart des Anciens étaient fort crédules;
ils prenaient tout à la lettre, & ne s'avisaient
| (a) | At quemcumque virum ducit prudentia cordis,
|
| | (Coetera ut omittam quae plurima maxima dicam)
|
| | Scire cupit si forte, sciet quaecumque volutant
|
| | Pectoribus tacitis mortales quaeque volucres
|
| | Inter se stridunt Coeli per summa volantes,
|
| | Infandum ut crocitant cantum mortalibus ullis,
|
| | Significantque Jovis mentem, gens nuncia fati.
|
| | Is serpentis humi noscat firmare draconis
|
| | Sibila serpentumque sciet superare venena.
|
@
144 FABLES
pas même de douter des choses les plus absurdes:
Cicéron lui-même a donné, ce semble, dans ce
travers; mais il n'avait cependant pas de Démocrite
une si haute idée que bien d'autres, lorsqu'il
dit (
a) de ce Philosophe, que personne
n'avait menti avec plus de hardiesse:
Nullum
virum majori authoritate, majora mendacia protulit.
Hippocrate en pensait bien autrement: il
admira sa sagesse, & disait que ses paroles étaient
dorées. Platon se plaisait aussi beaucoup dans la
lecture des ouvrages de Démocrite. Ces grands
hommes entendaient sans doute les allégories de
ce Philosophe, & Cicéron ne les soupçonnait
même pas.
Ces prétendus oiseaux, dont Démocrite entendait
le langage, n'étaient autres que les parties
volatiles de l'oeuvre philosophique, que les
Disciples d'Hermès désignent presque toujours
par les noms d'aigle, de vautour ou d'autres oiseaux.
Et par le serpent qui naît du sang mêlé de
ces volatiles, il faut entendre le dragon ou serpent
philosophique, dont nous avons parlé si
souvent. Si quelqu'un mange de ce serpent, il
entendra indubitablement le langage des autres
oiseaux; car celui qui a eu le bonheur de parfaire
le Magistère des Sages, & d'en faire usage,
n'ignore pas ce qui se passe pendant la volatilisation,
& par conséquent les différents combats
qui se donnent dans le vase, lorsque les parties
de la matière y circulent. Il suit pas à pas tous
leurs mouvements, & connaît les progrès de
(a) In lib. Philosop.
l'oeuvre
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
145
l'oeuvre par les changements qui surviennent.
C'est ce qui a fait dire à Raymond Lulle, que
la bonne odeur du Magistère attire au sommet de
la maison où l'on fait l'oeuvre, tous les oiseaux
des environs. Il indiquait par cette allégorie la
sublimation philosophique, parce qu'alors les parties
volatiles, désignées par les oiseaux, montent
au haut du vase, & semblent s'y rendre de
tous les environs. Les Traités Hermétiques sont
pleins de semblables allégories.
Orphée nous raconte aussi sa prétendue descente
aux Enfers, où il visita le sombre séjour
de Pluton, pour y chercher Eurydice son épouse,
qu'il aimait éperdument.
Eurydice fuyant les poursuites amoureuses
d'Aristée, fils d'Apollon, un serpent la mordit
au talon. La blessure devint mortelle, & cette
aimable épouse perdit la vie aussitôt. Orphée au
désespoir de sa perte, prit sa lyre, & descendit
dans l'empire des morts pour en ramener Eurydice.
Pluton se laissa fléchir, & Orphée l'aurait
vue une seconde fois dans le séjour des vivants,
si sa curiosité amoureuse n'avait précipité ses regards,
& ne la lui avait fait envisager avant le
terme marqué:
| | Caetera narravi, quae vidi, ut taenara adivi,
|
| | Umbrosas Ditisque domos & tristitia regna
|
| | Confisus Citharâ, uxorisque coactus amore.
|
| | Orph. Argonaut.
|
Virgile fait mention de ce voyage d'Orphée
au quatrième de ses Géorgiques, & Ovide dans
II. Partie. K
@
146 FABLES
le dixième de ses Métamorphoses. Cicéron dit
qu'il avait lu dans un livre (
a) d'Aristote (que
nous n'avons plus), qu'Orphée n'a non plus
existé que sa Muse.
Que le Lecteur se rappelle ce que j'ai dit de
la lyre d'Orphée, & qu'il se souvienne que ce
Poète était fils d'Apollon, de même qu'Aristée.
Comme Poète, Orphée est l'Artiste qui raconte
allégoriquement ce qui se passe dans les opérations
du Magistère. Dans cette circonstance de
la mort d'Eurydice, il a fallu supposer un Aristée
fils d'Apollon, & amoureux de la femme
d'Orphée, parce que le fils de tout autre n'y
serait point convenu.
Aristée ou l'excellent, le très fort, est épris
des charmes d'Eurydice; elle fuit, il court après
elle jusqu'à ce qu'un serpent la morde au talon,
& qu'elle meure de la blessure. Cet Amant est
le symbole de l'or philosophique, fils d'Apollon;
son père est le Soleil, & la Lune sa mère,
Hermès (
b). Eurydice représente l'eau mercurielle
volatile. Les Philosophes appellent l'un le
mâle, & l'autre la femelle. Synésius nous assure
que celui qui connaît
celle qui fuit, & celui qui
la poursuit, connaît les agents de l'oeuvre. Eurydice
est donc la même chose que la fontaine du
Trévisan. " Seigneur, dit ce Philosophe (
c)
" il est vrai que cette fontaine est de terrible
" vertu, plus que nulle autre qui soit au monde,
" & est tant seulement pour le très magnanime
| (a) Gnomologia Ho- | (b) Tab. Smaragd.
|
| meri, per Duportum, im- | (c) Philosoph. des Mé-
|
| primée à Cambridge. | taux.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
147
" Roi du pays, qu'elle connaît bien, & lui
" elle; car jamais ce Roi ne passe ici qu'elle
" ne l'attire à soi. " Et quelques lignes après,
il ajoute: " alors je lui demandai s'il était ami
" d'elle, & elle de lui. Et il me répondit; la
" fontaine l'attire à elle, & non pas lui elle. "
Ne sont-ce pas-là les attraits & les charmes
d'Eurydice, & les poursuites d'Aristée? La partie
volatile volatilise le fixe jusqu'à ce que le
dragon philosophique l'arrête dans sa course;
alors Eurydice meurt, c'est-à-dire, que la putréfaction
survient, ou la couleur noire, qui est le
triste séjour de Pluton. L'eau volatile attire donc
le fixe en le volatilisant. Le Roi du pays du
Trévisan est l'or, le fils du Soleil; ce qui fait
voir que le fils de tout autre n'y eut point convenu.
Orphée l'appelle aussi sa femme, parce
qu'il était lui-même fils d'Apollon, & que,
comme dit le Cosmopolite (
a),
cette eau tient
lieu de femme à ce fruit de l'arbre solaire. Elle
est elle-même fille du Soleil, puisqu'elle est tirée
de ses rayons, suivant le même Auteur, qui
ajoute que de là viennent leur grand amour,
leur concorde, & leur envie de se réunir.
Orphée voyage dans le séjour de Pluton, &
raconte ce qu'il y a vu. Il en eut ramené Eurydice,
s'il ne se fut mal avisé de regarder trop
tôt. C'est ici le vrai portrait des Artistes impatients,
qui s'ennuient de la longueur de l'oeuvre.
Ils aiment la pierre éperdument; ils aspirent
sans cesse après l'heureux moment où ils la verront
(a) Parab.
K ij
@
148 FABLES
dans le séjour des vivants, c'est-à-dire sortie
de la putréfaction, & revêtue de l'habit blanc,
indice de la joie & de la résurrection. Mais cet
amour outré ne leur permet pas d'attendre le
terme prescrit par la Nature. Ils veulent la forcer
à précipiter ses opérations, & ils gâtent tout.
Morien dit que toute précipitation vient du démon;
les autres Philosophes recommandent la
patience. Mais en vain donne-t-on des conseils à
gens qui ne peuvent se résoudre à les suivre:
l'amour n'écoute guères la raison. " Il faut agir
" avec modération, dit Basile Valentin (
a), &
" prendre garde à la même chose en notre
" élixir, auquel on ne doit faire tort d'aucun
" jour dédié & fixé pour sa génération, de peur
" que notre fruit étant cueilli trop tôt, les pom"
mes des Hespérides ne puissent venir à une
" maturité extrêmement parfaite.... C'est pour"
quoi le diligent opérateur des effets merveil"
leux de l'art & de la Nature, doit prendre
" garde à ne pas se laisser emporter par une cu"
riosité dommageable, de peur qu'il ne recueille
" rien, & que la pomme ne lui tombe des
" mains. "
La mort d'Orphée mis en morceaux par des
femmes; ses membres épars, ramassés & ensevelis
par les Muses, doivent rappeler au Lecteur
l'allégorie de la mort d'Osiris, avec toutes ses
circonstances, & les explications que j'en ai
données.
(a) 12. Clefs.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
149
------------------------------------------------
§. II.
Esculape.
L ES Grecs ont encore emprunté ce Dieude l'Egypte & de la Phénicie; car c'est dans
ces Pays où il faut chercher le véritable Esculape.
Il y était honoré comme un Dieu,
avant que son culte fût connu dans la Grèce.
Marsham a cru voir dans les anciens Auteurs
un Esculape Roi de Memphis, fils de Menès,
frère de Mercure premier, plus de 1000 ans
avant l'Esculape Grec. Eusèbe parle aussi d'un
Asclépius ou Esculape (
a), qu'il surnomme
Tosorthrus, Egyptien & Médecin célèbre, à qui
d'autres Anciens font honneur de l'invention de
l'Architecture, & d'avoir beaucoup contribué à
répandre en Egypte l'usage des lettres que Mercure
avait inventées.
Mais quoi qu'il en soit de ces divers Esculapes,
je m'en tiens à l'opinion la plus généralement
reçue dans la Grèce, qui le disait fils d'Apollon
& de la Nymphe Coronis (
b), fille de
Phlegyas. L'autre tradition qui lui donne Arsinoé
pour mère, n'est pas vraisemblable au sentiment
| (a) | Chron. Dyn. 3. des Rois de Memphis.
|
| (b) | Medicum morborum Aesculapium incipio canere
|
| | Filium Apollinis, quem genuit diva Coronis.
|
| | Dotio in campo, filia Phlegyae Regis.
|
| | Homer. Hymn. 15.
|
K iij
@
150 FABLES
même de Pausanias, qui dit (
a) que Trigone fut
sa nourrice. Lucien assure avec plusieurs autres,
(
b) qu'Esculape ne naquit pas de Coronis, mais
de l'oeuf d'une corneille; ce qui néanmoins revient
au même.
Cette Nymphe enceinte de ce Dieu de la
Médecine, fut tuée d'une flèche décochée par
Diane. Elle fut ensuite mise sur un bûcher, &
Mercure fut chargé de tirer Esculape du sein de
cette infortunée. Quelques-uns disent que Phoebus
en fit lui-même l'opération (
c).
Esculape fut ensuite mis entre les mains de
Chiron; il profita des leçons de Médecine que
lui donna ce Maître célèbre, & acquit de si grandes
connaissances dans cette école, qu'il ressuscita
Hippolyte dévoré par ses propres chevaux.
Pluton outré de ce qu'Esculape, non content de
guérir les malades, ressuscitait même les morts,
en porta ses plaintes à Jupiter (
d), disant que
son Empire en était considérablement diminué,
& qu'il courait risque de le voir désert. Jupiter
irrité foudroya Esculape (
e). Apollon indigné
| (a) | In Arcad, (b) Dial. de falso Vate.
|
| (c) | Non tulit in cineres labi sua Phoebus eosdem
|
| | Semina, sed natum flammis, uteroque parentis
|
| | Eripuit, geminique tulit Chironis in antrum.
|
| | Ovid. Métam. lib. 2.
|
| (c) | Diod. l. 4. & autres Mythol.
|
| (d) | Ovid. Métam. l. 15.
|
| (e) | Tum pater omnipotens aliquem indignatus ab umbris
|
| | Mortalem infernis ad lumina surgere Vitae,
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
151
de la mort de son fils, en pleura, & pour s'en
venger, il tua les Cyclopes qui avaient forgé la
foudre dont Jupiter s'était servi. Jupiter, pour
l'en punir, le chassa du Ciel. Devenu errant sur
la terre, Apollon s'éprit d'amour pour Hyacinthe,
& jouant au palet avec lui, il le tua malheureusement
(
a). Apollon fut ensuite trouver
Laomedon, & se loua pour travailler mercenairement
aux murs de la Ville de Troye.
Esculape épousa Epione, de laquelle il eut
Machaon, Podalyre; & trois filles, Panacéa,
Jaso & Hygiéa. Orphée dit cependant (
b)
qu'Hygiéa n'était pas fille, mais femme d'Esculape.
Le culte d'Esculape fut plus célèbre à Epidaure
que dans aucun autre lieu de la Grèce.
Les serpents & les dragons étaient consacrés à ce
Dieu, qui fut même adoré sous la figure de ces
reptiles. Sur un médaillon frappé à Pergame,
on voit Esculape avec la fortune. Socrate avant
de mourir, lui fit immoler un coq, & on lui
sacrifiait des corbeaux, des chèvres, &c. & suivant
Pausanias, on nourrissait des couleuvres
privées dans son Temple d'Epidaure, où sa mère
Coronis avait aussi une statue.
| Ipse repertorem Medicinae talis & artis |
|
| Fulmine Phoebigenam Stygias detrusit ad undas. |
|
| Virgil. Eneid. l. 7. |
|
| (a) Ovid. Métam. l. 5. |
|
| (b) Stirps Phoebi praeclara, thori cui splendida confors |
|
| Est Hygiaea, gravis morborum pulsor & hostis. |
|
| Hymn. in Aesculap. |
|
K iv
@
152 FABLES
Les Anciens n'avaient-ils pas raison de regarder
comme Dieu de la Médecine, la Médecine
universelle? Et n'était-ce pas assez l'indiquer
que de dire Esculape fils d'Apollon & de Coronis,
puisqu'on sait que cette médecine a le
principe de l'or pour matière, & ne peut se préparer
sans passer par la putréfaction, ou la couleur
noire que les Philosophes Hermétiques de
tous les temps ont appelée
corbeau, tête de corbeau,
à cause de la noirceur qui l'accompagne?
Sortir de la putréfaction ou de la couleur noire,
c'était donc naître de Coronis, qui signifie une
corneille, espèce de corbeau.
Mais un Dieu ne devait pas naître à la manière
des hommes. Diane tue Coronis, & Mercure
ou Phoebus tire son fils des entrailles de cette
mère infortunée. Le Mercure Philosophique agit
sans cesse, & il rendit à Esculape dans cette
occasion le même service qu'il avait rendu à
Bacchus. La mère de l'un meurt sous les éclats
de la foudre de Jupiter; la mère de l'autre périt
sous les coups de Diane; tous deux ne viennent
au monde que par les soins de Mercure, & après
la mort de leur mère. Morien éclaircit en deux
mots toute cette allégorie, lorsqu'il dit (
a) que
la blancheur ou le magistère au blanc, qui est
médecine, est cachée dans le ventre de la noirceur;
qu'il ne faut pas mépriser les cendres
(de Coronis), parce que le diadème du Roi y
est caché. La même raison a fait dire que Phlegias
était père de Coronis, parce que φλέγω
(a) Entret. du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
153
signifie
je brûle; & personne n'ignore que toutes
choses brûlées se réduisent en cendre.
Ceux qui ont prétendu qu'Apollon lui-même
avait servi de sage-femme à Coronis, ont fait
allusion à l'élixir parfait en couleur rouge, véritable
fils d'Apollon, & l'Apollon même des
Philosophes: & si l'on a feint que Diane avait
tué Coronis, c'est que la cendre Hermétique ne
peut parvenir à la couleur rouge, qu'après avoir
été fixée en passant par la couleur blanche; ou
la Diane Philosophique. " Cette cendre très
" rouge, impalpable en elle-même, dit Arnaud
" de Villeneuve (
a), se gonfle comme une pâte
" qui fermente, & par la calcination requise,
" c'est-à-dire à l'aide du mercure, qui brûle
" mieux que le feu élémentaire, elle se sépare
" d'une terre noire très subtile, qui demeure au
" fond du vase. " Il est aisé d'en faire l'application.
Hermès l'avait dit depuis longtemps (
b):
" Notre fils règne déjà vêtu de rouge.... Notre
" Roi vient du feu. " Trigone, nourrice d'Esculape,
n'est ainsi nommée qu'à cause des trois
principes, soufre, sel & mercure dont l'élixir
est composé, & dont l'enfant Philosophique se
nourrit jusqu'à sa perfection.
Les résurrections d'Esculape ne sont pas moins
allégoriques que sa naissance, & s'il ressuscita
Hyppolyte, il faut l'entendre dans le sens des
Philosophes, qui personnifient tout. Ecoutons
Bonnellus à ce sujet (
c): " Cette nature de la"
quelle on a ôté l'humidité, devient semblable
| (a) Nov. lum. cap. 7. | (c) La Tourbe.
|
| (b) 7. Chap. Chap. 3. |
|
@
154 FABLES
" à un mort; elle a besoin du feu jusqu'à ce
" que son corps & son esprit soient convertis
" en terre, & il se fait alors une poussière sem"
blable à celle des tombeaux. Dieu lui rend
" ensuite son esprit & son âme, & la guérit de
" toute infirmité. Il faut donc brûler cette chose
" jusqu'à ce qu'elle meure, qu'elle devienne
" cendre, & propre à recevoir de nouveau son
" âme, son esprit & sa teinture. " On peut voir
ce que j'ai dit de telles résurrections, lorsque
j'ai expliqué celle d'Eson, Liv. 2. Quant à l'éducation
d'Esculape, elle fut la même que celle
de Jason.
Les filles d'Esculape participaient aux mêmes
honneurs que leur père, & eurent des statues
chez les Grecs & les Romains. Mais la fiction
de l'histoire de ces Divinités se voit dans la seule
signification de leurs noms. Panacéa veut dire
médecine qui guérit tout les maux; Jaso, guérison;
& Hygiéa, santé. L'élixir Philosophique
produit la médecine universelle; l'usage de
celle-ci donne la guérison, à laquelle est jointe
la santé. Aussi dit-on que leurs deux frères étaient
de parfaits Médecins.
Quant à l'oeuf de Corneille, d'où l'on feint
que sortit Esculape, Raymond Lulle nous l'explique
en ces termes (
a): " Après qu'il sera re"
froidi, l'Artiste trouvera notre enfant arrondi
" en forme d'oeuf, qu'il retirera & purifiera. "
Et dans son arbre Philosophique: " Lorsque
" cette couleur (blanche) apparaît, il com"
(a) De Quinta Essent. dist. 3, p. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
155
mence à se rassembler en forme ronde, com"
me la Lune dans son plein. " Le coq était
consacré à Esculape, par la même raison qu'il
était à Mercure; le corbeau à cause de sa mère
Coronis, & le serpent, parce que les Philosophes
Hermétiques le prenaient pour symbole de
leur matière, comme on peut le voir dans Flamel
& tant d'autres.
Apollon eut beaucoup d'autres enfants; en le
confondant avec le Soleil, le nombre en augmente
bien davantage. J'ai déjà parlé d'Aétes
dans le second Livre; je ferai mention d'Augias
dans le cinquième, & je passerai les allégories
des autres, parce qu'on peut aisément expliquer
ces fictions par celles que je rapporte. Phaëton
est cependant trop célèbre, pour n'en pas dire
deux mots. Tous les Auteurs ne conviennent pas
qu'il fût fils du Soleil. Plusieurs pensent avec
Hésiode (
a), que Phaëton eut Chéphale pour
père, & pour mère l'Aurore. Suivant l'opinion
commune, Phaëton était fils du Soleil & de
Clymene (
b).
Ayant eu dispute avec Epaphus, fils de Jupiter,
celui-ci lui dit qu'il n'était pas fils du Soleil.
Phaëton piqué fut s'en plaindre à Clymene,
sa mère, qui lui conseilla d'aller trouver le Soleil,
| (a) Théog. |
|
| (b) ...... Fuit hic animis aequalis & annis |
|
| Sole fatus Phaëton. . . . . . |
|
| . . . . . . . . . . . . |
|
| Erubuit Phaëton, iramque pudore repressit, |
|
| Et tulit ad Clymenem Epaphi convitia matrem. |
|
| Ovid. Métam. l. I. |
|
@
156 FABLES
& de lui demander pour preuve la conduite
de son char. Le Soleil ayant juré par le Styx
qu'il lui accorderait sa demande, ne pensant pas
que son fils serait assez téméraire pour lui en
faire une telle, la lui accorda, après avoir fait
tous ses efforts pour l'en détourner. Phaëton s'en
acquitta si mal, que le Ciel & la Terre étaient
menacés d'un embrasement prochain. La Terre
alarmée s'adressa à Jupiter, qui renversa d'un
coup de foudre le jeune Phaëton dans le fleuve
Eridan, dont, selon quelques-uns, il dessécha
les eaux, & les changea en or, selon d'autres.
Plusieurs Auteurs croient comme Vossius (
a)que cette fiction est Egyptienne; elle n'en prouve
que mieux mon système: mais si avec eux on
confond le Soleil avec Osiris, ce n'est pas sur
le même fondement. Phaëton, comme Orus,
est la partie fixe aurifique des Philosophes Egyptiens
ou Hermétiques. Lorsqu'elle se volatilise,
cette matière toute ignée semble faire insulte à
Epaphe ou l'air, fils de Jupiter. Quand le Jupiter
Philosophique se montre, cette partie fixe & solaire,
après avoir longtemps voltigé, se précipite
au fond du vase où se trouve l'eau mercurielle,
dans laquelle elle se fixe en la coagulant, & la
rend aurifique comme elle. Voilà en peu de
mots l'explication de la course de Phaëton, sa
chute dans le fleuve Eridan, & le dessèchement
de ses eaux.
(a) De Orig. & prog. Idol.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
157
=================================
C H A P I T R E
XIII.
Diane.
S I je prenais ici Diane pour Isis, il suffirait
de renvoyer le Lecteur au Livre premier de
cet Ouvrage, où j'ai expliqué ce que la Fable
nous a conservé des Dieux de l'Egypte: mais
je la considère suivant la Mythologie des Grecs,
c'est-à-dire, comme soeur jumelle d'Apollon, &
qui naquit avant lui de Latone & de Jupiter.
Suivant Homère (
a). Hérodote & Eschyle ne
pensent pas là-dessus comme Homère, suivant
ce que nous en avons rapporté dans le Chapitre
précédent. Des Auteurs ont même avancé que
les Arcadiens nommés
Proselenes, comme si
l'on disait antélunaires, existaient en effet avant
la Lune, & que Proselene, fils d'un certain
Orchomene, régnait en Arcadie lorsqu'Hercule
faisait la guerre aux Géants, temps, disent ces
Auteurs, où la Lune se montra pour la première
fois (
b).
Je ne discuterai point ici l'opinion de ceux
qui ne font qu'une même chose de Diane & de
la Lune, ou l'Astre qui préside à la nuit. Latone
fut-elle sa mère, ou seulement sa nourrice (
c)?
Selon moi, elle fut l'une & l'autre; & Diane
lui servit en effet de sage-femme, lorsqu'elle
| (a) Hymn. in Apoll. | (c) Hérodot. l. I.
|
| (b) Apol. Arg. l, I. |
|
@
158 FABLES
mit Apollon au monde. Mais frappée, dit la
Fable, des douleurs que Latone souffrit pendant
cet enfantement, elle demanda à Jupiter de
rester toujours vierge, & l'obtint. Elle fut surnommée
Lucine, ou qui préside aux accouchements,
de même que Junon, aussi soeur aînée &
jumelle de Jupiter. On a feint qu'elle se plaisait
beaucoup à la chasse, & qu'à son retour elle
déposait son arc & ses flèches chez Apollon (
a).
Piquée de ce qu'Orion se vantait d'être le plus
habile chasseur du monde, elle le perça d'un
coup de flèche. Orphée entre les autres a dit (
b)
que Diane était Hermaphrodite. Elle est à reconnaître
dans les monuments antiques, ou par
le croissant qu'elle a ordinairement sur la tête,
ou par l'arc & les flèches qu'on lui mettait en
mains, & les chiens qui l'accompagnent. Elle
est toujours habillée de blanc, & quelquefois
on la voit dans un char traîné par deux biches.
La Diane d'Ephèse était représentée avec les
attributs de la Terre ou Cybèle, ou plutôt la
Nature même.
Latone est véritablement mère de Diane &
d'Apollon: car, suivant tous les Philosophes,
| (a) At postquam oblectara est ferarum speculatrix |
|
| sagittis gaudens, |
|
| Delectaveritque animum. Laxans flexilem arcum, |
|
| Venit in magnam donum fratris sui chari, |
|
| Phoebi Apollinis. . . . . . . . . |
|
| Ibi suspendens reflexum arcum, & sagittas. |
|
| Homer. Hymn. in Dian. |
|
| (b) Hymn. in Dian. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
159
la
laton ou
leton est le principe duquel se forment
la Lune & le Soleil Hermétiques. Notre
laton, dit Morien, ne sert de rien, s'il n'est
blanchi. Majer a formé le onzième de ses Emblèmes
Chimiques, d'une femme accompagnée
de deux enfants, l'un représentant le Soleil, l'autre
la Lune, & un homme qui lave les cheveux
noirs & les habits de cette femme; les mots
suivants sont au-dessus:
Dealbate Latonam & rumpite libros.
Synésius indique expressément (
a) ce que c'est
que ce
laton, lorsqu'il dit: " Mon fils, vous
" avez déjà, par la grâce de Dieu, un élément
" de notre pierre, qui est la tête noire, la tête
" du corbeau, ou l'ombre obscure, sur laquelle
" terre comme sur sa base tout le reste du Ma"
gistère a son fondement. Cet élément terrestre
" & sec se nomme laton, leton, taureau, fèces
" noires, notre métal. " Hermès avait dit dans
le même sens: " l'azoth & le feu blanchissent le
" laton, & en ôtent la noirceur. " Enfin ils
s'accordent tous à donner le nom de
laton à leur
matière devenue noire: & d'ailleurs Laton &
Latone ne peuvent signifier qu'une & même
chose, puisque, suivant Homère (
b), Latone
est fille de Saturne, & que le laton est également
fils du Saturne Philosophique. Apollodore,
Callimaque (
c), Apollonius de Rhodes (
d),
Ovide, la disent fille de Coëus le Titan;
| (a) De l'oeuv. des Philos. | (c) Hymn. Del. v. 150.
|
| (b) Hymn. I. in Apoll. | (d) Argonaut. l. 2. v. 712.
|
@
160 FABLES
ce qui ne change rien dans le fond de mon
système, comme on le voit dans les Chapitres
de Saturne & de Jupiter.
Diane ne pouvait naître qu'à Délos, où Latone
s'était réfugiée pour se soustraire aux atteintes
du serpent Python. L'étymologie seule des
noms explique la chose. Latone signifie oubli,
obscurité. Y a-t-il rien de plus obscur & de plus
noir que le noir même, pour me servir de l'expression
des Philosophes? Ce noir est le laton,
ou la Latone de la Fable. Diane est la couleur
blanche, clair & brillante; car Délos vient de
Δη̑λος, clair, apparent, manifeste. On peut donc
dire que la couleur blanche naît alors de la noire,
puisqu'elle y était cachée, & qu'elle semble en
sortir. La Fable a même soin de faire observer
que l'Ile de Délos était errante & submergée
avant les couches de Latone, & qu'elle fut alors
découverte & rendue fixe par le commandement
de Neptune. En effet, avant cet accouchement,
la Délos Hermétique est submergée, puisque
suivant Riplée (
a), " lorsque la terre se trou"
blera & s'obscurcira, les montagnes seront
" transportées & submergées dans le fond de la
" mer. " La fixation qui se fait de la matière
volatile dans le temps de la blancheur, indique
la fixation de l'Ile de Délos.
Diane perça d'une flèche Orion, fils de Jupiter,
de Neptune & de Mercure, qui devenu
aveugle fut trouver Vulcain à Lemnos pour être
guéri. Vulcain en eut pitié, & l'ayant fait conduire
(a) 12. Portes.
duire
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
161
au soleil levant, Orion recouvra la vue.
Quel secours autre que de son art Vulcain pouvait-il
donner à Orion? Et quel était l'art de
Vulcain N'est-ce pas le feu philosophique? Cefeu donne à la couleur blanche une couleur aurore
ou safranée, qui annonce le lever du soleil
des Philosophes, & qui nous enseigne en même
temps par quel art Orion fut guéri. Il fallait que
Diane le perçât d'une flèche, & l'arrêtât dans
sa course, puisque la partie volatile doit être fixée
pour parvenir à ce soleil levant.
Orphée parlait en disciple d'Hermès, quand
il disait que Diane était Hermaphrodite. Il savait
que la rougeur appelée mâle, est cachée
dans la blancheur de la matière, nommée femelle
(
a); & que l'une & l'autre réunies dans
un même sujet, comme les deux sexes dans le
même individu, font un composé hermaphrodite,
qui commence à paraître lorsque la couleur
safranée se manifeste.
Malgré ce qu'on a pu dire de la passion de
Diane pour Endimion, l'opinion la plus commune
est qu'elle a conservé sa virginité. On feint
cependant qu'elle conçut de l'air & enfanta la
rosée. Mais une vierge enfante-t-elle dans l'ordre
de la nature, en demeurant néanmoins vierge?
La fiction serait ridicule, si elle n'était pas
allégorique. Elle ne peut même convenir qu'aux
opérations du grand oeuvre. Les Philosophes ont
employé la même allégorie pour le même sujet.
" Cette pierre, dit Alphidius, habite dans l'air;
(a) Philalet. Enarrat. 3. Medic. Gebri.
II. Partie. L
@
162 FABLES
" elle est exaltée dans les nuées; elle vit dans
" les fleuves; elle se repose sur le sommet des
" montagnes. Sa mère est
vierge, & son père
" n'a jamais connu de femmes. Prenez, dit
" d'Espagnet, une vierge ailée bien pure &
" bien nette, imprégnée de la semence spiri"
tuelle du premier mâle, sa virginité demeurant
" néanmoins intacte, malgré sa grossesse (
a). "
Suivant Basile Valentin (
b), c'est une vierge
très chaste, qui n'a point connu d'homme, &
qui cependant conçoit & enfante.
Peut-on méconnaître dans Diane cette vierge
ailée de d'Espagnet? Et l'enfant philosophique
qu'elle conçoit dans l'air, selon l'expression des
Disciples d'Hermès, n'est-ce pas cette vapeur
qui s'élève de la lune des Philosophes, & qui
retombe en forme de rosée, dont le Cosmopolite
parle (
c) en ces termes?
Nous l'appelons eau du
jour, & rosée de la nuit.
Enfin si Diane est soeur jumelle d'Apollon,
& naît avant lui, c'est que la lune & le soleil
philosophiques naissent successivement du même
sujet, & que la blancheur doit absolument paraître
avant la rougeur.
| (a) Can. 58. | (c) Novum lum. Chem.
|
| (b) Azoth des Philos. |
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
163
=================================
C H A P I T R E
XIV.
De quelques autres enfants de Jupiter.
C E Dieu est avec raison regardé comme le
père des Dieux & des hommes. Il a tellement
peuplé le Ciel & la Terre de la Fable,
que le nombre de ses enfants est presque infini.
Je laisse aux Mythologues le soin de les passer
tous en revue; je ne m'arrêterai qu'à quelques-
uns des principaux.
------------------------------------------------
§. I.
Mercure.
P RESQUE tous les Anciens sont d'accord sur
les parents de Mercure. Il naquit de Jupiter &
de Maïa, fille d'Atlas, sur le Mont-Cyllene.
(
a) Pausanias dit (
b), contre le sentiment d'Homère
& de Virgile, que ce fut sur le Mont-
Coricée, près de Tanagris, & qu'il fut ensuite
(a) Mercurium lauda, Musa, Jovis ac Majae filium
in Cyllenem regnantem, & Arcadiae pecoribus abundantem.
Hom. Hymn. in Merc.
Vobis Mercurius pater est, quem candida Maja
Cyllenes gelido conceptum culmine fudit.
Virgil. Aeneid.
(b) In Baeot.
L ij
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164 FABLES
lavé dans une eau ramassée de trois fontaines.
D'autres disent qu'il fut élevé sur une plante de
pourpier, parce qu'il est gras & plein d'humidité.
C'est pour cela sans douce que Raymond
Lulle (
a) parle de cette plante comme étant de
nature mercurielle, de même que la grande lunaire,
la mauve, la chélidoine & la mercuriale.
Quelques Auteurs ont même prétendu que les
Chinois savaient tirer du pourpier sauvage un
véritable mercure coulant.
Dès que Mercure fut né, Junon lui donna sa
mamelle; le lait en sortant avec trop d'abondance,
Mercure en laissa tomber, & ce lait répandu
forma la voie lactée. Opis, selon d'autres,
eut ordre de nourrir ce petit Dieu, & la
même chose lui arriva qu'à Junon.
Mercure passa toujours pour le plus vigilant
des Dieux. Il ne dormait ni jour ni nuit; & si
nous en croyons Homère (
b), le jour même de
sa naissance il joua de la lyre, & le soir du même
jour il vola les boeufs d'Apollon.
De telles fictions peuvent-elles renfermer quelques
vérités historiques ou morales? & si on les
prend à la lettre, tout n'y est-il pas marqué au
coin de l'absurde & du ridicule? Si avec M.
l'Abbé Banier, & quelques anciens Mythologues,
je regarde Mercure comme un homme
(a) Theor. Testam. c. 4.
(b) Mare natus, in medio die Citharam pulsabat,
Vespertinus boves, furatus est procul Jaculantis
Apollinis.
Hom. Hymn. 3. v. 17.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
165
réel, comme un Prince Titan, il faudra accuser
Homère & les autres de folie, pour avoir feint
de telles absurdités inexplicables dans le sens
historique & moral: mais si ce père de la Poésie
ne délirait pas, il avait sans doute pour objet
de ces fictions quelque vérité qu'il a cachée sous
le voile de l'allégorie & de la Fable. Il s'agirait
donc de chercher quelle pouvait être cette vérité.
Je la trouve expliquée dans les Livres des Philosophes
Hermétiques. J'y vois que la matière
de leur art est appelée Mercure, & que ce qu'ils
rapportent de leurs opérations est une histoire de
la vie de Mercure. M. l'Abbé Banier avoue même
(
a) que la fréquentation des Disciples d'Hermès
servi beaucoup à ce prétendu Prince, qu'il
se fit initier dans tous les mystères des Egyptiens,
& qu'enfin il mourut dans leur pays. Voyons
donc s'il sera possible d'adapter ce qu'on dit du
Mercure de la Fable, au Mercure Hermétique.
Maja, fille d'Atlas, & une des Pleïades, fut
mère de Mercure, & le mit au monde sur une
montagne, parce que le mercure philosophique
naît toujours sur les hauteurs. Mais il faut observer
que Maja était aussi un des noms de Cybèle
ou la Terre, & que ce nom signifie mère, ou
nourrice, ou grand-mère. Il n'est donc pas surprenant
qu'elle fût mère de Mercure, ou même
sa nourrice, comme le dit Hermès (
b):
nutrix
ejus est terra. Aussi Cybèle était-elle regardée
comme la grand-mère des Dieux, parce que Maja
est mère du mercure philosophique, & que de
| (a) Myth. T. II. p. 195. | (b) Tab. Smaragd.
|
L iij
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166 FABLES
ce mercure naissent tous les Dieux Hermétiques.
Mercure après sa naissance fut lavé dans une eau
ramassée de trois fontaines; & le mercure Philosophique
doit être purgé & lavé trois fois dans
sa propre eau, composée aussi de trois; ce qui a
fait dire à Majer d'après un ancien (
a): allez
trouver la femme qui lave le linge, & faites
comme elle.
Cette lessive, ajoute le même Auteur, ne doit
pas se faire avec de l'eau commune, mais avec
celle qui se change en glace & en neige sous le
signe du Verseau. C'est peut-être ce qui a fait
dire à Virgile (
b), que la montagne de Cyllene
était glacée,
Gelido culmine.
L'on voit dans cette allégorie les trois ablutions:
la première, en coulant la lessive; la seconde,
en lavant le linge dans l'eau, pour emporter
la crasse que la lessive a détachée; & la
troisième dans de l'eau nette & bien claire, pour
avoir le linge blanc & sans taches. " Le mercure
" des Philosophes naît, dit d'Espagnet (
c),
" avec deux taches originelles: la première est
" une terre immonde & sale, qu'il a contractée
" dans sa génération, & qui s'est mêlée avec
" lui dans le temps de sa congélation: l'autre
| (a) Arme vides, mulier maculis abstergere pannos |
|
| Ut soleat calidis, quas superaddit aquis? |
|
| Hanc imitare, tuâ nec sic frustraberis arte; |
|
| Namque nigri faeces corporis unda lavat. |
|
| Atalanta fugiens, Embl. 3. |
|
| (b) Loco cit. |
|
| (c) Can. 50. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
167
" tient beaucoup de l'hydropisie. C'est une eau
" crue & impure, qui s'est nichée entre cuir &
" chair; la moindre chaleur la fait évaporer.
" Mais il faut le délivrer de cette lèpre terres"
tre par un bain humide, & une ablution na"
turelle. "
Junon donne ensuite son lait à Mercure; car
le mercure étant purgé de ses souillures, il se
forme au-dessus une eau laiteuse, qui retombe
sur le mercure, comme pour le nourrir. Les
Mythologues prennent eux-mêmes Junon pour
l'humidité de l'air.
On représentait Mercure comme un beau
jeune-homme, avec un visage gai, des yeux vifs,
ayant des ailes à la tête & aux pieds, tenant
quelquefois une chaîne d'or, dont par un bout
attaché aux oreilles des hommes, il les conduisait
partout où il voulait. Il portait communément
un caducée, autour duquel deux serpents,
l'un mâle, l'autre femelle, étaient entortillés.
Apollon le lui donna en échange de sa lyre. Les
Egyptiens donnaient à Mercure une face en partie
noire, & en partie dorée.
Le mercure Hermétique a des ailes à la tête
& aux pieds, puisqu'il est tout volatil, de même
que l'argent-vif vulgaire qui, suivant le Cosmopolite
(
a), n'est que son frère bâtard. Cette volatilité
a engagé les Philosophes à comparer ce
mercure, tantôt à un dragon ailé, tantôt aux
oiseaux, mais plus communément à ceux qui
vivent de rapine, tels que l'aigle, le vautour, &c.
(a) Dialog. de la Nat. & de l'Alchym.
L iv
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168 FABLES
pour marquer en même temps sa propriété résolutive;
& s'ils l'ont nommé argent-vif & mercure,
c'est par allusion au mercure vulgaire.
Le coq était un attribut de Mercure à cause
de son courage & de sa vigilance, & que chantant
avant le lever du Soleil, il avertit les hommes
qu'il est temps de se mettre au travail. Sa
figure de jeune-homme marquait son activité.
La chaîne d'or au moyen de laquelle il conduisait
les hommes où il voulait, n'était pas,
comme le prétendent les Mythologues, une allégorie
de la force que l'éloquence a sur les
esprits; mais parce que le mercure Hermétique
étant le principe de l'or, & l'or le nerf des
Arts, du commerce, & l'objet de l'ambition
humaine, il les engage dans toutes les démarches
qui peuvent conduire à sa possession, quelque
épineuses & quelque difficiles qu'elles
soient.
Nous avons dit d'après les Anciens, que les
Egyptiens ne faisaient rien sans mystères. Les
Antiquaires le savent, & n'y font cependant
pas assez d'attention, quand ils ont à expliquer
les monuments d'Egypte que le temps a épargnés.
Les Disciples du père des Arts & des Sciences,
comme de ces hiéroglyphes mystérieux, se seraient-ils
précisément rapprochés du naturel dans
les représentations de Mercure, pour tomber
dans le mauvais goût? S'ils lui peignaient le
visage moitié noir, moitié doré, souvent avec
des yeux d'argent, c'était sans doute pour désigner
les trois principales couleurs de l'oeuvre
Hermétique, le noir, le blanc & le rouge, qui
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
169
surviennent au mercure dans les opérations de
cet art, où le mercure est tout, suivant l'expression
des Philosophes;
est in mercurio quidquid
quaerunt sapientes: in eo enim, cum eo & per
eum perficitur magisterium. Ces yeux d'argent
ont frappé un savant Académicien. Il a regardé
ces yeux comme un vain étalage de richesse,
guidé par le mauvais goût (
a). S'il avait pris ses
explications dans mon système, il n'aurait pas
été si embarrassé pour trouver la raison qui avait
fait mettre ces yeux d'argent à la figure de Mercure.
Beaucoup d'autres choses qu'il traite de
purs ornements, ou qu'il avoue ne pouvoir expliquer,
auraient souffert très peu de difficultés,
au moins celles qui ne dépendent pas de la pure
fantaisie des Artistes, ordinairement très peu instruits
des raisons que l'on avait de représenter
les choses de telle ou telle manière. M. Mariette
se trouve dans le même cas dans son Traité des
Pierres gravées. Un seul exemple tiré des Antiquités
de M. de Caylus prouvera la chose.
Ce Savant infatigable, auquel le Public a
tant d'obligations pour les découvertes curieuses
qu'il a faites sur la pratique des Arts par les
Anciens, nous présente un monument Egyptien
qu'il avoue être un Mercure sous la figure d'Anubis,
avec une tête de chien; vis-à-vis de cet
Anubis est Orus debout. Ils se regardent l'un
& l'autre, placés chacun sur l'extrémité d'une
gondole, dont le bout d'Orus se termine en tête
de taureau, & celui d'Anubis en tête de bélier,
(a) Recueil d'Antiq. T. I.
@
170 FABLES
Ces deux têtes d'animaux paraissent à M. de
Caylus de purs ornements. Mais il n'ignorait pas
que le taureau Apis était le symbole d'Osiris,
qu'Orus était fils d'Osiris, & que ce père, son
fils & le Soleil (
a) n'étaient qu'une même chose.
Il le dit en plus d'un endroit. Il savait même
que le bélier était un des symboles hiéroglyphiques
de Mercure, qui, comme le dit le Cosmopolite
(
b) Philalethe & plusieurs autres, se
tire au moyen de l'acier, que l'on trouve dans
le ventre du bélier.
Le Mercure des Philosophes est donc représenté
dans ce monument sous la figure d'Anubis
& du bélier, comme principe de l'oeuvre, & de
la matière dont on le tire. Le bélier indique,
aussi sa nature martiale & vigoureuse. L'or ou
le soleil Hermétique y est sous la figure d'Orus
& du taureau, symbole de la matière fixe dont
on le fait. Ils ne sont donc pas-là pour servir de
purs ornements, mais pour compléter l'hiéroglyphe
de tout le grand oeuvre. J'ai assez expliqué
ce que c'était qu'Anubis dans le premier
Livre.
Deux serpents, l'un mâle, l'autre femelle,
paraissaient entortillés autour du caducée de Mercure,
pour représenter les deux substances mercurielles
de l'oeuvre, l'un fixe, l'autre volatile,
la première chaude & sèche; la seconde froide
& humide, appelées par les Disciples d'Hermès
serpents, dragons, frère & soeur, époux & épouse,
agent & patient, & de mille autres noms qui
| (a) J'entends le Soleil | le sens des Mythologues.
|
| Hermétique, & non dans | (b) Parab.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
171
ne signifie que la même chose, mais qui indique
toujours une substance volatile, & l'autre
fixe. Elles ont en apparence des qualités contraires;
mais la verge d'or donnée à Mercure
par Apollon, met l'accord entre ces serpents, &
la paix entre les ennemis, pour me servir des
termes des Philosophes. Raymond Lulle nous
dépeint très bien la nature de ces deux serpents,
lorsqu'il dit (
a): " Il y a certains éléments qui
" durcissent, congèlent & fixent, & d'autres
" qui sont endurcis, congelés & fixés. Il faut
" donc observer deux choses dans notre art. On
" doit composer deux liqueurs contraires, ex"
traites de la nature du même métal: l'une,
" qui ait la propriété de fixer, durcir & con"
geler; l'autre, qui soit volatile, molle & non
" fixe. Cette seconde doit être endurcie, con"
gelée & fixée par la première; & de ces deux
" il en résulte une pierre congelée & fixe, qui
" a aussi la vertu de congeler ce qui ne l'est pas,
" de durcir ce qui est mou, de mollifier ce qui
" est dur, & de fixer ce qui est volatil. "
Tels sont ces deux serpents entortillés & entrelacés
l'un dans l'autre; les deux dragons de
Flamel, l'un ailé, l'autre sans ailes; les deux
oiseaux de Senior, dont l'un a des ailes, l'autre
non, & qui se mordent la queue réciproquement.
La nature & le tempérament de Mercure sont
encore assez clairement indiqués par là qualité
de celui qui le nourrit. Mercure, dit-on, fut
(a) De Quinta Essent. Dist. 3. de incerat.
@
172 FABLES
élevé par Vulcain; mais il n'est guères de reconnaissance
des soins que ce Mentor prit de son
éducation: il vola les outils que Vulcain employait
dans ses ouvrages.
Avec un caractère aussi porté à la friponnerie,
Mercure pouvait-il en rester là? Il prit la ceinture
de Vénus, le sceptre de Jupiter, les boeufs
d'Admete qui paissaient sous la garde d'Apollon.
Celui-ci voulut s'en venger, & Mercure pour
l'en empêcher lui vola son arc & ses flèches. A
peine fut-il né, qu'il vainquit Cupidon à la lutte.
Devenu grand, il fut chargé de beaucoup d'offices.
Il balayait la salle où les Dieux s'assemblaient.
Il préparait tout ce qui était nécessaire;
portait les ordres de Jupiter & des Dieux. Il courait
jour & nuit pour conduire les âmes des morts
aux Enfers, & les en retirer. Il présidait aux
assemblées: en un mot, il n'était jamais en repos.
Il fut l'inventeur de la lyre, ajusta neuf cordes
à une écaille de tortue qu'il trouva sur le bord
du Nil, & détermina le premier les trois tons
de Musique, le grave, le moyen & l'aigu. Il
convertit Batte en pierre de touche, tua d'un
coup de pierre Argus, gardien d'Io changée en
vache. Strabon dit (
a) qu'il donna des lois aux
Egyptiens, enseigna la Philosophie & l'Astronomie
aux Prêtres de Thèbes. Marcus Manilius,
qui est du même sentiment (
b), assure aussi que
(a) Georg. l. 17.
(b) Tu Princeps authorque Sacri Cyllenie tanti,
Per te jam coelum interius, jam sidera nota.
Astron. l. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
173
Mercure posa le premier les fondements de la
religion chez les Egyptiens, en institua les cérémonies,
& leur découvrit les causes de beaucoup
d'effets naturels.
Que conclure de tout ce que nous venons de
rapporter? Faut-il encore répéter ce que j'ai dit
fort au long de Mercure dans le premier Livre?
Oui, tout dépend de Mercure; il est le maître
de tout; il est même le patron des fripons,
c'est-à-dire de ces Charlatans & de ces Souffleurs,
qui, après s'être ruinés à travailler sur les
matières qu'ils appellent mercure, cherchent à
se dédommager de leurs pertes sur la bourse des
sots ignorants & trop crédules: mais la friponnerie
de Mercure n'est pas dans ce goût-là. Il
vola les instruments de Vulcain à peu près comme
un Elève vole son Maître, lorsque sous sa discipline
il devient aussi savant que lui, & exerce
ensuite seul l'art qu'il a appris. Il puisa dans
l'école de Vulcain, & se rendit propre son activité
& ses propriétés. S'il prit la ceinture chamarrée
de Vénus, & le sceptre de Jupiter, c'est
qu'il devient l'un & l'autre dans le cours des
opérations du grand oeuvre. En travaillant sans
cesse dans le vase à purifier la matière de cet art,
il balaye la salle d'assemblée, & la dispose à
recevoir les Dieux; c'est-à-dire, les différentes
couleurs appelées: la noire, Saturne; la grise,
Jupiter; la citrine, Vénus; la blanche, la Lune
ou Diane; la safranée ou couleur de rouille,
Mars; la pourprée, le Soleil ou Apollon, & ainsi
des autres, qu'on trouve à chaque page dans les
écrits des Adeptes. Les messages des Dieux qu'il
@
174 FABLES
faisait jour & nuit, est sa circulation dans le
vase pendant tout le cours de l'oeuvre. Les tons
de la Musique, & l'accord des instruments dont
Mercure fut l'inventeur, indiquent les proportions,
les poids & les mesures, tant des matières
qui entrent dans la composition du magistère,
que de la manière de procéder pour les degrés
du feu, qu'il faut administrer clibaniquement,
suivant Flamel (
a), & en proportion géométrique,
selon d'Espagnet. Mettez dans notre vase
une partie de notre or vif & dix parties d'air,
dit le Cosmopolite: l'opération consiste à dissoudre
votre air congelé avec une dixième partie de
votre or. Prenez onze grains de notre terre,
un grain de notre or, & deux de notre lune,
& non de la lune vulgaire; mettez le tout dans
notre vase & à notre feu, ajoute le même Auteur.
De ces proportions, il résulte un tout harmonique,
que j'ai déjà expliqué en parlant
d'Harmonie, fille de Mars & Vénus.
La charge qu'avait Mercure de conduire les
morts dans le séjour de Pluton, & de les en retirer,
ne signifie autre chose que la dissolution
& la coagulation, la fixation & la volatilisation
de la matière de l'oeuvre.
Mercure changea Batte en pierre de touche,
parce que la pierre Philosophale est la vraie pierre
de touche, pour connaître & distinguer ceux qui
se vantent de savoir faire l'oeuvre, qui étourdissent
par leur babil, & qui ne sauraient le
prouver par expérience; D'ailleurs la pierre de
touche sert à éprouver l'or; Ce qui revient parfaitement
(a) Explicat. de ses fig.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
175
à l'histoire feinte de Batte. Mercure, dit
la Fable, enleva les boeufs qu'Apollon gardait,
lui vola même son arc & ses flèches, & fut
ensuite en habit déguisé, demander à Batte des
nouvelles des boeufs volés. Cet habit déguisé est
le mercure Philosophique, auparavant volatil &
coulant, à présent fixé & déguisé en poudre de
projection; cette poudre est or, & ne paraît pas
avoir la propriété d'en faire: elle en fait cependant
des autres métaux, qui renferment des
parties principes d'or. Quand on les a transmués,
on s'adresse à Batte, ou la pierre de touche,
pour savoir ce que sont devenus les métaux imparfaits
qu'il connaissait avant leur transmutation;
Batte répond, suivant Ovide:
Montibus, inquit, erant: & erant sub montibus illis.
Risit Atlantiades, &c.
Métam. l. 2.
Ils étaient premièrement sur ces montagnes;
ils sont à présent sur celles-ci: ils étaient plomb,
étain, mercure; ils sont maintenant or, argent.
Car les Philosophes donnent aux métaux le nom
de
montagne, suivant les paroles d'Artéphius;
" Au reste, notre eau, que j'ai ci devant appelée
" notre vinaigre, est le vinaigre des montagnes,
" c'est-à-dire, du Soleil & de la Lune. "
Après la dissolution de la matière & la putréfaction,
cette matière des Philosophes prend
toutes sortes de couleurs, qui ne disparaissent
que lorsqu'elle commence à se coaguler en pierre
& se fixer. C'est Mercure qui tue Argus d'un coup
de pierre.
@
176 FABLES
Les Samothraces tenaient leur Religion &
ses cérémonies des Egyptiens, qui l'avaient
reçue de Mercure Trismégiste. Les uns & les
autres avaient des Dieux qu'il leur était défendu
de nommer; & pour les déguiser, ils leur donnaient
les noms d'
Axioreus, Axiocersa, Axiocersus.
Le premier signifiait Cérès; le second,
Proserpine; & le troisième, Pluton. Ils en
avaient encore un quatrième nommé
Casmilus,
qui n'était autre que Mercure, suivant Dionysiodore,
cité par Noël le Comte (
a). Ces noms
ou leur application naturelle faisaient peut-être
une partie du secret confié aux Prêtres, dont
nous avons parlé dans le premier Livre.
Quelques Anciens ont appelé Mercure, le
Dieu à trois têtes, étant regardé comme Dieu
marin, Dieu terrestre & Dieu céleste; peut-être
parce qu'il connut Hécate, donc il eut trois filles,
si nous en croyons Noël le Comte.
Les Athéniens célébraient, le 13 de la Lune
de Novembre, une fête nommée
Choes, en
l'honneur de Mercure terrestre. Ils faisaient un
mélange de toutes sortes de graines, & les faisaient
cuire ce jour-là dans un même vase: mais
il n'était permis à personne d'en manger. C'était
seulement pour indiquer que le Mercure
dont il s'agissait, était le principe de la végétation.
Lactance met Mercure avec le Ciel & Saturne,
comme les trois qui ont excellé en sagesse. Il
avait sans doute en vue Mercure Trismégiste,
(a) Mythol. l. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
177
& non celui à qui Hercule consacra sa massue
après la défaite des Géants. C'est à ce dernier
que le quatrième jour de la Lune de chaque
mois était dédié, & on lui immolait des
veaux (
a). On portait aussi sa statue avec les
autres symboles sacrés, dans les cérémonies des
fêtes célébrées à Eléusis.
Mercure étant un des principaux Dieux signifiés
par les Hiéroglyphes des Egyptiens & des
Grecs, & tous ceux qui étaient initiés dans ses
mystères, étant obligés au secret, il n'est pas
surprenant que ceux qui n'en avaient pas connaissance,
se soient trompés sur le nombre & la
nature de ce Dieu ailé. Cicéron en reconnaissait
plusieurs (
b); l'un, né du Ciel & du Jour;
l'autre, fils de Valens & de Phoronis; le troisième,
de Jupiter & de Maja; le quatrième eut
le Nil pour père. Il peut à la vérité s'en être
trouvé plus d'un de ce nom en Egypte, tel
qu'Hermès Trismégiste, peut-être même en
Grèce; mais il n'y a jamais eu qu'un Mercure
à qui l'on puisse attribuer raisonnablement tout
ce que les Fables en rapportent, & ce Mercure
ne peut être que celui des Philosophes Hermétiques,
auquel convient parfaitement tout ce
que nous en avons rapporté jusqu'ici. C'était
(a) Diis tribus ille focos totidem de cespite ponit,
Lavum Mercurio, dextrum tibi bellica Virgo,
Ara Jovis media est. Mactatur Vacca Minervae,
Alipedi Vitulus, Taurus tibi summe Deorum.
Ovid. Métam. l. 4.
(b) De Nat. Deor.
II. Partie. M
@
178 FABLES
sans doute aussi pour fixer cette idée, qu'on le
représentait ayant trois têtes, afin d'indiquer
les trois principes dont il est composé, suivant
l'Auteur du Rosaire des Philosophes: " La ma"
tière de la pierre des Philosophes, dit-il, est
" une eau; ce qu'il faut entendre d'une eau
" prise de trois choses; car il ne doit y en avoir
" ni plus ni moins. Le Soleil est le mâle, la
" Lune est la femelle, & Mercure le sperme;
" ce qui néanmoins ne fait qu'un Mercure. "
Les Philosophes ayant reconnu que cette eau était
un dissolvant de tous les métaux, donnèrent à
Mercure le nom de
Nonacrite, d'une montagne
d'Arcadie appelée Nonacris, des rochers de laquelle
distille une eau qui corrode tous les vases
métalliques.
Il passait pour un Dieu céleste, terrestre &
marin, parce que le mercure occupe en effet le
ciel Philosophique, lorsqu'il se sublime en vapeurs,
la mer des Sages, qui est l'eau mercurielle
elle-même, & enfin la terre Hermétique,
qui se forme de cette eau & qui occupe le fond
du vase. Il est d'ailleurs composé de trois choses,
suivant le dire des Philosophes; d'eau, de
terre, & d'une quintessence céleste, active,
ignée, qui vivifie les deux autres principes, &
fait dans le mercure l'office des instruments &
des outils de Vulcain.
Les Mythologues voyant qu'on consacrait les
langues des victimes à Mercure, ne se sont pas
imaginés qu'on le fit pour d'autres raisons que
l'éloquence de ce Dieu. N'auraient-ils pas mieux
réussi, si faisant attention qu'on brûlait ces langues
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
179
dans les cérémonies de son culte, & que
ces cérémonies devaient être secrètes, ils avaient
conclu qu'on les lui consacrait ainsi, non à
cause de son éloquence prétendue, mais pour
marquer le secret que les Prêtres étaient obligés
de garder?
Tel est donc ce Mercure si célèbre dans tous
les temps & chez toutes les Nations, qui prit d'abord
naissance chez les Hiéroglyphes des Egyptiens,
& fut ensuite le sujet des allégories & des
fictions des Poètes. Je ne puis mieux finir son
chapitre que par ce qu'en dit Orphée, en faisant
la description de l'antre de ce Dieu (
a). C'était
la source & le magasin de tous les biens & de
toutes les richesses; & tout homme sage & prudent
pouvait y en puiser à sa volonté. On y
trouvait même le remède à tous les maux.
Il fallait qu'Orphée parlât aussi clairement,
pour faire ouvrir les yeux aux Mythologues, &
leur faire voir ce que c'était que le Dieu Mercure,
qui cachait dans son antre le principe de
la santé & des richesses. Mais il a soin en même
temps d'avertir que pour les y trouver, & s'en
mettre en possession, il faut de la prudence &
de la sagesse. Est-il difficile de deviner de quelle
nature pouvaient être ces biens, dont l'usage
pouvait rendre un homme exempt de toutes
| (a) | At quemcumque virum ducit prudentia cordis
|
| | Mercurii ingredier speluncam, plurima ubi ille
|
| | Deposuit bona, stat quorum praegrandis acervus:
|
| | Ambabus valet hic manibus sibi sumere & ista
|
| | Ferre domum; valet hic vitare incommoda cuncta.
|
M ij
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180 FABLES
incommodités? En connaît-on d'autres que la
pierre des Philosophes, auxquels on ait attribué
de telles propriétés? L'autre est le vase où elle
se fait, & Mercure en est la matière, dont les
symboles ont été variés sous les noms & figures
de taureaux, de béliers, de chiens, de serpents,
de dragons, d'aigles, & d'une infinité d'animaux;
sous les noms de Typhon, Python,
Echidna, Cerbère, Chimère, Sphinx, Hydre,
Hécate, Gérion, & de presque tous les individus,
parce qu'elle en est le principe.
------------------------------------------------
§. II.
Bacchus ou Denys.
D ENYS fut aussi fils de Jupiter, & assez célèbre
pour trouver place dans cet Ouvrage. Il
eut Sémélé pour mère, & fut le même qu'Osiris
chez les Egyptiens, & Bacchus chez les
Romains. C'est pourquoi je le nommerai indifféremment,
tantôt Denys, tantôt Bacchus,
& tantôt Osiris.
Sémélé, fille de Cadmus & d'Harmonie, plut
à Jupiter: il la mit au nombre de ses concubines.
La jalouse Junon en fut irritée; & pour
réussir à faire ressentir à Sémélé les effets de son
courroux, elle prit la figure de Beroe, nourrice
de sa rivale, & fut rendre visite à celle-ci déjà
enceinte; elle lui persuada d'engager Jupiter à
lui jurer par le Styx, qu'il lui accorderait tout
ce que Sémélé lui demanderait. Celle-ci, suivant
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
181
l'instigation de Junon, demanda que Jupiter
lui rendît sa visite dans toute sa majesté,
pour lui prouver qu'il était en effet le maître des
Dieux. Ce Dieu le lui promit, & se rendit en
effet chez Sémélé avec ses foudres & son tonnerre,
qui réduisirent en cendres le palais &
celle qui l'habitait, suivant ce qu'en disent Euripide
(
a) & Ovide (
b). Mais Jupiter ne voulant
pas laisser périr avec Sémélé l'enfant qu'elle
portait, le retira des entrailles de sa mère, &
l'enferma dans sa cuisse, jusqu'à ce que le temps
marqué pour sa naissance fût accompli. C'est
Ovide qui nous apprend ce trait de bonté paternelle,
qu'il regarde cependant comme fabuleux
(
c). Orphée dit (
d) que Denis était fils
| (a) | Accedo Thebas Bacchus è Saturnio
|
| | Natus Jove, & Semele puella filia
|
| | Cadmi edidit me olim ferenti fulmina. In Bacchis.
|
| (b) | . . . . Rogat illa Jovem sine nomine munus
|
| | Cui Deus, elige, ait: nullam patiere repulsam:
|
| | Quoque magis credas, Stygii quoque conscia sunto
|
| | Numina torrentis: timor, & Deus ille Deorum est.
|
| | Laeta malo, nimiumque potens, perituraque amantis
|
| | Obsequio Semele, qualem Saturnia, dixit,
|
| | Te solet amplecti, Veneris cum foedus initis;
|
| | Da mihi te talem, corpus mortale tumultus
|
| | Non tulit aerios, donisque jugalibus arsit.
|
| | Metam. lib. 30.
|
| (c) | Imperfectus adhuc infans genitricis ab alvo
|
| | Eripitur, patrioque tener, si credere dignum est,
|
| | Insuitur femori, maternaque tempora complet. Ibid.
|
| (d) | Hymn. à Bacchus.
|
M iij
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182 FABLES
de Jupiter & de Proserpine, & le répète dans
son Hymne sur le nom de Μισης, né d'Isis.
Il prit le nom de Denys de ce qu'il perça la
cuisse de Jupiter en naissant avec les cornes qu'il
apporta au monde, où, comme d'autres le prétendent,
de ce que Jupiter fut boiteux; tout le
temps qu'il le porta, ou enfin à cause de la pluie
qui tomba quand il naquit.
D'abord après sa naissance, Mercure le transporta
dans la Ville de Nysa, sur les confins de
l'Arabie & de l'Egypte, pour y être nourri &
élevé par les Nymphes. D'autres disent que dès
que Sémélé eut mis Bacchus au monde, Cadmus
l'enferma avec son enfant dans un coffre de bois
en forme de batelet, & l'exposa à la merci des
flots de la mer; qu'étant abordé en Laconie,
des pauvres gens ouvrirent le coffre, trouvèrent
Sémélé morte, & l'enfant tout élevé. Un Auteur
(
a) soutient que Jupiter ne l'enferma pas
dans sa cuisse, & que des Nymphes le tirèrent
des cendres de sa mère, & prirent soin de son
éducation. Les Hyades furent ses nourrices, si
l'on en croit Apollodore (
b) & Ovide (
c). Orphée
a dit le premier que Denys était né à
Thèbes, sans doute par reconnaissance pour les
Thébains, qui le reçurent parfaitement bien lorsqu'il
| (a) | Meleagr.
|
| (b) | De Diis, l. 2.
|
| (c) | Ora micant Tauri septem radiantia flammis,
|
| | Navita quas Hyadas Graius ab imbre vocat.
|
| | Pars Bacchum nutrisse putat, pars credidit ipse
|
| | Tethyos has neptes, Oceanique Senis.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
183
allait en Egypte, & ne lui firent pas un
moindre accueil à son retour. Aussi les Egyptiens
raillaient-ils les Grecs de ce que ces derniers
prétendaient que Denys était né chez eux. Le
même Orphée donnait les deux sexes à Denys;
car il s'exprime ainsi dans son Hymne sur Misen:
Faemina masque simul, gemina huic natura.
Les effets de la jalousie que Junon avait contre
Sémélé, s'étendirent jusques sur le fils: elle
ne vit pas d'un oeil tranquille que Jupiter l'eût
transporté au Ciel; Euripide nous assure (
a)
qu'elle voulut l'en chasser. Denys craignant le
courroux de la Déesse, se retira pour fuir ses persécutions,
& s'étant reposé sous un arbre, un
serpent amphisbene, c'est-à-dire, ayant une tête
à chaque extrémité, le mordit à la jambe. Denys
s'étant aussitôt réveillé, tua le serpent avec une
branche de sarment de vigne, qu'il trouva auprès
de lui. Il parcourut pendant sa fuite une
grande partie du monde, & fit des choses surprenantes,
si nous croyons ce qu'en rapporte
Noël le Comte (
b) d'après Euripide. Il faisait
sourdre de la terre du lait, du miel, & d'autres
liqueurs agréables en s'amusant. Il coupa une
plante de férule, & il en sortit du vin: il dépeça
une brebis en morceaux, en dispersa les membres,
| (a) | Eximit illum ex igne postquam fulminis
|
| | Coeloque parvum Jupiter infantem tulit:
|
| | Coelo volebat Juno eum depellere.
|
| (b) | Venation. l. 4°.
|
M iv
@
184 FABLES
qui se réunirent; la brebis ressuscita & se
mit à paître comme auparavant.
Les Auteurs Grecs qui font ce Dieu originaire
de la Grèce, sont si peu d'accord entr'eux dans
les fictions qu'ils ont inventées à son sujet,
qu'on aime mieux s'en rapporter à Hérodote (
a),
à Plutarque (
b) & à Diodore (
c), qui disent
que Bacchus était né en Egypte, & qu'il fut
élevé à Nysa, Ville de l'Arabie Heureuse; &
que c'est le même que le fameux Osiris qui fit la
conquête des Indes. Les Egyptiens en effet reconnaissaient
un Denys comme les Grecs; mais
quoiqu'ils se proposassent le même but dans leur
allégorie de Bacchus, ils racontaient l'histoire
de ce Dieu bien différemment.
Hammon, Roi d'une partie de la Libye, disent-ils,
ayant épousé la fille du Ciel, soeur de
Saturne, fut visiter le pays voisin des montagnes
Cérauniennes, & y fit rencontre d'une très belle
fille, nommée Amalthée, elle lui plut, ils se
virent; il en naquit un fils beau & vigoureux,
qui fut nommé Denys. Amalthée fut déclarée
Reine du pays, qui par la forme de ses limites,
représentait la corne d'un boeuf; elle fut appelée
la corne des Hespérides, & à cause de sa fertilité
en toutes sortes de biens, la corne d'Amalthée,
du grec ἅμα, & ἄλθω,
je guéris tout ensemble, je
guéris tout en même temps.
Pour soustraire Bacchus à la jalousie de son
épouse, Hammon le fit transporter à Nysa
| (a) | Liv. 2.
|
| (b) | Traité d'Isis & d'Osiris.
|
| (c) | Liv. 3.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
185
dans une Ile formée par les eaux du fleuve Triton,
& située près des embouchures appelées
les portes Nysées. Ce pays était le plus agréable
au monde; des eaux limpides y arrosaient des
prairies charmantes; il abondait en toutes sortes
de fruits, & la vigne y croissait d'elle-même.
La température de l'air y était si salutaire, que
tous les habitants y jouissaient d'une santé parfaite
jusqu'à une extrême vieillesse. Les bords de
cette Ile étaient plantés de bois de haute futaie,
& l'on respirait dans ses vallons un air toujours
frais, parce que les rayons du Soleil n'y pénétraient
qu'à peine. La verdure agréable des arbres
& l'émail perpétuel des fleurs y réjouissaient
la vue, pendant que l'ouïe était sans cesse flattée
par le ramage des oiseaux. C'était en un mot
un pays de Fées, un pays enchanté, où rien ne
manquait de tout ce qui pouvait contribuer à la
satisfaction parfaite de l'humanité.
Denys y fut élevé par les soins de Nysa, fille
d'Aristée, homme sage, prudent & instruit, qui
se chargea d'être son Mentor. Pallas surnommée
Tritonienne, de ce qu'elle était née près du
fleuve Triton, eut ordre de préserver Denys des
embûches que lui tendrait sa belle-mère.
Rhée devint en effet jalouse de la gloire &
de la réputation que s'acquit Denys sous de si
bons Maîtres, & employa tout son savoir pour
faire rejaillir sur lui au moins une partie des effets
de la rage donc elle était outrée contre Hammon.
Elle le quitta pour se retirer chez les Titans,
& y faire à l'avenir son séjour avec Saturne,
son frère. A peine y fut-elle arrivée, qu'à force
@
186 FABLES
de sollicitations & de menaces, elle engagea
Saturne à lui déclarer la guerre. Hammon se
voyant hors d'état de lui résister, se retira à Idée,
où il épousa Crète, fille d'un des Curettes, qui
y régnait. L'Ile prit ensuite le nom de Crète.
Saturne s'empara du pays d'Hammon, & assembla
une nombreuse armée pour se saisir de Nysa
& de Denys; mais sa tyrannie lui attira la haine
de tous ses nouveaux Sujets.
Denys informé de la fuite de son père, du
désastre de son pays, & des desseins de Saturne
contre lui, assembla le plus de troupes qu'il lui
fut possible; un bon nombre d'Amazones s'y
joignirent, d'autant plus volontiers que Pallas
devait les commander.
Les deux armées en vinrent aux mains; Saturne
y fut blessé. Le courage & la valeur de
Denys firent déclarer la victoire en sa faveur;
les Titans prirent la fuite. Denys les poursuivit,
les fit prisonniers sur le territoire d'Hammon,
& leur rendit ensuite la liberté, leur donnant
l'option de prendre parti sous ses étendards ou
de se retirer: ils choisirent le premier, & regardèrent
Denys comme leur Dieu tutélaire.
Saturne vaincu & poursuivi par Denys, mit
le feu à sa Ville, & se sauva avec Rhée à la faveur
de la nuit; mais ils tombèrent entre les
mains de ceux qui les poursuivaient. Il leur proposa
de vivre à l'avenir en bons parents & bons
amis. Ils acceptèrent ses offres, & leur tint parole;
les seuls Titans ressentirent les effets de
son courroux, parce qu'ils se révoltèrent contre
lui.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
187
Victorieux de tous ses ennemis, Denys ne
chercha qu'à se rendre recommandable par ses
bienfaits; il parcourut une grande partie du
monde pour les répandre sur tous les humains,
mais en bon Prince, il laissa Mercure Trismégiste
à son épouse, pour l'aider de ses conseils:
il donna le Gouvernement de l'Egypte à Hercule,
& Prométhée eut l'intendance de tous ses
états. Arrivé sur les montagnes de l'Inde, il y
éleva deux colonnes près le fleuve du Gange (
a);
ce que fit aussi Hercule dans la partie la plus
occidentale de l'Afrique sur les bords de la mer
Atlantide:
Arma eadem ambobus sunt termini utrique columnae.
Cette expédition dura trois ans, après lesquels
il retourna par la Libye & l'Espagne, & fonda
la Ville de Nysa dans les Indes.
Les Poètes Grecs emportés par le feu de leur
imagination, ont enchéri sur la fiction Egyptienne,
& ont donné un témoignage non équivoque
de la vérité de ces vers d'Horace;
. . . . . . Pictoribus atque Poëtis
Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.
Art. Poet.
Bacchus n'est presque si fameux & si recommandable
dans leurs écrits, que pour avoir su
faire le vin ou planté la vigne. N'y eût-il pas eu
de la folie chez les Anciens à nous laisser par
(a) Sidon. Antip.
@
188 FABLES
écrit tant de choses si peu dignes d'attention,
entremêlées de faits si surprenants, si peu vraisemblables,
qu'ils tiennent plutôt du songe que
du prodige? Si nous les en croyons, Junon le
frappa d'affection furieuse, ce qui le fit courir
par tout le monde: les Cobales, espèces de
Démons malins, les Satyres, les Bacchantes &
les Silènes l'accompagnaient partout avec des
tambours & autres instruments bruyants. Son char
était traîné par des lynx, des tigres, des panthères;
c'est Ovide qui le dit d'après eux (
a).
Le même Poète dit que Bacchus conservait
une jeunesse permanente & qu'il était le plus
beau des Dieux (
b). Isacius dit que les Anciens
pensaient que Bacchus était jeune & vieux en
même temps; Euripide l'appelait Θήλυμορφον,
comme ayant un air efféminé. C'est pourquoi il
est ordinairement représenté en jeune homme,
sans barbe, quoi qu'il y ait aussi le Bacchus barbu;
| (a) Ipse racemiseris frontem circumdatis uvis, |
|
| Pampineis agitat velatam frondibus hastam: |
|
| Quem circa tigres, simulacraque inania lyncum |
|
| Pictarumque jacent fera corpora pantherarum. |
|
| Metam. l. 3. |
|
| Tu bijugum pictis insignia frenis |
|
| Colla premis lyncum: Baccha, Satyrique sequuntur. |
|
| lbid. l. 4°. |
|
| (b) .....Tibi enim inconsumpta juventa est: |
|
| Tu puer aeternus, tu formosissimus alto |
|
| Conspexeris coelo. |
|
| Metam. l. 4°. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
189
on le trouve même quelquefois sous la figure d'un
vieillard.
Bacchus se couvrait toujours de la peau d'un
léopard. Il portait un thyrse pour sceptre. Le
lapin, le chêne, le lierre, le liseron, le figuier
lui étaient consacrés: la pie entre les oiseaux;
le tigre, le lion, la panthère entre les quadrupèdes,
& le serpent ou dragon entre les reptiles.
Les femmes qui célébraient ses fêtes se nommaient
Bacchantes, Thyades, Mimallonides.
Pendant ses voyages, des Pirates Tyriens
l'ayant rencontré sur les bords de la mer, voulurent
l'enlever de force, malgré les représentations
du Pilote, suivant ce qu'en dit Homère
dans une Hymne en l'honneur de ce Dieu. Bacchus
se métamorphosa en lion, après avoir changé
le mât & les rames en serpents. Les Matelots effrayés
voulurent se sauver, il les transforma en
dauphins, & ils se précipitèrent tous dans la
mer.
Les Grecs ajoutèrent beaucoup d'autres fables
à celle du Bacchus Egyptien. Si nous en croyons
Orphée (
a), Bacchus dormit trois ans chez Proserpine,
& s'étant éveillé au bout de ce temps,
il se mit à danser avec les Nymphes.
A travers toutes ces fictions, on reconnaît
| (a) | Terrestrem canimus Dionysium & numina Bacchi,
|
| | Cum Nymphis experrectum, quibus est coma pulchra,
|
| | Qui prope Persephonem sacris penetralibus olim
|
| | Dormivit Bacchi tempus tres segniter annos.
|
| | Ut tribus exactis convivia laeta novantur,
|
| | Ille suis repetit mox cum nutricibus hymnum.
|
@
190 FABLES
aisément le Denys d'Egypte, qui, selon Hérodote,
est le même qu'Osiris (
a): nous l'avons
déjà fait remarquer en parlant de ce Dieu,
les Mythologues modernes en conviennent (
b).
On voit clairement ce Dieu de l'Egypte tué par
Typhon & ses complices, dans Bacchus mis en
pièces pendant le combat qu'il soutint contre
les Titans. Isis ramasse les membres épars de
son époux; Pallas rencontre Bacchus le coeur
encore palpitant, & le porte à Jupiter, qui lui
redonne la santé. Quant aux fêtes instituées en
l'honneur de Bacchus, nous en parlerons dans
le Livre suivant.
Telle est en abrégé l'histoire de Bacchus, suivant
les Egyptiens & les Grecs. Rappelons à
présent les principaux traits de ces fictions, pour
faire voir le rapport qu'ils ont avec les opérations
de la Philosophie Hermétique, suivant les
propres termes des Auteurs qui en ont traité,
afin de prouver clairement que le grand oeuvre
est le véritable objet auquel les Anciens ont
voulu faire allusion.
La naissance de Denys est précisément semblable
à celle d'Esculape, le premier fils de Sémélé,
le second de Coronis, qui tontes deux
signifient à peu près la même chose: l'un fut
élevé par Chiron, l'autre par Mercure, & nourris
par les Nymphes, les Hyades; c'est-à dire,
par les parties aqueuses ou l'eau mercurielle des
| (a) ... Deos autem ip- | sium esse inquiunt. In Eu-
|
| sos non aequè omnes colunt | terpe.
|
| Aegyptios, praeter iisdem | (b) Mythol. de l'Abbé
|
| & Osirim, quem Dioni- | Banier, T. II. l. 1. ch. 17.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
191
Philosophes. Je renvoie le Lecteur à l'article
d'Esculape, pour ne pas tomber dans une répétition
ennuyeuse.
Bacchus eut deux mères, Sémélé & Jupiter,
& suivant Raymond Lulle (
a), l'enfant Philosophique
a deux pères & deux mères; il a été,
dit-il, tiré du feu avec beaucoup de soins, &
il ne saurait mourir en effet. Jupiter porta ce
feu en rendant visite à Sémélé, ce feu des Philosophes,
dont parle Riplée (
b), qui allumé
dans le vase, brûle avec plus de force & d'activité
que le feu commun. Ce feu tire l'embryon
des Sages du ventre de sa mère, & le transporte
dans la cuisse de Jupiter jusqu'à sa maturité:
alors cet enfant Philosophique, formé dans le
ventre de sa mère par la présence de Jupiter, &
élevé par ses soins, se montre au jour avec un
visage blanc comme la Lune, & d'une beauté
surprenante (
c).
La description de l'Ile où est élevé le Bacchus
des Philosophes, semble avoir été prise de celle
où Hammon fit porter Denys. " Après avoir
" couru longtemps du pôle Arctique au pôle An"
tarctique, dit le Cosmopolite (
d), je fus
" transporté par la volonté de Dieu sur le rivage
| (a) Theor. Testam. c. | utero nutritur, ac tandem
|
| 46. | in lucem prodit, candidâ
|
| (b) 12. Portes. | & serenâ facie Lunae splen(c)
|
| Saturno (nigredine) | dorem referens. D'Espa_
|
| expulso Jupiter insignia & | gnet. Arcan. Hermet. Can.
|
| regni moderamen suscipit, | 78.
|
| cujus adventu infans Phi- | (d) Parabole.
|
| losophicus formatur, in |
|
@
192 FABLES
" d'une vaste mer. Pendant que je m'amusais
" à voir voltiger & nager les Melosynes avec
" les Nymphes, & que je me laissais aller non"
chalamment à mes idées, je fus surpris d'un
" doux sommeil, pendant lequel j'eus cette
" vision admirable. Je vis tout-à-coup Neptune,
" ce vénérable Vieillard à cheveux blancs, qui
" sortait de notre mer, & qui m'ayant salué
" de la manière la plus gracieuse, me conduisit
" dans une Ile charmante. Elle est située au
" Midi, & l'on y trouve en abondance tout ce
" qui est nécessaire aux commodités & aux plai"
sirs de la vie. Les Champs-Elysées de Virgile
" lui sont à peine comparables. Les côtes de
" cette Ile sont plantées de grands cyprès, de
" beaux myrtes & de romarins: les prairies y
" sont émaillées de fleurs; les collines couvertes
" de vignes, d'oliviers & de cèdres; les bois
" remplis d'orangers & de citronniers; les che"
mins sont bordés de lauriers & de grenadiers,
" à l'ombre desquels les voyageurs se reposent;
" en un mot, tout ce qu'il y a d'agréable dans le
" monde, s'y trouve ramassé. "
Nous avons assez parlé des parents & de la
naissance de Denys; voyons ses actions. Nourri,
élevé par les Nymphes & les Hyades, c'est-à-
dire par l'eau mercurielle volatile, que les Philosophes
ont appelée
lait, l'enfant croît, végète,
s'en nourrit & prend de la force, comme
le dit Artéphius (
a). Approchez le crapaud
(la partie fixe) de la mamelle de sa mère,
(a) De la pierre des Philosophes.
&
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
193
& laissez l'y jusqu'à ce qu'il soit devenu grand
à force d'en sucer le
lait. Ce sont les paroles
d'un Adepte que Majer a employées pour faire
son cinquième emblème Hermétique. Il est
inutile de rapporter une infinité de textes où
l'eau mercurielle est appelée
lait, lait virginal,
& nourriture de l'enfant. Nous avons montré
plus d'une fois que les Nymphes & les hyades
ne sont autre chose que cette eau mercurielle
volatile, & l'on voit aisément par-là pourquoi
la Fable constitue Mercure Tuteur & Précepteur
de Bacchus, après qu'il l'eut tiré des cendres de
Sémélé.
Bacchus tua le serpent Amphisbene, comme
Apollon tua Python; l'un & l'autre de ces
Dieux n'étant qu'une même chose, comme nous
avons prouvé par Hérodote, & comme le dit
un ancien Auteur déjà cité:
Jupiter est idem Pluto, Sol & Dionysius.
Il est même à croire que l'Amphisbene & le serpent
Python ne sont qu'une même chose: & si
l'on dit que Bacchus le tua avec une branche de
sarment de vigne, & Apollon à coups de flèches,
les flèches de celui-ci signifient la partie
volatile de la matière que Raymond Lulle (
a)
presque dans tous ses ouvrages, appelle vin
blanc & vin rouge, suivant le degré acquis de
perfection, & suivant la couleur blanche ou
rouge qui survient au mercure par la coction.
Ce serpent Amphisbene est aussi le même que
(a) De quinta Ess.
II. Partie. N
@
194 FABLES
les deux du caducée de Mercure, les deux d'Esculape,
les deux dragons de Flamel, l'un mâle,
l'autre femelle, l'un ailé, l'autre non, qui ne
sont cependant qu'un même dragon Babylonien,
ou le dragon des Hespérides, ou celui qui gardait
la toison d'or, ou l'hydre de Lerne, &c.
qui tous avaient plusieurs têtes.
Denys faisait sortir du vin, de l'eau & plusieurs
autres liqueurs de la terre. L'explication
de ce prodige est très simple. La matière du Magistère
est composée de terre & d'eau: lorsqu'elle
se dissout, dessèche, elle se réduit en eau; cette
eau est nommée par les Philosophes, tantôt lait,
tantôt vin, tantôt vinaigre, huile, &c. suivant
le progrès qu'elle fait dans la suite des opérations.
Elle acquiert de l'acidité, & devient
vinaigre. Prend-elle la couleur blanche, c'est
du lait, un lait virginal, un vin blanc. Est-elle
parvenue au rouge, c'est du vin rouge; & toutes
ces liqueurs sortent de la terre, ou de la terre
Philosophique. Denys les fait sortir, étant lui-
même la partie fixe de cette matière, appelée
or, Phébus, Apollon des Sages.
Bacchus barbu & sans barbe, jeune & vieux,
mâle & femelle en même temps, est tel chez les
Philosophes Hermétiques, suivant ces termes
d'Agmon (
a): " Il est sans barbe, & en même
" temps barbu; il a des ailes, & vole; il n'a
" point d'ailes, & ne vole pas: si vous l'ap"
pelez eau, vous dites vrai; si vous dites qu'il
" n'est pas eau, vous le dites avec raison; "
(a) Cod. Veritatis seu Turba.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
195
parce que c'est un composé hermaphrodite,
volatil & fixe, celui-ci représente le mâle, l'autre
la femelle; ce qui lui a fait donner le nom
de
Rebis.
Quant à la façon dont les Egyptiens racontent
l'histoire de Denys, qu'Hammon épousa
Rhée, soeur de Saturne, & qu'il eut Denys de
la Nymphe Amalthée, il est à croire qu'ils ont
plus égard à la chose même qu'aux noms,
puisqu'ils y conviennent parfaitement. Les Mythologues
conviennent que ces peuples confondaient
Denys avec Osiris, & s'ils les ont feint
nés de parents différents par les noms, ils prouvent
clairement par cette fiction qu'ils n'avaient
pas dessein de donner ces fictions pour des histoires
véritables.
Mais quel pouvait être l'objet de cette fable?
à quoi faisait-elle allusion? Il est aisé de le voir
par les explications données ci-devant. Pour convaincre
encore plus parfaitement le Lecteur,
récapitulons l'histoire de Denys.
Par la ville Nysa, on entend le vase: elle a
des portes étroites & fermées; c'est le col & le
lut avec lequel on le scelle: la beauté du pays,
les fleurs qui y naissent sont les différentes couleurs
qui surviennent à la matière; les fruits exquis
qui y croissent, la saine température de l'air
qui y fait vivre jusqu'à une extrême vieillesse
dans l'abondance de tout, indiquent la médecine
universelle & la poudre de projection;
celle-ci donne les richesses, & l'autre la santé:
Aristée aidé des conseils de Pallas préposé pour
avoir soin de l'éducation de Denys, est le prudent
N ij
@
196 FABLES
Artiste qui conduit les opérations de l'oeuvre
avec sagesse. Saturne sollicité par Rhée, sa
soeur, fait la guerre à Denys qui demeure victorieux;
c'est la noirceur, faite de la dissolution
de la matière, occasionnée par l'eau mercurielle,
signifiée par Rhée, de ρέω,
fluo: les parties volatiles
qui voltigent sans cesse dans le vase, sont
les Amazones qui lui procurent la victoire;
aussi dit-on que les Menades, les Bacchantes
qui accompagnaient Bacchus, & les Muses avec
les Amazones qui suivaient Denys, étaient
toujours en chant, en danses & en mouvement,
ce qui ne saurait mieux convenir aux parties
volatiles, qui en lavant sans cesse la matière, font
disparaître la noirceur ou Saturne, & manifestent
la blancheur, signe de la victoire. " Remarquez
" dit Synésius (
a), que cette terre sera ainsi
" lavée de sa noirceur par la cuisson, parce
" qu'elle se purifie aisément, avec les parties vo"
latiles, de son eau; ce qui est la fin du Ma"
gistère. "
Saturne s'enfuit pendant la nuit après avoir
mis le feu à sa Ville; c'est le noir qui disparaissant
laisse la matière grise comme de la cendre:
résultat des incendies. Les Philosophes lui ont
même alors donné entr'autres noms celui de
cendre, témoin Morien (
b), qui dit: " Ne mé"
prisez pas la cendre; car le diadème de notre
" Roi y est caché. Je ne m'arrêterai pas à
expliquer l'expédition de Denys dans les Indes;
on peut avoir recours à ce que j'en ai dit au
| (a) Oeuvres des Philos. & | (b) Entretien du Roi
|
| Artéphius dans sa récapitul. | Calid.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
197
chapitre d'Osiris, Liv. I. Il suffit de faire remarquer
que les Auteurs de cette fiction ont affecté,
en parlant des animaux qui suivaient Bacchus,
ou qui traînaient son char, de choisir ceux dont
la peau est variée, pour être les hiéroglyphes &
les symboles des différentes couleurs qui paraissent
en même temps ou successivement sur la
matière: tels sont les tigres, les lynx, les panthères,
les léopards.
Bacchus eut, dit-on, un fils nommé Staphyle.
Ce fils est-il autre chose que la même matière
devenue rouge, que les Philosophes ont appelée
vin blanc lorsqu'elle est blanche laiteuse (
a),
& vin rouge quand par la cuisson elle acquiert
une couleur pourprée? C'est Staphyle, du grec
σταφυλὴ, vigne. Staphyle eut une fille nommée
Rhéo, qu'Apollon ne trouva pas cruelle. Le père
s'étant aperçu de la grossesse de sa fille, l'enferma
dans un coffre, & la jeta dans la mer: les flots
la portèrent à Eubée; Rhéo s'y retira dans un
antre, & y mit au monde un fils qu'elle nomma
Anye, du grec ΑΑνύειν, achever, accomplir. Anye
eut trois fils de la Nymphe Doripe, Oeno,
Spermo & Elaïs, qui furent changés en pigeons,
& métamorphosaient tout ce qu'ils touchaient,
quand ils le voulaient en vin, en blé & en
huile, suivant les étymologies de leurs noms.
Cette postérité de Bacchus est un pur symbole
de l'élixir Philosophique, composé d'Apollon,
de Staphyle & de Rhéo; car, suivant d'Espagnet
(
b), il y entre trois choses: l'eau métallique
(a) Raym. Lulle, de Quint. Essent. & alibi.
(b) Can. 124.
N iij
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198 FABLES
ou mercure des Philosophes, le ferment blanc
ou rouge, suivant l'intention de l'Artiste, & le
second soufre, le tout en poids & mesure requis.
L'eau métallique est Rhéo, de ρέω, je coule;
cette eau s'imprègne de l'or des Philosophes,
signifié par Apollon, & Staphyle est le second
soufre, comme Bacchus est le premier, suivant
le même d'Espagnet: " Que les studieux ama"
teurs de la Philosophie sachent que de ce
" premier soufre il s'en engendre un second,
" qui peut être multiplié à l'infini. "
Anye est l'élixir même qui résulte de la jonction
d'Apollon & de Rhéo: celle-ci accouche
dans un antre, c'est-à-dire dans le vase. Le mariage
d'Anye avec Doripe, & les enfants qui en
vinrent signifient la multiplication, qui ne se
fait qu'avec deux matières, savoir, l'élixir &
l'eau mercurielle, comme le dit l'Auteur que je
viens de citer (
a). " On multiplie l'élixir de
" trois manières; l'une est de prendre un poids
" de cet élixir, que l'on mêle avec neuf parties
" de son eau; on met le tout dans le vase bien
" luté, & on le cuit à feu lent, &c. " Les trois
enfants d'Anye sont le vin, le blé & l'huile,
parce que les Asiatiques croyaient ne manquer
de rien, quand ils avaient ces trois choses, suivant
ces paroles de l'Ecriture Sainte:
Dedisti
laetitiam in corde meo: à fructu frumenti, vini
& olei sui multiplicati sunt. In pace in idipsum
dormiam & requiescam Psalm. 4. Et celle-ci
de Jéremie:
Et venient, & exaltabunt in monte
(a) Can. 134. & 135.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
199
Sion, & confluent ad bona Domini, super frumento,
& vino, & oleo, eritque anima eorum
quasi hortus irriguus, & ultra non esurient. Cap.
31.
v. 12. Ce qui caractérise les effets de la poudre
de projection, qui donne la santé & les richesses.
Plus d'un Auteur a pris Denys pour le Soleil,
& Cérès pour la Lune; Virgile au premier
livre de ses Géorgiques:
Vos, ô clarissima mundi
lumina! &c. & Orphée dans ses Hymnes:
Sol
clarus Dionysium, quem cognomine dicunt. Mais
il faut observer que les Poètes se conforment
ordinairement aux notions reçues, & à la façon
de penser du vulgaire; car si Denys & Osiris
sont le même, comme nous l'avons assez prouvé,
& qu'Apollon & Diane soient le Soleil &
la Lune, comment pourra-t-on dire qu'Apollon
est fils d'Osiris? Le Soleil serait-il donc fils de
lui-même? Les Poètes fourmillent de semblables
absurdités, qui prouvent bien clairement
que ceux qui les ont inventées, ne prétendaient
pas les donner pour de véritables histoires: aussi
ajoutent-ils que Bacchus dormit trois ans chez
Proserpine, qu'il naquit avec des cornes, qu'il
fut changé en lion, qu'il mourut & ressuscita,
que Médée fit à ses Nourrices la même faveur
qu'au père de Jason, & tant d'autres fables qui
ne peuvent s'expliquer que par la Philosophie
Hermétique.
N iv
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200 FABLES
------------------------------------------------
§. III.
Persée.
I L est peu d'histoires de ces temps-là, dit M.
l'Abbé Banier (
a), plus obscures & plus remplies
de fables, que celle de Persée. Elle est dans
plusieurs de ses parties une énigme impénétrable.
Après un tel aveu, comment ce savant ose-
t-il hasarder tant de conjectures pour tenir lieu
de bonnes raisons, & décider qu'il n'y a rien de
fort extraordinaire dans la naissance de ce Héros,
& que son histoire est véritable (
b)?
Acrise, qui n'avait qu'une fille nommée Danaé,
ayant appris de l'Oracle qu'un jour son
petit-fils lui ravirait la Couronne & la vie, fit
construire une tour d'airain dans son Palais, &
y enferma sous bonne garde Danaé avec sa nourrice.
Elle était belle, & Jupiter sensible à ses
attraits, s'avisa d'un expédient tout nouveau; il
se coula dans la cour sous la forme d'une pluie
d'or, se fit connaître, & rendit Danaé mère de
Persée. (
c)(
d)
| (a) | Myth. Tom. III. p. 96.
|
| (b) | Ibid. p. 97.
|
| (c) | Persea quem pluvio Danaë conceperat auro.
|
| | Ovid. Métam. l. 6.
|
| (d) | Inclusam Danaën turris ahenea
|
| | Robustaeque fores, & vigilum canum
|
| | Tristes excubiae munierant satis
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
201
Danaé toujours renfermée accoucha, & nourrit
son enfant pendant trois ans, sans qu'Acrise
en eût connaissance; mais l'ayant enfin découvert,
il fit conduire sa fille à l'autel de Jupiter,
où elle déclara qu'elle avait conçu du commerce
qu'elle avait eu avec ce Dieu. Acrise peu crédule
fit mourir la Nourrice, & fit exposer Danaé
avec le petit Persée sur la mer, enfermés dans
un coffre de bois en forme de petite barque,
qui après avoir été le jouet des vents & des
flots, s'arrêta sur les bords de la petite Ile de
Seriphe, l'une des Cyclades: Dictys, frère du
Roi du pays, pêchait alors, & tira ce coffre
avec son filet, Danaé le supplia d'ouvrir la prison;
elle lui apprit qui elle était, & Dictys
mena chez lui la mère & l'enfant. Polydecte,
Roi de l'Ile, & petit-fils de Neptune, voulut
faire violence à Danaé; mais la présence de
Persée y mettant un obstacle, il obligea celui-ci
d'aller lui chercher la tête de Méduse, sous prétexte
qu'il voulait la donner en dot à Hippodamie,
fille d'Oenomaüs. Persée se mit en devoir
d'exécuter les ordres de Polydecte, Pallas
lui fit présent d'un miroir, Mercure lui donna
le cimeterre, Pluton un casque & un sac, &
les Nymphes des souliers ailés: avec tout cet
| | Nocturnis ab adulteris.
|
| | Si non Acrisium virginis abditae
|
| | Custodem pavidum Jupiter & Venus
|
| | Risissent; fore enim tutum iter & patens
|
| | Converso in pretium Deo.
|
| | Horat. Carm. l. 3.
|
@
202 FABLES
attirail, Persée volait aussi vite & aussi léger que
la pensée (
a).
Méduse était fille de Phorcys, & la plus
jeune des Gorgones, qui tuaient & pétrifiaient
les hommes par leur seul regard; leurs cheveux
étaient hérissés de serpents; elles avaient des
dents crochues comme des défenses de sanglier,
des griffes de fer, & des ailes d'or. Ces monstres
faisaient leur séjour sur les confins de l'Ibérie,
à peu de distance du jardin des Hespérides.
Phorcys eut d'autres filles, soeurs aînées des
Gorgones; elles n'avaient entr'elles qu'un oeil
& une dent, dont elles se servaient tour-à-tour:
on les appelait
Grées. Persée commença son
(a) In eo autem & pulchricomae Danaës filius Equei
Perseus
Neque quidem contingens clypeum, neque longè separatus
ab illo:
Miraculum magnum dictu! quoniam nusquam nitebatur.
Ita enim illum manibus fecerat inclytus Vulcanus,
Aureum, circum pedes autem habebat alata talaria.
Ex humeris autem circa eum nigro capulo ensis pendebat
Aereus de loro: ipse autem velut cogitatio volabat.
Totum autem tergum ejus tenebat caput Saevi monstri
Gorgonis. Ipsum autem pera complectebatur, mirum visu,
Argentea, simbriaeque dependebant lucidae
Aureae. Saeva autem circum tempora Regis
Posita erat Orci galea, noctis caliginem gravem habens;
Ipse autem fugienti & formidanti similis
Perseus Danaïdes currebat.
Hesiod. Scut. Herculis, v. 216.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
203
expédition par elles; il leur prit cette dent &
cet oeil, & les garda jusqu'à ce qu'elles lui eussent
indiqué les Nymphes aux souliers ailés. De
là il parvint à Méduse: en approchant d'elle il
se couvrit du bouclier qu'il avait reçu de Pallas,
avec le miroir; il prit aussi le casque de Pluton,
& ayant vu dans son miroir la situation de Méduse,
il lui trancha la tête d'un seul coup, & la
présenta à Pallas qui lui avait guidé le bras. Du
sang qui sortit de la plaie, naquit Pégase sur
lequel Persée monta, & volant à travers la vaste
étendue des airs, il eut occasion d'éprouver la
vertu de la tête de Méduse avant son retour vers
Polydecte. Andromede, fille de Céphée & de
Cassiopée, avait été exposée, attachée à un rocher
sur le bord de la mer d'Ethiopie, pour être
dévorée par un monstre marin, en punition de
ce que sa mère avait eu la témérité de dire que
sa fille pouvait disputer de beauté avec les Néréïdes.
Persée ému de compassion, & épris d'amour,
délivra Andromède, & l'épousa dans la
suite. Ce Héros fut ensuite en Mauritanie, où
il changea Atlas, qui l'avait mal reçu (
a), en
cette montagne qui depuis a porté son nom.
Atlas eut une fille, nommée Mera, de laquelle
parle Homère dans le premier Livre de son
| (a) | Ad quoniam parvi tibi gratia nostra est.
|
| | Accipe munus, ait; laevâque à parte Medusâ
|
| | Ipse retroversus, squalentia protulit ora.
|
| | Quantus erat. . . mons factus Atlas.
|
| | Ovid. Métam. l. IV.
|
@
204 FABLES
Odyssée (
a). La Fable dit qu'Atlas commandait
aux Hespérides, & que Thémis interrogée, lui
répondit qu'un des fils de Jupiter lui enlèverait
les pommes d'or (
b).
Persée après son expédition, emmena son
épouse à Seriphe, où il fit périr Polydecte, &
prit le chemin d'Argos. La renommée ayant appris
à Acrise les heureux succès de Persée, il
s'enfuit d'abord, & se retira à Larisse, où Persée
se rendit & engagea son aïeul de retourner à
Argos. Notre Héros ayant voulu faire montre
de son adresse avant leur départ, on y proposa
un combat d'Athlètes & différents jeux. Persée
ayant jeté son palet avec force, le malheur
voulut qu'il en atteignît Acrise, qui mourut aussitôt
de ce coup, comme l'Oracle l'avait prédit,
sans que la cruauté qu'il avait exercée contre sa
fille & son petit-fils, l'en put garantir.
Pégase ne fut pas le seul qui naquit du sang
qui sortit de la blessure de Méduse; Chrysaor
prit aussi naissance, & devint père du célèbre
Geryon, qu'Hercule fit mourir de la manière
qui sera rapportée dans le cinquième Livre.
A peine Pégase fut-il né près des sources de
| (a) | ...... Colit atria Diva
|
| | Filia prudentis Atlantis, qui alta profundi
|
| | Omnia cognovit pelagi.
|
| (b) | ...... Memor ille vetustae
|
| | Sortis erat. Themis hanc dederat Parnassia sortem
|
| | Tempus, Atla veniet, tua quo spoliabitur auro
|
| | Arbor, & hunc praedè titulum Jove natus habebit.
|
| | Métam. l. IV.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
205
l'Océan (
a), qu'il quitta la Terre, & s'envola
au séjour des Immortels. C'est là qu'il habite
dans le Palais même de Jupiter, dont il porte
les éclairs & les tonnerres. Pallas le confia à
Bellérophon, fils de Glauque, dont Sisype fut
père, Eole grand-père, & Jupiter bisaïeul. Bellérophon,
monté sur Pégase, fut combattre la
Chimère, monstre de race divine, selon Homère
(
b), ayant la tête d'un lion, la queue d'un
dragon, & le corps d'une chèvre. De sa gueule
béante il vomissait des tourbillons de flammes
& de feux. Hésiode le dit fils de Typhon &
d'Echidna (
c).
(a) Hesiod. Theog.
(b) Iliad. l. 6.
(c) Atque coercebatur apud Syros sub terra tetra
Echidna
Immortalis Nympha, & senii expers diebus omnibus:
Huic Typhaonem aiunt mistum esse concubitu,
Vehementem & violentum ventum, nigris oculis decorae
puellae
Illa vero gravida facta peperit filios.
Orthum quidem primo canem peperit Geryoni
. . . . . . . . . . . . . .
Tum ipsa Chimaeram peperit spirantem terribilem ignem
Trucemque, magnamque, pernicemque, validamque.
Illius erant tria capita: unumquidem terribilis leonis
Alterum capellae, tertium serpentis robusti draconis
Ante leo, pone vero draco, in medio autem capra,
Horrendè efflans ignis vim ardentis.
Hanc quidem Pegasus cepit, & strenuus Bellerophontes.
@
206 FABLES
Cette fable de la Chimère porte avec elle un
caractère tellement fabuleux, que M. l'Abbé
Banier, toujours ingénieux à saisir les moindres
circonstances propres à favoriser son système, n'a
rien osé adopter de toutes les explications des
Mythologues, & dit (
a) qu'on ne doit pas s'attendre
qu'il entreprenne de réaliser un monstre,
dont le nom même est devenu synonyme avec
les êtres de raison, qui ne sont eux-mêmes que
de spécieuses chimères. Il condamne en conséquence
le sérieux avec lequel Lucrèce a voulu
trouver par de bonnes raisons, que la Chimère
ne subsista jamais. Les explications Physiques
de Plutarque, de Nicandre de Colophon,
ne méritent pas plus de croyance que les conjectures
de ceux qui ramènent cette fable à la
morale. Mais ce savant Abbé a-t-il plus de raisons
solides pour adopter les explications que
Strabon, Pline & Servius ont données de cette
fable? Il avoue lui-même qu'on ne trouve point
dans l'endroit de Ctesias cité par ces Auteurs (
b)
le nom de Chimère, & qu'ils l'ont sans doute
mal copié. Que l'on fasse quelques réflexions sur
ce que pouvaient être Bellérophon, le cheval
Pégase, Minerve qui le dompte; & le mène à
ce Héros pour cette expédition. Pensera-t-on
avec notre savant Académicien, qu'il est très
raisonnable de croire qu'il ait fallu un tel appareil
de guerre pour aller combattre des chèvres
sauvages (
c) & des serpents, qui causaient beaucoup
de ravages dans les vallons & les prairies,
| (a) Tom, III, l. II. ch. | (b) Cod 72.
|
| VI. | (c) Myth. loco cit.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
207
empêchaient qu'on y conduisit les troupeaux?
Il paraît même par le texte d'Hésiode que je
viens de citer, que M. l'Abbé Banier n'avait pas
lu assez attentivement cet ancien Poète, lorsqu'il
avance que, en parlant du cheval Pégase,
il ne dit pas que Bellérophon s'en fût servi.
Aux autres circonstances de cette fiction,
Théopompus ajoute (
a) que Bellérophon tua la
Chimère avec une lance, & non avec des flèches;
que le bout de cette lance était armé de
plomb, & que le feu que vomissait le monstre,
ayant fait fondre ce plomb, lorsque le Héros la
lui plongea, ce plomb fondu coula dans les intestins
de la Chimère, & la fit mourir. Avouons
qu'un tel stratagème ne peut être venu dans l'idée
d'un Auteur qui aurait ignoré l'objet d'une telle
fiction, & qu'il n'aurait osé le placer dans le
cours de cette histoire, s'il n'avait eu en vue que
l'histoire même.
Pégase ayant frappé du pied le double mont
Parnasse, en fit sourdre une source qui fut
nommée Hippocrene, où Apollon, les Muses &
les Poètes & les Gens de Lettres vont boire.
Cette eau réveille, échauffe leur imagination;
c'est elle sans doute qui rend les Muses si alertes,
suivant la de description qu'en fait Hésiode (
b).
(a) Philip. l. 7.
(b) A musis Heliconiadibus incipiamus canere
Quae Heliconis habitant montem, montem magnum
divinumque:
Et circa fontem coeruleum pedibus teneris
Saltant, aramque praepotentis Saturnii
@
208 FABLES
Toutes les fictions des Poètes se puisent dans
la fontaine du Parnasse; celle-ci vient de Pégase,
Pégase du sang de Méduse, Méduse d'un
monstre marin: elle fut tuée par Persée, Persée
était fils de Jupiter, Jupiter fils de Saturne, &
Saturne eut pour père le Ciel, & pour mère la
Terre. Il en est de même de Chrysaor, père de
Geryon, dont les boeufs de couleur de pourpre
furent enlevés par Hercule. Ainsi toutes les fables
aboutissent à Saturne, comme à leur principe,
parce que ce premier des Dieux, principe
des autres, est aussi le premier principe des opérations
& de la matière des Philosophes Hermétiques.
J'aurais pu mettre dans le chapitre d'Osiris
le portrait qu'Hésiode fait des Muses; il y serait
venu à propos pour servir de preuve à l'explication
que j'y ai donnée de ces Déesses, & aurait
convaincu qu'elle est parfaitement conforme à
l'idée qu'en avaient les Anciens: mais comme
les Muses ont été, sous ce nom, plus célébrées
dans la Grèce qu'en Egypte, il semblait plus à
propos de les réserver pour l'article du Parnasse,
& de ce qui y a du rapport. Un Philosophe
Hermétique aurait-il en effet imaginé une fiction
plus circonstanciée, & plus propre à exprimer
Atque ablutae tenero corpore aquâ Permessi,
Aut Hippocrenes, aut olmii sacri,
Summo in Helicone Choreas ducere solent,
Pulchras, amabiles, vehementerque tripudiare pedibus,
Indè concitatae, volatae aëre multo,
Nocta incedunt.
allégoriquement
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
209
allégoriquement ce qui se passe dans le cours des
opérations du grand oeuvre? Le Mont-Hélicon
n'est-il pas la matière Philosophique dont parle
Marie dans son épître à Aros, lorsqu'elle dit,
prenez l'herbe qui croît sur les petites montagnes?
Et Flamel dans son sommaire:
Non que je dise toutefois,
Que les Philosophes tous trois (a)
Les joignent ensemble pour faire
Leur mercure, & pour le parfaire,
Comme font un tas d'Alchimistes;
Qui en savoir ne sont trop *mistes,
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Mais jamais ils n'y parviendront,
Ni aucun bien y trouveront,
S'ils ne vont dessus la Montagne
Des sept, où il n'y a nulle plaine,
. . . . . . . . . . . .
Et au-dessus de la plus haute
Montagne, connaîtront sans faute
L'herbe triomphante, royale,
Laquelle on nomme minérale.
Notre Mercure naît entre deux montagnes.
dit Arnaud de Villeneuve; ce sont les deux sommets
du Parnasse, ou le double mont. Notre
Rebis se forme entre deux montagnes, comme
l'Hermaphrodite de la Fable, dit Michel Majer,
(a) L'or, l'argent & le mercure vulgaires.
II. Partie. O
@
210 FABLES
qui en a composé son 38e. Emblème: tant d'autres
enfin qu'il serait trop long de rapporter, &
qui insinuent clairement, quoiqu'allégoriquement,
que leur poudre aurifique ou solaire
prend & se forme de & sur cette montagne. Il
est même à croire que le Mont-Hélicon n'a pris
son nom que de la, c'est-à-dire de ΗΗΗλιος, soleil,
& Κόνις, poudre; aussi était-il consacré à Apollon.
Ceux qui le font venir de ΕΕλικὸς, noir,
prouvent également pour mon système, & plus
particulièrement pour la circonstance de l'oeuvre
où il s'agit des Muses ou des parties volatiles,
qui se manifestent dans le temps que la matière
se réduit en poudre noire; ce qu'Hésiode n'a pas
oublié, comme nous le verrons ci-après.
L'autel de Jupiter qui y est placé, n'est-il pas
le fils de Saturne, le Jupiter Philosophique,
dont nous avons parlé si souvent? La fontaine
bleuâtre autour de laquelle les Muses dansent
est-elle autre chose que l'eau mercurielle, à laquelle
Raymond Lulle dit (
a) qu'il donne le
nom d'eau céleste, à cause de sa couleur du ciel?
c'est ce même mercure que Philalethe appelle
ciel, & qui doit être sublimé, ajoute cet Auteur
(
b), jusqu'à ce qu'il ait acquis une couleur
céleste; ce que les idiots, dit-il, entendent du
mercure vulgaire. La couleur bleuâtre, dit Flamel
(
c), marque que la dissolution n'est pas
encore parfaite, ou que la couleur noire fait
place à la grise. C'est dans cette fontaine du
| (a) Lib. secret. & alibi | (b) Enarret. Method.
|
| passim. | (c) Explic. de ses figur.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
211
Trévisan, que les Muses baignent leurs corps
tendres & délicats, & autour de laquelle elles
dansent, car les parties volatiles, qui montent
alors & descendent sans cesse dans le vase, retombent
dans la fontaine pour s'y laver, & en
ressortent de nouveau en voltigeant & dansant
pour ainsi dire; ce qu'Hésiode exprime par ces
termes:
Choreas ducere solent, & vehementer
tripudiare pedibus. Il ajoute aussi, pour indiquer
que c'est dans l'espace vide du vase,
velatae
sunt aëre multo: il désigne même la circonstance
de l'opération où la matière est parvenue
au noir,
noctu incedunt. Aussi Ovide feint-il
qu'un nommé Pyrenée invita les Muses à entrer
chez lui, parce qu'il pleuvait; qu'ayant été épris
de leur beauté, il conçut le dessein de leur faire
violence, & les enferma pour cet effet; mais que
les Dieux exauçant leurs prières, leur accordèrent
des ailes, au moyen desquelles elles s'échappèrent
de ses mains:
...... Claudit sua tecta Pyreneus
Vimque parat: quem nos sumptis effugimus alis.
Métam. l. 5.
Musée & plusieurs Anciens disaient que les
Muses étaient soeurs de Saturne, & filles du
Ciel; sans doute parce que la matière de l'oeuvre
parvenue au noir, est le Saturne des Philosophes:
& si Hésiode les dit filles de Jupiter & de Mnemosyne,
c'est que les parties volatiles voltigent
dans le vase, lorsque le Jupiter des Philosophes
ou la couleur grise succède à la noire, exprimée
O ij
@
212 FABLES
par Mnemosyne, de μνη̑μα, sépulcre, tombeau;
Philalethe & Nicolas Flamel, entre les autres,
ont employé l'allégorie des tombeaux, pour indiquer
cette couleur: " Donc cette noirceur en"
seigne clairement qu'en ce commencement
" la matière commence à se pourrir & dissoudre
" en poudre plus menue que les atomes du So"
leil, lesquels se changent en eau permanente;
" & cette dissolution est appelée par les Philo"
sophes, mort, destruction, perdition, parce
" que les natures changent de forme. De là sont
" sorties tant d'allégories sur les morts, tombes
" & sépulcres (
a). " Basile Valentin les a
employées dans ses 4°. & 8°. Clefs, & dans la
première opération de son Azoth.
Les Anciens pouvaient-ils donc se dispenser
de faire présider Apollon au choeur des Muses,
le soleil philosophique étant la partie fixe, ignée,
principe de fermentation, de génération, & la
principale de l'oeuvre, à laquelle les parties volatiles
tendent enfin & s'y réunissent comme à
leur centre?
Il est temps de revenir à Persée, car l'épisode
n'est déjà que trop long. Cette allégorie ne
soufre pas plus de difficulté que les autres: la
tour où Danaé est renfermée est le vase; Danaé
est la matière; Jupiter en pluie d'or est la rosée
aurifique des Philosophes, ou la partie fixe solaire,
qui se volatilise pendant que la matière
passe du noir à la couleur grise, & retombe en
forme de pluie sur la matière qui reste au fond.
(a) Ibid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
213
Persée naît de cette conjonction: car, comme
le dit l'Auteur du Rosaire, & le mariage & la
" conception se font dans la pourriture au fond
" du vase, & l'enfantement se fait en l'air,
" c'est-à-dire au sommet. " C'est pourquoi Acrise
est dit le grand-père de Persée d'ἄκρεις, sommet,
comble. Senior dit en conséquence: " Comme
" nous voyons deux rayons du soleil pleuvoir
" sur la cendre morte, qui revit de même qu'une
" terre aride semble renaître, lorsqu'elle est ar"
rosée. C'est là le frère & la soeur qui se sont
" épousés par l'adresse de la préparation, &
" & après que sa soeur a conçu, ils s'envolent,
" & vont sur le haut des maisons des monta"
gnes: voilà le Roi dont nous avons parlé,
" qui a été engendré dans l'air, & conçu dans
" la terre. "
Arnaud de Villeneuve nous apprend quelle
doit être l'éducation de Persée. " Il y a un temps
" déterminé pour qu'elle (Danaé) conçoive,
& enfante & nourrisse son enfant. Ainsi, lorsque
" la terre aura conçu, attendez avec patience
" l'enfantement. Quand le fils (Persée) sera né,
" nourrissez-le de manière qu'il soit vigoureux
" & assez fort pour combattre les monstres, &
" qu'il puisse s'exposer au feu sans en craindre
" les atteintes. " C'est dans cet état qu'il se
trouve armé du cimeterre de Mercure, du
bouclier de Pallas, & du casque de Pluton. Il
pourra s'exposer à attaquer Méduse, & fera naître
Chrysaor du sang qui sortira de la plaie; c'est-
à-dire, qu'étant devenu poudre de projection, il
vaincra les soufres impurs & arsenicaux qui infectent
O iij
@
214 FABLES
les métaux imparfaits, & les transmuera
en or; car Chrysaor vient de χρυσὸς, or. Les
symboles de ces soufres malins, venimeux &
mortels, sont les Gorgones; aussi les représente-
t-on encore sous des figures monstrueuses, les
cheveux entrelacés de serpents, & ayant des ailes
dorées, faisant leur séjour auprès du jardin des
Hespérides.
------------------------------------------------
§. IV.
Léda, Castor, Pollux, Hélène & Clytemnestre.
L EDA, femme de Tyndare, Roi de Sparte,
fut aimée de Jupiter (
a). Ce Dieu transformé
en cygne, & poursuivi par une aigle, alla se
jeter entre les bras de Léda, & au bout de
neuf mois elle accoucha de deux oeufs, de l'un
desquels sortit Pollux & Hélène, & de l'autre
Castor & Clytemnestre (
b). Le premier de ces
(a) Euripid. Ovid. Epist. d'Hel. à Pâris.
(b) Quod Jupiter fama est volavit ad matrem meam
Ledam, oloris alitis formâ obsitus
Fugâque fictâ quod volueris nuntia
Jovis fit insecuta, mox compressit hanc. Euripid.
Castora, Pollucemque mihi nunc pandite Musae
Tyndaridas Jovis è coelesti femine natos.
Taygeti peperit quondam hos sub vertice Leda
Clam conjuncta Jovi coelestia regna tenenti.
Homer. in Hymnis & Odyss.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
215
oeufs fut la source de tous les maux prétendus
qu'éprouvèrent les Troyens. Mais si Hélène n'a
existé qu'en fiction, que deviendra la réalité de
son rapt? que restera-t-il de la guerre de Troye?
si Hélène n'est qu'une personne imaginaire,
Castor & Pollux n'auront pas une existence plus
réelle; ils n'auront assisté qu'en fiction à l'expédition
des Argonautes, qui, selon les Chronologues,
se passa environ cent ans avant la guerre
de Troye: Clytemnestre n'aura pas été tuée par
Oreste, fils d'Agamemnon. Qu'on supprime également
la pomme d'or jetée par la discorde,
& il n'y aura plus de dispute entre les Déesses, &
le rapt d'Hélène n'aura pas lieu. Ainsi une pomme
& un oeuf ont été la source de mille maux;
mais, avouons-le de bonne foi, de maux aussi
chimériques que la source qui les a produits:
car trouverait-on autant de raison que M. l'Abbé
Banier (
a), pour croire qu'on ne doit pas mépriser
la
conjecture de ceux qui prétendent que
Léda avait introduit son Amant dans le lieu le
plus élevé de son palais, qui pour l'ordinaire
était de figure ovale, & par cette raison étaient
appelés chez les Lacédémoniens άὸν; ce qui,
selon lui, donna lieu à la fiction de l'oeuf. Il faut
avoir grand besoin de semblables conjectures,
pour en former de telles. Pour en voir le ridicule,
il suffit de faire attention que la Fable ne
dit pas que Léda accoucha dans un oeuf, mais
d'un oeuf. Cette Princesse eût-elle donc accouché
d'un bâtiment ovale? Mais laissons pour un
(a) Tom. III. l. 3. c. 9.
O iv
@
216 FABLES
moment cet oeuf, & disons deux mots de
Clytemnestre.
Agamemnon l'épousa, & en eut Oreste; il
partit ensuite pour la guerre de Troye, & laissa
auprès d'elle Egisthe, son cousin, avec un Chanteur
pour les observer. Egisthe s'étant fait aimer
de Clytemnestre, se défit du trop vigilant gardien.
Clytemnestre trouva aussi le moyen de se
débarrasser de son mari à son retour de la guerre
de Troye, & Oreste aurait été aussi la victime
de cette intrigue, s'il n'eût pris le parti de la
fuite. Il vengea dans la suite la mort de son père
& de son aïeul, en faisant périr de sa propre
main Egisthe & Clytemnestre dans le Temple
d'Apollon. Oreste reçut de l'Aréopage l'absolution
de son crime; les suffrages ayant été partagés
pour l'absoudre ou le condamner, il éleva
un Autel à Minerve, qui par sa voix ôta l'équilibre;
il fut se purifier en buvant de l'eau d'Hippocrene.
Mais le souvenir de son crime le poursuivait
partout; la fureur le saisit, & ayant
consulté l'Oracle pour apprendre le moyen d'en
être délivré, il en eut pour réponse, qu'il devait
aller en Tauride, pays des Scythes, en enlever
la statue de Diane, ramener sa soeur Iphigénie
avec lui, & se baigner dans un fleuve composé
des eaux de sept sources.
Pendant tout ce voyage, Oreste avait conservé
sa chevelure en signe de deuil; il la coupa
dans la Tauride, & le lieu où il la déposa,
fut nommé
Acem. Quelques-uns disent aussi
qu'il le fit auprès d'une pierre sur laquelle il
s'était assis le long du fleuve Gytée dans la
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
217
Laconie (
a), lorsque sa fureur lui passa.
Etant de retour, il donna sa soeur Electre en
mariage à son ami Pylade, & après qu'il eut
tué Néoproleme, fils d'Achille, il épousa lui-
même Hermione, dont il eut Tysamene. Il
trouva aussi le moyen de se concilier les bonnes
grâces d'Erigone, fille d'Egisthe, en eut Penthile,
& mourut enfin de la morsure d'un serpent.
Dans la suite les Lacédémoniens eurent recours
à l'Oracle, pour terminer une guerre fort
désavantageuse qu'ils avaient avec les Tégéens.
L'Oracle répondit qu'il fallait chercher les os
d'Oreste dans un lieu où les vents soufflaient,
où l'on frappait, où l'instrument frappant était
repoussé, & enfin où se trouvaient la ruine &
la destruction des hommes. Lychas interpréta
cette réponse de la forge d'un Ouvrier, où soufflent
les vents, où le marteau frappe & est repoussé
par l'enclume, & enfin où se travaillent
les armes pour la destruction de l'humanité. Il y
trouva en effet les os d'Oreste, & les ensevelit,
suivant l'ordre de l'Oracle, dans le tombeau
d'Agamemnon auprès du temple des Parques.
L'Abbé Banier a, selon sa louable coutume,
supprimé toutes les circonstances de cette fable,
qu'il ne pouvait plier au plan de son système.
En effet, à prendre les choses à la lettre, combien
d'absurdités n'y trouve-t-on pas? mais ramenées
à l'allégorie d'où elles tirent leur origine,
tous ces crimes prétendus de la famille
d'Oreste, & toutes ces absurdités s'évanouissent.
(a) Pausan. in Lacon.
@
218 FABLES
Nous expliquerons ce qu'il faut entendre par
Agamemnon, lorsque nous parlerons de la guerre
de Troye. Clytemnestre, son épouse, était fille
de Jupiter & de Léda, & non de Tyndare &
de Léda, mais née dans le Palais de ce dernier,
si nous en croyons Homère & Apollonius, ce
qui fit donner le nom de Tyndarides à Castor
& Pollux, frères de Clytemnestre. Ils naquirent
de deux oeufs; ce que M. l'Abbé Banier explique
de la forme du haut du Palais de Tyndare
parce que ce lieu était appelé ὦον, & qu'ώόν veut
dire oeuf; heureuse équivoque dont ce savant
Mythologue a bien su faire usage d'après les
conjectures d'autrui (
a): mais de semblables
ressources n'en imposent qu'à ceux qui ne savent
pas la distinction essentielle de la signification
de deux mots marqués par des accents si
différents. D'ailleurs la fiction de la métamorphose
de Jupiter en cygne, ne suffisait-elle pas
pour déterminer l'idée que présentait le terme
d'ώόν? Un cygne se multiplie-t-il autrement que
par des oeufs proprement dits? Il valait donc
mieux regarder de bonne foi cette fiction pour
une fable pure, & dire que ces oeufs & Léda
n'ont eu qu'une existence imaginaire.
Si M. l'Abbé Banier eût de bonne foi adopté
cette conjecture, pourquoi ne s'en est-il pas servi
pour expliquer aussi la naissance d'Esculape sorti
d'un oeuf? Il avoue que le nom de Coronis,
mère de ce Dieu de la Médecine, a pu donner
lieu a cette fiction, parce que Coronis signifie
(a) Loc. cit.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
219
une corneille. Quelle raison aurait pu empêcher
de penser que la métamorphose de Jupiter en
cygne aurait fait dire que Léda accoucha de
deux oeufs? La conjecture eût été bien plus naturelle
que celle par laquelle on a eu recours à
des appartements de forme ovale, où Léda aurait
introduit son Amant. Mais notre Savant
ignorait que les Auteurs de la fiction d'Esculape
& de celle de Léda, avaient le même objet en
vue, c'est-à-dire la matière de l'oeuvre Hermétique,
que plusieurs Philosophes ont appelée oeuf;
ce qui a fait dire à Flamel (
a):
le fourneau est
la maison & l'habitacle du poulet. Hermès dans
son livre des sept Chapitres, appelés par Flamel
les sept Sceaux Egyptiens, dit que de la
matière de l'oeuvre il doit naître un oeuf, & de
cet oeuf un oiseau. Basile Valentin a employé
l'allégorie du cygne dans ses 6e. & 8e. Clefs.
Raymond Lulle (
b) nous apprend que l'enfant
Philosophique s'arrondit en forme d'oeuf dans le
vase: &, comme dit Riplée, " nous appelons
" oeuf notre matière, parce que de même qu'un
" oeuf est composé de trois substances, savoir,
" le jaune, le blanc & la petite peau qui les
" enveloppe sans y comprendre la coque, de
" même notre matière est composée de trois,
" savoir, soufre, sel & mercure. De ces trois
" doit naître l'oiseau d'Hermès, ou l'enfant
" Philosophique, en lui administrant un feu
" semblable à celui de la poule qui couve. "
Moscus s'exprime (
c) d'une manière à ne laisser
| (a) Explic. de ses figur. | (b) De Quinta essentia.
|
| ch. 3. | (c) Tourbe.
|
@
220 FABLES
aucun doute sur l'explication de la fable de Léda
& de Coronis. " Je vous déclare, dit-il, qu'on
" ne peut faire aucun instrument, sinon avec
" notre poudre blanche, étoilée, luisante, &
" avec notre pierre blanche; car c'est de cette
" poudre qu'on fait les matériaux propres à for"
mer l'oeuf. Les Philosophes ne nous ont ce"
pendant pas voulu dire, sinon par allégorie
" & par fiction, quel était cet oeuf, ou quel est
" l'oiseau qui l'a engendré; mais il est d'abord
" oeuf de corbeau (Coronis), & ensuite oeuf
" de cygne (Léda). "
Mais pourquoi Léda accouche-t-elle de deux
oeufs? & pourquoi de chaque oeuf sort-il deux
enfants, l'un mâle, l'autre femelle? C'est que
l'Auteur de cette fable a eu en vue les deux opérations
du grand oeuvre, & que dans l'une &
dans l'autre, la couleur passe par la couleur
blanche & la rouge; la blanche appelée des
noms de femmes, Lune, Eve, Diane, &c.
& la rouge, Apollon, Soleil, Adam, mâle, &c.
Philalèthe nomme même (
a) la couleur rouge
le jaune de l'oeuf, & la couleur blanche le blanc.
Rien d'ailleurs n'est si commun dans les Traités
de Philosophie Hermétique, que les allégories
de frère & soeur jumeaux, par conséquent nés
du même oeuf, donc parle Servilius dans la
Tourbe, en ces termes: " Sachez que notre
" matière est un oeuf. La coque est le vase, &
" il y a dedans blanc & rouge (mâle & femelle).
" Laissez-le couver à sa mère sept semaines,
(a) Vera confect, lap.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
221
" ou neuf jours, ou trois jours..... il s'y fera
" un poulet ayant la crête rouge, la plume blan"
che, & les pieds noirs. " Telle est donc la
matière de ces oeufs, & des enfants qui en sortent.
Clytemnestre est mariée à Agamemnon, &
son fils Oreste devient matricide dans le temple
même d'Apollon, toutes les portes fermées. Un
forfait si odieux eut plutôt mérité d'être enseveli
dans les ténèbres de l'oubli, que d'être conservé
à la postérité, s'il eût été réel; mais heureusement
il est purement fabuleux, & une suite
nécessaire de l'allégorie qui l'a précédé. On trouve
ce crime prétendu dans presque tous les Traités
de Philosophie Hermétique; rien n'y est plus
commun que les allégories d'un fils qui tue sa
mère (
a). Tantôt c'est la mère qui détruit son
fils; un enfant qui tue son père; un frère qui
dévore sa soeur, & la ressuscite (
b); enfin tant
d'autres fictions & métaphores de meurtres,
homicides, parricides, &c.: tels on les voit dans
les différents Traités sur le grand oeuvre, tels
ils sont dans la Fable. On y trouve des incestes
du père avec la fille, du fils avec la mère, du
frère avec la soeur: tels sont ceux de Cynira,
d'Oedipe, de Jocaste, &c.
Pour être encore mieux convaincu du rapport
immédiat que cette fable d'Oreste a avec la confection
de la pierre des Sages, il suffit d'en remarquer
& d'en peser toutes les circonstances.
| (a) Flamel Explicat. de | Raymond Lulle, Codicille.
|
| ses figur. La Tourbe, &c. | (b) Lettre d'Aristée.
|
@
222 FABLES
Pourquoi Oreste tue-t-il sa mère dans le temple
d'Apollon, & notez, les portes fermées? Ce
temple n'est-il pas précisément le vase où se
forme, où réside, où est honoré & comme adoré
le Soleil, l'Apollon Philosophique? Si la porte
de ce temple ou de ce vase n'était pas fermée,
close, scellée & bien lutée, les esprits volatils
qui cherchent à s'échapper n'agiraient plus;
Clytemnestre s'enfuirait; Oreste, ou la partie
fixe, ne pourrait tuer, c'est-à-dire fixer le volatil;
la putréfaction, appelée mercure, mort,
destruction, sépulcre, tombeau, indiquée par
la mort de Clytemnestre, ne se ferait pas, &
l'oeuvre resterait imparfaite.
Oreste ne fut absous de son crime qu'à condition
qu'il irait se laver & se purifier dans l'eau
d'une rivière, composée de sept sources; ce qui
indique parfaitement le mercure des Sages; puisque,
comme le dit d'Espagnet (
a), " sitôt
" qu'on est parvenu à entrer dans le jardin des
" Hespérides, on trouve à la porte une fontaine
" qui se répand dans tout le jardin, & qui est
" composée de sept sources. "
On sait que le volatil est signifié par les femmes:
ainsi quand la Fable dit qu'Oreste ramena
sa soeur Iphygénie de la Tauride, c'est comme
si l'on disait que la partie volatile est ramenée
du haut du vase, où elle circulait, dans le fond
où elle se fixe avec la partie fixe représentée par
Oreste, dont la fureur, le trouble ne signifient
que la volatilisation; car le fixe doit être volatilisé
(a) Arc. Herm. Can. 52.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
223
avant d'acquérir une fixité permanente,
suivant ce précepte des Philosophes: volatilisez
le fixe, & fixez le volatil. C'est pourquoi l'Oracle
lui ordonna d'aller au temple de Diane,
parce que la couleur blanche, appelée Diane
par les Philosophes, indique le commencement
de la fixité de la matière du Magistère.
Monsieur l'Abbé Banier & presque tous les
autres Mythologues laissent une infinité de petites
circonstances des Fables sans explication,
soit qu'ils ne puissent les expliquer, ou qu'ils les
regardent comme inutiles, & comme ne pouvant
avoir aucun rapport avec l'Histoire ou la
Morale. Comment en effet expliqueraient-ils
cette affectation des Auteurs à marquer qu'Oreste
conserva ses cheveux, de même qu'Osiris, pendant
un certain temps, & pourquoi Hésiode appelle
Danaé la Nymphe aux beaux cheveux?
Si ce fait ne signifie rien, quant à l'Histoire &
à la Morale, il devient un précepte pour la conduite
des opérations du grand oeuvre. Les cheveux
sont regardés à peu près comme une chose
superflue, la matière du Magistère paraît avoir
quelque chose d'inutile & de superflu: mais,
dit Geber (
a), " notre art ne consiste pas dans
" la pluralité des choses; notre Magistère con"
siste dans une seule matière, à laquelle nous
" n'ajoutons rien d'étranger, & n'en diminuons
" rien; nous en ôtons seulement le superflu
" dans la préparation. " Ce que Philalèthe explique
ainsi: " Vous remarquerez que ce terme
| (a) Somme. | (b) Enarrat Method.
|
@
224 FABLES
" de
superflu de Geber est équivoque, parce
" qu'il signifie à la vérité une chose superflue,
" mais un superflu très utile à l'oeuvre, qu'il faut
" cependant ôter en certain temps. Souvenez-
" vous bien de cela, car c'est un grand secret. "
Plusieurs Philosophes ont même donné le nom
de
cheveux à cette matière; ce qui a induit en
erreur nombre de Chimistes, qui ont pris les
cheveux pour la matière de l'oeuvre Hermétique.
Ces cheveux d'Oreste doivent donc être conservés
pendant son voyage, c'est-à-dire jusqu'à la
fixation d'Oreste volatilisé, qui ne les coupera
que lorsqu'il sera parvenu à la pierre
acem, c'est-
à-dire, à la matière rendue fixe comme une pierre,
qui alors est un remède pour les infirmités du
corps humain, comme l'indique l'étymologie
de ce nom
acem, qui vient de ἄκος, remède. Pour
finir l'article d'Oreste, il suffit de dire qu'il était
un des descendants de Pelops, à qui les Dieux
avaient fait présent d'un bélier à toison d'or; ce
que les Mythologues ont expliqué d'un sceptre
couvert d'une toison dorée (
a).
(a) M. l'Abbé Banier, Mythol. T. III. liv. 6. ch. 1.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
225------------------------------------------------
§. V.
Europe.
J UPITER devenu amoureux d'Europe, fille
d'Agenor, Roi de Phénicie, ordonna à Mercure
de l'engager à aller se promener sur le bord
de la mer, où ce Dieu s'étant métamorphosé
en taureau blanc, la mit sur son dos, traversa
la mer à la nage, & transporta Europe dans l'Ile
de Crète. Du commerce qu'elle eut avec Jupiter
naquirent Minos, Rhadamanthe & Sarpedon.
J'ai déjà touché en passant l'allégorie de Cadmus,
frère d'Europe; la fondation de la Ville de Thèbes
en Béotie, lorsqu'il cherchait sa soeur.
Minos épousa Pasiphaé, fille du Soleil, soeur
d'Aetes, & en eut Ariane & Minotaure, qui
fut enfermé dans le labyrinthe de Dédale, & fut
tué par Thésée, avec les secours que lui fournit
Ariane.
Les femmes que les Fables donnent pour
Maîtresses à Jupiter ont presque toutes des noms,
qui dans leur étymologie signifient le deuil, la
tristesse, quelque chose de noir, d'obscur, de
sombre, comme tombeau, sépulcre, oubli,
putréfaction, pourriture, &c. d'où pourrait venir
cette affectation, dans le temps même que les
Auteurs de ces fictions nous les représentent comme
des femmes d'une très grande beauté; la
couleur noire n'y était pas sans doute un obstacle,
puisque l'Ecriture Sainte fait parler ainsi
II. Partie. P
@
226 FABLES
l'épouse des Cantiques: Je suis noire, mais je
suis belle.
Nigra sum, sed formosa. Le nom
d'Europe a une signification à peu près semblable,
si on le fait venir d'Εύρὰς, moisissure, pourriture,
putréfaction; & d'όωὸς, suc, humeur,
comme si l'on disait suc gâté, moisi, pourri.
Ce n'est pas sans raison que les Auteurs de
ces fictions en choisissaient de telles, puisque le
Jupiter des Philosophes agit toujours sur la matière
devenue noire, ou dans l'état de putréfaction,
indiquée par ces femmes. Ce qui en résulte
est l'enfant Philosophique, dont il est parlé
presque dans tous les Livres Hermétiques.
Jupiter se change en taureau blanc, pour enlever
Europe pendant qu'elle se promène & se
divertit avec des Nymphes sur le bord de la
mer. Mais la couleur du taureau pouvait-elle
être autre que celle-là, puisque la blanche succédant
à la noire, semble l'enlever & la ravir?
Ce taureau est, comme dans la fable d'Osiris,
le symbole de la matière fixe volatilisée: il enlève
Europe pendant qu'elle jouait avec ses compagnes;
ces jeux sont les mêmes que les danses
des Muses, c'est-à-dire la circulation des parties
volatiles & aqueuses: la mer est le mercure,
appelé
Mer par le plus grand nombre des Philosophes.
" Je suis Déesse d'une grande beauté
" & d'une grande race, dit Basile Valentin
" dans son Symbole nouveau. Je suis née de
" notre mer propre. " Le même Auteur représente
une mer dans le lointain de presque toutes
les figures hiéroglyphiques de ses douze Clefs.
Flamel appelle ce mercure
l'écume de la mer rouge.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
227
Le Cosmopolite le nomme
eau de notre mer.
Les Philosophes, dit d'Espagnet (
a), ont aussi
leur mer, où naissent des poissons, dont les
écailles brillent comme l'argent.
Minos épousa Pasiphaé, fille du Soleil, c'est-
à-dire toute lumière ou clarté; car Πάς signifie
tout, & Φαἰς, lumière; Minos étant l'enfant qui
naît de Jupiter & d'Europe, ou de la couleur
grise & noire, épouse la fille du Soleil ou la
clarté, représentée par la couleur blanche. Minotaure
sort de ce mariage, & est renfermé dans
le labyrinthe de Dédale, symbole de l'embarras
& des difficultés que l'Artiste rencontre dans le
cours des opérations: aussi est-il fait par Dédale,
de Δαιδαλὸς, qui veut dire Artiste. Thésée, le plus
jeune des sept Athéniens envoyés pour combattre
le Minotaure, vint à bout de s'en défaire par
le secours d'Ariane, qu'il épouse dans la suite.
Ces sept Athéniens sont les sept imbibitions de
l'oeuvre, dont la dernière ou le plus jeune tue
le monstre, en fixant la matière, & en se fixant
avec elle il l'épouse. Si Thésée l'abandonne, &
Bacchus la prend pour femme, c'est que la couleur
rouge succède à la blanche, & Bacchus,
comme nous l'avons expliqué dans son Article,
n'est autre chose que cette matière parvenue au
rouge. Il fallait bien que le fil qu'Ariane fournit
à Thésée, fût fabriqué par Dédale, puisque
c'est l'Artiste qui conduit les opérations; aussi
Dédale avait-il été à l'école de Minerve.
Les deux fils d'Europe, Minos & Rhadamanthe,
(a) Can 54.
P ij
@
228 FABLES
furent constitués Juges de ceux que
Mercure conduisait au Royaume de Pluton; ils
condamnaient les uns à des supplices, & envoyaient
les autres aux Champs-Elysées. La putréfaction
de la matière dans le vase des Philosophes
est appelée mort, comme nous l'avons
vu dans cent endroits de cet Ouvrage. Cette
putréfaction ne peut se faire qu'à l'aide du mercure
des Sages; ce qui a fait dire à quelques
Anciens, que les hommes ne mouraient que
par Mercure:
Tum virgam capit: hac animas ille avocat Orco
Pallentes, alia sub tristitia tartara mittit:
Dat somnos, adimitque, & lumina morte resignat.
Aeneid. l. 4.
Dans cette putréfaction qui constitue le Royaume
de Pluton, Minos & Rhadamanthe sont
établis Juges des morts; c'est-à-dire, que se
faisant alors une dissolution parfaite de la matière,
& une séparation du pur d'avec l'impur
le jugement de Minos & de Rhadamanthe s'accomplit
toujours par Mercure qui en est l'exécuteur.
Les impures sont reléguées au Tartare
ce qui leur a fait donner le nom de
terre damnée;
les parties pures sont envoyées aux Champs-
Elysées, & sont glorifiées, suivant l'expression
de Basile Valentin dans son Azoth, de Raymond
Lulle dans la Théorie de son Testament ancien,
de Morien dans son Entretien avec le Roi Calid,
& de plusieurs autres Philosophes.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
229------------------------------------------------
§. VI.
Antiope.
L A fable d'Antiope a été fabriquée par différents
Auteurs; elle est cependant de la première
antiquité. Il est surprenant que M. l'Abbé
Banier la regarde comme assez récente, & comme
n'ayant eu cours qu'après Homère. " Ce
" Poète, dit notre Mythologue (
a), si savant
" dans la Mythologie Païenne, n'aurait pas
" manqué d'en parler dans l'endroit de l'O"
dyssée (l. 2.) où il fait mention des deux
" Princes (Amphion & Zethus) qui fermèrent
" la Ville de Thèbes par sept bonnes portes,
" & élevèrent des tours d'espace en espace; sans
" quoi, dit-il, tout redoutables qu'ils étaient,
" ils n'eussent pu habiter sûrement cette grande
" Ville. " Il y a premièrement une faute dans
la citation; ce n'est pas dans le second Livre,
mais dans le onzième, qu'Homère parle de ces
deux Princes dans les termes cités. Secondement,
M. l'Abbé Banier, ou n'a pas lu cet endroit
d'Homère, ou s'imaginant mal-à-propos
qu'on s'en rapporterait à sa bonne foi, a avancé
avec trop de témérité qu'il n'y était fait aucune
mention d'Antiope: sans doute la façon dont
ce Prince des Poètes en parle, n'était pas favorable
au système de ce Mythologue. Homère fait
(a) T. III, l. 1. ch. 8. pag. 78. de l'édit. in-4°. 1740.
@
230 FABLES
parler Ulysse en ces termes (
a): " Après celle-
" là, je vis Antiope, fille d'Asope, laquelle se
" glorifiait aussi d'avoir dormi dans les bras de
" Jupiter, & d'avoir eu de ce Dieu deux en"
fants, Amphion & Zethus, qui les premiers
" jetèrent les fondements de la Ville de Thèbes,
&c. "
Amphion fut mis sous la discipline de Mercure,
& y apprit à jouer si parfaitement de la
lyre, que par la douceur de ses accords, il adoucissait
non seulement la férocité des bêtes sauvages,
& s'en faisait suivre; mais qu'il donnait
le mouvement aux pierres mêmes, & les faisait
arranger à son gré (
b). On en a dit autant d'Apollon,
quand il bâtit les murs de la Ville de
Troye. Orphée gouverna aussi le navire Argo
au son de sa lyre, & faisait mouvoir les rochers.
Peut-on de bonne foi chercher quelque chose
| (a) | Post hanc Antiopem vidi, Asopi filiam,
|
| | Quae utique & Jovis gloriabatur in ulnis dormiisse
|
| | Et peperit duos filios Amphionemque Zethumque,
|
| | Qui primi Thebarum fundamenta locârunt, septem-
|
| ££( | que portarum
|
| | Turribus circumdederunt, quoniam non absque
|
| | turribus poterant
|
| | Habitare latas Thebas, quamvis fortes essent.
|
| | Homer. Odyss. l. 11. v. 159. & seq.
|
| (b) | Dictus & Amphion Thebanae conditor urbis
|
| | Saxa movere sono testudinis, & prece blanda
|
| | Ducere quo vellet.....
|
| | Horat. Art. Poét.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
231
d'historique & de réel dans des fables aussi purement
fables que celles-là? Et n'est-ce pas abuser
de la crédulité, que de les présenter autrement
que comme des allégories? Voyons quel
peut être l'objet de celles d'Antiope & de son
fils Amphion. Les uns la disent fille du fleuve
Asop, & plusieurs Philosophes appellent leur
matière de ce même nom Asop, d'autres Adrop,
d'autres Atrop, & disent qu'il s'en forme un
ruisseau, une fontaine, une eau, un suc, auquel
ils donnent le nom de suc de la Saturnie végétable
(
a). Ce suc s'épaissit, se coagule, devient
solide; n'est-ce pas alors Antiope? d'άντι & ἰπὺς,
c'est-à-dire, qui n'est plus suc, qui est coagulé,
qui n'est plus fluide. Ceux qui donnent Nyctée
pour père à Antiope, ont eu le même objet en
vue, c'est-à-dire la coagulation de la matière au
sortir de la putréfaction, pendant laquelle cette
matière devient noire, & est appelée
nuit, ténèbres;
car de νὺξ, nuit, a été fait Nyctée: par
où l'on voit qu'Antiope a le même caractère que
les autres Maîtresses de Jupiter. La métamorphose
de ce Dieu en Satyre, est expliquée dans l'Article
de Bacchus.
Quand on dit qu'Amphion fut mis sous la
tutelle de Mercure, c'est parce que le mercure
Philosophique dirige tout dans l'oeuvre, & la
férocité des bêtes qu'il savait adoucir, s'explique
de même que celle des tigres, des lions,
des panthères qui accompagnaient Bacchus dans
ses voyages. Les pierres qui venaient se ranger
(a) Flamel, désir désiré.
P iv
@
232 FABLES
à leur place au son de sa lyre, sont les parties
fixes volatilisées de la pierre, qui en se coagulant
se rapprochent les unes des autres, & forment
une masse de toutes les parties répandues
çà & là.
Tels furent les plus célèbres enfants que Jupiter
eut de différentes Nymphes ou Maîtresses.
Il en eut une infinité d'autres, dont les fables
se rapportent à celles que nous avons expliquées.
Tels furent les frères Palices que Jupiter eut de
Thalie; Arcus, de Calysto; Pelasgus, de Niobé;
Sarpedon & Argus, de Laodamie; Hercule,
d'Alcmene, femme d'Amphitryon; Deucalion,
d'Iodame; Britomarte, de Carné, fille d'Eubulus;
Mégare, de la Nymphe. Schytinide;
Aethilie, père d'Endymion, de Protogenie, &
Memphis qui épousa Lydie; de Torédie, Arcefilas;
Colax, d'Ora; Cyrné, de Cyrno; Dardanus,
d'Electre; Hyarbas, Philée & Pilummus,
de Garamantis; Proserpine, de Cérès;
Taygetus, de Taygete; Saon, de Savone, &
grand nombre d'autres qu'il serait trop long de
rapporter. Un Poète a renfermé les principales
métamorphoses de ce Dieu dans les deux vers
suivants:
Fit taurus, Cycnus, Satyrusque, aurumque ob amorem
Europae, Laedes, Antiopae, Danaes.
Je pourrais aussi parler des nombreuses familles
de Neptune, de l'Océan, des fleuves &
des rivières; & sur l'aspect seul de leur simple
généalogie, on verrait bientôt que les racines
de cet arbre, ou les premiers anneaux de cette
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
233
chaîne, sont le Ciel & la Terre, & que Saturne
est le tronc. On en conclurait aisément que
les personnes feintes de ces fables, sont toutes
allégoriques, & font allusion à la matière, aux
couleurs, aux opérations, ou enfin à l'Artiste
même du grand oeuvre. Il suffirait de faire attention
qu'en général tout ce qui dans les fables
porte le nom de femme, fille ou Nymphe,
peut être expliqué de l'eau mercurielle volatile
avant ou après sa fixation; & tout ce qui a le
caractère d'homme doit s'entendre de la partie
fixe, qui s'unit, travaille, se volatilise avec les
parties volatiles, & se fixe enfin avec elles; que
les enlèvements, les rapts, &c. sont la volatilisation;
les mariages & les conjonctions de mâles
& de femelles sont la réunion des parties fixes
avec les volatiles; le résultat de ces réunions
sont les enfants: la mort des femmes signifie
communément la fixation; celle des hommes,
la dissolution du fixe. Le mercure des Philosophes
est très souvent le Héros de l'allégorie;
mais alors l'Auteur de la fable a eu égard à ses
propriétés, à sa vertu résolutive, quant à ses
parties volatiles, & enfin à son principe coagulant,
quand il s'agit de fixer par les opérations.
Alors c'est un Thésée, un Persée, un Hercule,
un Jason, &c.
@
234 FABLES
L I V R E
IV.
Fêtes, Cérémonies, Combats & Jeux institués en l'honneur des Dieux.
L 'HOMME ne peut guères compter sur la
fidélité de sa mémoire: à la longue les faits
se confondent, leurs circonstances s'obscurcissent,
& l'imagination y supplée par sa faculté
inventive. La tradition verbale fondée sur une
base si peu solide, est conséquemment sujette
aux mêmes inconvénients. Les actions passées
depuis longtemps, & les choses qui ne se voient
point étant à peu près le même pour nous, il a
fallu, pour en rappeler la mémoire, ou en fixer
l'idée, les présenter à nos yeux sous la forme
de quelque objet sensible, parce que les choses
qui frappent notre vue, s'impriment bien plus
profondément dans notre esprit, que ce que nous
n'apprenons que par le discours:
. . . .Minus feriunt demissa per aures,
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus.
Horat. Art Poët.
Sur ce principe, les Anciens, tant Juifs que
Païens, instituèrent des fêtes & des cérémonies
pour rappeler dans la mémoire des Peuples les
faits dont le souvenir méritait d'être conservé à
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
235
la postérité. Quelques-uns en rappelant aux hommes
l'auteur de leur être & de tout bien, les engageaient
à lui rendre grâces de ceux qu'ils en
avaient reçus, & à lui en demander de nouveaux.
Sur ces idées, Moïse, par l'ordre de Dieu
même, institua différentes fêtes qui devaient être
observées en certains temps, & à des jours marqués.
De cette espèce sont chaque septième jour
successifs, ou les Juifs étaient obligés de cesser
tout travail manuel & servile, en mémoire du
septième jour de la création, auquel l'Ecriture
dit que Dieu se reposa. La Pâque rappelait la
mort ces premiers nés de l'Egypte, exterminés
en une seule nuit par l'Ange du Seigneur; & la
délivrance de leurs ancêtres Israélites, de la servitude
où ils étaient réduits. La Pentecôte les
faisait ressouvenir que Dieu avait lui-même
donné à Moïse sur le Mont-Sinaï la Loi qu'ils
observaient; & la fête des Tabernacles leur remettait
devant les yeux les quarante années qu'ils
avaient passées dans le désert.
La Sculpture & la Peinture devinrent d'un
grand secours pour cet objet. On fit des statues
& des tableaux, pour servir de mémoire artificielle.
On représenta les actions & les personnes
qui y avaient eu part, & on les exposait chez
les Grecs & les Romains, comme des monuments
de faits mémorables. Les Egyptiens, & Hermès
Trismégiste entr'autres, frappés des biens terrestres
qu'ils avaient reçus du Souverain Etre,
instituèrent des cérémonies & un culte pour lui
en rendre grâces, & pour en rappeler sans cesse
@
236 FABLES
le souvenir au Peuple ignorant. Comme ces
biens étaient de différentes espèces, les cérémonies
furent différentes, suivant l'objet qu'ils
avaient en vue. Dans ce genre se trouve le boeuf
Apis, le choix que l'on faisait d'un boeuf noir
marqué d'une tache blanche, sa consécration,
son logement & sa nourriture dans le temple de
Vulcain, le culte qu'on lui rendait, sa mort par
la suffocation dans l'eau, son inhumation, &c
& le nouveau choix que l'on faisait de son successeur.
On y vit aussi les fêtes d'Osiris, de Cérès,
d'Adonis & autres semblables, dont nous avons
déjà dit quelque chose, & dont nous parlerons
encore, telles que les Bacchanales, les Saturnales,
&c. Il n'est point douteux que les instituteurs
de ces fêtes se proposaient un bon objet,
& que la seule ignorance des Peuples les entraîna
ensuite dans l'abus qu'ils en firent. Les Prêtres,
obligés par serment & sous peine de mort, aux
secrets voilés sous ce culte & ces cérémonies,
n'eurent pas assez d'attention d'instruire le Peuple
suivant l'idée qu'il devait en avoir.
Ils avaient deux manières de se transmettre
ces secrets; l'une par des hiéroglyphes qui parlaient
aux yeux du corps, & l'autre par l'explication
des allégories des Dieux, des Déesses &
des Héros, dont ces hiéroglyphes représentaient
l'histoire feinte. On en expliquait la lettre au
Peuple, & le sens à ceux que l'on voulait initier.
Ces hiéroglyphes étaient pris des animaux & des
autres choses corporelles peintes ou sculptées. La
célébration des mystères, le vrai sens des allégories,
& l'explication naturelle des hiéroglyphes,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
237
semblaient n'être faits que pour les Prêtres,
& ceux qui devaient être instruits du fond
des choses. Le Peuple se contentait de l'extérieur.
On lui disait que tout cela n'était institué
que pour rendre à Dieu les grâces qu'on lui devait,
& que ces différents objets ne leur étaient
présentés que pour leur rappeler les différentes
faveurs du Ciel. Par le moyen de cette explication,
ils étaient en possession tranquille de leur
secret. Nous avons dit quel était ce secret, &
pourquoi il était défendu de le révéler. Les Prêtres
en firent donc toujours un mystère; & comme
ils voulaient prouver au Peuple que les instructions
qu'ils lui donnaient à cet égard, étaient
les vraies explications de ces mystères, ils avaient
un extérieur capable de prouver qu'ils regardaient
en effet ces animaux comme des symboles
de Dieu, & de quelque chose de sacré. Insensiblement
le Peuple fut plus loin: ce qui
n'était d'abord que symbole devint pour lui la
chose signifiée. Il adora la figure pour la réalité.
Et ne voyons-nous pas encore aujourd'hui dans
nos Provinces la plupart des Paysans être aussi
jaloux de la dévotion du Patron de leur paroisse,
que de celles qu'ils doivent avoir envers Dieu?
Combien d'entr'eux, malgré les instructions
journalières de leurs Pasteurs, ont plus de vénération
& de respect pour la figure de bois ou de
terre de saint Roch & de son chien, que pour
Dieu même? Ont-ils une maladie? le cierge sera
plutôt porté pour être brûlé devant la figure
d'un saint, que devant le très saint Sacrement.
L'idée de la plupart a-t-elle un autre objet que
@
238 FABLES
la figure même du Saint? J'en appelle au jugement
des personnes sensées qui ont occasion de
fréquenter cette espèce de simulacre vivant de
l'humanité.
Telle est la véritable source des erreurs, des
abus & des superstitions introduits chez les
Egyptiens; une erreur entraîne dans une autre
erreur, un premier abus en amène un second:
c'est ainsi que les Dieux se multiplièrent chez
eux à l'infini. Quand on eut commencé à adorer
un boeuf, aurait-on trouvé du ridicule à rendre
le même culte à un autre animal? Le commerce
des Egyptiens avec les autres Nations, & les
colonies qu'ils formèrent, y portèrent les mêmes
erreurs. Elles se communiquèrent ainsi d'un
pays à un autre, & enfin presque par toute la
terre.
Il ne faut donc pas recourir à la malédiction
de Cham, pour trouver la source de l'aveuglement
de ses descendants; puisque ceux de Sem
& de Japhet y tombèrent aussi, quoique plus
tard. Sans doute s'ils avaient eu la même occasion
dans le même temps, ils y auraient donné
comme les autres, & selon les apparences, encore
plus tôt; car les Arts & les Sciences ayant
commencé à fleurir en Egypte avant même qu'on
en eût connaissance dans les autres pays, ses
habitants étaient par conséquent beaucoup plus
instruits, & doivent être censés avoir eu l'esprit
plus fin & plus éclairé.
L'Egypte fut donc le berceau de l'idolâtrie.
Hérodote (
a) dit que les Egyptiens furent les
(a) In Euterpe.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
239
premiers qui connurent les noms des douze grands
Dieux, & c'est d'eux que les Grecs les ont appris.
Lucien (
a) dit formellement que les Egyptiens
sont les premiers qui ont honoré les Dieux,
& leur ont rendu un culte solennel. Le même
Auteur (
b) assure qu'Orphée, fils d'Oeagre & de
Calliope, introduisit le premier le culte de Bacchus
dans la Grèce; & à Thèbes de Béotie, les
fêtes appelées de son nom Orphéennes. Beaucoup
d'autres en parlent de la même manière;
& tous les Savants conviennent que le culte des
Dieux a commencé en Egypte, qu'il s'est répandu
de la en Phénicie, ensuite dans la partie
orientale de l'Asie, puis dans l'occidentale, &
enfin dans les autres pays.
On doit cependant dire des Egyptiens à cet
égard, ce qu'un Savant Anglais a dit de Zoroastre
(
c): c'est-à-dire, qu'ils adoraient un seul
Dieu, Créateur du Ciel & de la Terre; qu'ils
avaient une espèce de culte subordonné, & quelques
cérémonies purement civiles & allégoriques,
à l'égard de leurs Dieux prétendus. Il y a
au moins beaucoup d'apparence que ce fut l'intention
des Instituteurs de ces cérémonies, &
des premiers Prêtres qui les observèrent; & que
le Peuple dans la suite s'habitua à adorer comme
Dieux, ce qui ne leur avait d'abord été présenté
que comme des êtres créés & subordonnés au
Créateur de toutes choses.
| (a) De Deâ Syriâ. | (c) Thomas Hyde, Re-
|
| (b) Dial. de Astrol. | ligion des anciens Perses.
|
@
240 FABLES=================================
C H A P I T R E
P R E M I E R;
L ES fêtes qu'Orphée introduisît en Grèce en
l'honneur de Bacchus sont connues en général
sous le nom de Dionysiaques, à cause de son
nom de Dionysus ou Denys.
La principale de ces fêtes se célébrait tous les
trois ans, & se nommait en conséquence Triétérie.
Les Egyptiens en célébraient aussi une en
l'honneur d'Osiris de trois en trois ans, & pour
la même raison, c'est-à-dire le retour des Indes
de l'un & de l'autre. Cette fête était célébrée
par des femmes & des filles, comme les autres
mystères de Bacchus. Les Vierges portaient des
thyrses, & couraient en forcenées par bandes,
comme saisies d'enthousiasme, avec des femmes
échevelées, & qui faisaient en dansant, des
contorsions affreuses. On les nommait Bacchanales,
& Ovide (
a) les dépeint à peu près de la
façon dont nous venons de parler.
Orphée avait institué cette fête sur le modèle
que lui présentait celle d'Osiris. Mais pourquoi
les Instituteurs de celle-ci constituèrent-ils des
femmes & des filles pour la célébrer? C'est que
les Muses avaient accompagné Osiris dans son
voyage. Nous avons expliqué ce voyage dans le
premier Livre, & l'on a vu dans le troisième ce
qu'il faut entendre par les Muses & leurs danses.
Voilà la véritable raison des danses des Prêtresses
(a) Métam. l. 4.
de
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
241
de Bacchus. Si dans la suite il s'y mêla tant
d'indécences & d'infamies, que Lycurgue, Diagondas
& plusieurs autres, firent des lois pour
en abolir les assemblées nocturnes, il ne faut pas
en rejeter la faute sur les Instituteurs, mais sur
le penchant que l'homme semble avoir naturellement
pour la licence & le libertinage.
On disait aussi que Bacchus avait dormi trois
ans chez Proserpine, & les Egyptiens nourrissaient
Apis dans le temple de Vulcain pendant
le même temps; après quoi on le faisait noyer.
Ces fêtes en l'honneur de Bacchus, s'appelaient
communément Orgies. Avant que l'usage
en eût multiplié les cérémonies, on se contentait
d'y porter en procession une cruche de vin, une
branche de sarment, une corbeille environnée
de serpents, appelée corbeille mystérieuse, &
ceux qui portaient le
Phallus venaient ensuite.
La procession était fermée par les Bacchantes,
dont les cheveux étaient entrelacés de serpents.
On disait que les cruches vides, mises dans le
temple de Bacchus pendant la durée de ces fêtes,
se trouvaient à la fin remplies de bon vin. Je
m'en tiendrai à cette simplicité, sans vouloir
entrer dans le détail des autres cérémonies qui
furent ajoutées dans la suite. On peut les voir
dans la Mythologie expliquée de l'Abbé Banier,
Tom. II. pag. 272, & suiv.
Pour entendre quelle fut l'intention de l'Instituteur
de ces fêtes, il faut se rappeler qu'Osiris
& Bacchus n'étaient qu'une même personne,
& tout le monde en convient. Les Orgies tirent
donc leur origine de l'Egypte, & doivent leur
II. Partie. Q
@
242 FABLES
institution, non à Isis, qui n'est qu'un personnage
symbolique de même qu'Osiris; mais à
Hermès Trismégiste, ou quelqu'autre Philosophe
Egyptien, qui en attribua l'institution à la prétendue
Isis, pour donner plus de poids & d'autorité
à sa fiction. Je ne conçois même pas comment
l'Abbé Banier (
a) & les autres Mythologues
ont pu les attribuer à Isis, puisqu'ils disent
que les Egyptiens prenaient la Lune pour Isis,
que le Monument d'Arrius Balbinus, rapporté
par les Antiquaires, portait cette inscription:
Déesse Isis qui est une & toutes choses. Plutarque
dit (
b) qu'a Saïs dans le temple de Minerve,
qu'il croit être la même qu'Isis, on y lisait:
Je
suis tout ce qui a été, ce qui est, & ce qui sera;
nul d'entre les mortels n'a encore levé mon voile.
Ce qui convient parfaitement à ce qu'en dit
Apulée (
c), qui fait parler ainsi cette Déesse:
Je suis la Nature, mère de toutes choses, maîtresse
des Eléments, & commencement des siècles,
la Souveraine des Dieux, la Reine des Mânes....
Ma divinité uniforme en elle-même, est honorée
sous différents noms & par différentes cérémonies
les Phrygiens me nomment Pessinuntienne, mère
des Dieux; les Athéniens, Minerve Cécropienne;
ceux de Chypre, Vénus; ceux de Crète, Diane
Dyctinne; les Siciliens, Proserpine; les Eléusiens,
l'ancienne Cérès; d'autres Junon, Bellone
Hécate, Rhamnusie; enfin les Egyptiens & leurs
voisins, Isis, qui est mon véritable nom. Les
Mythologues assurent d'ailleurs qu'Isis & Osiris
| (a) Mytholog, Expliq. | (b) De Iside.
|
| T. II. p. 272. | (c) Métam.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
243
renfermaient sous différents noms presque tous
les Dieux du Paganisme; puisque, selon eux,
la Terre, Cérès, Vénus, Diane, Junon, la
Lune, Cybèle, Minerve, & toute la Nature en
un mot ne sont qu'une même chose avec Isis,
où elle a été appelée
Myrionyme, c'est-à-dire,
qui a mille noms. Osiris, Bacchus ou Denys,
Apollon, le Soleil, Sérapis, Pluton, Jupiter,
Ammon, Pan, Apis, Adonis, ne sont aussi que
le même. Comment peut-on convenir de tout
cela, & oser en fabriquer une histoire, la donner
comme réelle, & vouloir la faire croire telle?
Comment peut-on dire (
a) qu'Osiris & Isis ont
été réellement Roi & Reine d'Egypte, & qu'Osiris
était le même que Menès ou Mesraïm?
Car si Isis n'est autre que la Nature, ce n'est plus
une personne réelle, c'est la Nature personnifiée;
ce n'est plus une Reine d'Egypte. Et si Isis n'a
pas existé sous la figure humaine, il est évident
qu'Osiris, son frère & son époux, n'a existé que
comme elle. Typhon, frère d'Osiris, ne sera
donc plus le Sebon de Manethon. Mais Osiris,
Isis & Typhon ne seront par conséquent que des
personnages empruntés, pour expliquer par une
fiction les opérations de la Nature ou d'un Art
qui emploie les mêmes principes, & qui imite
ses opérations pour parvenir au même but. Nous
avons expliqué ce qu'on doit en penser, dans
le premier Livre. Revenons donc à nos Orgies.
Des femmes en étaient les principales actrices,
parce qu'elles avaient accompagné Osiris
(a) L'Abbé Banier, Myth. T. I. p. 468 & suiv.
Q ij
@
244 FABLES
dans ses voyages; elles dansaient, sautaient
faisaient des contorsions, pour marquer l'agitation
de la partie aqueuse volatile dans le vase,
indiquée par les femmes; parce que le sexe féminin
a été dans tous les temps regardé comme
ayant un tempérament humide, léger, volage
& inconstant. L'homme au contraire est supposé
d'un tempérament plus sec, plus chaud, plus
fixe, ce qui a donné occasion aux Philosophes
de désigner par l'homme la matière fixe du grand
oeuvre, & par la femme la matière volatile.
Des femmes portaient aussi le
Phallus, c'est-
à-dire la représentation de la partie du corps
d'Osiris qu'Isis ne put réunir aux autres membres,
après la dispersion que Typhon en fit. Ce
Phallus était le symbole des parties hétérogènes,
terrestres, sulfureuses & combustibles, qui ne
peuvent se réunir parfaitement avec les parties
pures, homogènes & incombustibles, qui doivent
se coaguler en un tout, au moyen de l'eau
mercurielle, signifiée par Isis. La cruche pleine
de vin indiquait le vin philosophique, ou le
mercure parvenu à la couleur rouge, principal
agent de l'oeuvre. La branche de sarment signifiait
la matière dont ce mercure est tiré. La corbeille
mystérieuse était le vase dans lequel se
font les opérations du grand oeuvre; on l'appelait
mystérieuse, parce que les Philosophes ont
toujours fait & feront toujours un mystère de la
matière du grand oeuvre, & de la manière d'y
procéder à ses opérations. La corbeille était couverte,
pour marquer que le vase doit être scellé
hermétiquement; & ce qu'elle contenait était
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
245
seulement indiqué par les serpents dont elle était
environnée: on a vu que les serpents ont toujours
été pris pour l'hiéroglyphe de la matière parvenue
à la putréfaction.
J'accorderai même à l'Abbé Banier l'explication
qu'il donne de ces serpents: c'est-à-dire, que
ces reptiles semblant rajeunir tous les ans, par
le changement de leur peau, indiquaient le rajeunissement
de Bacchus; non dans le sens qu'il
l'entend, mais dans le sens Hermétique. C'est-
à-dire, que le Bacchus Philosophique étant parvenu
dans l'oeuvre à la putréfaction, qui semble
être un état de vieillesse & de mort, rajeunir &
ressusciter pour ainsi dire, lorsqu'il sort de cet
état. Ce qui a fait dire allégoriquement à un
Philosophe Hermétique: " Il faut dépouiller
" le vieil homme, & revêtir l'homme nouveau. "
Et d'Espagnet (
a) dit en parlant de la préparation
de la matière: " La partie impure & ter"restre se purge par le bain humide de la na"
ture; & la partie aqueuse hétérogène est mise
" en fuite par le feu doux & bénin de la géné"
ration. Ainsi au moyen de trois ablutions &
" purifications, le dragon se dépouille de ses an"
ciennes écailles; il quitte sa vieille peau, &
" rajeunit en se renouvelant. "
Une corbeille semblable à celle dont nous
venons de parler, échut en partage à Eurypile
après la prise de Troyes. Il y trouva un petit
Bacchus d'or; ce qui prouve évidemment que
le mystère de cette corbeille était le symbole du
(a) Can. 50.
Q ij
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246 FABLES
secret mystérieux de faire de l'or, dont l'histoire
de la prise de Troyes n'est qu'une pure allégorie.
Avec combien de mauvaise humeur, & avec
quel sort accuse-t-on donc les Instituteurs de ces
fêtes d'avoir voulu répandre la licence & le libertinage?
Autrefois, & il n'y a pas même longtemps,
on faisait des processions nocturnes de
dévotion; on fait encore des assemblées dans
des Villes & des Bourgs le jour de la fête du
Patron de ces Villes & de ces Villages. Il s'y
passait & s'y passe encore mille indécences;
l'ivrognerie y règne, la licence y est comme
d'usage: doit-on donc pour cela en blâmer les Instituteurs?
Les assemblées de dévotion, les processions
sont de bonnes choses par elles-mêmes.
Il s'y glisse des abus, & où ne s'en glisse-t-il pas?
Le coeur corrompu de l'homme en est une source
intarissable.
Les Vierges qui portaient ces corbeilles d'or,
allaient avec des enfants du temple de Bacchus
à celui de Pallas; preuve évidente que l'objet
de la célébration de ces fêtes était tout autre que
celui du libertinage, puisque Pallas était la
Déesse de la sagesse & de la prudence. On indiquait
en même temps par cette station, qu'il fallait
être prudent, savant & sage, pour parvenir
à la perfection de l'oeuvre Philosophique. C'est
Pallas qui doit servir de guide à Bacchus dans
ses voyages; c'est-à-dire, que l'Artiste doit toujours
agir prudemment dans la conduite des
opérations. Le voyage commença par l'Ethiopie,
& finit à la mer Rouge. La couleur noire
n'est-elle pas le commencement & la clef de
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
247
l'oeuvre? & la couleur rouge du mercure appelé
mer, & celle-là même de la pierre qui est la fin
de l'oeuvre?
La fête des Triétéries & les abus qui s'y glissèrent,
donnèrent occasion d'en instituer plusieurs
autres dans le même goût, mais de différents
noms, & en différents endroits. Les Dionysiaques,
qui prirent leur nom de Dionysus ou
Denys, se célébraient dans toute la Grèce. Elles
se divisaient en grandes, en petites, en anciennes
& en nouvelles, & chacune avait quelques
cérémonies qui lui étaient particulières. Dans les
Oschophories, les enfants divisés en bandes portaient
une branche de sarment à la main, &
allaient, comme dans les Triétéries, du temple
de Bacchus à celui de Pallas, en récitant des
espèces de Prières; elles se célébraient tous les
ans. Les Athéniens en célébraient une appelée
Lenée au commencement du Printemps. Ils transvasaient
alors le vin, recevaient les tributs des
étrangers, & l'on se donnait des défis à qui
boirait le mieux, en chantant à l'honneur de
Bacchus, comme auteur de la joie & de la liberté.
On célébrait encore dans la même Ville les
Phallophories, qui prirent leur nom du Phallus
qu'on y portait au bout d'un Thyrse. Les Canéphories
ou la fête aux corbeilles, venaient à la
fin d'Avril. Les jeunes Athéniennes qui approchaient
de la puberté, y portaient des corbeilles
d'or, suivant Démaratus (
a), & pleines des
prémices des fruits qu'elles allaient offrir à Bacchus.
Les Ambrosiennes étaient fixées au mois
(a) In Dionysiacis.
Q iv
@
248 FABLES
de Janvier, temps où l'on faisait transporter le vin
de la campagne à la ville. Les Romains la reçurent
chez eux, & lui donnèrent le nom de
Brumalia ou
Bromialia, de
Brumus ou
Bromius,
surnom de Bacchus. Les Ascolies étaient célébrées
aussi à Athènes. On y enflait des outres
avec l'air que l'on y soufflait, & après les avoir
étendues par terre, on y dansait, tantôt sur un
pied, tantôt sur l'autre. On donnait un prix à
celui qui y dansait avec le plus d'adresse. Cet
usage passa ensuite chez les Romains. Virgile en
fait mention dans le second livre des Géorgiques.
On y immolait un bouc à Bacchus, parce
que cet animal gâte les vignes, & l'on foulait
ainsi aux pieds sa peau, dont les outres sont
faites. Les Egyptiens immolaient un cochon
dans les fêtes appelées
Dorpia, instituées en
l'honneur de Denys, suivant ce qu'Hérodote (
a)
en rapporte en ces termes: " Les Egyptiens
" tuent un cochon, chacun devant sa porte, &
" le rendent ensuite au Porcher qui le leur avait
" apporté. "
Dionysio die solemnitatis Dorpiae,
suem ante fores singuli jugulantes, reddunt subulco
illi qui attulerat ipsum suem.
Ils avaient aussi d'autres fêtes en l'honneur
de Bacchus, où l'on n'immolait point de cochon,
mais où l'on observait à peu près les
mêmes cérémonies que dans celles que célébraient
les Grecs, ainsi que le dit le même
Auteur, qui continue ainsi:
Aliam solemnitatem
sine suibus in honorem Dionysii agunt
(a) In Euterpe.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
249
Aegyptii, eodem prope ritu, quo Graeci, at pro
Phallis res alias illi excogitarunt, imagines
scilicet cubiti magnitudinis, quas circumferunt
mulieres per agros cum virile membrum reliquo
corpore non multo minus nutet. Praecedit autem
tibia, atque illae Dionysium sequuntur cantantes.
La plupart des Orgies se célébraient la nuit;
c'est pourquoi on y portait des torches allumées.
Ceux qui les portaient se nommaient
Daduches,
& leur fonction était des plus honorables. Celle
de porter la corbeille mystérieuse ne l'était pas
moins. Les Anciens, dont l'Abbé Banier imite
le silence sur ce qu'elle renfermait, se sont retranchés
sur le respect religieux qui les empêchait
de l'expliquer. Pourquoi ce mystère, si ces
fêtes dont ces corbeilles d'or étaient le principal
ornement, n'avaient pas été instituées pour indiquer
quelque secret qu'on ne voulait pas divulguer?
Et quel pouvait être ce secret, sinon
celui qui avait été confié aux Prêtres d'Egypte,
d'où ces fêtes avaient tiré leur origine? Ces fêtes
avaient premièrement été instituées en Egypte
en l'honneur d'Osiris, le même que Denys, qui
se trouve le principal dans la généalogie dorée,
& cette institution tendait uniquement à conserver
à la postérité la mémoire du secret de la
médecine dorée, que Dieu leur avait accordé.
Le vin que l'on portait pour symbole du vin
Philosophique, fit que le peuple regarda Denys
comme l'inventeur de la matière de faire le vin
commun. Cette interprétation fausse fut reçue
partout, & de là vinrent tant de fêtes instituées
en l'honneur de Bacchus, où l'on remarque cependant
@
250 FABLES
quelques usages pris des Triétéries imitées
de celle des Egyptiens. Nous avons même
encore dans le monde chrétien un exemple de
ces abus. Les réjouissances de la Saint Martin,
de l'Epiphanie, du Carnaval. Quelques Auteurs
les ont regardées comme des restes du Paganisme:
mais est-il bien vrai qu'elles ont été instituées
dans la même vue que les Saturnales ou
les Dionysiaques? Il faut en dire autant des fêtes
des Egyptiens, instituées postérieurement à celles
dont nous venons de parler. Ils ignoraient pour
la plupart l'intention qu'avaient eu les premiers
instructeurs; ils prirent le signe pour la chose
signifiée, & cette erreur les entraîna jusqu'à mettre
dans la classe des Dieux les choses mêmes
les plus inutiles; ce qui a fait dire d'eux par un
ancien Poète:
O sanctas gentes, quibus haec nascuntur in hortis
numina. Juvenal.
On pourrait en dire à peu près autant des
Grecs & des Romains; car les uns & les autres
ajoutèrent encore d'autres Dieux à ceux qu'ils
avaient reçus d'Egypte, suivant ces termes de
Lucain:
| | Nos in templa tuam Romana accepimus Isim,
|
| | Semideosque Canes & fistra jubentia luctus,
|
| | Et quem tu plangens hominem testaris Osirim.
|
| | De Aegypto.
|
Les Romains y ajoutèrent jusqu'aux maladies
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
251
mêmes, comme le leur reproche Lactance (
a):
Romani pro Diis habuerunt sua mala, scilicet
rubiginem, pallorem & febrem. La fête de la
Rouille se célébrait, suivant Ovide (
b) le 6
des Calendes de Mai. Ils invoquaient la rouille
afin qu'elle ne se mît pas aux instruments ruraux,
& qu'elle ne gâtât pas les moissons. Ils adoraient
la fièvre, afin de n'en pas être tourmentés. Ainsi
les uns étaient adorés pour le bien qu'ils faisaient,
les autres pour le mal qu'ils pouvaient
faire. Romulus, qu'ils appelaient Quirinus, la
Fièvre, la Rouille & la Pâleur furent des Dieux
propres aux Romains, & de leur invention:
mais ils empruntèrent des Egyptiens & des
Grecs, Jupiter, Saturne, Apollon, Mercure &
les autres grands Dieux.
L'occasion qui fit établir le culte d'Esculape à
Rome, mérite d'être rapportée. Les Romains
affligés de la peste, consultèrent les livres des
Sibylles, pour être délivrés de ce fléau. Ils y
apprirent qu'il fallait aller en Epidaure chercher
Esculape, & l'apporter à Rome, ainsi que le
racontent Tite-Live (
c), Orosius (
d), Valere-
Maxime (
e). Des Députés furent donc envoyés
à Epidaure: quand ils y furent arrivés, on les
conduisit dans le temple d'Esculape, distant de
cinq milles d'Epidaure. Alors un serpent parut
dans les rues de la Ville, allant & venant fort
doucement pendant trois jours consécutifs, au
bout desquels il se rendit au vaisseau des Romains,
| (a) Instit. l. 1. | (d) Liv. 3.
|
| (b) In Fastis. | (e) Liv. 1.
|
| (d) Liv. 10 & 11; |
|
@
252 FABLES
& s'y logea de lui-même dans la chambre
d'un des Ambassadeurs. Les Prêtres du temple
assurèrent les Romains qu'Esculape se montrait
aux Epidauréens sous cette forme, quoique
très rarement; que quand il se manifestait, c'était
toujours un heureux présage pour eux, &
qu'il en serait de même à leur égard. Les Romains
très satisfaits reprirent la route de Rome,
& lorsque le vaisseau aborda à Ancius, le serpent
qui jusque-là était resté dans le vaisseau fort
tranquille, descendit à terre, fut se réfugier
dans un temple d'Esculape qui n'en était pas
éloigné. Il y resta trois jours, & retourna ensuite
au vaisseau, qui ayant mis à la voile, aborda
dans l'Ile du Tibre; le serpent descendit & se
cacha sous des roseaux. Dès ce moment la peste
cessa. Les Romains pensèrent qu'Esculape avait
choisi ce lieu pour sa demeure, & y bâtirent un
temple en son honneur. Ovide (
a) raconte aussi
la même chose. Saint Augustin (
b) badine sur
cette arrivée d'Esculape à Rome. " Esculape,
" dit-il, fut d'Epidaure à Rome pour exercer en
" savant Médecin son art dans une Ville aussi
" noble & aussi fameuse que celle-là. La Mère
" des Dieux, née je ne sais de qui, s'arrêta alors
" sur le Mont-Préneste, regardant comme in"
digne d'elle d'être logée dans un quartier
" ignoble, pendant que son fils l'était sur la
" colline du Capitole. Mais si elle est en effet
" la mère des Dieux, pourquoi quelques-uns
" de ses enfants l'ont-ils devancée à Rome? Je
| (a) Métam. l. 15. | (b) De Civ. Dei, l. 3. c. 12.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
253
" serais fort surpris qu'elle fut mère de Cyno"
céphale, qui n'est venu d'Egypte que long"
temps après elle. La Déesse la Fièvre serait-elle
" aussi sa fille? J'en demande à Esculape, son
" petit-fils. "
Nous avons expliqué assez au long ce qu'on
doit entendre par Esculape, & pourquoi le serpent
lui était consacré. La septième des figures
hiéroglyphiques d'Abraham Juif rapportées par
Flamel, représente un désert dans lequel sont
plusieurs serpents qui y rampent, & trois sources
d'eau qui y coulent, parce que le serpent est le
symbole de la matière dont on compose Esculape
ou la Médecine dorée: c'est pourquoi on a
feint que Panacée, Jaso & Hygiéa furent ses
filles; car on n'appellerait pas la guérison & la
santé les filles d'un Médecin, mais avec plus de
raison les filles de la Médecine; puisque le Médecin
ne donne pas la santé, mais il ordonne
les remèdes qui la procurent.
Tous ces Dieux qui ont été imaginés chez les
Grecs & les Romains, n'étaient pas de la première
origine de ceux des Egyptiens: il n'est
pas surprenant que leur généalogie & leur
culte n'aient pas un rapport exact avec les plus
anciens. Les abus qui se glissèrent dans les fêtes
de ceux-ci, ne font par conséquent point partie
de mon objet. Qu'on crie donc tant qu'on voudra
contre ces infamies, que le Sénat de Rome fut
enfin obligé de punir; qu'on les représente avec
les couleurs les plus capables d'en donner de
l'horreur, c'est le fait d'un Mythologue honnête
homme. Je l'approuve, & je crois cependant
@
254 FABLES
qu'il vaudrait mieux les ensevelir dans un oubli
éternel, que de les rapporter dans le dessein
même d'en éloigner le Lecteur.
Il y a toute apparence que la célébration des
fêtes des Orgies n'eut d'abord, & même pendant
longtemps, rien d'indécent & de condamnable,
puisqu'elles ont subsisté des siècles entiers
avant la suppression que l'on en fit à Rome sous
le Consulat de Spurius-Posthumus-Albinus, &
Quintus-Marcus-Philippus, suivant Valere Maxime
(
a); d'où l'on doit conclure que le Peuple
ignorait le vrai but que s étaient proposés leurs
Instituteurs.
Orphée, qui le premier les transporta des
Egyptiens chez les Grecs, fut tué, disent quelques-uns
d'un coup de foudre, parce qu'il avait,
pour ainsi dire, divulgué par-là le secret que les
Initiés d'Egypte lui avaient confié. Si le fait était
vrai, il serait plus à croire que Dieu l'aurait puni
pour avoir introduit l'idolâtrie.
(a) Lib. 6. c. 3.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
255=================================
C H A P I T R E
II.
Cérès.
L ES fêtes célébrées chez les Athéniens en
honneur de Cérès & de Proserpine, ont eu
une même origine; car, malgré tout ce qu'en
ont pu dire jusqu'ici divers Mythologues, la
Cérès des Grecs ne diffère en rien de l'Isis des
Egyptiens; le culte de l'une n'est que celui de
l'autre. Il ne faut cependant pas regarder avec
l'Abbé Banier (
a) la transmigration de Cérès
ou Isis, comme certaine. Elle n'en est pas moins
fabuleuse, & il n'y a eu que son culte de transporté
dans la Grèce & ailleurs; ce qui a fait
dire à Hérodote que les filles de Danaüs y portèrent
les
Thesmophories, une des principales
fêtes de Cérès. Ce n'est donc pas à tort que l'Auteur
de la Chronique des marbres d'Arondel regarde
comme une fable l'enlèvement de Proserpine,
& la recherche qu'en fit Cérès, le tout
n'étant qu'une pure allégorie.
On dit que Triptoleme fut l'instituteur des
Thesmophories, en reconnaissance de ce que
Cérès lui avait appris la manière de semer & de
recueillir le blé & les fruits. La première célébration
s'en fit à Eléusis, & ils furent nommés
Mystères Eléusiens. Car Cérès, dit la Fable,
cherchant sa fille Proserpine, enlevée par Pluton,
(a) Myth. Tom. II. pag. 458.
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256 FABLES
arriva dans la ville d'Eléusis, & fut rendre
visite au Prince du lieu, qui portait le même
nom. L'épouse de ce Prince, nommée Yone,
venait de mettre au monde un fils, à qui elle
avait donné le nom de Triptoleme. Elle cherchait
une Nourrice; Cérès s'offrit & fut agréée.
Elle s'acquitta très bien de la commission. Pendant
le jour elle le nourrissait d'un lait divin,
& pendant la nuit elle le tenait caché sous le
feu. Le père s'aperçut du progrès que faisait
Triptoleme pendant la nuit; il examina d'où
cela pouvait venir, & ayant aperçu le manège
de Cérès, il en fut tellement frappé, qu'il ne put
s'empêcher de faire un cri. Ce cri fit connaître
à Cérès que sa manoeuvre n'était plus secrète.
Elle en fut irritée: dans sa colère elle fit mourir
Eléusis, & donna à Triptoleme un char attelé de
deux dragons, pour aller apprendre à toute la
terre l'art de semer les grains (
a). M. l'Abbé
Banier passe légèrement sur les circonstances de
cette histoire de Cérès (
b). Il se contente de dire
qu'elle instruisit Triptoleme de tout ce qui regarde
l'agriculture, & que lui ayant prêté son
char, elle lui ordonna d'aller par toute la terre
enseigner à ses habitants un art si nécessaire. Sans
doute que ne pouvant les expliquer conformément
à son système d'histoire, il a pris le parti
de supprimer dans cette fable, comme presque
dans toutes les autres, ce qui contredit son système,
ou ce qu'il ne peut y ajuster. Bon expédient
pour se tirer d'embarras: mais je laisse à
(a) Callimaque, Hymne à Cérès.
(b) Tom. II. pag. 454.
juger
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
257
juger aux gens de bonne foi, quelle solidité l'on
peut espérer d'un édifice élevé sur un fondement
si ruineux.
Cette fable ne paraît en effet susceptible d'aucune
explication historique ou morale; car que
signifierait ce lait & ce feu dont Cérès nourrissait
le fils d'Yone? A quoi rapporter ce char
traîné par deux dragons? On doit voir au contraire,
au premier coup-d'oeil, que cette fable
a tout l'air d'une allégorie chimique.
En effet, Triptoleme est l'enfant Philosophique,
mis au monde par Yone, c'est-à-dire par
l'eau mercurielle, d'ὓω, pleuvoir, d'où l'on a
aussi formé le nom
Hyades. Cérès devient sa
nourrice, parce que, comme le dit Hermès (
a)
la terre est la nourrice de l'enfant Philosophique.
Michel Majer en a fait le second de ses Emblèmes,
où un globe terrestre forme le corps
d'une femme depuis les épaules jusqu'aux genoux:
deux mamelles sortent de ce globe, &
la main droite de la femme soutient un enfant
qui tète à la mamelle du même côté, avec
cette inscription au-dessus:
Nutrix ejus est terra,
& celle-ci au-dessous:
Quid mirum, tenerae sapientum viscera prolis
Si ferimus terram lacte nutrisse suo?
Parvula si tantas Heroas bestia pavit,
Quantus, cui nutrix terreus Orbis erit?
Le lait dont Cérès nourrissait Triptoleme,
(a) Table d'Emeraude.
II. Partie. R
@
258 FABLES
est celui que Junon donna à Mercure: je l'ai
expliqué en plus d'un endroit; c'est pourquoi
j'y renvoie le Lecteur, pour ne pas tomber dans
des répétitions ennuyeuses. Je dirai seulement
de Cérès, avec Basile Valentin (
a):
Je suis
Déesse d'une grande beauté; le lait & le sang
coulent de mes mamelles. Il n'y a rien d'extraordinaire
à nourrir un enfant avec du lait;
mais le cacher sous la cendre, & le mettre dans
le feu pendant la nuit, pour lui donner de la
force & de la vigueur, c'est un expédient qui ne
peut être en usage que chez un Peuple Salamandrique:
aussi Triptoleme est-il le symbole de la
Salamandre des Philosophes, & le vrai Phénix
qui renaît de ses cendres. C'est ce Triptoleme
qu'il faut accoutumer au feu, pour qu'il puisse,
étant devenu grand, résister à ses plus vives atteintes.
Trois seules choses dans la nature résistent au
feu; l'or, le verre & le magistère parfait des
Philosophes: le dernier avec le second doivent
se former dans le feu; l'un dans le feu élémentaire,
l'autre dans le feu Philosophique. Ils ne
viennent à leur perfection que par l'espèce de
nourriture qu'ils en tirent. Il est peu d'Auteur
qui n'en parlent sur ce ton-là. Arnaud de Villeneuve
dit (
b): " Lorsque l'enfant sera né
" nourrissez-le jusqu'à ce qu'il puisse souffrir la
" violence du feu. " Raymond Lulle (
c): Fai"
tes en sorte que votre corps s'imprègne du feu;
" multipliez sa combustion, & il vous donnera
| (a) Symbole nouveau. | (c) Theor. Testam.
|
| (b) Rosar. l. 2. c. 25. | 29.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
259
" une forte teinture. " D'Espagnet dit au Ca"
non 78: " Lorsque Saturne cède la conduite de
" son Royaume à Jupiter, notre enfant se trouve
" tout formé, & se manifeste avec un visage
" blanc, serein & resplendissant comme la
" Lune. " Le même Auteur ajoute (
a): " Le feu
" de la nature, qui achève la fonction des élé"
ments, devient manifeste, de caché qu'il était,
" lorsqu'il est excité par le feu extérieur. Alors
" le safran teint le lis, & la couleur se répand
" sur les joues de notre enfant blanc, devenu
" par-là robuste & vigoureux. " Le feu est donc
la vraie nourriture de la pierre des Sages. Non
pas, comme quelques-uns pourraient se l'imaginer,
que le feu augmente la pierre en largeur,
hauteur & profondeur, & qu'il devienne une
substance qui s'identifie avec elle, comme il
arrive à la nourriture que prennent les enfants:
mais le feu nourrit & augmente sa vertu; il lui
donne ou plutôt manifeste sa couleur rouge,
cachée dans le centre de la blanche, de la même
manière que le nitre devient rouge au feu, de
blanc qu'il était. Il n'y a donc pas à douter que
Triptoleme soit la Salamandre des Philosophes,
lorsqu'il est cuit & mûri sous le feu. Il devient
alors le feu même, la terre, la chaux & la semence
des Sages, qu'il faut semer dans sa terre
propre & naturelle.
Avicenne (
b) le fait entendre par ces termes:
" Il ne faut point cueillir les semences qu'au
" temps de la moisson. Les Philosophes ont ap"
| (a) Can. 79. | (b) De Lapide, c. 5.
|
R ij
@
260 FABLES
pelé notre pierre, Salamandre; parce que
" notre pierre, de même que la Salamandre, se
" nourrit de feu, vit & se perfectionne dans le
" feu seul. "
Loin de passer aucune circonstance de cette
fable pour pouvoir l'ajuster à mon système, je
veux en faire remarquer jusqu'aux plus petites
parties, & l'on verra par-là qu'il est le seul véritable.
C'était pendant la nuit que Cérès cachait
Triptoleme sous le feu. Serait-ce, comme on le
croirait naturellement, pour le faire en secret
avec plus de sûreté? Point du tout; c'est parce
qu'elle ne lui donnait point de lait pendant ce
temps-là, & qu'il fallait y suppléer par une autre
nourriture; c'est parce que le sommeil, image
de la mort, s'emparait de lui pendant cet intervalle.
Bonellus (
a) va nous l'apprendre. " La
" volonté de Dieu est telle, dit cet Auteur, que
" tout ce qui vit, doit mourir. C'est pourquoi
" le mixte auquel on a ôté son humidité, de"
vient semblable à un mort, lorsqu'on l'aban"
donne pendant la nuit. Alors cette nature a
" besoin du feu..... Dieu, par ce moyen, lui
" rend son esprit & son âme, la délivre de son
" infirmité; & cette même nature se fortifie &
" se perfectionne. Il faut donc la brûler sans
" crainte. " En effet, que risque-t-on, puisque
c'est une Salamandre qui se répare, se renouvelle
& ressuscite dans le feu? La couleur noire
est le symbole de la nuit, le signe du deuil &
de la mort, & l'on ne parvient à la lumière
(a) In Turba.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
261
qu'avec l'aide du feu. Le Triptoleme Philosophique
ne peut aussi parvenir au blanc sans le
secours du feu. Lorsqu'il est devenu grand, Cérès
fait mourir son père, & donne à son nourrisson
un char attelé de deux dragons, pour qu'il aille
par toute la terre apprendre l'art de l'agriculture
à ses habitants.
L'agriculture est un symbole parfait des opérations
du grand oeuvre. C'est pourquoi les Philosophes
en ont tiré une partie de leurs allégories
à l'imitation des Anciens, qui nous ont
laissé les leurs sous l'apparence d'histoire. Une
des plus grandes preuves que ces histoires prétendues
sont de pures allégories, c'est que les
Auteurs des Fables ont dit la même chose d'Osiris,
de Denys, de Cérès & de Triptoleme.
Osiris parcourut toute la terre, pour apprendre à
ses habitants l'art de la cultiver. Denys fit le
même voyage pour le même objet; Cérès en a
fait autant; Triptoleme va dans le même dessein,
& les uns & les autres par toute la terre.
Et pourquoi tant de monde pour apprendre en
différents temps un art qui n'a jamais péri parmi
les hommes, & qu'il est d'un si grand intérêt
pour eux de ne pas laisser abolir? L'on dira sans
doute que Denys & Osiris n'étaient qu'un même
homme sous deux noms différents: nouvelle
preuve de la vérité de mon système. Suivant mon
idée, Triptoleme & Cérès n'en sont distingués
qu'eu égard aux différents états de la matière dans
les opérations: mais ces quatre personnes sont-
elles la même quant aux systèmes historiques &
de morale? J'en appelle à leurs Auteurs. Quoi
R iij
@
262 FABLES
qu'il en soit, Denys fit son voyage sur un char
attelé de bêtes féroces, & Triptoleme sur un
char attelé de deux dragons. L'un & l'autre apprirent
aux hommes à semer & à cueillir les
grains. Denys leur apprit même à planter la
vigne, & à faire le vin. Nous avons déjà expliqué,
en je ne sais combien d'endroits, quels
sont ces dragons & ces bêtes féroces; nous les
avons même suivis dans leurs voyages, & nous
avons en même temps déduit ce qu'il fallait entendre
par cet art de semer; mais nous en dirons
cependant encore deux mots d'après quelques
Philosophes Hermétiques, parce qu'on ne saurait
trop inculquer une chose aussi essentielle.
Le Laboureur a une terre qu'il cultive pour y
semer son grain; le Philosophe a la sienne.
Semez
votre or dans une terre blanche feuillée,
disent les Philosophes. Basile Valentin en a fait
l'Emblème de sa huitième Clef, & Michel
Majer le sixième des siens. Le grain ne saurait
germer, s'il ne pourrit en terre auparavant. Nous
avons parlé très souvent de la putréfaction des
matières Philosophiques, comme de la clef de
l'oeuvre. Lorsque la grain a germé, il lui faut
de la chaleur pour croître; car la chaleur est la
vie des êtres, & rien ne peut venir au monde
sans chaleur naturelle. Il faut deux choses pour
l'accroissement des plantes, la chaleur & l'humidité;
il faut aussi le lait & le feu au Triptoleme
Philosophique, suivant ce qu'en dit Raymond
Lulle (
a). " Sachez, dit-il, que rien ne
(a) Theor. Testam. c. 46.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
263
" naît sans mâle & femelle, & qu'aucun grain
" ne germe & ne croît sans l'humidité & la
" chaleur. C'est à quoi vous devez vous confor"
mer dans notre oeuvre. " Lorsque la tige sort
de terre, elle paraît d'abord d'un rouge violet,
puis d'un vert bleuâtre: quand le grain s'y forme,
il est blanc comme du lait; & lorsqu'il
vient à sa maturité, on voit toute la campagne
dorée. Il en est précisément la même chose du
grain des Philosophes.
Se taisent ceux, dit le Trévisan (
a), qui veulent
extraire leur mercure d'autre chose que de
notre serviteur rouge. Et d'Espagnet (
b): " On
" doit trouver trois sortes de belles fleurs dans le
" jardin des Sages: des violettes pourprées,
" des lis blancs & jaunes, & enfin l'amarante
" pourprée & immortelle. Les violettes, comme
" printanières, se présenteront à vous presque
" dès l'entrée; & comme elles seront arrosées
" sans cesse & abondamment par une eau d'or,
" elles prendront enfin une couleur très bril"
lante de saphir. Gardez-vous bien d'en avan"
cer la maturité. Ensuite avec un peu de soin,
" le lis leur succédera, puis le souci, & enfin
" l'amarante. " Jodocus Greverus a composé
un Traité particulier, où il fait une comparaison
perpétuelle de la manière de cultiver le grain
Philosophique. Le Lecteur curieux pourra y avoir
recours. Je n'ajouterai donc plus au sujet de l'éducation
de Triptoleme, que ce que dit Flamel
(
c): " Son père est le Soleil, & sa mère est
| (a) Philosoph. des Mé- | (b) can. 53.
|
| taux. | (c) Désir désiré.
|
R iv
@
264 FABLES
" la Lune; c'est-à-dire, une substance chaude
" & une substance aqueuse. La terre est sa Nour"
rice. Il est nourri de son propre lait, c'est-à-
" dire, du sperme dont il a été fait dès le com"
mencement. L'enfantement arrive, quand le
" ferment de l'âme s'ajuste avec le corps ou terre
" blanche. Il ne peut venir à sa perfection,
" s'il n'est nourri du lait, & s'il ne prend vi"
gueur par le feu. C'est de lui qu'il est dit dans
" la Tourbe:
Honorez votre Roi qui vient du
"
feu. " Musée croyait Triptoleme fils de l'Océan
& de la terre; ce qui revient parfaitement
à la génération de l'enfant Philosophique qui se
forme de la Terre & de l'eau mercurielle des Philosophes,
appelée Mer, Océan par plusieurs
d'entr'eux.
Triptoleme étant une personne feinte, ne
saurait avoir été l'instituteur des Thesmophories.
J'aime bien mieux m'en tenir au témoignage
d'Hérodote (
a), qui dit que les filles de
Danaüs les apportèrent d'Egypte dans la Grèce,
& les apprirent aux femmes Pélasges:
Danai
filiae ritum hunc (Tesmophoria)
ex Aegypto
attulerunt, eoque Pelasgicas mulieres imbuerunt.
Les Auteurs qui ont avancé que Triptoleme en
était l'instituteur, l'ont dit sans doute dans le
sens, de ceux qui ont regardé Isis comme l'Institutrice
des fêtes que les Egyptiens célébraient
en l'honneur d'Isis même & d'Osiris; c'est-à-
dire, que Triptoleme était en partie l'objet qu'avaient
eu en vue les Instituteurs des Thesmophories
(a) In Euterpe.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
265
en Grèce, comme Isis l'avait été en
Egypte.
Les Thesmophories étaient appelées Mystères,
à cause du secret qu'on exigeait de ceux
qui y étaient initiés. Hérodote (
a) nous apprend
la retenue & le respect qui y était requis, par
ces termes:
De Cereris quoque initiatione, quam
Graeci Thesmophoria vocant, à ferendis legibus,
absit ut eloquar, nisi quatenus sanctum est de illa
dicere. Isis passait aussi pour avoir donné des lois
aux Egyptiens. On a dû voir dans le premier
livre, que Danaüs mena d'Egypte une Colonie
en Grèce, & qu'il était au fait de l'Art Hermétique.
Les Mystères Eléusiens étaient des plus
sacrés chez les Païens. On raconte diverses raisons
qui engageaient à les tenir secrets. Les
Mystères, dit Varron, se tiennent fermés par le
silence & l'enceinte des murs où ils se passent.
Par le silence, de manière qu'il ne soit permis
à qui que ce soit de les divulguer; & ils doivent
se passer dans l'enceinte des murailles, afin
qu'ils ne soient vus & connus que de certaines
personnes. Thomas de Valois, dans son Commentaire
sur la Cité de Dieu de S. Augustin (
b),
dit: " Trois raisons engageaient les Démons &
" leurs Prêtres à faire un secret de leurs céré"
monies. La première, parce qu'il eût été fa"
cile de les convaincre de fourberie, si ces
" cérémonies avaient été publiques, & que tout
" le monde eût pu en raisonner. La seconde est
" que ces Mystères renfermaient l'origine de
| (a) Loco citato. | (b) Liv. 4. c. 31.
|
@
266 FABLES
" leurs Dieux, & ce qu'ils avaient été en effet.
" Quel avait été, par exemple, Jupiter; quand
" & comment on avait commencé à l'adorer;
" & ainsi des autres. Si l'on avait divulgué tout
" cela parmi le Peuple, il eût méprisé ces
" Dieux prétendus, & la crainte qu'on leur en
" inspirait se fût évanouie; ce qui eût mis le
" désordre dans l'Etat. Numa Pompilius regar"
dait cette crainte si nécessaire, dit Tite-
" Live (
a), qu'il recommandait beaucoup de
" la faire naître & de l'entretenir parmi le Peu"
ple. La troisième raison est qu'il se passait
" dans le secret, des choses dont le Peuple au"
rait eu horreur, si elles étaient venues à sa
" connaissance. On y sacrifiait des enfants &
" des femmes enceintes, pour apaiser les Dé"
mons, ou pour consulter, comme il arriva à
" Jules César, suivant le rapport de Socrate (
b).
" Ce Prince fut dans la ville de Carra voir un
" Idolâtre qui sacrifiait en secret dans un Tem"
ple, pour savoir l'issue de la guerre qu'il
" voulait entreprendre. Il y trouva une femme
" nue suspendue par les cheveux, les bras éten"
dus, le ventre & la poitrine ouverts. On lui
" fit examiner le foie, & il y vit la victoire
" qu'il devait remporter. "
Voilà, dit Valois, la vraie raison qui faisait
tenir ces Mystères secrets; c'est elle qui avait
fait imaginer la statue d'Harpocrate, Dieu du
silence, que l'on mettait à l'entrée de presque
tous les Temples où Isis & Serapis étaient adorés.
| (a) De Urbis Orig. lib. 1. | (b) Hist. Tripart.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
267
Saint Augustin en apporte une raison (
a),
d'après Varron. C'était, dit-il, afin qu'on se
gardât bien de dire que ces Dieux avaient été
des hommes. Ce saint Docteur avait même dit
au chapitre 3, que c'était un crime capital chez
les Egyptiens, de dire qu'Isis était fille d'Inaque,
& par conséquent une femme mortelle.
Ces raisons de Valois paraissent assez probables,
au moins pour les temps où les abus s'étaient
glissés dans la célébration de ces Mystères, & où
l'idolâtrie était montée à son comble. Mais peuvent-elles
avoir lieu pour le temps de l'institution
de ces cérémonies? Est-il à croire que dans
les temps mêmes postérieurs, & dans le siècle
d'Hérodote, ces cérémonies fussent accompagnées
de ces homicides exécrables? Si cela eût
été, cet Auteur se serait-il exprimé dans les termes
que nous avons rapportés ci-devant? D'ailleurs
il s'agit du fond des Mystères Eléusiens,
& non des abus accidentels que l'aveuglement
& l'ignorance des intentions de l'Instituteur y
ont introduits. Si l'on fait attention à toutes les
circonstances de ces Mystères, on sera bientôt
convaincu que la seconde raison de Thomas
Valois est l'unique qui ait engagé à ne les découvrir
qu'aux Initiés, & à en faire un mystère
à tout le reste du Peuple. Les deux autres raisons
sont nées avec les abus mêmes. L'allégorie de
Saturne qui avait dévoré ses enfants, a fait que
les superstitieux, prenant la fable à la lettre,
s'imaginèrent que des hommes immolés en son
(a) De Civ. Dei. lib. 18. c. 5.
@
268 FABLES
honneur lui seraient plus agréables qu'aucune
autre victime. Mars, le Dieu de la guerre, semblait
dans leur esprit ne devoir se plaire que dans
le sang humain. Mais pouvait-on avoir la même
idée de la Déesse de l'agriculture, du Dieu du
vin, & de la Mère de l'Amour & de la Volupté?
L'intention de l'Instituteur pouvait-elle
être d'engager les Initiés dans la licence & le
libertinage, puisqu'on exigeait beaucoup de retenue,
& même une chasteté assez sévère, des
Mystes & des femmes qui présidaient aux solennités
de la Déesse Cérès. Les purifications &
les ablutions qu'on y pratiquait, doivent faire
croire qu'on n'y était pas si dissolu que quelques
Auteurs l'ont prétendu. N'a-t-on pas vu des Auteurs
accuser les Chrétiens de la primitive Eglise
d'adorer une tête d'âne, & même de plusieurs
infamies exécrables, parce qu'ils faisaient leurs
assemblées en secret, & qu'elles étaient un mystère
pour les Païens (
a)? Les mots barbares de
Conx & om pax, que M. le Clerc a interprétés
par
veiller & ne point faire de mal, & que le
Prêtre prononçait à haute voix en congédiant
l'assemblée, sont une espèce de garant qu'il ne
s'y passait rien que de très honnête & de très
décent.
Les Mystères Eléusiens étaient de deux sortes,
les grands & les petits; & pour être initié dans
les uns & dans les autres, il fallait être capable
de garder un grand secret. Les petits servaient
de noviciat préliminaire avant d'être admis aux
(a) Bibliot. univ. l. VI.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
269
grands. Les premiers se célébraient à Agra, près
d'Athènes; les grands à Eléusis. Le temps de l'épreuve
durait cinq ans; Il fallait garder la chasteté
pendant tout ce temps-là. Après bien des
épreuves, on devenait
Mystes, ou en état d'être
Epopte, c'est-à-dire, témoin des cérémonies les
plus secrètes; & quoiqu'on fût Initié ou reçu
Epopte, on n'était pas au fait de tout; car les
Prêtres se réservaient la connaissance de beaucoup
de choses.
La fête de l'initiation durait neuf jours. Chaque
jour avait ses cérémonies particulières: celles
du premier, du second & du troisième n'étaient
que préparatoires; on peut les voir avec celles
que l'on observait pour la réception des Mystes
& des Epoptes, dans le Tome II. pag. 467 &
suiv. de la Mythologie de M. l'Abbé Banier. Le
quatrième, on faisait traîner par des boeufs un
chariot, dont les roues étaient sans rayons apparents,
& faites à peu près comme un tambour.
Des femmes marchaient à la suite de ce chariot,
criant
bon jour, mère Dio, & portant des cassettes
ou corbeilles dans lesquelles il y avait des
gâteaux, de la laine blanche, des grenades &
des pavots. Il n'était permis qu'aux Initiés de
regarder ce chariot, les autres étaient obligés de
se retirer, même des fenêtres, pendant qu'il
passait. Le cinquième, on marchait toute la
nuit, pour imiter, dit M. l'Abbé Banier, la
recherche que Cérès fit de Proserpine, sa fille,
après que Pluton l'eut enlevée. Le sixième, on
conduisait d'Eléusis à Athènes la statue d'un
grand jeune-homme, couronné de myrte, & portant
@
270 FABLES
un flambeau à la main. On accompagnait
cette statue, appelée
Iacchos, avec de grands
cris de joie, & des danses. Le septième; le huitième
& le neuvième étaient employés, ou à
initier ceux qui ne l'avaient pas été; ou en actions
de grâces, ou en supplications que l'on
faisait à Cérès. Je suis surpris que M. le Clerc
ait été chercher dans la langue Phénicienne la
signification d'
Iacchos, puisqu'elle se présentait
tout naturellement dans la Grecque, où ΙΙαχω
veut dire
faire de grands cris. Ce n'était cependant
pas ce qu'on voulait dire par ce terme-là,
comme si l'on eût voulu s'exciter les uns & les
autres à crier; c'était plutôt comme si l'on eût
dit: voilà Bacchus ; car ΙΙάκχος signifie Bacchus,
ou Hymne à Bacchus. Quelqu'un s'imaginera
sans doute que Bacchus étant regardé comme le
Dieu du vin, l'une des plus belles productions
de la terre, on avait voulu le faire participant,
ou du moins le mettre pour quelque chose dans
les fêtes que l'on célébrait en l'honneur de Cérès,
Déesse de l'agriculture. La raison paraît naturelle,
& il y était en effet, mais dans un autre
sens, comme nous le verrons ci-après.
Tels étaient ces grands Mystères de la Grèce,
auxquels la Fable dit qu'Hercule & Esculape
même voulurent être initiés. Le secret y était
extrêmement recommandé, non comme l'ont
prétendu M. le Clerc, Thomas Valois, Meursius
& quelques Anciens, pour cacher les infamies:
& les crimes qui s'y commettaient; mais parce
qu'il renfermait le dénouement de l'allégorie
historique de Cérès, de sa fille, &c. & non pas
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
271
parce qu'on y découvrait que Cérès & sa fille
n'avaient été que deux femmes mortelles, quoiqu'en
pensent M. l'Abbé Banier & plusieurs
Mythologues, fondés sur ce que Cicéron (
a)
insinue que c'était leur humanité, le lieu de
leurs sépulcres, & plusieurs autres choses de
cette nature, que l'on ne voulait point découvrir
au Peuple.
Les fêtes en l'honneur de Cérès ayant été imitées
de celles qui avaient été instituées en Egypte
en l'honneur d'Isis, il faut par conséquent y
chercher l'intention des Instituteurs. On convient
d'ailleurs que Cérès & Isis sont la même
personne, suivant le témoignage d'Hérodote (
b),
qui dit aussi (
c) que dans une fête d'Isis, on
portait sa statue sur un chariot à quatre roues. Le
secret dont on faisait mystère dans les fêtes de
Cérès, devait être le même que celui qui était
recommandé, sous peine de la vie, aux Prêtres
Egyptiens. Nous avons dit dans le premier Livre
en quoi consistait ce secret; il est inutile de le
répéter. Les Philosophes Hermétiques en font
eux-mêmes un si grand mystère, qu'il est presque
impossible de le découvrir, si Dieu, ou un
ami de coeur ne le révèle, suivant ce qu'ils en
disent eux-mêmes. Harpocrate en appuyant ses
doigts sur sa bouche, annonçait dès l'entrée du
Temple le secret que l'on y gardait. Les Initiés
avaient seuls la permission d'entrer dans le sanctuaire
de ces Temples. Un Crieur préposé pour
cela, avait soin d'annoncer aux Profanes qu'ils
| (a) Tuscul. Quaest. l. 1. | (b) In Euterpe.
|
| c. 13. | (c) In Melphone.
|
@
272 FABLES
eussent à s'en éloigner. C'est de là sans doute que
Virgile a dit dans une occasion à peu près semblable:
Procul ô procul este Profani. On avertissait
aussi publiquement que ceux qui se sentiraient
coupables de quelques crimes, se gardassent
bien d'assister même aux solennités.
Néron, quoiqu'Empereur, n'osa s'y présenter;
Antoine au contraire voulut s'y faire initier,
pour prouver sa probité.
Comme il était défendu d'y recevoir aucun
étranger, & que bien des gens de nom & de
probité des autres pays demandaient à être initiés,
on institua les petites Thesmophories, pour
les satisfaire, & l'on prétend qu'Antoine ne fut
reçu que dans celles-là. Les grandes étaient proprement
celles de Cérès ou du secret; les petites
étaient celles de Proserpine: on ne découvrait
point le vrai mystère à ceux qui n'étaient reçus
que dans les petites; l'on dit même qu'Hercule
fut du nombre de ces derniers, comme si Hercule
eût jamais été à Athènes. La raison qui empêchait
d'initier les étrangers dans les grandes,
était, disait-on, qu'on ne voulait pas que ces
secrets de la nature fussent connus dans les autres
pays. Aussi les ignorait-on presque partout;
non que ces solennités & leurs cérémonies ne
fussent connues, au moins en partie, & même
pratiquées en plusieurs autres endroits: mais les
étrangers, si l'on en excepte les Egyptiens, n'en
avaient que l'écorce. Les Chrétiens mêmes en
avaient connaissance, comme nous le voyons
par ces paroles de S. Grégoire de Nazianze (
a):
(a) Serm. de l'Epiph.
" On
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
273
" On ne nous enlève point de Vierge; Cérès
" ne court pas vagabonde pour la chercher;
" elle ne nous amène point des Céléus, des
" Triptoleme & des dragons; elle souffre en
" partie, & agit en partie: j'ai honte de mettre
" au jour ces sacrifices nocturnes, & de faire
" un mystère d'une infamie. Eléusis fait très
" bien tout cela, de même que ceux qui assistent
" à ces cérémonies, sur lesquelles on garde un
" grand secret; & en effet, elles méritent bien
" qu'on les ensevelisse dans le silence. "
N'étant pas au fait par eux-mêmes, & n'en étant
instruits que par les bruits vulgaires, pouvaient-ils
en juger autrement? Après tout, soit que chaque
nation ait pris les Egyptiens pour modèles, soit
de son propre mouvement, chacune a eu ses
mystères, qu'il était défendu de divulguer parmi
le Peuple. Valere Maxime (
a) nous apprend
que Tarquin, Roi des Romains, fit coudre Marcus
Duumvir dans un sac de cuir, & le fit jeter
dans la mer, comme coupable de parricide,
pour avoir donné à Perronius Sabinus, le livre
des secrets civils à transcrire, qu'on avait confié
à sa garde. Valere ajoute même qu'il avait mérité
cette punition, parce qu'on devait faire subir la
même peine à ceux qui se rendaient coupables
envers les Dieux & envers leur père. Ces livres
avaient été composés par une vieille femme inconnue,
ou Sibylle, & présentés à Tarquin le
Superbe, selon que le rapporte Aulu-Gelle (
b)
Une certaine vieille inconnue, dit cet Auteur,
| (a) Lib. cap. 1. | (b) Lib. 1.
|
| II. Partie. | S
|
@
274 FABLES
fut trouver Tarquin le Superbe, & lui porta
neuf livres, qu'elle disait contenir les Oracles
sacrés, & les lui offrait à acheter. Le Roi trouva
le prix exorbitant, & se moqua d'elle. Alors elle
fit faire du feu en présence du Roi, & brûla
trois de ses volumes, en demandant au Roi s'il
voulait donner la même somme des six qui restaient.
Il lui répondit, qu'elle radotait sans doute.
Elle en jeta trois autres au feu, & lui demanda
de nouveau si les trois derniers lui feraient plaisir
pour le même prix des neuf. Le Roi voyant la
fermeté opiniâtre de cette vieille, donna de ces
trois derniers la somme qu'elle lui avait demandée
pour les neuf. La vieille s'en fut, & ne reparut
plus. On appela ces livres les Oracles de la Sybille;
on les ferma dans le lieu le plus sacré
du Temple, & quinze personnes étaient députées
pour les consulter toutes les fois qu'il s'agissait
d'interroger les Dieux immortels sur quelque
événement de conséquence.
L'esprit de l'homme est fait de manière que
plus les choses sont cachées pour lui, plus elles
piquent sa curiosité. Un Philosophe, nommé
Numénius, ayant trouvé le moyen de découvrir
ce que c'était que les Mystères Eléusiniens, en
publia le premier une partie par écrit. Macrobe
(
a) rapporte " que ce Philosophe en fut très
" aigrement repris en songe par Cérès & Pro"
serpine, qui se présentèrent à lui habillées en
" femmes de mauvaise vie, se tenant debout à
" la porte d'un mauvais lieu. Numénius surpris
(a) Songe de Scipion.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
275
" de voir ces Déesses dans cet équipage, il leur
" en témoigna son étonnement. Elles lui répon"
dirent en colère, qu'il leur avait ôté leur
" habit d'honnêtes femmes, & les avait pros"
tituées à tous allants & venants.
Numénius ne fut pas le seul curieux; une
infinité d'autres personnes, beaucoup de Philosophes,
& bien d'honnêtes gens ont désiré savoir
le fond de ces Mystères; mais peu, si l'on
en excepte les Prêtres & les Initiés, ont vu leur
curiosité satisfaite. Et nous qui vivons dans un
temps fort éloigné de celui-là, nous ne pouvons
en juger que suivant le proverbe,
Ex ungue aestimatur
leo; c'est-à-dire, que la connaissance qui
nous a été transmise d'une partie de ces Mystères,
nous fait découvrir le tout. Par les signes,
nous devinons la chose signifiée, & la cause,
par ses effets.
Eumolpe, fils de Déiopes & de Triptoleme,
fut, dit-on, le premier qui porta ces Mystères
à Athènes. On a vu dans le premier Livre, que
les Eumolpides venaient des Prêtres Egyptiens,
& qu'ils étaient par conséquent initiés dans le
secret qui leur avait été confié. Ils furent donc
les Auteurs de ces Mystères de Cérès. Un argument
bien convaincant sur cela, est que tous les
Prêtres appelés Hiérophantes, étaient Eumolpides,
descendus de cet Eumolpe. Acésidore
dit que le terrain d'Eléusis fut d'abord habité
par des étrangers, ensuite par les Thraces, qui
fournirent des troupes à Eumolpe, alors Hiérophante,
pour faire la guerre à Erechtée. Androrius
S ij
@
276 FABLES
(
a) nous apprend qu'Eumolpe eut un
fils du même nom, de celui-ci naquit Antiphême;
d'Antiphême Musée, & Musée eut pour
fils Eumolpe, qui institua les Cérémonies que
l'on devait employer dans les Mystères sacrés,
& qu'il fut lui-même Hiérophante. Sophocles
nous dit la raison qui donnait aux Eumolpides
la préférence sur tous les autres, pour présider
au culte de Cérès & aux cérémonies des Mystères
Eléusiens. C'est, dit-il (
b), que la langue des
Eumolpides était une clef d'or:
Ων καἰ χρυσἐα
Κλει̑ς ἐωἰ γλοσσα βέβακεν
Προσπόλον Εύμολπιδα̑ν.
=================================
C H A P I T R E
III.
Enlèvement de Proserpine.
L ES habitants d'Eléusis montraient encore
l'endroit où Proserpine avait été enlevée par
Pluton, & celui où leurs femmes avaient commencé
à chanter des Hymnes en l'honneur de
Cérès. C'était près d'une pierre appelée
agelaste,
sur laquelle, disaient-ils. Cérès s'était
assise, absorbée dans le chagrin que lui causait
la perte de sa fille. Auprès de cette pierre était
un lieu nommé
Callichore, Pour que ce prétendu
(a) Lib. 2. de Sacrif.
(b) In Oedipode, in Colono.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
277
rapt de Proserpine ne fût pas regardé comme
une fable, les Eléusiens assuraient qu'il s'était
fait chez eux. Les Siciliens en disaient autant
de leur pays pour la même raison, suivant ce
qu'en dit Ovide dans le quatrième livre des
Fastes, & plusieurs autres Poètes. Cicéron (
a)
fait une fort belle description du lieu de la Sicile,
où Proserpine fut enlevée en cueillant des
fleurs. Mais les Eléusiens & les Siciliens regardaient
comme une histoire véritable ce qui n'était
qu'une allégorie fabuleuse, puisque l'Isis
d'Egypte, la même que Cérès, ne fut jamais à
Eléusis ni en Sicile; qu'elle n'eut point de fille
du nom de Proserpine; & qu'enfin, quoi qu'on
en dise, son enlèvement n'est qu'une allégorie,
non de la culture des terres ordinaires, mais de
la culture du champ Philosophique. Si cette
histoire n'était qu'une allégorie de la manière
de semer & de cueillir les grains, pourquoi faire
un mystère de ce que le dernier des Paysans savait
parfaitement; D'ailleurs est-il croyable que
dans le temps fixé pour le règne prétendu de Cérès
en Sicile, & de son arrivée dans l'Attique, on
ne fût pas cultiver la terre pour en recueillir
les fruits? L'Ecriture Sainte nous prouve le contraire.
En un mot, sans entrer dans une dissertation
trop longue sur ce sujet, voyons seulement
ce qu'était Pluton, le ravisseur de Proserpine;
Proserpine, elle-même, & Cérès sa mère.
Cette dernière faisait son séjour ordinaire en un
lieu délicieux de la Sicile, nommé
Enna, où
(a) In Verrem.
S iij
@
278 FABLES
fontaine agréable, suivant Cicéron (
loco citato)
& selon Brochart (
a), où il y avait de belles
prairies arrosées de fontaines d'eau vive: suivant
Diodore de Sicile, les violettes & autres fleurs
y croissaient en grand nombre. Comparons l'idée
que les Auteurs nous donnent du séjour de Cérès
avec celle que les Philosophes nous donnent du
lieu où habite la leur. Nous en avons déjà rapporté
une partie en traitant de Nysa, où Bacchus
fut élevé: mais il est à propos d'en remettre la
description sous les yeux du Lecteur. Homère (
b)
parle de la Sicile en ces termes:
Sans le travail du soc, sans le soin des semailles,
La terre fait sortir de ses riches entrailles
Tous ses dons, arrosés aussitôt par les Cieux.
On pourrait comparer ce pays-là avec celui
de Nysa, où des prairies émaillées des plus belles
fleurs réjouissent la vue & l'odorat; où les fruits
croissent en abondance, parce que le terrain est
arrosé par des fontaines agréables d'eau vive.
Voici la description que fait le Cosmopolite
de l'Ile des Philosophes. " Cette Ile est située
" vers le midi; elle est charmante, & fournie
" à l'homme tout ce qui peut lui être nécessaire
" pour l'utile & l'agréable. Les Champs-Elysées
" de Virgile peuvent à peine lui être comparés.
" Tous les rivages de cette Ile sont couverts de
" myrtes, de cyprès & de romarins. Les prai"
ries verdoyantes, & remplies de fleurs odo"
| (a) Chan. liv. I, chap. | (b) Odyss. l. 9. v. 109.
|
| 28. | (c) Parabola.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
279
riférantes & de toutes couleurs, présentent un
" coup-d'oeil des plus gracieux, & font respirer
" un air des plus suaves. Les collines sont dé"
corées de vignes, d'oliviers & de cèdres. Les
" forêts sont composées d'orangers & de citron"
niers. Les chemins publics, bordés de lau"
riers & de grenadiers, offrent aux voyageurs
" la douceur de leur ombre contre les ardeurs
" du Soleil. On y trouve enfin tout ce qu'on
" peut souhaiter. A l'entrée du jardin des Phi"
losophes se présente une fontaine d'eau vive,
" très claire, qui se répand partout, & l'arrose
" tout entier, dit d'Espagnet (
a). Tout auprès
" se trouve des violettes, qui arrosées abondam"
ment par les eaux douces d'un fleuve, pren"
nent la couleur du plus beau saphir. On y voit
" ensuite des lis & des amarantes. "
Voilà
Enna, où sont des fontaines agréables
d'eau vive, où l'on voit des prairies dans lesquelles
naissent des violettes & des fleurs de
toutes espèces. C'est dans ces lieux admirables
que Proserpine, en se promenant avec ses compagnes,
cueillit une fleur de narcisse, lorsque
Pluton l'enleva pour en faire son épouse, & partager
avec elle l'Empire des Enfers. Quelle idée
nous présente-t-on de Pluton? Tous les noms
qu'on lui a donnés inspirent l'horreur, la tristesse;
ils signifient tous quelque chose de noir, de sombre;
on nous le représente, en un mot, comme
le Roi de l'Empire ténébreux de la mort, &
néanmoins comme le Dieu des richesses. Son
(a) Can. 52 & 53.
S iv
@
280 FABLES
nom
Ades, signifiait
perte, mort. Les Phéniciens
l'appelaient
Muth, qui veut dire
mort.
Les Latins le nommaient
Sumanus; les Sabins
Soranus, terme qui a du rapport avec
cercueil;
d'autres,
Orcus, Argus, Februus. On lui mettait
des clefs à la main, au lieu du sceptre, on
lui offrait des sacrifices de brebis noires. Les
Grecs enfin le nommaient
Pluton ou
Plouton
de πλου̑τος, Dieu de richesses.
Comment les Philosophes s'expriment-ils au
sujet de leur Pluton, après cette belle description
du pays Philosophique? Il faut, disent-ils, enlever
une Vierge belle, pure, aux joues vermeilles
(
a), & la marier. Joignez la belle Beja avec
Gabertin: après leur union, ils descendront
dans l'empire de la mort. On n'y verra qu'horreur
& ténèbres; la robe ténébreuse se manifestera:
notre homme avec sa femme seront ensevelis
dans les ombres de la nuit. Cette noirceur
est la marque de la dissolution; & cette dissolution
(
b) est appelée par les Philosophes,
mort, perte, destruction & perdition. Aussi a-t-on
voulu faire venir
Ades, un des noms de Pluton,
du mot Phénicien
Ed ou
Aiid, qui signifie
perte, destruction. De là, continue Flamel, sont
sorties tant d'allégories sur les morts, tombes &
sépulcres. Quelques-uns l'ont nommée
putréfaction,
corruption, ombres, gouffre, enfer.
Que veut-on de plus précis? Toutes les circonstances
de ce rapt indiquent celles de la dissolution
| (a) D'Espagnet, Can. | (b) Flamel, Explicat. des
|
| 58. Synésius, Artéphius, | figur. hiérogl.
|
| la Tourbe, &c. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
281
des Philosophes. Proserpine cueille des
fleurs avec les filles de sa suite. Pluton la voit,
l'enlève, & part dans le moment sur son char
attelé de chevaux
noirs. Il rencontre un
lac près
duquel était la Nymphe
Cyanée, qui veut arrêter
son char; mais Pluton d'un coup de sceptre
s'ouvre un chemin qui les conduit aux
Enfers.
La Nymphe désolée fond en pleurs, & est changée
eu eau. Cérès est la terre des Philosophes,
ou leur matière: Proserpine, sa fille, est la
même matière encore volatile, mais parvenue
au blanc; ce que nous apprend son nom Phéréphata,
du grec φέρω,
je porte, & de φάω,
je luis,
ou φαὸς,
lumière; comme si l'on disait je porte
la lumière; parce que sa couleur blanche indique
la lumière, & qu'elle succède à la couleur noire,
symbole de la nuit. Ce noir est même appelé
de ce nom par les Philosophes, comme, on peut
le voir dans leurs Ouvrages, particulièrement
dans celui du Philalèthe, qui a pour titre,
Ennarratio Methodica trium Gebri Medicinarum,
pag. 48, édit. de Londres, 1648, où il appelle
la matière Philosophique devenue noire,
la noirceur de la nuit, la nuit même, les ténèbres;
& la matière sortie de la noirceur,
le jour, la
lumière. Ce Phéréphata Philosophique mis dans
le vase avec sa mère, pour faire l'élixir, se volatilise,
& produit différentes couleurs. Ces parties
qui se volatilisent avec elles, sont les filles
de sa suite: la Fable dit qu'elle cueillait des
narcisses, parce que le narcisse est une fleur blanche,
& que cette blancheur disparaissant, le
narcisse est cueilli. Pluton l'enlève dans ce moment,
@
282 FABLES
& prend le chemin de l'Enfer. Avant que
la couleur noire paraisse dans cette seconde opération,
plusieurs autres couleurs se succèdent;
la céleste ou bleuâtre se manifeste; elles deviennent
ensuite plus foncées, & semblent un
chemin qui conduit au noir: c'est pourquoi la
Fable dit que Pluton arriva près d'un lac, & y
rencontra la Nymphe Cyanée, du grec Κύανος
bleuâtre. L'eau mercurielle renfermée dans le
vase n'est-elle pas un vrai lac? Le ravisseur de
Proserpine n'a point d'égard aux prières de la
Nymphe Cyanée, & d'un coup de sceptre il
s'ouvre un chemin aux Enfers; n'est-ce pas la
matière devenue bleuâtre, qui continue de prendre
une couleur plus foncée jusqu'au noir qui lui
succède? Alors la Nymphe fond en pleurs, &
se trouve changée en eau, c'est-à-dire que la dissolution
de la matière en eau est parfaite, & la
Nymphe Cyanée disparaît avec la couleur bleue.
Voilà donc Proserpine arrivée dans l'Empire
ténébreux de Pluton. Elle y règne avec lui, &
ne reviendra voir sa mère qu'au bout de six mois.
En attendant que son retour nous donne lieu de
l'expliquer, suivons la mère dans ses recherches.
Cérès informée du rapt de sa fille, la cherche
par mer & par terre. Elle arrive enfin auprès du
lac de la Nymphe Cyanée; mais la Nymphe
fondue en pleurs & changée en eau, ne pouvait
plus lui en donner des nouvelles. Elle aperçut
le voile de sa fille qui flottait sur l'eau, & jugea
par-là que le ravisseur y avait passé. Aréthuse,
Nymphe d'une fontaine de même nom, dont
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
283
les eaux s'écoulent dans les lieux voisins du
Styx, confirma Cérès dans son idée, & voulut
consoler cette mère affligée, en lui apprenant
que sa fille était devenue l'épouse du Dieu des
Enfers.
A cette nouvelle, Cérès monte sur son char,
traverse l'air, va trouver Jupiter, & lui demande
sa fille, qui était aussi la sienne. Jupiter consent
qu'elle lui soit rendue, pourvu qu'elle n'ait pas
même goûté des fruits qui naissent dans les Enfers.
Mais Ascalaphe, qui seul lui avait vu
cueillir une grenade, dont elle avait mangé trois
grains, n'eut pas la discrétion de le taire. Jupiter
ordonna donc que Proserpine demeurerait
six mois avec son mari, & six mois avec sa
mère.
Cérès satisfaite du jugement de Jupiter, partit
pour Eléusis. Arrivée près de cette Ville, elle
s'assit sur une pierre, pour se reposer de ses fatigues,
& fut ensuite trouver Eléusis, père de
Triptoleme, qu'elle nourrit, & lui enseigna
l'art de semer & de cueillir les grains. Il n'est
plus question de Proserpine, & la Fable ne dit
pas que Cérès l'ait revue depuis son voyage d'Eléusis.
Nous avons vu Cérès enfermée dans le vase
avec sa fille Phéréphata; la mère la cherche par
mer & par terre, parce qu'il y a de l'eau & de
la terre dans le vase. Cette eau forme le lac
Cyanée, sur lequel Cérès voit flotter le voile de
sa fille, c'est-à-dire une petite blancheur qui
commence à paraître à mesure que la couleur
noire s'éclaircit. " J'ai fait peindre un champ
@
284 FABLES
" azuré & bleu, dit Flamel (
a), pour montrer
" que je ne fais que commencer à sortir de la
" noirceur très noire: car l'azuré & bleu est
" une des premières couleurs que nous laisse
" voir l'obscure femme, c'est-à-dire, l'humidité
" cédant un peu à la chaleur & sécheresse....
" la femme a un cercle blanc en forme de rou"
leau à l'entour de son corps, pour te mon"
trer que notre
rebis commencera à se blanchir
" de cette façon, blanchissant premièrement
" aux extrémités, tout à l'entour de ce cercle
" blanc. " Voilà le lac Cyanée, avec le voile
de Proserpine qui flotte sur ses eaux. Cérès juge
que le ravisseur s'est échappé par ce lac, & la
Nymphe Aréthuse lui apprend que sa fille est
épouse du Dieu des Enfers. Suivant ce que nous
venons d'apprendre de Flamel, Cérès ne pouvait
s'y tromper. D'ailleurs la couleur de l'eau
un peu rougeâtre orangée, tout auprès de la lisière
de ce cercle, indiqué par la Nymphe Aréthuse,
la confirme dans son idée. Car, suivant
Guido de Monte (
b), " le signe que la couleur
" noire commence à disparaître, que le jour va
" succéder à la nuit, & que la première blan"
cheur se manifeste, est quand l'on voit un
" certain petit cercle capillaire, c'est-à-dire pas"
sant sur la tête, qui paraîtra à l'entour de la
" matière aux côtés du vaisseau, en couleur
" dans ses bords tirant sur l'orangé. " Le nom
de la Nymphe annonce assez cette couleur,
puisqu'il vient du grec ΑΑρης,
fer, θύω,
je suis
| (a) Loco citato. | (b) Scala Philosoph.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
285
agité. La volatilisation ne se fait que par l'agitation
des parties, & la dissolution du fer dans
l'eau donne une couleur orangée. On dit aussi
que les eaux de la fontaine du même nom coulent
auprès de celles du Styx, parce qu'on suppose
que le Styx est un des fleuves de l'Enfer,
signifié par la couleur noire.
Cérès, après ces nouvelles, monte sur son
char, traverse les airs, & va trouver Jupiter;
c'est cette volatilisation de la matière qui commence
alors à monter dans l'espace du vase occupé
par l'air. Elle demande sa fille à Jupiter,
& cette couleur grise qui succède à la noire.
A la grise succède la blanche, que nous avons
dit être Proserpine ou Phéréphata; ce qui a fait
dire qu'elle était fille de Cérès & de Jupiter. Ce
Dieu consent à son retour, à condition qu'elle
aura gardé une exacte abstinence depuis qu'elle
était dans les Enfers; mais Ascalaphe dit qu'elle
a mangé trois grains de grenade. Jupiter avait
raison, & Ascalaphe était le seul qui pouvait
accuser Proserpine; car dès que la couleur rouge,
indiquée par les trois grains de grenade, commence
à se manifester sur le blanc, elle ne peut
plus se rétrograder; le rouge se fortifiera de plus
en plus. Pourquoi Ascalaphe est-il l'accusateur.
C'est que le commencement du rouge est orangé,
& qu'Ascalaphe est fils de Mars, suivant ce qu'en
dit Homère, & le Mars des Philosophes est le
commencement de la couleur rouge:
His imperabant Ascalaphus & Jalmenus filii Martis
Quos peperit Astyoche in domo Actoris Azidae.
Iliad. l. 2. vers 112.
@
286 FABLES
Ces deux vers prouvent parfaitement ce que
nous venons de dire; car Astyoché était fille de
Phalente, de φαλὸς,
clair, blanc, rocher qui
paraît dans la mer. Aussi Astyoché mit au monde
Ascalaphe dans la maison d'Actor Azide, c'est-
à-dire sur le rivage précieux, d'ΑΑκτὴ,
rivage,
& ΑΑζιος,
précieux, estimable; il signifie aussi
de vil prix: ce qui convient en tout au magistère
des Philosophes, précieux infiniment par ses
propriétés, & de vil prix quant à la matière dont
il est composé. Ascalaphe indique par lui-même
l'état de la matière, puisqu'il signifie dur au
toucher, d'Ασκάλοσ άφη.
Cérès contente part pour Eléusis, & se repose
de ses fatigues sur une pierre appelée
agelaste.
N'est-ce pas la terre Philosophique, qui, après
s'être élevée au haut du vase, en se volatilisant,
retombe au fond où elle se fixe & se ramasse en
un tout, signifié par
agelaste, d'ΑΑγελαζω,
assembler.
Cérès va ensuite trouver Eléusis, dont elle
nourrit le fils Triptoleme. Nous avons expliqué
cette visite de Cérès & le reste de son histoire.
Quant à la pierre que l'on montrait près de Callichore,
en témoignage de la venue de Cérès
dans l'Attique, on saura une fois pour toutes
que de telles pierres sont toujours des signes hiéroglyphiques
de la fixité de la matière. Telle est
celle que Saturne dévora & rendit, qui fut déposée
sur le Mont-Hélicon; celle dont Mercure
tua Argus; celle que Cadmus jeta au milieu des
hommes armés nés des dents du dragon qu'il
avait semées; celle ou Pyrithoüs se reposa dans
sa descente aux Enfers: celle que Sisyphe roula
sans cesse, &c.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
287
Revenons à nos Thesmophories. Louis Vives
(
a) ajoute les images des Dieux aux choses qui
étaient portées dans les solennités par des vierges
& des femmes. Le grand Hiérophante portait
la représentation du
Créateur; le Porte-
flambeau avait celle du
Soleil; le Ministre de
l'Autel, celle de la
Lune; & celui qui était chargé
d'annoncer la solennité au Peuple, portait celle
de
Mercure.
Examinons le tout par parties. Le quatrième
jour de la fête, des boeufs traînaient par les rues
un chariot, dont les roues étaient faites comme
des tambours. Pourquoi par des boeufs? & pourquoi
cette forme de roues? C'est que le boeuf
ou le taureau était l'hiéroglyphe de la matière
de l'Art chez les Egyptiens, & que cette matière
réduire en mercure, conduit tout l'oeuvre.
Les roues étaient faites en tambour, parce qu'elles
représentaient la forme du matras Philosophique,
que Flamel compare à une écritoire.
" Ce vaisseau de terre, dit-il (
b), fait en
" forme de fourneau, est appelé par les Phi"
losophes le triple vaisseau; car dans son mi"
lieu il y a un étage, sur lequel il y a une
" écuelle pleine de cendres tièdes, dans les"
quelles est posé l'oeuf Philosophique, qui est
" un matras de verre, que tu vois peint en
" forme d'écritoire, & qui est plein des confec"
tions de l'Art. " Ces roues représentaient
même le fourneau qui doit être fait en forme de
tour. Or un tambour debout sur son plat ressemble
(a) In lib. 7. c. 20. August. de Civ. Dei.
(b) Explicat. de ses fig. hiérogl.
@
288 FABLES
à une tour. On ne dit point ce qu'il y
avait sur ce chariot couvert; mais ce que des
femmes portaient à sa suite, l'indique assez.
C'étaient des gâteaux, de la laine blanche, des
grenades & des pavots. Le chariot était couvert,
non pas tant pour cacher ce qu'il y avait dedans,
que pour marquer que le vase devait être
scellé hermétiquement, & signifier l'obscurité
ou la couleur noire qui arrive à la matière: c'est
pourquoi le jour n'y entrait par aucune ouverture.
A sa suite étaient ces femmes, & non dedans,
parce qu'elles portaient des gâteaux de
farine, & de la laine blanche, pour indiquer
que la couleur noire avait précédé la blanche,
qu'elles montraient dans leurs corbeilles d'or.
Les grenades venaient ensuite, pour signifier la
grenade Philosophique qu'avait mangé Proserpine.
Enfin paraissait le pavot, dernière couleur
qui survient à la matière, comme le dit Pythagoras
(
a): " Il se lève de trois parts kukul noir,
" puis lait blanc, sel fleuri, marbre blanc,
" étain, lune; & des quatre parts se lèvent
" airain, rouille de fer, safran, grenade, sang
" & pavot. Et la Tourbe: Sachez que notre
" oeuvre a plusieurs noms, suivant ses différents
" états, lesquels nous voulons décrire: magné"
sie, kukul, soufre, gomme, lait, marbre,
" safran, rouille, sang, pavot & or sublimé,
" vivifié & multiplié, teinture vive, élixir &
" médecine, &c. Brimellus,
ibid. Prenez la
" matière que chacun connaît, & lui ôtez sa
(a) La Tourbe.
" noirceur,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
289
" noirceur, & puis lui fortifiez son feu à temps,
" & il viendra diverses couleurs; le premier
" jour safran; le second, comme rouille, le
" troisième, comme pavot du désert; le qua"
trième, comme sang fortement brûlé; alors
" vous avez tout le secret. " On défendait à
tout profane de regarder ce chariot & sa suite,
parce que tout l'oeuvre y était indiqué hiéroglyphiquement,
& que l'on craignait que quelque
profane ne le devinât.
Le cinquième jour on marchait toute la nuit
dans les rues; c'est qu'après avoir pour ainsi dire
enseigné, par la procession de la veille, la théorie
de l'oeuvre, on venait le lendemain à instruire
de la pratique. Cette procession nocturne indiquait
plus clairement que le chariot couvert, ce
qui se passe pendant que la couleur noire occupe
la matière; & c'est le temps, comme nous l'avons
dit, où Cérès cherchait Proserpine.
Le sixième, on conduisait d'Eléusis à Athènes
la statue d'un grand jeune-homme couronné de
myrte, & portant à la main droite un flambeau.
On l'appelait
Iacchos. On l'accompagnait avec
de grands cris de joie, & des danses. Ce jeune-
homme était l'enfant Philosophique, le fils de
Sémélé, Bacchus même, qui, suivant Hérodote
(
a), gouverne les Enfers conjointement
avec Cérès, parce que l'un est la partie fixe ignée
de la matière, & l'autre la partie humide & volatile:
Inferorum principatum tenere Cererem &
Bacchum Aegyptii aïunt. La veille, tout ce faisait
(a) In Euterpe, ch. 123,
II. Partie. T
@
290 FABLES
dans l'obscurité de la nuit: le lendemain
Bacchus semblait naître; on l'avait regardé
presque comme perdu dans les cendres de sa
mère, tout le monde était dans la tristesse, mais
dès qu'il paraît avec les marques de la victoire
qu'il vient de remporter sur les horreurs du tombeau,
& qu'il porte la couronne de myrte, il
répand la joie dans tous les coeurs: chacun s'empresse
de la faire voir en criant
Iacchos, Iacchos,
voilà Bacchus, voilà Bacchus. Le flambeau qu'il
porte à la main, signifie bien qu'il a chassé les
ténèbres. Les danses que l'on fait à sa suite,
sont la circulation des parties volatiles avant leur
fixation.
Nicolas Flamel a suivi l'idée de ces processions
pour former ses figures hiéroglyphiques du
Charnier des Saints Innocents de Paris, ou pour
indiquer la suite des opérations & la succession
des couleurs, il a fait peindre des hommes &
femmes en procession, habillés de différentes
couleurs, avec cette inscription:
Moult plaît à Dieu procession,
Si elle est faite en dévotion.
Enfin les représentations du Créateur, que
portait le grand Hiérophante, indiquaient que Dieu
était l'Auteur de tout, qu'il avait mis lui-même
dans la matière du grand oeuvre ou médecine
dorée, les propriétés qu'elle a; qu'il en est l'auteur,
& que puisqu'il a daigné donner la connaissance
de cette matière & de la manière de
la travailler, c'est à lui seul qu'il faut en rendre
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
291
grâces, & non au Soleil, à la Lune & à Mercure,
qui ne sont que des noms donnés aux différents
ingrédients qui composent cette médecine.
Nous avons fait voir qu'Osiris ou le Soleil était
chez les Egyptiens l'hiéroglyphe de la partie
fixe; Isis ou la Lune celui de la partie volatile,
& que Mercure n'avait été supposé par eux le
conseil d'Isis que parce que le mercure Philosophique
fait tout, & que sans lui on ne peut
rien faire. Le Soleil est son père, & la Lune
sa mère, & le mercure contient l'un & l'autre
disent les Philosophes.
Les Poètes ont ajouté à la fable de Proserpine,
qu'elle avait eu un fils qui avait la forme d'un
Taureau; & que Jupiter pour avoir commerce
avec elle, s'était métamorphosé en Dragon: ils
disent aussi que le Taureau était père de ce Dragon;
de manière qu'ils étaient père l'un de l'autre;
ce qui paraît d'abord un paradoxe des plus
outrés. Comment en effet le fils peut-il être père
de son propre père? J'en appelle aux Mythologues
pour m'expliquer un fait si inouï, & en
même temps inaccordable à leur système d'histoire
ou de morale. C'est cependant une chose qui se
passe dans le grand oeuvre; & rien n'est si commun
dans les traités des vrais Philosophes, que
ces paradoxes apparents. Rien au monde de si
inintelligible que cela; preuve que ceux qui en
ont été les inventeurs, ont voulu cacher quelque
chose secrète sous une allégorie aussi difficile à
expliquer.
Que Cérès ait eu Phéréphata de Jupiter, son
père ou son grand-père, il n'y a rien contre la
T ij
@
292 FABLES
nature; que Jupiter eût eu un fils de Proserpine,
sa petite-fille, rien encore d'extraordinaire: ce
sont deux incestes attribués à Jupiter; on lui en
a supposé bien d'autres. Mais que pour jouir de
Proserpine, il prenne la forme d'un Dragon, &
que de ce commerce il en naisse un Taureau,
père de ce même Dragon, je ne vois pas d'autres
moyens d'accorder tout cela, que de dire avec
Hermès (
a): " Vous qui voulez parfaire l'Art,
" joignez le fils de l'Eau, qui est Jupiter, à
" Buba, & vous aurez le secret caché. L'Auteur
du Rosaire: " On ne peut rien faire de mieux
" dans le monde, que de me marier avec mon
" fils. Joignez-moi donc avec ma mère, atta"
chez-moi à son sein, gardez-vous de mêler
" avec nous quelque chose d'étranger, & con"
tinuez l'oeuvre; car rien ne s'unit mieux que
" les choses de même nature. Ma mère m'a engen"
dré, & je l'engendre à mon tour. Elle com"
mence par prendre l'empire sur moi; mais
" je dominerai sur elle, car je deviens le
" persécuteur de ma propre mère, avant que
" j'en aie reçu des ailes. Malgré cela, la nature
" parle toujours en elle; elle me nourrit, elle
" a tous les soins du monde de moi: elle me
" porte dans son sein jusqu'à ce que j'aie atteint
" un âge parfait. Flamel: Remettez l'enfant
" dans le ventre de sa mère qui l'a engendré,
" alors il deviendra son propre père. Raymond
" Lulle (
b): Il faut inhumer la mère dans le
" ventre du fils qu'elle a engendré, afin qu'il
" l'engendre à son tour.
| (a) Sept. Chap. ch. 4. | (b) Codicille, ch. 14
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
293
On a déjà vu ce qu'on doit entendre par les
Dragons & les Taureaux. Toute l'explication de
cette parenté consiste par conséquent à savoir
qu'il y a une unique matière du Magistère, composée
néanmoins du volatil & du fixe. Le Dragon
ailé & la femme indiquent le volatil, & le
Dragon sans aile avec le Taureau sont les symboles
du fixe. Le mercure Philosophique ou dissolvant
des Philosophes se compose de cette matière,
que les Philosophes disent être le principe
de l'or. L'or des Sages naît de cette matière;
elle est par conséquent sa mère: dans les opérations
de l'oeuvre, il faut mêler le fils avec la
mère; alors le fils, qui était fixe & désigné par
le Dragon sans aile, fixe aussi sa mère, & de
cette union naît un troisième fixe, ou le Taureau.
Voilà le Dragon père du Taureau. Qu'on refasse
le mélange de ce nouveau-né avec la femme,
ou la partie volatile dont il a été tiré, alors il
en résultera le Dragon sans aile, qui deviendra
fils de celui qu'il a engendré; parce que la
matière crue est appelée Dragon avant sa préparation,
& dans le temps de chaque disposition
ou opération de l'oeuvre. Ce qui a fait dire à
Arisléus (
a): " La pierre est une mère qui con"
çoit son enfant, & le tue & le met dans son
" ventre... après il tue sa mère & la met dans son
" ventre, & la nourrit.... C'est l'un des plus
" grands miracles dont on ait ouï parler; car la
" mère engendre le fils, & le fils engendre sa
" mère & le tue. " C'est-à-dire, que l'or se dissout
(a) La Tourbe.
T iij
@
294 FABLES
dans le dissolvant volatil des Philosophes;
dont il est tiré; c'est alors la mère qui tue son
enfant. Cet or, en se fixant, fixe sa mère avec lui;
voilà l'enfant qui engendre sa mère, & la tue
en même temps, parce que de volatile qu'elle
était, il l'engendre en fixité; & fixer le volatil,
c'est le tuer. Voilà tout le mystère de ce paradoxe
découvert.
Mais pourquoi portait-on les représentations
du Soleil, de la Lune & de Mercure? nous l'avons
dit ci-devant; il faut cependant l'expliquer un
peu plus au long. Ceux qui ont voulu parler
les premiers allégoriquement de la médecine
dorée, & de la matière dont elle se fait, ont dit
que cette matière était commune, & connue de
tout le monde; & comme il n'y a rien dans
l'Univers de si connu que le Soleil & la Lune,
auxquels les Egyptiens donnaient les noms d'Osiris
& d'Isis, ils ont pris ces deux Planètes pour
signes hiéroglyphiques de la matière du grand
oeuvre, parce que la couleur blanche de la
Lune & le jaune-rouge du soleil convenaient
d'ailleurs aux couleurs qui surviennent successivement
à cette matière dans les opérations. On
ne doit pas s'imaginer qu'ils les aient pris pour
hiéroglyphes de l'or & de l'argent vulgaires, si
ce n'est relativement, & comme ou dit,
secundario.
Il fallait employer des choses connues
pour être signes de choses inconnues, sans quoi
on aurait ignoré l'un & l'autre. Ils ajoutaient
ensuite Mercure comme le ministre, parce qu'il est
le
factotum de l'oeuvre, & le milieu au moyen
duquel on unit les teintures du Soleil & de la
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
295
Lune, comme le disent les Philosophes. D'ailleurs
le Mercure est comme le fils de la matière
indiquée par le Soleil & la Lune; ce qui a fait
dire à Hermès (
a):
Le Soleil est son père, & la
Lune sa mère. L'image du Soleil marquait donc
la force active du sujet Philosophique, & la Lune
la force passive, c'est-à-dire l'agent & le patient,
le mâle & la femelle tirés de la même racine;
deux en nombre, différents seulement par leur
forme & leurs qualités, mais d'une même nature
& d'une même essence; comme l'homme &
la femme, dont l'un dans la génération est
agent, l'autre patient; l'un chaud & sec, l'autre
froid & humide. Le Mercure était comme le
sperme des deux réunis. C'est dans ce sens que
tous les Philosophes en ont parlé, comme on
peut en juger par les textes suivants. " Le Soleil
" dit l'Auteur du Rosaire, est le mâle, la Lune
" est la femelle, & Mercure le sperme; car pour
" qu'il se fasse une génération, il faut joindre
" le mâle avec la femelle, & de plus qu'ils
" donnent leur semence. " Raymond Lulle (
b)
" Cuisez également votre oeuvre avec résidence
" & constance; & faites votre composé des cho"
ses qui doivent y entrer; savoir, du Soleil,
" de la Lune & du Mercure. Le Rosaire: Je
" vous déclare que notre Dragon, le Mercure
" ne peut mourir qu'avec son frère & sa soeur,
" & avec un seul, mais avec les deux: le frère
" est le Soleil, & sa soeur est la Lune. "
Ces façons de parler des Philosophes nous
| (a) Table d'Emeraude | (b) Theor. Test c. 47.
|
T iv
@
296 FABLES
annoncent assez ce que nous devons penser de
ces représentations du Soleil, de la Lune & de
Mercure. Ce dernier texte de l'Auteur du Rosaire
explique même à ceux qui sont au fait de l'oeuvre,
comment il faut entendre la filiation & la
paternité réciproques du Dragon & du Taureau.
=================================
C H A P I T R E
IV.
Adonis, & son Culte.
A DONIS fut le fruit de l'inceste de Cinyras
avec sa fille Myrrha. Cette fille fut trouver
son père pendant la nuit, & y fut conduite par sa
Nourrice. Cinyras ayant joui de Myrrha, voulut
voir cette beauté que la Nourrice lui avait tant
vantée: il reconnut sa fille; la fureur le saisit,
il voulut la tuer; mais Myrrha profita de l'obscurité
de la nuit pour se sauver, & se retira en
Arabie, ou elle mit au monde Adonis. Les Nymphes
du voisinage le reçurent à sa naissance, le
nourrirent dans un antre, & prirent soin de son
éducation. Vénus en devint si éperdument
amoureuse, que Mars, devenu jaloux, engagea
Diane à susciter un sanglier furieux pour le venger.
Adonis à la chasse voulut poursuivre cet
animal, qui se sentant blessé, tourna sa fureur
contre l'auteur de son mal, & lui donna dans
l'aine un coup de défense si violent, qu'il jeta
par terre Adonis mourant. Vénus l'ayant aperçu
baigné dans son sang, accourut à son secours.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
297
Passant auprès d'un rosier, elle fut piquée par
une de ses épines, & le sang qui sortit de sa
blessure teignit en rouge les roses, qui étaient
blanches auparavant. Vénus continua son chemin,
& fit tout son possible pour rendre la vie
à son Amant; mais ne pouvant y réussir, elle le
changea en une fleur, que quelques-uns appellent
anémone, dont Ovide désigne simplement
la couleur rouge, en la comparant à la grenade:
:........Nec plena longior hora
Facta mora est, cum flos de sanguine concolor ortus,
Qualem quae lento eelant sub cortice granum
Punica ferre solent.
Métam. l. 10.
A peine Adonis eut-il paru dans le Royaume
de Proserpine, que cette Déesse fut éprise pour
lui des mêmes feux que Vénus conservait encore.
Celle-ci désolée de la perte qu'elle en avait faite,
demanda à Jupiter son retour sur la terre; Proserpine
ne voulait pas le rendre. Jupiter laissa la
chose à décider à la Muse Calliope, qui pour
accorder ces deux Déesses, jugea qu'elles en
jouiraient alternativement l'une & l'autre pendant
six mois.
Encore un inceste que la Fable nous met devant
les yeux; Ovide (
a) s'est exercé à le décrire
avec tout ce que la Poésie a de plus agréable,
& avec tout ce dont un tel sujet était susceptible:
mais ceux qui ont voulu adapter ce fait à l'histoire,
(a) Loco citato.
@
298 FABLES
& qui ont pris pour fondement le récit de
ce Poète, n'ont pas fait sans doute attention
qu'il le regardait lui-même comme une fiction
pure, puisqu'il commence ainsi:
Dira canam, procul hinc natae, procul este parentes.
Aut mea si vestras mulcebunt carmina mentes,
Desit in hac mihi parte fides; nec credite factum.
Aussi M. l'Abbé Banier avoue-t-il (
a) que c'est
une fable bien mystérieuse, & une énigme qu'on
serait très embarrassé d'expliquer dans tous ses
points: d'où il conclut qu'il est aisé de juger
qu'elle est mêlée d'Histoire & de Physique. Il est
peu de fables dont certaines circonstances ne
mettent cet Auteur dans le même embarras; &
c'est en vain qu'il fait ses efforts pour prouver
qu'Adonis n'est pas le même qu'Osiris. Je dis
plus: il est le même qu'Apollon & que Bacchus.
Orphée nous apprend qu'il se plaît dans la diversité
des noms, qu'il est mâle & femelle, ce
qu'on dit aussi de Bacchus; & qu'enfin Adonis
est celui qui donne la vie à tous les mixtes:
Qui cunctis alimenta resert, prudentia cujus
Plurima, qui vario laetaris nomine Adoni:
Germinum & idem auctor pariter puer atque puella;
Hymno in Adonim.
Ce dernier trait doit être encore pour M. l'Abbé
Banier, M. le Clerc, M. Selden & tant d'autres,
(a) Myth. expliqués, Tom, I. pag. 549.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
299
un mystère bien difficile à dévoiler. Comment
l'ajuster à l'histoire? Voyons si la Philosophie
Hermétique sera plus heureuse à mettre cette fable
dans son véritable jour. Quant à l'inceste du père
& de la fille, pris en lui-même, nous l'avons
déjà expliqué dans plus d'un chapitre, & nous
avons rapporté quantité de textes des Philosophes,
où l'on a vu de semblables incestes. Passons
maintenant en revue toutes les circonstances
de cette fable.
Qu'est-ce que Myrrha? Qu'est-ce que Cinyras?
Myrrha vient de μύρω,
je coule, je distille; &
Cinyra, de Κινύρομαι,
pleurer, se lamenter; d'où
l'on a fait κινύρα,
instrument triste & mélancolique.
Myrrha doit donc être regardée comme signifiant
eau, ou gomme, ou quelque substance liquide.
C'est ce qui a déterminé l'Auteur de cette fable,
à faire allusion à la myrrhe, qui se dit μὐρρα en
grec, de μύρον
parfum, venu lui-même de μύρω,
je distille. Or les Philosophes appellent gomme,
eau, une partie de leur composé, & celle précisément
qui doit engendrer l'Adonis ou l'or Philosophique.
Notre matière, dit le Philosophe (
a),
est un oeuf, une
gomme, un arbre, une eau.
Prenez la
gomme blanche & la
gomme rouge,
dit Marie à Aros dans son Dialogue, & joignez-
les par un véritable mariage. Isindrius dit: Mêlez
l'eau avec l'eau, la gomme avec la gomme. Je
crois qu'il est inutile de citer un plus grand
nombre de textes qui se trouvent à chaque page
dans les Livres des Philosophes, Myrrha ne signifie
(a) La Tourbe.
@
300 FABLES
donc autre chose que la gomme ou eau des
sages, qu'ils appellent femelle & Reine d'une
grande beauté (
a). Sa Nourrice ou l'eau mercurielle
philosophique la conduit à Cinyras pendant
la nuit, & l'inceste se commet. Voilà la
nuit des Philosophes, pendant laquelle ils disent
que se fait la conjonction de leur mâle & de leur
femelle. La tristesse & la mélancolie, indiquée
par Cinyras, est aussi un des noms que les Adeptes
donnent à leur matière parvenue au noir.
Remarquez, dit Philalèthe (
b), que les noms
d'eau sulfureuse, eau venimeuse, eau aromatique,
tête de corbeau, poids,
mélancolie, nuit,
instrument de tristesse, enfer, veste ténébreuse
&c. ne sont que des noms différents pour signifier
la même chose. Y a-t-il rien de plus propre
en effet que l'obscurité, la nuit, le noir, pour
engendrer la mélancolie, & faire naître la tristesse;
Pourquoi Myrrha est-elle dite fille de Cinyras,
ou de l'instrument de tristesse & de mélancolie?
C'est qu'elle l'était en effet; elle y avait
été conçue, comme Proserpine. Elle était belle,
blanche, brillante & jeune, parce que la pierre
au blanc a toutes ces qualités. S'agit-il d'en faire
l'élixir? il faut que sa Nourrice la conduise à son
père Cinyras, parce que l'eau mercurielle est
l'agent de la putréfaction, pendant laquelle
Myrrha a commerce avec son père dans l'obscurité
de la nuit; & pour concevoir Adonis ou l'élixir,
il faut nécessairement que la pierre au blanc,
| (a) Nouveau Symbole | (b) Enarratio method.
|
| de Basile Valentin. | trium Gebri medicin.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
301
née de la putréfaction, y repasse une seconde fois.
On suppose que Cinyras ayant reconnu Myrrha,
se mit en colère, & voulut la tuer; mais qu'elle
profita de l'obscurité de la nuit pour se sauver
dans l'Arabie pétrée, afin de faire voir que la
pierre passe du noir au blanc, & se fixe alors en
pierre. La nuit étant un des noms que les Philosophes
ont donné au noir de leur matière, il
était naturel de dire que Myrrha s'était échappée
à la faveur de la nuit. Elle y fut changée en
arbre, & mit ensuite au monde Adonis, parce
que la pierre au blanc est l'arbre Philosophique,
appelé par le Cosmopolite,
arbre lunaire. Le
fruit de cet arbre est Adonis, ou l'or Philosophique,
que les Naïades & les Nymphes reçoivent
à sa naissance; il naît en effet au milieu de
l'eau mercurielle, qui le nourrit, & a soin de
lui jusqu'à sa perfection.
A mesure qu'Adonis grandit, il devient beau
de plus en plus. N'est-ce pas la couleur de l'or
Philosophique, qui se fortifie & devient plus
brillante? Vénus en devient éperdument amoureuse,
& l'accompagne dans les divertissements
qu'il prend à la chasse. Rien de plus simple que
cela; il ne pouvait même pas se faire que Vénus
ne l'aimât éperdument, & qu'elle ne l'accompagnât
pas, jusqu'au moment malheureux où
Adonis fut tué, & mourut. En voici la raison.
La pierre passe de la couleur blanche à la safranée,
appelée Vénus par les Philosophes. Pendant
que cette couleur dure, il se fait encore
une circulation de la matière dans le vase; c'est
la chasse où Vénus suit Adonis, La couleur de
@
302 FABLES
rouille qui succède à la safranée, est nommée
Mars. Voilà le sanglier que Mars jaloux envoie
contre Adonis. Celui-ci meurt de la blessure,
parce qu'il ne reste plus rien de volatil en lui.
Vénus conserve même, après la mort de son
Amant, l'amour qu'elle avait pour lui, parce que
la couleur rouge que l'Adonis Philosophique
prend dans sa fixation, conserve toujours une
partie de cette couleur safranée qu'il avait pendant
qu'il chassait avec Vénus. Les roses que le
sang de cette Déesse teignit en rouge pendant
qu'elle courait au secours de son Amant, ne
signifient autre chose que la couleur rouge qui
succède à la blanche par l'entremise de la safranée,
nommée Vénus, comme nous venons de
le voir. Abraham Juif, rapporté par Flamel, a
pris le rosier pour hiéroglyphique de cette variation
de couleurs (
a). Le même Flamel nous
fait encore voir ce qu'il faut entendre par la
descente d'Adonis aux Enfers, & de l'amour
dont Proserpine se sent éprise envers lui. Nous
avons démontré assez clairement que les Philosophes
donnent le nom de
mort, de
sépulcre,
d'enfer à la couleur noire; voici encore néanmoins
un texte de l'Auteur cité ci-devant, qui
servira de preuve à l'explication que nous allons
donner de la mort d'Adonis, & de son retour
vers Vénus. " Je t'ai donc fait ici peindre un
" corps, une âme & un esprit tout blancs,
" comme s'ils ressuscitaient, pour te montrer
" que le Soleil, la Lune & Mercure sont ressus"
(a) Figures hiéroglyph. d'Abraham, dans Flamel.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
303
cités en cette opération, c'est-à-dire sont
" faits éléments de l'air, & blanchis: car nous
" avons déjà appelé
mort la noirceur; conti"
nuant la métaphore, nous pouvons donc
" appeler la blancheur une vie qui ne revient
" qu'avec & par la résurrection. " Adonis, après
avoir été atteint de la défense meurtrière du sanglier
de Mars, meurt de sa blessure; c'est l'imbibition
que l'on donne à la matière, pour la
faire passer de la couleur orangée à la rouge de
pavot, en y mêlant un peu d'humidité qui y
occasionne une couleur noire passagère. " En
" cette opération du rubifiement, dit Flamel (
a),
" encore que tu imbibes, tu n'auras guères
" de noir, mais bien du violet & bleu, & de
" la couleur de queue de paon: car notre pierre
" est si triomphante en siccité, qu'incontinent
" que son mercure la touche, la Nature s'éjouis"
sant de sa nature, se joint à elle, & la boit
" avidement, & partant le noir qui vient de
" l'humidité, ne se peut montrer qu'un peu
" sous ces couleurs violettes & bleues. "
Voilà donc Adonis descendu dans l'Empire
ténébreux de Proserpine; elle en devient amoureuse,
parce que le noir s'unit avec lui. Vénus
le redemande à Jupiter, qui prend Calliope pour
arbitre du différend entre les deux Déesses. Cette
Muse décide qu'elles en jouiront alternativement
pendant six mois. La couleur grise, appelée Jupiter,
succède toujours à la noire immédiatement;
c'est pourquoi Cérès pour ravoir Proserpine,
(a) Ibid, ch. 8.
@
304 FABLES
Vénus pour ravoir Adonis &c. s'adressent
à ce Dieu. Mais pourquoi choisit-il la Muse
Calliope pour arbitre? C'est qu'Adonis ne peut
être rendu à Vénus, c'est-à-dire, ne peut reprendre
la couleur rouge orangée, qu'au moyen de
l'imbibition de l'eau mercurielle, appelée dans
cet état
vin rouge, par Raymond Lulle, Riplée
& plusieurs autres; & que Calliope n'est autre
que cette eau mercurielle, puisque ce nom lui
vient de Καλὸς,
beau, & de οπος,
suc, humeur;
comme si l'on disait que le suc rouge ou beau
suc a accordé le différend de ces deux Déesses;
ce qui l'a fait appeler par Flamel,
lait virginal
solaire (
a). Cette alternative de jouissance des
deux Déesses, indique les différentes réitérations
de l'oeuvre pour la multiplication, parce qu'à
chaque opération la matière doit repasser par le
noir, le gris, le blanc, l'orangé, la couleur de
rouille & le rouge foncé, ou la couleur de pavot.
M. l'Abbé Banier (
b) dit en note, qu'une tradition
porte qu'Apollon avait suscité le Sanglier
qui tua Adonis, pour se venger de Vénus, qui
avait aveuglé Erimanthe, fils de ce Dieu, parce
qu'il s'était moqué des galanteries de la Déesse.
Mais que ce soit Apollon ou Mars, l'un & l'autre
est indifférent, puisque le Mars Philosophique
ou la couleur de rouille est proprement l'Apollon
des Philosophes commencé.
Ces expressions prises dans la nature même
des choses, prouvent qu'Adonis ne diffère que
de nom d'avec Osiris, Bacchus, &c.
| (a) Ibid. | (b) Tom. I. p. 549.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
305
Il n'est donc pas surprenant que son culte établi
en Phénicie & ailleurs, ait beaucoup de
ressemblance avec celui d'Osiris chez les Egyptiens.
L'un servira à expliquer l'autre, comme
nous allons le voir.
Osiris & Adonis étaient représentés sous la
figure d'un boeuf. On célébrait en Phénicie la
fête d'Adonis en même temps & de la même
manière qu'on célébrait celle d'Osiris en Egypte.
On pleurait l'un & l'autre comme morts, & l'on
se réjouissait comme s'ils étaient ressuscités. Adonis
était chez les Phéniciens le symbole du Soleil,
comme Osiris l'était en Egypte, & l'on
portait dans leurs solennités les mêmes représentations.
Les Adoniades ou solennités d'Adonis se célébrèrent
d'abord en Phénicie, à l'imitation de
celles d'Osiris. Elles duraient huit jours. Tout
le monde; commençait par prendre le deuil,
& donnait des marques publiques de douleur &
d'affliction: on n'entendait de tous côtés que
pleurs & que gémissements. Au dernier jour de
la fête la solennité changeait de face, la tristesse
feinte faisait place à la joie, & on la faisait
éclater avec des transports extraordinaires. Lucien
rapporte (
a) que les Egyptiens exposaient sur
la mer un panier d'osier que le vent poussait sur
les côtes de Phénicie d'où les femmes de Biblos,
après l'avoir attendu avec impatience,
l'emportaient dans la ville avec pompe; la fête
alors se terminait par la joie.
(a) In Deâ Syriâ.
II. Partie. V
@
306 FABLES
La Syrie communiqua le culte d'Adonis à ses
voisins. On ne peut rien voir de plus superbe
que l'appareil de cette cérémonie à Alexandrie.
Arsinoé, soeur & femme de Ptolémée Philadelphe,
y portait elle-même la statue d'Adonis.
Les femmes les plus considérables de la Ville
l'accompagnaient, tenant a la main des corbeilles
pleines de gâteaux, des boëtes de parfums,
des fleurs & toutes sortes de fruits; d'autres
fermaient la pompe en portant des tapis sur
lesquels étaient deux lits en broderie d'or & d'argent,
l'un pour Vénus, l'autre pour Adonis:
on allait ainsi jusqu'à la mer, ou a quelques
fontaines, où l'on jetait les fleurs, les fruits &
les plantes qu'on avait portés.
Un fleuve près de Biblos, au rapport du même
Lucien, portait le nom d'Adonis, & ses eaux
devenaient rouges, dit-on, pendant qu'on célébrait
les fêtes en son honneur. On dit aussi que
son sang rougit l'eau de ce fleuve, quand on
lava la plaie de cet amant de Vénus.
La première partie de cette solennité se nommait
ΑΑφανισμὸς, pendant laquelle durait le deuil,
& la seconde Εὓρεσις, où la tristesse se changeait
en joie.
On voit clairement que ces pleurs & ce deuil
des Phéniciens & des Grecs, à l'occasion de la
mort d'Adonis, ont un rapport manifeste avec
les cris & les gémissements que tout le monde
faisait entendre dans les solennités des fêtes de
Cérès, où l'on supposait que cette mère désolée
avait cherché sa fille Proserpine. Les Egyptiens
affectaient aussi une semblable tristesse & la mort
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
307
d'Apis. Le deuil durait dans les solennités de
Cérès jusqu'à ce qu'on eût porté en triomphe la
statue d'Iacchos, & dans celle d'Apis jusqu'à ce
qu'on lui eût trouvé un successeur. Dans les
unes & les autres on portait à peu près les mêmes
représentations, des corbeilles, des gâteaux,
des fleurs, des fruits, &c. On se réjouissait également,
quand Iacchos, Apis reparaissaient, ou
qu'on croyait Adonis ressuscité. On supposait
que Proserpine demeurait six mois avec Pluton,
& six mois avec Cérès. On disait aussi qu'Adonis
séjournait six mois auprès de Proserpine, & six
mois auprès de Vénus.
Doutera-t-on que l'institution de ces diverses
solennités ait eu le même objet, & qu'elle ne différait
guères que par les noms & quelques cérémonies?
Mais si Cérès, Proserpine & Osiris ne furent
jamais que des personnes feintes, & leur histoire
une allégorie, pourquoi n'en dirait-on pas autant
d'Adonis? En effet, quel fondement de réalité
y a-t-il dans une histoire plus que dans l'autre?
Eh quoi! des hommes aussi sensés que les
Egyptiens auraient feint une tristesse réelle pour
la mort d'un boeuf qu'ils suffoquaient eux-mêmes,
& se seraient répandus en des transports
de joie pour un boeuf trouvé capable de succéder
à l'autre, à cause qu'il était noir & qu'il
avait une marque blanche faite en croissant?
Tout autre boeuf n'aurait pas été bon; il le fallait
avec ces marques, parce que sans doute elles
signifiaient quelque chose. J'ai prouvé, je pense,
assez clairement que l'histoire de Cérès n'était
qu'une allégorie; je suis persuadé que tout
V ij
@
308 FABLES
homme sensé pensera de même de celle d'Adonis,
& que les solennités instituées en son honneur,
ne l'ont aussi été que pour en conserver
la mémoire à la postérité. La première partie
était appelée ΑΑφανισμὸς; & pourquoi cela? Les
pleurs & les gémissements se faisaient à cause de
la perte d'Adonis, & de son séjour dans le
Royaume ténébreux de Proserpine, comme on
les faisait dans les solennités de Cérès à l'occasion
du rapt de sa fille, & de son séjour dans
l'Empire noir & obscur de Pluton. ΑΑφανισμις
vient d'α privatif, & φαἰνω,
je luis, j'éclaire,
d'où l'on a fait άφανής
obscur, caché; & enfin
ΑΑφανισμος comme si l'on disait
la fête, la cérémonie,
du temps de l'obscurité.
Si ces solennités ont le même objet, il est
manifeste que cette noirceur, cette obscurité ne
peut être que celle du Royaume de Pluton &
de Proserpine. On a vu par les explications précédentes,
que ce Royaume de Pluton & Pluton
lui-même n'étaient qu'une allégorie de la noirceur
qui survient à la matière philosophique;
nous avons même prouvé que la mort d'Adonis
ne signifiait que cela. Il est donc constant que
les cérémonies instituées en mémoire de cette
mort prétendue, n'étaient aussi qu'une allégorie
du temps sue dure cette noirceur de la matière
des Philosophes.
La seconde partie de cette fête était appelé
Εὔρεσις, d'Εὑρισμω,
je retrouve, & tout le monde
était alors dans des transports de joie. La même
chose arrivait dans les cérémonies de Cérès. La
présence d'Iacchos faisait crier avec des démonstrations
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
309
de joie,
voilà Bacchus, voilà Bacchus,
comme si on l'eut retrouvé après l'avoir perdu.
Je renvoie le Lecteur aux explications que j'ai
données à cette occasion, puisqu'il est inutile de
les répéter pour un sujet absolument semblable.
Il est bon cependant de faire observer que ce
n'était pas sans raison qu'on dirigeait la procession
à la mer, ou à une fontaine, pour chercher
Adonis; parce que les Instituteurs de ces cérémonies
savaient très bien qu'on ne pouvait le
trouver que là, c'est-à-dire, dans la mer des Philosophes
ou leur eau mercurielle, appelée aussi
fontaine par Trévisan & plusieurs d'entr'eux.
On a dit aussi que le fleuve du nom d'Adonis
devenait rouge pendant la solennité des fêtes
instituées en son nom, parce que, suivant ce
qu'en disent les Adeptes, leur eau mercurielle
est rouge dans le temps que leur Adonis reparaît.
Adonis est donc le soleil philosophique, qui
s'éclipse par la noirceur, & qui reparaît à mesure
que l'éclipse s'évanouit. Il est mâle & femelle,
parce qu'il est le rebis des Philosophes,
& toujours jeune comme Bacchus, par les raisons
que nous en avons apportées en parlant de
ce fils de Jupiter. Il est enfin le même que Denys,
Apollon & Osiris, qui ne sont que différents
noms du soleil philosophique, & non de
l'Astre qui nous éclaire. Car y a-t-il apparence
qu'on pût regarder cet Astre comme mâle & femelle,
même allégoriquement? J'accorderai,
si l'on veut, que les Grecs l'ont adoré comme
une Divinité, puisqu'ils firent mourir Anaxagoras
V iij
@
310 FABLES
par le poison, pour avoir dit que le Soleil
n'était pas un Dieu, mais une pierre ardente &
enflammée. Mais doit-on penser pour cela
qu'Orphée ou ceux qui leur avaient apporté la
Théogonie d'Egypte avec ses cérémonies, aient
prétendu leur persuader la divinité du Soleil?
Je sais bien & personne n'ignore les abus qui
ont infecté les premières cérémonies portées chez
les Grecs. On ne doute point aussi des erreurs
populaires qui se multiplièrent dans la suite;
mais il s'agit ici de la première institution, &
non de ce qui s'en est suivi. Socrate fit bien voir
qu'il avait sur les Dieux d'autres idées que le
Peuple. Platon & les autres Sages pensaient-ils
comme le vulgaire?
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C H A P I T R E
V.
L ES Grecs avaient une infinité d'autres fêtes,
telles que la solennité des lampes, appelées
pour cela
Lampadophories, instituées en
l'honneur de Vulcain, de Minerve & de Prométhée.
Nous avons vu dans les chapitres de
ces Dieux, qu'ils étaient des Dieux purement
chimiques; on doit juger de leurs fêtes dans le
même goût. Les Autels qui étaient communs à
eux trois, indiquent assez qu'on devait penser
d'eux comme étant la même chose, ou comme
ayant du moins une grande analogie. Car enfin
qu'entend-on par Vulcain, un des principaux
des douze grands Dieux de l'Egypte? N'est-ce
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
311
pas le feu ou l'ouvrier qui se sert du feu? Qu'était
Prométhée? N'est-il pas représenté comme l'inventeur
de plusieurs arts qui se font par le feu?
suivant ce qu'en dit Eschyle en ces termes, qu'il
prête à Prométhée: " Que dirai-je? Combien
" de commodités ignorées n'ai-je pas apprises
" aux hommes? Qu'est ce qui a trouvé avant
" moi le fer, l'argent, l'or, le cuivre & la ma"
nière de les travailler? Personne ne s'en flat"
tera, s'il ne veut mentir. Prométhée est l'in"
venteur des Arts. " C'est lui qui vola une
étincelle du feu céleste, pour le communiquer
aux hommes. C'est lui qui montra à Hercule le
chemin qu'il fallait prendre pour parvenir au
jardin des Hespérides. Orphée parle de lui,
comme s'il eût été l'époux de Rhée. Eschyle le
dit (
a) l'inventeur de la Médecine, qui guérit
toutes les maladies.
A quel autre mélange de drogues, à quelle
autre composition a-t-on jamais attribué la propriété
de guérir tous les maux, qu'à la Médecine
dorée ou Pierre philosophale?
Il y avait sans doute une raison mystérieuse
pour ériger un Autel commun à ces trois Divinités,
& c'était apparemment la même qui faisait
observer les mêmes cérémonies des lampes dans
| (a) | Illudque primum si quis agritudinem
|
| | Sensisset, ullum non erat remedium,
|
| | Nulla unctio, nullum fuit potabile
|
| | His pharmacum. Arebant priusquam ipsis ego
|
| | Commistiones Pharmacorum protuli,
|
| | Omnes quibus levantur agritudines.
|
| | V iv |
@
312 FABLES
leurs solennités. Pourquoi ces lampes allumées,
sinon pour représenter le Feu dont Vulcain &
Prométhée étaient les symboles? Ce feu pouvait-il
donc être notre feu des forges & des cuisines,
connu certainement avant Vulcain &
Prométhée, quoiqu'on les dise en être les inventeurs?
Telle est sans doute l'origine de ce feu que les
Grecs & les Romains entretenaient perpétuellement
en l'honneur de Vesta: car Vesta a été
prise, tantôt pour la terre, tantôt pour le feu,
& même pour la Déesse du feu. Diodore de Sicile
& Orphée la disent fille de Saturne, de
même qu'Ovide dans le 6. livre des Fastes;
Semine Saturni tertia Vesta fuit.
Il croyait qu'il y avait eu deux Vesta, l'une
mère de Saturne, l'autre sa fille; la première
était prise pour la terre, l'autre pour le feu:
Vesta eadem est, & terra: subest vigil ignis utrique.
Significant sedem terra focusque suam.
Nec tu aliud Vestam, quam vivam intellige flammam.
On ne représentait Vesta sous aucune figure,
parce que le feu n'en a proprement aucune de
déterminée. C'est lui qui donne la forme à tous
les êtres; c'est lui qui les anime: c'est lui qui les
vivifie, & ne peut être représenté que symboliquement.
On se contentait donc d'entretenir
perpétuellement un feu allumé dans le Temple
de Vesta, & l'on confiait ce soin à des jeunes
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
313
Vierges que l'on nommait Vestales. Celles par
négligence desquelles ce feu s'éteignait, étaient
punies de mort. Valere Maxime (
a) dit que le
grand Pontife Licinus en condamna une à être
brûlée vive, pour l'avoir une fois laissé éteindre
pendant la nuit. Tite-Live (
b) regarde comme
une chose surprenante, & une espèce de prodige,
de ce qu'on avait été assez négligent pour
laisser éteindre ce feu une fois.
On voit par-là quel respect on avait pour le
feu. Ce culte religieux était certainement venu
d'Egypte, où Vesta & Vulcain étaient en grande
vénération, comme on peut en juger par le fameux
Temple de ce Dieu, où l'on nourrissait
Apis. C'était même d'entre les Prêtres établis
pour le service de ce Temple, que l'on tirait des
Rois. Les autres Nations regardaient Vulcain
comme le dernier des Dieux, parce qu'il était
boiteux, dit la Fable, & qu'il avait été chassé
du Ciel, pendant qu'en Egypte on le regardait
comme un des principaux: c'est que ceux-ci entendaient
par Vulcain le feu de la nature, qui
anime tout, qu'ils représentaient symboliquement
par le feu commun de nos cuisines; &
que les Grecs & les autres Nations prirent le
symbole pour la chose même. Les feux ou lampes
allumés & entretenus en Egypte, donnèrent
lieu aux solennités des Lampodophories, &
aux feux que les Vestales entretenaient chez les
Romains. Les intentions des Instituteurs mal interprétées,
sont la source de bien des abus.
| (a) Lib. I, c. 1. | (b) De Bello Punico, lib. 8.
|
@
314 FABLES
Il est aussi aisé d'interpréter & d'expliquer les
autres fêtes instituées en l'honneur des Dieux,
au moins celles qui sont les plus anciennes,
de la première institution: car pour celles qui
n'en sont que des branches, & qui leur sont
très postérieures, de même que les fables, qui
sont de pures fictions des Poètes qui voulait
s'amuser, elles n'entrent point dans le plan que
je me suis proposé. Je m'en tiens à l'origine des
choses, & non aux mauvaises interprétations que
des gens peu au fait en ont données. On ne doit
pas juger de la pureté de la source d'un ruisseau
par la boue & la fange dont ses eaux sont remplies
à une distance considérable. La source peut
être très pure, & les ruisseaux qui en viennent
très mal propres & malsains, à cause des ordures
& des mauvaises qualités des terres dont
leurs eaux s'imprègnent pendant leurs cours.
Telle est la différence des Fables primitives,
d'avec celles qu'on a inventées dans la suite
& des fêtes de la première institution, d'avec les
solennités ou les abus sans nombre se sont
glissés.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
315
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C H A P I T R E
VI.
Des Jeux & des Combats.
L A Religion avait consacré ces sortes de spectacles;
& lorsque les Romains les eurent adoptés,
le Sénat donna un Arrêt, qui portait
qu'ils seraient tous dédiés à quelque Divinité.
C'était même la coutume d'offrir des sacrifices
avant de les commencer. Les Grecs en avaient
quatre principaux, célébrés dans des temps marqués;
savoir: les Olympiques, les Pythiques,
les Néméens, & ceux de l'Isthme. Le premier
était dédié à Jupiter, le second à Apollon, le
troisième à Archemor, fils de Lycurgue, & le
quatrième à Neptune. Les plus fameux étaient
ceux d'Olympie, qui se célébraient tous les quatre
ans. Ils fondèrent même leur Chronologie
sur l'intervalle de temps qui s'écoulait d'une
Olympiade à l'autre. La récompense que l'on
donnait aux vainqueurs n'était qu'une couronne
de laurier, d'olivier, de peuplier, ou de quelque
plante, quelquefois on élevait des statues en
leur honneur, & l'on chantait leur triomphe
par toute la Grèce.
Le motif de la Religion n'était pas le seul
qui eût donné lieu à l'institution de ces jeux;
une double politique y eut part. Les jeunes-gens
s'y formaient à la guerre, & se rendaient plus
propres aux expéditions militaires; ils devenaient
@
316 FABLES
plus alertes, plus dispos, plus robustes, & acquéraient
une santé vigoureuse. On conservait
enfin par ces exercices, comme par les solennités
des fêtes, la mémoire allégorique d'un secret
connu aux sages Philosophes, mais ignoré du
commun. On animait même les peuples à ces
exercices par l'exemple des Dieux prétendus
qu'on leur disait y avoir été vainqueurs.
Ces jeux étaient de trois sortes: les Equestres
ou Curules, qui consistaient en des courses à
cheval ou en chariots, étaient dédiés au Soleil
& à Neptune; les Agonaux & les Gymniques,
composés de combats d'hommes, de femmes,
de bêtes, étaient consacrés à Mars & à Diane;
les Scéniques enfin, les Poétiques, & ceux de
la Musique, qui consistaient en des tragédies,
comédies, satires & danses, étaient dédiés à
Vénus, à Apollon, à Minerve & à Bacchus.
Les quinze Instituteurs de ces jeux qu'Hygin
nomme dans sa Fable 273, sont presque tous des
Héros de la Fable; tels sont Persée, Thésée,
Hercule, les Argonautes, &c. Mais comme nous
avons prouvé assez clairement que tous ces prétendus
Instituteurs n'étaient que des personnages
feints, pour en former des fables allégoriques
de la Philosophie Hermétique, il est à présumer
que les vrais Instituteurs nous sont inconnus.
Danaüs, fils de Bélus, venu d'Egypte dans la
Grèce, est peut-être le seul réel connu; puisque,
comme nous le prouverons dans le sixième Livre,
Priam, Achille, Enée n'ont pas plus existé en
personnes réelles, que Pesée & les Argonautes.
Mais enfin, quel rapport, dira-t-on, ces jeux
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
317
ont-ils avec votre prétendue Pierre philosophale?
J'avoue que la disposition que l'on prenait dans
ces jeux, pour se rendre propre aux exercices
militaires, est bien différente de celle qui est
requise pour la Médecine. L'un cherche à détruire
les hommes, l'autre à les conserver. Mais
enfin ignore-t-on que Minerve, Déesse de la
sagesse & des sciences, l'était en même temps de
la guerre & des combats? L'art militaire est-il
donc un chemin qui conduise aux sciences, ou
les sciences conduisent-elles à l'art militaire?
Quelle incompatibilité entre le repos & la tranquillité
du cabinet, avec le tumulte des armes
& le fracas perpétuel des combats! Apollon,
Président de l'assemblée des Muses, l'Inventeur
de la Poésie & de la Médecine, n'est-il pas
cependant représenté comme le vainqueur de
Typhon? Ne le voit-on pas l'arc & la flèche à
la main? Non, non, ce n'était pas sans raison
qu'on a dit qu'il fut le principal vainqueur à ces
jeux-là, que Zethus, fils de l'Aquilon , & Calaïs
son frère, le furent au Diaule ou à la course redoublée;
Castor à celle du Stade; Pollux au combat
de Ceste; Télamon & Persée au jeu du palet;
Pélée à la lutte; Méléagre au combat du
javelot; Cygnus, fils de Mars, sur Diodotus
dans un combat à outrance; Bellérophon à la
course du cheval; enfin Hercule dans toutes les
sortes de jeux & de combats.
Il est constant que si les Instituteurs de ces jeux
avaient été des Rois ou des Princes, leurs noms
auraient été conservés à la postérité. Qu'on examine
sans préjugé ce qui donna lieu à l'institution
@
318 FABLES
de ces jeux, suivant ce qu'en rapporte Hygin
& plusieurs autres. Persée en institue à l'occasion
de la mort de Polydecte, qui avait pris
soin de son éducation; Hercule en fait célébrer
à Olympie en l'honneur de Pélops, duquel Cérès
avait mangé l'épaule, lorsque Tantale, père
de cet infortuné, le servit aux Dieux dans le
repas qu'il leur donna; d'autres enfin pour des
sujets aussi fabuleux.
C'est au jeu du palet qu'Apollon tua le jeune
Hyacinthe, & Persée son grand-père Acrise. Hercule
vainquit Antée à la lutte. Apollon & Esculape
furent, suivant Galien, les inventeurs du
combat du javelot, qui consistait à lancer une
pierre, ou un javelot, ou quelqu'autre chose
avec le plus d'adresse, & le plus loin qu'il était
possible. Tantôt ce sont des Dieux qui instituent
ces jeux, & tantôt ce sont des hommes. Des
Dieux y combattent, des Dieux y sont vainqueurs,
des hommes tout de même. Mais quels
Dieux, quels hommes? Des êtres de raison;
par conséquent ni Dieux ni hommes, comme
on a pu en juger par ce que nous avons dit jusqu'ici.
Il est donc vraisemblable que ces jeux furent
institués par des Particuliers, qui consultèrent
moins leur gloire que le bien de leur patrie.
N'est-il pas surprenant que l'on ne trouve dans
toute l'Antiquité Païenne, aucune époque ou
Ere suivie de chronologie avant les Olympiades?
Et comment sur un aussi faible & aussi douteux
fondement, les Mythologues & les Historiens
modernes osent-ils entreprendre de fixer le temps
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
319
précis & la durée des règnes des Rois qui ont
précédé les Olympiades? Ne peut-on pas douter
avec raison, non-seulement des actions qu'on
leur attribue, mais de leur existence même?
Quelques Auteurs ont divisé ces temps en trois;
le premier comprend le règne des Dieux; le second,
le règne des Héros, & le troisième, le
règne des Princes connus, leurs successeurs. Le
premier nous est absolument inconnu, le second
l'est un peu moins, & le troisième nous fournit
des époques certaines. Varron avait fait cette
division en temps inconnus, en temps fabuleux &
en temps historiques. M. l'Abbé Banier a raison
de ne trouver cette division bonne qu'à l'égard
des Grecs; puisque, comme il le dit fort bien,
les Egyptiens & une bonne partie des Asiatiques
avaient de puissantes Monarchies, & un système
de religion établi dès les siècles les plus reculés.
Les Dieux n'étaient point Grecs d'origine, & la
Grèce ne les avait connus que par les Colonies
Egyptiennes & Phéniciennes, qui vinrent s'y
établir. Mercure Trismégiste, ou quelques Egyptiens
sous son nom, avaient composé l'histoire
de leur Religion longtemps avant ces Colonies;
l'on sait quel cas l'Antiquité faisait de ces livres.
On doit même regarder comme certain, que les
chefs de ces Colonies emmenèrent avec eux
quelques Prêtres d'Egypte au fait de la langue
appelée sacrée, dans laquelle ces livres étaient
écrits: & je suis persuadé que ces Prêtres, ou
quelques-uns de leurs successeurs instruits par
eux, sont les vrais Instituteurs des solennités,
des fêtes, des cérémonies & des jeux dont nous
@
320 FABLES
parlons. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit
des Eumolpides, & l'on en sera convaincu.
Je penserais volontiers que le temps qui a précédé
immédiatement les Olympiades, n'est pas
mal nommé le temps des Héros, non que les
Dieux, les Déesses, les Héros & les Héroïnes de
la Fable aient en effet vécu & existé pendant ce
temps-là; mais parce que ce fut le temps où d'autres
Héros plus réels vécurent, & dans l'imagination
desquels prirent naissance les Dieux &
les Héros. Tels furent Hermès, & beaucoup
d'autres Philosophes Egyptiens, Prêtres & Rois:
parmi les Grecs, Orphée, Linus, Melampus,
Musée, Amphion, Eumolpe, &c. qui furent les
Auteurs de la Théogonie des Egyptiens, des
Grecs, &c. & qui purent bien par eux-mêmes
ou leurs successeurs, être les instituteurs des fêtes
& des jeux.
Il serait très difficile de déterminer le temps
précis où commencèrent les Olympiades. Mercator
le met à l'an du monde 3154, d'autres en
3189. Ceux qui veulent concilier les époques
avec la Chronologie de l'Ecriture Sainte, déterminent
la première Olympiade à la 23e. année
de la Judicature de Debbora. Diodore de Sicile
qui avait recueilli les traditions anciennes, dit
que ce fut Hercule de Crète qui les institua,
sans nous apprendre le temps. Quelques-uns pensent
que ce fut Pélops; qu'Atrée, son fils, les
renouvela 1418 ans avant la venue de Jésus-
Christ. Hercule, disent-ils, au retour de la conquête
de la toison d'or, assembla les Argonautes
sur les bords du fleuve Alphée près de la ville
de
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
321
de Pise dans l'Elide, non loin du Mont-Olympe,
pour y célébrer ces mêmes jeux, en action de
grâce de l'heureux succès de leur voyage, & l'on
promit de s'y rassembler de quatre ans en quatre
ans pour le même sujet. On pense aussi qu'ils
furent discontinués, & qu'Iphitus (
a), Roi
d'Elide, les rétablit 442 ans après, c'est-à-dire,
775 ans, ou, comme d'autres le veulent, 777
ans avant l'Ere Chrétienne; ce qui revient à peu
près au temps du règne de Sabachus l'Ethiopien,
Roi d'Egypte.
Chaque Olympiade comprenait quatre années
complètes, & se célébrait dans le cinquantième
mois, appelé
Parthénius ou
Apollonios, suivant
le Commentateur de Pindare. Elle commençait
le jour de la pleine lune, & l'on s'y disposait
par des sacrifices & des cérémonies. Les jeux
duraient cinq jours: chaque jour était destiné à
un jeu, ou à un combat qui lui était propre.
Hercule, suivant quelques Auteurs (
b) commença
ces jeux en l'honneur de Jupiter, après
qu'il eut puni Augias, Roi d'Elide, fils du
Soleil & d'Iphiboé, de ce qu'il n'avait pas donné
à Hercule la récompense qu'il lui avait promise,
pour avoir nettoyé l'étable des boeufs de ce Roi.
Ce Héros consacra pour les frais de ces jeux tout
le butin qu'il avait fait dans l'Elide; il détermina
lui-même la longueur de la course, & donna à
la stade Olympique 600 pieds mesurés sans doute
avec son pied propre; car la stade ordinaire
avait ce même nombre de pieds, & la stade
| (a) Pausanias, lib. 5. | (b) Isacius & Pindare.
|
| II. partie. | X
|
@
322 FABLES
Olympique avait beaucoup plus de longueur que
la stade ordinaire. Plutarque (
a) remarque à ce
sujet, que Pythagore avait jugé par-là de la
grandeur du corps d'Hercule sur la proportion
du pied avec le reste du corps humain.
Il est inutile de disserter ici sur les différents
sentiments des Auteurs au sujet du temps & des
Instituteurs des jeux Olympiques; il suffit de
dire qu'ils ont presque tous un fondement fabuleux.
Est-il probable que l'Hercule Idéen, Dactyle
(qui devait être un des Curetes ou Corybantes,
que l'on dit avoir nourri & élevé Jupiter
au milieu d'un charivari de tambours &
autres instruments, pour empêcher que Saturne
n'entendit ses cris) soit l'Instituteur de ces jeux?
puisque les Curetes ou Corybantes auraient été
contemporains de Saturne; & suivant le calcul
des Egyptiens, il faudrait reculer l'institution de
ces jeux à près de vingt mille ans au-delà du
temps qu'on l'a déterminée. Il en sera à peu près
de même si on l'attribue à Hercule, fils de Jupiter
& d'Alcmene; car Jupiter était fils de Saturne.
Tout le monde convient que ce calcul des Egyptiens
est fabuleux. Mais pourquoi l'est-il? C'est
que la base sur laquelle il est fondé n'est pas
moins fabuleuse. Saturne, Jupiter, Hercule
sont des personnes feintes, par conséquent leur
règne l'est aussi. Pélops, Atrée, son fils, n'ont
pas plus de réalité, comme nous l'avons vu
précédemment. Les Mythologues auraient donc
dû s'en tenir à l'institution d'Iphitus. On en
(a) Aulu-Gelle in initio. Noct. Att.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
323
a même une bonne raison, puisque tous ceux
que les Auteurs nomment comme vainqueurs
dans les jeux qui ont précédé celui où Coraebus
remporta le prix, sont tous des Dieux ou des
Héros fabuleux.
Mais quel était cet Iphitus? Etait-il Roi,
ou Prince? Aucun Auteur ne lui donne ces qualités.
Iphitus fut, dit-on, consulter l'Oracle de
Delphes sur les moyens de faire cesser les guerres
intestines & la peste, qui désolaient la Grèce.
La Pythie répondit que le renouvellement des
jeux Olympiques serait le salut de sa patrie.
Iphitus ordonna aussitôt un sacrifice à Hercule
pour apaiser ce Dieu, & célébra ensuite les jeux
Olympiques. Cet Iphitus était sans doute un
simple particulier, recommandable par sa science,
& peut-être en même temps par les armes.
On a tant débité d'allégories & de fables sur
l'institution de ces jeux, qu'il est à croire que
les Poètes ont donné dans les idées des Philosophes,
& qu'ils ne nous ont transmis que leurs
allégories. On dit (
a) qu'Hercule les institua en
honneur de Pélops; ce qui est plus vraisemblable,
que de dire que Pélops les institua. Pélops
n'exista jamais qu'en allégorie de la première
couleur qui survient à la matière du grand oeuvre,
c'est-à-dire la noire, indiquée par le nom
même; puisque Pélops vient de πελὺς,
noir, &
de ὀπος,
suc, humeur, comme si l'on disait,
suc noir. Il n'est donc pas surprenant que quelque
Philosophe Artiste du grand oeuvre ait institué
(a) Hygin, loc. cit.
X ij
@
324 FABLES
ces jeux en mémoire de Pélops, c'est-à-dire
en mémoire du grand oeuvre, dont la couleur
noire, ou l'eau mercurielle parvenue à la noirceur,
est le commencement & la clef, suivant
le dire de tous les Philosophes. On verra dans
le Livre suivant, qu'Hercule est presque toujours
pris pour l'Artiste, quelquefois pour le mercure
des Sages, qui fait tout dans l'oeuvre.
Apollon vainquit Mercure à la course dans un
de ces jeux. Le fait est bien difficile à croire.
La Fable nous représente Mercure comme le
plus léger des Dieux, ayant des ailes à la tête
& aux pieds, & si agile qu'il ne peut rester en
repos. Apollon est, à la vérité, peint comme un
jeune-homme, mais ayant une chaussure d'or,
par conséquent extrêmement pesante, & bien
capable de l'empêcher de courir avec la même
vitesse que le ferait Mercure. Il faut donc qu'il
y ait quelque chose de sous-entendu là-dessous.
Je demanderais aux Mythologues comment ils
expliqueraient cela? Dira-t-on que le Mercure
vaincu n'était pas le même que le Mercure ailé,
& qu'Apollon différait aussi du Dieu de ce nom?
Ce serait une fort mauvaise raison, puisque ceux
qui rapportent le fait ne les distinguent pas, &
qu'ils disent au contraire que le Dieu Apollon
vainquit le Dieu Mercure. Il est inutile d'avoir
recours à un tel subterfuge, ou à d'autres aussi
peu satisfaisants. Tout homme qui aura lu avec
attention ce que j'ai dit dans les chapitres d'Apollon
& de Mercure, saura bientôt comment
ce phénomène a pu arriver. Mercure est très
agile, Apollon très pesant; c'est ce contraste qui
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
325
étonne, & c'est précisément par cette pesanteur
que Mercure fut vaincu. Chacun a ses armes
propres, & sa manière de combattre. Les circonstances
décident même souvent des armes
que l'on emploie. Mercure tua Argus avec une
pierre, & Apollon tua le serpent Python à coups
de flèches. Nous avons expliqué ces deux faits;
voyons comment il a pu se faire qu'Apollon avec
une chaussure d'or ait vaincu Mercure, qui avait
une chaussure & un casque ailé.
Les Auteurs disent qu'Apollon fut vainqueur
à la course la première fois que se firent les jeux
Olympiques: c'est-à-dire, que cette prétendue
première fois ne fut jamais célébrée que dans les
idées du premier qui a avancé le fait, & qu'il
parlait allégoriquement des jeux Olympiques,
qui se passent dans les opérations de l'oeuvre,
où Apollon, le plus pesant des Dieux, est celui
qui demeure vainqueur de Mercure même; parce
que l'Apollon des Philosophes, ou leur or, vient
à bout d'arrêter le Mercure philosophique, qui
est tout volatil, & de lui donner une fixité permanente.
Voilà le phénomène éclairci. Voilà en
quoi consiste la victoire d'Apollon sur Mercure.
Quand on dit donc que le premier vainquit le
second à la course, la proposition est équivoque;
on penserait d'abord qu'Apollon courut plus vite
que Mercure, & qu'ayant atteint le but plutôt,
il demeura vainqueur. Point du tout: Apollon
court, il est vrai, à la suite de Mercure & avec
lui, parce que le mercure philosophique volatilise
d'abord l'or des Philosophes; mais enfin la
fixité du dernier prend le dessus & fixe la volatilité
X iij
@
326 FABLES
de l'autre, de manière que tout devenant
fixe, le champ de bataille demeure à Apollon,
qui par conséquent est vainqueur. Pouvait-on
s'expliquer autrement?
Hercule institue ces jeux en mémoire de
Pélops; c'est-à-dire, qu'un Philosophe Hermétique,
sous le nom d'Hercule, les institua pour faire
une allégorie mémorielle du grand oeuvre, dont
presque tous les Philosophes qui en traitent,
commencent seulement à en parler lorsque la
matière dont se fait la médecine dorée, est parvenue
à la couleur noire, & qu'elle ressemble
à la poix noire fondue, ou à un suc noirci,
signifié par Pélops.
Après la couleur noire, les combats, les courses
des jeux Olympiques commencent dans le
vase des Philosophes. Alors Hercule provoque
tout le monde au combat: aucun humain n'ose
se mesurer avec lui. Jupiter déguisé se présente
dans la lice; Hercule ose entreprendre de lui
résister: la lutte s'engage, le combat dure longtemps;
mais Jupiter voyant que la victoire était
douteuse, prend le parti de se faire connaître.
Mars vient ensuite & se manifeste aussi; Apollon
se présente enfin avec Mercure, & Apollon
devient vainqueur. Ainsi se passèrent les premiers
prétendus jeux Olympiques.
Nous l'avons dit plus d'une fois; la volatilisation
de la matière de la médecine dorée se fait
lorsque cette matière est dans une parfaite dissolution,
& cette dissolution ne se fait que lorsque
la matière est parvenue au noir: alors les parties
volent çà & là dans le vase, en y circulant; voilà
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
327
les courses & les combats qui durent jusqu'à ce
que la matière soit parvenue a un degré de fixité
capable de résister aux plus vives atteintes du
feu. On sait aussi que la couleur grise-blanche,
appelée Jupiter par les Philosophes, est la première
qui se présente après la noire. Cette couleur
noire est l'habit déguisé de Jupiter. Lorsque
cette noirceur disparaît, c'est Jupiter qui se manifeste
à Hercule, c'est-à-dire à l'Artiste. Avant
la couleur rouge-foncée, appelée Soleil ou Apollon,
on voit la couleur de rouille de fer, nommée
Mars. C'est alors ce Dieu de la guerre qui
devient vainqueur; mais enfin Apollon l'est aussi
de Mercure, parce que le Magistère finit par la
fixation au rouge.
On a donc eu raison de regarder ces prétendus
combats des Dieux aux jeux Olympiques, comme
une fable, ou plutôt comme une allégorie, mais
dont l'explication est absolument impossible dans
tout autre système que celui sur lequel j'appuie
les miennes: ce qui le prouve bien clairement,
est que, suivant les Auteurs, Hercule fut vainqueur
dans toutes les espèces de combats; c'est
comme si l'on disait, l'Artiste ou le Philosophe
Hermétique est le vainqueur dès qu'il a fini la
médecine dorée.
Quelques Auteurs disent que ces jeux furent
institués par Hercule en l'honneur de Jupiter,
& qu'il consacra aux frais & aux dépenses nécessaires
en pareil cas, tout le butin qu'il avait fait
sur les terres d'Augias. Nous expliquerons dans
le Livre suivant, ce qu'il faut entendre par Augias,
ses boeufs & son écurie nettoyée par Hercule.
X iv
@
328 FABLES
Il était tout naturel de les instituer alors en
l'honneur de Jupiter; puisque, comme nous
le prouverons, tout cela n'était que la couleur
noire, à laquelle succède le Jupiter philosophique;
aussi lui consacre-t-il toutes les dépouilles
du fils du Soleil, ce qu'il faut expliquer de
l'opération de l'élixir des Philosophes.
Ceux qui disent que ces jeux furent institués
en l'honneur du Soleil ou d'Apollon, & de
Neptune, disent aussi la vérité; puisque l'or
philosophique & la mer, ou l'eau mercurielle
des Philosophes, font tout le composé du grand
oeuvre. Les diverses origines & les différents
Instituteurs de ces jeux rapportés par les Auteurs,
aboutissent donc à un point qui se trouve être
le même que celui des fables primitives, & des
principales fêtes des Dieux.
=================================
C H A P I T R E
VII.
Des Jeux Pythiques.
O N prétend que les jeux Pythiques ne sont
pas d'une institution aussi ancienne que les jeux
Olympiques; quelques Auteurs avancent néanmoins
qu'Apollon lui-même les institua après
la victoire qu'il remporta sur le serpent Python.
Or Apollon était au moins contemporain d'Hercule,
qui fut l'Instituteur des jeux Olympiques,
puisqu'Apollon y remporta le prix de
la course sur Mercure, la première fois que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
329
ces jeux furent célébrés. Je croirais cependant
que les jeux Pythiques sont un peu moins anciens
que les jeux Olympiques, puisque ceux-ci
furent institués en mémoire de Pélops, qui est le
commencement de l'oeuvre Philosophico-Chimique,
& que les Pythiques n'ont été institués
qu'en l'honneur d'Apollon, qui en est la fin &
le but. Quoi qu'il en soit, ces jeux ont été institués
en l'honneur d'Apollon, en mémoire de
ce qu'il avait tué le serpent Python, né de la
boue laissée après le déluge de Deucalion, le
long du fleuve Céphise, au pied du Mont-Parnasse.
Pausanias (
a) attribue leur institution à
Diomede, qui fit bâtir un Temple à son retour
de Troye, en l'honneur d'Apollon, dans le
même endroit où l'on célébrait ces jeux. Quelques
Auteurs ont cependant prétendu qu'on les célébrait
à Delphes longtemps auparavant, & que
c'était dans cette Ville même qu'Apollon avait
tué Python à coups de flèches.
Les uns (
b) ont regardé ce Python comme
un voleur & un brigand, qui ravageait les environs
de Delphes, où il faisait son séjour; &
qu'un Prince, ou un Prêtre de ce Dieu, qui portait
le nom d'Apollon, en délivra le pays: d'autres,
sur un raisonnement aussi peu solide, disent
que Python était un vrai dragon ou serpent, qui
fut tué à coups de flèches par un nommé Apollon.
Mais quoi! Ovide dit que Python naquit
de la boue sous une forme de serpent inconnue,
(a) In Corinth.
(b) M. l'Abbé Banier, Tom. II. pag. 231.
@
330 FABLES
& capable d'imprimer la terreur:
Coetera diversis, tellus animalia formis
Sponte sua peperit. . . . . .
. . . . . . . . Sed te maxime Python
Tum gemuit, populisque novis incognite serpens
Terror eras: tantum spatii de monte tenebas.
Metam. lib. I. fab. 8.
Un voleur, un brigand naît-il donc de la
boue? Comment, pour expliquer cette naissance,
M. l'Abbé Banier, si fécond en expédients, n'a-t-il
pas dit qu'il fallait l'entendre de la lie du peuple?
L'explication eût paru toute simple. Mais
un voleur, né même de la lie du peuple, a-t-il
donc une forme inconnue & capable d'imprimer
la terreur? Un brigand n'a-t-il pas la figure
humaine, comme un honnête homme? Rien,
dit-on, ne ressemble mieux à un honnête homme
qu'un fripon.
Que Python ait été un vrai serpent, est-ce
donc un fait si extraordinaire que de tuer un
homme ou un serpent à coups de flèches? Doit-
on penser qu'en mémoire d'une action de si peu
de conséquence, il soit venu dans l'idée d'instituer
des jeux si célèbres? Et en l'honneur de qui?
Non du Prince ou Prêtre auteur du fait, mais
du Dieu Apollon, qui n'y aurait eu d'autre part
que son nom. Ne cherchons pas à donner des
explications des Fables aussi forcées & aussi peu
vraisemblables. Les Païens regardaient Apollon
comme un Dieu qui avait habité le Ciel & la
Terre, comme le Dieu de la Médecine & de la
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
331
Poésie, comme un Dieu armé de flèches. Ils
n'auraient osé en penser autrement. Quoiqu'il
fût assez difficile de comprendre, & qu'il ne leur
parût même pas trop raisonnable de décerner
tant d'honneurs à un Dieu, pour avoir tué un
serpent, ignorant même quel pouvait être, & le
serpent, & celui qui l'avait tué, quelques-uns
d'entr'eux, pour rendre la chose plus vraisemblable,
s'avisèrent de dire que ce serpent était
ou un brigand ou un dragon réel. Mais une telle
réponse peut-elle être de quelque poids auprès
d'un homme sensé, qui sait parfaitement ce
qu'il doit penser de la Divinité d'Apollon? Et
peut-on s'imaginer que le motif de l'institution
de ces jeux Pythiques, ait été la mort d'un brigand?
Ne se moquerait-on pas aujourd'hui d'un
homme, d'un Prince même, qui voudrait en
instituer de tels à l'occasion de la mort d'un
Cartouche, ou d'un Rafiat? Je laisse aux réflexions
du Lecteur les autres raisonnements qu'on
peut faire; revenons à nos jeux Pythiques.
Typhon, dit Python par une simple transposition
de lettres, fut un serpent qui naquit de
la terre, près du fleuve Céphise, au pied du
Mont-Parnasse, au seul coup de poing qu'y
frappa Junon. Nous avons vu que Typhon fut
père d'une nombreuse lignée de serpents & de
dragons, tels que furent celui de la Toison d'or,
celui que tua Cadmus, & celui du jardin des
Hespérides. Le même Typhon était, dit-on,
frère d'Osiris, & fut rué par Horus, ou l'Apollon
d'Egypte. Il y a donc grande apparence que
le Python de la Grèce, tué à coups de flèches
@
332 FABLES
par Apollon, est le même que Typhon d'Egypte
tué par Horus. Je prie le lecteur de se rappeler
ce que nous avons dit à ce sujet; c'est pourquoi
je ne le répéterai pas. On observera seulement
que ce prétendu serpent ne prit le nom de
Python qu'après qu'il fut tué, & qu'il tomba
en pourriture; parce que les Philosophes donnent
communément le nom de serpent & de dragon à
leur matière, lorsqu'elle est en putréfaction.
J'ai cité une infinité de textes des Philosophes à
ce sujet; on peut aussi se souvenir de ce que
j'ai dit du Mont-Parnasse, & alors on verra
pourquoi Python fut tué le long du fleuve qui
coule au bas de cette montagne. Ovide nous
donne lui-même à entendre ce que nous devons
penser de la mort de Python, par la description
qu'il en fait. Ce Dieu qui porte l'arc, & qui ne
s'était jusque-là servi de cette arme que contre
les daims alertes, & les chevreuils légers à la
course, ôta la vie à ce monstre, en faisant sortir
son venin par une blessure noire:
Hunc Deus Arcitenens, & nunquam talibus armis
Ante, nisi in damis, caprisque fugacibus usus,
Mille gravem tellus exhausta pene pharetra
Perdidit effuso per vulnera nigra veneno.
Lib. cit.
Quelle pouvait donc être cette blessure
noirepar laquelle le venin de Python se répandit?
Cette épithète serait-elle mise là sans raison?
Une blessure n'est pas noire; le sang qui en coule
la rougit communément. On ne peut pas dire que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
333
cette épithète convenait pour faire le vers, puisque
le terme de
rubra, qui exprimait la couleur
naturelle d'une blessure, se présentait d'abord à
l'esprit, & aurait été aussi propre à la cadence
& à la mesure du vers. Ovide avait donc une
raison qui l'engageait à préférer l'épithète
nigra,
la voici. Nous avons dit cent & cent fois
que la matière du Magistère en putréfaction est
noire, qu'alors les Philosophes disent que leur
dragon est mort, comme nous l'avons vu dans
le chapitre de la Toison d'or, & dans celui du
jardin des Hespérides; c'est donc en mémoire de
cette mort qu'Apollon institua les jeux Pythiques,
comme Hercule avait institué les jeux
Olympiques en mémoire de Pélops, qui signifie
la même chose: par où il est aisé de voir combien
les Fables s'accordent entr'elles, & qu'elles
ont toutes eu le même objet, comme elles ont
eu la même origine.
Les Iles Cyclades, appelées ainsi de ce qu'elles
étaient disposées en forme de cercle autour
le l'Ile de Délos, où l'on disait qu'Apollon était
né, célébraient les jeux Pythiques au commencement
du Printemps; & l'ancien usage était de
chanter seulement la plus belle hymne de toutes
celles qu'on y apportait, en l'honneur d'Apollon.
On y introduisait ensuite divers instruments de
musique. La récompense qu'on donnait à celui
qui avait remporté le prix, était une couronne
de laurier, parce que cet arbre était consacré à
Apollon. Quelques Auteurs disent (
a) qu'on leur
(a) Ister, de Coronis.
@
334 FABLES
donnait certaines pommes qu'on ne nomme
point, mais qui étaient aussi consacrées à ce Dieu
de la Musique.
Ces jeux devinrent enfin à peu près semblables
aux Olympiques: on ne les célébrait d'abord
que tous les neuf ans, c'est-à-dire, après les
huit ans révolus; mais dans la suite ils le
furent tous les cinq ans, ou après les quatre ans
expirés, & servirent d'époque aux habitants de
Delphes & des environs. On disait que les neuf
ans avaient été déterminés sur le nombre de neuf
Nymphes qui portèrent des présents à Apollon,
après qu'il eut délivré le pays du serpent Python;
ce qui revient aux neuf aigles représentées tirant
des flèches à un but environné d'un cercle, caractère
chimique de l'or, que Senior (
a) a mis pour
emblème du grand oeuvre.
La première fois qu'on célébra ces jeux, Castor
remporta le prix du stade, Pollux celui du
pugilat, Calaïs celui de la course, Pelée celui
du palet, Télamon celui de la lutte, Hercule
celui du pancrace, & ils furent tous couronnés
de laurier. Pausanias dit (
b) qu'à la première
représentation, Chrysothémis de l'Ile de Crète
remporta la victoire, & ensuite Thamyris, fils
de Phylammon. On voit clairement que tous les
noms de ces prétendus Athlètes sont empruntés,
comme nous l'avons déjà prouvé: car le Chrysothémis
de Pausanias n'est point différent d'Hercule,
symbole de l'Artiste, puisque Chrysothémis
signifie
qui gouverne l'or, ou
qui en prend soin,
| (a) Azoth des Philosophes. | (b) In Corinth.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
335
de αθημισεύω,
commander, gouverner, venant de
Θέμισ & de χρυσος,
or. Il n'est donc pas surprenant
que Chrysothémis ait remporté la victoire
la première fois qu'on célébra les jeux Pythiques,
puisque cette première célébration n'est autre
chose que les opérations même de la médecine
dorée, en mémoire de laquelle ces jeux furent
institués: aussi distingue-t-on le premier vainqueur
du second, c'est-à-dire de celui qu'on dit
avoir remporté la victoire à la seconde célébration,
& qui se nommait Thamyris, fils de Phylammon;
comme si l'on disait que la multitude
assemblée de divers pays ou Nations, avait remporté
le prix proposé dans la célébration réelle
de ces jeux. Thamyris est le même que θάμυρις
qui signifie
assemblée solennelle; & Phylammon
vient de φυλή,
race, tribu, nation, & d'άμάω,
assembler, ramasser: parce que dans les opérations
du grand oeuvre, l'Artiste seul court après
la victoire du pancrace ou lutte, que remporta
Hercule dans tous les jeux, & que l'Artiste remporte
en effet, au lieu que la couronne de laurier
est le prix proposé à la multitude, pour récompense
à celui qui sera vainqueur dans les
Jeux, qui n'en sont qu'une allégorie. Car pourquoi
dit-on qu'Hercule ou l'Artiste fut le vainqueur
au pancrace, & même à tous les combats?
C'est que la Médecine dorée donne à celui qui la
possède les richesses & la santé en quoi consiste
tout l'utile & l'agréable de la vie; qu'elle est la
force de toutes les forces, suivant l'expression
d'Hermès, & que pancrace vient de πα̑ν
tout,
& de κρατὸς,
force.
@
336 FABLES
M. l'Abbé Banier (
a) trouve singulier, vu le
respect que l'on avait généralement pour tous
ces jeux que la Religion avait consacrés, & qui
étaient spécialement dédiés à quelque Divinité,
que ni Orphée, qu'une haute sagesse & une profonde
connaissance des Mystères rendaient recommandable,
ni Musée, ne voulurent jamais s'abaisser
à disputer le prix des jeux Pythiques;
& moi je trouve singulier l'étonnement de M.
l'Abbé Banier à cet égard, puisque l'éloge qu'il
fait lui-même d'Orphée est l'excuse de son refus.
Si Orphée & Musée avaient une profonde connaissance
de ces Mystères, ils voyaient bien que
cette Divinité à laquelle ces jeux étaient dédiés,
n'était qu'une Divinité imaginaire, & leur haute
sagesse devait les empêcher de contribuer à confirmer
l'erreur du Peuple à cet égard. Ils voyaient
bien d'ailleurs que ces jeux n'étaient qu'une allégorie
du grand oeuvre, dont Orphée & Musée
s'étaient mis au fait dans leur voyage d'Egypte,
où ils puisèrent la connaissance de ces Mystères,
qu'ils communiquèrent ensuite par des
allégories à toute la Grèce. Sachant donc parfaitement
la nature de ces Dieux fabuleux, qui
devaient leur origine & leur existence à l'imagination
de ces Poètes, il n'est pas surprenant
qu'ils eussent pour eux autant de mépris que le
Peuple avait de respect. On dit, ajoute M. l'Abbé
Banier, qu'Hésiode ne fut pas reçu à disputer le
prix, parce qu'en chantant il ne savait pas s'accompagner
de la lyre: qu'Homère était allé à
(a) Mythol Tom. III. pag. 600.
Delphes;
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
337
Delphes; mais qu'étant devenu aveugle, il avait
fait peu d'usage du talent qu'il avait de chanter
& de jouer de la lyre en même temps. L'Auteur
qui a avancé ces deux faits, avait des raisons
pour parler de la sorte. Il dit qu'Hésiode ne fut
pas reçu à disputer le prix, & en apporte la raison;
c'est qu'il savait chanter; c'est-à-dire, il
savait bien chanter la généalogie de ces Dieux
& leurs actions prétendues, qu'il avait apprises,
sans savoir, comme Orphée & Homère, ce que
les allégories signifiaient, & sans pouvoir accompagner
de la lyre, c'est-à-dire, gouverner les
opérations de l'Art Hermétique, & faire l'oeuvre:
car il faut expliquer cela dans le même
sens qu'on dit qu'Orphée gouvernait le navire
Argo au son de sa lyre. Homère savait l'un &
l'autre; mais étant devenu aveugle, il ne put le
faire.
On ne saurait douter qu'Orphée ne fût parfaitement
au fait de tout le grand oeuvre. Diodore
de Sicile (
a) le compte comme le premier
d'entre les Grecs qui furent en Egypte pour s'instruire.
Il y joint Musée, Mélampode, Dédale, &
Homère, Lycurgue de Sparte, Démocrite, Solon,
Platon, Pythagore. " On montre encore
" des monuments, dit cet Auteur, des statues,
" des lieux & des Villes qui ont pris leurs noms
" de ce que contenait leur doctrine. Il est certain
" qu'ils apprirent en Egypte toutes les sciences
" qui les rendirent si recommandables dans leur
" pays: car Orphée en apporta beaucoup d'hym"
(a) Lib. 2. c. 6.
II. Partie. Y
@
338 FABLES
nes des Dieux, les Orgies & la fiction des
" Enfers; les solennités d'Osiris, qui sont les
" mêmes que celles de Denys; celles d'Isis,
" qui sont semblables à celles de Cérès, & les
" unes & les autres ne diffèrent que de noms. "
Lucien (
a) nous confirme dans cette idée,
lorsqu'il dit qu'Orphée porta le premier dans la
Grèce les fêtes de Bacchus, & qu'il institua à
Thèbes de Béotie les solennités appelées Orphiques.
Orphée nous assure lui-même qu'il savait
faire l'oeuvre ou le remède qui guérit toutes
les maladies. J'en ai rapporté les preuves dans
le chapitre où j'ai traité de lui, le Lecteur pourra
y avoir recours.
Quant à Musée, il suffit de savoir qu'il avait
accompagné les Argonautes dans leur expédition
de la Toison d'or; c'est-à-dire, qu'il les accompagna
de la même manière qu'Orphée, parce
qu'il avait écrit sur cette prétendue expédition
dans le goût de ce Poète; comme on dit encore
d'un Historien, qu'il a suivi un tel jusque-là,
pour dire qu'il en a raconté les actions jusqu'à
quelque période déterminée de sa vie. Hésiode
n'est pas compté parmi ceux qui furent en Egypte,
& ses Ouvrages seuls nous prouvent qu'il savait
bien la généalogie des Dieux, qu'il pouvait
avoir apprise par les traditions verbales ou écrites
de son temps. Il pouvait donc écrire parfaitement
des unes & des autres, sans être au fait du
grand oeuvre, dont elles ne sont que des allégories.
(a) Dialog. de Astrolog.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
339
Les Hymnes que l'on chantait en l'honneur
d'Apollon, étaient faites en mémoire de celle
qu'Apollon lui-même chanta, lorsque Jupiter
eut vaincu les Titans, & détrôné son père Saturne.
Apollon était alors habillé magnifiquement,
comme le dit Tibulle;
Sed nitidus pulcherque veni, nunc indue vestem
Purpuream, longas nunc bene necte comas:
Qualem te memorant Saturno rege fugato,
Victoris laudes tunc cecinisse Jovis.
Lib. 2. Elegiar.
On a vu dans le troisième Livre ce que l'on
doit penser de ce prétendu Dieu, & l'on doit
être convaincu qu'Orphée & les autres Poètes
n'ont point entendu parler du Soleil qui nous
éclaire, ni de quelque homme qui ait réellement
existé; mais d'un Apollon hiéroglyphique ou
Soleil philosophique, dont nous avons si souvent
expliqué la généalogie & les actions. Disons
encore deux mots de la mort du serpent
Python.
La putréfaction de ce serpent est ce qui a
donné lieu à son nom & à celui de la Pythie.
Raymond Lulle (
a) s'exprime ainsi à ce sujet:
" Et par cette raison on doit dire allégorique"
ment que le grand dragon est né des quatre
" éléments confondus: il ne faut donc pas en"
tendre à la lettre, qu'il est terre, eau, air,
" ou feu; mais qu'il est une seule nature qui a
(a) Theor. Testam, c. 10.
Y ij
@
340 FABLES
" les propriétés des quatre éléments. " Il ne peut
mourir que par la dissolution, & lorsque son
venin sort par sa blessure noire: car, dit Morien
(
a), " s'il ne tombe point en putréfaction
" & ne noircit point, il ne se dissoudra pas;
" s'il n'est point dissous, il ne sera pas pénétré
" par son eau; & s'il n'est pas pénétré par son
" eau, il ne se fera pas de conjonction ni d'u"
nion. " Ce dragon fut tué au pied du Mont-
Parnasse, parce que l'Apollon philosophique réside
au haut avec les Muses; c'est-à-dire, que la
matière en putréfaction étant au fond du vase,
les parties volatiles qui montent en haut, signifiées
par les Muses, avec lesquelles l'Apollon des
Philosophes se volatilise, retombent sur la matière
qui est au fond, pour la pénétrer & la dissoudre.
Ces parties volatilisées sont appelées
flèches, parce que les flèches semblent voler
lorsqu'on les a lancées avec un arc, & qu'elle
ne sont guères d'usage que pour arrêter les oiseaux
dans leur vol, & les animaux dans leur
course.
(a) Entretien du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
341
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C H A P I T R E
VIII.
Des Jeux Néméens.
L 'ORIGINE de ces jeux n'est pas moins
fabuleuse que celle des jeux dont nous avons
parlé. On dit que les Argonautes allant à la conquête
de la Toison d'or, furent obligés de relâcher
à Lemnos, où Jason, avant que de se
remettre en mer, laissa Hypsiphile grosse d'un
fils, dont elle accoucha quelque temps après. A
peine cette Princesse fut-elle délivrée, qu'étant
devenue odieuse aux Dames du pays, sur quelques
bruits qu'on répandit contr'elle, elle prit
le parti de s'enfuir sur le bord de la mer, pour
éviter leur fureur. Elle fut enlevée par des Pirates,
& vendue à Lycurgue, qui la fit nourrice
de son fils Archémore. Les Grecs qui allaient à
l'expédition de Thèbes, passant dans le pays de
ce Prince, trouvèrent cette illustre nourrice seule
avec Archémore dans un bois, où la soif les
avait conduits pour y trouver du rafraîchissement.
Ils la prièrent de leur indiquer quelque
source d'eau; elle le fit, & les y conduisit elle-
même, laissant son enfant sur l'herbe, qui pendant
son absence y fut mordu par un serpent,
& mourut presque aussitôt. Les Grecs affligés
de cette funeste aventure, tuèrent le serpent,
firent à cet enfant de superbes funérailles, &
instituèrent des jeux en son honneur, qui furent
Y iij
@
342 FABLES
appelés Néméens du nom du Royaume de Lycurgue,
ou plutôt de la fontaine auprès de laquelle
cette aventure était arrivée. Une autre
tradition les attribuait à Hercule, qui les établit
après avoir délivré la forêt de Némée & les environs,
du lion qui ravageait le pays, & dont
Hercule porta la dépouille le reste de ses jours.
Les mêmes exercices des autres jeux étaient
en usage dans ceux-ci, mais la récompense était
différente; une couronne d'ache verre, parce
que cette plante était une de celles qu'on appelait
funèbres, & que ces jeux avaient été institués
en mémoire de la mort d'Archémore. Leur
célébration servait d'époque aux Argiens & aux
habitants de la partie de l'Arcadie, voisine de la
forêt de Némée.
On sait que l'expédition des Argonautes est
une pure allégorie, par conséquent la connaissance
que Jason fit d'Hypsiphyle à Lemnos, sa
grossesse, sa suite, & toute son histoire. On voit
bien que Jason est l'Artiste, Hypsiphile la matière,
ainsi nommée de ΥΥψος,
hauteur, & de
φιλεω,
aimer, soit parce que ladite matière se
cueille sur les hauteurs, comme le disent les
Philosophes, soit parce que la conception de
l'enfant philosophique se fait dans le haut du
vase. Nous avons cité plusieurs textes des Philosophes
à ce sujet
Voyez Liv. II. Chap. I.
Son accouchement est celui de l'enfantement
philosophique; la fuite de cette Princesse est la
volatilisation de la matière, de même que son
enlèvement par les Pirates; son arrivée dans le
Royaume de Lycurgue est la perfection du Magistère;
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
343
Lycurgue lui donne son enfant à nourrir,
c'est le commencement de la seconde opération
ou de l'élixir; elle montre une fontaine aux
Grecs, c'est la fontaine ou l'eau mercurielle des
Philosophes; Archémore est mordu pendant ce
temps-là par un serpent & meurt, c'est la putréfaction
qui attaque l'enfant du Soleil philosophique;
la mort s'ensuit, c'est la dissolution &
la noirceur. Voilà par conséquent le même objet
pour l'institution des jeux Néméens, que pour
les Olympiques & les Pythiques. Quant à la
mort du lion de la forêt de Némée, nous l'expliquerons
dans le Livre suivant, où nous parlerons
des travaux d'Hercule.
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C H A P I T R E
IX.
Des Jeux Isthmiques.
L ES jeux Isthmiques n'ont pas une institution
plus certaine que les autres; on ignore
également, & leur Instituteur, & l'occasion qui
y donna lieu. Si nous avons égard à ce qu'en
rapportent les Auteurs, nous n'y trouvons que
des fables. Plutarque (
a) dit que Thésée les
institua en l'honneur de Neptune, à l'imitation
de ceux qu'Hercule avait institués en l'honneur
de Jupiter Olympien, c'est-à-dire à l'imitation
des jeux Olympiques. D'autres les attribuent
(a) In Vita Thesei.
Y iv
@
344 FABLES
Sisyphe, fils d'Eole & frère d'Athamas, au sujet
de la mort de Mélicerte, dont l'on raconte
l'histoire de la manière suivante.
Athamas, Roi des Orchoméniens, peuples
de Béotie ou de Thèbes (
a) répudia sa femme
Néphélé, dont il avait eu deux enfants; Phryxus
& Hellé, pour épouser Ino, fille de Cadmus,
dont il eut aussi deux fils, Léarque & Mélicerte.
Athamas s'était déterminé à répudier Néphélé,
parce que Bacchus l'avait rendue insensée. Ino
fit tant par ses discours auprès d'Athamas, qu'il
persécuta les deux fils de Néphélé au point de les
contraindre à se sauver tous deux sur un bélier qui
avait une toison d'or. Junon vengea la persécution
qu'Ino avait suscitée; cette Déesse agita de furie
Athamas, qui s'imagina voir Ino changée en
lionne, & ses deux fils en lionceaux. Il saisit
Léarque, & le tua en le frappant contre un rocher.
Ino prit la fuite avec son fils Mélicerte,
qu'elle tenait entre ses bras. Elle se réfugia sur le
rocher
Moluria, d'où elle se précipita dans la
mer avec son fils. Un dauphin porta le corps de
Mélicerte dans l'Isthme de Corinthe, ou Sisyphile,
frère d'Athamas, lui fit de superbes funérailles,
& institua les jeux Isthmiques en son
honneur. Le Poète Archias dit que ces jeux ne
furent pas institués en l'honneur de Neptune,
mais de Palémon. C'est que la fable ajoute que
Neptune ayant pitié d'Ino & de Mélicerte,
changea la mère en Néréide, qu'il nomma Léucothée
(
b), & le fils Palémon.
| (a) Ovid. Métam, l. 4. | (b) Ovid. ibid.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
345
Ces jeux se faisaient presque avec les mêmes
cérémonies que les autres, & avec les mêmes
exercices. Le Poète dont nous venons de parler
exprime ces quatre jeux dans une Epigramme
grecque, qui a été traduite ainsi en latin:
Quatuor in Graecis certamina, quatuor illa
Sacra: duo superis, sunt duo sacra viris.
Sunt Jovis haec, Phoebique, Paloemonis, Archemorique,
Praemia sunt oleae, Pinea, Mala, Apium.
On célébrait ces jeux tous les cinq ans, &
l'on y couronnait les vainqueurs avec des branches
de pin. Les Corinthiens les prirent pour
époque de même que les habitants de l'Isthme.
Toute cette histoire est frappée au coin de
l'Art Hermétique, comme celles qui ont donné
lieu aux autres jeux. On y voit l'origine de la
Toison d'or, & cela seul suffirait pour le prouver:
mais avec les incrédules, il ne faut pas
être avare de preuves. Suivons donc cette histoire
en abrégé. Néphélé vient de Νεφέλη,
nuée; elle
est femme d'Athamas, fils d'Eole, Dieu du vent,
parce que c'est dans l'air renfermé dans le vase,
que s'élèvent en vapeurs les parties volatiles de
matière philosophique. Ces parties se réunissent
en grand nombre en forme de nuée; voilà
le mariage d'Athamas avec Néphélé, car Athamas
vient de α complétif & de Θαμά, fait d'αμα
ensemble. De ce mariage naquirent Phryxus &
Hellé. Hellé en s'enfuyant avec son frère sur le
bélier à toison d'or tomba dans la mer, & s'y
noya; Phryxus fut porté en Colchide.
@
346 FABLES
La fermentation des parties volatiles qui s'assemblent
en nuée, fait un mouvement & une
agitation dans la matière qui se trouve au fond
du vase, où est la partie fixe aurifique de la matière,
c'est-à-dire la toison d'or, qui se volatilise
aussi, avec la partie mercurielle aqueuse; voilà
la naissance & la fuite de Phryxus & d'Hellé
puisque Phryxus vient de φριξ,
agitation, bruit
des flots. Hellé se noie dans sa fuite, parce que
ces parties volatiles se précipitent dans l'eau
mercurielle qui est au fond du vase, appelée
mer par les Philosophes; ce qui est même exprimé
par Hellé, qui vient d'ΕΕλος,
marais, eau
dormante. La folie de Néphélé, excitée par
Bacchus, n'est autre chose que la fermentation
de la matière mercurielle excitée par l'or philosophique,
désigné par Bacchus, comme nous
l'avons vu dans son chapitre. Athamas répudie
Néphélé, & épouse Ino, dont il a deux fils,
Léarque & Mélicerte. Ino est le mercure purifié
par la sublimation philosophique: car Ino vient
d'ΙΙνέω,
purger. De ce second mariage, c'est-à-
dire des parties purgées, purifiées & réunies,
naquit Léarque, c'est-à-dire l'assemblage des
principes de la pierre des Philosophes, puisque
Léarque vient de λα̑ος,
pierre, attiquement λεὼς,
& de ΑΑρχὴ,
principe; ce qui indique en même
temps la raison pourquoi l'Auteur de la Fable a
feint qu'Athamas l'avait tué en le froissant contre
une pierre, parce qu'à mesure que les parties
volatilisées se fixent, elles perdent leur mouvement
& leur volatilité, qui sont l'indice de la
vie, & le repos, le symbole de la mort. Ino
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
347
voyant cela, se précipita du rocher Moluria
dans la mer avec son fils Mélicerte, qu'elle
tenait entre ses bras; c'est comme si l'on disait
que la partie terrestre purifiée & blanche, qui
contient le fruit philosophique, se précipite au
fond du vase, & se trouve submergée par l'eau
mercurielle. C'est ce qu'a très bien exprimé Riplée,
déjà cité en pareille occasion, quand il a
dit: Lorsque la terre se troublera, les montagnes
se précipiteront au fond de la mer,
dum turbabitur
terra, transferentur montes in cor maris:
ce qui exprime le trouble & l'agitation d'Ino,
& sa submersion dans la mer. La terre philosophique
nageait auparavant comme une île flottante;
ce qui est signifié par le rocher Moluria,
de Μελέω,
aller çà & là, & de ρώξ,
rocher. Neptune
mit Ino au nombre des Néréides, lui donna
le nom de Léucothée, comme si l'on disait blanche
Déesse, de Λευκὸς,
blanc, & Θεὸς,
Dieu;
parce que quand la terre se précipite, elle est
blanche, & comme elle ressemble à de la bouillie,
suivant le Philalèthe (
a) & plusieurs Philosophes,
Neptune donna le nom, de Palémon à
Mélicerte, de Πάλη, d'où l'on a fait Παληματιον,
potage &
Palémon. La fable de la naissance de
Diane & d'Apollon revient à celle-ci; car on
dit que l'île de Délos était flottante, & que
Neptune la fixa en faveur de Latone: on en a
vu l'explication dans le troisième Livre. Un dauphin
transporta Mélicerte dans l'Isthme de Corinthe,
où Sisyphe lui fit de superbes funérailles,
(a) Enarrat. Methodica.
@
348 FABLES
& institua les jeux Isthmiques en sa mémoire;
Les funérailles sont l'opération de l'élixir, ou la
perfection de l'oeuvre: car Sisyphe était fils
d'Eole, comme Athamas, & l'un fait assez connaître
l'autre sans autre explication. Si l'on veut
attribuer l'institution de ces jeux à Thésée, le
rapport avec la Médecine dorée n'en sera pas
moins évident, comme on peut le voir par ce
que nous avons dit de Thésée.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
349
L I V R E
V.
D E S
T R A V A U X D'H E R C U L E.
=================================
C H A P I T R E
P R E M I E R.
L A réputation d'Hercule a été si universellement
répandue, & ses travaux immenses ont
fait tant de bruit dans le monde, qu'il n'est
presque pas un coin de la terre où il n'ait été connu,
dès l'antiquité la plus reculée. Il fut toujours
regardé comme le plus grand des Héros, le vainqueur
des monstres & des tyrans. Il y aurait donc
de l'absurdité & de la mauvaise humeur à vouloir
combattre la réalité de son existence, au
moins dans l'imagination des Philosophes, &
des Poètes qui ont suivi leurs idées. On veut
qu'Hercule ait existé en personne; on prétend
même qu'il y en a eu plusieurs; j'en tomberai
encore d'accord. Je dis plus: chaque pays a eu
le sien, & même plus d'un. Mais enfin, qu'Hercule
ait été Egyptien, Phénicien, Idéen, Gaulois,
Germain, ou de toute autre nation, il s'agit
ici de celui à qui l'on a attribué tous ces travaux
dont je dois parler dans ce Livre. Sont-ce
les travaux de plusieurs Héros du même nom,
que l'on a attribués à celui de Thèbes? Je n'en
@
350 FABLES
crois rien; & je conviendrai, malgré cela,
qu'Hercule n'est qu'un surnom ou un attribut
de tous ceux qui ont fait les actions dont il s'agit,
Ainsi, que l'Hercule Tyrien s'appelât
Thasius;
le Phénicien,
Desanaüs ou
Agenor; le Grec,
Alcée ou
Alcide; l'Egyptien, contemporain
d'Osiris & Général de ses Troupes,
Osochor ou
Chon; l'Indien,
Dorsane; le Gaulois,
Ogmion,
&c. peu m'importe. Quelque nom qu'aient eu
tous les Hercules du monde, ils n'en étaient pas
moins des Hercules; & tous, quoi qu'on en dise,
étaient fils d'Alcmene, comme on le verra bientôt.
Ce qui me surprend, & qui doit surprendre
tout le monde, c'est que les Historiens & les
Poètes aient bien voulu compter parmi les exploits
d'un si grand Héros, & conserver avec de
grands éloges, à la postérité, une quantité de
faits qu'un Palefrenier ou tout autre homme de
cette espèce a coutume de faire, ou peut exécuter.
Quoi! chasser des oiseaux d'une Ile en faisant
un charivari de chaudrons, nettoyer une étable
à boeufs, enlever des cavales, étouffer un homme
en lui faisant perdre terre, tuer un aigle à coups
de flèches, &c. sont-ce donc là des faits si inouïs,
des actions si extraordinaires? Ou changent-elles
de nature, pour avoir été faites par un Héros?
Alexandre, César, Pompée & tant d'autres,
étaient des Héros; mais les Historiens auraient
cru avilir leurs histoires, s'ils avaient pris pour
motifs de leurs éloges des faits qu'ils auraient en
communs avec la plus vile populace. Ou se serait
moqué & du Héros, & du Panégyriste. Les autres
faits d'Hercule sont pour la plupart si peu
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
351
vraisemblables, qu'un homme de bon sens rougirait
de les regarder comme réels; des gens
d'esprit & très sensés nous en ont cependant conservé
la mémoire. Tout cela doit donc nous faire
penser qu'ils avaient d'Hercule une idée bien
différente de celle qu'on en a communément.
Ils regardaient Hercule comme un Héros, mais
comme un Héros fabuleux, issu des Dieux de la
Fable, & ne faisaient pas difficulté de lui attribuer
des actions qui ne peuvent convenir qu'à
des Dieux de la Fable. Aussi le même Hercule
est-il supposé en même temps dans l'Egypte, la
Phénicie, l'Afrique, les Indes & la Grèce. Orphée,
le plus ancien des Poètes, Hermès Trismégiste,
Homère & tant d'autres racontent les
actions d'Hercule, & pas un ne se flatte d'avoir
été son contemporain, d'avoir vu des vestiges de
ses actions; les uns & les autres se contentent
de les raconter: & Orphée, Homère, ces Poètes
qui ont été les pères de la fiction & des fables,
sont-ils plus croyables sur les actions d'Hercule
que sur celles de leurs Dieux? Ne doit-on pas
penser des unes comme des autres? Je veux dire
qu'elles sont toutes de pures allégories, puisqu'Orphée
est le premier qui a pris chez les
Egyptiens toutes celles des Dieux & des Héros,
qu'il a transportées dans la Grèce.
Il dit lui-même au commencement de son
histoire des Argonautes, qu'il a fait un traité
des travaux d'Hercule, un autre du combat de
Jupiter avec les Géants, un troisième de l'enlèvement
de Proserpine, du deuil qu'en porta sa
mère, & des courses de celle-ci; un autre du
@
352 FABLES
deuil que faisaient les Egyptiens à l'occasion de
la mort d'Osiris, & plusieurs autres pleins d'allégories,
qu'il débita dans la Grèce, comme des
faits des Dieux & des Héros. Si Orphée est le
premier qui ait fait mention de tout cela, comme
tous les Auteurs en conviennent, il y a grande
apparence que ceux qui sont venus après lui, ou
n'ont suivi que ses idées, ou, comme Homère,
ont puisé dans la même source. Sur quel autre
principe peuvent donc raisonner les Mythologues
de nos jours, & ceux qui les ont précédés?
Sur quel fondement établiront-ils leur système
d'histoire? Sera-ce sur le rapport de quelques
anciens qui, n'entendant pas les allégories de
ces premiers Poètes, s'efforçaient, par toutes sortes
de moyens, de donner un air de vraisemblance
à des faits qui n'en avaient point, & ne pouvaient
en avoir, que pris allégoriquement?
Quelles époques prendront-ils pour déterminer
les points chronologiques de l'histoire des personnes
prétendues, qui vivaient avant le siècle
d'Orphée? Il s'en trouve qui l'ont entrepris parmi
les Grecs; on en voit encore aujourd'hui: mais
avouons-le de bonne foi, Bochart, M. le Clerc,
Meursius, M. l'Abbé Banier & tant d'autres,
nous ont-ils donné là-dessus quelque chose qu'on
puisse assurer être vrai? J'en appelle au Lecteur
désintéressé, qui ne s'est pas laissé aveugler par
des raisonnements spécieux, & qui n'a pas porté
dans la lecture qu'il a faite de ces Auteurs, un
esprit prévenu, soit en faveur de l'Auteur, soit
en faveur de son système. Non, nous n'avons pas
un seul Auteur que l'on puisse croire sur le rapport
qu'il
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
353
qu'il fait de ce qui s'est passé avant Orphée;
j'en excepte l'Ecriture Sainte: mais il n'est pas
question ici de la généalogie des Juifs; il s'agit
de la généalogie & des actions des Dieux & des
Héros prétendus du Paganisme. Les Egyptiens
l'ont emporté à cet égard, comme à l'égard de
bien d'autres choses, sur les Grecs & les autres
nations. Ils ont servi d'exemple aux autres d'une
vaine gloire fondée sur leur antiquité. L'on a vu
des Auteurs très postérieurs à Orphée, Homère
& bien des siècles après eux, en croire les Egyptiens
sur leur parole, & dire comme eux, avec
un grand sang-froid, que les Dieux & les Héros
ont régné en Egypte dix-huit à vingt mille ans.
Il suffit, pour les convaincre de faux, de suivre
la généalogie de leurs Dieux, dont Horus, suivant
Hérodote (
a) fut le dernier:
Priores tamen
his viris fuisse Deos in Aegypto principes,
unà cum hominibus habitantes, & eorum semper
unum extitisse dominatorem, & postremum illic
regnasse Horum Osiris filium, quem Graeci Apollinem
nominant. Tunc, postquam Typhonem extinxit
regnasse in Aegypto postremum. Osiris
autem, Graecâ Linguâ, est Dionysius. Si Horus
est donc le dernier des Dieux qui ait régné en
Egypte, comme les Egyptiens avaient raison de
le dire, puisqu'Horus ou Apollon est la perfection
de l'oeuvre Hermétique ou l'élixir parfait
au rouge, la généalogie ne compte pas beaucoup
de générations. Horus était fils d'Osiris, celui-ci
l'était de Saturne, & Saturne eut Coelus ou le
(a) In Euterpe 144.
II. Partie. Z
@
354 FABLES
Ciel pour père. De qui Coelus fut-il fils? Ainsi
toute la chaîne des Dieux, suivant les Egyptiens,
consiste dans Coelus, comme la racine de l'arbre
d'où sont sortis successivement Saturne,
Osiris & Horus. Voilà donc les Dieux qui ont
régné tant de milliers d'années. Ils ne pouvaient
en effet en compter davantage, eu égard à l'objet
qu'ils se proposaient dans ces Dieux allégoriques,
puisqu'ils ne sont que quatre dans l'Art
Hermétique, comme on a pu le remarquer constamment
ici. Coelus est la matière, Saturne la
couleur noire, Isis la couleur blanche, & Horus
la couleur rouge; c'est-à-dire, la matière mise
dans le vase est Coelus, qui règne jusqu'à ce que
Saturne ou la couleur noire paraisse: Saturne
règne alors jusqu'à la couleur blanche, qui est
Isis; enfin la couleur rouge survient à la matière,
& succède à la blanche: voilà le règne
d'Horus, qui est dit justement le dernier, puisque
la rouge est permanente & ne varie plus.
C'est donc mal-à-propos qu'on s'amuse à disputer,
à contredire ou à vouloir justifier le calcul
des Egyptiens sur la durée des règnes de ces Dieux
prétendus, puisque ces Dieux & leurs règnes ne
sont que de pures allégories. Mais revenons à
Hercule.
Hercule était un des douze Dieux de l'Egypte
suivant Hérodote (
a). Si le fils d'Alcmene est
| (a) Atqui vetustus qui- | sin regem, ex quo Herculem,
|
| dam Deus est apud Aegyp- | ex octo Diis, qui duodecim
|
| tios Hercules, & (ut ipsi | facti fuerunt, unum esse ar-
|
| aiaut) decem & septem an- | bitrantur. C'est de là, sui-
|
| norum millia sunt ad Ama- | vant le même Auteur, que
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
355
originaire d'Egypte, je pense qu'on ne risque
pas beaucoup d'assurer que l'Alcée Grec & l'Hercule
Egyptien pourraient bien être une même
chose; car les différents noms qu'on donne à un
même sujet, ne changent point sa nature. Mais
tel qu'il soit, il est fils d'Alcmene, suivant tous
les Auteurs; & Orphée nous apprend (
a) qu'il
ne fallut pas moins de trois nuits & trois jours
pour former un si grand homme. Homère est du
même sentiment (
b).
Ces deux Auteurs me paraissent préférables à
ceux qui le disent fils d'Amphitryon. Alcmene
était déjà enceinte du fait d'Amphitryon: mais
elle voulut, dit-on, devenir grosse d'elle-même,
& Jupiter s'étant prêté à ses désirs, réunit trois
nuits dans une, & passa tout ce temps avec elle.
On voit bien par-là que les Poètes ont voulu
| les Grecs ont tiré le leur: | imposuêre.... quod hujus
|
| Cujus nomen non Aegyptii | Herculis uterque Parens,
|
| à Graecis, sed Graeci potius | Amphitryon & Alcmena
|
| ab Aegyptiis acceperunt, | fuerunt ab Aegypto oriandi.
|
| & ii quidem Graeci qui hoc | Loc. cit. c. 43.
|
| nomen filio Amphitryonis |
|
| (a) | Hic prius Herculeum robur mihi cernitur: olim
|
| | Hunc Alcmena Jovi peperit conjuncta superno,
|
| | Cum latuit Phoebus longas tres ordine noctes
|
| | Continuas, caruitque die sol, lumine soles.
|
| | In Argonaut.
|
| (b) | Alcidum canimus natum Jovis: quem valde fortissimum
|
| | Genuit terrestrium; Thebis in pulchrichoris,
|
| | Alcumena, mixta cum nigrinube Saturnio.
|
| | In Hymno Herculis.
|
Z ij
@
356 FABLES
mettre de l'extraordinaire dans cette conception
d'Hercule, afin de donner à entendre que ce
Héros participait plus de la Divinité que de
l'humanité. Ils ont toujours mêlé du merveilleux
dans l'histoire des grands hommes, afin de
faire concevoir d'eux un certain respect. Ils ont
supposé Pallas née du cerveau de Jupiter, pour
marquer la force de la sagesse & la perspicacité
du génie.
Les Egyptiens, premiers inventeurs des fictions,
ne s'inquiétaient pas beaucoup de les rendre
conformes au cours ordinaire de la nature,
ni aux règles établies pour les moeurs. De là
sont venus tous ces prétendus adultères & ces
autres crimes monstrueux, dont leurs fables &
celles qui ont été imitées des leurs, sont remplies.
Ils les attribuent non seulement aux hommes,
mais aux Dieux, & les publient avec éloge,
comme s'ils avaient voulu indiquer par-là que
ceux dont il était question, n'étaient ou n'avaient
été en effet ni Dieux, ni hommes réels, mais
seulement symboliques, & qui ne devaient leur
être de dénomination spécifiée, qu'à l'imagination
des hommes. Hermès Trismégiste, dans son
Dialogue avec Asclepius, nous l'insinue assez,
puisqu'il n'y parle toujours que d'un seul Dieu
souverainement bon, souverainement sage &
parfait, duquel tout procède, qui a créé & qui
gouverne toutes choses. Après avoir parlé des
différents Dieux, il dit qu'ils sont fabriqués par
les hommes:
Sic Deorum fictor est homo. Il
ajoute: Nos Aïeux incrédules étant tombés dans
l'erreur à l'égard des Dieux, & ne portant pas
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
357
leur attention sur la religion & le culte du vrai
Dieu, ont trouvé l'art de se faire des Dieux,
Quoniam ergo Proavi nostri multum errantes
circa Deorum rationem, increduli, & non animadvertentes
ad cultum religionemque divinam,
invenerunt artem quâ Deos efficerent. Tout homme
qui lira avec attention cet ouvrage d'Hermès,
y verra clairement que les Egyptiens ne
reconnaissaient qu'un seul vrai Dieu éternel,
sans commencement ni fin, & que le nom de
Dieu qu'ils donnaient à d'autres êtres, ne doit
point être pris dans le même sens, mais seulement
comme Ministres dépendants & obéissants
aux ordres du souverain Créateur de ces Ministres
mêmes & de toutes choses. Mais ce n'est pas
ici le lieu de disserter sur la religion des Egyptiens;
ceux qui seront curieux de voir leur justification
sur l'accusation portée contr'eux, d'avoir
rendu les honneurs divins, même pendant
le temps de leur gloire, aux choses les plus viles,
& d'avoir autorisé par leur exemple le culte des
Dieux matériels, peuvent avoir recours au Traité
qui a été fait par Paul-Ernest Jablouski, Docteur
en Théologie dans l'Université de Francfort-le-
Vieil. Ce livre a pour titre:
Pantheon Aegyptorum,
sive de Diis eorum commentarius, imprimé
in-8°. à Francfort, en 1751.
Les Poètes ont donc feint qu'Hercule n'avait
pas été fait aussi simplement que les autres hommes.
Il fallait, pour donner une idée de la force
de ce Héros, le supposer fils du plus grand des
Dieux, & formé avec un travail & une attention
conforme à ce qu'il devait devenir. Il fallait
Z iij
@
358 FABLES
même feindre le cours ordinaire de la nature,
changé à cause de lui. Ils avaient sans doute
puisé ces idées chez les Egyptiens, qui, pourvu
qu'ils se fissent entendre, & qu'ils exprimassent
ce qu'ils pensaient de manière à le faire comprendre,
s'embarrassaient fort peu si les moyens
qu'ils employaient pour cela, étaient conformes
ou non au cours ordinaire des choses. Les Grecs
furent quelquefois plus scrupuleux sur l'article:
ils indiquaient souvent les choses par les noms
qu'ils leur donnaient, comme nous l'avons vu
jusqu'ici par l'étymologie même de ces noms.
Celui d'Alcée ou d'Alcide était de ce nombre,
puisqu'il vient d'ΑΑλκὴ,
force, puissance. Il fallait
bien le supposer extrêmement fort & robuste,
pour braver tous les dangers, vaincre tant de
monstres, & venir à bout de tous les travaux
qu'on lui attribue; ce n'était pas assez de le désigner
comme un particulier, on devait supposer
qu'il avait apporté, en venant au monde, une
force de corps & un courage plus qu'ordinaire.
Il fallait le faire fils de parents capables de produire
un si grand homme; aussi le dit-on fils
d'un Dieu, & si on ne lui donne pas une Déesse
pour mère, mais une femme, le nom d'Alcmene
indique assez que ce n'est pas une femme commune.
Il signifie la force du génie, la solidité
du jugement, la grandeur d'âme, tout ce qu'il
faut enfin pour former un parfait Philosophe;
car Αλκὴ, signifie
force, & Μενος,
âme, impétuosité,
ardeur de l'esprit, force, courage. Tel aussi
doit être l'Artiste de la Médecine dorée, & tel
le supposèrent ceux qui lui donnèrent le nom
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
359
allégorique d'Alcée ou d'Hercule. Nous verrons,
par l'explication de ce Héros, que les Anciens
n'entendaient pas autre chose, pour l'ordinaire;
je dis pour l'ordinaire, car ils ont quelquefois
mis sur le compte d'Hercule ou de l'Artiste les
effets ou opérations du Mercure philosophique.
Les Philosophes Hermétiques s'expriment souvent
dans ce sens-là, & disent: mettez ceci,
mettez cela, imbibez, semez, cohobez, broyez,
&c. comme si l'Artiste le faisait en effet, quoique
la nature elle-même le fasse en opérant dans
le vase par le moyen du mercure, comme nous
l'assure Synésius (
a) en ces termes: " Remarquez
" que dissoudre, calciner, teindre, blanchir,
" imbiber, rafraîchir, baigner, laver, coaguler,
" fixer, broyer, dessécher, mettre, ôter, sont
" une même chose, & que tous ces mots veu"
lent dire seulement cuire la nature jusqu'à ce
" qu'elle soit parfaite. " Et qu'est-ce qui fait
tout cela? C'est le Mercure philosophique, ou
l'eau mercurielle, suivant ce conseil du même
Auteur: " Je vous dis, mon fils, de ne faire
" aucun compte des autres choses, parce qu'elles
" sont vaines; mais seulement de cette eau
" qui brûle, blanchit, dissout & congèle. C'est
" elle qui putréfie, & qui fait germer. " Ainsi
l'Artiste & le Mercure travaillant de concert
à la perfection de la Médecine dorée, ceux
qui en traitent mettent indifféremment sur le
compte de l'un & de l'autre tout ce qu'ils disent
par similitude, par allégorie ou fabuleusement,
(a) De l'Art secret des Philosophes.
Z iv
@
360 FABLES
des opérations par lesquelles la matière de cette
médecine se travaille, se purifie & se perfectionne.
L'histoire d'Hercule a été fabriquée dans ce
goût-là. C'est pour cette raison qu'on lui donne
pour frère un certain Iphicle, qui n'avait pas
son pareil pour la légèreté à la course, puisqu'Hésiode
nous apprend qu'il marchait sur les
eaux comme sur la terre, & sur des épis de blé
sans les faire plier. Iphicle fut aussi un des principaux
Héros qui accompagnèrent Jason à la conquête
de la Toison d'or. Tous ces traits de la vie
d'Iphicle conviennent très bien au Mercure philosophique,
ou à la partie volatile de la matière
du grand oeuvre.
Hercule naquit à Thèbes de Béotie. Cette
Ville fut bâtie par Cadmus; & la raison pour
laquelle nous avons vu dans le second Livre,
qu'il l'avait bâtie, est la même qui a fait déterminer
la naissance d'Hercule dans cette Ville.
Pour donner quelque vraisemblance à l'histoire
d'Hercule, les Poètes ont feint que Junon
avait conçu pour lui une haine mortelle, dès
avant qu'il fût né, & que pour assouvir cette
passion, elle avait usé d'un stratagème qu'Homère
raconte de la manière suivante (
a). « Un
" jour Até, fille de Jupiter, trompa elle-même
" ce Dieu? lui qu'on dit être plus puissant que
" les Dieux & les hommes. Junon, quoi"
qu'elle ne soit qu'une femme, en fit autant le
" jour qu'Alcmene devait mettre au monde la
(a) Iliad. l. 19, v. 95.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
361
" force Herculéenne dans la Ville de Thèbes.
" Jupiter avait dit à tous les Dieux, en se glo"
rifiant: Ecoutez-moi tous, Dieux & Déesses;
" je veux vous faire part d'un projet que j'ai en
" tête. Aujourd'hui la Déesse qui préside aux
" accouchements, Ilithie, mettra au monde un
" homme qui régnera sur tous ses voisins, & cet
" homme sera de mon sang. Junon, qui médi"
tait de lui jouer un tour, lui dit: Vous nous
" en imposez, vous ne tiendrez pas ce que vous
" promettez; jurez-nous donc que l'enfant qui
" naîtra aujourd'hui, issu de votre sang, régnera
" sur tous ses voisins. Jupiter qui ne soupçon"
nait point la supercherie de Junon, jura un
" grand serment, & il lui en mésarriva. Junon
" descendit promptement de l'Olympe, se trans"
porta à Argos, où elle savait que la femme
" de Sthénelus, fils de Persée, était grosse d'un
" garçon, & qu'elle était dans son septième
" mois. Elle la fit donc accoucher avant terme,
" & elle retarda l'accouchement d'Alcmene, en
" arrêtant Illithie. Junon vint ensuite dire à Ju"
piter, il vient de naître un homme de con"
dition, savoir, Eurysthée? fils de Sthénélus,
" & petit-fils de Persée qui était de votre sang;
" il mérite par conséquent de régner à Argos.
" Jupiter fut très affligé de cette nouvelle; la
" colère lui fit jurer par le plus grand serment,
" en prenant Até par sa belle chevelure, que
" puisqu'elle faisait du mal à tout le monde,
" elle ne retournerait jamais dans le Ciel étoilé.
" Aussi-tôt il la saisit, la fit pirouetter d'un tour
" de main, la précipita du Ciel, d'où elle fut
@
362 FABLES
" se mêler dans les affaires des humains. "
Voilà la prétendue source du pouvoir qu'Eurysthée
eut de commander à Hercule tous les
travaux que ce Héros fit dans la suite. Junon le
persécuta dès sa naissance; car à peine fut-il né,
qu'elle envoya deux gros serpents pour le dévorer.
Iphicle en eut peur, & sa légèreté lui fut d'un
grand secours pour éviter le danger: mais Hercule
les saisit, & les mit en pièces. Eumolpe (
a)
dit que Junon avait, à la vérité, pour Hercule
une grande haine; mais que Pallas la guérit si
bien de cette passion, qu'elle la détermina même
à nourrir Hercule de son propre lait; ce qui le
rendit immortel: qu'Hercule suçant avec trop
de force & d'avidité la mamelle de Junon,
le lait qu'il en tira de trop se répandit & forma
la voie lactée. D'autres rapportent ce fait de
Mercure, comme nous l'avons vu dans son chapitre.
Alcide en devenant grand, montrait les grandes
dispositions qu'il avait pour tout; sa force
& son courage se manifestaient dans toutes sortes
d'occasions. Ce fut pour faire fructifier ces
admirables semences, qu'on prit de son éducation
tous les soins possibles. Il apprit de Teutare
Pasteur Scythe, l'art de tirer de l'arc; d'autres
disent de Rhadamanthe, de Thestiade, d'Euryte.
Lin, fils d'Apollon, l'instruisit dans les
Lettres; Eumolpe lui apprit la Musique; Harpalycus,
la lutte & les autres arts qui y ont du
rapport; Amphitryon, l'art de monter à cheval,
(a) Lib. de Mysteriis,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
363
Castor, la manière de combattre en armes; &
Chiron enfin, le plus sage & le plus savant des
hommes dans l'Astronomie & la Médecine, l'en
instruisit, comme il avait fait Esculape & quelques
autres.
Hercule eut donc huit Maîtres pour les arts
& les sciences. Etait-ce trop pour un homme,
pour la formation duquel Jupiter avait concouru
de toutes ses forces pendant le temps de trois nuits
& trois jours? Il n'est pas surprenant qu'il soit
devenu un grand homme; il était fils d'un Dieu;
il avait toutes les dispositions imaginables,
des Maîtres parfaits, chacun dans son espèce.
Quel merveilleux! Est-il donc étonnant que
des Païens, qui regardaient comme véritable
l'existence de Jupiter, & son commerce avec les
hommes, aient eu la même idée de réalité de
l'existence & des faits d'Hercule qui passait pour
un des fils de ce Dieu? Mais que de nos jours
mêmes on veuille admettre & expliquer comme
réel ce que la Fable nous rapporte de ses prétendus
travaux; qu'on veuille nous persuader la
vérité de l'histoire suivie (
a) que l'on fabrique
sur sa naissance, son éducation, & tout le reste
de sa vie, c'est mesurer la crédulité de ses Lecteurs
sur la sienne propre. Car, s'il est vrai qu'il
y ait eu plusieurs Hercules, mal-à-propos veut-
on attribuer au seul Hercule Grec les actions de
tous les autres; en vain se met-on l'esprit à la
torture pour en fabriquer une seule histoire. Il y
eu un Hercule Egyptien, ou feint ou réel;
(a) Mythol, de M. l'Abbé Banier, T. III. l. 3. ch. 6.
@
364 FABLES
Hermès en fait mention dans ses Ouvrages. Cet
Hercule fut établi Gouverneur de l'Egypte par
Osiris, dans le temps même qu'il donna Mercure
pour conseil à Isis, & qu'il fit Prométhée Sous-
Gouverneur, pendant le voyage que ce Roi fit
dans les Indes. Pendant ce temps-là, Hercule eut
affaire avec Anthée, & il se passa bien d'autres
choses attribuées à Alcide. En admettant la réalité
des deux, on ne peut aussi se dispenser d'avouer
qu'il s'est passé bien des siècles entre le
temps où vivait l'Hercule Egyptien, & celui où
vécut Alcide, puisque l'Hercule d'Egypte est de
l'antiquité la plus reculée, & que celui de la
Grèce lui est fort postérieur. Comment ose-t-on
donc en faire une histoire unique? Je laisse aux
Mythologues ces dissertations qui ne viennent
pas directement à mon dessein. Hercule, ou
Alcide, si l'on veut, n'est qu'un personnage introduit
allégoriquement, tant dans les fictions
Egyptiennes que les Fables Grecques, pour signifier
l'Artiste ou le Philosophe Hermétique qui
conduit les opérations du grand oeuvre: les preuves
que j'en donnerai ci-après en convaincront
le plus incrédule.
Si nous faisons attention à la racine d'où Hercule
sortit, nous trouvons que Jupiter, son père,
est un des principaux de la Généalogie dorée,
dont nous avons traité dans le troisième Livre.
Le fils tient du père, & il doit lui ressembler
en quelque chose. Tel est le père, tel est le fils,
mais à divers égards. L'un est le principal agent
interne, l'autre l'agent externe ou l'Artiste, ou
plutôt ses propres opérations. Tous les Philosophes
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
365
demandent dans l'Artiste un jugement solide,
un esprit vif & pénétrant, un grand courage
& une patience constante. Ce sont les qualités
qu'on attribue à Alcide. La sagesse, la
vigueur & la science sont de l'essence de Pallas;
elles sont requises dans le Philosophe, & voilà
pourquoi l'on a dit que cette Déesse avait fait la
paix d'Hercule avec Junon: nous en avons parlé
dans le chapitre de Jason; nous en parlerons
encore dans le Livre suivant au sujet d'Ulysse;
car ces trois Héros sont proprement le symbole
de l'Artiste. Aurélius Augurelle (
a) en a pensé
de même.
Je ne doute pas que bien des gens ne puissent
pas se mettre en tête qu'il y ait un vrai rapport
entre l'histoire de ces Héros & la Chimie. Ils se
| (a) | . . . . . . Dites ubi pectine eburno
|
| | Aurea perpetuo depectunt vellera Nymphae,
|
| | Quae prima Heroum pubes ratè sancta petivit,
|
| | Nec timuit tantos per fluctus quaerere summis
|
| | Tum Ducibus ditem sub Jasone & Hercule Colchon,
|
| | Alter inauratam noto de vertice pellem,
|
| | Principium velut ostendit quod sumere possis:
|
| | Alter onus quantum subeas, quantumque laborem
|
| | Impendas crassam circa molem, & rude pondus
|
| | Edocuit. Neque enim quem debes sumere magnum
|
| | Invenisse adeo est, habilem sed reddere massam
|
| | Hoc opus, hîc labor est, hîc exercentur inanes
|
| | Artificum curae: variis hîc denique nugis
|
| | Sese ipsos, aliosque simul frustrantur inertes.
|
| | Chrysop. l. 2.
|
@
366 FABLES
sont rendus célèbres par des faits d'armes &
des actions de grands hommes; ils étaient des
Princes, & la Fable ne fait aucune mention de
la Chimie à leur égard. Cet art est même méprisé,
& ne s'exerce guères que par des gens du
commun; ceux qui en font profession, ne sont
presque recommandables que par quelque découvertes
utiles à la société. La plupart des Chimistes
sont des menteurs & des fourbes; je parle
des Souffleurs ou chercheurs de pierre Philosophale,
qui, après avoir fait évaporer leurs biens
en fumée, cherchent à s'en dédommager sur la
crédulité d'autrui, & demandent de l'or pour
faire de l'or. Je conviens de tout cela: mais il
est ici question d'une Chimie plus noble, & que
les Rois n'ont pas dédaigné d'exercer. Ce n'est
pas celle qui apprend à distiller de l'eau rose,
de l'esprit d'absinthe, à extraire les sels des plantes
calcinées, en un mot à détruire les mixtes
que la nature a formés; mais celle qui se propose
de suivre la nature pas à pas, d'imiter ses
opérations, & de faire un remède qui puisse
guérir toutes les infirmités de cette même nature
dans les trois règnes qui la composent, &
d'en conduire tous les individus au dernier degré
de perfection dont ils sont capables. Il est même
des perfections requises dans l'Artiste, que n'ont
pas la plupart de ceux qui s'adonnent à cette
science: car, suivant Geber (
a), il n'est pas possible
d'y réussir, si l'on n'a pas un corps sain &
entier dans toutes ses parties, un corps robuste
(a) Summa perfect. cap. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
367
vigoureux, un esprit cultivé, un génie pénétrant,
& une connaissance des principes de la
nature.
Dicimus igitur, quòd si quis non habuerit
sua completa organa, non poterit ad hujus
operis complementum pervenire per se, velut si
coecus fuerit, vel extremis truncatus. Si verò
fuerit corpus debile & aegrotum, sicut febrientium,
vel leprosorum corpora, vel in extremis vitae laborantium,
& jam aetatis decrepitae senum. Quomodo
viam naturae ingredietur qui principia naturae
ignorat: mente sit acutâ, ingenio constans,
scientiâ pollens, judicio solido, & patiens fit artifex
ne longioris taedio temporis desperatus, opus
derelinquat ante consummationem. Geber n'est
pas le seul qui parle dans ce goût-là, Arnaud
de Villeneuve (
a) s'exprime ainsi: " Trois
" choses sont requises dans l'Artiste; savoir,
" un génie subtil & savant, un corps à qui il
" ne manque rien pour pouvoir opérer, des ri"
chesses & des livres. " Raymond Lulle en dit
autant (
b): " Je vous dis, mon fils, que trois
" choses sont requises dans l'Artiste; un juge"
ment sain & un esprit subtil, quoique natu"
rel, droit & sans travers, dégagé de tout
" embarras; l'opération de la main, des riches"
ses pour fournir aux dépenses, & des livres
" pour étudier. "
Ce n'est donc pas mal-à-propos que Jason &
Hercule sont supposés avoir eu une si belle éducation,
& que l'on feint un certain Chiron, le
plus sage & le plus savant de son temps, comme
| (a) Rosar. l. 2. c. 5. | (b) Theor. Test. c. 31.
|
@
368 FABLES
Précepteur de l'un & de l'autre. Quant aux difficultés
qui se rencontrent, & qui empêchent la
plus grande partie de parvenir à la connaissance
même de cette science, je renvoie le Lecteur
aux Traités qu'en ont fait Théobaldus de Hogelande,
Pic de la Mirandole & Richard Anglais.
Le Traité du premier a pour titre,
de difficultatibus
Chemiae; celui du second,
de Auro
& celui du troisième,
Correctio fatuorum. On
les trouve dans la
Bibliotheca Chemica curiosa
Mangeti. Il est bon qu'un Hercule Chimique
soit informé de toutes ces choses-là avant que
d'entreprendre les travaux de l'Hercule de la
Fable, que nous allons expliquer. C'est à lui que
nous revenons.
Nous avons vu dans le troisième Livre & dans
celui-ci, qu'Hercule appartient à la Généalogie
dorée des Dieux, & dans le premier, qu'il était
contemporain d'Osiris, qui l'établit Gouverneur
de l'Egypte pendant son expédition des Indes;
qu'il arrêta pendant son gouvernement l'inondation
du Nil, & qu'il eut Busiris, Anthée,
Prométhée & Mercure pour Collègues. On rapporte
qu'il mit à mort les deux premiers à cause
de leur tyrannie. On suppose par conséquent
qu'Hercule vivait à peu près du temps de Saturne
de Jupiter, d'Osiris, & des autres Dieux. Il est
même visible que les Grecs n'entendaient pas
par l'Hercule Grec, un Hercule différent de celui
d'Egypte, puisqu'ils le disaient disciple du
Centaure Chiron, & que Chiron était fils de Saturne
& de Phillyre. Si cet Hercule est le même
que celui qui accompagna Jason dans son expédition
dition
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
369
de la Toison d'Or, il a du vivre bien
longtemps, puisque, selon le calcul des Egyptiens,
il se serait écoulé plusieurs milliers d'années
entre le règne d'Osiris & la naissance même
de Jason. On doit donc juger de la réalité de la
chose par son absurdité palpable; nous devons
d'ailleurs juger d'Hercule par ses Collègues Mercure,
Prométhée, & par les compagnons de
Jason, dont nous avons déjà parlé. Les Maîtres
qu'eut Hercule doivent aussi nous faire connaître
quel fut le Disciple. Il apprit, dit-on, l'art de
tirer les flèches, la Poésie, la Musique, la lutte,
la manière de conduire les chariots & de monter
à cheval, l'Astronomie & l'art de combattre
en armes. Ses Maîtres furent Rhadamante, Lin,
Eumolpe, Harpalicus, Autolycus, Amphitryon,
Castor & Chiron; & toutes ces instructions le
mirent en état de venir à bout de tous les travaux
qu'on lui attribue. Ils furent tous une
suite de la haine de Junon, qui par son stratagème
avait soumis Hercule aux ordres d'Eurysthée.
II. Partie. A a
@
370 FABLES
=================================
C H A P I T R E
II.
Lion Néméen.
L E premier ouvrage qu'Alcide entreprit, fut
d'aller tuer un grand Lion qui faisait son séjour
dans la forêt de Némée sur le Mont-Citheron.
Tuer un Lion était le fait d'un homme
ordinaire; mais il était réservé à Hercule de tuer
le Lion de Némée, car ce Lion était fort supérieur
aux autres par la noblesse de sa race. Il était,
disent quelques-uns, descendu du disque de la
Lune (
a); d'autres, entre lesquels est Chrysermus
(
b), disent que Junon voulant nuire, inquiéter,
susciter des embarras, des peines, &c.
à Hercule, intéressa magiquement la Lune dans
sa haine; que celle-ci remplie une corbeille de
salive & d'écume, & que ce Lion en naquit.
Iris le prit entre ses bras, & le porta sur le
Mont-Ophelte, où il dévora le même jour le
Pasteur Apesamptus, suivant le rapport de Démodocus
(
c). Ce Lion était invulnérable; Hercule
ayant à peine dix-huit ans, fut à sa rencontre,
lui décocha quantité de flèches, qui ne purent
le percer. Il prit alors une massue armée de
beaucoup de fer, avec laquelle il l'assomma; il
le mit ensuite en morceaux, sans autre secours
(a) Anaxagoras.
(b) Lib. 2. Rerum Peloponn.
(c) In Rebus Heracleae.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
371
que de ses mains, après l'avoir dépouillé de sa
peau que ce Héros porta tant qu'il vécut.
Un fait tel que celui-là est bien l'action d'un
jeune Héros, & aurait mérité à être conservé à
la postérité, s'il avait été conforme à l'histoire
dans toutes ses circonstances: mais qui n'y verra
pas de l'allégorie, ou un signe hiéroglyphique
de quelque chose que l'Auteur de la Fable a voulu
cacher, sera certainement bien crédule, ou peu
clairvoyant, ou enfin bien entêté de son système
historique ou moral. Toutes les circonstances de
cette fable étaient embarrassantes pour M. l'Abbé
Banier; il les a toutes laissées de côté, & s'en
est tenu au simple fait. Hercule donna la chasse
à quelques lions de la forêt de Némée, entre
lesquels il y en avait un fort grand, qu'il tua
lui-même, dit cet Auteur, & en porta la peau.
Pour rendre ce fait plus mémorable, on publia
dans la suite que ce Lion avait mérité d'être mis
au rang des Astres. Il n'y avait rien en effet de
fort extraordinaire, & il fallait bien rendre cette
action mémorable par quelqu'endroit: mais au
moins fallait-il nous dire par où ce Lion avait
mérité cet avantage. Si les circonstances de la
naissance & de l'origine de ce Lion n'étaient pas
suffisantes pour cela, Manilius Eginus & ceux
qui ont suivi ses idées, auraient dû en fournir
d'autres raisons. Mais ces Auteurs voulaient tous
donner ce fait comme réel, simple & historique,
& avec ces circonstances il devient absolument
fabuleux ou hiéroglyphique.
En effet, un Lion invulnérable, descendu de
l'orbe de la Lune? Ou né de sa salive, ne peut
A a ij
@
372 FABLES
guères être supposé réel; il faut donc qu'il soit
allégorique, il l'est aussi. C'est un Lion purement
chimique, presque invulnérable, & né de la
salive de la Lune. On en sera convaincu par les
textes suivants des Philosophes Hermétiques. Nous
avons assez prouvé dans les Livres précédents,
que le nom de Lion est un de ceux que les Adeptes
donnent à leur matière; mais pour ne pas
obliger le Lecteur à se rappeler ce dont il ne
se souvient peut-être qu'en général, qu'il écoute
Morien (
a) " Prenez la fumée blanche, le
Lion
" vert, l'almagra rouge & l'immondice du
" mort; & un peu après: Le
Lion vert est le
" verre, & l'almagra est le laiton. " L'Auteur
du Rosaire dit: " Nous trouvons d'abord dans
" notre
Lion vert, & notre véritable matière
" & de quelle couleur elle est. Elle s'appelle
" aussi
adrop, azoth ou
duenech vert. Riplée (
b)
" Aucun corps impur n'entre dans la composi"
tion de notre oeuvre, que celui que les Phi"
losophes appellent communément
Lion vert. "
L'Auteur du Conseil sur le Mariage du Soleil
& de la Lune, nous apprend que ce Lion est de
nature lunaire. De même, dit-il, que le Lion,
le roi & le plus robuste des animaux, devient
faible & débile par l'infirmité de sa chair,
même notre Lion s'affaiblit & devient infirme
par sa nature & son tempérament
lunaire. On
voit par ces textes, que le Lion est souvent pris
par les Artistes pour le sujet ou la matière
l'Art: & comme le dernier Auteur dit que ce
| (a) Entretien du Roi Calid. | (b) 12 Portes.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
373
Lion est un soleil inférieur qui a une nature lunaire,
on voit aussi pourquoi la Fable le dit être
descendu du disque de la Lune.
Il n'est pas moins surprenant que la Fable dise
ce Lion né de la salive de la Lune; mais il y
avait des raisons pour cela, & les mêmes, selon
toutes les apparences, qui ont engagé les Philosophes
à employer de semblables expressions
pour le même sujet. Un Auteur Anonyme
dit dans un Traité qui a pour titre,
Aurora consurgens (
a): " Quelques Philosophes
" ont fait consister tout le secret de l'art dans le
" sujet, ou la matière, & lui ont donné divers
" noms convenables à l'excellence de sa nature,
" comme on le voit dans la Tourbe, où quel"
ques-uns prenant occasion du lieu, l'ont ap"
pelée gomme,
crachat de la Lune. "
Cet Auteur nous fait observer que ce nom de
crachat de la Lune a été donné à la matière des
Philosophes à cause du lieu sans doute où elle
se trouve; il paraît par conséquent avoir égard
au Lion engendré de l'écume dans le lieu de la
Lune: car le crachat & l'écume sont une même
chose. On trouve cette dénomination de la matière
en divers endroits de la Tourbe des Philosophes,
appelée Code de vérité. Astrate y dit:
Celui qui désire parvenir à la vérité de la perfection
de l'oeuvre, doit prendre l'humeur du
Soleil & le
crachat de la Lune. Pythagore: Observez,
vous tous qui composez cette assemblée,
que le soufre, la chaux, l'alun, le kuhul & le
(a) Cap. 12.
A a iij
@
374 FABLES
crachat de la Lune ne sont autres que l'eau de
soufre & l'eau ardente. Anastrate: Je vous dis
vrai; rien n'est plus excellent que le sable rouge
de la mer, & le
crachat de la Lune, qui se conjoint
avec la lumière du Soleil, & se congèle
avec lui. Belus: Quelques-uns ont appelé cette
eau,
crachat de la Lune; d'autres, coeur du Soleil.
Ces textes font assez voir dans quel sens le
Lion Néméen naquit du crachat de la Lune: on
n'a qu'à combiner ensemble ce que les Philosophes
entendent par Lion & par ce crachat. Il est
dit aussi que les flèches d'Hercule ne purent
blesser ce Lion, & qu'il fut obligé d'avoir recours
à une massue; parce que les parties volatiles
représentées par les flèches, ne suffisent pas
pour tuer, ou faire tomber en putréfaction la
matière fixe; & pour marquer qu'elle était cette
massue, la Fable dit qu'Hercule, après en avoir
fait usage, la consacra à Mercure; parce que c'est
le Mercure philosophique qui fait tout. Hercule
après avoir tué ce Lion le dépouilla: aussi faut-il le
faire dans l'oeuvre, c'est-à-dire, qu'il faut purifier
la matière, jusqu'à ce que ce qui était caché devienne
manifeste:
Fac occultum manifestum, disent
les Philosophes, & Basile Valentin (
a): " Il
" faut dépouiller l'animal d'Orient de sa peau
" de lion, lui couper ensuite les ailes qu'il pren"
dra, & le précipiter dans le grand Océan salé,
" pour qu'il en ressorte plus beau qu'il n'était. "
On dit aussi qu'à peine ce Lion fut né, qu'Iris
le prit entre ses bras, & le porta sur le Mont-
(a) 12 Clefs,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
375
Ophelte; parce que les couleurs de l'iris apparaissent
alors sur la matière, & que les parties
volatilisées se réunissent à la partie qui se fixe en
s'accumulant; car Ophelte vient d'ΟΟφέλλειν, amasser,
assembler, accumuler.
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C H A P I T R E
III.
Filles de Thespius.
L E bruit de la défaite de ce Lion étant venu
jusqu'aux oreilles du Roi de Béotie, il crut ne
pouvoir mieux faire que de s'attacher Hercule
par quelqu'endroit; pour cet effet il lui livra
cinquante filles vierges qu'il avait, dans l'espérance
d'avoir par ce moyen une lignée de Héros,
qui ressembleraient à leur père. Hercule accepta
l'offre de Thespius, & eut assez de force pour
jouir de toutes dans l'intervalle d'une seule nuit.
Quelques-uns ont mis cette action au nombre
d'un de ses plus rudes travaux, & l'ont compté
pour le treizième en ces termes:
Tertius hinc decimus labor est durissimus, unâ
Quinquaginta simul stupravit nocte puellas.
Le fait est trop extraordinaire pour être vrai;
& je ne crois pas qu'aucun Auteur veuille le justifier.
Théophraste (
a) est peut-être le seul qui
(a) Hist. Plant.
A a iv
@
376 FABLES
faire mention d'un fait approchant, il raconte,
à l'occasion d'une plante, qu'un Indien s'en était
servi, devint un Hercule, mais qu'il y succomba
& mourut. Il y a donc apparence que cette histoire
est une pure allégorie, & une allégorie qui
ne peut avoir rapport qu'au grand oeuvre, où les
parties aqueuses volatiles sont prises pour des femelles
vierges, & la partie fixe pour le mâle,
comme nous l'avons vu cent fois jusqu ici. C'est
à cette occasion qu'Arnaud de Villeneuve (
a) dit:
Lorsque la terre ou la partie fixe aura bu & réuni
à elle cinquante parties de l'eau, vous la sublimerez
à un feu plus fort. Raymond Lulle en
parle dans le même sens dans son Codicille,
chap. 53, paragraphe
Partus vero terrae. Plusieurs
autres Philosophes en parlent aussi, & toujours
de manière à faire entendre que la matière fixe
est ce qu'ils appellent mâle, & la partie aqueuse
volatile est celle qu'ils nomment femelle. Ce qui
doit même confirmer dans cette idée, c'est que
la fable ajoute que ces cinquante filles conçurent
toutes, & que chacune mit au monde un enfant
mâle; parce que le résultat de la conception philosophique
est la naissance de la pierre fixe appelée
mâle, comme nous venons de le dire. On
dit d'ailleurs qu'elles étaient filles de Thespius,
& c'est avec raison; parce que la matière commence
à se volatiliser après la noirceur indiquée
par la mort du Lion Néméen. C'est le présage
le plus heureux de la réussite de l'oeuvre,
suivant le dire de tous les Philosophes; ce qui
(a) Rosar. l. 2. c. 16.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
377
très bien signifié par Thespius, qui a été fait
de Θέσπις, oracle, présage, prophétie. C'est aussi
peut-être par cette raison que les Muses furent
nommées
Thespiades; & ce sont sans doute les
mêmes que les filles de Thespius, puisqu'elles ne
signifient que la même chose, comme je l'ai dit
dans l'article qui les regarde.
Hercule eut plusieurs enfants de Mégare, fille
de Créon, Roi de Thèbes; il en eut aussi de quelques
concubines. Mais toute cette propagation
doit se rapporter à la même que celle des filles
de Thespius; c'est la même chose rapportée différemment;
ou présentée sous divers aspects; car
il est dit qu'Hercule devint furieux, & fit périr,
quelques-uns disent par le feu, tous les enfants
qu'il avait eus. Nous avons dit en parlant des
Bacchantes & d'Oreste, que cette fureur n'était
que l'agitation de la matière, occasionnée par la
fermentation, qui en volatilise les parties; & les
faire périr par le feu, n'est autre que les fixer au
moyen du feu des Philosophes.
@
378 FABLES
=================================
C H A P I T R E
IV.
Hydre de Lerne.
A PRES cette pénible expédition, Alcide se
rendit auprès d'Eurysthée, & se soumit à ses
ordres. Celui-ci l'envoya pour exterminer l'Hydre,
ce monstre à sept têtes (selon l'opinion
plus commune) qui habitait les marais de Lerne,
& qui avait été nourri & élevé près de la fontaine
Amymone. Quand on lui coupait une tête,
il en naissait deux. Mais Jolaüs, fils d'Iphiclus,
qui accompagnait Hercule, mettait le feu à la
blessure aussitôt qu'Hercule avait coupé la tête,
de peur que le sang qui en serait sorti n'en formât
de nouvelles, Apollodore ajoute ce fait, & Euripide
dans sa Tragédie, intitulée,
Jon, dit que
la faux dont se servit Alcide pour couper les têtes
de l'Hydre, était d'or.
En vain cherche-t-on à réaliser une fable aussi
manifestement allégorique. Les marais de Lerne
près d'Argos, infectés de plusieurs serpents, dont
un était un Hydre, & ces marais purgés de ces
reptiles, desséchés & rendus fertiles par Hercule,
suivant M. l'Abbé Banier (
a), font une
fort mauvaise explication; puisqu'outre que M.
Fourmond, qui dans son voyage de la Morée,
visita ce lieu, dit qu'il est encore tout marécageux
& plein de roseaux, aucun Historien ne
(a) Mythol. Tom III. pag 274.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
379
parle de cette multitude de serpents. Il suffisait
de faire attention à la signification simple des
noms; ils portent avec eux l'explication de cette
fable. Hydre vient d'Υδωρ, qui signifie proprement
eau, d'où l'on a fait ὓδρα & ὓδρος Hydre,
serpent aquatique: ce serpent est le même que le
serpent Python; & nous avons déjà prouvé plus
d'une fois que les Philosophes ont donné le nom
de serpent à leur eau mercurielle; le serpent des
Philosophes est donc un serpent aquatique, un
Hydre. Il fut élevé près, ou dans la fontaine
Amymone, parce que cette eau mercurielle est
d'une force extrême, & qu'ΑΑμύμων, veut dire brave,
vaillant, fort, courageux. Il habitait le marais
de Lerne; car l'eau mercurielle est un vrai marais
plein de boue; le mot de Lerne indique
clairement le vase où cette eau est renfermée,
puisque λαρνα chez les Grecs signifie un vase, une
urne de verre ou de pierre fondue, propre à tenir
quelque liqueur. Haled (
a) a employé l'allégorie
du marais en ces termes: Ce qui naît de la terre
métallique noire, est le principe universel de
l'art: cuisez-la donc au feu, puis au fumier de
cheval pendant 7, 14 ou 21 jours, elle deviendra
un Dragon, qui mangera ses ailes. Mettez-le
dans un vase bien scellé, au fond d'un four:
lorsqu'il sera brûlé, prenez sa cervelle, & broyez-
la avec du vinaigre ou de l'urine d'enfants. Qu'il
vive ensuite dans le
marais, & qu'il s'y putréfie.
Hercule n'aurait jamais réussi à tuer ce serpent,
c'est-à-dire, à fixer cette eau mercurielle, si Jolaüs,
(a) La Tourbe.
@
380 FABLES
fils d'Iphiclus, ne l'avait aidé en appliquant
le feu sur les blessures, parce que la mort
de cette eau mercurielle, est sa fixation, qui se
fait par le moyen du feu philosophique, & par
son union avec la partie fixée, appelée pierre;
car Jolaüs vient d'ΙΙος, seul, & de λα̑ος, pierre,
comme si l'on disait pierre unique: pourquoi le
dit-on fils d'Iphiclus? c'est qu'Iphiclus, par sa
volatilité surprenante, est le vrai symbole du Mercure
des Philosophes, dont cette pierre ou Jolaüs
est formé. A chaque tête qu'Hercule coupait il
en renaissait d'autres: la volatilisation de la matière
se renouvelle sept fois, quelques-uns disent
jusqu'à neuf fois avant la parfaite fixation, ce
qui indique le nombre des têtes de l'Hydre. Hercule
les coupait avec une faux d'or, pouvait-elle
être d'un autre métal, puisque la partie fixe, à
laquelle se réunit la volatile, pour se fixer ensemble,
est l'or philosophique? Croirait-on que
Lylio Giraldi ait imaginé que ce travail d'Hercule
ne fût qu'un siège de forteresse, dont il ne
put venir à bout qu'en y mettant le feu (
a)?
Ce ne seront point non plus les sept frères brigands
& voleurs tués par Hercule, & retirés
dans les marais de Lerne, suivant MM. Corcelli
& Tzerzès (
b) enfin tant d'autres conjectures de
divers Auteurs, enfantées par leur imagination.
(a) De Hercule.
(b) Mémoires Historiques de la Morée.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
381
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C H A P I T R E
V.
Biche aux pieds d'Airain.
E URYSTHEE ne laissa pas Hercule tranquille:
à peine eut-il tué l'Hydre, qu'il lui ordonna
d'aller à la poursuite d'une biche, dont les pieds
étaient d'airain, & qui, contre l'ordinaire de
cet animal, avait des cornes, &, ce qui est plus
surprenant, des cornes d'or. Loin de conclure,
comme M. l'Abbé Banier, qu'on donnait des
pieds d'airain à cette biche pour marquer figurativement
sa vitesse, j'en aurais conclu qu'elle
devait en être plus pesante: ces prétendues cornes
d'or auraient bien dû aussi lui persuader
l'allégorie de cette histoire, sur laquelle je ne
m'étendrai pas ici, en ayant parlé assez au long
dans le second Livre.
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382 FABLES
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C H A P I T R E
VI.
Centaures vaincus.
A PRES qu'Hercule eut porté à Eurysthée la
biche aux pieds d'airain, il fut combattre les
Centaures, peuples nés du commerce d'Ixion
avec la nuée que Jupiter lui avait fait présenter
sous la forme & à la place de Junon. Ces monstres
demi-hommes & demi-chevaux, faisaient
de grands ravages; mais Hercule les détruisit
tous, après qu'ils l'eussent irrité lorsqu'il buvait
un coup chez Pholus. J'ai expliqué ce qu'il faut
entendre par les Centaures, lorsque j'ai parlé des
Satyres, des Silenes & des Tigres qui accompagnaient
Bacchus. Il me reste seulement à expliquer
pourquoi la Fable dit qu'Hercule défit les
Centaures, qui l'avaient irrité chez Pholus. C'est
que les parties hétérogènes représentées par les
Centaures, se séparent de la matière homogène
dans le temps que les couleurs variées se manifestent
sur la matière; ce qui est exprimé par Pholus,
de φόλις,
bigarrure, peau de différentes couleurs.
Basile Valentin (
a) nous l'exprime ainsi:
" De Saturne, c'est-à-dire de la matière en disso"
lution & en putréfaction, sortent beaucoup
" de couleurs, comme la noire, la grise, la
" jaune, la rouge & d'autres moyennes entre
(a) 12 Clefs, Clef 9.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
383
" celles-ci: de même la matière des Philosophes
" doit prendre & laisser beaucoup de couleurs
" avant qu'elle soit purifiée & qu'elle parvienne
" à la perfection désirée. " Quant au Centaure
Chiron, qui apprit l'Astronomie à Hercule, il
n'eut pas une même origine que les autres; nous
avons expliqué la sienne plus d'une fois. Mais
on pourrait peut-être me demander de quelle
utilité devait être l'Astronomie à Hercule? Je
réponds qu'il lui était indispensable de connaître
un Ciel qu'il devait un jour soutenir à la place
d'Atlas; mais ce Ciel était le Ciel philosophique,
dont nous avons fait mention en parlant
d'Atlas & de ses filles. Il fallait qu'Alcide connût
les Planètes terrestres, dont il devait faire usage,
& ces Planètes ne sont pas le plomb, l'étain,
le fer, l'or, le mercure, le cuivre & l'argent,
auxquels les Chimistes ont donné les
noms de Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil,
Mercure, Vénus & la Lune; mais aux minéraux
Philosophiques ou couleurs qui surviennent à la
matière pendant les opérations de l'oeuvre.
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384 FABLES
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C H A P I T R E
VII.
Le Sanglier d'Erymante.
E URISTHEE donna une nouvelle occupation
à Hercule. Un Sanglier furieux ravageait la
forêt d'Erymante; Eurysthée envoya Hercule,
non pour le tuer, mais pour le lui amener,
comme il avait fait de la biche aux pieds d'airain.
Ce Sanglier avait été envoyé par Diane
pour faire du dégât dans le champ de Phocide.
La neige qui était tombée en abondance, obligea
cet animal de se retirer dans un petit verger
où Hercule l'ayant surpris, le lia, & le conduisit
à Eurysthée. Le lieu de la naissance de ce Sanglier
indique de quelle nature il était. Erymante
était une montagne d'Arcadie, & c'était aussi
de Cyllene, montagne du même pays, qu'était
venu Mercure; il y avait une grande parenté
entr'eux, car le mercure philosophique & le sanglier
d'Erymante ne sont qu'une même chose.
Le sanglier avait été envoyé par Diane, & le
mercure est appelé
lune; ce qui a fait dire à
d'Espagnet: " Celui qui dirait que la lune des
" Philosophes, ou leur mercure, est le Mercure
" vulgaire, veut tromper, ou se trompe lui-
" même. " Le temps & la circonstance qui donnèrent
occasion à Hercule de prendre le Sanglier
montrent précisément le temps où le mercure
(a) Can. 44.
philosophique
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
385
philosophique n'agit presque plus: c'est lorsque
la neige était tombée en abondance, c'est-à-dire,
quand la matière est parvenue au blanc. Il n'est
pas dit qu'Hercule tua le sanglier mais seulement
qu'il le lia, parce que le mercure n'est pas
alors tout fixé, & qu'il agit encore, non en dissolvant
ou ravageant comme il faisait auparavant,
mais en travaillant presque insensiblement
la perfection de la matière. C'est pourquoi la
fable dit que ce sanglier était fatigué, qu'il se
laissa surprendre & lier, pour être conduit à Eurysthée,
comme si l'on disait que lorsque l'Artiste
a conduit les opérations de l'oeuvre jusqu'à
ce que la matière soit devenue blanche comme
la neige, le mercure alors commence à devenir
eau permanente & fixe; ce qui est signifié par
Eurysthée, qui dans son étymologie veut dire
bien affermi, stable, fixe. Car la raison qui a
fait donner à Eurysthée le droit de commander
à Hercule, c'est que tout l'objet de l'Artiste est
de travailler pour parvenir à la fixité du mercure.
Eurysthée commande à Hercule dans le sens que
l'on dit communément que les affaires commandent
aux hommes, & une profession à celui
qui l'exerce. Le soulier commande au Cordonnier,la montre à l'Horloger, les affaires à un
Procureur, les lettres à un homme appliqué à
l'étude. On dit aussi que les dents de ce sanglier
furent longtemps conservées dans le Temple
d'Apollon, parce que les parties actives de la
matière du magistère philosophique, sont les
principes de l'Apollon ou du Soleil des Philosophes.
II. Partie. B b
@
386 FABLES
Eurysthée étant la fixité même, il fallait bien
qu'il fût fils de Sthenelus, qui veut dire la force
de la chaleur du soleil, de σθενος,
force, & de ΕΕλη,
chaleur du soleil; parce que le soleil ou l'or philosophique
est une minière de feu céleste, suivant
ces paroles de d'Espagnet (
a): " Le sage
" Artiste qui sera venu à bout de trouver cette
" minière de feu céleste, doit la conserver bien
" précieusement. " Quant à la force, Hermès
lui-même (
b) nous apprend quelle elle est, en
ces termes: " Il monte de la terre au ciel, &
" redescend du ciel en terre; il reçoit la puis"
sance, la vertu & efficace des choses supé"
rieures & inférieures. Par son moyen vous
" aurez la gloire de tout: c'est la force des for"
ces, qui surmonte toutes forces. "
Mais pourquoi suppose-t-on ce sanglier sur
une montagne? Nous en avons dit plus d'une
fois la raison; nous l'appuierons encore par
quelques textes des Philosophes, Calid (
c):
" Allez, mon fils, sur les montagnes des Indes,
" entrez dans leurs cavernes, & prenez-y les
" pierres honorées par les Philosophes. " Rosinus
dit: " Notre
rebis naît sur deux montagnes. "
Rasis: " Regardez attentivement les hautes
" montagnes qui sont à droite & à gauche,
" montez-y, & vous y trouverez notre pierre. "
Morien dit la même chose, & Marie (
d):
" Prenez l'herbe blanche, claire, honorée, qui
" croît sur les petites montagnes. "
| (a) Can. 123. | (c) Cap. 10.
|
| (b) Table d'Emeraude. | (d) Epist. ad Aros.
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
387
Telle est la raison pourquoi la Fable feint
qu'Hercule a dompté, tué ou pris bien des bêtes
féroces sur les montagnes. Le lion Néméen &
le sanglier d'Erymante sont de ce nombre. La
matière, suivant Arnaud de Villeneuve (
a), se
gonfle dans le vase, & se forme en montagne:
le vase lui-même est souvent appelé de ce nom.
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C H A P I T R E
VIII.
Hercule nettoie l'étable d'Augias.
N E serait-on pas en droit de se mettre un
peu de mauvaise humeur, quand on nous présente
Hercule métamorphosé en Palefrenier, &
qu'on nous le donne pour un grand homme,
un Héros, parce qu'il a nettoyé une étable? Il
entreprend, à la vérité, de faire lui seul en un
jour, ce que cent autres réunis n'auraient pu
faire: mais un fait de cette nature, s'il eût été
réel, méritait-il d'être consacré parmi les actions
d'un Héros, & d'être conservé à la postérité?
Nettoyer une étable où trois mille boeufs avaient
fait leur fumier depuis longtemps, n'était pas
trop une action qui convient au gendre du Roi
Créon, à l'héritier naturel du Royaume de Mycènes;
mais la difficulté y donne un relief, auquel
seul on doit faire attention.
Augias, Roi d'Elide, & fils du Soleil, avait
une étable où trois mille boeufs se retiraient,
(a) Testament.
B b ij
@
388 FABLES
Eurysthée qui ne pouvait laisser Hercule en repos,
lui ordonna d'ôter tout le fumier de cette
étable en un jour. Hercule obéit aux ordres
d'Eurysthée. Il fut trouver Augias, & convint
avec lui qu'il aurait la dixième partie des troupeaux
de ce Roi, s'il exécutait en un jour cette
entreprise: il en vint à bout, & Augias refusa
d'accomplir sa promesse. Ce fut pendant cet
ouvrage, comme nous l'apprenons de Pausanias
(
a), qu'Hercule, aidé par Minerve, fut
obligé de se battre contre Pluton, qui voulait le
punir de ce qu'il avait emmené des Enfers le
chien Cerbère, & qu'il blessa ce Dieu.
Ce nouvel embarras qu'il fallut surmonter,
rend l'action d'Hercule encore plus mémorable.
Avoir un Dieu à combattre & une étable à nettoyer
en même temps, ce sont deux faits qui méritaient
bien d'être alliés ensemble. Pluton qui,
selon M. l'Abbé Banier (
b), était Roi d'Espagne,
quitte son Royaume & va se battre contre
un Palefrenier, pour un chien enlevé: tant il
est vrai qu'un Dieu Roi, & un Roi homme,
ne diffère guères d'un autre homme. Pluton
avait bien que faire de sortir de son Royaume,
& de dépouiller sa majesté pour aller en Elide
chercher un coup de pelle. Mais je me trompe,
Pluton, suivant le rapport d'Homère, fut blessé
d'un coup de flèche. Une telle blessure convient
mieux à un Dieu. Le fait n'en sera pas pour cela
plus vraisemblable: car il n'y a pas d'apparence
que Pluton, fils de Saturne, ait vécu du temps
de l'Hercule de Crète, quoiqu'on dise celui-ci
| (a) In Eliad. | (b) Mythol. Tom. I.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
389
son neveu. Saturne, Jupiter, Pluton étaient des
Dieux d'Egypte; il faudrait donc rapporter ce
fait à l'Hercule Egyptien, qui vivait de leur
temps: mais on ne dit pas que l'Hercule d'Egypte
ait jamais été en Elide, non plus que
Pluton Egyptien; & supposé que ce Pluton,
appelé Dieu des Enfers par Homère, ait vécu
avec Hercule, ce doit être nécessairement celui
qui, suivant M. l'Abbé Banier, était Roi d'Espagne,
puisque cet Auteur lui donne la Royauté
d'Espagne, fondé sur ce qu'il est appelé Dieu
des Enfers. D'ailleurs la raison qui, selon Homère,
engage Pluton à aller en Elide pour se
venger d'Hercule, est l'enlèvement d'un chien
chimérique, du chien Cerbère. M. l'Abbé Banier
(
a), qui veut, d'une manière au d'autre,
faire revenir ce fait à l'histoire, dit que ce Cerbère
était un gros serpent qui habitait l'antre
de Ténare, & qu'Hercule l'emmena enchaîné
à Eurysthée; mais Hésiode & Homère le disent
positivement un chien à trois têtes, & le premier
le dit même (
b) fils de Typhon & d'Echidna.
J'aurais donc mieux aimé avouer de
bonne foi que le tout était une allégorie, que
de supposer comme vrai un fait qui n'a aucune
apparence de réalité; puisqu'Eurysthée & Hercule,
Typhon, Echidna & Cerbère, leur fils,
n'ont pas plus existé que Pluton, Augias & ses
boeufs, comme nous allons le voir.
Augias était, dit-on, fils du Soleil, parce que
ΑΑύγὴ, d'où l'on a fait Augias, signifie
éclat,
| (a) Mythol. T. II. p. 498. | (b) Théog.
|
B b iij
@
390 FABLES
splendeur, & que l'éclat & la splendeur de la
lumière sont un effet du Soleil. Augias était
aussi Roi d'Elide, d'ΕΕλη,
chaleur du Soleil. Nous
avons expliqué dans le chapitre précédent, ce
qu'il fallait entendre par-là. Augias avait trois
mille boeufs dans une étable, & Hercule s'engagea
de la nettoyer dans un jour. Un ouvrage
comme celui-là était trop bas & trop vil pour
avait été entrepris par un si grand Homme: car
quel Héros est comparable à Hercule? Et qu'y
a-t-il de plus bas que de nettoyer une étable?
On dit cependant qu'Eurysthée imposa ce travail
à Hercule, & avec la dure nécessité de faire
lui seul en un jour ce que cent autres n'auraient
peut-être pu exécuter, puisqu'il y avait tout le
fumier que trois mille boeufs y avaient fait pendant
longtemps. Ce travail impossible à un homme
même de la force d'hercule, indique bien
que c'est une pure allégorie. L'expédient de M.
l'Abbé Banier, pour expliquer ce fait n'est pas
heureux. Le Roi Augias, dit cet Auteur (
a),
avait une si grande quantité de troupeaux, que
n'ayant pas assez d'étables pour les loger, il était
obligé de les laisser aller au milieu de la campagne;
& ses terres se trouvèrent à la fin si chargées
de fumier & d'ordures, qu'elles en devinrent
entièrement infructueuses. Hercule avec le
secours de ses Troupes, y fit passer le fleuve
Alphée, & leur redonna leur ancienne fertilité.
Est-il donc permis de changer la Fable à son gré,
pour l'expliquer, & la faire servir à ses idées?
(a) Mythol, Tom. III. pag. 276.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
391
Est-il dit dans Homère, dans Hésiode, ou quelqu'autre
Ancien de cette espèce, qu'Hercule fut
un Général d'armée? Un champ est-il appelé
une étable? Quelqu'un a-t-il fait mention à ce
sujet du passage du fleuve Alphée? Quel Auteur
a parlé d'une marche de Troupes Espagnoles,
ayant leur Roi Pluton à leur tête, & qui aient
été combattre Hercule dans cette opération? C'est
cependant ce qu'il faudrait dire, & ce qui aurait
dû être dit, si le système & les explications
que M. l'Abbé Banier donne à la fable de Pluton,
étaient vraies. Concluons donc encore une
fois, que ces boeufs, leur fumier & leur étable
ne sont ni un champ, ni une étable, ni un troupeau
d'animaux réels; que le Dieu des Enfers
ne vint point réellement en Elide: voici donc
au vrai ce qu'il faut en penser. Il est parlé des
boeufs d'Apollon dans plus d'un endroit de la
Fable; ce Dieu en a été dit le Pasteur, & l'on
a vu dans le chapitre de Mercure, que ce Dieu
ailé lui en enleva quelques-uns. Je croirais qu'Augias,
fils du Soleil ou d'Apollon, en avait eu
de semblables en héritage de patrimoine. Nous
avons expliqué assez au long ce qu'il fallait entendre
par ces boeufs, tant dans les chapitres
d'Apollon & de Mercure, que dans celui d'Apis;
il s'agira donc seulement ici du fumier de ces
boeufs: quant à l'étable, on voit bien qu'elle
n'est autre que le vase Hermétique.
Tous les Philosophes parlent de la matière du
grand oeuvre ou de la médecine dorée, comme
d'une matière extrêmement vile, méprisée, &
souvent mêlée avec le fumier; ils disent même
B b iv
@
392 FABLES
qu'elle se trouve sur le fumier, parce qu'elle a
beaucoup d'ordures & de superfluités, dont il
faut la purger. Il n'est donc pas surprenant que
ce travail ait été imposé par Eurysthée à Hercule
qui est l'Artiste. Les témoignages des Philosophes
le prouveront mieux que le raisonnement.
Morien dit (
a): " Les Sages nos prédécesseurs
" disent, que si vous trouvez dans le
fumier
" la matière que vous cherchez, vous devez l'y
" prendre; & que si vous ne l'y trouvez pas,
" vous devez vous donner de garde de tirer de
" l'argent de votre poche pour l'acheter, parce
" que toute matière qui s'achète à grand prix,
" est fausse & inutile dans notre oeuvre. " Avicenne
(
b): " Nous trouvons dans les Livres qu'A"
ristote a écrits sur les pierres, qu'on en trouve
" deux dans le
fumier, l'une de bonne odeur,
" l'autre de mauvaise, toutes deux méprisées
" & de peu de valeur aux yeux des hommes:
" si l'on savait leurs vertus & leurs propriétés,
" on en ferait un grand cas; mais parce qu'on
" les ignore, on les méprise, on les laisse sur
" le
fumier & dans des lieux puants; mais celui
" qui saurait en faire l'union, trouverait le
" magistère. " Gratien, cité par Zachaire, dit
comme Morien: " Si vous la trouvez dans le
"
fumier, & qu'elle vous plaise, prenez-la. "
L'Auteur du Rosaire cite Merculinus, qui dit:
" Il y a une pierre cachée & ensevelie dans une
" fontaine. Elle est vile, méprisée, jetée sur le
"
fumier, & couverte d'ordures. " Arnaud de
(a) Entretien du Roi Calid.
(b) De Animà, dict. I. c. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
393
Villeneuve (
a): " Elle se vend à vil prix; elle
" ne coûte même rien. Bernard Trévisan (
b):
" Cette matière est devant les yeux de tout le
" monde, & le monde ne la connaît pas, parce
" qu'elle est méprisée & foulée aux pieds. "
Morien (
c): " Avant sa confection & sa par"
faite préparation, elle a une odeur puante &
" fétide; mais après qu'elle est préparée, elle
" en a une bonne.... Son odeur est mauvaise,
" & ressemble à celle des sépulcres. Calid (
d):
" Cette pierre est vile, noire, puante, & ne
" s'achète point. "
Mais pour prouver encore plus clairement la
raison que l'Auteur de la Fable a eue de la comparer
au fumier, & d'en former son allégorie,
écoutons ce que dit Haimon (
e): " Cette pierre
" que vous désirez, est celle que l'on emploie
" dans la culture des terres, & qui sert à les
" rendre fertiles.
En voilà bien assez pour donner à entendre
ce que c'était que ce fumier des boeufs d'Augias,
qu'Hercule devait enlever: mais pour rendre la
chose plus palpable, nous ajouterons que ce fumier
doit se prendre pour la matière en putréfaction;
ce qui convient très bien au fumier.
La chose est d'ailleurs indiquée par Pluton, qui
vient combattre contre Hercule, & qui y est
blessé d'une flèche; car, comme nous l'avons
vu dans le chapitre de Pluton, l'Empire ténébreux
de ce Dieu n'est autre chose que la couleur
| (a) Novum lumen, c. I. | (d) cap. 5.
|
| (b) Loc. cit. | (e) Epître sur les Pierres
|
| (c) Philos. des Métaux. | des Philosophes.
|
@
394 FABLES
noire qui survient à la matière en putréfaction.
On dit qu'il se retira après avoir été blessé d'une
flèche, parce que le noir disparaît à mesure que
la matière se volatilise. Le travail de l'Artiste
consiste donc à séparer le pur d'avec l'impur,
à purifier la matière de ses parties hétérogènes,
en la faisant passer par la putréfaction; alors les
ordures & le fumier infecteront le vase représenté
par l'étable, & tout ce travail se fera en un seul
jour: non que la matière ne demeure qu'un jour
noire & putréfiée; car les trois mille boeufs
avaient séjourné bien plus d'un jour dans l'étable
d'Augias; mais parce que la dissolution étant
parfaite & entière, il ne faut pas plus d'un jour
pour que la matière commence à manifester le
petit cercle blanc dont nous avons parlé dans
l'article de l'enlèvement de Proserpine. Lorsque
le blanc paraît, la putréfaction cesse, il n'y a
plus par conséquent de fumier.
Hercule était convenu avec Augias, que celui-ci
lui donnerait en récompense la dixième
partie de ses troupeaux; parce que, suivant le
Cosmopolite (
a), il faut que la fortune soit bien
favorable à l'Artiste pour qu'il puisse en avoir
plus de dix parties.
Erant quidem multi qui partim
tentabant illuc aquam fontis per canales deducere,
partim etiam ex variis rebus eliciebant;
sed frustraneus erat attentatus labor...... & si
habebatur, inutilis tamen fuit, & venenosa, nisi
é radiis solis vel lunae, quod pauci praestare potuerunt;
& qui in hoc perficiendo fortunam habuit
(a) Parabole.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
395
propitiam, nunquam ultra decem partes
potuit attrahere. Cette eau dont parle le Cosmopolite,
devait s'extraire des rayons du soleil,
& heureux l'Artiste qui peut en avoir dix parties.
Hercule demande aussi à Augias la dixième partie
de ses troupeaux, ou des boeufs dont ce fils
du Soleil avait hérité de son père, Pourquoi dit-
on qu'Augias les refusa à Hercule, & qu'il les
garda pour lui? C'est qu'Augias, comme nous
l'avons dit, signifie splendeur, lumière; ce qui
convient à la matière parvenue à la couleur
blanche après la noire, puisque la matière au
blanc est appelée lumière, splendeur du soleil;
nous avons cité plusieurs textes des Philosophes,
qui le prouvent. Ainsi, lorsque la couleur blanche,
symbole de la netteté, paraît sur la matière,
l'étable d'Augias est nettoyée; Augias garde
pour lui la dixième partie de ses troupeaux qu'il
avait promise à Hercule, parce que l'opération
se continue, & qu'il n'est pas encore temps que
l'Artiste jouisse de ses travaux. Hercule piqué
ravage tout le pays d'Augias; c'est qu'en faisant
l'élixir, il se fait une nouvelle dissolution,
une fermentation. Augias est lui-même attaqué
par Hercule, qui le fait mourir; c'est la putréfaction
qui succède à la fermentation. Hercule
consacre les dépouilles d'Augias à la célébration
des jeux Olympiques, parce que ces jeux furent
institués en mémoire de cette dernière opération,
qui fait la perfection de l'oeuvre, ou médecine
dorée.
Les moins clairvoyants n'ont qu'à ouvrir un
peu les yeux, pour voir clairement le rapport
@
396 FABLES
immédiat qu'ont ensemble toutes les parties de
la Fable. On doit juger de la solidité & de la
vérité d'un système; par l'enchaînement de ses
principes & de ses conséquences. Y a-t-il dans
chaque Fable une seule circonstance qui ne s'accorde
avec celles d'une autre? Jusqu'ici toutes
ont été bien d'accord; il y a grande apparence
que les suivantes le seront aussi.
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C H A P I T R E
IX.
Il chasse les Oiseaux Stymphalides
H ERCULE était propre à tout; il avait
tué un lion à coups de massue, pris une biche
à la course, sabré les têtes de l'hydre de Lerne,
tué le sanglier d'Erymante, nettoyé l'étable des
boeufs du Roi Augias. Eurysthée n'est pas content,
après avoir éprouvé sa force & son courage,
il veut aussi mettre son adresse à l'épreuve.
Des oiseaux monstrueux habitaient le lac Stymphale,
& désolaient l'Arcadie; il fallait ou les
exterminer, ou les en chasser. Les flèches ne
faisaient rien contr'eux; elles étaient non seulement
inutiles, mais il ne fallait pas même en
faire usage. De quelles armes donc se servir contre
des oiseaux, & des oiseaux donc les ongles
crochus étaient de fer? Quelques Auteurs (
a)
ont même dit que leur bec & leurs ailes étaient
(a) Timagnette,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
397
du même métal. Qu'auraient donc fait des flèches
sur des oiseaux cuirassés? Rien n'étonnait
Hercule; ce qu'il ne pouvait faire d'une façon,
il l'entreprenait de l'autre. Les flèches n'avaient
point eu de prise sur le lion de Némée; il employa
la massue. Mais qu'aurait servi la massue
contre des oiseaux? Ils ne se laissent pas approcher.
Hercule est fertile en expédients. Il avait
reçu en présent de Pallas une espèce de timbale
d'airain, de l'invention & de l'ouvrage du Dieu
Vulcain: c'était un instrument de cuivre que
quelques-uns ont appelé
crotale; il était propre
à faire un grand bruit. Hercule s'avise d'en faire
usage, & à force de charivaris, il étonne tellement
ces oiseaux, qu'ils prennent la fuite & vont
se retirer dans l'Ile d'Arétie, suivant Pisandre
de Camire & Séleucus dans ses oeuvres mêlées.
Apollonius nous le confirme en ces termes:
Sed neque ut Arcadiam petiit vis Herculis arcu
Ploidas inde lacu Volucres Stymphalidas ullà
Pellere vi potuit: namque hoc ego lumine vidi,
Ast idem ut manibus crotalum pulsavit in altà
Existens speculá prospectans, protinus illae
Cum clamore procul linquentes littus ierunt.
Argonaut. lib. 2.
M. l'Abbé Banier qui tire parti de tout, pour
faire venir les Fables à son système, n'a pas laissé
échapper l'idée que lui a fourni Mnaséas. Comme
lui, notre Mythologue prend ces oiseaux pour
des brigands & des voleurs qui ravageaient la
campagne; & détroussaient les passants aux environs
@
398 FABLES
du lac Stymphale en Arcadie. Il enchérit
même sur cette idée; car il ajoute qu'Hercule
fut les attirer hors du bois où ils se retiraient,
en les épouvantant par le bruit de ses timbales,
& les extermina. Je ne vois pas cependant sur
quoi on a pu fonder cette idée. Qu'on feigne
que des voleurs aient des doigts crochus, qu'on
suppose même qu'ils soient cuirassés, il n'y a
rien de surprenant; mais qu'on les imagine ailés,
ayant un bec de fer, invulnérables aux flèches,
voltigeant toujours sur un lac, capables
de s'étonner & de s'enfuir au seul bruit d'un
instrument qu'ils connaissaient sans doute, & à
la vue d'un homme seul, c'est ce qui ne vient
pas dans l'esprit. D'ailleurs M. l'Abbé Banier a
transporté une forêt dans cet endroit-là très gratuitement,
puisque la Fable n'en fait aucune
mention. D'un autre côté, si l'on prend cette
histoire à la lettre, si l'on veut en faire une application
à la morale, je ne vois rien de si puérile:
l'appliquera-t-on à la Physique? je ne conçois
pas comment. Car quel rapport aurait à tout
cela un charivari de crotale, & des oiseaux qui
s'enfuient épouvantés par son bruit? Mais si l'on
veut l'expliquer de ce qui se passe dans les opérations
de la Chimie Hermétique, tout y vient
on ne peut mieux, parce que c'était en effet
l'intention de l'Auteur. Pallas & Vulcain, qui
se trouvent mêlés dans cette affaire, nous le
prouvent bien clairement. M. l'Abbé Banier s'est
aperçu que ce Dieu & cette Déesse auraient tout
gâté, ou du moins devenaient inutiles, dans
cette action expliquée suivant son système, &
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
399
suivant sa louable coutume, il les en a exclus.
Il est peu d'allégorie fabuleuse qui mette si
clairement devant les yeux du Philosophe Hermétique,
le fondement de son art, & ce qui se
passe dans certaines circonstances de ses opérations:
c'est ce qu'on va voir par les témoignages
de ces Philosophes, qui connaissaient très bien
de quelle espèce était le crotale fabriqué par
Vulcain, & quels étaient ces oiseaux du lac
Stymphale. Ce crotale d'airain n'est autre chose
que le laton ou airain philosophique produit par
le feu des Philosophes, & fait conséquemment
par Vulcain. Cet airain fixe les parties volatiles
en les chassant du haut du vase dans le milieu
du lac ou de l'eau mercurielle, où se trouve l'île
appelée
Arétie, ou de fermeté, d'ΑΑρετὴ,
force,
courage, fermeté, ou, si l'on veut, d'ΑΑρης,
fer,
à cause de la dureté du fer; parce que les parties
volatiles indiquées par ces oiseaux, vont se réunir
aux parties fixes, ramassées en forme d'île
au milieu du lac philosophique. La nature de
ces oiseaux est signifiée par le nom de
Ploydes,
que leur a donné Apollonius déjà cité; car
Ploydes
veut dire,
qui nagent sur l'eau, de πλώω,
naviguer,
& de ὺδωρ,
eau. C'est ce qui arrive aux parties
volatiles, pendant qu'elles circulent au-dessus de
l'eau mercurielle, avant que l'airain ou le crotale
des Philosophes les ait fixées. Ecoutons sur
cela l'Auteur anonyme du Conseil sur le mariage
du Soleil & de la Lune, qui s'exprime de même
que Constans (
a), en ces termes: " Ne vous
(a) La Tourbe.
@
400 FABLES
" appliquez qu'à chercher deux argents vifs,
" l'un fixe dans l'airain, & l'autre volatil dans
" le mercure. " Invidus (
ibid.) dit aussi:
" Ce soufre, c'est-à-dire, l'argent-vif, a coutume
" de voltiger & de s'enfuir; il se sublime comme
" une vapeur. Il faut donc l'arrêter par le moyen
" d'un argent-vif de son genre; c'est-à-dire
" qu'il faut arrêter sa fuite, & lui assurer une
" retraite dans notre airain. " Eximidius (
ibid.)
" Je vous dis la vérité; il n'y a point de vraie
" teinture de fixité, que dans notre airain. "
Sénior dans son Traité parle ainsi: " Il y a des
" oiseaux homogènes, ou de même nature, l'un
" mâle qui ne peut voler, parce que le feu n'a
" aucune prise sur lui; l'autre est notre aigle,
" qui est la femelle; elle a des ailes: elle seule
" peut exalter l'autre, en le corrompant, pour
" se fixer ensuite avec lui. " Raymond Lulle (
a):
" C'est avec une eau de cette espèce (ou notre
" airain) que nous fixons les oiseaux qui volent
" dans l'air. La vertu de notre pierre fait tout
" cela. " Pourquoi les Philosophes disent-ils
que leur airain a le pouvoir de fixer? C'est qu'Archimius
(
b) nous apprend que la Vénus philosophique
est la messagère du Soleil, & lui fait
avoir sa Seigneurie, que Mars lui présente:
c'est-à-dire, que la matière en commençant à se
fixer, prend la couleur citrine safranée que les
Philosophes appellent airain; la couleur de rouille
de fer succède, qu'ils nomment Mars, & enfin
à celle-ci la couleur rouge de pourpre ou de pavot,
| (a) Théor. Test. c. 57. | (b) Code de Vérité.
|
qu'ils
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
401
qu'ils appellent leur or, leur Apollon, leur
soleil. L'Auteur de la Fable que nous expliquons
a eu en vue cette succession de couleurs, & il
y a toute apparence que son crotale d'airain
n'est que la couleur safranée, & son Ile d'Arétie
la couleur de rouille de fer, puisque, suivant
ce que nous avons dit, Arétie vient d'Ἄρης,
fer.
C'est ainsi qu'Hercule ou l'Artiste, aidé par
Vulcain, & sous la conduite de Pallas, peut
donner la chasse avec le crotale aux oiseaux
Ploydes qui voltigent sur le lac ou l'eau bourbeuse
du lac Stymphalide, c'est-à-dire, sur l'eau
mercurielle & boueuse renfermée dans le vase,
qui est de verre. Enfin le bec, les ongles & les
ailes de ces prétendus oiseaux, étaient, dit-on,
de fer, comme on dit que les Harpies les
avaient d'or; ce qui indique expressément leur
nature métallique. Il ne faut donc pas se mettre
l'esprit à la torture pour trouver le sens naturel
de ces Fables; il suffit de les suivre pas à pas,
& d'en combiner toutes les circonstances, au
lieu de les supprimer.
II. Partie. C c
@
402 FABLES
=================================
C H A P I T R E
X.
Le Taureau furieux de l'Ile de Crète.
P LUSIEURS Auteurs ont confondu ce taureau
avec le Minotaure; Apollodore dit qu'il
était le même que celui qui enleva Europe.
Neptune irrité envoya ce taureau, qui jetait du
feu par les narines, pour ravager l'Ile de Crète.
Eurysthée envoya Hercule pour délivrer cette
Ile de ce taureau, & le lui amener. Hercule
toujours prêt à obéir, particulièrement quand il
s'agissait de quelque action dont le péril devait
augmenter sa gloire, partit à l'instant; car il
était infatigable, suivant ces paroles qu'Ovide
(
a) lui fait dire:
Ego sum indefessus agendo. Il
arrive dans l'Ile; il cherche l'animal, le combat,
le saisit, le lie, & le conduit à Eurysthée.
A propos de cette conduite, ou de ces monstres
menés par Hercule à Eurysthée, il me vient une
réflexion qui aurait sans doute fait perdre aux
Mythologues l'envie d'expliquer historiquement
ou moralement, ou suivant les principes de la
Physique vulgaire, tous les travaux d'Hercule;
la voici. Eurysthée ordonne à Hercule, non de
tuer, d'exterminer, ou d'anéantir tous les monstres
contre lesquels il l'envoie combattre, mais
de les lui amener. Quel est le Prince dans le
(a) Métam. l. 9. Fab. 3.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
403
monde, dont on n'aurait pas envie de se moquer,
risum teneatis amici, s'il donnait des ordres
pareils? Pourrait-on applaudir à un Roi
qui enverrait purger les autres pays des monstres
furieux qui ravagent tout, pour en peupler le
sien? On le regarderait lui-même comme un
monstre pire que ceux qu'il enverrait chercher.
Telle est cependant l'idée que la Fable nous
donne d'Eurysthée, & néanmoins pas un seul
Auteur ne s'est avisé de décrier ce Roi de Mycènes
à ce sujet. Sans doute qu'Eurysthée avait
le don de les apprivoiser, ou qu'il en décorait
sa ménagerie: mais il eût fallu autant d'Hercules
pour en avoir soin, & les
mettre à la raison;
ce Prince n'en avait qu'un, qu'il occupait sans
cesse ailleurs. Un taureau qui jette le feu par
les narines, un lion furieux descendu de l'orbe
de la Lune, un sanglier envoyé par une Déesse,
ne sont pas des animaux fort aisés à conduire.
Je ne vois guères qu'Eurysthée eût pu remplacer
Hercule, à moins qu'il ne se soit trouvé pour
lors dans son Royaume quelqu'un aussi adroit
& aussi intrépide que ceux (
a) qui ne voient
dans ce taureau flammivome, qu'un taureau
d'une grande beauté; Eurysthée en aurait eu
grand besoin: car
le bon Eurysthée, selon le
même Auteur,
n'était pas trop brave, puisqu'à
la vue du sanglier d'Erymante, il s'enfuit dans
sa chambre, & se ferma sous la clef; Voilà comment
ce Mythologue explique l'endroit de la
Fable, qui dit qu'Eurysthée se cacha dans un
(a) M. l'Abbé Banier, Myth. T. III. p. 277 & 278.
C c ij
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404 FABLES
tonneau d'airain. Il paraît que cet Auteur connaissait
peu le courage d'Eurysthée; il lui prête
une peur qu'il n'avait point; Car sans doute s'il
l'avait eue, il se serait bien gardé de donner de
nouveaux ordres semblables à Hercule. Un taureau
qui vomit du feu, n'est pas moins à craindre
qu'un sanglier. Hercule le lui amena, & la
Fable ne dit pas qu'il s'enfuit à sa vue. Il n'avait
garde: il était trop ferme & trop intrépide depuis
qu'il s'était mis dans le tonneau d'airain;
le Lecteur en sera convaincu, s'il veut se rappeler
tout ce que nous avons dit jusqu'ici de la
nature de cet airain & de celle d'Eurysthée. Je le
renvoie aussi, pour abréger, à ce que nous avons
dit d'un semblable taureau dans le chapitre de
la Toison d'Or. Il est bon seulement d'observer
que ce taureau avait été envoyé par Neptune,
& que ce prétendu Dieu, qu'on explique communément
par la mer, doit s'entendre de la
mer des Philosophes, ou de leur eau mercurielle,
comme nous l'avons prouvé plus d'une
fois.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
405
=================================
C H A P I T R E
XI.
Diomede mangé par ses chevaux,
J USQU'ICI Hercule n'avait montré que de
la force, du courage & de l'adresse; il faut
qu'il s'arme ici d'un peu d'inhumanité. Eurysthée
l'envoie en Thrace pour se saisir de Diomede,
qui en était Roi, & lui en amener les
chevaux. Ce Roi plus inhumain que ses chevaux
n'étaient féroces, les nourrissait de la chair des
Etrangers qui abordaient dans son pays. Hercule
n'eut aucun respect pour le fils de Mars. Il se
saisit de Diomede, le fit manger à ses propres
chevaux, en tua après cela quelques-uns, & mena
les autres à Eurysthée. Hercule aurait dû, ce me
semble, avoir quelques égards pour le Dieu qu'il
représentait. Son courage, sa force, son intrépidité
& ses autres qualités guerrières le rendaient
un second Mars; mais Hercule ne tenait pas
ces qualités de lui. D'ailleurs, Diomede était
petit-fils de Junon, & cette Déesse avait persécuté
Hercule. Ce Héros n'avait obligation qu'à
Pallas, qui l'aidait de ses conseils; à Vulcain,
qui lui fournissait les armes qu'il employait; &
à Mercure, dont le fils lui avait donné des leçons:
Mars ne lui tenait par aucun endroit;
aussi éleva-t-il un Autel à Pallas, qui l'avait
commun avec Vulcain, & il consacra sa massue
à Mercure. Ainsi par vengeance, ou plutôt pour
C c iij
@
406 FABLES
obéir aux ordres d'Eurysthée, Hercule montra
de l'inhumanité.
Erasme (
a), dont M. l'Abbé Banier a suivi
l'idée, a fait de cette fable une métamorphose.
Les chevaux de Diomede sont devenus entre
leurs mains, premièrement, des cavales; mais
comme il n'y avait guères moins d'embarras
pour expliquer historiquement cette fable, ces
cavales ont pris une nature humaine. Diomede
se voit tout-à-coup père; ses cavales sont devenues
ses filles & l'on ne fait pas de difficulté
de couvrir d'infamie ce père, fils d'un Dieu,
en l'accablant d'avoir prostitué ses filles, qui s'engraissaient,
dit notre Auteur, aux dépens des
victimes étrangères que leur lubricité attirait à
la Cour de Diomede. La férocité feinte des chevaux
de Diomede, était sans doute la lubricité
démesurée de ses filles. Cette qualité n'était-elle
pas bien propre à engager Eurysthée d'en envier
la possession? Des filles prostituées devaient faire
un grand ornement de sa Cour.
Diomede était fils de Mars; il appartenait
par conséquent à la Généalogie dorée des Dieux.
Il avait des chevaux furieux; Hercule se saisit
de lui, & le leur fit manger. Les Philosophes
ont donné à leur matière tous les noms imaginables,
parce qu'elle est le principe de tout. Ils
ont pu conséquemment lui donner le nom de
cheval dans cette allégorie, puisque Rhasis (
b)
l'a aussi employé. La couverture du
cheval, dit
cet Auteur, est notre taureau blanc, & notre
| (a) In Adagiis. | (b) Epistola.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
407
cheval est un lion fort & furieux, couvert de ce
manteau. Ce cheval ou lion est notre matière;
ce manteau est la couleur blanche qui lui survient.
Voilà les chevaux féroces de Diomede,
(***) de Mars, c'est-à-dire de la pierre parvenue
au rouge de pavot, parce que cette couleur suit
immédiatement la couleur de rouille, appelée
Mars par les Philosophes. Hercule ou l'Artiste
saisit Diomede, & le fait manger à ses propres
chevaux; c'est l'opération de l'élixir, ou il faut
que la matière repasse par la putréfaction & la
dissolution; alors Hercule tue une partie de ces
chevaux, & mène l'autre à Eurysthée, parce
qu'une partie de la matière volatile reste volatile,
l'autre est conduite à Eurysthée, c'est-à-dire
est fixée. La férocité & l'ardeur de ces chevaux
indiquent l'activité & la pénétration du mercure;
Diomede mangé par ces animaux, est la dissolution
du corps fixe des Philosophes. La Fable
dit qu'il fut dévoré par ses
propres chevaux,
parce que le dissolvant & le corps dissoluble sont
de même nature, & naissent de la même racine.
Car, comme le dit Philalèthe (
a), " aucune
" eau ne peut dissoudre les espèces métalliques,
" à moins qu'elle ne soit de même nature, &
" qu'elle ne soit susceptible de la même matière,
" & de la même forme. C'est pourquoi l'eau
" qui n'est point de même espèce que les corps
" qu'elle doit dissoudre, ne les dissout point
" d'une dissolution réelle & naturelle. Il faut
" donc que l'eau leur soit semblable, pour
(a) Ennarratio Methodica, cap. de Spiritu dissolvente.
C c iv
@
408 FABLES
" pouvoir les ouvrir, les dissoudre, les exalter
" & les multiplier. "
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C H A P I T R E
XII.
Geryon tué par Hercule, qui emmène ses boeufs.
E URYSTHEE ne se contenta pas d'avoir
en sa possession le plus beau taureau de l'Ile de
Crète, le taureau flammivome; il était envieux
de tout, & il s'adressait à Hercule pour satisfaire
son envie. Geryon, homme monstrueux, puisqu'il
avait trois têtes ou trois corps (fils de
Chrysaor (
a), & celui-ci né du sang de Méduse)
avait un troupeau de boeufs de couleur de pourpre;
ce troupeau était gardé par un chien à deux
têtes, par un dragon qui en avait sept, & par
un Vacher nommé Erytion. Eurysthée voulut
avoir ces boeufs, & commanda à Hercule d'aller
les lui chercher. A la vue de tant de monstres,
l'entreprise eût paru difficile à tout autre qu'à
Hercule; mais il en avait bien vu d'autres &
d'ailleurs il fallait obéir. Il part donc, tue Geryon,
les gardiens du troupeau, & conduit les
boeufs à Eurysthée.
Presque tous les Auteurs qui ont entrepris l'explication
de cette fable, varient dans leurs sentiments.
Les uns supposant Hercule Général d'armée,
(a) Hésiode. Theogon.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
409
disent qu'il défit un Prince qui régnait sur
les trois Iles, Majorque, Minorque, & Ebuses;
selon d'autres, c'était Tartese, Cadix & Eurithie:
ou bien sur trois Princes alliés, regardés comme
une même personne, à cause de leur union intime.
Un autre trouvant trop de difficulté à supposer
réel le voyage d'Hercule en Espagne, a
mieux aimé dire que Geryon n'avait jamais régné
dans ce Pays-là, mais en Epire, & que c'est
là qu'Hercule le défit, & emmena ses boeufs.
Que penser de tous ces différents sentiments? qu'il
n'y en a pas un seul de vrai. En vain pour les
appuyer cite-t-on des anciens Auteurs; leur témoignage
prouve seulement qu'ils ont expliqué
cette fable de la même façon, & que les Anciens
n'en savaient pas plus là-dessus que nos Modernes.
M. le Clerc, Bochart, &c. ont voulu raffiner
sur les idées des Anciens. M. l'Abbé Banier
adopte tous les sentiments, dès qu'ils favorisent
son système; & toutes les explications de ces
Auteurs doivent paraître, & sont réellement
nulles, puisque non seulement elles ne donnent
point d'éclaircissements probables sur cette fable,
mais qu'en en supprimant la plupart des circonstances,
ils l'habillent de manière à ne plus la
reconnaître. Par exemple, il est dit dans la Fable
que Geryon était un homme à trois corps; il n'y
est fait aucune mention de troupes ni de combats,
& il plaît à ces Auteurs de supposer la défaite
de trois corps d'armée. Ce sentiment n'étant
pas assez vraisemblable, un autre suppose
trois Princes alliés, & soumis à Geryon; il n'a
pas sans doute fait attention qu'il en mettait un
@
410 FABLES
de trop, car trois Princes & Geryon sont quatre;
il eut donc fallu dire, Geryon à quatre
corps, & non pas à trois. Geryon étant Roi,
avait sans doute des troupes à lui, qui jointes à
celles des trois autres, faisaient quatre corps
distingués, & alors la chose reviendrait au même.
Mais il n'est parlé dans la Fable que d'un troupeau
de boeufs appartenant à Geryon; & quand
il serait fait mention de plusieurs, pourrait-on
supposer qu'Hercule eût été combattre des troupeaux
de boeufs, les prenant, comme un autre
Dom Quichotte, pour une armée rangée en bataille.
Ces boeufs d'ailleurs étaient de couleur
de pourpre, & gardés par un chien à deux têtes.
Dans quel pays en vit-on de pareils? Parce que
les pâturages d'Eurythie ne sont pas propres à
nourrir des boeufs, Bochart en conclut que Geryon
n'était pas Roi d'Espagne, mais d'Epire.
Je demande au Lecteur ce qu'il penserait du raisonnement
suivant, fondé sur cette proposition-
ci. Louis XV, Roi de France, avait un fort beau
lion & une belle lionne; il en a fait présent au
Roi d'Angleterre. Le fait est faux: ou Louis XV,
était Roi en Afrique; car la France ne nourrit
point de lions. Mais laissons là de telles absurdités,
qui prouvent clairement que l'Auteur de
cette fable avait une idée dans laquelle tous ces
Mythologues ne voient goutte. La vérité arrache
ici un aveu à M. l'Abbé Banier, dont il n'a pas
apparemment senti toute la conséquence, à l'égard
des explications qu'il donne des autres travaux
d'Hercule:
Tout ce que les Grecs disent des
voyages de leur Hercule en Espagne & à Cadix,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
411
est fabuleux, dit ce savant Mythologue, tom. 3.
page 278. Je prie le Lecteur de ne pas oublier
cet aveu. Non, Geryon n'était pas Roi d'Espagne,
il ne l'était pas plus d'Epire; mais il l'était
du pays charmant où régnait Cérès, ou fut
enlevée Proserpine; il l'était de Nysa, ou fut
élevé Bacchus: on peut en voir la description
dans les chapitres qui traitent de ces Dieux. C'est
là où régnait Geryon; c'est dans ce beau pays
que paissait son troupeau de boeufs, de couleur
de pourpre, gardé par le chien Orthus à deux
têtes, & par un Dragon qui en avait sept. Geryon
est l'élixir des Philosophes, parvenu à la
couleur rouge de pavot, que les Philosophes
appellent
Roi, parce qu'il est leur or. Il avait
trois corps, comme étant composé de trois principes,
sel, soufre & mercure. D'ailleurs, ses
trois corps qui ne font qu'un homme, la couleur
de ses boeufs, les gardiens de son troupeau, montrent
bien que cette histoire prétendue est une
pure allégorie. Le chien à deux têtes est de la
même race que Cerbère, qui en avait trois; le
Dragon, qui en avait sept, était aussi fils de
Typhon & d'Echidna, & l'on sait ce que l'on
doit en penser. Mais pour qu'on ne nous accuse
pas d'avancer tout cela
gratis, voyons si les Philosophes
nous fourniront quelques preuves sur
des allégories approchantes. Hermès dit: " J'ai
" vu trois têtes, c'est-à-dire trois esprits, nés d'un
" même père, car elles ne sont qu'un, elles ne
" composent qu'une même chose, étant de même
" genre & de même race; l'une est dans le feu,
" l'autre dans l'air, la troisième dans l'eau, c'est
@
412 FABLES
" le soufre, le sel & le mercure. " Hamuel sur
Sénior dit aussi: notre eau-de-vie est triple
quoiqu'elle ne fasse qu'un, dans lequel sont compris
l'air, le feu & l'eau. Cette eau à une âme
que l'on appelle or, & eau divine. Leur père
réuni ces trois têtes, parce qu'elles sont homogènes.
On a placé le royaume de Geryon en Espagne,
par la même raison qu'on y a mis le Jardin
des Hespérides. Un Philosophe anonyme (
a) a
parfaitement bien pris l'idée de l'Auteur de cette
fable, lorsqu'il a dit: Par la grâce de Dieu, le
père & le fils résident dans un même sujet, &
règnent dans un royaume magnifique. Entre leurs
deux têtes se montre celle d'un
vieillard vénérable,
très remarquable par son manteau de couleur
rouge de sang. Mais enfin a-t-on jamais vu dans
la nature des boeufs de couleur de pourpre, &
des boeufs qui, selon la Fable, mangeaient ceux
qui logeaient avec eux? Des boeufs de cette espèce
ne sont-ils pas précisément cette matière
dissolvante des Philosophes, qui dissout ce qu'on
met dans le vase avec elle? Ne sont-ils pas de
la même nature que les chevaux de Diomede?
Les parents de Geryon ne donnent-ils pas bien
à entendre ce qu'on en doit penser? Chrysaor
son père, vient de Χρυσὸς, or; & sa mère Callirhoé
signifie eau belle & coulante, de καλως
beau, & de ρρέω, je coule; parce que la circonstance
que l'Auteur de cette fable a eu en vue,
est celle de l'élixir au rouge, où le dissolvant ou
(a) Cité par Mayer, dans son Arcana arcaniss. p. 233.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
413
eau mercurielle, est une eau coulante qui en est
le principe & la mère, qui après avoir dissous
l'or philosophique, ou Chrysaor, ils s'unissent
ensemble, & de ce mariage naît Geryon. La
couleur de soufre, ou or des Philosophes, est
celle des boeufs, & ces boeufs sont la même
chose que le dissolvant qui mange ses hôtes.
Pour venir à bout d'enlever ces boeufs, Hercule
fut obligé de tuer Geryon? Le chien Orthrus,
le Dragon, & Erythion qui en avait soin;
c'est-à-dire, que pour parvenir à la fixation, signifiée,
comme nous l'avons vu, par Eurysthée, il
faut tuer ou faire putréfier ensemble les matières
qui composent l'élixir. Le chien à deux têtes
est le composé du corps dissoluble & du dissolvant;
le dragon à sept têtes sont les sept circulations
ou sublimations qui se font avant que le
composé devienne fixe. Erythion en est dit le
pasteur, parce qu'il vient d'ερυειν, garder, défendre.
Mais ce n'était pas assez d'avoir enlevé ces
boeufs, il fallait les mener à Eurysthée. Hercule
avait bien du chemin à faire, & devait s'attendre
à mille obstacles qui s'opposaient à son dessein.
Si Bochart avait un peu réfléchi sur le chemin
que prit Hercule pour s'en retourner, il
n'aurait pas traduit l'Espagne en Epire. Hercule
conduisit d'abord ces boeufs d'une Ile de l'Océan,
appelée Gardire, à Tartesse, comme si
l'on disait d'une Ile flottante à une terre ferme,
puisque Gadire vient de γαι̑α, terre, & de δευ̑ρω,
venir & aller. On a vu la même chose de l'Ile
de Délos. On dit cette Ile dans l'Océan ou la
@
414 FABLES
mer, parce que le mercure philosophique, où
flotte l'Ile des Philosophes, se nomme aussi mer
par les Adeptes.
Libys & Alébion.
En chemin faisant, un certain Libys, frère
d'Alébion, voulut empêcher Hercule de conduire
ses boeufs; Hercule le tua, c'est-à-dire qu'il
fixa la partie du composé philosophique qui se
volatilisait. Cette volatilisation qui ne peut se
faire sans agitation de la matière, est exprimée
par ces deux noms de Libys & d'Alébion, car
Libys vient de λειβω, distiller, ou λἰβυς vent qui
fait pleuvoir; il était frère d'Alébion, parce
qu'il a été fait d'άλαομαι, errer, être vagabond,
d'où l'on a fait ἄλη, erreur; & de βιος, vie,
comme si l'on disait, qui mène une vie errante;
aussi la Fable les dit fils de Neptune, c'est-à-dire
de la mer des Philosophes.
Alcyonée, Géant.
En arrivant à l'Isthme de Corinthe, Hercule
eut encore à combattre le Géant Alcyonée. Celui-ci
s'était armé d'un caillou d'une grosseur extraordinaire,
qu'il avait pris dans la mer Rouge;
il le jeta à Hercule, pour l'écraser; mais notre
héros para le coup avec sa massue, & tua ensuite
le Géant. Le nom seul d'Alcyonée, & l'endroit
où il prit le caillou, expliquent ce que l'Auteur
a voulu dire; car la pierre philosophale se
forme de l'eau rouge mercurielle, que Flamel
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
415
appelle (
a) mer rouge; & Alcyonée vient d'ΑΑλκὴ,
force, d'ὺω,
pleuvoir, & de νέος,
terre nouvellement
travaillée; comme si l'on disait, terre forte,
venue de l'eau, & nouvellement ensemencée.
Hercule le tua, c'est-à-dire, ôta à cette terre sa
volatilité; il jeta ensuite le caillou dans la mer,
parce que cette terre étant fixée, se précipite au
fond de l'eau mercurielle.
Eryx, fils de Vénus & de Butha.
Un certain Eryx, fils de Vénus & de Butha,
eut aussi envie des boeufs qu'Hercule conduisait;
mais Hercule le traita comme les autres, & il
faut l'expliquer de la même manière, puisque
Eryx signifie retard, & qu'étant fils de Butha,
qui vient de βυθὸς,
abîme, fond de l'eau, & de
Vénus, il ne peut que signifier une matière née
de l'eau philosophique. Sa mort prétendue n'est
aussi que sa fixation.
Hercule, après toutes ces traverses, conduisit
enfin son troupeau à Eurysthée, c'est-à-dire, qu'il
vint à bout de la perfection de la médecine dorée,
en mémoire de laquelle il éleva deux colonnes
sur les confins de l'Ibérie, pour indiquer
l'élixir au blanc, & l'élixir au rouge. L'une de
ces colonnes se nommait Calpen, & l'autre
Aliba; elles marquaient la fin de ses travaux,
& son repos après ses fatigues; aussi Calpé signifie
beau & glorieux repos, de καλως
beau, bon,
glorieux; & de παύω,
finir, cesser. Aliba vient
(a) Explicat. des fig. hiérogl.
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416 FABLES
d'ὰλις;
c'est assez; & de βεβαιόω,
affermir, fixer,
consolider; comme si l'on disait qu'après avoir
fait l'oeuvre, on en a assez pour avoir une tranquillité
ferme & stable.
Hercule eut bien d'autres obstacles à surmonter,
tant en allant pour enlever les boeufs de
Geryon, qu'en les conduisant à Eurysthée après
les avoir pris. Nous en allons passer quelques-
unes en revue, pour faire voir que les moindres
circonstances de cette fable contribuent à affermir
notre système.
Lorsque notre Héros partit de la Grèce pour
son expédition, il se trouva un jour si fatigué
du chaud & de l'ardeur du Soleil, qu'il s'en irrita
contre cet astre, & banda son arc pour darder
une flèche contre ce Dieu. Apollon fut
étonné de sa témérité; mais admirant en même
temps le courage & la grandeur d'âme d'Hercule,
il lui fit présent d'une grande coupe d'or. Pherécydes
(
a) dit qu'Hercule s'en servit en guise
de gondole, pour traverser l'Océan; qu'étant sur
la mer, les flots faisaient tellement balancer
cette gondole, qu'Hercule irrité tira une flèche
contre l'Océan même, qui se mit en devoir de
l'apaiser, & lui donna en effet satisfaction.
On voit bien que cette flèche tirée contre le
Soleil, signifie la volatilisation de l'or philosophique,
puisque les flèches d'Hercule, de Mercure,
de Diane, sont toujours le symbole de
volatilité du dissolvant, ou eau mercurielle. Aussi
le Soleil lui donna-t-il une coupe d'or, en
(a) Histor. Liv. 3.
récompense
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
417
récompense de sa grandeur d'âme; c'est-à-dire,
que le courage & la constance de l'Artiste se
trouvent récompensés par l'or des Philosophes,
qui est la fin du magistère; au moyen duquel
l'Artiste passe l'Océan, pour parvenir au troupeau
de Geryon; il tire dans ce trajet une flèche contre
l'Océan agité, & l'Océan s'apaise. C'est
pour marquer que l'eau mercurielle s'agite dès le
commencement de l'opération de l'élixir, se
volatilise, & qu'ensuite son agitation cesse peu
à peu, lorsque la matière commence à devenir
noire. Alors Hercule entre sur les terres de Geryon,
& commence à combattre pour enlever
ses boeufs.
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C H A P I T R E
XIII.
Hercule combat les Amazones, & enlève la ceinture de leur Reine Ménalippe.
A PRES avoir combattu des monstres, Hercule
va exercer son courage & sa force contre
des femmes. On s'imaginerait d'abord qu'Eurysthée
n'ayant pu se défaire d'Hercule, en l'exposant
à périr dans les dangers où il l'avait exposé,
& dont il était toujours sorti avec gloire,
voulut prendre un autre biais pour amollir son
courage. Il savait qu'Hercule n'était pas ennemi
du beau sexe, & qu'il ferait d'autant moins de
difficultés d'obéir à ses ordres, que les femmes
entre lesquelles il l'envoyait, étaient en réputation
II. Partie. D d
@
418 FABLES
de courage & de valeur. D'ailleurs, l'objet
de son expédition n'était pas de nettoyer une
étable, de courir un an entier après une biche,
de faire manger un homme à ses propres chevaux,
d'enlever un troupeau de boeufs; mais de
se saisir de la ceinture d'une Reine, & d'une
ceinture fort au-dessus des autres par sa valeur
& sa beauté. Alcide partit sur un vaisseau, &
s'associa Thésée pour l'accompagner dans cette
expédition. En passant par la Bébrycie, Mygdon
& Amycus son frère voulurent s'opposer au passage
de nos Héros, qui après les avoir fait mourir,
ravagèrent tout le pays, & en firent présent
à Licus, fils de Déiphile, qu'ils avaient amené
avec eux.
Hercule étant enfin arrivé en présence des
Amazones, les combattit, en tua une partie,
mit les autres en fuite, prit Hippolyte, ou Antiope,
prisonnière; qu'il donna à Thésée, &
Ménalippe leur Reine donna la fameuse ceinture
pour sa rançon, qu'Hercule porta à Eurysthée.
Bien des Auteurs, Strabon entr'autres, ont
pensé que les Amazones n'ont jamais existé, &
que tout ce qu'on en publie ne sont que de pures
fables. Une des preuves que M. l'Abbé Banier
(
a) apporte de leur existence, d'après les Auteurs
qu'il cite pour ses garants, c'est qu'une de
leurs Reines, nommée Penthesilée, avait porté
du secours à Priam, & fut tuée par Achille. Si
nous n'en avions pas de meilleures, nous pourrions
(a) Mythol. Tom. III. pag. 290.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
419
souscrire au sentiment de Strabon, puisque
Priam, Achille & Penthesilée sont des personnages
purement fabuleux; comme nous le verrons
dans le Livre suivant. Quoi qu'il en soit
Hercule n'étant aussi qu'un Héros supposé; les
Héroïnes qu'il vainquit doivent l'être. Cette
histoire a par elle-même plus l'air d'une allégorie
que d'un fait réel. Un Roi lèvera-t-il une
armée pour s'emparer d'une ceinture, fût-elle
d'or & de diamants? Les noms seuls de Procella,
Prothoé, Eribée; que l'on donne aux Amazones
mises en fuite par Hercule, marquent ce qu'on
voulu signifier par elles. Les autres qu'il prit,
sont dites compagnes de Phoebus & de Diane.
Ce dernier trait suffirait seul pour déterminer
l'allégorie à la Médecine dorée.
Il faut donc juger des Amazones comme des
Muses, des Bacchantes, & des femmes guerrières
qui accompagnèrent Osiris & Bacchus dans
leurs expéditions; les unes & les autres ne sont
qu'un hiéroglyphe des parties volatiles de la matière
du grand oeuvre. Procella fut ainsi nommée
de sa grande vitesse; Prothoé, de son extrême
agilité, de πρὸ,
devant, & de θοος,
vite, prompt;
Eribée, d'εερις,
débat, & de βεαω, ou βοὴ,
combat,
parce qu'il n'y a rien de plus preste & de
plus agile que les parties volatiles, & que lorsqu'elles
se mêlent au haut du vase, il semble
qu'elles se combattent. Ce sont celles que la Fable
dit avoir été mises en fuite par Hercule.
Celles qu'il prit, étaient Ménalippe leur Reine,
Antiope ou Hippolyte, Celene, &c. On dit qu'il
les prit, c'est-à-dire qu'il les fixa, & c'est pour
D d ij
@
420 FABLES
cette raison que la Fable les dit compagnes de
Phoebus & de Diane, parce que la matière des
Philosophes parvenue à la couleur blanche, appelée
Diane, & à la couleur rouge, nommée
Phoebus, est fixe & ne s'enfuit plus; ce qui est
exprimé par les noms de ces Amazones, puisque
Antiope vient de άντι, qui marque
changement,
& όπός,
suc, humeur, comme se l'on disait, qui
n'est plus liquide, mais solide & congelé, parce
qu'il faut que la matière, après s'être dissoute,
se congèle & se coagule, pour parvenir au blanc
& à la fixation, suivant le précepte de tous les
Philosophes:
solve & coagula, & ce que dit Calid:
(
a) " Lorsque j'ai vu l'eau se coaguler
" d'elle-même, j'ai reconnu la vérité de la science
" & de l'art hermétique. "
Ménalippe est appelée Reine des Amazones,
& donne pour sa rançon la ceinture ornée de
pierres précieuses, parce que Ménalippe est elle-
même la Reine des Philosophes, & leur Diane,
puisqu'elle a pris son nom de Μενὲ,
Lune, &
de λιπος,
graisse, embonpoint, c'est-à-dire Lune
dans son plein, ou la matière philosophique au
blanc parfait. La ceinture qu'elle donne à Hercule
pour sa rançon, est un cercle mêlé de blanc,
de rouge, & d'autres couleurs, qui se manifestent
autour de la matière blanche, dans le temps
qu'elle commence à passer du blanc au rouge.
Ce cercle est dans le goût de celui que nous
avons expliqué en parlant du voile de Proserpine.
Hercule porte cette ceinture à Eurysthée,
(a) Entretien de Calid & de Morien.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
421
c'est-à-dire, qu'il continue l'oeuvre, & le conduit
à sa perfection. Quant au présent qu'Hercule
fit d'Antiope on Hippolyte à Thésée, nous
en ferons mention quand nous parlerons de ce
ravisseur d'Ariane.
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C H A P I T R E
XIV.
Hésione exposée à un monstre marin, & délivrée par Hercule.
O N ne convient pas du temps où Hercule
fit cette expédition. Les uns prétendent que
c'est en allant attaquer les Amazones; d'autres,
après leur défaite; d'autres enfin disent qu'Hercule
fut laissé dans la Troade par les Argonautes,
lorsqu'il descendit pour chercher le jeune Hylas,
qui s'y était égaré en allant puiser de l'eau.
Cette diversité de sentiments embarrasse beaucoup
les Mythologues, qui ne sauraient en conséquence
faire cadrer leurs époques, quand il
s'agit d'expliquer la Fable historiquement. M. le
Clerc regarde une partie de cette histoire comme
réelle, l'autre comme allégorique, & dit en
conséquence que le prétendu jeune Prince Hylas
ne signifie que du bois; que ce qui a donné lieu
à la Fable, c'est qu'Hercule descendit avec Télamon
& ses autres compagnons, du vaisseau
des Argonautes, & étant allé couper du bois sur
le Mont Ida, ils y firent un vaisseau pour l'expédition
de Troye. Le bruit, ajoute-t-il, que le
D d iij
@
422 FABLES
bois faisait en tombant, & dont la forêt retentissait,
donna lieu à la Fable, qui dit qu'Hercule
ne pouvant trouver le jeune Hylas, qu'il
aimait tendrement, fit retentir tout le rivage du
nom de son favori; ce qui a fait dire à Virgile:
is adjungit Hylam nautae quo fonte relictum
Clamassent, ut littus Hyla, Hyla omne sonaret.
Eclog. VI.
Le Lecteur peut-il être satisfait d'une explication
aussi mal concertée? S'il est vrai que par
le jeune & charmant Hylas, on ne doive entendre
que du bois, je demande à M. le Clerc,
quels charmes & quels attraits pouvait avoir une
planche, une solive, enfin un morceau de bois,
pour gagner l'affection qu'Hercule avait conçue
pour Hylas? D'ailleurs y a-t-il apparence que
les Argonautes se soient amusés à descendre à
terre, pour fabriquer un vaisseau dont ils n'avaient
que faire? Car d'où pouvait être venue à
Hercule & à Télamon l'idée de construire un
vaisseau, pour aller saccager la ville de Troye?
Ou quel motif pouvait l'engager à cette expédition?
La Fable n'en dit pas le moindre mot.
Si l'on dit que les Argonautes laissèrent Hercule
à terre avec Télamon, & que ces deux Héros
voyant leurs compagnons continuer leur voyage
sans eux, prirent le parti de fabriquer ce navire,
le fait ne serait pas plus vraisemblable. Pour
quelle raison, en effet, abandonner ainsi ces
deux Héros? Et supposé que cela soit arrivé,
deux personnes, aidées même de quelques autres,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
423
si l'on veut, étaient-elles capables de construire
un vaisseau? Où auraient-ils trouvé les choses
nécessaires pour l'équiper? Etaient-ils assez de
monde pour tenter une expédition? Enfin, pour
conclusion, conçoit-on que le bruit fait par un
arbre coupé, qui tombe, ait pu faire dire à Virgile
& aux Auteurs de cette fable, qu'Hercule
aimait si tendrement Hylas, que ne pouvant le
trouver, il faisait retentir tout le rivage du nom
de son favori? La Fable n'est point du tout conforme
à cette explication: elle dit qu'Hylas était
allé puiser de l'eau, & que soit qu'il eût été dévoré
par quelque bête féroce, ou noyé dans quelque
ruisseau, Hercule ne l'apercevant plus, le
chercha inutilement. Si cet Hylas ne signifie que
du bois, la Fable dit mal-à-propos qu'Hercule
ne put le trouver, puisque M. le Clerc lui en
fait trouver assez pour fabriquer un vaisseau. Qui
croirons-nous donc, de l'Auteur de cette fable,
ou de son Scholiaste? Pour moi, je pense qu'il
vaut mieux s'en rapporter au premier: le Lecteur
jugera si j'ai raison. M. le Clerc n'avait pas tort
de regarder l'histoire de cet Hylas comme une
allégorie; mais au lieu d'expliquer simplement
le mot Hylas par celui de
bois, il aurait dû
faire attention qu'il pouvait aussi signifier autre
chose, puisque ὓλη d'où dérive, Hyla, & d'où
il vient en effet, veut non seulement dire
bois,
forêt, mais encore
matière dont on fait quelque
chose: ce qui a déterminé un bon nombre
de Philosophes à employer le terme
ylé ou
hylé,
pour désigner en général la matière de la Médecine
dorée, dont ils n'ont pas voulu dire le
D d iv
@
424 FABLES
véritable nom. Je pourrais citer ici plusieurs
textes de ces Philosophes; mais je les omets
pour abréger. Si quelqu'un en doute, qu'il lise
la Théorie du Testament de Raymond Lulle, la
page 38 du Traité de Philalèthe, qui a pour titre:
Vera Confectio lapidis philosophici, in-12,
édition de Londres, 1678.
C'est cette matière même des Adeptes, que
l'Auteur de la table a eu en vue sous le nom
d'Hylas: il avait raison de dire qu'Hercule l'aimait
tendrement, puisque c'est en elle que les
Philosophes mettent toute leur affection. Hylas
était descendu pour puiser de l'eau, parce qu'on
met la matière dans le vase, pour la faire dissoudre
en eau. Hylas est dit jeune, parce que la
matière que l'on descend dans le vase doit être
fraîche & nouvelle; car si elle était vieille, de
naissance, ou de cueillette, elle ne vaudrait plus
rien, suivant ce conseil d'Haimon (
a) & de
plusieurs autres:
non accipias eam nisi recentem.
Hylas se noya, ou fut dévoré par quelque bête
féroce, & Hercule ne put le trouver; car la matière
auparavant solide, n'est plus telle lorsqu'elle
est dissoute en eau, la forme disparaît, sa solidité
s'évanouit, & l'Artiste ne l'apercevant plus
dans l'état qu'elle avait avant la dissolution,
peut bien dire allégoriquement qu'elle est noyée,
ou que quelque bête féroce a dévoré Hylas, puisque,
suivant ce que nous avons vu jusqu'ici, les
Philosophes emploient communément l'allégorie
de dragons, ou de bêtes féroces, qui dévorent
(a) Epist.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
425
les hommes, pour désigner la solution, ou
la matière par elle-même, ou de leur or par
l'action de leur mercure. Il n'est pas non plus
surprenant que l'Auteur de cette fable ait supposé
qu'Hercule fit retentir le rivage du nom de
son cher Hylas, qu'il ne voyait plus. On prendrait
mal ces cris, si on les regardait comme
des plaintes; c'était des cris de joie, d'étonnement,
tels que ceux que le Trévisan (
a) dit
avoir fait lorsqu'il vit que son livre à feuillets
d'or était dissous, & avait disparu dans la fontaine;
& tels que ceux du Cosmopolite (
b),
lorsqu'il vit le fruit de l'arbre solaire fondu, &
disparu dans l'eau où Neptune l'avait mis.
Alcide alors partit pour Troye, & rencontra
Hésione, fille de Laomedon, exposée pour être
dévorée par un monstre marin, afin d'apaiser
Neptune irrité contre son père, de ce que celui-
ci ne l'avait point récompensé du service qu'il
lui avait rendu en bâtissant les murs de Troye.
Hercule s'offrit de la délivrer, moyennant un
attelage de beaux chevaux, admirables pour leur
vitesse, & si légers que, suivant les Poètes, ils
marchaient sur les eaux. Alcide exécuta son entreprise,
mais Laomedon n'ayant pas tenu sa
promesse, Hercule le tua, fit épouser Hésione à
Télamon, & donna la couronne de Laomedon
à Podarce son fils, à la prière de la Princesse,
qui le racheta, & qui pour cela fut appelé Priam.
Pour avoir l'explication de cette fable, il suffit
(a) Philosophie des Métaux, Parabole.
(b) Parabola.
@
426 FABLES
de la comparer avec celle d'Andromede, exposée
aussi à un monstre marin, & délivrée par Persée,
aussi ont-elles le même objet. Neptune ravageait
la Troade, parce qu'il était irrité contre Laomedon;
les Néréides, Déesses de la mer, ravageaient
l'Ethiopie, parce qu'elles étaient irritées
contre Cassiopée, mère d'Andromede. On
consulte l'Oracle pour faire cesser ces désolations;
même réponse pour l'un & l'autre cas:
Cassiopée doit exposer sa fille à la merci d'un
monstre marin, envoyé par les Néréides; &
Laomedon doit exposer la sienne à un semblable
monstre envoyé par Neptune. L'une & l'autre le
sont en effet. Persée survient, & délivre Andromede;
Hercule se présente, & délivre Hésione.
Persée tue ensuite Phinée, & épouse Andromede;
Hercule tue Laomedon, & donne à Télamon
Hésione pour épouse.
Pourquoi deux fables aussi ressemblantes n'ont-
elles pas été expliquées de la même façon par
nos Mythologues (
a)? Selon eux, dans l'histoire
d'Andromede, le monstre était un Corsaire, dont
le vaisseau portait le nom de baleine; dans la
fable d'Hésione, ce monstre est la mer même.
La première idée n'était pas mauvaise; un vaisseau
peu très bien être nommé la baleine: mais
la seconde n'est pas si heureuse, jamais on ne
s'est avisé de donner à la mer un nom pareil.
Palephate (
b) ne se trouve pas en défaut à cet
égard, il s'est mieux soutenu; mais a-t-il mieux
(a) M. l'Abbé Banier, Mythol. tom. III. pag. 292.
(b) Livre des choses incroyables.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
427
réussi? Pour lui, ces deux monstres sont des
Corsaires. Dans la fable d'Andromede, le monstre
corsaire fut tué par Persée; dans celle d'Hésione,
M. l'Abbé Banier fournir à Hercule les
matériaux nécessaires pour élever une digue contre
les flots impétueux de la mer. Pour moi qui
n'ai pas les talents de Palephate & de M. l'Abbé
Banier, pour construire des vaisseaux, & pour
élever des digues, je pense qu'il faut expliquer
les mêmes faits de la même manière, & beaucoup
plus simplement. La fable d'Hésione étant
une suite de celle d'Hylas, reprenons-la où nous
l'avons laissée.
Nous avons dit que ce jeune Prince, dévoré
ou noyé, est la matière philosophique en dissolution,
ou dissoute en eau. Le temps de cette
dissolution, & de la putréfaction qui la suit, est
celui qui a fourni aux Philosophes la matière de
toutes les allégories qu'ils ont faites sur les dragons
& les monstres, sur les serpents, les boeufs
& les chevaux qui dévorent les hommes. Chaque
fable nous en a fourni jusqu'ici des exemples,
variés suivant l'idée de son Auteur. On a
dû s'apercevoir qu'elles ne variaient point pour
le fond, & qu'elles signifiaient toutes une même
chose. Si l'on voulait se donner la peine d'y réfléchir,
& de rapprocher les circonstances différentes
de chacune, on pourrait n'en faire presque
qu'une histoire, où les circonstances seraient
à peu près les mêmes, mais rapportées différemment.
Un Auteur la disait passée dans un endroit,
& attribuerait le fait à une personne;
l'autre la rapporterait comme passée ailleurs, &
@
428 FABLES
faite par un autre. Il se trouverait que l'un aurait
dit bien des circonstances que l'autre aurait omises:
c'est ce que l'on peut remarquer dans la
fable que nous expliquons. Il n'y est plus mention
d'Hylas; on le laisse submergé, & l'Auteur
transporte tout d'un coup Hercule à Troye, sans
nous apprendre quel chemin il a pris pour y
arriver, ni ce qu'il a fait pendant son voyage.
Y est-il abordé par eau? il y a beaucoup d'apparence;
car le Lecteur remarquera, s'il lui plaît,
qu'il n'est presque pas une fable où il ne soit
parlé de mer, ou de rivière, ou de ruisseau, ou
de fontaine, ou de lac. La chose ne pouvait être
autrement, la mer ou l'eau mercurielle des Philosophes
étant le théâtre de leurs opérations, &
leur agent principal. C'est cette même eau, qui
est le vrai Neptune, père d'une race si nombreuse:
c'est de lui d'où sortent tous ces monstres & ces
dragons, ceux de la Toison d'or, du jardin des
Hespérides; Méduse, les Gorgones, les Harpies.
&c. Ce sont les parties volatiles, dissolvantes,
auxquelles on a donné le nom de femmes
qui dansent, chantent, enfantent tant de
Héros, ces chevaux ailés, & ces boeufs furieux.
Ce sont ces chevaux même si légers, qu'ils marchent
sur les eaux, promis à Hercule par Laomedon,
pour récompense, en cas qu'il vînt à
bout de délivrer Hésione. Il y réussit heureusement,
& Laomedon ne voulut pas tenir sa promesse.
Ce manque de parole s'explique dans le
sens & de la même manière que celui d'Augias
envers le même Hercule, qui tua l'un & l'autre
pour cette raison.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
429
Enfin Hercule abandonne Hylas noyé, ou,
comme le dit aussi la Fable, enlevé par les Nymphes,
& va trouver le fils d'Ilus. Il fallait bien
supposer Laomedon fils d'Ilus; car Hylas étant
noyé ou dissous en eau, cette eau mercurielle
s'épaissit, se trouble & forme proprement Ilus
ou ΙΙλύς,
un bourbier, d'où naît peu à peu
Laomédon, c'est-à-dire, la pierre des Philosophes,
ou la pierre qui commande ou qui règne,
de λα̑ος,
pierre, & Μέδω
je commande, je
règne.
Entre toutes les filles du sang royal, proposées
pour être exposées au monstre marin, le sort
choisit Hésione. Elle fut exposée en effet, &
Hercule la délivra; c'est-à-dire, que dans la seconde
opération, la matière étant en voie de dissolution,
ou exposée à l'action du mercure philosophique,
signifié par le monstre marin, cette
matière se volatilisant monte au haut du vase,
& semble par-là être enlevée aux dents meurtrières
de ce monstre.
A cette délivrance, c'est-à-dire, à la volatilisation
de la matière succède le mariage d'Hésione
& de Télamon; c'est proprement le mariage
philosophique du fixe & du volatil, qui se réunissent
en une seule matière, après lequel Hercule,
à la prière d'Hésione, donne la couronne
de Laomedon à Podarce, qui dans la suite fut
nommé Priam, parce qu'il avait été racheté,
c'est-à-dire, volatilisé du fond du vase où il était
retenu. Podarce vient de Ποδὸς,
pied, & d'αρκει̑ν,
secourir, comme si l'on disait:
secourir un homme
@
430 FABLES
lié par les pieds. Priam vient de πρἰαμαι,
racheter.
La couronne de Laomedon est là couronne du
Roi des Philosophes, donnée à son fils, c'est-à-
dire, à l'élixir sortant de la putréfaction, où il
était détenu comme esclave, & en prison; c'est
pourquoi on l'a nommé Priam après qu'il en a
été délivré.
=================================
C H A P I T R E
XV.
Anthée étouffé par Hercule.
D E Phrygie, Alcide fut en Lydie, & y
trouva un Géant nommé Anthée, fils de Neptune
& de la Terre: il était d'une grandeur
prodigieuse, & d'une force extraordinaire; il
habitait les montagnes & les rochers, défiait
tous les passants à la lutte, & les étouffait quand
ils avaient le malheur de tomber entre ses mains.
Hercule accepta le défi d'Anthée; ils se saisirent:
Hercule le terrassa plus d'une fois par terre, &
croyait l'avoir tué; mais toutes les fois qu'Anthée
touchait à la terre sa mère, ce Géant y trouvait
de nouvelles forces, & recommençait le combat
avec plus de vigueur. Hercule s'en aperçut; &
l'ayant soulevé, au lieu de le terrasser comme
auparavant, il le soutint en l'air, & le serra si
fort, qu'il l'étouffa.
Il n'y a point de rôle que M. l'Abbé Banier
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
431
ne fasse jouer à Hercule. Dans la plupart des explications
qu'il donne des travaux de ce Héros,
il en fait tantôt un Général d'armée, tantôt un
Amiral; il en fait aujourd'hui un Marchand.
" Comme il (Hercule) vouloir établir une
" Colonie en Afrique, pour faciliter le com"
merce, dit l'Abbé Banier (
a), il en fut re"
poussé d'abord par un
autre Marchand qui
" s'était établi dans la Libye, & qui était déjà
" si puissant qu'il n'était pas possible de l'y for"
cer. " Hercule entre ses mains devient un
Prothée. Il était Marchand, il reparaît sous sa
forme de Héros. Les circonstances décident de
ce qu'il doit devenir: " Car notre Héros, ajoute
" notre Auteur, l'attira adroitement sur mer,
" & lui ayant coupé les passages de la terre, où
" il allait se rafraîchir & reprendre des troupes,
" il le fit périr. De là est venue la fable d'An"
thée, fameux Géant, fils de la terre, qu'il
" fallut, dit-on, étouffer en l'air, à cause qu'il
" reprenait de nouvelles forces toutes les fois
" qu'il était terrassé. "
L'Auteur de cette fable n'a pas eu l'esprit de
trouver un nombre de beaux & bons chevaux
pour le service d'Hercule, dans cette expédition;
M. l'Abbé Banier en aurait fait des galères,
comme il avait fait de ceux que Laomedon avait
promis à Hercule. Elles n'auraient cependant
pas été inutiles dans un combat naval: mais
sans doute qu'Hercule avait un bon nombre de
vaisseaux; du moins étaient-ils nécessaires à son
(a) Mythol. Tom. III. pag. 281.
@
432 FABLES
dessein dans le système de M. l'Abbé Banier. Il
n'en est pourtant fait aucune mention dans cette
fable, ni même de rien qui puisse les signifier.
Il y a donc grande apparence qu'Alcide n'en
avait pas besoin. En effet, que lui auraient servi
des vaisseaux, pour se mesurer corps à corps
avec Anthée, pour le soulever en l'air, & l'y
étouffer à force de le serrer? Si l'explication que
donne ce savant Mythologue, est conforme à
l'idée de l'inventeur de cette fable, Hercule ne
savait pas son métier. Il ne pouvait faire une
plus grande faute que d'obliger Anthée de se retirer
au port, puisqu'il y trouvait de nouvelles,
forces pour rafraîchir ses troupes. Est-il à croire
qu'un aussi grand Héros ait fait une aussi grande
bévue, & cela par trois fois? Cela ne peut pas
être; aussi la Fable n'en dit-elle rien. Elle suppose
un combat de lutte, & non un combat naval;
un combat d'homme à homme, & non un
combat de troupes: elle dit qu'Hercule terrassa
trois fois Anthée, & non qu'Anthée se retira à
terre; elle dit qu'Hercule l'éleva en l'air & l'y
étouffa, & non qu'il l'attira sur mer, ou il le
fit périr. En un mot, quelque bien trouvée que
soit l'explication de M. l'Abbé Banier, elle n'est
point du tout conforme à l'idée que nous présente
cette fable. Son objet est infiniment plus
simple. Le nom seul d'Anthée peut confondre
ce pénétrant Mythologue, puisqu'il signifie proprement
tué en l'air, de Α*ω,
sursum, & de
Θυειν
immoler, ou Θεω,
punir, faire périr. Les
Fables supposent souvent Alcide vainqueur à la
lutte; nous en avons déjà parlé plus d'une fois;
mais
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
433
mais il est bon d'en dire ici la raison. La lutte
est un combat de deux hommes qui se saisissent
corps à corps, & chacun fait tout son possible
pour terrasser son adversaire: pour en venir à
bout, il faut communément faire perdre terre à
son adversaire, parce que n'ayant alors aucun
point d'appui, il en est plus facilement culbuté.
On ne peut pas supposer que l'Auteur de cette
fable ait voulu nous donner l'idée d'une vraie
lutte entre Hercule & Anthée. Ce dernier, par
sa grandeur & sa corpulence énorme, aurait écrasé
Hercule par son seul poids. Hercule est supposé
extrêmement fort & vigoureux, mais non de la
taille d'Anthée; car, suivant même l'Echelle
Chronologique de M. Henrion (
a), il n'avait
que dix pieds: Anthée au contraire, avec la force
que la Fable lui suppose, avait, dit-on, soixante-
& quatre coudées de hauteur. Hercule ne pouvait
embrasser que le pouce d'Anthée, tout au
plus sa jambe. Comment aurait-il donc pu non
seulement élever de terre une masse si énorme,
mais l'y soutenir & l'étouffer en l'air, lui qui
ne devait pas aller jusqu'aux genoux d'Anthée?
Il faut donc avoir recours à l'allégorie; & celle-
ci nous explique tous les autres combats de lutte
où Hercule a été vainqueur.
Anthée est certainement une personne feinte,
qui n'a jamais existé que dans l'imagination du
Poète; & quoique M. l'Abbé Banier, sur la caution
| (a) Eloge de M. Hen- | pag. 379, des Mém. de
|
| rion, par M. de Boze, t. V, | l'Acad. des Inscript.
|
| II. Partie. | E e
|
@
434 FABLES
de Plutarque (
a), nous dise qu'on a trouvé
ses ossements à Tingi sur le détroit de Gibraltar,
son existence n'en est pas plus réelle, puisqu'il
est dit fils de Neptune & de la Terre, & que
tout le monde sait parfaitement bien qu'un tel
père & une telle mère n'ont jamais existé sous
forme humaine.
Mais l'Anthée dont il est ici question, est en
effet fils de Neptune & de la Terre, c'est-à-dire,
de l'eau & de la terre philosophiques, qui sont
le père & la mère du magistère ou de la pierre
des Philosophes. Cette pierre ou cet Anthée défie
à la lutte tous les étrangers, & écrase contre les
rochers qu'il habite tous ceux qui ont la hardiesse
de se mesurer avec lui; parce que tout ce qui
n'est point de sa nature, lui est étranger & n'a
point de prise sur lui: elle est si fixe, que le feu
même ne peut la volatiliser; tout ce qu'on peut
mêler avec elle d'hétérogène, se perd, & se pulvérise
sans effet. Le seul Hercule ou l'Artiste,
à qui l'on attribue communément les effets du
mercure philosophique, a prise sur elle; &
comme ce mercure est au moins aussi vigoureux
que la pierre, quand il s'agit de faire l'élixir,
que Philalèthe (
b) appelle la préparation parfaite
de la pierre, il faut qu'il se donne un combat de
lutte entr'eux, c'est-à-dire, que cette pierre si fixe
doit être volatilisée & élevée du fond du vase;
plus elle y resterait, plus elle deviendrait fixe,
& acquerrait par conséquent de nouvelles forces,
tant qu'elle demeurerait avec la Terre, sa
| (a) In Sertorio. | (b) Enarrat Methodica.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
435
mère. Hercule ne viendrait jamais à bout de tuer
Anthée, s'il ne lui faisait perdre terre, parce
que la matière de l'élixir ne pourra jamais tomber
en putréfaction, si elle n'est auparavant volatilisée
en toutes ses parties; car il faut pour cela
une dissolution parfaite: mais sitôt que la partie
fixe & terrestre est volatilisée, Anthée n'a plus
de force à recevoir de sa mère; il faut qu'il succombe
aux efforts d'Hercule. C'est à ce sujet que
tous les Philosophes disent:
Volatilisez le fixe,
& fixez ensuite le volatil.
Je suis surpris que M. l'Abbé Banier n'ait pas
fait attention que l'Anthée dont il est ici question,
ne diffère en rien de celui qu'Osiris est
supposé avoir établi Gouverneur d'une de ses Provinces,
pendant le voyage qu'il fit dans les Indes.
Il est dit de l'un & de l'autre, qu'Hercule
les fit périr; ce qui prouve très bien que la Fable
Grecque du prétendu Anthée de Tingi, est tirée
& imitée de la Fable de l'Anthée Egyptien, &
que les deux Hercules ne sont aussi que la même
personne; ce qui est encore prouvé par l'histoire
suivante.
E e ij
@
436 FABLES
=================================
C H A P I T R E
XVI.
Busiris tué par Hercule.
N OUS avons vu dans le premier Livre,
qu'Osiris, avant de partir pour les Indes, donna
le Gouvernement de la Phénicie & des côtes
maritimes de ses Etats à Busiris, & celui de
l'Ethiopie & de la Libye à Anthée. La Fable
nous apprend que ce même Anthée fut étouffé
par Hercule de la manière que nous venons de
le voir; elle nous dit aussi qu'après cela Busiris
expira sous les coups de notre Héros, & que de
sa Libye, Alcide se transporta en Egypte pour
cela. Je ne vois dont pas pourquoi sur un
on dit,
rapporté par Diodore de Sicile, M. l'Abbé Banier
introduit sur la scène un autre Busiris, Roi
d'Espagne, tué par Hercule, pour avoir voulu
faire enlever par des Corsaires les filles d'Hesperus,
frère d'Atlas, Prince de Mauritanie &
d'Hespérie. La Fable ne fait aucune mention de
cet enlèvement: & d'ailleurs M. l'Abbé Banier
a eu bientôt oublié qu'il avait dit, cinq pages
auparavant, sur la caution de Bochart, qu'Hercule
n'a jamais été en Espagne, & qu'elle n'était
pas connue de son temps. Comment peut-il donc
se faire qu'Alcide ait tué un Roi qu'il n'a jamais
vu, & dont le pays même lui était inconnu?
Comment accorder, outre cela, le règne d'Atlas,
& celui de Saturne, son frère? Selon le même
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
437
Diodore, l'Hercule Egyptien vivait à la vérité
du temps d'Osiris, fils de Saturne; mais l'Hercule
Grec lui était postérieur de bien des siècles.
Si c'est donc à ce dernier qu'il faut attribuer ce
qu'on dit d'Hercule par rapport à Atlas, il fallait
ou que ce Prince de Mauritaine fût bien vieux,
& ses nièces des beautés trop surannées, pour
engager Busiris d'en envier la possession.
En admettant donc pour un moment l'existence
réelle de ce Busiris, il me paraîtrait plus
vraisemblable de ne pas distinguer Anthée &
Busiris tués par Alcide, de ceux que l'on dit
l'avoir été par l'Hercule Egyptien; mais il faudrait
en même temps ne faire qu'un même homme
d'Alcide & d'Hercule Egyptien, & cela n'accommoderait
pas le système de M. l'Abbé Banier.
Ce n'est pas en cela seul qu'il n'est pas conforme
à la Fable. Elle dit qu'Hercule se transporta en
Egypte, & non en Espagne, pour punir Busiris
de son inhumanité. Ce Busiris était, dit-on, fils
de Neptune & de Lysianasse. Sa cruauté l'engageait
à surprendre tous les étrangers qui abordaient
dans son pays, & quand il s'en était saisi,
il les immolait à Jupiter. Hercule voulant venger
l'inhumanité d'un ennemi si redoutable, se
rendit en Egypte. Busiris lui tendit des embûches;
mais Hercule les évita, surprit Busiris lui-
même avec Amphidamas son fils, ministre de sa
cruauté, & les sacrifia à Jupiter sur le même autel
où ils avaient coutume de sacrifier les autres.
Voilà la Fable toute simple; il n'y est point
question d'Atlas, ni des Hespérides, ni des pommes
d'or données en récompense à Hercule,
E e iij
@
438 FABLES
pour avoir chassé des Corsaires & tué Busiris.
C'est néanmoins de cette dernière manière que
M. l'Abbé Banier l'habille. L'histoire du Jardin
des Hespérides est tout-à-fait étrangère à celle de
Busiris, au moins prise comme histoire; car
d'ailleurs ce sont deux allégories de la même
chose, l'une à la vérité plus circonstanciée que
l'autre. Celle de Busiris ne regarde que le commencement
de l'oeuvre, jusqu'à ce que la couleur
grise, appelée Jupiter, paraisse; au lieu
que celle des Hespérides renferme allégoriquement
l'oeuvre jusqu'à la fin, comme on peut le
voir dans le Livre second, où j'ai expliqué dans
un chapitre particulier, tout ce qui regarde l'histoire
de l'enlèvement des pommes d'or du jardin
gardé par les filles d'Atlas ou d'Hesperus.
Busiris était fils de Neptune, par conséquent
frère d'Anthée, c'est-à-dire, sorti ou né de l'eau.
On a dit, par cette raison, qu'Osiris l'avait
constitué Gouverneur des côtes maritimes de ses
Etats. Quant à sa cruauté, il faut l'expliquer de
la même manière & dans le même sens que celle
de Diomede, d'Anthée, & la férocité des bêtes
dont nous avons parlé. La différence que la Fable
y met, est que Diomede faisait manger à ses
chevaux les étrangers qui tombaient entre ses
mains, & Busiris les sacrifiait à Jupiter. Le fond
est le même, puisque les effets & les suites de
cette prétendue cruauté sont toujours la mort de
ces étrangers, c'est-à-dire, la putréfaction ou la
dissolution de la matière; on dit que Busiris les
immolait à Jupiter, parce que la couleur grise,
appelée Jupiter par les Philosophes, suit immédiatement
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
439
la couleur noire qui se manifeste pendant
la putréfaction. Hercule fit subir le même
sort à Busiris & à son fils; c'est que l'eau mercurielle
ou dissolvant philosophique, signifié par
ce fils & ce petit-fils de Neptune, se putréfient
aussi avec la matière qu'ils dissolvent, & passent
ensemble de la couleur noire à la couleur grise.
Une preuve bien convaincante que mon explication
est conforme à l'intention de l'Auteur de
cette fable, c'est qu'il dit Busiris fils de Lysianasse,
ou de la dissolution, de λύσις & άνά; car
c'est des mêmes mots qu'on a composé celui
d'
analyse, qui signifie la même chose. Nous
avons déjà parlé de Busiris dans le premier Livre;
c'est pourquoi je n'en dirai pas davantage. Isocrate
l'a beaucoup loué, & Virgile dit qu'il ne
mérite pas de l'être.
| | . . . . . Quis aut Eurysthea durum,
|
| | Aut illaudati nescit Busiridis aras?
|
| | Georg. l. 3.
|
Strabon (a) dit qu'il ne fut ni Roi, ni tyran.
(a) Georg. l. 17.
E e iv
@
440 FABLES
=================================
C H A P I T R E
XVII.
Prométhée délivré.
H ERCULE était un grand coureur; de la
Grèce il va en Libye, de Libye en Egypte,
d'Egypte aux Monts-Caucases ou Hyperborées,
& de la dans les autres lieux fort éloignés que
nous verrons ci-après. S'il était en effet Général
d'armée, suivant l'idée que veut nous en donner
M. l'Abbé Banier, il dut faire périr bien des
troupes dans des marches aussi longues & aussi
difficiles; & quel pays si peuplé eût pu y fournir?
Eurysthée, aux ordres duquel il obéissait
était Roi de Mycènes; mais tous les habitants,
même réunis, de ce petit Royaume n'auraient
pu composer un corps d'armée assez nombreux
pour imprimer la terreur aux trois Princes Espagnols
aux ordres de Géryon (
a). Supposons
même que, conduits par un Général aussi expérimenté
que l'était Alcide, ils fussent invincibles,
à peu près comme la petite armée d'Alexandre
le Grand, il n'était pas possible qu'il n'en
périsse beaucoup, soit par la fatigue des marches,
soit par les différents combats qu'ils eurent à soutenir.
| (a) Je parle ici confor- | teur, que les Etats de ces
|
| mément à la note que M. | Rois de la Grèce se bor-
|
| l'Abbé Banier a mis lui- | naient souvent à une Ville
|
| même dans son tome III. | & quelques Villages des
|
| p. 396. où il avertit le Lec- | environs.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
441
Son armée ainsi affaiblie, & sans recrues
(car où les aurait-il prises? Mycènes était trop
éloignée de la Mauritanie, pour en attendre
d'Eurysthée), serait venue à rien. En attendant
que M. l'Abbé Banier, ou ceux qui adoptent ses
idées, aient trouvé des expédients pour nous dire
comment Hercule se tirait de cet embarras &
de tant d'autres qui naissaient sous ses pas, qu'il
serait trop long d'examiner ici, & qui d'ailleurs
ne font rien à mon système, je trouve Hercule
au Mont-Caucase, & je vais voir ce qu'il y fait,
sans m'embarrasser comment il y est venu.
Hercule était ami de Prométhée depuis bien
des siècles, puisqu'ils vivaient ensemble du temps
d'Osiris. Hercule avait la Surintendance générale
de toute l'Egypte, & Prométhée en gouvernait
seulement une partie. Le Nil vint à déborder,
& désola cette patrie. Prométhée en fut si
pénétré de douleur, qu'il se serait tué par désespoir,
si Hercule ne lui avait prêté la main, &
n'avait trouvé le moyen d'arrêter ce débordement
par des digues qu'il éleva. Mais si Prométhée
survécut à cette douleur, ce ne fut que
pour traîner la vie la plus douloureuse & la plus
affreuse qui fût jamais. Prométhée vola le feu
du Ciel, & le porta sur la terre, pour en faire
part aux hommes. Jupiter résolut de s'en venger,
& envoya Mercure se saisir de Prométhée, avec
ordre de l'attacher sur le Mont-Caucase, où une
Aigle, fille de Typhon & d'Echidna, devait lui
dévorer éternellement le foie; car il en renaissait
autant chaque nuit, selon Hésiode, que l'Aigle
lui en avait dévoré pendant le jour. Ce même
@
442 FABLES
Auteur ne fixe point la durée du supplice de
Prométhée; mais d'autres Anciens le borne à
trente mille ans. Pourquoi M. l'Abbé Banier
n'adopte-t-il pas ce dernier sentiment? Il aurait
pu lui servir à déterminer quelques époques historiques;
& peut-être le temps de la délivrance
de Prométhée serait tombé précisément à celui
où il suppose que vivait Alcide. Mais non, il
fait observer (
a) que cette aventure ne doit pas
être mise sur le compte d'Hercule de Thèbes, mais
du Phénicien; puisque, dit le même Auteur,
Prométhée vivait plusieurs siècles avant Amphitryon.
Le même Hésiode ne dit point non plus
que Jupiter emprunta le ministère de Mercure,
mais qu'il attacha lui-même cet infortuné.
Hercule, quoique fils de Jupiter, ne put voir
sans pitié son ami dans un tourment si affreux;
& aux risques mêmes d'encourir la disgrâce de
ce Dieu redoutable, il se mit en devoir de délivrer
Prométhée. Il se transporta au Mont-Caucase,
& tua l'aigle, & le déchaîna.
L'amitié ne fut pas sans doute le seul motif
qui détermina Hercule: Prométhée lui avait
rendu un service signalé, lorsqu'Hercule fut le
consulter avant d'entreprendre l'expédition du
Jardin des Hespérides. Hercule suivit ses conseils,
& s'en trouva bien. Il y a donc apparence
qu'il n'avait pas oublié ce bienfait, & que la
reconnaissance eut beaucoup de part dans la démarche
qu'il fit pour le délivrer: mais enfin
quelque motif qu'il pût avoir, il y réussit.
(a) Mythol. Tom. II, pag. 121.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
443
La parenté de Prométhée indique assez ce
qu'il était. Il avait eu pour père Japet, fils du
Ciel, & frère de Saturne; sa mère se nommait
Clymene, fille de l'Océan. Je n'entreprendrai
point de discuter les différents sentiments des
Mythologues au sujet de sa généalogie; ces discussions
n'entrent point dans le plan que je me
suis proposé. Je m'en tiens toujours à ce qu'en
disent Hésiode, Homère & les plus Anciens.
J'ai expliqué plus d'une fois ce que ces anciens
Auteurs des Fables ont entendu par Saturne; on
sait par conséquent ce qu'il faut entendre par
Japet son frère, qui, selon les apparences, vient
d'ΙΙαινο,
dissoudre, ramollir, verser, & de πετάω,
ouvrir, développer; parce que dans la putréfaction,
où la matière est parvenue au noir, appelée
Saturne par les Philosophes, la matière s'ouvre,
se développe & se dissout; c'est pour cela
que Clymene, fille de l'Océan, est appelée sa
femme, parce que les parties volatiles s'élèvent
de l'Océan ou mer philosophique, & sont une
des principales causes efficientes de la dissolution.
Ces parties volatiles ou l'eau mercurielle sont
la mère de Prométhée, qui est le soufre philosophique,
ou la pierre des Philosophes.
On dit qu'Osiris lui donna le Gouvernement
de l'Egypte, sous la dépendance d'Hercule,
parce que l'Artiste, signifié par Hercule, gouverne
& conduit les opérations de l'oeuvre. Un
débordement désola toute la partie de l'Egypte
où commandait Prométhée; c'est la pierre des
Philosophes parfaite, qui se trouve submergée
dans le fond du vase. Hercule fut le consulter
@
444 FABLES
en allant enlever les pommes d'or du Jardin des
Hespérides, parce qu'avant de parvenir à la fin
de l'oeuvre, ou à l'élixir parfait, qui sont ces
pommes d'or, il faut nécessairement faire & se
servir de la pierre du magistère, signifiée par Prométhée.
Le feu du Ciel, qu'il enlève, est cette
pierre toute ignée, une vraie minière du feu céleste,
suivant ces paroles de d'Espagnet (
a):
" Ce soufre philosophique est une terre très sub"
tile, extrêmement chaude & sèche, dans le
" ventre de laquelle le feu de nature, abondam"
ment multiplié, se trouve caché.... On l'ap"
pelle, à cause de cela,
père & semence masculine....
" Que le sage Artiste qui a été assez
" heureux pour avoir en sa possession cette mi"
nière
du feu céleste, ait soin de la conserver
" avec beaucoup de soins. " Il avait dit dans le
Canon 121. " Il y a deux opérations dans l'oeu"
vre, celle par laquelle on fait le soufre ou la
" pierre, & celle qui fait l'élixir ou la perfec"
tion de l'oeuvre. " Ce qui doit s'entendre,
quand on ne veut pas le multiplier. Par la première,
on obtient Prométhée & le feu céleste
qu'il a volé par l'aide de Minerve; & par la seconde,
l'Artiste enlève les pommes d'or du Jardin
des Hespérides, de la manière que nous l'avons
expliqué dans le chapitre que nous en avons
fait exprès.
Jupiter, pour punir Prométhée de son vol,
le condamna à être attaché sur le Mont-Caucase,
& l'y fit enchaîner par Mercure, ou l'y attacha
(a) Can. 122.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
445
lui-même; car l'un & l'autre est fort indifférent,
puisque c'est le mercure philosophique qui forme
Prométhée; & l'attache à cette montagne de
gloire, ou si l'on veut, Jupiter; parce que la
pierre commence à se fixer & à devenir pierre
immédiatement après que la couleur grise, appelée
Jupiter, se montre. Le temps du supplice
de Prométhée n'était pas déterminé; l'Artiste en
effet peut s'en tenir au soufre philosophique, s'il
ne veut pas faire l'élixir, ou enlever la Toison
d'or & les pommes du Jardin des Hespérides:
mais s'il le veut, il faut qu'il entreprenne de délivrer
Prométhée; alors il doit tuer l'aigle qui
lui dévore le foie. Cette aigle est l'eau mercurielle
volatile; & comment la tuer? à coups de
flèches. Nous verrons dans le Livre suivant de
quelle nature étaient ces flèches d'Hercule. On
dit que cette aigle lui dévorait le foie sans cesse,
& qu'il en renaissait autant qu'elle en dévorait,
parce que si l'on ne fait point l'élixir, la pierre
une fois fixée resterait éternellement au fond du
vase au milieu du mercure, sans en être dissoute,
quoique ce mercure soit d'une activité, & l'on
peut dire d'une voracité si extrême, que les Philosophes
ont pris pour son hiéroglyphe, & lui
ont donné le noms de dragon, loup, chien &
autres bêtes voraces. Cette idée est aussi venue de
l'équivoque des deux mots grecs ΑΑετὸς, qui veut
dire
aigle, & ΑΑντος,
insatiable. On a supposé
que Prométhée avait été attaché sur un rocher
du Mont-Caucase, parce que le rocher indique
la pierre philosophique; & le nom de Caucase
sa qualité, & l'estime qu'on doit en faire; puisque
@
446 FABLES
Caucase vient de Καυχάμμαι,
se glorifier, se
réjouir, comme si l'on disait qu'il fut attaché
sur le mont de gloire & de plaisir. C'est par la
même raison que les Philosophes lui ont donné
le nom de
pierre honorée, pierre glorifiée, &c.
Voyez sur cela Raymond Lulle,
Testamentum
Antiquissimum, avec son
Codicillum. Ou trouvera
sans doute extraordinaire qu'à l'occasion de
Prométhée, j'appelle le Mont-Caucase un mont
de plaisir; mais on n'en sera pas surpris, si l'on
fait attention que le caucase philosophique est une
vraie source de joie & de plaisir pour l'Artiste,
qui y est parvenu. Toute cette allégorie de Prométhée
n'a rien que de triste, d'effrayant & de
révoltant; mais les Philosophes en font souvent
de telles. Tous les travaux d'Hercule ne nous
représentent que des monstres & des fureurs:
lui-même semble ne s'être acquis sa réputation
du plus grand des Héros, que par des traits de
barbarie & d'inhumanité. Les histoires de Diomede
& de Busiris en sont des preuves non équivoques.
Mais si on les prend pour des allégories,
toute cette férocité s'évanouit; elles ne présentent
alors que des choses fort simples, & qui
n'ont été enveloppées dans des nuages si obscurs,
que pour les cacher au commun du peuple, &,
comme le disent les Philosophes, pour en éloigner
ceux qui en sont indignes, & qui feraient
servir la connaissance qu'ils en auraient, & la
chose même, s'ils la possédaient, à assouvir toutes
leurs passions déréglées. Cette histoire de Prométhée
n'a rien qui semble y conduire; mais si
l'on fait attention que l'aigle était fille de Typhon
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
447
& d'Echidna, on verra bientôt ce qu'elle
signifie. C'est d'elle que Basile Valentin dit (
a):
" Un oiseau léger méridional arrache le coeur
" de la poitrine de la bête féroce & ignée de
" l'Orient. "
=================================
C H A P I T R E
XVIII.
Combat d'Hercule avec Achéloüs.
L A Fable nous présente Achéloüs sous plusieurs
points de vue différents: premièrement,
comme un Roi d'Etolie, selon Alcéus, fils de
l'Océan & de la Terre; & comme un fleuve,
qui décharge ses eaux dans la mer, près des
Iles Echinades. Les uns le disent fils du Soleil
& de la Terre, les autres de Thétis & de la
Terre. Quoi qu'il en soit, Achéloüs avait demandé
Déjanire en mariage, & Hercule voulait
aussi l'avoir. La dispute s'échauffa entr'eux; &
Achéloüs crut ne pouvoir mieux faire, pour se
défendre contre la vigueur & la force d'Hercule,
que de prendre la forme de taureau, & fondre
sur lui avec impétuosité. Il le fit en effet. Hercule,
loin d'en être intimidé, le saisit par les
cornes, & les lui arracha. Achéloüs céda; mais
comme il voulait ravoir ses cornes, il les redemanda
à Hercule, & Achéloüs lui donna la corne
Amalthée.
Les Anciens comparaient assez communément
(a) 12 Clefs.
@
448 FABLES
les fleuves, les rivières, la mer, & même toutes
sortes d'amas d'eaux, aux taureaux, soit à cause
de leur impétuosité, soit à cause du bruit que
font les eaux, quand elles s'écoulent avec rapidité,
parce que ce bruit a quelques rapports
avec les mugissements d'un taureau. C'est de là
sans doute que M. l'Abbé Banier a expliqué la
fable d'Achéloüs par une digue qu'il suppose
avoir été mise par Hercule pour arrêter l'impétuosité
d'un fleuve de ce nom. Il explique aussi
l'enlèvement des cornes d'Achéloüs changé en
taureau, comme si l'on eût détourné un bras du
fleuve. Ces explications ne seraient pas mauvaises
pour expliquer toute autre fable; mais elles
ne peuvent convenir à celle-ci, ou beaucoup
d'autres circonstances restent par ce moyen sans
être expliquées, & ne peuvent en effet l'être suivant
son système. Elle ne dit pas qu'Achéloüs ne
se changea qu'en taureau; il avait pris auparavant
celle de dragon, & reprit ensuite celle
d'homme, suivant Sophocle (
a):
Ovide en parlant de Prothée dit d'Achéloüs (
b),
| (a) | Flumen fuit Procus mihi, Acheloum fero.
|
| | Formis tribus qui me petivit à patre:
|
| | Taurus, deinde pluribus ventrem notis
|
| | Pictus draco, vir inde, cui caput bovis:
|
| | Mento fluebat rivuli potabilis
|
| | Undae nitentis, fontibus simillimi.
|
| | In Trachiniis.
|
| (b) | Nam modo te juvenem, modo te videre leonem,
|
| | Nunc violentus aper: nunc quem tetigisse timerent,
|
qu'il
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
449
qu'il est tantôt un jeune lion, tantôt un sanglier,
puis un serpent, un taureau, une pierre, un arbre,
enfin fleuve & feu. Il faut donc juger d'Achéloüs
comme de Prothée; l'un & l'autre
avaient le pouvoir de changer de formes, quand
ils le voulaient. Il y a eu à la vérité un fleuve
Achéloüs; mais je ne sais pas où M. l'Abbé Banier
a pris que quelques Bergères firent naufrage
dans une des inondations de ce fleuve, & que
cela fit dire qu'elles avaient été changées en ces
Iles qu'on nomme Echinades. Il est aisé de se
tirer d'embarras, quand on invente des faits pour
servir de fondement à ses explications. Il faut
avoir de la bonne foi, & rapporter les choses
telles qu'elles sont. Il y aurait plus de gloire à
avouer son embarras, qu'à se tirer d'affaire par
des faits supposés.
Cette fable est des plus simples à expliquer,
pour celui qui se ressouviendra de la manière
toute naturelle dont j'ai expliqué les précédentes.
Achéloüs était un fleuve, par conséquent de
l'eau. Quelques-uns l'ont dit Roi d'Etolie; mais
ce titre ne change point de nature, qui à cause
de sa propriété volatile & dissolvante, l'a fait
appeler aigle par les Philosophes. Il veut avoir
Déjanire, fille d'Oenée, Roi du même pays; elle
lui était promise, & même fiancée. Voilà deux
Anguis eras: modo te faciebant cornua taurum.
Saepe lapis oteras, a(rb)or quoque saepe vidert.
Interdum faciem liquidarum imitatus aquarum
Flumen eras, interdum undis contrarius ignis.
Métam. l. 8.
II. Partie. F f
@
450 FABLES
Rois d'Etolie en même temps, & de bon accord
ensemble, puisque l'un promet sa fille en mariage
à l'autre. Comment accorder cela pour l'histoire?
Dans mon système, il n'y a point de difficulté.
Achéloüs est l'eau mercurielle simple du
commencement de l'oeuvre, Oenée est l'eau mercurielle
de la seconde opération; c'est ce qui lui
a fait donner le nom d'Oenée, d'οι̑νος,
vin. C'est
celle-là même que Raymond Lulle appelle vin
dans presque tous ses Ouvrages, & Riplée a suivi
son exemple dans plus d'un endroit. Achéloüs
veut avoir sa fille en mariage, & il l'a fiancée,
parce que dans l'opération de l'élixir, on unit
la fille d'Oenée avec l'eau mercurielle. Hercule
se présente, & veut la lui enlever; c'est l'Artiste
qui veut avoir le résultat de l'oeuvre. On suppose
en conséquence un combat entre le mercure &
l'Artiste: Achéloüs voyant qu'il ne peut résister
à Hercule, se change en serpent; mais Hercule
ayant vaincu l'hydre de Lerne, qui ne différait
en rien, pour le fond, d'Achéloüs en serpent,
en vient bientôt à bout, & avec les mêmes armes.
Achéloüs se changea pour lors en taureau,
& en taureau furieux comme celui de Crète;
Hercule le combattit, & lui arracha les cornes,
c'est-à-dire, ce qui lui servait de défense. Quelle
est la défense du mercure philosophique? C'est
sa volatilité; on la lui arrache en le fixant. C'est
aussi ce qu'Ovide a voulu désigner, quand il a
dit qu'Hercule ayant arraché les cornes d'Achéloüs,
il le terrassa:
Admisumque trahens sequitur, depressaque dura
Cornua figit humo, meque alta sternit arena.
Métam. l. 9. Fab. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
451
Achéloüs ne put soutenir la honte d'avoir été
vaincu. Il se précipita dans l'eau, pour s'y cacher,
& les Naïades remplirent sa corne de
toutes sortes de fleurs & de fruits, de manière
qu'elle devint une corne d'abondance. J'ai déjà
dit plus d'une fois que la matière étant fixée,
se précipite au fond du vase. On sait ce que
signifient les Naïades, & personne n'ignore que
l'élixir parfait ou la pierre philosophale est la
vraie corne d'Amalthée, ou la source de tous les
biens.
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C H A P I T R E
XIX.
Le Centaure Nessus percé d'une flèche par Hercule.
H ERCULE ayant vaincu Achéloüs, n'eut
plus de compétiteurs. Il emmenait Déjanire
avec lui, lorsqu'il fut arrêté dans son chemin
par les eaux débordées & impétueuses d'un
fleuve. Ne sachant comment le traverser, il eut
recours au Centaure Nessus, qui savait les gués,
& le pria de passer Déjanire de l'autre côté.
Nessus y consentit, prit Déjanire sur son dos,
& la porta à l'autre rive; mais en traversant la
rivière, la beauté de Déjanire fit impression sur
Nessus, au point de l'engager à vouloir lui faire
violence, dès qu'il eut abordé le rivage Déjanire
se mit à crier; Hercule l'entendit, & se
doutant du dessein de Nessus, il lui décocha
F f ij
@
452 FABLES
une flèche empoisonnée du venin de l'hydre de
Lerne, & le tua. Nessus en mourant donna sa
robe, teinte de son sang, à Déjanire, qui en
fit l'usage que nous verrons dans la suite.
Nous avons déjà parlé de ce Centaure, à l'occasion
de Junon changée en nuée; il naquit
d'Ixion & de cette nuée. Son nom indique ce
qu'il était, c'est-à-dire, le mercure au rouge pourpré,
puisque Νη̑σος, veut dire
une robe bordée de
pourpre; ce qui marque le temps ou la couleur
rouge commence à se manifester sur la matière,
temps auquel Hercule lui décoche une flèche,
après qu'il a passé le fleuve, c'est-à-dire, après que
l'eau mercurielle ne peut plus le volatiliser, &
l'emporter par l'impétuosité de ces flots. Hercule,
dit-on, le tua, parce que la matière est
alors fixe. Il donna sa robe, teinte de son sang,
à Déjanire; c'est la matière au blanc, signifiée
par Déjanire, qui reçoit la couleur rouge, par
l'action du mercure philosophique. Elle la fit
porter à Hercule par Lichas, pour ravoir son
amour; car elle le soupçonnait de l'avoir abandonnée,
pour aimer Iolé, fille d'Euryte. Hercule
la vêtit; mais au lieu d'amour, elle lui
imprima de la fureur: il tua Lichas, & fit ce
que nous dirons, lorsque nous parlerons de sa
mort. Lichas domestique, porteur de la robe
de Nessus, est le mercure philosophique. Les
Philosophes, Trévisan entr'autres (
a), lui donnent
le nom de serviteur rouge, & Basile Valentin,
avec plusieurs autres, le nomment loup,
(a) Philosoph. des Métaux.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
453
à cause de sa voracité & de sa propriété résolutive;
ce qui convient très bien à Lychas, qui
vient de λύω,
dissoudre, & de χέω,
fondre, répandre.
On dit que Déjanire devint jalouse d'Iolé,
parce que cette Iolé signifie la couleur de rouille
qui prend la place de la blanche, d'ΙΙὸς,
rouille
des métaux, & de λάως,
jouir; c'est pour cela
qu'on a supposé qu'elle avait supplanté Déjanire.
On dit Iolé, fille d'Euryte, parce qu'il vient
d'Εύρὼς,
nourriture, corruption, & que la rouille
vient de la corruption. Déjanire se tua avec la
massue de son amant; c'est-à-dire, que la matière
volatile, représentée par Déjanire, fut alors
fixée par la partie fixe: Lychas fut changé en
rocher par la même raison.
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C H A P I T R E
XX.
Mort de Cacus.
I L n'y a pas beaucoup de choses à dire sur
la mort de Cacus, après les explications que nous
avons données jusqu'ici de la mort de ceux qui
périrent par les mains d'Hercule. Cacus est dit
fils de Vulcain, un brigand, un voleur, un méchant,
ce qui même est signifié par son nom, à
moins qu'on ne le fasse venir de Καιω,
brûler,
& de Κυων,
étincelle, qui saute quand on bat le
fer rouge; alors il sera proprement fils de Vulcain;
& comme le feu ravage & détruit tout,
on l'a personnifié dans Cacus, voleur & brigand.
F f iij
@
454 FABLES
Hercule, selon la Fable, le mit à la raison;
c'est-à-dire, que l'Artiste donne au feu un régime
convenable, & l'empêche de gâter la besogne.
C'est de lui dont parle d'Espagnet (
a), lorsqu'il
dit: " Le feu est un tyran & un destructeur
" prenez bien garde à lui, fuyez ce fratricide
" qui vous menace d'un péril évident dans tout
" le progrès de l'oeuvre. " Ovide dit que Cacus
avait trois têtes, & qu'il jetait du feu par la
bouche & par les narines. On peut voir l'explication
de cela dans le chapitre de Geryon, dans
celui de Vulcain, & dans ce que nous avons dit
du dragon de la Toison d'or, de celui du Jardin
des Hespérides, &c.
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C H A P I T R E
XXI.
Délivrance d'Alceste.
M EDEE ayant persuadé aux filles de Pélias
de le couper en morceaux, & de le faire bouillir
dans un chaudron pour le rajeunir, Pélias
n'en revint pas. Alceste, une des filles de ce
malheureux, se retira dans la Cour d'Admete,
pour éviter les effets de la fureur d'Acaste, son
frère, qui la cherchait pour venger la mort de
leur père. Acaste la demanda à Admete, qui en
étant devenu amoureux, ne voulait pas la rendre:
mais Acaste ayant pris Admete, après avoir
(a) Can. 21.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
455
ravagé son pays, Alceste s'offrit au vainqueur
pour la rançon de son amant; elle fut acceptée
& immolée. Admete pria Hercule de la lui rendre:
ce Héros trouva la mort qui s'en était saisie;
il combattit contr'elle, la vainquit, la lia avec
des chaînes de diamants, & lui fit promettre de
rendre à la belle Alceste la lumière du jour.
Je ne conçois pas comment on a pu avoir
l'idée d'expliquer historiquement une fable aussi
visiblement allégorique que l'est celle-ci. Les
circonstances de la mort de Pélias & le combat
d'Hercule contre la mort, auraient quelque chose
de si ridicule pour l'invention, que cette histoire
ne serait bonne qu'à amuser des enfants; & si
M. l'Abbé Banier avait pu pénétrer dans le vrai,
il aurait vu que le ministère d'Apollon n'était
pas inutile pour le dénouement.
Il suffirait, pour donner l'explication de cette
fable, de mettre en français la signification des
noms des personnes qui y entrent; alors elle serait
ainsi: la Mer unique eut pour fille l'Agitation
& le Mouvement. Neptune en devint
amoureux; elle consentit à ses désirs, devint
grosse, & mit au monde, sur le bord de l'eau
agitée & menaçante, deux enfants jumeaux; savoir,
le Noir livide, & le Cruel. Celui-ci chassé
par son frère, se retira au milieu, qui nage, &
y épousa la Jaunisse, dont il eut douze enfants,
tous tués par Hercule, excepté un, lorsqu'ils
vinrent au secours du Brillant & lumineux, qui
était en guerre avec Hercule, parce qu'il avait
refusé à ce Héros la récompense qu'il lui avait
promise, lorsqu'il nettoya ses étables. La Jaunisse
F f iv
@
456 FABLES
épousa ensuite le Fort, son oncle, dont elle eut
trois fils. Le Fort étant mort, le Noir livide lui
succéda. Ce fut lui qui envoya Jason à la conquête
de la Toison d'or. Il en emmena Médée,
qui persuada aux filles du Noir de le couper en
morceaux, & de le faire bouillir dans un chaudron:
elles le firent; mais le Noir, leur père,
loin de rajeunir, y resta mort. La Force, une de
ses filles, se sauva vers celui qui n'avait pas encore
été vaincu; il en devint amoureux, & ne
voulut pas la rendre au petit Vaisseau léger, son
frère, qui la lui avait demandée. Celui-ci piqué
du refus, ravagea le pays de l'amant de la Force,
qui ayant été pris, la lui rendit; le frère immola
la soeur, & Hercule la délivra.
Voici la même fable avec les noms grecs:
Salmonée eut une fille nommée Tyro; Neptune
fut épris d'amour pour elle, & ses poursuites
ne furent pas vaines. Tyro devint grosse, &
mit au monde, sur le bord du fleuve Enippée,
deux frères jumeaux, Pélias & Nélée. Celui-ci
chassé par son frère, se retira à Messene, & y
épousa Chloris, dont il eut douze enfants, tous
tués par Hercule, excepté un, lorsqu'ils vinrent
donner du secours à Augias contre Hercule.
Chloris épousa ensuite Crethée, son oncle, & en
eut trois enfants. Crethée étant mort, Pélias lui
succéda, & envoya Jason à la conquête de la
Toison d'or. Il en ramena Médée, qui persuada
aux filles de Pélias de le couper en morceaux,
& de le faire bouillir dans un chaudron, leur
disant que par ce moyen il rajeunirait. Elles le
firent, & il resta mort. Alceste, une de ses filles,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
457
se sauva chez Admete, qui en devint amoureux.
Acaste, son frère, l'y poursuivit pour venger la
mort de son père. Il la demanda à Admete, qui
refusa de la lui rendre, &c.
Sur cette généalogie d'Alceste, qu'on se rappelle
les explications que nous avons données
des différentes fables que nous avons traitées,
& que l'on en fasse ensuite la comparaison, on
y verra un enfantement sur le bord d'un fleuve;
& de quel enfant? De la couleur noire. On y
trouve la mort de ceux qui ont porté du secours
à Augias, & l'on sait ce qu'il faut entendre par
l'histoire de ce dernier. Jason, neveu du prétendu
Pélias, suffit seul pour apprendre à expliquer les
deux histoires de son père Eson, & de son oncle
Pélias. Pouvait-on mieux exprimer la dissolution
de la matière, qu'en la supposant coupée en
morceaux? Dans quel temps, & par qui? Précisément
dans le temps du noir signifié par Pélias
& par ses filles, c'est-à-dire, par les parties volatiles
qui s'en élèvent. Pélias demeure mort dans
le chaudron, parce qu'il n'aurait plus été Pélias
dès qu'il n'aurait plus été noir: mais il a un fils
qui veut venger sa mort; ce fils poursuit Alceste,
& ravage le pays d'Admete. Le frère des parties
volatiles est alors volatilisé avec elles; mais il
a un principe fixe, & ce principe, tant qu'il est
volatil, ravage le pays qui n'avait pas encore
été subjugué, c'est-à-dire, qui n'avait pas encore
été volatilisé; il se volatilise alors. Sitôt que le
fixe prend la domination, il se met en possession
d'Alceste, il l'emmène avec lui, & l'immole,
c'est-à-dire, qu'il la ramène au fond du vase,
@
458 FABLES
d'où elle s'était sauvée en se volatilisant. Là il
l'immole, en la confondant avec la matière en
putréfaction, appelée
mort. Elle y reste jusqu'à
ce qu'Hercule, aidé du secours d'Apollon, combatte
la Mort, parce que la partie fixe aurifique,
qui est l'Apollon des Philosophes, travaille de
concert avec l'Artiste, pour faire sortir la matière
de la putréfaction, & la tirer des bras de la mort,
c'est-à-dire, la faire passer de la couleur noire à la
couleur grise. C'est alors qu'Hercule la lie avec
des chaînes de diamants, & lui fait promettre de
rendre à Alceste la lumière du jour: car la surface
de la matière est alors parsemée de petites
parties brillantes, que quelques Philosophes ont
appelées
yeux de poissons, & d'autres
diamants
La lumière du jour, ou la vie à laquelle Alceste
est rendue, est la couleur blanche, qui succède
à la grise; car la blanche est appelée
lumière,
jour, vie, comme nous l'avons vu plus d'une
fois dans les différents textes des Philosophes;
que nous avons rapportés à ce sujet dans les
fables précédentes. La Mort ne s'en dessaisit que
dans ce temps-là; parce que, suivant Philalèthe
(
a) & plusieurs autres, la putréfaction dure
jusqu'à la blancheur.
Voilà le simple & le vrai de cette fable. En
vain M. l'Abbé Banier s'efforce-t-il de nous la
donner pour une histoire réelle. Toutes les circonstances
qu'il rejette comme fabuleuses, étaient
très nécessaires pour le fond de l'allégorie; mais
tout est fable pour lui, dès qu'il ne peut l'expliquer
(a) Enarrat. Methodica, pag. 109.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
459
suivant son système. Il fallait que cet Auteur
eût bien mauvaise idée des Rois, des Reines
& des Princesses qu'il suppose avoir vécu dans
ces temps-là. Les Rois étaient tous des tyrans,
des meurtriers, des débauchés; les Reines des
femmes prostituées, & les Princesses des filles
de joie. Les Auteurs qu'il cite pour ses garants,
sont-ils plus croyables que lui à cet égard? Ils
ne furent point témoins oculaires, & ont vécu
bien des siècles après que ces fables ont commencé
à être divulguées. Il avoue lui-même que
Pausanias était si crédule, qu'il a farci son histoire
de tous les faits qu'il avait appris dans ses
voyages, sans en faire aucune critique, & sans
s'embarrasser s'ils étaient vrais ou faux. Paléphate,
qui est presque toujours le cheval de bataille
de notre Mythologue, est, suivant lui, un
Auteur très suspect, accoutumé à donner ses idées
propres pour le fond des Fables, & à les tourner
à sa façon, pour avoir la facilité de les expliquer.
Un système appuyé sur un fondement si ruineux,
peut-il donc se soutenir? Je ne voudrais, pour le
culbuter, que faire des remarques sur les seules
généalogies; on y verrait une infinité d'anachronismes
insoutenables: mais comme je ne me suis
point proposé dans mon plan de relever tous les
faux systèmes inventés pour expliquer les Fables,
je les laisse à d'autres, & je continue le mien.
@
460 FABLES
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C H A P I T R E
XXII.
Thésée délivré des Enfers.
E URYSTHEE n'avait pas donné un moment
de relâche à Hercule; & toujours de plus
en plus jaloux de la gloire que ce héros acquérait
par ses travaux immenses, il chercha à lui en
procurer un où il pût échouer. Il lui ordonna en
conséquence d'aller aux Enfers, & de lui en
ramener le Cerbère. Hercule ne se le fit pas dire
deux fois, & la difficulté de l'entreprise ne fit
que ranimer son courage; il savait d'ailleurs que
son ami Thésée y était détenu, & il était bien
aise de l'en retirer. Mais avant de commencer
cette expédition, il crut qu'il était à propos de
se rendre les Dieux propices, & pour cet effet
il éleva un autel à chacun d'eux; savoir, un à
Jupiter, un à Neptune, un à Junon, à Pallas, à
Mercure, à Apollon, aux Grâces, à Bacchus, à
Diane, à Alphée, à Saturne & à Rhée; il fût
ensuite en Etolie, où il but de l'eau d'une fontaine,
qu'il nomma Léthé (
a), parce qu'elle
avait la vertu de faire oublier tout ce qu'on avait
vu ou fait auparavant.
Ayant donc fait des sacrifices aux Dieux, Hercule
se mit en devoir d'exécuter son entreprise,
& entra dans l'antre du Ténare; il passa l'Achéron
(a) Demophatus, de rebus Etol.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
461
& les autres fleuves des Enfers, & se
rendit enfin à la porte du séjour de Pluton, où
il trouva le Cerbère, ce dragon à trois têtes de
chiens, & dont le reste du corps ressemblait à
un dragon: il était fils de Typhon & d'Echidna
(
a). Comme il était constitué gardien de
l'entrée de ce royaume ténébreux, il voulut empêcher
Hercule d'y pénétrer. Sa figure monstrueuse
n'étonna point Alcide; il combattit le dragon,
le lia de chaînes, & continua sa route. Il trouva
enfin Thésée & son compagnon Pirithoüs, qui
y étaient détenus l'un & l'autre, pour avoir
voulu enlever Proserpine. Alcide demanda le
retour des deux amis dans le séjour des vivants;
mais Aidonée ne voulut point consentir à celui
de Pirithoüs, parce qu'il était descendu aux Enfers
de son plein gré. Il laissa donc Pirithoüs
assis sur la pierre où il l'avait trouvé, emmena
Thésée avec lui, & conduisit en même temps
Cerbère à Eurysthée. En traversant l'Achéron, il y
trouva un peuplier blanc, en coupa une branche,
& s'en fit une couronne.
C'est ici où M. l'Abbé Banier déploie son
savoir, & fait appeler à son secours Pausanias,
Paléphate, & quelques autres Auteurs qu'il ne
décrie pas, lorsque leurs idées s'accordent avec
les siennes; mais il ne fait pas attention que ses
explications ne sont pas soutenues. Dans le chapitre
de Pluton, il le dit Roi d'Espagne; il convient
en même temps qu'Aidonée est le même
que Pluton, & il dit cependant Aidonée Roi
(a) Hésiod, Théogon.
@
462 FABLES
d'Epire (
a). Il l'avait dit (
ibid. p. 277) Roi de
Thesprotie, & qu'il fut blessé d'un coup de flèche
par Hercule, lorsqu'il vint l'interrompre pendant
qu'il nettoyait les étables d'Augias. Ainsi
voilà Pluton Roi d'Espagne, & Roi d'Epire,
car la Thesprotie en faisait partie. Ce sont sans
doute ces deux Royaumes qui composaient l'Empire
des Enfers. Mais comment accorder cela
avec ce que ce savant Mythologue avait dit des
Enfers (
b)? Il les place en Egypte, & prouve
que l'idée que nous en donnent les Grecs, est
prise de ce qu'en débitaient les Egyptiens, chez
qui l'on trouvait l'Achéron ou le lac Achéruse,
le Styx, Caron, les Juges Minos, Eaque &
Rhadamante, &c. Comment après cela établir
l'empire ténébreux de Pluton ou d'Aidonée dans
la Grèce & dans l'Espagne? Pourquoi de tant
de voyages faits par Hercule & Thésée dans l'Epire,
n'en a-t-on nommé aucun, comme voyage
des Enfers, quoique, selon notre Mythologue
(
ibid. p. 457) l'Epire était prise chez les Grecs
pour l'Enfer, parce qu'elle était un pays bas par
rapport au reste de la Grèce? M. le Clerc (
c)
avait supposé cela pour se tirer d'embarras. Il paraît
que M. l'Abbé Banier a étudié à son école,
car ses suppositions sont fréquentes, & le mal
est qu'il n'avertit pas que ce sont des suppositions;
& les donne comme des faits certains &
reconnus. Mais passons là-dessus, & venons à
des explications plus simples que les siennes.
(a) Mythol T. III. p. 287.
(b) Ibid. T. II. L. 4. c. 5. & suiv.
(c) Biblioth. Univ. T. 6.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
463
Il suffisait, pour démontrer que cette histoire
du retour de Thésée est une pure fable allégorique,
de prouver qu'Hercule & Thésée, prétendu
Roi d'Athènes, n'ont pu être contemporains.
On dira sans doute qu'il y a eu plusieurs Hercules,
mais c'est ce qui reste à prouver. Supposé
même qu'il y en ait eu trois, savoir l'Egyptien,
l'Idéen & le Grec, auquel attribuera-t-on ce fait?
Ce ne peut être à l'Egyptien; il se serait écoulé
trop de siècles entre l'existence de Thésée & la
sienne. Ce ne pourrait être l'Hercule Idéen,
puisqu'il était un de ces Dactyles à qui l'éducation
de Jupiter fut confiée. Il faut donc que ce
soit le Grec, fils d'Alcmene. Mais le Cerbère,
fils de Typhon, aurait-il donc vécu depuis Osiris
jusqu'à l'Hercule de Thèbes? Comment d'ailleurs
Thésée aurait-il pu accompagner Pirithoüs
pour enlever Proserpine à Pluton? Cérès sa mère
n'est point distinguée d'Isis, suivant Hérodote;
M. l'Abbé Banier en convient lui-même, comme
nous l'avons vu dans le chapitre de l'enlèvement
de Proserpine. Si Cérès est donc la même qu'Isis,
Thésée & Alcide n'étaient certainement pas contemporains
de Proserpine, il y a eu un intervalle
de bien des siècles entr'eux; d'ailleurs l'une était
Egyptienne & les autres étaient Grecs. Les généalogies
de Thésée & d'Hercule que nous donne
M. l'Abbé Banier, ne prouvent rien; elles sont
d'autant plus incertaines, que les anciens sur
lesquels il les établit, ne sont point du tout d'accord
entr'eux. Plutarque (
a), & le Scholiaste de
(a) Vie de Thésée.
@
464 FABLES
Pindare, sur l'Ode 17, disent qu'Alcmene était
fille de Lysidice; Apollodore (
a) la dit fille d'Anaxo,
d'autres la font descendre d'ailleurs; &
tout ce qu'on peut assurer, c'est que la Fable dit
qu'Alcide naquit quelques mois après Eurysthée,
fils de Sthénélus; qu'Amphitryon étant frère
d'Anaxo, nièce de Sthénélus, Amphitryon était
oncle d'Alcmene, Sthénélus oncle d'Amphitryon,
& qu'il serait par conséquent contre l'ordre
de la nature, & presque impossible, que
Sthénélus, grand-oncle de la mère d'Alcide, eût
pu engendrer Eurysthée dans le même temps
qu'Alcmene devint enceinte d'Hercule. Ce n'est
pas tout; nous avons prouvé assez clairement dans
le chapitre de Persée, qu'il n'était qu'une personne
allégorique. L'histoire de Méduse est manifestement
fausse, de même que la délivrance
d'Andromede. Si Persée n'a pas existé, que deviendront
Alcée, grand-père prétendu d'Alcmene,
bisaïeul d'Hercule; & Sthénélus, frère d'Alcée,
également fils de Persée & d'Andromede:,
par conséquent père du grand-oncle d'Alcide?
De plus, quelle époque certaine nous donnera-
t-on, qui puisse prouver que Pélops, fils de Tautale,
vivait du temps de Persée, puisqu'il est dit
qu'il servit aux Dieux son fils Pélops dans un
festin, & que Cérès en mangea l'épaule? Comment
peut-il se faire dans ce cas-là que Mestor,
fils de Persée, ait épousé Lysidice, fille de Pélops?
Si M. l'Abbé Banier ou les autres Auteurs
qu'il prend pour garants de sa généalogie d'Hercule,
(a) Bibl. L. 2.
cule,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
465
avaient fait réflexion là-dessus, ils ne l'auraient
point donnée avec tant de confiance; ils
y auraient vu un labyrinthe, dont il leur était
impossible de se tirer; ils n'auraient osé avancer
le voyage de Thésée aux Enfers, & sa délivrance
par Hercule, comme une fable, dont le fond
était une histoire véritable. C'est vouloir se tromper,
& tromper les autres, que de nous donner
des fables pures pour des vérités. Le voyage seul
de Thésée en Egypte pour combattre le Minotaure,
aurait dû faire douter de l'existence de
ce Héros, qui s'était, dit-on, proposé Hercule
pour modèle, lorsqu'il entendit le bruit que faisaient
ses exploits. Le Minotaure n'existait point
sans doute du temps d'Hercule, car Eurysthée n'eut
pas manqué d'envoyer Alcide pour le lui amener.
Il faudrait cependant dire qu'il existait du
temps d'Alcide, puisque les Athéniens s'étaient
engagés d'envoyer à Minos en Crète sept jeunes
garçons & sept jeunes filles, tous les neuf ans,
pour être dévorés par le Minotaure, & que Thésée
ne fut pas de la première bande, & de la seconde
de ceux qui y allèrent.
Mais que doit-on penser de Thésée? Son nom
seul l'indique parfaitement dans mon système;
car il vient de Θής,
serviteur, domestique, & c'est
le nom que les Philosophes ont souvent donné
à leur Mercure. Trévisan (
a) l'appelle notre
serviteur rouge; Philalèthe & bien d'autres le
nomment notre serviteur fugitif, à cause de sa
volatilité. La Fable l'indique assez, en le disant
(a) Philos. des Métaux.
II. Partie. G g
@
466 FABLES
fils de Neptune, puisque c'est une eau mercurielle;
elle dit qu'il se proposa Hercule pour
modèle, parce que le mercure agit de concert
avec l'Artiste. C'est pourquoi la même Fable suppose
que Thésée accompagna Hercule quand il
fut combattre les Amazones, & qu'Alcide lui
donna Hippolyte pour récompense.
Que l'on suive Thésée pas à pas dans ses expéditions,
& que l'on les compare avec celles
d'Hercule, on les trouvera toutes semblables.
Il précipita dans l'eau Sciron, qui y précipitait
les passants, c'est-à-dire, que la matière devenue
fixe comme la pierre, est précipitée au fond de
la mer des Philosophes par l'action du mercure;
car σκἰρος signifie
du moellon, de la pierre. Hercule
précipita aussi la pierre d'Alcyonée; il fit
manger Diomede à ses propres chevaux parce
qu'il avait fait subir la même mort aux étrangers
qui venaient chez lui. Thésée étouffa Cercyon;
Hercule étouffa Anthée. Thésée tua Polypemon,
surnommé Sinis, qui veut dire
mal,
perte & dommage; Hercule tua Busiris. Thésée
fit mourir un voleur nommé Périphete, fils de
Vulcain; Hercule ôta aussi la vie à un brigand
nommé Cacus, fils de Vulcain. Il combattit contre
les Centaures; Hercule le fit aussi. Thésée
enleva Ariadne; Hercule enleva Déjanire. Ils détruisirent
l'un & l'autre des brigands; ils purgèrent
l'un & l'autre divers Pays des monstres
qui les infestaient. Ils eurent également diverses
femmes, qu'ils abandonnèrent pour d'autres.
Quelques Auteurs dirent que Thésée enleva la
belle Hélène, soeur de Castor & de Pollux, &
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
467
fille de Tyndare. Nous avons déjà parlé de cette
Hélène dans le chapitre de Castor & Pollux, &
nous en parlerons dans le Livre suivant.
L'histoire de Thésée donne beaucoup d'embarras
à tous les Mythologues; & M. l'Abbé
Banier a raison d'avouer qu'elle fait une des plus
considérables difficultés, pour adapter chronologiquement
les époques de sa vie sur le rapport
des Auteurs. Des faits supposés, & purement
allégoriques, ont-ils été inventés pour former
une histoire véritable? On dit que Thésée était
du nombre des Argonautes. Il faudrait cependant
que Thésée fût très vieux dans le temps de cette
expédition, s'il est vrai qu'il enleva Ariadne, qui
fut mère de Thoas & grand-mère d'Hypsiphile,
dont Jason devint amoureux en allant à la conquête
de la Toison d'or. On dit aussi qu'Hercule
accompagna Jason. Hercule était plus vieux que
Thésée; Hercule l'était donc extrêmement dans
ce temps-là. On dit d'un autre côté qu'Egée, père
de Thésée, épousa Médée; ce qui ne put se faire
qu'après que Jason l'eut emmenée avec lui de la
Colchide. De quel âge devait donc être Egée?
Ce n'est pas tout. On avance que Thésée était
fort jeune lorsqu'Egée épousa Médée, & qu'il
s'habilla en fille, pour n'être pas découvert par
Médée, qui avait dessein de le persécuter comment
aura-t-il donc pu enlever Ariadne? M. l'Abbé
Banier, pour se tirer d'embarras, aime mieux
dire que Thésée ne fut pas à Colchos avec Jason,
& il ajoute avec beaucoup de confiance, que
Thésée vécut jusqu'à la guerre de Troye: il aurait
pu dire même qu'il y assista, & je ne l'aurais
G g ij
@
468 FABLES
pas contredit. Je dis même plus: Thésée
était aussi à la conquête de la Toison d'or, quelques
temps que l'on puisse supposer s'être écoulés
entre l'une & l'autre expédition. Tout cela s'accorde
parfaitement avec mon système, puisque
la conquête de la Toison d'or & la prise de Troye,
ne sont que deux différentes allégories de la Médecine
dorée, où Thésée est un des principaux
Acteurs, comme on le verra dans le Livre suivant.
Il n'est donc pas étonnant que les Mythologues
se donnent la torture inutilement pour
expliquer ces Fables allégoriques par l'histoire;
il leur sera toujours impossible d'en ajuster les
époques, de manière qu'elles fassent une histoire
suivie; les anachronismes se trouveront à chaque
pas avec quelque soin & quelque adresse qu'on
laisse à côté, comme fabuleux, tout ce qu'on ne
saurait adapter. M. l'Abbé Banier l'entendait
parfaitement. Mais aussi ne nous donne-t-il pas
la Fable dans sa pureté; c'est une histoire de sa
façon. On doit cependant le louer des recherches
savantes qu'il a faites; il serait à souhaiter qu'elles
eussent été faites moins inutilement. Mais
revenons au voyage d'Hercule.
Quand on sait ce que c'est que le Dragon des
Hespérides, celui de la Toison d'or, l'Aigle qui
dévorait le foie de Prométhée, le Lion Néméen,
&c. tous frères ou soeurs, enfants de Typhon
& d'Echidna, on sait ce que c'était que Cerbère,
ou le chien à trois têtes, gardien de l'entrée
du palais ténébreux de Pluton, ou, si l'on veut,
d'Aidonée, qui signifie la même chose, puisqu'il
vient d'ΑΑιδησ, qui est un surnom de Pluton, &
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
469
qui signifie l'enfer, à moins qu'on ne veuille
le faire venir d'ΑΑἰδων,
brûlant, caustique; il
signifiera pour lors la dissolution qui se fait de
la matière philosophique pendant le temps que
dure la couleur noire, appelée Enfer par les
Adeptes. J'accorderai volontiers à M. l'Abbé Banier
que le Cerbère était un dragon renfermé
dans un antre, puisque les Philosophes l'appellent
communément Dragon; il est renfermé dans
un antre, où il n'y a qu'une ouverture, étant
dans le vase philosophique. Il est constitué gardien
de la porte des Enfers; car, pour parvenir
à la couleur noire, qui est l'entrée de l'oeuvre,
ou la clef, il faut nécessairement que la matière
se dissolve. Cerbère gardait donc l'entrée des
Enfers, comme le Dragon des Hespérides était
constitué gardien de la porte du Jardin où croissaient
les pommes d'or, & de même qu'un autre
dragon gardait aussi la porte de l'endroit où
était suspendue la Toison d'or. On voit dans
toutes les Fables, que ces monstres sont toujours
à la porte. Flamel (
a) en a mis deux au lieu
d'un, parce qu'il a voulu signifier le combat du
fixe & du volatil. Dans les autres Fables on a
supposé qu'Hercule avait tué ces Dragons; ici
on se contente de dire qu'il le lia pour l'emmener
à Eurysthée; mais l'un & l'autre signifient la
même chose, puisque
lier ou
tuer sont des termes
métaphoriques synonymes, dont les Philosophes
se sont également servi pour marquer la
fixité. Northon, dans son ouvrage qui a pour titre,
(a) Explicat. des Fig. hiérogl.
G g iij
@
470 FABLES
Crede mihi, emploie très souvent le terme
lier
dans ce sens-là. L'Auteur anonyme du
Cato-
Chemicus, Arnaud de Villeneuve (
a) & bien
d'autres s'en servent aussi. Il n'aurait pu en effet
mener Cerbère à Eurysthée, s'il ne l'avait lié ou
tué, dans le sens philosophique. J'en ai dit la
raison, lorsque j'ai expliqué ce que c'était qu'Euristhée
& le sanglier d'Erymanthe.
Après avoir lié le Cerbère, Hercule continua
sa route, & rencontra Thésée & Pirithoüs; il
emmena le premier avec lui, & laissa l'autre
assis sur la pierre où il l'avait trouvé. Pirithoüs est
dit avec raison fils d'Ixion, puisque Pirithoüs
signifie tentative inutile, & qu'Ixion tenta inutilement
d'avoir commerce avec Junon. La même
chose arriva à Pirithoüs, lorsqu'il voulut enlever
Proserpine. Quand il accompagna Thésée,
qu'il enleva Hélène, le sort décida de sa possession
en faveur de Thésée, & Pirithoüs n'eut rien.
Thésée lui promit seulement de l'aider quand il
voudrait enlever une autre femme qui lui plairait.
Il le fit à l'égard de Proserpine, & Pirithoüs
échoua, quoique accompagné de Thésée,
qui serait resté dans l'Enfer avec lui, si Hercule
n'était venu l'en délivrer.
Voilà le vrai contraste, & la différence qui se
trouve entre un chercheur de pierre philosophale
& un véritable Philosophe hermétique. Pirithoüs
est le portrait du premier, & Hercule l'est du second.
Ixion, que la Fable dit fort à propos fils
de Phlégyas, de φλήγω
brûler, n'embrassa qu'une
(a) Rosarium.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
471
nuée; parce que les Souffleurs n'ont que la fumée,
qui semble une nuée pour résultat de leurs
opérations. Le Souffleur, fils d'Ixion, fait aussi
des tentatives inutiles, quoiqu'il travaille quelquefois
sur la matière requise, parce qu'il ne suffit
pas d'avoir Thésée pour compagnon, il faut aussi
avoir Hercule avec soi.
Pontanus (
a) avoue qu'il a été fort longtemps
un vrai Pirithoüs, & qu'il a bien erré deux cents
fois, quoiqu'il travaillât sur la matière due, mais
parce qu'il ignorait le feu philosophique, dont
il fut à la fin instruit par la lecture du Traité
d'Artéphius. Si l'on brûle la matière, on deviendra
un Ixion, fils de Phlégyas, & l'on n'embrassera
que la fumée, ou l'on sera un Pirithoüs; on
aura pour résultat une masse informe & solide
comme une pierre, & l'on restera là, comme il
resta sur celle où Hercule le trouva assis.
Il n'en est pas de même du véritable Artiste.
Quand il travaille sur la véritable matière, il
fait ramener Thésée au séjour des vivants; c'est-
à-dire qu'il sait la faire sortir du noir, & la
faire passer au blanc, après avoir lié le Cerbère.
C'est ce que la Fable a voulu désigner, en disant
qu'Hercule se fit une couronne de feuilles de
peuplier blanc; parce que les feuilles de cet arbre
sont blanches par dessus, & comme noires par
dessous; ce qui est un vrai symbole de la matière
philosophique, dont la superficie commence à
blanchir, lorsque le dessous est encore noir. Hercule
conduisit ensuite le Cerbère à Eurysthée,
(a) Epistola.
G g iv
@
472 FABLES
comme il lui avait mené le lion Néméen son
frère, les troupeaux de Géryon, & les autres
monstres dont nous avons parlé. C'est à ce sujet
qu'on peut appliquer aux Artistes ignorants ces
vers de Virgile.
. . . . . Facilis descensus Averni:
Noctes atque dies patet atri janua ditis,
Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,
Hoc opus, hic labor est; pauci quos aequus amavit
Jupiter aut ardens evexit ad aethera virtus.
Aeneid. VI.
On peut trouver la vraie matière des Philosophes,
qu'ils ont cachée sous des noms si différents,
qu'on ne peut guères la découvrir que par
les propriétés qu'ils lui donnent. Le studieux Artiste
qui aspire à la science hermétique, doit donc bien
prendre garde à la différente signification de ces
noms équivoques, que les Philosophes emploient
dans leurs écrits. Souvent, dit d'Espagnet (
a),
ils s'expriment de manière à donner à entendre
le contraire de ce qu'ils pensent, non point à
dessein de falsifier ou de trahir la vérité, mais
seulement pour l'embrouiller & la cacher. Et s'ils
se sont appliqués à cacher quelque chose, c'est
particulièrement ce rameau d'or dont Enée eut
besoin pour entrer dans les Enfers, ce rameau
Quem tegit omnis
Lucus, & obscuris claudunt convallibus umbrae:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(a) Can. 15.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
473
Ipse volens facilisque sequetur,
Si te fata vacant; aliter non viribus ullis
Vincere, nec duro poteris convellere ferro.
Virg. Aeneid. Lib. VI.
Virgile lui-même parle de ces ambages & de
ces équivoques en ces termes, un peu au-dessus
de ceux que nous avons cités en premier lieu:
Talibus ex adito dictis Cumae a Sibylla
Horrendas sanit ambages, antroque remugit,
Obscuris vera involvens.
Que l'on suive avec attention la relation que
fait ce Poète de la descente de son héros aux
Enfers, & qu'on la compare ensuite avec ce que
nous avons dit jusqu'ici, on y trouvera un rapport
parfait. Il y met sous les yeux tous les personnages
feints des fables que nous avons expliquées,
& il les fait trouver sur le chemin d'Enée,
suivant la place qu'ils tiennent dans les allégories
fabuleuses de la suite des opérations, comme
on le verra à la fin du Livre sixième de cet
Ouvrage.
Ce n'est pas assez de connaître la matière, il
faut aussi savoir la travailler; il faut un Alcide
pour cela, & non pas un Pirithoüs; car Jason
n'aurait osé entreprendre la conquête de la Toison
d'or, s'il ne l'avait eue avec lui, comme l'a
fort bien dit Augurelle:
Alter inauratam noto de vertice pellem
Principium velut ostendit, quod sumere possis;
Alter onus quantum subeas.
Chrysop. L. 2.
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474 FABLES
Virgile semble avoir voulu indiquer la qualité
naturelle de la terre des Philosophes, & la manière
de la cultiver, lorsqu'il a dit:
Pingue solum primis extemplo à mensibus anni
Fortes invertant Tauri. . . . . . . . . . . .
. . . Tunc zephyro putris se gleba resolvit.
Georg. I.
Je ne fais l'application de ces vers que d'après
d'Espagnet, qui était un Philosophe bien en état
de les appliquer à propos.
Je finis ici ce qui regarde Hercule, & je passe
sous silence une infinité d'autres travaux qu'on
lui attribue, parce qu'il sera aisé de les expliquer
par ceux que j'ai rapportés. On y a vu le portrait
de l'Artiste au naturel; la constance & la
fermeté d'esprit qu'il doit avoir, la patience dans
les opérations, & le travail qu'il a à faire. Ce
n'est pas un secret de peu de conséquence que
l'on cherche; il mérite bien que l'on se donne
des peines & des fatigues pour l'acquérir. Trévisan
l'a cherché depuis l'age de dix-neuf
jusqu'à soixante-deux. Raymond Lulle ne l'aurait
jamais cru vrai, si Arnaud de Villeneuve ne le
lui avait prouvé par l'expérience, lorsqu'il se vit
hors d'état de répondre aux arguments subtils &
aux objections savantes de Raymond Lulle.
Avicenne dit lui-même (
a) qu'il a usé plus
d'huile à étudier la nuit pour apprendre cet art-
là, que les autres n'ont bu de vin. Il apporte
(a) De anima, Dict. I. cap. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
475
trois arguments pour en prouver la vérité & l'existence,
dont le dernier est en ces termes: " Si
" je ne voyais pas & si je ne touchais pas l'or &
" l'argent philosophiques, je dirais que le ma"
gistère des Philosophes est faux; mais parce
" que je le vois, je crois, & je sais qu'il est vrai
" & réel. Comprenez, dit Calid, la vertu, la
" valeur du magistère, la grâce que Dieu vous
" fait de vous en donner la connaissance, &
" travaillez. Dieu ne vous l'accorde pas pour
" votre vanité, votre esprit, votre subtilité; il
" en favorise ceux qu'il lui plaît. Travaillez donc
" pour sa gloire; adorez votre Créateur, qui vous
" accorde une si grande grâce. "
@
476 FABLES
L I V R E
VI.
Histoire de la guerre de Troye, & de la prise de cette Ville.
O n a regardé depuis beaucoup de siècles
cette fiction comme l'événement le plus célèbre
de l'antiquité. Les deux plus fameux Poètes,
Homère & Virgile, l'ont chanté avec tout
l'art dont ils étaient capables, & ce n'est pas
peu dire: le premier en a fait le sujet de son
Iliade & de son Odyssée; le second en a imaginé
les suites, pour fournir à son admirable
ouvrage de l'Enéide.
Le grand nombre de villes qu'on dit avoir été
bâties par les Troyens, qui s'échappèrent & survécurent
à la ruine de la leur; l'existence réelle
de ces villes, & une infinité de faits rapportés
par ces Poètes, semblent prouver si solidement
la réalité de cet événement, qu'on n'oserait presque
se mettre en devoir de le révoquer en doute,
à plus forte raison oserait-on encore moins entreprendre
de le réfuter. Virgile, comme le dit fort
bien M. l'Abbé Banier, a décrit dans le second
Livre de son Enéide, la prise de cette ville, de
manière qu'en le lisant l'on se trouve dans Troye,
qu'on en connaît jusqu'aux rues & aux principaux
Palais, & qu'on ne s'y égarerait pas. Bien
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
477
d'autres Auteurs, Quintus Calaber, Coluthus,
Triphiodore, Darès Phrygien, Tite-Live, Denis
d'Halicarnasse, en ont traité; Dictys de Crète
va même jusqu'à assurer qu'il y était présent.
Comment n'en pas croire à de tels témoignages?
Malgré toutes ces preuves, cette histoire a un air
si fabuleux, & ressemble si fort à une histoire
inventée à plaisir, qu'on ne peut s'empêcher d'en
douter, quand on en examine de près toutes les
circonstances. Homère est le premier qui en ait
parlé; tous ceux qui en traitent, Historiens ou
Poètes, semblent l'avoir copié, au moins pour
le fond; & pour l'accessoire, chacun l'a orné à
sa fantaisie. Dictys de Crète, & Darès le Phrygien,
ont beau dire qu'ils y assistèrent, personne
ne veut les en croire sur leur parole. M. l'Abbé
Banier, aussi incrédule que les autres à cet égard,
& qui en conséquence les aurait dû tenir pour
suspects dans le reste, ne fait cependant pas difficulté
d'employer leur autorité quand elle vient
à propos pour son système. Mais enfin, chacun
en croira ce qu'il voudra. On peut sans conséquence
croire ce fait, ou ne le croire pas; je laisse
au Lecteur la liberté là-dessus, & il se délibérera
pour ou contre, comme bon lui semblera, après
les preuves que j'aurai donné pour prouver que
c'est une pure allégorie.
@
478 FABLES
=================================
C H A P I T R E
P R E M I E R.
Première preuve contre la réalité de cette histoire.
DE L'ORIGINE DE TROYE.
D ARDANUS est regardé comme le fondateur
du royaume de Troye, & l'on n'a aucune
preuve de son existence. On donne ensuite
sa généalogie, & l'on dit qu'il épousa la fille du
Roi Scamandre, dont il eut Ericthonius qui succéda
à Dardanus. Tros vint ensuite, & succéda
à Ericthonius; Tros eut pour fils Ilus, & celui-
ci Laomedon. C'est sous ce dernier qu'Apollon
& Neptune furent exilés du ciel par Jupiter,
pour avoir voulu lier ce Dieu, de concert avec
les autres & les Déesses. Ils se retirèrent vers
Laomedon, & s'engagèrent à lui, sous promesse
de récompense, de bâtir les murs de Troye. Les
uns disent que les pierres se rassemblaient, &
s'arrangeaient d'elles-mêmes au son de la Lyre
d'Apollon. D'autres avancent, avec Homère, que
Neptune les éleva, pendant qu'Apollon gardait
les troupeaux de Laomedon. Ovide est du premier
sentiment (
a).
(a) Ilion aspicies, firmataque turribus altis
Maenia Phoebea structa canore lyrae.
Epist. Paridis.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
479
Virgile dit (
a) qu'ils furent édifiés par Vulcain.
La Fable ajoute que Laomedon ne voulut
point donner à Neptune la récompense dont ils
étaient convenus; qu'ayant respecté néanmoins
Apollon comme un Dieu, & méprisé Neptune,
celui-ci irrité s'en vengea, en envoyant un monstre
marin qui ravageait tout le pays. Nous en
avons parlé, lorsque nous avons fait mention de
la délivrance d'Hésione par Alcide.
Voilà donc trois fondateurs de Troye, & trois
fondateurs fabuleux, c'est-à-dire, trois Dieux,
Apollon, Neptune & Vulcain, qui n'ont jamais
existé ni Dieux ni hommes. On peut néanmoins
attribuer l'établissement de la ville de Troye à
chacun d'eux en particulier, & dire en même
temps que ces trois Dieux y ont travaillé, puisqu'ils
sont requis tous trois pour la perfection
de l'oeuvre hermétique, suivant ce que nous avons
vu jusqu'à présent: Vulcain est le feu philosophique,
Neptune est l'eau mercurielle volatile,
& Apollon est la partie fixe, ou l'or des Sages.
Il n'est pas surprenant qu'on ait dit que les pierres
s'arrangeaient d'elles-mêmes au son de la
lyre d'Apollon. On avait dit qu'Orphée faisait
mouvoir les pierres & les arbres au son du même
instrument, & qu'il avait conduit le navire Argo
de la même manière. On a dû voir ci-devant que
les parties qui composent le magistère des Sages,
se rassemblent d'elles-mêmes pour s'arranger &
(a) . . . An non viderunt maenia quondam
Vulcani fabricata manu concidere in ignes?
Aeneid. L. 9.
@
480 FABLES
se réunir en une masse fixe, appelée Apollon,
ou Soleil philosophique, parce que la partie fixe
est comme un aimant, qui attire les parties volatiles
pour les fixer avec elle, & en faire un
tout fixe, appelé pierre; c'est ce qui forme la
prétendue ville de Troye, qui en est le symbole.
On dit pour la même raison qu'elle fut édifiée
sous le règne de Laomedon, & que ces Dieux
travaillaient pour lui; parce que l'objet des opérations
philosophiques est Laomedon même, qui
signifie pierre qui commande, & qui a une grande
puissance, de λα̑ος,
pierre, & de μέδω,
je commande.
Ce prétendu commandement & cette
puissance ont fait donner à Laomedon le titre
de Roi.
Si l'on veut s'en tenir à la généalogie des prétendus
Rois de Troye qui ont précédé Laomedon,
on trouvera précisément dans leurs noms
une nouvelle preuve qu'elle n'est qu'une pure allégorie
du magistère Philosophique, puisque Dardanus
qu'on dit avoir été le premier Roi & le
fondateur de Dardanie, qui prit ensuite le nom
de Troye, signifie être en repos, dormir, de
δαρθάνω,
dormir, se reposer; parce que la matière,
après avoir été mise dans le vase au commencement
de l'oeuvre, reste longtemps comme assoupie
& sans mouvement; ce qui a engagé les Philosophes
à donner au temps qu'elle demeure en
cet état, le nom d'
hiver, parce que la nature
semble engourdie & assoupie pendant cette saison-
là. Dans cette
première opération, dit Philalèthe
(
a), que nous appelons l'hiver, la matière
(a) Enarrat. Meth. p. 117.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
481
est comme morte, le mercure se mortifie, la noirceur
se manifeste. Mais sitôt qu'elle commence
à fermenter & à se dissoudre, Ericthonius naît
de Dardanus; car Ericthonius veut dire, dissous,
brisé en pièces, d'έρεἰκω,
je romps, je brise. La
matière brisée & en voie de dissolution, est signifiée
par Tros, fils & successeur d'Ericthonius; car,
selon Eustathius, τἰθρώσκω vient de τειρω,
abattre,
broyer, & τρωσις de
titrosco. Cette matière étant
dissoute, devient comme de la boue & de la
fange; & alors Ilus succède à son père Tros,
parce qu'ΙΙλὺς veut dire
un bourbier, de l'ordure;
ce qui a donné occasion aux Philosophes de nommer
boue, fumier, leur matière dans cet état de
putréfaction. Ilus fut père de Laomedon, & c'est
sous son règne qu'Apollon édifia les murs de
Troye, parce que la matière commence à se fixer
& à devenir pierre des Philosophes, lorsqu'elle
sort de la putréfaction.
Voilà la véritable origine de Troye, voilà quels
ont été ses Rois & ses fondateurs, & je ne vois pas
sur quoi M. l'Abbé Banier fixe la durée du règne de
Dardanus à soixante-deux ans, celle d'Ericthonius
à quarante-six, celle d'Ilus à quarante, & celle de
Laomedon à vingt-neuf. Ce qu'on peut dire de
vrai en adaptant même son système, c'est qu'une
ville telle qu'on nous représente celle de Troye
au temps de sa ruine, n'aurait pu manquer d'être
très célèbre auparavant; il n'en est cependant fait
aucune mention avant le voyage qu'y fit Hercule,
pour délivrer Hésione, fille de Laomedon.
Comment aurait-il pu se faire qu'une ville fût
devenue si peuplée, si célèbre en si peu de temps,
II. Partie. H h
@
482 FABLES
& que sa ruine eût succédé immédiatement à sa
naissance? Aurait-on pu y ramasser assez de monde
pour résister à toutes les forces réunies de la
Grèce? Quand on y aurait assemblé tous les habitants
de la Phrygie, ils n'auraient pu tenir six
mois, à plus forte raison dix ans, contre une
armée aussi formidable & aussi nombreuse. Pour
prouver le faux de ce qu'avance M. l'Abbé Banier,
(sans doute sur la foi d'anciens historiens,
qui n'avaient pas fait toute l'attention nécessaire
à ce qu'ils rapportent) il suffirait de rapprocher
les faits qu'il cite. Cet Auteur dit (
a) que Tros
eut trois fils, dont l'un appelé Ganimede, fut
enlevé par Tantale (
b); que ce Tantale fit la
guerre à Tros, & qu'après sa mort, Ilus la continua
contre Pélops, fils de Tantale; que trente-
cinq ans seulement avant la guerre de Troye sous
Priam, Hercule avait saccagé cette ville, tué
Laomedon, & enlevé Hésione, (Tome II. page
515); que Tantale vivait cent trente ans avant
la prise de Troye, (Tom. III. p. 435); que Pélops
eut pour fils Atrée, qui se retira chez Eurysthée,
dont il épousa la fille Aerope, & lui succéda peu
avant la guerre de Troye. Le même Auteur avait
dit (
c) que Mestor, fils de Persée, épousa Lysidice,
fille de Pélops; que Sthénélus, frère de Mestor,
épousa Micippe, aussi fille de Pélops, & en
eut Eurysthée. Je demande au Lecteur s'il comprend
quelque chose dans un tel galimatias.
Conçoit-on qu'Atrée, fils de Pélops, ait pu se
| (a) Myth. T. 3. p. 429. | (c) Ibid. p.266.
|
| (b) Ibid. p. 324 & 395. |
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
483
retirer chez Eurysthée, épouser sa fille, & lui succéder,
après qu'il eut été tué par Hillus, fils
d'Hercule? Est-il possible que Pélops ait pu faire
la guerre à Ilus, si, suivant Plutarque (
a), Pélops
était bisaïeul d'Hercule, qui tua Laomedon
fils d'Ilus? Quand même on donnerait Anaxo,
fille d'Alcée, frère de Sthénélus, pour aïeule à
Hercule, la même difficulté s'y trouverait également.
Ce n'est pas la seule. Hercule, dit notre Mythologue,
ravagea la ville de Troye, & tua Laomedon
trente-cinq ans avant la ruine de cette
ville par les Grecs. Les fils d'Hercule étaient
encore jeunes quand leur père mourut. Ils devinrent
grands, & avec le secours de Thésée, parent
& ami d'Hercule, ils firent la guerre à Eurysthée,
& Hillus le tua de sa propre main. Atrée qui
avait épousé sa fille Aerope, lui succéda, en eut
Ménélas & Agamemnon, qui furent eux-mêmes
mariés, l'un à Hélène, l'autre à Clytemnestre,
avant la guerre de Troye, & commandèrent les
troupes qui en firent le siège.
Il faut avouer que M. l'Abbé Banier est un
homme qui fait faire bien de la besogne en peu
de temps. Il ne lui faut que trente-cinq ans pour
former au moins deux générations de héros; &
suivant son calcul, la conquête de la Toison d'or
n'aura précédé la guerre de Troye que de trente-
cinq ans, puisque Hercule quitta les Argonautes
pour aller délivrer Hésione. Hercule, après cette
expédition contre Troye, en fit encore bien
(a) Vie de Thésée.
H h ij
@
484 FABLES
d'autres avant que de mourir. Il délivra Thésée
des Enfers: " (
a) après avoir pris un grand
" nombre de villes, & exécuté les travaux qu'Eu"
rysthée lui avait ordonnés, il devint amoureux
" d'Iolé, fille d'Eurythe; & ce Prince la lui
" ayant refusée, il subjugua l'Oéchalie, enleva cette
" Princesse, & tua le Roi. " Ce n'est qu'après
cette expédition que Déjanire lui envoya la robe
de Nessus, & qu'il mourut après l'avoir mise sur
lui. Hillus son fils était jeune alors; il eut le temps
de devenir grand, & en état de faire la guerre
à Eurysthée. Celui-ci est tué dans un combat. Atrée
lui succède; a deux enfants, Ménélas & Agamemnon;
ces deux enfants deviennent grands à
leur tour. Agamemnon succède à Atrée; se marie,
a un enfant nommé Oreste, & va se mettre
à la tête des troupes de toute la Grèce, réunies
contre la ville de Troye, & tout cela se passe en
trente-cinq ans. Tant il est vrai que toute l'adresse
& toutes les combinaisons des Mythologues
échouent, quand ils veulent accorder la Fable
avec un système historique, qui n'entra jamais
dans l'idée des Auteurs de ces fables. Il ne faudrait
que remonter à la souche d'où toutes ces
branches de héros sont sorties, pour en reconnaître
clairement le fabuleux. Mais nous allons
examiner quels furent ceux qui entreprirent la
guerre de Troye, & ceux qui défendirent cette
ville.
(a) Mythol. Tom. III. pag. 295.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
485
=================================
C H A P I T R E
II.
Tous ceux qui firent le siège de Troye, & qui la défendirent sont fabuleux.
I L faudrait ici passer en revue tous ces héros
dont les noms & les actions surprenantes sont
rapportés par Homère, Virgile & les autres Auteurs;
il faudrait mettre devant les yeux leurs
généalogies; mais il suffirait, pour en montrer le
fabuleux, de rapporter la racine de leur arbre
généalogique. Il n'en est pas un seul qui ne tire
son origine de Jupiter, de Neptune, ou de quelqu'autre
Dieu. Achille, le plus fameux d'entr'eux,
était fils de Pélée & de la Déesse Thétis. Pélée
eut pour père Eaque, & pour mère la Nymphe
Endeis. Eaque était fils de Jupiter & d'Egine.
Thétis, selon Hésiode (
a), était fille du Ciel &
de la Terre; Homère (
b) la dit fille de Nérée,
qui était lui-même fils de l'Océan. Jupiter en
devint amoureux; mais ayant appris de Prométhée
que, suivant un oracle de Thémis, le fils
qui naîtrait de Thétis, serait plus puissant que
son père, Jupiter la donna en mariage à Pélée.
Thétis, aux pieds d'argent, & fille du vieillard
Marin (
c), trouva fort mauvais, suivant le même
(a) Théogon.
(b) Hymn. in Apollinem.
(c) Homer. Iliad. Lib, I. v. 538.
H h iij
@
486 FABLES
Auteur (
a), que Jupiter l'eut méprisée au point
de lui faire épouser un mortel. Elle en fit ses
complaintes à Vulcain, qui était extrêmement
porté pour elle, en reconnaissance de ce qu'elle
l'avait très bien accueilli lorsqu'il se retira chez
elle après qu'il eut été chassé de l'Olympe. Homère,
en un mot, en parle toujours comme d'une
Déesse, & tout ce qu'il en dit, particulièrement
dans le vingt-quatrième Livre de l'Iliade, convient
parfaitement à ce qui se passe dans les opérations
du magistère. Il y introduit (
b) Apollon,
qui porte ses plaintes à Jupiter de ce qu'Achille
s'est emparé du corps d'Hector, & ne veut pas
le rendre. Junon lui répond: Hector a sucé le
lait d'une femme mortelle, & Achille est fils
d'une Déesse; ayant nourri & élevé moi-même
sa mère, je l'ai mariée à Pélée, homme mortel,
mais que les Dieux aimaient beaucoup. Tous
pour lui faire honneur, assistèrent à ses noces,
& vous-même, perfide, y assistâtes comme les
autres. Apollon dit: Achille en est tellement fier
& glorieux, qu'il n'est sensible ni à la pitié, ni
à la honte. Vous êtes tous portés pour ce fier &
| (a) Huic respondit deinde Thetis lacrymas resundens. |
|
| Vulcane, an omnino jam ulla, quotquot Deae sunt in |
|
| Olympo, |
|
| Tot mente suâ pertulit moerores graves, |
|
| Quot mihi prae omnibus Saturnius Jupiter dolores dedit? |
|
| Unam quidem me ex aliis marinis homini conjugem sub- |
|
| jecit |
|
| Aeacidae Peleo, & sustinui hominis cubile, |
|
| Admodum invita. Iliad. L. 18. v. 128. |
|
| (b) Iliad. Liv. 24. v. 40 & suiv. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
487
superbe Achille, qui a dépouillé toute compassion
& toute pudeur. Après avoir ôté la vie au
noble & généreux Hector, il l'a attaché à son
char, & le traîne autour du tombeau de son ami
Patrocle, au lieu de le remettre à sa chère épouse,
à son père Priam, à sa mère, à son fils, à son
peuple, qui le pleurent, et qui voudraient avoir
la consolation au moins de le voir, quoique
mort. Jupiter prit la parole, & dit: " Junon,
" ne vous mettez pas en colère; de tous les ha"
bitants d'Ilion, Hector fut le plus cher aux
" Dieux. Il ne convenait pas à Achille d'enlever
" secrètement le corps d'Hector. Thétis, mère
" d'Achille, n'abandonne pas son fils un ins"
tant, elle ne le quitte ni jour ni nuit; mais
" si quelqu'un veut l'appeler, & la faire venir,
" je lui parlerai, & je lui dirai qu'Achille rendra
" le corps d'Hector à Priam, qui le rachètera.
" Aussitôt, Iris partit; elle descendit sur la
" noire mer; tout le marais en tressaillit. Elle
" trouva Thétis dans une caverne, assise au mi"
lieu de plusieurs autres Déesses marines, où
" elle pleurait le sort malheureux de son fils,
" qui devait périr, loin de sa patrie, dans Troye
" la
pierreuse. Levez-vous, Thétis, lui dit-elle,
" Jupiter vous demande, & veut vous parler:
" Que me veut ce grand Dieu, répondit-elle,
" Je n'ose plus fréquenter les immortels: mon
" coeur est navré de douleur, & mon esprit est
" plein de tristesse. J'irai néanmoins, puisqu'il
" l'ordonne. Ayant ainsi parlé, cette Déesse, la
" plus auguste de toutes, prit un voile noir, &
"
il n'y avait point d'habillement dans le monde
H h iv
@
488 FABLES
"
plus noir que le sien. Elle partit; Iris la pré"
cédait, & la mer les environnait. A peine eu"
rent-elles atteint le rivage, qu'elles s'envolè"
rent rapidement au ciel; elles y trouvèrent
" Saturne & les autres Dieux assis autour de lui,
" Thétis fut s'asseoir auprès de Jupiter, & Junon
" lui présenta une boisson
dorée dans un beau
" vase, en lui disant quelques paroles de conso"
lation. Thétis but, & le lui rendit.
" Jupiter, père des Dieux & des hommes
" parla ensuite, & dit: Déesse Thétis, vous
" êtes venue dans l'Olympe, quoique triste, &
" je sais que vous avez du chagrin. Je suis très
" sensible à votre tristesse; mais écoutez pour"
quoi je vous ai mandée. Depuis neuf jours les
" Dieux immortels sont en contestation à l'oc"
casion du corps d'Hector, & d'Achille, le des"
tructeur des villes. On disait qu'il fallait l'en"
lever secrètement; mais à cause du respect
" que j'ai pour vous, & de l'amitié que je vous
" conserverai toujours, je veux laisser à Achille
" la gloire de le rendre. Allez donc de ce pas;
" descendez promptement vers votre fils, & di"
tes-lui que les Dieux immortels, & moi plus
" que tous les autres, sommes indignés contre
" lui, de ce qu'il retient le corps d'Hector dans
" son vaisseau
noir, sans vouloir le rendre, quoi"
qu'on lui ait proposé de le racheter. S'il a
" quelque respect pour moi, qu'il le rende. Je
" vais envoyer Iris à Priam, pour lui dire qu'il
" aille lui-même aux vaisseaux des Grecs le de"
mander, & qu'il porte avec lui des présents
" qui soient du goût d'Achille.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
489
" Thétis aux pieds d'argent obéit; elle des"
cendit de l'Olympe avec précipitation, & par"
venue à la tente de son fils, elle l'y trouva
" renfermé, & répandant beaucoup de larmes,
" au milieu de ses compagnons, qui préparaient
" le déjeuné. Ils avaient tué pour cela une grande
" brebis, dont la toison était belle & bien four"
nie. Elle s'assit auprès de lui, elle le flatta &
" le caressa, puis elle lui dit: Jusqu'à quand,
" mon fils, abandonnerez-vous votre coeur au
" chagrin qui le ronge, au point de ne vouloir
" même prendre aucune nourriture ni sommeil.
" Je suis votre mère, & vous ne doutez point
" que je n'eusse beaucoup de plaisir à vous voir
" marié; mais le Destin vous menace d'une mort
" violente & précipitée. Ecoutez-moi donc; je
" viens vous parler de la part de Jupiter: il m'a
" dit de vous déclarer que les Dieux immortels
" sont très irrités contre vous, de ce que vous
" ne voulez point consentir au rachat du corps
" d'Hector, que vous retenez dans vos vaisseaux
" noirs. Croyez-moi, rendez ce corps, & rece"
vez en la rançon. "
Achille se laissa gagner aux prières de sa mère
& dit qu'on n'avait qu'à apporter la rançon,
qu'il rendrait Hector. Iris de son côté exécuta
sa commission; elle engagea Priam à se rendre
auprès d'Achille avec des présents, & accompagné
d'un seul Héraut d'armes. Hécube fit tout
ce qu'elle put pour empêcher Priam d'y aller;
mais loin de l'écouter, il lui fit des reproches. Il
prit avec lui des présents, qui consistaient en
douze robes très belles, douze tapis magnifiques,
@
490 FABLES
douze tuniques, & dix talents d'or bien pesés. Il
partit ainsi; & Jupiter le voyant en chemin, dit
à Mercure son fils: Mercure, vous vous plaisez
plus que qui que ce soit à rendre service aux
mortels; allez donc, & conduisez le vieillard
Priam aux vaisseaux des Grecs; mais faites-le
de manière que personne ne le voie & ne s'en
aperçoive, jusqu'à ce qu'il soit arrivé dans la
tente du fils de Pélée. Mercure ajusta pour lors
ses talonnières d'ambrosie & d'or, qui le portent
sur la mer & sur la terre avec le vent; il
n'oublia pas son caducée. Ayant pris la figure
d'un jeune homme beau, bien fait, & d'une physionomie
royale, il se rendit à Troye, trouva
Priam & celui qui l'accompagnait. Ils furent surpris
de sa rencontre, la peur les saisit; mais
Mercure les rassura, & leur dit: Où allez-vous
ainsi pendant le silence de la nuit? Ne craignez-
vous pas de tomber entre les mains des Grecs
vos ennemis? Si quelqu'un d'eux vous apercevait
avec les présents que vous portez, comment,
vous qui n'êtes point jeune, & qui n'êtes accompagné
que d'un vieillard, pourriez-vous vous
défendre si l'on vous attaquait? Quant à moi
soyez tranquille, je viens pour vous défendre
& non pour vous faire insulte, car je vous regarde
comme mon père. Je vois bien à votre air
& à votre discours, répondit Priam que quelque
Dieu prend soin de moi, puisqu'ils vous ont
envoyé pour m'accompagner. Mais faites-moi le
plaisir, beau jeune homme, de me dire qui vous
êtes, & quels sont vos parents? Je suis domestique
d'Achille, lui répondit Mercure; je suis arrivé
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
491
avec lui dans le même vaisseau: je suis un des
Myrmidons, & mon père s'appelle Polyctor; il
est très riche, & déjà sur l'age comme vous; il
a six fils, & je suis le
septième (
a): nous avons tiré
tous sept au sort à qui irait avec Achille, & le
sort est tombé sur moi. Priam l'interrogea sur
l'état actuel du corps d'Hector, & Mercure lui
en donna de si bonnes nouvelles, que Priam lui
offrit en présent une belle coupe, & le pria de le
conduire. Mercure refusa le présent, mais il lui
dit qu'il l'accompagnerait toujours par mer &
par terre, même jusqu'à
Argos; & aussitôt il
sauta sur le char de Priam, se saisit des rênes
des chevaux, & en prit la conduite. Ils arrivèrent
enfin à la Tour des vaisseaux. Les sentinelles
étaient occupées à souper; & Mercure qui endort
ceux qui veillent, & réveille ceux qui dorment,
les plongea dans un sommeil profond: il ouvrit
ensuite les portes, & introduisit Priam avec ses
présents. Ils arrivèrent à la tente élevée d'Achille,
que les Myrmidons lui avaient faite de bois de
sapin, qu'ils avaient couverte de joncs coupés
dans la prairie, ils l'avaient environnée de pieux;
la porte était fermée par un gros verrou de sapin,
& trois Grecs la gardaient: il y avait aussi trois
enceintes. Achille y était seul alors. Mercure,
auteur des commodités de la vie, ouvrit la porte
au vieillard, & l'introduisit avec ses présents. Il
lui dit ensuite: Je suis Mercure, Dieu immortel,
envoyé par Jupiter pour vous servir de guide &
vous accompagner: je n'entrerai pas avec vous,
(a) Le septième des Métaux.
@
492 FABLES
& je m'en retourne; car il ne conviendrait pas
que je parusse devant Achille & qu'il s'aperçut
qu'un Dieu immortel favorise ainsi un homme.
Pour vous, entrez, embrassez les genoux d'Achille,
& priez-le de vous rendre votre fils. Mercure,
après ces paroles, s'envola dans l'Olympe.
Priam descendit de son char, & y laissa Idée, qui
l'avait accompagné. Entré dans la tente d'Achille,
il se jeta à ses genoux, & lui demanda
Hector. Après plusieurs discours de part & d'autre,
Achille accepta les présents de Priam, & lui
rendit son fils. Ils convinrent ensuite d'une trêve
de douze jours. Priam enfin emmena le corps
d'Hector dans son char, avec le secours de Mercure;
& l'ayant porté à Troye, il le remit entre
les mains des Troyens, qui lui firent des funérailles
de la manière suivante. " (
a) Ils amassè"
rent des matériaux pendant neuf jours; le
" dixième, ils levèrent le corps d'Hector en pleu"
rant, le placèrent sur le sommet du bûcher,
" & y mirent le feu. Le lendemain le peuple
" s'assembla autour du bûcher, & éteignit le
" feu avec du vin
noir: les frères & les com"
pagnons d'Hector ramassèrent ses
os blancs,
" en versant des larmes abondantes, & les ren"
fermèrent dans un cercueil d'or, qu'ils enve"
loppèrent d'un tapis de couleur de pourpre. "
Il est aisé de voir par ce que nous venons de
rapporter, qu'Homère, Auteur de l'histoire de
cette guerre, ne prétendait parler de Thétis que
comme d'une Déesse, & non comme d'une
(a) Ibid v. 785 & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
493
femme ordinaire, par conséquent qu'elle était
pour lui, comme elle doit être pour nous, une
personne purement fabuleuse. Il la dit en conséquence
fille de Nérée, Dieu marin, parce que
Nérée signifie un lien creux & humide, de Νηρός,
& que le vase philosophique est un creux dans
lequel naît Thétis, ou Thétis que les Poètes Grecs
prenaient pour la terre (
a), & les Latins pour
la mer, parce que ce nom veut dire nourrice.
Junon se vante de l'avoir nourrie, élevée &
mariée à Pélée; c'est la terre philosophique, signifiée
par Thétis, qui après avoir demeuré quelque
temps dans le vase, épouse la noirceur, c'est-
à-dire devient noire; car Pélée vient de Πελἰς
noir. De ce mariage naquit Pyrisous, ou qui sort
du feu sain & sauf; parce que le feu de la matière
réduite en mercure des Philosophes résiste
aux atteintes du feu le plus violent. Dans la suite
il prit le nom d'Achille, ce guerrier fier & superbe
qui bravait tous les Chefs des Grecs &
des Troyens; il pouvait le faire, puisqu'il était
invulnérable, par la raison que nous venons de
dire. Il devint amoureux de Briséis, c'est-à-dire,
du repos; car Briséis vient de βριζω,
je repose;
parce que le mercure philosophique cherche à
être fixé.
Ce que nous venons de rapporter du dernier
Livre de l'Iliade, prouvera clairement à ceux qui
ont lu les livres des Philosophes qu'Homère
n'avait en vue que le grand oeuvre, puisqu'il y
pense comme eux, qu'il s'exprime de même, &
(a) Iliad. Liv. 14.
@
494 FABLES
qu'il y donne précisément la description de ce
qui se passe dans les opérations de l'élixir, qui
est la fin de l'oeuvre, comme il en fait la fin de
son Ouvrage. Rappelons-en quelques traits; ce
n'est pas s'écarter de notre sujet.
Jupiter envoie Iris à Thétis, & Iris descend
sur la
noire mer: voilà la mer philosophique,
ou la matière en dissolution parvenue au noir,
Iris trouve Thétis, ou la terre philosophique,
assise dans une caverne, c'est-à-dire, dans le vase
des Philosophes. Iris représente les différentes
couleurs qui paraissent en même temps lorsque
la fermentation & la dissolution se fait. Thétis
pleurait, c'est la matière qui se réduit en eau.
Après avoir ouï le sujet de la députation d'Iris,
Thétis prend un voile noir, & des habits plus
noirs qu'aucun qui fut dans le monde. Les Philosophes
appellent le noir qui survient alors à la
matière, noir plus noir que le noir même,
nigrum
nigrius nigro. J'ai rapporté cent textes des
Philosophes à ce sujet, je ne les répéterai pas.
Thétis partit pour l'Olympe; Iris la précédait,
& l'une & l'autre étaient environnées de la mer.
C'est la sublimation de la matière qui commence:
cette mer est l'eau mercurielle, au-dessus de laquelle
se trouve la terre comme une île. Telle
était celle de Crète, où naquit Jupiter; celle de
Délos, où Phoebus & Diane vinrent au monde.
Elles arrivent devant Jupiter, & Thétis y trouve
Saturne; c'est le Saturne philosophique dont
nous avons parlé si souvent. Elle y paraît avec
un air triste & un habit de deuil; parce que la
noirceur est le symbole du deuil & de la tristesse.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
495
Jupiter lui dit d'aller trouver son fils Achille, &
de s'engager de rendre à Priam le corps d'Hector.
Elle de rend auprès de lui, & pendant ce temps-
là Iris va trouver Priam, pour le déterminer à
aller seul avec Idée dans la tente d'Achille. La
matière, avant de quitter le noir, reprend encore
les couleurs variées qui avaient d'abord paru.
Thétis détermine son fils. Priam se met en chemin
avec Idée, c'est-à-dire, la sueur, d'ἰδος,
sueur;
parce que la matière, en se dissolvant, semble suer.
Priam rencontre Mercure, qui prend la conduite
de son char; c'est que le mercure philosophique
est le conducteur de l'oeuvre, c'est de lui & par
lui que les opérations s'accomplissent. Il prend
ses talonnières, parce qu'il est volatil. Elles le
portent dans l'air avec le vent: Hermès l'avait
dit (
a):
le vent le porte avec lui, l'air l'a porté
dans son ventre. Mercure réveille ceux qui dorment,
& endort ceux qui veillent; parce qu'il
volatilise le fixe, & fixe le volatil. Il ouvre les
portes, & introduit Priam avec ses présents; c'est
qu'il est le dissolvant universel, & que dissoudre,
en termes même de Chimie, c'est ouvrir. Il laisse
Priam, qui entre, & embrasse les genoux d'Achille:
le fixe se réunit avec le fixe, & le dissolvant
est encore volatil. Priam donne ses présents,
qui consistent en tapis, en étoffes & en or: ce
sont les différentes couleurs passagères qui se manifestent;
l'or, c'est lui-même, ou l'or philosophique.
Achille lui rend le corps d'Hector enveloppé
dans deux de ces tapis, & les deux plus
(a) Table d'émeraude.
@
496 FABLES
plus beaux: ce sont les deux couleurs principales,
le blanc & le rouge. Priam s'en retourne à
Troye avec le corps de son fils, & Mercure qui
l'attendait, reprend la conduite de son char, par
la raison que nous avons dite ci-devant. Ils entrent
dans Troye; on dresse un bûcher, on y
brûle le corps d'Hector, & l'on ramasse ses os
blancs: voilà la couleur blanche, ou l'or blanc
des Philosophes. Les Troyens les mettent dans
un cercueil d'or, qu'ils couvrent d'un tapis couleur
de pourpre: c'est la fin de l'élixir, ou la matière
parvenue à la dernière fixité, & à la couleur
d'amarante ou de pavots des champs, comme
le disent les Philosophes.
Cette explication serait plus que suffisante
pour persuader un homme que le préjugé n'aveugle
pas; il ne faut qu'ouvrir les yeux pour
en voir la vérité & la simplicité. Mais j'ai affaire
à des gens prévenus, il faut plus d'une
preuve pour les convaincre; ne nous lassons donc
pas d'en donner. Il ne suffit pas d'avoir prouvé
que Thétis est une personne feinte; il faut aussi
montrer que Pélée & les autres le sont aussi.
Pélée fut, dit-on, fils d'Eaque & de la Nymphe
Endeis (
a), fille de Chiron. Comment pouvait-il
se faire qu'Eaque eut épousé la fille de
Chiron, puisque ce dernier fut fils de Saturne &
de la Nymphe Phillyre, & naquit sans doute
avant que Jupiter eût mutilé Saturne? Quand
même on regarderait les uns & les autres comme
des personnes réelles, on ne pourrait pas nier
(a) Selon Pausanias & le Scholiaste de Pindare
& d'Apollodore.
qu'il
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
497
qu'il ne se fût écoulé au moins plusieurs siècles
depuis la naissance de Chiron jusqu'à Eaque; la
fille de ce Centaure devait donc alors être bien
vieille. Mais son père est imaginaire; la fille l'est
donc aussi; & d'ailleurs Eaque lui-même ne l'est
pas moins, puisqu'on le dit fils de Jupiter & de
la Nymphe Egine, & que Jupiter, pour avoir
commerce avec cette Nymphe, fut obligé de se
métamorphoser en feu. La Fable dit même que
Sisyphe s'étant aperçu de la fréquentation de
Jupiter & d'Egine, il en avertit Asope, père de
cette Nymphe. Jupiter, pour la soustraire à la colère
de son père, la métamorphosa en l'Ile qui
porte son nom. Il eût donc fallu qu'Egine après
sa métamorphose, eut accouché d'Eaque; ce qui
serait ridicule à dire, en voulant prendre la chose
historiquement; mais prise allégoriquement, le
fait n'est pas plus surprenant que la naissance
d'Adonis, après la métamorphose de Myrrha sa
mère, en l'arbre qui porte son nom.
Il est bon de remarquer ici que tous les Héros
dont nous avons à parler, & dont nous avons
fait mention jusqu'ici, sont non-seulement tous
descendus de Dieux imaginaires & chimériques,
mais qu'ils ont cela de commun, que leurs généalogies
sont toujours composées de Nymphes, de
Filles de l'Océan, ou de quelques fleuves. Ces
généalogies ne montent pas non plus au-delà de
cinq ou six générations, & aboutissent presque
toutes à Saturne, fils du Ciel & de la Terre. On
peut les confronter dans les colonnes suivantes,
ou l'on trouvera celles des Héros Grecs, & celles
des Chefs des Troyens.
II. Partie. I i
@
498 FABLES
| Pâris & Hector. | Hélène naquit de Léda ¦ Agamemnon & Mé-
|
| Priam ou Podarce. | femme de Tynde, ¦ nélas.+
|
| Laomédon. | mais d'un adultère ¦ Atrée ou Thyeste.
|
| Ilus. | qu'elle commit avec ¦ Pélops+
|
| Tros. | Jupiter changé en Cy- ¦ Tantale, fils de la
|
| Ericthonius. | gne. Léda accoucha ¦ Nymphe Plote.
|
| Dardanus. | en même temps de ¦ Jupiter.
|
| Jupiter. Electre fut sa | deux oeufs: de l'un ¦
|
| mère, & était fille de | sortirent Pollux & ¦
|
| l'Océan & de Thétis. | Hélène de l'autre, ¦
|
| | Castor & Clitemnes- ¦
|
| | tre. ¦
|
| ------------------------ | ------------------------------------------
|
| Memnon. | Patrocle. ¦ Achille.
|
| Tithon & l'Aurore. | Ménetius. ¦ Pelée & Thétis.
|
| Laomédon. | Actor. ¦ Eaque.
|
| Ilus. | Neptune. ¦ Jupiter & Egine.
|
| Tros. | --------------------------- ¦ Saturne.
|
| Ericthonius. | Patrocle. ¦
|
| Dardanus. | Ménetius. ¦
|
| Jupiter & Electre. | Japet. ¦
|
| Saturne. | Le ciel & la Terre. ¦
|
| | selon Hésiode. ¦
|
| ------------------------ | ------------------------------------------
|
| Ajax, fils d'Oilée, un | Ajax, fils de Télamon. ¦ Diomede.
|
| des Argonautes. | Eaque. ¦ Tydée.
|
| | Jupiter & Egine. ¦ Oenée.
|
| | Saturne. ¦ Prothée à Thèbes.
|
| | ¦ Iliad. l. 14. v. 115.
|
| ------------------------ | ------------------------------------------
|
| Ulysse. | Palamede. ¦ Eurypile.
|
| Laerte. | Nauplius. ¦ Télephe.
|
| Acrise. | Neptune & Amymone. ¦ Hercule.
|
| | Saturne. ¦ Jupiter & Alcmene.
|
| | ¦ Saturne.
|
| ------------------------ | ------------------------------------------- |
| Laocoon. | Protésilas. ¦ Philoctete.
|
| Priam. | Iphicle. ¦ Poean ou Apollon.
|
| Laomédon. | Amphitrion. ¦ Jupiter.
|
| Ilus. | Alcée. ¦ Saturne.
|
| Tros. | Persée. ¦
|
| Ericthonius. | Jupiter & Danaé. ¦
|
| Dardanus. | Saturne. ¦
|
| Jupiter & Electre. | ¦
|
| Saturne. | ¦
|
| ------------------------ | ------------------------------------------- |
| Nestor. | Idomenée. ¦ Idomenée.
|
| Nélée & Chloris. | Deucalion. ¦ Deucalion.
|
| Neptune & Tyrus. | Prométhée. ¦ Minos.
|
| Saturne. | Japet & Clymene. ¦ Jupiter & Europe.
|
| | Le Ciel & la Terre. ¦ Saturne.
|
| | Hésiode. ¦ Homère, Iliad.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
499
Voilà les principaux d'entre les Grecs & les
Troyens; je passe sous silence Ascalaphus & Jalmenus,
tous deux enfants de Mars & d'Astioché;
Démophoon. fils de Thésée; Euryalus, fils de
Mestiché; Teucer de Télamon; Schédius &
Epistropius, fils d'Iphitus: Agapénor du Pilote
Ancée: Thespius, Thoas, Tlepolême, Eumélus,
Polypete, & tant d'autres, qui étaient fils des
Argonautes, ou qui avaient eux-mêmes assisté à
l'expédition de la Toison d'or; car il n'est pas
surprenant qu'on les ait supposés présents à ces
deux expéditions, l'une & l'autre étant une allégorie
de la même chose.
Le fabuleux n'est pas moins facile à prouver
par la généalogie des femmes, d'où sont sortis
ces Héros. Electre, mère de Dardanus, était fille
de l'Océan & de Thétis. Aurore, mère de Memnon,
eut Théa pour mère & Hypérion pour père.
Asope, fils de l'Océan & de Thétis, fut père de
la Nymphe Egine. Clymene, grand-mère de
Ménétius, était aussi fille de l'Océan. Circé,
qu'Ulysse connut dans son voyage, était fille du
Soleil. Thétis était une Déesse; Enée fut fils de
Vénus, & ainsi des autres. Il est donc absurde de
vouloir réaliser des personnages aussi fabuleux que
ceux-là.
Mais une preuve pour le moins aussi convaincante,
se trouve dans les noms des Troyens, des
Ethiopiens, & des autres Nations qu'on suppose
être venues au secours de Priam. On conviendra
sans doute que la langue des Phrygiens & celle
des Ethiopiens étaient bien différentes de celle
des Grecs; comment est-il donc arrivé, que tous
I i ij
@
500 FABLES
les noms, tant des Troyens que de leurs alliés,
se trouvent Grecs, & d'origine grecque? Le voici:
c'est qu'Homère, Auteur de cette allégorie, était
Grec. Il lui eut été fort aisé de tirer ces noms
des langues Ethiopienne & Phrygienne. Il avait
fait dans ces pays un assez long séjour, pour en
savoir au moins quelques-uns. Pourquoi ne la-
t-il donc pas fait? c'est sans doute qu'il ne voulait
pas ajouter cette vraisemblance à une fiction,
qu'il ne prétendait pas donner pour une réalité.
Il est étonnant que les Historiens & les Mythologues
qui sont venus après lui n'aient pas fait
cette réflexion. Homère lui-même nous apprend
que l'armée des Troyens était composée de troupes
de diverses nations, & de différentes langues,
& qu'ils ne s'entendaient pas les uns &
les autres.
Nec onim omnium erat una vociferatio, nec una vox,
Sed lingua mista erat, é multis nempe locis convocati
fuerant.
Iliad. 3. v. 437.
Il faut donc nécessairement convenir qu'Homère
a substitué des noms grecs aux vrais noms
que portaient les Troyens & les Ethiopiens, que
Memnon amena à leur secours. Mais quelle raison
aurait-il pu avoir d'en agir ainsi? Si un Poète
François s'avisait de faire l'histoire du fameux
siège de Prague par les Autrichiens, & défendue
avec tant de gloire par les François, après qu'ils
eurent abandonné la Bavière, & qu'il donnât
des noms français aux assiégeants & aux assiégés;
cette seule chose suffirait aux Lecteurs pour faire
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
501
naître des doutes sur la réalité de ce siège; on
n'aurait certainement aucune foi à son récit, si
quelque Historien ne le rectifiait.
Mais que serait-ce encore si le Poète qui le
premier nous aurait laissé ce fait par écrit, faisait
descendre tous les Officiers généraux, & les autres,
de Mer-Lusine & de Gargantua, de Roland
le furieux, de Robert le Diable, de Fierabras,
d'Olivier compagnon de Roland, de Jean de Paris,
& de quelques autres personnages, qui n'ont
jamais existé que dans les Romans? Quand même
il nommerait les villes voisines, les bourgs, les
rivières, la situation du camp; qu'il spécifierait
jour par jour les travaux des assiégeants; qu'il
nommerait ceux qui ont monté la tranchée, l'en
croirait-on davantage? Et si les Historiens postérieurs
ne fondaient leur narration d'un tel fait,
que sur le récit de ce Poète, ou sur quelque tradition
verbale émanée de la fiction de ce même
Poète, seraient-ils plus croyables? Telles sont
cependant les choses à l'égard de la ville de Troye,
& du siège qu'en firent les Grecs. Hérodote, que
Cicéron (
a) appelle père de l'histoire; Hérodote,
qui était lui-même de l'Asie Mineure, où l'on
dit qu'était situé Ilion, ne parle de cette guerre
que d'après Homère, & la tradition verbale de
quelques Prêtres Egyptiens. Il doute même du
fait, & dit (
b):
Qu'on ajoute foi, si l'on veut
à Homère & aux vers Cypriens. Pour moi,
j'ai voulu m'informer si les faits extraordinaires,
(a) Liv. des Lois.
(b) In Euterpe, c. 118.
I i iij
@
502 FABLES
peu vraisemblable, & sentant la chimère, que les
Grecs racontent s'être passés à Troye, étaient vrais.
Termes qui montrent bien le peu de foi qu'il
ajoutait à cette histoire, qu'il rapporte néanmoins
sur ce qu'il en avait appris par tradition. Il s'efforce
cependant d'en prouver le fait, & dit pour
cet effet (
a) " Je conjecture qu'Hélène ne fut
" point à Troye; car si elle y avait été, lorsque
" les Grecs furent la revendiquer, les Troyens
" l'auraient certainement rendue, soit qu'ils
" eussent forcé Alexandre de la rendre, soit qu'il
" l'eût fait de bonne grâce. Car Priam, ou ses
" parents n'auraient pas été assez insensés pour
" occasionner à leurs enfants & à leurs citoyens
" tous les maux dont on les menaçait, unique"
ment pour faire plaisir à Alexandre, & lui pro"
curer la jouissance d'Hélène. Et quand même
" ils auraient eu cette idée dans les commence"
ments de cette prétendue guerre, il est à croire
" que lorsque Priam, aurait vu deux ou trois de
" ses enfants péris en combattant contre les Grecs,
"
si toutefois on doit en croire les Poètes là-dessus,
" Priam eut-il eu lui-même Hélène pour con"
cubine, il l'aurait remise aux Grecs pour se
" garantir de tant de maux. "
Hérodote rapporte encore d'autres raisons que
l'on peut voir dans son ouvrage, dans lequel il
dit positivement que la langue Phrygienne était
absolument différente des autres, & rapporte à
ce sujet (
b), qu'avant le règne de Psammétichus
en Egypte, les Egyptiens se flattaient d'avoir
| (a) Ibid. c, 120. | (b) Liv. II.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
503
existé les premiers dans le monde. Que du temps
de ce Roi la dispute à ce sujet se renouvela; &
qu'elle fut décidée en faveur des Phrygiens sur la
preuve suivante. Psammétichus ne trouvant aucun
moyen de décider cette question, s'avisa de
prendre deux enfants nouveaux-nés de parents obscurs,
pauvres, & les donna à nourrir & à élever
à un berger, avec ordre d'en avoir tous les soins
possibles, mais de les tenir séparément dans des
cavernes écartées; de les faire allaiter par des
chèvres, & défense à lui de jamais prononcer un
mot qu'ils pussent entendre; afin que lorsque leurs
organes commenceraient à se former, & qu'ils
seraient en âge de pouvoir parler, il put savoir
de quelle langue seraient les premiers mots qu'ils
prononceraient. La chose s'exécuta: & quand ces
deux enfants eurent atteint l'âge de deux ans,
le Berger, en ouvrant la porte de l'endroit où
étaient ces enfants, les vit tendre les mains, &
prononcer distinctement
beccos. Le Berger ne
dit mot pour lors; mais voyant qu'à chaque fois
qu'il entrait, ils répétaient le même mot, il en
avertit le Roi, qui se les fit apporter; & leur
ayant entendu lui-même prononcer
beccos, il
s'informa à quelle langue pouvait appartenir ce
mot. On trouva qu'en langue Phrygienne
beccos
signifiait du pain; alors les Egyptiens consentirent
à céder aux Phrygiens la gloire d'être plus
anciens qu'eux.
Puisque la langue Phrygienne était si différente
de la langue Egyptienne & de la Grecque,
comment est-il arrivé que tous les Troyens
& leurs alliés Ethiopiens, Thraces, &c. aient
I i iv
@
504 FABLES
eu tous des noms Grecs? La raison en est toute
simple; c'est qu'ils étaient nés de parents Grecs
c'est-à-dire, de l'imagination des Poètes & des
Ecrivains de la Grèce, qui ont parlé de la prise
de Troye.
Ce qu'il y a d'extraordinaire dans les suites de
cette prétendue guerre, c'est que tous les Héros
de part & d'autre, si l'on en excepte un petit
nombre, ont disparu avec la ville de Troye, &
ont été comme ensevelis sous ses ruines. Hérodote
(
a) dit qu'Homère vivait environ cent soixante
ans après la guerre de Troye; & Homère
ne nous dit pas avoir vu un seul des successeurs
de tant de Rois ligués contre Priam. Quoi donc!
en 160 ans la génération de tant de grands hommes
a-t-elle pu s'éteindre de manière qu'Homère,
dans le pays même, n'en ait vu aucuns
restes? Il nous parle à la vérité de Pyrrhus, fils
d'Achille, de Télémaque, fils d'Ulysse, & de quelques
autres; mais il ne dit mot de leurs descendants:
ce que les autres Auteurs nous en disent,
est peu capable d'en prouver la réalité, qu'ils
la détruisent manifestement par la variété de
leurs sentiments à cet égard. Dans quelle incertitude
en effet n'est pas un Lecteur, à la vue de
toutes ces variétés qui se trouvent dans les plus
anciens mêmes à ce sujet? & que doit-on en conclure?
qu'ils n'ont ainsi varié, que parce qu'ils
n'avaient aucune époque réelle, aucun monument
subsistant, & aucuns mémoires certains,
sur lesquels ils aient pu appuyer leur récit. Chacun
(a) In vira Homeri.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
505
trouvait & dans la narration d'Homère, &
dans la tradition (qui sans doute y prit naissance)
tant de difficultés, & si peu de vraisemblance,
que chaque Auteur s'avisa d'ajuster son récit de
la manière qui lui parut la plus propre à donner
à cette fiction un air d'histoire réelle. Y a-t-il apparence,
disait au milieu de Troye même Dion
Chrysostome dans une de ses Harangues, que
les Grecs revenant chez eux vainqueurs & triomphants,
eussent été si mal reçus, qu'il y en eût qui
fussent assassinés, pendant que la plupart des
autres, chassés honteusement, furent, dit-on,
obligés d'aller chercher des établissements dans
des pays éloignés? Comment serait-il arrivé
encore que les Troyens vaincus & subjugués, au
lieu de se retirer dans les différentes contrées de
l'Asie, où ils avaient des amis & des alliés,
eussent traversé les mers & passé près des côtes
de la Grèce, pour aller fonder des Villes &
des Royaumes en Italie, & dont quelques-uns,
comme Hélenus, s'établit au milieu de la Grèce?
Il n'y a, dit cet Auteur, aucune vraisemblance,
& il faut abandonner la tradition commune.
Il est donc à croire que ces prétendus Héros de
part & d'autre étaient de même nature que les
compagnons de Cadmus; & qu'ils ont péri de
la même manière qu'ils ont été engendrés; c'est-
à-dire, que l'imagination des Poètes où ils avaient
pris naissance, leur a servi aussi de tombeau. Il
suffirait de rapporter ce que dit Hérodote, pour
prouver que le calcul de M. l'Abbé Banier est
faux, lorsqu'il détermine l'époque de cette guerre
@
506 FABLES
à 35 ans après la mort d'Hercule. Je choisis
ce seul exemple, pour ne pas multiplier les discussions
inutiles. Hérodote dit (
a) qu'Homère
vivait environ quatre cents ans avant lui, & cent
soixante ans après la guerre de Troye. Le siège
de cette ville ne se serait fait par conséquent que
cinq cents soixante ans avant Hérodote; & suivant
le calcul de M. l'Abbé Banier, Hercule n'aurait
précédé Hérodote que de 599 ans. Ce qui
ne s'accorde point du tout avec ce que dit ce
dernier Auteur (
b): " Depuis Dyonisus, qu'on
" dit fils de Sémélé, fille de Cadmus, jusqu'à
" moi, dit-il, il s'est écoulé presque seize cents
" ans, & depuis Hercule, fils d'Alcmene, pres"
que neuf cents. Hercule, selon Hérodote, vi"
vait donc près de trois cents ans avant la prise
" d'Ilion. " Je laisse au Lecteur à juger avec
ce calcul d'Hérodote, ce qu'il doit penser de
celui de M. l'Abbé Banier, tant sur l'époque de
la guerre de Troye, que sur celle de l'expédition
des Argonautes, à laquelle on dit qu'Hercule
y assista.
(a) In vita Homeri.
(b) In Euterpe, c, 145.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
507
=================================
C H A P I T R E
III.
L'origine de cette Guerre.
R EMONTONS à la source de cette guerre,
& prenons-la,
ab ovo, suivant l'expression
l'Horace (
a), puisqu'en effet un oeuf en fut le
premier principe, & une pomme y donna occasion.
Jupiter devenu amoureux de Léda, femme
le Pindare, se changea en cygne, jouit de Léda,
& mit au monde deux oeufs: de l'un sortit Pollux
& Hélène, & de l'autre Castor & Clytemnestre.
Hélène épousa Ménélas, & Clytemnestre
fut femme d'Agamemnon. Voilà l'oeuf, voyons
la pomme.
Jupiter épris des charmes de la Déesse Thétis,
ayant appris de Prométhée, que, suivant un oracle
de Thémis, l'enfant qui naîtrait de cette
Déesse, serait plus puissant que son père, se détermina
à la marier avec Pélée, fils d'Eaque,
fils de Jupiter même & d'Egine. Thétis fut très
mécontente de voir qu'on lui faisait épouser un
mortel; mais Jupiter le voulait: il fallut y consentir.
Jupiter invita lui-même tous les Dieux à
la cérémonie & au repas de ce mariage, afin de
le rendre plus célèbre; la seule discorde fut oubliée,
ou exclue. Cette Déesse, pour se venger de
ce mépris, se rendit secrètement aux noces, &
jeta au milieu de l'assemblée une pomme d'or,
(a) Art. Poét.
@
508 FABLES
avec cette inscription,
pour la plus belle. Il n'y
avait aucune des Déesses qui n'y prétendit; mais
soit qu'elles fussent moins susceptibles, soit
qu'elles eussent de la déférence pour Junon
Minerve & Vénus, elles leur cédèrent leurs prétentions.
Il fallut adjuger la pomme à une des
trois. Tous les Dieux sentant bien l'embarras où
se trouverait celui d'entre eux qui se porterait
pour Juge dans cette dispute, ne voulurent point
se charger d'une affaire si délicate. Jupiter lui-
même ne crut pas devoir décider entre son épouse,
sa fille & Vénus; il les envoya sous la conduite
de Mercure à un Berger, nommé Alexandre,
qui gardait ses troupeaux sur le Mont-Ida. Ce
Berger pris dans la suite le nom de Pâris, &
était fils de Priam, Roi de Troye. Les Déesses
se présentèrent au Berger de la manière que
chacune crut la plus propre à relever sa beauté.
Elles lui firent d'abord les promesses les plus
flatteuses chacune en particulier. Junon lui offrit
des sceptres & des couronnes; Minerve lui promit
la vertu & les belles connaissances; &
Vénus, la plus belle femme qui fût sur la terre.
Elles consentirent même aux conditions qui
pouvaient d'abord alarmer leur pudeur; mais
que Pâris exigea, pour porter son jugement avec
connaissance de cause. Enfin, soit que l'appât
d'une couronne fit peu d'impression sur l'esprit
de Pâris, & que la vertu le touchât moins que
les charmes d'une belle fille, il adjugea la
pomme à Vénus, qui en effet passait pour la plus
belle.
On sent bien que Junon & Minerve ne furent
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
509
point satisfaites de cette décision; aussi jurèrent-
elles de s'en venger sur leur Juge, sur Priam son
père, & sur la ville de Troye, dont la perte fut
résolue, & ensuite exécutée. Pâris laissa exhaler
leur ressentiment, & ne pensa plus qu'à voir
effectuer la promesse de Vénus. Cette Déesse ne
tarda pas à l'accomplir. Elle fit naître l'occasion
à Paris d'aller dans la Grèce; elle le conduisit à
Sparte chez Ménélas, qui en était Roi, & fit
en sorte qu'Hélène son épouse, la plus belle femme
de son temps, devînt sensible aux yeux de
Pâris, qui l'enleva: ce rapt fut cause de la guerre
& de la ruine de Troye.
Tous les Dieux prirent parti dans cette guerre,
& combattirent les uns contre les autres. Jupiter,
à la prière de Thétis, prit longtemps le parti des
Troyens, pour venger Achille de l'injure que lui
avait faite Agamemnon, de lui enlever sa chère
Briséis. Il menaçait même de son courroux ceux
d'entre les immortels qui favorisaient les Grecs;
mais enfin ayant assemblé tous les Dieux & les
Déesses dans l'Olympe, le seul Océan excepté,
ils s'y rendirent tous jusqu'aux Nymphes des
forêts, des fleuves & des prairies: Neptune lui-
même quitta le fond de la mer pour y assister (
a).
Jupiter leur dit qu'il leur laissait alors la liberté
d'aller combattre pour ou contre les Troyens.
Junon, Minerve, Neptune, Mercure, auteur des
commodités de la vie, & Vulcain, se rendirent
aux vaisseaux des Grecs. Mars, Apollon, Diane,
Latone, Xanthe & Vénus furent joindre les
(a) Iliad. l. 20. V. 5.
@
510 FABLES
Troyens (
a). Chacun exhortait les siens haute
voix. Jupiter fit gronder son tonnerre; Neptune
excita un tremblement de terre, qui répandit
l'épouvante & la frayeur dans la ville de Troye,
& mit une espèce de confusion parmi les vaisseaux
mêmes des Grecs qu'il favorisait. Les
secousses en furent si terribles, que le Mont-Ida
en fut ébranlé jusques dans ses fondements. Pluton
lui-même en tressaillit de peur dans le fond
des enfers; & craignant que la voûte de son palais
ténébreux ne s'écroulât sur lui, il sauta au
bas de son trône, & fit un grand cri (
b). Apollon
avec ses flèches d'or combattit contre Neptune;
Minerve eut Mars & Vénus contre elle: Junon
attaqua Diane, & Mercure Latone. Xanthe
ainsi nommé par les Dieux, & Scamandre par
les hommes, avait Vulcain en tête. Ainsi combattirent
les Dieux contre les Dieux; & Achille
contre Hector.
C'est donc un oeuf & une pomme qui furent la
source de l'expédition des Grecs, & la cause de
la ruine de Troye. Si on ne les admet point
comme tels, ou que l'on suppose qu'ils n'ont
jamais existés, c'en est fait de la prétendue expédition
des Grecs. Car si cet oeuf n'a pas existé,
Hélène, la plus belle des femmes, digne récompense
de Pâris, n'aura pas existé, puisqu'on la
dit sortie de cet oeuf, fille de Jupiter changé en
cygne, & nourrie de lait de poule ou de coq.
Et si la pomme de discorde ne fut jamais, que
deviendra Achille, né du mariage de Pélée &
| (a) Ibid. v. 33. | (b) Ibid. v. 56.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
511
de la Déesse Thétis? Il n'y aura jamais eu de
dispute sur la beauté entre Junon, Minerve &
Vénus. S'il n'y a point eu de différend entr'elles,
Pâris n'a pu en être le Juge. Vénus n'aura point
eu cette pomme chimérique, & n'aura point
promis Hélène pour récompense. Si Hélène n'a
pas existé, comment Paris aura-t-il pu en devenir
le ravisseur? comment Ménélas aura-t-il intéressétoute la Grèce dans sa querelle, pour venger
l'injure qui ne lui a pas été faite, & pour ravoir
en sa possession une femme qui n'exista jamais?
Bien plus; si nous ôtons l'existence réelle à
Neptune, Apollon & Vulcain, qui fondèrent &
bâtirent la ville de Troye; à Jupiter qui enleva
Ganymede; à Télamon qui épousa Hésione, fille
le Laomédon; à Junon, Pallas & Vénus, qui
allumèrent le flambeau de la guerre; à Pélée,
Thétis & la Déesse Discorde: quelles raisons resteront
aux Grecs pour faire la guerre aux Troyens?
Quelle ville auront-ils dont ils puissent faire le
siège? & si Ilion n'a point existé, où Priam aura-t-il
régné? que faudra-t-il penser des longues
& pénibles courses d'Enée & d'Ulysse; celles
de l'un comme un effet de la colère du courroux
de Junon, & celles de l'autre, comme une vengeance
de Vénus? Le songe d'Hécube n'a-t-il
pas lui-même tout l'air d'une fable, de même
que la naissance de Pâris & son éducation. Hécube,
dit-on, étant grosse, eut un songe funeste:
elle pensait qu'elle portait dans son sein un flambeau
qui devait embraser un jour l'Empire des
Troyens. L'oracle consulté sur ce rêve, répondit
que le fils que cette Princesse mettrait au monde,
@
512 FABLES
serait cause de la désolation du Royaume de
Priam. La Reine étant accouchée, on fit exposer
l'enfant sur le Mont-Ida, où heureusement pour
lui quelques Bergers le trouvèrent, & le nourrirent.
Alexandre (c'est le nom qu'il porta d'abord)
étant devenu grand, devint amoureux d'une belle
Bergère, nommée Oennone, fille du fleuve Cédrenne,
entre les bras de laquelle Pâris fut mourir
sur le Mont-Ida, après avoir été blessé devant la
ville d'Ilion.
Voyons si toute cette fable n'a pas un rapport
plus immédiat avec la Philosophie Hermétique
qu'avec l'Histoire; & l'on jugera par-là si ce n'est
pas plutôt une allégorie qu'un fait réel. Hécube
étant grosse songe qu'elle porte dans son sein un
flambeau qui doit embrasser & causer la ruine
d'Ilion. Nous avons dit plus d'une fois que les
Philosophes Hermétiques appellent
feu, flambeau,
minière de feu, leur soufre philosophique, & nous
avons cité à ce sujet le traité Hermétique de d'Espagnet,
avec celui de Philalèthe, sur les trois
sortes de médecines de Géber. Nous avons aussi
prouvé qu'ils donnent le nom de femme à leur
eau mercurielle; qu'ils parlent de conception &
d'enfantement; qu'ils nomment cette eau
mère,
de même que leur matière, & qu'ils appellent
enfant le soufre philosophique qui en a été produit.
On peut voir Morien à cet égard; & l'on
va voir que toute l'histoire de Pâris y convient
parfaitement.
Hécube est l'eau mercurielle, ou la matière
qui la produit, & Pâris est le soufre philosophique
qu'elle porte dans son sein, & qui, après
avoir
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
513
avait été mis au monde, est exposé sur le Mont-
Ida, dont j'ai parlé précédemment. Ce mont est
appelé Ida, comme si l'on disait mont qui sue;
de ἰδος,
sueur, parce qu'il paraît toujours des
gouttes d'eau dessus, comme si ce mont philosophique
suait. C'est de lui dont les Philosophes
ont dit: enfermez-le dans une chambre ronde,
transparente & chaude, afin qu'il y
sue, & qu'il
soit guéri de son hydropisie; la Tourbe en parle,
Avicenne, & plusieurs autres Philosophes.
Pâris étant devenu grand sur le Mont-Ida, y
devint amoureux d'Oenone, fille du fleuve Cédrenne,
c'est comme si l'on disait en français:
Pâris étant devenu grand sur le Mont qui sue,
il devint amoureux de l'eau vineuse, ou de couleur
de vin, fille du fleuve appelé
la sueur brûlante.
On peut se rappeler qu'en expliquant
d'autres fables, nous avons dit que l'eau mercurielle
devient rouge comme du vin, lorsque le
magistère, ou soufre philosophique est en voie
de perfection; & que Raymond Lulle, Riplée,
& quelques autres lui ont donné en conséquence
le nom de
vin. Oenone où cette eau mercurielle
est en effet fille de Cédrenne, ou de la sueur brûlante,
puisqu'elle ne devient rouge qu'à mesure
que le mont de sueur philosophique sue, & qu'il
rougit. Or Oenone vient d'Οινος,
vin, & Cédrenne
de λεω,
je brûle, & ἰδρώ,
sueur. Pâris fut mourir
entre les bras d'Oenone, des blessures qu'il avait
reçues dans le siège d'Ilion, c'est-à-dire, que le
soufre philosophique ayant été dissous pendant
l'opération de l'élixir, dont le siège d'Ilion est
l'allégorie, il fut enfin fixé dans l'eau mercurielle
II. Partie. K k
@
514 FABLES
couleur de vin; car, suivant Morien, la
seconde opération n'est qu'une répétition de la
première. Les blessures de Pâris sont désignées
par la dissolution; & l'état de la matière de
l'élixir en putréfaction, est indiqué par Ilion,
qui vient d'ἰλυς,
lie, ordure, bourbier.
Quant aux Dieux & aux Déesses, nous avons
dit dans le troisième Livre & ailleurs ce qu'on
doit en penser. Et si l'on a égard à ce que les
Auteurs disent d'Hélène, on sera aisément convaincu
que son histoire est une fable pure, puisqu'il
n'est pas possible qu'elle fût assez jeune pour
être encore la plus belle des femmes du temps,
où l'on feint que Pâris l'enleva. On est obligé
d'avouer qu'il se rencontre des difficultés insurmontables
sur l'âge de cette Princesse (
a), quand
même on accorderait à cet Auteur les combinaisons
déterminées de chronologie qu'il fait à ce
sujet, Hélène aurait eu au moins soixante &
quelques années au temps du siège de Troye. Mais
suivons M. l'Abbé Banier dans les calculs chronologiques,
& l'on verra que les choses ne peuvent
s'accorder, malgré la torture qu'il s'est donnée
pour ajuster tout à son système, en rejetant
ce qu'il ne peut y amener, & en n'admettant
seulement que ce qu'il croit pouvoir y convenir.
Selon cet Auteur (
b), Pélops eut d'Hippodamie,
Pithée & Lysidice; Pithée fut père d'Ethra,
& Lysidice mère d'Alcmene. Il avait dit (ibid.
p. 266.) qu'Alcmene était fille d'Anaxo & d'Electrion;
(a) M. l'Abbé Banier, Mythol. Tom. III. pag, 516.
(b) Tom. III. pag. 317.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
515
& que Mestor, fils de Persée & frère
d'Electrion, avait épousé Lysidice, fille de Pélops,
dont il eut Hyppothoé, enlevée par Neptune;
mais passons-lui cette contradiction; l'indulgence
est extrêmement nécessaire à cet égard,
quand on lit son ouvrage (
a). Ethra fut mère
de Thésée, qui, selon le même Auteur, avait
au moins cinquante ans, quand il enleva Hélène.
Après qu'il l'eut enlevée, il fut avec Pyrithoüs
pour enlever Proserpine, femme d'Aidonée; il
fut arrêté prisonnier par Aidonée, & Hercule le
délivra de cet esclavage. Après cette expédition
Hercule en fit bien d'autres avant que de mourir;
il délivra Alceste; il fit la guerre aux Amazones
avec Thésée, à qui il céda Antiope, l'une d'entr'elles;
il accompagna Jason avec Thésée à l'expédition
de la Toison d'or; il fut ensuite à Troye,
où il délivra Hésione, & tua Laomédon, &
mourut enfin âgé seulement de cinquante-deux
ans. Par conséquent depuis l'enlèvement d'Hélène
par Thésée, jusqu'à la mort d'Hercule, il
doit s'être écoulé environ une dizaine d'années.
Or si Thésée avait lors de cet enlèvement, au
moins cinquante ans, il en avait donc au moins
soixante quand Hercule mourut. Thésée était
par conséquent plus âgé de dix-huit ans qu'Hercule.
Mais comment accorder cela avec l'histoire
| (a) Je sais que M. l'Abbé | soient, par la seule raison
|
| Banier n'est pas l'inventeur | sans doute que ces contra-
|
| de ces généalogies. Mais | dictions viennent de temps
|
| est-il moins blâmable de | en temps fort à propos
|
| les adopter toutes, quel- | pour le tirer d'embarras.
|
| que contradictoires qu'elles |
|
K k ij
@
516 FABLES
de Thésée, rapportée dans la page 317 du
même Tome III? M. l'Abbé Banier représente
Thésée comme un jeune homme, dont la gloire,
la vertu & les grandes actions d'Hercule enflammaient
le courage naissant: qui n'estimait rien
au prix de lui, & était toujours prêt à écouter
ceux qui lui racontaient quel personnage c'était,
& surtout ceux qui l'avaient vu, & qui pouvaient
lui apprendre quelques particularités de
sa vie: que l'admiration que lui donnait la vie
d'Hercule, faisait que ses actions lui revenaient
la nuit en songe, & qu'elles le piquaient le jour
d'une noble émulation, & excitaient en lui un
violent désir de l'imiter.
Si Thésée avait 60 ans à la mort d'Hercule,
arrivée 30 ans avant la guerre de Troye, comment
Thésée n'en avait-il que 70 la première
année du siège? il en aurait eu 90; & si Ethra
la mère se trouva parmi les Esclaves d'Hélène,
lors de la prise d'Ilion, & que Démophoon la
demanda à Agamemnon, Ethra devait avoir alors
cent quinze ou seize ans au moins, car elle avait
sans doute quinze ou seize ans quand elle mit
Thésée au monde; & le siège de Troye dura dix
ans. Autre contradiction:
Admettons pour un moment que Thésée soit
mort à l'âge de soixante & dix ans, la première
année de la guerre de Troye, & Hercule cinquante-deux,
trente ans avant le commencement
de cette guerre. Cinquante deux & trente font
quatre-vingt-deux ans, qu'aurait eu Hercule, s'il
eût vécu jusqu'à la mort de Thésée. Hercule n'aurait
donc eu que douze ans, lorsque Thésée naquit;
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
517
peut-on dire qu'Hercule à cet age eût détruit
tant de brigands, les eût cherchés par toute
la terre, & eut fait toutes ces belles actions qui
faisaient l'admiration de Thésée, & qui excitaient
en lui un violent désir de l'imiter? Il y
aurait bien d'autres observations à faire au sujet
d'Hercule & de Thésée; mais passons à celui
d'Hélène.
Quelques anciens Auteurs ont assuré que Thésée,
après avoir enlevé Hélène, & avant son
voyage d'Epire, la laissa, grosse entre les mains
de sa mère Ethra, & qu'elle accoucha d'une fille.
Si la chose est ainsi, il fallait qu'Hélène fût déjà
d'un âge fait, puisque ses frères jumeaux étaient
alors en état de conduire une armée; & que pendant
l'absence de Thésée, on dit que Castor &
Pollux prirent les armes; se rendirent maîtres
de la ville d'Aphidnès; délivrèrent leur soeur,
qu'ils ramenèrent à Sparte avec Ethra, mère de
Thésée, qui devint par là esclave d'Hélène, qui,
la mena à Troye, lorsque dans la suite elle fut
enlevée par Pâris.
J'ai dit qu'Hélène devait avoir au moins soixante
ans au temps de la guerre de Troye; & si
je ne lui en ai pas donné davantage, c'est que
ce nombre d'années sur la tête d'Hélène, suffisait
pour prouver ce que j'avançais alors, & que je
me servais des armes mêmes de M. l'Abbé Banier
pour le combattre. Mais si nous nous en
rapportons à Apollonius (
a) & à Valérius Flaccus
(
b), Hélène devait être beaucoup plus âgée,
| (a) Liv. 3. v. 996. | (b) Liv. 6. v. 90.
|
K k iij
@
518 FABLES
puisqu'ils nous apprennent que Jason racontait
à Médée l'histoire de Thésée & d'Ariadne comme
une histoire du temps passé. Elle l'était en effet:
car Hypsiphile était fille de Thoas, & Thoas
fils de cette même Ariadne, que Thésée avait
abandonnée dans l'île de Naxo, après l'avoir
enlevée de l'île de Crète, lorsque par son secours
il eut défait le Minotaure. Jason devint amoureux
d'Hypsiphile dans l'île de Lemnos, en
allant à la conquête de la Toison d'or, & y fit
un séjour assez long; car il y eut deux enfants
d'Hypsiphile, dont l'un fut appelé Thoas, &
l'autre Ennéus. Thésée n'était pas fort jeune dans
le temps qu'il enleva Ariadne; c'est à son retour
qu'il succéda à son père, qui s'était précipité dans
la mer, lorsqu'il vit revenir le vaisseau de son
fils avec des voiles noires, parce qu'il lui avait
dit d'en mettre de blanches s'il retournait heureusement
de son expédition. Thésée avait déjà
fait alors toutes ces grandes actions qu'on lui
attribue; il avait combattu avec Hercule les Centaures
qui troublaient les noces de Pirithoüs son
ami; & cette action se passa avant qu'Hercule,
par ordre d'Eurysthée, fût chercher le sanglier
d'Erymanthe; car c'est en y allant qu'il défit le
reste des Centaures, & que Chiron mourut d'une
blessure que lui fit une flèche d'Hercule empoisonnée
du venin de l'Hydre de Lerne. La prise
de ce sanglier est regardée comme le troisième
des travaux d'Hercule. Or, suivant Hérodote (
a);
Hercule vivait près de trois cents ans avant la
(a) In Euterpe.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
519
guerre de Troye; Hélène ne devait donc en avoir
guères moins. Mais abandonnons, si l'on veut,
le sentiment d'Hérodote; il est du moins constant
que Thésée enleva Hélène avant que Pirithoüs
se mît en devoir d'enlever Proserpine. Pirithoüs
était fils de Jupiter, suivant Homère (
a),
Proserpine fille de Cérès, & femme de Pluton;
ce qui reculerait encore davantage la naissance
d'Hélène. M. l'Abbé Banier croit devoir
s'en tenir à la généalogie de Pirithoüs, donnée
par Diodore de Sicile. Il ne fait pas attention
qu'elle n'en est pas moins fabuleuse, & qu'elle
prouve encore mieux combien Pirithoüs était
éloigné du temps de la guerre de Troye. De tous
les enfants de l'Océan & de Thétis, dit Diodore,
un des plus fameux fut Pélée, qui donna
son nom à un fleuve de Thessalie. (Hésiode avait
dit (
b) que ce Pélée était ce fleuve lui-même.)
Ce Prince épousa Creuse, dont il eut Iphéus, &
une fille nommée Stilbia. Apollon eut de cette
Princesse Centaurus & Lapithus. Celui-ci eut de
sa femme Eurionne, veuve d'Arsinous, deux fils,
Phorbas & Périphas. Phorbas lui succéda; mais
après sa mort Périphas prit sa place, & ayant
épousé Astiagée, fille d'Iphéus, il en eut plusieurs
enfants, dont Antion fut le plus connu,
pour avoir donné naissance à Ixion, qui épousa
Clia, ou Dia, & en eut Pirithoüs.
Il s'ensuit de cette généalogie que Pirithoüs est
le septième, depuis Océan & Thétis, qu'Hésiode
compte pour le plus ancien des Dieux, &
| (a) Iliad. l. 4. | (b) Théogon.
|
K k iv
@
520 FABLES
le sixième depuis Apollon. Il faudrait, pour prouver
cette antiquité, rappeler ici la généalogie
des Dieux; mais il n'est pas nécessaire de répéter
ce que nous avons dit dans le troisième Livre &
ailleurs. On ne finirait pas si l'on voulait examiner
tous les articles qui causent tant de difficultés
& d'embarras aux Mythologues. Car plusieurs
Auteurs accrédités (
a) prétendent qu'Hélène
ne fut enlevée que par Thésée, qui ne la mena
pas à Aphidnès, comme on le dit communément,
mais en Egypte, où il la mit entre les mains de
Prothée, fils de Neptune, dont Hercule tua les
enfants Tmylus & Télégonus, parce qu'ils faisaient
mourir les étrangers qui venaient chez eux.
Et pour le dire en deux mots, c'est perdre son
temps & ses peines de vouloir arranger historiquement
des faits purement fabuleux. J'aimerais
mieux dire, avec quelques Auteurs, qu'Hélène
était immortelle; un tel sentiment a un rapport
plus immédiat avec la Fable; aussi Servius (
b)
embrasse-t-il ce sentiment. D'autres, pour éluder
tant de difficultés insurmontables, on dit que
la guerre de Troye ne fut point entreprise par
les Grecs à l'occasion d'Hélène, mais à cause de
l'enlèvement d'Hésione que Priam voulait ravoir.
Mais alors toute l'Iliade serait fausse; & c'est cet
ouvrage d'Homère qui a enfanté tous les autres
faits à ce sujet.
(a) Servius sur le V. de l'Enéïd.
(b) Sur le II. de l'Enéïd.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
521
=================================
C H A P I T R E
IV.
On ne peut déterminer au juste l'époque de cette guerre.
L ES Auteurs anciens & modernes sont si différents
les uns des autres sur cet événement,
qu'il est impossible de les concilier. Coringius
& le Chevalier Newton le mettent 900 ou
907 ans avant l'Ere vulgaire, & le P. Souciet
1388 ans. On compte au moins 40 ou 50
opinions, qui, pour accorder ces deux extrémités,
approchent ou éloignent plus ou moins cet événement.
On peur consulter là-dessus Scaliger,
le P. Petau, & Dom Pezron, de même que le
dixième chapitre du troisième livre des
Réflexions
critiques sur les Histoires des anciens Peuples,
par M. Fourmont l'aîné.
Homère est le premier qui ait fait mention de
cette guerre. Il l'a prise pour le sujet de son Iliade
& de son Odysée; mais il se contente de parler
des Dieux, des Déesses, des Nymphes, des
Héros & des Héroïnes qui s'y trouvèrent, sans
déterminer aucun temps fixe pour cet événement,
ni pour rien de ce qui pouvait y avoir quelque
rapport. Cela seul devrait faire penser que c'est
une pure fiction de ce Poète, qui a voulu égayer
son imagination, & faire voir à la postérité la
fécondité de son génie. S'il est vrai que cette prétendue
guerre n'est qu'une allégorie du grand
@
522 FABLES
oeuvre, il eut pu la décrire en moins d'une page,
suivant ce qu'en dit le Cosmopolite (
a). Cette
manière le traiter le grand oeuvre n'est pas extraordinaire,
Denis Zachaire a aussi supposé le
siège d'une ville; mais il n'a fait qu'un seul
traité; & l'histoire du siège qu'il suppose, est
contenue dans un seul chapitre. Philalèthe a fait
au moins 28 Ouvrages sur cette matière; & Raymond
Lulle l'a étendue dans une infinité de
volumes.
Ceux qui sont venus après Homère, & qui
ont voulu déterminer l'époque fixe de cette expédition,
auraient dû tous dire sur quoi ils fondaient
leur sentiment: sans cette précaution,
nous avons droit de les récuser, & de ne pas
les en croire sur leur parole: nous avons même
raison de penser que c'est une pure supposition
de leur part. Hérodote, à l'histoire duquel Strabon
(
b) dit qu'il ne faut pas beaucoup ajouter
foi, dit sans aucune preuve (
c), qu'il croit qu'Homère
vivait environ 400 ans avant lui, & 160
ans après la guerre de Troye. A. Gelle (
d) ne
met que cent ans d'intervalle entre la prise d'Ilion
& la naissance d'Homère. Hérodote semble
déterminer cet événement sous le règne de Prothée,
Roi d'Egypte, que toutes les Fables disent
fils de Neptune, par conséquent un personnage
fabuleux; & d'ailleurs on ne peut déterminer
l'époque du règne de ce Roi.
Varron, qui fit tout son possible, & employa
| (a) Epilogue de ses 12 | (c) Liv. 2. c. 53.
|
| Traités. | (d) Liv. 17. c. 21.
|
| (b) Liv. 14. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
523
tout son esprit à rapprocher de la raison la Théologie
des Païens, & à la rappeler au civil ou
au physique suivant le témoignage de S. Augustin
(
a), est un des premiers qui, sur le raisonnement
d'Homère, ait voulu fixer l'époque
de la guerre de Troye. Mais il a puisé cela, comme
bien d'autres choses, dans son imagination, &
S. Augustin le réfute très solidement. Virgile,
sur le témoignage de Varron, fixe le siège de
Troye à l'an 300 avant le siège de Rome; Livius
& les autres Romains qui sont venus après, ont
suivi aussi Varron, & ont donné le fait & son
époque pour certains, de même que mille autres
choses qui ne furent jamais.
On ne sait pas même en quel temps vivait
Homère; on ignore jusqu'à sa patrie, & l'endroit
où il est mort; & quoiqu'Hérodote ait écrit la
vie d'Homère en abrégé, il était lui-même incertain
de ce qu'il dit à ce sujet, puisqu'il se
sert souvent du terme,
je pense, je conjecture.
Thomas Valois (
b) avoue que la variété des sentiments
des Auteurs, sur ce qui regarde Homère,
fait qu'il est impossible de rien déterminer sur
le temps où a vécu ce Poète. S. Augustin (
c),
Eusebe & S. Jérôme (
d), A. Gelle (
e), conviennent
tous qu'Homère vivait avant Romulus.
Eutrope dit qu'il vivait du temps d'Agrippa Sylvius,
Roi d'Albanie, auquel succéda Arénius
Sylvius, qui régna 9 ans, à celui-ci Aventinus
| (a) De la Cité de Dieu, | (c) Ibid. c. 6. l. 22.
|
| liv. 6. c. 2, 3, 4. | (d) In Chronicis.
|
| (b) Sur le liv. 3 de S. Aug. | (e) Liv. 9.
|
| de la Cité de Dieu, c. 2. |
|
@
524 FABLES
Sylvius, qui en régna 34. Procas Sylvius vint
ensuite, qui porta la couronne 22 ans; enfin
Amulius, à la septième année duquel naquit
Romulus; ce qui fait environ 80 ans d'intervalle
entre Romulus & Homère.
Cicéron (
a) dit que sept Villes se disputaient
la gloire d'avoir vu naître Homère dans leur sein;
& il nomme entr'autres Smyrne & Chio, Salamine,
Colophone, Argos. Aulu Gelle, avec plusieurs
autres, ont cru qu'il était né en Egypte:
& Aristote le croyait né dans l'île Io. De manière
que ceux qui approchaient le plus du temps
d'Homère, n'étaient pas mieux instruits de ce
qui le regardait, que ceux qui sont venus dans
la suite. On ne peut donc en juger que par conjecture,
& l'on n'a rien de certain.
Homère étant donc le premier qui ait parlé
de la guerre de Troye, & de la ruine de cette
ville, les autres Auteurs ne pouvant nous donner
rien d'assuré sur l'époque de cet événement, &
sur l'événement lui-même, ne peut-on pas le
regarder comme une fiction pure? Les temps doivent
répondre à certains temps déterminés, les
choses aux choses, & les personnes aux personnes,
quand il s'agit d'établir & de constater la
réalité d'un fait. On sait, par exemple, en quelle
année, & sous quel Roi d'Egypte Moïse est né.
Nous savons où, & sous quel Empereur Jésus-
Christ notre Sauveur a pris naissance; sous quels
Consuls Corynthe fut détruite, & Carthage ruinée;
enfin tant d'autres faits de cette espèce,
(a) Orat. pro Archia Poëta.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
525
dont personne ne doute. Mais il n'en est pas de
même de la ville de Troye. Rien ne nous certifie
son existence & sa destruction, que ce qu'en
a dit Homère, & ceux qui l'ont copié, ou qui
en ont écrit sur des traditions émanées des écrits
de ce Poète.
Nous trouvons à la vérité dans Homère, qu'Enée,
après la destruction de Troye, se sauva en
Italie; & les Ecrivains Romains n'ont pas manqué
de faire valoir ce trait, pour donner du lustre
à leur ville, en faisant descendre Romulus de ce
Héros, au moins par les femmes; car ils lui
donnaient le Dieu Mars pour père. Tout cela
s'accordait fort bien avec la Fable. Enée était fils
de Vénus, & Romulus fils de Mars, & qui ne
sait le bon accord qui régnait entre ce Dieu &
cette Déesse? Les Romains étaient-ils de pire
condition que les autres, qui se flattaient à l'envi
d'avoir des Dieux pour fondateurs de leurs villes?
Lorsque ces fondateurs n'étaient pas des Dieux,
ils savaient les immortaliser. Et si un Ancien (
a)
se moquait des Egyptiens, en disant que cette
nation était bien heureuse de voir naître des
Dieux dans ses jardins; on aurait bien pu le dire
des Romains & des Grecs, qui se vantaient hautement
d'être tous descendus des Dieux. S. Augustin
ne laissa pas tomber ce trait de leur vanité;
il le rappelle (
b) en ces termes: " Nous lisons,
" & on nous dit que Romulus a fondé Rome,
" & qu'il y a régné. On nous a aussi laissé par
" écrit qu'il a été mis au nombre des Dieux. Les
(a) Juvenal.
(b) De la Cité de Dieu, l. 22, c. 6.
@
526 FABLES
" écrits nous apprennent les faits, mais ils ne
" les prouvent point; car on ne montre aucun
" monument, aucun prodige qui atteste que cela
" lui soit arrivé. La Louve qu'on dit avoir nourri
" les deux frères, pourrait à la vérité être mise
" au nombre des prodiges: mais quel est un tel
" prodige, & que prouve-t-il pour la divinité de
" Romulus? si cette prétendue Louve ne fut pas
" une femme prostituée, mais un animal réel,
" ce prodige étant commun aux deux frères,
" pourquoi l'un & l'autre ne sont-ils pas réputés
" Dieux?
Quelques Auteurs n'ont pas même fait difficulté
d'avancer que Romulus pouvoir bien être
l'enfant qui naquit de l'ancien adultère de Vénus
& de Mars, lorsque Vulcain les lia ensemble,
quand il les prit sur le fait. D'autres ont dit que
Romulus était né d'une vierge vestale, parente
de Vulcain. Mais quoi! doit-on regarder comme
un Dieu, un homme qui a commencé son règne
par un fratricide? On dit même fort sérieusement
qu'une aigle fut l'augure de la fondation
de ce Royaume, & de sa dénomination; qu'une
oie prît la défense de la ville de Rome, & la
protégeât (lorsque les Gaulois attaquèrent le Capitole),
& qu'elle fut gouvernée par une poule
avec ses poussins (lorsqu'une aigle, qui en emportait
un, le laissa tomber dans le sein de Livie):
que ce poussin était d'une race si heureuse
que les Romains n'auraient osé entreprendre
aucune expédition, sans avoir consulté auparavant
les poulets qui en étaient issus.
Les Romains; à l'imitation des Troyens, regardaient
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
527
donc Mars & Vénus comme les Dieux
tutélaires de leur ville & de leur empire. On
peut voir particulièrement dans le Liv. III. de la
Cité de Dieu, comment S. Augustin parle aux
Païens là-dessus. Il est surprenant qu'on ait encore
aujourd'hui assez de crédulité, pour penser
que Rome soit un phénix ressuscité des cendres
de Troye. On dira peut-être qu'on peut le croire,
en faisant abstraction de l'origine divine d'Enée
& de Romulus; mais ce sentiment ne sera fondé
sur le témoignage d'aucun Auteur ancien. Ceux
par qui nous avons appris l'origine & la fondation
de Troye & de Rome ne nous ont rien
laissé que de fabuleux à ce sujet; sur quoi les
modernes fonderont-ils donc la réalité de ces
faits? On sait bien que Rome a existé; mais on
n'a aucune preuve de cette origine divine (
a).
Il n'en est pas de même de Troye; on ne l'a jamais
connu que par le récit d'Homère; elle est
périe sans aucun reste qui ait pu attester son existence,
sinon le prétendu établissement d'Enée,
& de quelques Héros Grecs dans l'Italie, suivant
le récit du même Poète. Puisque Homère est regardé
comme fabuleux tant sur la fondation de
Troye, que sur la plupart des faits qui se sont
passés pendant le siège de cette ville, pourquoi
ajoutera-t-on plus de foi à ce qu'il dit de la suite
d'Enée, & de son établissement en Italie? La
manière dont ce Poète fait parler & agir les
Dieux & les Déesses dans toutes les occasions,
(a) Tout le monde en convient, Tite-Live lui-même.
Voyez sa Préface.
@
528 FABLES
prouve bien qu'il regardait le tout comme une
pure fable, & qu'il n'en parlait qu'autant qu'ils
venaient à propos, soit pour embellir sa fiction,
soit pour égayer son imagination. Homère fondant
donc sur des fables l'établissement d'Ilion,
& tout ce qu'il dit du siège, sans doute que le
tout n'est qu'une fiction pure. Je ne conçois pas
après cela comment les Mythologues osent avec
un grand sérieux nous débiter tant de fables à ce
sujet, uniquement fondés sur le témoignage de
Pausanias, & de quelques Auteurs qu'ils méprisent
eux-mêmes, & avec raison, puisqu'ils sont
pleins de fables, de contradictions, de puérilités,
& qu'enfin ces Anciens n'avaient pas plus
de preuves de ce qu'ils avançaient, qu'en ont
aujourd'hui nos Mythologues modernes. La table
Iliaque, les pierres gravées & les marbres de Paros
sont des monuments fort postérieurs à Homère,
& qui prouvent tout au plus qu'on racontait
cet événement dans le temps qu'ils ont
été faits, comme on le raconte aujourd'hui.
=================================
C H A P I T R E
V.
Fatalités attachées à la Ville de Troye.
O N était intimement persuadé dans l'armée
des Grecs & des Troyens, que la ville de
Troye ne pouvait être prise, si l'on n'était attentif
à exécuter certaines choses dont le sort de
cette ville dépendait. Homère ne fait pas expressément
sément
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
529
mention de toutes; mais Ovide, Lycophron,
& quelques autres Anciens en ont parlé.
On peut cependant les déduire de ce que rapporte
Homère en différents endroits; tels que
ceux où il décrit ce que l'on fit pour aller chercher
Philoctete à Lemnos, Pyrrhus à Scyros;
l'attention que les Grecs avaient à empêcher que
les chevaux de Rhésus ne bussent de l'eau du
Xanthe, & les dangers qu'ils bravèrent pour
enlever le Palladium.
Ces fatalités avaient été déclarées aux Grecs
par Calchas, lorsqu'Agamemnon & les autres
Chefs de l'armée des Grecs furent le consulter
sur la réussite de l'expédition qu'ils projetaient
contre la ville de Troye. Calchas répondit, qu'ils
ne prendraient jamais cette ville, si Achille &
son fils Néoptolême ne les accompagnait: 2°.
qu'il fallait avoir les flèches d'Hercule, dont ce
Héros avant de mourir avait fait présent à Philoctete:
3°. que l'enlèvement du Palladium conservé
soigneusement par les Troyens dans le temple
de Minerve, était absolument requis: 4°
qu'un des os de Pélops devait nécessairement
être porté à Troye avant le siège: 5°. qu'il fallait
enlever les cendres de Laomédon: 6°. qu'on
se donnât bien de garde de laisser boire de l'eau
du Xanthe aux chevaux de Rhésus. On peut des
écrits d'Homère en conclure deux autres, dont la
première est qu'il était nécessaire de faire mourir
Troïle, fils de Priam, avant de prendre la ville;
en second lieu, que la destinée de Troye dépendait
tellement d'Hector, que cette ville ne serait
jamais prise tant qu'il vivrait. On en a enfin ajouté
II. Partie. L l
@
530 FABLES
une septième; savoir, que Téléphe, fils d'Hercule
& d'Augé, devait nécessairement y être appelé,
& combattre pour les Grecs.
Il est constant que tout homme sensé, à qui
on dirait de pareilles choses, les regarderait
comme des fables; & qu'elles paraissent telles
en effet. Car quel rapport peuvent avoir des
choses si différentes, & si étrangères au but que
se proposaient les Grecs, le siège d'une ville &
la ruine des Troyens? A quoi pouvaient servir
aux Grecs un des os de Pélops, & en quoi pouvait-il
nuire à ceux qui défendaient Ilion? Quand
on ne regardera Achille que comme un Héros,
brave, belliqueux, & qui par son savoir dans
l'art de la guerre, peut être d'une grande utilité
dans l'armée où il se trouvera, passe; on a raison
de le croire nécessaire; mais quand on fondera
cette nécessité sur ce qu'Apollon & Neptune, employés
par Laomédon à bâtir la ville de Troye,
avaient prié Eaque de les aider (
a), afin que
l'ouvrage d'un homme mortel venant à être mêlé
avec celui des Dieux, la ville, qui sans cela aurait
été imprenable, pût un jour être prise, &
qu'il fallait par conséquent qu'un des descendants
de celui qui avait aidé à la bâtir, aidât aussi à
la détruire. N'était-il pas plus naturel d'imaginer
que le petit-fils de celui qui avait contribué à son
élévation, s'opposerait de toutes ses forces à sa
destruction? à moins qu'on ne veuille supposer
quelque chose d'allégorique dans tout cela. Des
murs de cette ville ne tombent pas au son des
(a) Scholiaste de Pindare sur la cinquième Olymp.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
531
trompettes: il fallait autrefois des béliers, &
aujourd'hui non-seulement le bruit du canon,
mais le choc des boulets. L'Ecriture nous apprend
cependant que les murs de Jéricho s'écroulèrent
(
a) au seul son des trompettes, que Josué
fit retentir autour de cette ville; mais nous savons
aussi qu'il le fit par un ordre exprès de Dieu;
& l'Ecriture nous atteste la vérité du fait. Ce que
nous rapportent les Poètes n'a pas ce degré de
certitude; on doit même le regarder comme des
fictions pures, puisqu'elles ne sont pas même
vraisemblables. Examinons ces fatalités chacune
en particulier.
P R E M I E R E
F A T A L I T E.
Achille & son fils Pyrrhus sont nécessaires pour
la prise le Troye.
M. l'Abbé Banier & les partisans de son système
sont bien embarrassés pour y adapter ces
fatalités: aussi se contente-t-il de les rapporter,
sans se mettre en devoir d'en donner presqu'aucune
explication. Quant à cette première, il conjecture
que Calchas, gagné par les Chefs de l'armée
des Grecs, imagina cette fatalité pour attirer
Achille & ses troupes au siège de Troye; & que
pour y réussir; on en donna la commission à
l'artificieux Ulysse. Mais prenons les choses dans
le sens naturel que nous présente la Fable; &
voyons si elles ne renferment pas une allégorie
toute simple de la Philosophie Hermétique.
(a) Josué, c. 6.
L l ij
@
532 FABLES
On feint qu'Achille était fils de Pélée & de
Thétis. Quoique nous ayons déjà expliqué ce que
la Fable a voulu nous donner à entendre par-là,
il est à propos d'en retoucher quelque chose
pour rendre la preuve plus complète. Pélée vient
ou de πελὸς,
noir, brun, livide; ou de πηλὸς,
boue,
bourbier. Thétis est prise pour l'eau. Isacius dit
que Pélée, par le conseil de son père, eut commerce
avec Thétis, lorsqu'entre les différentes
formes qu'elle prenait pour éviter les poursuites
de Pélée, elle eut pris celle d'un poisson, connu
sous le nom de
seiche. Ainsi voilà Achille fils de
la Boue noire & de l'Eau. On sait que la seiche
jette une liqueur noire qui tient l'eau dans laquelle
elle te trouve, & la change pour ainsi
dire en encre. Tour cela convient donc bien à
la circonstance de la conception de l'enfant philosophique,
que nous avons dit se faire, suivant
les Philosophes, lorsque la matière mise dans le
vase, est parvenue à un état semblable à celui
d'une boue noire, ou à de la poix noire fondue.
Par la même raison la Fable dit que les noces
de Pélée & de Thétis se firent sur le Mont-
Pélion en Thessalie.
A peine Achille fut-il né, que sa mère, pour
l'accoutumer à la fatigue, & le rendre comme
immortel, le nourrit & l'éleva d'une façon qui
ne fut propre qu'à Cérès & à Thétis. Elle le
cachait toute la nuit dans le feu, pour consumer
en lui tout ce qu'il avait de mortel & de
corruptible; pendant le jour elle l'oignait d'ambrosie.
Cette méthode lui réussit seulement pour
Achille; tous ses autres enfants en moururent,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
533
c'est ce qui lui fit donner le nom de Pyrithoüs,
comme
sauvé du feu, ou
vivant dans le feu. Pélée
ayant voulu se mêler de l'éducation d'Achille,
Thétis l'abandonna & se retira avec les Néréides.
On mit ensuite Achille entre les mains de Chiron,
pour être instruit dans la Médecine & les
Arts.
Comme Achille avait appris de Thétis qu'il
périrait dans la guerre de Troye, lorsqu'il fut
question de cette guerre, Achille se retira chez
Lycomede, pour ne pas s'y trouver. Il se déguisa
sous un habit de femme, & y eut commerce
avec Déïdamie, dont il eut Pyrrhus. Les
Grecs ayant appris de Calchas la nécessité de la
présence d'Achille, chargèrent Ulysse de le chercher.
Il le trouva après bien des perquisitions,
& l'engagea à joindre les autres Chefs de l'armée
des Grecs. Cette action est une de celles qui font
le plus d'honneur à Ulysse.
Il faut regarder Ulysse comme le symbole de
l'Artiste prudent & habile dans son art, ou l'agent
extérieur qui conduit l'oeuvre. Achille est
l'agent intérieur, sans lequel il est impossible de
parvenir au but que le Philosophe se propose,
Nous avons parlé, dans le cinquième Livre, des
qualités requises dans l'Artiste; qu'on se rappelle
ce que nous avons dit à ce sujet, & qu'on fasse
attention à ce que nous allons rapporter d'après
Géber, on y reconnaîtra le portrait d'Ulysse d'après
nature. " Celui qui n'a point un génie étendu
" & un esprit subtil, propre à pénétrer dans les
" secrets replis de la Nature, à découvrir les
" principes qu'elle emploie, & l'artifice dont
L l iij
@
534 FABLES
" elle use dans ses opérations, pour parvenir à
" la perfection des mixtes & des individus, ne
" découvrira jamais la simple & véritable racine
" de notre précieuse science. " Tels sont les
termes de Géber (
a), qui après avoir fait l'énumération
des défauts de l'esprit, qui donne l'exclusion
à cette science, tels que sont l'esprit
pesant & bouché, l'ignorance, la crédulité téméraire
qui en est une suite; l'inconstance, l'inquiétude
des affaires qui occupent trop; l'avarice,
la nonchalance, l'ambition, & le peu d'aptitude
pour les sciences; conclut enfin dans le chapitre
septième par un épilogue, où l'on reconnaît
Ulysse comme dans un miroir. " Nous concluons
" donc, dit cet Auteur, que l'Artiste de cet
" oeuvre doit être versé dans la science de la
" Philosophie naturelle, & qu'il doit en être
" parfaitement instruit; parce que, quelqu'esprit
" & quelques biens qu'il ait, il n'en obtiendra
" jamais la fin sans cela.... Il faut donc que l'Ar"
tiste appelle à son secours une méditation pro"
fonde de la Nature, & un génie fin, indus"
trieux. La science seule ne suffit pas, ni le
" génie seul; il les faut tous deux, parce qu'ils
" se prêtent un secours mutuel. Il doit être d'une
" volonté constance, afin qu'il ne coure pas tantôt
" à une chose, tantôt à l'autre; car notre art ne
" consiste pas dans la multitude des choses. Il
" n'y a qu'une pierre, qu'une médecine & qu'un
" magistère. Il doit être attentif & patient, afin
" qu'il n'abandonne pas l'oeuvre à moitié fait.
(a) Summâ perfect. part. I, c. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
535
" Il ne faut pas qu'il soit prompt & trop vif:
" la longueur de l'oeuvre l'ennuierait. Qu'il
" sache enfin que la connaissance de cet art
" dépend de la puissance divine, qui en favorise
" qui il lui plaît; qu'il ne la communique pas
" aux avares, aux ambitieux, & à ceux qui ne
" cherchent qu'à assouvir leurs passions déré"
glées; car Dieu est plein de justice, comme il
" est plein de bonté. "
Ovide dans ses Métamorphoses (
a) introduit
Ulysse & Ajax, qui se disputent les armes d'Achille.
Chacun d'eux fait l'énumération des droits
qu'il a sur ces armes, par les belles actions qu'il
a faites, & par les services qu'il a rendus aux
Grecs. Quand on a lu l'Iliade d'Homère, on voit
bien qu'Ulysse peut se comparer à Ajax pour les
actions de bravoure & de courage. Ajax en fait
trophée dans Ovide; il montre son bouclier tout
criblé de coups de lances & de javelots, & reproche
à Ulysse que le sien est encore entier dans
toutes ses parties. Quoiqu'Ajax haranguât des
guerriers, qui n'ignoraient point sa valeur, &
qui naturellement auraient été disposés à donner
la préférence à un aussi grand Héros, ils les adjugèrent
cependant à Ulysse, quand ils eurent
entendu sa harangue En quoi consistait-elle? à
rappeler, 1°. qu'il avait su découvrir Achille,
déguisé même sous l'habit de femme, & l'amener
dans l'armée des Grecs; 2°. qu'il a vaincu
Téléphe, & l'a guéri de sa blessure; 3°. qu'il a
pris les villes d'Apollon; 4°. qu'il est cause de
(a) Liv. 13. Fab. I.
L l iv
@
536 FABLES
la mort d'Hector, puisqu'il a succombé sous les
armes d'Achille; 5°. qu'il a déterminé Agamemnon
à sacrifier Iphigénie pour le bien public;
6°. que malgré le danger qu'il y avait à se présenter
devant Priam, pour revendiquer Hélène,
il n'a point craint d'y aller avec Ménélas; 7°. que
les Grecs ennuyés de la longueur & des fatigues
du siège, & ayant pris le parti de l'abandonner
& de se retirer, il fit tant par ses exhortations
& ses remontrances, qu'il les détermina à les
continuer: qu'il tendait des pièges aux Troyens,
& avait mis le camp des Grecs à l'abri de leurs
insultes par un bon mur de circonvallation: que
par ses conseils & ses expédients l'abondance
avait toujours été entretenue dans l'armée. C'est
moi, ajoute-t-il, qui ai surpris Dolon. J'ai pénétré
moi-même jusqu'à la tente de Rhésus, &
je lui ai ôté la vie. Ajax dans les horreurs de la
nuit, a-t-il passé à travers les sentinelles; pénétré
non-seulement dans la ville, mais jusqu'aux forts
mêmes au milieu du fer & du feu, & enlevé le
Palladium? Oui, j'ai pris la ville par cette action,
puisque par elle je l'ai mise en état d'être
prise. J'ai amené Philoctete au camp avec les
flèches d'Hercule, & c'est par leur secours que
nous avons vaincu.
Si l'on veut faire attention aux explications
des différentes fables que j'ai données jusqu'ici,
on verra clairement que tous ces faits sur lesquels
Ulysse fonde ses droits sur les armes d'Achille,
sont précisément les allégories des opérations du
magistère des Sages. Voyons-en quelques-uns.
Nous avons dit qu'Achille est le symbole du feu
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
537
du mercure philosophique. La Fable dit qu'Achille
était fils de Pélée & de Thétis, ou de la
boue noire. La boue est composée de terre &
d'eau; le mercure des Philosophes s'extrait de
ces deux matières. Suivant d'Espagnet (
a), " on
" l'appelle tantôt terre, & tantôt eau, pris sous
" divers aspects, dit cet Auteur, parce qu'il est
" naturellement composé de ces deux. " Pour
indiquer l'état de cette terre philosophique,
du sujet sur lequel travaillent les Philosophes,
lorsqu'il doit enfanter le mercure, d'Espagnet
cite les vers suivants de Virgile, qui expriment
très bien la dissolution & la putréfaction de cette
matière, signifiée alors par Pélée, parce qu'elle
est comme une boue noire, à laquelle presque
tous les Philosophes la comparent.
Pingue solum primis extemplo à mensibus anni
Fortes invertant tauri. . . . . . . . . . .
Tunc zephiro putris se gleba resolvit.
Georgic. I.
Lorsqu'Achille fut né, Thétis le nourrit comme
Cérès avait fat; Triptolême; elle le cachait
la nuit sous le feu, & le jour elle l'oignait d'ambrosie.
Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit là-
dessus dans l'article de Cérès; le Lecteur peut y
avoir recours.
Achille devenu grand, se retira chez Lycomede;
où il devint amoureux de Déïdamie, & en eut
un fils nommé Pyrrhus. Le mercure parvenu au
(a) Arcan. herm. Philos. opus, Can. 46.
@
538 FABLES
temps où il commence à se fixer, quitte pour ainsi
dire la maison paternelle & maternelle, en passant
de la couleur noire à la blanche. Dans cet
état il se retire chez Lycomede, parce qu'il se
change en une espèce de terre, que les Philosophes
appellent or blanc, soleil blanc, pierre qui
commande, & qui règne: ce qui est exprimé
par Lycomede, qui vient de λύκος,
soleil, & de
μέδω,
je commande, je prends soin. C'est pour
cela que Lycomede est appelé père de Déïdamie;
car la partie fixe dans cet état a une vertu
propre à fixer la partie volatile; elle a, disent les
Philosophes, une vertu aimantine qui attire à
elle la partie volatile, pour la fixer & ne former
qu'un corps des deux. Tout le monde sait que
le mercure est volatil. L'amour qu'Achille, symbole
de ce mercure, a pour Déïdamie, est cette
vertu aimantine & attractive réciproque, qui fait
que l'un & l'autre se réunissent, & que le volatil
devient enfin fixe. On ne pouvait l'exprimer
plus heureusement que par le nom de Déïdamie,
puisqu'il signifie une chose qui en fixe une autre,
ou qui l'arrête dans sa course, de θέω,
je
cours, & de δαμάω,
je dompte, j'arrête.
Déïdamie donna un fils à Achille, qui fut
nommé Pyrrhus à juste titre; puisque de l'union
du fixe & du volatil se forme le soufre philosophique,
qui est un vrai feu ou une pierre ignée
que d'Espagnet appelle
minière de feu céleste;
Philalèthe le nomme
feu de nature. Alphidius
dit, que lorsque celui qui fuit est arrêté dans sa
course par celui qui le poursuit, la course des
deux finit; ils se réunissent, & ne font plus
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
539
qu'un, qui devient rouge & feu. Homère désigne
cette volatilité du feu mercuriel, en disant toujours
d'Achille, qu'il a le pied léger, qu'il est
extrêmement prompt à la course: πόδας άκυς πο-
δαρκης. Ce Poète l'insinue encore mieux (
a),
lorsqu'il dit qu'Achille dit à Automedon d'atteler
son char pour Patrocle son ami, & d'y mettre
ses deux chevaux Xantheis & Balius, dont la vitesse
égalait celle du vent: Harpuie Podarge les
avait engendrés de Zéphyre, lorsqu'elle paissait
sur les bords de l'Océan, & qui plus est, ces
chevaux étaient immortels (
b).
Ulysse ayant déterminé Achille à se joindre
aux Grecs, celui-ci assembla les Myrmidons ses
sujets; il se mit à leur tête, avec Menestius, fils
du fleuve Sperchius, Dieu, & fils de Jupiter &
de la belle Polydore (
c), avec Eudorus, fils de
Mercure, appelé dans cette circonstance άκάκηθα
ou le pacifique (ibid. v. 185); mais Eudorus
étant devenu grand, était célèbre par sa grande
légèreté à la course. Pisandre fut le troisième
Chef des Myrmidons: Homère (ibid. v. 194)
dit de lui qu'il était le plus vaillant de cette
troupe, après Achille. Phoenix, vieillard, fut le
quatrième, & Alcimédon, fils de Laerce, le cinquième.
Pyrrhus étant né, ou le soufre philosophique
parfait, il faut que l'Artiste procède à la seconde
opération, que les Philosophes appellent le second
oeuvre, ou l'élixir. C'est cet élixir, ou le
| (a) Iliad. l. 16. v. 145. | (c) Ibid. l. 16. v. 173.
|
| (b) Ibid. l, 17. v. 444. |
|
@
540 FABLES
procédé qu'il faut tenir en le faisant, qu'Homère
a eu en vue dans son Iliade. La première fatalité
de Troye était qu'Achille, & après lui son fils
Pyrrhus, devaient nécessairement se trouver dans
le camp des Grecs, pour que cette ville fût
prise. La raison est que l'élixir ne peut se faire
sans le mercure philosophique, qui en est le principal
agent. Cette seconde opération n'est, selon
Morien (
a), qu'une répétition de la première,
quant au régime & aux signes apparents, ou à ce
qui se passe dans le vase, par rapport aux couleurs
qui se succèdent. Homère dit en conséquence,
qu'Achille assembla les Myrmidons, & joignit
les autres Grecs. On est surpris qu'Homère commence
son Iliade par la colère d'Achille, que
M. l'Abbé Banier (
b) ne regarde que comme un
pur incident. Ce Poète, pour suivre son but, ne
pouvait pas commencer autrement, ou il aurait
renversé l'ordre des choses. Il suppose la première
opération parfaite, ou l'or philosophique,
que j'ai nommé ci-devant soufre. Il vient par
conséquent tout d'un coup à la dispute d'Agamemnon
& d'Achille, qu'il fait naître de la
demande que Chrysès, Prêtre d'Apollon, fait de
sa fille Chryséis: on sait que χρυσὸς; veut dire
de
l'or; on y introduit Apollon, pour désigner l'or
philosophique. Agamemnon refuse, dit-on, de
rendre Chryséis, qu'il dit être vierge, & qu'il
préfère à Clytemnestre son épouse. Les Philosophes
lui donnent aussi le nom de vierge. Prenez,
(a) Entretien du Roi Calid & de Morien.
(b) Tom. III. pag, 389.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
541
dit d'Espagnet (
a), une vierge ailée, bien
nette & bien pure, ayant les joues teintes de
couleur de pourpre (
b). Néanmoins Agamemnon
se rend aux exhortations d'Ulysse, & rend Chryséis;
mais il proteste à Achille qu'il s'en dédommagera,
en lui enlevant Briséis qu'Achille aimait
éperdument. Agamemnon remit donc Chryséis
entre les mains du sage Ulysse, c'est-à-dire,
de l'Artiste, pour la mener à Chrysès son père.
Ulysse fut constitué le chef de la députation, &
fit montrer Chryséis dans un vaisseau, c'est-à-dire,
qu'il la mit dans le vase. Après qu'Ulysse fut
parti, Agamemnon envoya prendre de force Briséis
(
c). Ceux qui furent envoyés, trouvèrent
Achille assis dans sa tente, & dans son vaisseau
noir. Il reconnut aussitôt le sujet qui les amenait,
& dit à son ami Patrocle de tirer Briséis
de sa tente, & de la leur remettre pour la conduire
à Agamemnon. Patrocle le fit; & Achille
la voyant partir, se mit à pleurer en regardant
la mer
noire, & se plaignit à Thétis sa mère, de
l'injure que venait de lui faire Agamemnon. Elle
entendit ses plaintes du fond de la mer
blanche,
où elle était avec le vieillard Nérée son père, &
aussitôt elle s'éleva du fond comme un nuage.
Il lui raconta comment, après avoir ruiné Thèbes,
Agamemnon avait eu Chryséis en partage, &
lui Briséis; qu'Agamemnon obligé de remettre
Chryséis à son père, parce qu'Apollon irrité avait
| (a) Can. 58. | belles & vermeilles. Iliad.
|
| (b) Il est bon de remar- | liv. I. v. 323.
|
| quer qu'Homère dit aussi | (c) Ibid, v. 324. & suiv.
|
| que Chryséis avait les joues |
|
@
542 FABLES
envoyé la peste dans le camp des Grecs, il s'en
était vengé sur lui Achille, en lui enlevant de
force sa chère Briséis. Thétis lui répondit aussi
en pleurant: " Pourquoi, mon fils, vous ai-je
" mis au monde, & vous ai-je élevé avec tant
" de soins? vous êtes le plus malheureux des
" hommes, car je sais que le destin fatal vous
" menace d'une mort prochaine. Je vais cepen"
dant trouver Jupiter dans l'Olympe
plein de
"
neige, & je ferai mon possible pour l'engager
" à seconder vos désirs. Pour vous, demeurez
" dans vos vaisseaux sans combattre aucunement,
" & nourrissez votre colère contre les Grecs.
" Jupiter fut hier en Ethiopie, pour assister à
" un repas avec tous les autres Dieux. " Ayant
ainsi parlé, elle s'en fut. Pendant ce temps-là
Ulysse avec Chryséis abordèrent à Chryse, ville
d'Apollon; & ayant mis le vaisseau à l'ancre, il
remit Chryséis entre les mains de Chrysès son
père, qui adressa ses voeux à Apollon, dont l'arc
est d'argent, afin qu'il favorisât les Grecs. Le
lendemain Ulysse appareilla des
voiles blanches,
& Apollon leur ayant envoyé un vent
humide
favorable, ils arrivèrent heureusement au camp
des Grecs.
Il ne faut qu'avoir lu même très superficiellement
les livres des Philosophes hermétiques,
pour reconnaître, dans ce que je viens de rapporter
des propres termes d Homère, les mêmes façons
d'exprimer, & tout ce qui se passe dans
le vase depuis que les ingrédients qui composent
l'élixir, commencent à se dissoudre & à tomber
en putréfaction, jusqu'à ce que la matière soit
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
543
parvenue au blanc. On peut le comparer avec
ce que nous allons rapporter de d'Espagnet (
a):
" Les moyens ou signes démonstratifs sont, dit-
" il, les couleurs qui apparaissent successivement,
" & qui font voir à l'Artiste les changements qui
" affectent la matière, & le progrès de l'oeuvre.
" On en compte trois principales, qui sont com"
me des symptômes critiques auxquels il faut
" bien faire attention: quelques-uns en ajoutent
" une quatrième. La première couleur est noire,
" on lui a donné le nom de la tête de corbeau, à
" cause de sa grande noirceur. Lorsqu'elle com"
mence à noircir, c'est un signe que le feu de
" nature commence son action; & quand le
" noir est parfait, il indique que les éléments
" sont confondus ensemble, & que la dissolu"
tion est achevée; alors le grain tombe en pu"
tréfaction, & se corrompt, pour être plus
" propre à la génération. La couleur blanche
" succède à la noire; le soufre blanc est alors
" dans son premier degré de perfection: c'est
" une pierre qu'on appelle bénite; c'est une
" terre blanche feuillée, dans laquelle les Phi"
losophes sèment leur or. La troisième couleur
" est la citrine, qui est produite par le passage
" de la couleur blanche à la rouge: elle est
" comme une couleur moyenne & participante
" des deux, comme l'aurore safranée, qui nous
" annonce le soleil. La quatrième enfin est la
" rouge, ou couleur de sang, qui se tire de la
" blanche par le seul moyen du feu. Comme
(a) Can. 64.
@
544 FABLES
" la parfaite blancheur s'altère aisément, elle
" passe assez vite; mais la rougeur foncée du
" soleil dure toujours, parce qu'elle parfait l'oeu"
vre du soufre, que les Philosophes appellent
" sperme masculin, feu de la pierre, couronne
" royale, or, & fils du soleil. "
Revenons à l'Iliade d'Homère, & voyons si
ce qu'il dit est conforme à ce que nous apprend
d'Espagnet, que je me contente de citer: pour
ne pas multiplier les citations sans nécessité, j'en
rapporterai de différents Auteurs, pour preuve des
explications que je donnerai.
Nous avons vu ci-devant qu'Achille, symbole
du feu du mercure, était le principal agent dans
l'oeuvre philosophique; nous avons suivi sa vie
jusqu'à la naissance de Pyrrhus chez Lycomede.
Homère a passé tout cela, & commence par le
supposer amoureux de Briséis, c'est-à-dire, en
repos, ou dans l'état que se trouve le mercure
après que sa volatilité a été arrêtée dans sa course
par Déïdamie. C'est ce qu'il fait dire à Achille
dans la plainte qu'il porte à Thétis sa mère. Après
avoir ruiné Thèbes, dit-il, Agamemnon eut
Chryséis en partage, & les Grecs me donnèrent
Briséis. On sait que Thèbes fut le terme des
courses de Cadmus, c'est aussi là qu'Achille trouva
Briséis, qui, comme nous l'avons dit, signifie
dormir, se reposer. Il s'agit de faire le second
oeuvre, semblable au premier; Homère suppose
donc les matières dans le vase, & l'opération
commencée, c'est-à-dire, la fermentation de la
matière. Cette fermentation occasionne un mouvement
dans la matière, qui menace le mercure,
ou
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
545
ou Achille, de lui ôter son repos, ou Briséis. A
cette fermentation succède la dissolution & la
putréfaction causée par l'or philosophique, ou
Apollon; c'est la peste qu'Apollon envoie dans
le camp des Grecs. A cette peste succède la mort
des Grecs, ou la noirceur, appelée mort par les
Philosophes. Dans cet état, le volatil domine sur
le fixe, & cette peste ne cessera que lorsque Chryséis
sera rendue à son père, c'est-à-dire, quand la
matière aura passé de la couleur noire à la blanche,
qui est l'or blanc des Philosophes. Que
peuvent signifier le voyage de Jupiter & des
autres Dieux en Ethiopie, & leur retour dans
l'Olympe plein de neige, sinon la noirceur de
la matière, & son passage de la couleur noire à
la blanche? Les larmes de Thétis & d'Achille
n'expriment-elles pas la matière qui se dissout
en eau? Le voyage d'Ulysse indique tout cela,
& encore mieux ce qui se passa dans le camp des
Grecs jusqu'à son retour.
A peine, dit Homère, Chryséis fut-elle partie
sous la conduite d'Ulysse, c'est-à-dire, mise dans
le vase philosophique par l'Artiste, qu'Agamemnon
envoie prendre Briséis dans la tente d'Achille:
voilà la fermentation qui commence. Ils
arrivent à son vaisseau
noir, & le trouvent dans
sa tente assis; mais extrêmement irrité: c'est la
putréfaction & la noirceur, indiquée aussi par
les Myrmidons, auxquels Homère feint qu'Achille
commandait. La Fable nous donne elle-
même à entendre ce qu'il faut penser des Myrmidons,
en nous apprenant qu'ils naquirent des
fourmis, & cela parce que les fourmis sont noires,
II. Partie. M m
@
546 FABLES
& que quand elles sont toutes ensemble
dans leur fourmilière, leur tas représente assez
bien la matière dans son état de noirceur. La
même raison a fait dire que Pélée, père d'Achille,
régnait en Phthie sur les Myrmidons, parce que
Pélée veut dire boue noire, ordure, & Phthie,
corruption, de φθέω,
corrompre. Les autres Chefs
qui commandaient les Myrmidons sous les ordres
d'Achille, indiquent par l'étymologie seule
de leurs noms, tout ce qui se passe dans l'oeuvre.
Ménestius marque le repos où est d'abord la matière,
& la qualité de cette même matière, puisqu'il
vient de μένω,
attendre en repos, & de σἰάθ,
petite pierre, ou de γάω,
être fixe & immobile.
Le second se nommait Eudorus, d'εὔδω,
dormir.
Homère en conséquence dit qu'il était fils de
Mercure
le pacifique; mais il ajoute aussi que
quand il fut en âge, il se rendit célèbre par sa
légèreté à la course, afin de nous indiquer la volatilisation
de la matière fixe. Le troisième était
Pisandre, ou qui verse à boire, qui arrose, de
πἰω,
j'arrose; d'où l'on a fait πεοσι̑ς,
pré, lieu
arrosé; & ἅνδηρεν,
faîte, cime; parce que la
matière en se volatilisant monte au sommet du
vase en forme de vapeur, & retombe ensuite sur
la matière en forme de pluie ou de rosée. Il était,
dit Homère, le plus brave des Myrmidons après
Achille, & il le dit avec raison, car sans cette
rosée la terre philosophique ne produirait rien,
de même qu'un terrain toujours aride ne serait
point propre à faire germer le grain: la terre est
le réceptacle des semences, & la pluie en est la
nourrice. Le quatrième était Phoenix, c'est-à-dire,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
547
la pierre même des Philosophes parvenue au
rouge. Aussi les Philosophes lui donnent-ils le
nom de Phoenix, non seulement parce que dans
l'élixir il renaît de ses cendres, mais à cause de
sa couleur de pourpre; car Phoenix vient de
φοι̑νιξ,
rouge, couleur de sang. C'est l'oiseau fabuleux
du même nom; on le dit rouge pour cette
raison, & personne ne peut se flatter d'en avoir
vu d'autre: aussi les Egyptiens faisaient-ils courir
le bruit que cet oiseau venait dans la ville du
Soleil, pour y faire son nid, & y renaître de ses
cendres. Le cinquième enfin était Alcimédon,
ou qui commande à la force même, c'est-à-dire,
la pierre parfaite. Hermès (
a) lui donne le même
nom, & dit qu'elle est la force qui surpasse toute
force, dès qu'elle est fixée en terre. Mais revenons
à Ulysse.
Un des faits les plus remarquables de sa vie,
est d'avoir su découvrir Achille déguisé sous un
habit de femme, & de l'avoir engagé à se réunir
avec les Grecs, pour aller ruiner la ville de
Troye. Quel rapport, dira-t-on, peut avoir ce
déguisement avec le grand oeuvre? Le fait n'est-
il pas tout simple & tout naturel? Un jeune homme
veut se cacher, pour ne pas aller à une guerre
dans laquelle on lui à prédit qu'il mourrait: n'était-ce
pas un expédient qui pouvait réussir selon
son dessein? Mais pense-t-on que partout on
nous donne d'Achille une idée bien différente de
celle d'un poltron? Ce trait seul aurait été capable
de le faire mépriser des Grecs, bien loin
(a) Table d'Emeraude.
M m ij
@
548 FABLES
de le faire considérer par dessus tous les autres.
En effet, quelle idée aurions-nous d'un jeune
homme, fils d'un Roi, d'un Prince ou d'un grand
Seigneur, qui dans le temps que les troupes s'assemblent
& se mettent en mouvement pour aller
à une bataille, ou à un siège périlleux, s'aviserait
de se déguiser sous un habit de femme, &
irait se confondre avec les suivantes d'une Princesse,
pour éviter le danger qui le menace? Quelque
bonne que fût l'idée qu'il eût donnée jusque-là
de son courage & de sa bravoure, une
telle action ne le ferait-elle pas mépriser à jamais?
On ne voit cependant rien de tout cela;
Achille est au contraire estimé, considéré, & regardé
comme le plus vaillant de tous les Grecs.
D'où peut donc venir un tel contraste? Qu'on
se rappelle les explications que nous avons données
jusqu'ici, on en verra bientôt le dénouement.
Nous avons prouvé en plus d'un endroit
que les Philosophes prenaient le sexe féminin
pour symbole de l'eau mercurielle volatile, la
Fable nous en parle sous les noms de Muses,
de Bacchantes, de Nymphes, de Naïades, de
Néréides. Voilà précisément la raison pour laquelle
on dit qu'Achille se cacha sous l'habit de
femme, car le mercure des Philosophes n'est
proprement mercure que lorsqu'il est eau; & loin
qu'Achille sente énerver son courage sous ce déguisement,
il n'en devient que plus actif; il faut
même qu'il passe par cet état pour devenir propre
à l'oeuvre, sans cela il ne saurait pénétrer
les corps durs, & les volatiliser.
On a raison de regarder cette découverte d'Ulysse
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
549
comme une de ses plus belles actions, puisque, selon
tous les Philosophes hermétiques, la dissolution
de la matière en eau mercurielle est la clef de l'oeuvre.
Cherchez, dit le Cosmopolite, une matière
de laquelle vous puissiez faire une eau, mais une
eau pénétrante & active, & qui puisse cependant
dissoudre l'or sans bruit, sans corrosion, & d'une
dissolution naturelle; si vous avez cette eau, vous
avez un trésor mille fois plus précieux que tout
l'or du monde; avec elle vous ferez tout, & sans
elle vous ne ferez rien. C'est pourquoi avec
Achille les Grecs pouvaient tout contre la ville
de Troye, & sans lui ils ne pouvaient rien faire.
On dit qu'il devait y périr, & il y périt en effet,
c'est que, pour parfaire l'oeuvre, il faut fixer le
mercure philosophique, & faire en sorte que la
partie volatile ne fasse qu'une même chose avec
la fixe. Cette dernière est représentée par les
Troyens, qui pour cela sont toujours appelés
Dompteurs de chevaux ou sont qualifiés par des
épithètes qui signifient quelque chose de pesant,
de fixe & de propre à arrêter ce qui est en mouvement.
Hector lui-même (
a) est comparé par
Homère à un rocher. Les Grecs, au contraire;
& tout ce qui leur appartient, sont toujours représentés
comme actifs, toujours en mouvement.
Homère dit de presque tous les Chefs, qu'ils n'avaient
pas leurs semblables pour la légèreté à la
course, pour l'adresse à tirer de l'arc & à lancer
le javelot; leurs chevaux sont légers comme le
vent; les juments de Phérétiade (
b) marchent
| (a) Iliad. liv. 13. v. 137. | (b) Iliad. liv. 2. v. 763.
|
M m iij
@
550 FABLES
aussi vite que les oiseaux volent; Apollon lui-
même les avait élevées dans le séjour des Muses.
Enfin, tout ce qui peut désigner le volatil, est
attribué aux Grecs, & tout ce qui est propre à
dénoter le fixe, est attribué aux Troyens.
On voit par ce que nous avons dit, pourquoi
la présence d'Achille était nécessaire pour la prise
de Troye, & pourquoi l'on feint qu'Eaque son
grand-père avait aidé à Apollon & à Neptune à
bâtir cette ville. Car Eaque signifie proprement
la terre, d'αἶα,
terre, ou la matière dont on fait
l'oeuvre: cette matière mise dans le vase, se corrompt;
voilà le royaume de Phthie, où règne
Pélée, c'est-à-dire, la noirceur, qui est un effet
de la corruption. Cette dissolution ou putréfaction
produit le mercure philosophique; c'est par
conséquent Achille qui naît de Pélée. Le soufre
des Philosophes étant parfait, Troye est bâtie,
& par qui? par Eaque, Neptune & Apollon;
parce que le soufre a été fait d'eau & de terre.
Cette terre étant le principe de l'or philosophique,
ou d'Apollon, il n'est pas surprenant qu'il
y ait concouru, puisque c'est la propriété fixative
de cette terre qui fait la fixité de ce soufre.
Mais pour finir l'oeuvre, ce n'est pas assez d'avoir
ce soufre, ou la ville de Troye édifiée, il
faut détruire cette ville; & c'est ce qui fait le
sujet de l'Iliade, où l'on voit qu'après la mort
d'Achille on va chercher son fils Pyrrhus encore
fort jeune; parce que, selon la fatalité, il fallait
qu'il y eût quelqu'un de la race d'Eaque. Pourquoi
cela? C'est qu'à la fixation du mercure,
signifiée par la mort d'Achille, succède Pyrrhus,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
551
ou la pierre ignée, comme nous l'avons vu ci-
devant. Cette fixation est indiquée par le nom
de celui qui tua Achille, c'est-à-dire Pâris; car
Pâris vient de παρά, & d'ιζω,
je fixe, je fais asseoir;
ou si l'on veut, de παριημι,
j'ôte la vigueur,
je rends languissant.
La seconde raison d'Ulysse, pour justifier son
droit sur les armes d'Achille, est qu'il a pris &
ruiné les villes d'Apollon, c'est-à-dire, qu'il a fait
l'oeuvre, & la pierre, par conséquent que le résultat
doit lui en rester; car sans les armes d'Achille,
c'est-à-dire, sans l'action pénétrante, dissolvante
& volatilisante du mercure, il n'aurait
pu venir à bout de pousser l'élixir à sa perfection.
Nous pourrons discuter ses autres raisons dans la
suite, en expliquant les fatalités suivantes, & la
suite du siège.
II. F A T A L I T E.
Sans les flèches d'Hercule, Troye ne pouvait être prise.
HERCULE en mourant sur le Mont Oeta,
fit présent de ses flèches à Philoctete, & l'obligea
par serment à ne découvrir à personne ce qu'était
devenu son corps, & ce qui lui avait appartenu.
Lorsque les Grecs entreprirent la guerre de Troye,
ils consultèrent l'oracle de Delphes sur sa réussite,
& il leur fut répondu que la ville ne pourrait
être prise sans les flèches d'Hercule. Ulysse découvrit
que Philoctete les avait; il fut donc le
trouver, & les lui demanda. Philoctete ne répondit
M m iv
@
552 FABLES
rien, sinon qu'il ne pouvait lui en donner
des nouvelles. Ulysse ne se contenta pas de cette
réponse, il insista; Philoctete se voyant pressé,
montra avec le pied le lieu où elles étaient. Ulysse
les prit, & les porta aux Grecs. D'autres disent
qu'Ulysse engagea Philoctete à joindre les Grecs,
& les porter lui-même. En allant à Troye, les
Grecs l'abandonnèrent inhumainement à Lemnos,
à cause d'un ulcère qui lui était venu pour
avoir été mordu d'un serpent (
a), lorsqu'il cherchait
à Chryse un autel d'Apollon, où Hercule
avait autrefois sacrifié, & où les Grecs devaient,
selon l'Oracle, sacrifier avant d'aller au siège
d'Ilion; ou, comme d'autres le prétendent, cet
ulcère lui était venu d'une blessure que lui fit
une des flèches d'Hercule, qu'il laissa tomber
sur son pied. Ces flèches teintes du sang de l'hydre
de Lerne, en avaient été empoisonnées.
Ulysse fut donc député une seconde fois à Philoctete,
quoiqu'ils fussent ennemis, parce que
Ulysse avait été un de ceux qui furent d'avis
qu'on l'abandonnât dans cette Ile à cause de sa
blessure. Malgré cela, Ulysse réussit, & l'emmena
au siège. Et qui en effet aurait pu résister
à Ulysse, ce Capitaine rusé & artificieux, qui
venait à bout de tout ce qu'il entreprenait?
La Fable nous apprend que Philoctete fut un
héros célèbre, & compagnon d'Hercule, comme
Thésée; l'un & l'autre pour la même raison que
nous avons apportée lorsque nous avons parlé
de Thésée; c'est-à-dire, parce que, suivant Homère
(a) Iliad. l. 2. v. 723.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
553
(
a), Philoctete tirait parfaitement de l'arc.
Ce fut lui que les Grecs en conséquence jugèrent
le plus digne de succéder à Achille, & de
venger la mort de ce héros; ce que Philoctete
exécuta, en tuant Pâris. Sans doute cette adresse
qu'Homère lui suppose, détermina Hercule à le
faire l'héritier de ses flèches, comme il avait
consacré sa massue à Mercure; avec les flèches
il atteignait les monstres de loin, & avec la massue
il les assommait quand ils se trouvaient à sa
portée. Ce sont aussi les deux armes nécessaires
à l'Artiste du grand oeuvre: le volatil pour inciser,
ouvrir, amollir, dissoudre, & pénétrer les
corps durs & fixes; & le fixe pour arrêter le volatil,
& le fixer. Il n'est donc pas surprenant que
l'on regardât les flèches d'Hercule comme absolument
nécessaires pour la prise de Troye. Qu'on
fasse attention aux circonstances où l'on suppose
que Philoctete en fit usage, on verra qu'elles
ne signifient que cela. La première fois qu'il veut
s'en servir, une de ces flèches lui tombe sur le
pied, & lui cause un ulcère si puant, qu'Ulysse
est d'avis qu'on abandonne Philoctete à Lemnos,
séjour de Vulcain, & le lieu où les Argonautes
abordèrent d'abord; ce qui indique le commencement
de l'oeuvre. La putréfaction qui survient
à la matière dans le vase, ne se fait que par
l'action du volatil sur le fixe, en occasionnant
sa dissolution; c'est même l'évaporation du volatil
qui nous fait sentir la puanteur des choses
pourries. Ces flèches, symbole du volatil, sont
(a) Iliad. liv. 2. v. 718.
@
554 FABLES
donc la véritable cause de l'ulcère de Philoctete.
On dit qu'on le laissa à Lemnos, parce que tant
qu'Achille vécut, ou que le mercure ne fut point
fixé, on pouvait se passer de Philoctete; mais
sitôt qu'Achille fut mort, il fallut recourir aux
flèches d'Hercule; c'est pourquoi Ulysse fut chargé
d'aller chercher Philoctete, & de le ramener
au camp des Grecs. On voit par là pourquoi il
est mis au nombre des Argonautes. Les flèches
servent à atteindre de loin les oiseaux ou les animaux,
qu'on n'ose ou qu'on ne peut approcher.
On suppose aussi qu'Apollon & Diane avaient
un arc & des flèches; l'un s'en servit pour tuer
le serpent Python, & l'autre pour faire mourir
Orion. C'est encore d'un coup de flèche qu'Apollon
tua Patrocle. Mais nous avons assez parlé
de ce que signifient ces flèches d'Hercule, lorsque
nous avons expliqué les travaux. On remarquera
ici en passant, qu'Homère parle d'Hercule,
de Thésée & de Pirithoüs, comme étant
des enfants des Dieux, & comme ayant vécu
longtemps avant lui (
a); ce qui est contredit
par M. l'Abbé Banier.
III. F A T A L I T E.
Il fallait enlever le Palladium.
On ne sait proprement à quoi s'en tenir au
sujet de ce Palladium; on dit communément,
d'après Apollodore (
b), que c'était une statue de
| (a) Odyss. liv. II. v. 629. | (b) Liv. 3.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
555
Minerve, haute de trois coudées, tenant une
pique de la main droite, une quenouille & un
fuseau de la gauche; que c'était une espèce d'automate,
qui se mouvait de lui-même; que lorsqu'Ilus
eut bâti Ilion dans l'endroit où s'était
arrêté un boeuf de différentes couleurs, qu'il avait
suivi, il pria les Dieux de lui donner quelque
signe, qui fit connaître que cette ville leur était
agréable; qu'alors cette statue tomba du ciel auprès
d'Ilus; & qu'ayant consulté l'Oracle là-
dessus, il lui fut répondu que la ville de Troye
ne serait jamais détruite, tant qu'elle conserverait
cette statue. Le sentiment le plus commun
est qu'elle fut enlevée par Ulysse, étant entré la
nuit dans la citadelle par artifice, ou par le
moyen de quelque intelligence qui, selon Corion
(
a), fut concertée avec Hélénus, fils de
Priam. Mais cet Auteur prétend que ce fut Diomede
seul qui l'enleva; ce qui n'est pas conforme
à ce qu'Ovide fait dire à Ulysse lui-même dans
la harangue aux Grecs, dont nous avons fait
mention ci-devant. Ovide dit aussi (
b) que ce
Palladium tomba du ciel sur le fort d'Ilium, &
qu'Apollon consulté, répondit que le royaume
de Troye durerait autant de temps que ce Palladium
y serait conservé. Les Troyens avaient
donc une attention particulière pour conserver
ce gage précieux, & les Grecs faisaient tout leur
possible pour le leur enlever. Voilà l'idée que
nous en donnent les anciens Auteurs Païens, &
même Chrétiens, puisqu'Arnobe (
c), S. Clément
(a) Nar. 3. (b) De Fastis, l. 6. (c) Adv. Gent. l. 4.
@
556 FABLES
d'Alexandrie (
a), & Julius Firmicus (
b) parlent
de ce Palladium comme ayant été fait des os
de Pélops.
Il est surprenant qu'on ait adopté des choses
aussi absurdes, & qu'on ne se soit pas mis en
peine, non seulement si une telle figure a pu
tomber du ciel, mais si elle a seulement existé.
Comment les Mythologues de nos jours, qui
semblent devenus Pyrrhoniens à l'égard de beaucoup
de choses, au moins vraisemblables, &
qui veulent qu'on les regarde comme des gens
incapables de rien admettre qui n'ait été examiné
au tribunal de la critique la plus sévère; comment
ne s'avisent-ils pas de douter de tant d'autres,
qui portent visiblement le caractère de fable
pure? Suffit-il donc qu'une chose soit rapportée
par des Auteurs anciens, pour qu'il ne
soit pas permis d'en douter, ou qu'il ne vienne
pas dans l'esprit d'examiner le fait? Quoiqu'il
en soit de ce Palladium, il y a grande apparence
que le ciel d'où il est tombé n'est autre que le
cerveau d'Homère; c'est de lui, suivant Elien (
c),
que tous les Poètes ont emprunté presque tout
ce qu'ils ont dit; & c'est avec raison qu'un Peintre
nommé Galaton, représenta autrefois Homère
vomissant au milieu d'un grand nombre
de Poètes, qui tiraient parti de ce fonds d'Homère.
Il est proprement la source qui a formé
tous ces ruisseaux de fables & de superstitions qui
ont inondé dans la suite la Grèce & les autres
| (a) Strom, liv. 6. | (c) Liv. 13. chap. 22.
|
| (b) De error. prof. relig. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
557
Nations. On doit donc penser de ce Palladium
comme de bien d'autres choses, dont la non-
existence est la cause de toutes les opinions différentes
que les Auteurs ont eues à leur sujet. Une
chose qui n'a jamais existé ne peut pas manquer
de donner occasion à bien des sentiments différents,
quand il s'agira d'en contester l'existence,
la manière d'être, le lieu où elle fut, & ce qu'elle
sera devenue. Aussi voit-on des Auteurs (
a) qui
assurent que ce Palladium ne fut point enlevé
par les Grecs; qu'Enée s'en étant saisi, le porta
en Italie avec ses Dieux Pénates, & que les
Grecs n'en avaient enlevé qu'une copie, faite à
la ressemblance de l'original. Ovide (
b) ne veut
point décider ce fait; mais il dit que ce Palladium
était de son temps conservé à Rome dans
le Temple de Vesta. Tite-Live (
c) dit la même
chose. On pensait à Rome, à l'égard de ce Palladium,
ce que les Troyens en pensaient par rapport
à leur ville. On en a compté même jusqu'à
trois; le premier fut celui d'Ilium; le second
celui de Lavinium, & le troisième celui d'Albe,
dont Ascanius passait pour fondateur. Tullus
Hostilius ruina cette dernière ville, qu'on appelait
la
mère de Rome. Virgile n'est pas du sentiment
de Denys d'Halicarnasse, puisqu'il dit
en propres termes, que les Grecs enlevèrent le
Palladium.
. . . . Coesis summae custodibus arceis
Corripuêre sacram effigiem, manibusque cruentis
| (a) Denys d'Halicarn. | (b) De Fastis, lib. 6.
|
| Antiq. Rom. l. 2. | (c) De sec. Bello Punico.
|
@
558 FABLES
Virgineas ausi divae contingere vittas.
Aeneid. lib. II.
Solinus (
a) semble avoir voulu accorder ces
différentes opinions, en disant que Diomede
porta ce Palladium en Italie, où il en fit présent
à Enée.
Que penser donc de cette statue prétendue,
& que décider au milieu de tant de sentiment
qui se contredisent? Que chacun a ajusté le fait
de la manière la plus conforme à ses idées, &
au but qu'il avait en vue; qu'Homère ayant
donné lieu à toutes ces opinions, c'est chez lui
que nous devons en prendre la véritable idée.
Mais qu'en pensait-il? On peut en juger par les
explications que nous avons données du reste. Le
Palladium était une représentation de Pallas, &
l'on sait que cette Déesse marquait le génie, le
jugement, & les connaissances dans les sciences
& les arts. On peut donc, sans crainte de se
tromper, dire qu'Homère a voulu dire par là
que sans la science, le génie & les connaissances
de la nature, un Artiste ne peut parvenir à la
fin de l'oeuvre; c'est pour cela qu'on feint qu'Ulysse
l'enleva, parce que Ulysse est le symbole
de l'Artiste. Il est représenté dans toute l'allégorie
de la prise de Troye, comme un esprit fin, un
génie étendu, prudent, & capable de venir à bout
de tout ce qu'il entreprend. Il faut, selon Geber
(
b), que l'Artiste ait toutes les qualités d'Ulysse
(a) Liv. 3. c. 2.
(b) Summâ perfect part. I. c. 5. & 7.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
559
& qu'il connaisse la nature, qu'il sache dévoiler
ses procédés & les matières qu'elle emploie,
& qu'il ne pense pas pouvoir réussir s'il
ne se rend Minerve favorable. En vain ferait-
on donc des dissertations sur l'existence de cette
image de Pallas, & l'on ne chercherait pas moins
inutilement si elle est descendue du ciel, ou si
elle était l'ouvrage des hommes. Il est certain
que la sagesse & la connaissance des sciences &
des arts est un don du Père des lumières, de qui
procède tout bien; c'est par conséquent avec raison
qu'Homère & les autres disaient que le Palladium
était descendu du ciel.
IV. F A T A L I T E.
Un des os de Pélops était nécessaire pour la prise de Troye.
LES trois choses dont nous avons parlé, que
l'on regardait comme requises pour le siège de la
ville de Troye, pouvaient raisonnablement avoir
quelque rapport avec une telle entreprise. Un
guerrier brave, courageux tel qu'Achille, n'est
pas d'une petite importance. Des flèches étaient
les armes du temps, il en fallait; il n'était pas
absolument nécessaire qu'elles eussent appartenu
à Hercule; mais après tout, c'était des flèches.
On peut supposer que l'idée des Grecs & des
Troyens, sur la protection accordée par une Divinité,
avait au moins un fondement dans leur
imagination. Mais que l'os d'un homme mort
depuis longtemps, d'un homme qui n'était regardé
@
560 FABLES
ni comme un Dieu, ni même absolument
comme un grand Héros, se trouve au nombre
de ces fatalités, je demande à nos Mythologues
s'ils y voient quelque rapport? Pour moi, j'avoue
qu'en adoptant leurs systèmes, je serais
obligé d'avouer que je n'y vois rien de conforme
à la raison. Que pouvaient faire les os d'un homme
mort contre une ville où tant de milliers
d'hommes vivants perdaient leurs peines & leurs
travaux? En un mot, quel rapport avait Pélops
avec la ville de Troye? Fils de ce Tantale, que
la Fable nous représente tourmenté sans cesse
dans les Enfers, par la crainte de se voir écrasé
à chaque instant par un rocher suspendu sur sa
tête, & par l'impossibilité de jouir du boire &
du manger dont il est environné. Pélops n'avait
point concouru avec Eaque à l'édification d'Ilium.
On ne peut donc pas apporter cette raison pour
prouver la nécessité de la présence, comme des
Anciens ont déduit celle d'Achille. Tantale était,
dit-on, fils de Jupiter & de la Nymphe Plote.
Ayant reçu les Dieux chez lui, il crut ne pouvoir
mieux les régaler qu'en leur servant Pélops son
propre fils. Les Dieux s'en étant aperçus, loin
de lui en savoir gré, ils en furent indignés;
Cérès fut la seule qui, sans reconnaître l'espèce
de mets qu'on lui présentait, parce qu'elle avait
l'esprit occupé de l'enlèvement de sa fille Proserpine,
en détacha une épaule, & la mangea.
Les Dieux eurent pitié de ce fils malheureux, &
ayant remis les morceaux épars divisés de son
corps dans un chaudron, ils lui rendirent la
vie, en le faisant cuire de nouveau. Mais comme
l'épaule
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
561
l'épaule que Cérès avait mangée ne s'y trouvait
pas, ils y suppléèrent par une d'ivoire; ce qui
a fait dire à Lycophron que Pélops avait rajeuni
deux fois.
Voilà le crime de Tantale, qu'Homère (
a) dit
avoir été puni par une soif & une faim perpétuelles,
qu'il ne peut éteindre, quoique plongé
dans l'eau jusqu'au menton; parce que quand il
veut se baisser pour en boire, cette eau s'enfuie,
& se baisse aussi; & que lorsqu'il veut prendre
les différentes sortes de fruits qui paraissent à la
portée de sa main, l'air s'agite, & les éloigne de
lui. Ovide dit de même du supplice de Tantale,
mais il l'attribue à l'indiscrétion avec laquelle il
divulgua parmi les hommes les secrets que les
Dieux lui avaient confiés.
Quaerit aquas in aquis, & poma fugacia captat
Tantalus; hoc illi garrula lingua dedit.
Pélops épousa Hyppodamie, fille d'Oenomaüs,
Roi d'Elide, après qu'il eut vaincu ce Roi à la
course du char. Ce Prince effrayé par la réponse
d'un Oracle, qui lui avait dit qu'il serait tué par
son gendre, ne voulait pas marier sa fille; &
pour éloigner ceux qui auraient voulu entrer dans
cette alliance, il leur proposait une condition
périlleuse pour eux: il promit la Princesse à celui
qui le surpasserait à la course, & ajoutait
qu'il tuerait tous ceux sur qui il aurait l'avantage.
L'Amant devait courir le premier; Oenomaüs le
(a) Odyss. liv. II. v. 581.
II. Partie. N n
@
562 FABLES
suivait l'épée à la main, & s'il l'atteignait, il
lui passait son épée au travers du corps. Treize
avaient déjà péri sous son bras, & les autres
avaient mieux aimé abandonner leur prétention,
que de courir les mêmes risques; Oenomaüs
avait même promis de bâtir en l'honneur de
Mars un Temple, avec les crânes de ceux qui y
périraient. Pélops n'en fut pas intimidé; mais
pour être plus assuré de son coup, il gagna Myrtile,
cocher d'Oenomaüs, & fils de Mercure, &
l'engagea, sous espoir de récompense, de couper
en deux le chariot du Roi, & d'en rejoindre les
deux pièces de manière qu'on ne s'en aperçût
pas. Myrtile le fit; & le char s'étant rompu pendant
la course, Oenomaüs tomba, & ce Roi se
rompit le col. Pélops ayant ainsi obtenu la victoire,
épousa Hyppodamie, & punit Myrtile de
sa lâcheté, en le jetant dans la mer. Vulcain fit
ensuite à Pélops l'expiation de ce crime.
Si l'on veut se donner la peine de comparer
cette prétendue histoire avec les autres anciennes
qui y ont du rapport, on verra qu'elle est une
pure fiction. Pélops est, dit-on, rajeuni par les
Dieux, après avoir été tué & cuit dans un chaudron;
Bacchus l'avait été de la même façon par
les Nymphes, Eson par Médée. Le repas de Tantale
n'est pas moins fabuleux, & je ne pense pas
qu'aucun Mythologue veuille en défendre la réalité.
On accuse Tantale d'avoir divulgué le secret
des Dieux. Quel pouvait être ce secret? Le repas
prétendu & le mets qui y fut servi l'indiqueraient
assez, quand on n'aurait pas ajouté que Cérès en
mangea. Qu'on se rappelle ce que nous avons
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
563
dit des mystères Eleusiens, si célèbres chez les
Egyptiens & les Grecs; & l'on saura en quoi
consistait ce secret. Il y a donc grande apparence
que toute cette histoire est une allégorie, telle que
celle d'Osiris & d'Isis, la même que Cérès; telle
que celle de Bacchus ou Dionysius, & celle d'Eson
& de Médée. Il faut donc expliquer celle
de Pélops dans le même sens. Aussi n'est-ce pas
sans raison qu'il fut aimé, dit-on, de Neptune;
que ce Dieu lui donna le char & les chevaux avec
lesquels il vainquit Oenomaüs, puisque l'eau mercurielle
volatile des Philosophes est souvent appelée
Neptune. D'ailleurs Vulcain que l'on mêle
dans cette histoire, comme l'expiateur du crime
de Pélops, prouve encore plus clairement que
c'est une allégorie du grand oeuvre. Cette idée
n'est pas de moi; Jean Pic de la Mirandole (
a)
en a parlé dans le même sens; il dit même
(
b) que plusieurs pensent que les richesses de
Tantale venaient de la Chimie; qu'il avait
la façon de faire l'or, d'écrire sur du parchemin,
& que Pélops & ses fils étendirent par-là leur
empire; qu'il n'est donc pas surprenant que
Thyeste ait cherché tous les moyens d'obtenir
ou de s'emparer de force de ce prétendu agneau,
qui contenait ce secret, & qui avait été confié
à Atrée son aîné; ce qui occasionna dans la suite
toutes les scènes tragiques dont parlent les Auteurs.
Les Poètes, Cicéron, Sénèque, & plusieurs
autres, en ont fait mention, dit notre
Auteur; mais ils ne nous l'ont transmis que sous
le voile obscur de l'allégorie.
| (a) Lib. 2. c, 2 de Auro | (b) Liv. 3. c. I.
|
N n ij
@
564 FABLES
Il faut penser la même chose de l'os de Pélops,
que l'on dit avoir été d'une grandeur énorme.
On a formé cette allégorie sur ce que les os sont
la partie la plus fixe du corps humain, & qu'il
faut nécessairement une matière fixe dans l'oeuvre,
puisqu'elle doit l'être, ou le devenir assez
par les opérations, pour fixer le mercure même,
qui surpasse tout en volatilité. On sait aussi que
les Grecs adorèrent la terre sous le nom d'Ops;
qu'ils la regardaient en même temps comme la
Déesse des richesses. Il est aisé de voir que l'on
a composé le nom de Pélops de ce même mot
Ops & de
Pélos, que nous avons expliqué en
plus d'un endroit. Or, qu'il faille pour l'oeuvre
une terre fixe, tous les Philosophes le disent;
l'Auteur anonyme du Conseil sur le mariage du
Soleil & de la Lune, cite même de Gratien; les
paroles suivantes, qui ont un rapport immédiat
avec l'allégorie de l'os de Pélops. " La lumière,
" dit-il, se fait du feu répandu dans l'air du
" vase; de l'os du mort on fait de la chaux fixe;
" en desséchant son humidité, il devient cendre.
" C'est d'elle que parle Aziratus, dans la Tourbe,
" lorsqu'il dit, que cette cendre est précieuse. "
Morien en parle aussi (
a), & recommande de
ne point mépriser cette cendre, parce que le diadème
du Roi y est caché. C'est cette cendre qui
a donné lieu a la cinquième fatalité de Troye,
que nous allons expliquer.
(a) Entretien du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
565
V. F A T A L I T E.
Il fallait, avant que de prendre la ville, enlever
les cendres de Laomédon, qui étaient à la porte de Scée.
LAOMEDON avait bâti les murs de Troye,
ou plutôt Neptune & Apollon sous ses ordres.
Vulcain y avait aussi travaillé. Ce Roi ayant refusé
à ces Dieux la récompense qu'il leur avait
promise; Neptune, piqué de ce refus, envoya
un monstre marin qui ravageait le pays; & ce
Dieu ne put être apaisé que par le sacrifice d'Hésione,
que Laomédon fut contraint d'exposer,
pour être dévorée par ce monstre. Hercule la
délivra de ce péril, & tua Laomédon. Les Troyens
conservaient les cendres de ce Roi à la porte de
Scée. Nous avons expliqué cette fable dans le
Livre précédent; mais comme nous n'avons rien
dit des cendres de Laomédon, il faut expliquer
ici ce qu'on doit en penser.
Il est assez difficile de concevoir qu'il faille
profaner le tombeau d'un Roi, & en enlever les
cendres, comme une condition absolument requise,
sans laquelle on ne puisse prendre une
ville. Si ce tombeau eût été un fort placé à la
seule avenue par où l'on put entrer dans la ville,
je conviens qu'il eût été absolument nécessaire
de s'en emparer; mais il n'en est pas fait mention
sur ce ton-là. Et d'ailleurs pourquoi en enlever
les cendres? A quoi pouvaient-elles servir?
On en donne la commission à Ulysse, & il l'exécute.
N n iij
@
566 FABLES
Pourquoi Ulysse plutôt qu'un autre? On
en devine bien la raison dans mon système. On
a vu dans la fatalité précédente, qu'il fallait des
os, & que de ces os on faisait de la cendre. Les
os & la cendre sont deux noms allégoriques de
deux choses requises pour l'oeuvre. Les Auteurs
Hermétiques en parlent dans une infinité d'endroits.
" Le corps duquel on a ôté l'humidité,
" dit Bonnellus (
a), ressemble à celui d'un mort;
" il a besoin alors du secours du feu, jusqu'à ce
" qu'avec son esprit il soit changé en terre, &
" dans cet état il est semblable à la cendre d'un
" cadavre dans son tombeau. Brûlez donc cette
" chose sans crainte, jusqu'à ce qu'elle devienne
" cendre, & une cendre propre à recevoir son
" esprit, son âme & sa teinture. Notre laton a,
" de même que l'homme, un esprit & un corps.
" Lorsque Dieu les aura purifiés & purgés de
" leurs infirmités, il les glorifiera. Et je vous
" dis, fils de la sagesse, que si vous gouvernez
" bien cette cendre, elle deviendra glorifiée, &
" vous obtiendrez ce que vous désirez. " Tous
les autres s'expriment dans le même sens. Basile
Valentin a employé deux ou trois fois les
os des morts & leurs cendres pour la même allégorie.
Il faut donc des cendres pour faire la Médecine
dorée; mais les cendres d'un sujet particulier,
les cendres de Laomédon, c'est-à-dire, de
celui qui a bâti la ville de Troye, & qui a perdu
la vie à cause d'elle. On doit savoir ce que c'est
(a) La Tourbe.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
567
que
perdre la vie dans le sens des Philosophes
Hermétiques. Ainsi il en est de Laomédon comme
des descendants d'Eaque; l'un & l'autre avaient
travaillé à élever la ville de Troye, l'un & l'autre
doivent contribuer à sa destruction. C'est
pourquoi les Auteurs Hermétiques disent souvent
que la fin de l'oeuvre rend témoignage à son
commencement, & que l'on doit finir avec ce
que l'on a employé pour commencer. Voyez
& examinez, dit Basile Valentin (
a), ce que
vous vous proposez de faire, & cherchez ce qui
peut vous y conduire, car la fin doit répondre
au commencement. Ne prenez donc pas une
matière combustible, puisque vous vous proposez
d'en faire une qui ne le soit pas. Ne cherchez
pas votre matière dans les végétaux; car
après avoir été brûlés, ils ne vous laisseraient
qu'une cendre morte & inutile. Souvenez-vous
que l'oeuvre se commence avec une chose, &
finit par une autre; mais cette chose en contient
deux, l'une volatile, l'autre fixe. Ces deux doivent
enfin se réunir en une toute fixe, & tellement
fixe, qu'elle ne craigne point les atteintes
du feu.
(a) Préface de ses douze Clefs.
N n iv
@
568 FABLES
VI. F A T A L I T E.
Il fallait empêcher les chevaux de Rhésus de boire
au fleuve Xanthe, & les enlever avant qu'ils eussent pu le faire (
a).
De quelque manière qu'on envisage cette fatalité,
elle présente toujours quelque chose de ridicule,
en prenant le fait même historiquement.
Il est à croire qu'avant d'entreprendre le siège de
Troye, les Grecs étaient parfaitement informés
de ces fatalités, c'est-à-dire, des conditions requises
pour que cette ville fût prise. Il n'est donc
pas si vraisemblable que le pense M. l'Abbé Banier
(
b), qu'Ulysse lui-même eut répandu le
bruit de cette fatalité, pour porter efficacement
les Grecs à empêcher que Rhésus ne secourut la
ville. Il n'y aurait pas eu beaucoup d'esprit à
cela; puisque tout le monde sait que pour prendre
une ville assiégée, il faut empêcher le secours
d'y entrer. D'ailleurs la fatalité ne portait pas
qu'il ne fallait pas laisser entrer Rhésus & ses
troupes dans la ville; mais qu'il était nécessaire
de tuer Rhésus, & d'enlever ses chevaux avant
qu'ils eussent bu de l'eau du Xanthe. Si l'on racontait
aujourd'hui des choses semblables, on
rirait au nez de celui qui ferait un conte pareil;
| (a) | Ardentesque avertit equos in castra, priusquàm
|
| | Pabula gustassent Troja, Xantumque bibissent.
|
| | Enéid. L. I. v. 472.
|
| (b) | Tome III. pag. 409.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
569
& sans doute que les Grecs en auraient fait autant
envers Ulysse, s'il s'était avisé d'un si puéril stratagème
pour ranimer le courage abattu des
Grecs.
Il faut donc prendre la chose dans un autre
point de vue, & remarquer avec Homère (
a),
que Rhésus arriva vers la fin du siège, le dernier
de tous ceux qui vinrent au secours de Troye:
qu'il était fils d'Eionée, & Roi de Thrace: que
ses chevaux étaient grands, beaux, plus blancs
que la neige, & vîtes comme le vent. Enfin
Ulysse les emmena avec les dépouilles, après que
Diomede eut tué Rhésus & douze autres Thraces
auprès de lui, sans que personne s'en aperçût.
Il est bon aussi d'observer que le Xanthe était un
fleuve de la Troade, dont les eaux avaient la réputation
de rendre d'un jaune rougeâtre les animaux
qui en buvaient.
Tout est parfaitement combiné dans ces fatalités,
comme dans Homère, & il n'y a rien de
ridicule quand on prend les choses dans le sens
allégorique qu'elles ont été dites. Rhésus vient
sur la fin du siège, & ne devait pas arriver plus tôt.
Ses chevaux étaient blancs, cette couleur en est
la preuve; puisque la couleur blanche indique
dans la matière le commencement de la fixité,
& ne se manifeste que vers la fin de l'oeuvre. Les
Philosophes avertissent les Artistes de prendre
garde à ne pas y être trompés, & à faire en sorte
que les couleurs se succèdent de manière que la
noire paraisse la première, ensuite la blanche,
(a) Iliad. l. 10. v. 434.
@
570 FABLES
puis la citrine, & enfin la rouge; que si elles ne
paraissent pas dans cet ordre-là, c'est une preuve
qu'on a forcé le feu, & que tout est gâté. La couleur
de pavot champêtre se montre sur la matière
dit le Trévisan (
a), quand on force trop le feu
& alors le rouge paraît au lieu du noir. Isaac Hollandais
dit que la couleur de brique au commencement
de l'oeuvre, le rend inutile; mais
lorsqu'il est sur le point de la perfection, la matière
prend la couleur jaune, qui devient ensuite
rouge, & enfin de couleur de pourpre. Quant à
la couleur jaune, Cérus dit dans la Tourbe: Cuisez
avec attention votre matière jusqu'à ce qu'elle
prenne une belle couleur de safran. Et Borates:
Cuisez & broyez le laton avec son eau jusqu'à
ce qu'elle devienne d'une couleur de safran
dorée.
Cette couleur jaune indiquant donc un manque
de régime, & un défaut dans les opérations,
lorsqu'elle se manifeste dans le commencement
de l'oeuvre, & avant la couleur blanche, l'Artiste
doit donner toute son attention pour que les
chevaux de Rhésus ne boivent point l'eau du
Xanthe, c'est-à-dire, que le jaune ne paraisse
point avant le blanc. C'est ce qu'Homère a voulu
nous indiquer, puisqu'il dit que les chevaux
étaient blancs, & qu'Ulysse les emmena avant
qu'ils eussent bu; parce que ξαντὸς veut dire
jaune.
Et quand il dit qu'ils étaient vites comme le
vent, c'est pour marquer l'état du mercure qui
est encore volatil. Voilà la véritable raison pourquoi
(a) Philosop. des Métaux.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
571
Homère fait remarquer que Rhésus avec les
Thraces étaient venus les derniers de ceux qui
s'étaient rendus au secours de Troye. Memnon,
qu'on suppose Roi d'Ethiopie, accourut le premier,
parce que la couleur noire indiquée par
l'Ethiopie, paraît la première. Pandarus, fils de
Lycaon, emmena en même temps les Zéléiens,
qui boivent l'
eau noire d'Esepe, & qui habitent
au pied du Mont Ida (
a). On sait que la dissolution
de la matière se fait pendant la noirceur,
& que les Philosophes ont donné souvent le nom
de
loup à leur matière; nous avons cité plus d'une
fois dans cet Ouvrage, les textes des Philosophes
à ce sujet. Il n'est donc pas surprenant qu'Homère
suppose un Pandarus ou brise-tout de race
de loup, pour commander à des soi-disant buveurs
d'eau noire. C'est peut-être de là qu'est venu
le nom de
Pendard, que le peuple donne assez
communément aux hommes scélérats, brutaux
& méchants. Vinrent ensuite Adrastus & Amphius,
tous deux fils de Mérops le Percose ou le
tacheté, qui commandaient les Adrastéens & les
Apésiens. N'est-ce pas comme si Homère avait
dit: Après la couleur noire, parut la couleur variée,
que les Philosophes appellent
la queue de
Paon? Avec les Apésiens vinrent ceux de Percos,
de Sestos & d'Abydos, commandés par
Asius, ou le boueux, le fangeux, plein de limon,
d'ΑΑους,
limon, boue; parce qu'après la
dissolution la matière des Philosophes ressemble
à de la boue. Après les Percosiens, Hippothoüs,
(a) Iliad. l. 2. v. 824 & suiv.
@
572 FABLES
ou le cheval qui va extrêmement vite, conduisit
les Pélasges, ou ceux qui touchent à la terre,
de πελας,
près, & de Γη̑,
terre; comme si Homère
avait voulu dire que la terre ou la matière fixe
des Philosophes se volatilisât.
En voilà plus qu'il n'en faut pour prouver
qu'Homère ne disait pas sans raison que Rhésus
était venu le dernier au secours des Troyens. En
suivant l'énumération qu'il fait, tant des Grecs
que des Troyens, on y trouverait clairement tous
les signes démonstratifs, ou les couleurs qui se
manifestent sur la matière; mais il faudrait pour
cela faire un commentaire suivi de toute l'Iliade,
& ce n'est pas le dessein que je me suis proposé.
Par les endroits que j'explique, on peut juger
de ceux dont je ne parle pas. Comment les partisans
de la réalité du siège de Troye expliqueront-ils
l'action d'Ulysse & de Diomede, qui
seuls entreprennent de pénétrer dans le camp des
Thraces; & y ayant pénétré, y tuèrent bien du
monde, Rhésus lui-même, & s'en retournèrent
à leur camp avec les chevaux de ce Roi, sans
que personne s'en aperçût. Tels sont les termes
d'Homère (
a): " Diomede ne se laissa point flé"
chir aux prières de Dolon: il lui fendit la
" tête d'un coup de sabre. Après qu'ils lui eurent
" ôté son casque garnit d'une peau de fouine,
" & la peau de loup qui le couvraient, & son
" arc resplendissant, & sa longue pique. Ulysse
" les prit, les éleva en l'air pour les offrir à
" Minerve, & dit: Réjouissez-vous, Déesse, du
(a) Iliad. l. 10. v. 455 & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
573
" coup que nous venons de faire, & que l'of"
frande que je vous fais soit agréable à vos
" yeux; car vous êtes la première des habitants
" immortels de l'Olympe, que nous invoque"
rons. Conduisez-nous, je vous prie, aux tentes
" des Thraces, & à l'endroit où sont leurs che"
vaux. Ayant ainsi parlé, il mit toutes ces dé"
pouilles de Dolon sur un tamaris, & y fit un
" signal en attachant les roseaux & les branches
" des environs, afin de pouvoir les trouver à
" leur retour, & qu'ils ne les perdissent pas dans
" l'obscurité de la nuit. Marchant donc l'un &
" l'autre à travers les armes, & le sang noir des
" blessés, ils arrivèrent bientôt aux premiers rangs
" des Thraces, qu'ils trouvèrent endormis de
" fatigue. Leurs armes couchées sur trois rangs
" étaient auprès d'eux. Chacun avait aussi des
" chevaux. Rhésus dormait au milieu d'eux, &
" avait aussi ses chevaux auprès de lui. Ulysse
" l'aperçut le premier, & dit à Diomede:
" Diomede, voilà l'homme & les chevaux que
" Dolon nous a si bien désignés. Allons, cou"
rage, ranimez-vous; il ne faut pas que vous
" restiez ici oisif avec vos armes; détachez les
" chevaux, ou tuez les hommes, & je fais mon
" affaire des chevaux. Minerve alors réveilla le
" courage de Diomede, & lui ayant inspiré de
" la force, il tuait à droite & à gauche, en frap"
pant de son sabre; des ruisseaux de sang rou"
gissaient la terre, & les tristes gémissements
" des blessés se faisaient entendre. Il ressemblait
" à un lion qui se jette au milieu d'un troupeau
" mal gardé. Il en tua douze; & à mesure qu'il
@
574 FABLES
" les tuait, le prudent Ulysse les traînait
" par les pieds, pour les mettre à côté: afin
" qu'en emmenant les chevaux, ils trouvassent
" le chemin libre, & ne fussent point épou"
vantés en marchant sur les cadavres: car ils
" n'y étaient pas encore accoutumés. Le fils de
" Tydée étant donc enfin arrivé auprès du Roi,
" il lui ôta la vie, & fut le treizième de ceux
" que Diomede tua. Le fils d'Oenée lui procura
" un mauvais songe cette nuit-là par le conseil
" de Minerve. Pendant que Diomede travaillait
" ainsi, Ulysse détachait les chevaux; il les
" conduisit ensuite avec leurs harnais, en les
" frappant avec son arc (car il avait oublié de
" prendre les fouets); & les sépara de la troupe.
" Il siffla ensuite pour avertir Diomede: mais
" celui-ci ne l'entendait pas; car il méditait s'il
" enlèverait le char, où étaient les armes du
" Roi, après en avoir ôté le timon, ou s'il tue"
rait encore quelques Thraces. Mais Minerve
" s'approchant, lui dit: Fils du courageux Ty"
dée, pensez qu'il est temps de vous en retour"
ner à vos vaisseaux. Craignez qu'un autre Dieu
" ne réveille quelque Troyen, & ne vous Oblige
" à prendre la fuite. Il reconnut la voix de la
" Déesse, & ayant monté sur les chevaux qu'U"
lysse frappait avec son arc, ils retournèrent
" aux vaisseaux. "
Je demande si un tel fait est croyable; & s'il
est possible qu'un homme en tue douze au milieu
d'un millier d'autres, quoiqu'endormis, sans
qu'aucun d'eux s'en aperçoive. Leur sommeil
pouvait-il être si profond, que les gémissements
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
575
des blessés ne fussent pas capables de l'interrompre,
& d'en réveiller au moins un? Quoi, pas
une sentinelle, pas une garde debout? on traînera
des corps morts & blessés à travers les autres:
on y fera passer des chevaux sans faire assez
de bruit pour réveiller quelqu'un? Un Homme
fondra sur des gens comme un lion, & frappera
d'estoc & de taille à droite & à gauche sans réveiller
personne? Il faudra qu'Apollon même
s'avise de crier aux oreilles d'Hippocoon, cousin
de Rhésus, & couché auprès de lui, pour le réveiller,
& l'engager à sonner l'alarme? Je laisse
au Lecteur à en juger. Pour moi, je dis avec Homère,
que Minerve a fait ce coup; & qu'elle a
présidé à cette action, comme à toutes celles
d'Ulysse. Homère n'aurait pas si mal concerté
un fait, s'il avait voulu nous le donner pour
réel. Mais en le donnant comme allégorique,
il est naturel. L'Artiste de la Médecine dorée
travaille de concert avec le mercure philosophique,
& les actions leur sont communes. La matière
étant au noir représente la nuit & le sommeil;
le massacre de Rhésus & des Thraces
signifie la dissolution, & la mort de Dolon aussi.
On lui ôte son casque couvert d'une peau de
fouine, & la peau de loup qui le couvrait;
parce que ces peaux sont d'une couleur brune,
qui indique un affaiblissement de la couleur
noire. Ulysse les expose sur un tamaris; le choix
qu'Homère fait de cet arbre, fait bien voir son
attention à désigner les choses exactement. Le
tamaris est un arbre de moyenne hauteur, son
écorce est rude, grise en dehors, rougeâtre en
@
576 FABLES
dedans, & blanchâtre entre ces deux couleurs.
Ses fleurs sont blanches & purpurines. N'est-ce
pas comme si ce Poète avait dit: à la couleur
noire, ou à sa dissolution désignée par la mort
de Dolon, succède la couleur brune; à celle-ci
la grise, puis la blanche, enfin la rouge? A qui
Ulysse pouvait-il mieux consacrer les dépouilles
de Dolon qu'à Minerve, puisqu'elle est la Déesse
de la Sagesse & des Sciences?
Enfin Ulysse & Diomede parviennent au camp
des Thraces, & après le massacre qu'ils en font,
ils emmènent les chevaux blancs de Rhésus;
Voilà la volatilisation de la matière, qui se fait
après la putréfaction, à laquelle volatilisation se
manifeste la couleur blanche. Diomede est incertain
s'il emportera aussi le chariot du Roi & les
armes qui étaient dedans; mais Minerve le détermine
à partir sans cela. Pourquoi? c'est que
le chariot était d'argent, & les armes qu'il renfermait
étaient d'or (
a). Diomede ne pouvait donc
pas les emporter, non qu'elles fussent trop pesantes;
mais parce que la matière parvenue à la
blancheur, appelée
lune ou
argent par les Philosophes,
est alors fixe, & non volatile; à plus
forte raison quand elle a pris la couleur rouge,
ou l'or philosophique. Les armes étaient dans le
char; car la rougeur est cachée dans l'intérieur
de la blancheur, suivant le dire de tous les Auteurs
hermétiques. " A l'arrivée de Jupiter, ou de
" la couleur grise, dit d'Espagnet (
b), l'enfant
" philosophique est formé. Il se nourrit dans la
| (a) Ibid. v. 133. | (b) Can. 78.
|
" matrice,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
577
" matrice, & parait enfin au jour avec un visage
" blanc & brillant comme la Lune. Le feu ex"
térieur aidant ensuite au feu de la Nature, il
" fait l'office des éléments.
Ce qui était caché se
"
manifeste; le safran donne sa couleur au lis,
" & la rougeur se répand enfin sur les joues de
" l'enfant devenu plus robuste. " Après avoir
enlevé les chevaux, Ulysse & Diomede retournent
au camp des Grecs; c'est pour signifier que
la matière étant montée au haut du vase en se
volatilisant, retombe au fond, d`où elle était
partie.
Tels sont les chevaux de Rhésus qu'il fallait
enlever avant qu'ils eussent bu de l'eau du Xanthe.
Il était, comme on l'a vu, nécessaire de les
enlever avant ce temps-là, puisque la matière parvenue
au jaune, ou à la couleur de safran, n'aurait
pu être volatilisée; condition cependant requise
pour la perfection de l'oeuvre, ou la prise
de Troye.
A ces fatalités on a ajouté celles de la mort de
Troïle & d'Hector. L'un & l'autre perdirent la
vie sous les coups du vaillant Achille. On sait
ce que signifient les deux noms de Tros & d'Ilus,
dont celui de Troïle a été fait; il est par conséquent
inutile d'entrer dans une nouvelle explication
à cet égard. Je dirai seulement que la dissolution
& la putréfaction de la matière étant
désignée par ce nom même, & l'une & l'autre
étant absolument requises pour la réussite de l'oeuvre,
c'est avec raison qu'on regardait la mort de
Troïle comme une condition requise pour la prise
de la ville de Troye. Celle d'Hector ne l'était
II. Partie. O o
@
578 FABLES
pas moins, puisqu'il en était le principal défenseur.
Il vit Achille venant à lui, semblable à Mars,
avec une contenance terrible, menaçante, &
brillant comme le feu, ou le Soleil levant, dit
Homère (
a). Dès qu'Hector l'aperçut, il en fut
épouvanté; & malgré le coeur, la bravoure qu'il
avait montrés jusque-là; malgré les exhortations
qu'il s'était faites lui-même pour ranimer son
courage, il ne put soutenir la présence d'Achille,
& l'attendre de pied ferme. La crainte s'empara
de lui, il prit la fuite. Achille aux pieds légers le
poursuivit avec la même rapidité qu'un oiseau
de proie fond sur une colombe épouvantée.
Hector fuyait avec beaucoup de force & de vitesse,
mais Achille le poursuivait encore plus
vite. Ils arrivèrent aux deux sources du Scamandre,
plein de gouffres & de tournants. L'une est
chaude & exhale de la fumée; l'autre est toujours
congelée même au plus fort de l'été. Ils
passèrent outre, & Achille ne l'aurait peut-être
pas atteint, si Apollon ne s'était présenté devant
Hector. Il lui releva le courage. Minerve s'étant
aussi présenté à lui sous la figure de Déïphobus
son frère, il s'arrêta, fit face à Achille: celui-ci
allongea un coup de lance à Hector, qui l'évita.
Hector lui porta un coup de la sienne avec tant
de violence, qu'elle tomba en pièces au bas du
bouclier d'Achille, avec lequel il avait paré le
coup. Hector se voyant sans lance, eut recours à
son sabre, & se ruait sur Achille, lorsque celui-ci
le prévint par un coup de lance, qu'il lui porta
(a) Iliad. l. 22. v. 131.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
579
à la clavicule, & le jeta par terre. Hector en
mourant lui prédit que Pâris, aidé d'Apollon, lui
ferait perdre la vie.
Il ne faut pas réfléchir beaucoup pour voir que
cette fuite d'Hector & la poursuite d'Achille
signifient la volatilisation de la matière. Alphidius,
que j'ai déjà cité à ce sujet, dit, que lorsque
celui qui poursuit arrête celui qui fuit, il
s'en rend le maître. Achille & Hector arrivent
aux deux sources du Scamandre, l'une chaude &
liquide, l'autre congelée; parce qu'en effet il y
a deux matières au fond du vase, l'une liquide,
l'autre coagulée, c'est-à-dire, l'eau, & la terre congelée,
qui s'est formée de cette eau même. Ils
ne s'y arrêtèrent point; mais ils firent plusieurs
tours & retours, parce que la matière, en se volatilisant,
monte & descend plus d'une fois avant
de se fixer. Aussi Hector ne s'arrêta qu'après qu'Apollon
lui eut parlé; car la matière volatile ne
se fixe que lorsqu'elle se réunit avec la fixe. Alors
se donne le combat singulier où Hector succombe;
& il prédit à Achille qu'il mourra sous les
coups de Pâris & d'Apollon; par la même raison
que le même Dieu fut cause de la mort de Patrocle
& d'Hector.
Téléphe enfin, fils d'Hercule & d'Augé, était
absolument nécessaire pour la prise de Troye.
Nous avons dit dans le Livre précédent, qu'Hercule
était le symbole de l'Artiste. Augé signifie
splendeur, éclat, lumière, & l'on sait que les
Philosophes donnent ces noms à la matière fixée
au blanc, par contraste avec le noir qu'ils nomment
nuit & ténèbres. Téléphe signifie qui luit
O o ij
@
580 FABLES
& brille de loin; c'est pour cela qu'on le dit fils
de la Lumière. Il devait être nécessairement à la
prise de Troye, puisqu'elle ne saurait l'être si
la matière n'est fixée.
Telles étaient les fatalités de la ville de Troye,
& tel est le sens dans lequel on doit les prendre.
Ce sont des fables, ou plutôt des allégories, qui,
prises dans le sens historique, n'auraient rien de
ridicule. Les partisans du système historique
l'ont bien senti; aussi ne se sont-ils pas mis en
devoir de les expliquer. Elles ont toutes été l'ouvrage
d'Ulysse, comme Ovide le lui fait dire
dans sa harangue pour disputer les armes d'Achille.
Il découvrit Achille sous son déguisement
de femme, & l'engagea à joindre ses armes à
celles des Grecs. Il emmena Philoctete au camp,
& y porta les flèches d'Hercule: il enleva le
Palladium, il apporta l'os de Pélops, enleva les
chevaux de Rhésus, & fut cause, dit-il, de la
mort d'Hector & de Troïle, puisque ces deux
enfants de Priam succombèrent sous les armes
d'Achille. Enfin il engagea Téléphe à se joindre
aux Grecs contre les Troyens, quoiqu'il fût allié
de ces derniers, & qu'il dut être ennemi des
premiers, qui lui avaient livré une bataille dans
laquelle il fut blessé. On a raison de dire qu'il
était allié des Troyens; la nature de Téléphe, ou
de la pierre au blanc l'indique assez, puisqu'elle
est de nature fixe comme la pierre au rouge, ou
l'élixir désigné par les Troyens. Homère nous
apprend lui-même qu'il faut avoir d'Ulysse la
même idée que celle que nous avons d'Hercule.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
581
Il le fait parler ainsi (
a) dans sa descente aux
Enfers: " Hercule me reconnut dès qu'il m'a"
perçut, & me dit: Brave & courageux fils de
" Laerte, Ulysse qui savez tant de choses, hé"
las! pauvre misérable que vous êtes, vous me
" ressemblez: vous avez à surmonter bien des
" peines & des travaux semblables à ceux que
" j'ai subis, lorsque je vivais sur la terre. J'étais
" fils de Jupiter, & malgré cette qualité, j'ai
" eu bien des maux à souffrir. J'étais obligé
" d'obéir aux ordres du plus méchant des hom"
mes, qui n'avait rien que de dur à me com"
mander. Il s'imagina que le plus difficile &
" le plus périlleux travail qu'il pût m'ordonner,
" était celui de venir ici enlever Cerbère. J'y
" vins, & je l'arrachai des Enfers, sous la con"
duite de Minerve & de Mercure. " Ces guides
d'Hercule sont bien remarquables. Ce sont aussi
les mêmes qui conduisaient Ulysse dans ses opérations.
On voit toujours Minerve à côté de lui.
Ils en étaient bien reconnaissants l'un & l'autre,
Hercule consacra sa massue à Mercure; Ulysse
offrit à Minerve les dépouilles de Dolon; il eu
même soin; en le faisant, d'avertir cette Déesse,
qu'il la préférait à tous les habitants de l'Olympe,
qu'elle était la seule de tous à qui il faisait
cette offrande. Elle appelle même Ulysse (
b), le
plus fin, le plus rusé & le plus ardent des hommes:
" Mais, lui dit-elle, ne disputons pas en"
semble de ruses & de finesses, nous en savons
(a) Odyss. l. II. v. 614.
(b) Ibid. l. 13, v. 292 & suiv.
O o iij
@
582 FABLES
" assez l'un & l'autre, puisque vous n'avez pas
" votre pareil, quant aux conseils & à l'élo"
quence. Je suis de même par rapport aux Dieux.
" Vous ne reconnaissez donc pas Minerve, la
" fille de Jupiter; moi qui me suis toujours fait
" un plaisir de vous accompagner partout, &
" de vous aider dans tous vos travaux " (
a)? Ce
témoignage n'est point contredit par les actions
d'Ulysse. On y voit toujours un homme sage,
prudent, qui ne fait rien à la légère & enfin à
qui tout réussit. Tel était Hercule; il n'entreprit
rien dont il ne vînt à bout. Tel est ou tel doit
être le Philosophe Hermétique qui entreprend les
travaux d'Hercule, ou les actions d'Ulysse, c'est-
à-dire, le grand oeuvre, ou la médecine dorée. En
vain se mettra-t-il en devoir de les exécuter; s'il
n'a pas toutes les qualités de ces Héros. En vain
travaillera-t-il s'il ne connaît pas la matière dont
fut bâtie la ville de Troye; s'il ignore la racine
de l'arbre généalogique d'Achille. Les Philosophes
l'ont déguisée sous tant de noms différents,
qu'il faut avoir la pénétration & le génie d'Ulysse
pour la reconnaître. C'est cette multitude
de noms qui, selon Morien (
b), induit en erreur
presque tous ceux qui s'appliquent à la connaître.
Pythagore dans la Tourbe, dit que toute la science
de l'Art Hermétique consiste à trouver une matière,
à la réduire en eau, & à réunir cette eau
avec le corps de l'argent-vif & de la magnésie.
Cherchez, dit le Cosmopolite, une matière dont
(a) Iliad. l. 10. v. 278 & dans l'Odyss. l. 13. v. 300.
(b) Entretien du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
583
vous puissiez faire une eau qui dissolve l'or naturellement
& radicalement. Si vous l'avez trouvée,
vous avez la chose que tant de monde cherchent,
& que si peu de gens trouvent. Vous avez
le plus précieux trésor de la terre.
Telles sont, ou à peu près, semblables les indications
que les Auteurs Hermétiques donnent
de cette matière. Il faudrait être plus qu'un Oedipe
pour la deviner par leurs discours. Sans doute que
c'est une chose fort commune, & peu ignorée,
puisqu'ils en font un si grand mystère, & qu'ils
font tout leur possible pour la déguiser & la faire
méconnaître. Sans doute aussi que les opérations
sont bien aisées, puisque le Cosmopolite &
bien d'autres assurent qu'on peut le décrire non
en peu de pages, mais en peu de lignes, &
même en peu de mots. C'est cependant cette
chose qui peut s'exprimer & se dire en si peu de
paroles, qu'Homère a trouvé dans son génie assez
de fécondité pour étendre de manière à en faire
toute son Iliade. Preuve pour le Cosmopolite
qui dit, que celui qui est au fait du grand oeuvre,
y trouvera assez de matière pour composer
une infinité de volumes. Ainsi par le siège de
Troye & la réduction de cette ville en cendres,
Homère n'a eu en vue, & n'a décrit allégoriquement
que la manière de renfermer Pâris &
Hélène, ou la matière dans le vase, & d'indiquer
ce qui s'y passe pendant les opérations. Il
suppose un homme & une femme, parce que
cette matière est en partie fixe, & en partie volatile,
en partie agente, & patiente en partie. Ce
vase est le temple d'Apollon le Thymbrien, où
O o iv
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584 FABLES
Achille fut tué par Pâris. Ce surnom d'Apollon
lui vient de ce que la plante ou petit arbrisseau
appelé
Thymbre, a les tiges couvertes d'une
laine assez rude, de couleur purpurine. On a vu
que cette couleur est le signe de la parfaite fixation
de la matière. Alors la ville de Troye est
prise, & la plupart des Héros qui y ont assisté,
se retirent dans les pays étrangers, comme firent
Enée, Diomede, Anténor & tant d'autres, &
vont y fonder des Royaumes. Cette dispersion
indique l'effet de la poudre de projection, qui a
la propriété de fonder des Royaumes & de faire
des Rois, c'est-à-dire, de changer les différents
métaux en or, qui est appelé le Roi des métaux.
Le Trévisan (
a) a employé cette allégorie dans
ce sens-là. Basile Valentin (
b) en a fait de
même. Et en effet, si l'on regarde l'or comme
le Roi des métaux, n'est-ce pas fonder de nouveaux
Royaumes dans les pays lointains, que
de changer en or les métaux mêmes qui ont le
moins d'affinité avec l'or?
Pâris, Hélène & Achille sont donc les trois
principaux Héros de l'Iliade, ensuite Hector &
Pyrrhus. Ulysse est proprement le conseil des
Grecs, c'est-à-dire, celui qui conduit les opérations.
Achille est l'agent intérieur, ou le feuinné de la matière, qui pendant un temps reste
endormi, & comme assoupi; il se réveille enfin,
& agit. Il est enfin tué par Pâris, cet homme
efféminé, à qui l'on reproche toujours sa nonchalance
(a) Philosoph. des métaux.
(b) Azoth des Philosophes.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
585
& sa mollesse; mais qui cependant montre
de temps en temps un grand courage. Pyrrhus
aux cheveux roux succède à son père Achille, &
ruine la ville de Troye. Cette couleur rouge des
cheveux de Pyrrhus n'est pas désignée sans raison:
car Homère savait bien que la ville de Troye
est prise, ou que l'oeuvre est fini, lorsque l'élixir
a acquis la couleur rouge. La qualité ignée d'Achille
a déterminé le Poète à représenter ce Héros
comme brave, courageux, toujours animé, &
presque toujours en colère. La légèreté du feu
lui a fait donner les épithètes de πιδας, ὠκὺς,
πόδαρκης. Son analogie avec le feu a fait dire
que Vulcain fabriqua son bouclier. C'est de là
qu'il fut nommé Pyrisoüs, parce que ce feu vit
dans le feu même sans en être consumé. Après
qu'il eut tué Hector, le plus vaillant des Troyens,
le corps de ce Héros fut racheté par un poids
égal d'or. Lorsqu'Achille eut été tué par Pâris,
les Grecs rachetèrent aussi son cadavre au même
prix. Ces Héros étant d'or, & descendus des
Dieux aurifiques, pouvaient-ils être rachetés autrement?
On feint aussi en conséquence que leurs
os furent déposés dans des cercueils d'or, & couverts
d'étoffe de couleur de pourpre. Celui d'Achille
avait été donné à Thétis par Bacchus. L'histoire
de Bacchus nous en apprend la raison: car
c'est ce Dieu d'or qui accorda à Mydas la propriété
de changer en or tout ce qu'il toucherait.
Achille après sa mort fut marié à Médée dans les
Champs-Elysées; on sait que Médée avait le
secret de rajeunir les vieillards, & de guérir les
maladies: on ne pouvait donc feindre un mariage
@
586 FABLES
mieux assorti; puisqu'Achille philosophique
a les mêmes propriétés. Pendant sa vie même
la rouille de ses armes avait guéri la blessure
qu'elles avaient faite à Téléphe.
On reconnaît Pyrrhus dans une infinité de
textes des Philosophes Hermétiques; mais je ne
citerai que Raymond Lulle à ce sujet. " La na"
ture de cette tête rouge est, dit-il (
a), une
" substance très subtile & légère; sa complexion
" est chaude, sèche & pénétrante. " Cet Auteur
n'est pas le seul qui ait eu, ce semble, en vue
dans ses allégories, ce qui se passa au siège de
Troye. Basile Valentin fait nommément mention
de Pâris, Hélène, Hector & Achille dans
sa description du vitriol. Plusieurs Auteurs ont
eu de cette guerre la même idée que moi, & en
ont parlé dans le même goût.
Je ne prétends pas que l'Iliade d'Homère ne renferme
que cela. Il est vrai que ce n'est qu'une
allégorie de même que son Odyssée; mais une
allégorie faite en partie pour expliquer les secrets
physiques de la Nature, & en partie pour donner
à la postérité des leçons de politique. C'est sans
doute par ce dernier endroit qu'Alexandre en faisait
si grand cas, qu'il portait toujours Homère avec
lui, & qu'il le mettait sous son chevet pendant
la nuit. Et à dire le vrai, y a-t-il apparence qu'on
eut regardé les ouvrages d'Homère comme la
plus belle production de l'esprit humain, si l'on
avait pensé qu'il eût regardé comme réel tant de
choses puériles qu'il rapporte, & les adultères,
(a) Test. Theor. c. 81.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
587
les meurtres, les vols & les autres scélératesses
qu'il attribue aux Dieux & aux Déesses? Il en
parle d'une manière infiniment plus propre à les
faire mépriser, que respecter. Les discours qu'il
leur fait tenir, les reproches injurieux qu'il leur
met dans la bouche, & tant d'autres choses font
bien voir que son idée était de parler allégoriquement;
car il n'est pas vraisemblable qu'un si
grand homme eût parlé sur ce ton-là des Dieux
qu'il aurait cru réels. Il pensait bien que les
gens d'esprit sauraient séparer le noyau de la
noix, & qu'ils verraient les trésors sous le voile
qui les cache.
Il faut donc envisager dans les ouvrages d'Homère
au moins quatre choses: un sens hiéroglyphique
ou allégorique, qui voile les plus grands
secrets de la Physique & de la Nature. Les seuls
Philosophes naturalistes, & ceux qui sont au fait
de la Science Hermétique par théorie bien méditée
ou par pratique, sont en état de le comprendre.
Ils admirent dans ses ouvrages mille
choses qui les frappent & les saisissent d'admiration,
pendant que les autres les passent & n'en
sont point touchés. Les Politiques y trouvent des
règles admirables de conduite pour les Rois, les
Princes, les Magistrats, & même pour les personnes
de toutes conditions. Les Poètes y remarquent
un génie fécond, une invention surprenante
pour les fictions, les fables, & tout ce
qui concerne les Dieux & les Héros. C'est une
source inépuisable pour eux. Les Orateurs enfin
admirent la noble simplicité de ses discours, &
le naturel de ses expressions.
@
588 FABLES
Il peut bien se faire qu'Homère ait mêlé quelque
chose d'historique dans son Iliade & son
Odyssée; mais il l'aura fait pour rendre ses allégories
plus vraisemblables, comme font encore
aujourd'hui la plupart des Auteurs des Romans.
Le vrai y est noyé dans tant de fictions, & tellement
déguisé, qu'il n'est pas possible de le démêler.
Ainsi posé le cas de l'existence d'une ville
de Troye quelques siècles avant Homère, on
pourra dire que sa ruine lui a fourni le canevas
de son allégorie; mais il ne s'ensuivra pas de là
que le récit qu'il en fait est véritable. Denis Zachaire,
qui vivait dans le seizième siècle, a fait
de même qu'Homère; il a supposé le siège d'une
ville; à la vérité il ne la nomme pas, mais il
en parle comme d'un fait réel:
la différence qui
se trouve entre ces deux auteurs, c'est que le
Français avertit qu'il parle allégoriquement, &
le Grec le laisse à deviner.
On doit donc conclure de tout ce que nous
avons dit jusqu'à présent, que l'Iliade d'Homère
renferme peu ou point du tout de vérités historiques,
mais beaucoup d'allégoriques. La preuve
en est palpable. Supposons pour un moment
avec Hérodote (
a), qu'Homère vécut environ
cent soixante ans après la prise de Troye. Il ne
restait certainement alors aucun de ceux, ni
même des premiers & presque des seconds descendants
de ceux qui y assistèrent. L'on sait que
selon le cours ordinaire de la Nature, quatre générations
au moins se succèdent dans l'espace
(a) In vita Homeri.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
589
de cent soixante ans. Il n'est donc pas probable
qu'Homère ait pu apprendre avec certitude les
faits qu'il raconte, & particulièrement, le détail
circonstancié des actions de chaque chef. Je ne
parle pas de ces différentes allées & venues des
Dieux & des Déesses, des foudres lancés par
Jupiter & du tremblement de terre qu'excita Neptune,
à la secousse duquel Pluton lui-même fut
saisi de frayeur sur son trône infernal. Je laisse
là les différents combats que se donnèrent les
immortels à cette occasion. Tout le monde convient
que ce sont de pures fictions du Poète;
mais tous ne pensent pas de même des actions
d'Ajax, d'Agamemnon, de Ménélas, de Diomede,
d'Ulysse, de Memnon, d'Hector, de
Pâris, d'Achille, de Patrocle, &c. Que signifient
ces pierres que ces Héros de jetaient en combattant?
est-ce donc que des guerriers tels que
ceux-là se seraient battus comme feraient aujourd'hui
des polissons, au lieu de faire usage de
leurs armes? Hector tua Epigée d'un coup de
pierre (
a). Lorsque Patrocle vit venir Hector à
lui, il prit son javelot de la main gauche, & de
l'autre une pierre blanche, de laquelle il frappa
au front Cébrion, cocher d'Hector, & le renversa
par terre (
b). Ajax culbuta aussi Hector d'un
coup de pierre, qu'il lui donna dans la poitrine;
& cette pierre était une de celles qui étaient sur
le rivage, pour y attacher les vaisseaux (
c). Hector
d'un coup semblable avait terrassé Teucer (
d);
| (a) Iliad. l. 16. v. 577. | (c) Ibid. l. 14. v. 410.
|
| (b) Ibid. v. 734. | (d) Ibid. l. 8. v. 327.
|
@
590 FABLES
jusque-là un seul des combattants en avait jeté
contre l'autre; mais sans doute qu'Ajax & Hector
aimaient cette façon de combattre. Après s'être
battus à coups de javelots, ils s'accablaient à
coups de pierres; mais de quelles pierres? ce
n'était pas un caillou qu'on puisse lancer aisément;
elles faisaient autant d'effet qu'une meule
de moulin qui tomberait d'en haut (
a). Diomede,
aussi robuste pour le moins qu'Ajax, voulait écraser
Enée d'une pierre si grosse & si pesante que
deux hommes n'auraient pu même la lever. Mais
le fils de Tydée la remua seul, & la lança même
avec tant de facilité, qu'elle tomba sur la hanche
d'Enée, & l'aurait accablé si Vénus sa mère
n'était accourue à son secours (
b).
En croira-t-on Homère sur sa parole? & ne
s'imagine-t-on pas lire dans Rabelais les actions
de Pantagruel (
c), qui, pour s'amuser, éleva lui
seul sur quatre piliers un rocher d'environ douze
toises en carré? Il y a cent autres faits aussi
peu vraisemblables: on ne s'avise cependant pas
d'en douter. Il faut en croire le Poète sur sa
bonne foi; car il ne cite aucun garant de ce qu'il
avance. Il est plausible qu'il n'en avait point;
car quelque mauvaise & mal écrite qu'eût été
l'histoire d'un siège aussi fameux,
Homère en aurait
pu rapporter quelques fragments pour preuves
de ce qu'il avançait; ou quelqu'autre Auteur nous
en aurait parlé. Il faut donc convenir qu'Homère
a puisé le tout dans son imagination, puisqu'une
| (a) Ibid. l. 7. v. 265. | (c) Liv. 2. c. 5.
|
| (b) Ibid. l. 5. v. 302. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
591
tradition verbale aurait à la vérité pu conserver
la mémoire de quelques actions remarquables des
Chefs des deux partis, mais non un détail aussi
circonstancié que celui que nous trouvons dans
ce Poète. J'avoue qu'il y a quelques vérités dans
Homère. Les lieux dont il parle ont existé au
moins en partie; mais l'impossibilité où l'on
est de pouvoir expliquer comment il a pu se
faire, par exemple, que Memnon soit venu d'Ethiopie
au secours de Priam, a occasionné une
infinité de dissertations, qui, au lieu de constater
le fait, n'ont servi qu'à le rendre plus douteux.
Il n'est pas trop aisé, dit M. l'Abbé Banier
(
a), de déterminer qui il était, & d'où il
venait, les Savants étant fort partagés à ce sujet.
On peut voir Perizonius & M. Fourmond l'aîné,
qui se sont donné beaucoup de peines pour examiner
cet article. Ils appuient leurs sentiments
l'un & l'autre sur l'autorité des anciens Auteurs.
Ils ne s'accordent point entr'eux, & par conséquent
ne nous laissent que des conjectures. Les
incertitudes de Perizonius prouvent la faiblesse
de son opinion: M. Fourmond (
b) croit avoir
démontré sous quel Roi d'Egypte Troye fut prise,
en préférant Manéthon aux Historiens Grecs;
mais il n'a pu trouver le Tithon des Grecs &
son fils Memnon dans celui qui régnait alors à
Diospolis. D'ailleurs, dit très bien M. l'Abbé
Banier (
c), sur quel fondement peut-on assurer
que le Roi d'Egypte de ce temps-là était parent
| (a) T. III. p. 497. | toires des anciens Peuples.
|
| (b) Réflexions sur les his- | (c) Ibid. p. 498.
|
@
592 FABLES
& allié de Priam qui régnait en Phrygie, &
qu'il envoya du fond de la Thébaïde, son fils
avec vingt mille hommes au secours d'une ville
si éloignée, & dont apparemment il n'avait jamais
ouï parler? Les Rois d'Egypte, surtout
ceux de Diospolis, qui régnaient en ce temps-là,
fiers de leur puissance, de leurs forces, & de
leurs richesses, méprisaient souverainement les
autres Rois, & ne voulaient faire avec eux aucune
comparaison.
Convenons donc que les fictions & les fables
qui inondent cette histoire, & dans lesquelles
elle est comme absorbée, doivent la rendre au
moins suspecte. Quant à la réalité des villes &
des lieux qui sont rapportés dans Homère, outre
qu'un grand nombre n'ont jamais pu être découverts
par Strabon & les autres Géographes;
leur existence même antérieure à Homère ne
signifierait autre chose, sinon que sa fiction a
été ajustée à leur situation, & qu'il leur a supposé
des fondateurs & des Rois imaginaires, à
l'imitation des Egyptiens, qui se vantaient d'avoir
eu des Dieux pour Rois jusqu'à Orus, fils
d'Isis & d'Osiris. Nous avons déjà dit, d'après
Diodore de Sicile, que les anciens Poètes, Mélampe,
Homère, Orphée, &c. avaient donné
aux endroits des noms conformes à leur doctrine;
sans doute que ceux que l'on n'a pu découvrir
dans la suite étaient feints, & que la
plupart des autres tiraient leur origine de là.
On en a une preuve assez convaincante dans les
étymologies que j'ai données. Elles confirment
le dire de Diodore, puisqu'elles cadrent parfaitement
faitement
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
593
avec la doctrine que je suppose avoir
donné lieu à l'Iliade. Il n'y a même que ce seul
moyen d'accorder toutes les différentes opinions
des Auteurs à ce sujet. Tant de dissertations faites
sur les endroits obscurs & difficiles d'Homère,
deviennent inutiles, au moins quant à cela. La
seule utilité qui nous en reste, sont beaucoup
d'autres points de l'histoire, dont ces endroits
d'Homère ont occasionné l'éclaircissement. Les
Savants qui les ont mises au jour, ont fait connaître
par-là leur travail infatigable; ils ont
acquis la considération du Public. Leurs ouvrages
sont des flambeaux, dont la lumière n'a dissipé
que les ténèbres répandues sur les noms de leurs
Auteurs. Mais enfin ils ont fait leur possible;
ils se sont épuisés de bonne foi à force de veilles
& de fatigues; ils ont cru se rendre utiles; il est
donc juste qu'on leur en tienne compte. Avouons-
le de bonne foi; les Auteurs de ces dissertations,
& les Anciens dont ils tirent leurs preuves, n'ont
pas vu dans Homère plus clair les uns que les
autres. La preuve en est palpable: ils ont tous
puisé dans la même source, & ils ont tous des
opinions contraires. Mais que l'on donne Homère
à expliquer à un Philosophe Hermétique,
qui a étudié la Nature, & qui sait la théorie &
la pratique de son Art; ou a quelqu'un qui,
comme moi, ait fait une longue étude de leurs
ouvrages, pour tâcher au moins de se mettre au
fait de la tournure de leurs allégories, de développer
leur style énigmatique, de dévoiler
leurs hiéroglyphes & de voir si leurs ouvrages &
leur art a un objet réel; si cette science mérite
II. Partie. P p
@
594 FABLES
d'être autant méprisée qu'elle l'est, & enfin de
donner par la combinaison de leurs raisonnements,
& par la concordance de leurs expressions,
un éclaircissement sur une science aussi
obscure, je suis persuadé qu'ils ne se trouveraient
pas contraires les uns aux autres. Ils expliqueraient
tous la même chose du même objet, &
de la même manière. Ce sont même les applications
répétées qu'ils font de différents traits de
la Fable à leur matière & à leurs opérations,
qui m'ont fait naître l'idée de cet ouvrage. J'ai
vu leur accord dans ces applications, & j'ai remarqué
avec plaisir qu'ils avouaient tous les mêmes
principes. De tant d'Auteurs qui ont écrit sur
la Philosophie Hermétique, je n'en ai pas vu un
seul contraire à un autre, j'entends ceux qui ont
la réputation d'avoir été au fait de cette science;
car les autres ne doivent pas entrer en ligne de
compte. S'ils paraissent se contredire, c'est qu'ils
écrivent énigmatiquement, & que le Lecteur
explique d'une opération ce que l'Auteur dit
d'une autre. L'un paraît dire oui où l'autre dit
non, mais c'este qu'ils prennent la chose dans
différents points de vue. Celui-là appelle eau ce
que celui-ci appelle terre, parce que leur matière
est composée des deux, & qu'elle devient successivement
eau & terre.
Enfin pour finir ce que nous avons à dire de
l'Iliade, qu'on en examine sérieusement les Héros
& les circonstances; on n'y verra proprement
qu'un Ulysse, qui par sa prudence, ses conseils,
ses discours, & souvent ses actions gouverne tout,
dirige tout, est chargé de tout. Instruit des fatalités
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
595
de Troye, ou des conditions sans lesquelles
cette ville ne saurait être prise, il les exécute, ou
met les Grecs en état de les exécuter. Ce qu'il fait
par lui-même, ce sont précisément les soins &
les démarches de l'Artiste. Ce que les Grecs &
les Troyens font, c'est ce qui se passe dans le
vase philosophique, par le secours de l'Art & de
la Nature; Ulysse enfin dispose tout, fait une
partie des choses, & les Grecs agissent quand
il les a mis dans le cas de le faire. Après lui vient
Achille, comme l'agent intérieur, sans lequel la
Nature n'agirait point dans le vase, parce qu'il
en est le principal ministre. C'est par son moyen
que la matière se dissout, se putréfie & parvient
au noir. Aussi Homère a-t-il soin de dire qu'Achille
s'était retiré dans son vaisseau
noir. Euryalus,
Ménesthéus, Thoas, Idoménée, Podarce
Eurypile, Polypete, Prothous, Créthon, Orsilochus,
& la plus grande partie des Grecs avaient
amené des vaisseaux noirs. Protésilas, qu'on
suppose avoir été tué dès le commencement, est
détenu & enseveli dans la terre noire. Enfin
Ulysse est le seul dont Homère dise que la proue
de son vaisseau était rouge; qu'il prit un vaisseau
noir pour ramener Chryséis à son père Chrysès,
& qu'il y mit des voiles blanches à son retour.
Un des autres Héros de la pièce est Pyrrhus ou
Néoptolême; on a vu pourquoi. Enfin Pâris est
celui contre qui les Grecs combattent pour ravoir
Hélène, qui est l'objet de tant des peines &
de tant de travaux. Les autres Acteurs n'ont été
ajoutés que pour l'ornement, & pour former le
corps de sa fiction; Agamemnon comme le chef
P p ij
@
596 FABLES
principal, Ajax comme un brave guerrier, &
Diomede comme compagnon d'Ulysse. Les autres
sont pour remplir les incidents qu'il a fallu
faire naître, pour former la vraisemblance de sa
fiction; à quoi il a ajouté les lieux de la Grèce,
de la Phrygie, de la Thrace, &c.
Que Troye ait donc existé ou non, qu'elle
ait été détruite ou qu'elle ne l'ait pas été, il est
toujours vrai que l'Iliade d'Homère a l'air d'une
pure fiction; que l'on doit en juger comme des
travaux d'Hercule, & comme l'on pense des fables
qui regardent les Dieux & les Héros. Il ne
faut donc pas juger de la réalité du fait, par ce
qu'en disent les Auteurs postérieurs à Homère,
puisqu'ils ne sont venus que bien des siècles après
lui, qu'ils ont tous puisé chez lui, & que, malgré
cela, ils ne sont point d'accord entr'eux. Quelques-uns
ont voulu corriger dans Homère ce
qu'ils n'ont pu expliquer; d'autres l'ont contredit,
sans faire attention qu'ils rendaient par-là
le fait encore plus incertain. Si l'on s'en rapporte
au témoignage d'Hérodote, la guerre de
Troye ne peut être que fausse; puisqu'Hélène,
pour laquelle on suppose qu'elle fut faite, était
alors détenue chez Prothée, Roi d'Egypte. Cicéron
appelait cependant cet Auteur, le père de
l'histoire, tant à cause de son antiquité, qu'à cause
du fond de l'ouvrage, & de la manière de l'écrire.
Aurons-nous plus de foi aux autres Auteurs
Païens, qui admettaient les fables les plus ridicules
pour des vérités? eux qui ont copié aveuglément
Orphée, Lin, Mélampe, Musée, Homère
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
597
& Hésiode; & d'où ces derniers ont-ils
tiré ce qu'ils ont avancé? On le sait: c'est d'Egypte,
source de toutes les fables. Les Egyptiens
se vantaient de l'avoir appris d'Isis, Isis
de Mercure, & Mercure de Vulcain.
Mais enfin si l'on veut soutenir opiniâtrement
qu'il y a des vérités historiques cachées sous le
voile de ces fables, que l'on m'accorde au moins
qu'on a pu prendre occasion de ces histoires, pour
former des allégories, & même des allégories
des choses les plus cachées & les plus secrètes.
Paracelse, Fernel & tant d'autres l'ont fait; c'est
ce qui rend leurs ouvrages inintelligibles presqu'à
tout le monde. Dans les systèmes de ceux qui
ont voulu expliquer les fables historiquement,
ou moralement, il se trouve des difficultés insurmontables,
qu'ils avouent eux-mêmes ne pouvoir
débrouiller ni résoudre. Dans le mien, il
ne s'en trouve aucune. Tout est plein, tout est
simple, tout est naturel. C'est du moins une présomption
qui marque son avantage sur les autres,
& qui doit tenir lieu de preuve aux gens de bonne
foi & exempts de préjugés, qu'il est le seul véritable.
------------------------------------------------
Descente d'Enée aux Enfers.
T OUT le monde sait que quoique l'Enéïdede Virgile soit sans contredit le plus beau Poème
latin que nous ayons, elle est cependant une
imitation d'Homère; on ne fera donc pas surpris
P p iij
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598 FABLES
que je joigne à l'Iliade (1) un lambeau
de l'Enéïde. Virgile a suivi ses idées: il a donné
carrière à son imagination; mais il ne s'est pas
écarté du canevas qu'Homère lui avait fourni; il
se l'est seulement rendu propre par la manière
dont il l'a traité. Je ne prétends donc pas attribuer
à Virgile toutes les connaissances de la Philosophie
Hermétique, il avait sans doute emprunté
d'ailleurs ce qu'il en dit, comme il avait
fait beaucoup d'autres choses; on pourrait aussi
penser que Virgile en avait quelqu'idée: qu'il
sentait quel était l'objet de l'Iliade & de l'Odyssée,
& qu'il ne les regardait que comme des
allégories de la médecine dorée. Il se trouvait
peut-être dans le cas de bien des Savants, qui,
par une étude assidue & réfléchie des Auteurs
Hermétiques, ont des idées vraies, quoiqu'indéterminées,
de la matière, & des opérations de
cet Art; mais qui ne mettent point la main à
l'oeuvre faute de quelque ami, qui leur indique
quelle est précisément cette matière, & qui fixe
leur indétermination pour le commencement
& les suites du travail requis pour la réussite (2).
------------------------------------------------
(1) Il est à propos de remarquer que le terme même
d'Ilias a été pris par beaucoup d'Auteurs pour signifier
la fin & le terme d'une chose. Le Cosmopolite l'a employé
dans ce sens-là. Ita etiam, dit-il, dans son premier
Traité, generosa natura semper agit usque in ipsum
Iliadum, hoc est, terminum altimum, postea cessat.
(2) J'ai tout expliqué dans ces douze Traités, dit le
même Cosmopolite dans son Epilogue, & j'ai rapporté
toutes les raisons & les preuves naturelles, afin que le
Lecteur craignant Dieu & désireux de cet Art, puisse
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
599
Il n'est donc pas surprenant que Virgile ait glissé
dans son Enéïde quelques traits qui y ont du rapport.
Tel est en particulier celui de la descente
d'Enée aux Enfers. D'Espagnet (
a), Augurelle (
b),
Philalèthe (
c), & plusieurs autres Philosophes
ont adopté les propres termes de Virgile, & en
ont fait des applications très heureuses, dans les
traités qu'ils ont composés sur le grand oeuvre.
Je ne suppose donc pas sans fondement ces idées
à Virgile, & je me conformerai aux applications
qu'en ont faites ces Auteurs, dans les applications
que je donnerai à la narration de ce Poète.
Enée ayant pris terre à Cumes (
d), dirigea ses
pas vers le temple d'Apollon, & vers l'antre de
l'effrayante Sibylle, que ce Dieu inspire, & à
laquelle il découvre l'avenir. L'entrée de ce temple
était décorée par une représentation de la
fuite de Dédale, ayant les ailes qu'il s'était fabriquées,
& qu'il consacra ensuite à Apollon, en
l'honneur duquel il avait édifié ce temple. On
y voyait aussi le labyrinthe que Dédale construisit
à Crète pour renfermer le Minotaure, les peines
& les travaux qu'il fallait essuyer pour vaincre
------------------------------------------------
plus facilement comprendre, tout ce que Dieu aidant,
j'ai vu, & j'ai fait de mes propres mains sans aucune
fraude ni sophistication. Il n'est pas possible de parvenir
à la fin de cet Art, sans une connaissance profonde de
la Nature, à moins que Dieu, par une faveur singulière,
ne daigne le révéler, ou qu'un ami de coeur ne déclare
ce secret.
| (a) Arcanum Herm. Philoso- | (c) Introitus apertus.
|
| phiae opus. | (d) Enéid. l. 6. v. 2 & suiv.
|
| (b) Chrysopoeia. |
|
P p iv
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600 FABLES
ce monstre, & pour sortir de ce labyrinthe quand
on s'y était une fois engagé; le filet qu'Ariane
donna à Thésée pour cet effet (3).
Ces représentations frappèrent Enée, & il s'arrêtait
------------------------------------------------
(3) Les décorations de ce Temple sont remarquables;
& il n'est pas étonnant qu'elles aient attiré l'attention
d'Enée. Un Artiste ne saurait trop réfléchir sur une entreprise
telle que celle du grand oeuvre, afin de pouvoir
venir au point de prendre, comme Zachaire (a), une
dernière résolution qui ne trouve aucune contradiction
dans les Auteurs. Non seulement les opérations & le
régime sont un vrai labyrinthe, d'où il est très difficile
de se tirer; mais les ouvrages des Philosophes en forment
un encore plus embarrassant. Le grand oeuvre est
très aisé, si l'on en croit les Auteurs qui en traitent;
tous le disent, & quelques-uns ont même assuré que ce
n'était qu'un amusement de femmes & un jeu d'enfants;
mais le Cosmopolite fait observer, que quand ils disent
qu'il est aisé, il faut entendre, pour ceux qui le savent.
D'autres ont assuré que cette facilité ne regarde que les
opérations qui suivent la préparation du mercure. D'Espagnet
est de ce dernier sentiment, puisqu'il dit (b): " Il
" faut un travail d'Hercule pour la sublimation du mer"
cure, ou sa première préparation; car sans Alcide,
" Jason n'aurait jamais entrepris la conquête de la Toi"
son d'or. " Augurelle (c) s'exprime à ce sujet dans les
termes suivants.
Alter inauratam noto de vertice pellem
Principium velut ostendit, quod sumere possis;
Alter onus quantum subeas.
J'ai expliqué la Fable du Minotaure & de Thésée. On
peut y avoir recours.
| (a) Opuscule. | (c) Chrysop. l. 2.
|
| (b) Can. 42. |
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
601
à les contempler; mais la Prêtresse lui dit
que le temps ne lui permettait pas de s'y amuser.
Il se rendit donc à l'antre où la Sibylle rendait
ses oracles, & à peine y fut-il arrivé, qu'il la vit
saisie de la fureur qui avait coutume de l'agiter
dans ces circonstances. Les Troyens qui accompagnaient
Enée furent saisis de frayeur. Enée lui-
même trembla à cet aspect, & adressa, du meilleur
de son coeur, sa prière à Apollon. Il lui
rappela la protection toute particulière dont il
avait toujours favorisé les Troyens, & le pria
instamment de la leur continuer. Il promit par
reconnaissance d'élever deux temples de marbre,
l'un en son honneur, l'autre en celui de Diane (4),
dès qu'il serait établi en Italie, avec les compagnons
de son voyage. Il s'engagea même d'instituer
des fêtes de Phoebus, & de les faire célébrer
avec toute la magnificence possible. Il adressa
ensuite la parole à la Prêtresse, & la pria de ne
pas mettre ses oracles sur des feuilles volantes,
crainte que le vent ne les dissipât, & qu'on ne
pût les recueillir.
La Sibylle parla enfin, & prédit à Enée toutes
les difficultés qu'il rencontrerait, & les obstacles
qu'il aurait à surmonter tant dans son voyage,
------------------------------------------------
(4) Apollon & Diane étant les deux principaux Dieux
de la Philosophie Hermétique, c'est-à-dire, la matière
fixée au blanc & au rouge, c'est avec raison qu'Enée
s'adresse à eux, & qu'il promet de leur élever des temples.
Le marbre indique par sa dureté la fixité de la
matière; & l'établissement d'Enée en Italie désigne le
terme des travaux de l'Artiste, ou la fin de l'oeuvre.
@
602 FABLES
que dans son établissement en Italie (5). Mais
elle l'exhorta à ne pas perdre courage, & à prendre
occasion de là, de pousser sa pointe avec plus
de vigueur. Ses oracles étaient (6) cependant
------------------------------------------------
(5) Les difficultés qui se rencontrent pour parvenir à
cet établissement ne sont pas petites, puisque tant de gens
le tentent & l'ont tenté sans y réussir. Nous pouvons en
juger par ce que dit Pontanus (a), qu'il a erré plus de
deux cens fois, & qu'il a travaillé pendant très longtemps
sur la vraie matière sans pouvoir réussir, parce
qu'il ignorait le feu requis. On peut voir l'énumération
de ces difficultés, dans le traité qu'en a fait Thibault
de Hogelande.
(6) Cette manière de s'expliquer par des termes ambigus
& équivoques, est précisément celle de tous les
Philosophes. Il n'en est pas un qui ne l'ait employée;
& c'est ce qui rend cette science si difficile, & presque
impossible à apprendre dans les ouvrages qui en traitent.
Ecoutons d'Espagnet là-dessus (b) " Que celui qui aime
" la vérité, & qui désire apprendre cette science, fasse le
" choix de peu d'Auteurs, mais marqués au bon coin,
" qu'il tient pour suspect tout ce qu'il lui paraît facile à
" entendre, particulièrement dans les noms mystérieux
" des choses, & dans le secret des opérations. La vérité
" est cachée sous un voile très obscur; les Philosophes
" ne disent jamais plus vrai que lorsqu'ils parlent obscu"
rément. Il y a toujours de l'artifice, & une espèce de
" supercherie dans les endroits où ils semblent parler
" avec le plus d'ingénuité. " Il dit aussi (c): " Les Phi"
losophes ont coutume de s'exprimer en termes am"
bigus & équivoques; ils paraissent même très souvent
" se contredire. S'ils expliquent leurs mystères de cette
" façon, ce n'est pas à dessein d'altérer ou de détruire
" la vérité, mais afin de la cacher sous ces détours, &
" de la rendre moins sensible. C'est pour cela que leurs
(a) Epist. (b) Can. 9. (c) Can. 25.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
603
pleins d'ambiguïtés, d'équivoques, & l'intelligence
n'en était pas facile; car elle enveloppait
le vrai d'un voile obscur & presqu'impénétrable
(
a).
Enée répondit à la Sibylle qu'il avait prévu
tout ce qui pouvait lui arriver, qu'il y avait réfléchi,
& qu'il était disposé à tout. Mais puisqu'on
assure, lui dit-il, que c'est ici l'entrée du
ténébreux Empire de Pluton, je souhaiterais ardemment
voir mon père Anchyse, lui que j'ai
sauvé des flammes à travers de mille traits dardés
contre nous; lui qui, malgré la faiblesse de son
âge, a eu le courage de s'exposer aux mêmes
dangers que moi, & de m'accompagner dans
tous les travaux que j'ai essuyés. Il m'a lui-même
recommandé de venir vous trouver, & de vous
demander cette grâce. Rendez-vous propice à
mes voeux; vous qu'Hécate a sans doute préposée
ici pour cela. On l'a bien accordée à Orphée
pour y aller chercher sa chère épouse. Castor
& Pollux y vont & en reviennent alternativement
tous les jours. Thésée y est descendu pour
enlever Proserpine; & Hercule pour en emmener
le Cerbère. Ils étaient fils des Dieux, je le
suis aussi.
------------------------------------------------
" écrits sont pleins de termes synonymes, homonymes,
" & qui peuvent donner le change. Leur usage est aussi
" de s'expliquer par des figures hiéroglyphiques & plei"
nes d'énigmes, par des fables & des symboles. " Il
suffit de lire ces Auteurs pour y reconnaître ce langage.
Quant aux fables d'Orphée, de Thésée & d'Hélène,
nous les avons expliquées dans les Livres précédents.
(a) Ibid. v. 98.
@
604 FABLES
La Sibylle lui répondit: Fils d'Anchyse & des
Dieux, il est aisé de descendre aux Enfers, la
porte de ce lieu obscur est ouverte jour & nuit (
a);
mais l'embarras est d'en revenir, & de remonter
au séjour des vivants (7). Il en est peu qui puissent
------------------------------------------------
(a) Ibid. v. 126
(7) La Sibylle a raison de dire que l'entrée de ce lieu
est ouverte jour & nuit, puisque les Philosophes disent
qu'en tout temps & en tout lieu on peut faire l'oeuvre.
Mais ce n'est pas le tout que d'y entrer; il faut être au
fait des opérations & savoir faire l'extraction du mercure,
& deviner de quel mercure parlent les Philosophes. C'est
précisément à cela que d'Espagnet fait l'application de
ces paroles de la Sibylle, Pauci quos aequus, &c. Car
comme le dit le même Auteur (a), pour empêcher de
distinguer quel est le mercure dont parlent les Philosophes,
& le cacher dans les ténèbres plus obscures, ils
en ont parlé comme s'il y en avait de plusieurs sortes,
& l'ont nommé Mercure dans tous les états de l'oeuvre
où il se trouve, & dans chaque opération. Après la première
préparation ils l'appellent leur Mercure, & Mercure
sublimé; dans la seconde, qu'ils nomment la première,
parce que les Auteurs ne font point mention de
cette première, ils appellent ce mercure, Mercure des
corps, ou Mercure des Philosophes, parce qu'alors le
Soleil y est réincrudé; le tout devient chaos; c'est leur
Rebis; c'est leur tout, parce que tout ce qui est nécessaire
à l'oeuvre s'y trouve. Quelquefois même ils ont
donné le nom de Mercure à leur élixir, ou médecine
tingente, & absolument fixe, quoique le nom de Mercure
ne convienne guères qu'à une substance volatile.
Il faut donc être fils des Dieux pour se tirer d'embarras,
& suivre exactement les enseignements de la Sibylle;
si l'on veut passer deux fois le lac du Styx, & voir deux
fois le séjour du Tartare, c'est-à-dire, faire la prépara-
(a) Can. 36.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
605
le faire. Il faut être fils des Dieux; il faut
par une sublime vertu s'être rendu semblable aux
Immortels, ou avoir du moins mérité l'affection
de Jupiter toujours équitable. Au milieu de ce
lieu sont de vastes forêts environnées du noir
Cocyte. Mais puisque vous montrez une si grande
envie de passer deux fois le lac du Styx, & de
voir deux fois le séjour ténébreux du Tartare,
je veux bien seconder vos désirs. Ecoutez donc
ce que vous avez à faire pour réussir, & retenez
bien ce que je vais vous dire.
Un arbre épais cache dans la multitude de ses
branches un rameau flexible, dont la tige & les
feuilles sont d'or. Il est consacré à Proserpine. Il
n'est point de forêts, point de bocages, point
de vallées couvertes où l'on ne le trouve (8).
------------------------------------------------
tion de la pierre ou du soufre, & puis l'élixir. Dans chaque
opération on voit une fois le noir Styx & le ténébreux
Tartare, c'est-à-dire, la matière au noir.
(8) Cet arbre est le même que celui où était suspendue
la Toison d'or; c'est la même allégorie expliquée
dans le second Livre. Mais la difficulté est de reconnaître
cette branche; car les Philosophes, dit d'Espagnet (a),
ont donné une attention plus particulière à cacher ce
rameau d'or, que toute autre chose; & celui-là seul peut
l'arracher, ajoute le même Auteur d'après les paroles de
la Sibylle: qui
Maternas agnoscit aves.
. . . . Et geminae cui fortè columba
Ipsa sub ora viri coelo venêre volantes.
Il n'est pas étonnant que les Philosophes se soient ap-
(a) Can. 15.
@
606 FABLES
On ne saurait pénétrer dans ces lieux souterrains
sans avoir cueilli ce rameau, qui porte des
------------------------------------------------
pliqués à cacher ce rameau d'or, puisqu'il est devant les
yeux de tout le monde (a), qu'il se trouve partout, que
tout le monde en fait usage, & que tout en provient.
Il est connu des jeunes & des vieux, dit l'Auteur du
Traité qui a pour titre, Gloria mundi; il se trouve dans
les champs & les forêts, les montagnes & les vallées.
Mais on le méprise, parce qu'il est trop commun. La
force ni le fer ne sont point nécessaires pour l'arracher;
c'est la science de l'oeuvre. Ce rameau est le même que
cette plante appelée Moly, que Mercure donna
Ulysse (b) pour se tirer des mains de Circé.
Sic utique loquutus Mercurius praebuit remedium
Ex terra evulsum; & mihi naturam ejus monstravit.
Radice quidem nigrum erat, lacti autem simile flore;
Et Moly ipsum vocant Dii; difficile vero effossu
Viris utique mortalibus.
On voit par-là qu'Homère & Virgile sont d'accord;
mais le premier indique plus précisément la chose, puisqu'il
marque la couleur de la racine & de la fleur. Les
Auteurs anciens qui pensaient bien qu'Homère n'écrivait
qu'allégoriquement, ne se sont pas avisés de chercher
cette plante dans le nombre des autres. Ils ont pensé
qu'Homère n'avait voulu signifier par-là que l'érudition
& l'éloquence. On peut voir à cet égard Eustathius,
fol. 397. lig. 8. Théocrythus, Idyll. 9. v. 35. Ils ont
même voulu le prouver par la langue Hébraïque, dont
plusieurs pensent que ce Poète était parfaitement instruit,
de même que des cérémonies du culte des Juifs. Philostrate
favorise ce sentiment (c). Voyez aussi Photius dans
(a) Cosmop. Epilog. & in Oenigm.
(b) Odyss. l. 10. v. 302 & suiv.
(c) In Heroicis, fol. 637.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
607
fruits d'or. C'est le présent que Proserpine veut
qu'on lui offre. On le trouve toujours: car à
peine l'a-t-on arraché, qu'il en pousse un autre de
même métal. Voyez, cherchez-le de tous vos
yeux; & lorsque vous l'aurez trouvé, saisissez-
le, vous l'arracherez sans peine; si le destin vous
est favorable, il viendra de lui-même; mais s'il
vous est contraire, tous vos efforts deviendront
inutiles; il n'est ni force, ni fer qui puisse en
venir à bout.
Vous avez encore une autre chose à faire. Vous
ignorez sans doute que le corps mort d'un de
------------------------------------------------
biblioth. fol. 482. Duport. Gnomolog. Homeric. Noël
le Comte, Mythol. l. 6. ch. 6. Antholog. fol. 103. Pline
le Naturaliste a cru que cette plante était le Cynocéphale,
en latin Antirrhinum, & en français mufle de
veau (a). L'Emeri dans son Dictionnaire des Plantes
pense que le Moly est une espèce d'ail, dont il donne là
description sous le nom de Moly. Ptolem. Héphaestion
en parle aussi, l. 4. collat. cum Scholiis Sycophron, v.
679. On peut encore consulter là-dessus Maxime de
Tyr, §. 19; mais les uns & les autres n'ont pas touché
au but. Homère parlait à la vérité allégoriquement; mais
il faisait allusion aux couleurs qui surviennent à la matière
du grand oeuvre pendant les opérations. La racine
de cette plante est noire, parce que les Philosophes appellent
racine & la clef de l'oeuvre la couleur noire, qui
paraît la première. La couleur blanche qui succède à la
noire sont les fleurs de cette plante, ou les roses blanches
d'Abraham Juif, & de Nicolas Flamel; le lis de
d'Espagnet & de tant d'autres; le narcisse que cueillait
Proserpine, quand elle fut enlevée par Pluton, &c. On
voit par-là pourquoi la force & le fer sont inutiles pour
arracher cette plante.
(a) L. 25. c. 4. & liv. 30.
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608 FABLES
vos amis infecte toute votre flotte; allez donc
l'inhumer; & pour expiation sacrifiez des bêtes
noires: c'est par-là qu'il faut commencer (9);
------------------------------------------------
(9) Proserpine exige qu'on lui présente ce rameau
d'or; il n'est pas même possible d'aller à elle sans l'avoir.
Mais avant de le cueillir, il faut inhumer celui qui a
toujours accompagné Hector jusqu'à la mort, & que
Triton avait fait périr parmi les rochers de la mer; c'est-
à-dire, qu'il faut mettre dans le vase le mercure fixé en
pierre dans la mer philosophique, & continuer le régime
de l'oeuvre; alors la matière se disposera à la putréfaction
& à l'inhumation philosophique, comme faisaient
les compagnons d'Enée à l'égard du corps de Misene,
auxquels il laisse le soin des funérailles, pendant qu'il
cherche le rameau d'or. On sait ce qu'il faut entendre
par la mort & les funérailles; nous en avons parlé bien
des fois dans les Livres précédents. Virgile, qui ne voulait
pas donner cette histoire comme vraie, mais comme
une pure allégorie, a soin d'en prévenir le Lecteur une
fois pour toute, en disant (a): Si credere dignum est.
Ce n'est donc qu'après l'inhumation de Misene qu'Enée
pouvait voir le lac du Styx, & l'Empire ténébreux
de Pluton; & c'est pendant les funérailles & pendant que
les Troyens pleurent sur le corps du défunt, qu'ils environnent
le bûcher de feuillages noirs (b); qu'ils lavent
le cadavre, & lui font des onctions; c'est alors qu'Enée
trouve ce rameau tant désiré, sous la conduite des deux
colombes.
Morien (c) parle en plusieurs endroits de ce corps
infecte & puant qu'il faut inhumer, qu'il appelle l'immondice
du mort. Philalèthe emploie le même terme dans
son Traité De vera confectione lapidis, pag. 48. & il
dit que la graisse, le plomb, l'huile de Saturne, la
magnésie noire, le venin igné, les ténèbres, le Tartare,
| (a) V. 173. | (c) Entret. du Roi Calid.
|
| (b) V. 233 |
|
vous
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
609
vous pourrez ensuite voir les bois Stygiens, &
ces Empires inaccessibles aux vivants. Enée s'en
------------------------------------------------
la terre noire, le fumier, le voile noir, l'esprit fétide,
l'immondice du mort, le menstrue puant, sont tous des
termes synonymes, qui ne signifient que la même chose,
c'est-à-dire, la matière parvenue au noir.
Quant aux colombes, d'Espagnet a employé la même
allégorie, & dit (a): que l'entrée du Jardin des Hespérides
est gardée par des bêtes féroces, qu'on ne peut
adoucir qu'avec les attributs de Diane, & les colombes
de Vénus. Philalèthe a parlé aussi plus d'une fois de ces
colombes, dans son Traité Introitus apertus ad occlusum
Regis palatium. Sans elles, dit cet Auteur, il n'est pas
possible d'y parvenir. Qu'on fasse attention à ce que signifient
les attributs de Diane, & l'on verra qu'il n'est
pas plus facile de pénétrer dans le séjour de Proserpine
sans leur secours, qu'il était possible de prendre la ville
de Troye sans les flèches d'Hercule: c'est pour cela que
les colombes vinrent à Enée en volant, & furent aussi
en volant se reposer sous l'arbre double, qui cache le
rameau d'or. Le Cosmopolite fait mention de cet arbre
(b) en ces termes: " Je fus ensuite conduit par Neptune
" dans une prairie, où il y avait un jardin, dans lequel
" étaient plusieurs arbres dignes d'attention, & parfai"
tement beaux. Entre plusieurs on en voyait deux prin"
cipaux, plus élevés que les autres, sortis d'une même
" racine, dont l'un portait des fruits brillants comme le
" Soleil, & dont les feuilles étaient d'or; l'autre pro"
duisait des fruits blancs comme les lis, & ses feuilles
" étaient d'argent. Neptune appelait l'un l'arbre solaire,
" & l'autre l'arbre lunaire. "
Lorsque les colombes arrivèrent près d'Enée, elles se
posèrent sur le gazon; c'est la prairie du Cosmopolite.
Elles s'écartèrent de l'entrée du puant Enfer, parce que
la matière se volatilise pendant la putréfaction. Elles fu-
| (a) Can. 42 & 52 | (b) Enigme.
|
II. Partie. Q q
@
610 FABLES
retourna donc tout pensif avec Achate son compagnon
fidèle. Ils trouvèrent sur le rivage le cadavre
de Misene, fils d'Eole, que Triton avait
fait noyer en le précipitant à travers les rochers
de la mer (si cependant le fait est croyable). Ils
se mirent donc en devoir d'exécuter les ordres
de la Sibylle, & pour cet effet ils se transportèrent
dans une forêt ancienne, & en coupèrent
du bois pour former le bûcher. Enée pendant ce
travail, regardait à travers cette forêt avec des
yeux avides de découvrir le rameau d'or dont la
Sibylle lui avait parlé.
Sur ces entrefaites deux colombes (
a) vinrent
à lui en volant, & se reposèrent sur le gazon. Il
les reconnut pour les oiseaux consacrés à sa mère,
& le coeur plein de joie, il leur adressa la parole
en ces termes: Servez-moi de guides, &
dirigez mes pas dans l'endroit de la forêt, où
croît ce rameau d'or. Et vous, Déesse ma mère,
ne m'abandonnez pas dans l'incertitude où je
suis.
Ayant ainsi parlé, il se mit en marche, observant
avec attention les signes que les colombes
lui donnaient, & la route qu'elles prenaient.
Elles prirent leur vol, & furent aussi loin que
la vue pouvait s'étendre. Mais lorsqu'elles arrivèrent
à l'entrée du puant Enfer, elles s'en écartèrent
promptement, & furent se poser, suivant
------------------------------------------------
rent se reposer sous l'arbre solaire, c'est-à-dire, que la
volatilisation cesse dès que les parties volatiles se fixent
en une matière que les Philosophes appellent or.
(a) V. 190.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
611
le désir d'Enée, sur le double arbre, dont les
rameaux ont la brillante couleur d'or.
Enée ayant aperçu le rameau (
a) tant désiré,
le saisit avec ardeur, & le porta dans l'antre de
la Sibylle. Il rejoignit ensuite ses compagnons
occupés aux funérailles de Misene. Chorinée en
recueillit les ossements & les enferma dans une
urne d'airain (10). Enée lui éleva un tombeau,
------------------------------------------------
(a) V. 210.
(10) Virgile ne dit pas qu'on mit les ossements de
Misene dans une urne d'or, ni d'argent, comme Homère
dit qu'on avait enfermé ceux d'Hector & ceux de
Patrocle, mais dans une d'airain: & ce n'est pas sans
raison. Ce sont trois états où se trouve la matière, bien
différents les uns des autres. Celui qui est représenté par
Misene est le premier des trois; le temps même où la
matière est en putréfaction; & c'est alors que les Philosophes
l'appellent airain, laton qu'il faut blanchir. Blanchissez
le laton, & déchirez vos livres, ils vous sont alors
inutiles, dit Morien (a). Les Sages dans cet art l'ont appelé
dans cet état chyle, plomb, Saturne, & quelquefois
cuivre ou airain, à cause de la couleur noire & de son
impureté dont il faut le purger (b). « Par ce moyen,
" dit Riplée, (récapitulation de son Traité) vous aurez
" un soufre noir, puis blanc, puis citrin, & enfin rouge,
" sorti d'une seule & même matière des métaux, c'est
" ce qui a fait dire aux Philosophes: Quand vous igno"
reriez tout le reste, si vous savez connaître nôtre la"
ton ou airain: " Cuisez donc cet airain, ajoute Philalèthe
après avoir cité ce trait de Riplée cuisez cet airain,
& ôtez-lui sa noirceur en l'imbibant, en l'arrosant jusqu'à
ce qu'il blanchisse. Notre airain, dit Jean Dastin, se cuit
d'abord & devient noir; il est alors proprement notre
laton qu'il faut blanchir.
(a) Entretien du Roi Calid.
(b) Philalèthe, loc. cit. p. 43.
Q q ij
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612 FABLES
& se rendit vers la Sibylle pour se conformer
aux conseils qu'elle lui avait donnés. Son antre
était élevé, pierreux, gardé par un lac noir, &
environné d'une sombre forêt. Les oiseaux ne
sauraient voler par-dessus impunément (11); car
une vapeur noire & puante s'exhale de l'ouverture,
s'élève jusqu'à la convexité du ciel, & les
fait tomber dedans.
Enée sacrifia ensuite quatre taureaux noirs (
a),
en invoquant Hécate, dont la puissance se fait
sentir dans le Ciel & dans les Enfers. Il offrit
une brebis noire à la Nuit, mère des Euménides,
& à la Terre sa soeur; & immola enfin une
vache stérile à Proserpine, & finit par des sacrifices
à Pluton.
------------------------------------------------
Voilà l'urne d'airain dans laquelle on mit les ossements
de Misene. Ceux de Patrocle furent mis dans de
l'argent, & ceux d'Hector dans de l'or, parce que l'un
signifiait la couleur blanche de la matière appelée argent,
ou or blanc, lorsqu'elle est dans cet état; & l'autre
indiquait la couleur rouge appelée or.
(11) Les oiseaux ne pouvaient passer en volant sur
l'ouverture de l'antre qui sert d'entrée à l'Enfer, sans y
tomber; parce que la matière qui se volatilise, signifiée
par les oiseaux, retombe dans le fond du vase après être
montée jusqu'au sommet. L'espace qui se trouve vide
entre la matière & ce sommet, est appelé Ciel par les
Philosophes: ils donnent aussi le nom de Ciel à la matière
qui se colore.
La noirceur qui survient à la matière ne pouvait être
mieux désignée que par les sacrifices & les immolations
d'animaux noirs qu'Enée fait à Hécate, à la Nuit & à
Pluton.
(a) V. 243.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
613
La Sibylle entra dans cette ouverture effrayante
(
a), & Enée l'y suivit d'un pas ferme. Ils
marchaient l'un & l'autre dans une obscurité
semblable à celle où sur la fin du jour on commence
à ne plus distinguer la couleur des objets.
On trouve à l'entrée de ce lieu, les soins, les
soucis, les maladies, la mort, le sommeil &
les songes. On y voit divers monstres, tels que
les Centaures (12), les Scyllas à deux formes,
------------------------------------------------
(a) V. 270.
(12) Virgile présente ici sous un seul point de vue tout
ce que les Fables renferment d'hideux, d'horrible &
d'effrayant; on dirait qu'il a voulu nous apprendre que
toutes ces Fables différentes n'ont qu'un même objet,
que ce sont des allégories de la même chose, & qu'en
vain cherche-t-on à les expliquer différemment. C'est ce
but que je me fuis proposé dans cet Ouvrage; toutes
mes explications ne tendant qu'à cela. On peut se rappeler
celles que j'ai données jusqu'ici; on verra que j'ai
expliqué tous ces monstres de la même manière, c'est-
à-dire, de la dissolution qui se fait pendant que la matière
est noire: j'ai tiré mes preuves des Ouvrages des
Philosophes, & je les ai expliquées selon les circonstances;
on peut donc y avoir recours. Mais Virgile suit
pas à pas ce qui se passe dans l'oeuvre, & nous conduit
insensiblement. Des monstres il va au fleuve Achéron,
tout bourbeux; ce qui forme la boue, ou le fumier philosophique;
& les fables du Cocyte indiquent les parties
de la matière dont la réunion compose la pierre.
De là il vient à Charon. Au portrait qu'il en fait, peut-
on méconnaître la couleur d'un gris sale qui succède
immédiatement au noir? Cette barbe grise de vieillard
mal peignée, ces haillons de toile malpropres qui le
couvrent, sont un symbole des plus faciles à entendre.
La commission qu'il a seul de passer les ombres au-delà
Q q iij
@
614 FABLES
Briarée, l'Hydre de Lerne, la Chimère, les
Gorgones, les Harpies, & les Ombres à trois
corps.
Tel est le chemin qui mène au fleuve Achéron,
plein de la boue du Styx & du sable du
Cocyte. Charon, l'affreux Charon, est le garde
de ces eaux; sa barbe est à demi blanche, sale,
& mal peignée; un haillon de toile malpropre
lui sert de vêtement: c'est lui qui est chargé de
passer de l'autre côté les ombres qui se présentent.
Une multitude innombrable (
a) d'ombres
erraient & voltigeaient sur les bords du fleuve,
& priaient instamment Charon de les passer. Il
repoussait brutalement toutes celles donc les corps
n'avaient pas été inhumés; mais enfin au bout
d'un temps, il les prenait dans sa barque (13).
------------------------------------------------
du noir & bourbeux Achéron, indique parfaitement
qu'on ne peut passer de la couleur noire à la blanche,
sans la couleur grise intermédiaire. L'Erebe qui fut père
de Charon, & la Nuit sa mère, nous font encore mieux
comprendre quel il était.
(a) V. 30, & suiv.
(13) Il eût été bien difficile d'exprimer la volatilisation
de la matière pendant & après la putréfaction, par une
allégorie plus expressive que celle des ombres errantes &
voltigeantes sur les bords du Styx; la chose s'explique
d'elle-même. Mais pourquoi Charon refusait-il de passer
celles dont les corps étaient sans sépulture? La raison
en est fort simple. Tant que les parties volatiles errent
& voltigent dans le haut du vase au-dessus du lac philosophique,
elles ne sont point réunies à la terre des
Philosophes, qui passe de la couleur noire à la grise,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
615
La Sibylle & Enée (
a) continuèrent leur route,
& s'approchèrent du Styx. Charon les ayant aperçus
de sa barque, adressa ces paroles à Enée:
Qui que vous soyez qui vous présentez en armes
sur le rivage de ce fleuve, parlez, que venez-
vous faire ici? Retirez-vous; ce séjour est celui
des ombres, de la nuit & du sommeil. Il ne m'est
pas permis d'admettre les vivants dans ma barque;
je me suis bien repenti d'y avoir reçu Hercule,
Thésée & Pirithoüs, quoique fils des Dieux,
& d'une valeur extraordinaire. Le premier eut
la hardiesse d'y lier Cerbère, gardien du Tartare,
& de l'emmener; les deux autres eurent la témérité
de vouloir enlever Proserpine. La Sibylle
voyant Charon en colère, lui dit: apaisez-vous,
cessez de vous échauffer, nous ne venons pas
dans le dessein de faire aucune violence. Que le
------------------------------------------------
signifiée par Charon; cette terre nage comme une île
flottante, & a donné occasion de feindre la barque.
Lorsque ces parties volatiles se sont au bout d'un temps
réunies à cette terre, le temps qui leur est fixé pour errer
est fini; elles retournent d'où elles étaient parties, &
passent avec les autres. Virgile a parfaitement bien exprimé
ce qu'il faut entendre par cette inhumation, c'est-
à-dire, cette réunion des parties volatiles voltigeantes,
avec celles qui sont au fond du vase, d'où elles étaient
séparées. Sedibus hunc refer ante suis, &, conde sepulchro,
dit Virgile, v. 152, en parlant de Misene; & v.
317, en parlant des ombres:
Nec ripas datur horrendas, nec rauca fluenta
Transportare prius, quam sedibus ossa quiêrunt.
(a) V. 384.
Q q iv
@
616 FABLES
gardien dans son antre aboie éternellement, si
bon lui semble, & que Proserpine demeure tranquille
tant qu'elle voudra à la porte de Pluton,
nous ne nous y opposerons pas. Enée est un
héros recommandable par sa piété; le désir seul
de voir son père l'amène ici. Si une envie aussi
religieuse ne fait point d'impression sur vous,
reconnaissez ce rameau d'or. Enée le tira pour
lors de dessous son habit, où il le tenait caché.
A l'aspect de ce rameau Charon se radoucit,
& après l'avoir admiré assez longtemps, il conduisit
sa barque au rivage où était Enée. Il en
éloigna les ombres; & ayant introduit Enée dans
son bord avec la Sibylle, il les passa de l'autre
côté du fleuve limoneux. Là se trouve le Cerbère
à trois gueules, dont les aboiements affreux
retentissent dans tout le royaume de Pluton. Dès
qu'il aperçut Enée, il hérissa les couleuvres qui
lui couvrent le cou; mais la Sibylle l'endormit,
en jetant dans sa gueule béante une composition
soporifique de miel & d'autres ingrédients (14);
------------------------------------------------
(14) Il est inutile de répéter ici ce que nous avons dit
dans le second Livre, au sujet de la composition que
Médée donne à Jason, pour endormir le Dragon, gardien
de la Toison d'or. Le Lecteur voit bien que ce sont
deux allégories tout-à-fait semblables, & qu'elles doivent
par conséquent être expliquées & entendues de la
même manière; ce qui forme une nouvelle preuve, qui
justifie l'idée que je veux donner de cette descente d'Enée
aux Enfers. Le Dragon constitué gardien du Jardin
des Hespérides, y a encore un rapport très immédiat;
Cerbère était frère des deux, né comme eux de Typhon
& d'Echidna. L'hydre de Lerne, le serpent Py-
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
617
il l'engloutit avidement, mais sa propriété fit
son effet. Cerbère se coucha tout de son long,
& l'immensité de son corps remplissait tout l'antre.
Enée débarqua aussitôt, & s'empara de
l'entrée.
Dès qu'il eut fait quelques pas, il entendit
les pleurs & les cris des enfants que la mort
cruelle a arrachés de la mamelle de leurs mères;
les gémissements de ceux que l'on a condamnés
injustement à la mort; chacun y a sa
place déterminée, & va subir l'interrogatoire
de Minos. Auprès de ces deniers sont ceux qui
se sont eux-mêmes donnés la mort par ennui de
la vie dont ils voudraient bien jouir aujourd'hui,
dussent-ils même y être sujets aux travaux
les plus pénibles, & plongés dans la dernière
misère, On en voit une infinité d'autres répandus
çà & là, & qui versent des larmes amères:
les Amans & les Amantes, à qui les soins & les
soucis ont donné la mort; Phédre, Procris, Eriphyle,
Evadnes, Pasiphaé, Laodomie, Cénéus
& Didon. Dès qu'Enée l'aperçut, il fut à elle,
& lui parla; mais les excuses du Héros ne firent
point d'impression sur elle: elle lui tourna le
dos, prit la fuite, & fut joindre Sichée son époux,
qui payait son amour d'un retour parfait, & qui
voulait la consoler dans son affliction.
De là Enée fut aux lieux occupés par ceux qui
------------------------------------------------
thon, le Sphinx, la Chimère, étaient aussi sortis du
même père & de la même mère que Cerbère. Cette
parenté explique ce qu'ils étaient, & ce qu'on doit en
penser.
@
618 FABLES
s'étaient fait un nom par leurs travaux militaires.
Le premier qui se présenta à ses yeux
fut Tydée, puis Parthénopée & Adraste. Il vit
ensuite, entr'autres Troyens morts pendant la
guerre de Troye, Glaucus, Médonte, Thersiloque,
Anténor, Polybete, favori de Cérès, &
Idée cocher de Priam. La plupart des Grecs qui
aperçurent Enée avec ses armes brillantes, furent
saisis de crainte; les uns s'enfuirent, les autres
se mirent à jeter des cris. Il vit Déïphobe
fils de Priam, & en le voyant il ne put retenir
un soupir, parce que Déïphobe lui parut des
oreilles, du nez & des mains cruellement mutilé
(15).
------------------------------------------------
(15) Cette énumération des ombres que vit Enée,
semble n'être placée là que pour orner le récit, & le
rendre plus intéressant; mais il n'en est pas de même de
la description qu'il fait du Tartare. Tisiphone la cruelle
exécutrice des supplices auxquels les Dieux condamnent
les criminels, & les criminels eux-mêmes sont désignés
par leurs supplices. On y voit les Titans, Othus &
Ephialtes, ces deux Géants énormes dont parle Homère,
liv. 11. de l'Odyssée; Salmonée, Tytius, les Lapithes,
Ixion, son fils Pirithoüs & son ami Thésée, Phlégyas,
&c. On croit même que Virgile a voulu faire allusion à
quelques personnes vivantes de son temps, en désignant
les crimes dont le bruit public les disait coupables, &
qu'il parlait d'eux sous des noms empruntés de la Fable.
Aussi Virgile ne dit pas qu'Enée y fût, mais que la Sibylle
lui raconta ce qui s'y passait. Le portrait que ce
Poète fait du Tartare, semble être mis à dessein, pour
désigner les souffleurs & chercheurs de pierre philosophale,
qui travaillent sans principes, & qui passent toute
leur vie dans des travaux fatigants dont ils ne retirent
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
619
Ils tenaient ensemble conversation, lorsque la
Sibylle craignant qu'elle ne s'étendît trop loin,
avertit Enée que l'aurore commençait à paraître,
& que le temps fixé pour de telles opérations
avançait. Enée, lui dit-elle, voilà la nuit qui
se passe, & nous perdons le temps à pleurer. C'est
------------------------------------------------
que les maladies & la misère. Nous avons déjà dit que
Pirithoüs en était le symbole. Les autres le sont encore
d'une manière plus déterminée. Ixion qui n'embrassa
qu'une nuée, y est attaché à une roue qui tourne sans
cesse; pour nous donner à entendre que les souffleurs ne
recueillent de leurs travaux que des vapeurs, & la fumée
des matières qu'ils emploient, & que ce sont une
espèce de gens condamnés à un travail perpétuel & infructueux.
Sisyphe y roule un rocher pesant, & fait tous
ses efforts pour le monter au sommet d'une montagne;
lorsqu'il croit être sur le point de l'y placer, le rocher
lui échappe des mains, & retombe au pied de la montagne,
où il va le rechercher, pour recommencer le même
travail avec aussi peu de fruit. C'est ici le vrai portrait
de ces souffleurs de bonne foi, qui travaillent jour &
nuit dans l'espérance de réussir, parce qu'ils croient être
dans le bon chemin; mais après bien des fatigues, lorsqu'ils
sont parvenus presqu'au point qu'ils attendaient,
ou leurs vaisseaux se cassent, ou quelqu'autre accident
leur arrive, & ils se trouvent au même point où ils
étaient lorsqu'ils ont commencé; ils ne se rebutent point,
dans l'espérance de mieux réussir une autre fois. Les
Danaïdes, qui puisent sans cesse de l'eau qui leur échappe,
parce que le vase est percé, représentent parfaitement
ceux qui puisent toujours dans leur bourse & dans
celle d'autrui, des biens qui leur échappent, sans qu'il
leur reste autre chose que les vases, où ces biens s'évanouissent
& se perdent. On peut juger des autres par
ceux-ci.
@
620 FABLES
ici où le chemin (16) se partage en deux; l'un
mène aux murs du Palais de Pluton & aux
------------------------------------------------
(16) Le chemin qui conduit au Tartare est celui que
prennent les gens dont je viens de parler; celui qui
mène aux Champs-Elysées est celui que fait Enée, &
avec lui les Philosophes hermétiques. Les premiers trouvent
dès l'entrée Tisiphone & les Furies, & ils ne rencontrent
au bout qu'un air empesté, un séjour sombre
& ténébreux, avec un travail pénible & infructueux.
Les seconds, au contraire, assurés de leur fait, parce
qu'ils ont la Sibylle pour guide, aperçoivent dès l'abord
les murs & la porte du Palais du Dieu des richesses;
tout ce que la nature a de plus agréable se présente à
leurs yeux. On peut se rappeler à cette occasion ce
que j'ai rapporté d'après les Philosophes, au sujet du
séjour de Bacchus à Nisa, & de Proserpine en Sicile;
c'est une description des Champs-Elysées sous un
autre nom.
Il suffit de gémir comme Enée sur le sort malheureux
de ceux qui n'étant pas guidés par la Prêtresse d'Apollon,
prennent le chemin du Tartare; mais il ne faut pas
les suivre, c'est même perdre le temps que de s'amuser
à les contempler: il vaut mieux continuer sa route, &
aller placer le rameau d'or.
L'aurore commençait à paraître lorsqu'ils aperçurent
les murs du Palais; c'est-à-dire, que la couleur noire,
signifiée par la nuit, commençait à faire place à la couleur
blanche, appelée lumière & jour par les Philosophes.
Ils marchèrent donc; & étant arrivés à la porte,
Enée y plaça le rameau d'or; parce que la matière dans
cet état de blancheur imparfaite, commence à se fixer,
& à devenir par conséquent or des Philosophes. C'est
pourquoi l'on dit qu'Enée enfonça son rameau dans le
seuil de la porte; car la porte indique l'entrée d'une
maison, comme cette couleur de blanc imparfait est un
signe du commencement de la fixation.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
621
Champs-Elysées, l'autre qui est à gauche, conduit
au Tartare. Enée ayant levé les yeux, aperçut
tout à coup de grands murs élevés sur le
rocher qui était à gauche; il était environné d'un
fleuve de flammes très rapide, qu'on nomme
Phlégeton, & qui fait un grand bruit par le choc
des cailloux qu'il roule. En face était une grande
& vaste porte, aux deux côtés de laquelle
étaient posées deux colonnes de diamants, que
les habitants du ciel même ne sauraient tailler
avec le fer; une tour de fer s'élevait dans les
airs, Tisiphone en garde l'entrée jour & nuit.
Après ce récit, la vieille Prêtresse d'Apollon
dit à Enée: il est temps de continuer notre route
& de finir l'ouvrage que nous avons entrepris,
je vois déjà les murs de la demeure des Cyclopes,
& les portes du Palais voûté, où nous devons
déposer le rameau d'or. Ils marchèrent donc,
étant arrivés à ces portes, Enée se lava le corps,
& enfonça son rameau dans le seuil même. Ce
qu'ayant exécuté, ils se transportèrent dans ces
lieux fortunés, où l'on ne respire qu'un air suave,
& ou la béatitude a établi son séjour.
On y voit les Troyens (
a) qui se sont sacrifiés
pour leur patrie, les Prêtres d'Apollon qui
ont vécu religieusement, & qui ont parlé de ce
Dieu de la manière qu'il convient, ceux qui ont
inventé ou cultivé les arts, & ceux qui se sont
rendus recommandables par leurs bienfaits (17)
------------------------------------------------
(a) V. 662.
(17) Ils entrèrent ensuite dans ce lieu de délices, de
joie & de satisfaction, dont tous les habitants ont un dia-
@
622 FABLES
tous ont le front ceint d'une bandelette blanche,
& un diadème de même couleur. La Sibylle
leur adressa à tous ces paroles, & à Musée en
particulier (18): Dites-nous, âmes bienheureuses,
dites-nous, illustre Musée, où trouverons-nous
Anchise? En quel endroit de ces lieux fait-il son
séjour? C'est l'envie de le voir qui nous amène,
& qui nous a fait traverser les grands fleuves de
l'Enfer. Nous n'avons point de retraite fixe, leur
répondit Musée, nous habitons tous également
ces agréables rivages, ces prairies verdoyantes &
toujours arrosées: mais, si vous le voulez, montons
sur cette élévation, & nous passerons de
l'autre côté.
------------------------------------------------
dème blanc. Voilà le progrès insensible de l'oeuvre;
voilà les différentes nuances des couleurs qui se succèdent.
On a vu le noir représenté par la nuit, l'obscurité
de l'antre de la Sibylle par les eaux noires des fleuves
de l'Enfer, & la dissolution de la matière par les monstres
qui habitent les bords de ces fleuves; la couleur
grise, par la barbe de Charon & ses sales habillements;
le blanc un peu plus développé, par le jour que répand
l'aurore, & l'apparence des murs du Palais. Voilà enfin
le blanc tout-à-fait manifeste par les bandelettes blanches,
& le diadème des habitants des Champs-Elysées.
(18) La Sibylle adressa la parole à Musée en particulier;
& pourquoi? C'est que Musée passe pour un de
ceux qui avaient puisé en Egypte la connaissance de la
généalogie dorée des Dieux, & qui a peut-être le premier
transporté dans la Grèce leur Théogonie. Il avait
parlé d'Apollon, ou l'or philosophique, de la manière
qu'il convenait de le faire; il avait même cultivé l'art
qui apprend à le faire, & à en parler. Ce n'est donc
pas sans raison qu'on feint que la Sibylle s'adressa à lui
pour trouver ce qu'Enée cherchait.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
623
Musée y étant monté avec eux, leur fit remarquer
ces campagnes brillantes, dont l'éclat
éblouissait les yeux. Ils descendirent ensuite de
l'autre côté, & aperçurent Anchise, qui parcourait
avec des yeux attentifs les ombres Troyennes
& autres, qui devaient aller joindre les immortels.
Il repassait sans doute dans son esprit
ceux qui lui appartenaient par les liens du sang,
leur état, leurs moeurs, leurs actions. Il aperçut
sur ces entrefaites Enée qui venait à lui; des
larmes de joie mouillèrent ses joues; il lui tendit
les bras, en lui disant: Vous voilà donc venu,
& l'amour paternel vous a fait vaincre les travaux
d'un voyage si pénible: je vous vois, je
vous parle, je comptais jusqu'aux quarts d'heure
dans l'impatience de vous voir, & mon espérance
n'a point été vaine. Combien de terres,
combien de mers avez-vous parcourus! combien
de dangers avez-vous essuyés! que j'ai eu d'inquiétudes
à cause de vous! Je craignais bien
fort que la Libye ne ruinât votre projet (19).
------------------------------------------------
(19) La Libye est au couchant de l'Egypte; c'est une
partie de l'Afrique, qui eut anciennement les noms
d'Olympie, Océanie, Coryphé, Hespérie, Ortygie,
Ethiopie, Cyrenne, Ophiusse. Anchise avait raison de
dire qu'il avait craint pour Enée au sujet de la Libye;
puisque le régime le plus difficile de l'oeuvre est selon
tous les Philosophes, celui qu'il faut garder pour parvenir
à la couleur noire, & pour en sortir; car le noir
est la clef de l'oeuvre, & c'est la première couleur solide
qui doit survenir à la matière; elle est le signe de
la dissolution & de la corruption qui doit nécessairement
précéder toute génération. Si l'on presse trop le feu,
@
624 FABLES
Enée lui répondit: depuis que la mort nous avait
séparés, la tristesse s'était emparée de mon coeur,
vous étiez toujours présent à mon esprit, & l'ardent
désir de vous voir m'amène ici. J'ai laissé
ma flotte sur les rivages Tyrrhéniens, ne soyez
point inquiet d'elle: permettez que je vous embrasse,
& ne me privez pas de cette satisfaction.
En exprimant ainsi sa joie, il versait des larmes
abondantes; il tendit trois fois les bras pour
l'embrasser, & trois fois l'ombre d'Anchise,
semblable à l'image d'un songe, s'évanouit de
ses mains.
Pendant cette conversation, Enée vit à côté
d'eux un bosquet situé dans une vallée écartée;
c'était une demeure tranquille pour ses habitants,
& le fleuve Léthé l'environnait de toutes part;
une multitude innombrable d'ombres de toutes
les Nations voltigeaient tout autour, & ressemblaient
à un essaim d'abeilles, qui dans un beau
jour d'été fondent en troupes, & voltigent autour
des lis & des fleurs qui émaillent une prairie.
------------------------------------------------
disent les Philosophes, la couleur rouge paraîtra avant
la noire; on brûlera les fleurs, & l'on sera frustré de
son attente. Donnez donc toute votre attention, ajoutent-ils,
au régime du feu; cuisez votre matière, jusqu'à
ce qu'elle devienne noire, parce que c'est la marque de
la dissolution & de la putréfaction; quand vous y serez
parvenu, continuez vos soins pour blanchir votre laiton
(a), lorsqu'il sera blanc, réjouissez-vous alors, car
le temps des peines est passé: dealbate latonem, &
rumpite libros.
(a) Philalèthe, Enarrat. Method. p.80.
20.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
625
(20). Enée, tout étonné de ce spectacle, demanda
ce que c'était que ce fleuve, & cette
------------------------------------------------
(20) Cette affectation de Virgile à fixer d'abord les
lis, qui est une fleur extrêmement blanche & peu commune
dans les prairies, semble n'avoir eu d'autre but
que de confirmer l'idée de la matière parvenue au blanc,
qu'il avait d'abord désignée par les bandelettes blanches,
qui ceignent le front des habitants des Champs Elysées.
On dirait même qu'il n'a pas poussé au-delà la description
de l'oeuvre, s'il n'avait ajouté que beaucoup d'autres
fleurs émaillent les prairies. Quelque variées que
soient ces fleurs en total, on sait que prises chacune en
particulier, elles ne sont communément que toutes blanches,
ou jaunes, ou rouges, ou nuancées de quelques-
unes de ces couleurs. Virgile avait désigné la blanche
en particulier par les lis; il s'est contenté d'indiquer les
deux autres en général, qui marquent la suite de l'oeuvre
jusqu'au rouge. La réponse que fait Anchise à Enée le
prouve parfaitement. Cet esprit igné répandu dans la
matière, est précisément celui que les Philosophes hermétiques
disent être dans leur magistère parfait, à qui ils
ont donné aussi le nom de Microcosme, ou petit Monde,
comme étant un abrégé de tout ce que le Macrocosme
a de parfait. Il est, disent-ils, le principe de tout; c'est
de lui que tout est fait; il produit le vin dans la vigne,
l'huile dans l'olivier, la farine dans le grain, la semence
dans les plantes, la couleur dans les fleurs, le goût dans
les aliments; il est le principe radical & vivifiant des
mixtes & de tous les corps; c'est l'esprit universel corporifié,
& qui se spécifie suivant les différentes espèces
des individus des trois règnes de la nature. Le magistère
est, dit d'Espagnet, une minière de feu céleste. Il
faut observer à cet égard que Virgile a eu soin de distinguer
les astres terrestres d'avec les célestes, afin que
le Lecteur ne les confondît pas; c'est pour cela qu'il les
a appelés Titaniens, parce qu'on fait que les Titans
II. Partie. R r
@
626 FABLES
troupe d'hommes répandus sur son rivage; Anchise
l'en instruisit, en ces termes: Dès le commencement
un certain esprit igné fut infusé dans
le Ciel, la Terre, la Mer, la Lune & les Astres
Titaniens ou terrestres; cet esprit leur donne la
vie, & les entretient; une âme ensuite répandue
par tout le corps, donne le mouvement à
------------------------------------------------
étaient fils de la Terre. Les astres terrestres sont les
métaux, auxquels la Chimie a donné les noms des
Planètes. Virgile ajoute que ce feu est d'origine céleste,
parce que, suivant Hermès (I), le Soleil est son père,
& la Lune sa mère. Tous les Philosophes Hermétiques
le disent comme lui. On remplirait un volume de citations
à ce sujet; j'en ai même rapporté un assez bon
nombre dans le cours de cet Ouvrage. Quand le magistère
a donc acquis sa perfection, il est alors ce feu
concentré, cet esprit igné de la nature, qui a la propriété
de corriger les imperfections des corps, de les purifier
de ce qu'ils ont d'impur, de ranimer leur vigueur, &
de produire tous les effets que les Philosophes lui attribuent.
C'est enfin une médecine de l'esprit, puisqu'elle
rend son possesseur exempt de toutes les passions d'avarice,
d'ambition, d'envie, de jalousie, & autres qui
tyrannisent sans cesse le coeur humain. En effet, ayant
la source des richesses & de la santé, que peut-on désirer
davantage dans le monde? On n'aspirerait guères
aux honneurs, si la misère y était attachée. On n'envie
pas le bien & la fortune d'autrui, quand on en a de quoi
se satisfaire, & en rendre les autres participants. Les
Philosophes ont donc raison de dire que la science hermétique
est le partage des hommes prudents, sages,
pieux, & craignant Dieu; que s'ils n'étaient pas tels
lorsque Dieu a permis qu'ils en eussent la possession, ils
le sont devenus dans la suite.
(I) Table d'Emeraude.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
627
toute la masse. De là sont venues toutes les espèces
d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux &
de poissons; cet esprit igné est le principe de
leur vigueur; son origine est céleste, & il leur
est communiqué par les semences qui les ont
produits. Anchise les conduisit ensuite au milieu
de cette multitude d'ombres qu'ils avaient vues;
étant monté sur une petite élévation, pour
mieux voir tout son monde, & les passer en
revue l'un après l'autre, il désigna à Enée tous
ceux qui dans l'Italie devaient dans la suite des
temps descendre de lui, & soutenir la gloire du
nom Troyen.
F I N.
R ij
@
@
=================================
| T A B L E | |
| |
|
| DES LIVRES ET CHAPITRES | |
| |
|
| de la seconde Partie. | |
| |
|
| LIVRE III. La Généalogie des Dieux, pag. | 1 |
| CHAPITRE I. | ibid. |
| CHAP. II. Du Ciel & de la Terre, | 7
|
| CHAP. III. Histoire de Saturne, | 14
|
| CHAP. IV. Histoire de Jupiter, | 42
|
| CHAP. V. Junon, | 76
|
| CHAP. VI. Pluton & l'Enfer des Poètes, | 85
|
| CHAP. VII. Neptune, | 92
|
| CHAP. VIII. Vénus, | 104 |
| CHAP. IX. Pallas, | 114
|
| CHAP. X. Mars & Harmonie, | 118
|
| CHAP. XI. Vulcain, | 123
|
| CHAP. XII. Apollon, | 131
|
| §. I. Orphée, | 141 |
| §. II. Esculape, | 149 |
| CHAP. XIII. Diane, | 157 |
| CHAP. XIV. De quelques autres enfants de | |
| Jupiter, | 163 |
| §. I. Mercure, | ibid. |
| §. II. Bacchus ou Denys, | 180 |
| §. III. Persée, | 200 |
| §. IV. Léda, Castor, Pollux, Hélène & |
|
| Clytemnestre, | 214 |
| §. V. Europe, | 225 |
| §. VI. Antiope, | 229 |
@
630 T A B L E
| LIVRE IV. Fêtes, Cérémonies, Combats, |
|
| Jeux institués en l'honneur des Dieux,pag. | 234 |
| CHAP. I. Dionysiaques, | 240
|
| CHAP. II. Cérès & les Thesmophories, | 255
|
| Mystères Eléusiens, | ibid. |
| CHAP. III. Enlèvement de Proserpine, | 276
|
| CHAP. IV. Adonis & son culte, | 296
|
| CHAP. V. Lampodophories, | 310
|
| Vesta, | ibid. |
| CHAP. VI. Jeux & Combats. Jeux Olym- | |
| piques, | 315 |
| CHAP. VII. Jeux Pythiques, | 328
|
| CHAP. VIII. Jeux Néméens, | 341 |
| CHAP. IX. Jeux Isthmiques, | 343
|
| |
|
| LIVRE V. Des Travaux d'Hercule, | 349 |
| CHAP. I. Sa généalogie, | ibid.
|
| CHAP. II. Lion Néméen, | 370
|
| CHAP. III. Fille de Thespius, | 375
|
| CHAP. IV. Hydre de Lerne, | 378
|
| CHAP. V. Biche aux pieds d'airain, | 381
|
| CHAP. VI. Centaures vaincus, | 382
|
| CHAP. VII. Sanglier d'Erymante, | 384
|
| CHAP. VIII. Hercule nettoie l'étable d'Au- |
|
| gias, | 387 |
| CHAP. IX. Il chasse les Oiseaux Stimpha- | |
| lides, | 396 |
| CHAP X. Le Taureau furieux de l'Ile | |
| de Crète, | 402 |
| CHAP. XI. Diomede mangé par ses che- | |
| vaux, | 405 |
| CHAP. XII. Gérion & ses boeufs, | 408
|
| Libys & Alébion, | 414 |
@
T A B L E.
631
| Alcyonée, pag. | 414 |
| Eryx, fils de Vénus & de Butha, | 415 |
| CHAP. XIII. Les Amazones vaincues, | 417 |
| CHAP. XIV. Hésione délivrée, | 421
|
| CHAP. XV. Anthée étouffé par Hercule, | 430
|
| CHAP. XVI. Busiris tué par Hercule, | 436
|
| CHAP. XVII. Prométhée délivré, | 440 |
| CHAP. XVIII. Combat d'Hercule contre |
|
| Acheloüs, | 447 |
| CHAP. XIX. Enlèvement de Déjanire, & | |
| mort du Centaure Nessus, | 451 |
| CHAP. XX. Mort de Cacus, | 453
|
| CHAP. XXI. Délivrance d'Alceste, | 454
|
| CHAP. XXII. Descente d'Hercule aux En- |
|
| fers, | 460 |
| Thésée délivré, | ibid. |
| |
|
| LIVRE VI. Histoire de la guerre de Troye |
|
| & de la prise de cette ville, | 476 |
| CHAP. I. Première preuve contre la réalité | |
| de cette histoire, | 478 |
| De l'origine de Troye, | ibid. |
| CHAP. II. Tous ceux qui firent le siège de | |
| Troye, & qui la défendirent, sont fabu- | |
| leux, | 485 |
| CHAP. III. Origine de cette guerre. Se- |
|
| conde preuve, | 507 |
| CHAP. IV. On ne peut déterminer au juste | |
| l'époque de cette guerre, | 521 |
| CHAP. V. Fatalités attachées à la prise de | |
| Troye, | 528 |
| |
|
| PREMIERE FATALITE. Achille & |
|
@
632 T A B L E.
| Pyrrhus son fils sont nécessaires pour la | |
| prise de Troye, | 531 |
| II. FATALITE. Sans les flèches d'her- |
|
| cule Troye ne pouvait être prise, | 551 |
| III. FATALITE. Il fallait enlever le |
|
| Palladium, | 554 |
| IV. FATALITE. Un des os de Pélops |
|
| était nécessaire, | 559 |
| V. FATALITE. Il fallait, avant que de |
|
| prendre la ville, enlever les cendres de | |
| Laomédon, | 565 |
| VI. FATALITE. Il fallait enlever les che- |
|
| vaux de Rhésus avant qu'ils eussent bu | |
| au fleuve Xanthe, | 568 |
| Descente d'Enée aux Enfers, | 597 |
| |
|
| Fin de la Table. | |