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Réfer. : 1702A .
Auteur : Dom Pernety, A. J.
Titre : Les Fables Egyptiennes et Grecques (Tome 1).
S/titre : Dévoilées et réduites au même principe avec une...
Editeur : Chez Delalain l'ainé. Paris.
Date éd. : 1786
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TOME PREMIER.
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Dévoilées & réduites au même principe,
A V E C
UNE EXPLICATION DES HIEROGLYPHES;
ET DE
LA GUERRE DE TROYE
Par Dom ANTOINE JOSEPH PERNETY, Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur.
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Populum Fabulis pascebant Sacerdotes Aegyptii; ipsi autem sub nomi-
nibus Deorum patriorum philosophabantur. Orig. l. I. contra Celsum.
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TOME PREMIER.
Prix, 12
liv. les 2
vol. rel.
A PARIS,
Chez DELALAIN l'aîné, Libraire, rue Saint-
Jacques, N° 240.
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M. DCC. LXXXVI.
AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU ROI.
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P R E F A C E.
L A Philosophie considérée en général a pris
naissance avec le monde, parce que de tout
temps les hommes ont pensé, réfléchi, médité;
de tout temps le grand spectacle de l'Univers
a dû les frapper d'admiration, & piquer leur
curiosité naturelle. Né pour la société, l'homme
a cherché les moyens d'y vivre avec agrément
& satisfaction; le bon sens, l'humanité, la
modestie, la politesse des moeurs, l'amour de
cette société, ont donc dû être les objets de
son attention. Mais quelqu'admirable, quelque
frappant qu'ait été pour lui le spectacle de l'Univers,
quelqu'avantage qu'il ait cru pouvoir tirer
de la société, toutes ces choses n'étaient pas lui.
Ne dut-il pas sentir, en se repliant sur lui-même,
que la conservation de son être propre, n'était
pas un objet moins intéressant; & penserait-on
qu'il se soit oublié, pour ne s'occuper que de
ce qui était autour de lui? Sujet à tant de vicissitudes,
en but à tant de maux, fait d'ailleurs
pour jouir de tout ce qui l'environne, il a sans
doute cherché les moyens de prévenir ou de
guérir ses maladies, pour conserver plus longtemps
une vie toujours prête à lui échapper. Il
ne lui a pas fallu méditer beaucoup pour concevoir
& se convaincre que le principe qui constitue
son corps & qui l'entretient, était aussi
celui qui devait le conserver dans sa manière
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d'être. L'appétit naturel des aliments le lui indiquait
assez: mais il s'aperçut bientôt que ces
aliments, aussi périssables que lui, à cause du
mélange des patries hétérogènes qui les constituent,
portaient dans son intérieur un principe
de mort avec le principe de vie. Il fallait donc
raisonner sur les êtres de l'Univers, méditer
longtemps pour découvrir ce fruit de vie, capable
de conduire l'homme presqu'à l'immortalité.
Ce n'était pas assez d'avoir aperçu ce trésor
à travers l'enveloppe qui le couvre & le cache
aux yeux du commun. Pour faire de ce fruit l'usage
qu'on se proposait, il était indispensable de
le débarrasser de son écorce, & de l'avoir dans
toute sa pureté primitive. On suivit la Nature de
près; on épia les procédés qu'elle emploie dans
la formation des individus, & dans leur destruction.
Non-seulement on connut que ce fruit de
vie était la base de toutes ses générations, mais
que tout se résolvait enfin en ses propres principes.
On se mit donc en devoir d'imiter la Nature;
& sous un tel guide pouvait-on ne pas réussir?
à quelle étendue de connaissances cette découverte
ne conduisit-elle pas? Quels prodiges n'était-
on pas en état d"exécuter, quand on voyait la Nature
comme dans un miroir, & qu'on l'avait à
ses ordres?
Peut-on douter que le désir de trouver un remède
à tous les maux qui affligent l'humanité, &
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vij
d'étendre, s'il était possible, les bornes prescrites
à la durée de la vie, n'ait été le premier objet
des ardentes recherches des hommes, & n'ait
formé les premiers Philosophes? Sa découverte
dut flatter infiniment son inventeur, & lui faire
rendre de grandes actions de grâces à la Divinité
pour une faveur si signalée. Mais il dut penser en
même temps que Dieu n'ayant pas donné cette
connaissance à tous les hommes, il ne voulait
pas sans doute qu'elle fût divulguée. Il fallut donc
n'en faire participants que quelques amis; aussi
Hermès Trismégiste, ou trois fois grand, le premier
de tous les Philosophes connu avec distinction,
ne le communiqua-t-il qu'a des gens d'élite,
à des personnes dont il avait éprouvé la
prudence & la discrétion. Ceux-ci en firent part
à d'autres de la même trempe, & cette découverte
se répandit dans tout l'Univers. On vit les
Druides chez les Gaulois, les Gymnosophistes
dans les Indes, les Mages en Perse, les Chaldéens
en Assyrie, Homère, Talès, Orphée,
Pythagore, & plusieurs autres Philosophes de la
Grèce: avait une conformité de principes, & une
connaissance presqu'égale des plus rares secrets
de la Nature. Mais cette connaissance privilégiée
demeura toujours renfermée dans un cercle très
étroit de personnes, & l'on ne communiqua au
reste du monde que des rayons de cette source
abondante de lumière.
Cet agent, cette base de la Nature une fois
connue, il ne fut pas difficile de l'employer suivant
les circonstances des temps & l'exigence des
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cas. Les métaux, les pierres précieuses entrèrent
dans les arrangements de la société, les uns par
le besoin qu'on en eut, les autres pour la commodité
& l'agrément. Mais comme ces derniers
acquirent un prix par leur beauté & leur éclat,
& devinrent précieux par leur rareté, on fit usage
de ses connaissances Philosophiques pour les multiplier.
On transmua les métaux imparfaits en
or & en argent, on fabriqua des pierres précieuses,
& l'on garda le secret de ces transmutations
avec le même scrupule que celui de la
panacée universelle, tant parce qu'on ne pouvait
dévoiler l'un sans faire connaître l'autre, que
parce qu'on sentait parfaitement qu'il résulterait
de sa divulgation, des inconvénients infinis pour
la société.
Mais comment pouvoir se communiquer d'âges
en âges ces secrets admirables, & les tenir en
même temps cachés au Public? Le faire par tradition
orale, c'eût été risquer d'en abolir jusqu'au
souvenir; la mémoire est un meuble trop fragile
pour qu'on puisse s'y fier. Les traditions de cette
espèce s'obscurcissent à mesure qu'elles s'éloignent
de leur source, au point qu'il est impossible de
débrouiller le chaos ténébreux, où l'objet & la
matière de ces traditions se trouvent ensevelis.
Confier ces secrets à des tablettes en langues &
en caractères familiers, c'était s'exposer à les
voir publics par la négligence de ceux qui auraient
pu les perdre, ou par l'indiscrétion le ceux qui
auraient pu les voler. Bien plus, il fallait ôter
jusqu'au moindre soupçon, sinon de l'existence,
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ix
au moins de la connaissance de ces secrets. Il n'y
avait donc d'autre ressource que celle des hiéroglyphes,
des symboles, des allégories, des fables,
&c. qui étant susceptibles de plusieurs explications
différentes, pouvaient servir à donner
le change, & à instruire les uns, pendant que les
autres demeureraient dans l'ignorance. C'est le
parti que prit Hermès, & après lui tous les Philosophes
Hermétiques du monde. Ils amusaient
le Peuple par des fables, dit Origene, & ces fables,
avec les noms des Dieux du pays, servaient de
voile à leur Philosophie.
Ces hiéroglyphes, ces fables présentaient aux
yeux des Philosophes, & de ceux qu'ils instruisaient
pour être initiés dans leurs mystères, la
théorie de leur Art sacerdotal, & aux autres diverses
branches de la Philosophie, que les Grecs
puisèrent chez les Egyptiens.
Les usages, les modes, les caractères, quelquefois
même la façon de penser varient suivant
les pays. Les Philosophes des Indes, ceux de
l'Europe inventèrent des hiéroglyphes & des fables
à leur fantaisie, toujours cependant pour le
même objet. On écrivit sur cette matière dans
la suite des temps, mais dans un système énigmatique;
& ces ouvrages, quoique composés en
langues connues, deviennent aussi intelligibles que
les hiéroglyphes mêmes. L'affectation d'y rappeler
les fables anciennes, en a fait découvrir l'objet;
& c'est ce qui m'a engagé à les expliquer
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suivant leurs principes. On les trouve assez développés
dans leurs livres, quand on veut les étudier
avec une attention opiniâtre, & qu'on a assez de
courage pour vouloir se donner la peine de les
combiner, de les rapprocher les uns des autres. Ils
n'indiquent la matière de leur Art que par ses propriétés,
jamais par le nom propre sous lequel elle est
connue. Quant aux opérations requises pour la mettre
en oeuvre philosophiquement, ils ne les ont pas
cachées sous le sceau d'un secret impénétrable;
ils n'ont point fait de mystère des couleurs ou
signes démonstratifs qui se succèdent dans tout
le cours des opérations. C'est ce qui leur a fourni
particulièrement la matière à imaginer, à feindre
les personnages des Dieux & des Héros de la
Fable, & les actions qu'on leur attribue; on en
jugera par la lecture de cet Ouvrage. Chaque
chapitre est une espèce de dissertation, ce qui
lui ôte beaucoup d'agréments, & l'empêche d'être
aussi amusant que la matière semblait le porter.
Je ne me suis pas proposé d'écrire des fables,
mais d'expliquer celles qui sont connues. On
verra dans le Discours préliminaire les raisons
qui m'ont déterminé à mettre en tête des principes
généraux de Physique, & un Traité de
Philosophie Hermétique. Il était indispensable
de mettre par-là le lecteur au fait de la marche
& du langage des Philosophes, dès que je me
proposais de le faire entrer dans leurs idées. Il y
verra les énigmes, les allégories, les métaphores
dont leurs écrits fourmillent. S'il en désire une
explication plus détaillée, il peut avoir recours
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au Dictionnaire Mytho-Hermétique, que j'ai
mis au jour en même temps.
On demande si la Philosophie Hermétique est
une science, un art, ou un pur être de raison?
Le préjugé tient pour ce dernier; mais le préjugé
ne fait pas preuve. Le Lecteur sans prévention se
décidera après la lecture réfléchie de ce Traité,
comme bon lui semblera. On peut sans honte
risquer de se tromper avec tant de Savants, qui
dans tous les temps ont combattu ce préjugé.
N'aurait-on pas plus à rougir de combattre avec
mépris la Philosophie Hermétique sans la connaître,
que d'en admettre la possibilité si bien
fondée sur la raison, & même l'existence sur les
preuves rapportées par un si grand nombre d'Auteurs,
dont la bonne foi n'est pas suspecte? Au
moins ne peut-on raisonnablement contester que
l'idée d'une médecine universelle, & celle de la
transmutation des métaux, n'aient été assez flatteuses
pour échauffer l'imagination d'un homme,
& lui faire enfanter des fables pour expliquer ce
qu'il en pensait. Orphée, Homère, & les plus
anciens Auteurs parlent d'une médecine qui guérit
tous les maux; ils en font mention d'une
manière si positive, qu'ils ne laissent aucun
doute sur son existence. Cette idée s'est perpétuée
jusqu'à nous: les circonstances des fables se
combinent, s'ajustent avec les couleurs, & les
opérations dont parlent les Philosophes, s'expliquent
même par-là d'une manière plus vraisemblable
que dans aucun autre système: qu'exigera-t-on
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de plus. Sans doute une démonstration;
c'est aux Philosophes Hermétiques à prendre ce
moyen de convaincre les incrédules; & je ne le
suis pas.
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| T A B L E | |
| |
|
| DES LIVRES ET CHAPITRES | |
| |
|
| de la première Partie. | |
| |
|
| D ISCOURS PRELIMINAIRE, pag. | 1
|
| Principes généraux de Physique, | 45 |
| De la première matière, | 51 |
| De la Nature, | 57 |
| De la Lumière & de ses effets, 61 & | 108
|
| De l'Homme, | 63 |
| Des Eléments, | 75 |
| De la Terre, | 79 |
| De l'Eau, | 81 |
| De l'Air, | 84 |
| Du Feu, | 86 |
| Des opérations de la Nature, | 95 |
| Des manières d'être générales des Mixtes, | 98 |
| De la différence qui se trouve entre les trois règnes |
|
| de la Nature, | 99 |
| Le règne minéral, | ibid. |
| Le Végétal, | ibid. |
| L'Animal, | 100 |
| De l'âme des Mixtes, | 101 |
| De la génération & Corruption des Mixtes, | 104 |
| De la conservation des Mixtes, | 115 |
| De l'humide radical, | 117 |
| De l'harmonie de l'Univers, | 120 |
| Du Mouvement, | 121 |
| Traité de l'oeuvre Hermétique, | 124 |
| Conseils Philosophiques, | 126 |
| Aphorismes de la vérité les Sciences, | 128 |
| De la Clef des Sciences, | 129 |
| Du Secret, | ibid. |
| Des moyens pour parvenir au Secret, | 130 |
| Des Clefs de la Nature, | 131 |
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xiv T A B L E
| Des Principes métalliques, | 132 |
| De la matière du grand oeuvre en général, | 133 |
| Des noms que les Anciens ont donné à leur |
|
| matière, | 136 |
| La matière est une & toute chose, | 140 |
| La Clef de l'oeuvre, | 147 |
| Définitions & propriétés du Mercure, | 158 |
| Du Vase de l'Art, & de celui de la Nature, | 161 |
| Noms donnés à ce vase, par les Anciens, | 162 |
| Du Feu en général, | 166 |
| Du Feu Philosophique, | 168 |
| Principes opératifs, | 173 |
| Principes opératifs en particulier, | 178 |
| La Calcination, | ibid. |
| La Solution, | 179 |
| La Putréfaction, | ibid. |
| La Fermentation, | 180 |
| Signes ou Principes démonstratifs, | 181 |
| De l'Elixir, | 192 |
| Pratique de l'Elixir, suivant d'Espagnet, | 195 |
| Quintessence, | 196 |
| La Teinture, | 197 |
| La Multiplication, | 199 |
| Des poids de l'oeuvre, | 192 |
| Règles générales très instructives, | 207 |
| Vertus de la Médecine, | 209 |
| Des maladies des Métaux, | 200 |
| Du temps de la Pierre, | 212 |
| Conclusion, | 214 |
| |
|
| Les Fables Egyptiennes, LIVRE I. Introduction, | 215
|
| |
|
| CHAP. I. Des Hiéroglyphes des Egyptiens, | 246 |
| CHAP. II. Des Dieux de l'Egypte, | 256
|
| CHAP. III. Histoire d'Osiris, | 267
|
| CHAP. IV. Histoire d'Isis, | 288
|
| Inscriptions d'Osiris & d'Isis, 299 & | 300 |
| CHAP. V. Histoire d'Horus, | 307
|
| CHAP. VI. Histoire de Typhon, | 314
|
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| CHAP. VII. Harpocrate, pag. | 324 |
| CHAP. VIII. Anubis, | 331 |
| CHAP. IX. Canope, | 335
|
| Section seconde. Rois d'Egypte, & Monuments |
|
| élevés dans ce pays-là, | 342 |
| Inscription de Simandius, | 353 |
| Section troisième. Des Animaux révérés en |
|
| Egypte, & des Plantes Hiéroglyphiques, | 367 |
| CHAP. I. Du Boeuf Apis, | ibid.
|
| CHAP. II. Du Chien & du Loup, | 383
|
| CHAP. III. Du Chat ou Aelurus, | 386
|
| CHAP. IV. Du Lion, | 388
|
| CHAP. V. Du Bouc, | 389
|
| CHAP. VI. De l'Ichneumon & du Crocodile, | 390
|
| CHAP. VII. Du Cynocéphale, | 392
|
| CHAP. VIII. Du Bélier, | 394 |
| CHAP. IX. De l'Aigle & de l'Epervier, | 397
|
| CHAP. X. De l'Ibis, | 402
|
| CHAP. XI. Du Lotus, & de la Fève d'Egypte, | 406 |
| CHAP. XII. Du Colocasia, | 409
|
| CHAP. XIII. Du Persea, | 410 |
| CHAP. XIV. Du Musa ou Amusa, | 411
|
| Section quatrième. Des Colonies Egyptiennes, | 417
|
| |
|
| LIVRE II. Des Allégories qui ont un rapport |
|
| plus palpable avec l'Art Hermétique, | 433 |
| CHAP. I. De la conquête de la toison d'or, | 437 |
| Retour des Argonautes, | 479 |
| CHAP. II. Enlèvement des Pommes d'or du | |
| Jardin des Hespérides, | 494 |
| CHAP. III. Histoire d'Atalante, | 536 |
| CHAP. IV. La Biche aux cornes d'or, | 544
|
| CHAP. V. Midas, | 551
|
| CHAP. VI. De l'âge d'Or, | 563
|
| CHAP. VII. Des Pluies d'or, | 571 |
Fin de la Table.
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Fautes à corriger.
PAGE 6, ligne 4, bout, lisez but.
20, l. 26, descipiunt, l. despiciunt
33, l. dern. jactisasse, l. jactitasse.
52, l. 18, concentra, l. concentre.
lbid. l. 39, raréfia, l. raréfie.
91, l. 14, certè, l. certi.
168, l. 5, expension, l. expansion.
185, l. 11, exhuberante, l. exhubérante.
236, l. 16 de la note, contingerent, l. contingeret.
335, dern. l. & elle en réside, l. & en elle réside.
346, l. 5 de la note, unamquemque, l. unamquamque.
373, l. 7 de la note, sensietis, l. sentietis.
398, l. 13, ignita, l. ignitae.
413, l. 30, on y trouvera, l. on n'y trouvera.
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Dévoilées, & réduites au même principe avec une explication des Hiéroglyphes, & de la guerre de Troie.
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DISCOURS PRELIMINAIRE.
L E grand nombre d'Auteurs qui ont
écrit sur les Hiéroglyphes des Egyptiens,
& sur les Fables auxquelles ils
ont donné lieu, sont si contraires les
uns aux autres, qu'on peut avec raison regarder
leurs ouvrages comme de nouvelles Fables. Quelque
bien imaginés, quelque bien concertés que
I. Partie.
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2 FABLES
soient au moins en apparence, les systèmes qu'ils
ont formés, on en voit le peu de solidité à chaque
pas qu'on y fait, quand on ne se laisse pas aveugler
par le préjugé. Les uns y croient trouver
l'histoire réelle de ces temps éloignés, qu'ils appellent
malgré cela les
temps fabuleux. Les autres
n'y aperçoivent que des principes de Morale;
& il ne faut qu'ouvrir les yeux pour y voir partout
des exemples capables de corrompre les moeurs.
D'autres enfin peu satisfaits de ces explications
ont puisé les leurs dans la Physique. Je demande
aux Physiciens Naturalistes de nos jours s'ils ont
lieu d'en être plus contents.
Les uns & les autres n'ayant pas réussi, il
est naturel de penser que le principe général sur
lequel ils ont établi leurs systèmes, ne fut jamais
le vrai principe de ces fictions. Il en fallait un,
au moyen duquel on pût expliquer tout, & jusqu'aux
moindres circonstances des faits rapportés,
quelque bizarres, quelque incroyables, & quelque
contradictoires qu'ils paraissent. Ce système n'est
pas nouveau, & je suis très éloigné de vouloir
m'en faire honneur; je l'ai trouvé par lambeaux
épars dans divers Auteurs, tant anciens que modernes;
leurs ouvrages sont peu connus ou peu
lus, parce que la science qu'ils y traitent, est la
victime de l'ignorance & du préjugé. La plus
grande grâce qu'on croie devoir accorder à ceux
qui la cultivent, ou qui en prennent la défense,
est de les regarder comme des fous, au moins
dignes des Petites-maisons. Autrefois ils passaient
pour les plus sages des hommes; mais la raison,
quoique de tous les temps, n'est pas toujours la
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
3
maîtresse; elle est obligée de succomber sous la
tyrannie du préjugé & de la mode.
Ce système est donc l'ouvrage de ces prétendus
fous aux yeux du plus grand nombre des modernes,
c'est celui que je leur présente; mais ne
dois-je pas craindre que mes preuves établies sur
les paroles de ces fous, ne fassent regarder mes
raisonnements comme ceux dont parle Horace?
........Isti tabulae fore librum
Per similem, cujus velut aegri somnia, vanae
Fingentur species: ut nec pes, nec caput uni
Reddatur formae:
Art Poet.
Je m'attends bien à ne pas avoir l'approbation
de ces génies vastes, sublimes & pénétrants qui
embrassent tout, qui savent tout sans avoir rien
appris, qui disputent de tout, & qui décident de
tout sans connaissance de cause. Ce n'est pas à de
tels gens qu'on donne des leçons; à eux appartient
proprement le nom de Sage, bien mieux
qu'aux Démocrite, aux Platon, aux Pythagore &
aux autres Grecs qui furent en Egypte respirer
l'air Hermétique, & y puisèrent la folie dont
il est ici question. Ce n'est pas pour des Sages de
cette trempe qu'est fait cet ouvrage: cet air contagieux
d'Egypte y est répandu partout; ils y courraient
les risques d'en être infectés, comme les
Géber, les Synesius, les Moriens, les Arnaud
de Villeneuve, les Raymond Lulle & tant d'autres,
assez bons pour vouloir donner dans cette
Philosophie. A l'exemple de Diodore de Sicile, de
Pline, de Suidas, & de nombre d'autres anciens,
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4 FABLES
ils deviendraient peut-être assez crédules pour
regarder cette science comme réelle, & pour en
parler comme telle. Ils pourraient tomber dans
le ridicule des Borrichius, des Kunckel, des Beccher,
des Stalh assez fous pour faire des traités
qui la prouvent, & en prennent la défense.
Mais si l'exemple de ces hommes célèbres fait
quelqu'impression sur les esprits exempts de prévention,
& vides de préjugés à cet égard, il
s'en trouvera sans doute d'assez sensés pour vouloir,
comme eux, s'instruire d'une science peu
connue à la vérité, mais cultivée de tous les
temps. L'ignorance orgueilleuse & la fatuité sont
les seules capables de mépriser & de condamner
sans connaissance de cause. Il n'y a pas cent ans
que le nom seul d'Algèbre éloignait de l'étude de
cette science, & révoltait; celui de Géométrie
eut été capable de donner des vapeurs à nos petits
Maîtres scientifiques d'aujourd'hui. On s'est peu
à peu familiarisé avec elles. Les termes barbares
dont elles sont hérissées, ne font plus peur; on
les étudie, on les cultive, l'honneur a succédé à
la répugnance, & je pourrais dire au mépris
qu'on avait pour elles.
La Philosophie Hermétique est encore en disgrâce,
& par la même en discrédit. Elle est pleine
d'énigmes, & probablement ne sera pas de longtemps
débarrassée de ces termes allégoriques & barbares
dont si peu de personnes prennent le vrai
sens. L'étude en est d'autant plus difficile que les
métaphores perpétuelles donnent le change, à
ceux qui s'imaginent entendre les Auteurs qui en
traitent, à la première lecture qu'ils en font. Ces
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
5
auteurs avertissent néanmoins qu'une science telle
que celle-là, ne veut pas être traitée aussi clairement
que les autres, à cause des conséquences
funestes qui pourraient en résulter pour la vie
civile. Ils en font un mystère, & un mystère
qu'ils s'étudient plus à obscurcir qu'à développer.
Aussi recommandent-ils sans cesse de ne pas les
prendre à la lettre, d'étudier les lois & les procédés
de la nature, de comparer les opérations
dont ils parlent, avec les siennes, de n'admettre
que celles que le Lecteur y trouvera conformes.
Aux métaphores les Philosophes Hermétiques
ont ajouté les Emblèmes, les Hiéroglyphes, les
Fables, & les Allégories, & se sont rendus par
ce moyen presqu'inintelligibles à ceux qu'une
longue étude & un travail opiniâtre, n'ont pas
initiés dans leurs mystères. Ceux qui n'ont pas
voulu se donner la peine de faire les efforts nécessaires
pour les développer, ou qui en ont fait
d'inutiles, ont cru n'avoir rien de mieux à faire
que de cacher leur ignorance à l'abri de la négative
de la réalité de cette science; ils ont affecté
de n'avoir pour elle que du mépris; ils l'ont traitée
de chimère, & d'être de raison.
L'ambition & l'amour des richesses est le seul
ressort qui met en mouvement presque tous ceux
qui travaillent à s'instruire des procédés de cette
science; elle leur présente des monts d'or en
perspective, & une santé longue & solide pour
en jouir. Quels appas pour des coeurs attachés aux
biens de ce monde! on s'empresse, on court pour
parvenir à ce but, & comme on craint de n'y
pas arriver assez tôt, on prend la première voie
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6 FABLES
qui paraît y conduire plus promptement, sans
vouloir se donner la peine de s'instruire suffisamment
du vrai chemin par lequel on y arrive. On
marche donc, on avance, on se croit au bout;
mais comme on a marché en aveugle, on y
trouve un précipice, on y tombe. On croit alors
cacher la honte de sa chute, en disant que ce
prétendu but n'est qu'une ombre qu'on ne peut
embrasser; on traite ses guides de perfides, on
vient enfin à nier jusqu'à la possibilité même
d'un effet, parce qu'on en ignore les causes. Quoi!
parce que les plus grands Naturalistes ont perdu
leurs veilles & leurs travaux à vouloir découvrir
quels procédés la Nature emploie pour former &
organiser le foetus dans le sein de sa mère, pour
faire germer & croître une plante, pour former
les métaux dans la terre, aurait-on bonne grâce
à nier le fait? regarderait-on comme sensé un
homme dont l'ignorance serait le fondement de
sa négative? on ne daignerait même pas faire les
frais de la moindre preuve pour l'en convaincre.
Mais des gens savants, des Artistes éclairés &
habiles ont étudié toute leur vie, & ont travaillé
sans cesse pour y parvenir, ils sont morts à la
peine: qu'en conclure? que la chose n'est pas
réelle? non: Depuis environ l'an 550. de la fondation
de Rome, jusqu'à nos jours, les plus habiles
gens avaient travaillé à imiter le fameux
miroir ardent d'Archimède, avec lequel il brûla
les vaisseaux des Romains dans le port de Syracuse;
on n'avait pu réussir, on traitait le fait
d'histoire inventée à plaisir, c'était une fable, &
la fabrique même du miroir était impossible. M.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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de Buffon s'avise de prendre un chemin plus
simple que ceux qui l'avaient précédé, il en vient
à bout, on est surpris, on avoue enfin que la
chose est possible.
Concluons donc avec plus de raison, que ces
savants, ces habiles Artistes faisaient trop de
fond sur leurs prétendues connaissances. Au lieu
de suivre les voies droites, simples & unies de
la Nature, ils lui supposaient des subtilités qu'elle
n'eut jamais. L'Art Hermétique est, disent les
Philosophes, un mystère caché à ceux qui se fient
trop en leur propre savoir: c'est un don de Dieu
qui jette un oeil favorable & propice sur ceux qui
sont humbles, qui le craignent, qui mettent toute
leur confiance en lui, & qui comme Salomon,
lui demandent avec insistance & persévérance cette
sagesse, qui tient à sa droite la santé (
a), & les
richesses à sa gauche; cette sagesse que les Philosophes
préfèrent à tous les honneurs, à tous les
royaumes du monde, parce qu'elle est l'arbre de
vie à ceux qui la possèdent (
b).
Tous les Philosophes Hermétiques disent que
quoique le grand Oeuvre soit une chose naturelle,
& dans sa matière, & dans ses opérations, il
s'y passe cependant des choses si surprenantes,
qu'elles élèvent infiniment l'esprit de l'homme
vers l'Auteur de son être, qu'elles manifestent sa
sagesse & sa gloire, qu'elles sont beaucoup au
dessus de l'intelligence humaine, & que ceux-là
seuls les comprennent, & qui Dieu daigne ouvrir
(a) Proverb. 3. v. 16.
(b) Ibid, v. 18.
@
8 FABLES
les yeux. La preuve en est assez évidente par les
bévues, & le peu de réussite de tous ces Artistes
fameux dans la Chimie vulgaire, qui malgré
toute leur adresse dans la main-d'oeuvre, malgré
toute leur prétendue science de la Nature, ont
perdu leurs peines, leur argent, & souvent leur
santé dans la recherche de ce trésor inestimable.
Combien de Beccher, de Hombert, de Boherrave,
de Géofroy & tant d'autres savants Chimistes
ont par leurs travaux infatigables forcé la
Nature à leur découvrir quelques-uns de ses secrets?
Malgré toute leur attention à épier ses
procédés; à analyser ses productions, pour la
prendre sur le fait; ils ont presque toujours échoué,
parce qu'ils étaient les tyrans de cette nature,
& non ses véritables imitateurs. Assez éclairés
dans la Chimie vulgaire, & assez instruits de ses
procédés, mais aveugles dans la Chimie Hermétique,
& entraînés par l'usage, ils ont élevé des
fourneaux sublimatoires (
a), calcinatoires, distillatoires;
ils ont employé une infinité de vases
& de creusets inconnus à la simple Nature; ils
ont appelé à leur secours le fratricide du feu naturel;
comment avec des procédés si violents auraient-ils
réussi? Ils sont absolument éloignés
de ceux que suivent les Philosophes Hermétiques,
si nous en croyons le Président d'Espagnet (
b),
" les Chimistes vulgaires se sont accoutumés insensiblement
" à s'éloigner de la voie simple de
" la Nature, par leurs sublimations, leurs distil"
(a) Novum lumen Chemicum. Tract. I.
(b) Arcan. Herm. Philosophiae Opus. Canone 6.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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lations, leurs solutions, leurs congélations,
" leurs coagulations, par leurs différentes extractions
" d'esprits & de teintures, & par quantité
" d'autres opérations plus subtiles qu'utiles. Ils
" sont tombés dans des erreurs, qui ont été une
" suite les unes des autres; ils sont devenus les
" bourreaux de cette Nature. Leur subtilité trop
" laborieuse, loin d'ouvrir leurs yeux à la lumière
" de la vérité, pour voir les voies de la
" Nature, y a été un obstacle, qui l'a empêchée
" de venir jusqu'à eux. Ils s'en sont éloignés de
" plus en plus. La seule espérance qui leur reste,
" est dans un guide fidèle, qui dissipe les ténèbres
" de leur esprit, & leur fasse voir le Soleil
" dans toute sa Pureté.
" Avec un génie pénétrant, un esprit ferme
" &
patient, un ardent désir de la Philosophie,
" une grande connaissance de la véritable Physique,
" un coeur pur, des moeurs intègres, un
" sincère amour de Dieu & du prochain, tout
" homme, quelqu'ignorant qu'il soit dans la
" pratique de la Chimie vulgaire, peut avec
" confiance, entreprendre de devenir Philosophe
" imitateur de la Nature.
" Si Hermès, le vrai père des Philosophes,
" dit le Cosmopolite (
a), si le subtil Geber,
" le profond Raymond Lulle, & tant d'autres
" vrais & célèbres Chimistes revenaient sur la
" terre, nos Chimistes vulgaires non seulement
" ne voudraient pas les regarder comme leurs
" maîtres, mais ils croiraient leur faire beau"
(a) Nov. lum. Chem. Tract. I.
@
10 FABLES
coup de grâces & d'honneur de les avouer
" pour leurs disciples. Il est vrai qu'ils ne sauraient
" pas faire toutes ces distillations, ces
" circulations, ces calcinations, ces sublimations,
" enfin toutes ces opérations innombrables
" que les Chimistes ont imaginées pour avoir
" mal entendu les livres des Philosophes. "
Tous les vrais Adeptes parlent sur le même ton,
& s'ils disent vrai, sans prendre tant de peines,
sans employer tant de vases, sans consumer tant
de charbons, sans ruiner sa bourse & sa santé,
on peut travailler de concert avec la Nature, qui
aidée, se prêtera aux désirs de l'Artiste, & lui
ouvrira libéralement ses trésors. Il apprendra d'elle,
non pas à détruire les corps qu'elle produit, mais
comment, avec quoi elle les compose, & en
quoi ils se résolvent. Elle leur montrera cette
matière, ce cahos que l'Etre suprême a développé,
pour en former l'Univers. Ils verront la Nature
comme dans un miroir, dont la réflexion leur
manifestera la sagesse infinie du Créateur qui la
dirige, & la conduit dans toutes ses opérations
par une voie simple & unique, qui fait tout le
mystère du grand Oeuvre.
Mais cette chose appelée pierre Philosophale,
Médecine universelle, Médecine dorée, existe-
t-elle autant en réalité qu'en spéculation? comment
depuis tant de siècles, un si grand nombre
de personnes, que le Ciel semblait avoir favorisés
d'une science, & d'une sagesse supérieure à celle
du reste des hommes, l'ont-ils cherchée en vain?
mais d'un autre côté tant d'Historiens dignes de
foi, tant de savants hommes en ont attesté l'existence,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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& ont laissé par des écrits énigmatiques,
& allégoriques la manière de la faire, qu'il n'est
guères possible d'en douter, quand on sait adapter
ces écrits aux principes de la Nature.
Les Philosophes Hermétiques diffèrent absolument
des Philosophes ou Physiciens ordinaires.
Ces derniers n'ont point de système assuré. Ils
en inventent tous les jours, & le dernier semble
n'être imaginé que pour contredire, & détruire
ceux qui l'ont précédé. Enfin si l'un s'élève &
s'établi, ce n'est que sur les ruines de son prédécesseur,
& il ne subsiste que jusqu'à ce qu'un
nouveau vienne le culbuter, & se mette à sa
place.
Les Philosophes Hermétiques au contraire sont
tous d'accord entr'eux: pas un ne contredit les
principes de l'autre. Celui qui écrivait il y a trente
ans parle comme celui qui vivait il y a deux mille
ans. Ce qu'il y a même de singulier, c'est qu'ils
ne se lassent point de répéter cet axiome que
l'Eglise (
a) adopte comme la marque la plus
infaillible de la vérité dans ce qu'elle nous propose
à croire:
Quod ubique, quod ab omnibus,
& quod semper creditum est, id firmissimè credendum
puta. Voyez, disent-ils, lisez, méditez les
choses qui ont été enseignées dans tous les temps,
& par tous les Philosophes; la vérité est renfermée
dans les endroits où ils sont tous d'accord.
Quelle apparence en effet, que des gens qui
ont vécu dans des siècles si éloignés, & dans
des pays si différents pour la langue, & j'ose le
(a) Vincent de Lerin. Commonit.
@
12 FABLES
dire, pour la façon de penser, s'accordent cependant
tous dans un même point. Quoi! des Egyptiens,
des Arabes, des Chinois, des Grecs, des
Juifs, des Italiens, des Allemands, des Américains,
des François, des Anglais, &c. seraient-ils
donc convenus sans se connaître, sans s'entendre,
sans s'être communiqué particulièrement
leurs idées, de parler & d'écrire tous conformément
d'une chimère, d'un être de raison? sans
faire entrer en ligne de compte tous les ouvrages
composés sur cette matière, que l'histoire (
a) nous
apprend avoir été brûlés par les ordres de Dioclétien,
qui croyait ôter par-là aux Egyptiens les
moyens de faire de l'or, & les priver de ce secours
pour soutenir la guerre contre lui, il nous
en reste encore un assez grand nombre dans toutes
les langues du monde, pour justifier auprès des
incrédules ce que je viens d'avancer. La seule
Bibliothèque du Roi conserve un nombre prodigieux
de manuscrits anciens & modernes, composés
| (a) Postquam (inquit | libros Diocletianus perqui-
|
| Paulus Diac. in vita Dio- | sitos exussit, eo quod Aegyp-
|
| cletiani) Achillem Aegyp- | tii res novas contra Dio-
|
| tiorum Ducem octomenses | cletianum moliti fuerant,
|
| in Alexandria Aegypti ob- | duriter atque hostiliter eos
|
| sessum prosligasset Diocle- | tractavit. Quo tempore
|
| tianus omnes Chymicae artis | etiam libros de Chemia auri
|
| libros diligenti studio requi- | & argenti a veteribus cons-
|
| sitos conflagravit, ne repa- | criptos conquisivit & exus-
|
| ratis opibus Romanis re- | sit, ne deinceps Aegyptiis.
|
| pugrarent. Orosius dit la | divitae ex Arte illa contin-
|
| même chose, ch. 16. l. 7. | gerent, neve pecuniarum
|
| Suidas au mot Chemia s'ex- | affluentia confisi in poste-
|
| prime ainsi: Chemia est auri | rum Romanis rebellarent.
|
| & argenti confectio, cujus |
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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sur cette science dans différentes langues.
Michel Maier disait à ce sujet dans une Epigramme
que l'on trouve au commencement de
son Traité, qui a pour titre
Symbola aurea mensa.
Unum opus en priscis haec usque ad tempora seclis
Consona diffusis gentibus ora dedit.
Qu'on lise Hermès Egyptien; Abraham, Isaac
de Moiros Juifs, cités par Avicenne; Démocrite,
Orphée, Aristote (
a), Olympiodore, Héliodore,
(
b) Etienne (
c), & tant d'autres Grecs;
Synesius, Théophile, Abogazal, &c. Africains;
Avicenne (
d), Rhasis, Geber, Artephius, Alphidius,
Hamuel surnommé
Senior, Rosinus,
Arabes; Albert le Grand (
e), Bernard Trévisan,
Basile Valentin, Allemands; Alain (
f) Isaac père
& fils, Pontanus, Flamands ou Hollandais;
Arnaud de Villeneuve, Nicolas Flamel, Denis
Zachaire, Christophe Parisien, Gui de Montanor,
d'Espagnet François; Morien, Pierre Bon
de Ferrare, l'Auteur anonyme du mariage du
Soleil & de la Lune, Italiens. Raymond Lulle
Majorquain; Roger Bacon (
g) Hortulain, Jean
| (a) De Secretis Secre- | ad Assem Philosophum. De
|
| torum. | anima artis.
|
| (b) De rebus Chemicis | (e) De Alchymia. Con-
|
| ad Theodosium Imperato- | cordantia Philosophorum.
|
| rem. | De compositione composi-
|
| (c) De Magna & sacra | ti, &c.
|
| scientia, ad Heraclium Cae- | (f) Liber Chemiae.
|
| sarem? | (g) Speculum Alche-
|
| (d) De re recta. Trac- | miae.
|
| tatulus Chemicus. Tractatus |
|
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14 FABLES
Dastin, Richard, George Riplée, Thomas Norton,
Philalethe & le Cosmopolite Anglais ou
Ecossais. Enfin beaucoup d'Auteurs anonymes
(
a) de tous les pays & de divers siècles: on n'en
trouvera pas un seul qui ait des principes différents
des autres. Cette conformité d'idées & de
principes ne forme-t-elle pas au moins une présomption,
que ce qu'ils enseignent a quelque
chose de réel & de vrai. Si toutes les Fables anciennes
d'Homère, d'Orphée & des Egyptiens
ne sont que des allégories de cet Art, comme je
prétends le prouver dans cet ouvrage par le fond
des Fables mêmes, par leur origine, & par la
conformité qu'elles ont avec les allégories de
presque tous les Philosophes, pourra-t-on se persuader
que l'objet de cette science n'est qu'un vain
Fantôme, qui n'eut jamais d'existence parmi
les productions réelles de la Nature?
Mais si cette science a un objet réel; si cet Art
a existé, & qu'il faille en croire les Philosophes
sur les choses admirables qu'ils en rapportent,
pourquoi est-elle si méprisée, pourquoi si décriée,
pourquoi si décréditée? Le voici: la pratique de
cet Art n'a jamais été enseignée clairement. Tous
les Auteurs tant anciens que modernes qui en
traitent, ne l'ont fait que sous le voile des Hiéroglyphes,
des Enigmes, des Allégories & des
Fables; de manière que ceux qui ont voulu les
étudier, ont communément pris le change. De
| (a) Turta Philosopho- | Aurora consurgens.
|
| rem, seu Codex veritatis. | Ludus puerorum.
|
| Clangor Buccinae. | Thesaurus Philosophiae,
|
| Scala Philosophorum. | &c.
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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là s'est formée une espèce de Secte, qui pour
avoir mal entendu, & mal expliqué les écrits des
Philosophes ont introduit une nouvelle Chimie,
& se sont imaginé qu'il n'y en avait point de
réelle que la leur. Nombre de gens se sont rendus
célèbres dans cette dernière. Les uns très habiles
suivant leurs principes, les autres extrêmement
adroits dans la pratique, & particulièrement pour
le tour de main requis pour la réussite de certaines
opérations, se sont réunis contre la Chimie
Hermétique; ils ont écrit d'une manière plus
intelligible, & plus à la portée de tout le monde.
Ils ont prouvé leurs sentiments par des arguments
spécieux, à force de faire souvent au hasard des
mélanges de différentes matières, & de les travailler
à l'aveugle sans savoir ce qu'il en résulterait,
ils ont vu naître des monstres; & le
même hasard qui les avait produit a servi de base
& de fondement aux principes établis en conséquence.
Les mêmes mélanges réitérés, le même
travail répété ont donné précisément le même
résultat; mais ils n'ont pas fait attention que ce
résultat était monstrueux, & qu'il n'était analogue
qu'aux productions monstrueuses de la Nature,
& non à celles qui résultent de ses procédés,
quand elle se renferme dans les espèces
particulières à chaque règne. Toutes les fois qu'un
âne couvre une jument, il en vient un animal
monstrueux appelé Mulet; parce que la nature
agit toujours de la même manière quand on lui
fournit les mêmes matières, & qu'on la met dans
le même cas d'agir; soit pour produire des monstres,
soit pour former des êtres conformes à leur
@
16 FABLES
espèce particulière. Si les mulets nous venaient
de quelqu'Ile fort éloignée, où l'on garderait
un secret inviolable sur leur naissance, nous serions
certainement tentés de croire, que ces
animaux forment une espèce particulière, qui
se multiplie à la manière des autres. Nous ne
soupçonnerions pas que ce fussent des monstres.
Nous sommes affectés de la même façon par les
résultats de presque toutes les opérations Chimiques;
& nous prenons des productions monstrueuses
pour des productions faites dans l'ordre
commun de la Nature. De sorte qu'on pourrait
dire de cette espèce de Chimie, que c'est la
science de détruire méthodiquement les mixtes
produits par la Nature, pour en former des monstres,
qui ont à peu près la même apparence & les
mêmes propriétés, que les mixtes naturels. En
fallait-il davantage pour se concilier les suffrages
du Public? Prévenu & frappé par ces apparences
trompeuses; inondé par des écrits subtilement
raisonnés; fatigué par les invectives multipliées
contre la Chimie Hermétique, inconnue même
à ses agresseurs, est-il surprenant qu'il la méprise.
Basile Valentin (
a) compare les Chimistes aux
Pharisiens, qui étaient en honneur, & en autorité
parmi le Public à cause de leur extérieur
affecté de religion & de piété. C'étaient, dit-il,
des hypocrites attachés uniquement à la terre &
à leurs intérêts; mais qui abusaient de la confiance
& de la crédulité du peuple, qui se laisse
(a) Azot des Philosophes.
ordinairement
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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ordinairement prendre aux apparences; parce
qu'il n'a pas la vue assez perçante pour pénétrer
jusqu'au dessous de l'écorce. Qu'on ne s'imagine
cependant pas que par un tel discours je prétende
nuire à la Chimie de nos jours. On a trouvé le
moyen de la rendre utile; & l'on ne peut trop
louer ceux qui en font une étude assidue. Les
expériences curieuses que la plupart des Chimistes
ont faites, ne peuvent que satisfaire le
Public. La Médecine en retire tant d'avantages,
que ce serait être ennemi du bien des Peuples
que de la décrier. Elle n'a pas peu contribué
aussi aux commodités de la vie, par les méthodes
qu'elle a donné pour perfectionner la
Métallurgie, & quelques autres Arts. La porcelaine,
la faïence, sont des fruits de la Chimie,
Elle fournit des matières pour les teintures, pour
les verreries, &c. Mais parce que son utilité est
reconnue, doit-on en conclure qu'elle est la seule
& vraie Chimie? & faut-il pour cela rejeter &
mépriser la Chimie Hermétique? Il est vrai
qu'une infinité de gens se donnent pour Philosophes,
& abusent de la crédulité des sots. Mais
est-ce la faute de la science Hermétique? Les
Philosophes ne crient-ils pas assez haut pour se
faire entendre à tout le monde, & pour le prévenir
contre les pièges que lui tendent ces sortes
de gens. Il n'en est pas un qui ne dise que la matière
de cet Art est de vil prix, & même qu'elle
ne coûte rien; que le feu, pour la travailler, ne
coûte pas davantage; qu'il ne faut qu'un vase,
ou tout au plus deux pour tout le cours de l'oeu-
I. Partie.
B
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18 FABLES
vre. Ecoutons d'Espagnet (
a): " L'oeuvre (
b) Philosophique
" demande plus de temps & de travail
" que de dépenses; car il en reste très peu à faire
" à celui qui a la matière requise. Ceux qui demandent
" de grandes sommes pour le mener
" à sa fin, ont plus de confiance dans les richesses
" d'autrui que dans la science de cet Art. Que
" celui qui en est amateur se tienne donc sur ses
" gardes, & qu'il ne donne pas dans les pièges
" que lui tendent des fripons, qui en veulent à
" sa bourse dans le temps même qu'ils leur promettent
" des monts d'or. Ils demandent le Soleil
" pour se conduire dans les opérations de cet Art,
" parce qu'ils n'y voient goutte. " Il ne faut
donc pas s'en prendre à la Chimie Hermétique,
qui n'en est pas plus responsable que la probité
l'est de la friponnerie. Un ruisseau peut être sale,
puant par les immondices qu'il ramasse dans son
cours, sans que sa source en soit moins pure,
moins belle & moins limpide.
Ce qui décrie encore la science Hermétique,
sont ces bâtards de la Chimie vulgaire connus
ordinairement sous les noms de souffleurs, & de
chercheurs de pierre Philosophale. Ce sont des
| (a) Can. 35. | tam in sumptibus ponunt,
|
| (b) In opere Philosophi- | plus alienis opibus, quam
|
| co plus laboris & temporis | arti suae confidund. Caveat
|
| quam sumptuum impendi- | itaque à praedonibus illis
|
| tur, nam convenientem ma- | nimiùm credulus tyro, nam
|
| teriam habenti parvae super- | dum aureos montes pollicen-
|
| sunt expensae sustinendae; | tur, auro insidiantur: an-
|
| propterea qui magnam num- | teambulonem solem postu-
|
| morum copiam praeccupan- | lant; quia in tenebris am-
|
| tur, & arduam operis me- | bulant.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
19
idolâtres de la Philosophie Hermétique: Toutes
les recettes qu'on leur propose, sont pour eux
autant de Dieux, devant lequel ils fléchissent le
genou. Il se trouve un bon nombre de cette sorte
de gens très bien instruits des opérations de la
Chimie vulgaire; ils ont même beaucoup d'adresse
dans le tour de main; mais ils ne sont
pas instruits des principes de la Philosophie Hermétique,
& ne réussiront jamais. D'autres ignorent
jusqu'aux principes mêmes de la Chimie
vulgaire, & ce sont proprement les souffleurs.
C'est à eux qu'il faut appliquer le proverbe:
Alchemia
est ars, cujus initium laborare, medium
mentiri, finis mendicare.
La plupart des habiles Artistes dans la Chimie
vulgaire ne nient pas la possibilité de la pierre
Philosophale; le résultat d'un grand nombre de
leurs opérations la leur prouve assez clairement.
Mais ils sont esclaves du respect humain; ils
n'oseraient avouer publiquement qu'ils la reconnaissent
possible, parce qu'ils craignent de s'exposer
à la risée des ignorants, & des prétendus
savants que le préjugé aveugle. En public ils en
badinent comme bien d'autres, ou en parlent au
moins avec tant d'indifférence, qu'on ne les soupçonne
même pas de la regarder comme réelle,
pendant que les essais qu'ils font dans le particulier
tendent presque tous à sa recherche. Après
avoir passé bien des années au milieu de leurs
fourneaux sans avoir réussi, leur vanité s'en
trouve offensée; ils ont honte d'avoir échoué; &
cherchent ensuite à s'en dédommager, ou à s'en
venger en disant du mal de la chose dont ils n'ont
B ij
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20 FABLES
pu obtenir la possession. C'étaient des gens qui
n'avaient pas leurs semblables pour la théorie
& la pratique de la Chimie; ils s'étaient donnés
pour tels; ils l'avaient prouvé tant bien que mal;
mais à force de le dire ou de le faire dire par
d'autres, on le croyait comme eux. Que sur la
fin de leurs jours ils s'avisent de décrier la Philosophie
Hermétique, on examinera pas s'ils le
font à tort; la réputation qu'ils s'étaient acquise,
répond qu'ils ont droit de le faire, & l'on n'oserait
ne pas leur applaudir. Oui, dit-on, si la
chose avait été faisable, elle n'eut pu échapper
à la science & la pénétration & à l'adresse d'un
aussi habile homme. Ces impressions se fortifient
insensiblement; un second, ne s'y étant pas
mieux pris que le premier, a été frustré de son
espérance, & de ses peines, il joint sa voix à
celle des autres; il crie même plus fort s'il le
peut; il se fait entendre; la prévention se nourrit,
on vient enfin au point de dire avec eux que
c'est une chimère, & qui plus est, on se le persuade
sans connaissance de cause. Ceux à qui
l'expérience a prouvé le contraire, contents de
leur fort n'envient point les applaudissements du
peuple ignorant.
Sapientiam & doctrinam Stulti
(
a) descipiunt. Quelques-uns ont écrit pour le désabuser
(
b); il n'a pas voulu secouer le joug du
préjugé, ils en sont restés là.
Mais enfin en quoi consiste donc la différence
qui se trouve entre la Chimie vulgaire & la
| (a) Prov. c. I. | Mémoires en prennent ou-
|
| (b) Beccher, Stalh, M. | vertement la défense.
|
| Potth, M. de Justi dans ses |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
21
Chimie Hermétique? la voici. La première est
proprement l'art de détruire les composés que la
Nature a faits; & la seconde est l'art de travailler
avec la Nature pour les perfectionner. La première
met en usage le Tyran furieux, & destructeur
de la Nature: la seconde emploie son agent
doux & bénin. La Philosophie Hermétique prend
pour matière de son travail les principes secondaires
ou principiés des choses, pour les conduire
à la perfection dont ils sont susceptibles, par des
voies & des procédés conformes à ceux de la
Nature. La Chimie vulgaire prend les mixtes
parvenus déjà au point de leur perfection, les
décompose, & les détruit. Ceux qui seront curieux
de voir un parallèle plus étendu de ces
deux Arts, peuvent avoir recours à l'ouvrage qu'un
des grands antagonistes de la Philosophie Hermétique,
le P. Kirker Jésuite, a composé, & que
Manget a inséré dans le premier volume de sa
Bibliothèque de la Chimie curieuse. Les Philosophes
Hermétiques ne manquent guères de marquer
dans leurs ouvrages la différence de ces deux
Arts. Mais la marque la plus infaillible à laquelle
on puisse distinguer un Adepte d'avec un
Chimiste, est que l'Adepte, suivant ce qu'en
disent tous les Philosophes, ne prend qu'une
seule chose, ou tout au plus deux de même nature,
un seul vase ou deux au plus, & un seul
fourneau pour conduire l'oeuvre à sa perfection;
le Chimiste au contraire travaille sur toutes sortes
de matières indifféremment. C'est aussi la pierre
de touche à laquelle il faut éprouver ces fripons
de souffleurs, qui en veulent à votre bourse, qui
@
22 FABLES
demandent de l'or pour en faire, & qui au lieu
d'une transmutation qu'ils vous promettent, ne
font en effet qu'une translation de l'or de votre
bourse dans la leur. Cette remarque ne regarde
pas moins les souffleurs de bonne foi & de probité,
qui croient être dans la bonne voie, &
qui trompent les autres en se trompant eux-mêmes.
Si cet ouvrage fait assez d'impression sur les
esprits pour persuader la possibilité & la réalité
de la Philosophie Hermétique, Dieu veuille qu'il
serve aussi à désabuser ceux qui ont la manie de
dépenser leurs biens à souffler du charbon, à
élever des fourneaux, à calciner, à sublimer, à
distiller, enfin à réduire tout à rien, c'est-à-dire,
en cendre & en fumée; les Adeptes ne courent
point après l'or & l'argent. Morien en donna
une grande preuve au Roi Calid. Celui-ci ayant
trouvé beaucoup de livres qui traitaient de la
science Hermétique, & ne pouvant y rien comprendre,
fit publier qu'il donnerait une grande
récompense à celui qui les lui expliquerait (
a).
L'appas de cette récompense y conduisit un grand
nombre de souffleurs. Morien, l'Ermite Morien
sortit alors de son désert attiré non par la
récompense promise, mais par le désir de manifester
la puissance de Dieu, & combien il est
admirable dans ses oeuvres. Il fut trouver Calid,
& demanda comme les autres un lieu propre à
travailler, afin de prouver par ses oeuvres la vérité
de ses paroles. Morien ayant fini ses opérations
laissa la pierre parfaite dans un vase, autour
(a) Entretient du Roi Calid.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
23
duquel il écrivit:
Ceux qui ont eux-mêmes tout
ce qu'il leur faut, n'ont besoin ni de récompense,
ni du secours d'autrui. Il délogea ensuite sans
dire mot, & retourna dans sa solitude. Calid
ayant trouvé ce vase, & lu l'écriture, sentit bien
ce qu'elle signifiait, & après avoir fait l'épreuve
de la poudre, il chassa ou fit mourir tous ceux
qui avaient voulu le tromper.
Les Philosophes disent donc avec raison que
cette pierre est comme le centre & la source des
vertus, puisque ceux qui la possèdent, méprisent
toutes les vanités du monde, la sotte gloire,
l'ambition; qu'ils ne font pas plus de cas de
l'or, que du sable & de la vile poussière (
a), &
l'argent n'est pour eux que de la boue. La sagesse
seule fait impression sur eux, l'envie & la jalousie
& les autres passions tumultueuses n'excitent
point de tempêtes dans leur coeur; ils n'ont
d'autres désirs que de vivre selon Dieu, d'autre
satisfaction que de se rendre en secret utiles au
prochain, & de pénétrer de plus en plus dans
l'intérieur des secrets de la Nature.
La Philosophie Hermétique est donc l'école
de la piété & de la Religion. Ceux à qui Dieu
en accorde la connaissance étaient déjà pieux, ou
ils le deviennent (
b). Tous les Philosophes commencent
leurs ouvrages par exiger de ceux qui
les lisent, avec dessein de pénétrer dans le sanctuaire
de la Nature, un coeur droit, & un esprit
craignant Dieu:
Initium sapientiae timor Domini,
un caractère compatissant, pour secourir les pauvres,
(a) Sapient. cap. 7.
(b) Flamel Hiéroglyp.
B iij
@
24 FABLES
une humilité profonde, & un dessein formel
de tout faire pour la gloire du Créateur, qui
cache ses secrets aux superbes & aux faux sages
du monde, pour les manifester aux humbles (
a).
Lorsque notre premier Père entendit prononcer
l'arrêt de mort pour punition de sa désobéissance,
il entendit en même temps la promesse d'un Libérateur
qui devait sauver tout le genre humain.
Dieu tout miséricordieux ne voulut pas permettre
que le plus bel ouvrage de ses mains périt absolument.
La même sagesse qui avait disposé avec
tant de bonté le remède pour l'âme, n'oublia
pas sans doute d'en indiquer un contre les maux
qui devaient affliger le corps. Mais comme tous
les hommes ne mettent pas à profit les moyens
de salut que Jésus-Christ nous a mérités, & que
Dieu offre à tous, de même tous les hommes ne
savent pas user du remède propre à guérir les
maux du corps, quoique la matière dont ce remède
se fait, soit vile, commune, & présente à
leurs yeux, qu'ils la voient sans la connaître, &
qu'ils l'emploient à d'autres usages qu'à celui
qui lui est véritablement propre (
b). C'est ce qui
prouve bien que c'est un don de Dieu, qui en
favorise celui qu'il lui plaît.
Vir insipiens non
cognoscet, & stultus non intelliget haec. Quoique
Salomon le plus sage des hommes nous dise:
Altissimus de terra creavit medicinam: & posuit
Deus super terram medicamentum quod sapiens
non despiciet (
c).
(a) Matth. c. II.
(b) Basile Valentin Azot des Phil. & le Cosmopol.
(c) Eccl. c. 38.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
25
C'est cette matière que Dieu employa pour
manifester sa sagesse dans la composition de tous
les êtres. Il l'anima du souffle de cet esprit, qui
était porté sur les eaux, avant que sa toute puissance
eût débrouillé le cahos de l'Univers. C'est
elle qui est susceptible de toutes les formes, & qui
n'en a proprement aucune qui lui soit propre (
a).
Aussi la plupart des Philosophes comparent-ils
la confection de leur pierre à la création de
l'Univers. Il y avait, dit l'Ecriture (
b), un cahos
confus, duquel aucun individu n'était distingué.
Le globe terrestre était submergé dans les eaux:
elles semblaient contenir le Ciel, & renfermer
dans leur sein les semences de toutes choses. Il
n'y avait point de lumière, tout était dans les
ténèbres. La lumière parut, elle les dissipa, &
les Astres furent placés au firmament. L'oeuvre
Philosophique est précisément la même chose.
D'abord c'est un cahos ténébreux; tout y paraît
tellement confus, qu'on ne peut rien distinguer
séparément des principes qui composent la matière
de la pierre. Le Ciel des Philosophes est
plongé dans les eaux, les ténèbres en couvrent
toute la surface; la lumière enfin s'en sépare;
la Lune & le Soleil se manifestent, & viennent
répandre la joie dans le coeur de l'Artiste, & la
vie dans la matière.
Ce cahos consiste dans le sec & l'humide. Le
sec constitue la terre; l'humide est l'eau. Les
ténèbres sont la couleur noire, que les Philosophes
appellent le noir plus noir que le noir même,
(a) Bas. Val.
(b) Genès. c. I.
@
26 FABLES
nigrum nigro nigrius. C'est la nuit Philosophique,
& les ténèbres palpables. La lumière dans la
création du monde parut avant le Soleil; c'est
cette blancheur tant désirée de la matière qui
succède à la couleur noire. Le Soleil paraît enfin
de couleur orangée, dont le rouge se fortifie peu
à peu jusqu'à la couleur rouge de pourpre: ce
qui fait le complément du premier oeuvre.
Le Créateur voulut ensuite mettre le sceau à son
ouvrage: il forma l'homme en le pétrissant de
terre, & d'une terre qui paraissait inanimée: il
lui inspira un souffle de vie. Ce que Dieu fit alors
à l'égard de l'homme, l'agent de la Nature, que
quelques-uns nomment son
Archée (
a), le fait
sur la terre ou limon Philosophique. Il la travaille
par son action intérieure, & l'anime de
manière qu'elle commence à vivre, & à se fortifier
de jour en jour jusqu'à sa perfection. Morien
(
b) ayant remarqué cette analogie, a expliqué
la confection du Magistère par une comparaison
prise de la création, & de la génération
de l'homme. Quelques-uns même prétendent
qu'Hermès parle de la résurrection des corps,
dans son Pymandre, parce qu'il la conclut de ce
qu'il voyait se passer dans le progrès du Magistère.
La même matière qui avait été poussée à un certain
degré de perfection dans le premier oeuvre,
se dissout, & se putréfie, ce qu'on peut très bien
appeler une mort, puisque notre Sauveur l'a
dit du grain que l'on sème (
c), nisi granum frumenti
(a) Paracelse, Vanhelmont.
(b) Loc. cit.
(c) Flamel.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
27
cadens in terram mortuum fuerit ipsum solum
manet. Dans cette putréfaction la matière Philosophique
devient une terre noire volatile, plus
subtile qu'aucune autre poudre. Les Adeptes
l'appellent même
cadavre lorsqu'elle est dans cet
état, & disent qu'elle en a l'odeur: non, dit
Flamel (
a), que l'Artiste sente une odeur puante,
puisqu'elle se fait dans un vase scellé mais il
juge qu'elle est telle par l'analogie de la corruption
avec celle des corps morts. Cette poudre,
ou cendre, que Morien dit qu'il ne faut pas mépriser,
parce qu'elle doit revivre, & qu'elle renferme
le diadème du Roi Philosophe, reprend
en effet vigueur peu à peu à mesure qu'elle sort
des bras de la mort, c'est-à-dire, de la noirceur:
elle se revivifie, & prend un éclat plus brillant,
un état d'incorruptibilité bien plus noble que celui
qu'elle avait avant sa putréfaction.
Lorsque les Egyptiens observèrent cette métamorphose,
ils en prirent occasion de feindre
l'existence du Phoenix, qu'ils disaient être un
oiseau de couleur de pourpre, qui renaissait de
ses propres cendres. Mais cet oiseau absolument
fabuleux, n'est autre que la pierre des Philosophes
parvenue à la couleur de pourpre après sa putréfaction.
Plusieurs anciens Philosophes éclairés par ces
effets admirables de la Nature en ont conclu
avec Hermès, dont ils avaient puisé les principes
en Egypte, qu'il y avait une nouvelle vie après
que la mort nous avait ravi celle-ci. C'est ce
(a) Flamel.
@
28 FABLES
qu'ils ont voulu prouver, quand ils ont parlé de
la résurrection des plantes de leurs propres cendres
en d'autres plantes de même espèce. On
n'en trouve point qui ait parlé de Dieu & de
l'homme avec tant d'élévation & de noblesse.
Il explique même comment on peut dire des
hommes qu'ils sont des Dieux.
Ego dixi dii estis,
& filii excelsi omnes, dit David; & Hermès (
a):
" L'âme, o Tat, est de la propre essence de
" Dieu. Car Dieu a une essence, & telle qu'elle
" puisse être lui seul se connaît. L'âme n'est pas
" une partie séparée de cette essence divine,
" comme on sépare une partie d'un tout matériel;
" mais elle en est comme une effusion, à
" peu près comme la clarté du Soleil n'est pas
" le Soleil même. Cette âme est un Dieu dans
" les hommes; c'est pourquoi l'on dit des hommes
" qu'ils sont des Dieux, parce que ce qui
" constitue proprement l'humanité confine avec
" la Divinité. "
Quelles doivent donc être les connaissances
de l'homme? est-il surprenant qu'éclairé par le
Père des lumières, il pénètre jusques dans les
replis les plus sombres & les plus cachés de la
Nature? qu'il en connaisse les propriétés, & qu'il
sache les mettre en usage. Mais Dieu est maître
de distribuer ses dons comme il lui plaît. S'il
a été assez bon pour établir un remède contre les
maladies qui affligent l'humanité, il n'a pas jugé
à propos de le faire connaître à tout le monde.
Morien dit en conséquence (
b) " que le Ma"
(a) Pymand. c. II.
(b) Entret. de Calid & de Morien.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
29
gistère n'est autre que le secret des secrets du
" Dieu très haut, grand, sage & créateur de
" tout ce qui existe; & que lui-même a révélé
" ce secret à ses saints Prophètes, dont il a placé
" les âmes dans son saint Paradis. "
Si ce secret est un don de Dieu, dira quelqu'un,
il doit sans doute être mis dans la classe des
talents que Dieu confie, & que l'on ne doit pas
enfouir. Si les Philosophes sont des gens si
pieux & si charitables, pourquoi voit-on si peu de
bonnes oeuvres de leur part? Un seul Nicolas
Flamel en France a bâti & doté des Eglises &
des Hôpitaux. Ces monuments subsistent encore
aujourd'hui au milieu & à la vue de tout Paris.
S'il y a d'autres Philosophes pourquoi ne suivent-
ils pas un si bon exemple? pourquoi ne guérissent-ils
pas les malades? pourquoi ne relèvent-
ils pas des familles d'honnêtes gens que la misère
accable? Je réponds à cela, qu'on ne sait pas
tout le bien qui se fait en secret. On ne doit
pas le faire en le publiant à son de trompe; la
main gauche, selon le précepte de Jésus-Christ
notre sauveur, ne doit pas savoir le bien que
la droite fait. On a même ignoré jusqu'après
la mort de Flamel qu'il était l'auteur unique de
ces bonnes oeuvres. Les figures hiéroglyphes qu'il
fit placer dans les Charniers des Saints Innocents,
ne présentaient rien que de pieux & de conforme
à la Religion. Il vivait lui-même dans l'humilité,
sans faste, & sans donner le moindre
soupçon du secret dont il était possesseur. D'ailleurs
il pouvait avoir dans ce temps-là des facilités
que l'on n'a pas eues depuis longtemps pour faire
ces bonnes oeuvres.
@
30 FABLES
Les Philosophes ne sont pas si communs que
les Médecins. Ils sont en très petit nombre. Ils
possèdent le secret pour guérir toutes les maladies;
ils ne manquent pas de bonne volonté pour
faire du bien à tout le monde; mais ce monde
est si pervers qu'il est dangereux pour eux de le
faire. Ils ne le peuvent sans courir risque de leur
vie. Guériront-ils quelqu'un comme par miracle?
on entendra s'élever un murmure parmi les
Médecins & le Peuple; & ceux mêmes qui doutaient
le plus de l'existence du remède Philosophique
le soupçonneront alors existant. On suivra
cet homme; on observera ses démarches; le
bruit s'en répandra; des avares, des ambitieux
le poursuivront pour avoir son secret. Que pourra-t-il
donc espérer que des persécutions, ou l'exil
volontaire de sa patrie?
Les exemples du Cosmopolite & de Philalethe
en sont une preuve bien convaincante. " Nous
" sommes, dit ce dernier (
a), comme enveloppés
" dans la malédiction & les opprobres:
" nous ne pouvons jouir tranquillement de la
" société de nos amis; quiconque nous découvrira
" pour ce que nous sommes, voudra ou
" extorquer notre secret, ou machiner notre
" perte, si nous le lui refusons. Le monde est si
" méchant & si pervers aujourd'hui, l'intérêt &
" l'ambition dominent tellement les hommes
" que toutes leurs actions n'ont d'autre but. Voulons-nous,
" comme les Apôtres, opérer des
" oeuvres de miséricorde, en nous rend le mal
(a) Itroit. Apert. c. 13.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
31
" pour le bien. J'en ai fait l'épreuve depuis peu
" dans quelques lieux éloignés. J'ai guéri comme
" par miracle quelques moribonds abandonnés
" des Médecins, & pour éviter la persécution,
" je me suis vu obligé plus d'une fois en pareil
" cas de changer de nom, d'habit, de me faire
" raser les cheveux & la barbe, & de m'enfuir
" à la faveur de la nuit. " A quels dangers encore
plus pressants ne s'exposerait pas un Philosophe
qui ferait la transmutation? quoique son dessein
ne fût que d'en faire usage pour une vie fort
simple, & pour en faire part à ceux qui sont
dans le besoin. Cet or plus fin, & plus beau que
l'or vulgaire, suivant ce qu'ils en disent, sera
bientôt reconnu. Sur cet indice seul on soupçonnera
le porteur, & peut-être de faire la fausse
monnaie. Quelles affreuses conséquences n'aurait
pas à craindre pour lui un Philosophe chargé d'un
tel soupçon.
Je sais qu'un bon nombre de Médecins n'exercent
pas leur profession, tant par des vues d'intérêt,
que par envie de rendre service au Public;
mais tous ne sont pas dans ce cas-là. Les uns
se réjouiront de voir faire du bien à leur prochain,
d'autres seront mortifiés de ce qu'on les
prive de l'occasion de grossir leurs revenus. La
jalousie ne manquerait pas de s'emparer de leur
coeur, & la vengeance tarderait-elle à faire sentir
ses effets? La science Hermétique ne s'apprend
pas dans les écoles de Médecine, quoiqu'on
ne puisse guères douter qu'Hippocrate ne l'ait
sue, lorsqu'on pèse bien les expressions éparses
dans ses ouvrages, & l'éloge qu'il fit de Démocrite
@
32 FABLES
aux Abdéritains, qui regardaient ce Philosophe
comme devenu insensé, parce qu'au retour
d'Egypte, il leur distribua presque tous les biens
de patrimoine qui lui restaient, afin de vivre en
Philosophe dans une petite Maison de campagne
éloignée du tumulte. Cette preuve serait cependant
bien insuffisante pour l'antiquité de la science
Hermétique; mais il y en a tant d'autres, qu'il
faut n'avoir pas lu les Auteurs anciens pour la
nier. Que veut dire (
a) Pindare, lorsqu'il débite
que le plus grand des Dieux fit tomber dans la
ville de Rhode une neige d'or, faite par l'art
de Vulcain? Zosime Panopolite, Eusebe, &
Synesius nous apprennent que cette science fut
longtemps cultivée à Memphis en Egypte. Les
uns & les autres citent les ouvrages d'Hermès.
Plutarque (
b) dit que l'ancienne Théologie des
Grecs & des Barbares n'était qu'un discours de
Physique caché sous le voile des Fables. Il essaye
même de l'expliquer, en disant que par Latone
ils entendaient la nuit; par Junon, la terre; par
Apollon, le soleil, & par Jupiter, la chaleur. Il
ajoute peu après que les Egyptiens disaient qu'Osiris
était le Soleil, Isis la Lune, Jupiter l'esprit
universel répandu dans toute la Nature, & Vulcain
le feu, &c. Manethon s'étend beaucoup
là-dessus.
Origene (
c) dit que les Egyptiens amusaient
le peuple par des fables, & qu'ils cachaient leur
Philosophie sous le voile des noms des Dieux
(a) Olymp, 6.
(b) Theolog. Physico Graecor.
(c) L. I. contre Celse.
du
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
33
du pays. Coringius (
a) malgré tout ce qu'il a
écrit contre la Philosophie Hermétique, s'est vu
contraint par des preuves solides d'avouer que
les Prêtres d'Egypte exerçaient l'art de faire de
l'or, & que la Chimie y a pris naissance. S.
Clément d'Alexandrie fait dans ses Stromates un
grand éloge de six ouvrages d'Hermès sur la Médecine.
Diodore de Sicile parle assez au long (
b)
d'un secret qu'avaient les Rois d'Egypte pour
tirer de l'or d'un marbre blanc qui se trouvait
sur les frontières de leur Empire. Strabon (
c) fait
aussi mention d'une pierre noire dont on faisait
beaucoup de mortiers à Memphis. On verra dans
la suite de cet ouvrage que cette pierre noire, ce
marbre blanc & cet or n'étaient qu'allégoriques,
pour signifier la pierre des Philosophes parvenue
à la couleur noire, que les mêmes Philosophes
ont appelé
mortier, parce que la matière se broie
& se dissout. Le marbre blanc était cette même
matière parvenue à la blancheur, appelée marbre
à cause de sa fixité. L'or était l'or Philosophique
qui se tire & naît de cette blancheur, ou la pierre
fixée au rouge: on trouvera ces explications plus
détaillées dans le cours de cet ouvrage.
Philon Juif (
d), rapporte que Moïse avait
appris en Egypte l'Arithmétique, la Géométrie,
la Musique, & la
Philosophie symbolique, qui
ne s'y écrivait jamais que par des caractères sacrés,
| (a) Omnino tamen, & | profluxisse exordia.
|
| ipse existimo Aegyptiorum | (b) Antiq. l; 4. c. 2.
|
| Hierophantas, omnium mor- | (c) Georg. l. 17.
|
| talium principes κρυσοωοιἠσιν | (d) Lib. I. de vita Mo-
|
| jacti sasse, & ab his Chemia | sis.
|
| I. Partie. | C
|
@
34 FABLES
l'Astronomie & les Mathématiques. S. Clément
d'Alexandrie s'exprime dans les mêmes termes
que Philon, mais il ajoute la Médecine & la
connaissance des Hiéroglyphes, que les Prêtres
n'enseignaient qu'aux enfants des Rois du pays
& aux leurs propres (
a).
Hermès fut le premier qui enseigna toutes ces
sciences aux Egyptiens, suivant Diodore de Sicile
(
b), & Strabon (
c). Le P. Kircher, quoique
fort déchaîné contre la Philosophie Hermétique
a prouvé lui-même (
d) qu'elle était exercée en
Egypte. On peut voir aussi Diodore (Antiq. I.
c. II.) & Julius Matern. Firmicus (lib. 3 c. I.
de Petosiri & Nicepso.) S. Clément d'Alexandrie
(
e) s'exprime ainsi à ce sujet: Nous avons
encore quarante-deux ouvrages d'Hermès très
utiles & très nécessaires. Trente-six de ces livres
renferment toute la Philosophie des Egyptiens;
& les autres six regardent la Médecine en particulier,
| (a) Cum autem Moses | cuere in Aegypto, ut dicit
|
| jam esset aetate grandior, | Philo in vita Mosis. Di-
|
| Arithmeticam & Geome- | dicit autem litteras Aegyp-
|
| triam, Rhytmicam & Har- | tiorum, & rerum coelestium
|
| monicam, & praeterea medi- | scientiam à Chaldeis & ab
|
| cinam simul & musicam ab | Aegyptiis. Unde in ejus
|
| iis (Aegyptiis) edoctus est, | gestis dicitur eruditus fuisse
|
| qui inter Aegyptios erant | in omni scientia Aegyptio-
|
| insigniores; & praeterea eam, | rum. Clemens Alexand. l. I.
|
| quae traditur per symbola & | Strom.
|
| signa Philosophiam, quam | (b) Lib. 2. c. I.
|
| in litteris ostendunt hiero- | (c) Lib. 17.
|
| glyphicis. Alium autem do- | (d) Oedyp. Aegypt. T.
|
| ctrinae orbem tanquam pue- | 2. p. 2.
|
| rum regium Graeci eum do- | (e) Strom. l. 6.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
35
l'un traite de la construction du corps
ou anatomie; le second des maladies; le troisième
des instruments; le quatrième des médicaments;
le cinquième des yeux, & le sixième des
maladies des femmes.
Homère avait voyagé en Egypte (
a), & y avait
appris bien des choses dans la fréquentation qu'il
eût avec les Prêtres de ce pays-là. On peut même
dire que c'est là qu'il puisa ses Fables. Il en donne
de grandes preuves dans plusieurs endroits de ses
ouvrages, & en particulier dans son Hymne III.
à Mercure, où il dit que ce Dieu fut le premier
qui inventa l'art du feu. πυρὸς δδ ἐωεμαἰετο τέκνην V.
108. & v. III. Ἑρμη̑ς τοι πρώτιςα πυρηἰα, πυ̑ρρ ττ άνέδωκε.
Homère parle même d'Hermès comme de l'auteur
des richesses, & le nomme en conséquence
χρυσὸρραωις, δω̑τορ ὲάων. C'est pour cela qu'il dit
(
ibid v. 249.) qu'Apollon ayant été trouver
Hermès pour avoir des nouvelles des Boeufs qu'on
lui avait volés. Il le vit couché dans son antre
obscur, plein de nectar, d'ambroisie, d'or &
d'argent, & d'habits de Nymphes rouges & blancs.
Ce nectar, cette ambroisie & ces habits de Nymphes
seront expliqués dans le cours de cet ouvrage.
Esdras dans son quatrième liv. chap. 8. s'exprime
ainsi.
Quomodo interrogabis terram, & dicet
tibi, quoniam dabit terram multam magis, unde
fiat fictile, parvum autem pulverem unde aurum
fit.
Etienne de Byzance était si persuadé qu'Hermès
(a) Diod. de Sic. l. I. c. 2.
C ij
@
36 FABLES
était l'auteur de la Chimie, & en avait une
si grande idée, qu'il n'a pas fait difficulté de
nommer l'Egypte même Ἑρμοκύμιος, & Vossius
(de Idol.) a cru devoir corriger ce mot par celui
ςΈρμοκήμιος. C'est sans doute ce qui avait aussi engagé
Homère à feindre que ses plantes
Moly &
Nepenthes, qui avaient tant de vertus, venaient
d'Egypte. Pline (
a) en rend témoignage en ces
termes:
Homerus quidem primus doctrinarum &
antiquitatis parens; multus alias in admiratione
Circes, gloriam herbarum Aegypto tribuit. Herbas
certè Aegyptias à Regis uxore traditas suae
Helenae plurimas narrat, ac nobile illud nepenthes,
oblivionem tristitiae, veniamque afferens,
ab Helenâ utique omnibus mortalibus propinandum.
Il est donc hors de doute que l'Art Chimique
d'Hermès était connu chez les Egyptiens. Il
n'est guères moins constant que les Grecs qui
voyagèrent en Egypte, l'y apprirent au moins
quelques-uns; & que l'ayant appris sous des hiéroglyphes,
ils l'enseignèrent ensuite sous le voile
des fables. Eustathius nous le donne assez à entendre
dans son commentaire sur l'Iliade.
L'idée de faire de l'or par le secours de l'Art
n'est donc pas nouvelle; outre les preuves que
nous en avons données, Pline (
b) le confirme
par ce qu'il rapporte de Caligula. " L'amour &
" l'avidité que Caius Caligula avait pour l'or,
" engagèrent ce Prince à travailler pour s'en
" procurer. Il fit donc cuire, dit cet Auteur,
(a) Lib. 13. c. 2.
(b) Lib. 33. c. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
37
une grande quantité d'orpiment, & réussit en
" effet à faire de l'or excellent; mais en si petite
" quantité, qu'il y avait beaucoup plus de
" perte que de profit. « Caligula savait donc
" qu'on pouvait faire de l'or artificiellement; la
" Philosophie Hermétique était donc connue.
Quant aux Arabes, personne ne doute que la
Chimie Hermétique & la vulgaire n'aient été
toujours en vigueur parmi eux. Outre qu'Albusaraius
nous apprend (
a) que les Arabes nous ont
conservé un grand nombre d'ouvrages des Chaldéens,
des Egyptiens & des Grecs par les traductions
qu'ils en avaient faites en leur langue;
nous avons encore les écrits de Geber, d'Avicenne,
d'Abubali, d'Alphidius, d'Alchindis &
de beaucoup d'autres sur ces matières. On peut
même dire que la Chimie s'est répandue dans
toute l'Europe par leur moyen. Albert le Grand
Archevêque de Ratishonne, est un des premiers
connus depuis les Arabes. Entre les autres ouvrages
pleins de science & d'érudition sur la
Dialectique, les Mathématiques, la Physique,
la Métaphysique, la Théologie & la Médecine,
on en trouve plusieurs sur la Chimie, dont l'un
porte pour titre
de Alchymia; on la farcit dans la
suite d'une infinité d'additions & de sophistications.
Le second est intitulé:
De concordantia
Philosophorum. Le troisième,
de compositione
compositi. Il a fait aussi un Traité des minéraux,
à la fin duquel il met un article particulier de la
matière des Philosophes sous le nom de
Electrum
minerale.
(a) Dynastiâ nonâ.
C iij
@
38 FABLES
Dans le premier de ces Traités il dit: " l'envie
" de m'instruire dans la Chimie Hermétique
" m"a fait parcourir bien des Villes & des Provinces,
" visiter les gens savants pour me mettre
" au fait de cette science. J'ai transcrit, & étudié
" avec beaucoup de soins & d'attention les livres
" qui en traitent, mais pendant longtemps
" je n'ai point reconnu pour vrai ce qu'ils avancent.
" J'étudiai de nouveau les livres pour &
" contre, & je n'en pus tirer ni bien ni profit.
" J'ai rencontré beaucoup de Chanoines tant
" savants, qu'ignorants dans la Physique, qui
" se mêlaient de cet Art, & qui y avaient fait
" des dépenses énormes; malgré leurs peines,
" leurs travaux & leur argent, ils n'avaient point
" réussi. Mais tout cela ne me rebuta point; je
" me mis moi-même à travailler; je fis de la
" dépense; je lisais, je veillais: j'allais d'un
" lieu à un autre, & je méditais sans cesse sur
" ces paroles d'Avicenne:
Si la chose est, comment
"
est-elle? si elle n'est pas, comment n'est
"
elle pas! Je travaillais donc; j'étudiai avec
" persévérance, jusqu'à ce que je trouvai ce que
" je cherchais. J'en ai l'obligation à la grâce
" du Saint-Esprit qui m'éclaira, & non à ma
" science. " Il dit aussi dans son Traité des
minéraux (
a): " Il n'appartient pas aux Physiciens
" de déterminer & de juger de la
" transmutation des corps métalliques, & du
" changement de l'un dans l'autre: c'est le
" fait de l'Art, appelé Alchimie. Ce genre de
" science est très bon, & très certain, parce
(a) Lib. 3. c. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
39
" qu'elle apprend à connaître chaque chose par
" sa propre cause; & il ne lui est pas difficile
" de distinguer des choses mêmes les parties accidentelles
" qui ne sont pas de si nature. " Il
ajoute ensuite dans le chapitre second du même
livre: " La première matière des métaux, est
" un humide onctueux, subtil, incorporé, &
" mêlé fortement avec une matière terrestre. "
C'est parler en Philosophe, & conformément à
ce qu'ils en disent tous, comme on le verra dans
la suite.
Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle son
disciple, & Flamel parurent peu de temps après;
le nombre augmenta peu à peu, & cette science
se répandit dans tous les Royaumes de l'Europe.
Dans le siècle dernier on vit le Cosmopolite,
d'Espagnet, & le Philalethe, sans doute qu'il y
en avait bien d'autres, & qu'il en existe encore
aujourd'hui; mais le nombre en est si petit,
ou ils se trouvent tellement cachés, qu'on ne
saurait les découvrir. C'est une grande preuve
qu'ils ne cherchent pas la gloire au monde, ou
du moins qu'ils craignent les effets de sa perversité.
Ils se tiennent même dans le silence,
tant du côté de la parole, que du côté des écrits.
Ce n'est pas qu'il ne paraisse de temps en temps
quelques ouvrages sur cette matière; mais il
suffit d'avoir lu & médité ceux des vrais Philosophes,pour s'apercevoir bientôt qu'ils ne leur
ressemblent que par les termes barbares, & le
style énigmatique, mais nullement pour le fond.
Leurs Auteurs avaient lu de bons livres; ils les
citent assez souvent, mais ils le font si mal à
C iv
@
40 FABLES
propos, qu'ils prouvent clairement, ou qu'ils ne
les ont point médités, ou qu'ils l'ont fait de
manière à adapter les expressions des Philosophes
aux idées fausses que la prévention leur avait
mises dans l'esprit à l'égard des opérations & de
la matière, & non point en cherchant à rectifier
leurs idées sur celles des Auteurs qu'ils lisaient.
Ces ouvrages des faux Philosophes sont en grand
nombre; tout le monde a voulu se mêler d'écrire,
& la plupart sans doute pour trouver dans
la bourse du Libraire une ressource qui leur manquait
d'ailleurs, ou du moins pour se faire un
nom, qu'ils ne méritent certainement pas. Un
Auteur souhaitait autrefois que quelque vrai Philosophe
eût assez de charité envers le Public pour
publier une liste des bons Auteurs dans ce genre
de science, afin d'ôter à un grand nombre de
personnes la confiance avec laquelle ils lisent
les mauvais qui les induisent en erreur. Olaus
Borrichius Danois, fit imprimer en conséquence
sur la fin du siècle dernier un ouvrage qui a
pour titre:
Conspectus Chymicorum celebriorum.
Il fait des articles séparés de chacun, & dit assez
prudemment ce qu'il en pense. Il exclut un grand
nombre d'Auteurs de la classe des vrais Philosophes:
mais tous ceux qu'ils donnent pour vrais
le sont-ils en effet? d'ailleurs le nombre en est
si grand, qu'on ne sait lesquels choisir préférablement
à d'autres. On doit être par conséquent
fort embarrassé quand on veut s'adonner à cette
étude. J'aimerais donc mieux m'en tenir au sage
conseil de d'Espagnet, qu'il donne en ces termes
dans son
Arcanum Hermeticae Philosophiae
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
41
opus, can. 9. " Celui qui aime la vérité de cette
" science doit lire peu d'Auteurs; mais marqués
" au bon coin. " Et can. 10. " Entre les
" bons Auteurs qui traitent de cette Philosophie
" abstraite, & de ce secret Physique, ceux qui
" en ont parlé avec le plus d'esprit, de solidité
" & de vérité sont entre les anciens Hermès (
a)
" & Morien Romain (
b); entre les modernes,
" Raymond Lulle, que j'estime & que je
" considère plus que tous les autres, & Bernard
" Comte de la Marche Trévisanne, connu sous
" le nom du bon Trévisan (
c). Ce que le subtil
" Raymond Lulle a omis, les autres n'en
" ont point fait mention. Il est donc bon de
" lire, relire & méditer sérieusement son testament
" ancien & son codicille, comme un legs
" d'un prix inestimable, dont il nous a fait présent,
" à ces deux ouvrages on joindra la lecture
" de ses deux pratiques (
d). On y trouve tout
" ce qu'on peut désirer, particulièrement la vérité
" de la matière, les degrés du feu, le régime,
" au moyen duquel ont parfait l'oeuvre;
" toutes choses que les Anciens se sont étudiés
" de cacher avec plus de soins. Aucun autre n'a
" parlé si clairement & si fidèlement des causes
" cachées des choses, & des mouvements secrets
" de la Nature. Il n'a presque rien dit de l'eau
| (a) Table d'Emeraude, | mas de Boulogne.
|
| & les sept chapitres. | (d) Le plupart des autres
|
| (b) Entretient du Roi | livres de Raymond Lulle
|
| Calid & de Morien. | qui ne sont pas cités ici sont
|
| (c) La Philosophie des | plus qu'inutiles.
|
| Métaux, & sa Lettre à Tho- |
|
@
42 FABLES
" première & mystérieuse des Philosophes; mais
" ce qu'il en dit est très significatif.
(
a) " Quant à cette eau limpide recherchée
" de tant de personnes, & trouvée de si peu,
" quoiqu'elle soit présente à tout le monde &
" qu'il en fait usage. Un noble Polonais (
b),
" homme d'esprit & savant, a fait mention
" de cette eau qui est la base de l'oeuvre,
" assez au long dans ses Traités qui ont pour
" titre:
Novum lumen Chemicum; Parabola;
"
Enigma; de Sulfure. Il en a parlé avec tant
" de clarté, que celui qui en demanderait davantage,
" ne serait pas capable d'être contenté
" par d'autres. "
" Les Philosophes, continue le même Auteur
" (
c), s'expliquent plus volontiers & avec
" plus d'énergie par un discours muet, c'est à
" dire, par des figures allégoriques & énigmatiques
" que par des écrits; tels sont, par exemple,
" la table de Senior; les peintures allégoriques
" du Rosaire; celles d'Abraham Juif,
" rapportées par Flamel, & celles de Flamel
" même. De ce nombre sont aussi les emblèmes
" de Michel Majer, qui y a renfermé, & comme
" expliqué si clairement les mystères des Anciens,
" qu'il n'est guères possible de mettre la
| (a) Can. II. | divogius Polonais, mit au
|
| (b) Le Cosmopolite. | jour sous son nom, par ana-
|
| Lorsque d'Espagnet écri- | gramme; mais on a recon-
|
| vait cela, le Public n'était | nu depuis qu'il l'avait eu en
|
| pas encore détrompé de son | manuscrit de la veuve du
|
| erreur, au sujet de l'Auteur | Cosmopolite.
|
| de ce livre, que Michel Sen- | (c) Can. 12.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
43
" vérité devant les yeux avec plus de clarté. "
Tels sont les seuls Auteurs loués par d'Espagnet,
comme suffisants sans doute pour mettre
au fait de la Philosophie Hermétique, un homme
qui veut s'y appliquer. Il dit qu'il ne faut pas
se contenter de les lire une ou deux fois, mais
dix fois & davantage sans se rebuter; qu'il faut
le faire avec un coeur pur & détaché des embarras
fatigants du siècle, avec un véritable &
ferme propos de n'user de la connaissance de
cette science, que pour la gloire de Dieu, &
l'utilité du prochain, afin que Dieu puisse répandre
ses lumières & sa sagesse dans l'esprit &
le coeur; parce que la sagesse, suivant que dit
le Sage, n'habitera jamais dans un coeur impur
& souillé de péchés.
D'Espagnet exige encore une grande connaissance
de la Physique; & c'est pour cet effet que
j'en mettrai à la suite de ce Discours un traité
abrégé qui en renfermera les Principes généraux
tirés des Philosophes Hermétiques, que d'Espagnet
a recueilli dans son Enchyridion. Le
traité Hermétique qui est à la suite est absolument
nécessaire pour disposer le Lecteur à l'intelligence
de cet ouvrage. J'y joindrai les citations
des Philosophes pour faire voir qu'ils sont
tous d'accord sur les mêmes points.
On ne saurait trop recommander l'étude de
la Physique, parce qu'on y apprend à connaître
les principes que la Nature emploie dans la
composition, & la formation des individus des
trois règnes animal, végétal & minéral. Sans
cette connaissance on travaillerait à l'aveugle,
@
44 FABLES
& l'on prendrait pour former un corps, ce qui
ne serait propre qu'à en former un d'un genre
ou d'une espèce tout-à-fait différente de celui
qu'on se propose. Car l'homme vient de l'homme,
le boeuf du boeuf, la plante de sa propre
semence, & le métal de la sienne. Celui qui
chercherait donc hors de la nature métallique
l'art & le moyen de multiplier ou de perfectionner
les métaux serait certainement dans l'erreur.
Il faut cependant avouer que la Nature ne
saurait par elle seule multiplier les métaux,
comme le fait l'art Hermétique. Il est vrai que
les métaux renferment dans leur centre cette
propriété multiplicative; mais ce sont des pommes
cueillies avant leur maturité, suivant ce
qu'en dit Flamel. Les corps ou métaux parfaits
(Philosophiques) contiennent cette semence
plus parfaite, & plus abondante; mais elle y est
si opiniâtrement attachée, qu'il n'y a que la solution
Hermétique qui puisse l'en tirer. Celui
qui en a le secret, a celui du grand oeuvre, si
l'on en croit tous les Philosophes. Il faut, pour
y parvenir, connaître les agents que la Nature
emploie pour réduire les mixtes à leurs principes;
parce que chaque corps est composé de
ce en quoi il se résout naturellement. Les principes
de Physique détaillés ci-après sont très
propres à servir de flambeau pour éclairer les pas
de celui qui voudra pénétrer dans le puits de
Démocrite, & y découvrir la vérité cachée dans
les ténèbres les plus épaisses. Car ce puits n'est
autre que les énigmes, les allégories, & les obscurités
répandues dans les ouvrages des Philosophes,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
45
qui ont appris des Egyptiens, comme Démocrite,
à ne point dévoiler les secrets de la
sagesse, dont il avait été instruit par ces successeurs
du père de la vraie Philosophie.
=================================
PRINCIPES GENERAUX
DE PHYSIQUE,
Suivant la Philosophie Hermétique.
I L n'est pas donné à tous de pénétrer jusqu'au sanctuaire des secrets de la Nature: très peu
de gens savent le chemin qui y conduit. Les
uns impatients s'égarent en prenant des sentiers
qui semblent en abréger la route; les autres trouvent
presqu'à chaque pas des carrefours qui les
embarrassent, prennent à gauche, & vont au
Tartare, au lieu de tenir la droite qui mène aux
champs Elysées, parce qu'ils n'ont pas comme
Enée (
a) une Sybille pour guide. D'autres enfin
ne pensent pas se tromper en suivant le chemin
le plus battu & le plus fréquenté. Tous s'aperçoivent
néanmoins après de longues fatigues,
que loin d'être arrivés au but, ils ont ou passé à
côté, ou lui ont tourné le dos.
Les erreurs ont leur source dans le préjugé,
comme dans le défaut de lumières & de solides
instructions. La véritable route ne peut être que
très simple, puisqu'il n'y a rien de plus simple
(a) Eneid. l. 6.
@
46 FABLES
que les opérations de la Nature. Mais quoique
tracée par cette même Nature, elle est peu fréquentée;
& ceux mêmes qui y passent se font un
devoir jaloux de cacher leurs traces avec des
ronces & des épines. On n'y marche qu'à travers
l'obscurité des fables & des énigmes, il est
très difficile de ne pas s'égarer, si un Ange tutélaire
ne porte le flambeau devant nous.
Il faut donc connaître la Nature avant que de
se mettre en devoir de l'imiter, & d'entreprendre
de perfectionner ce qu'elle a laissé dans le
chemin de la perfection. L'étude de la Physique
nous donne cette connaissance; non de cette
Physique des Ecoles, qui n'apprend que la spéculation,
& qui ne meuble la mémoire que de
termes plus obscurs, & moins intelligibles que la
chose même que l'on veut expliquer. Physique,
qui prétendant nous définir clairement un corps,
nous dit que c'est un composé de points ou de
parties de points; qui menés d'un endroit à un
autre formeront des lignes; ces lignes rapprochées,
une surface; de-là l'étendue & les autres
dimensions. De la réunion des parties résultera
un corps, & de leur désunion, la divisibilité à
l'infini, ou si l'on veut à l'indéfini. Enfin tant
d'autres raisonnements de cette espèce, peu capables
de satisfaire un esprit curieux de parvenir
à une connaissance palpable & pratique des individus
qui composent ce vaste Univers. C'est à
la Physique Chimique qu'il faut avoir recours.
Elle est une science pratique, fondée sur une
théorie, dont l'expérience prouve la vérité. Mais
cette expérience est malheureusement si rare, que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
47
bien des gens en prennent occasion de douter de
son existence.
En vain des Auteurs, gens d'esprit, de génie,
& très savants dans d'autres parties ont-ils voulu
inventer des systèmes, pour nous représenter par
une description fleurie la formation & la naissance
du monde. L'un s'est embarrassé dans des
tourbillons, dont le mouvement trop rapide l'a
emporté: il s'est perdu avec eux. Sa première
matière divisée en matière subtile, rameuse &
globuleuse, ne nous a laissé qu'une vaine matière
à raisonnements subtils, sans nous apprendre
ce que c'est que l'essence des corps. Un autre,
non moins ingénieux, s'est avisé de soumettre
tout au calcul, & a imaginé une attraction
réciproque, qui pourrait tout au plus nous aider
à rendre raison du mouvement actuel des corps,
sans nous donner aucune lumière sur les principes
dont ils sont composés. Il sentait très bien
que c'était faire revivre sous un nouveau nom
les qualités occultes des Péripatéticiens, bannies
de l'école depuis longtemps; aussi n'a-t-il débité
son attraction que comme une conjecture, que
ses sectateurs se sont fait un devoir de soutenir
comme une chose réelle.
La tête d'un troisième frappée du même coup
dont sa prétendue comète heurta le Soleil, a
laissé prendre & ses idées des routes aussi peu
régulières, que celles qu'il fixe aux planètes,
formées, selon lui, des parties séparées par ce
choc du corps igné de l'Astre qui préside au
jour.
Les imaginations d'un Telliamed, & celles
@
48 FABLES
d'autres Ecrivains semblables sont des rêveries,
qui ne méritent que du mépris ou de l'indignation.
Tous ceux enfin qui ont voulu s'écarter de
ce que Moïse nous a laissé dans la Genèse, se
sont perdus dans leurs vains raisonnements.
Qu'on ne nous dise pas que Moïse n'a voulu
faire que des Chrétiens, & non des Philosophes.
Instruit par la révélation de l'auteur même de la
Nature; versé d'ailleurs très parfaitement dans
toutes les sciences des Egyptiens, les plus instruits
& les plus éclairés dans toutes celles que
nous cultivons, qui mieux que lui était en état
de nous apprendre quelque chose de certain sur
l'histoire de l'Univers?
Son système, il est vrai, est très propre à faire
des Chrétiens; mais cette qualité, qui manque
à la plupart des autres, est-elle donc incompatible
avec la vérité? Tout y annonce la grandeur,
la toute puissance, & la sagesse du Créateur;
mais tout en même temps y manifeste à
nos yeux la Créature telle qu'elle est. Dieu parla,
& tout fut fait,
dixit, & facta sunt (
a). C'était
assez pour des Chrétiens, mais ce n'était pas
assez pour des Philosophes. Moïse ajoute d'où
ce monde a été tiré; quel ordre il a plu à l'Etre
suprême de mettre dans la formation de chaque
règne de la Nature. Il fait plus: il déclare positivement
quel est le principe de tout ce qui
existe, & ce qui donne la vie & le mouvement
à chaque individu. Pouvait-il en dire davantage
en si peu de paroles? Exigerait-on de lui qu'il
eût décrit l'anatomie de toutes les parties de ces
(a) Gen. I.
individus?
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
49
individus? & quand il l'aurait fait, s'en serait-
on mieux rapporté à lui? On veut examiner;
on le veut, parce qu'on doute: on doute par
ignorance; & sur un tel fondement quel système
peut-on élever qui ne tombe bientôt en
ruine?
Le Sage ne pouvait mieux désigner cette espèce
d'Architectes, ces fabricateurs de systèmes,
qu'en disant que Dieu a livré l'Univers à leurs
vains raisonnements (
a). Disons mieux: il n'est
personne versé dans la science de la Nature, qui
ne reconnaisse Moïse pour un homme inspiré de
Dieu, pour un grand Philosophe, & un vrai
Physicien. Il a décrit la création du monde &
de l'homme avec autant de vérité, que s'il y
avait assisté en personne. Mais avouons en même
temps que ses écrits sont si sublimes, qu'ils ne
sont pas à la portée de tout le monde; & que
ceux qui le combattent, ne le font que parce
qu'ils ne l'entendent pas, que les ténèbres de
leur ignorance les aveuglent, & que leurs systèmes
ne sont que des délires mal combinés d'une
tête bouffie de vanité, & malade de trop de présomption.
Rien de plus simple que la Physique. Son objet,
quoique très composé aux yeux des ignorants,
n'a qu'un seul principe, mais divisé en parties
les unes plus subtiles que les autres. Les différentes
proportions employées dans le mélange,
la réunion, & les combinaisons des parties plus
subtiles avec celles qui le sont moins, forment
(a) Eccles. c. 3. v. II.
I. Partie.
D
@
50 FABLES
tous les individus de la Nature. Et comme ces
combinaisons sont presqu'infinies, le nombre
des mixtes l'est aussi.
Dieu est un Etre éternel, une unité infinie,
principe radical de tout: son essence est une
immense lumière, sa puissance une toute puissance,
son désir un bien parfait, sa volonté absolue
un ouvrage accompli. A qui voudrait en
savoir davantage, il ne reste que l'étonnement,
l'admiration, le silence, & un abîme impénétrable
de gloire.
Avant la création il était comme replié en
lui-même & se suffisait. Dans la création il accoucha,
pour ainsi dire, & mit au jour ce grand
ouvrage, qu'il avait conçu de toute éternité. Il
se développa par une extension manifeste de lui-
même, & rendit actuellement matériel ce monde
idéal, comme s'il eût voulu rendre palpable
l'image de sa Divinité. C'est ce qu'Hermès a
voulu nous faire entendre lorsqu'il dit, que Dieu
changea de forme; qu'alors le monde fut manifesté
& changé en lumière (
a). Il paraît vraisemblable
que les Anciens entendaient quelque
chose d'approchant, par la naissance de Pallas,
sortie du cerveau de Jupiter avec le secours de
Vulcain ou de la lumière.
Non moins sage dans ses combinaisons que
puissant dans ses opérations, le Créateur a mis
un si bel ordre dans la masse organique de l'Univers,
que les choses supérieures sont mêlées
sans confusion avec les inférieures, & deviennent
(a) Pymand. c. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
51
semblables par une certaine analogie. Les
extrêmes se trouvent liés très étroitement par un
milieu insensible, ou un noeud secret de cet adorable
ouvrier, de manière que tout obéit de concert
à la direction du Modérateur suprême, sans
que le lien des différentes parties, puisse être
rompu que par celui qui en a fait l'assemblage.
Hermès avait donc raison de dire (
a) que ce
qui est en bas est semblable à ce qui est en haut,
pour parfaire toutes les choses admirables que
nous voyons.
De la première matière.
Quelques Philosophes ont supposé une matière
préexistante aux éléments; mais comme ils
ne la connaissaient pas, ils n'en ont parlé que
d'une manière obscure & très embrouillée. Aristote,
qui paraît avoir cru le monde éternel, parle
cependant d'une première matière universelle,
sans oser néanmoins s'engager dans les détours
ténébreux des idées qu'il en avait. Il ne s'est
exprimé à cet égard que d'une manière fort ambiguë.
Il la regardait comme le principe de toutes
les choses sensibles, & semble vouloir insinuer
que les éléments se sont formés par une espèce
d'antipathie ou de répugnance qui se trouvait
entre les parties de cette matière (
b). Il eut mieux
philosophé s'il n'y avait vu qu'une sympathie &
un accord parfait; puisqu'on ne voit aucune contrariété
(a) Tab. Smarag.
(b) De ortu & interitu, l, 2. c, I. & 2.
D ij
@
52 FABLES
dans les éléments mêmes, quoiqu'on
pense ordinairement que le feu est opposé à l'eau.
On ne s'y tromperait pas, si l'on faisait attention
que cette opposition prétendue ne vient que
de l'intention de leurs qualités, & de la différence
de subtilité de leurs parties, puisqu'il n'y
a point d'eau sans feu.
Thalès, Héraclite, Hésiode ont regardé l'eau
comme la première matière des choses. Moïse
paraît dans la Genèse (
a) favoriser ce sentiment,
en donnant les noms d'abîme & d'eau à cette
première matière; non qu'il entendît l'eau élément
que nous buvons, mais une espèce de fumée,
une vapeur humide, épaisse & ténébreuse,
qui se condense dans la suite plus ou moins,
selon les choses plus ou moins compactes qu'il
a plu au Créateur d'en former. Ce brouillard,
cette vapeur immense se concentra, s'épaissit,
ou se raréfie, en une eau universelle & cahotique,
qui devint par-là le principe de tout pour
le présent, & pour la suite (
b).
Dans son commencement cette eau était volatile,
telle qu'un brouillard; la condensation
en fit une matière plus ou moins fixe. Mais
quelle que puisse être cette matière, premier principe
des choses, elle fut créée dans des ténèbres
trop épaisses & trop obscures, pour que l'esprit
humain puisse y voir clairement. L'auteur seul
de la Nature la connaît, & en vain les Théologiens
& les Philosophes voudraient-ils déterminer
ce qu'elle était.
| (a) C. I. | (b) Cosmop. Tract. 4.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
53
Il est cependant très vraisemblable que cet
abîme ténébreux, ce cahos était une matière
aqueuse ou humide, comme plus propre & plus
disposée à être atténuée, raréfiée, condensée, &
servir par ces qualités à la construction des Cieux
& de la Terre.
L'Ecriture Sainte nomma cette masse informe
tantôt terre vide, & tantôt eau, quoiqu'elle ne
fût actuellement ni l'une ni l'autre, mais seulement
en puissance. Il serait donc permis de
conjecturer qu'elle pouvait être à peu près comme
une fumée, ou une vapeur épaisse & ténébreuse,
stupide & sans mouvement, engourdie par une
espèce de froid, & sans action, jusqu'à ce que
la même parole qui créa cette vapeur y infusa un
esprit vivifiant, qui devint comme visible &
palpable par les effets qu'il y produisit.
La séparation des eaux supérieures d'avec les
inférieures, dont il est fait, mention dans la Genèse,
semble s'être faite par une espèce de sublimation
des parties les plus subtiles, & les
plus ténues d'avec celles qui l'étaient moins, à
peu près comme dans une distillation, où les
esprits montent & se séparent des parties les plus
pesantes, plus terrestres, & occupent le haut du
vase, pendant que les plus grossières demeurent
au fond.
Cette opération ne put se faire que par le
secours de cet esprit lumineux qui fut infusé dans
cette masse. Car la lumière est un esprit igné,
qui en agissant sur cette vapeur, & dans elle,
rendit quelques parties plus pesantes en les condensant,
& devenues opaques par leur adhésion
D iij
@
54 FABLES
plus étroite; cet esprit les chassa vers la région
inférieure, où elles conservèrent les ténèbres
dans lesquelles elles étaient premièrement ensevelies.
Les parties plus tenues, & devenues homogènes
de plus en plus par l'uniformité de
leur ténuité & de leur pureté, furent élevées &
poussées vers la région supérieure, où moins condensées
elles laissèrent un passage plus libre à la
lumière, qui s'y manifesta dans toute sa splendeur.
Ce qui prouve que l'abîme ténébreux, le cahos,
ou la première matière du monde, était
une masse aqueuse & humide, c'est qu'outre les
raisons que nous avons rapportées, nous en avons
une preuve assez palpable sous nos yeux. Le propre
de l'eau est de couler, de fluer tant que la
chaleur l'anime, & l'entretient dans son état de
fluidité. La continuité des corps, l'adhésion de
leurs parties est due à l'humeur aqueuse. Elle est
comme la colle ou la soudure qui réunit & lie
les parties élémentaires des corps. Tant qu'elle
n'en est point séparée entièrement, ils conservent
la solidité de leur masse. Mais si le feu vient
à échauffer ces corps au-delà du degré nécessaire
pour leur conservation dans leur manière d'être
actuelle, il chasse, raréfie cette humeur, la fait
évaporer, & le corps se réduit en poudre, parce
que le lien qui en réunissait les parties n'y est plus.
La chaleur est le moyen & l'instrument que
le feu emploie dans ses opérations; il produit
même par son moyen deux effets qui paraissent
opposés mais qui sont très conformes aux lois
de la Nature, & qui nous représentent ce qui
s'est passé dans le débrouillement du cahos. En
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
55
séparant la partie la plus ténue & la plus humide
de la plus terrestre, la chaleur raréfie la première,
& condense la seconde. Ainsi par la séparation
des hétérogènes se fait la réunion des
homogènes.
Nous ne voyons en effet dans le monde qu'une
eau plus ou moins condensée. Entre le Ciel &
la Terre, tout est fumée, brouillards, vapeurs
poussés du centre & de l'intérieur de la terre,
& élevés au dessus de sa circonférence dans la
partie que nous appelons air. La faiblesse des
organes de nos sens ne nous permet pas de voir
les vapeurs subtiles, ou émanations des corps
célestes, que nous nommons influences, & se
mêlent avec les vapeurs qui se subliment des
corps sublunaires. Il faut que les yeux de l'esprit
viennent au secours de la faiblesse des yeux
du corps.
En tout temps les corps transpirent une vapeur
subtile, qui se manifeste plus clairement en Eté.
L'air échauffé sublime les eaux en vapeurs, les
pompe, les attire à lui. Lorsqu'après une pluie
les rayons du Soleil dardent sur la terre, on la
voit fumer & s'exhaler en vapeurs. Ces vapeurs
voltigent dans l'air en forme de brouillards, lorsqu'elles
ne s'élèvent pas beaucoup au dessus de
la superficie de la terre: mais quand elles montent
jusqu'à la moyenne région, on les voit courir
çà & là sous la forme de nuées. Alors elles
se résolvent en pluie, en neige, en grêle, &c,
& tombent pour retourner à leur origine.
L'ouvrier le sent à sa grande incommodité,
quand il travaille avec action. L'homme oisif
@
56 FABLES
même l'éprouve dans les grandes chaleurs. Le
corps transpire toujours, & les sueurs qui ruissellent
souvent le long du corps le manifestent
assez.
Ceux qui ont donné dans les idées creuses des
Rabbins, ont cru qu'il avait existé avant cette
première matière, un certain principe plus ancien
qu'elle, auquel ils ont donné fort improprement
le nom d'
Hylé. C'était moins un corps
qu'une ombre immense, moins une chose, qu'une
image très obscure de la chose, que l'on devrait
plutôt nommer un fantôme ténébreux de l'Etre,
une nuit très noire, & la retraite ou le centre
des ténèbres, enfin une chose qui n'existe qu'en
puissance, & telle seulement qu'il serait possible
à l'esprit humain de se l'imaginer dans un
songe. Mais l'imagination même ne saurait
nous le représenter autrement que comme un
aveugle né se représente la lumière du Soleil. Ces
sectateurs du Rabbinisme ont jugé à propos de
dire, que Dieu tira de ce premier principe un
abîme ténébreux, informe comme la matière
prochaine des éléments & du monde. Mais enfin
tout de concert nous annonce l'eau comme première
matière des choses.
L'esprit de Dieu qui était porté sur les eaux (
a)fut l'instrument dont le suprême Architecte du
monde se servit pour donner la forme à l'Univers.
Il répondit à l'instant la lumière, réduisit
de puissance en acte les semences des choses auparavant
confuses dans le cahos, & par une altération
constante de coagulations & de résolutions,
(a) Gen. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
57
il entretient tous les individus. Répandu
dans toute la masse, il en anime chaque partie,
& par une continuelle & secrète opération il
donne le mouvement à chaque individu, selon
le genre & l'espèce auquel il l'a déterminé. C'est
proprement l'âme du monde; & qui l'ignore,
ou le nie, ignore les lois de l'Univers.
De la Nature.
A ce premier moteur ou principe de génération
& d'altération s'en joint un second corporifié,
auquel nous donnons le nom de
Nature.
L'oeil de Dieu toujours attentif à son ouvrage,
est proprement la Nature même, & les lois qu'il
a posées pour sa conservation, sont les causes de
tout ce qui s'opère dans l'Univers. La Nature
que nous venons d'appeler un second moteur corporifié,
est une Nature secondaire, un serviteur
fidèle qui obéit exactement aux ordres de son
maître (
a), ou un instrument conduit par la main
d'un ouvrier incapable de se tromper. Cette Nature
ou cause seconde, est un esprit universel,
qui a une propriété vivifiante & fécondante de
la lumière créée dans le commencement & communiquée
à toutes les parties du macrocosme.
Zoroastre avec Héraclite l'ont appelé un esprit
igné, un feu invisible, & l'âme du monde. C'est
de lui que parle Virgile, lorsqu'il dit (
b): Dès
le commencement un certain esprit igné fut infusé
(a) Cosmopol. Tract. 2.
(b) Eneid. l. 6.
@
58 FABLES
dans le ciel, la terre & la mer, la Lune,
& les astres Titaniens ou terrestres (
a). Cet esprit
leur donne la vie & les conserve. Ame répandue
dans tout le corps, elle donne le mouvement
à toute la masse, & à chacune de ses
parties. De là sont venues toutes les espèces d'être
vivants, quadrupèdes, oiseaux, poissons. Cet
esprit igné est le principe de leur vigueur: son
origine est céleste, & il leur est communiqué
par la semence qui les produit.
L'ordre qui règne dans l'Univers n'est qu'une
suite développée des lois éternelles. Tous les
mouvements des différentes parties de sa masse
en dépendent. La Nature forme, altère & corrompt
sans cesse, & son modérateur présent partout
répare continuellement les altérations de
l'ouvrage.
On peut partager le monde en trois régions,
la supérieure, la moyenne & l'inférieure. Les
Philosophes Hermétiques donnent à la première
le nom d'
intelligible, & disent qu'elle est spirituelle,
immortelle ou inaltérable; c'est la plus
parfaite.
La moyenne est appelée
céleste. Elle renferme
les corps les moins imparfaits & une quantité
d'esprits (
b). Cette région étant au milieu participe
| (a) C'est-à-dire, les mi- | prits immatériels, ou esprits
|
| néraux & les métaux, aux- | angéliques, mais seulement
|
| quels on a donné les noms | des esprits physiques, tels
|
| de Planètes. | que l'esprit igné répandu
|
| (b) Il faut remarquer que | dans l'Univers. Telle est
|
| les Philosophes n'entendent | aussi la spiritualité de leur
|
| pas par ces esprits, des es- | région supérieure.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
59
de la supérieure & de l'inférieure. Elle
sert comme de milieu pour réunir ces deux extrêmes,
& comme de canal par où se communiquent
sans cesse à l'inférieure les esprits vivifiants,
qui en animent toutes les parties. Elle
n'est sujette qu'à des changements périodiques.
L'inférieure, ou élémentaire, comprend tous
les corps sublunaires. Elle ne reçoit des deux
autres les esprits vivifiants que pour les leur rendre.
C'est pourquoi tout s'y altère, tout s'y corrompt,
tout y meurt; il ne s'y fait point de
génération qui ne soit précédée de corruption;
& point de naissance que la mort ne s'en suive.
Chaque région est soumise, & dépend de celle
qui lui est supérieure, mais elles agissent de concert.
Le Créateur seul a le pouvoir d'anéantir
les êtres, comme lui seul a eu le pouvoir de
les tirer du néant. Les lois de la Nature ne permettent
pas que ce qui porte le caractère d'être
ou de substance soit assujetti à l'anéantissement.
Ce qui a fait dire à Hermès (
a) que rien ne
meurt dans ce monde, mais que tout passe d'une
manière d'être à une autre. Tout mixte est composé
d'éléments, & se résout enfin dans ces mêmes
éléments, par une rotation continuelle de la
Nature, comme l'a dit Lucrèce:
Huic accedit uti quicque in sua corpora rursum
Dissolvat natura; neque ad nihilum interimat res.
Il y eut donc dès le commencement deux
principes: l'un lumineux approchant beaucoup
(a) Pymand.
@
60 FABLES
de la Nature spirituelle; l'autre tout corporel &
ténébreux. Le premier pour être le principe de
la lumière, du mouvement & de la chaleur: le
second comme principe des ténèbres, d'engourdissement
& de froid (
a). Celui-là actif & masculin
& celui-ci passif & féminin. Du premier vient
le mouvement pour la génération dans notre
monde élémentaire, & de la part du second procède
l'altération, d'où la mort a pris commencement.
Tout mouvement se fait par raréfaction &
condensation (
b). La chaleur, effet de la lumière
sensible ou insensible, est la cause de la raréfaction,
& le froid produit le resserrement ou la
condensation. Toutes les générations, végétations
& accrétions ne se font que par ces deux
moyens; parce que ce sont les deux premières
dispositions dont les corps aient été affectés. La
lumière ne s'est répandue que par la raréfaction;
& la condensation, qui produit la densité des
corps, a seule arrêté le progrès de la lumière;
& conservé les ténèbres.
Lorsque Moïse dit que Dieu créa le ciel & la
terre, il semble avoir voulu parler des deux principes
formel & matériel, ou actif & passif que nous
avons expliqué, & il ne paraît pas avoir entendu
par la terre, cette masse aride qui parut après que
les eaux s'en furent séparées. Celle dont parle Moïse
est le principe matériel de tout ce qui existe, &
comprend le globe terra-aque-Aérien. L'autre n'a
pris proprement son nom que de sa sécheresse,
(a) Cosmop. Tract. I.
(b) Beccher, Phys. subt.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
61
& pour la distinguer de l'amas des eaux,
& vocavit
Deus aridam terram, congregationesque
aquarum maria (
a).
L'air, l'eau & la terre ne sont qu'une même
matière plus ou moins ténue & subtilisée, selon
qu'elle est plus au moins raréfiée. L'air comme
le plus proche du principe de raréfaction, est le
plus subtil, l'eau vient ensuite, & puis la terre.
Comme l'objet que je me propose en donnant
ces principes abrégés de Physique, est seulement
d'instruire sur ce qui peut éclairer les amateurs
de la Philosophie Hermétique, je n'entrerai point
dans le détail de la formation des astres & de
leurs mouvements.
De la lumière, & de ses effets.
La lumière après avoir agi sur les parties de
la masse ténébreuse, qui lui étaient plus voisines,
& les avoir raréfiées plus ou moins à proportion
de leur éloignement, pénétra enfin jusqu'au
centre, pour l'animer dans son tout, la
féconder, & lui faire produire tout ce que l'Univers
présente à nos yeux. Il plut alors à Dieu
d'en fixer la source naturelle dans le Soleil, sans
cependant l'y ramasser toute entière. Il semble
que Dieu l'en ait voulu établir comme l'unique
dispensateur, afin que la lumière créée de Dieu
unique, lumière incréée, elle fût communiquée
aux créatures par un seul, comme pour nous indiquer
sa première origine.
De ce flambeau lumineux tous les autres empruntent
(a) Genès. c. I.
@
62 FABLES
leur lumière & l'éclat qu'ils réfléchissent
sur nous; parce que leur matière compacte
produit à notre égard le même effet qu'une masse
sphérique polie, ou un miroir sur lequel tombent
les rayons du Soleil. Nous devons juger des
corps célestes comme de la Lune, dans laquelle
la vue seule nous découvre de la solidité, &
une propriété commune aux corps terrestres d'intercepter
les rayons du Soleil, & de produire de
l'ombre, ce qui ne convient qu'aux corps opaques.
On ne doit pas en conclure que les Astres
& les Planètes ne sont pas des corps diaphanes;
puisque les nuages, qui ne sont que des vapeurs
ou de l'eau, font également de l'ombre en interceptant
les rayons solaires.
Quelques Philosophes ont appelé le Soleil
âme du monde, & l'ont supposé placé au milieu
de l'Univers, afin que comme d'un centre il lui
fût plus facile de communiquer partout ses bénignes
influences. Avant que de les avoir reçus la
terre était comme dans une espèce d'oisiveté, ou
comme une femelle sans mâle. Sitôt qu'elle en
fut imprégnée, elle produisit aussitôt, non des
simples végétaux comme auparavant, mais des
êtres animés & vivants, des animaux de toutes
sortes d'espèces.
Les éléments furent donc aussi le fruit de la
lumière, & ayant tous un même principe, comment
pourraient-ils, suivant l'opinion vulgaire,
avoir entr'eux de l'antipathie & de la contrariété?
C'est de leur union que sont formés tous les
corps selon leurs espèces différentes; & leur diversité
ne vient que du plus ou du moins de ce
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
63
que chaque élément fournit pour la composition
de chaque mixte.
La première lumière avait jeté les semences
des choses dans les matrices qui étaient propres
à chacune; celle du Soleil les a comme fécondées,
& fait germer. Chaque individu conserve
dans son intérieur une étincelle de cette lumière
qui réduit les semences de puissance en acte. Les
esprits des êtres vivants sont des rayons de cette
lumière, & l'âme seule de l'homme est un rayon
ou comme une émanation de la lumière incréée.
Dieu, cette lumière éternelle, infinie, incompréhensible,
pouvait-il se manifester au monde
autrement que par la lumière; & faut-il s'étonner
s'il a infusé tant de beautés & de vertus dans
son image, qu'il a formé lui-même, & dans laquelle
il a établi son trône:
In sole posuit tabernaculum
suum (
a).
De l'Homme.
Dieu en se corporifiant, pour ainsi dire, par
la création du monde, ne crut pas que c'était
assez d'avoir fait de si belles choses, il voulut
y mettre le sceau de sa Divinité, & se manifester
encore plus parfaitement par la formation de
l'homme. Il le fit pour cet effet à son image,
& à celle du monde. Il lui donna une âme, un
esprit & un corps; & de ces trois choses réunies
dans un même sujet il en constitua l'humanité.
Il composa ce corps d'un limon extrait de la
(a) Psal. 18.
@
64 FABLES
plus pure substance de tous les corps créés. Il tira
son esprit de tout ce qu'il y avait de plus parfait
dans la Nature, & il lui donna une âme faite
par une espèce d'extension de lui-même. C'est
Hermès qui parle (
a).
Le corps représente le monde sublunaire,
composé de terre & d'eau; c'est pour cela qu'il
est composé de sec & d'humide, ou d'os, de
chair & de sang.
L'esprit infiniment plus subtil, tient comme
le milieu entre l'âme & le corps, & leur sert
comme de lien pour les unir, parce qu'on ne
peut joindre deux extrêmes que par un milieu.
C'est lui qui par sa vertu ignée vivifie & meut
le corps sous la conduite de l'âme, dont il est
le ministre; quelquefois rebelle à ses ordres, il fuit
ses propres fantaisies & son penchant. Il représente
le firmament, dont les parties constituantes sont
infiniment plus subtiles que celles de la terre &
de l'eau. L'âme enfin est l'image de Dieu même,
& le flambeau de l'homme.
Le corps tire sa nourriture de la plus pure
substance des trois règnes de la Nature, qui
passent successivement de l'un dans l'autre pour
aboutir à l'homme, qui en est la fin, le complément
| (a) Mens, ô Tat, ex | lut diffusa, solis splendoris
|
| propriâ essentiâ Dei est. | instar. Haec autem mens in
|
| Aliqua siquidem est Dei es- | hominibus quidem Deus
|
| sentia. Qualiscumque ta- | est; eâ de causâ homines
|
| men ille fit, haec ipsum sola | dii sunt, ac ipsorum huma-
|
| absolutè novit. Mens itaque | nitas divinitati est confi-
|
| ab essentiae Dei habitu non | nis.
|
| est praecisa: Quin etiam ve- | Pymand. cap. II.
|
plément
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
65
& l'abrégé. Ayant été fait de terre &
d'eau, il ne peut se nourrir que d'une matière
analogue, c'est-à-dire, d'eau & de terre, & ne
saurait manquer de s'y résoudre.
L'esprit se nourrit de l'esprit de l'Univers, &
de la quintessence de tout ce qui le constitue,
parce qu'il en a été fait. L'âme enfin de l'homme
s'entretient de la lumière divine dont elle tire
son origine.
La conservation du corps est confiée à l'esprit.
Il travaille les aliments grossiers que nous prenons
des végétaux & des animaux, dans les laboratoires
pratiqués dans l'intérieur du corps. Il y
sépare le pur de l'impur, il garde & distribue
dans les vaisseaux déférents la quintessence analogue
à celle dont le corps a été fait, soit pour
en augmenter le volume, soit pour l'entretenir;
renvoie & rejette l'impur & l'hétérogène par les
voies destinées à cet usage.
C'est là le véritable archée de la Nature, que
Van Helmont (
a) suppose placé à l'orifice de
l'estomac; mais dont il ne paraît pas avoir eu
une idée nette, puisqu'il en a parlé d'une manière
si embrouillée, qu'il s'est rendu presqu'inintelligible.
Cet archée est un principe igné, principe de
chaleur, de mouvement & de vie, qui anime le
corps, & conserve sa manière d'être autant de
temps que la faiblesse de ses organes le permet.
Il se nourrit des principes analogues à lui-même
qu'il attire sans cesse par la respiration; c'est
(a) Traité des malad.
I. Partie.
E
@
66 FABLES
pourquoi la mort succède à la vie, presqu'aussitôt
que la respiration est interceptée.
Le corps est par lui-même un principe de
mort, analogue à cette masse informe, froide &
ténébreuse, de laquelle Dieu forma le monde.
Il représente les ténèbres. L'esprit tient & participe
de cette matière animée par l'esprit de
Dieu, qui au commencement était porté sur les
eaux, & qui par la lumière qu'il répandit, infusa
dans la masse cette chaleur qui donne le
mouvement, & la vie à toute la nature, & cette
vertu fécondante, principe de génération, qui
fournit à chaque individu l'envie & le moyen de
multiplier son espèce.
Infusé dans la matrice avec la semence même
qu'il anime, il y travaille à former, & à perfectionner
la demeure & le logement qu'il doit
habiter, suivant l'espèce & la qualité des matériaux
fournis, suivant la disposition des lieux,
& la spécification de la matière. Si les matériaux
sont de bonne qualité, le bâtiment en
sera plus solide, le tempérament plus fort & plus
vigoureux. S'ils sont mauvais, le corps en sera
plus faible, & moins propre à résister aux assauts
perpétuels qu'il aura à soutenir tant qu'il subsistera.
Si la matière est susceptible d'une organisation
plus déliée, plus combinée, & plus parfaite,
l'esprit la fera de manière qu'il puisse y
exercer dans la suite son action avec toute la
liberté & l'aisance possible. Alors l'enfant qui en
viendra, sera plus alerte, plus vif, & l'esprit se
manifestera dans les actions de la vie avec plus
de brillant & d'éclat. Mais s'il manque quelque
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
67
chose; si la matière est grossière & terrestre, si
cet esprit est faible par lui-même, par son peu
de force ou de quantité, les organes seront défectueux,
ou viciés; l'esprit ne pourra travailler
à sa demeure que faiblement; l'enfant sera plus
ou moins pesant, stupide. L'âme qui y fera infusée
n'en sera pas moins parfaite; mais son ministre
n'y pouvant alors exercer ses fonctions
que difficilement, à cause des obstacles qu'il
rencontre à chaque pas, elle ne paraîtra pas avec
toute sa splendeur, & ne pourra se manifester
telle qu'elle est. Une cabane de paysan, une maison
même bourgeoise n'annoncerait pas la demeure
d'un Roi, quoiqu'un Roi y fît son séjour. En
vain aura-t-il toutes les qualités requises pour
régner glorieusement; en vain son Ministre sera-
t-il entendu & capable de seconder son Souverain,
si la constitution de l'état est mauvaise,
s'ils ne peuvent pas se faire obéir, s'il n'y a
aucun remède, l'Etat ne sera point brillant, tout
ira mal, tout languira, il tendra à sa perte sans
qu'on puisse nier l'existence du Souverain, ou
rejeter sur lui le défaut de gloire & de splendeur.
On rendra même au Roi & à son Ministre
la justice qui leur est due.
On voit par-là pourquoi la raison ne se manifeste
dans les enfants qu'à un certain âge, &
dans les uns plutôt que dans les autres. Pourquoi
à mesure que les organes s'affaiblissent, la raison
paraît aussi s'affaiblir.
Corpus quod corrumpitur
aggravat animam, & terrêna inhabitatio deprimit
sensum multa cogitantem (
a). Il faut un certain
(a) Sap. 9.
E ij
@
68 FABLES
temps aux organes pour se fortifier & se perfectionner.
Ils s'usent enfin; ils tombent en décadence
& se détruisent. L'Etat fut-il au plus
haut degré de gloire, s'il commence à décliner,
si sa perte est inévitable, le Roi & son Ministre
avec toute l'attention & toute la capacité possible,
ne pourront tout au plus que faire de temps
en temps quelques efforts, qui manifesteront leurs
talents, mais faiblement, de manière à ne pouvoir
arrêter la ruine de l'Etat.
Si peu qu'un homme sensé se replie sur lui-
même, & qu'il fasse l'anatomie de son composé,
il y reconnaîtra bientôt ces trois principes de
son humanité réellement distincts, mais réunis
dans un seul individu (
a).
Que les prétendus esprits forts, que les Matérialistes
ignorants, & peu accoutumés à réfléchir
sérieusement rentrent de bonne foi en eux-
mêmes, & suivent pas à pas ce petit détail de
l'homme, ils reconnaîtront bientôt leur égarement
& la faiblesse de leurs principes. Ils y verront
que leur ignorance leur fait confondre le
Roi avec le Ministre & les Sujets, l'âme avec
l'esprit & le corps. Enfin qu'un Prince est responsable
& de ses propres actions, & de celles de son
Ministre, lorsque celui-ci les fait par son ordre, ou
de son consentement & avec son approbation.
Salomon confond l'erreur des Matérialistes de
son temps, & nous apprend en même temps qu'ils
raisonnaient aussi follement que ceux de nos jours.
" Ils ont, dit-il (
b), parlé en insensés, qui pen"
(a) Nicolas Flamel. Explic. des figures, chap. 7.
(b) Sap. c. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
69
sent mal, & ont dit: le temps de la vie est
" court & ennuyeux; nous n'avons ni biens ni
" Plaisirs à espérer après notre mort; personne
" n'est revenu de l'autre monde pour nous apprendre
" ce qu'on dit qui s'y passe, parce que
" nous sommes nés de rien, & qu'après notre
" mort nous serons comme si nous n'avions pas
" existé; c'est une fumée que nous respirons,
" & une étincelle qui donne le mouvement à
" notre coeur: cette étincelle une fois éteinte;
" notre esprit se dissipera dans les airs, & notre
" corps ne sera plus qu'une cendre & une poussière...
" Venez donc mes amis profitons des
" biens présents: jouissons des créatures, divertissons-nous
" pendant que nous sommes jeunes...
" C'est ainsi qu'ils ont pensé, & qu'ils
" sont tombés dans l'erreur, parce que leurs
" passions & la malice de leur coeur les ont
" aveuglés. Ils ont ignoré les promesses fermes
" & stables de Dieu; ils n'ont point espéré
" la récompense promise à la justice, & n'ont
" pas eu assez de bon sens & de jugement pour
" reconnaître l'honneur & la gloire qui en réservée
" aux âmes saintes & pieuses, puisque
" Dieu a créé l'homme à son image, & l'a fait
"
inexterminable. "
On voit clairement dans ce chapitre la distinction
de l'esprit & de l'âme. Le premier est
une vapeur ignée, une étincelle, un feu qui
donne la vie animale & le mouvement au corps
& se dissipe dans l'air quand les organes se détruisent.
L'âme est le principe des actions volontaires
& réfléchies, & survit à la destruction
E iij
@
70 FABLES
du corps, & à la dissipation de l'esprit.
Ce chapitre détermine par conséquent le sens
de ces paroles du même Auteur (
a): " La condition
" de l'homme est la même que celle des
" bêtes: les uns & les autres respirent, & la
" mort des bêtes est la même que celle de
" l'homme. "
Cette vapeur ignée, cette parcelle de lumière
anime donc le corps de l'homme & en fait jouer
tous les ressorts. En vain cherche-t-on le lieu
particulier ou l'âme fait sa résidence, où elle
commande en maître. C'est le séjour particulier
de cet esprit qu'il faudrait chercher; mais inutilement
voudrait-on le déterminer. Toutes les
parties du corps sont animées; il est répandu
partout. Si la pression de la glande pinéale, ou
du corps calleux arrêtent l'action de cet esprit,
ce n'est pas qu'il y habite en particulier, c'est
que les ressorts que l'esprit emploie pour faire
jouer la machine, aboutissent là médiatement ou
immédiatement. Leur jeu est empêché par cette
pression: & l'esprit quoique répandu partout ne
peut plus les faire agir.
La ténuité de cette vapeur ignée est trop grande
pour être aperçue des sens autrement que par
ses effets. Ministre de Dieu & de l'âme dans les
hommes, elle suit uniquement dans les animaux
les impressions & les lois que le Créateur lui a
imposées pour les animer, leur donner le mouvement
conforme à leurs espèces. Il se fait tout
à tout, & se spécifie, dans l'homme & les animaux
(a) Ecclesiast. c. 3. v. 19. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
71
suivant leurs organes. De là vient la conformité
qui se remarque dans un très grand nombre
des actions des hommes & des bêtes. Dieu s'en
sert comme d'un instrument au moyen duquel
les animaux voient, goûtent, flairent, entendent.
Il l'a constitué sous ses ordres le guide de
leurs actions. Il le spécifie dans chacun d'eux
selon la différente spécification qu'il lui a plu
de donner à leurs organes. De là la différence de
leurs caractères, & leurs manières d'agir différentes,
mais néanmoins toujours uniformes quant
à chacun en particulier, prenant toujours le même
chemin pour parvenir au même but, quand il
ne s'y trouve pas d'obstacles.
Cet esprit, que l'on appelle ordinairement
instinct, quand il s'agit des animaux, déterminé
& presqu'absolument spécifié dans chaque animal,
ne l'est pas dans l'homme, parce que celui
de l'homme est l'abrégé, & la quintessence de
tous les esprits des animaux. Aussi l'homme n'a-
t-il pas un caractère particulier qui lui soit propre,
comme l'a chaque animal. Tout chien est
fidèle; tout agneau est doux; tout lion est hardi,
entreprenant; tout chat est traître, sensuel; mais
l'homme est tout ensemble, fidèle, indiscret,
traître, gourmand, sobre, doux, furieux, hardi,
timide, courageux; les circonstances ou la raison
décident toujours de ce qu'il est à chaque instant
de la vie, & l'on ne voit jamais dans aucun
animal ces variétés que l'on trouve dans l'homme,
parce qu'il possède lui seul le germe de tout
cela. Chaque homme le verrait développer, &
le réduirait de puissance en acte comme les animaux,
@
72 FABLES
toutes les fois que l'occasion s'en présente,
si cet esprit n'était subordonné à une autre
substance fort supérieure à la sienne. L'âme, purement
spirituelle, tient les rennes: elle le guide
& le conduit dans toutes les actions réfléchies.
Quelquefois il ne lui laisse pas le temps de donner
ses ordres, & d'exercer son empire. Il agit de
lui-même, il met les ressorts du corps en mouvement,
& l'homme alors fait des actions purement
animales. Telles sont celles que l'on appelle
premier mouvement, & celles que l'on fait
sans réflexion, comme aller, venir, manger,
lorsqu'on a la tête pleine de quelqu'affaire sérieuse
qui l'occupe toute entière.
L'animal obéit toujours infailliblement à son
penchant naturel, parce qu'il tend uniquement
à la conservation de son être mortel & passager,
dans laquelle gît tout son bonheur & sa félicité.
Mais l'homme ne suit pas toujours cette pente;
parce que s'il est porté à conserver ce qu'il y a
en lui de mortel, il sent aussi un autre penchant,
qui le porte à travailler pour la félicité de sa partie
immortelle, à laquelle il est très persuadé qu'il
doit la préférence.
Dieu a donc créé l'homme à son image, &
l'a formé comme l'abrégé de tous ses ouvrages,
& le plus parfait des êtres corporels. On l'appelle
avec raison
Microcosme. Il est le centre où
tout aboutit: il renferme la quintessence de tout
l'Univers. Il participe aux vertus & aux propriétés
de tous les individus. Il a la fixité des métaux
& des minéraux, la végétabilité des plantes,
la faculté sensitive des animaux, & de plus
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
73
une âme intelligente & immortelle. Le Créateur
a renfermé dans lui, comme dans une boëte de
Pandore, tous les dons & les vertus des choses
supérieures & inférieures. Il finit son ouvrage de
la création par la formation de l'homme, parce
qu'il fallait créer tout l'Univers en grand avant
d'en faire l'abrégé. Et comme l'Etre suprême
n'ayant point eu de commencement était néanmoins
le commencement de tout, il voulut mettre
le sceau à son ouvrage par un individu, qui
ne pouvant être sans commencement, fut au
moins sans fin, comme lui-même.
Que l'homme ne déshonore donc point le
modèle dont il est l'image. Il doit penser qu'il
n'a pas été fait pour vivre seulement suivant son
animalité, mais suivant son humanité proprement
dite. Qu'il boive, qu'il mange; mais qu'il
prie, qu'il modère ses passions, qu'il travaille
pour la vie éternelle; c'est en quoi il différera
des animaux, & sera proprement homme.
Le corps de l'homme est sujet à l'altération & à
la dissolution entière comme les autres mixtes.
L'action de la chaleur produit ce changement
dans la manière d'être de tous les individus sublunaires,
parce que leur masse étant un composé
de parties plus grossières, moins pures, moins
liées, & plus hétérogènes entr'elles que celles
des Astres ou des Planètes, elle est plus susceptible
des effets de la raréfaction.
Cette altération est dans son progrès une vraie
corruption, qui se fait successivement, & qui
par degrés dispose à une nouvelle génération ou
nouvelle manière d'être; car l'harmonie de l'Univers
@
74 FABLES
consiste dans une diverse & graduée information
de la matière qui le constitue.
Ce changement de formes n'arrive qu'aux
corps de ce bas monde. La cause n'est pas, comme
plusieurs l'ont pensé, la contrariété ou l'opposition
des qualités de la matière, mais sa propre
essence ténébreuse, & purement passive,
qui n'ayant pas d'elle-même de quoi se donner
une forme permanente, est obligée de recevoir
ces formes différentes & passagère, du principe
qui l'anime, toujours selon la détermination qu'il
a plu à Dieu de donner aux genres & aux espèces.
Pour suppléer à ce défaut originel de la matière,
dont le corps même de l'homme a été
formé, Dieu mit Adam dans le Paradis terrestre,
afin qu'il pût combattre, & vaincre cette caducité
par l'usage du fruit de l'arbre de vie, dont il
fut privé, en punition de sa désobéissance, &
condamné à subir le sort des autres individus,
que Dieu n'avait pas favorisé de ce secours.
La première matière dont tout a été fait, celle
qui sert de base à tous les mixtes semble avoir
été tellement fondue & identifiée dans eux, après
qu'elle eut reçu sa forme de la lumière, qu'on
ne saurait l'en séparer sans les détruire. La Nature
nous a laissé un échantillon de cette masse
confuse & informe, dans cette eau sèche, qui
ne mouille point, que l'on voit sortir des montagnes,
ou qui s'exhale de quelques lacs, imprégnée
de la semence des choses, & qui s'évapore
à la moindre chaleur. Cette eau sèche est
celle qui fait la base du grand Oeuvre, suivant
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
75
tous les Philosophes. Qui saurait marier cette
matière toute volatile avec son mâle, en extraire
les éléments, & les séparer philosophiquement
pourrait se flatter, dit d'Espagnet (
a), d'avoir
en sa possession le plus précieux secret de la Nature,
& même l'abrégé de l'essence des cieux.
Des Eléments.
La Nature n'employa donc dès le commencement
que deux principes simples, dont tout ce
qui existe fut formé, savoir, la matière première
passive, & l'agent lumineux qui lui donna
la forme. Les éléments sortirent de leur action,
comme principes secondaires, du mélange desquels
se forma une matière seconde sujette aux
vicissitudes de la génération & de la corruption.
En vain s'imaginera-t-on pouvoir par le secours
de l'art Chimique acquérir & séparer les
éléments absolument simples & distincts les uns
des autres. L'esprit humain ne les connaît même
pas. Ceux à qui le vulgaire donne le nom d'élément,
ne sont point réellement simples & homogènes:
ils sont tellement mêlés & unis ensemble
qu'ils sont inséparables.
Les corps sensibles de la terre, de l'eau, de
l'air, qui dans leurs sphères sont réellement distincts,
ne sont pas les premiers & simples éléments
que la Nature emploie dans ses diverses
générations. Ils semblent n'être que la matrice
des autres. Les éléments simples sont imperceptibles
(a) Enchirid. Phys. restit. can. 49.
@
76 FABLES
& insensibles, jusqu'à ce que leur réunion
constitue une matière dense, que nous appelons
corps, à laquelle se joignent les éléments grossiers
comme parties intégrantes.
Ex insensibilibus
namque omnia confiteare principiis constare (
a).
Les éléments qui constituent notre globe sont trop
crus, impurs & indigestes pour former une parfaite
génération. Mal à propos aussi les Chimistes
& les Physiciens leur attribuent-ils les propriétés
des vrais éléments principes. Ceux-ci sont
comme l'âme des mixtes, ceux-là n'en sont que
les corps. L'art ignore les premiers, & travaillerait
en vain à y réduire les mixtes: c'est l'ouvrage
de la Nature seule.
Sur ces principes les anciens Philosophes distinguèrent
les éléments en trois seulement, &
feignirent l'Univers gouverné par trois frères,
enfants de Saturne, qu'ils dirent fils du ciel &
de la terre. Les Egyptiens, chez qui les anciens
Philosophes Grecs avaient puisé leur Philosophie,
regardaient Vulcain comme père de Saturne,
si nous en croyons Diodore de Sicile.
C'est sans doute la raison qui put les déterminer
à ne pas mettre le feu au nombre des éléments.
Mais comme ils supposaient que le feu de la
Nature principe du feu élémentaire, avait sa
source dans le Ciel, ils en donnèrent l'empire
à Jupiter; & pour sceptre & marque distinctive,
ils l'armèrent d'une foudre à trois pointes, &
lui associèrent pour femme sa soeur Junon, qu'ils
feignirent présider à l'air. Neptune fut constitué
sur la mer, & Pluton sur les enfers. Les Poètes
(a) Lucret. lib. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
77
adoptèrent ces idées des Philosophes, qui connaissant
parfaitement la Nature, jugèrent à propos
de la distinguer seulement en trois, persuadés
que les accidents, qui distinguent la basse
région de l'air de la supérieure, ne fournissaient
pas une raison suffisante pour en faire une distinction
réelle. Ils n'y remarquaient qu'une différence
de sec & d'humide, de chaud & de froid
mariés ensemble; ce qui leur fit imaginer les
deux sexes dans le même élément.
Chacun des trois frères avait un sceptre à trois
pointes pour marque de son empire, & pour
donner à entendre que chaque élément, tel que
nous le voyons est un composé des trois. Ils
étaient proprement frères, puisqu'ils étaient sortis
du même principe, fils du ciel & de la terre,
c'est-à-dire, la première matière animée dont
tout a été fait.
Pluton est appelé le Dieu des richesses & le
Maître des enfers, parce que la terre est la source
des richesses, & que rien ne tourmente les hommes
comme la soif des richesses, & l'ambition.
Il n'est pas plus difficile d'appliquer le reste
de la Fable à la Physique. Plusieurs Auteurs se
sont exercés sur cette matière, & ont comme démontré
que les Anciens ne se proposaient que
d'instruire par l'invention de ces Fables. Les Philosophes
Hermétiques, qui se flattent d'être les
vrais disciples & les imitateurs de la Nature,
firent une double application de ces principes,
voyant dans les procédés & les progrès du grand
oeuvre les opérations de la Nature, comme dans
un miroir; ils ne distinguèrent plus les uns des
@
78 FABLES
autres, & les expliquèrent de la même manière.
Ils comparèrent alors tout ce qui se passe dans
l'oeuvre aux progrès successifs de la création de
l'Univers, par une certaine analogie qu'ils crurent
y remarquer. Est-il surprenant que toutes
leurs fictions aient eu ces deux choses pour objet?
Si l'on y faisait réflexion, on ne trouverait
pas tant de ridicule dans leurs Fables. S'ils personnifiaient
tout, c'était pour rendre leurs idées
plus sensibles; & l'on reconnaîtrait bientôt que
les actions ridicules & licencieuses, qu'ils attribuaient
à ces prétendus Dieux, n'étaient que
les opérations de la Nature, que nous voyons
tous les jours sans y faire assez d'attention. Voulant
ne s'expliquer que par allégories, pouvaient-
ils supposer les choses autrement faites & par
d'autres acteurs? Notre ignorance dans la Physique
ne nous donne-t-elle point le sot privilège
de nous moquer d'eux, & de leur imputer le
ridicule, qu'ils feraient peut-être aisément retomber
sur nous s'ils étaient sur la terre, pour
s'expliquer dans le goût du siècle présent?
L'analyse des mixtes ne nous donnent que le
sec & l'humide; d'où l'on doit conclure qu'il
n'y a que deux éléments sensibles dans le composé
des corps, savoir, la terre & l'eau. Mais
la même expérience nous montre que les deux
autres y sont cachés. L'air est trop subtil pour
frapper nos yeux: l'ouïe & le toucher sont les
seuls sens qui nous démontrent son existence.
Quant au feu de la Nature, il est impossible à
l'art de le manifester autrement que par
effet.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
79
De la Terre.
La terre est froide de sa nature, parce qu'elle
participe plus de la première matière opaque
ténébreuse. Cette froideur en fait le corps le
plus pesant, comme le plus dense; & cette densité
la rend moins pénétrable à la lumière, qui
est le principe de la chaleur. Elle a été créée au
milieu des eaux, avec lesquelles elle est toujours
mêlée; & le Créateur semble ne l'avoir rendue
aride dans sa superficie, que pour la rendre propre
au séjour des végétaux & des animaux.
Le Créateur a fait la terre spongieuse, afin
que l'air, l'eau & le feu y eussent un accès plus
libre, & que le feu interne, qui lui fût infusé
par l'esprit de Dieu avant la formation du Soleil
(
a), pût du centre à la superficie pousser
par ses pores les vertus des éléments & exalter
ces vapeurs humides, qui corrompent les semences
des choses par une légère putréfaction,
& les préparent à la génération. Les semences
ainsi disposées reçoivent alors la chaleur céleste
& vivifiante, l'attirent même par un amour
magnétique, le germe se développe, & la semence
produit son fruit.
La chaleur propre au sein de la terre, n'est
propre qu'à la corruption. Son humidité l'affaiblit,
& ne saurait rien produire si elle n'est
aidée de la chaleur céleste, pure & sans mélange,
qui mène à la génération, en excitant l'action
du feu interne, en le développant, en le dilatant,
(a) Cosmop. Tract. 4.
@
80 FABLES
& en le tirant, pour ainsi dire, du centre
des semences, où il est comme engourdi & caché.
Ces deux chaleurs par leur homogénéité travaillent
de concert à la génération & à la conservation
des mixtes.
Tout froid est contraire à la génération. Lorsqu'une
matière est de cette nature, elle devient
passive, & n'y est propre qu'autant qu'elle est
aidée & corrigée par un secours étranger. L'Auteur
de la Nature voulant que la terre fût la
matrice des mixtes, l'échauffe en conséquence
continuellement par la chaleur des feux célestes
& central, & y joint la nature humide de l'eau;
afin qu'aidée des deux principes de la génération,
le chaud & l'humide, elle ne soit pas stérile,
& devienne le vase où se font toutes les
générations (
a). On dit par cette raison, que la
terre contient les autres éléments.
Elle peut être divisée en terre pure & terre
impure. La première est la base de tous les mixtes,
& produit tout par le mélange de l'eau &
l'action du feu. La seconde est comme l'habit de
la première; elle entre comme partie intégrante
dans la composition des individus. La pure est
animée d'un feu qui vivifie les mixtes, & les
conserve dans leur manière d'être, autant de
temps que le froid de l'impure ne le domine point,
ou qu'il n'est point trop excité, & tyrannisé par
le feu artificiel & élémentaire son fratricide. Ce
qui est visible dans la terre est fixe, & ce qui
est invisible est volatil.
(a) Cosmop. ibid.
De
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
81
De l'Eau.
L'eau est d'une nature de densité qui tient le
milieu entre celle de l'air, & celle de la terre.
Elle est le menstrue de la Nature, & le véhicule
des semences. C'est un corps volatil, qui semble
fuir les atteintes du feu, & s'exhale en vapeurs
à la chaleur la plus légère. Il est susceptible de
toutes les figures, & plus changeant que Prothée.
L'eau est un mercure, qui prenant tantôt la nature
d'un corps terra-aqueux, tantôt celle d'un
corps aqua-aérien, attire, & va chercher les vertus
des choses supérieures & inférieures. Il devient
par ce moyen le messager des Dieux &
leur médiateur; c'est par lui que s'entretient le
commerce entre le ciel & la terre.
Un phlegme onctueux est répandu dans l'eau.
(
a) M. Eller l'a fort bien reconnu dans ses observations.
Une eau, dit-il, très purifiée & très
dégagée de toutes les parties hétérogènes, (à la
manière des Chimistes vulgaires.) peut suffire à
la végétation. Elle fournit la terre, base de la
solidité des plantes: elle répand même dans elle
cette partie inflammable, huileuse ou résineuse
qu'on y trouve.
Que l'on prenne une terre, après avoir été
lessivée & desséchée au feu, dans laquelle on
sera assuré qu'il n'y a aucune semence de plantes.
Qu'on l'expose à l'air dans un vase, & que
l'on ait soin de l'arroser d'eau de pluie, elle
produira des petites plantes en grand nombre;
(a) Mém. de l'Acad. de Berlin.
I. Partie.
F
@
82 FABLES
preuve qu'elle est le véhicule des semences.
Comme l'eau est d'une nature plus approchante
de la nature de la première matière du
monde, elle en devient aisément l'image. Le
cahos d'où tout est sorti, était comme une vapeur,
ou une substance humide, semblable à
une fumée subtile. La lumière l'ayant raréfiée,
les cieux se formèrent de la portion la plus subtilisée;
l'air de celle qui l'était un peu moins;
l'eau élémentaire de celle qui était un peu plus
grossière; & la terre, de la plus dense, & comme
des fèces (
a), L'eau participant donc de la nature
de l'air & de la terre, se trouve placée au milieu.
Plus légère que la terre & moins légère que l'air,
elle est toujours mêlée avec l'un & l'autre. A la
moindre raréfaction elle semble abandonner la
terre pour prendre la nature de l'air; est-elle condensée
par le moindre froid, elle quitte l'air,
& va se réunir à la terre.
La nature de l'eau est plutôt humide que froide,
parce qu'elle est plus rare & plus ouverte à
la lumière que n'est la terre. L'eau a conservé
l'humidité de la matière première & du cahos:
la terre en a retenu la froideur.
La siccité est un effet du froid comme de la
chaleur, & l'humide est le principal sujet sur
lequel le chaud & le froid agissent. Lorsque celui-ci
est vif il condense, il dessèche l'humide,
nous le voyons dans la neige, la glace, la grêle.
De là vient la chute des feuilles en automne. Le
froid augmente-t-il l'hiver succède, l'humide se
(a) Raymond Lulle, Testam. Anc. Théor.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
83
coagule dans les plantes, les pores se resserrent,
la tige devient faible faute de nourriture: elles
sèchent enfin. Si l'hiver est rigoureux, il porte
la siccité jusques dans les racines: il attaque l'humide
vital; les plantes périssent. Comment peut-
on dire après cela que le froid est une qualité de
l'eau, puisqu'il est son ennemi, & que la Nature
ne souffre pas qu'un élément agisse sur lui-
même. On parle, ce semble, un peu plus correctement,
quand on dit que le froid a brûlé les
plantes. Le froid & le chaud brûlent également,
mais d'une manière différente; la chaleur en dilatant,
& le froid en resserrant les parties du
mixte.
Ce que l'eau nous présente de visible est volatil;
son intérieur est fixe. L'air tempère son
humidité. Ce que l'air reçoit du feu il le communique
à l'eau, celle-ci à la terre.
On peut diviser cet élément en trois parties;
le pur, le plus pur & le très pur (
a); de celui-
ci les cieux ont été faits; du plus pur l'air, &
le simplement pur est demeuré dans sa sphère:
c'est l'eau ordinaire, qui ne forme qu'un même
globe avec la terre. Ces deux éléments réunis
font tout, parce qu'ils contiennent les deux autres.
De leur union naît un limon, dont la Nature
se sert pour former tous les corps. Ce limon
est la matière prochaine de toutes les générations.
C'est une espèce de cahos où les éléments
sont comme confondus. Notre premier père a
été formé de limon, de même que toutes les
(a) Cosmopol. de l'eau.
F ij
@
84 FABLES
générations qui s'en sont suivies. Du sperme &
du menstrue il se forme un limon, & de ce limon
un animal.
Dans la production des végétaux les semences
se putréfient, & se changent en limon avant de
germer. Il se consolide ensuite & se raffermit en
corps végétal. Dans la génération des métaux le
soufre & le mercure se résolvent en une eau visqueuse,
qui est un vrai limon. La décoction
coagule cette eau, la fixe plus ou moins, & il
en résulte des minéraux & des métaux. Dans
l'oeuvre philosophique on forme d'abord un limon
de deux substances ou principes, après les
avoir bien purifiés. Comme les quatre éléments
s'y trouvent, le feu préserve la terre de submersion
& de dissolution entière: l'air entretient le
feu; l'eau conserve la terre contre les atteintes
violentes de ce dernier; & agissant ainsi les uns
sur les autres de concert il en résulte un tout
harmonique, qui compose ce qu'ils appellent la
pierre Philosophale & le Microcosme.
De l'Air.
L'air est léger, & n'est point visible; mais il
contient une matière qui se corporifie, qui devient
fixe. Il est d'une nature moyenne entre ce
qui est au dessus & au dessous de lui, c'est pourquoi
il prend facilement les qualités de ses voisins.
De là viennent les changements que nous
éprouvons dans la basse région, tant du froid
que de la chaleur.
L'air est le réceptacle des semences de tout,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
85
le crible de la Nature, par lequel les vertus &
les influences des autres corps nous sont transmises.
Il pénètre tout. C'est une fumée très subtile;
le sujet propre de la lumière & des ténèbres,
du jour & de la nuit. Un corps toujours
plein, diaphane, & le plus susceptible des qualités
étrangères, comme le plus facile à les abandonner.
Les Philosophes l'appellent esprit, quand
ils traitent du grand oeuvre. Il contient les esprits
vitaux de tous les corps; il est l'aliment du
feu, des végétaux & des animaux, qui meurent
quand on le leur soustrait. Rien ne naîtrait dans
le monde sans sa force pénétrante & altérante
& rien ne peut résister à sa raréfaction.
La région supérieure de l'air, voisine de la
Lune, est pure sans être ignée, comme on l'a
longtemps enseigné dans les écoles, sur l'opinion
de quelques Anciens. Sa pureté n'est souillée
par aucune des vapeurs qui s'élèvent de la
basse.
La moyenne reçoit les exhalaisons sulfureuses
les plus subtiles, débarrassées des vapeurs
grossières. Elles y errent, & s'y allument de
temps en temps par leurs mouvements & les différents
chocs qu'elles subissent entr'elles. Ce sont
les divers météores que nous y apercevons.
Dans la basse région s'élèvent & se ramassent
les vapeurs de la terre. Elles s'y condensent par
le froid, & retombent par leur propre poids. La
Nature rectifie ainsi l'eau, & la purifie pour la
rendre propre à ses générations. C'est pourquoi
on distingue les eaux en supérieures & en inférieures,
Celles-ci sont contiguës à la terre, y
F iij
@
86 FABLES
sont appuyées comme sur leur base, & ne forment
qu'un même globe avec elle. Les supérieures
occupent la basse région de l'air où elles
se sont élevées en forme de vapeurs & de nuages,
& où elles errent au gré des vents. L'air en est
rempli en tout temps; mais elles ne se manifestent
à notre vue qu'en partie, lorsqu'elles se condensent
en nuées. C'est une suite de la création.
Dieu sépara les eaux du firmament de celles qui
étaient au dessous. Il ne doit pas être surprenant
que toutes ces eaux rassemblées aient pu couvrir
toute la surface de la terre, & former un
déluge universel, puisqu'elles la couvraient avant
que Dieu les en eût séparées (
a). Ces masses humides
qui volent sur nos têtes, sont comme des
voyageurs, qui vont recueillir les richesses de
tous les pays, & reviennent en gratifier leur patrie.
Du Feu.
Quelques Anciens plaçaient le feu comme
quatrième élément, dans la plus haute région
de l'air, parce qu'ils le regardaient comme le
plus léger & le plus subtil. Mais le feu de la
Nature ne diffère point du feu céleste; c'est pourquoi
Moïse n'en fait aucune mention dans la
Genèse, parce qu'il avait dit que la lumière fut
créée le premier jour.
Le feu dont on use communément est en partie
naturel, & artificiel en partie. Le Créateur a
ramassé dans le Soleil un esprit igné, principe
(a) Gen. c. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
87
de mouvement & d'une chaleur douce, telle
qu'il la faut à la Nature pour ses opérations. Il
la communique à tous les corps, & en excitant
& développant le feu qui leur est inné, il conserve
le principe de la génération & de la vie.
Chaque individu y participe plus ou moins. Qui
cherche dans la Nature un autre élément du feu,
ignore ce que c'est que le Soleil & la lumière.
Il est logé dans l'humide radical, comme dans
le siège qui lui est propre. Chez les animaux il
semble avoir établi son domicile principal dans
le coeur, qui le communique à toutes les parties,
comme le Soleil le fait à tout l'Univers.
Le feu de la Nature est son premier agent. Il
réduit les semences de puissance en acte. Sitôt
qu'il n'agit plus, tout mouvement apparent cesse,
& toute action vitale. Le mouvement a la lumière
pour principe, & le mouvement est la
cause de la chaleur. C'est pourquoi l'absence du
Soleil & de la lumière font de si grands effets
sur les corps. La chaleur pénètre dans l'intérieur
des plus opaques & des plus durs, & y anime la
nature cachée & engourdie. La lumière ne pénètre
que les corps diaphanes, & son propre est
de manifester les accidents sensibles des mixtes.
Le Soleil est donc le premier agent naturel &
universel.
En partant du Soleil la lumière frappe les
corps denses, tant célestes que terrestres; elle
met leurs facultés en mouvement, les emporte,
les réfléchie avec elle, & les répand tant dans
l'air supérieur que dans l'inférieur. L'air ayant
une disposition à se mêler avec l'eau & la terre,
@
88 FABLES
devient le véhicule de ces facultés, & les communique
aux corps qui en sont formés, ou qui
en sont plus susceptibles par l'analogie qu'ils ont
avec elles. Ce sont ces facultés que l'on appelle
influences. Nombre de Physiciens en nient l'existence,
parce qu'ils ne les connaissent pas.
On divise le feu en trois, le céleste, le terrestre
ou central, & l'artificiel. Le premier est
le principe des deux autres, & se distingue en
feu universel, & feu particulier. L'universel répandu
partout excite & met en mouvement les
vertus des corps; il échauffe & conserve les semences
des choses infusées dans notre globe,
destiné à leur servir de matrice. Il développe le
feu particulier; il mêle les éléments, & donne
la forme à la matière.
Le feu particulier est inné, & implanté dans
chaque mixte avec sa semence. Il n'agit guères
que lorsqu'il est excité; il fait alors dans la partie
de l'Univers, ce que le Soleil son père fait
dans le tout.
Par-tout où il y a génération, il y a nécessairement
du feu, comme cause efficiente. Les Anciens
le pensaient comme nous (
a). Mais il est
surprenant qu'ils aient admis une contrariété, &
une opposition entre le feu & l'eau, puisqu'il n'y
a point d'eau sans feu, & qu'ils agissent toujours
(a) Inde hominum pecudumque genus, vitaeque vo-
lantum,
Et quae marmoreo fert monstra sub aequore pontus.
Igneus est illis vigor, & coelestis origo
| Seminibus. | Virg. Aeneid. l. 6.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
89
de concert dans les générations des individus.
Tout oeil un peu clairvoyant doit au contraire
remarquer un amour, une sympathie, qui
fait la conservation de l'Univers, le cube de la
Nature, & le lien le plus solide, pour unir les
éléments, & les choses supérieures avec les inférieures.
Cet amour même est, pour ainsi dire,
ce que l'on devrait appeler la Nature, le ministre
du Créateur, qui emploie les éléments pour
exécuter ses volontés selon les lois qu'il lui a
imposées. Tout se fait dans le monde en paix
& en union, ce qui ne peut être un effet de la
haine & de la contrariété. La Nature ne serait
pas si semblable à elle-même dans la formation
des individus de même espèce, si tout chez elle
ne se faisait pas de concert. Nous ne verrions
que des monstres sortir de la semence hétérogène
de pères perpétuellement ennemis, & qui se
combattraient sans cesse. Voyons-nous les animaux
travailler par haine & par contrariété à la
propagation de leurs espèces? Jugeons des autres
opérations de la Nature par celle-là: ses lois sont
amples & uniformes.
Que la Philosophie cesse donc d'attribuer l'altération,
la corruption, la caducité, la décadence
des mixtes à la contrariété prétendue entre
les éléments: elle se trouve dans la pénurie & la
faiblesse propre à la matière première; car dans
le cahos
Frigida non pugnabant calidis, humentia
siccis. Tout y était froid & humide, qualités
qui conviennent à la matière, comme femelle.
Le chaud & le sec, qualités masculines & formelles
@
90 FABLES
lui sont venus de la lumière, dont elle a
reçu la forme. Aussi n'est-ce qu'après la retraite
des eaux que la terre fut appelée
aride ou sèche.
Nous voyons sans cesse que le chaud & le sec
donnent la forme à tout. Un Potier ne réussirait
jamais à faire un vase, si la sécheresse ne donne
à sa terre un certain degré de liaison & de solidité.
La terre est-elle trop mouillée, trop molle,
c'est de la boue, c'est un limon, qui n'a aucune
forme déterminée.
Tel était le cahos, avant que la chaleur de la
lumière l'eût raréfié, & fait évaporer une partie
de l'humidité. Les parties se rapprochèrent, le
limon du cahos devint terre, & une terre d'une
consistance propre à servir de matière à la formation
de tous les mixtes de la Nature.
Le chaud & le sec ne sont donc que des qualités
accidentelles à la première matière. Elle
n'en a été douée qu'en recevant sa forme (
a).
Aussi n'est-il point dit dans la Genèse que Dieu
trouva le cahos
très bon, comme il l'assure de la
lumière & des autres choses. L'abîme semble
n'avoir acquit un degré de perfection, que lorsqu'il
commença à produire. La confusion, la
difformité, une densité opaque, une froideur,
une humidité indigeste, & une impuissance
étaient son apanage; qualités qui indiquent un
corps languissant, malade, disposé à la corruption.
Il a conservé quelque chose de cette tache
originelle & primitive, & en a infecté tous les
corps qui en sont sortis, pour être placé dans
cette basse région. C'est pourquoi tous les mixtes
(a) Genès. ch. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
91
ont une manière d'être passagère, quant à la
détermination de leur forme individuelle & spécifiée.
Quelqu'opposées que semblent être la lumière
& les ténèbres, depuis qu'elles ont concouru,
l'une comme agent, l'autre comme patient, à
la formation de l'Univers, elles ont fait dans ce
concours de leurs qualités contraires, un traité
de paix presqu'inaltérable, qui a passé dans la
famille homogène des éléments, d'où s'en est
suivi la génération paisible de tous les individus.
La Nature se plaît dans la combinaison, & fait
tout par proportion, poids & mesure, & non par
contrariété.
Est modus in rebus sunt certè denique fines,
Quos ultra citraque nequit consistere rectum;
Hor. Art. Poët.
Chaque élément a en propre une des qualités
dont nous parlons. Le chaud, le sec, le froid
& l'humide sont les quatre-roues que la Nature
emploie pour produire le mouvement lent, gradué
& circulaire qu'elle semble affecter dans la
formation de tous ses ouvrages.
Le feu, son agent universel, est le principe
du feu élémentaire. Celui-ci se nourrit de toutes
les choses grasses, parce que tout ce qui est gras
est de nature humide & aérienne. Quoiqu'à l'extérieur
il nous paraisse sec, tel que le soufre, la
poudre à canon, &c. l'expérience nous apprend
que cet extérieur cache un humide gras, onctueux,
huileux, qui se résout à la chaleur.
@
92 FABLES
Ceux qui ont imaginé qu'il se formait dans
l'air des corps durs, tels que les pierres de foudre,
se sont trompés, s'ils les ont regardés comme
des corps proprement terrestres. C'est une matière
qui appartient à l'élément grossier de l'eau: une
humeur grasse, visqueuse, renfermée dans les
nuages comme dans un fourneau, où elle se
condense en se mêlant avec des exhalaisons sulfureuses,
par conséquent chaudes & très aisées
à s'enflammer. L'air qui s'y trouve renfermé &
trop resserré par la condensation, s'y raréfie par
la chaleur, & y fait le même effet que la poudre
à canon dans une bombe: le vaisseau éclate, le
feu répandu dans l'air, débarrassé de ses liens par
le mouvement, produit cette lumière & ce bruit,
qui étonne souvent les plus intrépides.
Notre feu artificiel & commun a des propriétés
tout-à-fait contraires au feu de la Nature,
quoiqu'il l'ait pour père. Il est ennemi de toute
génération; il ne s'entretient que de la ruine
des corps; il ne se nourrit que de rapine; il réduit
tout en cendres, & détruit tout ce que l'autre
compose. C'est un parricide; le plus grand
ennemi de la Nature; & si l'on ne savait opposer
des digues à sa fureur, il ravagerait tout.
Est-il surprenant que les souffleurs voient périr
tout entre ses mains, leurs biens & leur santé
s'évanouir en fumée, & une cendre inutile pour
toute ressource?
M. Stahl n'est pas le premier, comme le veut
M. Pott, qui ait donné des idées raisonnables,
& liées sur la substance du feu qui se trouve dans
les corps; mais il est le premier qui en a raisonné
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
93
sous le nom de
Phlogistique. On a vu ci-
devant le sentiment des Philosophes Hermétiques
à ce sujet. Il ne faut qu'ouvrir leurs livres pour être
convaincu qu'ils connaissaient parfaitement cet
agent de la Nature; & que M. Pott avance mal à
propos que les Auteurs antérieurs à M. Stahl se perdaient
dans des obscurités continuelles & des contradictions
innombrables. Peut-être ne parle-t-il
que des Chimistes & des Physiciens vulgaires;
mais dans ce cas il aurait dû faire une exception des
Chimistes Hermétiques, qu'il a sans doute lus,
& avec lesquels il s'est du moins si heureusement
rencontré, dans son Traité du feu & de la
lumière, imprimé avec la Traduction Françoise
de la Lithogéognosie. M. Stahl les avait étudiés
avec beaucoup d'attention. Il en fournit une
grande preuve, non seulement pour avoir raisonné
comme eux sur cette matière, mais par
le grand nombre de citations qu'il en fait dans
son Traité qui a pour titre:
Fundamenta Chemiae
dogmaticae & experimentalis. Il y donne au Mercure
le nom d'
eau sèche, nom que les Philosophes
Hermétiques donnent au leur. Basile Valentin,
Philalethe & plusieurs autres sont cités
à cet égard. Il distingue même les Chimistes vulgaires
des Chimistes Hermétiques, (part. I. p.
124.) en nommant les premiers
Physici communes,
& les seconds
Chymici alii. Dans la
même partie du même ouvrage, pag. 2. il dit
qu'Isaac Hollandais, Arnaud de Villeneuve,
Raymond Lulle, Basile Valentin, Trithême,
Paracelse, &c. se sont rendus recommandables
dans l'Art Chimique.
@
94 FABLES
Loin de mépriser, comme tant d'antres, & de
rejeter comme faux ce que ces Auteurs disent,
cet habile homme se contente de parler comme
eux, & dit, p. 183. qu'ils se sont exprimés par
énigmes, allégories, &c. pour cacher leur secret
au Peuple, & semblent n'avoir affecté des contradictions,
que pour donner le change aux
Lecteurs ignorants. Il s'étend encore davantage
sur cette matière, pag. 219 & suiv. où il appelle
les Chimistes Hermétiques du nom de
Philosophes. On peut après un si grand homme
employer cette dénomination. Nous aurons occasion
de parler encore de M. Pott en traitant de
la lumière & de ses effets.
La proximité de l'eau & de la terre fait qu'ils
sont presque toujours mêlés. L'eau délaye la terre;
celle-ci épaissit l'eau; il s'en forme du limon.
Si l'on expose ce mélange à une chaleur vive,
chaque élément visible retourne à sa sphère, &
la forme du corps se détruit.
Placée entre la terre & l'air, l'eau est proprement
la cause des révolutions, du désordre, du
trouble, de l'agitation, & du renversement que
l'on remarque dans l'air & la terre. Elle obscurcit
l'air par de noires & dangereuses vapeurs,
elle inonde la terre: elle porte la corruption dans
l'un & dans l'autre, & par son abondance ou
sa disette, elle trouble l'ordre des saisons & de
la Nature. Elle fait enfin autant de maux que
de biens.
Quelques Anciens disaient que le Soleil présidait
particulièrement au feu, & la Lune à
l'eau, parce qu'ils regardaient le Soleil comme
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
95
la source du feu de la Nature, & la Lune comme
le principe de l'humide. Ce qui a fait dire à
Hyppocrate (
a) que les éléments du feu & de
l'eau pouvaient tout, parce qu'ils renfermaient
tout.
Des opérations de la Nature.
La sublimation, la descension & la coction
sont trois instruments ou manières d'opérer que
la Nature emploie pour parfaire ses ouvrages.
Par la première elle évacue l'humidité superflue,
qui suffoquerait le feu, & empêcherait son action
dans la terre sa matrice.
Par la descension elle rend à la terre l'humidité
dont les végétaux, ou la chaleur l'ont privée.
La sublimation se fait par l'élévation des
vapeurs dans l'air, où elles se condensent en nuages.
La seconde se fait par la pluie & la rosée. Le
beau temps succède à la pluie, & la pluie au beau
temps à l'alternative; une pluie continuelle inonderait
tout: un beau temps perpétué dessécherait
tout. La pluie tombe gouttes à gouttes, parce que
versée trop abondamment elle perdrait tout,
comme un Jardinier qui arroserait ses graines à
pleins seaux. C'est ainsi que la Nature distribue
ses bienfaits avec poids, mesure & proportion.
La coction est une digestion de l'humeur crue
instillée dans le sein de la terre, une maturation,
& une conversion de cette humeur en
aliment au moyen de son feu secret.
Ces trois opérations sont tellement liées ensemble,
que la fin de l'une est le commencement
(a) Lib. I°. de Dioetâ.
@
96 FABLES
de l'autre. La sublimation a pour objet de
convertir une chose pesante en une légère; une
exhalaison en vapeurs; d'atténuer le corps crasse
& impur, & de le dépouiller de ses fèces; de
faire prendre à ces vapeurs les vertus & propriétés
des choses supérieures; & enfin de débarrasser
la terre d'une humeur superflue qui empêcherait
ses productions.
A peine ces vapeurs sont-elles sublimées,
qu'elles se condensent en pluie, & de spiritueuse
& invisible qu'elles étaient, elles deviennent un
instant après, un corps dense & aqueux, pour
retomber sur la terre, & l'imbiber du nectar céleste,
dont il a été imprégné pendant son séjour
dans les airs. Sitôt que la terre l'a reçu, la Nature
travaille à le digérer & le cuire.
Chaque animal, le plus vil vermisseau est un
petit monde où toutes ces choses se font. Si
l'homme cherche le monde hors de lui-même,
il le trouvera partout. Le Créateur en a fabriqué
une infinité de la même matière; la forme seule
en est différente. L'humilité donc convient parfaitement
à l'homme, & la gloire à Dieu seul.
L'eau contient un ferment, un esprit vivifiant,
qui découle des natures supérieures sur les inférieures,
dont elle s'est imprégnée en errant dans
les airs, & qu'elle dépose ensuite dans le sein de
la terre. Ce ferment est une semence de vie,
sans laquelle l'homme, les animaux & les végétaux
ne vivraient & n'engendreraient point.
Tout respire dans la Nature; & l'homme ne vit
pas de pain seul, mais de cet esprit aérien qu'il
aspire sans cesse.
Dieu
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
97
Dieu seul, & la Nature son ministre savent
se faire obéir des éléments matériels principes des
corps. L'art n'y saurait atteindre. Mais les trois
qui en résultent, deviennent sensibles dans la
résolution des mixtes. Les Chimistes les nomment
soufre, sel & mercure. Ce sont les éléments
principiés. Le mercure se forme par le mélange
de l'eau & de la terre: le soufre, de la
terre & de l'air, le sel de l'air & de l'eau condensés.
Le feu de la Nature s'y joint comme principe
formel. Le Mercure est composé d'une terre
grasse visqueuse & d'une eau limpide. Le soufre
d'une terre très sèche, très subtile, mêlée avec
l'humide de l'air. Le sel enfin d'une eau crasse,
pontique, & d'un air cru qui s'y trouve embarrassé.
Voyez la Physique souterraine de Beccher.
Démocrite a dit que tous les mixtes étaient
composés d'atomes; ce sentiment ne paraît point
éloigné de la vérité, quand on fait attention à
ce que la raison nous dicte, & à ce que l'expérience
nous démontre. Ce Philosophe a voilé
comme les autres, sous cette manière obscure
de s'expliquer, le vrai mélange des éléments,
qui pour être conforme aux opérations de la Nature,
doit se faire intimement, ou comme on dit
per minima, & actu indivisibilia corpuscula. Sans
cela les parties ne feraient pas un tout continu.
Les mixtes se résolvent en une vapeur très subtile
par la distillation artificielle; & la Nature
n'est-elle pas une ouvrière bien plus adroite que
l'homme le plus expérimenté? C'est tout ce que
Démocrite a voulu dire.
I. Partie.
G
@
98 FABLES
Des manières d'être générales des Mixtes.
On remarque trois façons d'être (
a), qui constituent
trois genres, ou trois classes appelées
règnes, l'animal, le végétal, & le minéral. Les
minéraux s'engendrent dans la terre seulement;
les végétaux ont leurs racines dans la terre, &
s'élèvent dans l'eau & l'air; les animaux prennent
naissance dans l'air, l'eau & la terre; &
l'air est pour tous un principe de vie.
Quelque différence que les mixtes paraissent
avoir quant à leurs formes extérieures, ils ne diffèrent
point de principes (
b); la terre & l'eau leur
servent de base à tous, & l'air n'entre presque
dans leur composition que comme instrument,
de même que le feu. La lumière agit sur l'air,
l'air sur l'eau, l'eau sur la terre. L'eau devient
souvent l'instrument du mélange dans les ouvrages
de l'art, mais ce mélange n'est que superficiel,
comme nous le voyons dans le pain,
la brique, &c. Il y a une autre mixtion intime
que Beccher appelle
centrale (
c). C'est celle par
laquelle l'eau est tellement mêlée avec la terre,
qu'on ne peut les séparer sans détruire la forme
du mixte. Nous n'entrerons point dans le détail
des différents degrés de cette cohésion, afin d'être
plus court. On peut voir tout cela dans l'ouvrage
que nous venons de citer.
(a) Cosmop. Nov. lum. Chem. Tr. 7.
(b) Cosmop. Tract. 2.
(c) Phys. sub. sect. I. c. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
99
De la différence qui se trouve entre ces trois Règnes.
Le Minéral.
On dit communément des minéraux qu'ils
existent, & non pas qu'ils vivent, comme on
le dit des animaux & des végétaux; quoiqu'on
puisse dire que les métaux tirent en quelque façon
leur vie des minéraux, soit parce que dans
leur génération il y a comme une jonction du
mâle & de la femelle sous les noms de soufre &
de mercure, qui par une fermentation, une circulation,
& une cuisson continuée, se purifient
avec le secours de sel de nature, se cuisent &
se forment enfin en une masse que nous appelons
métal; soit parce que les métaux parfaits
contiennent un principe de vie, ou feu inné,
qui devenu languissant, & comme sans mouvement
sous la dure écorce qui le renferme, y est
caché comme un trésor, jusqu'à ce qu'étant mis
en liberté par une solution philosophique de cette
écorce, il se développe & s'exalte par un mouvement
végétatif, au plus haut degré de perfection
que l'art puisse lui donner.
Le Végétal.
Une âme ou esprit végétatif anime les plantes;
c'est par lui qu'elles croissent & se multiplient. Mais
elles sont privées du sentiment & du mouvement
des animaux. Leurs semences sont hermaphrodites,
G ij
@
100 FABLES
quoique les Naturalistes aient remarqué
les deux sexes dans presque tous les végétaux.
L'esprit végétatif & incorruptible se développe
dans la fermentation & la putréfaction des
semences. Quand le grain pourrit en terre sans
germer, cet esprit va rejoindre sa sphère.
L'Animal.
Les animaux ont de plus que les minéraux &
les végétaux une âme sensitive, principe de leur
vie & de leurs mouvements. Ils sont comme le
complément de la Nature quant aux êtres sublunaires.
Dieu a distingué & séparé les deux sexes
dans ce règne, afin que de deux il en vint un
troisième. Ainsi dans les choses les plus parfaites
se manifeste plus parfaitement l'image de la Trinité.
L'homme est le Prince souverain de ce bas
monde. Toutes ses facultés sont admirables. Les
troubles qui s'élèvent dans son esprit, ses agitations,
ses inquiétudes, sont comme des vents,
des éclairs, des tonnerres, des tourbillons, &
des météores qui s'élèvent dans le grand monde.
Son coeur, son sang, tout son corps même en
sont quelquefois agités, mais ce sont comme
des tremblements de terre, & tout prouve en lui
qu'il est véritablement l'abrégé de l'Univers.
David n'avait-il donc pas raison de s'écrier que
Dieu est infiniment admirable dans ses ouvrages
(
a).
(a) Psal. 91. 6. & 138. 14.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
101
De l'âme des Mixtes.
Tous les mixtes parfaits qui ont vie, ont une
âme, ou esprit, & un corps. Le corps est composé
de limon, ou de terre & d'eau; l'âme, qui
donne la forme au mixte est une étincelle du feu
de la Nature, ou un rayon imperceptible de la
lumière, qui agit dans les mixtes suivant la disposition
actuelle de la matière, & la perfection
des organes spécifiés dans chacun d'eux. Si les
bêtes ont une âme, elle ne diffère guères de leur
esprit que du plus au moins.
Les formes spécifiques des mixtes, ou si l'on
veut leur âme, conserve une je ne sais quelle
connaissance de leur origine. L'âme de l'homme
se réfléchit souvent sur la lumière divine par la
contemplation. Elle semble vouloir pénétrer dans
ce sanctuaire accessible à Dieu seul: elle y tend
sans cesse, & y retourne enfin. Les âmes des
animaux, sorties du secret des Cieux, & des
trésors du Soleil, semblent avoir une sympathie
avec cet Astre, par les différents présages de son
lever, de son coucher, du mouvement même
des cieux, & des changements de température de
l'air, que les mouvements des animaux nous annoncent.
Fournies par l'air, & presque entièrement
aériennes les âmes des végétaux poussent tant
qu'elles peuvent la tête de leur tige en haut,
comme empressées de retourner à leur patrie.
Les rochers, les pierres, formés d'eau & de
terre, se cuisent dans la terre comme un ouvrage
G iij
@
102 FABLES
de poterie, c'est pourquoi ils tendent à la terre,
comme en faisant parties. Mais les pierres précieuses
& les métaux sont plus favorisés des influences
célestes; les premières sont comme des
larmes du Ciel, & une rosée céleste congelée,
c'est pourquoi les Anciens leur attribuaient tant
de vertus. Le Soleil & les Astres semblent avoir
aussi une attention particulière pour les métaux,
& l'on dirait que la Nature leur laisse le soin de
leur imprimer la forme. L'âme des métaux est
comme emprisonnée dans leur matière; le feu
des Philosophes sait l'en tirer pour lui faire produire
un fils digne du Soleil, & une quintessence
admirable, qui rapproche le Ciel de nous.
La lumière est le principe de la vie, & les
ténèbres sont celui de la mort. Les âmes des
mixtes sont des rayons de lumière, & leurs corps
sont des abîmes de ténèbres. Tout vit par la lumière,
& tout ce qui meurt en est privé. C'est
de ce principe auquel on fait si peu d'attention,
qu'on dit communément d'un homme mort,
qu'il a perdu le jour, la lumière; & que saint
Jean dit (
a), la lumière est la vie des hommes.
Chaque mixte a des connaissances qui lui sont
propres. Quant aux animaux il suffit de réfléchir
sur leurs actions pour en être convaincu. Le temps
de s'accoupler qui leur est si bien connu, la juste
distribution des parties dans les petits qui en
viennent; l'usage qu'ils font de chaque membre;
l'attention & le soin qu'ils se donnent,
tant pour la nourriture de leurs petits que pour
(a) Evang, c. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
103
leur défense; leurs différentes affections de plaisir,
de crainte, de bienveillance envers leurs
maîtres, leurs dispositions à en recevoir les instructions,
leur adresse à se procurer les besoins
de la vie, leur prudence à éviter ce qui peut leur
nuire, & tant d'autres choses qu'un observateur
peut remarquer, prouvent que leur âme est douée
d'une espèce de raisonnement.
Les végétaux ont aussi une faculté vitale, &
une manière de connaître & de prévoir. Les facultés
vitales sont chez eux le soin d'engendrer leur
semblable, les vertus multiplicatives, nutritives,
augmentatives, sensitives & autres. Leur notion
se manifeste dans le présage du temps, & la connaissance
de la température qui leur est favorable
pour germer & pousser leurs tiges. Leurs observations
strictes des changements, comme lois
de la Nature dans le choix de l'aspect du Ciel
qui leur est propre; dans la manière d'enfoncer
leurs racines; d'élever leurs tiges; d'étendre leurs
branches; de développer leurs feuilles; de configurer,
& de colorer leurs fruits; de transmuer
les éléments en nourriture, d'infuser dans leurs
semences une vertu prolifique.
Pourquoi certaines plantes ne poussent-elles
que dans certaines saisons, quoi qu'elles se sèment
d'elles-mêmes par la chute naturelle de leurs
graines, ou qu'on les sème sitôt qu'elles sont en
maturité? Elles ont dès lors leur principe végétatif,
& néanmoins elles ne le développeront
que dans un temps marqué, à moins que l'art ne
leur fournisse ce qu'elles trouveraient dans la saison
qui leur est propre. Pourquoi une plante semée
@
104 FABLES
dans une mauvaise terre tout joignant une
bonne, poussera-t-elle ses racines du côté de cette
dernière? Qu'est-ce qui apprend à un oignon mis
en terre le germe en bas à le diriger vers l'air?
Comment le lierre, & autres plantes de telle
espèce, dirigent-elles leurs faibles branches vers
les arbres qui peuvent les soutenir? Pourquoi la
citrouille allonge-t-elle son fruit de tout son possible
vers un vase plein d'eau, placé auprès?
Qu'est-ce qui enseigne aux plantes dans lesquelles
on remarque les deux sexes, à se placer communément
le mâle auprès de la femelle, & même
assez souvent inclinés l'un vers l'autre? Avouons
que tout cela passe notre entendement; que la
Nature n'est pas aveugle, & qu'elle est gouvernée
par la sagesse même.
De la génération & de la corruption des Mixtes.
Tout retourne à son principe. Chaque individu
est en puissance dans le monde matériel
avant que de paraître au jour sous sa forme individuelle,
& retournera dans son temps, & à son
rang au même point d'où il est sorti, comme les
fleuves dans la mer, pour renaître à leur tour (
a).
C'était peut-être ainsi que Pythagore entendait
sa métempsycose, que l'on n'a pas comprise.
Lorsque le mixte se dissout, par le vice des
éléments corruptibles qui le composent, la partie
Ethérée l'abandonne, & va rejoindre sa patrie.
(a) Eccles. I. 7.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
105
Il se fait alors un dérangement, un désordre &
une confusion dans les parties du cadavre, par
l'absence de celui qui y conservait l'ordre. La
mort, la corruption s'en emparent, jusqu'à ce
que cette matière reçoive de nouveau les influences
célestes, qui réunissant les éléments épars &
errants, les rendra propres à une nouvelle génération.
Cet esprit vivifiant ne se sépare pas de la matière
pendant la putréfaction générative, parce
qu'elle n'est pas une corruption entière & parfaite,
comme celle qui produit la destruction du
mixte. C'est une corruption combinée, & causée
par cet esprit même, pour donner à la matière la
forme qui convient à l'individu qu'il doit animer.
Il y est quelquefois dans l'inaction, tel qu'on
le voit dans les semences; mais il n'attend que
d'être excité. Sitôt qu'il l'est, il met la matière
en mouvement; & plus il agit, plus il acquiert
de nouvelles forces jusqu'à ce qu'il ait achevé de
perfectionner le mixte.
Que les Matérialistes, les partisans ridicules
du hasard dans la formation des mixtes & leur
conservation, examinent, & réfléchissent un peu
sérieusement & sans préjugés sur tout ce que nous
avons dit; & qu'ils me disent ensuite comment
un être imaginaire, peut être la cause efficiente
de quelque chose de réel, & de si bien combiné.
Qu'ils suivent cette Nature pas à pas, ses procédés,
les moyens qu'elle emploie, & ce qui en
résulte. Ils verront, s'ils ne veulent pas fermer
les yeux à la lumière, que la génération des
mixtes a un temps déterminé; que tout se fait
@
106 FABLES
dans l'Univers par poids & mesure, & qu'il n'y
a qu'une sagesse infinie qui puisse y présider.
Les éléments commencent la génération par la
putréfaction, comme les aliments la nutrition.
Ils se résolvent en nature humide ou première
matière; le cahos se fait alors, & de ce cahos la
génération. C'est donc avec raison que les Physiciens
disent que la conservation est une création
continuée, puisque la génération de chaque individu
répond analogiquement à la création &
à la conservation du Macrocosme. La Nature est
toujours semblable à elle-même; elle n'a qu'une
voie droite, dont elle ne s'écarte que par des
obstacles insurmontables, alors elle fait des monstres.
La vie est le résultat harmonique de l'union
de la matière avec la forme, ce qui constitue la
perfection de l'individu. La mort est le terme
préfixe où se fait la désunion, & la séparation
de la forme & de la matière. On commence à
mourir dès que cette désunion commence, &
la dissolution du mixte en est le complément.
Tout ce qui vit soit végétal, soit animal a
besoin, de nourriture pour sa conservation, & ces
aliments sont de deux sortes. Les végétaux ne se
nourrissent pas moins d'air que d'eau & de terre.
Les mamelles mêmes de celle-ci tariraient
bientôt, si elles n'étaient continuellement abreuvées
du lait Ethéréen. C'est ce que Moïse
nous exprime parfaitement par les termes de la
bénédiction qu'il donna aux fils de Joseph:
De
benedictione Domini terra ejus; de pomis coeli
& rore atque abysso subjacente, de pomis fructuum
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
107
Solis & Lunae; de pomis collium aeternorum,
de vertice antiquorum montium: & de frugibus
terrae, & de plenitudine ejus, &c. (
a)
Serait-ce seulement pour rafraîchir le coeur
que la Nature aurait pris soin de placer auprès
de lui les poumons, ces admirables & infatigables
soufflets? non, ils ont un usage plus essentiel:
c'est pour aspirer & lui transmettre continuellement
cet esprit Ethéréen, qui vient au
secours des esprits vitaux, & répare leur perte
& les multiplie quelquefois. C'est pourquoi l'on
respire plus souvent quand on se donne beaucoup
d'agitation, parce qu'il se fait alors une plus grande
déperdition d'esprits, que la Nature cherche à
remplacer.
Les Philosophes donnent le nom d'
esprits, ou
natures spirituelles, non seulement aux êtres créés
sans être matière, & qui ne peuvent être connues
que par l'intellect, telles que les Anges, les Démons;
mais celles-là même qui, quoique matérielles,
ne peuvent être aperçues des sens, à
cause de leur grande ténuité. L'air pur ou Ether
est de cette nature, les influences des corps célestes,
le feu inné, les esprits séminaux, vitaux,
végétaux, &c. Ils sont les ministres de la
Nature, qui semble n'agir sur la matière que
par leur moyen.
Le feu de la Nature ne se manifeste dans les
animaux que par la chaleur qu'il excite. Lorsqu'il
se retire la mort prend sa place, le corps élémentaire
ou le cadavre resté entier jusqu'à ce
qu'il commence à se résoudre. Ce feu est trop
(a) Deuter. 33.
@
108 FABLES
faible dans les végétaux, pour y devenir sensible
au sens même du toucher.
On ne sait pas quelle est la nature du feu
commun, sa matière est si ténue qu'elle ne se
manifeste que par les autres corps auxquels elle
s'attache. Le charbon n'est pas feu, ni le bois
qui brûle, ni la flamme, qui n'est qu'une fumée
enflammée. Il paraît s'éteindre & s'évanouir quand
l'aliment lui manque. Il faut qu'il soit un effet
de la lumière sur les corps combustibles.
De la Lumière.
L'origine de la lumière nous prouve sa nature
spirituelle. Avant que la matière commençât à
recevoir sa forme, Dieu forma la lumière; elle
se répandit aussitôt dans la matière, qui lui
servie comme de mèche pour son entretien. La
manifestation de la lumière fut donc comme le
premier acte que Dieu exerça sur la matière;
le premier mariage du créateur avec la créature,
& celui de l'esprit avec le corps.
Répandue d'abord partout, la lumière sembla
se réunir dans le Soleil, comme plusieurs rayons
se réunissent dans un point. La lumière du Soleil
est par conséquent un esprit lumineux, attaché
inséparablement à cet Astre, dont les rayons
se revêtent des parties de l'Ether pour devenir
sensibles à nos yeux. Ce sont des ruisseaux qui
coulent sans cesse d'une source inépuisable, &
qui se répandent dans la vaste étendue de tout
l'Univers.
Il ne faut cependant pas en conclure que ces
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
109
rayons sont purement spirituels. Ils se corporifient
avec l'Ether comme la flamme avec la fumée.
Fournissons dans nos foyers un aliment
perpétuellement fumeux, nous aurons une flamme
perpétuelle.
La nature de la lumière est de fluer sans cesse
& nous sommes convenus d'appeler rayons ces
*éfluxions du Soleil mêlées avec l'Ether. Il ne
faut donc pas confondre la lumière avec le rayon,
ou la lumière avec la splendeur & la clarté. La
lumière est la cause; la clarté est l'effet.
Quand une bougie allumée s'éteint l'esprit igné
& lumineux, qui enflamme la mèche ne se perd
pas, comme on le croit communément. Son
action seule disparaît quand l'aliment lui manque,
ou qu'on l'en retire. Il se répand dans l'air
qui est le réceptacle de la lumière, & des natures
spirituelles du monde matériel.
De même que les corps retournent par la résolution
à la matière d'où ils tirent leur origine;
de même aussi les formes naturelles des individus
retournent à la forme universelle, ou à la
lumière, qui est l'esprit vivifiant de l'Univers.
On ne doit pas confondre cet esprit avec les
rayons du Soleil, puisqu'ils n'en sont que le véhicule.
Il pénètre jusqu'au centre même de la
terre, lorsque le Soleil n'est pas sur notre horizon.
La lumière est pour nous une vive image de
la Divinité. L'amour Divin ne pouvant, pour
ainsi dire, se contenir dans lui-même, s'est comme
répandu hors de lui, & multiplié dans la
création. La lumière ne se renferme pas non plus
@
110 FABLES
dans le corps lumineux: elle se répand, elle se
multiplie, elle est comme Dieu une source inépuisable
de biens. Elle se communique sans cesse
sans aucune diminution; elle semble même
prendre de nouvelles forces par cette communication,
comme un maître qui enseigne à ses disciples
les connaissances qu'il a, sans les perdre,
& même en les imprimant davantage dans son
esprit.
Cet esprit igné porté dans les corps par les
rayons, s'en distingue fort aisément. Ceux-ci ne
se communiquent qu'autant qu'ils ne trouvent
dans leur chemin point de corps opaques qui en
arrêtent le cours. Celui-là pénètre même les corps
les plus denses, puisqu'on sent la chaleur au
côté d'un mur opposé au côté où tombent les
rayons, quoiqu'ils n'y aient pu pénétrer. Cette
chaleur subsiste même encore après que les rayons
sont disparus avec le corps lumineux.
Tout corps diaphane, le verre particulièrement,
transmet cet esprit igné & lumineux sans
transmettre les rayons: c'est pourquoi l'air qui
est derrière en fournissant un nouveau corps à
cet esprit, devient illuminé & forme des rayons
nouveaux, qui se répandent comme les premiers.
D'ailleurs tout corps diaphane en servant de
milieu pour transmettre cet esprit, se trouve
non seulement éclairé, mais devient lumineux;
& cette augmentation de clarté se manifeste aisément
à ceux qui y font un peu d'attention;
Cette augmentation de splendeur n'arriverait pas,
si le corps diaphane transmettait les rayons tels
qu'il les a reçus.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
111
M. Pott paraît avoir adopté ces idées des Philosophes
Hermétiques sur la lumière, dans son
Essai d'observations Chimiques & Physiques sur
les propriétés & les effets de la lumière & du
feu. Il s'est parfaitement rencontré avec d'Espagnet,
dont j'analyse ici les sentiments, & qui
vivait il y a près d'un siècle & demi. Les observations
que ce savant Professeur de Berlin rapporte,
concourent toutes à prouver la vérité de
ce que nous avons dit jusqu'ici. Il appelle la lumière
le grand & merveilleux agent de la Nature.
Il dit que sa substance, à cause de la ténuité de
ses parties, ne peut être examinée par le nombre,
par la mesure ni par le poids; que la Chimie
ne peut exposer sa forme extérieure, parce
que dans aucune substance elle ne peut être conçue,
encore moins exprimée; que sa dignité &
son excellence sont annoncées dans l'Ecriture
sainte, où Dieu se fait appeler du nom de lumière
& de feu: puisqu'il y est dit, que Dieu
est une lumière, qu'il demeure dans la lumière;
que la lumière est son habit; que la vie est dans
la lumière, qu'il fait ses Anges flammes de feu,
&c. & enfin que plusieurs personnes regardent
la lumière plutôt comme un être spirituel que
comme une substance corporelle.
En réfléchissant sur la lumière, la première
chose, dit cet Auteur, qui se présente à mes yeux
& à mon esprit, c'est la lumière du Soleil; &
je présume que le Soleil est la source de toute la
lumière qui se trouve dans la Nature; que toute
la lumière y rentre comme dans son cercle de
révolution, & que de là elle est de nouveau renvoyée
sur notre globe.
@
112 FABLES
Je ne pense pas, ajoute-t-il, que le Soleil contienne
un feu brûlant, destructif; mais il renferme
une substance lumineuse, pure, simple &
concentrée, qui éclaire tout. Je regarde la lumière
comme une substance qui réjouit, qui
anime, & qui produit la clarté; en un mot je
la regarde comme le premier instrument que Dieu
mit & met encore en oeuvre dans la Nature. De là
vient le culte que quelques Païens ont rendu au
Soleil; de là la fable de Prométhée qui déroba
le feu dans le Ciel, pour le communiquer à la
terre.
M. Pott n'approuve cependant pas en apparence,
mais il le fait en réalité, le sentiment de
ceux qui font de l'Ether un véhicule de la matière
de la lumière, parce qu'ils multiplient,
dit-il, les êtres sans nécessité. Mais si la lumière
est un être si simple qu'il l'avoue, pourra-t-elle
le manifester autrement que par quelque substance
sensible? Elle a la propriété de pénétrer
très subtilement les corps par sa ténuité supérieure
à celle de l'air, & par son mouvement
progressif, le plus rapide qu'on puisse imaginer;
mais il n'ose déterminer s'il est dû à une substance
spirituelle, quoiqu'il soit certain que le
principe moteur est aussi ancien que cette substance
même.
Le mouvement comme mouvement ne produit
pas la lumière, mais il la manifeste dans les
matières convenables. Elle ne se montre que
dans les corps mobiles, c'est-à-dire, dans une
matière extrêmement subtile, fine & propre au
mouvement précipité, soit que cette matière
s'écoule
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
113
s'écoule immédiatement du Soleil, ou de son
atmosphère, & qu'elle pénètre jusqu'à nous, soit
ce qui paraît, dit-il, plus vraisemblable, que le
Soleil mette en mouvement ces matières extrêmement
subtiles, dont notre atmosphère est remplie.
Voilà donc un véhicule de la lumière, & un
véhicule qui ne diffère point de l'Ether; puisque
ce Savant ajoute plus bas:
c'est donc aussi là la
cause du mouvement de la lumière qui agit sur
notre Ether, & qui nous vient principalement, &
plus efficacement du Soleil. Ce véhicule n'est donc
pas, même selon lui, un être multiplié sans nécessité.
Il distingue très bien le feu de la lumière, &
marque la différence de l'un & de l'autre; mais
après avoir dit que la lumière produit la clarté,
il confond ici cette dernière avec le principe lumineux,
comme on peut le conclure des expériences
qu'il rapporte. J'en aurais conclu qu'il
a un feu & une lumière qui ne brûlent pas,
c'est-à-dire, qui ne détruisent pas les corps auxquels
ils sont adhérents; mais non pas qu'il y a
une lumière sans feu. Le défaut de distinction
entre le principe ou la cause de la splendeur &
de la clarté, & l'effet de cette cause est la source
d'une infinité d'erreurs sur cette matière.
Peut-être n'est-ce que la faute du Traducteur
qui aura employé indifféremment les termes de
lumière & clarté comme synonymes. Je serais assez
porté à le croire, puisque M. Pott, immédiatement
après avoir rapporté divers phénomènes
des matières phosphoriques, le bois pourri, les
I. Partie.
H
@
114 FABLES
vers lumineux, l'argile calcinée & frottée, &c;
dit, que la matière de la lumière dans sa pureté,
ou séparée de tout autre corps, ne se laisse pas
apercevoir, que nous ne la traitons qu'entourée
d'une enveloppe, & que nous ne connaissons sa
présence que par induction. C'est distinguer proprement
la lumière de la clarté qui en est l'effet.
Avec cette distinction il est aisé de rendre raison
d'une infinité de phénomènes très difficiles à expliquer
sans cela.
La chaleur, quoiqu'effet du mouvement, est
comme identifiée avec lui. La lumière étant le
principe du feu, l'est du mouvement & de la
chaleur. Celle-ci n'étant qu'un moindre degré
de feu, ou le mouvement produit par un feu
plus modéré, ou plus éloigné du corps affecté.
C'est à ce mouvement que l'eau doit sa fluidité,
puisque sans cette cause elle devient glace.
On ne doit donc pas confondre le feu élémentaire
avec le feu des cuisines; & observer
que le premier ne devient un feu actuel brûlant
que lorsqu'il est combiné avec des substances
combustibles; il ne donne par lui-même ni
flamme, ni lumière. Ainsi le phlogistique ou
substance huileuse, sulfureuse, résineuse n'est
pas le principe du feu, mais la matière propre
à l'entretenir, à le nourrir & à le manifester.
Les raisonnements de M. Pott prouvent que le
sentiment de d'Espagnet & des autres Philosophes
Hermétiques sur le feu & la lumière, est
un sentiment raisonné, & très conforme aux
observations Physico-Chimiques les plus exactes,
puisqu'ils sont d'accord avec ce savant Professeur
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
115
de Chimie dans l'Académie des Sciences & Belles-Lettres
de Berlin. Ces Philosophes connaissaient
donc la Nature: & s'ils la connaissaient,
pourquoi ne pas plutôt essayer de lever le voile
obscur sous lequel ils ont caché ses procédés par
leurs discours énigmatiques, allégoriques, fabuleux,
que de mépriser leurs raisonnements, parce
qu'ils paraissent inintelligibles; ou de les accuser
d'ignorance & de mensonge.
De la conservation des Mixtes.
L'esprit igné, le principe vivifiant donne la
vie & la vigueur aux mixtes; mais ce feu les
consumerait bientôt, si son activité n'était modérée
par l'humeur aqueuse qui les lie. Cet humide
circule perpétuellement dans tous. Il s'en
fait une révolution dans L'Univers, au moyen de
laquelle les uns se forment, se nourrissent, augmentent
même de volume pendant que son évaporation
& son absence fait dessécher & périr
les autres.
Toute la machine du monde ne compose qu'un
corps, dont toutes les parties sont liées par des
milieux qui participent des extrêmes. Ce lien est
caché, ce noeud est secret; mais il n'en est pas
moins réel, & c'est par son moyen que toutes
ces parties se prêtent un secours mutuel, puisqu'il
y a un rapport, & un vrai commerce entr'elles.
Les esprits émissaires des natures supérieures
font & entretiennent cette communication;
les uns s'en vont quand les autres viennent;
ceux-ci retournent à leur source quand
H ij
@
116 FABLES
ceux-là en descendent; les derniers venus prennent
la place, ceux-ci partent à leur tour, d'autres
leur succèdent; & par ce flux & reflux continuels
la Nature se renouvelle & s'entretient.
Ce sont les ailes de Mercure, à l'aide desquelles
ce messager des Dieux rendait de si fréquentes
visites aux habitants du Ciel & de la Terre.
Cette succession circulaire d'esprits se fait par
deux moyens, la raréfaction & la condensation,
que la Nature emploie pour spiritualiser les corps
& corporifier les esprits; ou si l'on veut pour
atténuer les éléments grossiers, les ouvrir, les
élever même à la nature subtile des matières spirituelles,
& les faire ensuite retourner à la nature
des éléments grossiers & corporels. Ils éprouvent
sans cesse de telles métamorphoses. L'air
fournit à l'eau une substance ténue Ethéréenne
qui commence à s'y corporifier; l'eau la communique
à la terre où elle se corporifie encore
plus. Elle devient alors un aliment pour les minéraux
& les végétaux. Dans ceux-ci elle se fait
tige, écorce, feuilles, fleurs, fruit, en un mot
une substance corporelle, palpable.
Dans les animaux la Nature sépare le plus
subtil, le plus spirituel du boire & du manger
pour le tourner en aliment. Elle change & spécifie
la plus pure substance en semence, en chair,
en os, &c. & laisse la plus grossière & la plus
hétérogène pour les excréments. L'art imite la
Nature dans ses résolutions & ses compositions.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
117
De l'humide radical.
La vie & la conservation des individus consiste
dans l'union étroite de la forme & de la
matière. Le noeud, le lien qui forme cette union
consiste dans celle du feu inné avec l'humide
radical. Cet humide est la portion la plus pure,
la plus digérée de la matière, & comme une
huile extrêmement rectifiée par les alambics de
la Nature. Les semences des choses contiennent
beaucoup de cet humide radical, dans lequel
une étincelle de feu céleste se nourrit; & mis
dans une matrice convenable, il opère, quand il
est aidé constamment, tout ce qui est nécessaire
à la génération.
On trouve quelque chose d'immortel dans cet
humide radical; la mort des mixtes ne le fait
évanouir, ni disparaître. Il résiste même au feu
le plus violent, puisqu'on le trouve encore dans
les cendres des cadavres brûlés.
Chaque mixte contient deux humides, celui
dont nous venons de parler, & un humide élémentaire,
en partie aqueux, aérien en partie.
Celui-ci cède à la violence du feu; il s'envole
en fumée, en vapeurs, & lorsqu'il est tout-à-fait
évaporé le corps n'est plus que cendres, ou parties
séparées les unes des autres.
Il n'en est pas ainsi de l'humide radical; comme
il constitue la base des mixtes, il affronte la
tyrannie du feu, il souffre le martyre avec un
courage insurmontable, & demeure attaché opiniâtrement
aux cendres du mixte; ce qui indique
manifestement sa grande pureté.
H iij
@
118 FABLES
L'expérience a montré aux Verriers, gens communément
très ignorants dans la connaissance de
la Nature, que cet humide est caché dans les
cendres. Ils ont trouvé à force de feu le secret
de le manifester autant que l'art & la violence
du feu artificiel en sont capables. Pour faire le
verre il faut nécessairement mettre les cendres
en fusion, & il ne saurait y avoir de fusion,
où il n'y a pas d'humide.
Sans savoir que les sels extraits des cendres
contiennent la plus grande vertu des mixtes, les
laboureurs brûlent les chaumes & les herbes
pour augmenter la fertilité de leurs champs.
Preuve que cet humide radical est inaccessible
aux atteintes du feu; qu'il est le principe de la
génération, la base des mixtes, & que sa vertu,
son feu actif ne demeurent engourdis que jusqu'à
ce que la terre, matrice commune des principes
en développe les facultés, ce qui se voit journellement
dans les semences.
Ce baume radical est le ferment de la Nature,
qui se répand dans toute la masse des individus.
C'est une teinture ineffaçable, qui a la propriété
de multiplier, & qui pénètre même jusques dans
les plus sales excréments, puisqu'on les emploie
avec succès pour fumer les terres, & augmenter
leur fertilité.
On peut conjecturer avec raison, que cette
base, cette racine des mixtes, qui survit à leur
destruction, est une partie de la première matière,
la portion la plus pure, & indestructible,
marquée au coin de la lumière dont elle reçut la
forme. Car le mariage de cette première matière
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
119
avec sa forme est indissoluble, & tous les éléments
corporifiés en individus tirent d'elle leur
origine. Ne fallait-il pas en effet une telle matière
pour servir de base incorruptible, & comme
de racine cubique aux mixtes corruptibles, pour
pouvoir en être un principe constant, perpétuel,
& néanmoins matériel, autour duquel tourneraient
sans cesse les vicissitudes & les changements
que les êtres matériels éprouvent tous les
jours.
S'il était permis de porter ses conjectures dans
l'obscurité de l'avenir, ne pourrait-on pas dire
que cette substance inaltérable est le fondement
du monde matériel, & le ferment de son immortalité,
au moyen duquel il subsistera même
après sa destruction, après avoir passé par la tyrannie
du feu, & avoir été purgé de sa tache
originelle, pour être renouvelé & devenir incorruptible
& inaltérable pendant toute l'éternité?
Il semble que la lumière n'a encore opéré que
sur lui, & qu'elle a laissé le reste dans ses ténèbres.
Aussi en conserve-t-il toujours une étincelle,
qui n'a besoin que d'être excitée.
Mais le feu inné est bien différent de l'humide.
Il tient de la spiritualité de la lumière,
& l'humide radical est d'une nature moyenne
entre la matière extrêmement subtile & spirituelle
de la lumière, & la matière grossière, élémentaire,
corporelle. Il participe des deux, &
lie ces deux extrêmes. C'est le sceau du traité
visible & palpable de la lumière & des ténèbres;
le point de réunion & de commerce entre le Ciel
& la Terre.
@
120 FABLES
On ne peut donc confondre sans erreur cet
humide radical avec le feu inné. Celui-ci est
l'habitant, celui-là l'habitation, la demeure. Il
est dans tous les mixtes le laboratoire de Vulcain;
le foyer où se conserve ce feu immortel,
premier moteur créé de toutes les facultés des
individus; le baume universel, l'élixir le plus
précieux de la Nature, le mercure de vie parfaitement
sublimé & travaillé, que la Nature distribue
par poids & par mesure à tous les mixtes.
Qui saura extraire ce trésor du coeur, & du centre
caché des productions de ce bas monde, le
dépouiller de l'écorce épaisse, élémentaire, qui
le cache à nos yeux; & le tirer de la prison ténébreuse
où il est renfermé, & dans l'inaction,
pourra se glorifier de savoir faire la plus précieuse
médecine pour soulager le corps humain.
De l'harmonie de l'Univers.
Les corps supérieurs & les inférieurs du monde
ayant une même source, & une même matière
pour principe, ont conservé entr'eux une sympathie
qui fait que les plus purs, les plus nobles,
les plus forts, communiquent à ceux qui le sont
moins toute la perfection dont ils sont susceptibles.
Mais lorsque les organes des mixtes se trouvent
mal disposés naturellement ou par accident,
cette communication est troublée, ou empêchée:
l'ordre établi pour ce commerce se dérange; le
faible moins secouru s'affaiblit, succombe, &
devient le principe de sa propre ruine,
mole ruit
suâ.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
121
(
a) Les quatre qualités des éléments, le froid,
le chaud, le sec & l'humide, sont comme les
tons harmoniques de la Nature. Ils ne sont pas
plus contraires entr'eux que le ton grave dans
la musique n'est à l'aigu; mais ils sont différents,
& comme séparés par des intervalles, ou tous
moyens, qui rapprochent les deux extrêmes. De
même que par ces tons moyens on compose une
très belle harmonie, la Nature sait aussi combiner
les qualités des éléments, de manière qu'il
en résulte un tempérament, qui constitue celui
des mixtes.
Du Mouvement.
Il n'y a point de repos réel & proprement
dit dans la Nature (
b). Elle ne peut rester oisive;
& si elle laissait succéder le repos réel au
mouvement pendant un seul instant, toute la
machine de l'Univers tomberait en ruine. Le
mouvement l'a comme tiré du néant; le repos
l'y replongerait. Ce à quoi nous donnons le nom
de repos, n'est qu'un mouvement moins accéléré,
moins sensible. Le mouvement est donc
continuel dans chaque partie comme dans le tout.
La Nature agit toujours dans l'intérieur des mixtes:
les cadavres mêmes ne sont point en repos,
puisqu'ils se corrompent, & que la corruption ne
peut se faire sans mouvement.
L'ordre & l'uniformité règnent dans la manière
de mouvoir la machine du monde; mais
(a) Cosmop. Tract. 2.
(b) Ibid. Tr. 4.
@
122 FABLES
il y a divers degrés dans ce mouvement, qui
est inégal, & différent dans les choses différentes
& inégales. La Géométrie exige même cette loi
d'inégalité: & l'on peut dire que les corps célestes
ont un mouvement égal en raison géométrique,
savoir, eu égard à la différence de leur
grandeur, de leur distance & de leur nature.
Nous apercevons aisément dans le cours des
saisons que les voies que la Nature emploie ne
diffèrent entr'elles qu'en apparence. Pendant
l'hiver elle paraît sans mouvement, morte, ou
du moins engourdie. C'est cependant pendant
cette
morte saison qu'elle prépare, digère, couve
les semences, & les dispose à la génération. Elle
accouche, pour ainsi dire, au printemps; elle
nourrit & élève en été, elle mûrit même certains
fruits; elle en réserve d'autres pour l'automne,
quand ils ont besoin d'une plus longue
digestion. A la fin de cette saison tout devient
caduque, pour se disposer à une nouvelle génération.
L'homme éprouve dans cette vie les changements
de ces quatre saisons. Son hiver n'est pas
le temps de la vieillesse, comme on le dit communément,
c'est celui qu'il passe dans le ventre
de sa mère sans action; & comme dans les ténèbres,
parce qu'il n'a pas encore joui des bienfaits
de la lumière solaire. A peine a-t-il vu le
jour qu'il commence à croître: il entre dans son
printemps, qui dure jusqu'à ce qu'il est capable
de mûrir ses fruits. Son été succède alors; il se
fortifie, il digère, il cuit le principe de vie qui
doit la donner à d'autres. Son fruit est-il mûr
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
123
l'automne s'en empare; il devient sec, il flétrit,
il penche vers le principe où sa nature l'entraîne,
il y tombe, il meurt, il n'est plus.
De la distance inégale & variée du Soleil procède
particulièrement la variété des saisons. Le
Philosophe qui veut s'appliquer à imiter les procédés
de la Nature dans les opérations du grand
oeuvre, doit les méditer très sérieusement.
Je n'entrerai point ici dans le détail des différents
mouvements des corps célestes. Moïse n'a
presque expliqué que ce qui regarde le globe que
nous habitons. Il n'a presque rien dit des autres
créatures, sans doute afin que la curiosité humaine
trouvât plutôt matière à l'admiration,
qu'à former des arguments pour la dispute. L'envie
désordonnée de tout savoir tyrannise cependant
encore le faible esprit de l'homme. Il ne
sait pas se conduire, & il est assez fou pour
prescrire au Créateur des règles pour conduire
l'Univers. Il forge des systèmes, & parle avec
un ton si décisif, qu'on dirait que Dieu l'a consulté
pour tirer le monde du néant, & qu'il a
suggéré au Créateur les lois qui conservent l'harmonie
de son mouvement général & particulier.
Heureusement les raisonnements de ces prétendus
Philosophes n'influent en rien sur cette harmonie.
Nous aurions lieu d'en craindre des conséquences
aussi fâcheuses pour nous, que celle qu'on
tire de leurs principes, sont ridicules. Tranquillisons-nous:
le monde ira son train autant de
temps qu'il plaira à son Auteur de le conserver.
Ne perdons pas le temps d'une vie aussi courte
que la nôtre à disputer des choses que nous ignorons.
@
124 FABLES
Appliquons-nous plutôt à chercher le remède
aux maux qui nous accablent: à prier celui
qui a créé
la médecine de la terre, de nous la
faire connaître; & qu'après nous avoir favorisé
de cette admirable connaissance, nous n'en usions
que pour l'utilité de notre prochain, par amour
pour le souverain Etre, à qui seul soit rendu
gloire dans tous les siècles des siècles.
=================================
T
R A I T E'
D E
L'OE U V R E
H E R M E T I Q U E.
L A source de la santé & des richesses, deux bases sur lesquelles est appuyé le bonheur
de cette vie, font l'objet de cet art. Il fut toujours
un mystère; & ceux qui en ont traité, en
ont parlé dans tous les temps, comme d'une
science, dont la pratique a quelque chose de
surprenant, & dont le résultat tient du miracle
dans lui-même & dans ses effets. Dieu auteur de
la Nature, que le Philosophe se propose d'imiter,
peut seul éclairer & guider l'esprit humain
dans la recherche de ce trésor inestimable, &
dans le labyrinthe des opérations de cet art.
Aussi tous ces Auteurs recommandent-ils de recourir
au Créateur, & de lui demander cette
grâce avec beaucoup de ferveur & de persévérance.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
125
Doit-on être surpris que les possesseurs d'un
si beau secret l'aient voilé des ombres des hiéroglyphes,
des fables, des allégories, des métaphores,
des énigmes pour en ôter la connaissance
au commun des hommes? Ils n'ont écrit que
pour ceux à qui Dieu daignerait en accorder l'intelligence.
Les décrier, déclamer fortement contre
la science même, parce qu'on a fait d'inutiles
efforts pour l'obtenir, c'est une vengeance
basse; c'est faire tort à sa propre réputation, c'est
afficher son ignorance, & l'impuissance où l'on
est d'y parvenir. Que l'on élève sa voix contre
les souffleurs, contre ces brûleurs de charbons
qui après avoir été dupe de leur propre ignorance,
cherchent à faire d'autres dupes, à la
bonne heure. Je me joindrais volontiers à ces
sortes de critiques. Je voudrais même avoir une
voix de Stentor pour me faire mieux entendre.
Mais qui sont ceux qui se mêlent de parler &
d'écrire contre la Philosophie Hermétique? des
gens qui en ignorent, je gagerais, jusqu'à la
définition; gens dont la mauvaise humeur n'est
excitée que par le préjugé. J'en appelle à la bonne
foi; qu'ils examinent sérieusement, s'ils sont au
fait de ce qu'ils critiquent; ont-ils lu & relu
vingt fois & davantage, les bons Auteurs qui traitent
cette matière? qui d'entr'eux peut se flatter
de savoir les opérations & les procédés de cet
art? quel Oedipe leur a donné l'intelligence de
ses énigmes & de ses allégories? quelle est la
Sibylle qui les a introduits dans son sanctuaire?
qu'ils demeurent donc dans l'étroite sphère de
leurs connaissances:
ne sutor ultra crepidam. Ou
@
126 FABLES
puisque c'est la mode, qu'il leur soit permis d'aboyer
après un si grand trésor dont ils désespèrent
la possession. Faible consolation, mais la
seule qui leur reste. Et plut à Dieu que leurs cris
se fassent entendre de tous ceux qui dépensent
mal à propos leurs biens dans la poursuite de
celui-ci qui leur échappe, faute de connaître les
procédés simples de la Nature.
Monsieur de Maupertuis en pense bien autrement
(lettres) sous quelque aspect qu'on considère
la pierre Philosophale, on ne peut, dit
ce célèbre Académicien, en prouver l'impossibilité;
mais son prix, ajoute-t-il ne suffit pas pour
balancer le peu d'espérance de la trouver. M.
de Justi, Directeur général des mines de l'Impératrice
Reine de Hongrie, en prouve non seulement
la possibilité, mais l'existence actuelle,
dans un discours qu'il a donné au public, & dont
les arguments sont fondés sur sa propre expérience.
Conseils Philosophiques.
Adorez Dieu seul; aimez-le de tout votre coeur,
& votre prochain comme vous-même. Proposez-
vous toujours la gloire de Dieu pour fin de toutes
vos actions; invoquez-le, il vous exaucera, glorifiez-le,
il vous exaltera.
Soyez tardif dans vos paroles, & dans vos
actions. Ne vous appuyez pas sur votre prudence,
sur vos connaissances, ni sur la parole & les richesses
des hommes, principalement des Grands.
Ne mettez votre confiance qu'en Dieu. Faites
valoir le talent qu'il vous a confié. Soyez avare
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
127
du temps; il est infiniment court pour un homme
qui sait l'employer. Ne remettez pas au lendemain,
qui n'est pas à vous, une chose nécessaire
que vous pouvez faire aujourd'hui. Fréquentez
les bons & les savants. L'homme est né pour
apprendre; sa curiosité naturelle en est une preuve
bien palpable; & c'est dégrader l'humanité que
de croupir dans l'oisiveté & l'ignorance. Plus un
homme a de connaissances plus il approche de
l'Auteur de son être, qui sait tout. Profitez donc
des lumières des savants; recevez leurs instructions
avec douceur, & leurs corrections toujours
en bonne part. Fuyez le commerce des méchants,
la multiplicité des affaires, & la quantité d'amis.
Les sciences ne s'acquièrent qu'en étudiant,
en méditant, & non dans la dispute. Apprenez
peu à la fois: répétez souvent la même étude;
l'esprit peut tout quand il est à peu, & ne peut
rien quand il est en même temps à tout.
La science jointe à l'expérience forme la vraie
sagesse. On est contraint à son défaut, de recourir
à l'opinion, au doute, à la conjecture & à l'autorité.
Les sujets de la science sont Dieu, le grand
monde, & l'homme. L'homme a été fait pour
Dieu, la femme pour Dieu & l'homme, & les
autres créatures pour l'homme & la femme (
a),
afin qu'ils en fissent usage pour leurs occupations,
leur propre conservation, & la gloire de
leur Auteur commun. Après tout faites en sorte
(a) Sap. 9. v. 2. & suiv.
@
128 FABLES
que vous soyez toujours bien avec Dieu & votre
prochain. La vengeance est une faiblesse, dans
les hommes. Ne vous faites jamais aucun ennemi;
& si quelqu'un veut vous faire du mal, ou
vous en a fait, vous ne sauriez mieux, & plus noblement,
vous venger qu'en lui faisant du bien.
A P H O R I S M E
DE LA VERITE DES SCIENCES.
Deux sortes de sciences, & non plus. La Religion
& la Physique; c'est-à-dire, la science de
Dieu & celle de la nature: tout le reste n'en est
que les branches. Il y en a même de bâtardes;
mais elles sont plutôt des erreurs que des sciences.
Dieu donne la première dans sa perfection aux
Saints & aux enfants du Ciel. Il éclaire l'esprit
de l'homme pour acquérir la seconde, & de Démon
y jette des nuages pour insinuer des bâtardes.
La Religion vient du Ciel, c'est la vraie science,
parce que Dieu, source de toute vérité, en
est l'auteur. La Physique est la connaissance de
la Nature, avec elle l'homme fait des choses
surprenantes.
Mens humana mirabilium effectrix.
La puissance de l'homme est plus grande qu'on
ne saurait l'imaginer. Il peut tout par Dieu, rien
sans lui, excepté le mal.
La
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
129
La clef des Sciences.
Le premier pas à la sagesse est la crainte de
Dieu, le second la connaissance de la Nature.
Par elle on monte jusqu'à la connaissance de son
Auteur (
a). La Nature enseigne aux clairvoyants
la Physique Hermétique. L'ouvrage long est toujours
de la Nature; elle opère simplement, successivement,
& toujours par les mêmes voies
pour produire les mêmes choses. L'ouvrage de
l'art est moins long; il avance beaucoup les démarches
de la Nature. Celui de Dieu se fait en
un instant. L'Alchimie proprement dite, est une
opération de la Nature, aidée par l'art. Elle nous
met en mains la clef de la magie naturelle ou
de la Physique, & nous rend admirable aux
hommes, en nous élevant au dessus du commun.
Du Secret.
La statue d'Harpocrate, qui avait une main
sur sa bouche, était chez les anciens Sages l'emblème
du secret, qui se fortifie par le silence,
s'affaiblit & s évanouit par la révélation. Jésus-
Christ notre Sauveur ne révélait nos mystères
qu'à ses Disciples, & parlait toujours au peuple
par allégories & par paraboles.
Vobis datum est
noscere mysteria regni coelorum... sine parabolis
non loquebatur eis (
b).
Les Prêtres chez les Egyptiens, les Mages
chez les Persans, les Mécubales & les Cabalistes
| | (a) S. Paul Rom. I. 20.
|
| | (b) Matth. 13. v. II. Marc. 4. v. II. Matth. 13. v. 34.
|
I. Partie. I
@
130 FABLES
chez les Hébreux, les Brahmanes aux Indes, les
Gymnosophistes en Ethiopie, les Orphées, les
Homère, les Pithagore, les Platon, les Porphyres
parmi les Grecs, les Druides parmi les
Occidentaux n'ont parlé des sciences secrètes que
par énigmes & par allégories, s'ils avaient dit
quel en était le véritable objet, il n'y aurait
plus eu de mystères, & le sacré aurait été mêlé
avec le profane.
Des moyens pour parvenir au Secret.
Les dispositions pour arriver au secret, sont
la connaissance de la Nature, & de soi-même.
L'on ne peut avoir parfaitement la première &
même la seconde que par l'aide de l'Alchimie,
l'amour de la sagesse, l'horreur du crime, du
mensonge, la fuite des Cacochymistes, la fréquentation
des sages, l'invocation du Saint-Esprit,
ne pas ajouter secret sur secret, ne s'attacher
qu'à une chose, parce que Dieu & la Nature
se plaisent dans l'unité & la simplicité.
L'homme étant l'abrégé de toute la Nature,
il doit apprendre à se connaître comme le précis
& le raccourci d'icelle. Par sa partie spirituelle il
participe à toutes les créatures immortelles, &
par sa partie matérielle, à tout ce qui est caduque
dans l'Univers.
Des clefs de la Nature.
De toutes choses matérielles il se fait de la
cendre; de la cendre on fait du sel, du sel
on sépare l'eau & le mercure, du mercure en
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
131
compose un élixir ou une quintessence. Le corps
se met en cendres pour être nettoyé de ses parties
combustibles, en sel pour être séparé de ses terrestréités,
en eau pour pourrir & se putréfier, &
en esprit pour devenir quintessence.
Les sels sont donc les clefs de l'Art & de la
Nature; sans leur connaissance il est impossible
de l'imiter dans ses opérations. Il faut savoir
leur sympathie & leur antipathie avec les métaux
& avec eux-mêmes. Il n'y a proprement
qu'un sel de nature, mais il se divise en trois
sortes pour former les principes des corps. Ces
trois sont le nitre, le tartre & le vitriol; tous les
autres en sont composés.
Le nitre est fait du premier sel par atténuation,
subtilisation, & purgation des terrestréités
crues & froides qui s'y trouvent mélangées. Le
Soleil le cuit, le digère en toutes ses parties, y
fait l'union des éléments, & l'imprègne des vertus
séminales, qu'il porte ensuite avec la pluie
dans la terre qui est la matrice commune.
Le sel de tartre est ce même nitre plus cuit
plus digéré par la chaleur de la matrice où il
avait été déposé, parce que cette matrice sert de
fourneau à la Nature. Ainsi du nitre & du tartre
se forment les végétaux. Ce sel se trouve partout
où le nitre a été déposé, mais particulièrement
sur la superficie de la terre, où la rosée &
la pluie le fournissent abondamment.
Le vitriol est le même sel nitre, qui ayant
passé par la nature du tartre, devient sel minéral
par une cuisson plus longue, & dans des fourneaux
plus ardents. Il se trouve en abondance
I ij
@
132 FABLES
dans les entrailles, les concavités & les porosités
de la terre, où il se réunit avec une humeur visqueuse
qui le rend métallique.
Des Principes métalliques.
Des sels dont nous venons de parler, & de
leurs vapeurs se fait le mercure que les Anciens
ont appelé
semence minérale. De ce mercure &
du soufre soit pur, soit impur, sont faits tous les
métaux dans les entrailles de la terre & à sa
superficie.
Lorsque les éléments corporifiés par leur union,
prennent la forme de salpêtre, de tartre & de
vitriol, le feu de la Nature excité par la chaleur
solaire, digère l'humidité que la sécheresse de
ces sels attire, & séparant le pur de l'impur,
le sel de la terre, les parties homogènes des hétérogènes,
elle l'épaissit en argent vif, puis en
métal pur ou impur, suivant le mélange & la
qualité de la matrice.
La diversité du soufre & du mercure plus ou
moins purs, & plus ou moins digérés. Leur union
& leurs différentes combinaisons forment la nombreuse
famille du règne minéral. Les pierres,
les marcassites, les minéraux diffèrent encore
entr'eux suivant la différence de leurs matrices,
& le plus ou moins de cuisson.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
133
De la matière du grand oeuvre en général.
Les Philosophes n'ont, ce semble, parlé de
la matière que pour la cacher, au moins quand
il s'est agi de la désigner en particulier. Mais quand
ils en parlent en général ils s'étendent beaucoup
sur ses qualités & ses propriétés; ils lui donnent
tous les noms des individus de l'Univers parce
qu'ils disent qu'elle en est le principe & la base.
" Examinez, dit le Cosmopolite (
a), si ce que
" vous vous proposez de faire, est conforme à
" ce que peut faire la Nature. Voyez quels sont
" les matériaux qu'elle emploie, & de quel
" vase elle se sert. Si vous ne voulez que faire
" ce qu'elle fait, suivez-la pas à pas. Si vous
" voulez faire quelque chose de mieux, voyez
" ce qui peut servir à cet effet; mais demeurez
" toujours dans les natures de même genre. Si
" par exemple, vous voulez pousser un métal au
" delà de la perfection qu'il a reçu de la Nature,
" il faut prendre vos matériaux dans le
" genre métallique, & toujours un mâle & une
" femelle, sans quoi vous ne réussirez pas. Car
" en vain vous proposeriez-vous de faire un
" métal avec de l'herbe, ou une nature animale;
" comme d'un chien ou de toute autre
" bête, vous ne sauriez produire un arbre. "
Cette première matière est appelée plus communément
soufre & argent vif. Raymond Lulle (
b)
les nomme les deux extrêmes de la pierre & de
tous les métaux. D'autres disent en général que
le Soleil est son père & la Lune sa mère; qu'elle
| (a) Tract. I. | (b) Codicil. c. 9.
|
I iij
@
134 FABLES
est mâle & femelle; qu'elle est composée de
quatre, de trois, de deux & d'un, & tout cela
pour la cacher. Elle se trouve partout, sur terre
sur mer, dans les plaines, sur les montagnes,
&c. Le même Auteur qui dit que leur matière
est unique, & dit ensuite que la pierre est composée
de plusieurs principes individuels. Toutes
ces contradictions ne sont cependant qu'apparentes,
parce qu'ils ne parlent pas de la matière
dans un seul point de vue; mais quant à ses
principes généraux, ou aux différents états où
elle se trouve dans les opérations.
Il est certain qu'il n'y a qu'un seul principe
dans toute la Nature, & qu'il l'est de la pierre
comme des autres choses. Il faut donc savoir
distinguer ce que les Philosophes disent de la
matière en général, d'avec ce qu'ils en disent en
particulier. Il n'y a aussi qu'un seul esprit fixe,
composé d'un feu très pur, & incombustible,
qui fait sa demeure dans l'humide radical des
mixtes. Il est plus parfait dans l'or que dans toute
autre chose, & le seul mercure des Philosophes
a la propriété & la vertu de le tirer de sa prison,
de le corrompre & de le disposer à la génération.
L'argent vif est le principe de la volatilité, de
la malléabilité, & de la minéralité; l'esprit fixe
de l'or ne peut rien sans lui. L'or est humecté,
réincrudé, volatilisé & soumis à la putréfaction
par l'opération du mercure: & celui-ci est digéré,
cuit, épaissi, desséché & fixé par l'opération
de l'or philosophique, qui le rend par ce
moyen une teinture métallique.
L'un & l'autre sont le mercure & le soufre
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
135
philosophique. Mais ce n'est pas assez qu'on fasse
entrer dans l'oeuvre un soufre métallique comme
levain, il en faut aussi un comme sperme ou
semence de nature sulfureuse pour s'unir à la
semence de substance mercurielle. Ce soufre &
ce mercure ont été sagement représentés chez les
Anciens par deux serpents l'un mâle & l'autre
femelle, entortillés autour de la verge d'or de
Mercure. La verge d'or est l'esprit fixe, où ils
doivent être attachés. Ce sont les mêmes que
Junon envoya contre Hercule dans le temps que
ce héros était encore au berceau.
Ce soufre est l'âme des corps, & le principe
de l'exubération de leur teinture; le mercure
vulgaire en est privé; l'or & l'argent vulgaires
n'en ont que pour eux. Le mercure propre à
l'oeuvre doit donc premièrement être imprégné
d'un soufre invisible (
a), afin qu'il soit plus disposé
à recevoir la teinture visible des corps parfaits,
& qu'il puisse ensuite la communiquer
avec usure.
Nombre de Chimistes suent sang & eau pour
extraire la teinture de l'or vulgaire; ils s'imaginent
qu'à force de lui donner la torture, ils la
lui feront dégorger, & qu'ensuite ils trouveront
le secret de l'augmenter & de la multiplier, mais
Spes tandem Agricolas vanis eludit aristis.
Vig. Georg.
Car il est impossible que la teinture solaire puisse
être entièrement séparée de son corps. L'art ne
saurait défaire dans ce genre ce que la Nature
(a) D'Espagnet, Can. 30.
@
136 FABLES
a si bien uni. S'ils réussissent à tirer de l'or une
liqueur colorée & permanente, par la force du
feu ou par la corrosion des eaux fortes, il faut la
regarder seulement comme une portion du corps,
mais non comme sa teinture; car ce qui constitue
proprement la teinture ne peut être séparé
de l'or. C'est ce terme de teinture qui fait illusion
à la plupart des Artistes. Je veux bien encore
que ce soit une teinture, au moins conviendront-ils
qu'elle est altérée par la force du
feu, ou les eaux fortes, qu'elle ne peut être
utile à l'oeuvre, & qu'elle ne saurait donner
aux corps volatils la fixité de l'or dont elle aurait
été séparée. C'est pour ces raisons que d'Espagnet
(
a) leur conseille de ne pas dépenser leur
argent & leur or dans un travail si pénible, &
dont ils ne pourraient tirer aucun fruit.
Des noms que les anciens Philosophes ont donnés à la matière.
Les anciens Philosophes cachaient le vrai nom
de la matière du grand oeuvre avec autant de
soins que les modernes. Ils n'en parlaient que
par allégories, & par symboles. Les Egyptiens
la représentaient dans leurs hiéroglyphes sous la
forme d'un boeuf, qui était en même temps le
symbole d'Osiris & d'Isis, qu'on supposait avoir
été frère & soeur, l'époux & l'épouse, l'un &
l'autre petits-fils du Ciel & de la Terre. D'autres
lui ont donné le nom de Vénus. Ils l'ont
(a) Can. 34.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
137
aussi appelé Androgyne, Andromède, femme de
Saturne, fille du Dieu Neptune, Latone, Maïa,
Sémélé, Léda, Cérès & Homère l'a honorée plus
d'une fois du titre de mère des Dieux. Elle était
aussi connue sous les noms de Rée άπὸ γη̑φ ρει̑ν terre
coulante, fusible, & enfin d'une infinité d'autres
noms de femmes, suivant les différentes circonstances
où elle le trouve dans les diverses &
successives opérations de l'oeuvre. Ils la personnifiaient,
& chaque circonstance leur fournissait
un sujet pour je ne sais combien de fables allégoriques,
qu'ils inventaient comme bon leur
semblaient; on en verra des preuves dans tout
le cours de cet ouvrage.
Le Philosophe Hermétique veut que le Laton
(nom qu'il lui a plu aussi de donner à leur
matière) soit composé d'un or & d'un argent
crus, volatils, immûrs & plein de noirceur
pendant la putréfaction qui est appelé
ventre de
Saturne, dont Vénus fut engendrée. C'est pourquoi
elle est regardée comme née de la mer Philosophique.
Le sel qui en était produit, était
représenté par Cupidon fils de Vénus & de Mercure;
parce qu'alors Vénus signifiait le soufre,
& Mercure l'argent vif, ou le mercure philosophique.
Nicolas Flamel a représenté la première matière
dans ses figures hiéroglyphiques sous la
figure de deux Dragons l'un ailé, l'autre sans ailes,
pour signifier, dit-il (
a), " Le principe
" fixe, ou le mâle, ou le soufre, & par celui
(a) Explicat. des fig. ch. 4.
@
138 FABLES
" qui a des ailes, le principe volatil, ou l'humidité
" ou la femelle, ou l'argent vif. Ce
" sont, ajoute-t-il, le Soleil & la Lune de source
" mercurielle. Ce sont ces Serpents & Dragons,
" que les anciens Egyptiens ont peints en cercle,
" la tête mordant la queue, pour dire qu'ils
" étaient sortis d'une même chose, & quelle
" seule était suffisante à elle-même, & qu'en
" son contour & circulation elle se parfaisait.
" Ce sont ces Dragons que les anciens Philosophes
" Poètes ont mis à garder sans dormir
" les pommes dorées des jardins des Vierges
" Hespérides. Ce sont ceux sur lesquels Jason,
" en l'aventure de la Toison d'or, versa le jus
" préparé par la belle Médée: des discours desquels
" les livres des Philosophes sont si remplis,
" qu'il n'y a point de Philosophe qui n'en
" ait écrit depuis le véridique Hermès Trismégiste,
" Orphée, Pythagoras, Artephius, Morienus
" & les autres suivants jusqu'à moi.
" Ce sont ces deux Serpents envoyés par Junon,
" qui est la nature métallique, que le fort
" Hercule, c'est-à-dire, le Sage, doit étrangler
" en son berceau: je veux dire vaincre & tuer,
" pour les faire pourrir, corrompre & engendrer
" au commencement de son oeuvre. Ce
" sont les deux Serpents attachés autour du caducée
" de Mercure, avec lesquels il exerce sa
" grande puissance, & se transfigure & se change
" comme il lui plaît. "
La Tortue était aussi chez les Anciens le symbole
de la matière, parce qu'elle porte sur son
écaille une espèce de représentation de cette figure
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
139

de Saturne. C'est pourquoi Vénus était
quelquefois représentée (
a) assise sur un Bouc
dont la tête comme celle du Bélier présente à peu
près cette figure

de Mercure, & le pied droit
appuyé sur une Tortue. On voit aussi dans un
emblème Philosophique un Artiste faisant une
sauce à une Tortue avec des raisins. Et un Philosophe
interrogé quelle était la matière, répondit
testudo solis cum pinguedine vitis.
Chez les Aborigènes la figure

de Saturne
était en grande vénération; ils la mettaient sur
leurs médailles, sur leurs colonnes, obélisques,
&c. Ils représentaient Saturne sous la figure d'un
vieillard, ayant cependant un air mâle & vigoureux,
qui laissait couler son urine en forme
de jet d'eau; c'était dans cette eau qu'ils faisaient
consister la meilleure partie de leur médecine
& de leurs richesses. D'autres y joignaient
la plante appelée
Molybdenos, ou plante Saturnienne,
dont ils disaient que la racine était de
plomb, la tige d'argent & les fleurs d'or. C'est
la même dont il est fait mention dans Homère
(
b) sous le nom de Moly. Nous en parlerons
fort au long dans les explications que nous donnerons
de la descente d'Enée aux enfers, à la fin
de cet ouvrage.
Les Grecs inventèrent aussi une infinité de
fables à cette occasion, & formèrent en conséquence
le nom de
Mercure de Μηρὸς,
inguin, & de
Κη̑ρος,
puer, parce que le Mercure philosophique
(a) Plutarchus. in praeceptis connub.
(b) Odyss. l. 10. v. 302. & suiv.
@
140 FABLES
est une eau, que plusieurs Auteurs, & particulièrement
Raymond Lulle (
a) ont appelé
urine
d'enfant. De-là aussi la fable d'Orion, engendré
de l'urine de Jupiter, de Neptune & de Mercure.
La matière est une & toute chose.
Les Philosophes toujours attentifs à cacher tant
leur matière que leurs procédés, appellent indifféremment
leur matière, cette même matière
dans tous les états où elle se trouve dans le cours
des opérations. Ils lui donnent pour cet effet
bien des noms en particulier qui ne lui conviennent
qu'en général, & jamais mixte n'a eu
tant de noms. Elle est une & toutes choses, disent-ils,
parce qu'elle est le principe radical de
tous les mixtes. Elle est en tout & semblable à
tout, parce qu'elle est susceptible de toutes les
formes, mais avant qu'elle soit spécifiée à quelque
espèce des individus des trois règnes de la
Nature. Lorsqu'elle est spécifiée au genre minéral,
ils disent qu'elle est semblable à l'or, parce
qu'elle en est la base, le principe & la mère.
C'est pourquoi ils l'appellent or cru, or volatil,
or immûr, or lépreux. Elle est analogue aux
métaux, étant le mercure dont ils sont composés.
L'esprit de ce mercure est si congelant qu'on le
nomme le père des pierres tant précieuses que
vulgaires. Il est la mère qui les conçoit, l'humide
qui les nourrit, & la matière qui les fait.
Les minéraux en sont aussi formés; & comme
(a) Lib. Secretorun & alibi.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
141
l'antimoine est le Prothée de la Chimie ,& le
minéral qui a le plus de propriétés & de vertus,
Artephius a nommé la matière du grand oeuvre
Antimoine des parties de Saturne. Mais quoiqu'elle
donne un vrai mercure, il ne faut pas
s'imaginer que ce mercure se tire de l'antimoine
vulgaire, ni que ce soit le mercure commun.
Philalethe nous assure (
a) que de quelque façon
qu'on traite le mercure vulgaire, on n'en fera jamais
le mercure Philosophique. Le Cosmopolite
dit que celui-ci est le vrai mercure, & que le mercure
commun n'est que son frère bâtard (
b). Lorsque
le mercure des sages est mêlé avec l'argent &
l'or, il est appelé l'électre des Philosophes, leur
airain, leur laton, leur cuivre, leur acier; &
dans les opérations, leur venin, leur arsenic,
leur orpiment, leur plomb, leur laton qu'il faut
blanchir; Saturne, Jupiter, Mars, Vénus, la
Lune & le Soleil.
Ce mercure est une eau ardente, qui a la vertu
de dissoudre tous les mixtes, les minéraux, les
pierres, & tout ce que les autres menstrues ou
eaux fortes ne sauraient faire, la faux du vieillard
Saturne en vient à bout; ce qui lui a fait
donner le nom de dissolvant universel.
Paracelse en parlant de Saturne s'exprime
ainsi (
c) ": Il ne serait pas à propos que l'on
" se persuadât, encore moins que l'on fût instruit
" des propriétés cachées dans l'intérieur de
" Saturne; & tout ce qu'on peut faire avec lui
(a) Introitus apertus, &c.
(b) Dialog. Mercur. Alkemistae & Naturae.
(c) Coelum Philosoph. Can. de Saturno.
@
142 FABLES
" & par lui. Si les hommes le savaient, tous
" les Alchimistes abandonneraient toute autre
" matière pour ne travailler que sur celle-là. "
Je finirai ce que j'ai à dire sur la matière du
grand oeuvre par l'exclusion que quelques Philosophes
donnent à certaines matières que les souffleurs
prennent communément pour faire la médecine
dorée, ou pierre Philosophale. " J'ai, dit
" Riplée, fait beaucoup d'expériences sur toutes
" les choses que les Philosophes nomment dans
" leurs écrits, pour faire de l'or & de l'argent,
" & je veux vous les raconter. J'ai travaillé sur
" le cinabre, mais il ne valait rien, & sur le
" mercure sublimé qui me coûtait bien cher.
" J'ai fait beaucoup de sublimations d'esprits,
" de ferments, des sels du fer, de l'acier & de
" leur écume, croyant par ce moyen & ces matières
" parvenir à faire la pierre; mais je vis
" bien enfin que j'avais perdu mon temps, mes
" frais & mes peines. Je suivais pourtant exactement
" tout ce qui m'était prescrit par les Auteurs;
" & je trouvai que tous les procédés qu'ils
" enseignaient étaient faux. Je fis ensuite des eaux
" fortes, des eaux corrosives, des eaux ardentes,
" avec lesquelles j'opérais de diverses manières,
" mais toujours à pure perte. J'eus recours après
" cela aux coques d'oeufs, au soufre, au vitriol,
" que les Artistes insensés prennent pour le Lion
" vert des Philosophes, à l'arsenic, à l'orpiment,
" au sel ammoniac, au sel de verre, au sel alcali,
" au sel commun, au sel gemme, au salpêtre,
" au sel de soude, au sel attincar, au sel
" de tartre, au sel alembrot; mais croyez-moi,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
143
" donnez-vous de garde de toutes ces matières
" Fuyez les métaux imparfaits rubéfiés, l'odeur
" du mercure, le mercure sublimé ou précipité,
" vous y seriez trompé comme moi. J'ai éprouvé
" tout, le sang, les cheveux, l'âme de Saturne,
" les marcassites, l'aes ustum, le safran de Mars,
" les écailles & l'écume du fer, la litharge,
" l'antimoine, tout cela ne vaut pas une figue
" pourrie. J'ai travaillé beaucoup pour avoir
" l'huile & l'eau de l'argent, j'ai calciné ce métal
" avec un sel préparé, & sans sel, avec de
" l'eau-de-vie; j'ai tiré des huiles corrosives,
" mais tout cela était inutile. J'ai employé les
" huiles, le lait, le vin, la présure, le sperme
" des étoiles qui tombe sur la terre, la chélidoine,
" les secondines, & une infinité d'autres
" choses, & je n'en ai tiré aucun profit. J'ai
" mélangé le mercure avec des métaux, je les ai
" réduits en cristaux, m'imaginant faire quelque
" chose de bon, j'ai cherché dans les cendres
" mêmes, mais croyez-moi, pour Dieu fuyez,
" fuyez de telles sottises. Je n'ai trouvé qu'un
" seul oeuvre véritable. "
Le Trévisan (
a) s'explique à peu près dans le
même sens. " Et par ainsi, dit-il, nous en avons
" vu & connu plusieurs & infinis besognant
" en ces amalgamations & multiplications au
" blanc & au rouge, avec toutes les matières
" que vous sauriez imaginer, & toutes peines,
" continuations & constances, que je crois qu'il
" est possible; mais jamais nous ne trouvions
(a) Philosoph. des Métaux.
@
144 FABLES
" notre or, ni notre argent multiplié ni du
" tiers, ni de moitié, ni de nulle partie. Et si
" avons vu tant de blanchissements & rubifications,
" de recettes, de sophistications par tant
" de pays, tant en Rome, Navarre, Espagne,
" Turquie, Grèce, Alexandrie, Barbarie, Perse,
" Messine, en Rhodes, en France, en Ecosse,
" en la Terre-Sainte & ses environs; en toute
" l'Italie, en Allemagne, en Angleterre, & quasi
" *circuyant tout le monde. Mais jamais nous ne
" trouvions que gens besognant de choses sophistiques
" & matières herbales, animales, végétables
" & plantables, & pierres minérales,
" sels, aluns & eaux fortes, distillations & séparations
" des éléments, & sublimations, calcinations,
" congélations d'argent vif par herbes,
" pierres, eaux, huiles, fumiers, & feu
" & vaisseaux très étranges, & jamais nous ne
" trouvions labourant sur matière due. Nous en
" trouvions bien en ces pays qui savaient bien
" la pierre, mais jamais ne pouvions avoir leur
" accointances...... & je me mis donc à lire
" les livres avant que de besogner davantage,
" pensant bien en moi-même que par homme
" je n'y pouvais parvenir; partant que s'ils le
" savaient, jamais ne le voudraient dire....
" ainsi je regardai là où plus les livres s'accordaient;
" alors je pensais que c'était là la vérité:
" car ils ne peuvent dire vérité qu'en une
" chose. Et par ainsi je trouvai la vérité. Car où
" plus ils s'accordent, cela était la vérité; combien
" que l'un le nomme en une manière, &
" l'autre en une autre, toutefois
c'est tout une
"
substance
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
145
" substance en leurs paroles. Mais je connus que
" la fausseté était en diversité, & non point en
" accordance; car si c'était vérité,
ils n'y mettraient
"
qu'une matière quelques noms & quelques
" figures qu'ils baillassent...... Et en mon
" Dieu, je crois que ceux qui ont écrit paraboliquement
" & figurativement leurs livres, en
" parlant de cheveux, d'urine, de sang, de
" sperme, d'herbes, de végétables, d'animaux,
" de plantes, & des pierres & des minéraux
" comme sont sels, aluns, & couperose, attraments,
" vitriols, borax & magnésie, & pierres
" quelconques, & eaux; je crois, dis-je, qu'oncques
" il ne leur coûta guères: ou qu'ils n'y ont
" pris guères de peines: ou qu'ils sont trop
" cruels..... Car sachez que nul livre ne déclare
" en paroles vraies, sinon par paraboles,
" comme figure. Mais l'homme y doit aviser &
" réviser souvent le possible de ce qu'ils disent,
" & regarder les opérations que Nature adresse
" en ses ouvrages.
" Par quoi je conclus, & me croyez. Laissez
" sophistications & tous ceux qui y croient: fuyez
" leurs sublimations, conjonctions, séparations,
" congélations, préparations, disjonctions, connexions,
" & autres déceptions... Et se taisent
" ceux qui affirment autre teinture que la nôtre,
" non vraie, ne portant quelque profit. Et se
" taisent ceux qui vont disant & sermonnant autre
" soufre que le nôtre, qui est caché dedans la
" magnésie (Philosophique ), & qui veulent
" tirer autre argent vif que du serviteur rouge,
" & autre eau que la nôtre, qui est permanente,
I. Partie.
K
@
146 FABLES
" qui nullement ne se conjoint qu'à sa nature,
" & qui ne mouille autre chose, sinon chose
" qui soit la propre unité de sa nature....
" Laissez aluns, vitriols, sels & tous attraments,
" borax, eaux fortes quelconques, animaux,
" bêtes, & tout ce que d'eux peut sortir;
" cheveux, sang, urine, spermes, chairs,
" oeufs, pierres & tous minéraux. Laissez tous
" métaux seulets: car combien que d'eux soit
" l'entrée, & que notre matière, par tous les
" dits des Philosophes, doit être composée de
" vif-argent; & vif-argent n'est en autres choses
" qu'es métaux, comme il appert par Géber,
" par le grand Rosaire, par le code de toute vérité,
" par Morien, par Haly, par Calib, par
" Avicenne, par Bendegid, Esid, Serapion,
" par Sarne, qui fit le livre appelé
Lilium,
" par Euclides en son septantième chapitre des
" Rétractations, & par le Philosophe (Aristote)
" au troisième des météores.... & pour ce disent
" Aristote & Democritus au liv. de la Physique
" chapitre troisième des Météores: fassent grande
" chère les Alchimistes; car ils ne mueront jamais
" la forme des métaux, s'il n'y a réduction
" faite à leur première matière... Or sachez,
" comme le dit Noscus, en la Turbe, lequel fut
" Roi d'Albanie, que d'homme ne vient qu'homme;
" de volatil que volatil, ni de bête brute
" que bête brute, & que Nature ne s'amende
" qu'en sa propre nature, & non point en autre.
" "
Ce que vous venons de rapporter de ces deux
Auteurs est une leçon pour les souffleurs. Elle
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
147
leur indique clairement qu'ils ne sont pas dans
la bonne voie; & pourra servir en même temps
de préservatif à ceux qu'ils auraient envie de
duper, parce que toutes les fois qu'un homme
promettra de faire la pierre avec les matières ci-
dessus exclues, on peut en conclure que c'est ou
un ignorant, ou un fripon. Il est clair aussi par
tout ce raisonnement du Trévisan que la matière
du grand oeuvre doit être de nature minérale &
métallique; mais quelle est cette matière en particulier,
aucun ne l'a dit précisément.
La clef de l'Oeuvre.
Basile Valentin (
a) dit que celui qui a de la
farine fera bientôt de la pâte, & que celui qui
a de la pâte trouvera bientôt un four pour la
cuire. C'est comme s'il disait que l'Artiste qui
aurait la véritable matière Philosophique ne sera
pas embarrassé pour la mettre en oeuvre; il est
vrai, si l'on en croit les Philosophes, que la
confection de l'oeuvre est une chose très aisée
& qu'il faut plus de temps & de patience que de
frais; mais cela ne doit sans doute s'entendre
que de certaines circonstances de l'oeuvre, &
lorsqu'on est parvenu à un certain point. Flamel
(
b) dit: que
la préparation des agents est
une chose difficile sur toute autre au monde. Augurelle
(
c) nous assure qu'il faut un travail d'Hercule:
(a) Addition aux 12 Clefs.
(b) Explicat. des fig. hiéroglyp.
(c) Chrysop. l. 2.
@
148 FABLES
Alter inauratam noto de vertice pellem
Principium velut ostendit, quod sumere possis;
Alter onus quantum subeas.
Et d'Espagnet ne fait pas difficulté de dire qu'il
y a beaucoup d'ouvrage à faire (
a). " Dans la
" sublimation philosophique du mercure, ou la
" première préparation, il faut un travail d'Hercule,
" car sans lui Jason n'aurait jamais osé
" entreprendre la conquête de la Toison d'or. "
Il ne faut pas cependant s'imaginer que cette
sublimation se fasse à la manière des sublimations
Chimiques, aussi a-t-il eu soin de l'appeler
Philosophique. Il fait entendre par ce qu'il dit
après, qu'elle consiste dans la dissolution & la putréfaction
de la matière; parce que cette sublimation
n'est autre chose qu'une séparation du
pur de l'impur; ou une purification de la matière,
qui est de nature à ne pouvoir être sublimée
que par la putréfaction. D'Espagnet cite en
conséquence les paroles suivantes de Virgile.
Le Poète, dit-il, semble avoir touché quelque
chose de la Nature, de la qualité, & de la culture
de la terre Philosophique par ces termes:
Pingue solum primis extemplo à mensibus anni
Fortes invertant Tauri:
... Tunc zephyro putris se gleba resolvit.
Georg. I.
C'est donc la solution qui est la clef de l'oeuvre.
Tous les Philosophes en conviennent, &
(a) Can. 42.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
149
tous parlent de la même manière à ce sujet. Mais
il y a deux travaux dans l'oeuvre, l'un pour faire
la pierre, l'autre pour faire l'élixir. Il faut d'abord
commencer à préparer les agents; & c'est
de cette préparation que les Philosophes n'ont
point parlé, parce que tout dépend d'elle, &
que le second oeuvre, n'est, suivant leur dire,
qu'un jeu d'enfants & un amusement de femmes,
il ne faut donc pas confondre les opérations du
second oeuvre avec celles du premier, quoique
Morien (
a) nous assure, que le second oeuvre,
qu'il appelle
disposition, n'est qu'une répétition
du premier. Il est à croire cependant que ce n'est
pas une chose si pénible & si difficile, puisqu'ils
n'en disent mot, ou n'en parlent que pour le
cacher. Telle que puisse être cette préparation,
il est certain qu'elle doit se commencer par la
dissolution de la matière, quoique plusieurs lui
aient donné le nom de calcination ou de sublimation;
& puisqu'ils n'en ont pas voulu parler
clairement, on peut au moins des opérations de
la seconde disposition tirer des inductions pour
nous éclairer sur les opérations de la première.
Il s'agit d'abord de faire le mercure Philosophique
ou le dissolvant avec une matière qui
renferme en elle deux qualités, & qui soit en
partie volatile, & fixe en partie. Ce qui prouve
qu'il faut une dissolution, c'est que le Cosmopolite
nous dit de chercher une matière de laquelle
nous puissions faire une
eau qui dissolve
l'or naturellement & sans violence. Or une matière
(a) Entretient du Roi Calid.
K iij
@
150 FABLES
ne peut se réduire en eau que par la dissolution,
quand on n'emploie pas la distillation de
la Chimie vulgaire, qui est exclue de l'oeuvre.
Il est bon de remarquer ici que tous les termes
de la Chimie vulgaire, que les Philosophes emploient
dans leurs livres, ne doivent pas être
pris dans le sens ordinaire, mais dans le sens
Philosophique. C'est pourquoi le Philalethe nous
avertie (
a) que les termes de distillation, sublimation,
calcination, assation, réverbération,
dissolution, descension, coagulation, ne sont
qu'une & même opération, faite dans un même
vase, c'est-à-dire, une cuisson de la matière; nous
en ferons voir les différences dans la suite, lorsque
nous parlerons de chacune en particulier.
Il faut encore remarquer que les signes démonstratifs
de l'oeuvre, desquels les Philosophes
font mention, regardent particulièrement le second
oeuvre. On observera aussi que le plus grand
nombre des Auteurs Hermétiques commencent
leurs traités à cette seconde opération, & qu'ils
supposent leur mercure & leur soufre déjà faits;
que les descriptions qu'ils en font dans leurs
énigmes, leurs allégories, leurs fables, &c. sont
presque toutes tirées de ce qui se passe dans cette
seconde disposition de Morien; & que de là
viennent les contradictions apparentes qui se
trouvent dans leurs ouvrages, où l'un dit qu'il
faut deux matières, l'autre une seulement, l'autre
trois, l'autre quatre, &c. Ainsi pour s'exprimer
conformément aux idées des Philosophes,
(a) Enarratio method. trium Gebri medicin.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
151
il faut donc les suivre pas à pas & comme je
ne veux point m'éloigner en rien de leurs principes,
ni de leur manière de les déduire, je les
copierai mot pour mot, afin que le Lecteur ne
regarde pas les explications que je donnerai des
fables, comme une pure production de mon imagination.
Basile Valentin est un de ceux qui en
fait le plus d'applications, dans son Traité des
12 Clefs; mais il les emploie pour former ses
allégories, & non pour faire voir quelle était
l'intention de leurs Auteurs. Flamel au contraire
en cite de temps en temps quelques-unes dans le
sens de leurs Auteurs, c'est pourquoi je le citerai
ici plus souvent que les autres; & ce traité sera
dans la suite composé, pour la plus grande partie,
de ses propres paroles.
Les deux Dragons, qu'il a pris pour symbole
hiéroglyphique de la matière sont, dit-il (
a):
" les deux serpents envoyés par Junon, qui est
" la nature métallique, que le fort Hercule,
" c'est-à-dire, le sage doit étrangler en son berceau:
" je veux dire vaincre & tuer pour les
" faire pourrir, corrompre & engendrer
au commencement
"
de son oeuvre. " Voilà la clef de
l'oeuvre ou la dissolution annoncée; les Serpents,
les Dragons, la Chimère, le Sphinx, les Harpies
& les autres monstres de la fable, que l'on
doit tuer, & comme la putréfaction succède à
la mort; " Flamel dit qu'il faut les faire pourrir
" & corrompre. Etant donc mis ensemble dans
" le vaisseau du sépulcre, ils se mordent tous
(a) Loco cit.
@
152 FABLES
" deux cruellement, & par leur grand poison
" & rage furieuse, ne se laissent jamais depuis
" le moment qu'ils se sont pris & entre saisis (si
" le froid ne les empêche) que tous deux de
" leur bavant venin, & mortelles blessures, ne
" se soient ensanglantés par toutes les parties de
" leur corps, & finalement s'entre-tuant, ne se
" soient étouffés dans leur venin propre, qui les
" change après leur mort,
en eau vive & permanente.
" Cette eau est proprement le mercure
" des Philosophes. Ce sont, ajoute-t-il, ces deux
" spermes masculins & féminin, décrits au commencement
" de mon sommaire Philosophique,
" qui sont engendrés, (dit Rasis, Avicenne, &
" Abraham Juif) dans les reins, entrailles, &
" des opérations des quatre éléments. Ce sont
" l'humide radical des métaux, soufre & argent
" vif; non les vulgaires, & qui se vendent par
" les Marchands droguistes; mais ce sont ceux
" que nous donnent ces deux beaux & chers
" corps que nous aimons tant. Ces deux spermes,
" disait Démocrites, ne se trouvent point
" sur la terre des vivants. Avicenne le dit aussi,
" mais il ajoute qu'ils se recueillent de la fiente,
" ordure & pourriture du Soleil & de la Lune. "
La putréfaction est déclarée par les termes suivants:
" La cause pourquoi j'ai peine ces deux
" spermes en forme de Dragons, c'est parce que
" leur puanteur est très grande, comme est celle
" des Dragons, & les exhalaisons qui montent
" dans le matras, sont obscures, noires, bleue,
" jaunâtres.... le Philosophe ne sent jamais
" cette puanteur, s'il ne casse ses vaisseaux;
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
153
" mais seulement il la juge telle par la vue &
" le changement des couleurs qui proviennent
" de la pourriture de ses confections. " Que les
Chimistes ou souffleurs qui cherchent la pierre
Philosophale dans leurs calcinations, & leurs
creusets jugent de ces paroles de Flamel, si leurs
opérations sont conformes aux siennes; & s'ils
ont raison de s'exposer à respirer les vapeurs des
matières puantes & arsenicales sur lesquelles ils
opèrent.
La putréfaction de la matière dans le vase est
donc le principe & la cause des couleurs qui se
manifestent, & la première un peu permanente
ou de durée qui doit paraître est la couleur noire,
qu'ils appellent simplement
le noir, & d'une infinité
d'autres noms que l'on verra ci-après dans
le cours de cet ouvrage, ou dans le Dictionnaire
des termes propres à la Philosophie Hermétique,
qui le suit immédiatement.
Cette couleur signifie donc la putréfaction &
la génération qui s'ensuit, & qui nous est donnée
par la
dissolution de nos corps parfaits. Ces
dernières paroles indiquent que Flamel parle de
la seconde opération & non de la première.
" Cette dissolution vient de la chaleur externe,
" qui aide, & de l'ignéité pontique, & vertu
" aigre admirable du poison de notre mercure,
" qui met & résout en pure poussière, même en
" poudre impalpable, ce qu'il trouve qui lui
" résiste. Ainsi la chaleur agissant sur & contre
" l'humidité radicale métallique, visqueuse &
" oléagineuse, engendre sur le sujet la noirceur.
" Elle est ce voile noir avec lequel le navire
@
154 FABLES
" de Thésée revint victorieux de Crète, & qui
" fut cause de la mort de son père. Aussi faut-il
" que le père meure, afin que des cendres de
" ce Phoenix il en renaisse un autre, & que le
" fils soit Roi. "
La véritable clef de l'oeuvre est cette noirceur
au commencement de ses opérations, & s'il paraît
une autre couleur rouge ou blanche avant
celle-ci, c'est une preuve qu'on n'a pas réussi,
ou comme le dit notre Auteur. " On doit toujours
" souhaiter cette noirceur, & certes qui
" ne la voit durant les jours de la pierre, quelle
" autre couleur qu'il voie, il manque entièrement
" au magistère, & ne le peut plus parfaire
" avec ce cahos.... Et véritablement je te
" dis derechef, que quand même tu besognerais
" sur les vraies matières, si au commencement,
" après avoir mis les confections dans
" l'oeuf Philosophique, c'est-à-dire, quelque
" temps après que le feu les a irritées, si tu ne
" vois cette
tête de corbeau, noire du noir très
"
noir, il te faut recommencer; car cette faute
" est irréparable. Surtout on doit craindre une
" couleur orangée ou demi rouge; parce que si
" dans ce commencement tu la vois dans ton
" oeuf, sans doute tu brûles, ou as brûlé la
" verdeur & la vivacité de la pierre.
La couleur bleuâtre & jaunâtre indiquent que
la putréfaction & la dissolution n'est point encore
achevée. La noirceur est le vrai signe d'une
parfaite solution. Alors la matière se dissout en
poudre plus menue, pour ainsi dire, que les
atomes qui voltigent aux rayons du Soleil, & ces
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
155
atomes se changent en eau permanente. Les Philosophes
ont donné à cette dissolution les noms
de
mort, destruction & perdition, enfer, tartare,
ténèbres, nuit, veste ténébreuse, sépulcre, tombeau,
eau venimeuse, charbon, fumier, terre noire,
voile noir, terre sulfureuse, mélancolie,
magnésie noire, boue, menstrue puant, fumée,
noir de fumée, feu venimeux, nuée, plomb,
plomb noir, plomb des Philosophes, Saturne,
Foudre noire, chose méprisable, chose vile, sceau
d'Hermès, esprit puant, esprit sublimé, soleil
éclipsé, ou
éclipse du soleil & de la lune, fient
de cheval, corruption, écorce noire, écume de la
mer, couverture du vase, chapiteau de l'alambic,
naphte, immondice du mort, cadavre, huile de
Saturne, noir plus noir que le noir même. Ils
l'ont enfin désignée par tous les noms qui peuvent
exprimer ou désigner, la corruption, la
dissolution, & la noirceur. C'est elle qui a fourni
aux Philosophes la matière à tant d'allégories sur
les morts & les tombeaux. Quelques-uns l'ont
même nommée
calcination, dénudation, séparation,
trituration, assation; à cause de la réduction
des matières en poudre très menues.
D'autres,
réduction en première matière, mollification,
extraction, commixtion, liquéfaction,
conversion des éléments, subtiliation, division,
humation, impastation & distillation. Les autres
xir, ombres cimmériennes, gouffre, génération,
ingression, submersion, complexion, conjonction,
imprégnation. Lorsque la chaleur agit sur ces matières,
elles se changent d'abord en poudre, &
eau grasse & gluante, qui monte en vapeur au
@
156 FABLES
haut du vase, & redescend en rosée ou pluie,
au fond du vase (
a), où elle devient à peu près
comme un bouillon noir un peu gras. C'est pourquoi
on l'a appelée sublimation, & volatilisation,
ascension & descension. L'eau se coagulant
ensuite davantage devient comme de la poix
noire, ce qui l'a fait nommer terre fétide &
puante. Elle donne une odeur de relent, de sépulcres,
& de tombeaux. Hermès l'a appelée la
terre des feuilles. " Mais son vrai nom, dit Flamel,
est le
laiton ou laton, qu'il faut blanchir.
" Les anciens Sages, ajoute-t-il, l'ont décrite
" sous l'histoire du Serpent de Mars, qui avait
" dévoré les compagnons de Cadmus, lequel
" le tua en le perçant de sa lance contre un
" chêne creux. Remarques ce chêne. "
Mais pour parvenir à cette putréfaction il faut
un agent, ou dissolvant analogue au corps qu'il
doit dissoudre. Celui-ci est le corps dissoluble,
appelé semence masculine; l'autre est l'esprit dissolvant,
nommé semence féminine. Quand ils
sont réunis dans le vase, les Philosophes leur
donne le nom de Rebis; c'est pourquoi Merlin
a dit:
Res rebis est bina, conjuncta sed tamen una.
Philalethe (
b) s'exprime ainsi au sujet de ce
" dissolvant " Cette semence féminine est un
" des principaux principes de notre Magistère;
" il faut donc méditer profondément dessus,
(a) Artéphius.
(b) Vera confect. lapid. Philosop. p. 13. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
157
" comme sur une matière, sans laquelle on ne
" peut réussir, puisque quoiqu'argent vif, il n'est
" pas en effet un argent vif naturel dans sa
" propre nature, mais un certain autre mercure
" propre à une nouvelle génération; & qui outre
" sa pureté demande une longue & admirable
" préparation, qui lui laisse sa qualité minérale,
" homogène, saine & sauve. Car si l'on
" ôte à cet esprit dissolvant sa fluidité & sa
" mercurialité, il devient inutile à l'oeuvre Philosophique,
" parce qu'il a perdu par-là sa nature
" dissolvante; & s'il était changé en poudre,
" de quelqu'espèce qu'elle puisse être; si
" elle n'est pas de la nature du corps dissoluble
" il se perd, il n'a plus de relation ni de proportion
" avec lui, & doit être rejeté de notre
" oeuvre. Ceux-là pensent donc follement &
" faussement qui altèrent l'argent vif, avant
" qu'il soit uni avec les espèces métalliques.
" Car cet argent vif, qui n'est pas le vulgaire,
" est la matière de tous les métaux, & comme
" leur eau à cause de son homogénéité avec eux
" Il se revêt de leur nature dans son mélange
" avec eux, & prend toutes leurs qualités, parce
" qu'il ressemble au mercure céleste, qui devient
" semblable aux qualités des Planètes avec
" lesquelles il est en conjonction. "
Aucune eau ne peut dissoudre radicalement &
naturellement les espèces métalliques, si elle n'est
de leur nature, & si elle ne peut être congelée avec
elles. Il faut qu'elle passe dans les métaux comme
un aliment qui s'incorpore avec eux, & ne fasse
plus qu'une & même substance. Celui qui ôtera
@
158 FABLES
donc à l'argent vif son humidité avec les sels
les vitriols, ou autres choses corrosives, agit
en insensé. Ceux-là ne se trompent pas moins,
qui s'imaginent extraire au mercure naturel une
eau limpide & transparente, avec laquelle ils
puissent faire des choses admirables. Quand
même ils viendraient à bout de faire une telle
eau, elle ne vaudrait rien pour l'oeuvre.
Définitions & propriétés de ce Mercure.
Le mercure est une chose qui dissout les métaux
d'une dissolution naturelle, & qui conduit
leurs esprits de puissance en acte.
Le mercure est cette chose qui rend la matière
des métaux lucide, claire & sans ombre,
c'est-à-dire, qui les nettoie de leurs impuretés,
& tire de l'intérieur des métaux parfaits leur
nature & semence qui y est cachée.
Le mercure dissolvant est une vapeur sèche,
nullement visqueuse, ayant beaucoup d'acidité,
très subtile, très volatile au feu, ayant une grande
propriété de pénétrer & de dissoudre les métaux
en le préparant, & en faisant cette dissolution,
outre la longueur du travail, on court un très
grand danger, dit Philalethe. Il recommande en
conséquence de préserver ses yeux, ses oreilles
& son nez.
La confection de ce mercure, ajoute le même
Auteur, est le plus grand des secrets de la Nature,
on ne peut guères l'apprendre que par la
révélation de Dieu, ou d'un ami; Car on n'en
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
159
viendra presque jamais à bout par les instructions
des livres.
Le mercure dissolvant n'est point mercure des
Philosophes avant sa préparation, mais seulement
après, & il est le commencement de la
Médecine du troisième ordre. Voyez ce qu'on
entend par ces Médecines, dans le Dictionnaire
ci-joint.
Ceux qui à la place de ce mercure emploient
pour l'oeuvre Philosophique le mercure naturel,
ou sublimé, ou en poudre calcinée, ou précipitée
se trompent lourdement.
Le mercure dissolvant est un élément de la
terre, dans lequel il faut semer le grain de l'or.
Il corrompt le Soleil, le putréfie, le résout en
mercure, & le rend volatil, & semblable à lui-
même. Il se change en Soleil & Lune, & devient
comme les mercures des métaux. Il tire
au dehors les âmes des corps, les enlève & les
cuit. C'est ce qui a donné lieu aux anciens Sages,
de dire que le Dieu Mercure tirait les âmes
des corps vivants & les conduisait au Royaume
de Pluton. C'est pourquoi Homère nomme très
souvent mercure Ἀργειφόντης,
Argicida.
Le mercure dissolvant ne doit pas être sec,
car s'il est tel tous les Philosophes nous assurent
qu'il ne sera pas propre à la dissolution. Il faut
donc prendre une semence féminine en forme
semblable & prochaine à celle des métaux. L'art
le rend menstrue des métaux; & par les opérations
de la première médecine, ou de sa préparation
imparfaite, il passe par toutes les qualités
des métaux jusqu'à celles du Soleil. Le soufre
@
160 FABLES
des métaux imparfaits le coagule, & il prend les
qualités du métal dont le soufre l'a coagulé, si
le mercure dissolvant n'est point animé, en vain
l'emploiera-t-on pour l'oeuvre universel, ni pour
le particulier.
Le mercure dissolvant est le vase unique des
Philosophes dans lequel s'accomplit tout le magistère.
Les Philosophes lui ont donné divers
noms dont voici les plus usités.
Vinaigre, vinaigre
des Philosophes, champ, aludel, eau, eau
de l'art, eau ardente, eau divine, eau de fontaine,
eau purifiante, eau permanente, eau première,
eau simple, bain, ciel, prison, paupière
supérieure, crible, fumée, humidité, feu, feu artificiel,
feu corrodant, feu contre nature, feu humide,
jourdain, liqueur, liqueur végétale crue,
lune, matière, matière lunaire, première vertu,
mère, mercure cru, mercure préparant, ministre
premier, serviteur fugitif, nymphes, bacchantes,
muses, femme, mer, esprit cru, esprit cuit,
sépulcre, sperme de mercure, eau stygienne, estomac
d'autruche, vase, vase des Philosophes, inspecteur
de choses cachées, argent-vif cru tiré
simplement de sa minière; mais on ne doit point
oublier que ce n'est pas celui qui se vend dans
les boutiques des Apothicaires, ou Droguistes.
Lorsque la conjonction du mercure est faite
avec le corps dissoluble, les Philosophes ne parlent
des deux que comme d'une seule chose; &
alors ils disent que les Sages trouvent dans le
mercure tout ce qu'il leur faut. On ne doit donc
pas se laisser tromper à la diversité des noms,
& pour prévenir les erreurs en ce genre, en voici
quelques-
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
161
quelques-uns des principaux.
Eau épaisse, notre
eau, eau seconde, arcane, argent vif, rien, rien
qui a plusieurs noms, cahos, hylé, notre compôt,
notre confection, corps confus, corps mixte,
cuivre, Aes des Philosophes, laton, fumier, fumée
aqueuse, humidité brûlante, feu étranger, feu
innaturel, pierre, pierre minérale, pierre unique,
matière unique, matière confuse des métaux, menstrue,
menstrue second, minière, notre minière,
minière des métaux, mercure, mercure épaissi, pièce
de monnaie, oeuf, oeuf des Philosophes, racine,
racine unique, pierre connue dans les chapitres des
livres. C'est enfin à ce mélange, ou mercure que
la plupart des Auteurs commencent leurs livres
& leurs traités sur l'oeuvre.
Du vase de l'Art & de celui de la Nature.
Trois sortes de matrices, la première est la
terre, la matrice universelle du monde, le réceptacle
des éléments, le grand vase de la Nature,
le lieu ou se fait la corruption des semences,
le sépulcre & le tombeau vivant de toutes
les créatures. Elle est en particulier la matrice
du végétal & du minéral.
La seconde matrice est celle de l'
utérus dans
l'animal; celle des volatiles est l'oeuf, & le seul
rocher celle de l'or & de l'argent.
La troisième celle du métal, est connue de
peu de personnes. La matrice étant avec le sperme
la cause de la spécification du métal.
I. Partie.
L
@
162 FABLES
La connaissance de ce vase précieux, & de
l'esprit fixe & *faxifique implanté dans lui, était
un des plus grands secrets de la cabale des Egyptiens.
Il a donc fallu chercher un vase analogue
à celui que la Nature emploie pour la formation
des métaux; un vase qui devient la matrice
de l'arbre doré des Philosophes; & l'on n'en a
point trouvé de meilleur que le verre. Ils y ont
ajouté la manière de le sceller, à l'imitation de
la Nature, afin qu'il ne s'en exhalât aucun des
principes. Car comme dit Raymond Lulle, la
composition qui se fait de la substance des vapeurs
exhalées, & rabattues sur la matière qui
le corrompt, pour l'humecter, la dissoudre, est
la putréfaction. Ce vase doit donc avoir une
forme propre à faciliter la circulation des esprits,
& doit être d'une épaisseur & d'une consistance
capable de résister à leur impétuosité.
Noms donnés à ce vase par les Anciens.
Les Philosophes faisaient en sorte de faire entrer
ce vase dans leurs allégories, de manière
qu'on eut pas le moindre soupçon sur l'idée qu'ils
en avaient. Tantôt c'était une tour, tantôt un
navire, ici un coffre, là une corbeille. Telle fut
la tour de Danaé; le coffre de Deucalion, & le
tombeau d'Osiris; la corbeille, l'outre de Bacchus
& sa bouteille; l'amphore d'or ou vase de
Vulcain; la coupe que Junon présenta à Thétis;
le vaisseau de Jason, le marais de Lerne, qui
fut ainsi appelé de λάρναξ,
capsa, loculus; le
panier d'Erichtonius; la cassette dans laquelle
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
163
fut enfermée Tennis Triodite avec sa soeur Hemithée;
la chambre de Leda, les oeufs d'où naquirent
Castor, Pollux, Clytemnestre & Hélène;
la ville de Troye; les cavernes des monstres; les
vases dont Vulcain fit présent à Jupiter. La cassette
que Thétis donna à Achille, dans laquelle
on mit les os de Patrocle, & ceux de son ami.
La coupe avec laquelle Hercule passa la mer pour
aller enlever les boeufs de Gerion. La caverne du
mont Hélicon, qui servait de demeure aux Muses
& à Phoebus; tant d'autres choses enfin accommodées
aux fables que l'on inventait au
sujet du grand oeuvre. Le lit où Vénus fut trouvée
avec Mars; la peau dans laquelle Orion fut
engendré; la clepsydre ou corne d'Amalthée,
de Κλεπτω, je cache, & ὕδωρ, eau. Les Egyptiens
enfin n'entendaient autre chose par leur puits,
leurs sépulcres, leurs urnes, leurs mausolées en
forme de pyramide.
Mais ce qui a trompé davantage ceux qui ont
étudié la Philosophie Hermétique dans les livres,
c'est que le vase de l'Art & celui de la
Nature, n'y sont pas communément distingués.
Ils parlent tantôt de l'un, tantôt de l'autre, suivant
que le sujet les amène, sans qu'aucun en
fassent la distinction. Ils font mention pour l'ordinaire
d'un triple vaisseau. Flamel l'a représenté
dans ses Hiéroglyphes sous la figure d'une
écritoire. " Ce vaisseau de terre, en forme d'écritoire
" dans une niche, est appelé, dit-il, le
" triple vaisseau; car dans son milieu il y a
" un étage, sur lequel il y a une écuelle pleine
" de cendres tièdes, dans lesquelles est posé l'oeuf
L ij
@
164 FABLES
" Philosophique, qui est un matras de verre,
" que tu vois peint en forme d'écritoire, & qui
" est plein de confection de l'art, c'est-à-dire,
" de l'
écume de la mer Rouge & de la graisse du
"
vent mercuriel. " Mais il paraît par la description
qu'il donne de ce triple vaisseau, qu'il parle
non seulement du vase, mais du fourneau.
Il est absolument nécessaire de connaître le
vase & sa forme pour réussir dans l'oeuvre. Quant
à celui de l'art, il doit être de verre, de forme
ovale; mais pour celui de la Nature, les Philosophes
nous disent qu'il faut être instruit parfaitement
de sa quantité & de sa qualité. C'est la
terre de la pierre, ou la femelle, ou la matrice
dans laquelle la semence du mâle est reçue, se
putréfie & se dispose à la génération. Morien
parle de celui-ci en ces termes: " Vous devez
" savoir, ô bon Roi, que ce Magistère est le
" secret des secrets de Dieu très grand; il l'a
" confié & recommandé à ses Prophètes, dont
" il a mis les âmes dans son Paradis. Que si les
" Sages leurs successeurs, n'eussent compris ce
" qu'ils avaient dit de la
qualité du vaisseau dans
" lequel se fait le Magistère, ils n'auraient jamais
" pu faire l'oeuvre. " Ce vase, dit Philalethe,
" est un aludel, non de verre, mais de
" terre; il est le réceptacle des teintures; &
" respectivement à la pierre, il doit contenir
" (la première année des Chaldéens) vingt-
" quatre pleines mesures de Florence: ni plus:
" ni moins. "
Les Philosophes ont parlé de différents vases
pour tromper les ignorants. Ils ont même cherché
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
165
à en faire un mystère comme de tout le reste.
C'est pourquoi ils lui ont donné divers noms,
suivant les différentes dénominations qu'il leur
a plu donner aux divers états de la matière. Ainsi
ils ont fait mention d'alambic, de cucurbite, de
vases sublimatoires, calcinatoires, &c. Mais il
n'y a qu'un vase de l'art, que d'Espagnet (
a) décrit
ainsi. " Pour dire la vérité, & parler avec
ingénuité, on n'a besoin que d'un seul vase
" pour perfectionner les deux soufres, il en faut
" un second pour l'élixir. La diversité des digestions,
" ne demande pas un changement de
" vase; il est même nécessaire de ne point l'ouvrir,
" ni le changer jusqu'à la fin du premier
" oeuvre. Ce vase sera de verre, ayant le fond
" rond ou ovale, & un cou long au moins d'une
" palme, mais étroit comme celui d'une bouteille;
" il faut que le verre soit épais également
" dans toutes ses parties, sans noeuds ni
" fêlures, afin qu'il puisse résister à un feu long
" & quelquefois vif.
" Le second vase de l'art sera fait de deux
" hémisphères creux de chêne, dans lesquels on
" mettra l'oeuf, pour le faire couver. " Le Trévisan
fait aussi mention de ce tronc de chêne,
en ces termes (
b). " Après afin que la fontaine
" fût plus forte, & que les chevaux n'y marchassent,
" ni autres bêtes brutes, il y éleva un
" creux de chêne tranché par le milieu, qui
" garde le Soleil & l'ombre de lui. "
Le troisième vase enfin est le fourneau, qui
(a) Can. 112. & suiv.
(b) Philosopl. des métaux. 4. part.
L iij
@
166 FABLES
renferme & conserve les deux autres vases & la
matière qu'ils contiennent. Flamel dit qu'il
n'aurait jamais pu deviner sa forme, si Abraham
Juif ne l'avait dépeint avec le feu proportionné,
dans ses figures hiéroglyphiques. En effet les
Philosophes l'ont mis au nombre de leurs secrets,
& l'ont nommé Athanor, à cause du feu qu'on
entretient continuellement, quoiqu'inégalement
quelquefois, parce que la capacité du fourneau
& la quantité de la matière demandent un
feu proportionné. Quant à sa construction, on
peut voir ce qu'en dit d'Espagnet.
Du feu en général.
Quoique nous ayons parlé du feu assez au long
dans les principes de Physique qui précèdent ce
traité, il est à propos d'en dire encore deux mots,
pour ce qui regarde l'oeuvre. Nous connaissons
trois sortes de feux, le céleste, le feu de nos
cuisines, & le feu central. Le premier est très
pur, simple, & non brûlant par lui-même. Le
second est impur, épais, & brûlant; le central
est pur en lui-même, mais il est mélangé & tempéré.
Le premier est ingénérant, & luit sans
brûler; le second est destructif, & brûle en luisant
au lieu d'engendrer; le troisième engendre
& éclaire quelquefois sans brûler, & brûle quelquefois
sans éclairer. Le premier est doux; le
second âcre & corrosif; le troisième est salé &
doux. Le premier est par lui-même sans couleur
& sans odeur; le second puant & coloré suivant
son aliment; le troisième est invisible, quoique
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
167
de toutes couleurs, & de toutes odeurs. Le céleste
n'est connu que par ses opérations; le second
par les sens, & le central par ses qualités.
Le feu est très vif dans l'animal, stupide &
lié dans le métal, tempéré dans le végétal, bouillant
& très brûlant dans les vapeurs minérales.
Le feu céleste a pour sa sphère la région Ethérée,
d'où il se fait sentir jusqu'à nous. Le feu
élémentaire a pour demeure la superficie de la
terre, & notre atmosphère; le feu central est
logé dans le centre de la matière. Ce dernier est
tenace, visqueux, glutineux, & est inné dans la
matière; il est digérant, maturant, ni chaud,
ni brûlant au toucher; il se dissipe & consume
très peu, parce que sa chaleur est tempérée par
le froid.
Le feu céleste est sensible, vital, actif dans
l'animal, plus chaud au toucher, moins digérant,
& s'exhale sensiblement.
L'élémentaire est destructif, d'une voracité incroyable;
il blesse les sens, il brûle; il ne digère,
ne cuit, & n'engendre rien. Il est dans
l'animal ce que les Médecins appellent
chaleur
fébrile, & contre nature; il consume, ou divise
l'humeur radicale de notre vie.
Le céleste passe en la nature du feu central;
il devient interne, engendrant; le second est externe
& séparant; le central est interne, unissant
& homogènant.
La lumière ou le feu au Soleil habillé des
rayons de l'Ether, concentrés & réverbérés sur
la superficie de la terre prend la nature du feu
élémentaire, ou de nos cuisines. Celui-ci passe
@
168 FABLES
en la nature du feu céleste à force de se dilater,
& devient central à force de se concentrer dans
la matière. Nous avons un exemple de ces trois
feux dans une bougie allumée; sa lumière dans
son expansion représente le feu céleste; sa flamme
le feu élémentaire, & la mèche le feu central.
Comme le feu de l'animal est d'une dissipation
incroyable, dont la plus grande se fait par
la transpiration insensible, les Philosophes se
sont étudiés à chercher quelque moyen de réparer
cette perte; & sentant bien que cette réparation
ne pouvait se faire par ce qui est impur,
& corruptible comme l'animal même, ils
ont eu recours à une matière, où cette chaleur
requise fût concentrée abondamment. L'art de
la Médecine ne pouvant empêcher cette perte,
& ignorant les moyens abrégés de la réparer,
s'est contenté d'aller aux accidents qui détruisent
notre substance, qui viennent ou des vices des
organes, ou de l'intempérie du sang, des esprits,
des humeurs, de leur abondance ou disette, d'où
suit infailliblement la mort, si l'on n'y apporte
un remède efficace, que les Médecins avouent
eux-mêmes ne connaître que très imparfaitement.
Du feu Philosophique.
La raison qui engageait les anciens sages à
faire un mystère de leur vase, était le peu de
connaissance que l'on avait dans ces temps reculés,
de la fabrique du verre. On a découvert
dans la suite la manière de le faire, c'est pourquoi
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
169
les Philosophes n'ont plus tant caché la
matière & la forme de leur vase. Il n'en est pas
ainsi de leur feu secret; c'est un labyrinthe dont
le plus avisé ne saurait se tirer.
Le feu du Soleil ne peut être ce feu secret;
il est interrompu, inégal; il ne peut fournir une
chaleur en tout semblable dans ses degrés, sa
mesure & sa durée. Sa chaleur ne saurait pénétrer
l'épaisseur des montagnes, ni échauffer la
froideur des marbres & des rochers, qui reçoivent
les vapeurs minérales dont l'or & l'argent
sont formés.
Le feu de nos cuisines empêche l'union des
miscibles, & consume ou fait évaporer le lien
des parties constituantes des corps; il en est le
tyran.
Le feu central ou inné dans la matière a la
propriété de mêler les substances, & d'engendrer;
mais il ne peut être cette chaleur Philosophique
tant vantée, qui fait la corruption des
semences métalliques; parce que ce qui est de
soi-même principe de corruption, ne le peut être
de génération que par accident: je dis par accident;
car la chaleur qui engendre en interne &
innée à la matière, & celle qui corrompt est externe
& étrangère.
Cette chaleur est fort différente dans la génération
des individus des trois règnes. L'animal
l'emporte de beaucoup en activité au dessus
de la plante. La chaleur du vase dans la génération
du métal doit répondre & être proportionnée
à la qualité de la semence dont la corruption
est très difficile. Il faut donc conclure
@
170 FABLES
que n'y ayant point de génération sans corruption,
& point de corruption sans chaleur, il faut
proportionner la chaleur à la semence que l'on
emploie pour la génération.
Il y a donc deux chaleurs, une *putrédinale
externe, & une vitale, ou générative interne.
Le feu interne obéit à la chaleur du vase jusqu'à
ce que délié, & délivré de sa prison il s'en rend
le maître. La chaleur *putrédinale vient à son
secours, elle passe en la nature de la chaleur
vitale, & toutes deux travaillent ensuite de concert.
C'est donc le vase qui administre la chaleur
propre à corrompre, & la semence qui fournit
le feu propre à la génération; mais comme la
chaleur de ce vase n'est pas si connue pour le
métal comme elle l'est pour l'animal & la plante,
il faut réfléchir sur ce que nous avons dit du feu
en général pour trouver cette chaleur. La Nature
l'a si proportionnellement mesurée dans la
matrice quant aux animaux, qu'elle ne peut
guères être augmentée ni diminuée; la matrice
est dans ce cas un véritable athanor.
Quant à la chaleur du vase pour la corruption
de la graine des végétaux, il la faut très petite;
le Soleil la lui fournit suffisamment. Mais il
n'en est pas de même dans l'art Hermétique. La
matrice étant de l'invention de l'artiste, veut un
feu artistement inventé & proportionné à celui
que la Nature implante au vase pour la génération
des matières minérales. Un Auteur anonyme
dit que pour savoir la matière de ce feu, il
suffit de savoir comment le feu élémentaire
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
171
prend la forme du feu céleste, & que pour sa
forme, tout le secret consiste dans la forme &
la structure de l'athanor, par le moyen duquel,
ce feu devient égal, doux, continu, & tellement
proportionné que la matière puisse se corrompre,
après quoi la génération du soufre doit
se faire, qui prendra la domination pour quelque
temps, & régira le reste de l'oeuvre. C'est
pourquoi les Philosophes disent que la femelle
domine pendant la corruption, & le mâle chaud
& sec pendant la génération.
Artéphius est un de ceux qui a traité le plus
au long du feu Philosophique; & Pontanus avoue
avoir été redressé, & reconnu son erreur dans la
lecture du traité de ce Philosophe; Voici ce qu'il
en dit: " Notre feu est minéral, il est égal, il est
" continuel, il ne s'évapore point, s'il n'est trop
" fortement excité; il participe du soufre; il est
" pris d'autre chose que de la matière, il détruit
" tout, il dissout, congèle & calcine; il y a de
" l'artifice à le trouver & à le faire; il ne coûte
" rien, ou du moins fort peu. De plus, il est
" humide, vaporeux, digérant, altérant, pénétrant,
" subtil, aérien, non violent, incomburant,
" ou qui ne brûle point, environnant,
" contenant & unique. Il est aussi la fontaine
" d'eau vive, qui environne & contient le lieu
" où se baignent, & se lavent le Roi & la Reine.
" Ce feu humide suffit en toute l'oeuvre au commencement,
" au milieu & à la fin; parce que
" tout l'art consiste en ce feu. Il y a encore un
" feu naturel, un feu contre nature, & un feu
" innaturel, & qui ne brûle point; enfin pour
@
172 FABLES
" complément il y a un feu chaud, sec, humide,
" froid. Pensez bien à ce que je viens de
" dire, & travaillez droitement, sans vous servir
" d'aucune matière étrangère. " Ce que le
même Auteur ajoute ensuite est dans le fond une
véritable explication de ces trois feux; mais
comme il les appelle
feu de lampes, feu de cendres,
&
feu naturel de notre eau; on voit bien
qu'il a voulu donner le change; ceux qui voudront
voir un détail plus circonstancié du feu
Philosophique, peuvent avoir recours au Testament
de Raymond Lulle & à son Codicille; d'Espagnet
en parle aussi fort au long depuis le 98
Canon jusqu'au cent huitième. Les autres Philosophes
n'en ont presque fait mention que pour
le cacher, ou ne l'ont indiqué que par ses propriétés.
Mais quand il s'est agi d'allégories ou de
fables, ils ont donné à ce feu les noms d'épée,
de lance, de flèches, de javelot, de hache, &c.
telle fut celle dont Vulcain frappa Jupiter pour
le faire accoucher de Pallas; l'épée que le même
Vulcain donna à Pélée père d'Achille; la massue
dont il fit présent à Hercule; l'arc que ce héros
reçut d'Apollon; le cimeterre de Persée; la lance
de Bellerophon, &c. C'est le feu que Prométhée
vola au Ciel; celui que Vulcain employait pour
fabriquer les foudres de Jupiter, & les armes
des Dieux, la ceinture de Vénus, le trône d'or
du Souverain des Cieux, &c. C'est enfin le feu
de Vesta, entretenu si scrupuleusement à Rome,
qu'on punissait de mort les Vierges vestales auxquelles
on avait confié le soin de l'entretenir,
lorsque par négligence ou autrement elles le laissaient
éteindre.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
173
Principes opératifs.
La préparation est composée de quatre parties.
La première est la solution de la matière en eau
mercurielle; la seconde est la préparation du
mercure des Philosophes; la troisième est la corruption;
la quatrième la génération & la création
du soufre Philosophique. La première se
fait par la semence minérale de la terre; la seconde
volatilise & spermatise les corps; la troisième
fait la séparation des substances & leur rectification;
la quatrième les unit & les fixe, ce
qui est la création de la pierre. Les Philosophes
ont comparé la préparation à la création du monde,
qui fut d'abord une masse, un cahos, une
terre vide, informe & ténébreuse qui n'était
rien en particulier, mais tout en général; la seconde
est une forme d'eau pondéreuse & visqueuse,
pleine de l'esprit occulte de son soufre;
& la troisième est la figure de la terre qui parut
aride après la séparation des eaux.
Dieu dit, la lumière fut faite; elle sortit de
son limbe, & se plaça dans la région la plus
élevée. Alors les ténèbres disparurent devant elle;
le cahos & la confusion firent place à l'ordre,
la nuit au jour, & pour ainsi dire, le néant à
l'être.
Dieu parla une seconde fois; les éléments confus
se séparèrent, les plus légers se logèrent en
haut, & les plus pesants en bas; alors la terre
dégagée de ses moites abîmes parut, & parut
capable de tout produire.
@
174 FABLES
Cette séparation d'eau de la terre, où l'air se
trouva & le feu se répandit, n'est qu'un changement
successif de la matière sous cette double
forme; ce qui a fait dire aux Philosophes que
l'eau est tout le fondement de l'oeuvre, sans laquelle
la terre ne pouvait être dissoute, pourrie,
préparée, & que la terre est le corps où les éléments
humides se terminent, se congèlent, &
s'ensevelissent en quelque façon, pour reprendre
une plus noble vie.
Il se fait alors une circulation, dont le premier
mouvement sublime la matière en la raréfiant;
le second l'abaisse en la congelant; & le
tout se termine enfin en une espèce de repos,
ou plutôt un mouvement interne, une coction
insensible de la matière.
La première roue de cette rotation d'éléments,
comme l'appelle d'Espagnet, consiste dans la réduction
de la matière en eau, où la génération
commence; l'éclipse du Soleil & de la Lune se
fait ensuite. La seconde est une évacuation de
l'humidité superflue, & une coagulation de la
matière sous forme d'une terre visqueuse & métallique;
la troisième roue opère la séparation &
la rectification des substances; les eaux se séparent
des eaux. Tout se spiritualise ou se volatilise;
le Soleil & la Lune reprennent leur clarté,
& la lumière commence à paraître sur la terre.
La quatrième est la création du soufre.
" Par la première digestion, dit l'Auteur que
" je viens de citer (
a), le corps se dissout; la
(a) Can. 68. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
175
" conjonction du mâle & de la femelle, & le
" mélange de leurs semences se font; la putréfaction
" succède, & les éléments se résolvent
" en une eau homogène. Le Soleil & la Lune
" s'éclipse à la tête du Dragon; & tout le monde
" enfin retourne & rentre dans le cahos antique
" & dans l'abîme ténébreux. Cette première digestion
" se fait comme celle de l'estomac par
" une chaleur pépantique & faible, plus propre
" la corruption qu'à la génération.
" Dans la seconde digestion l'esprit de Dieu
" est porté sur les eaux; la lumière commence
" à paraître, & les eaux se séparent des eaux;
" la Lune & le Soleil reparaissent; les éléments
" ressortent du cahos pour constituer un nouveau
" monde, un nouveau ciel, & une terre nouvelle.
" Les petits corbeaux changent de plumes
" & deviennent des colombes; l'aigle & le lion
" se réunissent par un lien indissoluble.
" Cette régénération se fait par l'esprit igné,
" qui descend sous la forme d'eau pour laver la
" matière de son péché originel, & y porter la
" semence aurifique; car l'eau des Philosophes
" est un feu. Mais donnez toute votre attention
" pour que la séparation des eaux se fasse par
" poids & mesure, de crainte que celles qui
" sont sous le ciel n'inondent la terre, ou que
" s'élevant en trop grande quantité, elles ne
" laissent la terre trop sèche & trop aride.
" La troisième digestion fournit à la terre naissante
" un lait chaud, & y infuse toutes les
" vertus spirituelles d'une quintessence qui lie
" l'âme avec le corps au moyen de l'esprit. La
@
176 FABLES
" terre alors cache un grand trésor dans son sein
" & devient premièrement semblable à la Lune
" puis au Soleil. La première se nomme terre
" de la Lune; la seconde terre du Soleil, & sont
" nées pour être liées par un mariage indissoluble;
" car l'une & l'autre ne craignent plus les
" atteintes du feu.
" La quatrième digestion achève tous les mystères
" du monde; la terre devient par son
" moyen un ferment précieux, qui fermente
" tout en corps parfaits, comme le levain change
" toute pâte en sa nature: elle avait acquis cette
" propriété en devenant quintessence céleste. Sa
" vertu émanée de l'esprit universel du monde
" est une panacée ou médecine universelle à
" toutes les maladies des créatures, qui peuvent
" être guéries. Le fourneau secret des Philosophes
" vous donnera ce miracle de l'Art & de
" la Nature, en répétant les opérations du premier
" oeuvre. "
Tout le procédé Philosophique consiste dans
la solution du corps & la congélation de l'esprit,
tout se fait par une même opération. Le fixe
& le volatil se mêlent intimement, mais cela
ne peut se faire si le fixe n'est auparavant volatilisé.
L'un & l'autre s'embrassent enfin, & par
la réduction ils deviennent absolument fixes.
Les principes opératifs, que l'on appelle aussi
les clefs de l'oeuvre, ou le régime, sont donc au
nombre de quatre; le premier est la solution ou
liquéfaction; le second l'ablution; le troisième
la réduction, & le quatrième la fixation. Par la
solution les Corps retournent en leur première
matière,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
177
matière, & se réincrudent par la coction. Alors
le mariage se fait entre le mâle & la femelle &
il en naît le corbeau. La pierre se résout en quatre
éléments confondus ensemble; le ciel & la
terre s'unissent pour mettre Saturne au monde.
L'ablution apprend à blanchir le corbeau, & à
faire naître Jupiter de Saturne: cela se fait par
le changement du corps en esprit. L'office de la
réduction, est de rendre au corps son esprit que
la volatilisation lui avait enlevé, & de le nourrir
ensuite d'un lait spirituel, en forme de rosée
jusqu'à ce que le petit Jupiter ait acquis une force
parfaite.
" Pendant ces deux dernières opérations, dit
" d'Espagnet, le Dragon descendu du ciel, devient
" furieux contre lui-même; il dévore sa
" queue, & s'engloutit peu à peu, jusqu'à ce
" qu'enfin il se métamorphose en pierre. " Tel
sur le Dragon dont parle Homère (
a): il est la
véritable image, ou le vrai symbole de ces deux
opérations. " Pendant que nous étions assemblés
" sous un beau platane, disait Ulysse aux
" Grecs, & que nous étions là pour faire des
" Hécatombes, auprès d'une fontaine qui sourdait
" de cet arbre; il apparut un prodige merveilleux.
" Un horrible Dragon dont le dos était
" tacheté, envoyé par Jupiter même, sortit du
" fond de l'autel & courut au platane. Au haut
" de cet arbre étaient huit petits moineaux avec
" leur mère, qui voltigeait autour d'eux. Le
" Dragon les saisit avec fureur & même la mère
(a) Iliad. l. 2. v. 306. & suiv.
I. Partie.
M
@
178 FABLES
" qui pleurait la perte de ses petits. Après cette
" action le même Dieu, qui l'avait envoyé, le
" rendit beau, brillant, & le changea en pierre
" à nos yeux étonnés. " Je laisse au Lecteur à
en faire l'application.
Principes opératifs en particulier.
La Calcination.
La calcination vulgaire n'est autre chose que
la mort & la mortification du mixte, par la séparation
de l'esprit, ou de l'humide qui liait ses
parties. C'est à proprement parler une pulvérisation
par le feu, & une réduction du corps en
chaux, cendre, terre, fleurs, &c.
La Philosophique est une extraction de la substance
de l'eau, du sel, de l'huile, de l'esprit,
& le reste de la terre, & un changement d'accidents,
une altération de la quantité, une corruption
de la substance, de manière cependant
que toutes ces choses séparées, puissent se réunir
pour qu'il en vienne un corps plus parfait. La
calcination vulgaire se fait par l'action du feu
de nos cuisines, ou des rayons concentrés du
Soleil; la Philosophique à l'eau pour agent; ce
qui a fait dire aux Philosophes:
Les Chimistes
brûlent avec le feu, & nous brûlons avec l'eau,
d'où l'on doit conclure que la Chimie vulgaire
est aussi différente de la Chimie Hermétique,
que le feu diffère de l'eau.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
179
Solution.
La solution, chimiquement parlant, est une
atténuation, ou liquéfaction de la matière sous
forme d'eau, d'huile, d'esprit ou d'humeur. Mais
la Philosophique est une réduction du corps en
sa première matière, ou une désunion naturelle
des parties du composé, & une coagulation des
parties spirituelles. C'est pourquoi les Philosophes
l'appellent une solution du corps & une
congélation de l'esprit. Son effet est *d'aquéfier,
dissoudre, ouvrir, réincruder, décuire, & évacuer
les substances de leurs terrestréités, de décorporifier
le mixte pour le réduire en sperme.
Putréfaction.
La putréfaction est en quelque façon, la clef
de toutes les opérations, quoiqu'elle ne soit pas
proprement la première. Elle nous découvre l'intérieur
du mixte: elle est l'outil qui rompt les
liens des parties; elle fait, comme le disent les
Philosophes, l'occulte manifeste. Elle est le principe
du changement des formes, la mort des
accidentelles, le premier pas à la génération, le
commencement & le terme de la vie, le milieu
entre le non être & l'être.
Le Philosophe veut qu'elle se fasse, quand le
corps dissout par une résolution naturelle, est
soumis à l'action de la chaleur *putrédinale. La
distillation & la sublimation n'ont été inventées
qu'à l'imitation de celles de la Nature à l'égard
des éléments, dont l'inclination, ou la disposition
M ij
@
180 FABLES
à se raréfier & s'élever, à se condenser & à
descendre, font tout le mélange, & les productions
de la Nature.
La distillation diffère de la sublimation, en
ce que la première se fait par l'élévation des
choses humides, qui distillent ensuite goutte à
à goutte, au lieu que la sublimation & l'élévation
d'une matière sèche, qui s'attache au vaisseau.
L'une & l'autre sont vulgaires.
La distillation & la sublimation, philosophiquement
parlant, sont une purgation, subtilisation,
rectification de la matière.
La coagulation & la fixation, sont les deux
grands instruments de la Nature & de l'Art.
Fermentation.
Le ferment est dans l'oeuvre ce que le levain
est dans la fabrique du pain. On ne peut faire
du pain sans levain, & l'on ne peut faire de
l'or sans or. L'or est donc l'âme & ce qui détermine
la forme intrinsèque de la pierre. Ne rougissons
pas d'apprendre à faire de l'or & de l'argent,
comme le boulanger fait le pain, qui n'est
qu'un composé d'eau & de farine pétrie, fermentée,
& qui ne diffère l'un de l'autre que par
la cuisson. De même la médecine dorée n'est
qu'une composition de terre & d'eau, c'est-à-
dire, de soufre & de mercure fermentés avec l'or;
mais avec un or réincrudé. Car comme on ne
peut faire du levain avec du pain cuit, on ne
peut en faire un avec l'or vulgaire tant qu'il demeure
or vulgaire.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
181
Le mercure ou eau mercurielle, est cette eau;
le soufre cette farine, qui par une longue fermentation
s'aigrissent & sont faits levain, avec
lequel l'or & l'argent sont faits. Et comme le
levain se multiplie éternellement, & sert toujours
de matière à faire du pain, la médecine Philosophique
se multiplie aussi, & sert éternellement
de levain pour faire de l'or.
Signes ou principes démonstratifs.
Les couleurs qui surviennent à la matière Philosophique
pendant le cours des opérations de
l'oeuvre sont des signes démonstratifs, qui font
connaître à l'Artiste qu'il a procédé de manière
à réussir. Elles se succèdent immédiatement &
par ordre; si cet ordre est dérangé, c'est une
preuve qu'on a mal opéré. Il y a trois couleurs
principales; la première est la noire, appelée
tête de corbeau, & de beaucoup d'autres noms
que nous avons rapportés ci-devant dans l'article,
intitulé:
Clef de l'oeuvre.
Le commencement de cette noirceur indique
que le feu de la Nature commence à opérer, &
que la matière est en voie de solution; lorsque
cette couleur noire est parfaite, la solution l'est
aussi, & les éléments sont confondus. Le grain
se pourrit pour se disposer à la génération. " Celui
" qui ne noircira point, ne saurait blanchir,
" dit Artéphius; parce que la noirceur est le
" commencement de la blancheur, & c'est la
" marque de la putréfaction, & de l'altération.
" Voici comment cela se fait. En la putréfaction
M iij
@
182 FABLES
" qui se fait dans notre eau, il paraît premièrement
" une noirceur, qui ressemble à du bouillon
" gras, sur lequel on a jeté du poivre. Cette
" liqueur s'étant ensuite épaissie, devient comme
" une terre noire; elle se blanchit en continuant
" de la cuire.... & de même que la chaleur
" agissant sur l'humide, produit la noirceur,
" laquelle est la première couleur qui
" paraît; de même la chaleur continuant toujours
" son action, elle produit la blancheur qui
" est la seconde principale de l'oeuvre. "
Cette action du feu sur l'humide fait tout dans
l'oeuvre, comme il fait tout dans la Nature, pour
la génération des mixtes. Ovide l'avait dit;
... Ubi temperiem sumpsere humorque calorque
Concipiunt; & ab his oriuntur cuncta duobus.
Métam. l. I.
Pendant cette putréfaction le mâle Philosophique
ou le soufre est confondu avec la femelle,
de manière qu'ils ne font plus qu'un seul &
même corps, que les Philosophes nomment Hermaphrodite;
" c'est, dit Flamel (
a), l'androgyne
" des Anciens, la tête du corbeau, & les
" éléments convertis. En cette façon, je te peins
" ici que tu as deux natures réconciliées, qui peuvent
" former un embryon en la matrice du
" vaisseau, & puis t'enfanter un Roi très puissant,
" invincible, & incorruptible.... Notre
" matière dans cet état est le serpent Python,
" qui ayant pris son être de la corruption du li"
(a) Loco cit.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
183
mon de la terre, doit être mis à mort, &
" vaincu par les flèches du Dieu Apollon, par
" le blond Soleil, c'est-à-dire, par notre feu
" égal à celui du Soleil. Celui qui lave ou plutôt
" ces lavements qu'il faut continuer avec
" l'autre moitié, ce sont les dents de ce serpent
" que le sage opérateur, le prudent Cadmus,
" sèmera dans la même terre, d'où naîtront des
" soldats, qui se détruiront eux-mêmes, se laissant
" résoudre en la même nature de terre.... Les
" Philosophes envieux ont appelé cette confection
" Rebis, & encore
Numus, Ethelia, Arène,
" Boritis, Corsufle, Cambar, Altar aeris, Due"
nech, Bauderic, Kukul, Thabiris, Ebisemeth,
" Ixir, &c. c'est ce qu'ils ont commandé de
" blanchir. " J'ai parlé assez au long de cette
noirceur dans l'article des principes opératifs,
le Lecteur pourra y avoir recours.
Le second signe démonstratif ou la deuxième
couleur principale est le blanc. Hermès (
a) dit:
sachez fils de la science que le vautour crie du
haut de la montagne, je suis le blanc du noir;
parce que la blancheur succède à la noirceur.
Morien appelle cette blancheur la fumée blanche.
Alphidius nous apprend que cette matière
ou cette fumée blanche est la racine de l'art, &
l'argent vif des sages. Philalethe (
b) nous assure
que cet argent vit est le vrai mercure des Philosophes.
" Cet argent vif, dit-il, extrait de cette
noirceur très subtile est le mercure tingeant Phi"
(a) Sept. chap.
(b) Narrat. méthod. p. 36.
@
184 FABLES
losophique avec son soufre blanc & rouge
" naturellement mêlé ensemble dans leur minière.
" "
Les Philosophes lui ont entr'autres noms
donné ceux qui suivent.
Cuivre blanc, agneau,
agneau sans tache, aibathest, blancheur, alborach,
eau bénite, eau pesante, talc, argent vif animé,
mercure coagulé, mercure purifié, argent, zoticon,
arsenic, orpiment, or, or blanc, azoch,
baurach, borax, boeuf, cambar, caspa, céruse,
cire, chaia, comerisson, corps blanc, corps improprement
dit, Décembre, E, électre, essence,
essence blanche, Euphrate, Eve, fada, favonius,
le fondement de l'art, pierre précieuse de givinis,
diamants, chaux, gomme blanche, hermaphrodite,
hoe, hypostase, hylé, ennemi, insipide, lait, lait
de vierge, pierre connue, pierre minérale, pierre
unique, lune, lune dans son plein, magnésie blanche,
alun, mère, matière unique des métaux,
moyen dispositif, menstrue, mercure dans son couchant,
huile, huile vive, légume, oeuf, phlegme,
plomb blanc, point, racine, racine de l'art, racine
unique, rebis, sel, sel alcali, sel alebrot, sel alembrot,
sel fusible, sel de nature, sel gemme, sel
des métaux, savon des sages, seb, secondine, sedine,
vieillesse, seth, serinech, serf fugitif, main
gauche, compagnon, soeur, sperme des métaux,
esprit, étain, sublimé, suc, soufre, soufre blanc,
soufre onctueux, terre, terre feuillée, terre seconde,
terre en puissance, champ dans lequel
il faut semer l'or, tevos, tincar, vapeur, étoile
du soir, vent, virago, verre, verre de Pharaon,
vingt-un, urine d'enfant, vautour, zibach, ziva,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
185
voile, voile blanc, narcisse, lys, rose blanche,
os calciné, coque d'oeuf, &c.
Artéphius dit, que la blancheur vient de ce
que l'âme du corps surnage au dessus de l'eau
comme une crème blanche; & que les esprits
s'unissent alors si fortement, qu'ils ne peuvent
plus s'enfuir, parce qu'ils ont perdu leur volatilité.
Le grand secret de l'oeuvre est donc de blanchir
le laton, & laisser là tous les livres, afin
de ne point s'embarrasser par leur lecture, qui
pourrait faire naître des idées de quelque travail
inutile & dispendieux. Cette blancheur est la
pierre parfaite au blanc; c'est un corps précieux,
qui, quand il est fermenté, & devenu élixir au
blanc, est plein d'une teinture exubérante, qu'il
a la propriété de communiquer à tous les autres
métaux. Les esprits volatils auparavant sont alors
fixes. Le nouveau corps ressuscite beau, blanc,
immortel, victorieux. C'est pourquoi on l'a appelé
résurrection, lumière, jour, & de tous les
noms qui peuvent indiquer la blancheur, la
fixité & l'incorruptibilité.
Flamel a représenté cette couleur dans ses figures
Hiéroglyphiques, par une femme environnée
d'un rouleau blanc, pour te montrer,
dit-il, " que Rebis commencera de se blanchir
" de cette même façon, blanchissant premièrement
" aux extrémités tout à l'entour de ce cercle
" blanc. L'échelle des Philosophes (
a) dit:
" le signe de la première partie de la blancheur,
(a) Scala Philosop.
@
186 FABLES
" est quand l'on voit un certain petit cercle capillaire,
" c'est-à-dire, passant sur la tête, qui
" apparaîtra à l'entour de la matière aux côtés
" du vaisseau, en couleur tirant sur l'orangé. "
Les Philosophes, suivant le même Flamel,
ont représenté aussi cette blancheur sous la figure
d'une épée nue brillante. " Quand tu auras blanchi,
" ajoute le même Auteur, tu as vaincu les
" Taureaux enchantés qui jetaient feu & fumée
" par les narines. Hercule a nettoyé l'étable
" pleine d'ordure, de pourriture & de noirceur.
" Jason a versé le jus sur les Dragons de Colchos,
" & tu as en ta puissance la corne d'Amalthée,
" qui encore qu'elle ne soit que blanche,
" te peut combler tout le reste de ta vie, de
" gloire, d'honneur, & de richesses. Pour l'avoir
" il t'a fallu combattre vaillamment, &
" comme un Hercule. Car cet Achelous, ce
" fleuve humide, (qui est la noirceur, l'eau noire
" du fleuve Esep), est doué d'une force très
" puissante, outre qu'il se change très souvent
" d'une forme en une autre. "
Comme le noir & le blanc sont, pour ainsi
dire, deux extrêmes, & que deux extrêmes ne
peuvent s'unir que par un milieu, la matière en
quittant la couleur noire ne devient pas blanche
tout à coup; la couleur grise se trouve intermédiaire,
parce qu'elle participe des deux.
Les Philosophes lui ont donné le nom de Jupiter
parce qu'elle succède au noir, qu'ils ont
appelé Saturne. C'est ce qui a fait dire à d'Espagnet,
que l'air succède à l'eau après quelle a
achevé ses sept révolutions, que Flamel a nommée
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
187
imbibitions. La matière, ajoute d'Espagnet, s'étant
fixée au bas du vase, Jupiter après avoir
chassé Saturne, s'empare du Royaume, & en
prend le gouvernement. A son avènement l'enfant
Philosophique se forme, se nourrit dans la
matrice, & vient enfin au jour avec un visage
beau, brillant, & blanc comme la Lune. Cette
matière au blanc est dès lors un remède universel,
à toutes les maladies du corps humain.
Enfin la troisième couleur principale est la
rouge. Elle est le complément & la perfection
de la pierre. On obtient cette rougeur par la
seule continuation de la cuisson de la matière.
Après le premier oeuvre, on l'appelle
sperme masculin,
or philosophique, feu de la pierre, couronne
royale, fils du Soleil, minière de feu céleste.
Nous avons déjà dit que la plupart des Philosophes
commencent leurs traités de l'oeuvre à
la pierre au rouge. Ceux qui lisent ces ouvrages
ne sauraient faire trop d'attention à cela. Car
c'est une source d'erreurs pour eux, tant parce
qu'ils ne sauraient deviner de quelle matière
parlent alors les Philosophes, qu'à cause des opérations,
des proportions des matières, qui sont
dans le second oeuvre, ou la fabrique de l'élixir,
bien différentes de celles du premier. Quoique
Morien nous assure que cette seconde opération
n'est qu'une répétition de la première, il est bon
cependant de remarquer, que ce qu'ils appellent
feu, air, terre & eau dans l'un, ne sont pas les
mêmes choses que celles auxquelles ils donnent
les mêmes noms dans l'autre. Leur mercure est
@
188 FABLES
appelé mercure, tant sous la forme liquide que
sous la forme sèche. Ceux, par exemple, qui lisent
Alphidius, s'imaginent quand il appelle la
matière de l'oeuvre,
minière rouge, qu'il faut
chercher pour le premier commencement des
opérations, une matière rouge; les uns en conséquence
travaillent sur le cinabre, d'autres sur
le minium, d'autres sur l'orpiment, d'autres sur
la rouille de fer; parce qu'ils ne savent pas que
cette minière rouge, est la pierre parfaite au
rouge, & qu'Alphidius ne commencent son ouvrage
que de là. Mais afin que ceux qui liront
cet ouvrage, & qui voudront travailler, n'y
soient pas trompés. Voici un grand nombre des
noms donnés à la pierre au rouge.
Acide, aigu,
adam, aduma, almagra, altum ou élevé, alzernard,
âme, bélier, or, or vif, or altéré, cancer,
cadmie, camereth, bile, chibur, cendre, cendre
de tartre, corsufle, corps, corps proprement dit,
corps rouge, droite, déeb, déhab, Eté, fer, forme,
forme de l'homme, frère, fruit, coq, crête
de coq, gabricius, gabrius, gophrith, grain d'Ethiopie,
gomme, gomme rouge, hageralzarnad,
homme, feu, feu de nature, infini, jeunesse, hebrit,
pierre, pierre indienne, pierre indrademe,
pierre lasule, pierre rouge, litharge d'or, litharge
rouge, lumière, matin, Mars, marteck, mâle,
magnésie rouge, métros, minière, neusi, huile de
Mars, huile incombustible, huile rouge, olive,
olive perpétuelle, orient, père, une partie, pierre
étoilée, phison, roi, réezon, résidence, rougeur,
rubis, sel, sel rouge, semence, sericon, soleil,
soufre, soufre rouge, soufre vif, tamne, troisième,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
189
treizième, terre rouge, thériaque, thelima, thion,
thita, toarech, vare, veine, sang, pavot, vin
rouge, vin, virago, jaune d'oeuf, vitriol rouge,
chalcitis, colchotar, cochenille, verre, zaaf,
zahau, zit, zumech, zumelazuli, sel d'urine,
&c.
Mais tous ces noms ne lui ont pas été donnés
pour la même raison; les Auteurs dans ces différentes
dénominations n'ont eu égard qu'à la manière
de l'envisager, tantôt par rapport à sa couleur,
tantôt à ses qualités. Ceux, par exemple,
qui ont nommé cette matière ou pierre au rouge,
acide, adam, Eté, almagra, âme, bélier,
or, cancer, camereth, cendre de tartre, corsuflé,
déeb, frère, fruit, coq, jeunesse, kibrit, pierre
indradême, marteck, mâle, père, soleil, troisième,
neusis, olive, thion, verre, zaaph, ne
l'ont nommée ainsi qu'à cause de l'altération
de sa complexion. Ceux qui n'ont eu en vue que
sa couleur, l'ont appelé gomme rouge, huile
rouge, rubis, séricon, soufre rouge, jaune d'oeuf,
vitriol rouge, &c. " En cette opération de rubifiement,
" dit Flamel, encore que tu imbibes
" tu n'auras guères de noir, mais bien du violet,
" bleu, & de la couleur de la queue du
" paon: car notre pierre est si triomphante en
" siccité, qu'incontinent que ton mercure la
" touche, la nature s'éjouissant de sa nature, se
" joint à elle, & la boit avidement; & partant
" le noir qui vient de l'humidité ne se peut
" montrer qu'un peu, sous ces couleurs violettes
" & bleues, d'autant que la siccité gouverne
" maintenant absolument.... Or souviens-toi
@
190 FABLES
" de commencer la rubification par l'apposition
" du mercure orangé rouge, mais il n'en faut
" guères verser, & seulement une ou deux fois,
" selon que tu verras: car cette opération se doit
" faire par feu sec, sublimation & calcination
" sèche. Et vraiment je te dis ici un secret que
" tu trouveras bien rarement écrit. "
Dans cette opération le corps fixe se volatilise,
il monte & descend en circulant dans le
vase jusqu'à ce que le fixe ayant vaincu le volatil,
il le précipite au fond avec lui pour ne
plus faire qu'un corps de nature absolument fixe.
Ce que nous avons rapporté de Flamel doit s'entendre
de l'élixir, dont nous parlerons ci-après;
mais quant aux opérations du premier oeuvre,
ou de la manière de faire le soufre Philosophique
d'Espagnet la décrit ainsi (
a): " Choisissez
" un Dragon rouge, courageux, qui n"ait rien
" perdu de sa force naturelle: ensuite sept ou
" neuf aigles vierges, hardies, dont les rayons
" du Soleil ne soient pas capables d'éblouir les
" yeux: mettez les avec le Dragon dans une
" prison claire transparente, bien close, & par
" dessus un bain chaud, pour les exciter au
" combat. Ils ne tarderont pas à en venir aux
" prises; le combat sera long, & très pénible
" jusqu'au quarante-cinquième ou cinquantième
" jour, que les Aigles commenceront à dévorer
" le Dragon. Celui-ci en mourant infectera
" toute la prison de son sang corrompu, & d'un
" venin très noir, à la violence duquel les Ai"
(a) Lum. 109.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
191
gles ne pouvant résister expireront aussi. De
" la putréfaction de leurs cadavres naîtra un
" corbeau, qui élèvera peu à peu sa tête; &
" par l'augmentation du bain, il déploiera ses
" ailes, & commencera à voler; le vent, les
" nuages l'emporteront çà & là; fatigué d'être
" ainsi tourmenté, il cherchera à s'échapper;
" ayez donc soin qu'il ne trouve aucune issue.
" Enfin lavé & blanchi par une pluie constante,
" de longue durée, & une rosée céleste,
" on le verra métamorphosé en cygne. La naissance
" du corbeau vous indiquera la mort du
" Dragon.
" Si vous êtes curieux de pousser jusqu'au
" rouge, ajoutez l'élément du feu qui manque
" à la blancheur: sans toucher ni remuer le vase
" mais en fortifiant le feu par degrés poussez
" son action sur la matière jusqu'à ce que l'occulte
" devienne manifeste, l'indice sera la couleur
" citrine. Gouvernez alors le feu du quatrième
" degré, toujours par les degrés requis
" jusqu'à ce que par l'aide de Vulcain, vous
" voyez éclore des roses rouges, qui se changeront
" en amarantes, couleur de sang. Mais
" ne cessez de faire agir le feu par le feu que
" vous ne voyez le tout réduit en cendres très
" rouges, & impalpables. "
Ce soufre Philosophique est une terre d'une
ténuité, d'une ignéité, & d'une sécheresse extrêmes.
Elle contient un feu de nature très abondant,
c'est pourquoi on l'a nommé
feu de la
pierre. Il a la propriété d'ouvrir, de pénétrer
les corps des métaux, & de les changer en sa
@
192 FABLES
propre nature: on le nomme en conséquence
père, & semence masculine.
Les trois couleurs noire, blanche & rouge doivent
nécessairement se succéder dans l'ordre que
nous les avons décrites. Mais elles ne sont pas
les seules qui se manifestent. Elles indiquent les
changements essentiels qui surviennent à la matière:
au lieu que les autres couleurs presqu'infinies
& semblables à celles de l'Arc-en-ciel, ne
sont que passagères & d'une durée très courte.
Ce sont des espèces de vapeurs qui affectent plutôt
l'air que la terre, qui se chassent les unes &
les autres, & qui se dissipent pour faire place
aux trois principales dont nous avons parlé.
Ces couleurs étrangères sont cependant quelquefois
des signes d'un mauvais régime, & d'une
opération mal conduite; la noirceur répétée en
est une marque certaine: car les petits corbeaux,
dit d'Espagnet (
a), ne doivent point retourner
dans le nid après l'avoir quitté. La rougeur prématurée
est encore de ce nombre; car elle ne
doit paraître qu'à la fin, comme preuve de la
maturité du grain, & du temps de la moisson.
De l'Elixir.
Ce n'est pas assez d'être parvenu au soufre
Philosophique que nous venons de décrire; la
plupart y ont été trompés, & ont abandonné
l'oeuvre dans cet état-là, croyant l'avoir poussé
à sa perfection. L'ignorance des procédés de la
(a) Can. 66.
Nature
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
193
Nature & de l'Art sont la cause de cette erreur.
En vain voudrait-on tenter de faire la projection
avec ce soufre ou pierre, au rouge. La pierre
Philosophale ne peut être parfaite qu'à la fin du
second oeuvre qu'on appelle
Elixir.
De ce premier soufre on en fait un second,
que l'on peut ensuite multiplier à l'infini. On
doit donc conserver précieusement cette première
minière de feu céleste pour l'usage requis.
L'élixir, suivant d'Espagnet, est composé d'une
matière triple, savoir, d'une eau métallique,
ou du mercure sublimé philosophiquement, du
ferment blanc, si l'on veut faire l'élixir au blanc,
ou du ferment rouge pour l'élixir au rouge, &
enfin du second soufre; le tout selon les poids
& proportions Philosophiques. L'élixir doit avoir
cinq qualités; il doit être fusible, permanent,
pénétrant,
tingeant & multipliant; il tire sa teinture
& sa fixation du ferment; sa fusibilité de
l'argent vif, qui sert de moyen pour réunir les
teintures du ferment & du soufre; & sa propriété
multiplicative lui vient de l'esprit de la
quintessence qu'il a naturellement.
Les deux métaux parfaits donnent une teinture
parfaite, parce qu'ils tiennent la leur du
soufre pur de la Nature; il ne faut donc point
chercher son ferment ailleurs que dans ces deux
corps. Teignez donc votre élixir blanc avec la
Lune, & le rouge avec le Soleil. Le mercure
reçoit d'abord cette teinture, & la communique
ensuite. Prenez garde à vous tromper dans le
mélange des ferments, & ne prenez pas l'un pour
l'autre, vous perdriez tout. Ce second oeuvre se
I. Partie.
N
@
194 FABLES
fait dans le même vase, ou dans un vase semblable
au premier, dans le même fourneau, &
avec les mêmes degrés de feu; mais il est beaucoup
plus court.
La perfection de l'élixir consiste dans le mariage
& l'union parfaite du sec & de l'humide,
de manière qu'ils soient inséparables, & que
l'humide donne au sec la propriété d'être fusible
à la moindre chaleur. On en fait l'épreuve en
en mettant un peu sur une lame de cuivre ou
de fer échauffée, s'il fond d'abord sans fumée,
on a ce qu'on souhaite.
P R A T I Q U E
De l'Elixir suivant d'Espagnet.

" Terre rouge ou ferment rouge trois parties,
" eau & air pris ensemble six parties; mêlez
" le tout, & broyez pour en faire un amalgame,
" ou pâte métallique, de consistance de
" beurre, de manière que la terre soit impalpable,
" ou insensible au tact; ajoutez-y une
" partie & demi de feu, & mettez le tout dans
" un vase, que vous scellerez parfaitement.
" Donnez-lui un feu du premier degré, pour
" la digestion; vous ferez ensuite l'extraction
" des éléments par les degrés de feu qui leur
" sont propres, jusqu'à ce qu'ils soient tous réduits
" en terre fixe. La matière deviendra comme
" une pierre brillante, transparente, rouge,
" & sera pour lors dans sa perfection. Prenez-
" en à volonté, mettez le dans un creuset sur
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
195
" un feu léger, & imbibé cette partie avec son
" huile rouge, en l'incérant goutte à goutte jusqu
" à ce qu'elle se fonde, & coule sans fumée.
" Ne craignez pas que votre mercure s'évapore;
" car la terre boira avec plaisir & avidité cette
" humeur qui est de sa nature. Vous avez alors
" en possession votre élixir parfait. Remerciez
" Dieu de la faveur qu'il vous a faite; faites-en
" usage pour sa gloire, & gardez le secret. "
L'élixir blanc se fait de même que le rouge;
mais avec des ferments blancs, & de l'huile
blanche.
Quintessence.
La quintessence est une extraction de la plus
spiritueuse & radicale substance de la matière,
elle se fait par la séparation des éléments qui se
terminent en une céleste & incorruptible essence
dégagée de toutes les hétérogénéités. Aristote la
nomme une substance très pure, incorporée en
certaine matière non mélangée d'accidents. Héraclite
l'appelle une essence céleste qui prend le
nom du feu d'où elle tire son origine. Paracelse
la dit, l'être de notre ciel centrique, Pline
une essence corporelle séparée néanmoins de
toute matérialité, & dégagée du commerce de
la matière. Elle a été nommée en conséquence
un corps spirituel, ou un esprit corporel fait
d'une substance Ethérée. Toutes ces qualités lui
ont fait donner le nom de quintessence, c'est-à-
dire, une cinquième substance, qui résulte de
l'union des parties les plus pures des éléments.
Le secret Philosophique consiste à séparer les
N ij
@
196 FABLES
éléments des mixtes, à les rectifier, & par la
réunion de leurs parties pures, homogènes &
spiritualisées faire cette quintessence, qui en renferme
toutes les propriétés sans être sujette à leur
altération.
La Teinture.
Lorsque les ignorants dans la Philosophie Hermétique
lisent le terme de
teinture dans les ouvrages
qui traitent de cette science, ils s'imaginent
qu'on doit l'entendre seulement de la couleur
des métaux, telle que l'orangée pour l'or,
& la blanche pour l'argent. Et comme il est dit
dans ces mêmes ouvrages, que le soufre est le
principe de la teinture; on travaille à extraire
ce soufre par des eaux fortes, des eaux régales,
par la calcination & les autres opérations de la
Chimie vulgaire. Ce n'est pas là proprement
l'idée des Philosophes non seulement pour les
opérations, mais pour la teinture prise en elle-
même. La teinture de l'or ne peut être séparée
de son corps, parce qu'elle en est l'âme; &
qu'on ne pourrait l'en extraire sans détruire le
corps; ce qui n'est pas possible à la Chimie vulgaire,
comme le savent très bien tous ceux qui
ont voulu tenter cette expérience.
La teinture dans le sens Philosophique, est
l'élixir même, rendu fixe, fusible, pénétrant &
tingeant, par la corruption & les autres opérations
dont nous avons parlé. Cette teinture ne
consiste donc pas dans la couleur externe, mais
dans la substance même qui donne la teinture
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
197
avec la forme métallique. Elle agit comme le
safran dans l'eau; elle pénètre même plus que
l'huile ne fait sur le papier; elle se mêle intimement
comme la cire avec la cire, comme l'eau
avec l'eau, parce que l'union se fait entre deux
choses de même nature. C'est de cette propriété
que lui vient celle d'être une panacée admirable
pour les maladies des trois règnes de la Nature;
elle va chercher dans eux le principe radical &
vital, qu'elle débarrasse par son action des hétérogènes
qui l'embarrassent, & le tiennent en prison,
elle vient à son aide, & se joint à lui pour
combattre ses ennemis. Ils agissent alors de concert,
& remportent une victoire parfaite. Cette
quintessence chasse l'impureté des corps, comme
le feu fait évaporer l'humidité du bois, elle conserve
la santé, en donnant des forces au principe
de la vie pour résister aux attaques des maladies,
& faire la séparation de la substance
véritablement nutritive des aliments, d'avec celle
qui n'en est que le véhicule.
La Multiplication.
On entend par la multiplication Philosophique
une augmentation en quantité & en qualités,
& l'un & l'autre au-delà de tout ce qu'on
peut s'imaginer. Celle de la qualité est une multiplication
de la teinture par une corruption,
une volatilisation, & une fixation réitérées autant
de fois qu'il plaît à l'Artiste. La seconde
augmente seulement la quantité de la teinture
sans accroître ses vertus.
N iij
@
198 FABLES
Le second soufre se multiplie avec la même
matière dont il a été fait, en y ajoutant une petite
partie du premier, selon les poids & mesures
requises. Il y a néanmoins trois manières
de faire la multiplication si nous en croyons d'Espagnet,
qui les décrit de la manière suivante.
La première est de prendre une partie de l'élixir
parfait rouge, que l'on mêle avec neuf parties
de son eau rouge; on met le vase au bain, pour
faire dissoudre le tout en eau. Après la solution
on cuit cette eau jusqu'à ce qu'elle se coagule
en une matière semblable à un rubis; on insère
ensuite cette matière à la manière de l'élixir; &
dès cette première opération la médecine acquiert
dix fois plus de vertus qu'elle n'en avait. Si l'on
réitère ce même procédé une seconde fois, elle
augmentera de cent; une troisième fois de mille,
& ainsi de suite toujours par dix.
La seconde manière est de mêler la quantité
que l'on veut d'élixir avec son eau, en gardant
cependant les proportions entre l'un & l'autre
& après avoir mis le tout dans un vase de réduction
bien scellé, le dissoudre au bain, &
suivre tout le régime du second en distillant
successivement les éléments par leurs propres feux,
jusqu'à ce que le tout devienne pierre. On insère
ensuite comme dans l'autre, & la vertu de l'élixir
augmente de cent dès la première fois,
mais cette voie est plus longue. On la réitère
comme la première, pour accroître sa force de
plus en plus.
La troisième enfin est proprement la multiplication
en quantité. On projette une once de l'élixir
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
199
multiplié en qualité sur cent onces de mercure
commun purifié; ce mercure mis sur un
petit feu se changera bientôt en élixir. Si on
jette une once de ce nouvel élixir sur cent onces
d'autre mercure commun purifié, il deviendra or
très fin. La multiplication de l'élixir au blanc se
fait de la même manière, en prenant l'élixir
blanc & son eau, au lieu de l'élixir rouge.
Plus on réitérera la multiplication en qualité
plus elle aura d'effet dans la projection; mais
non pas de la troisième manière de multiplier
dont nous avons parlé; car sa force diminue à
chaque projection. On ne peut cependant pousser
cette réitération que jusqu'à la quatrième ou cinquième
fois, parce que la médecine serait alors
si active & si ignée que les opérations deviendraient
instantanées; puisque leur durée s'abrège
à chaque réitération; sa vertu d'ailleurs
est assez grande à la quatrième ou cinquième fois
pour combler les désirs de l'Artiste, puisque dès
la première un grain peut convertir cent grains;
de mercure en or, & la seconde mille, à la troisième
dix mille, à la quatrième cent mille, &c.
On doit juger de cette médecine comme du grain,
qui multiplie à chaque fois qu'on le sème.
Des poids dans l'Oeuvre.
Rien de plus embrouillé que les poids & les
proportions requis dans l'oeuvre Philosophique.
Tous les Auteurs en parlent, & pas un ne les
explique clairement. L'un dit qu'il faut mesurer
@
200 FABLES
son feu clibaniquement (
a). L'autre géométriquement
(
b). Celui-là suivant la chaleur du Soleil
depuis le printemps jusqu'en automne, celui-
ci, qu'il faut une chaleur fébrile, &c. Mais le
Trévisan nous conseille de donner un feu lent
& faible plutôt que fort, parce qu'on ne risque
alors que de finir l'oeuvre plus tard, au lieu qu'en
forçant le feu on est dans un danger évident de
tout perdre.
Le composé des mixtes & leur vie ne subsistent
que par la mesure & le poids des éléments
combinés & proportionnés de manière que l'un
ne domine point sur les autres en tyran. S'il y
a trop de feu le germe se brûle; si trop d'eau
l'esprit séminal du radical se trouve suffoqué, si
trop d'air & de terre, le composé aura ou trop,
ou trop peu de consistance, & chaque élément
n'aura pas son action libre.
Cette difficulté n'est pas cependant si grande
qu'elle le paraît d'abord à la première lecture des
Philosophes; quelques-uns nous avertissent (
c)
que la Nature a toujours la balance à la main,
pour peser ces éléments, & en faire ses mélanges
tellement proportionnés, qu'il en résulte toujours
les mixtes qu'elle se propose de faire, à
moins qu'elle ne soit empêchée dans ses opérations
par le défaut de la matrice où elle fait ses
opérations ou par celui des semences qu'on lui
fournit, ou enfin par d'autres accidents. Nous
voyons même dans la Chimie vulgaire, que
(a) Flamel.
(b) D'Espagnet & Artéphius.
(c) Le Trévisan.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
201
deux corps hétérogènes ne se mêlent point ensemble,
ou ne peuvent rester longtemps unis;
que lorsque l'eau a dissout une certaine quantité
de sel, elle n'en dissout pas davantage; que plus
les corps ont d'affinité ensemble, plus ils semblent
se chercher, & quitter même ceux qui en
ont le moins pour se réunir à ceux qui en ont
le plus. Ces expériences sont connues, particulièrement
entre les minéraux & les métaux.
L'Artiste du grand oeuvre se propose la Nature
pour modèle, il faut donc qu'il étudie cette Nature
pour pouvoir l'imiter. Mais comment trouver
ses poids & ses combinaisons? Quand elle veut
faire quelque mixte elle ne nous appelle pas à
son conseil, ni à ses opérations, tant pour voir
ses manières constituantes, que son travail dans
l'emploi qu'elle en fait. Les Philosophes Hermétiques
ne se lassent point de nous recommander
de suivre la Nature, sans doute qu'ils la connaissent,
puisqu'ils se flattent d'être ses disciples.
Ce serait donc dans leurs ouvrages qu'on
pourrait apprendre à l'imiter. Mais l'un (
a) dit
" qu'il ne faut qu'une seule chose pour parfaire
" l'oeuvre, qu'il n'y a qu'une pierre & qu'une
" médecine, qu'un vaisseau, qu'un régime &
" qu'une seule disposition ou manière pour faire
" successivement le blanc & le rouge. Ainsi
" quoi que nous disions, ajoute le même Auteur
" mets ceci, mets cela; nous n'entendons pas
" qu'il faille prendre plus d'une chose, la même
" une seule fois dans le vaisseau, & le fermer
(a) Artéphius.
@
202 FABLES
" ensuite jusqu'à ce que l'oeuvre soit parfaite &
" accomplie que l'Artiste n'a autre chose
" à faire qu'à préparer extérieurement la matière
" comme il faut, parce que d'elle-même
" elle fait intérieurement tout ce qui est nécessaire
" pour se rendre parfaite... ainsi prépare
" & dispose seulement la matière, & la Nature
" fera tout le reste. "
Raymond Lulle nous avertit que cette chose
unique, n'est pas une seule chose prise individuellement,
mais deux choses de même nature,
qui n'en font qu'une; s'il y a deux ou plusieurs
choses à mêler, il faut le faire avec proportion,
poids & mesure. Nous en avons parlé dans l'article
des signes démonstratifs, sous les noms
d'Aigle & de Dragon; & nous avons aussi donné
les proportions des matières requises pour la multiplication.
On doit voir par-là que les proportions
des matières ne sont pas les mêmes dans
le premier & le second oeuvre.
Règles générales très instructives.
Il ne faut presque jamais prendre les paroles
des Philosophes à la lettre; parce que tous leurs
termes ont double entente, & qu'ils affectent
d'employer ceux qui sont équivoques. Ou s'ils
font usage des termes connus & usités dans le
langage ordinaire (
a), plus ce qu'ils disent paraît
simple, clair & naturel, plus il faut y soupçonner
de l'artifice.
Timeo danaos, & dona se-
(a) Geber, d'Espagnet, & plusieurs autres.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
203
rentes. Dans les endroits au contraire où ils paraissent
embrouillés, enveloppés, & presqu'inintelligibles,
c'est ce qu'il faut étudier avec plus
d'attention. La vérité y est cachée.
Pour mieux découvrir cette vérité, il faut les
comparer les uns avec les autres, faire une concordance
de leurs expressions & de leurs dires
par ce que l'un laisse échapper quelquefois ce
qu'un autre a omis à dessein (
a). Mais dans ce
recueil de textes, on doit bien prendre garde à
ne pas confondre ce que l'un dit de la première
préparation, avec ce qu'un autre dit de la troisième.
Avant de mettre la main à l'oeuvre, on doit
avoir tellement combiné tout, que l'on ne trouve
plus dans les livres des Philosophes (
b) aucune
chose qu'on ne soit en état d'expliquer, par les
opérations qu'on se propose d'entreprendre. Il
faut pour cet effet être assuré de la matière que
l'on doit employer; voir si elle a véritablement
toutes les qualités & les propriétés par lesquelles
les Philosophes la désignent, puisqu'ils avouent
qu'ils ne l'ont point nommée par le nom sous
lequel elle est connue ordinairement. On doit
observer que cette matière ne coûte rien ou
peu de choses; que la médecine, que le Philalethe
(
c) après Geber appelle médecine du premier
ordre, ou la première préparation, se parfait
sans beaucoup de frais, en tout lieu, en tout
(a) Philalethe.
(b) Zachaire.
(c) Enarr. Meth. Trium. Gebr. medic.
@
204 FABLES
temps, par toutes sortes de personnes, pourvu
qu'on ait une quantité suffisante de matière.
La Nature ne perfectionne les mixtes que par
des choses qui sont de même nature (
a); on ne
doit donc pas prendre du bois pour perfectionner
le métal. L'animal engendre l'animal, la plante
produit la plante, & la nature métallique les
métaux. Les principes radicaux du métal sont
un soufre & un argent vif, mais non les vulgaires;
ceux-ci entrent comme complément,
comme principes même constituants, mais comme
principes combustibles, accidentels & séparables
du vrai principe radical qui est fixe &
inaltérable. On peut voir sur la matière ce que
j'en ai rapporté dans son article, conformément
à ce qu'en disent les Philosophes.
Toute altération d'un mixte se fait par dissolution
en eau, ou en poudre, & il ne peut être
perfectionné que par la séparation du pur d'avec
l'impur. Toute conversion d'un état à un autre
se fait par un agent, & dans un temps déterminé.
La Nature n'agit que successivement; l'Artiste
doit faire de même.
Les termes de conversion, dédication, mortification,
inspissation, préparation, altération ne
signifient que la même chose dans l'art Hermétique.
La sublimation, descension, distillation,
putréfaction, calcination, congélation, fixation,
cération, sont quant à elles-mêmes des choses
différentes, mais elles ne constituent dans l'oeuvre
qu'une même opération continuée dans le
(a) Cosmopolite.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
205
même vase. Les Philosophes n'ont donné tous
ces noms qu'aux différentes choses ou changements
qu'ils ont vus se passer dans le vase. Lorsqu'ils
ont aperçu la matière s'exhaler en fumée
subtile, & monter au haut du vase, ils ont nommé
cette ascension
sublimation. Voyant ensuite
cette vapeur descendre au fond du vase, ils l'ont
appelée
descension, distillation. Morien dit en
conséquence; toute notre opération consiste à extraire
l'eau de sa terre, & à l'y remettre jusqu'à
ce que la terre pourrisse & se purifie. Lorsqu'ils
ont aperçu que cette eau mêlée avec la terre se
coagulait ou s'épaississait, qu'elle devenait noire
& puante; ils ont dit que c'était la putréfaction,
principe de génération. Cette putréfaction dure
jusqu'à ce que la matière est devenue blanche.
Cette matière étant noire se réduit en poudre
lorsqu'elle commence à devenir grise; cette apparence
de cendre, a fait naître l'idée de la calcination,
incération, incinération, déalbation;
& lorsqu'elle est parvenue à une grande blancheur,
ils l'ont nommée calcination parfaite.
Voyant que la matière prenait une consistance
solide; qu'elle ne fluait plus, elle a formé leur
congélation, leur
induration; c'est pourquoi ils
ont dit que tout le magistère consiste à dissoudre
& à coaguler naturellement.
Cette même matière congelée, & endurcie de
manière qu'elle ne se résolvent plus en eau, leur
a fait dire, qu'il fallait la sécher & la fixer; ils
ont donc donné à cette prétendue opération les
noms de
dessiccation, fixation, cération, parce
qu'ils expliquent ce terme d'une union parfaite
@
206 FABLES
de la partie volatile avec la fixe sous la forme
d'une poudre ou pierre blanche.
Il faut donc regarder cette opération comme
unique, mais exprimée en termes différents. On
saura encore que toutes les expressions suivantes
ne signifient aussi que la même chose. Distiller
à l'alambic; séparer l'âme du corps; brûler;
aquéfier; calciner; cérer; donner à boire; adapter
ensemble; faire manger; assembler; corriger;
cribler; couper avec des tenailles; diviser; unir
les éléments; les extraire; les exalter; les convertir;
les changer l'un dans l'autre; couper avec
le couteau; frapper du glaive, de la hache, du
cimeterre; percer avec la lance, le javelot, la
flèche; assommer; écraser; lier; délier; corrompre;
folier; fondre; engendrer; concevoir;
mettre au monde; puiser; humecter; arroser;
imbiber; empâter; amalgamer; enterrer; incérer;
laver; laver avec le sel; adoucir; polir;
limer; battre avec le marteau; mortifier; noircir;
putréfier; tourner au tour; circuler; rubéfier;
dissoudre; sublimer; lessiver; inhumer,
ressusciter, réverbérer, broyer; mettre en poudre;
piler dans le mortier; pulvériser sur le
marbre, & tant d'autres expressions semblables;
tout cela ne veut dire que cuire par un même
régime, jusqu'au rouge foncé. On doit donc se
donner de garde de remuer le vase, & de l'ôter
du feu; car si la matière se refroidissait tout
serait perdu.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
207
Des vertus de la Médecine.
Elle est, suivant le dire de tous les Philosophes,
la source des richesses & de la santé; puisqu'avec
elle on peut faire l'or & l'argent en
abondance, & qu'on se guérit non seulement de
toutes les maladies qui peuvent être guéries; mais
que par son usage modéré, on peut les prévenir.
Un grain seul de cette médecine ou élixir rouge,
donne aux paralytiques, hydropiques, goutteux,
lépreux, les guérira, pourvu qu'ils en prennent
la même quantité pendant quelques jours seulement.
L'épilepsie, les coliques, les rhumes,
fluxions, frénésie & toute autre maladie interne
ne peuvent tenir contre ce principe de vie.
Quelques Adeptes ont dit qu'elle donnait l'ouïe
aux sourds & la vue aux aveugles; qu'elle est
un remède assuré contre toutes sortes de maladies
des yeux tous apothèmes, ulcères, blessures, cancers,
fistule, noli me tangere, & toutes maladies
de la peau en en faisant dissoudre un grain dans
un verre de vin ou d'eau, dont l'on bassine les
maux extérieurs. Qu'elle fond peu à peu la pierre
dans la vessie; qu'elle chasse tout venin & poison
en en buvant comme ci-dessus.
Raimond Lulle (
a) assure qu'elle est en général
un remède souverain contre tous les maux
qui affligent l'humanité, depuis les pieds jusqu'à
la tête; qu'elle les guérit en un jour s'ils ont
duré un mois; en douze jours s'ils sont d'une
(a) Testam. antiq.
@
208 FABLES
année; & en un mois quelque vieux qu'ils
soient.
Arnaud de Villeneuve (
a) dit que son efficacité
est infiniment supérieure à celle de tous les
remèdes d'Hippocrate, de Galien, d'Alexandre,
d'Avicenne & de toute la Médecine ordinaire;
qu'elle réjouit le coeur, donne de la vigueur &
de la force, conserve la jeunesse, & fait reverdir
la vieillesse. En général qu'elle guérit toutes les
maladies tant chaudes que froides, tant sèches
qu'humides.
Geber (
b) sans faire l'énumération des maladies
que cette médecine guérit, se contente de
dire, qu'elle surmonte toutes celles que les Médecins
ordinaires regardent comme incurables.
Qu'elle rajeunit la vieillesse, & l'entretient en
santé pendant de longues années, même au-delà
du cours ordinaire, en prenant seulement gros
comme un grain de moutarde deux ou trois fois
la semaine à jeun.
Philalethe (
c) ajoute à cela qu'elle nettoie la
peau de toutes taches, rides, &c. qu'elle délivre
la femme en travail d'enfant, fut-il mort, en
tenant seulement la poudre au nez de la mère;
& cite Hermès pour son garant. Il assure avoir
lui-même tiré des bras de la mort bien des
malades abandonnés des Médecins. On trouve
la manière de s'en servir particulièrement dans
les ouvrages de Raymond Lulle, & d'Arnaud de
Villeneuve.
| (a) Rosari. | (c) Introit. apert. & enar-
|
| (b) Summâ. | rat, method.
|
Des
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
209
Des maladies des Métaux.
Le premier vice des métaux vient du premier
mélange des principes avec l'argent vif, & le
second se trouve dans l'union des soufres & du
mercure. Plus les éléments sont épurés, plus ils
sont proportionnellement mêlés & homogènes,
plus ils ont de poids, de malléabilité, de fusion,
d'extension, de *fulgidité, & d'incorruptibilité
permanente.
Il y a donc deux sortes de maladies dans les
métaux, la première est appelée originelle &
incurable, la seconde vient de la diversité du
soufre qui fait leur imperfection & leurs maladies,
savoir, la lèpre de Saturne, la jaunisse de
Vénus, l'enrhumement de Jupiter, l'hydropisie
de Mercure, & la galle de Mars.
L'hydropisie du mercure ne lui arrive que de
trop d'aquosité & de crudité qui trouvent leur
cause dans la froideur de la matrice où il est engendré,
& de défaut de temps pour se cuire. Ce
vice est un péché originel dont tous les autres
métaux participent. Cette froideur, cette crudité,
cette aquosité ne peuvent être guéries que par la
chaleur & l'ignéité d'un soufre bien puissant.
Outre cette maladie, les autres métaux ont
de plus celle qui leur vient de leur soufre tant
interne qu'externe. Ce dernier n'étant qu'accidentel
peut être aisément séparé, parce qu'il n'est
pas du premier mélange des éléments. Il est noir,
impur, puant, il ne se mêle point avec le soufre
radical, parce qu'il lui est hétérogène. Il n'est
I. Partie.
O
@
210 FABLES
point susceptible d'une décoction qui puisse le
rendre radical & parfait.
Le soufre radical purge, épaissit, fixe en corps
parfait le mercure radical, au lieu que le second
le suffoque, l'absorbe, & le coagule avec ses propres
impuretés, & ses crudités; il produit alors
les métaux imparfaits. On en voit une preuve
dans la coagulation du mercure vulgaire faite par
la vapeur du soufre de Saturne éteint par celle
de Jupiter.
Ce soufre impur fait toute la différence des
métaux imparfaits. La maladie des métaux n'est
donc qu'accidentelle; il y a donc un remède
pour les guérir, & ce remède est la poudre Philosophique,
ou pierre Philosophale, appelée
pour cette raison
poudre de projection. Son usage,
est pour les métaux, d'en enfermer dans un peu
de cire proportionnellement à la quantité du métal
que l'on veut transmuer & de la jeter sur
du mercure mis dans un creuset sur le feu, lorsque
le mercure est sur le point de fumer. Il faut
que les autres métaux soient en fonte & purifiés.
On laisse le creuset au feu jusqu'après la détonation,
& puis on le retire, ou on le laisse refroidir
dans le feu.
Des temps de la Pierre.
" Les temps de la pierre sont indiqués, dit
" d'Espagnet, par l'eau Philosophique & Astronomique.
" Le premier oeuvre au blanc doit être
" terminé dans la maison de la Lune; le second
" dans la seconde maison de Mercure. Le premier
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
211
oeuvre au rouge dans le second domicile
" de Vénus, & le second ou le dernier dans
" la maison d'exaltation de Jupiter; car c'est de
" lui que notre Roi doit recevoir son sceptre &
" sa couronne ornée de précieux rubis. "
Philalethe (
a) ne se lasse point de recommander
à l'Artiste de bien s'instruire du poids, de
la mesure du temps & du feu. Qu'il ne réussira
jamais s'il ignore, quant à la médecine du troisième
ordre, les cinq choses suivantes.
Les Philosophes réduisent les années en mois
les mois en semaines, & les semaines en jours.
Toute chose sèche boit avidement l'humidité
de son espèce.
Elle agit sur cette humidité, après qu'elle en
est imbibée, avec beaucoup plus de force & d'activité
qu'auparavant.
Plus il y aura de terre, & moins d'eau, la
solution sera plus parfaite. La vraie solution naturelle
ne peut se faire qu'avec des choses de
même nature; & ce qui dissout la Lune, dissout
aussi le Soleil.
Quant au temps déterminé & à sa durée pour
la perfection de l'oeuvre, on ne peut rien conclure
de certain, de ce qu'en disent les Philosophes,
parce que les uns en le déterminant,
ne parlent point de celui qu'il faut employer
dans la préparation des agents: les autres ne traitent
que de l'élixir; d'autres mêlent les deux
oeuvres; ceux qui font mention de l'oeuvre au
rouge, ne parlent point toujours de la multiplication;
(a) Loco cit. p. 156.
O ij
@
212 FABLES
d'autres ne parlent que de l'oeuvre au
blanc; d'autres ont leur intention particulière
C'est pourquoi on trouve tant de différence dans
les ouvrages sur cette matière. L'un dit qu'il faut
douze ans, l'autre dix, sept, trois, un & demi,
quinze mois; tantôt c'est un tel nombre de semaines.
Un Philosophe a intitulé son ouvrage:
L'oeuvre de trois jours. Un autre a dit qu'il n'en
fallait que quatre. Pline le Naturaliste dit que
le mois Philosophique est de quarante jours. Enfin
tout est un mystère dans les Philosophes.
Conclusion.
Tout ce traité est tiré des Auteurs; je me suis
servi presque toujours de leurs propres expressions.
J'en ai cité de temps en temps quelques-
uns, afin de mieux persuader que je n'y parle
que d'après eux. Quand je n'ai point cité leurs
ouvrages, c'est que je ne les avais pas alors sous
ma main. On a dû y remarquer un accord parfait,
quoiqu'ils ne parlent que par énigmes &
par allégories. J'avais d'abord dessein de rapporter
beaucoup de traits tirés des douze Clefs
de Basile Valentin, parce qu'il a plus souvent
que les autres employé les allégories des Dieux
de la Fable; & qu'elles auraient eu en conséquence
un rapport plus immédiat avec le traité
suivant; mais des énigmes n'expliquent pas des
énigmes; d'ailleurs cet ouvrage est assez commun;
il n'en est pas de même des autres.
Pour entendre plus aisément les explications
que je donne dans le traité des Hiéroglyphes,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
213
on saura que les Philosophes donnent ordinairement
le nom de mâle ou père, au principe
sulfureux, & le nom de femelle au principe
mercuriel. Le fixe est aussi mâle ou agent; le
volatil est femelle ou patient. Le résultat de la
réunion des deux est l'enfant Philosophique communément
mâle, quelquefois femelle, quand la
matière n'est parvenue qu'au blanc, parce qu'elle
n'a pas encore toute la fixité dont elle est susceptible;
aussi les Philosophes l'ont nommée
Lune, Diane, & le rouge, Soleil, Apollon,
Phébus. L'eau mercurielle & la terre volatile,
sont toujours femelle, souvent mère, comme
Cérès, Latone, Sémélé, Europe, &c. L'eau est
ordinairement désignée sous des noms de filles,
Nymphes, Naïades, &c. Le feu interne, est
toujours masculin, & dans l'action. Les impuretés
sont indiquées par des monstres.
Basile Valentin, que j'ai cité ci devant, introduit
les Dieux de la fable, ou les Planètes,
comme interlocuteurs, dans la pratique abrégée
qu'il donne au commencement de son Traité des
12. Clefs. En voici la substance.
Dissous du bon or comme la Nature l'enseigne,
dit cet Auteur, tu trouveras une semence qui est
le commencement, le milieu & la fin de l'oeuvre,
de laquelle notre or & sa femme sont produits,
savoir, un subtil & pénétrant esprit, une
âme délicate, nette & pure, & un corps, ou sel
qui est un baume des Astres. Ces trois choses sont
réunies dans notre eau mercurielle. On mena
cette eau au Dieu Mercure son père, qui l'épousa;
il en vint une huile incombustible. Mercure jeta
O iij
@
214 FABLES
ses ailes d'aigle, dévora sa queue de dragon &
attaqua Mars, qui le fit prisonnier, & constitua
Vulcain pour son Geôlier. Saturne se présenta,
& conjura les autres Dieux de le venger des maux
que Mercure lui avait faits. Jupiter approuva les
plaintes de Saturne & donna ses ordres, qui furent
exécutés. Mars alors paru avec une épée
flamboyante, variée de couleurs admirables, &
la donna à Vulcain pour qu'il exécutât la sentence
prononcée contre Mercure, & qu'il réduisit en
poudre les os de ce Dieu. Diane ou la Lune se
plaignit que Mercure tenait son frère en prison
avec lui, & qu'il fallait l'en retirer; Vulcain
n'écouta point sa prière, & ne se rendit même
pas à celle de la belle Vénus qui se présenta avec
tous ses appas. Mais enfin le Soleil parut couvert
de son manteau de pourpre & dans tout son éclat.
Je finis ce traité par la même allégorie que
d'Espagnet. La Toison d'or est gardée par un
Dragon à trois têtes; la première vient de l'eau,
la seconde de la terre, la troisième de l'air. Ces
trois têtes doivent enfin par les opérations se
réunir en une seule, qui sera assez forte & assez
puissante pour dévorer tous les autres Dragons.
Invoquez Dieu pour qu'il vous éclaire; s'il vous
accorde cette Toison d'or, n'en usez que pour sa
gloire, l'utilité du prochain, & votre salut.
@
LES FABLES
E T
LES HIEROGLYPHES
DES
EGYPTIENS.
=================================
LIVRE PREMIER.
INTRODUCTION.
T OUT chez les Egyptiens avait un air demystère, suivant le témoignage de Saint Clément
d'Alexandrie (
a). Leurs maisons, leurs
temples, leurs instruments, les habits qu'ils portaient
tant dans les cérémonies de leur culte,
que dans les pompes & les fêtes publiques,
leurs gestes mêmes étaient des symboles &
des représentations de quelque chose de grand.
Ils avaient puisé ce goût dans les instructions
du plus grand homme qui ait jamais paru.
Il était Egyptien lui-même, nommé
Thoth ou
(a) Stromat. l. 6.
O iv
@
216 FABLES
Phtath par ses compatriotes,
Taut par les Phéniciens
(
a), &
Hermès Trismégiste par les Grecs.
La Nature semblait l'avoir choisi pour son favori,
& lui avait en conséquence prodigué toutes
les qualités nécessaires pour l'étudier & la connaître
parfaitement; Dieu lui avait, pour ainsi
dire, infusé les arts & les sciences, afin qu'il en
instruisît le monde entier.
Voyant la superstition introduite en Egypte,
& qu'elle avait obscurci les idées que leurs pères
leur avaient données de Dieu, il pensa sérieusement
à prévenir l'idolâtrie, qui menaçait de se
glisser insensiblement dans le Culte Divin. Mais
il sentit bien qu'il n'était pas à propos de découvrir
les mystères trop sublimes de la Nature
& de son Auteur à un peuple aussi peu capable
d'être frappé de leur grandeur, qu'il était peu
susceptible de leur connaissance. Persuadé que
tôt ou tard ce peuple les tournerait en abus, il
s'avisa d'inventer des symboles si subtils, & si
difficiles à entendre, que les Sages ou les génies
les plus pénétrants seraient les seuls qui pourraient
y voir clair, pendant que le commun des
hommes n'y trouverait qu'un sujet d'admiration.
Ayant cependant dessein de transmettre ses idées
claires & pures à la postérité, il ne voulut pas
les laisser à deviner, sans déterminer leur signification:,
& sans les communiquer à quelques
personnes. Il fit choix pour cet effet d'un certain
nombre d'hommes qu'il reconnut les plus propres
à être les dépositaires de son secret, & seulement
(a) Euseb. l. I. c. 7.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
217
entre ceux qui pouvaient aspirer au trône.
Il les établit Prêtres du Dieu vivant, après
les avoir rassemblés, & les instruisit de toutes
les sciences & les arts, en leur expliquant ce
que signifiaient les symboles & les hiéroglyphes
qu'il avait imaginés. L'Auteur Hébreu du
livre qui a pour titre
la Maison de Melchisedech,
parle d'Hermès en ces termes: " La maison de
" Canaan vit sortir de son sein un homme d'une
" sagesse consommée, nommé
Adris ou Hermès.
" Il institua le premier des écoles, inventa les
" lettres & les sciences Mathématiques; il apprit
" aux hommes l'ordre des temps; il leur
" donna des lois, il leur montra la manière de
" vivre en société, & de mener une vie douce
" & gracieuse; ils apprirent de lui le culte Divin,
" & tout ce qui pouvait contribuer à les faire
" vivre heureusement; de manière que tous ceux
" qui après lui se rendirent recommandables dans
" les arts & les sciences, ambitionnaient de porter
" le même non d'
Adris. "
Dans le nombre de ces arts & sciences, il y
en avait un qu'il ne communiqua à ces Prêtres
qu'à condition qu'ils le garderaient pour eux
avec un secret inviolable. Il les obligea par serment
à ne le divulguer qu'à ceux qui, après une
longue épreuve, auraient été trouvés dignes de
leur succéder: les Rois leur défendirent même
de le révéler, sous peine de la vie. Cet art était
appelé l'
Art des Prêtres, comme nous l'apprenons
de Salamas (
a), de Mahumet Ben Almaschaudi
(a) De mirabil. mundi.
@
218 FABLES
dans Gelaldinus (
a), d'Ismael Sciachinscia,
& de Gelaldinus lui-même (
b). Alkandi
fait mention d'Hermès dans les termes suivants:
" Du temps d'Abraham vivait en Egypte Hermès
" ou Idris second; que la paix soit sur lui; &
" il fut surnommé Trismégiste, parce qu'il était
" Prophète, Roi & Philosophe. Il enseigna l'Art
" des métaux, l'Alchimie, l'Astrologie, la Magie,
" la science des Esprits.... Pythagore, Bentocle
" (Empédocle), Archélaüs le Prêtre; Socrate,
" Orateur & Philosophe; Platon Auteur
" politique, & Aristote le Logicien, puisèrent
" leur science dans les écrits d'Hermès. " Eusèbe
déclare expressément, d'après Manéthon, qu'Hermès
fut l'instituteur des Hiéroglyphes; qu'il les
réduisit en ordre, & les dévoila aux Prêtres; que
Manéthon, Grand-Prêtre des Idoles, les expliqua
en Langue grecque à Ptolomée Philadelphe.
Ces Hiéroglyphes étaient regardés comme sacrés;
on les tenait cachés dans les lieux les plus secrets
des Temples (
c).
| (a) Fuit autem Nacraus | sicut coeteri peritus artis sa-
|
| artis sacerdotalis & magiae | cerdotalis & magiae, ibid.
|
| peritus; fecit autem ope ma- | (c) Ex scriptis Mane-
|
| giae mirabilia multa & mag- | thonis sebennitae, qui tem-
|
| na...... & cum Nacraus | pore Ptolomaei Philadelphi
|
| fuisset mortuus, successit fi- | Archisacerdos idolorum,
|
| lius ejus Nathras; fuitque | quae sunt in Aegypto, oracu-
|
| sicut pater artis sacerdota- | lo doctus imaginum jacen-
|
| lis & magiae peritus. Hist. | tium in terra Syradica, sa-
|
| Aegypt. | cra dialecto inscriptorum,
|
| (b) Et cum mortuus esset | sacrisque litteris insculpto-
|
| Nathras, regnavit post eum | rum à Thoyt primo Herme-
|
| frater ejus Mesram, fuitque | te, quas interpretatus est
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
219
Le grand secret qu'observèrent les Prêtres, &
les hautes sciences qu'ils professaient, les firent
considérer & respecter de toute l'Egypte, tant
pendant les longues années qu'ils n'eurent point
de communication avec les étrangers, qu'après
qu'ils leur eurent laissé la liberté du commerce.
L'Egypte fut toujours regardée comme le séminaire
des sciences & des arts. Le mystère que
les Prêtres en faisaient irritait encore davantage
la curiosité. Pythagore (
a), toujours envieux d'apprendre,
consentit même à souffrir la circoncision,
pour être du nombre des initiés. Il était
en effet flatteur pour un homme de se trouver
distingué du commun, non par un secret dont
l'objet n'aurait été que chimérique, mais par
des sciences réelles, qu'on ne pouvait apprendre
sans cela, puisqu'elles ne se communiquaient
que dans le fond du Sanctuaire (
b), & seulement
à ceux que l'on en trouvait dignes, par
l'étendue de leur génie, & par leur probité.
Mais comme les lois les plus sages trouvent
toujours des prévaricateurs, & que les choses les
mieux instituées sont sujettes à ne pas durer toujours
dans le même état; les figures hiéroglyphiques,
qui devaient servir de fondement inébranlable
| post Cataclysmum ex sacra | qui in libros sothios, ita
|
| dialecto in linguam Graecam | scribit: Regi magno Pto-
|
| litteris hieroglyficis, & | lomaeo, &c. Euseb. in So-
|
| posuit eas in libro Agatho | zomenis.
|
| daemon secundus Hermes, | (a) S. Clém. d'Alexand.
|
| pater Tat, in adytis tem- | l. I. Strom.
|
| plorum Aegyptiorum, quas | (b) Justin. quaest. ad or-
|
| pronunciavit ipsi Philadel- | thod.
|
| pho Regi secundo Ptolomaeo, |
|
@
220 FABLES
pour appuyer la véritable Religion,
& la soutenir dans toute sa pureté, furent une
occasion de chute pour le peuple ignorant. Les
Prêtres, obligés au secret pour ce qui concernait
certaines sciences, craignirent de le violer en
expliquant ces Hiéroglyphes quant à la Religion,
parce qu'ils s'imaginèrent sans doute, qu'il
se trouverait des gens du commun assez clairvoyants
pour soupçonner que ces mêmes Hiéroglyphes
servaient en même temps de voile à quelques
autres mystères; & qu'ils viendraient enfin
à bout d'y pénétrer. Il fallut donc quelquefois
leur donner le change, & ces explications forcées
tournèrent en abus. Ils ajoutèrent même
quelques symboles arbitraires à ceux qu'Hermès
avait inventés: ils fabriquèrent des fables qui se
multiplièrent dans la suite, & l'on s'accoutuma
insensiblement à regarder comme Dieux les choses
qu'on ne présentait au peuple que pour lui
rappeler l'idée du seul & unique Dieu vivant.
Il n'est pas surprenant que le peuple ait donné
aveuglément dans des idées aussi bizarres. Peu
accoutumé à réfléchir sur les choses qui ne tendent
pas à la ruine de ses intérêts, ou au risque
de sa vie, il laisse à ceux qui ont plus de loisir,
le soin de penser & de l'instruire. Les Prêtres ne
raisonnaient guères avec lui que symboliquement,
& le peuple prenait tout à la lettre. Il
eut dans les commencements les idées qu'il devait
avoir de Dieu & de la Nature; il est même
vraisemblable que le plus grand nombre les conservèrent
toujours. Les Egyptiens, qui passaient
pour les plus spirituels & les plus éclairés de
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
221
tous les hommes, auraient-ils pu donner dans des
absurdités aussi grossières, & dans des puérilités
aussi ridicules que celles qu'on leur attribue? On
ne doit pas même le croire de ceux d'entre les
Grecs qui furent en Egypte, pour se mettre au
fait de ces sciences qu'on n'apprenait que par
hiéroglyphes. Si les Prêtres ne leur dévoilèrent
pas à tous le secret de l'
Art sacerdotal, au moins
ne leur cachèrent-ils pas ce qui regardait la Théologie
& la Physique. Orphée se métamorphosa,
pour ainsi dire, en Egypte, & s'appropria leurs
idées & leurs raisonnements, au point que les
hymnes, & ce qu'elles renferment (
a), annoncent
plutôt un Prêtre d'Egypte, qu'un Poète Grec.
Il fut le premier qui transporta dans la Grèce les
fables des Egyptiens; mais il n'est pas probable
qu'un homme, que Diodore de Sicile appelle
le plus savant des Grecs, recommandable par
son esprit & ses connaissances, ait voulu débiter
dans sa patrie ces fables pour des réalités.
Les autres Poètes, Homère, Hésiode, auraient-ils
voulu de sang froid tromper les peuples, en leur
donnant pour de véritables histoires, des faits
controuvés, & des acteurs qui n'existèrent jamais
en effet?
Un disciple devenu maître, donne communément
| (a) Quod vel inde pater, | sacerdote compositi videan-
|
| quod Orphei Hymni nescio | tur. Kircher. Ob. Pamph.
|
| quid Aegyptiacum. oleant; | l. 2. c. 3. Ce témoignage
|
| imo hieroglyficam doctri- | du P. Kircher n'a pu persua-
|
| nam mysteriosis suis allego- | der les Savants, qui regar-
|
| riis ita exactè exibeant; ut | dent les ouvrages d'Orphée
|
| non à Graeco, sed Aegyptio | comme supposés.
|
@
222 FABLES
ses leçons & ses instructions de la manière
& suivant la méthode qu'il les a reçues. Ils avaient
été instruits, par des fables, des hiéroglyphes,
des allégories, des énigmes; Ils en ont usé de
même. Il s'agissait de mystères; ils ont écrit
mystérieusement. Il n'était pas nécessaire d'en
avertir les Lecteurs; les moins clairvoyants pouvaient
s'en apercevoir. Qu'on fasse seulement
attention aux titres des ouvrages d'Eumolpe, de
Ménandre, de Melanthius, de Jamblique, d'Evanthe,
& de tant d'autres qui sont remplis de
fables, on sera bientôt convaincu qu'ils avaient
dessein de cacher les mystères sous le voile de
ces fictions, & que leurs écrits renferment bien
des choses qui ne se manifestent pas au premier
coup d'oeil, même à une lecture faite avec
attention.
Jamblique s'en explique ainsi au commencement
de son ouvrage; " Les Ecrivains d'Egypte
" pensant que Mercure avait tout inventé, lui
" attribuaient tous leurs ouvrages. Mercure préside
" à la sagesse & à l'éloquence; Pythagore,
" Platon, Démocrite, Eudoxe, & plusieurs autres
" se rendirent en Egypte pour s'instruire
" par la fréquentation des savants Prêtres de ce
" pays-là. Les livres des Assyriens & des Egyptiens
" sont remplis des différentes sciences de
" Mercure, & les colonnes les présentent aux
" yeux du public. Elles sont pleines d'une doctrine
" profonde, Pythagore & Platon y puisèrent
" leur Philosophie. "
La destruction de plusieurs villes, & la ruine
de presque toute l'Egypte par Cambyse, Roi de
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
223
Perse, dispersa beaucoup de Prêtres dans les pays
voisins, & dans la Grèce. Ils y portèrent leurs
sciences; mais ils continuèrent sans doute à les
enseigner à la manière usitée parmi eux, c'est-
à-dire, mystérieusement. Ne voulant pas les prodiguer
à tout le monde, ils les enveloppèrent
encore dans les ténèbres des fables & des hiéroglyphes,
afin que le commun, en voyant, ne
vît rien, & en entendant, ne comprît rien. Tous
puisèrent dans cette source; mais les uns n'en
prenaient que l'eau pure & nette, pendant qu'ils
la troublaient pour les autres, qui n'y trouvèrent
que de la boue.
De là cette source d'absurdités qui ont inondé
la terre pendant tant de siècles. Ces mystères cachés
sous tant d'enveloppes, mal entendus, mal
expliqués, se répandirent dans la Grèce, & de là
par toute la terre.
Ces ténèbres, dans le sein desquelles l'idolâtrie
prit naissance, s'épaissirent de plus en plus.
La plupart des Poètes, peu au fait de ces mystères
quant au fond, enchérirent encore sur les fables
des Egyptiens, & le mal s'accrut jusqu'à la venue
de Jésus-Christ notre Sauveur, qui détrompa les
peuples des erreurs où ces fables les avaient jetés.
Hermès avait prévu cette décadence du culte Divin,
& les erreurs des fables qui devaient prendre
sa place (
a): " Le temps viendra, dit-il, où
" les Egyptiens paraîtront avoir inutilement
" adoré la Divinité avec la piété requise, &
" avoir observé en vain son culte avec tout le
(a) In Asclepio.
@
224 FABLES
" zèle & l'exactitude qu'ils devaient..,. O Egypte!
" ô Egypte! il ne restera de ta Religion que
" les fables; elles deviendront même incroyables
" à nos descendants; les pierres gravées &
" sculptées seront les seuls monuments de ta
" piété. " Il est certain qu'Hermès ni les Prêtres
d'Egypte ne reconnaissaient point la pluralité
des Dieux. Qu'on lise attentivement les Hymnes
d'Orphée, particulièrement celle de Saturne,
où il dit que ce Dieu est répandu dans toutes
les parties qui composent l'Univers, & qu'il n'a
point été engendré; qu'on réfléchisse sur l'Asclépius
d'Hermès, sur les paroles de Parmenide
le Pythagoricien, sur les ouvrages de Pythagore
même, on y trouvera partout des expressions
qui manifestent leur sentiment sur l'unité d'un
Dieu, principe de tout, sans principe lui-même;
& que tous les autres Dieux dont ils font mention
ne sont que des différentes dénominations,
soit de ses attributs, soit des opérations de la
Nature. Jamblique (
a) seul est capable de nous
| (a) Ego vero causam im- | rentes.... Mercurius ipse
|
| primis tibi dicam, ob quam | tradit 20000 voluminibus,
|
| sacri & antiqui Aegyptio- | vel sicut Manethon refert
|
| rum scriptores de his varia | 30000, & in his perfecté
|
| senserint, & insuper hujus | omnia demonstravit. Opor-
|
| saeculi sapientes non eadem | tet igitur de his omnibus ve-
|
| de his ratione loquantur. | ritatem breviter declarare,
|
| Cum enim multae in univer- | atque primum quod primò
|
| so sint essentiae, ac simul | quaeritis. Primus Deus ante
|
| multifariam inter se diffe- | ens & solus, pater est primi
|
| rant, meritò earum, & mul- | Dei, quem gignit manens in
|
| ta earum tradita sunt prin- | unitate sua olitaria, atque
|
| cipia habentia ordines diffé- | id est super intelligible; atque
|
en
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
225
en convaincre, par ce qu'il dit des mystères des
Egyptiens, lorsque ses disciples lui demandèrent
quelle il pensait que fût la première cause & le
premier principe de tout.
Hermès & les autres Sages ne présentèrent
donc aux peuples les figures des choses comme
des Dieux, que pour leur manifester un seul &
unique Dieu dans toutes choses; car celui qui
voit la sagesse (
a), la providence & l'amour de
Dieu manifestées dans ce monde, voit Dieu
même; puisque toutes les créatures ne sont que
des miroirs qui réfléchissent sur nous les rayons
de la sagesse divine. On peut voir là-dessus l'ouvrage
de M. Paul Ernest Jablonski, où il justifie
parfaitement les Egyptiens de l'idolâtrie ridicule
qu'on leur impute (
b).
Les Egyptiens & les Grecs ne prirent pas toujours
ces hiéroglyphes pour de purs symboles
d'un seul Dieu; les Prêtres, les Philosophes de
la Grèce, les Mages de la Perse, &c. furent les
seuls qui conservèrent cette idée; mais celle de
la pluralité des Dieux s'accrédita tellement parmi
| exemplar illius, quod dici- | tas ex uno super essentiam
|
| tur sui pater, sui filius, | essentiae principium, ab eo
|
| unipater & Deus verè bo- | enim essentia, propterea pa-
|
| nus; ille enim major & pri- | ter essentiae nominatur. Ipsa
|
| mus, & fons omnium, & | enim est ens intelligibilium
|
| radix eorum quae prima in- | principium; haec sunt prin-
|
| intelliguntur & intelligunt, | cipia omnium antiquissima;
|
| scilicet idearum. Ab hoc uti- | quae Mercurius proponit de
|
| que unus Deus per se suffi- | Diis. Aethaereis, &c.
|
| ciens, sui pater, sui prin- | (a) S. Denis l'Aréopag.
|
| ceps. Est enim hic princi- | (b) Pantheon Aegyptio-
|
| pium, Deus Deorum, uni- | rum. Francofurti, 1751.
|
I. Partie. P
@
226 FABLES
le peuple, que les principes de la sagesse & de
la Philosophie ne furent pas toujours assez forts
pour vaincre la timidité de la faiblesse humaine
dans ceux qui auraient pu désabuser ce peuple,
& lui faire connaître son erreur. Les Philosophes
paraissaient même en public adopter les absurdités
des fables; ce qui fit qu'un Prêtre d'Egypte,
gémissant sur la puérile crédulité des Grecs, dit
un jour à quelques-uns:
Les Grecs sont des enfants
& seront toujours enfants (
a).
Cette manière d'exprimer Dieu, ses attributs,
la nature, ses principes & ses opérations, fut usitée
de toute l'Antiquité & dans tous les Pays.
On ne croyait pas qu'il fût convenable de divulguer
au peuple des mystères si relevés & si sublimes.
La nature de l'hiéroglyphe & du symbole,
est de conduire à la connaissance d'une chose,
par la représentation d'une autre tout-à-fait différente.
Pythagore, selon Plutarque (
b), fut
tellement saisi d'admiration, quand il vit la
manière dont les Prêtres d'Egypte enseignaient
les sciences, qu'il se proposa de les imiter; il y
réussit si bien, que ses ouvrages sont pleins d'équivoques;
& ses sentences sont voilées sous des
détours, & des façons de s'exprimer très mystérieuses.
Moïse, si nous en voulions croire Rambam
(
c), écrivit ses livres d'une manière énigmatique:
" Tout ce qui est contenu dans la loi
" des Hébreux, dit cet Auteur, est écrit dans
" un sens allégorique ou littéral, par des termes
(a) Plato in Timaeo.
(b) L. de Osir. & Isid.
(c) In exordio Geneseos.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
227
" qui résultent de quelques calculs arithmétiques
" ou de quelques figures géométriques des caractères
" changés, ou transposés, ou rangés harmonieusement
" suivant leur valeur. Tout cela résulte
" des formes des caractères, de leurs jonctions,
" de leurs séparations, de leur inflexion,
" de leur courbure, de leur droiture, de ce qui
" leur manque, de ce qu'ils ont de trop, de leur
" grandeur, de leur petitesse, de leur ouverture,
" &c. "
Salomon regardait les hiéroglyphes, les proverbes
& les énigmes comme un objet digne de
l'étude d'un homme sage; on peut voir les louanges
qu'il leur donne dans tous ses ouvrages.
Le
Sage s'adonnera (
a) à l'étude des paraboles, il
s'appliquera à interpréter les expressions, les sentences
& les énigmes des anciens sages, Il pénétrera
(
b) dans les détours & les subtilités des paraboles,
& discutera les proverbes pour y découvrir
ce qu'il y a de plus caché, &c.
Les Egyptiens ne s'exprimaient pas toujours
par des hiéroglyphes ou des énigmes; ils ne le
faisaient que quand il s'agissait de parler de Dieu
ou de ce qui se passa de plus secret dans les
opérations de la Nature; & les hiéroglyphes de
l'un n'étaient pas toujours les hiéroglyphes de
l'autre. Hermès inventa l'écriture des Egyptiens;
on n'est pas d'accord sur l'espèce de caractère
qu'il mit d'abord en usage; mais on sait qu'il
y en avait de quatre sortes: la (
c) première était
les caractères de l'écriture vulgaire, connue de
| (a) Prov. c. I. | (b) Ecclis. c. 39.
|
| (c) Abenephi. |
|
P ij
@
228 FABLES
tout le monde, & employés dans le commerce
de la vie. La seconde n'était en usage que parmi
les Sages, pour parler des mystères de la Nature;
la troisième était un mélange de caractères & de
symboles; & la quatrième était le caractère sacré,
connu des Prêtres, qui ne s'en servaient que
pour écrire sur la Divinité & ses attributs. Il ne faut
donc pas confondre toutes ces différentes façons
que les Egyptiens avaient pour peindre & corporifier
leurs pensées. Ce défaut de distinction a
occasionné les erreurs où sont tombés nombre
d'Antiquaires, qui n'ayant qu'un objet en vue,
expliquaient tous les monuments antiques conformément
à cet objet. De là les dissertations
multipliées faites par différents Auteurs qui ne
sont point d'accord entr'eux. Il faudrait, pour
réussir parfaitement, avoir des modèles de tous
ces différents caractères. Ce qui serait écrit dans
les Antiques d'une espèce de caractère, serait
expliqué des choses que l'on exprimait par ce
caractère. Si c'était le premier des Egyptiens,
on pourrait assurer que les choses déduites regarderaient
le commerce de la vie, l'histoire, &c.;
si c'était le second, les choses de la Nature; le
quatrième ce qui concerne Dieu, son culte, ou
les fables. On ne se trouverait pas alors dans le
cas de recourir à la conjecture, & d'expliquer un
monument antique d'une chose, pendant qu'il
avait un tout autre objet. Mais il ne nous reste
proprement de certain sur tout cela que les fables,
comme l'avait prévu Hermès dans l'Asclépius
d'Apulée que nous avons cité à ce sujet.
Tout homme sensé qui veut de bonne foi faire
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
229
réflexion sur les absurdités des fables, ne saurait
s'empêcher de regarder les Dieux comme des
êtres imaginaires; puisque les Divinités Païennes
tirent leur origine de celles que les Egyptiens
avaient inventées. Mais Orphée & ceux qui transportèrent
ces fables dans la Grèce, les y débitèrent
de la manière & dans le sens qu'ils les
avaient apprises en Egypte. Si dans ce dernier
pays elles ne furent imaginées que pour expliquer
symboliquement ce qui se passe dans la Nature,
ses principes, ses procédés, ses productions,
& même quelque opération secrète d'un
art qui imiterait la Nature pour parvenir au
même but, on doit sans contredit expliquer les
fables Grecques, au moins les anciennes, celles
qui ont été divulguées par Orphée, Mélampe,
Lin, Homère, Hésiode, &c. dans le même sens,
& conformément à l'intention de leurs Auteurs,
qui se proposaient les Egyptiens pour modèle.
La plupart des ouvrages fabuleux sont parvenus
jusqu'à nous; on peut en faire une analyse réfléchie,
& voir s'ils n'y ont point glissé quelques
traits particuliers qui démasquent l'objet qu'ils
avaient en vue. Toutes les puérilités, les absurdités
qui frappent dans ces fables, montrent
que le dessein de leurs Auteurs n'était pas de
parler de la Divinité réelle. Ils avaient puisé
dans les ouvrages d'Hermès, & dans la fréquentation
des Prêtres d'Egypte, des idées trop pures
& trop relevées de Dieu et de ses attributs, pour
en parler d'une manière en apparence si indécente
& si ridicule. Lorsqu'il s'agit de traiter les
hauts mystères de Dieu, ils le font avec beaucoup
P iii
@
230 FABLES
d'élévation d'idées de sentiments & d'expressions,
comme il convient. Il n'est point alors
question d'incestes, d'adultères, de parricides,
&c. Ils ne pouvaient donc avoir que la Nature
en vue; ils ont personnifié, à la manière des
Egyptiens, les principes qu'elle emploie en ses
opérations; ils les ont représentés sous différentes
faces & enveloppés sous différents voiles, quoiqu'ils
n'entendissent que la même chose. Ils ont
eu l'adresse d'y mêler des leçons de politique,
de morale des traits généraux de Physique; ils
ont quelquefois pris occasion d'un fait historique
pour former leurs allégories; mais toutes ces
choses ne sont qu'accidentelles, & n'en faisaient
pas la base & l'objet. En vain se mettra-t-on
donc en frais pour expliquer ces hiéroglyphes
fabuleux par leur moyen. Ceux qui ont cru devoir
le faire par l'histoire, ont été dans la nécessité
d'admettre la réalité de ces Dieux, Déesses,
Héros & Héroïnes, au moins comme des Rois,
Reines & des gens dont on raconte les actions.
Mais la difficulté de ranger le tout suivant les
règles de la saine chronologie, présente à leur
travail un obstacle invincible: c'est un labyrinthe
dont ils ne se tireront jamais. L'objet de
l'histoire fut dans tous les temps de proposer des
modèles de vertus à suivre, & des exemples pour
former les moeurs; on ne peut guères penser que les
Auteurs de ces fables se soient proposé cet objet
puisqu'elles sont remplies de tant d'absurdités &
de traits si licencieux qu'elles sont infiniment
plus propres à corrompre les moeurs, qu'à les former.
Il serait donc pour le moins aussi inutile de se
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
231
donner la torture pour leur trouver un sens moral.
On peut cependant probablement distinguer
quatre sortes de sens donnés à ces hiéroglyphes,
tant par les Egyptiens, que par les Grecs & les
autres Nations où ils furent en usage. Les ignorants,
dont le commun du peuple est composé,
prenaient l'histoire des Dieux à la lettre, de
même que les fables qui avaient été imaginées en
conséquence: voilà la source des superstitions
auxquelles le peuple est enclin. La seconde
classe était de ceux qui sentant bien que ces histoires
n'étaient que des fictions pénétraient dans
les sens cachés & mystérieux des fables & des
hiéroglyphes, & les expliquaient des causes, des
effets & des opérations de la Nature. Et comme
ils en avaient acquis une connaissance parfaite,
par les instructions secrètes qu'ils se donnaient
les uns aux autres successivement, suivant celles
qu'ils avaient reçues d'Hermès, ils opérèrent des
choses surprenantes en faisant jouer les seuls ressorts
de la Nature, dont ils se proposèrent d'imiter
les procédés pour parvenir au même but. Ce
sont ces effets qui formaient l'objet de l'
Art sacerdotal;
cet Art sur lequel ils s'obligeaient par
serment de garder le secret, & qu'il leur était
défendu, sous peine de mort, de divulguer en
aucune manière à d'autres qu'à ceux qu'ils jugeraient
dignes d'être initiés dans l'Ordre sacerdotal,
d'où les Rois étaient tirés. Cet Art n'était
autre que celui de faire une chose qui pût être
la source du bonheur & de la félicité de l'homme
dans cette vie, c'est-à-dire, la source de la santé,
des richesses & de la connaissance de toute la
P iv
@
232 FABLES
Nature. Ce secret si recommandé ne pouvait pas
avoir d'autres objets. Hermès, en indiquant les
hiéroglyphes, n'avait pas dessein d'introduire
l'idolâtrie, ni de tenir secrètes les idées que l'on
devait avoir de la Divinité; son but était même
de faire connaître Dieu, comme l'unique Dieu,
& d'empêcher que le peuple n'en adorât d'autres,
il s'efforça de le faire connaître dans tous
les individus, en faisant remarquer dans chacun
des traits de la sagesse divine. S'il voila sous
l'ombre des hiéroglyphes quelques mystères sublimes,
ce n'était pas tant pour les cacher au
peuple, que parce que ces mystères n'étaient pas
à sa portée, & que ne pouvant les contenir dans
les bornes d'une connaissance prudente & sage,
il ne manquerait pas d'abuser des instructions
qu'on leur donnerait à cet égard. Les Prêtres
étaient les seuls à qui cette connaissance était
confiée après une épreuve de plusieurs années.
Il fallait donc que ce secret eût un autre objet.
Plusieurs Anciens nous ont dit qu'il consistait
dans la connaissance de ce qu'avaient été Osiris,
Isis, Horus & les autres prétendus Dieux; &
qu'il était défendu, sous peine de perdre la vie
de dire qu'ils avaient été des hommes. Mais ces
Auteurs étaient-ils bien certains de ce qu'ils
avançaient? & quand même ce qu'ils disent serait
vrai, ce secret n'aurait pas pour objet Dieu,
les mystères de la Divinité, & son culte; puisqu'Hermès,
qui obligea les Prêtres à ce secret,
savait bien qu'Osiris, Isis, &c. n'étaient pas
des Dieux, & il ne les eut pas donnés comme
tels aux Prêtres, qu'il aurait instruit de la vérité
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
233
en même temps qu'il aurait induit le peuple en
erreur. On ne peut pas soupçonner un si grand
homme d'une conduite si condamnable, & qui ne
s'accorde en aucune façon avec le portrait qu'on
nous en fait.
Le troisième sens dont ces hiéroglyphes étaient
susceptibles, fut celui de la morale ou des règles
de conduite. Et le quatrième enfin était
proprement celui de la haute sagesse. On expliquait,
par ces prétendues histoires des Dieux,
tout ce qu'il y avait de sublime dans la Religion,
dans Dieu, & dans l'Univers. C'est là où
les Philosophes puisèrent tout ce qu'ils ont dit
de la Divinité. Ils n'en faisaient pas un secret à
ceux qui pouvaient le comprendre. Les Philosophes
Grecs en furent instruits dans la fréquentation
qu'ils eurent avec les Prêtres, & l'on en
a de grandes preuves dans tous leurs ouvrages.
Tous les Auteurs en conviennent; on nomme
même ceux de qui ces Philosophes prirent des
leçons. Eudoxe eut, dit-on, pour maître Conophée
de Memphis; Solon, Sonchis de Saïs; Pythagore,
Oenuphée d'Héliopolis, &c. Mais quoiqu'ils
n'eurent rien de caché pour la plupart de
ces Philosophes, quant à ce qui regardait la Divinité,
& la Philosophie tant morale que physique,
ils ne leur apprirent cependant pas à tous
cet
Art sacerdotal dont nous avons parlé. Qui
dit
Art, dit une chose pratique. La connaissance
de Dieu n'est pas un art, non plus que la connaissance
de la morale, ni même de la Philosophie.
Les anciens Auteurs nous apprennent
qu'Hermès enseigna aux Egyptiens l'Art des
@
234 FABLES
métaux & l'
Alchimie. Le P. Kircher avoue lui-
même, sur le témoignage de l'Histoire & de toute
l'Antiquité, qu'Hermès avait voilé l'art de faire
de l'or sous l'ombre des énigmes & des hiéroglyphes;
& des mêmes hiéroglyphes qui servaient
à ôter au peuple la connaissance des mystères
de Dieu & de la Nature. " Il est si constant,
" dit cet Auteur (
a), que ces premiers
" hommes possédaient l'art de faire l'or, soit
" en le tirant de toutes sortes de matières, soit
" en transmuant les métaux, que celui qui en
" douterait, ou qui voudrait le nier, se montrerait
" parfaitement ignorant dans l'histoire.
" Les Prêtres, les Rois & les Chefs de famille
" en étaient les seuls instruits. Cet Art fut toujours
" conservé dans un grand secret, & ceux
" qui en étaient possesseurs gardèrent toujours
" un profond silence à cet égard, de peur que
" les laboratoires & le sanctuaire les plus cachés
" de la Nature, étant découverts au peuple
" ignorant, il ne tournât cette connaissance au
" détriment & à la ruine de la République.
" L'ingénieux & prudent Hermès prévoyant ce
" danger qui menaçait l'Etat, eut donc raison
" de cacher cet Art de faire de l'or sous les mêmes
" voiles & les mêmes obscurités hiéroglyphiques,
" dont il se servait pour cacher au
" peuple profane la partie de la Philosophie qui
" concernait Dieu, les Anges & l'Univers. "
Le P. Kircher n'est point suspect sur cet article,
puisqu'il a combattu la pierre Philosophale dans
(a) Oedypus Aegypt. T. II. p. 2. de Alchym. c. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
235
toutes les circonstances où il a eu occasion d'en
parler. Il faut donc que l'évidence & la force de
la vérité lui aient arraché de tels aveux; sans
cela, il est assez difficile de le concilier avec lui-
même. Il dit dans sa Préface sur l'Alchimie des
Egyptiens: " Quelque Aristarque s'élèvera sans
" doute contre moi de ce que j'entreprends de
" parler d'un Art que bien des gens regardent
" comme odieux, trompeur, sophistique, plein
" de supercheries, pendant que beaucoup d'autres
" personnes en ont une idée comme d'une
" science qui manifeste le plus haut degré de la
" sagesse divine & humaine. Mais qu'il sache
" que m'étant proposé d'expliquer, en qualité
" d'Oedipe, tout ce que les Egyptiens ont voilé
" sous leurs hiéroglyphes, je dois traiter de cette
" science qu'ils avaient ensevelie dans les mêmes
" ténèbres des symboles. Ce n'est pas que
" je l'approuve, ou que je pense qu'on puisse
" tirer de cette science aucune utilité quant à
" la partie qui concerne l'art de faire de l'or;
" mais parce que toute la respectable Antiquité
" en parle, & nous l'a transmise sous le sceau
" d'une infinité d'hiéroglyphes & de figures
" symboliques. Il est certain que de tous les arts
" & de toutes les sciences qui irritent la curiosité
" humaine, & auxquelles l'homme s'applique,
" je n'en connais point qui ait été attaquée
" avec plus de force, & qui ait été mieux
" défendue. " Il rapporte dans le cours de l'ouvrage
un grand nombre de témoignages d'Auteurs
anciens, pour prouver que cette science était
connue chez les Egyptiens; qu'Hermès l'enseigna
@
236 FABLES
aux Prêtres; & qu'elle était tellement en honneur
dans ce pays-là, que c'était un crime digne de
mort (
a) de la divulguer à d'autres qu'aux Prêtres,
aux Rois & aux Philosophes de l'Egypte.
Le même Auteur conclut, malgré tous ces témoignages
(
b), que les Egyptiens ne connaissaient
point la pierre Philosophale, & que leurs
hiéroglyphes n'avaient point sa pratique pour
objet. Il est surprenant que s'étant donné la peine
de lire les Auteurs qui en traitent, pour expliquer
par eux l'hiéroglyphe Hermétique dont il donne
la figure, & que les copiant, pour ainsi dire,
mot pour mot à cet effet, tels que sont les douze
| (a) Major hujus arcanae | niciem cederent, regnoque
|
| scientiae honor habebatur | ultimam meritò ruinam ad-
|
| Aegyptiis, qui praeter Re- | ducerent. Unde non sine ra-
|
| ges, Sacerdotes & Philoso- | tione ingeniosissimus Mer-
|
| phos summo & acuto ingenio | curius tanta damna praevi-
|
| praeditos homines, nullum | dens, sicut diviniorem de
|
| alium hominum eam callere, | Deo, Angelis, Mundo,
|
| crimen rebantur non nisi | Philosophiae portionem, re-
|
| morte piandum; unde non | conditissimis symbolis, ne
|
| sine ratione tot ac tantis | communi usui paterent, ob-
|
| abstrusis symbolorum notis | velavit; sic & hanc artem
|
| eandem obvelabant, ne in | auriferam inter eas scien-
|
| plebeia insipientiae abusum | tias, quae sublunaris sub-
|
| eam cum notabili regni prae- | terraneique mundi aecono-
|
| judicio, imo ruina, verti | miam contemplantur, ar-
|
| contingerent. Kirch. loc. | canissam, divinissimam-
|
| cit. | que meritò iisdem hierogly-
|
| Fuit autem data opera | phicarum notarum obscuri-
|
| summo silentio à possessori- | tatibus à profanorum lec-
|
| bus ideo suppressa, ne arca- | tione longè semotissimam
|
| niora naturae gazophilacia | abtexit. Ibid. cap. I.
|
| ignarae plebi aperta in con- | (b) De Alchym. Aegypt.
|
| clamatam Reipublicae per- | c. 7.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
237
traités du Cosmopolite, & l'
Arcanum Hermeticae
Philosophiae opus de d'Espagnet, &c. le P. Kircher
ose soutenir que cette figure & les autres
hiéroglyphes ne regardent pas la pierre Philosophale,
dont les Auteurs que je viens de citer
traitent, comme on dit,
ex professo. Puisque tout
ce que ces Auteurs disent concerne la pierre Philosophale,
le P. Kircher n'a dû employer leurs
raisonnements que pour cet objet. " Les Egyptiens,
" dit-il (
a); n'avaient point en vue la
" pratique de cette pierre; & s'ils touchent quelque
" chose de la préparation des métaux, &
" qu'ils dévoilent les trésors les plus secrets des
" minéraux; ils n'entendaient pas pour cela ce
" que les Alchimistes anciens & modernes entendent;
" mais ils indiquaient une certaine
" substance du monde inférieur analogue au Soleil;
" douée d'excellentes vertus, & de propriétés
" si surprenantes, qu'elles sont fort au
" dessus de l'intelligence humaine, c'est-à-dire,
" une quintessence cachée dans tous les mixtes,
" imprégnée de la vertu de l'esprit universel du
" monde, que celui qui, inspiré de Dieu &
" éclairé de ses divines lumières, trouverait le
" moyen d'extraire, deviendrait par son moyen
" exempt de toutes infirmités, & mènerait une
" vie pleine de douceur & de satisfactions. Ce
" n'était donc pas de la pierre Philosophale
" qu'ils parlent, mais de l'élixir dont je viens
" de parler. "
Si ce que nous venons de rapporter du Père
(a) Loc cit.
@
238 FABLES
Kircher n'est pas précisément la pierre Philosophale,
je ne sais pas en quoi elle consiste. Si l'idée
qu'il en avait n'était pas conforme à celle que
nous en donnent les Auteurs, tout ce qu'il dit
contr'elle ne la regarde pas. On peut en juger,
tant par ce que nous avons dit jusqu'ici, que
par ce que nous en dirons dans la suite. L'objet
des Philosophes Hermétiques anciens ou modernes,
fut toujours d'extraire d'un certain sujet,
par des voies naturelles, cet élixir ou cette quintessence,
dont parle le P. Kircher; & d'opérer,
en suivant les lois de la Nature, de manière à
le séparer des parties hétérogènes dans lesquelles
il est enveloppé, afin de le mettre en état d'agir
sans obstacles, pour délivrer les trois règnes de
la nature de leurs infirmités; ce qu'on ne saurait
guères nier être possible; puisque cet esprit
universel étant l'âme de la Nature, & la base de
tous les mixtes, il leur est parfaitement analogue,
comme il l'est par ses effets & ses propriétés
avec le Soleil; c'est pourquoi les Philosophes
disent que le Soleil est son père, & la Lune sa
mère.
Il ne faut pas confondre les Philosophes Hermétiques
ou les vrais Alchimistes avec les Souffleurs:
ceux-ci cherchent à faire de l'or immédiatement
avec les matières qu'ils emploient;
& les autres cherchent à faire une quintessence,
qui puisse servir de panacée universelle pour
guérir toutes les infirmités du corps humain, &
un élixir pour transmuer les métaux imparfaits
en or. C'est proprement les deux objets que se
proposaient les Egyptiens, suivant tous les Auteurs
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
239
tant anciens que modernes. C'est cet Art
sacerdotal dont ils faisaient un si grand mystère;
& que les Philosophes tiendront toujours enveloppé
dans l'obscurité des symboles & les ténèbres
des hiéroglyphes. Ils se contenteront de dire
avec Haled (
a): « Qu'il y a une essence radicale,
" primordiale, inaltérable dans tous les
" mixtes, qu'elle se trouve dans toutes les choses
" & en tous lieux; heureux celui qui peut comprendre
" & découvrir cette secrète essence, &
" la travailler comme il faut! Hermès dit aussi
" que l'eau est le secret de cette chose, & l'eau
" reçoit sa nourriture des hommes. Marcunes
" ne fait pas de difficulté d'assurer que tout ce qui
" est dans le monde se vend plus cher que cette
" eau; car tout le monde la possède; tout le
" monde en a besoin. Abuamil dit, en parlant
" de cette eau, qu'on la trouve en tout lieu,
" dans les plaines, les vallées, sur les montagnes;
" chez le riche & le pauvre, chez le fort
" & le faible. Telle est la parabole d'Hermès
" & des Sages, touchant leur pierre; c'est une
" eau, un esprit humide, dont Hermès a enveloppé
" la connaissance sous des figures symboliques
" les plus obscures, & les plus difficiles
" à interpréter. "
La matière d'où se tire cette essence renferme
un feu caché & un esprit humide; il n'est donc
pas surprenant qu'Hermès nous l'ait représentée
sous l'emblème hiéroglyphique d'Osiris, qui veut
dire
feu caché (
b), & d'Isis, qui étant prise pour
(a) Comment. in Hermet.
(b) Kirch. Oedip. Aegypt. T. I. p. 176.
@
240 FABLES
la Lune, signifie une nature humide. Diodore de
Sicile confirme cette vérité, en disant, que les
Egyptiens qui regardent Osiris & Isis comme des
Dieux, disent qu'ils parcourent le monde sans
cesse; qu'ils nourrissent & font croître tout, pendant
les trois saisons de l'année, le Printemps,
Eté & Hiver; & que la nature de ces Dieux
contribue infiniment à la génération des animaux,
parce que l'un est igné & spirituel, l'autre
humide & froid; que l'air est commun à tous
deux; enfin que tous les corps en sont engendrés,
& que le Soleil & la Lune perfectionnent
la nature des choses (
a). Plutarque (
b) nous
assure de son côté, que tout ce que les Grecs nous
chantent & nous débitent des Géants, des Titans,
des crimes de Saturne, & des autres Dieux,
du combat d'Apollon avec Python, des courses
de Bacchus, des recherches & des voyages de
| (a) Hos Deos arbitrati | perfici. Diodor. l. I. c. I.
|
| (Aegyptii.) dicunt eos uni- | (b) Quae de Gigantibus
|
| versum circumire orbem, | & Titanibus apud Graecos
|
| aut nutrire augereque cor- | cantantur, & Saturni sce-
|
| pora tribus anni temporibus | lera, Pythonis certamen
|
| motu continuo perficientes | cum Apolline, exilia Bac-
|
| orbem, Vere, Aestate ac | chi, Cereris errores, non
|
| Hyeme; quorum Deorum | absunt ab Osidiris & Isidis
|
| natura plurimum conferat | eventu, aliisque similibus,
|
| ad omnium animentium ge- | quae ab ominibus sunt li-
|
| nerationem; cum alter ig- | centiosè consista; eadem quo-
|
| neus ac spiritualis existat, | que earum ratio, quae in
|
| altera humida & frigida; | mysticis sacris occultè agun-
|
| aër utique communis: ab eis | tur, & efferri ad vulgus, aut
|
| itaque generari, atque nu- | ab eo videri nefas dicitur.
|
| triri corpora omnia, rerum- | Plutarchus de Iside.
|
| que naturam à Sole & Luna |
|
Cérès,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
241
Cérès, ne diffèrent point de ce qui regarde Osiris
& Isis; & que tout ce qu'on a inventé de semblable
avec assez de liberté dans les fables que
l'on divulgue, doit être entendu de la même
manière, comme ce qui s'observe dans les mystères
sacrés, & que l'on dit être un crime de le
dévoiler au peuple.
Tout étant dans la Nature engendré du chaud
& de l'humide, les Egyptiens donnèrent à l'un
le nom d'Osiris, à l'autre celui d'Isis, & dirent
qu'ils étaient frère & soeur, époux & épouse. On
les prit toujours pour la Nature même, comme
nous le verrons dans la suite.
Quand on voudra ne pas recourir à des subtilités,
il sera aisé de découvrir ce que les Egyptiens,
les Grecs, &c. entendaient par leurs hiéroglyphes
& leurs fables. Ils les avaient si ingénieusement
imaginés, qu'ils cachaient plusieurs
choses sous la même représentation, comme ils
n'entendaient aussi qu'une même chose par divers
hiéroglyphes & divers symboles: les noms,
les figures, les histoires mêmes étaient variés;
mais le fond & l'objet n'étaient point différents.
On sait, & il ne faut qu'ouvrir les ouvrages
des Philosophes Hermétiques, pour voir au premier
coup d'oeil qu'ils ont dans tous les temps
non seulement suivi la méthode des Egyptiens
pour traiter de la pierre Philosophale, mais qu'ils
ont aussi employé les mêmes hiéroglyphes &
les mêmes fables en tout ou en partie, suivant
la manière dont ils étaient affectés. Les Arabes
ont imité de plus près les Egyptiens, parce qu'ils
traduisirent dans leur langue un grand nombre
I. Partie.
Q
@
242 FABLES
des traités Hermétiques & autres, écrits en langue
& style Egyptiens. La proximité du pays,
& par conséquent la fréquentation & le commerce
plus particulier des deux Nations peut
aussi y avoir beaucoup contribué. Cette unanimité
d'idées, & cet usage non interrompu depuis
tant de siècles forment, sinon une preuve sans
réplique, du moins une présomption que les
hiéroglyphes des Egyptiens & les fables avaient
été imaginés en vue du grand oeuvre, & inventés
pour instruire de sa théorie & de sa pratique quelques
personnes seulement, pendant qu'à cause
des abus & des inconvénients qui en résulteraient,
on tiendrait l'une & l'autre cachées au
peuple, & à ceux qu'on n'en jugerait pas dignes.
Je ne suis donc pas le premier qui ait eu l'idée
d'expliquer ces hiéroglyphes & ces fables par les
principes, les opérations & le résultat du grand
oeuvre, appelé aussi pierre Philosophale, & Médecine
dorée. On les voit répandus presque dans
tous les ouvrages qui traitent de cet Art mystérieux.
Quelques Chimistes ont même fait des
traités dans la même vue que moi. Fabri de Castelnaudari
donna dans le siècle dernier quelque
chose sur les travaux d'Hercule, sous le titre
d'
Hercules Philochymicus; Jacques Tolle voulut
embrasser toute la fable dans un petit ouvrage
intitulé:
Fortuita. Il n'est pas surprenant que
l'un & l'autre n'aient pas réussi parfaitement.
Le premier paraît avoir lu les Philosophes Hermétiques,
mais assez superficiellement, pour
n'avoir pas été en état d'en faire une concordance
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
243
judicieuse, & de pénétrer dans leurs véritables
principes. Le second, trop entêté de la Chimie
vulgaire, ne jurait que par Basile Valentin, qu'il
n'entendait sans doute pas, puisqu'il l'explique
presque toujours à la lettre, quoique suivant
Olaus Borrichius (
a), Basile Valentin soit un
des Auteurs Hermétiques des plus difficiles à entendre,
tant à cause des altérations qu'on a mises
dans ses traités, que par le voile obscur des énigmes,
des équivoques, & des figures hiéroglyphiques
dont il les a farcis.
Michel Maier a fait un grand nombre d'ouvrages
sur cette matière; on peut en voir l'énumération
dans le Catalogue des Auteurs Chimistes,
Métallurgistes, & Philosophes Hermétiques,
que M. l'Abbé Lenglet du Fresnoy a inséré
dans son histoire de la Philosophie Hermétique.
D'Espagnet estimait entr'autres ouvrages de Majer,
son traité des Emblèmes, parce qu'ils représentent,
dit-il, avec assez de clarté aux yeux des
clairvoyants ce que le grand oeuvre a de plus
secret & de plus caché. J'ai lu avec attention
plusieurs des traités de Michel Majer, & ils
m'ont été d'un si grand secours, que celui qui à
pour titre
Arcana Arcanissima, a servi de canevas
à mon ouvrage, au moins pour sa distribution,
car je n'ai pas toujours suivi ses idées.
Cet Auteur embrouillait ses raisonnements quand
il ne voulait ou ne pouvait pas expliquer certains
traits de la fable, soit que le secret si recommandé
aux Philosophes lui tînt fort à coeur,
(a) Prospect. Chym. celebr.
Q ij
@
244 FABLES
& qu'il craignît d'être indiscret, soit (comme on
pourrait le croire) que sa discrétion fut forcée.
Les Philosophes Hermétiques qui ont employé
les allégories de la fable, sont pour le
moins aussi obscurs que la fable même, pour
ceux qui ne sont pas Adeptes; ils n'ont répandu
de lumière sur elle qu'autant qu'il en fallait
pour nous faire comprendre que ses mystères n'étaient
pas des mystères pour eux " Souvenez-
" vous bien de ceci, dit Basile Valentin (
a):
" travaillez de manière que Pâris puisse défendre
" la belle & noble Hélène; empêchez que
" la ville de Troye ne soit ravagée de nouveau
" par les Grecs; faites en sorte que Priam &
" Ménélas ne soient plus en guerre & en affliction;
" Hector & Achille seront bientôt d'accord;
" ils ne combattront plus pour le sang
" royal; ils auront alors une Monarchie qu'ils
" laisseront même en paix à tous leurs descendants.
" " Cet Auteur introduit tous les principaux
Dieux de la fable dans ses douze Clefs.
Raymond Lulle parle souvent de l'Egypte & de
l'Ethiopie. L'un enfin emploie une fable, l'autre
une autre; mais toujours allégoriquement.
Toutes les explications que je donnerai sont
prises de ces Auteurs, ou appuyées sur leurs textes
& leurs raisonnements; elles seront si naturelles,
qu'il sera aisé d'en conclure que la véritable
Chimie fut la source des fables, qu'elles en
renferment tous les principes & les opérations,
& qu'en vain se donne-t-on la torture pour les
(a) Traité du Vitriol.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
245
expliquer nettement par d'autres moyens. Je ne
pense pas que tout le monde en convienne; l'usage
s'est introduit d'expliquer les Antiquités par
l'histoire & la morale; cet usage a même prévalu,
& s'est accrédité au point que le préjugé
fait regarder toute autre application comme des
rêveries. On regardera celles-ci dans tel point
de vue qu'on voudra, peu m'importe. J'écris
pour ceux qui voudront me lire, pour ceux qui
ne pouvant sortir du labyrinthe où ils se trouvent
engagés, en suivant les systèmes ci-dessus,
chercheront ici un fil d'Ariadne, qu'ils y trouveront
certainement; pour ceux qui, versés dans
la lecture assidue des Philosophes Hermétiques,
sont plus en état de porter un jugement sain &
désintéressé. Ils y trouveront de quoi fixer leurs
idées vagues & indéterminées sur la matière du
grand oeuvre, & sur la manière de la travailler.
Quant à ceux qui, aveuglés par le préjugé ou
par de mauvaises raisons, prêtent aux Egyptiens,
aux Pythagore, aux Platon, aux Socrate & aux
autres grands hommes des idées aussi absurdes
que celles de la pluralité des Dieux, je les prie
seulement de concilier, avec ce sentiment, l'idée
de la haute sagesse que l'on remarque dans tous
leurs écrits, & qu'on leur accorde avec raison.
Je les renverrai à une lecture de leurs ouvrages,
plus sérieuse & plus réfléchie, pour y trouver ce
qui leur avait échappé. Je n'ai garde d'ambitionner
les applaudissements de ceux à qui la Philosophie
Hermétique est tout-à-fait inconnue. Ils ne
pourraient guères juger de cet ouvrage que comme
un aveugle juge des couleurs.
Q iij
@
246 FABLES
=================================
CHAPITRE
PREMIER.
Des Hiéroglyphes des Egyptiens.
L ORSQU'ON prend à la lettre les fables d'Egypte,& qu'on les explique de la Divinité,
rien de plus bizarre, rien de plus ridicule, rien
de plus extravagant. Les Antiquaires ont suivi
communément ce système dans leurs explications
des monuments qui nous restent. J'avoue que
ce sont très souvent des marques de la superstition,
qui prévalut parmi le peuple dans les
temps postérieurs à celui où Hermès imagina
les hiéroglyphes; mais pour dévoiler ce qu'ils
ont d'obscur, il faut nécessairement remonter à
leur institution, & se mettre au fait de l'intention
de ceux qui les ont inventés. Ni les idées
que le peuple y attachait, ni celles qu'en avaient
même des Auteurs Grecs ou Latins, quoique
très savants sur d'autres choses, ne doivent nous
servir de guide dans ces occasions-là. S'ils n'ont
fréquenté que le peuple, ils n'ont pu avoir à cet
égard que des idées populaires. Il faut être assuré
qu'ils avaient été initiés dans les mystères d'Osiris,
d'Isis, &c. & instruits par les Prêtres à qui
l'intelligence de ces hiéroglyphes avait été confiée.
Hermès dit plus d'une fois dans son dialogue
avec Asclepius, que Dieu ne peut être représenté
par aucune figure; qu'on ne peut lui
donner de nom, parce qu'étant seul, il n'a pas
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
247
besoin d'un nom distinctif; qu'il n'a point de
mouvement, parce qu'il est partout, qu'il est
enfin son propre principe, & son père à lui-
même. Il n'y a donc pas d'apparence qu'il ait
prétendu le représenter par des figures, ni le faire
adorer sous les noms d'Osiris, d'Isis, &c.
Plusieurs Anciens peu au fait des vrais sentiments
d'Hermès & des Prêtres ses successeurs,
ont donné occasion à ces fausses idées, en débitant
que les Egyptiens disaient de la Divinité,
ce qu'ils ne disaient en effet que de la Nature.
Hermès voulant instruire les prêtres qu'il avait
choisis, leur disait qu'il y avait deux principes
des choses, l'un bon, & l'autre mauvais; & si
nous en croyons Plutarque, toute la Religion
des Egyptiens était fondée là-dessus. Nombre
d'autres Auteurs ont pensé comme Plutarque, sans
trop examiner si ce sentiment était fondé sur une
erreur populaire, & si les Prêtres, chargés d'instruire
le peuple, pensaient réellement ainsi de
la Divinité, ou des principes des mixtes, l'un
principe de vie, l'autre principe de mort. Sur ce
sentiment de Plutarque, appuyé par d'autres Auteurs,
des Antiquaires ont hasardé des explications
de plusieurs monuments que le temps a épargnés,
& l'on a adopté leurs idées, parce qu'on
n'en trouvait pas de plus vraisemblables. Il est
cependant vrai que bien des Antiquaires ont assez
de discrétion pour avouer qu'ils ne parlent dans
plusieurs cas que par conjectures, & qu'on ne
peut expliquer certains monuments qu'en devinant.
(
a) Le premier qui le présente dans l'Antiquité
(a) 2. p. du T. II. pag. 271, planche 105.
Q iv
@
248 FABLES
expliquée de D. de Montfaucon en est
un exemple, suivant le système reçu: ce Savant
nous avertit qu'il s'en trouve bien d'autres de
cette espèce dans le cours de son ouvrage. Il n'y
a cependant dans ce monument rien de difficile
à entendre, & il en est très peu qui présentent
les choses plus au naturel. Tout homme un peu
versé dans la science Hermétique, l'aurait compris
au premier coup-d'oeil; & n'aurait pas eu
besoin de recourir à un Oedipe, ou à la conjecture
pour en donner l'explication. On en jugera,
en comparant l'explication que D. de Montfaucon
en a donnée, avec celle que je donnerai.
" Ce monument, dit notre Auteur, est une
" pierre sépulcrale, qu'on appelait
Ara, que
A.
" Herennuleius Hermès a fait pour sa femme,
" pour lui, pour ses enfants, & pour sa postérité.
" Il est représenté lui-même au milieu de
" l'inscription, sacrifiant aux mânes. De l'autre
" côté de la pierre sont deux serpents, dressés sur
" leur queue, & mis de face l'un contre l'autre,
" dont un tient un oeuf dans sa bouche, & l'autre
" semble vouloir le lui ôter. "
M. Fabreti à qui ce monument appartenait,
avait voulu expliquer ce symbole; mais comme
il ne satisfaisait pas D. de Montfaucon, celui-ci
l'explique dans les termes suivants. " Avant que
" d'avancer ma conjecture sur ce monument,
" il faut remarquer qu'on trouve à Rome &
" dans l'Italie quantité de ces marques des superstitions
" Egyptiennes, que les Romains
" avaient adoptées. Celle-ci est du nombre: c'est
" une image dont la signification ne peut être
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
249
" que symbolique. Les anciens Egyptiens reconnaissaient
" un bon principe qui avait fait
" le monde; ce qu'ils exprimaient allégoriquement
" par un serpent qui tient un oeuf à la
" bouche; cet oeuf signifiait le monde créé. Ce
" serpent donc qui tient l'oeuf à la bouche sera
" le bon principe qui a créé le monde & qui le
" soutient. Mais comme les Egyptiens admettaient
" deux principes, l'un bon, l'autre mauvais,
" il faudra dire que l'autre serpent qui dressé
" sur sa queue, est opposé au premier, sera
" l'image du mauvais principe qui veut ôter le
" monde à l'autre. "
Pour mettre le Lecteur en état de juger si mon
explication sera plus naturelle que celle de D.
de Montfaucon, je vais donner une description
de cette pierre prétendue sépulcrale. Les deux
serpents sont dressés sur leur queue repliée en
cercle; l'un tient l'oeuf entre ses dents, l'autre
a la tête appuyée dessus, la bouche un peu ouverte,
comme s'il voulait mordre l'autre, & lui
disputer cet oeuf. Tous deux ont une crête à peu-
près carrée. Sur l'autre côté de la pierre, est la
figure d'un homme debout, en habit long, les
manches retroussées jusqu'au coude; il tient le
bras droit étendu, & une espèce de cerceau à la
main, au centre duquel paraît un autre petit
cercle, ou un poing. De la main gauche il relève
sa robe, en la tenant appuyée sur la hanche. Autour
de cette figure sont gravées les paroles suivantes:
A Herennuleius Hermes fecit conjugi bene
merenti Juliae L. F. Latinae sibi & suis posterque eor.
Il n'est pas nécessaire de recourir à la Religion
@
250 FABLES
des Egyptiens pour expliquer ce monument. Les
deux principes qu'admettaient les Prêtres d'Egypte
ne doivent s'entendre que des deux principes
bons & mauvais de la Nature, qui se trouvent
toujours mêlés dans ses mixtes, & qui concourent
à leur composition; c'est pourquoi ils
disaient qu'Osiris & Typhon était frères, &
que ce dernier faisait toujours la guerre au premier.
Osiris était le bon principe, ou l'humeur
radicale, la base du mixte, & la patrie pure &
homogène, Typhon était le mauvais principe,
ou les parties hétérogènes, accidentelles, & principe
de destruction & de mort, comme Osiris
l'était de vie & de conservation.
Les deux serpents du monument dont il s'agit,
représentent à la vérité deux principes, mais les
deux principes que la Nature emploie dans la
production des individus: on les appelle, par
analogie, l'un mâle & l'autre femelle; tels sont
les deux serpents entortillés autour du caducée de
Mercure, l'un mâle & l'autre femelle, qui sont
aussi représentés tournés l'un contre l'autre, &
entre leurs deux têtes une espèce de globe ailé
qu'ils semblent vouloir mordre. Les crêtes carrées
des deux serpents du monument dont nous
parlons, sont un symbole des éléments, dont le
grand & le petit monde sont formés, & l'oeuf
est le résultat de la réunion de ces deux principes
de la Nature. Mais comme dans la composition
des mixtes il y a des principes purs & homogènes,
& des principes impurs & hétérogènes,
il se trouve une espèce d'inimitié entr'eux; l'impur
tend toujours à vouloir corrompre le pur:
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
251
c'est ce qui se voit représenté par le serpent qui
semble vouloir disputer l'oeuf à celui qui en est en
possession. La destruction des individus n'est produite
que par ce combat mutuel.
Voilà ce qu'on peut dire pour expliquer en général
cette partie du monument dont nous parlons.
Mais son Auteur avait sans doute une intention
moins générale; il est certain qu'il voulait
signifier quelque chose de particulier. Rapprochons
toutes les parties symboliques de ce monument:
le rapport qu'elles ont entr'elles nous dévoilera
cette intention particulière.
Celui qui fait faire ce monument se nomme
Herennuleius Hermès, & il porte un habit long
comme les Philosophes; il y a donc grande apparence
que cet Herennuleius était un de ces
savants initiés dans les Mystères Hermétiques;
(ce qui est désigné par son surnom d'Hermès),
qui, comme je l'ai dit ci-devant, étant instruit
de ces mystères, prenait le nom d'Aris ou
Hermès. Il tient à la main droite une espèce de
cerceau, que D. de Montfaucon a pris sans doute
pour une
patère ou tasse, & a décidé en conséquence
de cette erreur, qu'Herennuleius faisait
un sacrifice aux mânes; rien autre ne peut y
désigner cette action. Ce cerceau n'est point une
patere; c'est le signe symbolique de l'or, ou du
Soleil terrestre & hermétique, que les Chimistes
mêmes vulgaires représentent encore aujourd'hui
de cette manière

. C'est à cette face du monument
qu'il faut rapporter en particulier l'hiéroglyphe
des deux serpents & de l'oeuf, qui se
trouvent sur la face opposée, pour n'en faire
@
252 FABLES
qu'un tout, dont le résultat consiste dans cet
or Philosophique que présente Herennuleius.
Voici donc comment il faut expliquer ce monument
en particulier.
Les deux serpents sont les deux principes de
l'art sacerdotal ou hermétique, l'un mâle ou feu,
terre fixe, & soufre; l'autre femelle eau volatile
& mercurielle qui concourent tous deux à la
formation & génération de la pierre Hermétique,
que les Philosophes appelaient oeuf &
petit monde, qui est composé des quatre éléments,
représentés par les deux crêtes carrées, mais
dont deux seulement sont visibles, la terre & l'eau.
On peut aussi expliquer l'oeuf du vase, dans lequel
l'oeuf se forme, par le combat du fixe &
du volatil, qui se réunissent enfin l'un & l'autre,
& ne font plus qu'un tout fixe, appelé or Philosophique,
ou soleil Hermétique. C'est cet or
qu'Herennuleius montre au spectateur comme le
résultat de son art. Le plus grand nombre des
Philosophes qui ont traité de cette science, ont
représenté ses deux principes sous le symbole de
deux serpents. On en trouve une infinité de preuves
dans cet ouvrage. L'inscription de ce monument
nous apprend seulement qu'Herennuleius
a fait cet or comme une source de santé & de
richesses, pour lui, pour son épouse qu'il aimait
tendrement, pour ses enfants & sa postérité.
J'ai apporté cet exemple pour faire voir combien
il est aisé d'expliquer les hiéroglyphes de
certains monuments Egyptiens, Grecs, &c. quand
on les rappelle à la Philosophie Hermétique,
sans les lumières de laquelle ils deviennent inintelligibles
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
253
& inexplicables. Je ne prétends cependant
pas qu'on puisse par son moyen les
expliquer tous. Quoiqu'elle ait été la source, la
base & le fondement des hiéroglyphes, elle n'a
pas été l'objet de tous les monuments hiéroglyphiques
qui nous restent. La plupart sont historiques,
ou représentent quelques traits de la fable,
souvent ajustés suivant la fantaisie de celui qui
les commandait à l'Artiste, ou celle de l'Artiste
même, qui n'étant pas initiés dans les mystères
des Egyptiens, des Grecs, des Romains, &c.
conservaient seulement le fond, selon les instructions
fort défectueuses & peu éclairées qu'ils
en avaient; ils suivaient pour le reste leur goût
& leur imagination.
............. Pictoribus atque Poëtis
Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.
Horat. in Art. Poët.
Et Cicéron dans son Traité
de Natura Deorum,dit que les Dieux nous présentent les figures qu'il
a plu aux Peintres & aux Sculpteurs de leur donner.
Nos Deos omnes eâ facie novimus, quâ
Pictores fictoresque voluerunt. Lib. 2 de Nat.
Deor.
Il nous reste donc des monuments hiéroglyphiques
de toutes les espèces; & ceux des Egyptiens
ont ordinairement pour fondement Osiris, Isis,
Horus & Typhon, avec quelques traits de leur
histoire fabuleuse. Les uns sont défigurés par les
Artistes ignorants; les autres conservent la pureté
de leur invention, quand ils ont été faits ou
@
254 FABLES
conduits par des Philosophes, ou des personnes
bien instruites. Nous avons encore aujourd'hui
sous nos yeux des exemples de cela. Un Sculpteur
fait un groupe de statues, un Peintre fait
un tableau; l'un & l'autre a un sujet déterminé;
mais pourvu qu'ils représentent ce sujet de manière
à le faire reconnaître au premier coup d'oeil,
& qu'ils gardent le costume, quant à tout ce
qui est nécessaire pour les figures & l'action;
combien se trouve-t-il d'Artistes qui y ajoutent
des figures inutiles, & pour le dire en termes de
l'Art, des
figures à louer? combien y mettent-ils
des ornements arbitraires & de fantaisies, des
coquillages, des fleurs, quelquefois des animaux,
des rochers, &c. ? Si les Artistes instruits tombent
quelquefois dans ce défaut, que doit-on penser
des ignorants qui n'ont souvent qu'une bonne
main, & une fougue d'imagination qui enfante
tout ce qu'ils mettent au jour? Folie que vouloir
se mettre en tête d'expliquer toutes leurs productions.
Y en a-t-il moins à faire des dissertations
pleines de recherches & d'érudition sur des
bagatelles & des choses très peu intéressantes,
qui se rencontrent dans beaucoup de monuments
antiques?
Il est constant que les hiéroglyphes ont pris
naissance en Egypte; & la plus commune opinion
en regarde Hermès comme l'inventeur,
quoique les plus anciens Ecrivains de l'histoire
d'Egypte ne nous apprennent rien d'absolument
certain sur l'origine des caractères de l'écriture &
des sciences. On ne trouve même rien de positif
sur les premiers Rois du monde, qui ne soit susceptible
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
255
de contradiction. Des Auteurs ont été assez
peu sensés pour dire que les premiers hommes
sont sortis de la terre comme des champignons,
d'autres se sont imaginés que les hommes avaient
été formés en Egypte, conjecturant sans doute
qu'ils sont venus de la terre, comme ces rats que
l'on voit sortir en grand nombre des crevasses
du limon du Nil, après que le Soleil en a desséché
l'humidité. Diodore de Sicile (
a), après avoir
parcouru la plus grande partie de l'Europe, de
l'Asie & de l'Egypte, avoue qu'il n'a pu découvrir
rien de certain sur les premiers Rois de
tous ces pays. Ce qui nous reste de plus constant,
sont les hiéroglyphes Egyptiens, pour ce qui regarde
l'écriture; mais pour ce qui concerne leurs
Rois, nous n'avons que des fables. Le même
Diodore dit (
b), que les premiers hommes ont
adoré le Soleil & la Lune comme des Dieux
éternels; qu'ils ont appelé le Soleil Osiris, &
la Lune Isis, ce qui convient parfaitement aux
idées qu'on nous donne du peuple d'Egypte.
Pour nous qui avons appris plus certainement de
l'Ecriture Sainte, quel est l'unique vrai Dieu des
autres Dieux; quel fut le premier homme, & la
terre qu'il habita, nous gémissons sur la vanité des
Egyptiens, qui leur faisait pousser l'antiquité de
leur Nation & la généalogie de leurs Rois jusqu'au
delà de vingt mille ans.
Ce n'est pas que les Savants d'Egypte adoptassent
ce sentiment; ils savaient trop bien qu'il
n'y avait qu'un Dieu unique. D'ailleurs, comment
| (a) L. I. c. I. | (b) Ch. 2.
|
@
256 FABLES
auraient-ils pu accorder l'éternité d'Osiris
& d'Isis avec la paternité de Saturne ou de Vulcain,
desquels, selon eux, Osiris & Isis étaient
fils? Preuve trop évidente que Diodore n'était
instruit que des idées populaires. Les Egyptiens
entendaient toute autre chose par ces fils de Saturne;
nous avons des indices sans nombre, qui
démontrent que l'on cultivait en Egypte la
science de la Nature; que la Philosophie Hermétique
y était connue & pratiquée par les Prêtres
& les plus anciens Rois de ce pays-là; &
l'on ne doute plus que pour la communiquer
aux Sages leurs successeurs, à l'insu du peuple,
ils n'aient inventé les hiéroglyphes pris des animaux,
des hommes, &c. & qu'enfin pour expliquer
ce que signifiaient ces caractères, ils imaginèrent
des allégories & des fables, prises de
personnes feintes, & des actions prétendues de ces
personnes.
Nous parlerons plus au long de ces hiéroglyphes
dans la suite de cet Ouvrage.
=================================
CHAPITRE
II.
Des Dieux de l'Egypte.
O N ne peut révoquer en doute que la pluralitédes Dieux n'ait été admise par le peuple
d'Egypte. Les plus anciens Historiens nous assurent
même que les Grecs & les autres Nations
n'avaient d'autres Dieux que ceux des Egyptiens;
mais
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
257
mais sous des noms différents. Hérodote (
a) comptait
douze principaux Dieux que les Grecs avaient
pris des Egyptiens avec leurs noms mêmes, &
ajoute que ces derniers Peuples dressèrent les
premiers des autels, & élevèrent des temples aux
Dieux. Mais il n'est pas moins constant que quelque
superstitieuse que fût cette Nation, on y
voyait bien des traces de la véritable Religion. Une
partie même considérable de l'Egypte, la Thébaïde,
dit Plutarque, ne reconnaissait point de
Dieu mortel; mais un Dieu sans commencement
& immortel, qui en la langue du pays s'appelait
Cneph, & selon Strabon
Knuphis. Ce que nous
avons rapporté d'Hermès, de Jamblique, &c.
prouve encore plus clairement que les mystères
des Egyptiens n'avaient point pour objet les
Dieux comme Dieu, & leur culte comme culte de
la Divinité.
Isis & Osiris sur lesquels roule presque toute
la Théologie Egyptienne, étaient à recueillir les
sentiments de divers Auteurs, tous les Deux du
paganisme Isis, selon eux, était Cérès, Junon,
la Lune, la Terre, Minerve, Proserpine, Thétis,
la mère des Dieux ou Cybèle, Vénus,
Diane, Bellone, Hécate, Rhamnusia, la Nature
même: en un mot, toutes les Déesses. C'est ce
qui a donné lieu de l'appeler
Myrionyme, ou
la Déesse à mille noms. De même qu'Isis se prenait
pour toutes les Déesses, on prenait aussi
Osiris pour tous les Dieux; les uns disent qu'Osiris
était Bacchus; d'autres le font le même que
(a) Lib. 2.
I. Partie.
R
@
258 FABLES
Sérapis, le Soleil, Pluton, Jupiter, Ammon,
Pan: d'autres (
a) font d'Osiris Attis, Adonis,
Apis, Titan, Apollon, Phébus, Mithras, l'Océan,
&c. Je n'entrerai point dans un détail
qu'on peut voir dans beaucoup d'autres Auteurs.
Les interprétations mal entendues des hiéroglyphes
inventés par les Philosophes & les Prêtres,
ont donné lieu à cette multitude de Dieux,
qu'Hésiode (
b) fait monter à 30 000. Trismégiste,
Jamblique, Psellus & plusieurs autres
n'en ont point déterminé le nombre; mais ils
ont dit que les cieux, l'air & la terre en étaient
remplis. Maxime de Tyr disait, en parlant d'Homère,
que ce Poète ne reconnaissait aucun endroit
de la terre qui n'eût son Dieu. La plupart
des Païens regardaient même la Divinité comme
ayant les deux sexes, & la nommaient Hermaphrodite;
ce qui a fait dire à Valerios Soranus:
Jupiter omnipotens, Regum, rerumque Deûmque
Progenitor, genitrix que Deûm, Deus unus & omnis.
Cette confusion tant dans les noms que dans
les Dieux mêmes, doit nous convaincre que ceux
qui les ont inventés, ne pouvaient avoir en vue
que la Nature, ses opérations & ses productions.
Et comme le grand oeuvre est un de ses plus admirables
effets, les premiers qui le trouvèrent
ayant considéré sa matière, sa forme, les divers
changements qui lui survenaient pendant les opérations,
les effets surprenants; & qu'en tout cela
| (a) Hésychius. | (b) Théogon.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
259
elle participait en quelque sorte avec les principales
parties de l'Univers (
a), telles que le Soleil,
la Lune, les étoiles, le feu, l'air, la terre
& l'eau, ils en prirent occasion de lui donner
tous ces noms. Tout ce qui se forme dans la
Nature, ne se faisant que par l'action de deux,
l'un agent, l'autre patient, qui sont analogues
au mâle & à la femelle dans les animaux; le
premier chaud, sec, igné; le second froid &
humide. Les Prêtres d'Egypte personnifièrent la
matière de leur art sacerdotal, & appelèrent
Osiris, ou feu caché, le principe actif qui fait
les fonctions de mâle, & Isis le principe passif
qui tient lieu de femelle. Ils désignèrent l'un
par le Soleil, à cause du principe de chaleur &
de vie que cet astre répand dans toute la Nature;
& l'autre par la Lune, parce qu'ils la regardaient
comme d'une nature froide & humide. Le fixe &
le volatil, le chaud & l'humide étant les parties
constituantes des mixtes, avec certaines parties
hétérogènes qui s'y trouvent toujours mêlées, &
qui sont la cause de la destruction des individus,
ils y joignirent un troisième, à qui ils donnèrent
le nom de Typhon, ou mauvais principe. Mercure
fut donné pour adjoint à Osiris & à Isis,
pour les secourir contre les entreprises de Typhon,
parce que Mercure est comme le lien &
le milieu qui réunit le chaud & le froid, l'humide
& le sec; qu'il est comme le noeud au
moyen duquel le subtil & l'épais, le pur &
l'impur se trouvent associés; & qu'enfin il ne
(a) Majer Arcana Arcaniss.
R ij
@
260 FABLES
se fait point de conjonction du Soleil avec la Lune,
sans que Mercure, voisin du Soleil, y soit présent.
Osiris & Isis furent donc regardés comme l'époux
& l'épouse, le frère & la soeur, enfants de
Saturne, selon les uns (
a), fils de Coelus selon
d'autres (
b); Typhon passait seulement pour leur
frère utérin, parce que la liaison des parties homogènes,
inaltérables & radicales avec les parties
hétérogènes, impures & accidentelles des
mixtes se fait dans la même matrice, ou dans les
entrailles de la terre. Toutes les mauvaises qualités
qu'on attribuait à Typhon, nous découvrent
parfaitement ce que l'on avait dessein de signifier
par lui. Nous en dirons quelque chose de plus détaillé
dans la suite.
Ces quatre personnes, Osiris, Isis, Mercure &
Typhon, étaient chez les Egyptiens les principales
& les plus célèbres; trois passaient pour
des Dieux, & Typhon pour un esprit malin.
Mais pour des Dieux de la nature de ceux dont
Hermès parle à Asclépius, je veux dire des Dieux
fabriqués artistement par la main des hommes (
c).
A ces quatre ils joignirent Vulcain, inventeur
du feu, que Diodore fait père de Saturne,
parce que le feu Philosophique est absolument
nécessaire dans l'oeuvre Hermétique. Ils leur associèrent
aussi Pallas ou la sagesse, la prudence
| (a) Diodor. de Sicile. | Constat, o Asclepi, de her-
|
| (b) Kirch. p. 179. | bis, de lapidibus, & aro-
|
| (c) Asclepius, & horum | matibus vim Divinitatis na-
|
| o Trismegiste, Deorum, | turalem habentibus in se.
|
| qui terreni habentur, cujus- | Hermès in Asclepio.
|
| modi est qualitas? Trism. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
261
& l'adresse dans la conduite du régime pour les
opérations. L'Océan, père des Dieux, & Thétis
leur mère vinrent ensuite avec le Nil; c'est-à-
dire, l'eau, & enfin la Terre, mère de toutes
choses; parce que, suivant Orphée, la terre nous
fournit les richesses. Saturne, Jupiter, Vénus,
Apollon, & quelques autres Dieux furent enfin
admis, & Horus, comme fils d'Osiris & d'Isis.
Non seulement les choses, mais leurs vertus
& propriétés physiques devinrent des Dieux dans
l'esprit du peuple, à mesure qu'on s'efforçait de
lui en démontrer l'excellence. S. Augustin (
a),
Lactance, Eusèbe & beaucoup d'autres Auteurs
Chrétiens & Païens nous le disent dans différents
endroits ; Cicéron (
b), Denis d'Halicarnasse
(
c), pensent que la variété & la multitude
des Dieux du Paganisme ont pris naissance dans
les observations qu'avaient faites les savants sur
les propriétés du Ciel, les essences des Eléments,
les influences des Astres, les vertus des mixtes,
&c. Ils s'imaginèrent qu'il n'y avait pas une
plante, un animal, un métal ou une pierre spécifiée
sur terre, qui n'eut son étoile, ou son génie
dominant (
d).
| (a) De Civit. Dei, 4. | tos, & superstitiones penè
|
| (b) L. 2. de Nat. Deor. | aniles. Eusebius.
|
| (c) L. 2. Antiquit. Ro- | Non est tibi ulla herba,
|
| man. | aut planta, aut aliud infe-
|
| (d) Videtis-ne igitur ut | rius, cui non sit stella in fir-
|
| à physicis rebus bene & uti- | mamento, qui fulciat eam,
|
| liter inventis, ratio sit trac- | & dicat ei, cresce. Rab. Mos.
|
| ta ad commentitios Deos? | ou Rambam in Moreh Ne-
|
| quae res genuit falsas opi- | buchim, Cité par Kircher,
|
| niones, erroresque turbulen- | Obelisc. de Pamph. p. 187.
|
R iij
@
262 FABLES
Outre les Dieux dont nous avons parlé ci-
devant, qu'Hérodote (
a) appelle les
grands Dieux,
& que les Egyptiens regardaient comme célestes
suivant Diodore, " ils avaient encore, dit cet
" Auteur (
b), des Génies, qui ont été des hommes;
" mais qui, pendant leur vie, ont excellé
" en sagesse, & se sont rendus recommandables
" par leurs bienfaits envers l'humanité. Quelques-uns
" d'entr'eux, disent-ils, ont été leurs
" Rois, & se nommaient comme les Dieux célestes;
" d'autres avaient des noms qui leur
" étaient propres. Le Soleil, Saturne, Rhée,
" Jupiter, appelé Ammon, Junon, Vulcain,
" Vesta, & enfin Mercure. Le premier se nommait
" Soleil, de même que l'astre qui nous
" éclaire. Mais plusieurs de leurs Prêtres soutenaient
" que c'était Vulcain l'inventeur du feu;
" & que cette invention avait engagé les Egyptiens
" à le faire leur Roi. » Le même Auteur
ajoute qu'après Vulcain, Saturne régna; qu'il
épousa sa soeur Rhée; qu'il fut père d'Osiris, d'Isis,
de Jupiter & de Junon; que ces deux derniers
obtinrent l'empire du monde par leur prudence
& leur valeur.
Jupiter & Junon, si nous en croyons Plutarque
(
c), engendrèrent cinq Dieux, suivant les
cinq jours intercalaires des Egyptiens, savoir
Osiris, Isis, Typhon, Apollon & Vénus. Osiris
fut surnommé Denis, & Isis Cérès. Presque tous
les Auteurs conviennent qu'Osiris était frère &
| (a) L. 2. | (b) L. I. c. 2.
|
| (c) De Isid. & Osir. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
263
mari d'Isis, comme Jupiter était frère & mari
de Junon; mais Lactance & Minutius Félix disent
qu'il était fils d'Isis; Eusèbe l'appelle son
mari, son frère & son fils.
S'il est difficile de concilier toutes ces qualités
& tous ces titres dans une même personne, il
ne l'est pas moins d'expliquer comment, suivant
les Egyptiens, Osiris & Isis contractèrent mariage
dans le ventre de leur mère, & qu'Isis en
sortit enceinte d'Arueris (
a), ou l'ancien Horus,
qui a passé pour leur fils. De quelque manière
qu'on puisse interpréter cette fiction, elle paraîtra
toujours extravagante à tout homme qui ne la
verra que par les yeux des Mythologues, qui
voudront l'expliquer historiquement, politiquement
ou moralement: elle ne peut convenir à
aucun de ces systèmes; & celui de la Philosophie
Hermétique la développe très clairement,
comme nous le verrons dans la suite.
Les Egyptiens, selon le même Plutarque, racontaient
beaucoup d'autres histoires qui sont
marquées au même coin d'obscurité & de puérilité;
que Rhée, après avoir connu Saturne en
cachette, eut ensuite affaire au Soleil, puis à
Mercure; & qu'elle mit au monde Osiris; que
l'on entendit au moment de sa naissance (
b) une
voix qui disait:
Le Seigneur de tout est né. Le
lendemain naquit Arueris, ou Apollon, ou Horus
l'ancien. Le troisième jour, Typhon, qui ne
vint pas au monde par les voies ordinaires, mais
(a) Manethon, apud Plutar.
(b) Diodore de Sicile.
R iv
@
264 FABLES
par une côte de la mère arrachée par violence.
Isis parut la quatrième, & Nephté le cinquième.
Quoi qu'il en soit de toutes ces fables, Hérodote
nous apprend qu'Isis & Osiris étaient les
Dieux les plus respectables de l'Egypte, & qu'ils
étaient honorés dans tous les pays; au lieu que
beaucoup d'autres ne l'étaient que dans des
Nomes
particuliers (
a). Ce qui jette beaucoup d'embarras
& d'obscurité sur leur histoire, c'est que dans
les temps postérieurs à ceux qui imaginèrent ces
Dieux, & ce qu'on leur attribue, des Savants,
mais peu instruits des intentions & des idées de
Mercure Trismégiste, regardèrent ces Dieux
comme des personnes qui avaient autrefois gouverné
l'Egypte avec beaucoup de sagesse & de
prudence; & d autres, comme des Etres immortels
de leur nature, qui avaient formé le monde,
& arrangé la matière dans la forme qu'elle conserve
aujourd'hui.
Cette variété de sentiments fit perdre de vue
l'objet qu'avait eu l'inventeur de ces fictions,
qui les avait d'ailleurs tellement ensevelies dans
l'obscurité & les ténèbres des hiéroglyphes,
qu'elles étaient inintelligibles & inexplicables dans
leur vrai sens, pour tout autre que pour les Prêtres,
seuls confidents du secret de l'Art sacerdotal.
Quelque crédule que soit le peuple, il faut cependant
lui présenter les choses d'une manière
vraisemblable. Il s'agissait pour cela de fabriquer
une histoire suivie; on le fit; & ce qu'on y mêla
(a) Ce mot signifie les différentes Préfectures, ou les
différents Gouvernements de l'Egypte.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
265
de peu conforme à ce qui se passe communément
dans la Nature, ne fut pour le peuple qu'un motif
d'admiration.
Cette histoire mystérieuse, ou plutôt cette
fiction devint dans la suite le fondement de la
Théologie Egyptienne, qui se trouvait cachée
sous les symboles de ces deux Divinités, pendant
que les Philosophes, & les Prêtres y voyaient
les plus grands secrets de la Nature. Osiris était
pour les ignorants le Soleil ou l'Astre du jour, &
Isis la Lune; les Prêtres y voyaient les deux principes
de la Nature & de l'art Hermétique. Les
étymologies de ces deux noms concouraient
même à donner le change. Les uns, comme Plutarque,
prétendaient qu'Osiris signifiait
très Saint;
d'autres, avec Diodore, Horos-Apollo, Eusèbe,
Macrobe, disaient qu'il voulait dire,
qui a beaucoup
d'yeux, celui qui voit clair; on prenait en
conséquence Osiris pour le Soleil. Mais les Philosophes
voyaient dans le nom de ce Dieu, le
Soleil terrestre, le feu caché de la Nature, le
principe igné, fixe & radical qui anime tout.
Isis pour le commun n'était que l'
Ancienne ou
la Lune; pour les Prêtres, elle était la Nature
même, le principe matériel & passif de tout.
C'est pourquoi Apulée (
a) fait parler ainsi cette
Déesse:
Je suis la Nature, mère de toutes choses,
maîtresse des Eléments, le commencement des siècles,
la Souveraine des Dieux, la Reine des Mânes,
&c. Mais Hérodote nous apprend que les
Egyptiens prenaient aussi Isis pour Cérès, &
(a) Métam. l. I.
@
266 FABLES
croyait qu'Apollon & Diane étaient ses enfants.
Il dit ailleurs qu'Apollon & Orus, Diane ou Bubastis,
& Cérès ne sont pas différentes d'Isis;
preuve que le secret des Prêtres avait un peu
transpiré dans le public; puisque, malgré cette
contradiction apparente, tout cela se voit en effet
dans l'oeuvre Hermétique, ou la mère, le fils,
le frère & la soeur, l'époux & l'épouse sont réunis
dans un même sujet. C'est ainsi que les Prêtres
avaient trouvé l'art de voiler leurs mystères,
soit en présentant Osiris comme un homme mortel,
dont ils racontaient l'histoire, soit en disant
que c'était, non un homme mortel, mais un
astre qui comblait tout l'Univers, & l'Egypte en
particulier, de tant de bienfaits, par la fécondité
& l'abondance qu'il procure. Ils savaient même
donner le change à ceux qui, soupçonnant quelque
chose de mystérieux, cherchaient à s'en instruire,
& à y pénétrer. Comme les principes
théoriques & pratiques de l'art Sacerdotal ou
Hermétique pouvaient s'appliquer à la connaissance
générale de la Nature & de ses productions,
que cet art se propose pour modèle; ils
donnaient à ces gens curieux, des leçons de Physique;
& bien des Philosophes Grecs puisèrent
leur Philosophie dans ces sortes d'instructions.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
267
=================================
CHAPITRE
III.
Histoire d'Osiris.
O SIRIS & Isis devenus époux, donnèrent tousleurs soins à faire le bonheur de leurs sujets.
Comme ils vivaient dans une parfaite union,
ils y travaillèrent de concert; ils s'appliquèrent
à polir leur peuple, à leur enseigner l'agriculture,
à leur donner des lois, & à leur apprendre
les arts nécessaires à la vie (
a). Ils leur apprirent
entr'autres l'usage des instruments & la mécanique,
la fabrique des armes, la culture de la
vigne & de l'olivier, les caractères de l'écriture
dont Mercure, ou Hermès, ou Thaut les avait
instruits. Isis bâtit, en l'honneur de ses pères Jupiter
& Junon, un Temple célèbre par sa grandeur
& sa magnificence. Elle en fit construire
deux autres petits d'or, l'un en l'honneur de
Jupiter le céleste, l'autre moindre en l'honneur
de Jupiter le terrestre, ou Roi son père, que
quelques-uns ont appelé Ammon. Vulcain était
trop recommandable pour être oublié: il eut aussi
un Temple superbe, & chaque Dieu, continue
Diodore, eut son temple, son culte, ses Prêtres,
ses sacrifices. Isis & Osiris instruisirent aussi
leurs sujets de la vénération qu'ils doivent avoir
(a) Diodore de Sicile., 1. I. c. I. & Plutarque de Iside
& Osiride.
@
268 FABLES
pour les Dieux, & l'estime qu'ils devaient faire
de ceux qui avaient inventé les arts, ou qui les
avaient perfectionnés. On vit dans la Thébaïde
des ouvriers en toutes sortes de métaux. Les uns
forgeaient les armes pour la chasse des bêtes; les
instruments & les outils propres à la culture des
terres & aux autres arts; des Orfèvres firent des
petits Temples d'or, & y placèrent des statues
des Dieux, composées de même métal. Les Egyptiens
prétendent même, ajoute notre Auteur,
qu'Osiris honora & révéra particulièrement Hermès,
comme l'inventeur de beaucoup de choses
utiles à la vie. C'est Hermès, disent-ils, qui le
premier a montré aux hommes la manière de
coucher par écrit leurs pensées, & de mettre leurs
expressions en ordre, pour qu'il en résultât un
discours suivi. Il donna des noms convenables à
beaucoup de choses; il institua les cérémonies
que l'on devait observer dans le culte de chaque
Dieu. Il observa le cours des astres, inventa la
musique, les différents exercices du corps, l'arithmétique,
la médecine, l'art des métaux, la
lyre à trois cordes; il régla les trois tons de la
voix, l'aigu pris de l'Eté; le grave pris de l'Hiver,
& le moyen du Printemps. Le même apprit
aux Grecs la manière d'interpréter les termes,
d'où ils lui donnèrent le nom d'
Hermès, qui signifie
interprète. Tous ceux enfin qui du temps d'Osiris
firent usage des lettres sacrées, l'apprirent de
Mercure.
Osiris ayant ainsi disposé tout avec sagesse, &
rendu ses Etats florissants, conçut le dessein de
rendre tout l'Univers participant du même bonheur.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
269
Il assembla pour cet effet une grande armée,
moins pour conquérir le monde par la
force des armes, que par la douceur & l'humanité,
persuadé qu'en civilisant les hommes, &
leur apprenant la culture des terres, l'éducation
des animaux domestiques, & tant d'autres
choses utiles, il lui en resterait une gloire éternelle.
Avant que de partir pour son expédition, il
régla tout dans son Royaume. Il en donna la
régence à Isis, & laissa près d'elle Mercure pour
son conseil, avec Hercule, qu'il constitua intendant
des Provinces. Il partagea ensuite son Royaume
en divers gouvernements. La Phénicie & les côtes
maritimes échurent à Busiris; la Lybie, l'Ethiopie,
& quelques pays circonvoisins à Anthée. Il
partit ensuite, & fut si heureux dans son expédition,
que tous les pays où il alla se soumirent
à son empire.
Osiris emmena avec lui son frère que les Grecs
appellent Apollon, l'inventeur du laurier. Anubis
& Macédon, fils d'Osiris, mais d'une valeur
bien différente, suivirent leur père: le premier
avait un chien pour enseigne; le second un loup.
Les Egyptiens prirent de-là occasion de représenter
l'un avec une tête de chien, l'autre avec
une tête de loup; & d'avoir beaucoup de respect
& de vénération pour ces animaux. Osiris se fit
aussi accompagner de Pan, en l'honneur duquel
les Egyptiens bâtirent dans la suite une ville
dans la Thébaïde, à laquelle ils donnèrent le
nom de
Chemnim, ou
Ville du pain. Maron &
Triptolême furent encore de la partie; l'un pour
@
270 FABLES
apprendre aux peuples la culture de la vigne
l'autre, celle des grains.
Osiris partit donc, & l'on a soin de faire remarquer
qu'il eut une attention particulière pour
l'entretien de sa chevelure, jusqu'à son retour.
Il prit son chemin par l'Ethiopie, où il trouva
des Satyres, dont les cheveux descendaient jusqu'à
la ceinture. Comme il aimait beaucoup la
musique & la danse, il mena avec lui un grand
nombre de musiciens; mais on remarquait particulièrement
neuf jeunes filles sous la conduite
d'Apollon, que les Grecs appelèrent les neuf
Muses, & disaient qu'Apollon avait été leur
maître; d'où ils lui donnèrent le nom de musicien,
& d'inventeur de la musique.
Dans ce temps-là, disent les Auteurs, le Nil à
la naissance du Chien Syrius, c'est-à-dire, au
commencement de la canicule, inonda la plus
grande partie de l'Egypte, & celle en particulier
à laquelle Prométhée présidait. Ce sage Gouverneur,
outré de douleur à la vue de la désolation
de son pays & de ses habitants, voulait de désespoir
se donner la mort. Hercule vint heureusement
au secours, & fit tant par ses conseils
& ses travaux, qu'il fit rentrer le Nil dans son lit.
La rapidité de ce fleuve, & la profondeur de ses
eaux, lui firent donner le nom d'
Aigle.
Osiris était alors en Ethiopie, où voyant que
le danger d'une telle inondation menaçait tout
ce pays, il fit élever des digues sur les deux rives
du fleuve, de manière qu'en contenant les eaux
dans leur lit, ces digues laisseraient néanmoins
échapper autant d'eau qu'il en fallait pour
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
271
féconder le terrain. Delà il traversa l'Arabie, &
parvint jusqu'aux extrémités des Indes, où il bâtit
plusieurs villes, à l'une desquelles il donna le
nom de
Nysa, en mémoire de celle où il avait
été élevé, & y planta le lierre, le seul arbrisseau
qu'on élève dans ces deux villes. Il parcourut
beaucoup d'autres pays de l'Asie, & vint ensuite
en Europe par l'Hellespont. En traversant la
Thrace, il tua Licurgue, Roi barbare, qui s'opposait
à son passage, & mit le vieillard Maron
à sa place. Il établit Macédon le fils Roi de Macédoine,
& envoya Triptolême dans l'Attique
pour y enseigner l'agriculture. Osiris laissa partout
des marques de ses bienfaits, ramena les
hommes, alors entièrement sauvages, aux douceurs
de la société civile; leur apprit à bâtir des
villes & des bourgs, & revint enfin en Egypte
par la mer Rouge, comblé de gloire, après avoir
fait élever dans les lieux où il avait passé, des
colonnes & d'autres monuments sur lesquels étaient
gravés ses exploits. Ce grand Prince quitta enfin
les hommes pour aller jouir de la société des
Dieux. Isis & Mercure lui en décernèrent les
honneurs, & instituèrent des cérémonies mystérieuses
dans le culte qu'on devait lui rendre,
pour donner une grande idée du pouvoir d'Osiris.
Telle est l'histoire de l'expédition de ce prétendu
Roi d'Egypte, suivant ce qu'en rapporte
Diodore de Sicile, qui la raconte sans doute de
la manière qu'on la débitait dans le pays. Le
genre de la mort de ce Prince n'est pas moins
intéressant; nous en ferons mention ci-après,
@
272 FABLES
lorsque nous aurons fait quelques remarques sur
les principales circonstances de sa vie.
Il n'est pas surprenant que l'on ait supposé
Osiris (
a) très religieux & plein de vénération
envers Vulcain & Mercure; il tenait de ces
Dieux tout ce qu'il était. Suivant l'Auteur cité,
Vulcain était son aïeul, inventeur du feu, & le
principal agent de la Nature, pendant qu'Osiris
était lui-même un feu caché. Mais de quel feu
Vulcain était-il supposé l'inventeur? Pense-t-on
que ce soit celui dont Diodore parle en ces termes?
" La foudre ayant mis le feu à un arbre
" pendant l'hiver la flamme se communiqua
" aux arbres voisins. Vulcain y accourut, & se
" sentant réchauffé, recréé & ranimé par la chaleur;
" fournit au feu de nouvelles matières
" combustibles; & l'ayant entretenu par ce
" moyen, il fit venir d'autres hommes pour être
" témoins de ce spectacle & s'en préconisa l'inventeur.
" Je ne crois pas qu'on adopte ce
sentiment de Diodore. Ce feu n'est autre que
celui de nos cuisines, qui était très connu même
avant le Déluge. Caïn & Abel l'employèrent dans
leurs sacrifices; Tubalcain en fit usage dans les
ouvrages de fer, de cuivre & autres métaux. On
ne saurait dire que par Vulcain, Diodore ou les
Egyptiens aient eu en vue Caïn ou Abel. Ce
feu dont on attribue l'invention à Vulcain, était
donc différent de celui de nos forges, quoiqu'on
regarde communément Vulcain comme le Dieu
des Forgerons. Ce feu, suivant les idées d'Hermès,
(a) Diod. loc. cit.
était
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
273
était le feu dont les Philosophes font un si grand
mystère, ce feu dont l'invention, selon Artéphius,
demande un homme adroit, ingénieux &
savant dans la science de la Nature; ce feu qui
doit être administré géométriquement suivant le
même Artéphius & d'Espagnet; clibaniquement
si nous en croyons Flamel, & par poids & mesure
au rapport de Raymond Lulle. On peut dire
d'un tel feu qu'il a été inventé, & non de celui
de nos cuisines, qui est connu de tous, & qui,
selon toutes les apparences, le fut dès le commencement
du monde. Le peuple d'Egypte, duquel
Diodore avait sans doute emprunté ce qu'il
disait de Vulcain, ne connaissait pas d'autre feu
que le commun; il ne pouvait donc parler que
de celui-là. Les Prêtres, les Philosophes instruits
par Hermès, connaissaient cet autre feu qui est
le principal agent de l'Art sacerdotal ou Hermétique;
mais il se donnait bien de garde de s'expliquer
à son sujet, parce qu'il faisait partie du
secret qui leur était confié. Vulcain était ce feu
là même personnifié par eux, & se trouvait en
effet par ce moyen aïeul d'Osiris, ou du feu
caché dans la pierre des Philosophes, que d'Espagnet
appelle
minière de feu.
Pour concilier toutes les contradictions apparentes
des Auteurs sur la généalogie d'Osiris, il
faut se mettre devant les yeux ce qui se passe
dans l'oeuvre Hermétique, & les noms que les
Philosophes ont donnés dans tous les temps aux
différents états & aux diverses couleurs principales
de la matière dans le cours des opérations. Cette
matière est composée d'une chose qui contient
I. Partie.
S
@
274 FABLES
deux substances, l'une fixe & l'autre volatile, ou
eau & terre. Ils ont appelé l'un mâle, l'autre
femelle; de ces deux réunis naît un troisième,
qui se trouve leur fils, sans différer de son père
& de sa mère, qu'il renferme en lui, quant à la
substance radicale. Le second oeuvre est semblable
au premier.
Cette matière mise dans le vase au feu Philosophique
appelé Vulcain, ou inventé, dit-on,
par Vulcain, se dissout, se putréfie & devient
noire par l'action de ce feu. Elle est alors le Saturne
des Philosophes, ou Hermétique, qui devient
en conséquence fils de Vulcain, comme
l'appelle Diodore. Cette couleur noire disparaît,
la blanche & la rouge prennent la place successivement,
la matière se fixe, & forme la pierre
de feu de Basile Valentin (
a), la minière de feu
de d'Espagnet,
le feu caché signifié par Osiris.
Voilà donc Osiris fils de Saturne. Il n'est pas
moins aisé d'expliquer le sentiment de ceux qui
le font fils de Jupiter, & voici comment. Lorsque
la couleur noire s'évanouit, la matière passe
par la grise avant d'arriver à la blanche; & les
Philosophes ont donné le nom de Jupiter à cette
couleur grise. Si l'on réfléchit un peu sérieusement
sur ce que je viens de dire, on ne trouvera
point d'embarras ni de difficultés à concevoir
comment Osiris & Isis pouvaient être frère &
soeur, mari & femme, fils de Saturne, fils de
Vulcain & fils de Jupiter; comment même Osiris
a pu être père d'Isis, puisqu'Osiris étant le feu
(a) Char. triomph. de l'Antim.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
275
caché de la matière, c'est lui qui lui donne la
forme, la consistance, & la fixité qu'elle acquiert
dans la suite. En deux mots, les Egyptiens entendaient
par Isis & Osiris tant la substance volatile
& la substance fixe de la matière de l'oeuvre,
que la couleur blanche & la rouge qu'elle
prend dans les opérations.
Ces explications, dira quelqu'un, ne s'accordent
point avec la fable, qui fait Vulcain fils de Jupiter
& de Junon, & qui par conséquent ne saurait
être père de Saturne. Je répons à cela que
ces contradictions ne sont qu'apparentes; on en
sera convaincu, lorsqu'on aura lu le chapitre qui
regarde Vulcain en particulier, auquel je renvoie le
Lecteur, pour retourner à Osiris & à son expédition.
Au seul récit de cette histoire, il n'est point
d'homme sensé qui ne la reconnaisse pour une
fiction. Former le dessein d'aller conquérir toute
la terre, assembler pour cela une armée composée
d'hommes & de femmes, de satyres, de musiciens,
de danseuses; se mettre en tête d'apprendre
aux hommes ce qu'ils savaient déjà: cela
n'est pas déjà trop bien concerté. Mais supposer
qu'un Roi, avec une armée de cette espèce, ait
parcouru l'Afrique, l'Asie, l'Europe jusqu'à leurs
extrémités; qu'il n'y ait même pas un endroit
où il n'ait été, suivant cette inscription:
Je suis
le fils aîné de Saturne, sorti d'une tige illustre,
& d'un sang généreux; cousin du jour: il n'est
point de lieu où je n'ai été, & j'ai libéralement
répandu mes bienfaits sur tout le genre humain (
a).
(a) Diodore de Sicile.
S ij
@
276 FABLES
Le fait n'est pas vraisemblable, & l'on ne concevrait
pas comment M. l'Abbé Banier (
a) peut
l'avoir raconté d'un aussi grand sang froid, si l'on
ne savait pas qu'il adopte volontiers, sans beaucoup
de critique, tout ce qui est favorable à son
système, & même ce que rapportent des Auteurs,
dont il dit en plus d'un endroit qu'il ne faut pas
faire beaucoup de cas.
Il est au moins inutile de recourir à l'expédition
d'Osiris pour fixer le temps où l'on a commencé
à cultiver les terres dans l'Attique, & les
autres pays de l'Asie & de l'Europe. Les saintes
écritures, le livre le plus ancien & le plus vrai
de toutes les histoires, nous apprennent que l'agriculture
était connue avant le Déluge même.
Sans relever le faux & le ridicule d'une telle histoire
prise à la lettre; il suffit de la présenter à
un homme un peu versé dans la lecture des Philosophes
Hermétiques, pour qu'il décide au premier
récit, qu'elle en est un symbole palpable.
Mais comme je dois supposer que bien des lecteurs
n'ont pas toutes les opérations de cet art assez
présentes, je vais passer en revue toutes les circonstances
principales de cette histoire.
Isis & Osiris sont, comme nous l'avons dit,
l'agent & le patient dans un même sujet. Osiris
part pour son expédition, & dirige sa route d'abord
par l'Ethiopie, pour parvenir à la mer Rouge,
qui bordait l'Egypte, de même que l'Ethiopie.
Ce n'était pas le chemin le plus court,
mais c'est la route qu'il est nécessaire de tenir
(a) Mytholog, T. I.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
277
dans les opérations du grand oeuvre, où la couleur
noire & la couleur rouge sont les deux extrêmes.
La noirceur se manifeste d'abord dans le
commencement des opérations signifiées par le
voyage d'Osiris dans les Indes; car, soit que d'Espagnet,
Raymond Lulle, Philalethe, &c. aient
fait allusion à ce voyage d'Osiris, ou à celui de
Bacchus, soit pour d'autres raisons, ils nous disent
qu'on ne peut réussir dans l'oeuvre, si l'on
ne parcourt les Indes. Il faut donc passer d'abord
en Ethiopie, c'est-à-dire, voir la couleur noire,
parce qu'elle est l'entrée & la clef de l'art Hermétique.
" Ces choses sont créées dans notre
" terre d'Ethiopie, disent Flamel (
a) & Rasis (
b),
" blanchissez votre corbeau; si vous voulez le
" faire avec le Nil d'Egypte, il prendra, après
" avoir passé par l'Ethiopie, une couleur blanchâtre;
" puis le conduisant par les secrets de
" la Perse
avec cela &
avec cela, la couleur
" rouge se manifestera telle qu'est celle du pavot
" dans le désert. "
Osiris étant en Ethiopie, fit élever des digues
pour préserver le pays, non pas du débordement
du Nil, mais d'une inondation capable de ravager
le pays: car l'eau de ce fleuve est absolument
nécessaire pour rendre le pays fertile. D'Espagnet
dit à ce sujet (
c): " Le mouvement de
" ce second cercle (de la circulation des éléments,
" qui se fait pendant la solution & la noirceur)
" doit être lent particulièrement au commence"
| (a) Désir désiré. | (b) Liv. des lumières,
|
| (c) Can. 88. |
|
S iij
@
278 FABLES
ment de sa révolution, de peur que les petits
" corbeaux ne se trouvent inondés & submergés
" dans leur nid, & que le monde naissant ne
" soit détruit par le déluge. " Ce cercle doit
distribuer l'eau sur le terrain par poids, par mesure,
& en proportion géométrique (
a). Il faut
donc élever des digues, soit pour faire rentrer le
fleuve dans son lit, comme fit Hercule dans le
territoire de Prométhée, soit pour l'empêcher
d'inonder, comme fit Osiris en Ethiopie.
L'Auteur de l'histoire feinte d'Osiris n'a rien
oublié de ce qui était nécessaire pour donner
hiéroglyphiquement une idée tant de ce qui compose
l'oeuvre, que des opérations requises & des
signes démonstratifs. Il fait d'abord remarquer
que pendant le séjour d'Osiris en Ethiopie, le
Nil déborda, & que ce Prince fit élever des digues
pour garantir le pays des dégâts que son
inondation aurait occasionnés. Cet Auteur a voulu
désigner par là la résolution de la matière en
eau, de même que par le débordement du Nil
en Egypte, dans le territoire duquel Prométhée
était Roi ou Gouverneur. L'Artiste du grand
oeuvre doit faire attention que l'Ethiopie ne fut
point inondée, & que le Gouvernement de Promethée
le fut. C'est que la partie de la matière
terrestre qui se putréfie & noircit, surnage la dissolution;
au lieu que la fixe qui renferme le feu
inné, que Prométhée vola au ciel pour en faire
| (a) Hic circulus est aquae | ex geometricarum rationum
|
| ponderator & mensurarum | praeceptis distribuit. D'Es-
|
| explorator; aquam enim | pagnet, ibid.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
279
part aux hommes, demeure dans le fond du vase,
& se trouve submergée. Les attentions que doit
avoir dans cette occasion l'Artiste signifié par Hercule,
est très bien exprimée dans la note ci-dessous
(
a). Nous expliquerons dans le chapitre de
Bacchus, liv. 3. ce qu'on doit entendre par les
satyres; & l'on trouvera dans celui d'Oreste ce
qui concerne la chevelure D'Osiris. Les neuf Nymphes
ou Muses, & les Musiciens qui sont à la
suite d'Osiris, sont les parties volatiles, ou les
neuf Aigles que Senior dit être requises avec une
partie fixe désignée par Apollon. Nous en parlerons
plus au long dans le chapitre de Persée, ou
nous expliquerons leur généalogie, & leurs actions.
Triptolême préside à la semence des grains;
il est chargé par Osiris d'instruire les peuples de
tout ce qui concerne l'Agriculture. Il n'est point
d'allégories plus communes dans les ouvrages
qui traitent de l'art Hermétique, que celle de
l'Agriculture. Ils parlent sans cesse du grain, du
choix qu'il faut en faire, de la terre ou il faut
| (a) Leges motus hujus | mentum; indissolubilis
|
| circuli sunt ut lentè & pau- | enim utriusque colligatio
|
| latim decurrat, ac parcè | finis ac scopus est operis;
|
| effundat, ne festinando à | propterea vide ut tantùm
|
| mensurâ cadat, & aquis | irrigando adjicias, quan-
|
| obrutus ignis insitus, operis | tùm assando defecerit, quo
|
| architectus hebescat, aut | restauratio corroborando
|
| etiam extinguatur: ut alter- | deperditarum virium tan-
|
| nis vicibus cibus & potus | tùm restituat, quantùm
|
| administrentur, quo melior | evacuatio debilitando abs-
|
| fiat digestio, ac optimum | tulerit. D'Espagnet, Can.
|
| sicci & humidi tempera- | 89.
|
S iv
@
280 FABLES
le semer, & de la manière de s'y prendre. On
en verra des exemples lorsque nous parlerons de
l'éducation de Triptolême par Cérès dans le quatrième
livre. Raymond Lulle (
a), Riplée &
beaucoup d'autres Philosophes appellent leur eau
mercurielle,
vin blanc &
vin rouge.
Quoique Osiris connut parfaitement la prudence
& la capacité d'Isis pour gouverner ses
Etats pendant son expédition, il laissa cependant
Mercure auprès d'elle pour son conseil. Il sentait
la nécessité d'un tel Conseiller, puisque Mercure
est le mercure des Philosophes, sans lequel on
ne peut rien faire au commencement, au milieu
& à la fin de l'oeuvre; c'est lui qui, de concert
avec Hercule ou l'Artiste constitué Gouverneur
général de tout l'empire, doit tout diriger, tout
conduire, & tout faire. Le mercure est le principal
agent intérieur de l'oeuvre; il est chaud &
humide; il dissout, il putréfie, il dispose à la
génération; & l'Artiste est l'agent extérieur. On
trouvera ceci expliqué en détail dans tout le cours
de cet ouvrage, particulièrement dans le chapitre
de Mercure, livre troisième, & dans le cinquième
où nous traiterons des travaux d'Hercule.
Si l'on examine avec soin toutes les particularités
de l'expédition d'Osiris, on verra clairement
qu'il n'en est pas une seule qui n'ait été
placée à propos & à dessein, jusqu'aux cérémonies
mêmes du culte rendu à Osiris, instituées
dit-on, par Isis, aidée des conseils d'Hermès. On
aurait dit plus vrai, si l'on n'avait attribué cette
(a) Testam. Codic. liv. de la quintess. & ailleurs.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
281
institution qu'à Hermès seul, puisqu'il y a toute
apparence qu'il fut l'inventeur & de l'histoire
d'Isis & d'Osiris, & du culte mystérieux qu'on
leur rendait en Egypte. Mais à quoi bon ce mystère,
s'il ne s'agissait que de raconter une histoire
réelle, & d'instituer des cérémonies pour
en rappeler le souvenir? Le simple récit des
faits, les fêtes, les triomphes auraient plus que
suffi pour immortaliser l'un & l'autre. Il eut été
bien plus naturel d'en rappeler la mémoire par
des représentations prises du fond de la chose
même. Puisqu'on voulait que tout le peuple en
fût instruit, il fallait mettre tout à sa portée, &
ne pas inventer des hiéroglyphes, dont les seuls
Prêtres auraient la clef. Ce mystère devait donc
faire soupçonner quelque secret caché sous ces
hiéroglyphes, qu'on ne dévoilait qu'aux initiés,
ou à ceux que l'on voulait initier dans l'Art sacerdotal.
Les deux oeuvres qui font l'objet de cet Art
sont compris, le premier dans l'expédition d'Osiris;
le second dans sa mort & son apothéose.
Par le premier, on fait la pierre; par le second,
on forme l'élixir. Osiris dans son voyage parcourut
l'Ethiopie, puis les Indes, l'Europe, &
retourna en Egypte par la mer Rouge, pour jouir
de la gloire qu'il s'était acquise; mais il y trouva
la mort. C'est comme si l'on disait: dans le premier
oeuvre, la matière passe d'abord par la couleur
noire, ensuite par des couleurs variées, la
grise, la blanche, & enfin survient la rouge,
qui est la perfection du premier oeuvre, & celle
de la pierre ou du soufre Philosophique. Ces couleurs
@
282 FABLES
variées ont été déclarées plus ouvertement
& désignées plus clairement par les Léopards &
les Tigres que la Fable suppose avoir accompagné
Bacchus dans un voyage semblable à celui
d'Osiris; car tout le monde convient qu'Osiris
& Bacchus ne sont qu'une même personne, ou,
pour mieux dire, deux symboles d'une même
chose.
Le second oeuvre est très bien représenté par
le genre de mort d'Osiris & les honneurs qu'on
lui rendit. Ecoutons Diodore à ce sujet. On a,
dit-il, découvert dans les anciens écrits secrets
des Prêtres qui vivaient du temps d'Osiris, que
ce Prince régnait avec justice & équité sur l'Egypte;
que son frère impie & scélérat, nommé
Typhon, l'ayant assassiné, l'avait coupé en 26
parties, qu'il avait distribuées à ses complices,
afin de les rendre plus coupables, se les attacher
davantage, & les avoir pour défenseurs & pour
soutiens dans son usurpation. Qu'Isis, soeur & femme
d'Osiris, pour venger la mort de son mari,
appela à son secours son fils Horus; tua dans
un combat Typhon & ses complices, & se mit
avec son fils en possession de la couronne. La
bataille se donna le long d'un fleuve, dans la
partie de l'Arabie, où est située la ville qui prit le
nom d'Anthée, après qu'Hercule du temps d'Osiris
y eut tué un Prince tyran qui portait le nom
de cette ville. Isis ayant trouvé les membres épars
du corps de son époux, les ramassa avec soin; mais
ayant cherché inutilement certaines parties, elle
en consacra les représentations; de-là l'usage du
Phallus devenu si célèbre dans les cérémonies
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
283
religieuses des Egyptiens. De chaque membre
Isis forma une figure humaine, en y ajoutant des
aromates & de la cire. Elle assembla les Prêtres
d'Egypte, & leur confia à chacun en particulier
un de ces dépôts, en les assurant que chacun avait
le corps entier d'Osiris; leur recommandant expressément
de ne jamais découvrir à personne
qu'ils possédaient ce trésor, & de lui rendre &
faire rendre le culte & les honneurs qu'on leur
prescrivait. Afin de les y engager plus sûrement,
elle leur accorda la troisième partie des champs
cultivés de l'Egypte.
Soit que les Prêtres, convaincus des mérites
d'Osiris, (c'est toujours Diodore qui parle) soit
que ces bienfaits d'Isis les y eussent engagés, ils
firent tout ce qu'elle leur avait recommandé; &
chacun d'eux de flatte encore aujourd'hui d'être
le possesseur du tombeau d'Osiris. Ils honorent
les animaux qu'on avait consacrés à ce Prince dès
le commencement; & lorsque ces animaux meurent,
les Prêtres renouvellent les pleurs & le
deuil que l'on fit à la mort d'Osiris. Ils lui sacrifient
les Taureaux sacrés, dont l'un porte le
nom d'Apis, l'autre celui de Mnevis; le premier
était entretenu à Memphis, le second à
Héliopolis: tout le peuple révère ces animaux
comme des Dieux.
Isis, suivant la tradition des Prêtres, jura, après
la mort de son mari, qu'elle ne se remarierait
pas. Elle tint parole, & régna si glorieusement,
qu'aucun de ceux qui portèrent la couronne après
elle ne l'a surpassé. Après sa mort on lui décerna
les honneurs des Dieux, & fut enterrée à Memphis
@
284 FABLES
dans la forêt de Vulcain, où l'on montre
encore son tombeau. Bien des gens, ajoure Diodore,
pensent que les corps de ces Dieux ne sont
pas dans les lieux où l'on débite au peuple qu'ils
sont; mais qu'ils ont été déposés sur les montagnes
d'Egypte & d'Ethiopie, auprès de l'Ile qu'on appelle
les
portes du Nil, à cause du champ consacré
à ces Dieux. Quelques monuments favorisent cette
opinion; on voit dans cette Ile un Mausolée
élevé en l'honneur d'Osiris, & tous les jours les
Prêtres de ce lieu remplissent de lait trois cent
soixante urnes, & rappellent le deuil de la mort
de ce Roi & de cette Reine, en leur donnant
les titres de Dieu & de Déesse. C'est pour cela
qu'il n'est permis à aucun étranger d'aborder dans
cette Ile. Les habitants de Thèbes, qui passe pour
la plus ancienne ville d'Egypte, regardent comme
le plus grand serment celui qu'ils font par
Osiris qui habite dans les nues; prétendant avoir
en possession tous les membres du corps de ce
Roi qu'Isis avait ramassés. Ils comptent plus de
dix mille ans, quelques-uns disent près de vingt-
trois mille, depuis le règne d'Osiris & d'Isis,
jusqu'à celui d'Alexandre de Macédoine, qui bâtit
en Egypte une ville de son nom.
Plutarque (
a) nous apprend de quelle manière
Typhon fit perdre la vie à Osiris. Typhon, dit-
il, l'ayant invité à un superbe festin, proposa
après le repas aux conviés, de se mesurer dans un
coffre d'un travail exquis, promettant de le donner
à celui qui serait de même grandeur; Osiris
(a) De Isid. & Osir.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
285
s'y étant mis à son tour, les conjurés se levèrent
de table, fermèrent le coffre, & le jetèrent dans
le Nil.
Isis, informée de la fin tragique de son époux,
se mit en devoir de chercher son corps; & ayant
appris qu'il était dans la Phénicie, caché sous
un tamarin où les flots l'avaient jeté, elle alla
à la Cour de Byblos, où elle se mit au service
d'Astarté, pour avoir plus de commodité de le
découvrir. Elle le trouva enfin, & fit de si grandes
lamentations, que le fils du Roi de Byblos
en mourut de regret; ce qui toucha si fort le Roi
son père, qu'il permit à Isis d'enlever ce corps,
& de se retirer en Egypte. Typhon, informé du
deuil de sa belle-soeur, se saisit du coffre, l'ouvrit,
mit en pièces le corps d'Osiris, & en fit
porter les membres en différents endroits de l'Egypte.
Isis ramassa avec soin ces membres épars,
les enferma dans des cercueils, & consacra la
représentation des parties qu'elle n'avait pu trouver.
Enfin, après avoir répandu bien des larmes,
elle le fit enterrer à Abyde, ville située à l'occident
du Nil. Que si les Anciens placent le tombeau
d'Osiris en d'autres endroits, c'est qu'Isis
en fit élever un pour chaque partie du corps de
son mari, dans le lieu même où elle l'avait
trouvé.
Je n'ai rapporté ceci d'après Plutarque, que
pour faire voir que les Auteurs sont d'accord sur
le fond, quoiqu'ils varient sur les circonstances.
Cette servitude d'Isis chez le Roi de Byblos pourrait
bien avoir donné lieu à celle de Cérès chez
le père de Triptolême à Eleusis; puisqu'on convient
@
286 FABLES
qu'Isis & Cérès ne sont qu'une même personne.
Avouons-le de bonne foi: quand même l'Ecriture
Sainte & les Historiens ne nous convaincraient
pas de la fausseté du calcul chronologique
des Egyptiens, le reste de cette histoire a-t-il un
air de vraisemblance? y a-t-il apparence qu'une
Reine aussi illustre & aussi connue qu'Isis, eut
été se mettre en service chez un Roi son voisin?
que le fils de ce Roi meure de regret de la voir
se lamenter sur le corps de son mari perdu?
qu'enfin elle le trouve sous un tamarin, & le
reporte en Egypte, &c.? De semblables histoires
ne méritent pas d'être réfutées; leur absurdité est
si palpable, qu'il est surprenant que Plutarque ait
daigné nous la conserver, & encore plus étonnant
que de savants Auteurs la soutiennent.
Mais loin que ces circonstances de la mort d'Osiris,
& ce qui la suivit, présentent rien d'absurde,
si on les prend dans le sens allégorique
de l'Art sacerdotal, elles renferment au contraire
de très grandes vérités. En voici la preuve, par
la simple exposition de ce qui se passe dans l'opération
de l'élixir.
Cette seconde opération étant semblable à la
première, sa clef est la solution de la matière,
ou la division des membres d'Osiris en beaucoup
de parties. Le coffre où ce Prince est enfermé est
le vase Philosophique scellé hermétiquement.
Typhon & ses complices sont les agents de la
dissolution; nous verrons pourquoi ci-après dans
l'histoire de Typhon. La dispersion des membres
du corps d'Osiris, est la volatilisation de l'or Philosophique;
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
287
la réunion de ces membres indique
la fixation. Elle se fait par les soins d'Isis, ou la
Terre, qui, comme un aimant, disent les Philosophes,
attire à elles les parties volatilisées; alors
Isis, avec le secours de son fils Horus, combat Typhon,
le tue, règne glorieusement, & se réunit
enfin à son cher époux dans le même tombeau;
c'est-à-dire, que la matière dissout, se coagule,
& se fixe dans le même vase, parce qu'un axiome
des Philosophes est,
solutio corporis est coagulatio
spiritûs.
Horus, fils d'Osiris & d'Isis, est reconnu de tous
les Auteurs pour être le même qu'Apollon; on
sait aussi qu'Apollon tua le serpent Python à
coup de flèches; Python n'est que l'anagramme
de Typhon. Mais cet Apollon doit s'entendre
du Soleil ou or Philosophique, qui est la cause
de la coagulation & de la fixation. On trouvera
ceci expliqué plus en détail dans le troisième livre
de cet Ouvrage, chapitre d'Apollon.
Osiris fut enfin mis au rang des Dieux par
Isis son épouse, & par Mercure, qui institua les
cérémonies de son culte. Il faut remarquer deux
choses à cet égard: 1°. que les Dieux, au rang
desquels Osiris fut mis, ne peuvent être que des
Dieux fabriqués par la main des hommes; c'est-
à-dire, les Dieux Chimiques ou Hermétiques.
Mercure Trismégiste le dit positivement (
a);
nous avons déjà rapporté ses paroles à ce sujet.
2°. Que
Mercure est également le nom du Mercure
des Philosophes, & d'Hermès Trismégiste.
(a) In Asclepio.
@
288 FABLES
L'un & l'autre ont travaillé avec Isis à la déification
d'Osiris; le Philosophique en agissant
dans le vase de concert avec Isis, & le Philosophe
en conduisant extérieurement les opérations:
c'est ce qui a fait donner à l'un & à l'autre le
titre de Conseiller d'Isis qui n'entreprenait rien
sans eux. Ce fut donc Trismégiste qui détermina
son culte, & qui institua les cérémonies mystérieuses,
pour être des symboles & des allégories
permanentes tant de la matière que des opérations
de l'Art Hermétique ou sacerdotal, comme
nous le verrons dans la suite.
=================================
CHAPITRE
IV.
Histoire d'Isis.
Q UAND on fait la généalogie d'Osiris, onest fait de celle d'Isis son épouse, puisqu'elle
était sa soeur. On pense communément
qu'elle était le symbole de la Lune, comme
Osiris était celui du Soleil; mais on la prenait
aussi pour la Nature en général, & pour
la Terre, suivant Macrobe. De là vient, dit cet
Auteur, qu'on représentait cette Déesse ayant le
corps tout couvert de mamelles. Apulée est du
même sentiment que Macrobe, & en fait la
peinture suivante (
a), " Une chevelure longue
" & bien fournie tombait par ondes sur son cou
(a) Métam. l. II.
" divin:
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
289
" divin: elle avait en tête une couronne variée
" par sa forme & par les fleurs dont elle était
" ornée. Au milieu sur le devant paraissait une
" espèce de globe, en forme presque de miroir,
" qui jetait une lumière brillante & argentine,
" comme celle de la Lune. A droite & à gauche
" de ce globe s'élevaient deux ondoyantes vipères,
" comme pour l'enchâsser & le soutenir;
" & de la base de la couronne sortaient
" des épis de blé. Une robe de fin lin la couvrait
" toute entière. Cette robe était si éclatante,
" tantôt par sa grande blancheur, tantôt par son
" jaune safrané, enfin par une couleur de feu si
" vive, que mes yeux en étaient éblouis. Une
" simarre remarquable par sa grande noirceur,
" passait de l'épaule gauche au dessous du bras
" droit, & flottait à plusieurs plis en descendant
" jusqu'aux pieds; elle était bordée de
" noeuds & de fleurs variées, & parsemée d'étoiles
" dans toute son étendue. Au milieu de
" ces étoiles se montrait la Lune avec des rayons
" ressemblant à des flammes. Cette Déesse avait
" un cistre à la main droite, qui, par le mouvement
" qu'elle lui donnait, rendait un son aigu,
" mais très agréable; de la gauche elle portait
" un vase d'or dont l'anse était formée par un
" aspic ,qui élevait la tête d'un air menaçant;
" la chaussure qui couvrait ses pieds exhalant
" l'ambroisie, était faite d'un tissu de feuilles
" de palme victorieuse. Cette grande Déesse
" dont la douceur de l'haleine surpasse tous les
" parfums de l'Arabie heureuse, daigna me parler
" en ces termes: Je suis la Nature, mère des
I. Partie.
I
@
290 FABLES
" choses, maîtresse des éléments; le commencement
" des siècles, la Souveraine des Dieux, la
" Reine des mânes, la première des natures
" célestes, la face uniforme des Dieux & des
" Déesses: c'est moi qui gouverne la sublimité
" lumineuse des cieux, les vents salutaires des
" mers, le silence lugubre des enfers. Ma divinité
" unique est honorée par tout l'Univers,
" mais sous différentes formes, sous divers noms,
" par différentes cérémonies. Les Phrygiens,
" les premiers nés des hommes, m'appellent la
" Pessinontienne mère des Dieux: les Athéniens,
" Minerve Cécropienne; ceux de Chypre, Vénus
" Paphienne; ceux de Crète, Diane Dictynne;
" les Siciliens qui parlent trois langues, Proserpine
" Stygienne; les Eleusiniens, l'ancienne
" Déesse Cérès; d'autres, Junon; d'autres, Bellone,
" quelques-uns, Hécaté; quelques autres,
" Rhamnusie. Mais les Egyptiens qui sont instruits
" de l'ancienne doctrine, m'honorent
" avec des cérémonies qui me sont propres &
" convenables, & m'appellent de mon véritable
" nom, la Reine Isis. "
Isis était plus connue sous son propre nom
dans les pays hors de l'Egypte, que ne l'était
Osiris, parce qu'on la regardait comme la mère
& la nature des choses. Ce sentiment universel
aurait dû faire ouvrir les yeux à ceux qui la regardent
comme une véritable Reine d'Egypte,
& qui prétendent en conséquence adapter son
histoire feinte à l'histoire réelle des Rois de ce
pays-là. Les Prêtres d'Egypte comptaient, suivant
le témoignage de Diodore, vingt mille ans
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
291
depuis le règne du Soleil jusqu'au temps où Alexandre
le Grand passa en Asie. Ils disaient aussi
que leurs anciens Dieux régnèrent chacun plus de
douze cents ans, & que leurs successeurs n'en
régnèrent pas moins de trois cents; ce que quelques-uns
entendent du cours de la Lune, & non
de celui du Soleil, en comptant même les mois
pour des années. Eusèbe, qui fait mention de la
chronologie des Rois d'Egypte, place Océan, le
premier de tous, vers l'an du monde 1802, temps
auquel Nemrod commença le premier à s'arroger
la supériorité sur les autres hommes. Eusèbe
donne à Océan pour successeurs, Osiris & Isis.
Les Pasteurs régnèrent ensuite pendant 103 ans;
puis la Dynastie des Polytans pendant 348 ans,
dont le dernier fut Miris ou Pharaon, dit Menophis,
environ l'an du monde 2250. A cette Dynastie
succéda celle des Larthes, qui dura 194
ans; puis celle des Dispolytans qui fut de 177
ans.
Mais si nous ôtons mille & vingt ans des années
du monde jusqu'au règne d'Alexandre, le
règne du Soleil ou d'Horus qui succéda à Isis,
tombera à l'an du monde environ 2608, temps
auquel, selon Eusèbe, régnait Zetus, successeur
immédiat de Miris. Ainsi, par ce calcul, on ne
trouve aucune place pour mettre les règnes d'Osiris,
d'Isis, du Soleil, de Mercure, de Vulcain,
de Saturne, de Jupiter, du Nil & d'Océan.
Je sais cependant, dit Diodore, que quelques
Ecrivains placent les tombeaux de ces Rois
Dieux dans la ville de Nysa en Arabie, d'où ils
ont donné à Denys le surnom de Nisée. Comme
T ij
@
292 FABLES
la chronologie des Rois d'Egypte n'entre point
dans le dessein de cet Ouvrage, je laisse à d'autres
le soin de lever toutes ces difficultés de chronologie;
& je retourne à Isis, comme principe
général de la Nature, & principe matériel de
l'art Hermétique.
Le portrait d'Isis, que nous avons donné d'après
Apulée, est une allégorie de l'oeuvre, palpable
à ceux qui ont lu attentivement les ouvrages qui
en traitent. Sa couronne & les couleurs de ses
habits indiquent tout en général & en particulier.
Isis passait pour la Lune, pour la Terre &
pour la Nature. Sa couronne, formée par un globe
brillant comme la Lune, l'annonce à tout le
monde. Les deux serpents qui soutiennent ce
globe sont les mêmes que ceux dont nous avons
parlé dans le chapitre premier de ce livre, en
expliquant le monument d'A. Herennuleius Hermès.
Le globe est aussi la même chose que l'oeuf
du même monument. Les deux épis qui en sortent
marquent que la matière de l'art Hermétique
est la même que celle que la Nature emploie
pour faire tout végéter dans l'Univers.
Les couleurs qui surviennent à cette matière pendant
les opérations, ne sont-elles pas expressément
nommées dans l'énumération de celles des
vêtements d'Isis? Une simarre ou longue robe
frappante par sa grande noirceur,
palla nigerrima
splendescens atro nitore, couvre tellement
le corps d'Isis, qu'elle laisse seulement apercevoir
par le haut une autre robe de fin lin, d'abord
blanche, puis safranée, enfin de couleur de feu.
Multicolor bysso tenui proetexta, nunc albo candore
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
293
lucida, nunc croceo flore lutea, nunc roseo
rubore flammea. Apulée avait sans doute copié
cette description d'après quelque Philosophe; car
ils s'expriment tous de la même manière à ce
sujet. Ils appellent la couleur noire, le noir plus
noir que le noir même,
nigrum nigro nigrius.
Homère en donne un semblable à Thétis, lorsqu'elle
se dispose à aller solliciter les faveurs &
la protection de Jupiter pour son fils Achille (
a).
Il n'y avait point dans le monde, dit ce Poète,
d'habillement plus noir que le sien. La couleur
blanche succède à la noire, la safranée à la blanche,
& la rouge à la safranée, précisément comme
le rapporte Apulée. On peut consulter là-dessus
le traité de l'oeuvre que j'ai donné ci-devant.
D'Espagnet en particulier est parfaitement conforme
à cette description d'Apulée, & nomme
ces quatre couleurs les moyens démonstratifs de
l'oeuvre (
b). Il semble qu'Apulée ait voulu nous
(a) Sic fata velum accepit augustissima Dearum
Atrum, eòque nullum nigrius erat vestimentum:
Perrexit autem ire.
Iliad. l. 24. v. 93.
| (b) Media sive signa de- | gro colori succedit albus....
|
| monstrativa sunt colores | Tertius color & citrinus....
|
| successivè & ex ordine ma- | est que veluti croceis auro-
|
| teriam afficientes, ejusque | ra capillis solis praenuncia.
|
| affectiones & passiones de- | Quartus color rubeus sive
|
| monstrantes..... Primus est | sanguineus ab albo solo
|
| niger.... nox autem illa ni- | igne extrahitur. Arcanum
|
| gerrima perfectionem lique- | Hermeticae Philosop. opus,
|
| factionis, & confusionis | Can. 64.
|
| elementorum indicat.... ni- |
|
T iij
@
294 FABLES
dire que toutes ces couleurs naissent les unes des
autres; que le blanc est contenu dans le noir, le
jaune dans le blanc, & le rouge dans le jaune;
c'est pour cela que le noir couvre les autres. On
pourrait peut-être m'objecter que cette robe noire
est le symbole de la nuit; & que la chose est
assez indiquée par le croissant de la Lune placé
au milieu avec les étoiles dont elle est toute parsemée;
mais les autres accompagnements n'y conviennent
point du tout. Il n'est pas étonnant
qu'on ait mis sur la robe d'Isis un croissant,
puisqu'on la prenait pour la Lune; mais comme
la nuit empêche de distinguer la couleur des objets,
Apulée aurait dit fort mal à propos que les
quatre couleurs du vêtement d'Isis se distinguaient
& jetaient chacune en particulier un si grand
éclat, qu'il en était ébloui. D'ailleurs cet Auteur
ne fait aucune mention de la nuit ni de la Lune;
mais seulement d'Isis comme principe de tout
ce que la Nature produit; ce qui ne saurait convenir
à la Lune céleste, mais seulement à la
Lune Philosophique; puisqu'on ne remarque dans
la céleste que la couleur blanche, & non la safranée
& la rouge.
Les épis de blé prouvent qu'Isis & Cérès n'étaient
qu'un même symbole; le cistre & le vase
ou petit seau, sont les deux choses requises pour
l'oeuvre, c'est-à-dire, le
laiton Philosophique &
l'eau mercurielle; car le cistre était communément
un instrument de cuivre, & les verges qui
le traversaient étaient aussi de cuivre, quelquefois
de fer. Les Grecs inventèrent ensuite la fable
d'Hercule qui chasse les oiseaux du lac Stymphale,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
295
en faisant du bruit avec un instrument de
cuivre. L'un & l'autre doivent s'expliquer de la
même manière. Nous en parlerons dans les travaux
d'Hercule, au cinquième livre.
On représentait ordinairement Isis non seulement
tenant un cistre, mais avec un seau ou
autre vase à la main, ou auprès d'elle, pour marquer
qu'elle ne pouvait rien faire sans l'eau mercurielle,
ou le mercure qu'on lui avait donné
pour conseil. Elle est la terre ou le
laiton des Philosophes,
mais le laiton ne peut rien par lui-
même, disent-ils, s'il n'est purifié & blanchi
par l'azot ou l'eau mercurielle. Par la même raison
Isis était très souvent représentée avec une
cruche sur la tête; souvent aussi avec une corne
d'abondance à la main, pour signifier en général
la Nature qui fournit tout abondamment, & en
particulier la source du bonheur, de la santé &
des richesses, que l'on trouve dans l'oeuvre Hermétique.
Dans les monuments Grecs (
a) on la
voit quelquefois environnée d'un serpent, ou
accompagnée de ce reptile, parce que le serpent
était le symbole d'Esculape, Dieu de la Médecine,
dont les Egyptiens attribuaient l'invention
à Isis. Mais nous avons plus de raisons de la regarder
comme la matière même de la Médecine
Philosophique ou universelle, qu'employaient
les Prêtres d'Egypte, pour guérir toutes sortes de
maladies, sans que le peuple sût comment (
b)
| (a) Ce que je dis ici des | pliquée de D. Bernard de
|
| attributs d'Isis se prouve par | Montfaucon.
|
| les monuments antiques rap- | (b) Qui quidem libri
|
| portés dans l'Antiquité ex- | (Medici) nonnisi ab iis qui
|
T iv
@
296 FABLES
ni avec quoi; parce que la manière de faire ce
remède était contenue dans les livres d'Hermès,
que les seuls Prêtres avaient droit de lire, &
pouvaient seuls entendre, à cause que tout y était
voilé sous les ténèbres des hiéroglyphes. Trismégiste
nous apprend lui-même (
a), qu'Isis ne
fut pas l'inventrice de la Médecine, mais que ce
fut l'aïeul d'Asclépius ou Hermès dont il portait
le nom.
Il ne faut donc pas en croire Diodore, ni la
tradition populaire d'Egypte, d'après laquelle
il dit qu'Isis inventa non seulement beaucoup de
remèdes pour la cure des maladies; mais qu'elle
contribua infiniment à la perfection de la Médecine,
& qu'elle trouva même un remède capable
de procurer l'immortalité dont elle usa
pour son fils Horus, lorsqu'il fut mis à mort par
les Titans, & le rendit en effet immortel. On
conviendra avec moi que tout cela doit s'expliquer
allégoriquement; & que, suivant l'explication
que nous fournit l'art Hermétique, Isis contribua
beaucoup à la perfection de la Médecine,
puisqu'elle était la matière dont on faisait le
plus excellent remède qui fût jamais dans la
Nature. Mais il ne serait point tel si Isis était
seule; il faut nécessairement qu'elle soit mariée
avec Osiris, parce que les deux principes doivent
| sacerdotalis ordinis erant le- | rum ipsam plebem lateret,
|
| gebantur; unde & hiero- | ut in sequentibus probaturi
|
| glyphicis variis obvelati, | sumus. Kircher, Oedyp.
|
| morbo quidem oppressis ap- | Aegypt. T. II. 2. part. cl.
|
| plicati ad salutem ita confe- | ix. p. 347.
|
| rebant, ut ratio tamen eo- | (a) In Asclepio.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
297
être réunis dans un seul tout, comme dès le commencement
de l'oeuvre ils ne formaient qu'un
même sujet, dans lequel étaient contenues deux
substances, l'une mâle, l'autre femelle.
Le voyage d'Isis en Phénicie pour y aller chercher
le corps de son mari; les pleurs qu'elle verse
avant de le trouver; l'arbre sous lequel il était
caché, tout est marqué au coin de l'Art sacerdotal.
En effet, Osiris étant mort, est jeté dans la
mer, c'est-à-dire, submergé dans l'eau mercurielle,
ou la mer des Philosophes; Isis verse,
dit-on, des larmes, parce que la matière qui est
encore volatile, représentée par Isis, monte en
forme de vapeurs, se condense & retombe en
gouttes. Cette tendre épouse cherche son mari
avec inquiétude, avec des pleurs & des gémissements,
& ne peut le trouver que sous un tamarin;
c'est que la partie volatile ne se réunit avec
la fixe, que lorsque la blancheur survient; alors
la rougeur où Osiris est caché sous le tamarin,
parce que les fleurs de cet arbre sont blanches
& les racines rouges. Cette dernière couleur est
même indiquée plus précisément par le nom
même de Phénicie, qui vient de Φοι̑νιξ, rouge,
couleur de pourpre.
Isis survécut à son mari, & après avoir régné
glorieusement, elle fut mise au nombre des
Dieux. Mercure détermina son culte, comme
il avait fait celui d'Osiris; parce que dans la seconde
opération appelée le second oeuvre, ou la
seconde disposition par Morien (
a), la Lune des
Philosophes, ou leur Diane, ou la matière au
(a) Entret. du Roi Calid.
@
298 FABLES
blanc, signifiée aussi par Isis, paraît encore après
la solution ou la mort d'Osiris; elle se trouve
par-là mise au rang des Dieux, mais des Dieux
Philosophiques, puisqu'elle est leur Diane ou la
Lune, une des principales Déesses de l'Egypte:
on voit bien pourquoi on attribue cette déification
à Mercure.
Mais si toute cette histoire n'est pas une fiction,
comme le prétend M. l'Abbé Banier (
a),
puisqu'il dit qu'il croit qu'Osiris est le même que
Mesraïm, fils de Cham, qui peupla l'Egypte quelque
temps après le Déluge. Il ajoute même que,
malgré l'obscurité qui règne dans l'histoire d'Osiris,
les Savants sont obligés de convenir qu'il
a été un des premiers descendants de Noé par
Cham, & qu'il gouverna l'Egypte où son père
s'était retiré... que Diodore de Sicile nous assure
que ce Prince est le même que Menès, le premier
Roi d'Egypte, & que c'est là qu'il faut s'en tenir;
je prierais tous ces Savants de me dire pourquoi
tous les Auteurs anciens qui ont parlé de Mesraïm
& de Menès, n'ont fait aucune mention, en
parlant d'eux, du fameux voyage ou célèbre expédition
que le prétendu Osiris fit en Afrique,
en Asie & par tout le monde, suivant cette inscription
trouvée sur d'anciens monuments, rapportée
par Diodore & tous les Auteurs qui depuis
lui ont parlé d'Osiris, & par M. l'Abbé Banier
lui-même, mais qui ne l'a pas rapportée exactement.
(a) Mytol. T. I. p. 483. 484. & ailleurs.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
299
SATURNE, LE PLUS JEUNE DE TOUS LES DIEUX,
ETAIT MON PERE. JE SUIS OSIRIS, ROI;
J'AI PARCOURU TOUT L'UNIVERS, JUSQU'AUX
EXTREMITES DES DESERTS DE L'INDE, DE-LA
VERS LE SEPTENTRION JUSQU'AUX SOURCES
DE L'ISTER; ENSUITE D'AUTRES PARTIES DU
MONDE JUSQU'A L'OCEAN:
JE SUIS LE FILS AINE DE SATURNE, SORTI
D'UNE TIGE ILLUSTRE, ET D'UN SANG GENE-
REUX, QUI N'AVAIT POINT DE SEMENCE. IL
N'EST POINT DE LIEU OU JE N'AIE ETE. J'AI
VISITE TOUTES LES NATIONS POUR LEUR
APPRENDRE TOUT CE DONT J'AI ETE L'INVEN-
TEUR.
Je ne crois pas qu'on puisse attribuer à aucun
Roi d'Egypte tout ce que porte cette Inscription,
particulièrement
la génération sans semence, au
lieu que ce dernier article même se trouve dans
l'oeuvre Hermétique, où l'on entend par Saturne
la couleur noire, de laquelle naissent la blanche
ou Isis, & la rouge ou Osiris: la première appelée
Lune, la seconde Soleil ou Apollon.
Il n'est pas moins difficile, ou plutôt il est
impossible de pouvoir appliquer à une Reine,
@
300 FABLES
l'inscription suivante tirée d'une colonne d'Isis,
rapportée par les mêmes Auteurs.
MOI, ISIS, SUIS LA REINE DE CE PAYS D'EGYPTE,
ET J'AI EU MERCURE POUR PREMIER MINIS-
TRE. PERSONNE NE POURRA REVOQUER LES
LOIS QUE J'AI FAITES, ET EMPECHER L'EXE-
CUTION DE CE QUE J'AI ORDONNE.
JE SUIS LA FILLE AINEE DE SATURNE, LE PLUS
JEUNE DES DIEUX.
JE SUIS LA SOEUR ET LA FEMME D'OSIRIS.
JE SUIS LA MERE DU ROI HORUS.
JE SUIS LA PREMIERE INVENTRICE DE L'AGRI-
CULTURE.
JE SUIS LE CHIEN BRILLANT PARMI LES ASTRES.
LA VILLE DE BUBASTE A ETE BATIE EN MON
HONNEUR.
REJOUIS-TOI, O EGYPTE! QUI M'AS NOURRIE.
Mais si on explique cela de la matière de l'Art
sacerdotal; si l'on compare ces expressions avec
celles des Philosophes Hermétiques, on les trouvera
tellement conformes, qu'on sera, pour ainsi
dire, obligé de convenir que l'Auteur de ces Inscriptions
a eu en vue le même objet que les Philosophes.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
301
Diodore dit qu'on ne pouvait lire de
son temps que ce que nous avons rapporté, parce
que le reste était effacé de vétusté. Il n'est même
pas possible, ajoute-t-il, d'avoir aucun éclaircissement
là-dessus; car les Prêtres gardent inviolablement
le secret sur ce qui leur a été confié;
aimant mieux que la vérité soit ignorée du
peuple, que de courir les risques de subir les
peines imposées à ceux qui divulgueraient ces
secrets. Mais encore une fois, quels étaient donc
ces secrets, si fort recommandés? Ceux qui, avec
Cicéron, disent qu'il consistait à ne pas dire
qu'Osiris avait été un homme, pensent-ils bien
à ce qu'ils disent? La conduire prétendue d'Isis
à l'égard des Prêtres était seule capable de trahir
ces secrets; celle des Prêtres envers le peuple le
découvrait encore davantage. Quoi! on voudra
me faire croire qu'Osiris ne fut jamais un homme,
& l'on me montre son tombeau? crainte
même que je ne doute de sa mort, & comme
si l'on voulait ne pas me la faire perdre de vue,
on multiplie ce tombeau? chaque Prêtre me dit
qu'il en est le possesseur? avouons que ce secret
serait bien mal concerté. Et à quoi bon, après
tout, ce secret inviolable au sujet du tombeau
d'un Roi ardemment aimé de ses sujets? quel
intérêt de cacher le tombeau d'Osiris? Si l'on
disait qu'Hermès eût conseillé à Isis de cacher le
tombeau de son mari, afin d'ôter au peuple une
occasion d'idolâtrie, parce qu'il sentait bien que
le grand amour qu'avait conçu le peuple pour
Osiris, à cause des bienfaits qu'il en avait reçus,
pourrait le conduire à l'adorer par reconnaissance;
@
302 FABLES
ce sentiment serait très conforme aux
idées que nous devons avoir de la vraie piété
d'Hermès. Mais loin de cacher ce tombeau, Isis
en en faisant un pour chaque membre, & voulant
persuader que tout le corps d'Osiris était dans
chacun de ces tombeaux, c'eût été au contraire
multiplier la pierre de scandale & d'achoppement.
L'Ecriture Sainte nous apprend que Josué tint une
toute autre conduite à l'égard des Israélites, lorsque
Moïse mourut (
a), pour empêcher sans
doute que les Hébreux n'imitassent encore les
Egyptiens en ce genre d'idolâtrie.
Ce n'était donc pas pour cacher au peuple
l'humanité prétendue d'Osiris que l'on faisait un
secret de son tombeau; si l'on défendait sous
des peines rigoureuses de dire qu'Isis & son mari
avaient été des hommes, c'est qu'ils ne le furent
jamais en effet. Cette défense qui ne s'accordait
nullement avec la démonstration publique de
leur tombeau, aurait dû faire soupçonner quelque
mystère caché sous cette contradiction; le grand
secret qu'observaient les Prêtres aurait encore dû
irriter la curiosité. Mais le peuple ne s'avise pas
de fonder si scrupuleusement les choses; il les
prend telles qu'on les lui donne sans beaucoup
d'examen. Et de quel secret d'ailleurs qui puisse
avoir rapport à un tombeau & à ce qu'il renferme?
Prenons la chose allégoriquement; lisons
les Philosophes, & nous y verrons des tombeaux
aussi mystérieux. Basile Valentin (
b) emploie
cette allégorie deux ou trois fois: Norton (
c) dit
| (a) Deuter. 34. | (b) 12 Clefs.
|
| (c) Ordinale. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
303
qu'il faut faire mourir le Roi & l'ensevelir. Raymond
Lulle, Flamel, le Trevisan, Aristée dans
la Tourbe, & tant d'autres s'expriment à peu
près dans ce sens-là; mais tous cachent avec beaucoup
de soin le tombeau & ce qu'il renferme;
c'est-à-dire, le vase & la matière qui y est contenue.
Trevisan dit (
a), que le Roi vient se
baigner dans l'eau d'une fontaine; qu'il aime
beaucoup cette eau, & qu'il en est aimé, parce
qu'il en est sorti, qu'il y meurt, & qu'elle lui
sert de tombeau. Il serait trop long de rapporter
toutes les allégories des Auteurs qui prouvent à
ceux qui ne se laissent pas aveugler par le préjugé,
que ce secret était celui de l'Art sacerdotal,
si fort recommandé à tous les Adeptes.
Les Prêtres instruits par Hermès avaient donc
un autre but en vue que celui de l'histoire, avec
laquelle ne pouvaient pas s'accorder toutes les
qualités différentes de mère & de fils, d'époux
& d'épouse, de frère & soeur, de père & fille,
que l'on trouve dans les diverses histoires d'Osiris
& d'Isis; mais qui conviennent très bien à
l'oeuvre Hermétique, quand on prend son unique
matière sous différents points de vue. Qu'on
réfléchisse un peu sur certains traits de cette histoire.
Pourquoi Isis ramasse-t-elle tous les membres
du corps d'Osiris, excepté les parties naturelles?
pourquoi, après la mort de son mari, jure-
t-elle de ne pas en épouser d'autre? pourquoi se
fait-elle enterrer dans la forêt de Vulcain? quelles
sont ces parties naturelles, sinon les terrestres
(a) Philosoph. des Métaux.
@
304 FABLES
noires & féculentes de la matière Philosophique
dans lesquelles elle s'est formée, où elle a pris
naissance, qu'il faut rejeter comme inutiles, &
avec lesquelles elle ne peut se réunir, parce
qu'elles lui sont hétérogènes? Si Isis tient le ferment,
c'est qu'après la solution parfaite, désignée
par la mort, elle ne peut plus par aucun artifice
être séparée d'Osiris. Nous verrons dans la suite
pourquoi l'on dit qu'elle fut inhumée dans la forêt
de Vulcain. On saura, en attendant, que (
a)
l'inhumation Philosophique c'est autre chose
que la fixation, ou le retour des parties volatilisées,
& leur réunion avec les parties fixes &
ignées desquelles elles avaient été séparées; c'est
pour cela qu'Isis & Osiris sont dits petits-fils de
Vulcain.
Est-il surprenant, après ce que nous avons dit
jusqu'ici, qu'on ait supposé qu'Osiris & Isis
avaient Vulcain & Mercure en grande vénération?
On regarde Mercure comme inventeur des
arts & des caractères hiéroglyphiques, parce
qu'Hermès les a inventés au sujet du mercure
Philosophique. Il a enseigné la Rhétorique, l'Astronomie,
la Géométrie, l'Arithmétique & la
Musique, parce qu'il a montré la manière de
parler de l'oeuvre, les astres qui y sont contenus,
les proportions, les poids & les mesures qu'il
faut y observer pour imiter ceux de la Nature.
Ce qui a fait dire à Raymond Lulle (
b): " La
(a) Voyez là-dessus Philalethe, Enarratio methodica
& d'Espagnet cité si souvent.
(b) Theor, Metam. c. 50.
" Nature
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
305
" Nature renferme en elle-même la Philosophie
" & la science des sept arts libéraux; elle
" contient toutes les formes géométriques &
" leurs proportions; elle termine toutes choses
" par le calcul arithmétique, par l'égalité d'un
" nombre certain; & par une connaissance raisonnée
" & rhétoricale, elle conduit l'intellect
" de puissance en acte. "
Voilà comment Mercure fut l'interprète de
tout, & servait de conseil à Isis. Elle ne pouvait
rien faire sans Mercure, parce qu'il est la
base de l'oeuvre, & que sans lui on ne peut rien
faire. On ne peut pas raisonnablement attribuer
à Mercure ou Hermès l'invention de tout dans
un autre sens, puisqu'on sait que les arts étaient
connus avant le Déluge; & après le Déluge la
Tour de Babel en est une nouvelle preuve.
Isis, suivant Diodore, bâtit des Temples tout
d'or,
delubra aurea, en l'honneur de Jupiter & des
autres Dieux. En quel lieu du monde, & en quel
siècle l'histoire nous apprend-elle qu'on en ait
élevé un seul de semblable? Jamais l'or de mine
ne fut si commun qu'il l'est aujourd'hui; & malgré
cette abondance, quel est le peuple qui pût y
suffire? n'a-t-on pas voulu dire que ces Temples
étaient de même nature que les Dieux qu'ils renfermaient?
& n'est-il pas à croire qu'ils n'étaient
autres que des Temples & des Dieux Hermétiques;
c'est-à-dire, la matière aurifique &
les couleurs de l'oeuvre qu'Isis bâtit en effet,
puisqu'elle en est la matière même? Par cette
même raison on dit qu'Isis considérait infiniment
les Artistes en or & en autres métaux. Elle
I. Partie.
V
@
306 FABLES
était une Déesse d'or, la Vénus dorée de toute
l'Asie.
Quant à la Chronologie des Egyptiens, elle
est également mystérieuse. Ils ne paraissent pas
d'accord entr'eux, non qu'ils ne le soient pas en
effet, mais parce qu'ils l'ont voulu cacher &
embarrasser à dessein; & non pas comme plusieurs
ignorants le prétendent, parce qu'ils voulaient
établir l'éternité du monde. Il en est d'eux
comme il en a été des Adeptes dans tous les
temps, parce que ceux-ci ont toujours suivi les
errements des premiers. L'un dit qu'il ne faut
que quatre jours pour faire l'oeuvre; l'autre assure
qu'il faut un an; celui-là un an & demi, celui-
ci fixe ce temps à trois ans, un autre pousse jusqu'à
sept, un autre jusqu'à dix ans; à les entendre
parler si différemment, ne croirait-on pas
qu'ils sont tous contraires? mais celui qui est au
fait saura bien les accorder, dit Majer. Qu'on
fasse seulement attention que l'un parle d'une
opération, l'autre traite d'une autre; que dans
certaines circonstances les années des Philosophes
se réduisent en mois, suivant Philalethe (
a),
les mois en semaines, les semaines en jours, &c.;
que les Philosophes comptent les jours tantôt à
la manière vulgaire, tantôt à la leur: qu'il y a
quatre saisons dans l'année commune, & quatre
dans l'année Philosophique: qu'il y a trois opérations
pour pousser l'oeuvre à sa fin; savoir,
l'opération de la pierre ou du soufre, celle de
l'élixir, & la multiplication; que ces trois ont
(a) Enarrat. method. 3. Medecin. Gebri.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
307
chacune leurs saisons; qu'elles composent chacune
une année; & que les trois réunies ne font
aussi qu'un an, qui finit par l'automne, parce
que c'est le temps de cueillir les fruits & de jouir
de ses travaux.
=================================
CHAPITRE
V.
Histoire d'Horus.
P LUSIEURS Auteurs ont confondu Horus oùOrus avec Harpocrate; mais je ne discuterai
pas ici les raisons qui ont pu les y déterminer.
Le sentiment le plus reçu est qu'Horus était fils
d'Osiris & d'Isis; & le dernier des Dieux d'Egypte,
non qu'il le fût en mérite, mais pour la
détermination de son culte, & parce qu'il est en
effet le dernier des Dieux chimiques, étant l'or
Hermétique, ou le résultat de l'oeuvre. C'est cet
Orus ou Apollon, pour lequel Osiris entreprit
un si grand voyage, & essuya tant de travaux &
de fatigues. C'est le trésor des Philosophes, des
Prêtres & des Rois d'Egypte; l'enfant Philosophique
né d'Isis & d'Osiris, ou si mieux aimé,
Apollon né de Jupiter & de Latone. Mais des
Auteurs, dira-t-on, ont regardé Apollon, Osiris
& Isis comme enfants de Jupiter & de Junon.
Apollon ne peut donc pas être fils d'Isis & d'Osiris.
Quelques Auteurs disent même que le Soleil
fut le premier Roi d'Egypte, ensuite Vulcain;
puis Saturne, enfin Osiris & Horus. Tout cela
V ij
@
308 FABLES
je l'avoue, pourrait causer de l'embarras, & présenter
des difficultés insurmontables dans un
système historique; mais quant à l'oeuvre Hermétique,
il ne s'en trouve aucune; nouvelle
preuve qu'elle était l'objet de toutes ces fictions.
L'agent & le patient dans l'oeuvre étant homogènes,
se réunissent pour produire un troisième
semblable à eux, procédant des deux; le Soleil
& la Lune sont ses père & mère, dit Hermès,
& les autres Philosophes après lui. Ces noms de
Soleil & de Lune donnés à plusieurs choses, causent
une équivoque qui occasionne toutes ces
difficultés; c'est de cette source que sont sorties
toutes les qualités de père, de mère, fils, fille,
aïeul, frère, soeur, oncle, époux & épouse; &
tant d'autres noms semblables, qui servent à expliquer
les prétendus incestes, & les adultères si
souvent répétés dans les Fables anciennes. Il
faudrait être Philosophe Hermétique ou Prêtre
d'Egypte pour développer tout cela; mais Harpocrate
recommande le secret, & l'on ne doit
pas espérer qu'il soit violé au moins clairement.
Ce qu'on peut conclure de la bonne foi & de
l'ingénuité plutôt que de l'indiscrétion de quelques
Adeptes, est, que la matière de l'oeuvre est
le principe radical de tout; mais qu'elle est en
particulier le principe actif & formel de l'or;
c'est pourquoi elle devient or Philosophique par
les opérations de l'oeuvre imitées de celles de la
Nature. Cette matière se forme dans les entrailles
de la terre, & y est portée par l'eau des pluies
animées de l'esprit universel, répandu dans l'air
& cet esprit tire sa fécondité des influences du
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
309
Soleil & de la Lune, qui par ce moyen deviennent
le père & la mère de cette matière. La terre
est la matrice où cette semence est déposée, &
se trouve par-là sa nourrice. L'or qui s'en forme
est le Soleil terrestre. Cette matière ou le sujet
de l'oeuvre est composée de deux substances, l'une
fixe, l'autre volatile: la première ignée & active;
la seconde humide & passive, auxquelles on a
donné les noms de Ciel & Terre; Saturne &
Rhée; Osiris & Isis; Jupiter & Junon: & le
principe igné ou feu de nature qui y est renfermé,
a été nommé Vulcain, Prométhée, Vesta,
&c. De cette manière Vulcain & Vesta qui est
le feu de la partie humide & volatile, sont proprement
les père & mère de Saturne, de même
que le ciel & la terre, parce que les noms de ces
Dieux ne se donnent pas seulement à la matière
encore crue & indigeste prise avant la préparation
que lui donne l'Artiste de concert avec la
Nature; mais encore pendant la préparation &
les opérations qui la suivent. Toutes les fois que
cette matière devient noire, elle est le Saturne
philosophique; fils de Vulcain & de Vesta, qui
sont eux-mêmes enfants du Soleil, par les raisons
que nous avons dites. Quand la matière devient
grise après le noir, c'est Jupiter: devient-elle
blanche, c'est la Lune, Isis, Diane; & lorsqu'elle
est parvenue au rouge, c'est Apollon, Phébus,
le Soleil, Osiris. Jupiter est donc fils de Saturne,
Isis & Osiris fils de Jupiter. Mais comme la
couleur grise n'est pas une des principales de
l'oeuvre, la plupart des Philosophes n'en font
pas mention, & passant tout d'un coup de la
V iij
@
310 FABLES
noire à la blanche, Isis & Osiris sont rapprochés
de Saturne, & deviennent naturellement ses enfants
premiers nés, conformément aux Inscriptions
que nous avons rapportées. Isis & Osiris
sont donc frère & soeur, soit qu'on les regarde
comme principes de l'oeuvre, soit qu'on les considère
comme enfants de Saturne ou de Jupiter.
Isis se trouve même mère d'Osiris, puisque la
couleur rouge naît de la blanche. Mais, dira-
t-on, comment sont-ils époux & épouse? Si on
fait attention à tout ce que nous avons dit, on
verra qu'ils le sont sous tous les points de vue
où l'on peut les considérer; mais ils le sont plus
ouvertement dans la production du Soleil Philosophique
appelé Horus, Apollon, ou soufre des
Sages; puisqu'il est formé de ces deux substances
fixe & volatile, réunies en un tout fixe, nommé
Orus.
Lorsqu'on fait abstraction de la préparation, ou
première opération de l'oeuvre, (ce qui est assez
d'usage parmi les Philosophes, qui ne commencent
leurs traités de l'Art sacerdotal, ou Hermétique,
qu'à la seconde opération) comme l'or
Philosophique est déjà fait, & qu'il faut l'employer
pour base du second oeuvre; alors le Soleil
se trouve premier Roi d'Egypte; il contient
le feu de nature dans son sein: & ce feu agissant
sur les matières, produit la putréfaction, & la
noirceur; voilà de nouveau Vulcain fils du Soleil,
& Saturne fils de Vulcain. Osiris & Isis
viendront ensuite; enfin Orus, pour la réunion de
son père & de sa mère.
C'est à cette seconde opération qu'il faut appliquer
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
311
ces expressions des Philosophes:
il faut
marier la mère avec le fils; c'est-à-dire, qu'après
sa première coction on doit le mêler avec la matière
crue dont il est sorti, & le cuire de nouveau
jusqu'à ce qu'ils soient réunis, & ne fassent
qu'un. Pendant cette opération, la matière
crue dissout & putréfie la matière digérée: c'est
la mère qui tue son enfant, & le met dans son
ventre pour renaître & ressusciter. Pendant cette
dissolution, les Titans tuent Orus, & sa mère le
ramène ensuite de la mort à la vie. Le fils alors
moins affectionné envers sa mère, qu'elle ne
l'était envers lui, disent les Philosophes (
a), fait
mourir sa mère, & règne en sa place. C'est-à-
dire, que le fixe ou Orus fixe le volatil ou Isis,
qui l'avait volatilisé; car tuer, lier, fermer,
inhumer, congeler, coaguler ou fixer, sont des
termes synonymes dans le langage des Philosophes;
de même que donner la vie, ressusciter,
ouvrir, délier, voyager, signifient la même chose
que volatiliser.
Isis & Osiris sont donc à juste titre réputés les
principaux Dieux de l'Egypte avec Horus qui
règne en effet le dernier, puisqu'il est le résultat
de tout l'Art sacerdotal. C'est peut-être ce qui
l'a fait confondre par quelques-uns avec Harpocrate,
Dieu du secret, parce que l'objet de ce
secret n'était autre qu'Orus, qu'on avait aussi
raison d'appeler le Soleil ou Apollon, puisqu'il
est le Soleil ou l'Apollon des Philosophes. Si
les Antiquaires avaient étudié la Philosophie Hermétique,
(a) La Tourbe.
V iv
@
312 FABLES
ils n'auraient pas été embarrassés pour
trouver la raison qui engageait les Egyptiens à
représenter Horus sous la figure d'un enfant, souvent
même emmailloté. Ils y auraient appris
qu'Orus est l'enfant Philosophique né d'Isis &
d'Osiris, ou de la femme blanche & de l'homme
rouge (
a); c'est pour cela qu'on le voit souvent
dans les monuments entre les bras d'Isis qui l'allaite.
Ces explications serviront de flambeaux aux
Mythologues, pour pénétrer dans l'obscurité des
Fables qui font mention d'adultères, d'incestes
du père avec sa fille, tel que celui de Cynire
avec Myrrha; du fils avec sa mère, tel qu'on le
rapporte d'Oedipe; du frère avec la soeur, comme
celui de Jupiter & Junon, &c. Les parricides,
matricides, &c. ne seront plus que des allégories
intelligibles & dévoilées, & non des actions
qui font horreur à l'humanité, & qui n'auraient
point dû trouver place dans l'histoire. Les amateurs
de la Philosophie Hermétique y trouveront
comment il faut entendre les textes suivants des
Adeptes. " Faites les noces, dit Geber, mettez
" l'époux avec l'épouse au lit nuptial; répandez
" sur eux une rosée céleste: l'épouse concevra
" un fils qu'elle allaitera; quand il sera devenu
" grand, il vaincra ses ennemis, & sera couronné
" d'un diadème rouge. " Venez, fils de
" la sagesse, dit Hermès (
b), & réjouissons-nous
" dès ce moment, la mort est vaincue, notre fils
(a) Le Code de vérité.
(b) Sept. chap.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
313
" est devenu Roi, il a un habit rouge, & il a
" pris sa teinture du feu. " Un monstre disperse
" mes membres (
a) après les avoir séparés, mais
" ma mère les réunit. Je suis le flambeau des
" miens; je manifeste en chemin la lumière de
" mon père Saturne. " J'avoue la vérité, dit
" l'Auteur du grand secret, je suis un grand pécheur;
" j'ai coutume de courtiser, & de m'amuser
" avec ma mère qui m'a porté dans son
" sein; je l'embrasse avec amour; elle conçoit
" & multiplie le nombre de mes enfants; elle
" augmente mes semblables, suivant ce que dit
" Hermès; mon père est le Soleil, & ma mère
" est la Lune. " Il faut, dit Raymond Lulle (
b),
" que la mère qui avait engendré un fils, soit
" ensevelie dans le ventre de ce fils, & qu'elle
" en soit engendrée à son tour. "
Si Osiris se flatte d'une excellence bien supérieure
à celle des autres hommes, parce qu'il a
été engendré d'un père sans semence; l'enfant
Philosophique a la même prérogative, & sa mère,
malgré sa conception & son enfantement, demeure
toujours vierge, suivant ce témoignage de
d'Espagnet (
c): " Prenez, dit-il, une vierge
" ailée, engrossée de la semence spirituelle du
" premier mâle, conservant néanmoins la gloire
" de sa virginité intacte, malgré sa grossesse. "
Je ne finirais pas, si je voulais donner tous les
textes des Philosophes qui ont un rapport palpable
(a) Belin dans la Tourbe.
(b) Codic. 4.
(c) can. 58.
@
314 FABLES
avec les particularités de l'histoire d'Osiris
d'Isis & d'Horus. Ceux-ci suffiront à ceux qui
voudront se donner la peine de les comparer &
d'en faire l'application.
=================================
CHAPITRE
VI.
Histoire de Typhon.
D IODORE (
a) fait naître Typhon des Titans.
Plutarque (
b) le dit frère d'Osiris & d'Isis:
quelques autres avancent qu'il naquit de la
Terre, lorsque Junon irritée la frappa du pied;
que la crainte qu'il eut de Jupiter, le fit sauver
en Egypte, où ne pouvant supporter la chaleur
du climat, il se précipita dans un lac où il
périt. Hésiode nous en fait une peinture des
plus affreuses (
c), qu'Appollodore semble avoir
copiée. La Terre, disent-ils, outrée de fureur de
ce que Jupiter avait foudroyé les Titans, se joignit
avec le Tartare, & faisant un dernier effort,
elle enfanta Typhon. Ce monstre épouvantable
avait une grandeur & une force supérieure à tous
les autres ensemble. Sa hauteur était si énorme,
qu'il surpassait de beaucoup les plus hautes montagnes,
& sa tête pénétrait jusqu'aux astres. Ses
bras étendus touchaient de l'orient à l'occident,
& de ses mains sortaient cent dragons furieux,
(a) L. I. c. 2.
(b) De Iside & Osiride.
(c) Theog.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
315
qui dardaient sans cesse leur langue à trois pointes.
Des vipères sans nombre sortaient de ses
jambes & de ses cuisses, & se repliant par différentes
circonvolutions, s'étendaient sur toute la
longueur de son corps, avec des sifflements si
horribles, qu'ils étonnaient les plus intrépides.
Sa bouche n'exhalait que des flammes, ses yeux
étaient des charbons ardents, avec une voix plus
terrible que le tonnerre; tantôt il meuglait comme
un taureau, tantôt il mugissait comme un
lion; & quelquefois il aboyait comme un chien.
Tout le haut de son corps était hérissé de plumes,
& la partie inférieure était couverte d'écailles.
Tel était ce Typhon redoutable aux
Dieux mêmes, qui osa lancer contre le Ciel des
rochers & des montagnes, en faisant des hurlements
affreux; les Dieux en furent tellement
épouvantés, que ne se croyant pas en sûreté dans
le Ciel, ils se sauvèrent en Egypte, & se mirent à
l'abri des poursuites de ce monstre, en s'y cachant
sous la forme de divers animaux.
On a cherché à expliquer moralement, historiquement
& physiquement ce que les anciens
Auteurs ont dit de Typhon. Les applications
qu'on en a faites ont été quelquefois assez heureuses;
mais il n'a jamais été possible aux Mythologues
d'expliquer sa fable en entier dans le
même système. Son mariage avec Echidna, le
rendit père de divers monstres, dignes de leur
origine, tels que la Gorgone, le Cerbère, l'Hydre
de Lerne, le Sphinx, l'Aigle qui dévorait le
malheureux Prométhée, les Dragons gardiens de
la Toison d'or & du Jardin des Hespérides, &c.
@
316 FABLES
Les Mythologues, pour se tirer de l'embarras où
les jetait cette fable qui devenait pour eux un
des mystères des plus obscurs de la Mythologie
(
a), se sont avisés de dire que les Grecs &
les Latins ignorant l'origine de cette fable, n'ont
fait que l'obscurcir davantage, en voulant la
transporter, selon leur coutume, de l'histoire d'Egypte
dans la leur. Fondés sur les traditions,
qu'ils avaient apprises par leur commerce avec
les Egyptiens, ils firent de Typhon un monstre
également horrible & bizarre, que la jalouse Junon
avait fait sortir de terre pour se venger de
Latone sa rivale.
Ce que nous en rapportent Diodore (
b) &
Plutarque (
c) n'est pas du goût de M. l'Abbé
Banier; sans doute parce qu'ils ne sont point en
cela favorables à son système. Ces deux Auteurs,
dit-il (
d), " n'ont pas laissé, selon le génie de
" leur nation, de mêler dans ce qu'ils rapportent
" plusieurs fictions ridicules; & d'ailleurs
" peu exacts dans la chronologie, & ne sachant
" que fort confusément les premières histoires
" du monde renouvelé après le Déluge,
" au nombre desquelles est sans doute celle que
" j'explique (de Typhon), ce sont des guides
" qu'il ne faut suivre qu'avec de grands ménagements.
" " Quoique M. l'Abbé Banier ait raison
de penser que ces Auteurs, n'étaient pas au
fait du fond de l'histoire de Typhon, il n'en est
pas moins vrai qu'ils avaient recueilli ce qu'ils
| (a) M. l'Abbé Banier, | (c) De Iside.
|
| Mythol. T. I. p 468. | (d) T. I. p. 468.
|
| (b) Liv. I. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
317
en disent, de la tradition conservée chez les
Egyptiens. S'ils y ont mêlé quelques circonstances
pour l'adapter aux fables de leur pays,
ils en ont conservé le fond, qui se trouve également
fabuleux. En vain Gérard Vossius (
a) prétend-il
qu'Og, Roi de Basan, est le même que
Typhon, sur la ressemblance des deux noms;
car, dit-il, celui de Typhon vient de Τύφω,
uro,
accendo, & celui de Og, signifie
ussit, ustulavit.
En vain M. Huet (
b) en fait-il le législateur des
Hébreux, devenu odieux aux Egyptiens, par la
perte de leurs fils aînés: M. l'Abbé Sevin n'a pas
plus raison de le mettre à la place de Chus; ni
M. l'Abbé Banier à celle de Sebon, en suivant
dans cette occasion le sentiment de Plutarque,
qui s'appuie de l'autorité de Manethon. Il ne
serait pas possible de concilier Plutarque avec
lui-même. Bochart a mieux réussi (
c) que tous
les Auteurs ci-dessus, en pensant que Typhon
est le même qu'Encelade; mais il a deviné sans
savoir pourquoi, puisqu'il ignorait la raison qui
engageait les Poètes à les nommer indifféremment
l'un pour l'autre, & à les faire périr tous
deux de la même manière. Les Poètes, bien
mieux que les Historiens, nous ont conservé le
vrai fond des fables, & les ont, à proprement
parler, moins défigurées que les Historiens, parce
qu'ils se contentaient de les rapporter, en les
embellissant à la vérité quelquefois, mais sans
s'embarrasser de discuter pourquoi, comment &
(a) De Idol. l. I. 26.
(b) Demonst. Ev. prop. 4.
(c) Chan.
@
318 FABLES
dans quel temps ces choses avaient pu se faire,
au lieu que les Historiens, cherchant à les accommoder
à l'histoire, en ont supprimé des traits,
y ont mêlé leurs conjectures, ont quelquefois
substitué d'autres noms, &c.
Mais enfin que conclure de tant de sentiments
différents? qu'il faut chercher ce que nous devons
penser de Typhon dans les traits donc les Historiens,
les Poètes & les Mythologues sont d'accord,
où dans lesquels ils diffèrent peu. Les Poètes
& les Mythologues disent tous de concert
que Typhon fut précipité sous le mont Etna, &
les Anciens qui n'ont pas placé là son tombeau,
ont choisi pour cela des lieux sulfureux, &
connus par les feux souterrains, comme dans la
Campanie, ou près du mont Vésuve, ainsi que le
prétend Diodore (
a), ou dans les champs Phlégéens,
comme le raconte Strabon (
b), ou dans un
lieu de l'Asie, d'où il sort de terre quelquefois de
l'eau, d'autrefois du feu, au rapport de Pausanias
(
c). En un mot, dans toutes les montagnes,
& tous les autres lieux où il y avait des exhalaisons
sulfureuses. Les Egyptiens racontaient
enfin qu'il avait été foudroyé, & qu'il était péri
dans un tourbillon de feu.
Rapprochons tout cela avec quelques circonstances
de la vie de Typhon; & à moins que de
vouloir fermer opiniâtrement les yeux à la lumière,
on sera obligé de convenir que toute l'histoire
de ce prétendu Monstre n'est qu'une allégorie,
qui fait partie de celle que les Prêtres
(a) L. 4. (b) L. 5. (c) In Arcad.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
319
Egyptiens, ou Hermès lui-même avait inventées,
pour voiler l'Art sacerdotal; puisque, suivant M.
l'Abbé Banier même (
a), les Poètes & les Historiens
Grecs & Latins nous ont conservé parmi
leurs fables les plus absurdes, les traditions de
l'Egypte, c'est à ces traditions primitives qu'il
faut nous en tenir. Elles nous apprennent que
Typhon était frère d'Osiris; qu'il le persécuta
jusqu'à le faire mourir de la façon dont nous l'avons
dit; qu'il fut ensuite vaincu par Isis, secourue
par Horus, & qu'il périt enfin par le feu.
Les Historiens rapportent aussi que les Egyptiens
avaient la Mer en abomination, parce qu'ils
croyaient qu'elle était elle-même Typhon, &
l'appelaient
écume ou
salive de Typhon (
b),
noms qu'ils donnaient aussi au sel marin. Pythagore,
instruit par les Egyptiens, disait que la Mer
était une larme de Saturne. La raison qu'ils en
avaient, était que la Mer, selon eux, était un
principe de corruption, puisque le Nil qui leur
procurait tant de biens, se viciait par son mélange
avec elle. Ces traditions nous apprennent
encore que Typhon fit périr Orus dans la Mer
où il le précipita, & qu'Isis sa mère le ressuscita
après l'en avoir retiré.
Nous avons dit qu'Osiris était le principe igné,
doux & génératif que le Nature emploie dans la
formation des mixtes; & qu'Isis en était l'humide
radical; car il ne faut pas confondre l'un
avec l'autre, puisqu'ils diffèrent entr'eux comme
(a) Mythol. T. I. p. 478.
(b) Kirch, Obelis Pamph. p. 155.
@
320 FABLES
la fumée & la flamme, la lumière & l'air, le
soufre & le mercure. L'humeur radicale est dans
les mixtes le siège & la nourriture du chaud
inné, ou feu naturel & céleste, & devient comme
le lien qui l'unit avec le corps élémentaire; cette
vertu ignée est comme la forme & l'âme du
mixte. C'est pourquoi elle fait l'office de mâle,
& l'humeur radicale fait, en tant qu'humide, la
fonction de femelle; ils sont donc comme frère
& soeur, & leur réunion constitue la base du
mixte. Mais ces mixtes ne sont pas composés de
la seule humeur radicale; dans leur formation, des
parties homogènes, impures & terrestres se joignent
à lui pour compléter le corps du mixtes;
& ces impuretés grossières & terrestres sont le
principe de sa corruption, à cause de leur soufre
combustible, âcre & corrosif, qui agit sans cesse
sur le soufre pur & incombustible. Ces deux soufres
ou feux sont donc deux frères, mais des
frères ennemis; & par la destruction journalière
des individus, on a lieu de se convaincre que
l'impur l'emporte sur le pur. Ce sont les deux
principes bons & mauvais dont nous avons
parlé dans les chapitres premier & second de ce
livre.
Cela posé, il n'est pas difficile de concevoir
pourquoi on faisait de Typhon un monstre effroyable,
toujours disposé à faire du mal, & qui
avait l'audace même de faire la guerre aux Dieux.
Les métaux abondent en ce soufre impur & combustible,
qui les ronge en les faisant tourner en
rouille chacun dans son espèce. Les Dieux avaient
donné leurs noms aux métaux; & c'est pourquoi
Hérodote
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
321
Hérodote (
a) dit que les Egyptiens ne comptaient
d'abord que huit grands Dieux, c'est-à-
dire, les sept métaux, & le principe dont ils
étaient composés. Typhon était né de la terre,
mais de la terre grossière, étant le principe de la
corruption. Il fut la cause de la mort d'Osiris,
parce que la corruption ne se fait que par la solution
que nous avons expliquée en parlant de
la mort de ce Prince. Les plumes qui couvraient
la partie supérieure du corps de Typhon, & sa
hauteur qui portait sa tête jusqu'aux nues, indiquent
sa volatilité & sa sublimation en vapeurs.
Ses cuisses, ses jambes couvertes d'écailles & les
serpents qui en sortent de tous côtés, sont le symbole
de son aquosité corrompante & putréfactive.
Le feu qu'il jette par la bouche, marque son
adustibilité corrosive; & désigne sa fraternité prétendue
avec Osiris, parce que celui-ci est un feu
caché naturel & vivifiant, l'autre est un feu tyrannique
& destructif. C'est pourquoi d'Espagnet
l'appelle le
tyran de la Nature, & le
fratricide
du feu naturel, ce qui convient parfaitement à
Typhon. Les serpents sont chez les Philosophes
l'Hiéroglyphe ordinaire de la dissolution & de la
putréfaction; aussi convient-on que Typhon ne
diffère point du serpent Python, tué par Apollon.
On sait aussi qu'Apollon & Horus étaient pris
pour le même Dieu.
Ce Monstre ne se contenta pas d'avoir fait
mourir son frère Osiris, il précipita aussi son
neveu Horus dans la mer, après s'en être saisi
(a) In Euterpe.
1.
I. Partie. X
@
322 FABLES
par le secours d'une Reine d'Ethiopie. On ne
pouvait désigner plus clairement la résolution en
eau de l'Horus ou l'Apollon Philosophique, qu'en
le disant précipité dans la mer; la noirceur qui
est la marque de la solution parfaite, & de la putréfaction
appelé
mort par les Adeptes, se voit
dans cette Reine d'Ethiopie. Cette matière corrompue
& putréfiée est précisément cette écume
ou salive de Typhon, dans laquelle Horus fut précipité
& submergé. Elle est véritablement une
larme de Saturne, puisque la couleur noire est
le Saturne Philosophique. Isis ressuscita enfin
Horus; c'est-à-dire, que l'Apollon Philosophique,
après avoir été dissous, putréfié & devenu
noir, passa de la noirceur à la blancheur appelée
résurrection & vie, dans le style Hermétique. Le
père & la mère se réunirent alors ensemble pour
combattre Typhon, ou la corruption, & après
l'avoir vaincu ils régnèrent glorieusement, d'abord
la mère ou Isis, c'est-à-dire, la blancheur,
& après elle Horus son fils, ou la rougeur. Sans
recourir à tant d'explications, les seuls tombeaux
supposés de Typhon nous font entendre ce qu'on
pensait de ce Monstre, père de tant d'autres,
que nous expliquerons dans les chapitres qui les
concernent. Les uns disent que Typhon se jeta
dans un marais où il périt; d'autres qu'il fut foudroyé
par Jupiter, & qu'il périt par le feu. Ces
deux genres de mort sont bien différents; & il
n'y a que la Chimie Hermétique qui puisse accorder
cette contradiction; Typhon y périt en
effet, & par l'eau & par le feu en même temps:
car l'eau Philosophique, ou le menstrue fétide,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
323
ou la mer des Philosophes, qui n'est qu'une même
eau formée par la dissolution de la matière, est
aussi un marais, puisqu'étant enfermée dans le
vase elle n'a point de cours. Cette eau est un vrai
feu, disent presque tous les Philosophes, puisqu'elle
brûle avec bien plus de force & d'activité
que ne fait le feu élémentaire.
Les Chimistes
brûlent avec le feu, & nous brûlons avec
l'eau, disent Raymond Lulle & Riplée.
Notre
eau est un feu, ajoute ce dernier (
a), qui brûle
& tourmente les corps bien plus que le feu d'enfer.
Quand on dit que Jupiter le foudroya, c'est que
la couleur grise ou le Jupiter des Philosophes est
le premier Dieu Chimique qui triomphe des Titans,
ou qui sort victorieux de la noirceur & de
la corruption. Alors le feu naturel de la pierre
commence à dominer. Horus vient au secours
de sa mère, & Typhon demeure vaincu. Il suffit
de comparer l'histoire, ou plutôt la fable de Python
avec celle de Typhon, pour voir clairement
que les explications que je viens de donner expriment
la véritable intention de celui qui a inventé
ces allégories. En effet, le serpent Python
naît dans la boue & le limon, & Typhon naquit
de la terre; le premier périt dans la fange même
qui le vit naître, après avoir combattu contre
Apollon; le second meurt, dit-on, dans un marais,
après avoir fait la guerre aux Dieux, & particulièrement
à Horus qui est le même qu'Apollon,
& par lequel il fut vaincu. Ces faits ne demandent
point d'explications.
(a) 12 Port.
X ij
@
324 FABLES
=================================
CHAPITRE
VII.
Harpocrate.
I L n'y a qu'un sentiment dans tous les Auteurs
au sujet d'Harpocrate, pris pour le Dieu du
silence; il est vrai que dans tous les monuments
où il est représenté, son attitude est de porter le
doigt sur la bouche, pour marquer, dit Plutarque
(
a), que les hommes qui connaissaient les
Dieux, dans les temples desquels Harpocrate était
placé, ne devaient pas en parler témérairement.
Cette attitude le distingue de tous les autres Dieux
de l'Egypte, avec lesquels il a souvent quelque
rapport par les symboles dont il est accompagné.
De là vient que beaucoup d'Auteurs l'ont confondu
avec Horus, & l'ont dit fils d'Isis & d'Osiris.
Dans tous les temples d'Isis & de Sérapis
on voyait une autre idole portant le doigt sur
la bouche, & cette idole est sans doute celle dont
parle S. Augustin (
b) d'après Varron, qui disait
qu'il y avait une loi en Egypte pour défendre,
sous peine de la vie, de dire que ces Dieux avaient
été des hommes. Cette idole ne pouvait être
qu'Harpocrate, qu'Ausone appelle
Sigaleon άπὸ
τη̑ σιγαω καἰ λεω̑ς.
En confondant Horus avec Harpocrate on s'est
trouvé dans la nécessité de dire qu'ils étaient l'un
(a) De Isid. & Osir.
(b) De civ. Dei, l. 18. c. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
325
& l'autre des symboles du Soleil; & à dire le
vrai quelques figures d'Harpocrate ornées de
rayons, ou assises sur le lotus, ou qui portent
un arc ou une trousse ou carquois, ont donné
lieu à cette erreur. Dans ce cas là il faudrait dire
que les Egyptiens avaient de la discrétion du Soleil
une toute autre idée que n'en avaient les
Grecs. Si Harpocrate était le Dieu du silence,
& était en même temps le symbole du Soleil chez
les premiers, il ne pouvait être l'un & l'autre
chez les seconds; puisqu'Apollon ou le Soleil,
selon les Grecs, ne put garder le secret sur l'adultère
de Mars & de Vénus. Ils avaient cependant
les uns & les autres la même idée d'Harpocrate,
& le regardaient comme le Dieu du
secret qui se conserve dans le silence, & s'évanouit
par la révélation. Harpocrate par conséquent
n'était pas le symbole du Soleil, mais les hiéroglyphes,
dont on accompagnait sa figure, avaient
un rapport symbolique avec le Soleil; c'est-à-
dire, le Soleil Philosophique dont Horus était
aussi un hiéroglyphe.
Les Auteurs qui nous apprennent, qu'Harpocrate
était fils d'Isis & d'Osiris, disent vrai, parce
qu'ils le tenaient des Prêtres d'Egypte; mais ces
Auteurs prenaient cette génération dans le sens
naturel, au lieu que les Prêtres Philosophes le
disaient dans un sens allégorique. Puisque tous
les Grecs & les Latins étaient convaincus que
ces Prêtres mêlaient toujours du mystérieux dans
leurs paroles, leurs gestes, leurs actions, leurs
histoires, & leurs figures, qu'on regardait toutes
comme des symboles, il est surprenant que ces
X iij
@
326 FABLES
Auteurs aient pris à la lettre tant de choses qu'ils
nous rapportent des Egyptiens. Leurs témoignages
propres les condamnent à cet égard. Nos
Mythologues & nos Antiquaires auraient dû faire
cette attention. Le secret dont Harpocrate était
le Dieu, était à la vérité le secret en général que
l'on doit garder sur tout ce qui nous est confié.
Mais les attributs d'Harpocrate nous indiquent
l'objet du secret particulier dont il était question
chez les Prêtres d'Egypte. Isis, Osiris, Horus,
ou plutôt ce qu'ils représentaient symboliquement,
étaient l'objet de ce secret. Ils en furent
la matière; ils en fournirent le sujet; ils le firent
naître, il tirait donc son existence d'eux; & l'on
pouvait dire par conséquent qu'Harpocrate était
fils d'Isis & d'Osiris.
Si, comme l'a prétendu prouver l'illustre M.
Cuper dans son Traité sur Harpocrate, on ne
doit regarder ce Dieu que comme une même personne
avec Horus, pourquoi tous les Anciens les
distinguaient-ils? pourquoi Horus n'a-t-il jamais
passé pour Dieu du silence? & pourquoi ne le
voit-on dans aucun monument représenté de la
même manière & avec les mêmes symboles? Je
n'y vois qu'une seule ressemblance; c'est que
l'un & l'autre se trouvent sous la figure d'un enfant;
mais encore diffèrent-ils, en ce qu'Horus est
presque toujours emmailloté, où sur les genoux
d'Isis qui l'allaite, au lieu qu'Harpocrate est très
souvent un jeune homme, & même un homme
fait.
Le chat-huant, le chien, le serpent ne furent
jamais des symboles donnés à Horus; & tout ce
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
327
qu'ils pourraient avoir de commun sont les rayons
qu'on a mis autour de la tête d'Harpocrate, &
la corne d'abondance, tels qu'on en voit plusieurs
dans l'Antiquité expliquée de Dom Bernard
de Monfaucon. Mais il est bon de remarquer
que jamais Harpocrate ne se trouve représenté
la tête rayonnante, sans qu'on y ait joint
quelqu'autre symbole. Quoi qu'il en soit, le serpent,
le chat-huant & le chien sont tous des
symboles qui conviennent parfaitement au Dieu
du secret, & nullement à Horus pris pour le Soleil.
Le chat-huant était l'oiseau de Minerve,
Déesse de la sagesse: le serpent fut toujours un
symbole de prudence, & le chien un symbole
de fidélité. Je laisse au Lecteur à en faire l'application.
Les autres symboles donnés à Harpocrate,
signifiaient l'objet même du secret qu'il recommandait
en mettant le doigt sur la bouche; c'est-
à-dire, l'or ou le soleil Hermétique, par la fleur
de lotus sur lequel on le trouve quelquefois assis,
ou qu'il porte sur la tête, par les rayons dont sa
tête est environnée, & enfin par la corne d'abondance
qu'il tient; puisque le résultat du grand
oeuvre ou l'élixir Philosophique est la vraie
corne d'Amalthée, étant la source des richesses
& de la santé.
Plutarque a raison de dire qu'Harpocrate était
placé à l'entrée des temples, pour avertir ceux qui
connaissaient quels étaient ces Dieux, de n'en
pas parler témérairement; cela ne regardait donc
pas le peuple, qui prenait à la lettre ce que l'on
racontait de ces Dieux, & qui ignorait par conséquent
X iv
@
328 FABLES
de quoi il s'agissait. Les Prêtres avaient
toujours le Dieu du silence devant les yeux, pour
leur rappeler qu'il fallait se donner de garde de
divulguer le secret qui leur était confié. On les
y obligeait d'ailleurs sous peine de la vie, & il
y avait de la prudence à faire cette loi. L'Egypte
aurait couru de grands dangers si les autres
Nations avaient été informées avec certitude que
les Prêtres Egyptiens possédaient le secret de faire
de l'or, & de guérir toutes les maladies qui affligent
le corps humain. Ils auraient eu des guerres
sanglantes à soutenir. Jamais la paix n'y aurait
fait sentir ses douceurs. Les Prêtres même auraient
été exposés à perdre la vie de la part des Rois en
divulguant le secret, & de la part de ceux du
peuple à qui ils auraient refusé de le dire, quand
on les aurait pressé de le faire. On sentait d'ailleurs
les conséquences d'une semblable révélation
qui seraient devenues extrêmement fâcheuses
pour l'Etat même. Il n'y aurait plus eu de
subordination, plus de société; tout l'ordre aurait
été bouleversé. Ces raisons bien réfléchies
ont dans tous les temps fait une si grande impression
sur les Philosophes Hermétiques, que
tous les Anciens n'ont pas même voulu déclarer
quel était l'objet de leurs allégories & des fables
qu'ils inventaient. Nous avons encore une grande
quantité d'ouvrages où le grand oeuvre est décrit
énigmatiquement, ou allégoriquement; ces ouvrages
sont entre les mains de tout le monde,
& les seuls Philosophes Hermétiques y lisent
dans le sens de l'Auteur, pendant que les autres
ne s'avisent même pas de le soupçonner. De-là
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
329
tant de Saumaises ont épuisé leur érudition pour
y faire des commentaires qui ne satisfont point
les gens sensés, parce qu'ils sentent bien que tous
les sens qu'on leur présente sont forcés. Il faut
juger de même de presque tous les anciens Auteurs
qui nous parlent du culte des Dieux de
l'Egypte. Ils ne nous parlent que d'après le peuple
qui n'était pas au fait. Ceux même, comme
Hérodote & Diodore de Sicile, qui avaient interrogé
les Prêtres, & qui parlent d'après leurs
réponses, ne nous donnent pas plus d'éclaircissements.
Les Prêtres leur donnaient le change,
comme ils le donnaient au peuple; on rapporte
même qu'un Prêtre Egyptien, nommé Leon, en
usa de cette manière envers Alexandre, qui voulait
se faire expliquer la Religion d'Egypte. Il
répondit que les Dieux que le peuple adorait
n'étaient que des anciens Rois d'Egypte, hommes
mortels comme les autres hommes. Alexandre
le crut comme on le lui disait, & le manda,
dit-on, à sa mère Olympias, en lui recommandant
de jeter sa lettre au feu, afin que le peuple
de la Grèce, qui adorait les mêmes Dieux, n'en
fût pas instruit, & que la crainte qu'on lui avait
inculquée de ces Dieux, le retînt dans l'ordre &
la subordination.
Ceux qui avaient fait les lois pour la succession
au trône, avaient eu par toutes les raisons
que nous avons déduites, la sage précaution d'obvier
à tous ces désordres en ordonnant que les
Rois seraient pris du nombre des Prêtres, qui ne
communiquaient ce secret qu'à ceux de leurs enfants,
& aux autres seulement, Prêtres comme eux,
@
330 FABLES
ou qui en seraient jugés dignes après une longue
épreuve. C'est encore ce qui les engageait à défendre
l'entrée de l'Egypte aux étrangers pendant
si longtemps, ou à les obliger par affronts & par
les dangers qu'ils couraient pour leur vie, d'en
sortir, lorsqu'ils y avaient pénétré. Psammetichus
fut le premier Roi qui permit le commerce de
ses sujets avec les étrangers; & dès ce temps-là
quelques Grecs, désireux de s'instruire, se transportèrent
en Egypte, où après les épreuves requises
ils furent initiés dans les mystères d'Isis,
& les portèrent dans leur patrie sous l'ombre des
fables & des allégories imitées de celles des Egyptiens.
C'est ce que firent aussi quelques Prêtres
d'Egypte, qui à la tête de plusieurs colonies furent
s'établir hors de leur pays; mais tous gardèrent
scrupuleusement le secret qui leur était
confié, & sans en changer l'objet, ils varièrent
les histoires sous lesquelles ils le voilaient. De-là
sont venues toutes les fables de la Grèce & d'ailleurs,
comme nous le ferons voir dans les livres
suivants.
Le secret fut toujours l'apanage du sage, &
Salomon nous apprend qu'on ne doit pas révéler
la sagesse à ceux qui en peuvent faire un mauvais
usage, ou qui ne sont pas propres à la garder
avec prudence & discrétion (
a). C'est pourquoi
(a) Sapientes abscondunt scientiam. Prov. 10. v. 14.
Homo versutus celat scientiam. Ib. c. 12. v. 23.
Secretum extraneo ne reveles. Ib. c. 25. v. 2.
Qui revelat mysteria ambulat fraudulenter. Ib. 20. v. 19.
Gloria Dei est celare verbum, & gloria Regum investigare
sermonem. Ib. 25. v. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
331
tous les Anciens ne parlaient que par énigmes,
par paraboles & par symboles, par hiéroglyphes,
&c. afin que les sages seuls pussent y comprendre
quelque chose.
=================================
CHAPITRE
VIII.
Anubis.
D IODORE de Sicile (
a) dit qu'Anubis fut un
de ceux qui accompagnèrent Osiris dans son
expédition des Indes; qu'il était fils de ce
même Osiris; qu'il portait pour habillement de
guerre une peau de chien, & qu'il était, suivant
l'interprétation de M. l'Abbé Banier (
b), Capitaine
des Gardes de ce Prince. Le premier de
ces Auteurs rapporte ce qu'il avait appris en
Egypte, & dit vrai; mais le second a tort d'accuser
la Mythologie Grecque d'avoir confondu
Anubis avec Mercure Trismégiste, si célèbre en
Egypte par ces belles découvertes, par l'invention
des caractères, & par le nombre prodigieux de livres
qu'il composa sur toutes sortes de sciences.
Ceux qui transportent la Mythologie des Egyptiens
chez les Grecs, tels que Musée, Orphée,
Mélampe, Eumolpe, Homère, &c. ne s'écartèrent
point des idées des Egyptiens, & ne confondirent
jamais Anubis avec Trismégiste, mais
(a) Lib. I.
(b) Mythol. T. I. p. 496.
@
332 FABLES
avec un autre Mercure inconnu à M. l'Abbé Banier,
au moins dans le sens que ces promulgateurs
de la Mythologie en avaient. Le peu de
connaissance qu'on avait de ce Mercure, qui
accompagna en effet Osiris dans son voyage, a
occasionné les faux raisonnements que la plupart
des Auteurs ont faits sur Anubis; ce n'est donc pas
sur leur témoignage qu'il faut établir ses conjectures,
& fonder ses jugements. Le P. Kircher (
a)
est un de ceux qui a mal à propos confondu avec
le ton décisif qui lui est ordinaire, Mercure Trismégiste
avec Anubis, & il s'est persuadé faussement
que les Egyptiens le représentaient sous
la figure d'Anubis.
Unde posteri virum tam admirandâ
scientiâ praeditum inter Deos relatum divinis
honoribus coluerunt, eum Anubin vocantes,
hoc est, canem, ob admirabilem hujus in rebus,
quâ inveniendis, quâ investigandis sagacitatem:
il a été sans doute trompé par les explications
des Hiéroglyphes Egyptiens, données par Horapollo
(
b) & qui dit que le chien était le symbole
d'un Ministre, d'un Conseiller, d'un Secrétaire
d'Etat, d'un Prophète, d'un Savant, &c. Plutarque
peut aussi avoir contribué à tromper nos
Mythologues, en donnant à ce Dieu le nom
d'Herm-Anubis, qui signifie Mercure Anubis
Apulée aurait cependant dû les tirer d'erreur,
s'ils avaient fait réflexion sur la description qu'il
en fait en ces termes: " Anubis est l'interprète
" des Dieux du Ciel, & de ceux de l'enfer. Il
(a) Obelisc. Pamph. p. 292.
(b) Liv. I. Explicat. 39.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
333
" à la face tantôt noire, tantôt de couleur d'or.
" Il tient élevée sa grande tête de chien, portant
" de la main gauche un caducée, & de la
" droite une palme verte, qu'il semble agiter. "
Un Antique, que Boissard nous a conservé, que
l'on trouve aussi dans le P. Kircher (
a), dans
l'Antiquité expliquée de Dom de Montfaucon,
T, II. P. II. p. 314. & ailleurs, & suivant l'inscription,
dédiée par un grand Prêtre, nommé
Isias, montre clairement ce que les Egyptiens entendaient
par Anubis. Cet Isias dédie ce hiéroglyphe
aux Dieux frères; θεοἰ άδελφοἰ, & dit que
ces Dieux, c'est-à-dire, Sérapis ou Osiris, Apis
& Anubis sont les
Dieux synthrônes de l'Egypte,
ou participants au même trône en Egypte. Isias
montre par cette inscription qu'il était plus au
fait de la nature de ces Dieux & de leur généalogie,
que ne l'étaient beaucoup d'anciens Auteurs
Grecs & Latins, & que ne le sont encore
aujourd'hui nos Mythologues. La fraternité de
ces trois Dieux sape les fondements de toutes
leurs explications; elle contredit Plutarque, qui
croit qu'Anubis était fils de Nephté, qui en accoucha,
selon lui, avant terme, par la terreur
qu'elle eut de Typhon son mari, & que ce fut
lui, qui, quoiqu'encore fort jeune, apprit à Isis
sa tante la première nouvelle de la mort d'Osiris.
Elle ne s'accorde pas avec Diodore, qui
fait Anubis fils d'Osiris. Mais si nos Mythologues
pénétraient dans les idées d'Isias, ils verraient
bientôt que ces contradictions ne sont
(a) Loc. cit. p. 294.
@
334 FABLES
qu'apparentes, & que ces trois Auteurs parlent
réellement d'un seul & unique sujet, quoiqu'ils
s'expriment diversement. Diodore & Plutarque
rapportent les traditions Egyptiennes, telles qu'ils
les avaient apprises sans savoir ce qu'elles signifiaient,
au lieu qu'Isias était instruit des mystères
qu'elles renfermaient. On en jugera par l'explication
suivante.
Il y avait deux Mercures en Egypte, l'un surnommé
Trismégiste, inventeur des hiéroglyphes
des Dieux de l'Egypte, c'est-à-dire, des Dieux
fabriqués par les hommes, & qui faisaient l'objet
de l'Art sacerdotal; l'autre Mercure appelé Anubis,
qui était un de ces Dieux, en vue desquels
ces hiéroglyphes furent inventés. L'un & l'autre
de ces Mercures furent donnés pour conseil à
Isis; Trismégiste pour gouverner extérieurement,
& Anubis pour le gouvernement intérieur. Mais
comment cela put-il se faire, dira-t-on, puisque
Diodore rapporte qu'Anubis accompagna Osiris
dans son expédition? Voici le moyen d'accorder
ces contradictions; & l'on verra qu'Anubis est
fils, de même que frère d'Osiris.
Nous avons dit qu'Osiris & Isis étaient le symbole
de la matière de l'Art Hermétique; que l'un
représentait le feu de la Nature, le principe igné
& génératif, le mâle & l'agent; que l'autre ou
Isis signifiait l'humeur radicale, la terre, ou la
matrice & le siège de ce feu, le principe passif
ou la femelle; & que tous deux ne formaient
qu'un même sujet composé de ces deux substances.
Osiris était le même que Sérapis ou
Amun, que quelques-uns disent Amon & Ammon
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
335
représenté par une tête de Bélier, ou avec
des cornes de Bélier; parce que cet animal, suivant
les Auteurs (
a) cités par le P. Kircher, est
d'une nature chaude & humide. On voyait Isis
avec une tête de Taureau, parce qu'elle était
prise pour la Lune, dont le croissant est représenté
par les cornes de cet animal; & que d'ailleurs
il est pesant & terrestre. Anubis dans l'Antique
de Boissart, se trouve placé entre Sérapis
& Apis, pour faire entendre qu'il est composé
des deux, ou qu'il en vient; il est donc fils d'Osiris
& d'Isis, & voici comment. Cette matière
de l'Art sacerdotal, mise dans le vase, se dissout
en eau mercurielle; cette eau forme le Mercure
Philosophique ou Anubis. Plutarque dit que, quoique
fort jeune, il fut le premier qui annonça à
Isis la mort d'Osiris; parce que ce Mercure ne
parait qu'après la dissolution & la putréfaction
désignées par la mort de ce Prince. Et comme
Typhon & Nephté sont les principes de destruction
& les causes de cette dissolution, on
dit qu'Anubis est fils de ce monstre & de sa femme.
Voilà donc Anubis fils d'Osiris & d'Isis en
réalité, & né d'eux générativement. Typhon &
Nephté sont aussi ses père & mère, mais seulement
comme causes occasionnelles. Raymond
Lulle s'exprime dans ce sens-là (
b), lorsqu'il dit:
Mon fils, notre enfant a deux pères & deux mères.
Cette eau est appelée eau de la sagesse, parce
qu'elle est toute or & argent, & elle en réside l'esprit
(a) Kirch. Obel. Pamph. p. 295.
(b) Vade mecum.
@
336 FABLES
de la quintessence qui fait tout, & sans elle on
ne peut rien faire. Ce feu, cette terre, & cette
eau qui se trouvent dans cette même matière de
l'oeuvre, sont frères comme les éléments le sont
entr'eux, ce qui fait qu'Isias les appelle de ce
nom θεοἰ άδελφοἰ. Il dit aussi qu'ils sont Dieux
synthrônes de l'Egypte, ou des Dieux également
révérés par les Egyptiens, participants au même
trône & au même honneur, pour nous faire
entendre que les trois ne font qu'un, & qu'ils
ne signifient que la même chose, quoiqu'ils aient
différents noms. Cette unité ou ces trois principes
qui se réunissent pour ne faire qu'un tout, est
déclaré palpablement par le triangle qui se voit
dans ce monument.
Ayant dit ce que c'est qu'Anubis, on devine
aisément comment il put accompagner Osiris
dans son voyage, puisque le Mercure Philosophique
est toujours dans le vase; qu'il passe par
le noir ou l'Ethiopie, le blanc, &c.; on a vu le
reste dans le chapitre d'Osiris. Quant à la tête
de chien qu'on donne à Anubis, nous avons vu
que les Egyptiens prenaient le chien pour symbole
d'un Ministre d'Etat; ce qui convient très
bien au Mercure des Philosophes, puisque c'est
lui qui conduit tout l'intérieur de l'oeuvre. Le
caducée seul le fait connaître pour Mercure; la
face tantôt noire, tantôt de couleur d'or que lui
donne Apulée, n'indique-t-elle pas clairement les
couleurs de l'oeuvre? Le texte de Raymond Lulle
que nous avons cité, fait voir que Osiris, Isis
& Anubis, ou Sérapis, Apis & Anubis sont renfermés
dans un même sujet, puisque Osiris, symbole
bole
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
337
du soleil, & Isis, symbole de la Lune, se
trouvent dans l'eau mercurielle; car les Philosophes
appellent indifféremment Soleil ou or leur
soufre parfait au rouge, & Lune ou argent, leur
matière fixée à blancheur. Le crocodile, animal
amphibie, sur lequel Isias a fait représenter Anubis
debout, désigne que Mercure ou le Dieu
Anubis est composé ou naît de la terre & de l'eau;
& afin qu'on ne s'y méprît pas, il a fait mettre
auprès un *préféricule & une patère, qui sont des
vases où l'on met de l'eau ou d'autres liqueurs.
Le ballot que le P. Kircher n'a pas expliqué,
& que D. de Montfaucon prend pour un
coussin
bandé, en avouant qu'il n'en sait pas l'usage,
signifie le commerce qui se fait par le moyen de
l'or, dont le globe qu'Anubis porte à la main
droite est le symbole. On voit assez souvent le
globe dans les hiéroglyphes Egyptiens, parce
qu'ils avaient l'Art sacerdotal pour objet. Lorsque
ce globe est joint à une croix, c'est pour faire
voir que l'or est composé des quatre éléments si
bien combinés qu'ils ne se détruisent point l'un
& l'autre. Quand le globe est ailé, c'est l'or qu'il
faut volatiliser pour parvenir à lui donner la
vertu transmutative. Un globe environné d'un
serpent, ou un serpent appuyé sur un globe, est
un signe de la putréfaction par laquelle il doit
passer avant d'être volatilisé. On le trouve même
quelquefois ailé, avec un serpent attaché au dessous
(
a), & alors il désigne la putréfaction, &
la volatilisation qui en est une suite. Mais il faut
(a) Kirch. Obel. Pamph. p. 399.
I. Partie.
Y
@
338 FABLES
faire attention que je parle de l'or Philosophique
ou Soleil Hermétique; je crois devoir faire
cette observation, crainte que quelque Souffleur
n'en prenne occasion de chercher par les eaux
fortes ou quelques dissolvants semblables, le moyen
de distiller l'or commun, & ne s'imagine avoir
touché au but quand il sera parvenu à les faire
passer ensemble dans le récipient.
=================================
CHAPITRE
IX.
Canope.
L ES Mythologues ont hasardé bien des conjectures
physiques, astronomiques & morales
sur les Canopes; il s'en trouve même d'assez
ingénieuses: mais on n'est pas plus éclairci après
cela & chacun a tourné l'allégorie du côté qui
frappait le plus son imagination, sans néanmoins
qu'aucun ait touché le but que s'étaient
proposé les Egyptiens dans l'invention & les représentations
du Dieu Canope. S'ils avaient suivi
mon système, ils n'auraient pas eu besoin de se
mettre l'esprit si fort à la torture, pour deviner
ce que pouvait signifier ce Dieu cruche. Il ne
leur aurait fallu que des yeux, & ils n'auraient
pas perdu leur temps à subtiliser en vain. Qu'on
montre à un Philosophe Hermétique un Canope,
il n'hésitera pas à dire ce que c'est, n'eût-il jamais
entendu parler du Canope d'Egypte, ni
des hiéroglyphes dont ils sont couverts; parce
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
339
qu'il y reconnaîtra une représentation symbolique
de tout ce qui est nécessaire à l'oeuvre des
Sages. En effet, ce Dieu n'est-il pas toujours représenté
dans les monuments Egyptiens sous la
forme d'un vase surmonté d'une tête d'homme
ou de femme toujours coiffée, & la coiffe
serrée d'un bandeau, à peu près comme on coiffe
une bouteille, pour empêcher la liqueur de s'éventer,
ou de s'évaporer? Faut-il donc être un
Oedipe pour deviner une chose qui se manifeste
par elle-même? Un Canope n'est autre chose que
la représentation du vase dans lequel on met la
matière de l'Art sacerdotal; le col du vase est
désigné par celui de la figure humaine; la tête
& la coiffure montre la manière dont il doit
être scellé, & les hiéroglyphes dont sa superficie
est remplie, annoncent aux spectateurs les choses
que ce vase contient, & les différents changements
de formes, de couleurs & de manières
d'être de la matière. " Le vase de l'Art, dit d'Espagnet
" (
a), doit être de forme ronde ou
" ovale; ayant un col de la hauteur d'une palme
" ou davantage, l'entrée sera étroite. Les
" Philosophes en ont fait un mystère, & lui
" ont donné divers noms. Ils l'ont appelé cucurbite,
" ou vase aveugle, parce qu'on lui ferme
" l'oeil avec le sceau Hermétique, pour empêcher
" que rien d'étranger ne s'y introduise, &
" que les esprits ne s'en évaporent.
Les Mythologues se sont persuadés mal à propos
que le Dieu Canope était uniquement l'hiéroglyphe
(a) Can. 113.
@
340 FABLES
de l'élément de l'eau. Ceux qui sont
percés de petits trous, ou qui ont des mamelles
par lesquelles l'eau s'écoule, ont été faits
à l'imitation des Canopes, non pour représenter
simplement l'élément de l'eau; mais pour indiquer
que l'eau mercurielle des Philosophes contenue
dans les Canopes, est le principe humide
& fécondant de la Nature. C'est de cette eau que
l'on parlait, quand on dit à Plutarque que Canope
avait été le pilote du vaisseau d'Osiris,
parce que l'eau mercurielle conduit & gouverne
tout ce qui se passe dans l'intérieur du vase. La
morsure d'un serpent, dont Canope fut atteint,
marque la putréfaction du mercure, & la mort
qui s'ensuivit indique la fixation de cette substance
volatile. Tout cela est très bien signifié par
les hiéroglyphes des Canopes. Comme je les ai
déjà expliqués pour la plupart dans les chapitres
précédents, le Lecteur pourra y avoir recours.
Quant aux animaux, nous en parlerons dans la
suite.
A une des embouchures du Nil était une ville
du nom Canope, où ce Dieu avait un temple
superbe. S. Clément d'Alexandrie (
a) dit qu'il
y avait dans cette ville une Académie des Sciences
la plus célèbre de toute l'Egypte: qu'on y apprenait
toute la Théologie Egyptienne, les Lettres
hiéroglyphiques; qu'on y initiait les Prêtres
dans les mystères sacrés, & qu'il n'y avait pas
un autre lieu où on les expliquât avec plus d'attention
& d'exactitude; c'est pour cette raison
(a) Strom l. 6.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
341
que les Grecs y faisaient de si fréquents voyages.
Sans doute qu'en donnant des instructions sur le
Dieu Canope, on se trouvait dans la nécessité d'expliquer
en même temps tous les mystères voilés
sous l'ombre des hiéroglyphes, dont la superficie
de ce Dieu était remplie; au lieu que dans les
autres villes où l'on adorait Osiris & Isis, &c.
on ne se trouvait que dans le cas de faire l'histoire
que du Dieu ou de la Déesse qui y étaient
révérés en particulier.
Voilà les principaux Dieux de l'Egypte, dans
lesquels on comprend tous les autres. Hérodote
(
a) nomme aussi Pan comme le plus ancien de
tous les Dieux de ce pays, & dit qu'en langue
Egyptienne on le nommait
Mendès. Diodore (
b)
nous assure qu'il était en si grande vénération dans
ce pays-là, qu'on voyait sa statue dans tous les
temples, & qu'il fût un de ceux qui accompagnèrent
Osiris dans son expédition des Indes.
Mais comme ce Dieu n'indique autre chose que le
principe génératif de tout, & qu'on le confond
en conséquence avec Osiris, je n'en dirai rien de
plus. Nous dirons ces deux mots de Sérapis dans la
troisième section. On décerna aussi les honneurs
du culte à Saturne, Vulcain, Jupiter, Mercure,
Hercule, &c. Nous en traiterons dans les livres
suivants, lorsque nous expliquerons la Mythologie
des Grecs.
| (a) L. 2. | (b) L. I. p. 16.
|
Y iij
@
342 FABLES
=================================
SECTION SECONDE.
ROIS D'EGYPTE,
E T
Monuments élevés dans ce pays-là.
L 'HISTOIRE ne nous apprend sur les premiers
Rois d'Egypte rien de plus certain que sur
ceux de la Grèce & des autres Nations. La
Royauté n'était pas héréditaire chez les Egyptiens,
suivant Diodore. Ils élisaient pour Rois
ceux qui s'étaient rendus recommandables, soit
par l'invention de quelques arts utiles, soit par
leurs bienfaits envers le peuple. Le premier dans
ce genre, si nous en voulons croire les Arabes,
fut
Hanuch; le même qu'
Henoc fils de Jared,
qui fut aussi nommé
Idris ou
Idaris, & que le
P. Kircher dit (
a) être le même qu'Osiris, sur
le témoignage d'Abénéphi & de quelques autres
Arabes. Mais sans nous amuser à discuter si ces
Arabes & Manethon I. ou le Sybennite disent la
vérité pour ce qui a précédé le Déluge, c'est de
cette époque remarquable que nous devons dater.
Plusieurs Auteurs sont même persuadés que Manethon,
qui était Prêtre d'Egypte, n'a formé
ses Dynasties, & n'a écrit beaucoup d'autres
choses que conformément aux fables qui avaient
(a) Oedip. Aegypt. T. I. p. 66. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
343
été inventées & divulguées longtemps avant lui.
Ce sentiment est d'autant mieux fondé, que ces
fables contenaient l'histoire de la succession prétendue
des Rois du pays, pour cacher leur véritable
objet, dont les Prêtres faisaient un mystère,
& un secret qu'il leur était défendu de révéler
sous peine de la vie. Manethon, comme Prêtre,
fut donc obligé d'écrire conformément à ce que
l'on débitait au peuple. Mais le secret auquel il
était tenu, ne l'obligeant pas à défigurer ce qu'il y
avait de vrai dans l'histoire, il a bien pu nous le
conserver au moins en partie.
La discussion de la succession des Rois d'Egypte
m'entraînerait dans une dissertation qui
n'entre point dans le plan que je me suis proposé.
Je laisse ce soin à ceux qui veulent entreprendre
l'histoire de ce pays-là. Il suffit, pour
remplir mon objet, de rapporter les Rois que
les Auteurs citent comme ayant laissé des monuments
qui prouvent que l'Art sacerdotal ou
Hermétique, était connu & en vigueur dans l'Egypte.
Le premier qui s'y établit après le Déluge fut
Cham, fils de Noé, qui, suivant Abénéphi (
a),
fut nommé Zoroastre & Osiris, c'est-à-dire,
feu
répandu dans toute la Nature. A Cham succéda
Mesraïm. La chronique d'Alexandrie (
b) donne
le surnom de Zoroastre à celui-ci, & Opmecrus
le nomme Osiris. Le portrait que les Auteurs
font de Cham & de Mesraïn, ou Misraïm, est
(a) Kirch. loc. cit. p. 85.
(b) L. r.
@
344 FABLES
celui d'un Prince idolâtre, sacrilège, adonné à
toutes sortes de vices & de débauches, & ne
peut convenir à Osiris, qui n'était occupé qu'à
remettre le vrai culte de Dieu en vigueur, à
faire fleurir la Religion & les Arts, & à rendre
ses peuples heureux sous la conduite prudente
sage & religieuse de l'incomparable Hermès Trismégiste.
Ce seul contraste devrait faire abandonner
l'opinion de ceux qui soutiennent que Cham
ou Misraïm son fils étaient les mêmes qu'Osiris.
Il est bien plus naturel de penser que le prétendu
Zoroastre ou Osiris, qui signifient feu caché ou
feu répandu dans tout l'Univers, n'eut jamais
d'autre Royaume que l'empire de la Nature, que
de regarder ce nom comme surnom d'un homme
fût-il Roi, puisqu'il ne saurait même convenir à
toute l'humanité réunie.
La chronique d'Alexandrie fait Mercure successeur
de Misraïm, & dit qu'il régna 35 ans:
elle ajoute qu'il quitta l'Italie pour se rendre en
Egypte, où il philosophait sous un habit tressé
d'or; qu'il y enseigna une infinité de choses (
a)
| (a) Convasato, ingenti | & multa eis praedicebat
|
| auri pondere Italiâ excëssit, | eventura, naturâ enim erat
|
| atque in Aegyptum se con- | ingeniosus. Aegyptii ergo
|
| tulit ad stirpem à Chamo | eum Mercurium Deum pro-
|
| Noëmi filio patrono suo | clamârunt, ut qui futura
|
| oriundam, à quâ per ho- | praenunciaret, illisque à
|
| norificè exceptus est, qui | Deo oracula & responsa
|
| dum tibi ageret, prae se con- | de futuris, veluti internun-
|
| tempsit onmes, aureumque | cius referret, aurumque sub-
|
| amiculum indutus philoso- | ministraret, quem opum
|
| phabatur apud Aegyptios, | largitorem appellabant, au-
|
| multa mirabiliadocens eos, | reumque Deum vocabant.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
345
que les Egyptiens le proclamèrent Dieu, & l'appelaient
le
Dieu d'or, à cause des grandes richesses
qu'il leur procurait. Plutarque (
a) donne
à Mercure 38 ans de règne. C'est sans doute ce
même Mercure qui, suivant Diodore, fut donné
pour conseil à Isis.
Mais si les choses sont ainsi, où placera-t-on
le règne des Dieux? Si Vulcain, le Soleil, Jupiter,
Saturne, &c. ont été Rois d'Egypte, &
que chacun n'ait pas régné moins de douce cents
ans, comme nous l'avons dit ci-devant; il n'est
pas possible de concilier tout cela, quand même
on dirait que ces noms des Dieux n'étaient que
des surnoms donnés à de véritables Rois. La
chose deviendra encore moins vraisemblable, si
l'on veut s'en rapporter à la chronique d'Alexandrie,
qui donne Vulcain pour successeur à Mercure,
& le Soleil pour successeur à Vulcain. Après
le Soleil elle met Sosin, ou Sothin, ou Sochin. Après
Sosin, Osiris, puis Horus, ensuite Thulen, qui
pourrait être le même qu'Eusèbe nomme Thuois,
& Hérodote Thonis. Diodore bouleverse tout l'ordre
de cette prétendue succession; & la confusion
qui naît de-là, forme un labyrinthe de difficultés
dont il n'est pas possible de se tirer.
Mais enfin il faut s'en tenir à quelque chose;
c'est pourquoi nous dirons avec Hérodote & Diodore
(
b), que le premier Roi qui régna en Egypte
après les Dieux, fut un homme appelé Ménas
ou Ménès, qui apprit aux peuples le culte des
Dieux & les cérémonies qu'on devait y observer.
(a) De Iside & Osiride.
(b) Diod. l. I. p. 2. c. I.
@
346 FABLES
Ainsi commença donc le règne des hommes en
Egypte, qui dura, suivant quelques-uns, jusqu'à
la cent quatre-vingtième Olympiade, temps auquel
Diodore fut en Egypte, & auquel régnait
Ptolemée IX, surnommé Denis.
Ménas donna aux Egyptiens des lois par écrit,
qu'il disait avoir promulguées par ordre de Mercure,
comme le principe & la cause de leur bonheur.
On voit que Mercure se trouve partout,
soit pendant le règne des Dieux que les Auteurs
font durer un peu moins de huit mille ans, &
dont le dernier fut Horus, soit pendant le règne
des hommes, qui commença à Ménas; d'où l'on
doit conclure, contre le sentiment du P. Kircher
(
a), que ce Ménas ne peut être le même
que Mythras & Osiris, puisque ce dernier fut le
père d'Horus. Mais suivons Diodore. La race de
Ménas donna 52 Rois en 1040. ans. Busiris fut
ensuite élu, & huit de ses descendants lui succédèrent.
Le dernier des huit, qui se nommait
aussi Busiris, fit bâtir la ville de Thèbes, ou la
ville du Soleil. Elle avait cent quarante stades
d'enceinte; Strabon lui en donne quatre-vingt
de longueur: elle avait cent portes, deux cents
hommes passaient par chacune avec leurs chariots
& leurs chevaux (
b). Tous les édifices en
(a) Oedip. T. I. p. 93.
(b) Nec quot Orchomenon adveniunt, necquot Thebas
Aegyptias ubi plurimae in domibus opes condicae jacent.
Quae centum habent portas, ducenti autem per unamquemque.
Viri egrediuntur cum equis & curribus,
Neque mihi si tot daret.
Homer. Iliad. 9. v. 381.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
347
étaient superbes & d'une magnificence au-delà
de ce qu'on peut imaginer. Les successeurs de ce
Busiris se firent une gloire de contribuer à l'ornement
de cette ville. Ils la décorèrent de temples,
de statues d'or, d'argent, d'ivoire de grandeur
colossale. Ils y firent élever des Obélisques d'une
seule pierre, & la rendirent enfin supérieure à
toutes les villes du monde. Ce sont les propres
termes de Diodore de Sicile, qui est en cela d'accord
avec Strabon.
Cette ville devenue célèbre dans tout le monde,
& dont les Grecs ne sachant rien pendant
longtemps que par oui dire, n'ont pu en parler
que d'une manière fort suspecte, fut bâtie en
l'honneur d'Horus ou Apollon, le même que le
Soleil, dernier des Dieux qui furent Rois en
Egypte; & non pas en l'honneur de l'astre qui
porte ce nom, comme les monuments qu'on y
voyait le témoignent. Une ville si opulente,
si remplie d'or & d'argent, apportés en Egypte
par Mercure, qui comme nous l'avons dit d'après
les Auteurs, apprit aux Egyptiens la manière
de le faire, n'est-elle pas une preuve convaincante
de la science des Egyptiens, quant à la
Philosophie ou l'Art Hermétique? Il y avait dans
cette même ville, continue Diodore, quarante-
sept mausolées de Rois, dont dix-sept subsistaient
encore du temps de Ptolémée Lagus. Après
les incendies arrivés du temps de Cambyse, qui
en transporta l'or & l'argent dans la Perse, on
y trouva encore 300 talents pesant d'or, & 2300
d'argent.
Busiris, fondateur de cette ville, était fils de
@
348 FABLES
Roi, par conséquent Philosophe instruit de l'Art
sacerdotal; il était même Prêtre de Vulcain.
L'entrée en était défendue aux étrangers. Ce fut
sans doute une des raisons qui engagèrent les
Grecs à décrier si hautement ce Busiris, le même
dont il est fait mention dans les travaux d'Hercule.
Mais de quoi n'est pas capable l'envie, la
jalousie? Les Grecs ne pouvaient qu'aboyer après
ces richesses qu'ils ne voyaient qu'en perspective.
Les Obélisques seuls suffisaient pour prouver
que ceux qui les faisaient élever, étaient parfaitement
au fait de l'Art Hermétique. Les hiéroglyphes
dont ils étaient revêtus, les dépenses
excessives qu'il fallait faire, & jusqu'à la matière,
ou plutôt le choix affecté de la pierre, décèlent
cette science. Je n'apporterai même pas en
preuves ce que dit le P. Kircher (
a), que l'on
doit la première invention des Obélisques à un
fils d'Osiris, qu'il nomme
Mesramuthisis, qui faisait
sa résidence à Héliopolis, & qui en éleva le
premier, parce qu'il était instruit des sciences
d'Hermès, & qu'il fréquentait habituellement
les Prêtres. Je dirai seulement avec le même Auteur
(
b), qu'afin que tout fût mystérieux dans
ces Obélisques, les inventeurs des caractères hiéroglyphiques,
firent même choix d'une matière
convenable à ces mystères.
| (a) Obelisc, Pamph. p. | mi illi hieroglyphicae lite-
|
| 48. | raturae inventores elege-
|
| (b) Ne quicquam mys- | runt, mysteriis quae conti-
|
| teriorum tam arcanae Obe- | nebant congruam. Ibid. p.
|
| liscorum machinationi dees- | 49.
|
| set; materiam lapidis, pri- |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
349
" La pierre de ces Obélisques, dit le même
" Auteur (
a), était une espèce de marbre dont
" les couleurs différentes semblaient avoir été
" jetées goutte à goutte; sa dureté ne le cédait
" point à celle du porphyre, que les Grecs appellent
" πυγοποικιλον, les Latins
Pierres de Thèbes,
" & les Italiens
Granito rosso. La carrière
" d'où l'on tirait, ce marbre était près de cette
" fameuse ville de Thèbes, où résidaient autrefois
" les Rois d'Egypte, auprès des montagnes
" qui regardaient l'Ethiopie, & les sources du
" Nil, en tirant vers le midi. Il n'est point de
" sortes de marbres que l'Egypte ne fournisse;
" je ne vois pas par quelle raison les
Hiéromystes
" choisissaient pour les Obélisques celle-là plutôt
" qu'une autre. Il y avait certainement quelque
" mystère caché là-dessous, & c'était sans doute
" en vue de quelque secret de la Nature. " On
dira peut-être que la dureté, la ténacité faisait
préférer ce marbre à tout autre, parce qu'il était
propre à résister aux injures du temps. Mais le
porphyre, si commun dans ce pays-là, était bien
aussi solide, & par conséquent aussi durable.
Pourquoi d'ailleurs n'y regardait-on pas de si
près quand il s'agissait d'élever d'autres monuments
plus grands ou plus petits que les Obélisques,
& l'on employait alors d'autres espèces
de marbres? Je dis donc, ajoute le même Auteur,
que ces Obélisques étant élevés en l'honneur de
la Divinité solaire, on choisissait, pour les faire
une matière dans laquelle on connaissait quelques
(a) Loc. cit.
@
350 FABLES
propriétés de cette Divinité, ou qui avait
quelque analogie de ressemblance avec elle.
Le P. Kircher avoir raison de soupçonner du
mystère dans la préférence que l'on donnait à
ce marbre, dont les couleurs étaient constamment
au nombre de quatre. Il n'a même pas
mal rencontré, lorsqu'il dit que c'était à cause
d'une espèce d'analogie avec le Soleil; il aurait
pu assurer la chose, s'il avait suivi notre système,
pour le guider dans ses explications. Car il aurait
vu clairement que les couleurs de ce marbre
sont précisément celles qui surviennent à la matière
que l'on emploie dans les opérations du
grand oeuvre, pour faire le Soleil philosophique,
en l'honneur & en mémoire duquel on élevait
ces Obélisques. On en jugera par la description
suivante qu'en fait le même Auteur (
a): " La
" Nature a mélangé quatre substances pour la
" composition de ce Pyrite Egyptien; la principale,
" qui en fait comme la base & le fond,
" est d'un rouge éclatant, dans laquelle sont
" comme incrustés des morceaux de cristal, d'autres
" d'améthystes, les uns de couleur cendrée,
" les autres bleus, d'autres enfin noirs, qui sont
" semés çà & là dans toute la substance de cette
" pierre. Les Egyptiens ayant donc observé ce
" mélange, jugèrent cette matière comme la
" plus propre à représenter leurs mystères. "
Un Philosophe Hermétique ne s'exprimerait pas
autrement que le P. Kircher; mais il aurait des
idées bien différentes. On sait, & nous l'avons
(a) Ibid. p. 50.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
351
répété assez souvent, que les trois couleurs principales
de l'oeuvre sont la noire, la blanche &
la rouge. Ne sont-ce pas celles de ce marbre?
La couleur cendrée n'est-elle pas celle que les
Philosophes appellent Jupiter, qui se trouve intermédiaire
entre la noire nommée Saturne, &
la blanche appelée Lune ou Diane? La rouge
qui domine dans ce marbre ne désigne-t-elle pas
clairement celle qui, dans les livres des Philosophes
Hermétiques, est comparée à la couleur des
pavots des champs, & constitue la perfection du
Soleil ou Apollon des Sages? La bleue n'est-elle
pas celle qui précède la noirceur dans l'oeuvre,
que Flamel (
a) & Philalethe (
b) disent être un
signe que la putréfaction n'est pas encore parfaite?
Nous en parlerons plus au long dans le
chapitre de Cérès au IVe. Livre, lorsque nous expliquerons
ce que c'était que le lac Cyanée, par
lequel se sauva Pluton en enlevant Proserpine.
Voilà tout le mystère dévoilé. Voilà le motif
de la préférence que les Egyptiens donnaient à
ce marbre pour en former les Obélisques; &
c'était, comme l'on voit, avec raison, puisqu'il
s'agissait de les élever en l'honneur d'Horus ou du
Soleil Philosophique, & de représenter sur leurs
surfaces des hiéroglyphes, sous les ténèbres desquels
étaient ensevelies & la matière dont Horus
se faisait, & les opérations requises pour y parvenir.
Je ne prétends cependant pas que ce fut l'objet
unique de l'érection de ces Obélisques & des
(a) Explic. des fig. hiéroglyp.
(b) Enarrat. Method. 3. Gebri Medic.
@
352 FABLES
Pyramides. Je sais que toute la Philosophie de
la Nature y était hiéroglyphiquement renfermée
en général, & que Pythagore, Socrate & Platon,
& la plupart des autres Philosophes Grecs puisèrent
leur science dans cette source ténébreuse,
où l'on ne pouvait pénétrer; à moins que les
Prêtres d'Egypte n'y portassent le flambeau de
leurs instructions; mais je sais aussi que les Philosophes
disent (
a) que la connaissance du grand
oeuvre donne celle de toute la Nature, & qu'on
y voit toutes ses opérations & ses procédés comme
dans un miroir.
Pline n'est pas d'accord avec Diodore sur le
Roi d'Egypte qui le premier fit élever des Obélisques.
Pline (
b) en attribue l'invention à Mitrès
ou Mitras:
Trabes ex os fecêre Reges, quodam
certamine Obeliscos vocantes Solis Numini
sacratos; radiorum ejus argumentum in effigie est,
& ita significat in nomine Aegyptio. Primus omnium
id instituit Mitres, qui id urbe Solis (Heliopoli
seu Thebis intellige) primus regnabat, somnio
jussus, & hoc ipsum scriptum in eo. Mais sans
doute que cette différence ne vient que de ce que
Mitrès ou Mithras signifiait le Soleil, & Ménas
la Lune. Il y a même grande apparence que ce
Mithras & ce Ménas étaient les mêmes qu'Osiris
& Isis; non qu'ils aient en effet fait élever
des Obélisques, puisqu'ils n'ont jamais existé
sous forme humaine; mais parce que c'est en
leur honneur qu'on les éleva. On ne prouve pas
(a) Cosmop. novum lumen Chemic. D'Espagnet,
Raymond Lulle, &c.
(b) L. 36. c. 8.
mieux
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
353
mieux leur existence réelle en disant qu'ils bâtirent
Memphis (
a) ou quelque autre ville d'Egypte;
puisque Vulcain, Neptune & Apollon ne
sont pas moins des personnages fabuleux pour
avoir bâti la ville de Troyes, comme nous le prouverons
dans le cours de cet Ouvrage, & particulièrement
dans le VIe. Livre.
Sans m'attacher scrupuleusement à la succession
chronologique des Rois d'Egypte, puisque
leur histoire entière n'entre point dans mon plan,
je passe à quelques-uns de ceux qui ont laissé des
monuments particuliers de l'oeuvre Hermétique,
& je m'en tiens à Diodore de Sicile pour éviter
les discussions.
Simandius, au rapport d'Hécatée & de Diodore,
fit des choses surprenantes à Thèbes, & surpassa
ses prédécesseurs en ce genre. Il fit ériger un
monument admirable par sa grandeur, & par l'art
avec lequel il était travaillé. Il avait dix stades;
la porte par où l'on y entrait, avait deux arpents
de longueur, & quarante-cinq coudées de hauteur.
Sur ce monument était une inscription en
ces termes:
JE SUIS SIMANDIUS ROI DES ROIS.
SI QUELQU'UN DESIRE SAVOIR CE QUE J'AI
ETE ET OU JE SUIS, QU'IL CONSIDERE MES
OUVRAGES.
J'omets la description de ce superbe monument;
on peut la voir dans les Auteurs cités;
(a) Hérodote in Euterp.
I. Partie.
Z
@
354 FABLES
je dirai seulement avec eux, qu'entre les peintures
& les sculptures placées sur un des côtés de ce
fameux péristyle, on voyait Simandius offrant
aux Dieux l'or & l'argent qu'il faisait tous les
ans; la somme en était marquée, & montait à
131200000000 mines, suivant le même Diodore.
Auprès de ce monument on voyait la Bibliothèque
sacrée, sur la porte de laquelle était écrit
REMEDE DE L'ESPRIT. Sur le derrière était une
belle maison, où l'on voyait 20 coussins ou petits
lits dressés pour Jupiter & Junon, la statue du
Roi & son tombeau. Autour étaient distribués
divers appartements ornés de peintures, qui représentaient
tous les animaux révérés en Egypte,
& tous semblant diriger leurs pas vers le tombeau.
Ce monument était environné d'un cercle
d'or massif, épais d'une coudée, & sa circonférence
était de 365. Chaque coudée était un cube
d'or, & marquée par des divisions. Sur chacune
étaient gravés les jours, les années, le lever & le
coucher des Astres, & tout ce que cela signifiait
suivant les observations astrologiques des Egyptiens.
Ce cercle fut enlevé, dit-on, du temps que
Cambyse & les Perses régnèrent en Egypte.
Ce que nous venons de rapporter de la magnificence
de Simandius, montre assez, tant par la
matière dont ces choses étaient faites, que par
la forme qu'on leur donnait, pour quelle raison
& à quel dessein on les avait ainsi faites. Quelque
interprétation que les Historiens puissent y
donner, comment pourront-ils supposer que Simandius
ait pu tirer, soit des mines, soit des
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
355
impôts une si prodigieuse quantité d'or? Et quand
on pourrait le supposer, Simandius aurait-il eu
droit de s'en faire une gloire particulière, &
d'en parler comme de son ouvrage? Si les autres
Rois avaient le même revenu, ils pouvaient s'en
glorifier comme lui. Il y eût eu de la folie à faire
graver sur son tombeau qu'il ne tenait ces richesses
que de ses exactions, & de la puérilité à faire
marquer la somme des richesses qu'il tirait annuellement
de la terre. Une si grande somme paraît
à la vérité incroyable; mais elle ne l'est pas à
ceux qui savent ce que peut transmuer un gros
de poudre de projection multipliée en qualité autant
qu'elle peut l'être.
L'inscription mise au dessus de la porte de la
Bibliothèque, annonce combien la lecture est
utile; mais elle ne paraît y avoir été placée que
pour marquer le trésor qui y était renfermé;
c'est-à-dire, les livres que les Egyptiens appelaient
sacrés, ou ceux qui contenaient en termes
allégoriques, & en caractères hiéroglyphiques
toute la Philosophie Hermétique ou l'art de faire
l'or, & le remède pour guérir toutes les maladies;
puisque la possession de cet art fait évanouir
la source de toutes les maladies de l'esprit,
l'ambition, l'avarice, & les autres passions qui
le tyrannisent. Cette science étant celle de la sagesse,
on peut dire avec Salomon (
a), l'or n'est
que du sable vil en comparaison de la sagesse,
& l'argent n'est que de la boue. Son acquisition
vaut mieux que tout le commerce de l'or & de
(a) Sap. 7.
Z ij
@
356 FABLES
l'argent; son fruit plus précieux que toutes les
richesses du monde: tout ce qu'on y désire ne
peut lui être comparé. La santé & la longueur
de la vie est à sa droite (
a); la gloire & des richesses
infinies sont à sa gauche. Ses voies sont des
opérations belles, louables & nullement à mépriser;
elles ne se font point avec précipitation
ni à la hâte, mais avec patience & attention pendant
un long travail: c'est l'arbre de vie à ceux
qui la possèdent; heureux sont ceux qui l'ont en
leur pouvoir!
On explique communément ces paroles, de la
sagesse & de la piété; mais quoiqu'on possède tout
quand on possède Jésus-Christ, & que l'on est
fidèle à observer sa loi, l'expérience de tous les
temps nous démontre que la santé, la longueur
de la vie, la gloire & les richesses ne sont pas
l'apanage de tous les Saints. Pourquoi Salomon
ne l'aurait-il pas dit de la sagesse Hermétique,
puisque tout y convient parfaitement, & en est
proprement la définition.
Le huitième Roi d'Egypte après Simandius,
ou Smendes, appelé aussi Osymandrias, fut
Uchoreus, suivant Diodore (
b), que je me suis
proposé de suivre. Il fit bâtir Memphis, lui
donna cent cinquante stades de circuit, & la rendit
la plus belle ville de l'Egypte; les Rois ses
successeurs la choisirent pour leur séjour. Miris,
le douzième de sa race, régna dans la suite, &
fit construire à Memphis le vestibule septentrional
du temple, dont la magnificence n'était
| (a) Prov. c 3. | (b) Lib. I. p. 2. c. I.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
357
point inférieure à ce qu'avaient fait ses prédécesseurs.
Il fit aussi creuser le lac Moeris de trois mille
six cents stades de tour, & de cinquante brasses de
profondeur, afin de recevoir les eaux du Nil,
lorsqu'elles débordaient avec trop d'abondance,
& de pouvoir les distribuer dans les champs des
environs, quand les eaux manquaient d'inonder
le pays. Chaque fois qu'on donnait issue ou entrée
à ces eaux, il en coûtait cinquante talents. Au
milieu de cette espèce de lac, Miris fit élever un
mausolée à deux pyramides de la hauteur d'une
stade chacune, l'une pour lui, l'autre pour son
épouse, à laquelle il accorda pour sa toilette, tout
le produit de l'impôt mis sur le poisson qui se
pêchait dans ce lac. Sur chaque pyramide était
une statue de pierre, assise sur un trône, le tout
d'un ouvrage exquis.
Sésostris prit ensuite la couronne, & surpassa
tous ses prédécesseurs en gloire & en magnificence.
Après qu'il fut né, Vulcain apparut en
songe à son père, & lui dit que Sésostris son fils
commanderait à tout l'Univers. Il le fit en conséquence
élever avec nombre d'autres enfants du
même âge; l'obligea aux mêmes exercices fatigants,
& ne voulut pas qu'il eût d'autre éducation
qu'eux, tant afin que la fréquentation les
rendît plus liés, que pour l'endurcir au travail.
Pour se concilier l'attachement de tout le monde,
il employa les bienfaits, les présents, la douceur,
l'impunité même à l'égard de ceux qui l'avaient
offensé. Assuré de la bienveillance des chefs &
des soldats, il entreprit cette grande expédition,
dont les Historiens nous ont conservé la mémoire.
Z iij
@
358 FABLES
De retour en Egypte il fit une infinité
de belles choses à grands frais, afin d'immortaliser
son nom. Il commença par construire dans
chaque ville de ses Etats un temple magnifique
en l'honneur du Dieu qui y était adoré; & fit
mettre une inscription dans tous les temples, qui
annonçait à la postérité qu'il les avait fait tous
élever à ses frais, sans avoir levé aucune contribution
sur ses peuples. Il fit amonceler des terres
en forme de montagnes, bâtir des villes sur ces
élévations, & les peupla des habitants qu'il tira
des villes basses, trop exposées à être submergées
dans les débordements du Nil. On creusa par ses
ordres un grand nombre de canaux de communication,
tant pour faciliter le commerce, que
pour défendre l'entrée de l'Egypte à ses ennemis.
Il fit construire un navire de bois de cèdre, long
de 280 coudées, tout doré en dehors, & argenté
en dedans, qu'il offrit au Dieu qu'on révérait
particulièrement à Thèbes. Il plaça dans
le temple de Vulcain à Memphis sa statue &
celle de son épouse, faites d'une seule pierre,
haute de trente coudées, & celles de ses enfants
hautes de vingt. Il s'acquit enfin tant de gloire,
& sa mémoire fut en telle vénération, que plusieurs
siècles après, Darius, père de Xerxès, ayant
voulu faire placer sa statue avant celle de Sésostris
dans le temple de Memphis, le Prince des
Prêtres s'y opposa, en lui représentant qu'il n'avait
pas encore fait tant & de si grandes choses
que Sésostris. Darius, loin de se fâcher de la liberté
du Grand Prêtre, lui répondit qu'il donnerait
tous ses soins pour y parvenir, & que si
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
359
le ciel lui conservait la vie, il ferait en sorte de ne
lui céder en rien.
Sésostris ayant régné trente-trois ans mourut,
& son fils qui lui succéda, ne fit rien de remarquable
en fait de magnificence, sinon deux obélisques
chacun d'une même pierre, haute de cent
coudées & large de huit, qu'il fit dresser en l'honneur
du Dieu d'Héliopolis, c'est-à-dire, du Soleil
ou d'Horus. Hérodote (
a) nomme
Pheron
ce fils de Sésostris, & lui donne Prothée pour
successeur, au lieu que Diodore en met plusieurs
entr'eux, & n'en nomme aucun jusqu'à Amasis,
qui eut pour successeur Actisanes Ethiopien, ensuite
Ménides, que quelques-uns appellent Marus.
C'est lui qui fit faire ce célèbre labyrinthe,
dont Dédale fut si enchanté, qu'il en construisit
un semblable à Crète pendant le règne de Minos.
Ce dernier n'existait plus du temps de Diodore,
& celui d'Egypte subsistait dans tout son entier.
Cétès, que les Grecs nomment
Prothée, régna
après Ménide; Cétès était expert dans tous les
arts. C'est le Prothée des Grecs, qui se changeait
en toutes sortes de figures, & qui prenait les
formes tantôt de lion, puis de taureau, de dragon,
d'arbre, de feu. Nous expliquerons pourquoi
dans les livres suivants.
Le neuvième qui porta la couronne en Egypte
après Prothée, fut Chembis, qui régna 50 ans,
& fit élever la plus grande des trois pyramides,
que l'on met au nombre des merveilles du monde.
La plus grande couvre de sa base sept arpents de
(a) L. 2. c. 3.
Z iv
@
360 FABLES
terrain, sa hauteur en a six, & sa largeur de
chacun des quatre côtés, qui diminue à mesure
que la pyramide s'élève, a soixante-cinq coudées.
Tout l'ouvrage est d'une pierre extrêmement dure,
très difficile à travailler. On ne peut revenir de
l'étonnement qui saisit à la vue d'un édifice si
admirable. Quelques-uns assurent, continue Diodore,
qu'il y a plus de trois mille ans que cette
masse énorme de bâtisse a été élevée, elle subsiste
néanmoins encore dans tout son entier. Ces
Pyramides sont d'autant plus surprenantes, qu'elles
sont dans un terrain sablonneux, fort éloigné
de toutes sortes de carrières, & que chaque pierre
de la plus grande de ces Pyramides n'avait pas
moins de trente pieds de face, selon le rapport
d'Hérodote (
a). La tradition du pays était qu'on
avait fait transporter ces pierres des montagnes
de l'Arabie. Une inscription gravée sur cette Pyramide
apprenait que la dépense faite en oignons,
ails & raves donnés pour vivre aux ouvriers
qui avaient travaillé à sa construction,
montait à seize cents talents d'or; que trois cent
soixante mille hommes y furent employés pendant
vingt ans, & qu'il en coûta douze millions
d'or pour transporter les pierres, les tailler &
les poser. Suivant Ammien Marcellin on ne fit
pas moins de dépenses pour le Labyrinthe. Combien
en dût-il coûter, dit Hérodote, pour le fer,
les vêtements des ouvriers, & les autres choses
requises?
Chabrée & Mycerin qui régnèrent après Chembis,
(a) Lib. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
361
firent aussi élever des Pyramides superbes,
avec des frais proportionnés, mais immenses.
Bocchorus vint ensuite; Sabachus, qui abdiqua
la couronne, & se retira en Ethiopie. L'Egypte
après cela fut gouvernée par douze Pairs
pendant quinze ans, au bout desquels un des
douze nommé Psammeticus se fit Roi. Il attira
le premier les étrangers en Egypte (
a), & leur
procura toute la sûreté dont ils n'avaient point
joui sous ses prédécesseurs, qui les faisaient mourir,
ou les réduisaient en servitude. La cruauté
que les Egyptiens exercèrent envers les étrangers
sous le règne de Busiris, donna occasion aux
Grecs, dit Diodore, d'invectiver contre ce Roi,
de la manière qu'ils l'ont fait dans leurs fables,
quoique tout ce qu'ils en rapportent soit contraire
à la vérité.
Après la mort de Psammeticus commença la
quatrième race des Rois d'Egypte, c'est-à-dire,
d'Apries, qui ayant été attaqué par Amasis, chef
des Egyptiens révoltés, fut pris & étranglé.
Amasis fut élu à sa place environ l'an du monde
3390, qui fut celui du retour de Pythagore dans
la Grèce sa patrie. Pendant le règne du successeur
d'Amasis, Cambyses, Roi de Perse, subjugua
l'Egypte vers la troisième année de la soixante-
troisième Olympiade. Des Ethiopiens, des Perses,
des Macédoniens portèrent aussi la couronne
d'Egypte; & parmi ceux qui y ont régné, on
compte six femmes.
Quelques réflexions sur ce que nous avons
(a) Herodot. l. 2. c. 154.
@
362 FABLES
rapporté d'après Diodore, ne seront pas hors de
propos. Les superbes monuments que le temps
avait détruits, ou qui subsistaient encore lorsque
cet Auteur fut en Egypte; les frais immenses avec
lesquels on les avait élevés; l'usage de choisir les
Rois dans le nombre des Prêtres, & tant d'autres
choses qui se présentent à l'esprit, sont des preuves
bien convaincantes de la science Chymico-
Hermétique des Egyptiens. Diodore parle en Historien,
& ne peut être suspect quant à cet Art sacerdotal,
à cette Chimie qu'il ignorait, selon les
apparences, avoir été en vigueur dans ce pays-là.
Il ne soupçonnait même pas qu'on pût avoir de
l'or d'ailleurs que des mines. Ce qu'il dit (
a) de la
manière de le tirer des terres frontières de l'Arabie
& de l'Ethiopie; le travail immense qui
était requis pour cela; le grand nombre de personnes
qui y étaient occupées, donne assez à
entendre qu'il ne croyait pas qu'on en tirât d'ailleurs.
Aussi n'avait-il pas été initié dans les mystères
de ce pays. Il ne paraît même pas qu'il ait
eu une liaison particulière avec les Prêtres. Il
ne rapporte que ce qu'il avait vu ou appris de
ceux qui, comme lui, n'y soupçonnaient sans
doute rien de mystérieux: il avoue cependant
quelquefois, que ce qu'il rapporte à tout l'air de
fable; mais il ne s'avise pas de vouloir pénétrer
dans leur obscurité. Il dit que les Prêtres conservaient
inviolablement un secret qu'ils se confiaient
successivement. Mais il était du nombre
de ceux qui pensaient voir clair où ils ne voyaient
(a) Rer. Antiq. l. 3, c. 2.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
363
goutte; & qui s'imaginaient que ce secret n'avait
d'autre objet que le tombeau d'Osiris, & peut-
être ce qu'on entendait par les cérémonies du
culte de ce Dieu, de Vulcain & des autres. S'il
avait fait attention au culte particulier que l'on
rendait à Osiris, Isis, Horus, qui ne passaient
que pour des hommes; celui de Vulcain, dont
tous les Rois se firent un devoir d'embellir le
temple à Memphis, les cérémonies particulières
que l'on observait dans ce culte; que les Rois
étaient appelés
Prêtres de Vulcain, pendant que
chez les autres Nations, Vulcain était regardé
comme un misérable Dieu, chassé du ciel à cause
de sa laide figure, & condamné à travailler pour
eux. Si Diodore avait réfléchi sur l'attention
qu'avaient les Rois d'Egypte avant Psamméticus,
d'empêcher l'entrée de leur pays aux autres Nations,
il aurait vu sans peine qu'ils ne le faisaient
pas sans raisons. Le commerce des étrangers,
pouvant apporter dans l'Egypte les richesses
abondantes qu'il porte dans les autres pays, il
y eût eu de la folie aux Egyptiens de l'interdire.
Diodore convient cependant avec tous les Auteurs,
que les Egyptiens étaient les plus sages de tous
les Peuples; & cette idée ne peut convenir à ces
puérilités introduites dans leur culte, à moins
qu'on ne suppose qu'elles renfermaient des mystères
sublimes, & conformes à l'idée que l'on
avait de leur haute sagesse. Puisque le commerce
ne portait en Egypte ni l'or, ni l'argent, ils
avaient sans doute une autre ressource pour trouver
ces métaux chez eux: mais en supposant
avec Diodore qu'on tirait au moins l'or d'une
@
364 FABLES
terre noire, & d'un marbre blanc; peut-on penser
qu'ils en fournissaient assez pour ces dépenses
excessives que les Rois firent pour la construction
de ces merveilles du monde? ces métaux pouvaient-ils
devenir assez communs pour que le
peuple en eût cette abondance, dont l'écriture
fait mention, au sujet de la fuite des Hébreux
de l'Egypte? Si ces mines avaient été si riches,
eût-il fallu tant de travail pour les exploiter? Je
serais tenté de croire que Diodore ne parle de
ces mines que par ouï dire. Cette terre noire,
ce marbre blanc d'où l'on tirait de l'or, m'ont
bien l'air de n'être autres que la terre noire &
le marbre blanc des Philosophes Hermétiques;
c'est-à-dire, la couleur noire, de laquelle Hermès
& ceux qu'il avait instruits, savaient tirer l'or
Philosophique. C'était là le secret de l'Art sacerdotal,
de l'Art des Prêtres d'où l'on tirait les
Rois; aussi Diodore dit-il que l'invention des
métaux était fort ancienne chez les Egyptiens,
& qu'ils l'avaient apprise des premiers Rois du
pays. Que les Métallurgistes de nos jours suivent
dans le travail des mines la méthode que Diodore
détaille si bien, & qu'ils nous disent ensuite
quelle réussite aura eu leur travail. Le P. Kircher
sentait bien son insuffisance, & l'impossibilité
de la chose, lorsque, pour prouver que la Philosophie
Hermétique ou l'art de faire de l'or n'était
pas connu des Egyptiens, il apporte le témoignage
de Diodore en preuve que ces peuples
le tiraient des mines, & se voit enfin obligé de
recourir à un secret qu'ils avaient de tirer ce
métal de toutes sortes de matières. Ce secret
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
365
suppose donc que l'or se trouve dans tous les
mixtes. Les Philosophes Hermétiques disent, il
est vrai, qu'il y est en puissance; c'est pourquoi
leur matière, selon eux, se trouve partout,
dans tout; mais le P. Kircher ne l'entendait pas
dans ce sens là: & le secret d'extraire en réalité
l'or de tous les mixtes est une supposition sans
fondement. La science Hermétique, l'Art sacerdotal,
était la source de toutes ces richesses des
Rois d'Egypte, & l'objet de ces mystères si cachés
sous le voile de leur prétendue Religion.
Quel autre motif aurait pu les engager à ne
s'expliquer que par des hiéroglyphes? une chose
aussi essentielle que la Religion demande-t-elle
à être enseignée par des figures inintelligibles à
d'autres qu'aux Prêtres? Que le fond de la Religion
ou plutôt l'objet soient des mystères, il n'y
a rien d'étonnant: tout le monde sait que l'esprit
humain est trop borné pour concevoir clairement
tout ce qui regarde Dieu & ses attributs;
mais loin de vouloir les rendre encore plus incompréhensibles
en les présentant sous les ténèbres
presque impénétrables des hiéroglyphes. Hermès
ou les Prêtres qui se proposaient de donner
au peuple la connaissance de Dieu, auraient pris
des moyens plus à sa portée; ce qui ne s'accordait
en aucune façon, & qui eût été même contradictoire
avec ce secret qui leur avoir été recommandé,
& qu'ils gardaient si inviolablement.
C'eût été prendre précisément les moyens de ne
pas réussir dans leur dessein.
Je sais que de quelques-unes des fables Egyptiennes
on pouvait former un modèle de morale;
@
366 FABLES
mais les autres n'y convenaient nullement.
Il y a donc grande apparence qu'elles avaient un
autre objet que celui de la Religion. On a inventé
une infinité de systèmes pour expliquer
les hiéroglyphes & les fables; M. Peluche (
a),
en suivant les idées de quelques autres, a prétendu
qu'ils n'avaient d'autres rapports qu'avec
les saisons, & qu'ils n'étaient que des instructions
que l'on donnait au peuple pour la culture
des terres: mais quelle connexion peut avoir cela
avec tous ces superbes monuments, ces richesses
immenses dont nous avons parlé, ces Pyramides
où les Auteurs nous assurent que les anciens Philosophes
Grecs puisèrent leur Philosophie? Ces
sages y voyaient donc ce que les inventeurs de
ces hiéroglyphes n'avaient pas eu dessein d'y
mettre; disons plutôt que les fabricateurs du système
de M. Peluche n'y voyaient eux-mêmes
goutte. Un peuple qui n'eût été occupé que de
la culture des terres, & qui n'exerçait aucun
commerce avec les autres Nations, aurait-il trouvé,
en labourant, ces trésors qui fournissaient à tant
de dépenses? Comment M. Peluche adaptera-t-il
ce secret si recommandé à son système? y aurait-
il eu du mystère à représenter hiéroglyphiquement,
ce que l'on aurait ensuite expliqué ouvertement
à tout le monde? Peut-on en même
temps cacher & découvrir une même chose? C'eût
été le secret de la comédie. Il n'est pas vraisemblable
que l'on eût non seulement fait un
mystère de ce que tout le monde savait, mais
(a) Hist. du Ciel.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
367
qu'on est défendu sous peine de la vie de le
divulguer. Voyons quelques-uns de ces hiéroglyphes,
& par les explications que nous en donnerons,
tirées de la Philosophie Hermétique, on aura
lieu de se convaincre de l'illusion de M. Peluche
& de tant d'autres.
=================================
SECTION TROISIEME.
DES ANIMAUX REVERES EN EGYPTE,
ET DES
PLANTES HIEROGLYPHIQUES.
------------------------------------------------
CHAPITRE PREMIER.
Du Boeuf Apis.
T OUS les historiens qui parlent de l'Egypte,
font mention du Boeuf sacré. " Nous ajouterons
" à ce que nous avons rapporté du culte rendu
" aux animaux, les attentions & le soin que
" les Egyptiens ont pour le Taureau sacré,
" qu'ils appellent
Apis. Lorsque ce Boeuf est
" mort (
a), & qu'il a été magnifiquement inhumé,
" des Prêtres commis pour cela en cherchent
" un semblable, & le deuil du peuple
(a) Diodor. l. I. c. 4.
@
368 FABLES
" cesse lorsque ce Taureau est trouvé. Les Prêtres
" à qui l'on confie ce soin, conduisent le
" jeune animal à la ville du Nil, où ils le nourrissent
" pendant quarante jours. Ils l'introduisent
" ensuite dans un vaisseau couvert, dans
" lequel on lui a préparé un logement d'or, &
" l'ayant conduit à Memphis avec tous les honneurs
" dus à un Dieu, ils le logent dans le
" temple de Vulcain. Pendant tout ce temps-là
" les femmes seules ont permission de voir le
" Boeuf; elles se tiennent debout devant lui
" d'une manière très indécente. C'est le seul
" temps où elles puissent le voir. " Strabon (
a)
dit que ce Boeuf doit être noir, avec une seule
marque blanche formée en croissant de lune, au
front ou sur l'un des côtés. Pline est du même
sentiment (
b). Hérodote (
c), en parlant d'Apis,
que les Grecs nomment
Epaphus, dit qu'il doit
avoir été conçu par le tonnerre; qu'il doit être
tout noir, ayant une marque carrée au front,
la figure d'une aigle sur le dos, celle d'un escarbot
au palais, & le poil double à la queue (
d).
| (a) Geogr. liv. dernier. | quem substituant quaesituri
|
| (b) Bos ab Aegyptiis nu- | donec inveniant derasis ca-
|
| minis vice cultus Apis vo- | pitibus lugent, inventus de-
|
| catur, ac candicanti maculâ | ducitur à sacerdotibus
|
| in dextro latere, ac corni- | Memphim. L. 8. c. 46.
|
| bus lunae crescentis insigni- | (c) L. III. c. 28.
|
| bus, nodum sub lingua ha- | (d) Est autem hic Apis,
|
| bet quem cantharum appel- | idemque Epaphus, è vacca
|
| lant. Hunc Bovem certis vi- | genitus quae nullum dum
|
| tae annis transactis, mersum | alium potest concipere foe-
|
| in sacerdotum fonte ene- | tum: quam Aegyptii aiunt
|
| cant; interim luctu alium | fulgure ictam concipere ex
|
Pomponius
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
369
Pomponius Mela est d'accord avec Hérodote,
quant à la conception d'Apis, de même qu'Elien.
" Les Grecs, dit ce dernier, le nomment
Epaphus,
" & prétendent qu'il tire son origine d'Io
" l'Argienne, fille d'Inaque; mais les Egyptiens
" le nient, & en prouvent le faux, en assurant
" que l'Epaphus des Grecs est venu bien des
" siècles après Apis. Les Egyptiens le regardent
" comme un grand Dieu, conçu d'une Vache
" par l'impression de la foudre. " On nourrissait
ce Taureau pendant quatre ans, au bout
desquels on le conduisait en grande solennité à la
fontaine des Prêtres, dans laquelle on le faisait
noyer, pour l'enterrer ensuite dans un magnifique
tombeau.
Plusieurs Auteurs font mention des Palais superbes,
& des appartements magnifiques que les
Egyptiens bâtissaient à Memphis pour loger le
Taureau sacré. On sait les soins que les Prêtres
se donnaient pour son entretien, & la vénération
que le peuple avait pour lui. Diodore nous apprend
que de son temps le culte de ce Boeuf était
encore en vigueur, & ajoute qu'il était fort ancien.
Nous en avons une preuve dans le Veau
d'or que les Israélites fabriquèrent dans le désert.
Ce peuple sortait de l'Egypte, & avait emporté
avec lui son penchant pour l'idolâtrie Egyptienne.
Il s'était écoulé bien des siècles depuis Moïse
| eo Apim. Habet autem hic | in tergo effigiem Aquilae,
|
| vitulus, qui appellatur Apis | cantharum in palato, du-
|
| haec signa. Toto corpore | plices in cauda pilos. He-
|
| est niger, in fronte habens | rod. l. 3. c. 28.
|
| candorem figurae quadratae, |
|
I. Partie. A a
@
370 FABLES
jusqu'à Diodore, qui vivait, suivant son propre
témoignage, du temps de Jules César, & fut en
Egypte sous le règne de Ptolémée Aulete, environ
55 avant la naissance de J. C.
Les Egyptiens, du temps du voyage de cet Auteur,
ignoraient probablement la véritable origine
du culte qu'ils rendaient à Apis, puisque leurs
sentiments variaient sur cet article. Les uns, dit-
il, pensent qu'ils adorent ce Boeuf, parce que
l'âme d'Osiris, après sa mort, passa dans le corps
de cet animal, & de celui-ci dans ses successeurs.
D'autres racontent qu'un certain Apis ramassa
les membres épars d'Osiris tué par Typhon,
les mit dans un Boeuf de bois, couvert
de la peau blanche d'un Boeuf, & que pour cette
raison on donne à la ville le nom de Busiris. Cet
Historien rapporte les sentiments du peuple;
mais il avoue lui-même (
a) que les Prêtres
avaient une autre tradition secrète, conservée
même par écrit. Les raisons que Diodore déduit,
d'après les Egyptiens, du culte qu'ils rendaient
aux animaux, lui ont paru fabuleuses à lui-
même, & sont en effet si peu vraisemblables,
que j'ai cru devoir les passer sous silence. Il n'est
pas surprenant que le Peuple & Diodore n'en
| (a) Multa alia de Api | tes secretiora quaedam scrip-
|
| fabulantur, quae longum | ta, ut jam diximus habent.
|
| esset singulatum referre. | Multi Aegyptiorum tres
|
| Omnia verò miranda & fide | causas reddunt, quarum
|
| majora de hujusmodi ani- | prima praesertim, omninò
|
| malium honore differentes | fabulosa est, & antiquo-
|
| Aegyptii, dubitationem | rum simplicitate digna. L.
|
| haud parvam quaerentibus | I. rerum Antiq. c. 4.
|
| causas injecerunt. Sacerdo- |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
371
aient pas su le vrai, puisque les Prêtres, obligés
à un secret inviolable sur cet article, s'étaient
bien donné de garde de les leur déclarer. Ce
sont ces mauvaises raisons qui ont jeté un si
grand ridicule sur le culte que les Egyptiens
rendaient aux animaux. Regardés dans tous les
temps comme les plus sages, les plus avisés, les
plus industrieux des hommes, la source même
où les Grecs & les autres Nations puisèrent toute
leur Philosophie & leur sagesse, comment les
Egyptiens auraient-ils donné dans de si grandes
absurdités? Pythagore, Démocrite, Platon, Socrate,
&c. savaient bien sans doute qu'elles renfermaient
quelques mystères que le peuple ignorait,
mais dont les Prêtres étaient parfaitement
instruits. Ce culte était par lui-même si puéril,
qu'il ne pouvait être tombé dans l'esprit d'un
aussi grand homme que l'était Hermès Trismégiste
son inventeur, s'il n'avait eu des vues ultérieures,
qu'il ne jugea pas à propos de manifester
à d'autres qu'aux Prêtres, pensant que les
instructions qu'on donnait d'ailleurs au peuple
pour lui faire connaître le vrai Dieu, & en conserver
le culte, suffisaient pour l'empêcher de
tomber dans l'idolâtrie. Hé, malgré les instructions
journalières que l'on donne de la vraie
Religion, & du culte religieux qui doit l'accompagner,
combien les peuples n'y introduisent-ils
pas de superstitions? Je ne crois pas, dit M.
l'Abbé Banier (
a), qu'il y eût de Religion dans
le monde qui fût exempte de ce reproche, si
(a) Myth. T. I. p. 512.
@
372 FABLES
l'on n'avait égard qu'aux pratiques populaires, qui
ne sont souvent qu'une superstition peu éclairée.
Le secret confié aux Prêtres d'Egypte n'avait
donc pas pour sujet le culte du vrai Dieu; &
le culte des animaux était relatif à ce secret.
Intimidés par la peine de mort, & connaissant
d'ailleurs les conséquences funestes de la divulgation
de ce secret, ils le gardaient inviolablement.
Le peuple ignorant les vraies causes de ce
prétendu culte des animaux, ne pouvaient en donner
que des raisons frivoles, conjecturales & fabuleuses.
Il eût fallu les apprendre de ceux qui
avaient été initiés, & ils ne les disaient pas. Les
Historiens qui n'étaient pas de ce nombre se sont
trouvés dans le même cas que Diodore. L'on
entrevoit seulement à travers les nuages de ces
traditions fabuleuses, quelques rayons de lumière
que les Prêtres & les Philosophes avaient laissé
échapper. Horus Apollo n'a suivi lui-même que
les idées populaires dans l'interprétation qu'il a
donnée des hiéroglyphes Egyptiens. Ce n'est donc
pas aux explications qu'en donnent ces Auteurs,
qu'il faut s'en tenir, puisqu'on sait très bien
qu'ils n'étaient pas du nombre des initiés, &
que les Prêtres ne leur avaient pas dévoilé leur
secret. Il faut examiner seulement le simple récit
qu'ils font des choses, & voir s'il y a moyen
de trouver une base sur laquelle tout cela puisse
rouler, un objet auquel & les animaux pris en
eux-mêmes, & les cérémonies de leur culte prétendu,
puissent tendre & se rapporter en tout,
au moins dans leur institution primitive. Tous
ceux qui, comme le P. Kircher, ont voulu donner
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
373
dans leurs propres idées, ou fonder leurs interprétations
sur celle des Historiens qui n'étaient
pas au fait, ont prouvé clairement par
leurs explications forcées, qu'il ne faut pas s'en
rapporter à eux. La base dont j'ai parlé est la
Philosophie Hermétique; & l'objet de ce culte
n'est autre que la matière requise de l'Art sacerdotal,
& les couleurs qui lui surviennent pendant
les opérations, lesquelles, pour la plupart,
sont indiquées par la nature des animaux, &
par les cérémonies qu'on observait dans leur
culte. Afin d'en convaincre ceux qui voudraient
encore en douter, examinons chaque chose en
particulier.
Il fallait un Taureau noir, ayant une marque
blanche au front ou à l'un des côtés du corps,
cette marque devait avoir la forme d'un croissant,
selon quelques Auteurs; ce Taureau devait
même avoir été conçu par les impressions de la
foudre. On ne pouvait mieux désigner la matière
de l'Art Hermétique que par tous ces caractères.
Quant à sa conception, Haymon (
a) dit
en termes exprès qu'elle s'engendre parmi la foudre
& le tonnerre. Le noir est le caractère indubitable
de la vraie matière comme le disent
unanimement tous les Philosophes Hermétiques,
parce que la couleur noire est le commencement
| (a) Jam ostendam vobis | nitrum sonantem, sensietis
|
| fideliter locum ubi lapidem | ventum stantem, & vide-
|
| nostrum tolletis. Ite secretè | bitis grandinem & pluviam
|
| & morosè cum magno si- | cadentem, & haec est res
|
| lentio, & accedite poste- | quam desideratis. Epist.
|
| riora mundi, & audietis to- |
|
A aiij
@
374 FABLES
& la clef de l'oeuvre. La marque blanche en
forme de croissant, était l'hiéroglyphe de la couleur
blanche qui succède à la noire, & que les
Philosophes ont nommé
Lune. Le Taureau par
ces deux couleurs avait un rapport avec le Soleil
& la Lune, qu'Hermès (
a) dit être le père &
la mère de la matière. Porphyre (
b) confirme
cette idée, en disant que les Egyptiens avaient
consacré le Taureau Apis au Soleil & à la Lune,
parce qu'il en portait les caractères dans ses couleurs
noires & blanches, & le scarabée qu'il devait
avoir sur la langue. Apis était plus en particulier
le symbole de la Lune, tant à cause de
ses cornes qui représentent le croissant, que parce
que la Lune n'étant pas dans son plein, a toujours
une partie ténébreuse indiquée par le noir,
& l'autre partie blanche, claire & resplendissante,
caractérisée par la marque blanche, ou en forme
de croissant.
Ces raisons étaient suffisantes pour faire choisir
un Taureau de cette espèce pour caractère hiéroglyphique,
préférablement à tout autre animal;
mais les Prêtres en avaient d'autres encore, dont
le motif n'était pas moins raisonnable. Le Soleil
produit cette matière, la Lune l'engendre;
la terre est la matrice où elle se nourrit; c'est
| (a) Table d'Emeraude. | Luna lumen, solis symbo-
|
| (b) Lunae praeterea tau- | lum est nigredo; nam &
|
| rum dedicarunt Aegyptii, | solis ardor nigriora reddit
|
| quem Apim nuncupant | corpora humana, & qui
|
| nigrum prae caeteris & signa | sub lingua est scarabaeus
|
| Solis & Lunae habentem; | Lunae verò coloris divisio.
|
| mutuatur autem ex Sole | Porph. lib. de abstinentia.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
375
elle qui nous la fournit, comme les autres choses
nécessaires à la vie, & le Boeuf est le plus utile
à l'homme, par sa force, sa docilité, son travail
dans l'agriculture, dont les Philosophes emploient
sans cesse l'allégorie pour exprimer les
opérations de l'Art Hermétique. C'est pour cette
raison que les Egyptiens disaient allégoriquement
qu'Isis & Osiris avaient inventé l'agriculture,
& qu'ils en faisaient les symboles du Soleil &
de la Lune. Osiris & Isis n'étaient pas mal désignés
par le Boeuf, même suivant les idées que
quelques Auteurs attribuent aux Egyptiens à cet
égard. Osiris signifie feu caché, le feu qui anime
tout dans la Nature, & qui est le principe de la
génération & de la vie des mixtes. Les Egyptiens
pensaient, suivant le témoignage d'Abénéphi (
a),
que le génie & l'âme du monde habitaient dans
le Boeuf; que tous les signes ou marques distinctives
d'Apis étaient autant de caractères symboliques
de la Nature; les Egyptiens, au rapport
d'Eusèbe, disaient aussi qu'ils remarquaient dans
le Boeuf beaucoup de propriétés solaires, & qu'ils
ne pouvaient mieux représenter Osiris ou le Soleil,
que par cet animal.
Mais s'il est vrai, dira-t-on, que les Prêtres
d'Egypte ne prétendaient pas donner au peuple
Apis pour un Dieu, pourquoi lui décerner un
culte & des cérémonies? Je réponds à cela, que
| (a) Dicebant autem | in corpore ejus, illud pu-
|
| Aegyptii quod sub Bove | tabant signum quoddam &
|
| habitaret genius, ipse est | caracterem Naturae. Abe-
|
| anima mundi; & omne | nephius, de cultu Aegypt.
|
| signum, quod observabant |
|
A a iv
@
376 FABLES
le culte n'était pas un culte de latrie ou une véritable
adoration, mais seulement relatif, & des
cérémonies telles que celles qui sont en usage
dans les fêtes publiques, ou à peu près comme
l'on donne de l'encens aux personnes vivantes,
ou aux figures qui sont représentées sur leurs
tombeaux. C'est une pure marque de vénération
pour leur rang, ou pour leur mémoire, & l'on
ne prétend pas leur rendre les mêmes honneurs
qu'à la Divinité. Les Prêtres avaient d'ailleurs
deux raisons plausibles d'en agir ainsi. Pénétrés
de reconnaissance envers le Créateur, pour une
grâce si spéciale que celle de la connaissance de
l'Art sacerdotal, ils voulaient non seulement lui
en rendre des actions de grâces en particulier;
mais ils voulaient aussi engager le peuple à y
joindre les siennes, puisqu'il profitait de cette
grâce, quoique sans le savoir, par les avantages
qu'il retirait des productions de l'Art Hermétique.
On présentait en conséquence à ce peuple,
qui ne se conduit guères que par les sens, l'animal
le plus utile & le plus nécessaire, pour
l'engager à penser au Créateur & à recourir à
lui, en lui donnant occasion de réfléchir sur ses
bienfaits. Il ne pouvait voir Dieu. Tout occupé
des choses terrestres, il lui fallait un objet sensible
qui le lui rappelât sans cesse, & en particulier
dans certains temps, c'est-à-dire, les jours
de fêtes & de pompes instituées pour cela. C'est
l'idée que l'on doit avoir des Prêtres d'Egypte à
cet égard; & je crois que l'on doit penser avec
le P. Kircher (
a), & bien d'autres savants, que
(a) Quicquid igitur portentorum coluit Aegyptus:
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
377
ces Prêtres qui furent les maîtres de ces Philosophes,
à qui la postérité a consacré le nom de
sages par excellence, étaient trop sensés pour
croire à la lettre les fables d'Osiris, Isis, Horus,
Typhon, &c. & pour rendre un culte aussi extravagant
à des animaux ou autres symboles de
la Divinité. Les témoignages d'Hermès Trismégiste
même, de Jamblique sur les mystères des
Egyptiens, ce que disent Plotinus dans son troisième
livre des Hypostases, Hérodote, Diodore
de Sicile, Plutarque, &c. sont plus que suffisants
pour fixer ce que nous devons en penser. Défions-
nous des Auteurs Grecs & Latins, qui n'étaient
pas toujours assez bien instruits des mystères des
Egyptiens, que les Prêtres leur cachaient comme
à des profanes.
La seconde raison est que le secret de l'Art
sacerdotal étant d'une nature à ne pas être communiqué
sans avoir éprouvé la discrétion & la
prudence de ceux que l'on se proposait d'initier,
les jeunes Prêtres que l'on y disposait par des
instructions, ayant toujours ces hiéroglyphes devant
les yeux, sentaient réveiller leur curiosité,
| quicquid fabularum de Diis | hoc enim quam ab animo
|
| suis, Osiride, Iside, Ty- | sapienti alienum esse nemo
|
| phone, Horo aliisque tra- | non novit. Sed magna iis
|
| didit, iis sacerdotes sapien- | mysteria significasse, neque
|
| tissimos, nequaquam exis- | haec ratione carere, sed cer-
|
| timandum est, vel fidem | tas causas habere, vel his-
|
| habuisse; aut stolidâ quâ- | toriâ, vel naturâ introduc-
|
| dam, ac insipiente persua- | tas, symbolis istis tam mul-
|
| sione (uti plebs faciebat) | tiformibus luculenter con-
|
| inductos, simulachra veluti | fessi sunt. Kirch. Mystag.
|
| numina quaedam adorasse, | Aegypt. l. 3. c. 3.
|
@
378 FABLES
& se trouvaient animés, par leur présence, à la
recherche de ce qu'ils pouvaient signifier. Ils passaient
leur noviciat de sept ans à recevoir ces instructions,
& à s'exercer sur ce que ces animaux
représentaient, afin de savoir parfaitement la théorie
avant que de s'adonner à la pratique.
Il fallait aussi avoir égard au peuple qu'on
ne voulait pas instruire du fond du mystère, &
employer des explications feintes mais avec un
air de vraisemblance, qui peut du moins l'empêcher
de soupçonner le vrai fond de la chose.
Sans cette adresse, les Prêtres n'auraient pu garder
tranquillement un secret dont le peuple aurait
senti tout l'avantage. Les idées de Religion que
ce peuple y accommoda dans la suite, devinrent
aussi un frein qu'il posa lui-même à sa curiosité.
Le feu entretenu perpétuellement dans le temple
de Vulcain aurait bien pu l'irriter; mais les explications
simulées, les fables allégoriques que l'on
débitait à ce sujet, empêchaient de faire attention
à son véritable objet.
La matière de l'Art philosophique était donc
désignée par Osiris & Isis, dont le symbole hiéroglyphique
était le Taureau, dans lequel les
Egyptiens disaient que les âmes de ces Dieux
avaient passé après leur mort; ce qui lui faisait
donner le nom de Sérapis, & les engageait à lui
rendre les mêmes honneurs qu'à Osiris & Isis.
Nous en dirons deux mots ci-après.
Les Grecs, instruits par les Egyptiens, représentaient
aussi la matière Philosophique par un
ou plusieurs Taureaux, comme on le voit dans
la fable du Minotaure, renfermé dans le Labyrinthe
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
379
de Crète, vaincu par Thésée, avec le secours
du filet d'Ariane; par les Boeufs qu'Hercule
enleva à Gérion; ceux d'Augias; par les
Boeufs du Soleil, qui paissaient en Trinacrie,
ceux que Mercure vola; par les Taureaux que
Jason fut obligé de mettre sous le joug, pour
parvenir à enlever la Toison d'or, & bien d'autres
qu'on peut voir dans les Fables. Tous ces
Boeufs n'étaient pas noirs & blancs comme de
voit l'être Apis, puisque ceux de Gérion étaient
rouges; mais il faut observer que la couleur noire
& la blanche qui lui succède dans les opérations
de l'oeuvre, ne sont pas les deux seules qui surviennent
à la matière; la couleur rouge vient
aussi après la blanche, & ceux qui ont inventé
ces fables ont eu en vue ces différentes circonstances.
Les voiles du vaisseau de Thésée étaient
noires, même après qu'il eût vaincu le Minotaure,
& celles du vaisseau d'Ulysse l'étaient aussi,
lorsqu'il partit pour reconduire Chryseis à son
père; mais il en prit de blanches pour son retour,
parce que les deux circonstances étaient
bien différentes, comme nous le verrons dans leurs
histoires.
Apis devait être un Taureau jeune, sain, hardi;
c'est pourquoi les Philosophes disent qu'il
faut choisir la matière fraîche, nouvelle & dans
toute sa vigueur; ne la prenez point si elle n'est
fraîche & crue dit Haimon (
a). On n'entretenait
Apis que pendant quatre ans, & son logement
était dans le temple de Vulcain. Après ce temps-
(a) Epître.
@
380 FABLES
là on le faisait noyer dans la fontaine des Prêtres,
& l'on en cherchait un nouveau tout semblable
pour lui succéder; c'est que la première
oeuvre étant finie dans le fourneau Philosophique,
il faut commencer la seconde semblable
à la première, suivant le témoignage de Morien
(
a). Le fourneau secret des Philosophes est
le temple de Vulcain, où l'on entretenait un feu
perpétuel, pour indiquer que le feu Philosophique
doit être aussi conservé sans interruption;
c'est pourquoi ils ont donné à leur fourneau secret
le nom d'Athanor. On sait que Vulcain
ne signifie que le feu. Si ce feu s'éteignait un
instant, & que la matière sentît le moindre froid,
Philalethe, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve
& tous les Philosophes assurent que l'oeuvre
serait perdue. Ils apportent à ce sujet l'exemple
de la poule qui couve: si les oeufs se refroidissent
un instant seulement, le poulet périra.
Les quatre saisons des Philosophes, & les quatre
couleurs principales qui doivent paraître dans
chaque oeuvre, sont indiquées par les quatre années
d'entretien d'Apis; ces quatre ans, pris
même dans le sens naturel, signifiaient aussi quelque
chose; mais lorsque les Philosophes parlent
du temps que dure chaque
disposition, pour me
servir du terme de Morien, ils en parlent aussi
mystérieusement que du reste, & ne veulent pas
déclarer pourquoi on noie le Taureau dans la
cinquième année. Nous donnerons quelques
éclaircissements là-dessus, lorsque nous traiterons
(a) Entretien du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
381
des fêtes & des jeux des Anciens, dans le quatrième
livre de cet Ouvrage.
De même que le Taureau était le symbole du
chaos Philosophique, de même aussi les autres
animaux signifiaient ou les différentes qualités
de la matière, comme la fixité, sa volatilité, sa
ponticité, sa vertu résolutive, dévorante, ses
couleurs variées, suivant les différents progrès de
l'oeuvre, ses propriétés relatives aux éléments &
à la nature de ces animaux. Le peuple les ayant
vu sculptés ou peints auprès d'Osiris, d'Apis,
d'Isis, de Typhon, d'Horus, &c. commencèrent
d'abord à n'avoir qu'un certain respect pour eux,
relatif aux prétendus Dieux, auprès desquels il
les voyait. Ce respect se fortifia peu à peu;
la superstition se mit de la partie, & l'on crut
qu'ils méritaient un cube particulier comme Apis
avait le sien. On ne vit pas plus de difficultés,
& l'on ne trouva pas plus d'extravagance à adorer
un Bélier, qu'à rendre un culte à un Boeuf;
le Lion valait bien le Bélier, on lui décerna le
sien, & ainsi des autres, selon que le peuple était
affecté. Les superstitions se couvent à la sourdine;
elles s'enracinent au point qu'il n'est presque pas
possible de les détruire. Les Prêtres n'en sont souvent
instruits que lorsque le remède deviendrait
capable d'aigrir le mal. Le progrès va toujours son
train, il se fortifie de plus en plus. Les successeurs
d'Hermès pouvaient bien désabuser le peuple
d'Egypte de ces erreurs; ils le faisaient sans
doute: nous en avons une preuve dans la réponse
que le Grand Prêtre fit à Alexandre, dans les
instructions qu'ils donnèrent aux Grecs & aux
@
382 FABLES
autres Nations, qui furent prendre des leçons en
Egypte: mais il fallait à ces Prêtres de la circonspection
& de la prudence; en détrompant
le peuple, ils couraient risque de dévoiler leur
secret. Si, par exemple, en expliquant l'expédition
d'Osiris, ils avaient dit qu'on ne devait
pas l'entendre d'une expédition réelle, & que
les prétendus enseignements qu'il donnait aux
différentes Nations sur la manière de cultiver les
terres, de les ensemencer, & d'en cueillir les
fruits, devaient s'entendre de la culture d'un
champ bien différent que celui des terres communes;
on leur aurait demandé quel était ce
champ? auraient-ils dit, sans violer leur serment,
que ce champ était la terre feuillée des Philosophes
(
a), où tous les Adeptes disent qu'il faut
semer leur or? Basile Valentin en a fait l'emblème
de sa huitième clef. Ils auraient été ensuite
dans la nécessité de dire ce qu'ils entendaient
par cette terre feuillée. C'est dans le même
sens que les Grecs parlaient de Cérès, de Triptolême,
de Denis, &c.
Cette erreur du peuple, à l'égard des animaux,
le conduisit insensiblement dans ces cultes ridicules
qu'on reproche aux Egyptiens. L'ignorance
fit prendre le symbole pour la réalité, ainsi de
superstitions en superstitions, d'erreurs en erreurs,
le mal s'accrut toujours, il infecta presque tout
le monde; chaque ville prit occasion de se choisir
un Dieu à sa fantaisie, & en prit le nom, comme
si quelque Dieu; sous la forme de cet animal, en
(a) Majer Atalenta fugiens, Embl. VI.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
383
avait été le fondateur. On vit alors Bubaste, ainsi
nommée de Boeuf, Léontopolis de Lion, Lycopolis
de Loup, &c. Strabon (
a), parlant du culte
que les Egyptiens rendaient aux animaux, dit que
les Saites & les Thébains adoraient particulièrement
le Boeuf; les Latopolitains, le Latus, poisson
du Nil; les Lycopolitains, le Loup; les Hermopolitains,
le Cynocéphale; les Babyloniens,
la Baleine. Ceux de Thèbes adoraient aussi l'Aigle;
les Mendesiens, le Bouc & la Chèvre; les
Atribites, le Rat, l'Araignée. Nous ne parlerons
que de quelques-uns, tels que le Chien, le Loup,
le Chat, le Bouc, l'Ichneumon, le Cynocéphale,
le Crocodile, l'Aigle, l'Epervier, & l'Ibis: on
pourra juger des autres par ceux-ci.
=================================
CHAPITRE
II.
Du Chien & du Loup.
C ET animal était consacré à Mercure, à cause
de sa fidélité, de sa vigilance & de son industrie.
Il était même le caractère hiéroglyphique de ce
Dieu; c'est pourquoi on le représentait avec une
tête de chien, & on l'appelait
Anubis; ce qui a
fait dire à Virgile:
Omnigenumque Deum monstra & latrator Anubis.
Horus-Apollo donne une raison pour laquelle
(a) Georg. 1. 17.
@
384 FABLES
les Egyptiens prenaient le Chien pour symbole
de Mercure; c'est, dit-il (
a), que cet animal
regarde fixement les simulacres des Dieux, ce
que ne font pas les autres animaux; & que le
Chien est chez eux l'hiéroglyphe d'un Secrétaire
ou Ministre. Quoique cette première raison ne
paraisse pas avoir un rapport visible & palpable
avec l'Art sacerdotal, les Philosophes Hermétiques
ne s'exprimeraient guères autrement dans
leur style énigmatique. Ils disent tous que leur
Mercure est le seul qui puisse avoir action sur leurs
métaux, auxquels ils donnent les noms des Dieux
ou des Planètes; que leur Mercure est un Aigle
qui regarde le Soleil fixement sans cligner les
yeux, & sans en être ébloui; ils donnent à leur
Mercure les noms de
Chien de Corascene, &
Chienne d'Arménie. Nous en avons apporté d'autres
raisons dans le chap. d'Anubis.
Le Loup ayant beaucoup de ressemblance avec
le Chien, & n'étant, pour ainsi dire, qu'un
Chien sauvage, il n'est pas surprenant qu'il ait
participé aux mêmes honneurs que le Chien. Il
avoir aussi quelque rapport avec Osiris, puisque
les Egyptiens pensaient qu'Osiris avait pris la
forme de Loup pour venir au secours d'Isis &
d'Horus contre Typhon. Cette fable paraît ridicule
à un homme qui n'y cherche que l'histoire;
mais elle ne l'est nullement dans le sens Philosophique,
puisque les Philosophes Hermétiques
cachent, sous le nom de
Loup, leur matière perfectionnée
à un certain degré. Basile Valentin (
b)
(a) L. I. c. 40.
(b) 12 Clefs, Clef 1.
dit
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
385
dit qu'il faut prendre un Loup ravissant & affamé
qui court dans le désert, en cherchant toujours
de quoi dévorer. Celui qui fera attention à ce que
nous avons dit dans le chapitre d'Osiris, & du
combat d'Isis contre Typhon, verra aisément
l'analogie qui se trouve entre Osiris & le Loup
dans certaines circonstances de l'oeuvre; & pourquoi
les Egyptiens désiraient cette fiction. Il
suffit, pour remettre sur les voies, de faire observer
que le Loup était consacré à Apollon; ce qui le
fit nommer
Apollo Lycius. La Fable disait aussi,
selon le rapport de quelques Auteurs que Latone,
pour éviter les poursuites & les effets de la jalousie
de Junon, s'était cachée sous la forme
d'une Louve, & avoir, sous cette forme, mis
Apollon au monde. On sait qu'Osiris & Horus
étaient des hiéroglyphes d'Apollon; ce qui doit
s'entendre du Soleil ou or Philosophique. " Notre
" Loup, dit Rhasis (
a), se trouve en Orient
" & notre Chien en Occident. Ils se mordent
" l'un & l'autre, deviennent enragés, & se
" tuent. De leur corruption se forme un poison
" qui dans la suite se change en thériaque. "
L'Auteur anonyme des Rimes Allemandes dit
aussi: " Le Philosophe Alexandre nous apprend
" qu'un Loup & un Chien ont été élevés dans
" cette argile, & qu'ils ont tous deux la même
" origine. " Cette origine est marquée dans la
fiction de l'expédition d'Osiris, où l'on dit que
ce Prince s'y fit accompagner de ses deux fils,
Anubis sous la forme de Chien, & Macedon
(a) Epître.
I. Partie.
B b
@
386 FABLES
sous celle de Loup. Ces deux animaux ne représentent
donc hiéroglyphiquement que deux choses
prises d'un même sujet, ou d'une même substance,
dont l'une est plus traitable, l'autre plus féroce.
Isis, suivant l'inscription de sa colonne, dit elle-
même, qu'elle est ce Chien brillant parmi les
Astres que nous appelons la Canicule.
=================================
CHAPITRE
III.
Du Chat ou Aelurus.
L E Chat était en grande vénération chez les
Egyptiens, parce qu'il était consacré à Isis. On
représentait communément cet animal sur le
haut du cistre, instrument que l'on voit souvent
à la main de cette Déesse. Lorsqu'un Chat
mourait, les Egyptiens l'embaumaient, & le
portaient en grand deuil dans la ville de Bubaste,
où Isis était particulièrement révérée. Il
serait surprenant que le Chat n'eût pas eu les
mêmes honneurs que bien d'autres animaux chez
un Peuple qui avait fait une étude si particulière
de la nature des choses, & des rapports qu'elles
ont, ou paraissent avoir entr'elles. Isis étant le
symbole de la Lune, pouvaient-ils choisir un
animal qui eût plus de rapport avec cet Astre,
puisque tout le monde sait que la figure de la
prunelle des yeux du Chat semble suivre les différents
changements qui arrivent à la Lune, dans
son accroissement ou son déclin. Les yeux de cet
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
387
animal brillent la nuit comme les Astres du firmament.
Quelques Auteurs ont voulu même nous
persuader que la femelle du Chat faisait dans
l'année autant de petits qu'il y avait de jours dans
un mois lunaire. Ces traits de ressemblance donnèrent
sans doute occasion de dire que la Lune ou
Diane se cacha sous la forme du Chat, lorsqu'elle
se sauva en Egypte avec les autres Dieux, pour
se mettre à couvert des poursuites de Typhon.
Fele soror Phoebi (
a).
Tous ces traits de ressemblance étaient plus que
suffisants pour déterminer les Egyptiens à prendre
le Chat pour symbole de la Lune céleste; mais les
Prêtres qui avaient une intention ultérieure, spécifiaient
ce symbole par des attributs, dont le
sens mystérieux n'était connu que d'eux seuls. Ce
Dieu Chat est représenté dans des différents monuments,
tantôt tenant un cistre d'une main, & portant,
comme Isis, un vase à anses de l'autre, tantôt
assis, & tenant une croix attachée à un cercle.
On sait que la croix chez les Egyptiens était le
symbole des quatre éléments; quant aux autres
attributs nous les avons expliqués dans le chapitre
d'Isis.
(a) Ovid. Metam. l. 5.
BD ij
@
388 FABLES
=================================
CHAPITRE
IV.
Du Lion.
C ET animal tenait un des premiers rangs dans
le culte que les Egyptiens rendaient aux animaux.
Il passe pour leur Roi par sa force, son courage,
& ses autres qualités fort supérieures à celles des
autres. Le trône d'Horus avait des Lions pour
supports. Elien dit que les Egyptiens consacraient
les Lions à Vulcain, parce que cet animal est d'une
nature ardente & pleine de feu. L'idée qu'il donne
de Vulcain, confirme celle que nous en avons donnée.
Eos ideo Vulcano consecrant, (est autem Vulcanus
nihil aliud, nisi ignea quaedam solis subterranei
virtus, & fulgure elucescens) quod sint naturae
vehementer ignita, atque ideo exteriorem ignem, ob
interioris vehementiam aegerrimè intuentur. Cette
interprétation d'Elien montre assez quelle était
l'idée des Prêtres d'Egypte, en consacrant le Lion
à Vulcain. Toutes les explications que je pourrais
donner s'y rapportent entièrement, puisque nous
avons dit que Vulcain était le feu Philosophique.
Le Lion a été pris presque par tous les Philosophes
pour un symbole de l'Art Hermétique. Il
n'est guères d'animal dont il soit fait mention
si souvent dans les ouvrages qui en traitent,
& toujours dans le sens d'Elien. Nous aurons
si souvent occasion d'en parler dans la suite,
qu'il est inutile de nous étendre ici plus au long sur
cet article.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
389
=================================
CHAPITRE
V.
Du Bouc.
T OUTES les Nations se sont accordées à regarder
le Bouc comme le symbole de la fécondité.
Il était celui de Pan, ou le principe fécondant
de la Nature; c'est-à-dire, le feu inné, principe
de vie & de génération. Les Egyptiens avaient,
pour cette raison, consacré le Bouc à Osiris.
Eusèbe (
a), en nous rapportant un hiéroglyphe
Egyptien, nous donne à entendre les idées que
ce peuple en avait, selon l'interprétation qu'il
en donne; mais en faisant un peu d'attention à la
description qu'il fait de cet hiéroglyphe, on doit
voir dans notre système le sens caché que les Prêtres
y attachaient. " Lorsqu'ils veulent, dit-il,
" représenter la fécondité du Printemps, & l'abondance
" dont il est la source, ils peignent un
" enfant assis sur un Bouc, & tourné vers Mercure.
" " J'y verrais plutôt avec les Prêtres l'analogie
du Soleil avec Mercure, & la fécondité dont
la matière des Philosophes est le principe dans tous
les êtres; c'est cette matière esprit universel corporifié,
principe de végétation, qui devient huile
dans l'olive, vin dans le raisin, gomme, résine
dans les arbres, &c. Si le Soleil par sa chaleur
est un principe de végétation, ce n'est qu'en excitant
(a) De praep. Ev. l. 2. c. I.
B b iij
@
390 FABLES
le feu assoupi dans les semences, où il reste
comme engourdi jusqu'à ce qu'il soit réveillé &
animé par un agent extérieur. C'est ce qui arrive
aussi dans les opérations de l'Art Hermétique, où
le mercure Philosophique travaille par son action
sur la matière fixe, où est comme en prison ce feu
inné; il le développe en rompant ses liens, & le
met en état d'agir, pour conduire l'oeuvre à sa
perfection. C'est là cet enfant assis sur le Bouc, &
en même temps la raison pourquoi il se tourne vers
Mercure. Osiris étant ce feu inné ne diffère pas de
Pan; aussi le Bouc était-il consacré à l'un & à
l'autre. C'était aussi un des attributs de Bacchus,
par la même raison.
=================================
CHAPITRE
VI.
De l'Ichneumon & du Crocodile.
O N regardait cet animal comme l'ennemi juré
du Crocodile, & ne pouvant le vaincre par la force,
n'étant qu'une espèce de Rat, il employait l'adresse.
Lorsque le Crocodile dort, l'Ichneumon
s'insinue, dit-on, dans la gueule béante, descend
dans ses intestins, & les ronge. Il arrive quelque
chose à peu près semblable dans les opérations de
l'oeuvre. Le fixe, qui ne parait d'abord que peu de
chose, ou plutôt le feu qu'il renferme semble n'avoir
aucune force; il paraît pendant longtemps
dominé par le volatil; mais à mesure qu'il se développe,
il s'y insinue de manière qu'il prend enfin le
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
391
dessus, & le tue, c'est-à-dire, le fixe comme lui.
Nous avons parlé du Crocodile dans le chapitre
d'Anubis; mais nous en dirons encore deux mots.
Le Crocodile était un hiéroglyphe naturel de
la matière Philosophique, composée d'eau & de
terre, puisque cet animal est amphibie: aussi le
voit-on souvent pour accompagnement des figures
d'Osiris & d'Isis. Eusèbe (
a) dit que les Egyptiens
représentaient le Soleil dans un navire comme Pilore,
& ce navire porté par un Crocodile, pour
signifier, ajoute-t-il, le mouvement du Soleil dans
l'humide; mais bien plutôt pour marquer que la
matière de l'Art Hermétique est le principe ou la
base de l'or ou Soleil Philosophique; l'eau où nage
le Crocodile est ce mercure ou cette matière réduite
en eau; le navire représente le vase de la Nature,
dans lequel le Soleil ou le principe igné & sulfureux
est comme Pilore, parce que c'est lui qui conduit
l'oeuvre par son action sur l'humide ou le mercure.
Le Crocodile était aussi l'hiéroglyphe de l'Egypte
même, & particulièrement de la basse,
parce que ce pays-là est marécageux.
(a) Praepar. Evang, l. 3. c. 3,
B b iv
@
392 FABLES
=================================
CHAPITRE
VII.
Du Cynocéphale.
R IEN parmi les hiéroglyphes des Egyptiens,
n'est plus fréquent que le Cynocéphale, parce
que c'est proprement la figure d'Anubis ou de
Mercure: car cet animal a le corps presque semblable
à celui d'un homme, & la tête à celle d'un
chien. S. Augustin (
a) en fait mention, & Thomas
de Valois dit, liv. 3. ch. 12. & 16, que Saint
Augustin entendait parler de Mercure ou Hermès
Egyptien par le Cynocéphale. Isidore (
b) dit
qu'Hermès avait une tête de chien. Virgile, Ovide,
Properce, Prudence, Amian, lui donnent tous
l'épithète d'
aboyer. Les Egyptiens avaient remarqué
tant de rapport du Cynocéphale avec le Soleil
& la Lune, qu'ils l'employaient souvent pour
symbole de ces deux Astres, si nous en croyons
Horapollo. Cet animal urinait une fois à chaque
heure du jour & de la nuit dans le temps des équinoxes
(
c). Il devenait triste, & mélancolique pendant
les deux ou trois premiers jours de la Lune,
parce qu'alors ne paraissant pas à nos yeux, il là
pleurait comme si elle nous avait été ravie. Les
Egyptiens supposant aussi que le Cynocéphale avait
indiqué à Isis le corps d'Osiris qu'elle cherchait,
(a) L. 2. de la Cité de Dieu, ch. 14.
(b) L. 8. c. dern.
(c) L. I. c. 16.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
393
mettaient souvent cet animal auprès de ce Dieu &
de cette Déesse. Tous ces raisonnements ne sont
proprement qu'allégoriques; le vrai de tout cela,
est que le Cynocéphale était l'hiéroglyphe de
Mercure & du mercure Philosophique, qui doit
toujours accompagner Isis, comme son Ministre;
parce que, comme nous l'avons dit dans les chapitres
de ces Dieux, sans le mercure, Isis & Osiris
ne peuvent rien faire dans l'oeuvre. Hermès ou
Mercure Philosophe ayant donné occasion, par
son nom, de le confondre avec le mercure Philosophique,
dont on le suppose l'inventeur, il
n'est pas étonnant que les Egyptiens, & les Auteurs
qui n'étaient pas au fait, aient confondu la
chose inventée avec son inventeur, puisqu'ils portaient
le même nom; & qu'ils aient en conséquence
pris l'hiéroglyphe de l'un pour l'hiéroglyphe
de l'autre. Lorsque le Cynocéphale est
représenté avec le caducée, quelques vases, ou
avec un croissant, ou avec la fleur de lotus, ou
quelque chose d'aquatique, ou volatile, il est
alors un hiéroglyphe du mercure des Philosophes;
mais quand on le voit avec un roseau, ou un
rouleau de papier, il représente Hermès, qu'on
dit être l'inventeur de l'écriture & des sciences,
& de plus Secrétaire & Conseiller d'Isis. L'idée
de prendre cet animal pour symbole d'Hermès,
est venue de ce que les Egyptiens pensaient que
le Cynocéphale savait naturellement écrire les
lettres qui étaient en usage dans leur pays; c'est
pourquoi quand on apportait aux Prêtres un Cynocéphale
pour être nourri avec les autres dans
le Temple, on lui présentait un morceau de canne
@
394 FABLES
ou de jonc propre à former les caractères de l'écriture,
avec de l'encre & du papier, afin de
connaître s'il était de la race de ceux qui connaissaient
l'écriture, & qui savaient écrire. Horapollo
fait mention de cet usage dans le 14e
chapitre du premier livre de son interprétation des
Hiéroglyphes Egyptiens, & dit que c'est pour
cette raison que le Cynocéphale était consacré à
Hermès.
=================================
CHAPITRE
VIII.
Du Bélier.
L A nature du Bélier qu'on regardait comme
chaude & humide, répondant parfaitement à celle
du mercure Philosophique, les Egyptiens n'oublièrent
pas de mettre cet animal au nombre de
leurs principaux hiéroglyphes. Ils débitèrent dans
la suite la fable de la fuite des Dieux en Egypte,
où ils dirent que Jupiter se cacha sous la forme de
Bélier, & l'ayant représenté en conséquence avec
une tête de cet animal, ils lui donnèrent le nom
d'
Amun ou Ammon.
Duxque gregis dixit, sit Jupiter, unde recurvis
Nunc quoque formatus Lybis est, cum cornibus Ammon.
Ovid. Metamorph. l. 5.
Tontes les autres fables que les Anciens ont
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
395
débitées à ce sujet, ne méritent pas d'être rapportées.
Une d'entre toutes suffira pour faire voir
qu'elles ne furent inventées en effet que pour
indiquer le mercure des Philosophes. Bacchus,
dit-on, étant dans la Libye avec son armée, se
trouva extrêmement pressé de la soif, & invoqua
Jupiter pour en avoir du secours contre un mal
si pressant. Jupiter lui apparut sous la forme d'un
Bélier, & le conduisit à travers les déserts à une
fontaine où il se désaltéra, & où, en mémoire
de cet événement, on éleva un Temple en l'honneur
de Jupiter, sous le nom de
Jupiter Ammon,
& on représenta ce Dieu avec une tête de Bélier.
Ce qui confirme mon sentiment, est que cet animal
était un des symboles de Mercure (
a). Le
Bélier apparaît à Bacchus dans la Libye; parce
que la Libye signifie une pierre d'où découle de
l'eau, de λιψ, venant de λεἰβω, je distille; le
mercure dont la nature est chaude & humide ne
se forme que par la résolution de la matière Philosophique
en eau. " Cherchez, dit le Cosmopolite
" (
b), une matière de laquelle vous puissiez
" tirer une eau qui puisse dissoudre l'or sans
" violence, & sans corrosif, mais naturellement.
" Cette eau est notre mercure, que nous
" tirons au moyen de notre aimant, qui se
" trouve dans le ventre du Bélier. Hérodote (
c)
| (a) Pausan. in Corint. | Jupiter, quam ab Hercule
|
| (b) Nov. lum. Chem. | cernere cum volente, cerni
|
| (c) Itaque Thebani, & | nollet, tandem exoratus,
|
| quicumque propter illo sovi- | hoc commentus sit, ut am-
|
| bus parcunt, aiunt ideò sibi | putato arietis capite, pel-
|
| conditam hanc legem, quod | leque villosâ, quam illi de-
|
@
396 FABLES
dit que Jupiter apparut à Hercule sous la même
forme; & que c'est pour cela qu'on consacra le
Bélier à ce père des Dieux & des hommes, &
qu'on le représente ayant la tête de cet animal.
Cette faveur que Jupiter accorda aux instantes
prières d'Hercule, caractérise précisément le violent
désir qu'ont tous les Artistes Hermétiques de
voir le Jupiter Philosophique, qui ne peut se
montrer que dans la Libye, c'est-à-dire, lorsque
la matière a passé par la dissolution; parce qu'ils
ont alors le mercure après lequel ils ont tant
soupiré. Nous prouverons dans le cinquième Livre,
que tant en Egypte que dans la Grèce, Hercule
fut toujours le symbole de l'Artiste ou Philosophe
Hermétique. L'allégorie de la fontaine
a été employée par plusieurs Adeptes, & en particulier
par le Trévisan (
a), & par Abraham
Juif, dans ses figures hiéroglyphiques rapportées
par Nicolas Flamel. Nous parlerons encore du
Bélier dans le livre 2, lorsque nous expliquerons
la fable de la Toison d'or. Le Bélier était une
victime que l'on sacrifiait presque à tous les Dieux,
parce que le Mercure, donc il était le symbole,
les accompagne tous dans ses opérations de l'Art
sacerdotal; mais l'on disait que Mercure, quoique
Messager des Dieux, l'était plus spécialement
de Jupiter, & en particulier pour les messages
gracieux, au lieu qu'Isis n'était guères envoyée
que pour des affaires tristes, pour des guerres,
des combats, &c. La raison en est toute naturelle
| traxerat, induta sibi, ita se- | Jovis simulacrum facere
|
| se Herculi ostenderet; & | arietino capire. L. 2. c. 42.
|
| ob id Aegyptios instituisse | (a) Philos: des Métaux.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
397
pour un Philosophe, qui sait qu'on ne doit
entendre par Isis que les couleurs variées de l'arc-
en-ciel, qui ne se manifestent sur la matière que
pendant la dissolution de la matière, temps auquel
se donne le combat du fixe & du volatil.
=================================
CHAPITRE
IX.
De l'Aigle & de l'Epervier.
C ES deux oiseaux ont assez de rapport par
leur nature; l'un & l'autre sont forts, hardis,
entreprenants, d'un tempérament chaud, igné,
bouillant; & les raisons qui, selon Horus,
avaient déterminé les Egyptiens à insérer l'Epervier
dans leurs hiéroglyphes, conviennent très
bien avec celles qui ont engagé les Philosophes
à emprunter le nom de cet oiseau, pour le donner
à leur matière parvenue à un certain degré
de perfection, où elle acquiert une ignéité qui la
caractérise particulièrement; je veux dire, lorsqu'elle
est devenue soufre Philosophique; c'est
dans cet état que Raymond Lulle (
a) l'appelle
notre Epervier, ou la première matière fixe des
deux grands luminaires.
L'Aigle est le Roi des oiseaux, & consacré à
Jupiter, parce qu'elle fut d'un heureux présage
pour ce Dieu, lorsqu'il fut combattre son père
Saturne, & qu'elle fournit des armes au même
(a) Lib. Experim. 13.
@
398 FABLES
Jupiter, lorsqu'il vainquit les Titans, &c. Son
char est attelé de deux Aigles, & l'on ne représente
presque jamais ce Dieu sans mettre cet oiseau
auprès de lui. Si peu qu'on ait lu les ouvrages
des Philosophes Hermétiques, on est au fait
de l'idée de ceux qui ont inventé ces fictions.
Tous appellent
Aigle leur mercure, ou la partie
volante de leur matière. C'est le nom le plus
commun qu'ils lui aient donné dans tous les
temps. Les Adeptes de toutes les Nations sont d'accord
là-dessus. Chez eux le Lion est la partie fixe,
& l'Aigle la partie volatile. Ils ne parlent que
des combats de ces deux animaux. Il est donc
inutile d'en rapporter les textes: je suppose parler
à des personnes qui les ont au moins feuilletés.
On a feint avec raison que l'Aigle fut d'un
bon augure à Jupiter, puisque la matière se volatilise
dans le temps que Jupiter remporte la victoire
sur Saturne, c'est-à-dire, lorsque la couleur
grise prend la place de la noire. Elle fournit par
la même raison des armes à ce Dieu contre les
Titans, comme nous le prouverons dans le troisième
livre au chapitre de Jupiter, où nous renvoyons
l'explication de ce fait. Le même motif
a fait dire que le char de ce Dieu était attelé de
deux Aigles.
Mais pourquoi représentait-on Osiris avec une
tête d'Epervier? Ceux qui ont fait attention à
ce que nous avons dit de ce Dieu, le devineront
aisément. L'Epervier est un oiseau qui attaque
tous les autres, qui les dévore, & les transforme
en sa nature en les changeant en sa propre substance,
puisqu'ils lui servent d'aliments. Osiris est
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
399
un principe igné & fixe, qui fixe les parties volatiles
de la matière désignées par les oiseaux: Le
texte que j'ai cité de Raymond Lulle prouve la
vérité de mon interprétation. J'ai dit aussi qu'Osiris
était l'or, le soleil, le soufre des Philosophes,
& l'Epervier est un symbole du Soleil.
Homère (
a) l'appelle le Messager d'Apollon,
lorsqu'il raconte que Télémaque étant prêt de
retourner à Ithaque, en aperçut un qui dévorait
une colombe; d'où il conjectura qu'il aurait le
dessus sur ses rivaux. Les Egyptiens donnaient
pour raison du culte rendu à cet oiseau, qu'il
était venu des pays inconnus à Thèbes, où il
avait apporté aux Prêtres un livre écrit en lettres
rouges, dans lequel étaient toutes les cérémonies
de leur culte religieux.
Il n'est personne qui ne voit combien un tel
fait est fabuleux; mais on doit bien sentir qu'on
ne l'a pas inventé sans raisons. On dira sans
doute que les Prêtres désiraient une telle fable,
pour donner plus de respect au peuple, en lui
faisant croire que quelque Dieu avait envoyé cet
oiseau chargé de cette commission. Mais ils n'auraient
pas été d'accord avec eux-mêmes, puisqu'ils
publiaient en même temps qu'Hermès avec
Isis étaient les inventeurs & les instituteurs de
ce culte, & des cérémonies qu'on y observait.
Il y aurait eu une contradiction, au moins apparente;
car dans le fond tout s'accordait parfaitement.
Le livre prétendu était écrit en lettres
rouges, parce que le magistère Philosophique,
(a) Odyss.
@
400 FABLES
l'élixir parfait de l'Art sacerdotal, Osiris, dont
l'Epervier était le symbole, ou l'Apollon des
Philosophes, est rouge, & d'un rouge de pavot
des champs. Les cérémonies de leur culte y
étaient écrites, puisqu'elles étaient une allégorie
des opérations, & de tout ce qui se passe depuis
le commencement de l'oeuvre jusqu'à sa perfection,
temps auquel se montre l'Epervier; c'est
pourquoi l'on disait que cet oiseau avait apporté
ce livre: voilà la fiction. Hermès d'un autre
côté avait institué ces cérémonies, & avait établi
des Prêtres, auxquels il avait confié son secret,
pour les observer; voilà le vrai. Isis était mêlée
dans cette institution; parce qu'elle y avait eu
en effet bonne part, en étant l'objet, & comme
matière elle y avait donné lieu. Ceux qui chez
les Egyptiens étaient chargés d'écrire ce qui regardait
ce culte, portaient, au rapport de Diodore
(
a), un chapeau rouge avec une aile d'Epervier,
pour les raisons ci-dessus.
Il semble qu'il y a une autre contradiction
dans ce que je viens de dire, de conforme cependant
à ce que disaient les Egyptiens. Osiris &
Horus n'étaient pas le même, puisque l'un était
le père, l'autre le fils. On convient cependant
que l'un & l'autre étaient le symbole du Soleil,
ou d'Apollon. Je demande aux Mythologues
comment, suivant leurs différents systèmes, ils
pourront résoudre cette difficulté. Deux personnes
différentes, deux Rois qui ont régné successivement,
de manière qu'il y a même eu le règne
d'Isis intermédiaire, peuvent-ils être censés une
(a) L. I. c. 4
même
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
401
même personne? L'histoire même fabuleuse du
règne des Dieux en Egypte, ne nous apprend
pas que le soleil ait régné deux fois. Elle nous
dit qu'Osiris mourut par la perfidie & la manoeuvre
de Typhon; mais elle ne dit pas qu'il
ressuscita. Osiris était cependant le même que le
Soleil, Horus le même qu'Apollon, & le Soleil
ne diffère pas d'Apollon. Je ne vois donc pas
comment nos Mythologues pourraient se tirer de
ce labyrinthe. Mais ce qui prouve bien clairement
la vérité de mon système, c'est qu'en le
suivant, les Egyptiens ne pouvaient pas combiner
cette histoire d'une autre manière, sans
s'écarter de la vérité, je veux dire, sans changer
l'ordre de ce qui se passe successivement dans le
progrès de l'oeuvre. En effet, il y a deux opérations,
ou, si l'on veut, deux oeuvres qui se succèdent
immédiatement. Dans le premier, dit d'Espagnet
(
a), on crée le soufre, & dans le second
on fait l'élixir; le soufre & l'or vif des Philosophes,
leur Soleil ou Osiris. Dans le second
oeuvre, il faut faire mourir cet Osiris, par la
dissolution & la putréfaction, après laquelle règne
Isis ou la Lune, c'est-à-dire, la couleur blanche,
appelée
Lune par les Philosophes. Cette couleur
disparaît pour faire place à la jeune safranée;
c'est Isis qui meure & Horus qui règne, ou l'Apollon
de l'Art Hermétique. Il est inutile de s'étendre
davantage là-dessus, nous l'avons expliqué
assez au long, tant dans le traité de cet Art, que
dans les chapitres de ce livre qui concernent ces
Dieux.
(a) Can. 121.
1. Partie.
C c
@
402 FABLES
=================================
CHAPITRE
X.
De l'Ibis.
H ERODOTE (
a) rapporte qu'il y a en Egypte
deux espèces d'Ibis, l'une toute noire qui combat
contre les serpents ailés, & les empêche de
pénétrer dans le pays, lorsqu'au printemps ils
viennent en troupes de l'Arabie; l'autre est blanche
| (a) Est autem Arabiae | Aegyptiis haberi Arabes
|
| locus, ad Butum urbem ferè | ainnt, consitentibus & ipsis
|
| positus: ad quem ego me | Aegyptiis. Ejus avis species
|
| contuli, quod audirem vo- | talis est: nigra tota vehe-
|
| lucres esse serpentes. Eo | menter est, cruribus grui-
|
| quum perveni ossa serpen- | nis, rostro maximâ ex parte
|
| tum aspexi, & spinas mul- | adunco, eadem qua crex
|
| titudine supra fidem ad enar- | magnitudine. Et haec qui-
|
| randum, quarum acervi | dem species est nigrarum
|
| erant magni, & his alii at- | quae cum serpentibus pug-
|
| que alii minores ingenti nu- | nant. At earum quae pedes
|
| mero. Est autem hic locus | humanis similes habent,
|
| ubispinae projectae jacebant, | gracile caput ac totum col-
|
| hujuscemodi. Exarctis mon- | lum pennae candidae, prae-
|
| tibus exporrigitur in vastam | ter caput cervicemque, &
|
| planitiem Aegyptiae conti- | externa alarum & natium,
|
| guam. Fertur ex Arabia ser- | quae omnia quae dixi sunt
|
| pentes alatos ineunte statim | vehementer nigra, crura &
|
| vere in Aegyptum volare, | rostrum alteri consentanea
|
| sed eis ad ingressum plani- | serpentis porro figura qualis
|
| tiei occurrentes aves Ibides, | hydrarum, alas pennatas
|
| non permittere, sed ipsos | non gerit, sed glabras &
|
| interimere: & ob id opus | alis vispertilionum valde si-
|
| Ibin in magno honore ab | miles. Lib. 2. c. 75. & 76.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
403
& noire. C'est cette seconde espèce que l'on
emploie pour représenter Isis, Hérodote ne dit
pas avoir vu ces serpents ailés; mais seulement
des tas de squelettes de serpents. Il ne rapporte
donc que ces reptiles sont ailés que sur un oui
dire. Il pourrait bien se faire que la chose ne
fût pas réelle quant à cette circonstance: mais
quand elle le serait, l'allégorie n'en serait que plus
juste. Elien, Plutarque, Horapollo, Abénéphi,
Platon, Cicéron, Pomponius Mela, Diodore de
Sicile, & tant d'autres Auteurs parlent de l'Ibis,
& disent les rapports qu'elle a avec la Lune &
Mercure, qu'il est inutile de se mettre en devoir
de les prouver.
Les grands services que cet oiseau rendait à
toute l'Egypte, soit en tuant les serpents dont
nous avons parlé, soit en cassant les oeufs des
crocodiles, étaient bien propres à déterminer les
Egyptiens à lui rendre les mêmes honneurs qu'aux
autres animaux. Mais ils avaient d'autres raisons
de l'insérer parmi leurs hiéroglyphes. Mercure,
en fuyant devant Typhon, prit la forme d'Ibis:
d'ailleurs Hermès sous cette forme veillait, suivant
Abénéphi (
a), à la conservation des Egyptiens,
& les instruisait de toutes les sciences. Ils
remarquaient aussi dans sa couleur, son tempérament
& ses actions, beaucoup de rapport avec
la Lune, dont Isis était le symbole. Voilà pourquoi
ils donnaient à cette Déesse une tête d'Ibis;
& pourquoi elle était en même temps consacrée
à Mercure. Car on voit entre Isis & Mercure une
(a) De cultu Aegypt.
C c ij
@
404 FABLES
si grande analogie & un rapport si intime, qu'on
ne les séparait presque jamais; aussi supposait-
on qu'Hermès était le Conseiller de cette Princesse,
& qu'ils agissaient toujours de concert: c'était
avec raison, puisque la Lune & le Mercure
Philosophique ne sont dans certains cas qu'une
même chose, & les Philosophes les nomment
indifféremment l'un pour l'autre. " Celui qui
" dirait que la Lune des Philosophes, ou, ce qui
" elle la même chose, leur Mercure est le Mercure
" vulgaire, voudrait tromper avec connaissance
" de cause, dit d'Espagnet (
a), ou se
" tromperait lui-même. Ceux qui établissent
" pour matière de la pierre le soufre & le mercure,
" entendent l'or & l'argent commun par
" le soufre, & par le mercure la Lune des Philosophes.
" "
Par les couleurs noires & blanches de l'Ibis,
elle voit avec la Lune le même rapport que le
Taureau Apis, & devenait par-là le symbole de
la matière de l'Art sacerdotal. L'Ibis toute noire
qui combattait & tuait les serpents ailés, indiquait
le combat qui se fait entre les parties de
la matière pendant la dissolution; la mort de
ces serpents signifiait la putréfaction qui est une
suite de cette dissolution, où la matière devient
noire. Flamel a supposé dans ce cas le combat
de deux Dragons, l'un ailé, l'autre sans aile, d'où
résulte le mercure. Plusieurs autres ont employé
des allégories semblables. Après cette putréfaction
la matière devient en partie noire, en partie
(a) Can. 44. & 24.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
405
blanche, temps auquel le mercure se fait; c'est
la seconde espèce d'Ibis, dont Mercure emprunta
la forme.
Telles sont les raisons simples & naturelles
que les Prêtres Egyptiens avaient d'introduire
les animaux dans leur culte apparent de Religion,
& dans leurs hiéroglyphes. Ils inventèrent
une quantité d'autres figures, telles qu'on les voit
sur les pyramides, & les autres monuments Egyptiens.
Mais toutes avaient quelque rapport prochain
ou éloigné avec les mystères de l'Art Hermétique.
En vain, fera-t-on de grands commentaires
pour expliquer ces hiéroglyphes dans un
autre sens que le chimique. Si Vulcain & Mercure
ne sont pas la base de toutes ces explications,
on trouvera à chaque pas des difficultés insurmontables;
& quand à force de s'être donné la
torture pour en trouver de vraisemblables, à l'imitation
de Plutarque, de Diodore, & d'autres
Grecs anciens & modernes, on sentira toujours
qu'elles sont tirées de loin, qu'elles sont forcées,
enfin qu'elles ne satisfont pas. On aura toujours
devant les yeux cet Harpocrate avec le doigt sur
la bouche, qui nous annoncera sans cesse que
tout ce culte, ces cérémonies, ces hiéroglyphes
renfermaient des mystères, qu'il n'était pas permis
à tout le monde de pénétrer, qu'il fallait
les méditer en silence, que le peuple n'en était
pas instruit, & qu'on ne les dévoilait pas à ces
gens que les Prêtres étaient persuadés n'être venus
en Egypte que pour satisfaire leur curiosité. Les
Historiens sont de ce nombre, & ils ne sont pas
plus croyables, dans les interprétations qu'ils
C c iij
@
406 FABLES
donnent, que l'était le peuple d'Egypte, qui
rendait les honneurs du culte aux animaux, parce
qu'on lui avait dit que les Dieux en avaient pris
la figure.
Huc quoque terrigenam venisse Typhona narrat,
Et se mentitis superos celasse figuris.
Duxque gregis dixit, sit Jupiter, unde recurvis
Nunc quoque formatur Libyci cum cornibus Ammon,
Delius in corvo est, proles Semeleia capro,
Fele soror Phoebi, nivei Saturnia vacca,
Pisce Venus latuit, Cyllenius Ibidis alis.
Ovid. Metam. l. 5.
=================================
CHAPITRE
XI.
Du Lotus & de la Fève d'Egypte.
L E Lotus est une espèce de lys qui croît en
abondance après l'inondation du Nil (
a). Les
Egyptiens, après l'avoir coupé, le faisaient
sécher au Soleil, & d'une partie de cette plante,
qui ressemble au pavot, ils faisaient du pain. Sa
| (a) Caeterum ad victus | Est autem hujus loti radix
|
| facilitatem alia sunt eis ex- | quoque esculenta, etiam
|
| cogitata. Siquidem quum | suavitate praestanti orbicu-
|
| fluvius plenus campos inun- | lata, mali magnitudine.
|
| davit, in ipsa aqua exoritur | Sunt & alia lilia rosis simi-
|
| ingens copia liliorum, quae | lia, & ipsa in flumine nas-
|
| locon Aegyptii vocant.... | centia. Hérod. l. 2. c. 92.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
407
racine est ronde, de la grosseur d'une pomme, &
fort bonne à manger.
Le même Auteur dit (liv. 4. c. 177.), que le
fruit du Lotus ressemble à celui du lentisque,
aussi agréable au goût que celui du palmier. Les
Lotophages, ainsi nommés de ce qu'ils usaient de
ce fruit pour toute nourriture, en faisaient du
vin. Les Egyptiens, au rapport de Plutarque (
a);
peignaient le Soleil naissant de la fleur de Lotus;
non pas, dit-il, qu'ils croient qu'il soit né ainsi,
mais parce qu'ils représentent allégoriquement la
plupart des choses.
M. Mahudel lut à l'Académie des Inscriptions
& Belles-Lettres, en 1716, un Mémoire fort judicieux
& très circonstancié sur les différentes
plantes d'Egypte que l'on trouve dans les monuments
de ce pays-là, & qui servent d'ornements
ou d'attributs à Osiris, Isis, &c. Suivant lui, le
Lotus est une espèce de
Nymphea, qui ne diffère
de la Fève d'Egypte que par la couleur de sa fleur,
qui est blanche, pendant que l'autre est d'un rouge
incarnat; ce qui convient à l'idée que nous en
donne Hérodote dans l'endroit que nous avons
cité. Il est inutile d'en chercher la description
dans Théophraste, Pline & Dioscoride, qui n'avaient
pas vu ces plantes dans leur lieu natal. Si
M. Mahudel avait soupçonné que la couleur du
fruit & de la racine du Lotus & de la Fève d'Egypte,
eussent mérité qu'il en fît mention, il
n'aurait pas oublié d'en faire le détail; mais il
ne voyait que le fruit & la fleur dans les monuments;
(a) De Isid. & Osir.
C c iv
@
408 FABLES
il ne s'est attaché particulièrement qu'à
cela. La feuille entrait aussi pour quelque chose
dans les idées hiéroglyphiques des Egyptiens,
puisqu'elle représente en quelque façon le Soleil
par sa rondeur, & par ses fibres, qui d'un petit
cercle, placé au centre de cette feuille, se répandent
de tous côtés comme des rayons jusqu'à la
circonférence. La fleur épanouie représente à peu
près la même chose. Mais cette fleur est de toutes
les parties de la plante, celle qui se remarque le
plus communément sur la tête d'Isis, d'Osiris &
des Prêtres mêmes qui étaient à leur service. Le
rapport que les Egyptiens croyaient que la fleur
du Lotus avait avec le Soleil, parce qu'au lever
de cet Astre elle se montrait à la surface de l'eau,
& s'y replongeait dès qu'il était couché, n'était
pas précisément le seul qui la lui avait fait consacrer.
Si les Antiquaires avaient pu distinguer,
ou du moins s'ils avaient eu l'attention d'examiner
quelle était la couleur des fleurs qu'on
mettait sur la tête d'Osiris, & de celles qu'on
mettait sur celle d'Isis, ils auraient vu sans doute
que la fleur incarnate de la Fève d'Egypte ne se
trouvait jamais sur la tête d'Isis, mais seulement
la fleur blanche du Lotus, & qu'on affectait la
première à Osiris. La ressemblance entière de ces
deux plantes a empêché de soupçonner du mystère
dans le choix, & de remarquer cette différence.
On pourra trouver dans la suite, ou l'on a peut-
être déjà quelques monuments Egyptiens colorés,
sur lesquels on verra cette distinction.
Les inventeurs des hiéroglyphes n'en admirent
aucun qui n'eût un rapport avec la chose
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
409
signifiée. Plutarque (
a) l'a entrevu dans la couleur
du fruit des plantes dont nous parlons, qui
a la forme d'une coupe de ciboire, & qui en portait
le nom chez les Grecs. Voyant un enfant
représenté assis sur ce fruit, il a dit que cet enfant
était le crépuscule, par rapport à la ressemblance
de la couleur de ce beau moment du jour
avec celle de ce fruit. Il était donc à propos de
faire attention à la couleur même de ces attributs,
pour pouvoir en donner des interprétations justes,
& conformes aux idées de leurs instituteurs. On a
dû remarquer jusqu'ici que la couleur jaune & la
rouge étaient particulièrement celles d'Horus &
d'Osiris, & la blanche celle d'Isis; parce que les
deux premières étaient les couleurs du Soleil, &
la blanche celle de la Lune, dans le système Hermétique
même. Il est donc vraisemblable que les
Egyptiens employèrent le Lotus & la Fève d'Egypte
dans leurs hiéroglyphes, à cause de leur
couleur différente puisqu'étant semblables pour
tout le reste, une de ces deux plantes aurait suffi.
La plupart des vases, sur la coupe desquels on voit
un enfant assis, sont le fruit du Lotus.
=================================
CHAPITRE
XII.
Du Colocasia.
L E Colocasia est une espèce de Arum ou de
pied-de-veau, qui croit dans les lieux aquatiques.
(a) Loc. cit.
@
410 FABLES
Ses feuilles sont grandes, nerveuses en dessous,
attachées à des queues longues & grosses: sa
fleur est du genre des fleurs de pied-de-veau, faite
en forme d'oreilles d'âne ou de cornet, dans lequel
est placé le fruit, composé de différentes baies
rouges, entassées comme en grappe tout le long
d'une espèce de pilon qui s'élève du fond de la
fleur. Les Arabes font un grand commerce de sa
racine, qui est bonne à manger.
On reconnaît cette fleur sur la tête de plusieurs
Divinités, & plus souvent sur celle de quelques
Harpocrates; non qu'elle fût un symbole de
fécondité, comme le disent quelques-uns; mais
parce que la couleur rouge de ses fruits représentait
Hotus Hermétique, avec lequel on a
souvent confondu Harpocrate, & que ce Dieu
du Silence ne fut inventé, que pour marquer le
silence que l'on devait garder au sujet de ce même
Horus.
=================================
CHAPITRE
XIII.
Du Persea.
C 'EST un arbre qui croît aux environs du
grand Caire. Ses feuilles sont très semblables à
celles du laurier, excepté qu'elles sont plus grandes.
Son fruit a la figure d'une poire, & renferme un
noyau, qui a le goût d'une châtaigne.
La beauté de cet arbre qui est toujours vert,
la ressemblance de ses feuilles à une langue, &
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
411
celle de son noyau à un coeur, l'avaient fait consacrer
au Dieu du Silence, sur la tête duquel on le
voit plus ordinairement que sur celle d'aucune
autre Divinité. Il y est quelquefois entier, d'autres
fois ouvert pour faire paraître l'amande; mais toujours
pour annoncer qu'il faut savoir conduire sa
langue, & conserver dans le coeur le secret des
mystères d'Isis, d'Osiris, et des autres Divinités
dorées de l'Egypte. C'est pour cette raison qu'on
le voit quelquefois sur la tête d'Harpocrate rayonnante,
ou posé sur un croissant (
a).
=================================
CHAPITRE
XIV.
Du Musa ou Amusa.
Q UELQUES Botanistes & plusieurs Historiens
l'ont qualifié d'arbre, quoiqu'il soit sans branches.
Son tronc est ordinairement gros comme la
cuisse d'un homme, spongieux, couvert de plusieurs
écorces ou feuilles écailleuses, couchées
les unes sur les autres; ses feuilles sont larges,
obtuses, & leur longueur surpasse quelquefois
sept coudées (
b). Elles sont affermies par une
côte grosse & large, qui règne au milieu tout du
long; du sommet de la tige naissent des fleurs
rouges ou jaunâtres. Les fruits qui leur succèdent
| (a) Antiq. Explicat. de | (b) Mém. de l'Acad.
|
| D. de Montfaucon, T. II. | des Inscript. & Bell. Lett.
|
| p. 2. pl. 124. fig. 8. & 10. | T. III.
|
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412 FABLES
sont d'un goût agréable, & ressemblent
assez à un concombre doré. Sa racine est longue,
grosse, noire en dehors, charnue & blanche en
dedans. Quand on fait des incisions à cette racine,
elle rend un suc blanc, mais qui devient
ensuite rouge.
M. Mahudel, avec plusieurs Antiquaires, ne
voient dans cette plante que sa seule beauté,
capable d'avoir déterminé les Egyptiens à la consacrer
aux Divinités locales de la contrée, où
elle croissait avec plus d'abondance; mais puisque
tout était mystère chez ce peuple, puisqu'il
l'employait dans ses hiéroglyphes, sans doute
qu'il y attachait quelque idée particulière, &
qu'il avait remarqué dans cette plante quelque
rapport avec ces Divinités. Les panaches d'Osiris
& de ses Prêtres; ceux d'Isis, où ces feuilles se
trouvent quelquefois; le fruit coupé qui se fait
voir entre les deux feuilles qui forment le panache;
Isis enfin qui présente la tige fleurie de
cette plante à son époux, sont des choses que la
table Isiaque nous met plus d'une fois devant
les yeux; croira-t-on que la seule beauté de cette
plante en soit le motif? n'est-il pas plus naturel
de penser qu'un peuple aussi mystérieux ne le
faisait pas sans avoir quelqu'autre objet en vue?
Il pouvait donc y avoir du mystère là dessous,
& il s'y en trouvait en effet; mais un mystère
très aisé à dévoiler pour celui qui, après avoir fait
quelques réflexions sur ce que nous avons dit,
verra dans la description de cette plante les quatre
couleurs principales du grand oeuvre. Le noir se
trouve dans la racine, comme la couleur noire
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
413
est la racine, la base, ou la clef de l'oeuvre; si
l'on enlève cette écorce noire, on découvre le
blanc; la pulpe du fruit est aussi de cette dernière
couleur; les fleurs qu'Isis présente à Osiris sont
jaunes & rouges, & la pelure du fruit est dorée.
La Lune des Philosophes est la matière parvenue
au blanc; la couleur jaune safranée & la rouge
qui succèdent à la blanche, sont le Soleil ou l'Osiris
de l'art; on avait donc raison de représenter
Isis dans la posture d'une personne qui offre une
fleur rouge à Osiris. On peut enfin observer que
les attributs d'Osiris participent tous en tout ou
en partie de la couleur rouge ou de la jaune,
ou de la safranée; & ceux d'Isis, du noir & du
blanc pris séparément, ou mélangés, parce que
les monuments Egyptiens nous représentent ces
Divinités, suivant les différents états où se trouve
la matière de l'oeuvre pendant le cours des opérations.
On peut donc rencontrer des Osiris de
toutes les couleurs; mais il faut alors faire attention
aux attributs qui l'accompagnent. Si
l'Auteur du monument était au fait des mystères
d'Egypte, & qu'il ait voulu représenter Osiris
dans la gloire, les attributs seront rouges ou du
moins safranés: dans son expédition des Indes,
ils seront variés de différentes couleurs; ce qui
était indiqué par les tigres & les léopards qui
accompagnaient Bacchus; en Ethiopie, ou mort,
les couleurs seront ou noires ou violettes, mais
jamais on y trouvera du blanc sans mélange,
comme on ne verra jamais aucun attribut d'Isis
purement rouge. Il serait à souhaiter, quand on
trouve quelque ancien monument coloré, que
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414 FABLES
l'on recommandât au Graveur de blasonner tout ce
qui y est représenté; ou que celui qui en donne
la description au Public, eût l'attention d'en désigner
exactement les couleurs. Il ne serait pas
moins à propos d'obliger les Graveurs à représenter
les monuments tels qu'ils sont, ne pas leur
laisser la liberté de changer les proportions & les
attitudes des figures, sous prétexte de suppléer à
l'ignorance des anciens Artistes, & de donner une
forme plus gracieuse à ces figures. L'exactitude
est d'une très grande conséquence, particulièrement
pour les attributs. Un ouvrage sur les Antiques,
mis au jour depuis peu d'années, m'oblige
à faire cette observation.
Les Grecs & les Romains qui regardaient
comme barbare tout ce qui n'était pas né à Rome
ou à Athènes, exceptèrent les Egyptiens d'une
imputation si injuste; & leurs meilleurs Auteurs,
loin d'imiter Juvénal, Virgile, Martial, & surtout
Lucien, qui déploient les railleries les plus
fines contre les superstitions des Egyptiens, sont
remplis des éloges qu'ils donnent à leur politesse
& à leur savoir. Ils avouaient que leurs grands
hommes y avaient puisé toutes ces belles connaissances,
dont ils ornèrent dans la suite leurs
ouvrages. Si l'on ne peut absolument justifier le
peuple d'Egypte sur l'absurdité & le ridicule du
culte qu'il rendait aux animaux, n'attribuons pas
aux Prêtres & aux Savants de ce pays-là des
excès dont leur sagesse & leurs connaissances les
rendaient incapables. Les traditions s'obscurcissent
quelquefois à mesure qu'elles s'éloignent de
leur source. Les hiéroglyphes si multipliés peuvent
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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dans la suite des temps avoir été interprétés
par des gens peu ou point instruits de leur véritable
signification. Les Auteurs qui ont puisé
dans cette source impure n'ont pu le transmettre
que de la manière qu'ils l'ont reçue, ou peut-
être encore plus défigurée. Il semble même qu'Hérodote,
Diodore de Sicile, Plutarque, & quelques
autres cherchent à excuser les Egyptiens,
en apportant des raisons vraisemblables du culte
qu'ils rendaient aux animaux. Ils disent qu'ils
adoraient dans ces animaux la Divinité dont les
attributs se manifestaient dans chaque animal,
comme le Soleil dans une goutte d'eau qui est
frappée de ses rayons (
a). Il est certain d'ailleurs
que tout culte n'est pas un culte religieux, &
encore moins une vraie adoration; & tout ce
qui est placé dans les temples, même pour être
l'objet de la vénération publique, n'est pas au
rang des Dieux. Les Historiens ont donc pu se
tromper dans le récit qu'ils ont fait des Dieux
de l'Egypte, même quant à ce qui regardait le
culte du peuple, & à plus forte raison pour ce
qui regardait les Prêtres & les Philosophes, dont
ils ignoraient les mystères.
L'écriture symbolique, connue sous le nom
d'hiéroglyphes, n'était pas contraire au dessein
que les Egyptiens avaient de travailler pour la
postérité. M. le Comte de Caylus (
b) n'est pas
entré dans leurs idées à cet égard. Ces hiéroglyphes
furent un mystère dans le temps même de
(a) Plutarq. de Isid. & Osir.
(b) Recueil d'Antiq. pag. 2.
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416 FABLES
leur institution, comme ils le sont encore, & le
seront toujours pour ceux qui cherchent à les
expliquer par d'autres moyens que ceux que je
propose. Le dessein de leurs instituteurs n'était
pas d'en rendre la connaissance publique, & en
les gravant sur leurs monuments pour les conserver
à la postérité, ils ont agi comme les Philosophes
Hermétiques, qui n'écrivent en quelque
façon que pour être entendus de ceux qui sont
au fait de leur science, ou pour donner quelques
traits de lumières absorbés, pour ainsi dire, dans
une obscurité si grande, que les yeux les plus clairvoyants
n'en sont frappés qu'après de longues recherches
& de profondes méditations.
La plupart des antiquités Egyptiennes sont
dont de nature à ne pouvoir nous flatter de les
éclaircir parfaitement. Toutes les explications
qu'on voudra tenter de donner pour les ramener
à l'histoire, se réduiront à des conjectures, parce
que tout se ressent du mystère qui régnait dans
ce pays; & que, pour fonder ses raisonnements
sur l'enchaînement des faits, on trouve que le
premier anneau de la chaîne qui les lie, aboutit
à des fables. C'est donc à ces fables qu'il faut
avoir recours; & en les regardant comme telles,
faire ses efforts pour en pénétrer la véritable
signification. Quand on trouve un système qui
les développe naturellement, il faut le prendre
pour guide. Tous ceux que l'on a suivis jusqu'ici
sont reconnus insuffisants par tous les Auteurs qui
ont écrit sur les Antiquités. On y trouve à chaque
pas des obstacles qu'on ne peut surmonter. Ils
ne sont donc pas les vrais filets d'Ariane qui
nous
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
417
nous serviront à nous tirer de ce labyrinthe; il
faut par conséquent les abandonner. En se conduisant
sur les principes de la Philosophie Hermétique,
& en les étudiant assez pour se mettre
en état d'en faire de justes applications, il est peu
d'hiéroglyphes qu'on ne puisse expliquer. On
ne serait pas dans le cas d'admettre comme faits
historiques ceux qui sont purement fabuleux, &
de rejeter de ces faits des circonstances qui les
caractérisent particulièrement, sous prétexte
qu'elles y ont été cousues pour embellir la narration,
& en augmenter le merveilleux. Cette dernière
méthode a été suivie par M. l'Abbé Banier
dans sa Mythologie; & quelque facilité qu'elle
lui ait procuré, il se trouve souvent dans la fâcheuse
nécessité d'avouer qu'il lui est impossible
de débrouiller ce chaos.
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SECTION
QUATRIEME.
Des Colonies Egyptiennes.
L A Philosophie Hermétique ne fut pas toujoursrenfermée dans les bornes de l'Egypte, où
il semble qu'Hermès l'avait fait fleurir. Les habitants
de ce pays-là s'étant trop multipliés, quelques-uns
prirent le parti d'en sortir pour aller s'établir
d'abord dans le voisinage, & puis dans les
pays plus éloignés. Plusieurs chefs de famille y
conduisirent des colonies, & emmenèrent des
Prêtres instruits avec eux. Bélus qui fixa son
I. Partie.
D d
@
418 FABLES
séjour près de l'Euphrate, en établit à Babylone,
qui furent surnommés Chaldéens. Ils devinrent
célèbres par les connaissances qu'ils acquirent
en observant les Astres à la manière d'Egypte.
Des Savants croient que le Sabisme, ou cette
sorte d'idolâtrie, qui a pour objet de son culte
les Astres & les Planètes, commença dans la
Chaldée, où ces Philosophes Egyptiens s'étaient
fixés; mais il est bien plus vraisemblable
qu'ils l'y portèrent de l'Egypte d'où ils sortaient,
& où le Soleil & la Lune étaient adorés sous le
nom d'Osiris & d'Isis; puisqu'Hérodote dit que
l'Astrologie prit naissance en Egypte, où l'on
convient qu'elle y était cultivée dès les temps les
plus reculés. Le nom de science Chaldaïque
qu'elle a porté depuis longtemps, prouve tout au
plus que les Astrologues de la Chaldée devinrent
plus célèbres que ceux des autres Nations. Babylone,
capitale du pays, quoique la plus idolâtre
de toutes les villes du monde, suivant l'idée que
nous en donne le Prophète Jérémie (
a), en l'appelant
une terre d'Idoles,
terra sculptilium, paraît
avoir tiré ses Dieux de l'Egypte, dont elle
avait conservé jusqu'aux monstres; &
in portentis
gloriantur. Les Prêtres, instruits dans les
mêmes sciences que ceux dont ils venaient de
se séparer, savaient aussi sans doute à quoi s'en
tenir au sujet du culte de ces Idoles; mais obligés
au même secret que ceux d'Egypte, ils se
firent successivement un devoir de ne pas le divulguer.
Les noms de Saturne & de Jupiter
(a) Ch. 50.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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donnés à Bélus, prouvent assez clairement qu'on
connaissait dans la Chaldée la généalogie des
Dieux Hermétiques des Egyptiens.
Danaüs tenta aussi un établissement hors de
son pays. Il quitta l'Egypte sa patrie, & partit
avec cinquante filles qu'il avait eues de plusieurs
femmes, avec tous ses domestiques, & quelques
Egyptiens qui voulurent bien le suivre. Il relâcha,
dit-on, d'abord à Rhodes, où, après avoir
consacré une statue à Minerve, une des grandes
Divinités de l'Egypte, il s'embarqua & arriva
dans la Grèce, où, si nous en croyons Diodore,
il fit bâtir la ville d'Argos, & en Lydie celle
de Cypre, dans laquelle il fit élever un Temple
à Minerve, & y établit sans doute les Prêtres
pour le service du même culte qu'on rendait en
Egypte à cette Déesse. Le nom de Béléides donné
aux filles de Danaüs, prouve qu'il avait quelqu'affinité
avec Bélus; & quelques Auteurs ont
en effet regardé ce Bélus comme le père de Danaüs.
Les allégories que les Poètes ont faites sur le supplice
des Danaïdes, & sur le massacre de leurs
époux, est une nouvelle preuve qu'elles furent imitées
d'Egypte, où Diodore raconte (
a) que 360
Prêtres d'Achante avaient coutume de puiser de
l'eau dans un vaisseau percé. Nous expliquerons
ces allégories dans les Livres suivants.
Cécrops venu d'Egypte s'établit dans l'Attique.
Il y porta avec les lois de son pays le culte
des Dieux qu'on y adorait, & surtout celui de
Minerve, honorée à Saïs sa patrie, celui de
(a) L. 2. c. 6.
Dd ij
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420 FABLES
Jupiter & des autres Dieux d'Egypte: ce fait est
attesté par toute l'Antiquité. Eusèbe (
a) dit que
ce fut lui qui le premier donna le nom de Dieu
à Jupiter, lui éleva un autel, & érigea une statue
en l'honneur de Minerve. S. Epiphane répète la
même chose, & Pausanias l'avait dit avec eux;
mais ce dernier (
b) remarque qu'il n'offrait dans
ses sacrifices que des choses inanimées. Athènes,
le triomphe des arts & des sciences, le siège de la
politesse & de l'érudition, doit donc ses commencements
à l'Egypte.
Quoi qu'il en soit de cette histoire, les Athéniens
en convenaient, & se glorifiaient d'être
descendus des Saïtes; quelques-uns disaient que
Dipetes, père de Mnestée, Roi d'Athènes, était
Egyptien, de même qu'Ericthée, qui le premier
leur apporta les grains d'Egypte, & la manière
de les cultiver, ce qui le fit établir Roi. Il leur
enseigna aussi les cérémonies de Cérès Eléusine,
suivant celles qu'observaient les Egyptiens; c'est
pourquoi les Athéniens pensaient que ce Roi était
contemporain de Cérès. Diodore, en rapportant
ceci, ignorait sans doute que Cérès & Isis n'étaient
qu'une même Divinité. Il aurait dû se
souvenir qu'il avait raconté la même chose de
Triptolême. Nous parlerons de la nature de ces
grains & de toute cette histoire dans le quatrième
Livre.
Les habitants de la Colchide étaient aussi une
colonie d'Egypte, suivant Diodore & Hérodote
(a) Prep. Evang. l. 10. c. 9.
(b) In Attic. l, 8.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
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(
a), qui apporte en preuve beaucoup de raisons,
entr'autres qu'ils font circoncire leurs enfants,
comme ayant apporté cet usage d'Egypte.
Il ignorait sans doute l'Ecriture sainte qui nous
marque si positivement l'origine de la circoncision,
Diodore concluait, par la même raison, que
les Juifs, habitants entre l'Arabie & la Syrie étaient
venus d'Egypte; mais il ne parle de ces Juifs
qu'après leur servitude dans ce pays, & c'est l'occasion
de son erreur. Cette fuite des Juifs est remarquable
par tous les événements qui la précédèrent
& la suivirent; celui qui a le plus de
rapport à notre sujet, est la quantité prodigieuse
d'or & d'argent qui se trouvait alors parmi les
Egyptiens. Moïse signifia aux Juifs d'emprunter
de leurs Hôtes tous les vases d'or & d'argent
qu'ils pourraient en obtenir. Et quels étaient ces
Hôtes? des gens du commun. A qui prêtaient-
ils ces vases? à des Juifs esclaves, méprisés,
haïs, sans ressource; gens qu'on ne pouvait guères
ignorer avoir le dessein de quitter le pays,
& de s'enfuir pour se soustraire à la servitude; &
si le peuple en était si bien fourni, combien devaient
en avoir le Roi & les Prêtres qui, comme
nous l'apprend Hérodote, faisaient construire des
bâtiments pour le conserver?
Cadmus était originaire de Thèbes d'Egypte.
Ayant été envoyé à la recherche de sa soeur par
Agenor son père, Roi de Phénicie, il se trouva
exposé à une furieuse tempête, qui l'obligea de
relâcher à Rhodes, où il érigea un Temple en
(a) L. 2. c. 104. & suiv.
D d iij
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422 FABLES
l'honneur de Neptune, & on confia le service à
des Phéniciens qu'il laissa dans cette Ile. Il offrit
à Minerve un vase de cuivre très beau, & de
forme antique, sur lequel était une inscription,
qui portait que l'Ile de Rhodes serait ravagée
par les serpents. Cette inscription seule indique
que toute cette histoire est une allégorie de l'Art
sacerdotal. Car pourquoi offrir à Minerve un vase
antique, & de cuivre? Cadmus doit être supposé
avoir vécu dans des temps bien reculés: quelle
pouvait donc être l'antiquité de ce vase? Il y a
apparence qu'il faut avoir égard à la matière, &
non à la forme.
Cette matière est la terre de Rhodes, ou la
terre rouge Philosophique, qui doit être ravagée
par des serpents, c'est-à-dire dissoute par l'eau des
Philosophes, qui est souvent appelée serpent.
Cadmus au fait de ces mystères n'eut pas beaucoup
de peine à prédire cette dévastation. Le présent
d'un vase de cuivre, même antique, était-il
d'une si grande conséquence qu'il eut le mérite
d'être présenté à la Déesse de la sagesse? L'or, les
pierreries auraient été plus dignes d'elle. Mais
sans doute il y avait du mystère là-dessous; il
fallait un vase de cuivre, non du vulgaire, mais
de l'airain Philosophique, que les favoris de Minerve,
les sages Philosophes appellent communément
laton pour leton. Blanchissez le laton, dit
Morien (
a), & déchirez vos livres. L'azot & le
laton vous suffisent.
Toute l'histoire de Cadmus sera toujours considérée
(a) Entret. du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
423
comme une fable pure, qui paraîtra ridicule
à tout homme de bon sens, dès qu'il ne
l'expliquera pas conformément à la Chimie Hermétique.
Quelle idée en effet de suivre un Boeuf
de différentes couleurs, de bâtir une ville où ce
Boeuf s'arrête, d'envoyer ses compagnons à une
fontaine, qui y sont dévorés par un horrible
dragon, fils de Typhon & d'Echidna, lequel
dragon ensuite tué par Cadmus, qui lui arrache
les dents, les sème dans un champ comme
on sème du grain, d'où naissent des hommes
qui attaquent Cadmus; & qui enfin, à l'occasion
d'une pierre jetée entr'eux, se détruisent les uns
les autres sans qu'il en reste un seul? Nous
prouverons dans la suite de cet ouvrage, que
cette histoire est une allégorie suivie de tout ce qui
se passe dans le cours des opérations de l'oeuvre
Philosophique.
M. l'Abbé Banier (
a) dit que Cadmus porta
en Grèce les mystères de Bacchus & d'Osiris.
La Fable nous apprend cependant que Bacchus
était petit-fils de Cadmus. Il est vrai que ce Mythologue
introduit un autre Bacchus, fils de Sémélé,
afin d'ajuster son histoire; mais sur quel
fondement? Est-il permis d'introduire ainsi de
son propre chef des personnages nouveaux pour
se tirer d'embarras? Orphée, en transportant dans
la Grèce les Fables Egyptiennes, les habilla à la
Grecque, & supposa un Denis, qui ne diffère
point de l'Osiris des Egyptiens, & du Bacchus
des Latins: mais ce Denis ou Osiris était célèbre
(a) Mythol. T. I. p. 67. & T. II. p. 62.
D d iv
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424 FABLES
en Egypte longtemps avant qu'il fût question de
Cadmus. C'est pourquoi les Egyptiens se moquaient
des Grecs, lorsqu'ils entendaient ceux-ci
dire que Denis était né parmi eux.
D'autres attribuent à Mélampe l'institution des
cérémonies du culte de Denis dans la Grèce, l'histoire
de Saturne, & la guerre des Titans. Dédale
fut, dit-on, l'Architecte du fameux vestibule du
Temple élevé à Memphis en l'honneur de Vulcain.
Mais les Grecs, dit Diodore, ayant appris les
histoires & les allégories des Egyptiens, en prirent
occasion d'en inventer d'autres sur ces modèles.
En effet, les Poètes & les Théologiens du
Paganisme semblent n'avoir copié que ces fables
d'Egypte, transportées dans la Grèce par Orphée,
Musée, Mélampe, & Homère. Les Législateurs
ont formé leurs lois sur celles de Lycurgue, les
Princes des sectes philosophiques ont puisé leur
système dans Pythagore, Platon, Eudoxe, &
Démocrite. Et s'ils ont été si différents entr'eux,
c'est qu'ils n'étaient pas tous au fait des mystères
Egyptiens, & qu'ils en ont en conséquence mal
expliqué les allégories.
Les colonnes de Mercure, desquelles ces premiers
Philosophes tirèrent leur science, par les
explications que les Prêtres d'Egypte leur en donnèrent,
pourraient bien être celles d'Osiris & d'Isis,
dont nous avons parlé; peut-être les obélisques
qu'on voit encore à Rome, qu'on sait y avoir été
transportés d'Egypte, & dont la surface est remplie
de triangles, de cercles, de carrés, & de figures
hiéroglyphiques. Plus d'un Auteur s'est donné la
torture pour les expliquer: le P. Kircher a fait un
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
425
traité exprès; mais, malgré son ton décisif, soutenu
d'une science fort étendue, on ne l'a pas cru sur sa
parole. C'est dans les Auteurs anciens qui puisèrent
leur science en Egypte, qu'il faudrait en chercher
l'interprétation; mais pour entendre la plupart
d'entr'eux, on aurait aussi besoin du secours d'un
Oedipe, parce qu'ils ont écrit allégoriquement
comme leurs maîtres.
N'ayant donc point de guides assurés, les
plus célèbres Auteurs sont tous différents entre
eux. Selon Bochard, Mercure est le même que
Chanaan, & selon M. Huet, le même que Moïse.
L'un dit qu'Hercule est Samson, & l'autre que
c'est Josué. L'un que Noé est Saturne, l'autre que
c'est Abraham. L'un soutient que Cérès fut une
Reine de Sicile; l'autre qu'elle ne diffère point
d'Isis qui ne fut jamais dans ce pays-là. Les plus
anciens Auteurs ne sont pas même d'accord entre
eux; & outre les contradictions qu'on y trouve,
combien y voit-on de choses gratuites, pour ne
rien dire de plus. Quant aux parallèles dont les
livres de quelques Savants modernes sont remplis,
je demanderais si l'on est reçu à dire que
Thamas-Kouli-Cham est le même que Tamerlan,
parce qu'on trouve beaucoup de ressemblance
dans l'humeur & dans les actions de ces
deux Princes?
Je crois qu'on peut tirer beaucoup de lumières
des anciens Auteurs Grecs, pour pénétrer
dans l'obscurité des fables; non pas qu'on
doive précisément s'en rapporter à eux sur la
véritable origine des anciens peuples, puisque
ce qu'ils en disent est presque tout fabuleux;
@
426 FABLES
mais parce qu'ils ont copié les Egyptiens, qui
furent les premiers inventeurs des Fables, &
qu'en faisant le parallèle des Fables anciennes
de la Grèce avec celles de l'Egypte, on y remarque
aisément qu'elles sont toutes sorties de la
même source, & qu'elles ressemblent à un voyageur,
qui s'habille dans chaque pays qu'il parcourt,
suivant la mode qui y est en usage. Les
ouvrages Egyptiens, qui auraient pu nous donner
quelques idées de leur façon de penser, ceux
d'Hermès & des autres Philosophes nous ont échappé
avec le temps, & nous pleurerons toujours sur
les tristes cendres de la Bibliothèque d'Alexandrie.
Nous n'avons plus d'autre ressource que celle
des Grecs, disciples des savants Prêtres d'Egypte;
c'est donc à eux qu'il faut avoir recours, persuadés
qu'ils sont entrés dans les idées des maîtres dont
ils avaient reçu des leçons.
Je suis surpris que M. l'Abbé Banier soit à cet
égard si peu d'accord avec lui-même, qu'après
avoir dit (
a) & avoir même employé toutes les
raisons possibles pour prouver que ce n'est pas
chez les Ecrivains Grecs qu'il faut chercher l'origine
des anciens Peuples, ni des autres monuments
de l'Antiquité, ce Savant les apporte en
preuves de ce qu'il établit dans tout le cours de
son ouvrage. Il est vrai qu'il a une attention toute
particulière à choisir tout ce que les Auteurs ont
avancé de favorable à son système & à rejeter
comme fable tout ce qui peut y être contraire.
Il décide même sur cela avec le ton d'un Juge
en dernier ressort; mais comme il n'est pas toujours
(a) Ibid. p. 55. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
427
conforme à lui-même, & qu'il déclare en
plus d'un endroit qu'il faut tenir ses garants pour
suspects, il nous rétablit dans nos droits, &
nous laisse la liberté d'en penser ce que nous
voudrons.
Je serais assez du sentiment de Diodore, quant
aux noms de quelques anciennes villes, des montagnes,
des fleuves, &c. Cet Auteur dit que les
anciens Philosophes tirèrent de leur doctrine la
plupart de ces noms, & dénommèrent les lieux
suivant les rapports qu'ils y voyaient avec quelques
traits de cette science. Il s'agit donc de savoir
quelle était cette doctrine. Or personne ne
doute que ce ne soit celle qu'ils apprirent en
Egypte; Jamblique (
a) nous assure que cette
science était gravée sur les colonnes d'Hermès.
Josèphe (
b) parle de deux colonnes, l'une de
pierre, l'autre de brique, élevées avant le Déluge,
sur lesquelles les principes des Arts étaient
gravés. Bernard, Comte de la Marche Trévisane
(
c), instruit par la lecture des livres anciens,
dit qu'Hermès trouva sept tables dans la vallée
d'Hébron, sur lesquelles étaient gravés les principes
des Arts libéraux. Mais qu'Hermès les ait
trouvées ou qu'il les ait inventées, il y a grande
apparence que ces principes n'y étaient qu'en
hiéroglyphes; que cette manière d'enseigner marquait
que le fond de cette science était un mystère
qu'on ne voulait pas dévoiler à tout le monde:
par conséquent que les termes & les noms
(a) Des mystères des Egyptiens.
(b) Des Antiq. des Juifs.
(c) Philos. des Métaux.
@
428 FABLES
employés faisaient aussi partie de ce mystère,
d'où nous devons conclure que les noms donnés
aux lieux par les anciens Philosophes, tenaient par
quelqu'endroit aux mystères des Egyptiens.
Tout esprit qui ne voudra pas demeurer opiniâtrement
attaché à son préjugé, doit voir dans
ce que nous avons dit, quel était l'objet de ces
mystères. La magnificence des Rois d'Egypte,
qui, si nous en croyons Pline (
a), ne faisaient
élever ces merveilles du monde, qu'afin d'employer
leurs richesses immenses, est une preuve
bien palpable de l'Art Hermétique. Sémiramis
fit élever à Babylone un Temple en l'honneur
de Jupiter, au haut duquel elle plaça trois statues
d'or, l'une de ce Dieu, la seconde de Junon, &
la troisième de la Déesse Ops. Celle de Jupiter,
au rapport de Diodore, subsistait encore de son
temps, avait 40 pieds de hauteur & pesait mille
talens Babyloniens. La statue d'Ops, du même
poids, se voit encore dans la salle dorée. Deux
lions, ajoute cet Auteur, & des serpents d'argent
d'une grosseur énorme sont placés auprès. Chaque
figure est du poids de trente talens. La Déesse tient
à la main droite une tête de serpent, & de la
gauche un sceptre de pierre. Dans la même salle
le trouve aussi une table d'or de 43 pieds de longueur,
large de 12, & pesant 50 talens. La statue
de Junon est du Poids de 800.
Diodore & les autres Historiens rapportent
beaucoup de choses qui prouvent les richesses
immenses des Egyptiens & des Babyloniens, qui
par Bélus en tiraient leur origine. Mais ce qui
(a) L. 26. ch. 12.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
429
aurait dû frapper ces Historiens, & tous ceux
qui voyaient la statue d'Ops, c'est son attitude
& ses attributs. Je voudrais que nos Savants
m'expliquassent pourquoi on avait mis un sceptre
de pierre à l'une des mains de cette Déesse, &
un serpent à l'autre? Fait-on des sceptres de pierre
à une statue d'or? une telle idée ne passerait-elle
pas pour ridicule aux yeux de ceux qui n'y verraient
rien d'allégorique? Mais la Déesse Ops
étant prise hermétiquement, il était naturel de
la représenter ainsi, parce que l'or des Philosophes
est appelé pierre, & leur mercure serpent.
Ops ou la Terre qui en était la matière, tenait
ces deux symboles à la main pour indiquer qu'elle
contenait ces deux principes de l'Art. Et comme
cet Art était la source des richesses, Ops en fut
regardée comme la Déesse. On avait même désigné
la chose plus particulièrement en mettant
auprès d'Ops deux lions & deux serpents, parce
que les Philosophes employaient pour l'ordinaire
l'allégorie de ces animaux, pour signifier les
principes matériels de l'oeuvre, pendant le cours
des opérations.
Jupiter & Junon frère & soeur, époux & épouse,
se trouvaient dans cette salle avec leur grand-
mère, & devant eux une table d'or commune
aux trois, parce qu'ils sortent du même principe
aurifique, duquel l'on extrait deux choses, une
humidité aérienne & mercurielle, & une terre
fixe, ignée, qui réunies ne font qu'une & même
chose, appelée or Hermétique, commun aux
trois, puisqu'il en est composé; & le vrai remède
de l'esprit, dont nous avons parlé, auquel
@
430 FABLES
Diodore donne le nom de Nepentes, parce qu'il
est fait de l'herbe prétendue de ce nom, dont
Homère (
a) dit qu'on compose en Egypte le
remède qui fait oublier tous les maux, & fait
mener à l'homme une vie exempte de douleur &
de chagrin; propriétés tant vantées de l'or Hermétique.
Le même Poète ajouté que ce remède
était celui d'Hélène, fille de Jupiter, celle qui
occasionna la guerre de Troye. Nous en verrons
les raisons dans le sixième Livre. L'origine Egyptienne
& du remède, & de la manière de le faire,
est une preuve qu'Homère nous donne en passant,
qu'il était instruit de la nature de ce remède,
de ses propriétés, & du lieu où il était
en vogue. Il a donc pu le prendre pour sujet de
son allégorie de la prise de la ville de Troye, ou
tout au moins avoir pris occasion d'une guerre
& d'un siège réel, pour en former une allégorie
du grand oeuvre, comme nous le prouverons en
discutant toutes les circonstances de ce siège; je
ne vois guères sur quoi est fondé M. l'Abbé Banier,
pour dire (
b) qu'il y avait eu avant Homère
des Poètes qui avaient traité le sujet de la
guerre de Troye, & qui avaient fait des Iliades;
la seule raison que ce Savant en apporte, c'est
que la Poésie grecque n'aurait pas commencé par
des chef-d'oeuvres. Je laisse au Lecteur à juger
de la bonté de ce raisonnement. L'ouvrage de
cet Abbé, quoique très savant & très bien concerté,
fourmille de preuves de cette trempe. Si
(a) Odis. l. 4. v. 221. & suiv.
(b) Ibid. T. I. p. 67.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
431
Homère, pour donner un air de vraisemblance à
sa fiction, a introduit des noms de villes & de
peuples existants, on est obligé d'avouer qu'on ne
connaît Ithaque, les Cimmériens, l'Ile de Calypso,
& beaucoup d'autres choses, que dans ses
ouvrages. Où vit-on jamais les Arimaspes, les
Issedons, les Hyperboréens, les Acéphales, &c.?
Mais on convient que les fables tirent leur origine
d'Egypte & de la Phénicie; c'est donc par
celles qui se débitaient dans ces pays-là, qu'il
faut juger des autres, au moins des plus anciennes.
Je ne pense pas trouver des contradicteurs sur
cet article; mais conviendra-t-on avec moi que
tous les monuments dont j'ai parlé soient une preuve
convaincante que l'Art Hermétique était connu
& pratiqué chez les Egyptiens? Les Savants,
quelque peu d'accord qu'ils soient entr'eux, ont
fortifié par leurs ouvrages le préjugé qui a pris
naissance dans le récit des anciens Historiens.
On a cru qu'étant plus près que nous ne le sommes
de ces temps obscurs, on ne pouvait mieux
faire que de suivre le chemin qu'ils nous ont
tracé, persuadé qu'ils étaient au fait de tout
cela. On savait cependant, & ces Anciens le
disent eux-mêmes, que les Prêtres d'Egypte gardaient
un secret inviolable sur la véritable signification
de leurs Hiéroglyphes; mais on n'a pas
fait assez de réflexions là dessus. Il s'agirait donc
de dépouiller tout préjugé à cet égard; d'examiner
les choses sans prévention, & de comparer
les explications que les Antiquaires ou les
Mythologues ont donné des Hiéroglyphes & des
@
432 FABLES
Fables Egyptiennes, avec celle que j'en donne,
& juger ensuite de la vérité des unes & des autres.
Par cette méthode on se trouvera en état de décider
si la Morale, la Religion, la Physique & l'Histoire
ont fourni matière à ces Fables & à ces Hiéroglyphes;
ou s'il n'est pas plus simple de leur
donner un seul & unique objet, tel qu'un secret
aussi précieux, & d'une aussi grande conséquence
que peut l'être celui qui conserve l'humanité dans
tout l'état parfait dont elle est susceptible, en lui
procurant la source des richesses & de la santé.
LIVRE
@
L I V R E
II.
Des allégories qui ont un rapport plus palpable avec l'Art Hermétique.
J AMAIS pays ne fut plus fertile en fables
que la Grèce. Celles qu'elle avoit reçues d'Egypte
ne lui suffisaient pas; elle en inventa un nombre
infini. Les Egyptiens ne reconnaissaient proprement
pour Dieux qu'Osiris, Isis & Horus; mais
ils en multiplièrent les noms, & se trouvèrent
engagés par-là à en multiplier les fictions historiques.
De-là vinrent douze Dieux principaux,
Jupiter, Neptune, Mars, Mercure, Vulcain,
Apollon, Junon, Vesta, Cérès, Vénus, Diane
& Minerve, six mâles & six femelles. Ces douze
seuls, regardés comme grands Dieux, étaient représentés
en statues d'or. Dans la suite on en
imagina d'autres, auxquels on donna le nom de
demi-Dieux, qui n'étaient pas connus du temps
d'Hérodote, ou du moins dont il ne fait pas
mention sous ce titre. Leurs figures étaient sculptées
en bois, ou en pierre, ou en terre. Le
même Hérodote dit (
a) que les Egyptiens imposèrent
les premiers ces douze noms, & que les
Grecs les reçurent d'eux.
Les premiers des Grecs qui passèrent en Egypte,
(a) In Euterp. c. 50.
I. Partie.
E e
@
434 FABLES
sont, suivant Diodore de Sicile, Orphée, Musée,
Mélampe, & les autres dont nous avons
parlé dans le Livre précédent. Ils y puisèrent les
principes de la Philosophie & des autres sciences,
& les transportèrent dans leur pays, où ils les
enseignèrent de la manière dont ils les avaient
apprises; c'est-à-dire, sous le voile des allégories
& des fables. Orphée y trouva le sujet de ses
Hymnes sur les Dieux, & ses Orgies (
a). Que
ces solennités tirent leur origine de l'Egypte,
c'est un fait dont conviennent également les
Mythologues & les Antiquaires, & qu'on n'a pas
besoin de prouver. Ce Poète introduisit dans le
culte de Denys les mêmes cérémonies qu'on observait
dans le culte d'Osiris. Celles de Cérès se
rapportaient à celles d'Isis. Il fit mention le premier
des peines des impies, des Champs-Elysées,
& fit naître l'usage des statues. Il feignit que
Mercure était destiné à conduire les âmes des défunts;
& devint l'imitateur des Egyptiens dans
une infinité d'autres fictions.
Lorsque les Grecs virent que Psamméticus protégeait
les étrangers, & qu'ils pourraient voyager
en Egypte sans risque de leur vie ou de leur
liberté, ils y abordèrent en assez grand nombre,
les uns pour satisfaire leur curiosité sur les merveilles
qu'ils avaient apprises de ce pays-là, les
autres pour s'instruire. Orphée, Musée, Linus,
Mélampe & Homère y passèrent successivement.
Ces cinq, avec Hésiode, furent les propagateurs
des Fables dans la Grèce, par les Poèmes pleins
(a) M. l'Abbé Banier, Myth. T. II. p. 273.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
435
des fictions qu'ils y répandirent. Sans doute que
ces grands hommes n'auraient pas adapté &
répandu de sang froid tant d'absurdités apparentes,
s'ils n'avaient au moins soupçonné un sens
caché, raisonnable, & un objet réel enveloppé
dans ces ténèbres. Auraient-ils, par dérision &
malicieusement, voulu tromper les Peuples? &
s'ils pensaient sérieusement que ces personnages
étaient des Dieux, qu'ils devaient représenter
comme des modèles de perfection & de conduite,
leur auraient-ils attribué des adultères,
des incestes, des parricides, & tant d'autres crimes
de toute espèce? Le ton sur lequel Homère
en parle suffit pour donner à entendre qu'elles
étaient ses idées à cet égard. Il est donc bien plus
probable qu'ils ne présentaient ces fictions que
comme des symboles & des allégories, qu'ils
voulurent rendre plus sensibles en personnifiant
& déifiant les effets de la Nature. Ils assignèrent
en conséquence un office particulier à chacun de
ces personnages déifié, réservant seulement l'Empire
universel de l'Univers à un seul & unique
vrai Dieu. Orphée s'explique assez clairement
là-dessus, en disant que tous ne sont qu'une
même chose comprise sous divers noms. Car tels
sont ses termes: " Le Messager interprète Cyllenien
" est à tous. Les Nymphes sont l'eau; Cérès
" les grains; Vulcain est le feu; Neptune la
" mer; Mars la guerre; Vénus la paix; Thémis
" la justice; Apollon, dardant ses flèches, est le
" même que le Soleil rayonnant, soit que cet
" Apollon soit regardé comme agissant de loin
" ou de près, soit comme Devin, Augure, ou
E e ij
@
436 FABLES
" comme le Dieu d'Epidaure, qui guérit les maladies.
" Toutes ces choses ne sont qu'une,
" quoiqu'elles aient plusieurs noms. " Hermésianax
dit que Pluton, Perséphone, Cérès, Vénus
& les Amours, les Tritons, Nérée, Thétis,
Neptune, Mercure, Junon, Vulcain, Jupiter,
Pan, Diane & Phébus ne sont que le même
Dieu.
Tous les offices de la Nature devinrent donc
des Dieux entre leurs mains; mais des Dieux
soumis à un seul Dieu suprême, suivant ce qu'ils
en avaient appris en Egypte. Ces différents attributs
de la Nature regardaient cependant des effets
particuliers, ignorés du Peuple, & connus seulement
des Philosophes.
Si quelques-unes de ces fictions eurent l'Univers
en général pour objet, on ne saurait nier
que le plus grand nombre n'ait eu une application
particulière; & plusieurs d'entr'elles sont
si spécialement déterminées, qu'on ne saurait s'y
méprendre. Il suffit de passer les principales en
revue, pour mettre en état de porter son jugement
sur les autres. Je parlerai donc en premier
lieu de l'expédition de la Toison d'or: des pommes
d'or du jardin des Hespérides, & quelques
autres qui manifestent plus clairement que l'intention
des Auteurs de ces fictions était d'y envelopper
les mystères de l'Art Hermétique.
Orphée est le premier qui ait fait mention de
l'expédition de la Toison d'or, si l'on veut admettre
les ouvrages d'Orphée comme appartenant
à ce premier des Poètes Grecs; mais je
n'entre pas dans cette discussion des Savants: que
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
437
ces ouvrages soient vrais ou supposés, peu m'importe;
il me suffit qu'ils soient partis d'une plume
très ancienne, savante, & au fait des mystères
des Egyptiens & des Grecs. S. Justin en
son
Parenet; Lactance, & S. Clément d'Alexandrie,
dans son Discours aux Gentils, parlent
d'Orphée sur ce ton-là.
Ce Poète a donné à cette fiction un air d'histoire
qui l'a fait regarder comme telle par nos
Mythologues modernes mêmes, malgré l'impossibilité
où ils se trouvent d'en ajuster les circonstances.
Ils ont mieux aimé y échouer, que
d'y voir le sens caché & mystérieux qu'elle présente,
& que l'Auteur même a manifesté assez
visiblement en citant, dans le cours de cette
fiction, quelques autres de ses ouvrages; savoir,
un Traité des petites pierres, & un autre de
l'
antre de Mercure comme source de tous les biens.
Il est aisé de voir de quel Mercure il entend parler,
puisqu'il le présente comme faisant partie de
l'objet que se proposait Jason dans la conquête de
la Toison d'or.
=================================
CHAPITRE PREMIER.
Histoire de la conquête de la Toison d'or.
I L y a peu d'Auteurs anciens qui ne parlent de
cette fameuse conquête. Elle a exercé l'esprit
de nos Savants, qui ont fait beaucoup de dissertations
sur ce sujet; & M. l'Abbé Banier, qui
E e iij
@
438 FABLES
en a inséré plusieurs dans les Mémoires de l'Académie
des Belles-Lettres, regarde ce fait comme
si constant, qu'on ne peut, dit-il (
a), le détacher
de l'histoire ancienne de la Grèce, sans
renverser presque toutes les généalogies de ce
temps-là. Nous avons un Poème là-dessus sous le
nom d'Orphée; mais Vossius prétend que ce
Poète n'en est pas l'Auteur, & que ce Poème
n'est pas plus ancien que Pisistrate (
b). On l'attribue
à Onomacrite, & l'on dit qu'il fut composé
vers la 55e. Olympiade. Il pourrait bien se
faire que cet Onomacrite n'en fût pas l'Auteur,
mais seulement le restaurateur, ou qu'il en eût
recueilli tous les fragments dispersés, comme
Aristarque ceux d'Homère. Apollonius de Rhodes
en composa un sur la même matière vers le temps
des premiers Ptolémées. Pindare en fait un assez
long détail dans la quatrième Olympique, &
dans la troisième Isthmique; beaucoup d'autres
Poètes font de fréquentes allusions à cette conquête.
Mais ce qui prouve l'antiquité de cette fable,
c'est qu'Homère en dit deux mots dans le
douzième Livre de l'Odyssée. M. l'Abbé Banier
trouve une erreur dans cet endroit de ce dernier
Poète, & dit qu'il fait parler Circé de certaines
roches errantes comme situées sur le détroit qui
sépare la Sicile de l'Italie, & qu'elles sont en
effet à l'entrée du Pont-Euxin. Pour ajuster cette
expédition aux idées de M. l'Abbé Banier, ces
| (a) Mytholog. T. III. | sunt antiquiora Pisistrati
|
| p. 198. | temporibus. Vossius de
|
| (b) Quae verò nunc Or- | poëtis Graecis & Latinis,
|
| phei nomen ferunt, non | cap. 9.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
439
roches ne sauraient à la vérité se trouver au lieu
marqué dans Homère; mais j'aurais cru qu'il
était plus à propos de chercher les moyens d'accorder
M. l'abbé Banier avec Homère, que d'accuser
ce Poète d'erreur, pour causer les difficultés
que cet endroit faisait naître. Il est aisé de se tirer
d'embarras quand on a recours à de semblables
ressources. Homère avait sans doute ses raisons
pour placer là ces roches errantes; car la plupart
des erreurs que l'on trouve dans ce Poète, &
dans les autres inventeurs des fables, semblent
y être mises avec affectation, comme pour indiquer
à la postérité que ce sont des actions pures
qu'ils débitent, & non de véritables histoires. Les
lieux que l'on fait parcourir aux Argonautes, les
endroits où on les fait aborder sont si éloignés
de la route qu'ils auraient dû & pu tenir; il y a
même une impossibilité si manifeste qu'ils aient
tenu celle dont Orphée parle, qu'on voit clairement
que l'intention de ce Poète n'était que de
raconter une fable.
Les difficultés qui se présentent en foule à un
Mythologue qui veut trouver une véritable histoire
dans cette fiction, n'ont pas rebuté la plupart
des Savants. Eustache (
a) parmi les Anciens,
l'a regardé comme une expédition militaire,
laquelle, outre l'objet de la Toison d'or, c'est-
à-dire, selon lui, le recouvrement des biens que
Phryxus avait emportés dans la Colchide, avait
encore d'autres motifs, comme celui de trafiquer
sur les côtes du Pont-Euxin, & d'y établir quelques
(a) Sur le vers 686 de Denys Perigete.
E e iv
@
440 FABLES
colonies pour en assurer le commerce. Ceux
qui ont voulu ramener la plupart des Fables anciennes
à l'Histoire sainte, comme le P. Thomassin
& M. Huet, se sont imaginés y voir l'histoire
d'Abraham, d'Agar & de Sara, de Moïse & de
Josué. En suivant de pareilles idées, il n'est point
de fables, si palpablement fables qu'elles soient,
qu'on ne puisse y faire venir
Eustache, pour accréditer son sentiment, dit
qu'il y avait un nombre de vaisseaux réunis en
une flotte, dont la Navire Argo en était comme
l'Amiral; mais que les Poètes n'ont parlé que
d'un seul vaisseau, & n'ont nommé que les seuls
chefs de cette expédition. Je ne pense pas qu'on
en croit cet Auteur sur sa parole, puisqu'il n'en
a d'autre garant que la raison de convenance,
qui exigeait que les choses fussent ainsi pour que
son sentiment pût se soutenir. M. l'Abbé Banier
qui suit assez bien Eustache dans ce genre de
preuves, décide hardiment que cette expédition
n'est point le mystère du grand oeuvre. A-t-il prononcé
avec connaissance de cause? avait-il lu
les Philosophes? avait-il même du grand oeuvre
l'idée qu'il faut en avoir? Je répondrais bien qu'il
n'en connaissait que le nom, mais nullement les
principes.
Pour donner une idée juste de cette fiction, il
faudrait prendre la chose dès son origine, expliquer
comment cette prétendue Toison d'or fut
portée dans la Colchide, & faire toute l'histoire
d'Athamas, d'Ino, de Nephelé, d'Hellé & de
Phryxus, de Léarque & de Mélicerte; mais
comme nous aurons occasion d'en parler dans le
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
441
quatrième Livre, en expliquant les Jeux Isthmiques,
nous entrerons seulement dans le détail de
cette expédition, en suivant ce qu'Orphée &
Apollonius en ont rapporté.
Jason eut pour père Eson, Créthéus pour aïeul,
Eole pour bisaïeul, & Jupiter pour trisaïeul. Sa
mère fut Polimede, fille d'Autolycus, d'autres
disent Alcimede; ce qui convient également
pour le fond de l'histoire, suivant mon système.
Tyro, fille de Salmonée, élevée par Créthéus, frère
de celui-ci, plut à Neptune, & en eut Nélée &
Pélias; elle ne laissa pas ensuite d'épouser Créthéus
son oncle, donc elle eut trois fils, Eson,
Pherès & Amithaon. Créthéus bâtit la ville d'Iolcos,
dont il fit la capitale de ses Etats, & laissa
en mourant la couronne à Eson. Pélias, à qui
Créthéus n'avait point donné d'établissement,
comme ne lui appartenant pas, se rendit puissant
par ses intrigues, & détrôna Eson. Jason qui
vint au monde sur ces entrefaites, donna de la
jalousie & de l'inquiétude à Pélias, qui chercha
en conséquence tous les moyens de le faire périr.
Mais Eson, avec son épouse, ayant pénétré les
mauvais desseins de l'usurpateur, portèrent le
jeune Jason, qui s'appelait alors Diomède, dans
l'antre de Chiron, fils de Saturne & de la Nymphe
Philyre, qui habitait sur le Mont-Pélion,
& lui confièrent son éducation. Le Centaure passait
pour l'homme le plus sage & le plus habile
de son temps. Jason y apprit la Médecine & les
Arts utiles à la vie.
Ce jeune Prince, devenu grand, s'introduisit
dans la Cour d'Iolcos, après avoir exécuté de
@
442 FABLES
point en point tout ce que l'Oracle lui avait
prescrit. Pélias ne douta pas que Jason ne s'acquît
bientôt la faveur du Peuple & des Grands.
Il en devint jaloux, & ne cherchant qu'un honnête
prétexte pour s'en défaire, il lui proposa la
conquête de la Toison d'or, persuadé que Jason
ne refuserait pas une occasion si favorable d'acquérir
de la gloire. Pélias, qui en connaissait tous les
risques, pensait qu'il y périrait. Jason prévoyait
lui-même tous les dangers qu'il avait à courir.
La proposition fut néanmoins de son goût, &
son grand courage ne lui permit pas de ne point
l'accepter.
Il disposa donc tout pour cet effet, & suivant
les conseils de Pallas, il fit construire un vaisseau,
auquel il mit un mât fait d'un chêne parlant
de la forêt de Dodone. Ce vaisseau fut nommé
la Navire Argo ; & les Auteurs ne sont pas
d'accord sur le motif qui le fit nommer ainsi.
Apollonius, Diodore de Sicile, Servius & quelques
autres prétendent que ce nom lui fut donné,
parce qu'Argus en proposa le dessein; & l'on
varie encore beaucoup sur cet Argus, les uns le
prenant pour le même que Junon employa à la
garde d'Io, fils d'Arestor; mais Méziriac (
a)
veut qu'on lise dans Apollonius de Rhodes,
fils
d'Alector, au lieu
de fils d'Arestor. Sans entrer
dans le détail des différents sentiments au sujet de
la dénomination de ce vaisseau, que l'on peut
voir dans plusieurs Auteurs, je dirai seulement
qu'il fut construit du bois du Mont-Pélion, suivant
l'opinion la plus commune des Anciens.
(a) Sur l'Ep. d'Hypsiphile à Jason.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
443
Ptolémée Ephestion dit, au rapport de Photius,
qu'Hercule lui-même en fut le constructeur. La
raison que M. l'Abbé Banier apporte pour rejeter
cette opinion, n'est point du tout concluante
à cet égard. Quant à la forme de ce vaisseau,
les Auteurs ne sont pas plus d'accord entre
eux. Les uns disent qu'il était long, les autres rond;
ceux-là, qu'il avait vingt-cinq rames de chaque
côté; ceux-ci qu'il en avait trente; mais on convient
en général qu'il n'était pas fait comme les
vaisseaux ordinaires. Orphée & les plus anciens
Auteurs qui en ont parlé, n'ayant rien dit de cette
forme, tout ce que les autres en rapportent n'est
fondé que sur des conjectures.
Toutes les circonstances de cette expédition
prétendue souffrent contradiction. On varie &
sur le Chef & sur le nombre de ceux qui l'accompagnèrent.
Quelques-uns assurent qu'Hercule
fut d'abord choisi pour Chef, & que Jason ne
le devint qu'après qu'Hercule eut été abandonné
dans la Troade, où il était descendu à terre pour
aller chercher Hylas. D'autres prétendent qu'il
n'eut aucune part à cette entreprise; mais le sentiment
ordinaire est qu'il s'embarqua avec les
Argonautes. Quant au nombre de ceux-ci, on ne
peut rien établir de certain, puisque des Auteurs
en nomment dont les autres ne font aucune mention.
On en compte communément cinquante,
tous d'origine divine. Les uns fils de Neptune,
les autres de Mercure, de Mars, de Bacchus, de
Jupiter. On peut en voir les noms & l'histoire
abrégée dans le Tome troisième de la Mythologie
de M. l'Abbé Banier, page 211 & suiv. où il
@
444 FABLES
explique le tout conformément à ses idées, &
décide à son ordinaire qu'il faut rejeter ce qu'il
ne peut y ajuster. Il admet, par exemple, dans
le nombre de ces Argonautes, Acaste, fils de Pélias,
& Nélée, frère de celui-ci. Y a-t-il apparence,
si cette expédition était un fait véritable,
qu'on eût supposé que Pélias, persécuteur & ennemi
juré de Jason; ce Pélias même qui n'engageait
ce neveu dans cette expédition périlleuse,
que parce qu'il regardait sa perte comme assurée,
eut permis à Acaste de l'y accompagner, lui
qui ne cherchait à faire périr Jason que pour
conserver la couronne à ce fils? On ne manquerait
pas de raison pour en rejeter d'autres que ce savant
Mythologue admet sur la foi d'autres Auteurs;
& il serait aisé de prouver qu'ils ne pouvaient
s'y être trouvés, suivant le système de ce Savant;
mais il faudrait une discussion qui n'entre pas
dans mon plan.
Lorsque tout fut prêt pour le voyage, la troupe
de Héros s'embarqua, & le vent étant favorable
on mit à la voile; on aborda en premier lieu à
Lemnos, afin de se rendre Vulcain favorable.
Les femmes de cette Ile ayant, dit-on, manqué
de respect à Vénus, cette Déesse, pour les en
punir, leur avait attaché une odeur insupportable,
qui les rendit méprisables aux hommes de
cette Ile. Les Lemniennes piquées complotèrent
entr'elles de les assassiner tous pendant leur
sommeil. La seule Hypsiphile conserva la vie à
son père Thoas, qui pour lors était Roi de l'Ile
Jason s'acquit les bonnes grâces d'Hypsiphile, &
en eut des enfants.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
445
Au sortir de Lemnos, les Tyrréniens leur livrèrent
un sanglant combat, où tous ces Héros
furent blessés, excepté Glaucus qui disparut, &
fut mis au nombre des Dieux de la mer (
a). De-
là ils tournèrent vers l'Asie, abordèrent à Marsias,
à Cius, à Cyzique, en Ibérie: ils s'arrêtèrent
ensuite dans la Bébrycie, qui était l'ancien
nom de la Bithynie, s'il faut en croire Servius (
b).
Amycus qui y régnait, avait coutume de défier
au combat du ceste ceux qui arrivaient dans ces
Etats. Pollux accepta le défi, & le fit périr sous
les coups. Nos voyageurs arrivèrent après cela
vers les Syrtes de la Lybie, par où l'on va en
Egypte. Le danger qu'il y avait à traverser ces
Syrtes, fit prendre à Jason & à ses compagnons
le parti de porter leur vaisseau sur leurs épaules
pendant douze jours, à travers les déserts de la
Lybie; au bout duquel temps ayant retrouvé la
mer, ils le remirent à flots. Ils furent aussi rendre
visite à Phinée, Prince aveugle, & sans cesse
tourmenté par les Harpies, dont il fut délivré
par Calais & Zethès, enfants de Borée, qui avaient
des ailes. Phinée, devin & plus clairvoyant des
yeux de l'esprit que de ceux du corps, leur indiqua
la route qu'ils devaient tenir. Il faut, leur
dit-il, aborder premièrement aux Iles Cyanées,
(que quelques-uns ont appelées
Symplegades,
ou écueils qui s'entre-heurtent). Ces Iles jettent
beaucoup de feu; mais vous éviterez le danger
en y envoyant une colombe. Vous passerez de-là
(a) Pausis dans Athen. l. 7. c. 12.
(b) Sur le 5e, liv. de l'Enéide. v. 373.
@
446 FABLES
en Bithynie, & laisserez à côté l'Ile Thyniade.
Vous verrez Mariandynos, Achéruse, la Ville
des Enetes, Carambim, Halym, Iris, Thémiscyre,
la Cappadoce, les Calybes, & vous arriverez
enfin au fleuve Phasis, qui arrose la terre
de Circée, & de-là en Colchide où est la Toison
d'or. Avant d'y arriver les Argonautes perdirent
leur Pilote Tiphis, & mirent Ancée à sa place.
Toute la troupe débarqua enfin sur les terres
d'Aetes, fils du Soleil & Roi de Colchos, qui
leur fit un accueil très gracieux. Mais comme il
était extrêmement jaloux du trésor qu'il possédait,
lorsque Jason parut devant lui, & qu'il eut
été informé du motif qui l'amenait, il parut consentir
de bonne grâce à lui accorder sa demande;
mais il lui fit le détail des obstacles qui s'opposaient
à ses désirs. Les conditions qu'il lui prescrivit
étaient si dures, qu'elles auraient été capables
de faire désister Jason de son dessein. Mais
Junon qui chérissait Jason, convint avec Minerve
qu'il fallait rendre Médée amoureuse de
ce jeune Prince, afin qu'au moyen de l'art des
enchantements dont cette princesse était parfaitement
instruite, elle le tirerait des périls où il
s'exposerait pour réussir dans son entreprise. Médée
prit en effet un tendre intérêt à Jason; elle
lui releva le courage, & lui promit tous les secours
qui dépendaient d'elle, pourvu qu'il s'engageât
à lui donner sa foi.
La Toison d'or était suspendue dans la forêt
de Mars, enceinte d'un bon mur, & l'on ne
pouvait y entrer que par une seule porte gardée
par un horrible Dragon, fils de Typhon & d'Echidna.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
447
Jason devait mettre sous le joug deux
Taureaux, présent de Vulcain, qui avaient les
pieds & les cornes d'airain, & qui jetaient des
tourbillons de feu & de flammes par la bouche
& les narines; les atteler à une charrue, leur
faire labourer le champ de Mars, & y semer les
dents du Dragon, qu'il fallait avoir tué auparavant.
Des dents de ce Dragon semées devaient
naître des hommes armés, qu'il fallait exterminer
jusqu'au dernier, & que la toison d'or serait
ainsi la récompense de sa victoire.
Jason apprit de son amante quatre moyens pour
réussir. Elle lui donna un onguent dont il s'oignit
tout le corps, pour se préserver contre le venin
du Dragon, & le feu des Taureaux. Le second
fut une composition somnifère qui assoupirait le
Dragon sitôt que Jason la lui aurait jetée dans
la gueule. Le troisième une eau limpide pour
éteindre le feu des Taureaux; le quatrième enfin
une médaille, sur laquelle le Soleil & la Lune
étaient représentés.
Dès le lendemain Jason muni de tout cela se
présente devant le Dragon, lui jette la composition
enchantée; il s'assoupit, s'endort, devient
enflé & crève. Jason lui coupe la tête, & lui
arrache les dents. A peine a-t-il fini que les Taureaux
viennent à lui, en faisant jaillir une pluie
de feu. Il s'en garantit en leur jetant son eau
limpide. Ils s'apprivoisent à l'instant; Jason les
saisit, les met sous le joug, laboure le champ,
& y sème les dents du Dragon. Tout aussitôt il
en voit sortir des combattants; mais suivant toujours
les bons conseils de Médée, il s'en éloigne
@
448 FABLES
un peu, leur jette une pierre qui les met en fureur;
ils tournent leurs armes les uns contre les
autres, & s'entre-tuent tous. Jason délivré de tous
ces périls, court se saisir de la Toison d'or, revient
victorieux à son vaisseau, & part avec Médée,
pour retourner dans sa patrie.
Telle est en abrégé la narration d'Orphée, ou,
si l'on veut, d'Onomacrite. M. l'Abbé Banier dit
que l'Argonaute Orphée avait écrit une relation
de ce voyage en langue Phénicienne. Je ne vois
pas sur quoi ce Mythologue fonde cette supposition.
Orphée n'était pas Phénicien; il accompagnait
des Grecs, & il écrivait pour des Grecs.
Brochart lui aura sans doute fourni cette idée,
parce qu'il prétendait trouver l'explication de ces
fictions dans l'étymologie des noms Phéniciens.
Mais ce système ne peut avoir lieu à l'égard de
l'expédition des Argonautes, dont tous les noms
sont Grecs & non Phéniciens. Si Onomacrite a
fait son Poème Grec sur le Poème Phénicien
d'Orphée, & qu'il n'entendit pas cette dernière
langue, comme le prétend M. l'Abbé Banier,
Onomacrite aura-t-il pu suivre Orphée? Si l'on
me présentait un Poème Chinois que je n'entendisse
pas, pourrais-je le traduire ou l'imiter?
La relation d'Apollonius de Rhodes, & celle
de Valerius Flaccus ne diffèrent guères de celle
d'Orphée; mais plusieurs Anciens y ont ajouté
des circonstances qu'il est inutile de rapporter.
Ceux qui ont lu ces Auteurs y ont vu que Médée,
en se sauvant avec Jason, massacra son frère Absyrthe,
le coupa en morceaux, & répandit ses
membres sur la route, pour retarder les pas de son
père,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
449
père, & de ceux qui la poursuivaient; qu'étant
arrivée dans le pays de Jason, elle rajeunit Eson
père de son amant, & fit beaucoup d'autres prodiges.
Ils y auront lu que Phryxus traversa l'Hellespont
sur un Bélier, arriva à Colchos, y sacrifia
ce Bélier à Mercure, & en suspendit la Toison,
dorée par ce Dieu, dans la forêt de Mars;
qu'enfin de tous ceux qui entreprirent de s'en
emparer, Jason fut le seul à qui Médée prêta son
secours, sans lequel on ne pouvait réussir.
Avant d'entrer dans le détail des explications
Hermétiques de cette fiction, voyons en peu de
mots ce qu'en ont pensé quelques Savants accrédités.
Le plus grand nombre l'a regardée comme
la relation d'une expédition réelle, qui contribuait
beaucoup à éclaircir l'histoire d'un siècle,
dont l'étude est accompagnée de difficultés sans
nombre. M. le Clerc (
a) l'a prise pour le récit
d'un simple voyage de Marchands Grecs, qui
entreprirent de trafiquer sur les côtes Orientales
du Pont-Euxin. D'autres prétendent que Jason
fut à Colchos pour revendiquer les richesses réelles
que Phryxus y avait emportées; d'autres enfin
que c'est une allégorie. Plusieurs ont imaginé
que cette prétendue Toison d'or devait s'entendre
de l'or des mines emporté par les torrents du pays
de Colchos, que l'on ramassait avec des toisons
de Bélier; ce qui se pratique encore aujourd'hui
en différents endroits. Strabon est de ce dernier
sentiment. Mais Pline pense avec Varron que
les belles laines de ce pays-là ont donné lieu à
(a) Bibliot. Univ. c. 21.
I. Partie.
F f
@
450 FABLES
ce voyage, & aux fables que l'on en a faites.
Palephate, qui voulait expliquer tout à sa fantaisie,
a imaginé que sous l'emblème de la Toison
d'or, on avait voulu parler d'une belle statue de
ce métal, que la mère de Pélops avait fait faire,
& que Phryxus avait emportée avec lui dans la
Colchide. Suidas croit que la Toison d'or était
un livre de parchemin qui contenait l'Art Hermétique,
ou le secret de faire de l'or. Tollius a
voulu, dit M. l'Abbé Banier, faire revivre cette
opinion, & a été suivi par tous les Alchimistes.
Il est vrai que Jacques Tollius dans son Traité
Fortuita, a adopté ce sentiment; mais M. l'Abbé
Banier, en disant que tous les Alchimistes pensent
comme lui, donne une preuve bien convaincante
qu'il n'a pas lu les ouvrages des Philosophes
Hermétiques, qui regardent la fable de
la Toison d'or, non pas comme Suidas & Tollius,
mais comme une allégorie du grand oeuvre,
& de ce qui se passe dans le cours des opérations
de cet Art. On en sera convaincu si l'on veut
prendre la peine de lire les ouvrages de Nicolas
Flamel; d'Augurelle, de d'Espagnet, de Philalethe,
&c. Quelques Auteurs ont tenté de donner
à cette fable un sens purement moral; mais ils
ont échoué: d'autres enfin forcés par l'évidence
ont avoué que c'était une allégorie faite pour
expliquer les secrets de la Nature, & les opérations
de l'Art Hermétique; Noël le Comte est
de ce sentiment (
a), quant à cette fiction, sans
cependant l'admettre pour les autres. Eustathius
(a) Mythol. l. 6. c. 8.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
451
parmi les Anciens l'explique de la même sorte
dans des notes sur Denis le Géographe.
Examinons légèrement ces différentes opinions,
le Lecteur pourra juger ensuite quelle
est la mieux fondée. Quelque différentes & extravagantes
que soient, au moins en apparence,
les relations des Auteurs, tant de l'allée que du
retour des Argonautes, on prétend tirer de l'existence
réelle de ces lieux qu'on leur fait parcourir
une preuve de la réalité de cette expédition. De
graves Historiens les ont en conséquence adoptées
en tout ou en partie, tels qu'Héracée de
Milet, Timagete, Timée, &c. Strabon même,
qui n'y ajoute pas foi, fait mention des monuments
trouvés dans les lieux cités par les Poètes.
Mais ne sait-on pas qu'une fiction, un roman,
n'ont de grâce qu'autant que ce qu'ils mettent
sur la scène approche du vrai? Le vraisemblable
les fait prendre pour des histoires; sans cette qualité,
on n'y verrait qu'une fable pure, aussi puérile
& aussi insipide que les Contes des Fées. L'existence
réelle des lieux de ces pays-là ne saurait
d'ailleurs former une preuve, pas même une présomption
pour établir la réalité de cette histoire;
puisque Diodore de Sicile (
a) assure positivement
que la plupart des lieux de la Grèce ont tiré leurs
noms de la doctrine de Musée, d'Orphée, &c.
Or la doctrine de ces Poètes était celle qu'ils apprirent
des Prêtres d'Egypte; & l'on a vu ci-devant
que celles des Prêtres d'Egypte était la Philosophie
d'Hermès, ou l'Art sacerdotal, appelé depuis
l'Art Hermétique.
(a) Liv. 2. ch. 6.
F f ij
@
452 FABLES
Mais ce qui prouve clairement que l'histoire
des Argonautes n'est pas véritable, c'est que le
temps, les personnes & leurs actions, jointes aux
circonstances qu'on en rapporte, ne sont point
du tout conformes à la vérité. Si l'on fait attention
au temps, il sera aisé de voir combien se
sont trompés ceux qui ont voulu en déterminer
l'époque. Les Savants ont trouvé un si grand embarras
à ce sujet, qu'ils n'ont pu s'accorder entr'eux.
Presque tous ont pris pour point fixe l'événement
de la guerre de Troye, parce qu'Homère
dans son Iliade nomme quelques-uns de ces
guerriers, ou leurs fils, ou leurs petits-fils comme
ayant assistés à cette seconde expédition. Mais
pour avoir un pôle fixe, avec lequel on pût faire
comparaison, il eût fallu que l'époque même de
la guerre de Troye fût déterminée; ce qui n'est
pas, comme nous le démontrerons dans le sixième
livre. Ces deux époques étant donc aussi incertaines
l'une que l'autre, elles ne peuvent se
servir de preuves réciproques; & tous les raisonnements
que nos Savants font en conséquence,
tombent d'eux-mêmes. Toute l'érudition que
l'on étale à ce sujet, n'est que de la poudre que
l'on nous jette devant les yeux. Que Castor &
Pollux, Philoctete, Euryalus, Nestor, Ascalaphus,
Jalmenus & quelques autres soient supposés
s'être trouvés aux deux expéditions, on
prouverait tout au plus par-là qu'elles ne furent
pas beaucoup éloignées l'une de l'autre; mais
cela n'en déterminerait pas l'époque précise. Les
uns, avec Eusèbe, mettent entre ces deux événements
une distance de 96 ans; les autres, avec
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
453
Scaliger, en comptent seulement 20; & M. l'abbé
Banier, pour partager le différend, ne met qu'environ
35 ans.
Apollodore fait mourir Hercule 53 ans avant
la guerre de Troye (
a). Hérodote ne compte
qu'environ 400 ans depuis Homère jusqu'à lui,
& près de 500 depuis Hercule jusqu'à Homère,
quoiqu'il ne mette qu'environ 160 ans d'intervalle
entre ce dernier & le siège de Troye. Hercule,
suivant Hérodote, serait mort plus de 300
ans avant ce siège; il faut donc en conclure
qu'Hercule ayant été du nombre des Argonautes,
cette expédition doit avoir précédé de 300
ans la prise de Troye. Mais, suivant ce calcul,
comment quelques-uns des Argonautes, ou leurs
fils auraient-ils pu se trouver à cette dernière expédition?
Hélène, qu'on dit en avoir été le sujet,
eût été alors une beauté bien surannée, & peu
capable d'être la récompense du jugement de
Pâris. Cette difficulté a paru si difficile à lever,
que quelques Anciens, pour se tirer d'embarras,
ont imaginé qu'Hélène, comme fille de Jupiter,
était immortelle. Tous les Argonautes étant
fils de quelque Dieu, ou descendus d'eux, ne
pouvaient-ils pas avoir eu le même privilège?
Hérodote parle à la vérité de ce siège de Troye;
mais les difficultés & les objections qu'il se fait
à lui-même sur sa réalité, & les réponses qu'il y
donne, prouvent assez qu'il ne le croyait pas véritable.
Nous discuterons tout cela dans le sixième
livre.
(a) Clem. d'Alex.. Strom. l. I.
F f iij
@
454 FABLES
Une autre difficulté non moins difficile à résoudre,
se présente dans Thésée & sa mère Aethra.
Thésée avait enlevé Ariane, & l'abandonna dans
l'Ile de Naxo, où Bacchus l'ayant épousée, en
eut Thoas, qui devint Roi de Lemnos & père
d'Hypsiphile, qui reçut Jason dans cette Ile;
Thésée eut donc pu alors avoir été l'aïeul d'Hypsiphile,
Aethra sa bisaïeule. Comment celle-ci
aura-t-elle pu se trouver esclave d'Hélène dans
le temps de la prise de Troye? Il n'est pas possible
d'accorder tous ces faits, en n'admettant même
avec M. l'Abbé Banier que 35 ans de distance
entre ces deux événements.
Thésée avait au moins 30 ans, lorsqu'il entreprit
le voyage de l'Ile de Crète, pour délivrer
sa patrie du tribut qu'elle payait à Minos;
puisqu'il avait déjà fait presque toutes les grandes
actions qu'on lui attribue; & qu'il avait été reconnu
Roi d'Athènes. Aethra devait par conséquent
en avoir au moins 45. Depuis ce voyage
de Thésée jusqu'à celui des Argonautes, il doit
s'être écoulé environ 40 ans; puisque Thoas naquit
d'Ariane, devint grand, régna même dans
l'Ile de Lemnos, & eut entr'autres enfants Hypsiphile,
qui régnait dans cette Ile, lorsque Jason
y aborda. Les Auteurs disent même que Jason racontait
à Hypsiphile l'histoire de Thésée, comme
une histoire du vieux temps.
Nouvelle difficulté. Toute l'Antiquité convient
que Thésée, âgé au moins de cinquante ans,
& déjà célèbre par mille belles actions, ayant
appris des nouvelles de la beauté d'Hélène,
résolut de l'enlever. Il fallait bien qu'elle fût
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
455
nubile, puisque d'anciens Auteurs assurent que
Thésée, après l'avoir enlevée, la laissa grosse entre
les mains de sa mère Aethra; d'où elle est ensuite
retirée par ses frères Castor & Pollux. Ce fait
doit avoir nécessairement précédé la conquête de
la Toison d'or, à laquelle ces deux frères assistèrent.
Que nos Mythologues lèvent toutes ces
difficultés, & tant d'autres qu'il serait aisé de
leur faire. Et quand même ils en viendraient
à bout d'une manière à satisfaire les esprits les
plus difficiles, pourraient-ils se flatter d'avoir déterminé
l'époque précise du voyage des Argonautes?
Loin que M. l'Abbé Banier dans ses Mémoires
présentés à l'Académie des belles-Lettres,
& dans sa Mythologie, ait touché le but à cet
égard, il semble n'avoir écrit que pour rendre cet
événement plus douteux.
Venons à la chose même. Peut-on regarder
comme une histoire véritable, un événement qui
ne semble avoir été imaginé que pour amuser
des enfants? Persuadera-t-on à des gens sensés
que l'on ait construit un vaisseau de chênes parlants;
que des Taureaux jettent des tourbillons
de feu par la bouche & les narines; que des
dents d'un Dragon semées dans un champ labouré,
il en naisse aussitôt des hommes armés qui
s'entre-tuent pour une pierre jetée au milieu
d'eux; enfin tant d'autres puérilités qui sont sans
exception toutes les circonstances de cette célèbre
expédition? Y en a-t-il une seule en effet qui ne
soit marquée au coin de la fable, & d'une Fable
même assez mal concertée, & très insipide, si
l'on ne l'envisage pas dans un point de vue allégorique?
F f iv
@
456 FABLES
C'est sans doute ce qui a frappé ceux
qui ont regardé cette relation comme une allégorie
prise des mines qu'on supposait être dans
la Colchide. Ils ont approché plus près du vrai,
& plus encore ceux qui l'ont interprétée d'un
livre de parchemin qui contenait la manière de
faire de l'or. Mais quel est l'homme qui pour un
tel objet voulût s'exposer aux périls que Jason
surmonta? De quelle utilité pouvaient leur être les
conseils de Médée, ses onguents, son eau, ses
pharmaques enchantés, sa médaille du Soleil &
de la Lune, &c? Quel rapport avaient des Boeufs
vomissant du feu, un Dragon gardien de la porte,
des hommes armés qui sortent de terre, avec un
livre écrit en parchemin, ou de l'or que l'on
ramasse avec des toisons de Brebis? Etait-il donc
nécessaire que Jason (qui signifie Médecin) fût
élevé pour cela sous la discipline de Chiron?
Quelle relation aurait encore avec cela le rajeunissement
d'Eson par Médée après cette conquête?
Je sais que les Mythologues se sont efforcés de
donner des explications à toutes ces circonstances.
On a expliqué le char de Médée traîné par
deux Dragons, d'un vaisseau appelé Dragon, &
quand on n'a, pu réussit à y donner un sens même
forcé, on a cru avoir tranché le noeud de la difficulté
en disant avec M. l'Abbé Banier (
a): C'est encore
ici une fiction dénuée de tout fondement. Ressource
heureuse! pouvait-on en imaginer une plus propre
à faire disparaître tout ce qui se trouve d'embarrassant
(a) Mythol. T. III. p. 259.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
457
pour un Mythologue? Mais est-elle
capable de contenter un homme sensé, qui doit
naturellement penser que les Auteurs de ces fictions
avaient sans doute leurs raisons pour y introduire
toutes ces circonstances? Presque toutes
les explications données par les Mythologues, ou
ne portent sur rien, ou sont imaginées pour éluder
les difficultés.
Il est donc évident qu'on doit regarder la relation
de la conquête de la Toison d'or comme
une allégorie. Examinons chaque chose en particulier.
Quel fut Jason? son nom, son éducation,
& ses actions l'annoncent assez. Son nom
signifie Médecin, άπό τυ̑ ια̑σθαι, & ιιιασις guérison.
On le mit sous la discipline de Chiron, le même
qui prit soin aussi de l'éducation d'Hercule &
d'Achille, deux Héros, dont l'un se montra invincible
à la guerre de Troye, & l'autre fait pour
délivrer la terre des monstres qui l'infestaient.
Ainsi Jason eut deux maîtres, Chiron & Médée.
Le premier lui donna les premières instructions
& la théorie; le second le guida dans la pratique
par ses conseils assidus. Sans leur secours un Artiste
ne réussirait jamais, & tomberait d'erreurs
en erreurs. Le détail que Bernard Trévisan, &
Denis Zachaire (
a) font des leurs, serait capable
de faire perdre à un Artiste l'espérance de parvenir
à la fin de la pratique de cet Art, s'ils ne
donnaient en même temps les avertissements nécessaires
pour les éviter.
Jason était de la race des Dieux. Mais comment
(a) Philos. des Métaux. Opuscule.
@
458 FABLES
a-t-il pu être élevé par Chiron, si Saturne
père de celui ci, & Phyllire sa mère n'ont jamais
existé en personne? On dit que Médée, épouse de
Jason, était petite-fille du Soleil & de l'Océan,
& fille d'Aetes, frère de Pasiphaé, & de Circé
l'enchanteresse. Avouons que de tels parents convenaient
parfaitement à Jason, pour toutes les
circonstances des événements de sa vie. Tout chez
lui tient du divin, jusqu'aux compagnons mêmes
de son voyage.
Il y a de plus bien des choses à observer dans
cette fiction. La Navire Argo fut construite, selon
quelques uns, sur le Mont Pélion, des chênes
parlants de la forêt de Dodone; au moins y en
mit-on un, soit pour servir de mât, soit à la poupe
ou à la proue? Pallas ou la Sagesse présida à sa
construction. Orphée en fut désigné le Pilote,
avec Typhis & Ancée, suivant quelques Auteurs.
Les Argonautes portèrent ce Navire sur leurs
épaules pendant douze jours à travers les déserts
de la Lybie. Jason s'étant mis à l'abri de la Navire
Argo, qui tombait de vétusté, fut écrasé, &
périt sous ses ruines. La Navire enfin fut mise au
rang des Astres.
Toutes ces choses indiquent évidemment
qu'Orphée en fut le constructeur & le Pilote;
c'est-à-dire, que ce Poète se déclare lui-même
pour Auteur de cette fiction, & qu'il plaça la
Navire au rang des Astres, afin de mieux en
conserver la mémoire à la postérité. S'il la gouverna
au son de sa lyre, c'était pour donner à
entendre qu'il en composa l'histoire en vers que
l'on chantait. Il la construisit suivant les conseils
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
459
de Pallas, parce que Minerve ou Pallas était
regardée comme la Déesse des sciences, & qu'il
ne faut point, comme on dit, se mettre en tête
de vouloir rimer malgré Minerve. Le chêne qu'on
employa à la construction de ce Navire, est le
même que celui contre lequel Cadmus tua le serpent
qui avait dévoré ses compagnons; c'est ce
chêne creux, pied duquel était planté le rosier
d'Abraham Juif, dont parle Flamel (
a); le
même encore qui environnait la fontaine de
Trévisan (
b), & celui dont d'Espagnet fait mention
au 114e. Canon de son traité. Il faut donc
que ce tronc de chêne soit creux; ce qui lui a
fait donner le nom de Vaisseau. On a feint aussi
que Typhis fût un des Pilotes, parce que le feu
est le conducteur de l'oeuvre; car Τύφω,
fumum
exito in flammo. On lui donna Ancée pour
adjoint, afin d'indiquer que le feu doit être le
même que celui d'une poule qui couve, comme
le disent les Philosophes; car Ancée vient d'άκαἰ,
ulnae.
Suivons à présent Jason dans son expédition.
| (a) Au cinquième feuil- | lendemain disputer: je trou-
|
| let, il y avait on beau rosier | vai une petite fontenelle,
|
| fleuri au milieu d'un beau | belle & claire, toute envi-
|
| jardin, appuyé contre un | ronnée d'une belle pierre.
|
| chêne creux; au pied des- | Et cette pierre-là était au
|
| quels bouillonnait une fon- | dessus d'un vieux chêne
|
| taine d'eau très blanche, | creux. Voilà la fontaine de
|
| qui s'allait précipiter dans | Cadmus, & le chêne creux
|
| des abîmes. Explicat. des | contre lequel il perça le
|
| Hiérogl. | Dragon. Philos. des Mé-
|
| (b) Une nuit advint que | taux, 4 part.
|
| je devais étudier pour le |
|
@
460 FABLES
Il aborde premièrement à Lemnos, & pourquoi?
pour se rendre, dit-on, Vulcain favorable. Quel
rapport & quelle relation a le Dieu du feu avec
Neptune Dieu de la mer? Si le Poète avoir voulu
nous faire entendre que la relation qu'il nous
donnait était en effet celle d'une expédition de
mer, serait-il tombé dans une méprise si grossière.
Il n'ignorait pas sans doute que c'était au
Dieu des eaux qu'il fallait adresser ses voeux.
Mais c'était Vulcain qu'il était nécessaire de se
rendre favorable, parce que le feu est absolument
requis; & quel feu? un feu de corruption & de
putréfaction. Les Argonautes en reconnurent les
effets à Lemnos; ils y trouvèrent des femmes
qui exhalaient une odeur puante & insupportable.
Telle est celle de la matière Philosophique,
lorsqu'elle est tombée en putréfaction. Toute
putréfaction étant occasionnée par l'humidité &
le feu interne qui agit sur elle, on ne pouvait
mieux la signifier que par les femmes, qui dans
le style Hermétique en sont le symbole ordinaire.
Morien dit (
a) que l'odeur de la matière
est semblable à celle des cadavres; & quelques
Philosophes ont donné à la matière dans cet état
le nom d'
Assa foetida. Le massacre que ces femmes
avaient fait de leurs maris, signifie la dissolution
du fixe par l'action du volatil communément
désigné par des femmes. La volatilisation
est indiquée plus particulièrement dans cette
circonstance du voyage des Argonautes, par
Thoas père d'Hypsiphile, qui vient de θοὁς,
celer,
(a) Entretien du Roi Calid.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
461
θοάζω,
celeriter moveo. Et par sa fille dont le
nom signifie, qui aime les hauteurs. C'est ainsi
que M. l'Abbé Banier & plusieurs autres la nomment
toujours, quoiqu'Homère (
a) & Apollonius
(
b) l'appellent Hypsiphile ὐψιπύλεια. Ce qui
convient aussi à la partie volatile de la matière,
qui s'élève jusqu'à l'entrée ou l'embouchure du
vase scellé, & fermée comme une porte murée &
bien chaude.
Les Argonautes se plaisaient dans cette Ile,
& semblaient avoir oublié le motif de leur
voyage, lorsqu'Hercule les réveilla de cet assoupissement,
& les détermina à quitter ce séjour (
c).
A peine eurent-ils quitté le rivage, que les Tyrrhéniens
leur livrèrent un combat sanglant, ou
tous furent blessés, & Glaucus disparut. C'est le
combat du volatil & du fixe, auquel succède la
noirceur qui a été précédée de la couleur bleue.
Aussi Apollonius ajoute-t il, v. 922.
Illinc profunda nigri pelagi remis transmiserunt.
Ut hac Thracum tellurem, hac contrariam
Haberent superius imbrum.
Et comme les Philosophes donnent aussi les noms
de
nuit, ténèbres à cette noirceur, le même Auteur
continue:
. . . . . . . . . At sole commodum
Occaso devenerunt ad procurrentem peninsulam.
(a) Iliad. l. 7, v. 469.
(b) Argonaut. l. I. v. 637.
(c) Apoll. ibid. v. 864.
@
462 FABLES
Les Argonautes ayant abordé en une certaine
Ile, ils dressèrent un Autel de petites pierres (
a)
en l'honneur de la mère des Dieux ou Cybèle
Dindymene, c'est-à-dire, la Terre. Titye &
Mercure qui seuls avaient secouru & favorisé
nos Héros, ne furent pas oubliés. Ce n'était pas
sans raison. Lorsque la matière commence à se
fixer, elle se change en terre, qui devient la
mère des Dieux Hermétiques. Dans l'état de
noirceur, c'est Saturne le premier de tous. Cybèle
ou Rhée son épouse est cette première terre
Philosophique, qui devient mère de Jupiter ou
de la couleur grise que cette terre prend. Titye
était ce Géant célèbre, fils de Jupiter & de la
Nymphe Elare, que Jupiter cacha dans la terre pour
la soustraire au courroux de Junon. Homère dit
Titye fils de la Terre même:
Et Tityum vidi, terrae gloriosae filium,
Prostratum in solo.
Odys. l. II. v. 575.
Comme le volume de la terre Philosophique
augmente toujours à mesure que l'eau se coagule
& se fixe, les Poètes ont feint que ce Titye
allait toujours en croissant, de manière qu'il devint
d'une grandeur énorme. Il voulut, dit-on,
attenter à l'honneur de Latone, mère d'Apollon
& de Diane, qui le tuèrent à coup de flèches.
C'est-à-dire, que cette terre Philosophique, qui
n'est pas encore absolument fixée; & qui est désignée
(a) Ibid. v. 1123. & suiv.
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
463
par Latone, comme nous le verrons dans
le Livre suivant, devient fixe, lorsque la blancheur,
appelée Diane ou la Lune des Philosophes,
& la rougeur ou Apollon paraissent. Quant
aux honneurs rendus à Mercure, on en sait la raison,
puisqu'il est un des principaux agents de l'oeuvre.
Apollonius ne met que ces trois comme les
seuls protecteurs & les seuls guides des Argonautes
(
a): en effet, il n'y a que ces trois choses,
la Terre; le fils de cette Terre, & l'eau ou Mercure
dans cette circonstance de l'oeuvre.
Après que nos Héros eurent parcouru les côtes
de la petite Mysie & de la Troade, ils s'arrêtèrent
en Bebrycie; où Pollux tua Amycus qui
l'avait défié au combat du ceste; c'est-à-dire,
que la matière commença à se fixer après sa volatilisation
désignée par le combat. Elle est encore
plus particulièrement indiquée par les Harpies,
qui avaient des mains crochues & des ailes d'airain,
chassée par Calaïs & Zetès fils de Borée;
car les Philosophes donnent le nom d'
airain ou
laton ou
leton à leur matière dans cet état:
Dealbate
latonem & rumpite libros, ne corda vestra
disrumpantur (
b). Les Argonautes ayant quitté
la Bebrycie, abordèrent dans le pays où Phinée,
fils d'Agenor, devin & aveugle, était molesté
sans cesse par ces Harpies. Elles enlevaient
(a) . . . . Praetereaque Tityam & Cyllenum,
Qui soli de multis duces cohortis & assessores
Matris Idaeae audierunt.
Lib. I. v. 1125.
(b) Morien & presque tous les Adeptes.
@
464 FABLES
les viandes qu'on lui servait, & infectaient
celles qu'elles laissaient. Volatiliser, c'est enlever.
Calaïs, qui est le nom d'une pierre, &
Zetès les chassèrent & les confinèrent dans l'Ile
Plote, c'est-à-dire, qui flotte ou qui nage, parce
que la matière, en se coagulant, forme une Ile
flottante, comme celle de Délos, où Latone accoucha
de Diane. Les deux fils de Borée sont
exprimés dans Basile Valentin en ces termes (
a);
" Deux vents doivent alors souffler sur la matière,
" l'un appelé Vulturnus, ou vent d'Orient,
" l'autre Notus, ou vent du Midi. Ces
" vents doivent donc souffler sans relâche, jusqu'à
" ce que l'air soit devenu eau; alors ayez
" confiance, & comptez que le spirituel deviendra
" corporel, c'est-à-dire, que les parties volatiles
" se fixeront. " Tous les noms donnés aux
Harpies expriment quelque chose de volatil
& de ténébreux, suivant Brochard,
Occipetè, qui
vole;
Celeno, obscurité, nuage;
Aello, tempête;
d'où il a conclu qu'elles ne signifiaient que des
sauterelles. Elles étaient filles de Neptune & de
la Terre; c'est-à-dire, de la terre & de l'eau
mercurielle des Philosophes. On dit les Harpies
soeurs d'Iris, & l'on a raison; puisqu'Iris n'est
autre que les couleurs de l'arc-en-ciel, qui paraissent
sur la matière après sa putréfaction, & quand
elle commence à se volatiliser.
Suivant Apollonius, Phinée était fils d'Agenor,
& faisait son séjour sur une côte opposée
à la Bithynie. M. l'Abbé Banier le dit fils de
(a) 12 Clefs, Cl. 6.
Phoenix,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
465
Phoenix, Roi de Salmidesse, sans nous apprendre
d'où descendait ce Phoenix. Il serait assez difficile
que Phinée eut vécu jusqu'au temps des Argonautes,
& même qu'il se fût trouvé en Thrace
car il devait s'être écoulé deux siècles, selon le
calcul même de M. l'Abbé Banier, depuis Agenor
jusqu'à la guerre de Troye, par conséquent
selon lui, Phinée aurait eu alors au moins 165
ans. Si on le dit petit-fils d'Agenor par Phoenix,
ce Mythologue ne sera pas moins embarrassé;
puisqu'il dit (
a), d'après Hygin (
b), que Phoenix
s'établit en Afrique, lorsqu'il cherchait sa
soeur Europe. Phinée était aveugle; ce qui a été
ajouté pour marquer la noirceur appelée
nuit &
ténèbres, puisqu'il est toujours nuit pour un aveugle.
Les Harpies ne le tourmentèrent qu'après
que Neptune lui eut ôté la vue; c'est-à-dire
que l'eau mercurielle eut occasionné la putréfaction.
Ces monstres, symboles des parties volatiles,
avaient des ailes & une figure de femme
pour marquer leur légèreté, puisque, suivant un
Ancien:
Quid levius fumo? flamen: Quid flamine? Ventus.
Quid vento? mulier. Quid muliere? nihil.
Quand on dit que Phinée était devin, c'est
que la noirceur étant la clef de l'oeuvre, elle annonce
la réussite à l'Artiste, qui sachant la théorie
du reste des opérations, voit tout ce qui arrivera
dans la suite.
| (a) T. III. p. 67. | (b) Fab. 178.
|
I. Partie. G g
@
466 FABLES
Pour convaincre le Lecteur de la justesse & de
la vérité des explications que je viens de donner,
il suffit de lui mettre devant les yeux ce que dit
Flamel à ce sujet (
a); il y verra ces Harpies sous
le nom de Dragons ailés; l'infection & la puanteur
qu'elles produisaient sur les mets de Phinée,
& enfin leur fuite. Il pourra en faire la comparaison
avec les portraits que Virgile (
b) & Ovide
(
c) en font: il en conclura que le nom de Dragon
leur convient parfaitement.
" La cause pourquoi j'ai peint ces deux spermes
" en forme de Dragon, dit Flamel, c'est
" parce que leur puanteur est très grande, comme
" est celle des Dragons, & les exhalaisons qui
" montent dans le matras sont obscures, noires,
" bleues, jaunâtres, ainsi que sont ces Dragons
" peints: la force desquels & des corps dissous
" est si venimeuse, que véritablement il n'y a
" point au monde de plus grand venin; car il
" est capable par sa force & sa puanteur de faire
" mourir & tuer toute chose vivante. Le Philosophe
" ne sent jamais cette puanteur, s'il ne
(a) Explicat. de ses fig. ch. 4.
(b) Virginei volucrum vultus, foedissima ventris
Proluvies, uncaeque manus, & pallida semper
Ora fame.
Aen. l. 3.
(c) Grande caput, stantes oculi, rostra apta rapinis,
Canicies pennis, unguibus humus inest.
Nocte volant, puerosque petunt nutricis egentes,
Et vitiant cunis corpora rapta suis.
Fast. l. 6.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
467
" casse ses vaisseaux; mais seulement il la juge
" telle par la vue & le changement des couleurs
" qui proviennent de la pourriture de ses
" confections.
" Au même temps la matière se dissout, se
" corrompt, noircit & conçoit pour engendrer;
" parce que toute corruption est génération, &
" l'on doit toujours souhaiter cette noirceur. Elle
" est aussi ce voile noir, avec lequel la Navire
" de Thésée revint victorieuse de Crète, qui fut
" cause de la mort de son père. Aussi faut-il que
" le père meure, afin que des cendres de ce Phoenix,
" il en renaisse un autre, & que le fils soit
" Roi.
" Certes qui ne voit cette noirceur au commencement
" de ses opérations, durant les jours
" de la pierre! quelle autre couleur qu'il voit,
" il manque entièrement au magistère, & ne le
" peut plus parfaire avec ce chaos. Car il ne
" travaille pas bien, ne putréfiant point, d'autant
" que si l'on ne pourrit, on ne corrompt ni
" n'engendre point: & véritablement je te dis
" derechef, que quand même tu travaillerais
" sur les vraies matières; si au commencement
" après avoir mis les confections dans l'oeuf Philosophique,
" c'est-à-dire, quelque temps après
" que le feu les a irritées, tu ne vois cette
tête
"
de corbeau noire du noir très noir, il te faut
" recommencer. Que donc ceux qui n'auront
" point ce
présage essentiel se retirent de bonne
" heure des opérations, afin qu'ils évitent une
" perte assurée... Quelque temps après, l'eau
" commence à s'engrossir & coaguler davantage,
G g ij
@
468 FABLES
" venant comme de la poix très noire; & enfin
" vient corps & terre, que les envieux ont appelée
"
terre fétide &
puante. Car alors, à cause
" de la parfaite putréfaction qui est aussi naturelle
" que toute autre, cette terre est puante,
" & donne une odeur semblable au relent des
" sépulcres remplis de pourritures & d'ossements
" encore chargés d'humeur naturelle. Cette
" terre a été appelée par Hermès
la terre des
"
feuilles; néanmoins son plus propre & vrai
" nom est le
laton ou
laiton qu'on doit puis après
" blanchir. Les anciens sages Cabalistes l'ont
" décrite dans les métamorphoses sous différentes
" histoires, entr'autres sous celle du serpent
" de Mars qui avait dévoré les compagnons de
" Cadmus, lequel le tua en le perçant de sa
" lance contre un chêne creux. "
Remarque ce
chêne.
On ne peut donc avoir un plus heureux présage
dans les quarante premiers jours, que cette noirceur
ou Phinée aveugle; c'est-à-dire, la matière
qui dans la première oeuvre avait acquis la couleur
rouge, & tant de splendeur & d'éclat, qu'elle
avait mérité les noms de Phoenix & de Soleil,
se trouve dans le commencement du second,
obscurci, éclipsé, & sans lumière; ce qui ne
pouvait être guères mieux exprimé que par la
perte de la vue. Phinée avait, dit-on, reçu le
don de prophétie d'Apollon; parce que Phinée
était lui-même l'Apollon des Philosophes dans
le premier oeuvre, ou la première préparation.
Flamel dit positivement que ce que je viens de
rapporter de lui doit s'entendre de la seconde
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
469
opération. " Je te peins donc ici deux corps,
" un de mâle & l'autre de Femelle, continue-
" t-il au commencement du chapitre V, pour
" t'enseigner qu'en cette
seconde opération tu as
" véritablement, mais non pas encore parfaitement
" deux natures conjointes & mariées, la
" masculine & la féminine, ou plutôt les quatre
" éléments. "
Orphée, ou l'inventeur de cette relation du
voyage des Argonautes, étant au fait de l'oeuvre,
il ne lui fut pas difficile de leur faire dire par
Phinée la route qu'ils devaient tenir, & ce qu'ils
devaient faire dans la suite; aussi le sage & prudent
Pilote Orphée les conduit-il au son de sa
guitare, & leur dit ce qu'il faut faire pour se
garantir des dangers dont ils sont menacés par
les Syrtes, les Syrenes, Scylla, Carybde, les
Roches Cyanées, & tous les autres écueils. Ces
deux derniers sont deux amas de rochers à l'entrée
du Pont-Euxin, d'une figure irrégulière,
dont une partie est du côté de l'Asie, l'autre de
l'Europe; & qui ne laissent entre eux, selon
Strabon (
a), qu'un espace de vingt stades. Les
Anciens disaient que ces rochers étaient mobiles,
& qu'ils se rapprochaient pour engloutir les
vaisseaux, ce qui leur fit donner le nom de
Symplegades,
qui signifie, qu'ils s'entrechoquaient.
Ces deux écueils avaient de quoi étonner nos
Héros; le portrait que leur en avait fait Phinée,
eût été capable de les intimider, s'il ne leur
avait en même temps appris comment ils devaient
(a) Liv. 7.
G g iij
@
470 FABLES
s'en tirer. C'était de lâcher une colombe de ce
côté-là, & si elle volait au-delà, ils n'avaient
qu'à continuer leur route, sinon ils devaient
prendre le parti de s'en retourner.
On ne peut que trop louer l'inventeur de cette
fiction, de l'attention qu'il a eue de ne pas
omettre presqu'une seule circonstance remarquable
de ce qui se passe dans le progrès des opérations.
Lorsque la couleur noire commence à
s'éclaircir, la matière se revêt d'une couleur bleue
foncée, qui participe du noir & du bleu; ces
deux couleurs, quoique distinctes entr'elles,
semblent cependant à une certaine distance n'en
former qu'une violette. C'est pourquoi Flamel
dit (
a): " J'ai fait peindre le champ où sont
" ces deux figures azuré & bleu, pour montrer
" que la matière ne fait que commencer à sortir
" de la noirceur très noire. Car l'azuré & bleu
" est une des premières couleurs que nous laisse
" voir l'obscure femme, c'est-à-dire, l'humidité
" cédant un peu à la chaleur & à la sécheresse...
" Quand la sécheresse dominera, tout
" sera blanc. " Peut-on ne pas voir dans cette
description les roches Cyanées, puisqu'on sait
que leur nom même de Κυάνειος, ou Κυάνος, veut
dire une couleur bleue noirâtre. Il fallait avant
de les traverser y faire passer une colombe par
dessus; c'est-à-dire, volatiliser la matière; c'était
l'unique moyen, parce qu'on ne peut réussir
sans cela.
Au-delà des roches Cyanées nos Héros devaient
(a) Loc. cit.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
471
laisser à droite la Bithynie, toucher seulement
à l'Ile Thyérée, & aborder chez les
Mariandiniens. Les tombeaux des Paphlagoniens,
sur lesquels Pélops avait régné autrefois,
& dont ils se flattent d'être descendus, ne sont
pas loin de là, leur dit Phinée (
a). Il avait raison,
puisque la matière ne fait alors que quitter
la couleur noire, désignée là par Pélops de πελος,
niger, & ὄψ,
oculus. C'est aussi de cette couleur
qui vient de la putréfaction, que les Philosophes
ont pris occasion, dit Flamel, de faire leurs allégories
des tombeaux, & de lui en donner le
nom. A l'opposite vers la grande Ourse s'élevait
dans la mer une montagne nommée Carambim,
au dessus de laquelle l'Aquilon excitait des
orages.
Abraham Juif a employé ce symbole pour
signifier la même chose; on le trouve dans ses
figures hiéroglyphiques, rapportées par Flamel:
" (
b) A l'autre côté du quatrième feuillet, était
" une belle fleur au sommet d'une montagne
" très haute, que l'Aquilon ébranlait fort rudement.
" Elle avait la tige bleue, les fleurs blanches
" & rouges, les feuilles reluisantes comme
" l'or fin, à l'entour de laquelle les Dragons &
" Griffons Aquiloniens faisaient leur nid: & leur
" demeure. " Non loin de là, continue Apollonius,
le petit fleuve Iris roule ses eaux
argentées,
& va se jeter dans la mer. Après avoir
passé l'embouchure du Termodon, les terres
(a) Apoll. Argon. l. 2. v. 376.
(b) Explic. des fig. Avant-propos.
G g iv
@
472 FABLES
des Calybes, qui sont tous ouvriers en fer, &
le promontoire de Jupiter l'hospitalier, vous
descendrez dans une Ile inhabitée, de laquelle vous
chasserez tous les oiseaux qui y sont en grand
nombre. Vous y trouverez un Temple que les
Amazones Otrera & Antiope ont fait construire
en l'honneur de Mars, après leur expédition. N'y
manquez pas, je vous en conjure, car on vous
y présentera de la mer une chose d'une valeur
inexprimable. De l'autre côté habitent les Philyres,
au dessus les Macrones, puis les Byzeres,
& enfin vous arriverez en Colchide. Vous y
passerez par le territoire Cytaïque, qui s'étend
jusqu'à la montagne de l'Amaranthe, ensuite par
les terres qu'arrose le Phalis, de l'embouchure
duquel vous apercevez le palais d'Aetes, &
la forêt de Mars, où la Toison d'or est suspendue.
Voilà toute la route que leur prescrit Phinée,
& ce n'est pas à tort qu'il les assure n'avoir rien
oublié (
a). Après la couleur noire vient la grise,
à laquelle succède la blanche ou l'argent, la Lune
des Philosophes; Phinée l'indique par les eaux
argentées du petit fleuve Iris; il en marque la
qualité ignée par le fleuve Thermodon. Après la
blanche vient la couleur de rouille de fer, que
les Philosophes appellent Mars. Phinée la désigne
par la demeure des Calybes ouvriers en fer,
par l'Ile & le Temple de Mars élevé par les
Amazones Otrera & Antiope, c'est-à-dire, par
l'action des parties volatiles sur le fixe, que l'on
(a) Apollonius, L. 2. v. 392.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
473
doit reconnaître au terme d'
expédition qui avait
précédé. Il fallait chasser de cette Ile tous les
oiseaux, c'est-à-dire, qu'il faut fixer tout ce qui
est volatil; car lorsque la matière a acquis la
couleur de rouille, elle est absolument fixe, &
il ne lui manque plus que de se fortifier en couleur;
c'est pourquoi Phinée dit qu'ils passeront
par le territoire Cytaïque, ou de couleur de la
fleur de grenade, qui conduit au Mont-Amaranthe.
On sait que l'amarante est une fleur de couleur
de pourpre, & qui est une espèce d'immortelle.
C'est la couleur qui indique la perfection de la
pierre ou du soufre des Philosophes. Toutes ces
couleurs sont annoncées en peu de mots par d'Espagnet
(
a): " On doit, dit-il, chercher & nécessairement
" trouver trois sortes de très belles
" fleurs dans le Jardin des sages. Des violettes,
" des lys & des amarantes immortelles de couleur
" de pourpre. Les violettes se trouvent dès
" l'entrée. Le fleuve doré qui les arrose, leur fait
" prendre une couleur de saphir; l'industrie &
" le travail font ensuite trouver le lys, auquel
" succède insensiblement l'amarante. " Ne reconnaît-on
pas dans ce peu de mots tout ce voyage
des Argonautes? Que leur restait-il de plus à faire?
Il fallait entrer dans le fleuve Phasis, ou qui porte
de l'or. Ils y entrèrent en effet; les fils de Phryxus
accueillirent parfaitement nos Héros; Jason fut
conduit à Aetes, fils du Soleil, qui avoir épousé
la fille de l'Océan, de laquelle il avait eu Médée.
Le fils du Soleil est donc le possesseur de ce
trésor, & sa petite fille fournit les moyens de
(a) Can. 53.
@
474 FABLES
l'acquérir; c'est-à-dire, que la préparation parfaite
des principes matériels de l'oeuvre est achevée;
& que l'Artiste est parvenu à la génération
du fils du Soleil des Philosophes. Mais il y a trois
travaux pour achever l'oeuvre en entier; le premier
est représenté par le voyage des Argonautes en
Colchide; le second par ce que Jason y fit pour
s'emparer de la Toison d'or, & le troisième par
leur retour dans leur patrie.
Nous avons expliqué le premier assez au long
pour donner une idée des autres; c'est pourquoi
nous seront plus courts sur les deux suivants.
Une infinité d'obstacles & de périls se présentent
sur les pas de Jason. Un Dragon de la grandeur
d'un navire à cinquante rames est le gardien
de la Toison d'or; il faut le vaincre; & qui oserait
l'entreprendre sans la protection de Pallas &
l'art de Médée? C'est ce Dragon dont parlent
tant de Philosophes, & desquels il suffit de rapporter
seulement quelques textes. " Il faut, dit
" Raymond Lulle (
a), extraire de ces trois choses,
" le grand Dragon, qui est le commencement
" radical & principal de l'altération permanente.
" " Et plus bas (chap. 10.) " Par cette
" raison il faut dire allégoriquement que ce grand
" Dragon est sorti des quatre éléments. (chap. 9.)
" Le grand Dragon est rectifié dans cette liqueur.
" (chap. 52.) Le Dragon habite dans toutes choses;
" c'est-à-dire, le feu dans lequel est notre
" pierre aérienne. Cette propriété se trouve dans
" tous les individus du monde. (chap. 54.) Le
(a) Théor. ch. 6.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
475
" feu contre nature est renfermé dans le menstrue
" fétide, qui transmue notre pierre en un
" certain Dragon venimeux, vigoureux & vorace,
" qui engrosse sa propre mère.
Il est peu de Philosophes qui n'emploient l'allégorie
du Dragon: ou en trouvera des preuves
plus que suffisantes dans tout cet ouvrage. Ce
Dragon étant un feu, suivant l'expression de
Raymond Lulle, il n'est pas surprenant qu'on
ait feint que celui de la Toison d'or en jetait
par la bouche & les narines. On ne peut réussir
à le tuer, qu'en lui jetant dans la gueule une
composition narcotique & somnifère; c'est-à-dire,
qu'on ne peut parvenir à la putréfaction de la
matière fixée, que par le secours & l'action de
l'eau mercurielle, qui semblent l'éteindre en la
dissolvant. Ce n'est que par ce moyen qu'on peut
lui arracher les dents, c'est-à-dire, la semence de
l'or Philosophique, qui doit être ensuite semée.
Chaque opération n'étant qu'une répétition de
celle qui l'a précédée, quant à ce qui se manifeste
dans le progrès, il est aisé d'expliquer l'une
quand on a l'intelligence de l'autre. Celle-ci commence
donc, comme la précédente, par la putréfaction;
le genre de mort de ce Dragon, & les accidents
qui l'accompagnent sont exprimés dans le Testament
d'Arnaud de Villeneuve (
a). D'Espagnet
| (a) Lapis Philosopho- | sibiliter tumescit. Deinde in
|
| rum de terra scaturiens, in | furno aëris mediocriter ca-
|
| igne perficitur; exaltatur | lidi decoquitur, quousque
|
| limpidissimae aquae potu sa- | in pulverem redigi, & sit
|
| tiatus, sopitur & ad minus | aptus contritioni. Quibus
|
| horis duodecim undique vi- | peractis lac virgineum ex-
|
@
476 FABLES
dit (
a) aussi qu'on ne peut venir à bout du Dragon
Philosophique qu'en le baignant dans l'eau. C'est
cette eau limpide que Médée donna à Jason.
Mais ce n'est pas assez d'avoir tué le Dragon;
des Taureaux se présentent aussi en vomissant du
feu; il faut les dompter par le même moyen,
& les mettre sous le joug. J'ai assez expliqué
dans le chapitre d'Apis ce qu'on doit entendre
par les Taureaux, c'est-à-dire, la véritable matière
primordiale de l'oeuvre; c'est avec ces animaux
qu'il faut labourer le champ Philosophique, & y
jeter la semence préparée qui y convient. Jason
usa du même stratagème pour venir à bout du
Dragon & des Taureaux; mais le principal moyen
qu'il employa fut de se munir de la médaille du
Soleil & de la Lune. Avec ce pantacule, on est
sûr de réussir. C'est dans les opérations précédentes
qu'on le trouve; & il n'est rien dont les
Philosophes fassent plus de mention que de ces
deux luminaires.
A peine les dents du Dragon sont-elles en
terre, qu'il en sort des hommes armés qui s'entre-tuent.
C'est-à-dire, qu'aussitôt que la semence
aurifique est mise sur sa terre, les natures fixes
& volatiles agissent l'une sur l'autre; il se fait
une fermentation occasionnée par la matière fixée
en pierre; le combat s'engage; les vapeurs montent
& descendent, jusqu'à ce que tout se précipite,
| primitur ex purissimis ejus | candore fixo; & tandem
|
| partibus; quod protinus in | purpureo diademate infans
|
| ovum Philosophorum posi- | coronetur.
|
| tum tandiu ab igne variatur, | (a) Can. 50.
|
| dum varii colores cessent in |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
477
& qu'il en résulte une substance fixe &
permanente, dont la possession procure celle de
la Toison d'or, Virgile parle de ces Taureaux (
a)
en ces termes:
Haec loca non Tauri spirantes naribus ignem
Invertere, satis immanis dentibus hydri,
Nec galeis, densisque virum, seges horruit hastis.
Les uns disent que cette Toison était blanche,
les autres de couleur de pourpre; mais la Fable
nous apprend qu'elle avait été dorée par Mercure,
avant qu'elle fût suspendue dans la forêt de Mars.
Elle avait par conséquent passé de la couleur
blanche à la jaune, puis à la couleur de rouille,
& enfin à la couleur de pourpre. Mercure l'avait
dorée, puisque la couleur citrine qui se trouve
intermédiaire entre la blanche & la rouillée, est un
effet du mercure.
Il est à propos de faire remarquer avec Apollonius
(
b), que Médée & Ariane, l'une &
l'autre petites-filles du Soleil, fournissent à Thésée
& à Jason les moyens de vaincre les monstres
contre lesquels ils veulent combattre. La
ressemblance qui se trouve entre les expéditions
de ces deux Princes, prouve bien que ces deux
fictions furent imaginées en vue du même objet.
Ils s'embarquent tous deux avec quelques
compagnons; Thésée arrivé trouve un monstre
à combattre, le Minotaure; Jason a aussi des
(a) Georg. 2.
(b) Argonaut. l. 3. v. 996.
@
478 FABLES
Taureaux à vaincre. Thésée, pour parvenir au
Minotaure, est obligé de passer par tous les détours
d'un labyrinthe toujours en danger d'y périr;
Jason a une route à faire non moins difficile
à travers des écueils & des ennemis. Ariane se
prend d'amour pour Thésée, & contre les intérêts
de son propre père, fournit à son amant les
moyens de sortir victorieux des dangers auxquels
il doit s'exposer; Médée se trouve dans le même
cas; & dans une semblable circonstance, elle
procure à Jason tout ce qu'il lui faut pour vaincre;
Ariane quitte son père, sa patrie, & s'enfuit
avec Thésée, qui l'abandonne ensuite dans
l'Ile de Naxo, pour épouser Phédre, dont il eut
Hippolyte & Démophoon, après avoir eu, selon
quelques Auteurs, Oenopion & Staphilus d'Ariane.
Médée se sauve aussi avec Jason, qui en
ayant eu deux enfants, la laissa pour prendre
Créuse. Les enfants des uns & des autres périrent
misérablement comme leurs mères; Thésée mourut
précipité du haut d'un rocher dans la mer;
Jason périt sous les ruines de la Navire Argo.
Médée abandonnée de Jason épousa Egée, Ariane
Bacchus. Il est enfin visible que ces deux
fictions ne sont qu'une même chose expliquée
par des allégories, dont on a voulu varier les circonstances
pour en faire deux différentes histoires.
Si les Mythologues voulaient se donner la peine
de réfléchir sur cette ressemblance, pourraient-
ils s'empêcher d'ouvrir les yeux sur leur erreur;
& se donneraient-ils tant de peines pour rapporter
à l'Histoire, ce qui n'est palpablement qu'une
fiction toute pure? Ce ne sont pas les deux seules
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
479
fables qui aient un rapport immédiat; celle de
Cadmus ne ressemble pas moins à celle de Jason.
Même Dragon qu'il faut faire périr, mêmes dents
qu'il faut semer, mêmes hommes armés qui en
naissent & s'entre-tuent: là est un Taureau que
Cadmus fuit; ici des Taureaux que Jason combat.
Si l'on voulait enfin rapprocher toutes les
Fables anciennes, on verrait sans peine que j'ai
raison de les réduire toutes à un même principe,
parce qu'elles n'ont réellement qu'un même objet.
Retour des Argonautes.
Les Auteurs sont encore moins d'accord sur la
route que les Argonautes tinrent pour retourner
en Grèce, qu'ils le sont sur les autres circonstances
de cette expédition; aussi n'est-ce pas à de
simples Historiens, ou à des Poètes qui ne sont
pas au fait de la Philosophie Hermétique, à décrire
ce qui se passe dans le progrès des opérations
de cet Art.
Hérodote (
a) n'en fait pas un assez long détail,
pour que M. l'Abbé Banier puisse dire (
b)
avec raison que cet Historien fournit seul de quoi
rectifier la relation des autres; on pourrait seulement
conjecturer de ce qu'il en dit, que les
Argonautes suivirent en s'en retournant à peu près
la même route qu'ils avaient tenue en allant.
Hécatée de Millet veut que du fleuve Phasis ces
Héros soient passés dans l'Océan, de là dans le
Nil, ensuite dans la mer de Tyrrhene, ou Méditerranée,
| (a) L. 4. | (b) T. III. p. 242.
|
@
480 FABLES
& enfin dans leur pays. Arthémidore
d'Ephèse réfute cet Auteur, & apporte pour preuve
que le Phasis ne communique point à l'Océan.
Timagete, Timée & plusieurs autres soutiennent
que les Argonautes ont passé par tous les endroits
cités par Orphée, Apollonius de Rhodes, &c.
parce qu'ils prétendent que de leur temps on trouvait
encore dans ces lieux des monuments qui
attestaient ce passage. Comme si de tels monuments,
imaginés sans doute sur les relations mêmes,
ou cités par ces Poètes, parce qu'ils venaient
à propos aux circonstances qu'ils inféraient
dans leurs fictions, pouvaient rendre possible ce
qui ne l'est pas.
Orphée fait parcourir aux Argonautes les côtes
Orientales de l'Asie, traverser le Bosphore Cimmérien,
les Palus Méotides, puis un détroit qui
n'exista jamais, par lequel ils entrèrent après neuf
jours dans l'Océan septentrional; de là ils arrivèrent
à l'Ile Peuceste, connue du Pilote Ancée;
puis à celle de Circé, ensuite aux colonnes d'Hercule,
rentrèrent dans la Méditerranée, côtoyèrent
la Sicile, évitèrent Scylla & Carybde, par
le secours de Thétis, qui s'intéressait pour la vie
de Pélée son époux, abordèrent au pays des Phéaciens,
après avoir été sauvés des Sirènes par l'éloquence
d'Orphée; au sortir de là ils furent jetés
sur les Syrtes d'Afrique, desquels un Triton les
garantit moyennant un trépied. Enfin ils gagnèrent
le cap Malée, & puis la Thessalie.
Il semble qu'Orphée ait voulu déclarer ouvertement
que la relation était absolument feinte,
par le peu de vraisemblance qu'il y a mis; mais
Apollonius
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
481
Apollonius de Rhodes a beaucoup encore enchéri
sur Orphée. Les Argonautes, selon lui, s'étant
ressouvenus que Phinée leur avait recommandé
de s'en retourner dans la Grèce par une route
différente de celle qu'ils avaient tenue en allant
à la Colchide, & que cette route avait été marquée
par les Prêtres de Thèbes en Egypte, entrèrent
dans un grand fleuve qui leur manqua.
Ils furent obligés de porter leur vaisseau pendant
douze jours jusqu'à ce qu'ils retrouvassent la mer,
avec Absyrthe, frère de Médée, qui les poursuivait,
& dont ils se défirent, en le coupant en
morceaux. Alors le chêne de Dodone prononça
un oracle qui prédisait à Jason qu'il ne reverrait
pas sa patrie avant qu'il se fût soumis à la
cérémonie de l'expiation de ce meurtre. Les Argonautes
prirent en conséquence la route de AEea,
où Circé, soeur du Roi de Colchos, & tante de
Médée, faisait son séjour. Elle fit toutes les cérémonies
usitées dans les expiations, & puis les
renvoya.
Leur navigation fut assez heureuse pendant
quelque temps; mais ils furent jetés sur les Syrtes
d'Afrique, d'où ils ne se retirèrent qu'avec peine,
& aux conditions rapportées par Orphée.
Il est évident que ces relations sont absolument
fausses. On excuse ces Auteurs sur le défaut
de connaissance de la géographie & de la navigation
qui n'était pas encore assez perfectionnée
dans ces temps-là. Mais ces erreurs sont si grossières
& si palpables, que M. l'Abbé Banier, avec
beaucoup d'autres Mythologues qui admettent
la vérité de cette expédition, n'ont pu s'empêcher
I. Partie.
H h
@
482 FABLES
de dire (
a) que c'était le comble de l'ignorance
& une fiction puérile, que ces Auteurs n'ont
employée que pour étaler ce qui se savait de
leur temps sur les Peuples qui habitaient ces contrées
éloignées. Ce savant Mythologue avoue
aussi que la plupart de ces Peuples sont inconnus,
& n'existaient même pas au temps d'Orphée,
ou d'Onomatrice. Il était cependant nécessaire
de trouver dans ces Poètes quelques choses
sur lesquelles M. l'Abbé Banier put établir son
système historique. Apollonius lui a fourni un
fondement bien peu solide à la vérité. Ce sont
des prétendues colonnes de la Colchide, sur lesquelles
ce Poète dit que toutes les routes connues
en ce temps-là étaient gravées. Sésostris est précisément
celui qui, suivant ce Mythologue, avait
fait élever ces colonnes. Malheureusement Sésostris
ne vint au monde que longtemps après
cette prétendue expédition, en admettant même
la réalité de ce voyage au temps où ce Savant en
fixe l'époque. Mais cette difficulté n'était pas de
conséquence pour lui. Apollonius, dit-il,
possédait
sans doute l'histoire de Sésostris; & quoiqu'elle
fût postérieure à l'expédition des Argonautes, il
a pu par anticipation parler des monuments que ce
conquérant laissa dans la Colchide. Je laisse au
Lecteur à juger de la solidité de cette preuve.
Pour moi, j'aime mieux expliquer Apollonius par
lui-même, & dire avec lui que la route qu'il fait
tenir aux Argonautes est la même qui leur avait
été marquée par les Prêtres d'Egypte. C'est insinuer
(a) T. III. p. 243.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
483
assez clairement que le tout n'est qu'une
pure fiction, & une relation allégorique de ce
qui se passe dans les opérations de l'art sacerdotal
ou Hermétique. C'était de ces Prêtres mêmes
qu'Orphée, Apollonius, & beaucoup d'autres
avaient appris la route qu'il faut tenir pour parvenir
à la fin, que l'on se propose dans la pratique
de cet Art. Il y a donc grande apparence que ces
prétendues colonnes étaient de même nature que
celles d'Osiris? de Bacchus, d'Hercules, c'est-à-
dire, la pierre au blanc & la pierre au rouge,
qui sont les deux termes des voyages de ces Héros.
Les fautes contre la Géographie qu'on reproche
à ces Poètes, ne sont des fautes que lorsqu'on
les envisage dans le point de vue qui présenterait
une histoire véritable, mais nullement
dans une allégorie de ce genre, puisque
tout y convient parfaitement. Les lieux qui se
seraient trouvés naturellement sur la route de la
Colchide en Grèce, n'auraient pas été propres à
exprimer les idées allégoriques de ces Poètes,
qui, sans se soucier beaucoup de se conformer à
la Géographie, en ont sacrifié la vérité à celle
qu'ils avaient en vue. En allant de la Grèce à
la Colchide, tout se trouvait disposé comme il le
fallait; Lemnos se présentait d'abord, après cela
viennent les Cyanées, & tout le reste; mais Phinée
avait eu raison de leur prescrire une autre
route pour le retour, parce que l'opération figurée
par ce retour, devant être semblable à celle qui
était figurée par le voyage à Colchos, ils n'auraient
pas trouvé un Lemnos au sortir du Phasis,
ni des roches Cyanées. C'eût été renverser l'ordre
H h ij
@
484 FABLES
de ce qui doit arriver dans cette dernière opération.
La dissolution de la matière, la couleur
noire qui doit lui succéder, & la putréfaction
ayant été désignées par Lemnos & la mauvaise
odeur des femmes de cette Ile, se seraient trouvées
alors dans la relation à la fin de l'oeuvre,
au lieu qu'elles doivent paraître dès le commencement,
puisqu'elles en sont la clef. Il a donc
fallu imaginer une autre allégorie, au risque de
s'écarter du vraisemblable quant à la Géographie.
Cette dissolution a été désignée dans le retour,
par le meurtre d'Absyrthe, & la division de ses
membres, par le présent qu'Eurypile fit à Jason;
c'est-à-dire, une motte de terre qui tomba dans
l'eau, où Médée l'ayant vu dissoudre prédit beaucoup
de choses favorables aux Argonautes. Cette
terre est celle des Philosophes, qui s'est formée
de l'eau; il faut, pour réussir, la réduire en sa
première matière, qui est l'eau; c'est pourquoi
l'on a feint qu'un fils de Neptune avait fait le
présent, & qu'il avait été donné en garde à Euphême,
fils du même Dieu, & de Mécioni, ou
Oris, fille du fleuve Euroras; d'autres lui donnent
pour mère Europe, fille du fameux Titye. Apollonius
de Rhodes & Hygin (
a) vantent beaucoup
Euphême pour sa légèreté à la course, qui était
telle, disaient-ils, qu'en courant sur la mer, à peine
mouillait-il ses pieds. Pausanias (
b) lui attribue
une grande habileté à conduire un char. Apollonius
en faisait un si grand cas, qu'il l'honore
des mêmes épithètes qu'Homère donne à Achille
| (a) Fab. 14. | (b) In Eliac.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
485
dans l'Iliade; aussi étaient-ils fils, l'un de Thétis,
fille de Nérée, l'autre, d'Osiris, fille du fleuve Eurotas,
c'est-à-dire, de l'eau. La preuve que ces
deux Poètes avaient la même idée de ces Héros,
est qu'Apollonius fait aussi venir Thétis, pour
sauver les Argonautes des écueils de Scylla & de
Carybde, à cause de son mari Pélée qui se trouvait
parmi eux.
La manière dont ce poète raconte l'événement
de la motte de terre, prouve clairement à ceux
qui ont lu avec attention les explications précédentes,
que c'est une allégorie toute pure de ce
qui se passe dans l'oeuvre depuis la dissolution de
la matière jusqu'à ce qu'elle redevienne terre, &
qu'elle prend la couleur blanche. Les Argonautes
étant dans l'Ile d'Anaphé, l'une des Sporades,
voisine de celle de Thera, Euphême se ressouvint
d'un songe qu'il avait eu la nuit d'après l'entrevue
du Triton, & d'Eurypile, qui lui avait
confié la motte de terre, & le raconta à Jason
& aux autres Argonautes. Il avait vu en songe
qu'il tenait la motte de terre dans ses bras, &
qu'il voyait couler de son sein sur elle, quantité
de gouttes de lait, qui, à mesure qu'elles la détrempait,
lui faisaient prendre insensiblement
la forme d'une jeune fille fort aimable. Il en était
devenu amoureux aussitôt qu'elle lui parut parfaite,
& n'avait eu aucune peine à la faire consentir
à ce qu'il voulait; mais il s'était repenti
dans le moment d'un commerce qu'il croyait
incestueux. La fille l'avait rassuré en lui disant
qu'il n'était pas son père; qu'elle était fille du
Triton & de la Lybie, & qu'elle serait un jour
H h iij
@
486 FABLES
la nourrice de ses enfants. Elle avait ajouté qu'elle
demeurait aux environs de l'Ile d'Anaphé, &
qu'elle paraîtrait sur la surface des eaux, lorsqu'il
en serait temps. Pour mettre le Lecteur au fait,
il suffit de lui rappeler ce que nous avons dit
ci-devant de l'Ile flottante, de celle de Délos où
Latone accoucha de Diane. Quand on sait que
la matière commence à se volatiliser après sa
dissolution, on voit pourquoi l'on dit qu'Euphême
était si léger à la course, qu'il ne mouillait presque
pas ses pieds en courant sur les eaux.
Il est à propos de remarquer que le Trépied dont
Jason fit présent au Triton, était de cuivre,
qu'il le mit dans son Temple. Je fais cette observation
pour montrer combien toutes ces circonstances
s'accordent avec les opérations de l'Art Hermétique,
lorsqu'elles sont parvenues au point dont
nous parlons; puisque les Philosophes donnent
aussi le nom de cuivre à leur matière dans cet état,
en disant
blanchissez le leton.
Les Déesses de la mer & les Génies qu'Apollonius
fait apparaître aux Argonautes, ne sont donc
pas les habitants des côtes de la Lybie; & le
cheval ailé dételé du char de Neptune, un vaisseau
d'Eurypile (
a); mais les parties aqueuses &
volatiles qui se subliment. La Navire Argo n'étant
que la matière qui nage dans ou sur la mer
des Philosophes, c'est-à-dire, leur eau mercurielle,
il ne leur était pas difficile de porter leur
vaisseau, & de se conformer en même temps aux
ordres qu'ils avaient de suivre les traces de ce
(a) M. l'Abbé Banier, T. III, p. 245.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
487
cheval ailé qui allait aussi vite que l'oiseau le plus
léger. Pour rapprocher ici les fables, qu'on se souvienne
qu'un Héros fit aussi présent à Minerve d'un
vase antique de cuivre. Diodore de Sicile, qui
parle aussi du Trépied, dit qu'il portait une inscription
en caractères fort antiques.
Les Auteurs racontent beaucoup d'autres choses
du retour des Argonautes; mais je crois que les
explications que j'ai données me dispensent d'entrer
dans un plus long détail; il faudrait, pour
ainsi dire, faire un commentaire, avec des notes
sur tout ce qu'avancent ces Auteurs. Je me restreins
donc à dire deux mots de ce qui se passa
après le retour de Jason.
Tous conviennent que Médée étant arrivée
dans la patrie de son amant, y rajeunit Eson,
après l'avoir coupé en morceaux, & fait cuire.
Eschyle en dit autant des nourrices de Bacchus.
On raconte la même chose de Denis & d'Osiris.
Les Philosophes Hermétiques sont d'accord avec
ces Auteurs, & attribuent à leur médecine la
propriété de rajeunir; mais on les prend à la lettre,
& l'on tombe dans l'erreur.
Balgus (
a) va nous apprendre quel est ce Vieillard:
" Prenez, dit-il, l'arbre blanc, bâtissez-
" lui une maison ronde, ténébreuse & environnée
" de rosée; mettez dedans avec lui un
" Vieillard de cent ans, & ayant fermé exactement
" la maison de manière que la pluie ni le
" vent même n'y puissent entrer, laissez-les y
" 80 jours. Je vous dis avec vérité que ce Vieillard
(a) La Tourbe.
H h iv
@
488 FABLES
" ne cessera de manger du fruit de l'arbre jusqu'à
" ce qu'il soit rajeuni. O que la Nature est admirable,
" qui transforme l'âme de ce Vieillard
" en un corps jeune & vigoureux, & qui fait
" que le père devient fils! Béni soit Dieu notre
" Créateur. "
Ces dernières paroles expliquent le fait de
Médée à l'égard de Pélias, rapporté par Ovide
& Pausanias (
a); savoir que Médée, pour tromper
les filles de Pélias, après avoir rajeuni Eson,
prit un vieux Bélier qu'elle coupa en morceaux?
le jeta dans une chaudière, le fit cuire, & le
retira transformé en un jeune Agneau. Les filles
de Pélias, persuadées qu'il en arriverait autant à
leur père, le disséquèrent, le jetèrent dans une
chaudière d`eau bouillante, où il fut tellement
consumé, qu'il n'en resta aucune partie capable
de sépulture. Médée après ce coup monta sur son
char attelé de deux Dragons ailés, & se sauva
dans les airs. Voilà les Dragons ailés de Nicolas
Flamel; c'est-à-dire, les parties volatiles. C'est
pour cela qu'on a fait précéder cette fuite par la
mort de Pélias, pour marquer la dissolution & la
noirceur, de πηλὸς, boue, ou πελὸς, noir.
Une expédition aussi périlleuse, une navigation
aussi pénible, la route que les Argonautes ont
tenue soit en allant, soit en revenant, demandaient
plus de temps que quelques Auteurs n'en
comptent. Les uns assurent que tout fut achevé
en une année; ce qui ne saurait s'accorder avec
les deux ans de séjour que Jason fit dans l'Ile de
(a)I Arcad.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
489
Lemnos. Il faudrait alors compter trois ans; temps
que les vaisseaux de Salomon employaient pour
aller chercher l'or dans l'Ile d'Ophir. Mais en
vain les Mythologues voudraient-ils essayer de
déterminer la durée de la navigation des Argonautes.
Si Jason était jeune quand il partit pour la
Colchide, il est certain qu'Eson n'était pas vieux,
non plus que Pélias. Les Auteurs nous les représentent
cependant comme des vieillards décrépits
au retour des Argonautes. La preuve en est toute
simple par la table généalogique qui suit.
On voit par-là que Pélias, Eson & Phryxus
devaient être à peu près du même âge. Calciope,
femme de Phryxus, était soeur de Médée & fit
tout ce qui était en son pouvoir pour favoriser la
passion de Jason pour sa soeur. Phryxus était
@
490 FABLES
jeune lorsqu'il épousa Calciope, qui ne devait
pas être vieille, lorsque Jason, âgé d'une vingtaine
d'années, arriva à Colchos, puisque Médée
sa soeur était jeune aussi. Il faut donc que les
Mythologues concluent ou que l'expédition des
Argonautes a duré beaucoup d'années, ou que
Pélias & Jason n'étaient pas si vieux que les Auteurs
le disent.
Cette difficulté mise dans tout son jour ne
serait pas facile à résoudre pour les Mythologues.
Mais il paraît que les Auteurs des relations du
voyage de la Colchide ne se sont pas mis beaucoup
en peine de celles qui pourraient en résulter.
Ceux qui était au fait de l'Art Hermétique
savaient bien que ces prétendues difficultés
disparaîtraient aux yeux des Philosophes, dont
la manière de compter les mois & les années est
bien différente de celle du commun des Chronologistes.
On a vu dans le Traité de cet Art
sacerdotal, que les Adeptes ont leurs saisons,
leurs mois, leurs semaines, & que leur manière
de compter la durée du temps varie même suivant
les différentes dispositions ou opérations de l'oeuvre.
C'est pourquoi ils ne paraissent pas d'accord
entr'eux, quand ils fixent la durée de l'oeuvre
les uns à un an, les autres à quinze mois, d'autres
à dix-huit, d'autres à trois ans. Ou en voit même
qui la poussent jusqu'à dix & douze années. On
peut dire en général que l'oeuvre s'achève en
douze mois ou quatre saisons qui font l'année
Philosophique; mais cette durée, quoique composée
des mêmes saisons, est infiniment abrégée
dans le travail de la multiplication de la pierre,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
491
& chaque multiplication est plus courte que celle
qui l'a précédée. Nous expliquerons ces saisons
dans le Dictionnaire Mytho-Hermétique, qui
forme une suite nécessaire à cet ouvrage. C'est
dans ce sens-là qu'il faut expliquer la durée des
voyages d'Osiris, de Bacchus; il faut aussi faire
attention que chaque Fable n'est pas toujours une
allégorie entière de l'oeuvre complet. La plupart
des Auteurs n'en ont qu'une partie pour objet, &
plus communément les deux oeuvres du soufre &
de l'élixir, mais particulièrement ce dernier,
comme étant la fin de l'oeuvre avant la multiplication,
qu'on peut se dispenser de faire, quand on
veut s'en tenir là.
Avouons-le de bonne foi; quand on a lu les
histoires d'Athamas, d'Ino, de Néphélé, de
Phryxius & d'Hellé, de Léarque & de Mélicerte,
qui donnèrent lieu à la conquête de la Toison d'or,
quand on a réfléchi sur celles de Pélias, d'Eson,
de Jason & du voyage des Argonautes; trouve-
t-on dans la tournure même de M. l'Abbé Banier,
& dans les explications que ce Mythologue
& les autres savants en ont données, de quoi satisfaire
un esprit exempt de préjugés? Il semble
que les doutes se multiplient à mesure qu'ils
s'efforcent de les lever. Ils se voient sans cesse
forcés d'avouer que telles & telles circonstances
sont de pures fictions; & si l'on ôtait de ces histoires
tout ce qu'ils déclarent fiction, il ne resterait
peut-être pas une seule circonstance qui pût raisonnablement
s'expliquer historiquement. En voici
la preuve. L'histoire de Néphélé est une fable,
dit M. l'Abbé Banier, Tom. III. p. 203. Celle du
@
492 FABLES
transport de la Toison d'or dans la Colchide l'est
aussi, puisqu'il dit: " Pour expliquer des circonstances
" si visiblement fausses, les anciens
" Mythologues inventèrent une nouvelle
fable,
" & dirent, &c. (
ibid.) " On ne peut douter
que le voyage de Jason du Mont-Pélion à Iolcos,
la perte de son soulier, son passage du fleuve
Anaure ou Enipée, suivant Homère (
a), sur les
épaules de Junon, ne soient aussi marqués au
même coin. On ne croira certainement pas
que la navire Argo ait été construite de chênes
parlants. Presque tous les traits qui composent
l'histoire des compagnons de Jason, chacun en
particulier, sont reconnus fabuleux, soit dans leur
généalogie, puisqu'ils sont tous ou fils des Dieux,
ou leurs descendants. Il serait trop long d'entrer
dans le détail à cet égard. Voilà ce qui a précédé
le départ, voyons la navigation. L'infection générale
des femmes de Lemnos, occasionnée par
le courroux de Vénus, n'est pas vraisemblable, en
faisant même disparaître le courroux de la Déesse;
ou ce serait avoir bien mauvaise idée de la délicatesse
des Argonautes, qui valaient bien les Lemniens;
& loin de faire dans cette Ile un séjour
de deux ans, comment y auraient-ils passé deux
jours? L'abandon d'Hercule dans la Troade,
qui va chercher Hylas enlevé par des Nymphes;
les Géants de Cyziqye qui avaient chacun
six bras & six jambes; la fontaine que la mère
des Dieux y fit sortir de terre, pour que Jason
pût expier le meurtre involontaire de Cyzicus.
(a) Odys. l. II. v. 237.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
493
La visite rendue à Phiné; molesté sans cesse par
les Harpies, chassées par le fils de Borée,
est une
fiction qui cache sans doute quelque vérité (
a);
l'entre-choc des rochers Cyanées, ou Symplegades,
est une fable. (ibid. p. 231.) La fixation de
ces rochers, la colonne qui y perd sa queue dans
le trajet, ne sont pas plus vrais. Les oiseaux de
l'Ile d'Arécie, qui lançaient de loin les plumes
meurtrières aux Argonautes, n'existèrent jamais.
Enfin les voilà dans la Colchide; & tout ce
qui s'y passa sont des
fables aussi extraordinaires
que difficiles à expliquer. (ibid. p. 233.) L'enchanteresse
Médée, le Dragon & les Taureaux
aux pieds d'airain, les hommes armés qui sortent
de terre, les herbes enchantées, le breuvage préparé,
la victoire de Jason, son départ avec Médée;
on peut dire seulement que toutes ces fables
ne sont qu'un pur jeu de l'imagination des Poètes.
(ibid. p. 235.)
Venons au retour des Argonautes.
Les Poètesont imaginé le meurtre d'Absyrthe. (ibid. p. 238.)
Les relations de ce retour sont extravagantes. Celle
d'Onomacrite n'est pas vraisemblable, & celle d'Apollonius
l'est encore moins. (ibid. p. 240.) C'est
une fiction, p. 241.
Les peuples cités par ces
Auteurs sont ou inconnus, ou n'existaient pas du
temps de ces Poètes, ou sont placés à l'aventure.
(p. 242.) Ce qui se passa au lac Tritonide
est un conte sur lequel l'on doit faire peu de
fond. (p. 244.) L'histoire de Jason & celle de
Médée sont enfin mêlées de tant de fictions, qui
(a) M. l'Abbé Ban. loc. cit. p. 229.
@
494 FABLES
se détruisent même les unes & les autres, qu'il
est bien difficile d'établir quelque chose de certain
à leur sujet. (ibid. p. 253.)
Ne doit-on pas être surpris qu'après de tels
aveux, M. l'Abbé Banier ait entrepris de donner
ces fables pour des histoires réelles, & qu'il ait
voulu se donner la peine de faire les frais des
preuves qu'il en apporte? Je ne me suis pas proposé
de discuter toutes ses explications; je les
abandonne au jugement de ceux qui ne se laissent
point éblouir par la grande érudition.
=================================
CHAPITRE
II.
Histoire de l'enlèvement des Pommes d'or du Jardin des Hespérides.
A PRES l'histoire de la conquête de la Toison
d'or, il n'en est guères qui vienne mieux à
notre sujet que celle de l'expédition d'Hercule
pour se mettre en possession de ces fameux fruits
connus de si peu de personnes, que les Auteurs
qui en ont parlé n'ont pas même été d'accord
sur leur vrai nom. Les anciens Poètes ont donné
carrière à leur imagination sur ce sujet; & les
Historiens qui n'en ont parlé que d'après ces
pères des fables, après avoir cherché en vain le
lieu où était ce Jardin, le nom & la nature de
ces fruits, sont presque tous contraires les uns
aux autres. Et comment auraient-ils pu dire quelque
chose de certain sur un fait qui n'exista jamais?
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
495
Il est inutile de faire des dissertations pour favoriser
le sentiment de l'un plutôt que de l'autre,
puisqu'ils sont tous également dans l'erreur à cet
égard. C'est donc avec raison qu'on peut regarder
comme des idées creuses & chimériques les explications
de la plupart des Mythologues qui ont
voulu tout rapporter à l'histoire, quelque ingénieuses
& quelque brillantes qu'elles soient, &
quoiqu'elles aient d'illustres garants. Je ne fais
ici que rétorquer contre les Mythologues l'argument
qu'un d'entr'eux (
a) a fait contre Michel
Majer; l'on jugera si je suis fondé à le faire, par
les explications que nous donnerons ci-après.
Il ne faut pas juger des premiers Poètes Grecs
comme de ceux qui n'ont été, pour ainsi dire,
que leurs imitateurs, soit pour n'avoir traité que
les mêmes sujets, soit pour avoir travaillé sur
d'autres, mais dans le goût des premiers. Ceux-ci,
instruits par les Egyptiens, prirent chez ce Peuple
les sujets de leurs Poèmes, & les travestirent à
la Grecque, suivant le génie de leur langue &
de leur nation. Frappés de la grandeur de l'objet
qu'ils avaient en vue, mais qu'ils ne voulaient
pas dévoiler aux Peuples, ils s'attachèrent à le
traiter par des allégories, dont le merveilleux
excitât l'admiration & la surprise, souvent sans
nul égard pour le vraisemblable, afin que les
gens sensés ne prissent pas pour une histoire réelle,
ce qui n'était qu'une fiction; & qu'ils sentissent
en même temps que ces allégories portaient sur
quelque chose de réel.
(a) M. l'Abbé Massieu, Mémoires des Belles-Lettres,
T. III. p. 49.
@
496 FABLES
Les Poètes qui parurent dans la suite, & qui
ignoraient le point de vue des premiers, ne virent
dans leurs ouvrages que le merveilleux. Ils
traitèrent les matières suivant leur génie, & abusèrent
du privilège qu'ils avaient de tout oser.
. . . . . . . . . Pictoribus atque Poëtis
Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas.
Hor. Art. Poët.
Sur ce principe, quand ils choisirent pour matière
de leurs ouvrages des sujets déjà traités, ils
en conservèrent le fond, mais ils y ajoutèrent,
ou en retranchèrent des circonstances, ou y firent
quelques changements à leur fantaisie, & ne s'appliquèrent,
pour ainsi dire, qu'à exciter l'admiration
& la surprise, par le merveilleux qu'ils y
répandaient, sans avoir d'autre but que celui de
plaire. Il n'est donc pas surprenant que l'on trouve
chez eux des traits qui peuvent s'expliquer de
l'objet que s'étaient proposés leurs prédécesseurs.
Mais comme un sujet est susceptible de mille
allégories différentes, chaque Poète l'a traité à
sa manière. Je ne prétends donc pas que toutes
les Fables puissent être expliquées par mon système,
mais seulement les anciennes, qui ont
pour base les fictions Egyptiennes & Phéniciennes;
puisqu'on sait que les plus anciens Poètes
Grecs y ont puisé les leurs, comme il serait aisé
de le prouver en en faisant une concordance,
qui prouverait clairement qu'elles ont toute le
même objet.
Les Fables ne sont donc pas toutes des mensonges
songes
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
497
ingénieux, mais celles-là seulement qui
n'ont d'autre objet que de plaire. Celle dont il
est ici question, & presque toutes celles d'Orphée,
d'Homère & des plus anciens Poètes sont
des allégories qui cachent des instructions sous
le voile de la généalogie, & des actions prétendues
des Dieux, des Déesses ou de leurs descendants.
Lorsqu'on veut réduire la fable des Hespérides
à l'histoire, on ne sait comment s'y prendre
pour déterminer quelque chose de précis. Chaque
Historien prétend qu'on doit l'en croire préférablement
à tout autre, & ne donne cependant
aucune preuve solide de son sentiment. Ils sont
partagés en tant d'opinions différentes, qu'on ne
sait à laquelle se fixer. Hérodote, le plus ancien
des Historiens, & très instruit de toutes les fables,
ne fait pas mention de celle des Hespérides,
ni de beaucoup d'autres, sans doute parce
qu'il les regardait comme des fictions. Les traditions
étant toujours plus pures à mesure qu'elles
approchent de leur source, il eût été plus en
état que les autres Historiens, de nous laisser
quelque chose de moins douteux, quoiqu'on
l'accuse d'avoir été un peu trop crédule. Sera-ce
à Paléphate qu'il faudra s'en rapporter? tous les
Mythologues conviennent que c'est un Auteur
très suspect, accoutumé à forger des explications,
& à donner à sa fantaisie l'existence à des personnes
qui n'ont jamais été (
a).
Il dit (chap. 19.) qu'Hespérus était un riche
(a) M. l'Abbé Banier, Myth T. III. p. 283.
I. Partie.
I i
@
498 FABLES
Milésien, qui alla s'établir dans la Carie. Il eut
deux filles, nommées Hespérides, qui avaient
de nombreux troupeaux de brebis, qu'on appelait
Brebis d'or, à cause de leur beauté. Elles
en confiaient la garde à un Berger, nommé
Dragon; mais Hercule passant par le pays enleva
le Berger & les troupeaux. Il n'y aurait
rien de plus simple que cette explication de Paléphate;
toute admiration, tout le merveilleux de
cette fable se réduirait à si peu de chose, qu'elle
ne mériterait certainement pas d'être mise au
nombre des célestes travaux du fils de Jupiter &
d'Alcmène.
Il n'est point de fables qu'on ne puisse expliquer
aussi facilement, en imitant Paléphate;
mais est-il permis de changer les noms, les lieux,
les circonstances des faits, & la nature même des
choses? Malgré le peu de solidité du raisonnement
de cet Auteur; malgré le peu de conformité
qui se trouve entre son explication & le
fait rapporté par les Poètes, Agroétas, autre Historien
cité par les anciens Scholiastes, semble
avoir suivi Paléphate, & dit au troisième livre
des choses libyques, que ce n'était point des
Pommes, mais des Brebis, qu'on appelait
Brebis
d'or, à cause de leur beauté. Et le Berger qui
en avait la garde, n'était point un
Dragon, mais
un homme ainsi nommé, parce qu'il avait la
vigilance & la férocité de cet animal. Varron &
Servius ont adopté ces idées. Cette opinion n'a
cependant pas eu autant de partisans que celle
de ceux qui s'en sont tenus aux termes propres
des Poètes. Ceux-ci ont prétendu que les autres
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
499
avaient été trompés par l'équivoque du terme
μη̑λα, qui signifie également
Brebis &
Pomme, &
l'on ne voit pas d'autres raisons qui aient pu leur
faire prendre le change. Ceux qui ont regardé
ces fruits comme de vrais fruits, n'ont été guères
moins embarrassés quand il a fallu en déterminer
l'espèce. Des pommes d'or ne croissent pas sur
des arbres; mais on les a, disent-ils, appelées
ainsi, parce qu'elles étaient excellentes; ou parce
que les arbres qui les portaient, étaient d'un grand
rapport; ou enfin parce que ces fruits avaient une
couleur approchante de celle de l'or.
Diodore de Sicile (
a), incertain sur le parti
qu'il devait prendre, laisse la liberté de penser
ce qu'on voudra, & dit que c'étaient des fruits
ou des Brebis. Il fabrique une histoire à cet égard
absolument contraire à ce qu'en avaient dit les
Poètes. M. l'Abbé Massieu (
b) regarde cette histoire
comme ce qui nous reste de plus solide sur
le sujet que nous examinons, quoiqu'il n'y soit
fait aucune mention des ordres d'Eurystée, ni
de ce qui a précédé l'enlèvement de ces fruits,
ni d'aucunes des circonstances de cette expédition.
Selon Diodore, le hasard conduisit Hercule
sur le rivage de la mer Atlantide, au retour de
quelques-unes de ses expéditions. Il y trouva les
filles d'Atlas qu'un Pirate avait enlevées par ordre
de Busiris; il tua les Corsaires, & ramena
les Hespérides chez leur père, qui par reconnaissance
fit présent à Hercule des fruits, ou des
Brebis que ses filles gardaient ou cultivaient
(a) Bibliot. l. 5. c. 13.
(b) Mem. des Belles-Lettres, T. III. p. 31.
I i ij
@
500 FABLES
avec un soin extrême. Atlas qui était très versé
dans la science des Astres, voulut aussi initier le
Héros dans les principes de l'Astronomie, & lui
donna une sphère. Voilà en substance l'histoire
que fait Diodore, qui place ce fait dans la partie
la plus occidentale de l'Afrique, au lieu que Paléphate
le met dans la Carie.
Pline le Naturaliste (
a) ne sait où le placer;
comme il suit le sentiment de ceux qui admettaient
des fruits, il fallait aussi trouver le Jardin
où ils croissaient. De son temps, les uns le mettaient
à Bérénice, ville de Lybie, les autres à
Lixe, ville de Mauritanie. Un bras de mer qui
serpente autour de cette ville, adonné, dit-il,
aux Poètes l'idée de leur Dragon. Les Savants
tiennent pour ce dernier lieu.
Cette différence de sentiments prouve l'incertitude
des Historiens à ce sujet. On ne sait quel
parti prendre, même après avoir rapproché &
confronté leurs témoignages. Paléphate n'admet
que deux Hespérides, filles d'Hespérus Milésien;
Diodore dit qu'elles étaient sept filles d'Atlas
dans la Mauritanie. Selon quelques-uns Hercule
se présenta à main armée pour enlever les pommes
d'or; selon d'autres, il n'y parut que comme
libérateur. Il y en a qui prétendent qu'un homme
féroce & brutal gardait ces Brebis: si l'on en
croit les autres, c'était non un homme, ni un
dragon, mais un bras de mer. S'il y avait donc
quelque chose d'historique à conclure de tout
cela, tout se réduirait au plus à dire qu'il y a
(a) Liv. 5.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
501
eu des soeurs nommées Hespérides, qui cultivaient
de beaux fruits, ou qui prenaient soin de belles
Brebis, & qu'Hercule en emporta ou en emmena
dans la Grèce. Ce peu de chose ne serait même pas
sans difficulté; il s'agirait alors de savoir si le fils
d'Alcmène fut jamais en Mauritanie; s'il vivait
du temps d'Atlas, ou même si Atlas vivait du
temps de Busiris. Chaque article demanderait encore
une dissertation, d'où l'on ne conclurait rien
de plus certain.
En admettant pour un moment que ces pommes
d'or fussent des fruits, les Savants, aussi incertains
sur leur espèce que sur le lieu où ils
croissaient, ont élevé de grandes contestations
entr'eux. Budée (
a) prétend que ce sont des coins;
Saumaise & Spanheim, que c'était des oranges,
& plusieurs Savants, que c'était des citrons.
Le premier fonde son opinion sur le terme de
χρυσομη̑λα, qui veut dire pommes d'or, nom qui a
été souvent donné aux coins. Mais ce nom ne
prouve pas plus pour les coins que pour les oranges
& les citrons, qui ont aussi la couleur d'or;
& ceux qui sont pour ces derniers fruits, s'appuient
de la même preuve; ils y en ajoutent
quelques autres aussi peu solides, c'est pourquoi
je ne les rapporterai pas. Et d'ailleurs ces fruits
étaient-ils donc si rares, qu'il fallût les confier à la
garde d'un Dragon monstrueux? Il est surprenant
que Paléphate, & ceux qui ont adopté son opinion,
se soient avisés d'une explication si peu
naturelle. L'équivoque du terme μη̑λα ne saurait
(a) Comment. sur Théophr.
I i iij
@
502 FABLES
l'excuser, puisque les brebis ne naissent pas sur
les arbres, comme les fruits. Quant à ceux qui
prennent ces pommes pour des oranges ou des citrons,
ils auraient dû faire attention que les Poètes
ne disent pas que c'était des pommes de couleur
d'or, mais des pommes d'or, & jusqu'aux arbres
mêmes qui les portaient.
Arborea frondes, dit Ovid. auro radiante nitentes
Ex auro ramos, ex auro poma ferebent.
Métam. l. 4.
Voyons donc ce que les Poètes ont dit de ce
Jardin célèbre; le lieu qu'habitaient les Hespérides
était un Jardin où tout ce que la Nature a de
beau se trouvait rassemblé. L'or y brillait de toutes
parts; c'était le séjour des délices & des Fées.
Celles qui l'habitaient chantaient admirablement
bien (
a). Elles aimaient à prendre toutes sortes
de figures, & à surprendre les spectateurs par des
métamorphoses subites. Si nous en croyons le
même Poète, les Argonautes rendirent visite aux
Hespérides; ils s'adressèrent à elles en les conjurant
de leur montrer quelque source d'eau, parce qu'ils
étaient extrêmement pressés par la soif. Mais au
lieu de leur répondre, elles se changèrent à l'instant
en terre & en poussière:
Ταἰ δ αἶψα κονις καἰ γαι̑α κιόντων
Εσσυμένως έγένοντο καταυτόθι,
Ibid. v. 1408.
Orphée qui était au fait du prodige n'en fut point
(a) Apoll. Argonaut. l. 4. v. 1396. & suiv.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
503
déconcerté; il conjura de nouveau ces filles de
l'Océan, & redoubla ses prières. Elles l'écoutèrent
favorablement; mais avant de les exaucer,
elles se métamorphosèrent d'abord en herbes, qui
croissaient peu à peu de cette terre. Ces plantes
s'élevèrent insensiblement, il s'y forma des branches
& des feuilles, de manière qu'en un moment
Hespera devint Peuplier, Erytheis un Ormeau,
Eglé se trouva un Saule. Les autres Argonautes,
saisis d'étonnement à ce spectacle, ne
savaient que penser ni que faire, lorsqu'Eglé,
sous la forme d'arbre, les rassura, & leur dit,
qu'heureusement pour eux un homme intrépide
était venu la veille, qui sans respect pour elles
avait tué le Dragon gardien des pommes d'or,
& s'était sauvé avec ces fruits des Déesses; que
cet homme avait le coup d'oeil fier, la physionomie
dure, qu'il était couvert d'une peau de
Lion, armé d'une massue & d'un arc avec des
flèches, dont il s'était servi pour tuer le monstrueux
Dragon. Cet homme brûlait aussi de soif,
& ne savait où trouver de l'eau. Mais enfin soit
par industrie, soit par inspiration, il frappa du
pied la terre, & il en jaillit une source abondante,
dont il but à longs traits. Les Argonautes
s'étant aperçus qu'Eglé pendant son discours avait
fait un geste de la main, qui semblait leur indiquer
la source d'eau sortie du rocher, ils y coururent,
& s'y désaltérèrent, en rendant grâces à
Hercule de ce qu'il avait rendu un si grand service
à ses compagnons, quoiqu'il ne fût pas avec
eux.
Après avoir fait des enchanteresses de ces filles
I i iv
@
504 FABLES
d'Atlas, il ne restait plus aux Poètes qu'à en faire
des Divinités; les Anciens n'en avaient peut-être
pas eu l'idée, mais Virgile y a suppléé (
a). Il
leur a donné un Temple & une Prêtresse, redoutable
par l'empire souverain qu'elle exerce sur
toute la Nature. C'est elle qui est la gardienne
des rameaux sacrés, & qui nourrit le Dragon;
elle commande aux noirs chagrins, elle arrête
les fleuves dans leur course, elle fait rétrograder
les astres, & oblige les morts à sortir de leurs
tombeaux.
Tel est le portrait que les Poètes font des Hespérides,
& s'ils ne conviennent pas tous soit du
nombre de ces Nymphes, soit du lieu où était
situé ce célèbre Jardin, au moins s'accordent-ils
tous à dire que c'était des pommes d'or & non
des Brebis; que le Jardin était gardé par un
Dragon, qu'Hercule le tua & enleva ces fruits.
Junon, dit-on, apporta pour dot de son mariage
avec Jupiter des arbres qui portaient ces pommes
d'or. Ce Dieu en fut enchanté; & comme
il les avait infiniment à coeur, il chercha les
moyens de les mettre à l'abri des atteintes de
(a) Hinc mihi Massylae gentis monstrata sacerdos,
Hesperidum templi custos, epulasque Draconi
Quae dabat, & sacros servabat in arbore ramos.
Spargens humidas mella, soporiferumque papaver,
Haec se carminibus promittit solvere mentes
Quas velit, ast aliis duras immittere curas:
Sistere aquam fluviis, & sidera vertere retrò,
Noturnosque ciet manes.
Aeneid. l. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
505
ceux à qui ces fruits feraient envie. Il les confia
pour cet effet aux soins des Nymphes Hespérides,
qui firent enclore de murs le lieu où ces arbres
étaient plantés, & placèrent un Dragon pour en
garder l'entrée.
On n'admet communément que trois Nymphes
Hespérides, filles d'Hespérus, frère d'Atlas,
& leurs noms étaient Eglé, Aréthuse & Hespéréthuse.
Quelques Poètes en ajoutent une quatrième
qui est Hespéra; d'autres une cinquième
qui est Erytheis, & d'autres enfin une sixième
sous le nom de Vesta. Diodore de Sicile les fait
monter jusqu'à sept. Hésiode (
a) leur donne la
nuit pour mère; M. l'Abbé Massieu est surpris,
& ne saurait, dit-il,
deviner pourquoi ce Poète
donne une mère si laide à des filles si belles. On
en trouvera une bonne raison ci-après. Chérécrate
les fait filles de Phorcys & de Céto, deux
Divinités de la mer. Pour ce qui est du Dragon,
Phérécyde le dit fils de Thyphon & d'Echidna,
& Pisandre de la terre, ce qui est la même chose
dans mon système. Le peu d'accord qu'il y a entre
les Auteurs sur la situation du Jardin des Hespérides,
prouve en quelque manière qu'il n'a
jamais existé. La plupart des Poètes le placent
vers le Mont-Atlas, sur les côtes Occidentales
de l'Afrique.
Oceani finem juxtà, solemque cadentem
Ultimus Aethyopum locus est, ubi maximus Atlas
Axem humero torquet stellis ardentibus aptum.
Aeneid. l. 4.
(a) Théogon. v. 315.
@
506 FABLES
Les Historiens les mettent près de Lixe, ville
de Mauritanie sur les confins de l'Ethiopie;
quelques-uns à Tingi, avec Pline (
a). Mais
Hésiode le transporte au delà de l'Océan; &
d'autres, à son exemple, le placent dans les Canaries
ou Iles fortunées; sans doute par la raison
qui a fait conjecturer à Bochart (
b) que ces
Pommes ou Brebis ne signifiaient que les richesses
d'Atlas; parce que le mot Phénicien
Melon,
dont les Grecs on fait
Malon, signifie également
des richesses & des pommes. Ce dernier
sentiment approche un peu plus de la vérité que
les autres, parce qu'il a un rapport plus immédiat
avec le vrai sens de l'allégorie. Mais enfin,
puisque les Historiens ne peuvent rien conclure
de certain de cette variété d'opinions, ils devraient
donc convenir que c'est une fiction. Ils
en ont une bonne raison, puisque les Historiens
n'en parlent que d'après les Poètes; & que quand
même il se trouverait quelque chose d'historique
dans ceux-ci, il est tellement absorbé par ce qui
n'est que pure fiction, qu'il est impossible de l'en
débrouiller. L'affectation que l'on remarque chez
eux à rendre les faits peu vraisemblables, doit
naturellement faire penser qu'ils n'ont jamais
eu dessein de nous conserver la mémoire de faits
réellement historiques.
Parmi ceux qui ont regardé cette fable comme
une allégorie, Noël le Conte y a vu la plus belle
moralité du monde. Il prétend (
c) que le Dragon
| (a) L. 5. c. 5. | (c) Chan. l. I. c. I.
|
| (b) Myth. l. 7. c. 7. |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
507
surveillant qui gardait les Pommes d'or est
l'image naturelle des avares, hommes durs & impitoyables,
qui ne ferment l'oeil ni jour ni nuit;
& qui, rongés par leur folle passion, ne veulent
pas que les autres touchent à un or donc ils ne font
aucun usage.
Tzetzez, & après lui Vossius (
a), trouvent
dans cette fable le Soleil, les Astres & tous les
corps lumineux du firmament. Les Hespérides
sont les dernières heures de la journée. Leur Jardin
est le firmament. Les Pommes d'or sont les
étoiles. Le Dragon est ou l'horizon, qui excepté
sous la ligne, coupe l'équateur à angles obliques;
ou le zodiaque, qui s'étend obliquement d'un
tropique à l'autre. Hercule est le Soleil, parce
que son nom venant de ΗΗΗρας κλεοσ, signifie la
gloire de l'air. Le Soleil en paraissant sur l'horizon
en fait disparaître les étoiles, c'est Hercule qui
enlève les Pommes d'or.
Quand on fait tant que d'expliquer une chose, il
faut faire en sorte que l'explication convienne à
toutes les circonstances. Quelque ingénieuse &
quelque brillante qu'elle soit, elle manque de fondement
& de solidité, & quelques-unes de ces circonstances
ne peuvent y convenir. Voilà précisément
le cas où se trouvent les Mythologues & les Historiens
par rapport à la fable donc il est ici question,
comme on le verra ci-après. On aurait tort de
blâmer ceux qui se donnent la peine de chercher
les moyens d'expliquer les fables: leur motif est
très louable; les Moralistes travaillent à former
(a) De orig. & progr. Idol. l. 2. p. 384.
@
508 FABLES
les moeurs; les Historiens à éclaircir quelques
points de l'Histoire ancienne: Les uns & les autres
concourent à l'utilité publique, on doit donc
leur en savoir gré. Quoiqu'on n'aperçoive pas
de rapport entre des Pommes d'or qui croissent
sur des arbres, & des étoiles placées au firmament;
entre Hercule qui tue un Dragon, & le Soleil
qui parcourt le Zodiaque; entre ces Pommes
portées à Eurysthée, & les Astres qui restent au
Ciel, Tzetzez n'est pas plus blâmable que ceux
qui coupent & tranchent cette fable en morceaux
pour n'en prendre que ceux qui peuvent convenir
à leur système. Si c'est un préjugé défavorable
contre la vérité de leurs explications, l'attention
que j'aurai de ne pas laisser une seule circonstance
de cette fable sans être expliquée, doit
faire pencher la balance du côté de mon système.
Entrons en matière.
Thémis avoir prédit à Atlas qu'un fils de Jupiter
enlèverait un jour ces pommes (
a): cette
entreprise fut tentée par plusieurs; mais il était
réservé à Hercule d'y réussir. Ne sachant où était
situé ce Jardin, il prit le parti d'aller consulter
quatre Nymphes de Jupiter & de Thémis, qui
faisaient leur séjour dans un antre. Elles l'adressèrent
à Nérée; celui-ci le renvoya à Prométhée,
qui, selon quelques Auteurs, lui dit d'envoyer
(a) . . . . . . . . . Memor ille vetustae
Sortis erat. Themis hanc dederat Parnassia sortem
Tempus, Atla, veniet, tua quo spoliabitur auro
Arbor, & hunc praedae titulum Jove natus habebit.
Ovid. Métam. l. 4.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
509
Atlas chercher ces fruits, & de se charger de
soutenir le Ciel sur ses épaules jusqu'à son retour;
mais suivant d'autres, Hercule ayant pris conseil
de Prométhée, fut droit au Jardin, tua le Dragon,
s'empara des pommes, & les porta à Eurysthée,
suivant l'ordre qu'il en avait reçu. Il
s'agit donc de découvrir le noyau caché sous cette
enveloppe, de ne pas prendre les termes à la
lettre, & de ne pas confondre ces Pommes du
Jardin des Hespérides avec celles dont parle Virgile
dans ses Eglogues:
Aurea mala decem misi, oras altera mittam.
Les Pommes dont il est ici question croissent
sur les arbres que Junon apporta pour sa dot,
lorsqu'elle se maria avec Jupiter. Ce sont des
fruits d'or, & qui produisent des semences d'or,
des arbres dont les feuilles & les branches sont
de ce même métal; les mêmes rameaux dont
Virgile fait mention dans le sixième livre de son
Enéide, en ces termes:
| | Accipe quae peragenda priòs latet arbore opacâ,
|
| | Aureus & foliis, & lento vimine ramus,
|
| | Junoni inferne dictus sacer,
|
| | . . . . . . . . . . .
|
| | . . . primo avulso, non deficit alter
|
| | Aureus, & simili frondescit virga metallo.
|
Nous avons vu ci-devant qu'Ovide en dit autant
des Pommiers du Jardin des Hespérides. Il est
donc inutile de recourir à des citrons, à des
@
510 FABLES
oranges, à des coins, à des brebis, pour avoir
une explication simple & naturelle de cette fable,
qui, comme beaucoup d'autres, fut imitée
des Fables Egyptiennes. Pour montrer le faux
de l'histoire que Diodore a fabriquée, il suffit
sur cela de dire que Busiris étant contemporain
d'Osiris, il n'est pas possible qu'il le fût aussi de
l'Hercule Grec, auquel on attribue cette expédition,
puisque celui-ci ne vint au monde que bien
des siècles après Busiris. On répondra sans doute
que ce Tyran, tué par Hercule, était différent de
celui qui voulut faire enlever les filles d'Atlas,
mais il y a grande apparence que Diodore, &
nos modernes après lui, ayant transporté Atlas (
a)
de la Phénicie ou des pays voisins sur les
côtes occidentales de l'Afrique, il ne leur était
pas plus difficile d'en faire venir Busiris, & de
l'établir Roi d'Espagne. Diodore est le premier
des Anciens qui en fasse mention. Mais enfin le
Mont-Atlas, célèbre dans ce temps-là, comme il
l'est encore, produit bien des espèces de minéraux,
& abonde en cette matière, de laquelle se
forme l'or. Il n'est donc pas surprenant qu'on y
ait placé le Jardin des Hespérides. La même
raison a fait dire que Mercure était fils de Maïa,
l'une des filles d'Atlas: car le mercure des Philosophes
se compose de cette matière primitive
de l'or. Il fut pour cela surnommé
Atlantiade.
Le sommet du Mont-Atlas est presque toujours
couvert de nuages, de manière que ne pouvant
être aperçu, il semble que sa cime s'élève jusqu'au
(a) M. l'Abbé Banier, Myth. t. II. P. 111.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
511
Ciel; en fallait-il davantage pour le personnifier,
& feindre qu'il portait le Ciel sur ses
épaules? Ajoutez à cela que l'Egypte & l'Afrique
jouissent d'un Ciel serein, & qu'il n'est point
dans le monde de lieu plus propre à l'observation
des Astres, particulièrement le Mont-Atlas, à
cause de sa grande élévation. Il n'est donc pas
nécessaire d'en faire un Astronome, inventeur de
la Sphère; & l'on feint avec encore moins de
vraisemblance qu'il fut Roi de Mauritanie, métamorphosé
en cette montagne à l'aspect de la
tête de Méduse que Persée lui présenta. Je donnerai
la raison de cette fiction quand je parlerai
de Persée.
Plusieurs Auteurs ont confondu les Pléiades
avec les Hespérides, & les ont toutes regardées
comme filles d'Atlas; mais les premières au nombre
de sept, dont les noms étaient Maïa, mère
de Mercure, Electere, mère de Dardanus, Taygete,
Astérope, Mérope, Alcyone & Céléno,
sont proprement filles d'Atlas; & les Hespérides
filles d'Hespérus. Je trouve dans cette généalogie
une nouvelle preuve qui montre bien clairement
que cette histoire prétendue des Hespérides n'est
qu'une fiction. Tous les Mythologues conviennent
qu'Electre fut mère de Dardanus, fondateur
de Dardanie, & premier Roi des Troyens. Atlas
était donc aïeul de Dardanus. Ce qui s'accorderait
presque avec le calcul de Théophile d'Antioche
(
a), au rapport de Tallus, qui dit positivement
que Chronos ou Saturne, frère d'Atlas,
(a) Liv. 3. adv. Ant.
@
512 FABLES
vivait 321 ans avant la prise de Troye. Si l'on ne
veut pas accorder que cette Electre fut la même
qu'Electre, fille d'Atlas, parce que la mère de
Dardanus est dite Nymphe, fille d'Océan & de
Thétis, on conviendra du moins que la fille
d'Atlas était nièce de Saturne (
a). M. l'Abbé
Banier assure (
b) qu'il croie devoir s'en tenir au
témoignage le Diodore à cet égard. Ce savant
Mythologue reconnaît néanmoins qu'Electre,
mère de Dardanus, était fille d'Atlas; & dit (
c)
que le Jupiter qui eut affaire avec elle, devait
vivre environ 150 ans avant la guerre de Troye.
Ainsi quand nous abandonnerions Théophile
d'Antioche pour suivre le calcul de Diodore, ou
même celui ce M. l'Abbé Banier, il ne serait
pas possible qu'Hercule, fils d'Alcmene, eût été
l'Auteur de l'enlèvement des Pommes d'or du
Jardin des Hespérides, puisque, suivant ce Mythologue,
le Jupiter, père d'Alcide,
quel qu'il soit,
vivait 60 ou 80 ans seulement avant la prise de
Troye (
d). Il est vrai que cet Auteur est sujet à
tomber en contradiction avec lui-même, & que
l'on ne doit pas beaucoup compter sur ce qu'il
assure même positivement; car si on veut l'en
croire sur l'article d'Hercule, ce Héros n'est mort
qu'environ 30 ans avant la prise de cette ville,
& n'ayant vécu que 52 ans, pourrait-il avoir
vu Atlas & les Hespérides? Mais passons une
discussion qui nous mènerait trop loin: nous ne
finirions pas si nous voulions comparer toutes les
époques qu'il détermine.
| (a) Diod. de Sicile. | (c) Ibid p. 15.
|
| (b) T. II. p. 111. | (d) Ibid.
|
Le
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
513
Le Mont-Atlas comprend presque toutes les
montagnes qui règnent le long de la côte occidentale
de l'Afrique, comme on nomme en général
le Mont-Taurus, les Alpes, le Mont-d'Or,
les Pyrénées, &c. une chaîne de montagnes, &
non une montagne seule; les petits monts qui
se trouvent adjacents aux Mont-Allas & Hespérus,
semblent naître de ceux-ci; ce qui peut
avoir donné lieu de les regarder comme leurs
enfants; c'est pourquoi on les appelle
Atlantides.
Mais Majer s'est trompé, lorsqu'il a dit (
a), en
expliquant cette fable, qu'on appelait ces montagnes
Hespérides, & qu'on les disait gardiennes
des Pommes d'or, parce que la matière propre
à former ce métal se trouve sur ces petites montagnes.
Il ne serait pas tombé dans cette erreur,
s'il eût fait attention que le Mercure des Philosophes,
fils de Maïa, l'une d'entr'elles, ne naît
point sur ces montagnes, mais dans le vase de
l'Art sacerdotal ou Hermétique. Les trois noms
des Hespérides ne leur ont été donnés, que parce
qu'ils signifient les trois principales choses qui
affectent la matière de l'oeuvre avant qu'elle soit
proprement l'or Philosophique. Hespéra est fille
d'Hespérus, ou de la fin du jour, par conséquent
la nuit ou la noirceur. Hespéréthuse ou Hesperthuse,
a pris ce nom de la matière qui se volatilise
pendant & après cette noirceur, d'εσπέροσ
diei finis, & de θυω,
impetu feror. Eglé signifie
la blancheur qui succède à la noirceur, d'αιγλη,
splendor, fulgor, parce que la matière étant parvenue
(a) Arcana arcaniss. l. 2.
I. Partie.
K k
@
514 FABLES
au blanc, est brillante & a beaucoup d'éclat.
On voit par-là pourquoi Hésiode dit que
la nuit fut mère des Hespérides; mais M. l'Abbé
Massieu n'avait garde d'en deviner la raison,
puisqu'il ne savait sans doute que le nom de
l'Art Hermétique, & nullement ce qui se passe
dans ses opérations. En accusant Majer de chimère,
il annonce à tout le monde son ignorance
dans cet Art, & prouve, en jugeant ainsi sans
connaissance de cause, qu'il se laissait conduire
par le préjugé.
Apollonius de Rhodes n'a considéré dans les
noms qu'il donne aux Hespérides, que les trois
couleurs principales de l'oeuvre, la noire sous le
nom d'Hespéra; la blanche sous celui d'Eglé, &
la rouge sous celui d'Erytheis, qui vient d'ἓρευθως,
rubor. Il semble même avoir voulu l'indiquer
plus particulièrement par les métamorphoses qu'il
rapporte d'elles. De Nymphes qu'elles étaient,
elles se changèrent en terre & en poussière à l'abord
des Argonautes. Hermès (
a) dit que la force
ou puissance de la matière de l'oeuvre est entière,
si elle est convertie en terre. Tous les Philosophes
Hermétiques assurent qu'on ne réussira jamais si
l'on ne change l'eau en terre. Apollonius fait
mention d'une seconde métamorphose. De cette
terre pullulèrent, dit-il, trois plantes, & chaque
Hespéride se trouva insensiblement changée en
un arbre qui convenait à sa nature. Ces astres
croissent plus volontiers dans les lieux humides,
le peuplier, le saule & l'ormeau. Le premier ou
(a) Table d'Emeraude.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
515
peuplier noir est celui dont Hespéra prit la figure,
parce qu'elle indique la couleur noire. L'Auteur
de la Fable de la descente d'Hercule aux enfers,
a feint aussi que ce Héros y trouva un peuplier,
donc les feuilles étaient noires d'un côté, & blanches
de l'autre, afin de faire entendre que la
couleur blanche succède à la noire; Apollonius
a désigné cette blancheur par Eglé changée en
saule? parce que les feuilles de cet arbre sont
lanugineuses & blanchâtres. Erytheis ou la couleur
rouge de la pierre des Philosophes ne pouvait
être guères mieux indiquée que par l'orme
dont le bois est jaune quand il est vert, & prend
insensiblement une couleur rougeâtre à mesure
qu'il sèche. C'est ce qui arrive dans les opérations
de l'oeuvre, où le citrin succède au blanc, & le
rouge au citrin, suivant le témoignage d'Hermès.
Ceux enfin qui ont mis une Vesta au nombre des
Hespérides, ont eu égard à la propriété ignée de
l'eau mercurielle des Philosophes, qui leur a fait
dire,
nous lavons avec le feu, & nous brûlons
avec l'eau. " Notre feu humide, dit Riplée (
a),
" ou le feu permanent de notre eau, brûle avec
" plus d'activité & de force que le feu ordinaire,
" puisqu'il dissout & calcine l'or; ce que le feu
" commun ne saurait faire. "
Les Pléiades, filles d'Atlas, annoncent le temps
pluvieux dans le cours ordinaire des saisons, &
les Pléiades Philosophiques sont en effet les vapeurs
qui s'élèvent de la matière, se condensent
au haut du vase, & retombent en pluie, que les
(a) 12 Port.
K k ij
@
516 FABLES
Philosophes appellent rosée de Mai ou du Printemps,
parce qu'elle se manifeste après la putréfaction
& la dissolution de la matière, qu'ils
appellent leur Hiver. Une de ces Pléiades, Electre,
femme de Dardanus, se cacha au temps de la
prise de Troye, & ne parut plus, dit la Fable;
non qu'en effet une de ces Pléiades célestes ait
disparu un peu avant le siège de Troye, qui n'eut
jamais lieu; mais parce qu'une partie de cette
pluie ou rosée Philosophique se change en terre,
c'est disparaître que de ne plus se montrer sous
une forme connue. Cette terre est l'origine de la
ville de Troye. Lorsqu'elle était encore sous la
forme d'eau, elle était mère de Dardanus, fondateur
de l'empire Troyen. Le temps même où
l'eau se change en terre, est le temps du siège;
nous expliquerons tout cela plus au long dans
le sixième Livre. Mais l'on observera que cette
terre est désignée par le nom même d'Electre,
puisque les Philosophes l'appellent leur
Soleil,
lorsqu'elle est devenue fixe, & qu'on fait venir
ΗΗλέκτηρ d'ΗΗλέκτωρ, Soleil. Plusieurs Auteurs Hermétiques,
entr'autres Albert le Grand & Paracelse,
donnent le nom d'
Electre à la matière de
l'Art.
L'entrée du Jardin des Philosophes est gardée
par le Dragon des Hespérides, dit d'Espagnet (
a).
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce Dragon
était fils de Typhon & d'Echidna; par conséquent
frère de celui qui gardait la Toison d'or;
frère de celui qui dévora les compagnons de
(a) Can. 52.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
517
Cadmus; de celui qui était auprès des boeufs de
Geryon, du Cerbère, du Sphinx, de la Chimère,
& de tant d'autres monstres dont nous
parlerons dans leurs lieux. Tous ces événements
se sont cependant passés en des pays bien différents,
& en des temps bien éloignés les uns des
autres. Comment les inventeurs de ces fictions
se seraient-ils si bien accordés, & auraient-ils
feint précisément la même chose dans des circonstances
semblables, s'il n'avait eu le même
objet en vue? Cette raison seule aurait dû faire
faire quelques réflexions aux Mythologues, &
les déterminer à s'accorder aussi dans leurs explications.
Mais quand ils auraient voulu le faire,
auraient-ils pu réussir? Les sentiments différents
entre lesquels ils se sont partagés ne le leur permettaient
pas. Ils sont trop divisés entr'eux pour
pouvoir s'accorder; ils se combattent les uns &
les autres; aussi leurs opinions ne sauraient-
elles se soutenir; tout Etat divisé tend à sa ruine.
Pour savoir la nature de ces monstres, il eût
fallu connaître celle de leur père commun. En
considérant Typhon comme un Prince d'Egypte,
il n'était pas possible qu'on pût le regarder comme
père de ces monstres, quelqu'explication que
l'on pût imaginer. Ils ont donc été contraints
d'avouer que tout cela n'était que fictions. Il
suffisait de lire la Théogonie d'Hésiode pour en
être convaincu. La généalogie qu'il fait de Typhon,
d'Echidna & de leurs enfants, n'est susceptible
d'aucune explication historique, même
un peu vraisemblable.
Il n'en est pas ainsi d'une explication Philosopho-
K k iij
@
518 FABLES
Hermétique. Ou y voit dans Typhon un
esprit actif, violent, sulfureux, igné, dissolvant,
sous la forme d'un vent impétueux & empoisonné
qui détruit tout. On reconnaît dans
Echidna une eau corrompue, mêlée avec une
terre noire, puante, sous le portrait d'une Nymphe
aux yeux noirs. De tels pères pouvaient-ils
engendrer autre chose que des monstres, & des
monstres de même nature qu'eux; c'est-à-dire,
une Hydre de Lerne, engendrée dans un marais;
des Dragons vomissant du feu, parce qu'ils sont
d'une nature ignée comme Typhon: enfin la
peste & la destruction des lieux qu'ils habitent,
pour marquer leur vertu dissolvante, résolutive,
& la putréfaction qui en est une suite.
C'est de là que les Philosophes Hermétiques,
d'accord avec les Poètes qu'ils entendaient bien,
ont tiré leurs allégories. C'est le Dragon Babylonien
de Flamel (
a), les deux Dragons du même
Auteur, l'un ailé, comme ceux de Médée & de
Cérès, l'autre sans ailes, tel que celui de Cadmus,
de la Toison d'or, des Hespérides, &c. C'est
encore le Dragon de Basile Valentin (
b), & de
tant d'autres qu'il serait trop long de rapporter.
Quelques Chimistes ont cru voir ces Dragons
dans les parties arsenicales des minéraux, & les
ont en conséquence regardés comme la matière
de la pierre des Philosophes. Philalethe en a
confirmé plusieurs dans cette idée, parce qu'il dit
à ce sujet dans son
Introitus apertus ad occlusum
Regis palatium, cap.
de investigatione Magisterii,
| (a) Désir désiré. | (b) 12 Clefs.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
519
dans lequel il paraît désigner clairement l'antimoine;
mais Artéphius, Synésius, & beaucoup
d'autres Philosophes se contentent de dire que
cette matière est un antimoine, parce qu'elle en
a les propriétés. « Ils ont soin d'avertir que l'arsenic,
" les vitriols, les atraments, les borax,
" les aluns, le nitre, les sels, les grands, les
" moyens & les bas minéraux, & les métaux
" seulets, dit le Trévisan (
a), ne sont point la
" matière requise pour le Magistère. " En vain
les Souffleurs tourmentent-ils donc ces matières
par le feu & l'eau pour en faire l'oeuvre d'Hermès;
ils n'en retireront que de la cendre, de la
fumée, du travail & de la misère:
car les Philosophes
qui en parlent, ajoutent le même Auteur,
ou ont voulu tromper, ou n'étaient pas encore au
fait quand ils y ont travaillé, & n'y ont guères
dépendu de biens quand ils l'ont su.
On ne peut guères voir de description, ou
plutôt de tableau peint avec des couleurs plus
vives que celui qu'Apollonius fait du Dragon des
Hespérides expirant (
b). " Ladus, dit-il, ce serpent
" qui gardait encore hier les Pommes d'or,
" dont les Nymphes Hespérides prenaient un si
" grand soin, ce monstre, percé des traits d'Hercule,
" est étendu au pied de l'arbre; l'extrémité
" de sa queue remue encore; mais le reste de
" son corps est sans mouvement & sans vie. Les
" mouches s'assemblent par troupes sur son noir
" cadavre, pour sucer le sang corrompu de ses
(a) Philos. des Métaux.
(b) Argonaut. l. 4. v. 1400. & suiv.
K k iv
@
520 FABLES
" plaies, & le fiel amer de l'Hydre de Lerne,
" dont les flèches étaient teintes. Les Hespérides
" désolées à ce triste spectacle, appuient
" sur leurs mains leur visage couvert d'un voile
" blanc tirant sur le jaune, & pleurent en poussant
" des cris lamentables. "
Si la description d'Apollonius plaît par la
beauté du tableau qu'elle présente aux yeux de
ceux qui ne sont pas au fait de l'objet de cette
allégorie, combien ne doit-elle pas plaire à un
Philosophe Hermétique qui y voit, comme dans
un miroir, ce qui se passe dans le vase de son
Art pendant & après la putréfaction de la matière?
Hier encore ce Ladus, ce serpent terrestre
χθόνιος ὃφις, qui gardait les Pommes d'or, &
que les Nymphes alimentaient, est étendu mort,
percé de flèches. N'est-ce pas comme si l'on disait:
Cette masse terrestre & fixe, si difficile à dissoudre,
& qui par cette raison gardait opiniâtrement
& avec soin la semence aurifique ou le fruit
d'or qu'elle renfermait, se trouve aujourd'hui
dissoute par l'action des parties volatiles. L'extrémité
de sa queue remue encore, mais le reste
de son corps est sans mouvement & sans vie; les
mouches s'assemblent en troupes sur son
noir
cadavre, pour sucer le sang
corrompu de ses
plaies; c'est-à-dire, peu s'en faut que la dissolution
ne soit parfaite; la putréfaction & la couleur
noire paraissent déjà; les parties volatiles
circulent en grand nombre, & volatilisent avec
elles les parties fixes dissoutes. Les Nymphes
désolées pleurent & se lamentent la tête couverte
d'un voile blanc jaunâtre. La dissolution en eau
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
521
est faite; ces parties aqueuses volatilisées retombent
en gouttes comme des larmes, & la blancheur
commence à se manifester.
Le portrait & le pouvoir que Virgile prête à
la Prêtresse des Hespérides, nous annoncent précisément
les propriétés du mercure des Philosophes.
C'est lui qui nourrit le Dragon Philosophique;
c'est lui qui fait rétrograder les Astres,
c'est-à-dire, qui dissout les métaux, & les réduit
à leur première matière. C'est lui qui fait sortir
les morts de leurs tombeaux, ou qui, après avoir
fait tomber les métaux en putréfaction, appelée
mort, les ressuscite en les faisant passer de la couleur
noire à la blanche appelée
vie; ou en volatilisent
le fixe, puisque la fixité est un état de
mort dans le langage des Philosophes, & la volatilité
un état de vie: nous trouverons une infinité
d'exemples de l'un & l'autre dans cet ouvrage.
Mais suivons cette fable dans toutes ces circonstances.
Hercule va consulter les Nymphes de
Jupiter & de Thémis, qui faisaient leur séjour
dans un antre sur les bords du fleuve Eridan,
connu aujourd'hui sous le nom du Pô en Italie.
ΕΕΕρις, ἰδος veut dire dispute, débat. Au commencement
de l'oeuvre les parties aqueuses mercurielles
excitent une fermentation, par conséquent
un débat; voilà les Nymphes du fleuve
Eridan. Ces Nymphes étaient au nombre de
quatre, à cause des quatre éléments, dont les
Philosophes disent que leur matière est comme
l'abrégé quintessencié par la nature, suivant ses
poids, ses mesures & ses proportions, que l'Artiste
@
522 FABLES
ou Hercule doit prendre pour modèles. C'est
pourquoi elles sont appelées Nymphes de Jupiter
& de Thémis. Or qu'un Artiste doive consulter
la Nature (
a), & imiter ses opérations
pour réussir dans celles de l'Art Hermétique,
tous les Philosophes en conviennent, & assurent
même qu'on travaillerait en vain sans cela. Geber
& les autres disent que tout homme qui ignore
la Nature & ses procédés ne parviendra jamais
à la fin qu'il se propose, si Dieu ou un ami ne
lui révèle le tout. Et quoique Basile Valentin (
b)
dise: " Notre matière est vile & abjecte,
" l'oeuvre, que l'on conduit seulement par le
" régime du feu, est aisé à faire..... Tu n'as
" pas besoin d'autres instructions pour savoir
" gouverner ton feu, & bâtir ton fourneau,
" comme celui qui a de la farine ne tarde guères
" à trouver un four, & n'est pas beaucoup
" embarrassé pour faire cuire du pain. " Le Cosmopolite
nous dit aussi (
c) que quand les Philosophes
assurent que l'oeuvre est facile, ils auraient
dû ajouter,
à ceux qui le savent. Et Pontanus
(
d) nous apprend qu'il a erré plus de deux
cents fois en travaillant sur la vraie matière, parce
qu'il ignorait le feu des Philosophes. L'embarras
| (a) Denique nolite vo- | videre poteritis. Cosmop.
|
| bis res adeò subtiles ima- | Praefat; in Aenigma Philo-
|
| ginari, de quibus natura | sophicum.
|
| nihil scit; sed manete, ma- | (b) Deuxieme addit. aux
|
| nete inquam in via naturae | 12 Clefs.
|
| simplici; quia in simplici- | (c) Nov. lum. Chemic.
|
| tate rem citius palpare, | (d) Epist.
|
| quam eandem in subtilitate |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
523
est donc, 1° de trouver cette matière, & c'est sur
cela qu'Hercule va consulter les Nymphes, qui
le renvoient à Nérée le plus ancien des Dieux,
suivant Orphée, fils de la Terre & de l'Eau, ou
de l'Océan & de Thétis; celui là même qui prédit
à Pâris la ruine de Troye, & qui fut père
de Thétis, mère d'Achille. Homère (
a) l'appelle
Vieillard; & son nom signifie
humide. Voilà
donc cette matière si commune, si vile, si méprisée.
Lorsqu'Hercule se présentait à lui, il ne
pouvait le reconnaître & avoir raison de lui,
parce qu'il le trouvait chaque fois sous une nouvelle
forme; mais enfin il le reconnut, & le
pressa avec tant d'instances, qu'il l'obligea à lui
déclarer tout. Ces métamorphoses sont prises de
la nature même de cette matière, que Basile Valentin
(
b), Haimon (
c) & beaucoup d'autres
disent n'avoir aucune forme déterminée, mais
qu'elle est susceptible de toutes; qu'elle devient
huile dans la noix & l'olive, vin dans le raisin,
amère dans l'absinthe, douce dans le sucre, poison
dans un sujet, thériaque dans l'autre. Hercule
voyait Nérée sous toutes ces formes différentes;
mais ce n'était pas sous celles-là qu'il
voulait le voir. Il fit donc tant qu'enfin il le découvrit
sous cette forme, qui ne présente rien de
gracieux ni de spécifié, telle qu'est la matière
Philosophique. Il est donc nécessaire d'avoir recours
à Nérée; mais comme ce n'est pas assez
d'avoir trouvé la matière vraie & prochaine de
| (a) Iliad. l. 18 v. 36. | (c) Epist.
|
| (b) 12 Clefs. |
|
@
524 FABLES
l'oeuvre, pour parvenir à sa fin, Nérée envoie
Hercule à Prométhée, qui avoir volé le feu du
Ciel pour en faire part aux hommes, c'est-à-dire
au feu Philosophique, qui donne la vie à cette
matière, sans lequel ou ne pourrait rien faire.
Prométhée fut toujours regardé comme le Titan
igné, ami de l'Océan. Il avait un Autel commun
avec Pallas & Vulcain, parce que son nom signifie
prévoyant, judicieux; ce qui convient à Pallas,
Déesse de la Sagesse & de la Prudence; & que
le feu de Prométhée était le même que Vulcain.
On a aussi voulu marquer par-là la prudence &
l'adresse qu'il faut à un Artiste pour donner à ce
feu le régime convenable.
Ce Titan judicieux engagea Jupiter à détrôner
Saturne son père. Jupiter suivit ses conseils, &
réussit. Mais il crut néanmoins devoir le punir
du vol qu'il avait fait, & le condamna dans la
suite à être attaché à un rocher du Mont-Taurus,
& à avoir le foie déchiré sans cesse par un Vautour,
de manière cependant que son foie renaîtrait
à mesure que le Vautour le dévorerait. Mercure
fut chargé de cette expédition; & le supplice
dura jusqu'à ce que Hercule par reconnaissance
tuât le Vautour, ou l'Aigle, selon quelques-
uns, & l'en délivra. Comme cette fable forme
un épisode, & qu'elle se trouve expliquée dans
un autre endroit de cet ouvrage, nous n'en dirons
que deux mots. Prométhée ou le feu Philosophique
est celui qui opère toutes les variations
des couleurs que la matière prend successivement
dans le vase. Saturne est la première ou
la couleur noire; Jupiter est la grise qui lui
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
525
succède. C'est donc par le conseil & le secours
de Prométhée, que Jupiter détrône son père;
mais ce Titan vole le feu du Ciel, & en est
puni. Ce feu volé est celui qui est inné dans la
matière. Elle en a été imprégnée comme par
attraction; il lui a été infusé par le Soleil & la
Lune ses père & mère, selon l'expression d'Hermès
(
a), pater ejus est Sol, & mater ejus Luna;
c'est ce qui lui a fait donner le nom de feu céleste.
Prométhée est ensuite attaché à un rocher:
n'est-ce pas comme si l'on disait que ce feu se
concentre, & s'attache à la matière qui commence
à se coaguler en pierre après la couleur
grise, & que cela se fait par l'opération du mercure
des Philosophes? La partie volatile qui agit
sans cesse sur la partie ignée & fixée, pour ainsi
dire, pouvait-elle être mieux désignée que par
une Aigle, ou un Vautour, & ce feu concentré,
que par le foie? Ces oiseaux sont carnassiers &
voraces; le foie est, pour ainsi dire, le siège du
feu naturel dans les animaux. Le volatil agit
donc jusqu'à ce que l'Artiste, dont Hercule est
le symbole, ait tué cette Aigle, c'est-à-dire, fixé
le volatil.
Ces couleurs qui se succèdent sont les Dieux
& les Métaux des Philosophes, qui leur ont
donné les noms des sept Planètes. La première
entre les principales est la noire, le plomb des
Sages, ou Saturne. La grise qui vient après est
affectée à Jupiter, & porte son nom. La couleur
de la queue de Paon à Mercure, la blanche à la
(a) Tab. Smarag.
@
526 FABLES
Lune, la jaune à Vénus, la rougeâtre à Mars,
& la pourprée au Soleil; ils ont même appelé
règne le temps que dure chaque couleur. Tels sont
les métaux Philosophiques, & non les vulgaires,
auxquels les Chimistes ont donné les mêmes
noms. Faisons une réflexion à ce sujet. Un composé
de deux choses, l'une aqueuse & volatile,
l'autre terrestre & fixe, étant mise dans un vase,
s'il y survient une fermentation & une dissolution,
il apparaîtra des couleurs ou qui se succéderont,
ou qui se manifesteront mélangées comme
celles de la queue de Paon ou de l'Arc-en-
ciel. Je suppose qu'un homme d'esprit, de génie,
d'une imagination féconde, se mette en tête
de personnifier la matière du composé & les couleurs
qui y surviennent; qu'étant ensuite parfaitement
au fait, par ses observations, des combats
qui se donnent entre ce fixe & ce volatil, &
des différents changements, ou des variations de
couleurs qu'ils produisent, il lui prenne envie
d'en fabriquer une fable, une fiction allégorique,
un roman, qu'il remplira des actions de personnes
feintes, que son imagination lui fournira;
lui sera-t-il difficile de donner à cette fiction l'air
d'une histoire vraisemblable? puisque suivant le
témoignage d'Horace:
. . . . . Cui lecta potenter erit res,
Nec facundia deferet hunc, nec lucidus ordo.
In Art. Poét.
Ne suffira-t-il pas, pour parvenir à ce but, d'y
faire entrer les lieux connus, qui conviendront
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
527
d'une manière ou d'autre à ce que l'on veut exprimer
allégoriquement? qui empêchera même
de supposer l'expédition dans un lieu éloigné &
inconnu? & si l'Auteur de la Fable veut qu'elle
ne soit prise que pour une allégorie, il ne sera
plus alors gêné par le vraisemblable; il pourra
donner dans le merveilleux tant qu'il lui plaira.
Il supposera s'il veut des lieux & des peuples
qui n'existèrent jamais, & ne s'attachera qu'à
plaire, en conservant cependant toujours une
allusion exacte dans les événements feints tant
dans le caractère convenable aux acteurs, que
dans la suite des variations d'état & de couleurs
que subit sa matière dans les opérations.
Voilà l'origine des Fables; & comme une fiction
de cette espèce peut être variée à l'infini par une
ou plusieurs personnes de génie, les Fables se sont
extrêmement multipliées. De là tant d'ouvrages
allégoriques composés sur la théorie & la pratique
de l'Art Hermétique. Le Cosmopolite sentait
bien combien il est facile d'inventer sur une matière
aussi féconde, lorsqu'il dit (
a): Vobis dico
ut sitis simplices, & non nimium prudentes, donec
arcanum inveneritis, quo habito necessario aderit
prudentia, tunc vobis non deerit libros infinitos
scribendi facilitas. Le Lecteur excusera, s'il lui
plaît, cette digression; si elle est hors de sa place,
elle n'est pas hors de propos.
Revenons à la fable des Hespérides; elle a
tous les caractères dont je viens de parler. Hercule
ayant vu & pris conseil de Nérée & de Prométhée,
(a) Praefat. in Aenigma Philosop.
@
528 FABLES
n'est plus embarrassé pour réussir; il
prend le chemin du Jardin des Hespérides, &
instruit de ce qu'il doit faire, il se met en devoir
d'exécuter son entreprise. A peine y est-il arrivé,
qu'un Dragon monstrueux se présente à l'entrée.
Il l'attaque, le tue, & cet animal tombe en putréfaction
de la manière que je l'ai rapporté.
L'allusion n'aurait pas été exacte, si ce monstre
n'avait pas été supposé tué à l'entrée, la noirceur,
suite de la corruption, étant la clef de l'oeuvre,
comme le prouvent Synésius (
a): & Quand notre
" matière Hylec commence à ne plus monter &
" descendre, qu'elle tient de la substance fumeuse,
" & se putréfie, elle devient ténébreuse,
" ce qui s'appelle robe noire, ou la tête du corbeau....
" Cela fait aussi qu'il n'y a que deux
" éléments formels en notre pierre, savoir, la
" terre & l'eau; mais la terre contient en sa
" substance la vertu & la siccité du feu; & l'eau
" comprend l'air avec son humidité.... Remarquez
" que la noirceur est le signe de la putréfaction
" (que nous appelons Saturne); & que
" le commencement de la dissolution est le signe
" de la conjonction des deux matières.... Or,
" mon fils, vous avez déjà, par la grâce de Dieu,
" un élément de notre pierre, qui est la tête
" noire, la tête de corbeau, qui est le fondement
" & la clef de tout le Magistère, sans lesquels
" vous ne réussirez jamais. " Morien s'exprime
dans le même sens, & dit (
b): " Sachez maintenant,
" ô magnifique Roi, qu'en ce Magistère
(a) De l'oeuv. des Sages.
(b) Entret. du Roi Calid.
" tien
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
529
" rien n'est animé, rien ne naît, & rien ne croît
" qu'après la noirceur de la putréfaction, &
" après avoir souffert, par un combat mutuel, de
" l'altération & du changement. Ce qui a fait
" dire au Sage, que toute la force du Magistère
" n'est qu'après la pourriture. "
Nicolas Flamel (
a), qui a employé l'allégorie
du Dragon, dit aussi: " Au même temps la matière
" se dissout, se corrompt, noircit, & conçoit
" pour engendrer; parce que toute corruption
" est génération, & l'on doit toujours souhaiter
" cette noirceur.... Certes qui ne voit
" cette noirceur durant les premiers jours de la
" pierre! quelle autre couleur qu'il voie, il manque
" entièrement au Magistère, & ne le peut
" plus parfaire avec ce chaos; car il ne travaille
" pas bien, ne putréfiant point. " Basile Valentin
en traite dans ses douze Clefs; Riplée dans les
douze Portes, enfin tous les autres Philosophes
qu'il serait trop long de citer. Les Anciens ayant
observé que la dissolution se faisait par l'humidité
& la putréfaction, ou le noir étant leur Saturne,
ils avaient coutume de mettre un Triton
sur le Temple de ce fils du Ciel & de la Terre;
& l'on sait que Triton avait un rapport immédiat
avec Nérée. Majer (
b) nous assure que les
premières monnaies furent frappées sous les auspices
de Saturne, & qu'elles portaient pour empreinte
une brebis & un vaisseau; ce qui faisait
allusion à la Toison d'or & à la navire Argo.
(a) Explicat. des fig.
(b) Arcana arcanissima, l. 2.
I. Partie.
L l
@
530 FABLES
Les Auteurs qui ont prétendu qu'Hercule n'employa
point la violence pour emporter les Pommes
d'or, mais qu'il les reçut de la main d'Atlas,
n'ont pas sans doute fait attention que la Fable
dit positivement qu'il fallait, pour y parvenir,
tuer ce Dragon effroyable qui gardait l'entrée du
Jardin. Mais & ceux qui sont de ce sentiment,
& ceux qui sont d'une opinion contraire, ont également
raison. Les rôles pleins de supercherie
que Pérécide (
a) fait jouer à Hercule & à Atlas
dans cette occasion, sont trop indignes d'eux,
trop mal combinés pour mériter qu'on en fasse
mention. Hercule usa de violence en tuant le
Dragon, dans le sens & de la manière que nous
l'avons dit; & l'on peut dire aussi qu'il reçut les
Pommes de la main d'Atlas, en ce que ce prétendu
Roi de Mauritanie ne signifie autre chose
que le rocher dans lequel il fut changé, c'est-à-
dire, le rocher ou la pierre des Philosophes, de
laquelle se forme l'or des Sages, que quelques
Philosophes ont appelé fruit du Soleil ou Pommes
d'or.
Mais quelle raison les Philosophes anciens &
modernes ont-ils pu avoir de feindre des Pommes
d'or? Cette idée doit venir assez naturellement
à un homme qui sait que les filons des
mines s'étendent sous terre à peu près comme les
racines des arbres. Les substances sulfureuses
& mercurielles se rencontrant dans les pores &
les veines de la terre & des rochers, se coagulent
pour former les minéraux & les métaux, de même
(a) Schol. Apollon l. 4. Argon.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
531
que la terre & l'eau imprégnées de différents sels
fixes & volatils, concourent au développement
des germes, & à l'accroissement des végétaux.
Cette allégorie des arbres métalliques est donc
prise de la nature même des choses.
Presque tous les Philosophes Hermétiques ont
parlé de ces arbres minéraux. Les uns se sont
expliqués d'une façon, les autres d'une autre;
mais de manière que tous concourent à toucher
au même but. " Le grain fixe, dit Flamel (
a),
" est comme la pomme, & le mercure est l'arbre;
" il ne faut donc pas séparer le fruit de
" l'arbre avant sa maturité, parce qu'il ne pourrait
" y parvenir faute de nourriture.... Il faut
" transplanter l'arbre, sans lui ôter son fruit,
" dans une terre fertile, grasse & plus noble,
" qui fournira plus de nourriture au fruit dans
" un jour, que la première terre ne lui en aurait
" fourni en cent ans, à cause de l'agitation continuelle
" des vents. L'autre terre étant proche
" du Soleil, perpétuellement échauffée par ses
" rayons, & abreuvée sans cesse de rosée, fait
" végéter & croître abondamment l'arbre planté
" dans le Jardin Philosophique. " Quelque marqué
que soit le rapport de cette allégorie de Flamel,
avec celle du Jardin des Hespérides, celle
du Cosmopolite est encore plus précise. " Neptune,
" dit-il (
b), me conduisit dans une prairie,
" au milieu de laquelle était un Jardin
" planté de divers arbres très remarquables. Il
" m'en montra sept entre les autres qui avaient
| (a) Loc. cit. | (b) Parabole.
|
L l ij
@
532 FABLES
" leurs noms particuliers, & m'en fit remarquer
" deux de ces sept, beaucoup plus beaux & plus
" élevés: l'un portait des fruits qui brillaient
" comme le Soleil, & ses feuilles étaient comme
" de l'or; l'autre produisait des fruits d'une
" blancheur qui surpasse celle des lys, & ses
" feuilles ressemblaient à l'argent le plus fin.
" Neptune appelait le premier
Arbre solaire,
" & l'autre
Arbre lunaire. " Un autre Auteur
a intitulé son traité sur cette matière:
Arbor
solaris. Ou le trouve dans le sixième Tome du
Théâtre chimique.
Après un rapport si palpable, pourrait-on se
persuader que ces allégories anciennes & modernes
n'aient pas le même objet? & si elles ne
l'avaient pas en effet, comment serait-il arrivé
que les Philosophes Hermétiques les ayant employées
pour expliquer leurs opérations & la matière
du Magistère, elles soient entr'elles si conformes?
On dira peut-être, ce ne sont pas les
Poètes qui ont puisé leurs fables chez les Philosophes;
ce sont ces derniers qui ont pris leurs
allégories dans les fables des Poètes, Mais si les
choses étaient ainsi, & que les Poètes n'aient
eu en vue que l'histoire ancienne, ou la morale,
comment la suite successive de toutes les circonstances
des actions rapportées par les Poètes,
les circonstances de presque toutes les fables se
trouvent-elles précisément propres à expliquer
allégoriquement tout ce qui se passe successivement
dans les opérations de l'oeuvre? & comment
peut-on expliquer l'un par l'autre? S'il
n'y avait qu'une ou deux fables qui pussent s'y
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
533
rapporter, on dirait peut-être qu'en leur donnant
la torture à la manière des Mythologues portés
pour l'historique ou le moral, on pourrait les
faire venir au grand oeuvre tant bien que mal;
mais qu'il n'y en ait pas une seule des anciennes
Egyptiennes & Grecques qui ne puissent s'expliquer
jusqu'aux circonstances mêmes qui paraissent
les moins intéressantes aux autres Mythologues,
& qui se trouvent nécessaires dans
mon système; c'est un argument que nos Mythologues
auraient bien de la peine à résoudre.
Orphée & les anciens Poètes ne se sont cependant
pas proposé de décrire allégoriquement la
suite entière de l'oeuvre dans chaque fable, & plusieurs
Philosophes Hermétiques n'en ont aussi
décrit que la partie qui les frappait le plus. L'un
n'a eu en vue que de faire allusion à ce qui se
passe dans l'oeuvre du soufre; l'autre dans les
opérations de l'élixir; un troisième n'a parlé que
de la multiplication. Quelquefois, pour donner
le change, ces derniers ont entremêlé des opérations
de l'un & de l'autre oeuvre. C'est ce qui les
rend si inintelligibles à ceux qui ne savent pas
faire cette distinction; c'est aussi ce qui fait qu'on
trouve souvent des contradictions apparentes dans
leurs ouvrages, lorsqu'on les compare les uns avec
les autres. Par exemple, un Philosophe Hermétique,
en parlant des matières qui entrent dans
la composition de l'élixir, dit qu'il en faut plusieurs,
& celui qui parle de la composition du
soufre, assure qu'il n'en faut qu'une. Ils ont raison
tous deux; il suffirait, pour les accorder, de
faire attention qu'ils ne parlent pas des mêmes
L I iij
@
534 FABLES
circonstances de l'oeuvre. Ce qui contribue à confirmer
l'idée de contradiction que l'on y remarque,
c'est que la description des opérations est
souvent la même dans l'un & dans l'autre, mais
ils ont encore raison en cela, puisque Morien,
l'un d'entr'eux, nous assure avec beaucoup d'autres
Philosophes, que le second oeuvre, qu'il appelle
disposition, est tout semblable au premier
quant aux opérations.
On doit juger des fables de la même façon.
Les travaux d'Hercule pris séparément, ne font
pas allusion à tous les travaux de l'oeuvre; mais
la conquête de la Toison d'or le renferme dans
son entier. C'est pourquoi l'on voit reparaître
plusieurs fois dans cette dernière fiction des
faits différents en eux-mêmes quant aux lieux &
aux actions, mais qui, pris dans le sens allégorique,
ne signifient que la même chose. Les lieux
par lesquels il était tout naturel que les Argonautes
passassent pour retourner dans leur pays, n'étant
plus propres à exprimer ce qu'Orphée avait en
vue, il en a feint d'autres qui n'ont jamais existé,
ou a feint qu'ils avaient passé par des lieux connus,
mais qu'il leur était impossible de trouver sur
leur route. Cette remarque a lieu pour les autres,
comme nous le verrons dans la suite. La propriété
que Midas avait reçu de Bacchus de changer
en or tout ce qu'il touchait, n'est qu'une
allégorie de la projection ou transmutation des
métaux en or. L'art nous fournit tous les jours
dans le règne végétal des exemples de transmutation,
qui prouve la possibilité de celle des métaux.
Ne voyons-nous pas qu'un petit oeil pris
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
535
sur un arbre franc, & enté sur un sauvageon,
porte des fruits de la même espèce que ceux de
l'arbre d'où l'oeil a été tiré? Pourquoi l'art ne
réussirait-il pas dans le règne minéral en fournissant
aussi l'oeil métallique au sauvageon de la
Nature, & en travaillant avec elle? La Nature
emploie un an entier pour faire produire à un
pommier des feuilles, des fleurs & des fruits.
Mais si au commencement de Décembre, avant
les gelées, on coupe d'un pommier une petite
branche à fruit, & que l'ayant mise dans de l'eau
dans une étuve, on la verra dans peu de jours
pousser des feuilles & des fleurs. Que font les
Philosophes? ils prennent une branche de leur
pommier Hermétique; ils la mettent dans leur
eau, & dans un lieu modérément chaud; elle
leur donne des fleurs & des fruits dans son temps.
La Nature aidée de l'art abrège donc la durée de
ses opérations ordinaires. Chaque règne a ses procédés,
mais ceux que la Nature met en usage
pour l'un justifient ceux de l'autre, parce qu'elle
agit toujours par une voie simple & droite; l'art
doit l'imiter: mais il emploie divers moyens
quand il s'agit de parvenir à des buts différents.
La fable des Hespérides est une preuve que
le Philosophe Hermétique doit consulter la nature
avant de travailler, & imiter ses procédés
dans ses opérations, s'il veut, comme Hercule,
réussir à enlever les Pommes d'or. C'est dans ce
même Jardin que fut cueillie la pomme, première
semence de la guerre de Troye. Vénus y
prit aussi celles dont elle fit présent à Hyppomene
pour arrêter Atalante dans sa course. Nous expliquerons
L l iv
@
536 FABLES
cette dernière fable dans le Chapitre suivant;
& nous réservons l'autre pour le sixième
Livre.
=================================
CHAPITRE
III.
Histoire d'Atalante.
L A fable d'Atalante est tellement liée avec
celle du Jardin des Hespérides, qu'elle en dépend
absolument, puisque Vénus y prit les
pommes qu'elle donna à Hyppomene. Ovide
avait sans doute appris de quelque ancien Poète
que Vénus avait cueilli ces Pommes dans le champ
Damaséen de l'Ile de Chypre (
a). L'inventeur
de cette circonstance a fait allusion à l'effet de
ces pommes? puisque le nom du champ où l'on
suppose qu'elles croissent, signifie, vaincre,
dompter, de δαμαζω,
subigo, domo; qualité qu'ont
les Pommes d'or du Jardin Philosophique; ce
qui est pris de la nature même de la chose, comme
nous le verrons ci-après.
On a varié sur les parents de cette Héroïne,
les uns la disant avec Apollodore fille de Jasus,
& les autres filles de Schaenée, Roi d'Arcadie.
Quelques Auteurs ont même supposé une autre
Atalante, fille de Ménalion, qu'ils disent avoir
été si légère à la course, qu'aucun homme, quelque
vigoureux qu'il fût, ne pouvait l'atteindre.
(a) Métam. l. 10. Fab. II.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
537
M. l'Abbé Banier semble la distinguer de celle
qui assista à la chasse du Sanglier de Calydon,
mais les Poètes la font communément fille de
Schaenée, Roi de Schyrre. Elle était vierge,
d'une beauté surprenante. Elle avait résolu de
conserver sa virginité (
a), parce qu'ayant consulté
l'Oracle pour savoir si elle devait se marier,
il lui répondit qu'elle ne devait pas se lier
avec un époux, mais qu'elle ne pourrait cependant
l'éviter. Sa beauté lui attira beaucoup d'amans;
mais elles les éloignait tous par les conditions
dures qu'elle imposait à ceux qui prétendaient
à l'épouser. Elle leur proposait de disputer
avec elle à la course, à condition qu'ils courraient
sans armes; qu'elle les suivrait avec un javelot,
& que ceux qu'elle pourrait atteindre avant d'être
arrivés au but, elle les percerait de cette arme;
mais que le premier qui y arriverait avant elle,
serait son époux. Plusieurs le tentèrent, & y périrent.
Hyppomene, arrière-petit-fils du Dieu des
Eaux (
b), frappé lui-même de la valeur connue,
de la beauté d'Atalante, ne fut point rebuté par
le malheur des autres poursuivants de cette valeureuse
fille. Il invoqua Vénus, & en obtint trois
pommes d'or. Muni de ce secours, il se présenta
pour courir avec Atalante aux mêmes conditions
que les autres. Comme l'amant, suivant la convention,
passait devant, Hyppomene en courant
laissa tomber adroitement ces trois pommes à quelque
distance l'une de l'autre, & Atalante s'étant
amusée à les ramasser, il eut toujours l'avance, &
| (a) Ovid. loc. cit. | (b) Ibid.
|
@
538 FABLES
arriva le premier au but. Ce stratagème l'ayant
ainsi rendu vainqueur, il épousa cette Princesse.
Comme elle aimait beaucoup la chasse, elle prenait
souvent cet exercice. Un jour qu'elle s'y
était beaucoup fatiguée, elle se sentit atteinte
d'une soif violente auprès d'un Temple d'Esculape.
Elle frappa un rocher, dit la fable, & en fit
saillir une source d'eau fraîche, dont elle se désaltéra.
Mais ayant dans la suite profané avec
Hyppomene un Temple de Cybèle, il fut changé
en Lion, & Atalante en Lionne.
Quelqu'envie que l'on puisse avoir de regarder
cette fiction comme une histoire véritable, toutes
les circonstances ont un air si fabuleux, que M.
l'Abbé Banier lui-même s'est contenté de rapporter
ce qu'en disent divers Auteurs, sans en
faire aucune application. Ceux qui trouvent dans
toutes les fables des règles pour les moeurs,
réussirent-ils mieux en disant que celle-ci est le
portrait de l'avarice & de la volupté? que cette
vitesse à la course indique l'inconstance qui ne
peut être fixée que par l'appât de l'or? & que
leur métamorphose en animaux, fait voir l'abrutissement
de ceux qui se livrent sans modération
à la volupté? Quelque peu vraisemblables que
soient ces explications, combien d'autres circonstances
trouve-t-on dans cette fiction qui les
démentent, & qui ne sauraient s'y ajuster? Mais
il n'en est aucune qui devienne difficulté dans
mon système.
Atalante a Schaenée pour père, ou une plante
qui croît dans les marais, de σχοι̑νος,
juncus; elle
était vierge & d'une beauté surprenante, si légère
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
539
la course, qu'elle parut à Hyppomene courir aussi
vite que vole une biche ou un oiseau:
| | . . . . . . . Dum talia secum
|
| | Exigit Hyppomenes, passu volat alite virgo.
|
| | Quae quanquàm Scythica non segnius ire sagitta
|
| | Aonio visa est Juveni.
|
| | Ovid. loc. cit.
|
L'eau mercurielle des Philosophes a toutes ces
qualités; c'est une vierge ailée, extrêmement
belle (
a), née de l'eau marécageuse de la mer,
ou du lac Philosophique. Elle a des joues vermeilles,
& se trouve issue de sang royal, telle
qu'Ovide, dans l'endroit cité, nous représente
Atalante:
Inque puellari corpus candore, ruborem
Traxerat.
Rien de plus volatil que cette eau mercurielle;
il n'est donc pas surprenant qu'elle surpasse tous
ses Amans à la course. Les Philosophes lui donnent
même souvent les noms de flèches & d'oiseaux.
C'était avec de telles flèches qu'Apollon
tua le serpent Python; Diane les employait à la
chasse, & Hercule dans les combats qu'il avait
à soutenir contre certains monstres; la même
raison a fait supposer qu'Atalante tuait avec un
javelot, & non avec une pique, ceux qui couraient
| (a) Recipe Virginem | niceo colore genae prodent,
|
| alatam, optimè lotam & | Espagnet, Arcan. Hermet.
|
| mundatam... tinctae pu- | Philosoph. opus. Can. 58.
|
@
540 FABLES
devant elle, Hyppomene fut le seul qui
la vainquit, non-seulement parce qu'il était descendu
du Dieu des Eaux, par conséquent de
même race qu'Atalante, mais avec le secours des
pommes d'or du Jardin des Hespérides, qui ne
sont autre chose que l'or ou la matière des Philosophes
fixée & fixative. Cet or est seul capable
de fixer le mercure des Sages en le coagulant, &
le changeant en terre. Atalante court; Hyppomene
court à cause d'elle, parce que c'est une
condition sans laquelle il ne pouvait l'épouser.
En effet, il est absolument requis dans l'oeuvre
que le fixe soit premièrement volatilisé, avant
de fixer le volatil; & l'union des deux ne peut
par conséquent se faire avant cette succession d'opérations,
c'est pourquoi l'on a feint qu'Hyppomene
avait laissé tomber ses pommes de distance
en distance.
Atalante enfin devenue amoureuse de son vainqueur,
l'épouse, & ils vivent ensemble en bonne
intelligence; ils sont même inséparables, mais
ils s'adonnent encore à la chasse; c'est-à-dire,
qu'après que la partie volatile est réunie avec la
fixe, le mariage est fait; ce fameux mariage dont
les Philosophes parlent dans tous leurs Traités (
a).
Mais comme la matière n'est pas alors absolument
fixe, on suppose Atalante & Hyppomene encore
adonnés à la chasse. La soif dont Atalante est
| (a) D'Espagnet, Can. | L'Auteur anonyme du
|
| 58. | Traité, Consilium conjugii
|
| Morien, Entretien du | massae Solis & Lunae; The-
|
| Roi Calid, 2. partie. | saurus Philosophiae, & tant
|
| Flamel, Désir désiré. | d'autres.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
541
atteinte, est la même que celle dont brûlaient
Hercule & les Argonautes auprès du Jardin des
Hespérides; & ce prétendu Temple d'Esculape
n'en diffère tout au plus que de nom. Hercule
dans le même cas fit sortir, comme Atalante,
une source d'eau vive d'un rocher, mais à la
manière des Philosophes, dont la pierre se change
en eau. Car, comme dit Synésius (
a), tout notre
art consiste à savoir tirer l'eau de la pierre ou de
notre terre, & à remettre cette eau sur sa terre.
Riplée s'explique à peu près dans les mêmes termes:
" Notre art produit l'eau de la terre, &
" l'huile du rocher le plus dur. " Si vous ne
" changez notre pierre en eau, dit Hermès (
b),
" & notre eau en pierre, vous ne réussirez pas. "
Voilà la fontaine du Trévisan, & l'eau vive des
Sages. Synésius que nous venons de citer, avait
reconnu dans l'oeuvre une Atalante & un Hyppomene,
lorsqu'il dit (
c): " Cependant, s'ils
" pensaient m'entendre sans connaître la nature
" des éléments & des choses créées, & sans avoir
" une notion parfaite de notre riche métal, ils
" se tromperaient, & travailleraient inutilement.
" Mais, s'ils connaissent les natures qui
fuient,
" & celles qui
suivent, ils pourront, par la grâce
" de Dieu, parvenir où tendent leurs désirs. "
Michel Majer a fait un traité d'emblèmes Hermétiques,
qu'il a intitulé en conséquence
Atalanta
fugiens, &c.
Ceux d'entre les Anciens qui ont dit qu'Hyppomene
(a) Sur l'oeuvre des Philosophes.
(b) Sept Chap.
(c) Loc. cit.
@
542 FABLES
était fils de Mars, ne sont point contraires
dans le fond à ceux qui le disent descendu
de Neptune (
a), puisque le Mars Philosophique
se forme de la terre provenue de l'eau des Sages,
qu'ils appellent aussi leur mer. Cette matière fixe
est proprement le Dieu des Eaux; d'elle est composée
l'Ile de Délos, que Neptune, dit-on, fixa
pour favoriser la retraite & l'accouchement de
Latone, qui y mit au monde Apollon & Diane;
c'est-à-dire la pierre au blanc & la pierre au
rouge, qui sont la Lune & le Soleil des Philosophes,
& qui ne diffèrent point d'Atalante changée
en Lionne, & d'Hyppomene métamorphosé
en Lion. Ils sont l'un & l'autre d'une nature
ignée, & d'une force à dévorer les métaux imparfaits
représentés par les animaux plus faibles
qu'eux, & à les transformer en leur propre
substance comme fait la poudre de projection
au blanc & au rouge, qui transmue ces bas métaux
en argent ou en or, suivant sa qualité. Le
Temple de Cybèle où se fit la profanation qui
occasionna la métamorphose, est le vase Philosophique,
dans lequel est la terre des Sages, mère
des Dieux Chimiques.
Quoiqu'Apollodore ait suivi une tradition un
| (a) | Jam solitos poscunt cursus, populusque paterque,
|
| | Cùm me sollicita proles Neptunia voce
|
| | Invocat Hyppomenes.
|
| | Ovid. métam. l. x. fab. XI.
|
| | Namque mihi genitor Megareus, Onchestus, & illi
|
| | Est Neptunus avus, pronepos ego Regis aquarum.
|
| | Ibid.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
543
peu différente de celle que nous venons de rapporter,
le fond en est le même, & s'explique aussi
facilement. Suivant cet Auteur, elle fut exposée
dès sa naissance dans un lieu désert, trouvée &
élevée par des chasseurs; ce qui lui fit prendre
beaucoup de goût pour la chasse. Elle se trouva
à celle du monstrueux Sanglier de Calydon, &
ensuite aux combats & aux jeux institués en l'honneur
de Pélias, où elle lutta contre Pélée, &
remporta le prix. Elle trouva depuis ses parents,
qui la pressant de se marier, elle consentit d'épouser
celui qui pourrait la vaincre à la course,
ainsi qu'on l'a dit.
Le désert où Atalante est exposée, est le lieu
même où se trouve la matière des Philosophes,
fille de la Lune, suivant Hermès (
a): In depopulatis
terris invenitur, Sol est ejus pater, &
mater Luna, comme Atalante avait Ménalion
pour mère, qui semble venir de μήνη,
Luna
& de λήιον,
seges. Les chasseurs qui la trouvèrent,
sont les Artistes auxquels Raymond Lulle (
b)
donne le nom de Chasseurs dans cette circonstance
même.
Cùm venatus fueris eam (materiam)
à terrâ noli ponere in ea aquam, aut pulverem,
aut aliam quamcumque rem. L'Artiste en
prend soin, il la met dans le vase, & lui donne
le goût de la chasse, c'est-à-dire, la dispose à la
volatilisation; quand elle fut en âge de soutenir
la fatigue, & qu'elle fut exercée, elle assista à la
chasse du Sanglier de Calydon, c'est-à-dire, au
(a) Tab. Smarag.
(b) Theoricâ Testam. c. 18.
@
544 FABLES
combat qui se donne entre le volatil & le fixe,
où le premier agit sur le second, & le surmonte
comme Atalante blessa le premier d'une
flèche
le fier animal, & fut cause de sa prise; c'est pourquoi
on lui en adjugea la hure & la peau. A ce
combat succède la dissolution & la noirceur, représentées
par les combats institués en l'honneur
de Pélias, comme nous le verrons dans le quatrième
Livre. Enfin après y avoir remporté le
prix contre Pélée, elle retrouva ses parents; c'est-
à-dire, qu'après que la couleur noire a disparu,
la matière commence à se fixer, & à devenir
Lune & Soleil des Philosophes, qui sont les
père & mère de leur matière. Le reste a été expliqué
ci-devant. Ce que je viens de dire de la
guerre de Calydon semblerait exiger que j'entrasse
dans un plus grand débat à ce sujet; mais
cette fable n'étant pas de la nature de celles que
je me suis proposé d'expliquer dans ce second
Livre, à cause de leur rapport plus apparent avec
l'Art Hermétique, je n'en ferai pas une mention
plus étendue.
=================================
CHAPITRE
IV.
La Biche aux cornes d'or.
L 'HISTOIRE de la prise de la Biche aux cornes
d'or & aux pieds d'airain, est si manifestement
une fable, qu'aucun Mythologue, je pense,
ne se mettra en tête de la traiter autrement. M.
l'Abbé
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
545
l'Abbé Banier (
a) a bien senti lui-même que des
cornes, & qui plus est des cornes d'or données
à une biche, qui n'en porte d'aucune espèce,
formaient une circonstance qui rend l'histoire au
moins allégorique, & que les pieds d'airain devaient
faire allusion à quelque chose; mais il a
rapporté simplement le fait des cornes sans y
donner aucune explication, quelqu'envie qu'il
eût de donner cette fiction pour une histoire véritable.
Il aurait bien fait de se taire aussi sur
les pieds d'airain. " Hercule, dit-il, ayant poursuivi
" pendant un an une Biche qu'Eurysthée
" lui avait ordonné de lui amener en vie, on
" publia dans la suite qu'elle avait les pieds d'airain;
" expression figurée, qui marquait la vitesse
" avec laquelle elle courait. " Le Lecteur
pensera-t-il avec ce Mythologue que des pieds
d'airain soient très propres à donner de la légèreté
à un animal & à augmenter sa vitesse? Pour moi
si je voulais expliquer cette fable dans le système
de ce Savant, j'aurais supposé, au contraire, que
l'Auteur de cette fiction avait feint ces pieds d'airain
pour rendre le fait plus croyable; non pas
quant aux pieds d'airain en eux-mêmes, mais
pour donner à entendre figurativement, que cette
Biche était d'une nature beaucoup plus pesante
que les Biches ne le sont communément; par
conséquent bien moins légère à la course, & plus
facile à être prise par un homme qui la poursuivait.
Mais cette difficulté levée, il reste encore celle
(a) T. III. p. 276.
I. Partie.
M m
@
546 FABLES
des cornes d'or; celle de la poursuite d'une année
entière; celle de ne pouvoir être tuée par
aucune arme, ni prise à la course par aucun homme
qu'un Héros tel qu'Hercule, enfin toutes les
autres circonstances de cette fiction. Une histoire
de cette espèce deviendrait un conte puéril, &
un fait très peu digne d'être mis au nombre des
travaux d'un si grand Héros, s'il ne renfermait
quelques mystères.
Cette Biche était, dit-on, consacrée à Diane.
Elle habitait le mont Ménale; il n'était pas permis
de la chasser aux chiens, ni à l'arc; il fallait
la prendre à la course, en vie, & sans perte de
son sang. Eurysthée commanda à Hercule de la
lui amener. Hercule la poursuivit sans relâche
un an entier, & l'attrapa enfin dans la forêt
d'Artémise, consacrée à Diane, lorsque cet animal
était sur le point de traverser le fleuve Ladon.
La Biche est un animal des plus vîtes à la course,
& aucun homme ne pourrait se flatter de
l'atteindre. Mais celle-ci avait des cornes d'or &
des pieds d'airain; elle en était moins leste, &
par conséquent plus aisée à prendre; & malgré
cela il fallait un Hercule. Dans toute autre circonstance,
celui qui se serait avisé de prendre une
Biche consacrée à Diane, dans les bois de cette
Déesse, &c. aurait infailliblement encouru l'indignation
de la soeur d'Apollon, extrêmement
jalouse de ce qui lui appartenait, & punissant
sévèrement ceux qui lui manquaient. Mais dans
celle-ci Diane semble avoir agi de concert avec
Alcide, quoiqu'elle parût faire pour fournir matière
aux travaux de ce Héros. Le Lion Néméen,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
547
le sanglier d'Erymante en sont des preuves. Hercule
qui lançait des flèches contre le Soleil même,
aurait-il à craindre le courroux de Diane?
mais quelque téméraire qu'il eût pu être, lui qui
était dans le monde pour le purger des monstres
& des malfaiteurs qui l'infestaient, auraient-ils osé
s'en prendre aux Dieux, s'il avait regardé ces
Dieux comme réels, & s'il n'avait su qu'ils
étaient de nature à pouvoir être attaqués impunément
par des hommes? Il brave Neptune,
Pluton, Vulcain, Junon. Tous cherchent à lui
nuire, à lui donner de l'embarras, & il s'en tire.
Mais tels sont les Dieux fabriqués par l'Art Hermétique,
ils donnent de la peine à l'Artiste
mais celui-ci les poursuit tout-à-coup de flèches où
de massue, & vient à bout d'en faire ce qu'il se
propose. Dans la poursuite qu'il fait de cette
Biche, il n'emploie pas de telles armes; mais
l'or même dont les cornes de cet animal sont
faites, & ses pieds d'airain favorisent son entreprise.
C'est en effet ce qu'il faut dans l'Art chimique,
où la partie volatile, figurée par la course
légère de la Biche, est volatile au point, qu'il
ne faut rien moins qu'une matière fixe comme
l'or pour la fixer. L'Auteur du Rosaire a employé
figurativement des expressions qui signifient la
même chose, lorsqu'il a dit: " L'argent-vif volatil
" ne sert de rien, s'il n'est mortifié avec
" son corps; ce corps est de la nature du
Soleil. "
" Deux animaux sont dans notre forêt, dit un
" ancien Philosophe Allemand (
a), l'un vif,
(a) Rythmi German.
M m ij
@
548 FABLES
" léger, alerte, beau, grand & robuste; c'est
" un Cerf, l'autre est la Licorne. "
Basile Valentin, dans une allégorie sur le Magistère
des Sages, s'exprime ainsi: " Un âne
" ayant été enterré, s'est corrompu & putréfié
" il en est venu un cerf ayant des cornes d'or
" & des pieds d'airain beaux & blancs; parce
" que la chose dont la tête est rouge, les yeux
" noirs & les pieds blancs, constitue le Magistère.
" " Les Philosophes parlent souvent du
laton ou leton qu'il faut blanchir. Ce laton ou
la matière parvenue au noir par la putréfaction,
est la base de l'oeuvre. Blanchissez le
laton, &
déchirez vos livres, dit Morien; l'azoth & le
laton
vous suffisent. On a donc feint avec raison
que cette Biche avait des pieds d'airain. De cet
airain étaient ces vases antiques que quelques
Héros de la fable offrirent à Minerve; le Trépied
dont les Argonautes firent présent à Apollon;
l'instrument au bruit duquel Hercule chassa
les oiseaux du lac Stymphale; la tour dans laquelle
Danaë fut renfermée, &c.
Tout dans cette fable a un rapport immédiat
avec Diane. La Biche lui est consacrée; elle habite
sur le mont Ménale, ou pierre de la Lune,
de μη̑νη,
luna, & de λα̑ας,
lapis; elle fut prise
dans la forêt Artémise qui signifie aussi Diane.
La Lune & Diane ne sont qu'une même chose,
& les Philosophes appellent
Lune la partie volatile
ou mercurielle de leur matière.
Lunam Philosophorum
sive eorum mercurium, qui mercurium
vulgarem dixerit, aut sciens fallit, aut ipse fal-
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
549
litur (
a). Ils nomment aussi Diane leur matière
parvenue au blanc:
Viderunt illam sine veste Dianam
hisce elapsis annis (sciens loquor) multi &
supremae & infimae sortis homines, dit le Cosmopolite
dans la Préface à ses douze Traités. C'est
alors que la Biche se laisse prendre, c'est-à-dire,
la matière de volatile qu'elle était devient fixe.
Le fleuve Ladon fut le terme de sa course, parce
qu'après la circulation longue elle se précipite
au fond du vase dans l'eau mercurielle, où le
volatil & le fixe se réunissent. Cette fixité est
désignée par le présent qu'Hercule en fait à Eurysthée;
car Eurysthée vient d'Εὐρύς,
latus, amplus,
& de στάω,
sto, maneo. Comme on a fait
Εὐρυσθενὴς,
firmiter stans, ou
potens, d'Εὐρυς,
latus,
& de σδένος,
robur. C'est donc comme si l'on disait
que l'Artiste, après avoir travaillé à fixer la matière
lunaire pendant le temps requis, qui est celui
d'un an, il réussit à en faire leur Diane, ou à
parvenir au blanc, & lui donne ensuite le dernier
degré de fixité signifié par Eurysthée. Ce
terme d'un an ne doit pas s'entendre d'une année
commune, mais d'une année Philosophique,
dont les saisons ne sont pas non plus les saisons
vulgaires. J'ai expliqué ce que c'était dans le
Traité Hermétique qui se trouve au commencement
de cet Ouvrage, & dans le Dictionnaire
qui lui sert de Table.
Cette poursuite d'un an aurait dû faire soupçonner
quelque mystère caché sous cette fiction.
Mais les Mythologues n'étant pas au fait de ce
(a) D'Espagn. Can. 44.
M m iij
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550 FABLES
mystère, n'ont pu y voir que du fabuleux. Chaque
chose a un temps fixe & déterminé pour parvenir
à sa perfection. La Nature agit toujours
longuement, & quoique l'Art puisse abréger les
opérations, il ne réussirait pas s'il en précipitait
trop les procédés. Au moyen d'une chaleur douce,
mais plus vive que celle de la Nature, on peut
prématurer une fleur ou un fruit; mais une chaleur
trop violente brûlerait la plante, avant
qu'elle eût pu produire ce qu'on en attendait.
Il faut plus de patience & de temps dans l'Artiste,
que de travail & de dépense, dit d'Espagnet (
a).
Riplée nous assure d'ailleurs (
b) & beaucoup
d'autres, qu'il faut un an pour parvenir à la perfection
de la pierre au blanc, ou la Diane des
Philosophes, que cet Auteur appelle
chaux. " Il
" nous faut, dit-il, un an, pour que notre chaux
" devienne fusible & fixe, & prenne une couleur
" permanente " Zacharie & le plus grand nombre
des Philosophes disent qu'il faut 90 jours,
& autant de nuits pour pousser l'oeuvre au rouge
après le vrai blanc, & 275 jours pour parvenir
à ce blanc; ce qui fait un an entier, auquel Trévisan
ajoute sept jours.
Quelques Mythologues ont fait de cette fable
une application assez extraordinaire. Hercule,
disent-ils, figure le Soleil, qui fait son cours
tous les ans. Mais quand il faut dire qu'elle est
cette Biche que le Soleil poursuit, ils restent en
chemin; tant il est vrai que toute explication fausse
cloche toujours par quelqu'endroit.
| (a) Can. 35. | (b) 12 Portes.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
551
=================================
CHAPITRE
V.
Midas.
Q UOIQUE la fable de Midas ne renferme
pas une seule circonstance qu'on puisse avec
fondement regarder comme historique, M. l'Abbé
Banier prétend que tout en est vrai (
a). « C'est
" ainsi, dit ce Mythologue, que les Grecs se
" plaisaient à travestir l'histoire en fables ingénieuses.
" Je dis l'histoire, car c'en est une véritable
" " Les Auteurs de cette fiction ne pourraient-ils
pas dire de M. l'Abbé Banier avec plus
de raison: C'est ainsi que ce Savant travestit en
histoire ce qui ne fut jamais qu'un fruit de notre
imagination; car l'histoire prétendue de Midas
est une fable pure. En effet, tous les Auteurs de la
pièce ne sont-ils pas imaginaires? Nous avons
donné Cybèle, mère de Midas, pour mère des
Dieux, & il plaît à ce Mythologue d'en faire
une Reine de Phrygie, fille de Dindyme & de
Méon, Roi de Phrygie & de Lydie. Silène était
pour nous le nourricier du Dieu Bacchus qui
n'exista jamais, il le métamorphose en Philosophe
aussi célèbre par sa science que par son ivrognerie.
Je sais bien que plusieurs anciens Auteurs
sont de son sentiment, & qu'ils ne regardent cette
ivresse dont on a tant parlé, que comme une
ivresse mystérieuse, qui signifiait que Silène était
(a) Mythol. T. II. p. 596.
M m iv
@
552 FABLES
profondément enseveli dans ses spéculations. Cicéron,
Plutarque & bien d'autres encore avaient
conçu de lui une idée à peu près semblable; mais
les uns ne parlent que d'après les autres, & lorsqu'on
remonte à la source, on ne voit Silène que
comme un véritable ivrogne, père nourricier du
Dieu Bacchus.
La singularité même de l'aventure qui livra
Silène, à Midas, & ce qui en résulta ne peut
être regardé que comme une pure fiction. Y a-t-il
apparence que Midas, en tant que le plus avare
des hommes, eût prodigué du vin jusqu'à en
remplir une fontaine pour engager Silène d'en
boire avec excès, & l'avoir en sa possession? Un
avare n'aurait-il pas trouvé un moyen plus conforme
à son avarice, & fallait-il user d'un stratagème
aussi coûteux pour obtenir une chose aussi
aisée? Les façons dont Midas en usa envers Silène,
suivant ce qu'en rapporte M. l'Abbé Banier
(
a), détruisent même absolument l'idée de réalité.
" Silène, dit ce Mythologue, rôdait dans
" le pays, monté sur son âne, & s'arrêtait souvent
" près d'une fontaine pour cuver son vin,
" & se reposer de ses fatigues. L'occasion parut
" favorable à Midas: il fit jeter du vin dans
" cette fontaine, & mit quelques paysans en
" embuscade. Silène but un jour de ce vin avec
" excès, & ces paysans qui le virent ivre, se
" jetèrent sur lui, le lièrent avec des guirlandes
" de fleurs, & le menèrent ainsi au Roi. Ce
" Prince, qui était lui-même initié aux Mys"
(a) Loc. Cit. p. 395.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
553
tères de Bacchus, reçut Silène avec de grandes
" marques de respect, & après avoir célébré
" avec lui les Orgies pendant dix jours & dix
" nuits consécutives, & l'avoir entendu discourir
" sur plusieurs matières, le ramena à Bacchus.
" Ce Dieu, charmé de revoir son père nourricier,
" dont l'absence lui avait causé beaucoup d'inquiétudes,
" ordonna à Midas de lui demander
" tout ce qu'il voudrait. Midas qui était extrêmement
" avare, souhaita de pouvoir convertir
" en or tout ce qu'il toucherait; ce qui lui fut
" accordé. "
Si l'on en croit le même Auteur, Silène était
donc un Philosophe très savant, dont Midas
employa les lumières pour l'établissement de la
Religion, & les changements qu'il fit dans celle
des Lydiens. Et pour avoir un garant de la vérité
de cette histoire prétendue, il cite Hérodote (
a),
à qui il fait dire ce qu'il ne dit pas en effet.
Les autres explications sont si peu naturelles,
s'éloignent si fort du vraisemblable, que je ne
crois pas devoir les rapporter.
Si Silène était un Philosophe, quelle raison
peut avoir engagé de le supposer nourricier de
Bacchus? La Philosophie n'est-elle pas incompatible
avec l'ivresse? Un homme adonné habituellement
à ce vice, n'est aucunement propre aux
profondes spéculations que demande cette science.
Puisque ce Philosophe prétendu avait coutume
d'aller cuver son vin auprès de la fontaine où
il fut pris, était-il nécessaire de prendre tant de
(a) L. I. c. 14.
@
554 FABLES
mesures pour s'en saisir? Pensera-t-on avec le
Scholiaste d'Aristophane & M. l'Abbé Banier,
qu'on n'a feint que Midas avait des oreilles d'âne,
que parce que ce Prince avait partout des espions
qu'il interrogeait & écoutait avec attention? Dira-t-on
avec ce Mythologue, qu'il communiqua
sa vertu aurifique au fleuve Pactole, parce qu'il
obligeait ses sujets à ramasser l'or que les eaux
de ce fleuve entraînaient? Et s'il est vrai qu'il
était extrêmement grossier & stupide (
a), comment
avait-il assez d'esprit pour entreprendre de
donner des lois aux Lydiens, & d'instituer des
cérémonies religieuses (
b)? Pour s'accréditer
parmi ses peuples, & se faire regarder comme
un second Numa? Pour conduire un commerce
de manière à devenir si opulent, qu'on ait feint
qu'il changeait tout en or?
Telles sont les explications, ou plutôt les contradictions
de ce savant Mythologue, qui fait
ingénieusement faire usage de tous les Auteurs
pour parvenir à son but. Dans un endroit Midas
règne le long du fleuve Sangar; dans l'autre, c'est
le long du fleuve Pactole. Là, c'est un homme
grossier & stupide qui mérite en conséquence
qu'on feigne qu'il avait des oreilles d'âne: ici,
c'est un homme d'esprit, un génie vaste & étendu,
capable de grandes entreprises, digne d'être comparé
à Numa; & qui, ayant trouvé le secret de
savoir tout par ses espions, avait par-là donné
lieu de feindre qu'il portait des oreilles d'âne.
Les Poètes n'avaient pas trouvé un dénouement
| (a) T. II. p. 227. | (b) Ibid. p. 398.
|
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EGYPTIENNES ET GRECQUES.
555
si ingénieux à cette fiction. Ovide (
a) nous dit
qu'Apollon ne crut pas pouvoir mieux punir
Midas que de lui faire croître des oreilles d'âne,
pour faire connaître à tout le monde le peu de
discernement de ce Roi, qui avoir adjugé la victoire
à Pan sur ce Dieu de la Musique; ce qui
prouve assez clairement que les Historiens sont
assez mal entrés dans l'esprit des Poètes en voulant
nous donner Midas pour un homme d'esprit
& de génie. Mais prenons la chose de la manière
que les Poètes la racontent. Midas était,
disent-ils, un Roi de Phrygie qu'Orphée avait
initié dans le secret des Orgies. Bacchus allant
un jour voir ce pays-là, Silène son père nourricier
se sépara de lui, & s'étant arrêté auprès d'une
fontaine de vin dans un jardin de Midas, où
croissaient d'elles-mêmes les plus belles roses du
monde, Silène s'y enivra, & s'endormit. Midas
s'en étant aperçu, & sachant l'inquiétude où
l'absence de Silène avait jeté le fils de Sémélé;
il se saisit de Silène, l'environna de guirlandes
de fleurs de toutes espèces, & après lui avoir
fait l'accueil le plus gracieux qu'il lui fut possible,
il le reconduisit vers Bacchus. Il fut enchanté
de revoir son père nourricier; & voulant
reconnaître ce bienfait de Midas, il lui promit
de lui accorder tout ce qu'il lui demanderait.
Midas demanda que tout ce qu'il toucherait devint
or: ce qui lui fut accordé. Mais une telle
propriété lui étant devenue onéreuse, parce que
les mets qu'on lui servait pour sa nourriture, se
(a) Métam. l. II. Fab. 4.
@
556 FABLES
convertissaient en or dès qu'il les touchait, &
qu'il était sur le point de mourir de faim, il
s'adressa au même Dieu pour être délivré d'un
pouvoir si incommode. Bacchus y consentit,
& lui ordonna pour cet effet d'aller laver ses
mains dans le Pactole. Il le fit, & communiqua
aux eaux de ce fleuve la vertu fatale dont il de
débarrassait.
Quand on sait ce qui se passe dans l'oeuvre
Hermétique, lorsqu'on travaille à l'élixir, la fable
de Midas le représente comme dans un miroir.
On peut se rappeler que quand Osiris,
Denys ou Bacchus des Philosophes se forme, il
de fait une terre. Cette terre est Bacchus que l'on
feint visiter la Phrygie, à cause de sa vertu ignée,
brûlante & sèche, parce que φρυγια, veut dire
terra torrida & arrida, de φρύγω,
torreo, arefacio.
On suppose que Midas y règne; mais pour indiquer
clairement ce qu'on doit entendre par ce
Roi prétendu, on le dit fils de Cybèle ou de la
Terre, la même qu'on regardait comme mère
des Dieux, mais des Dieux Philosophico-Hermétiques.
Ainsi Bacchus, accompagné de ses Bacchantes
& de ses Satyres, dont Silène était le
Chef, & Satyre lui-même; quitte la Thrace
pour aller vers le Pactole qui descend du Mont-
Tmole; c'est précisément comme si l'on disait
le Bacchus Philosophique, ou le soufre après avoir
été dissous & volatilisé, tend à la coagulation;
puisque Θρηκη,
Thracia, vient de τρέχα,
curro, ou
de Θρεω,
tumultuando clamo, ce qui désigne toujours
une agitation violente, telle que celle de
la matière fixe quand elle se volatilise après sa
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
557
dissolution. On ne pouvait guères mieux exprimer
la coagulation que par le nom de Pactole,
qui vient naturellement de πακτος, πακπόω,
compactus,
compingo, assembler, lier, joindre l'un
à l'autre. Par cette réunion se forme cette terre
Phrygienne, ou ignée & aride, dans laquelle
règne Midas. Ce qui était alors volatil est arrêté
par le fixe, ou cette terre. C'est Silène sur le
territoire de Midas. La fontaine auprès de laquelle
ce Satyre se repose, est l'eau mercurielle.
On feint que Midas y avait mis du vin, dont
Silène but avec excès, parce que cette eau mercurielle,
que le Trévisan appelle aussi fontaine
(
a), & Raymond Lulle (
b) vin, devient
rouge à mesure que cette terre devient plus fixe.
Le sommeil de Silène marque le repos de la partie
volatile, & les guirlandes de fleurs dont on le
ceignit pour le mener à Midas, sont les différentes
couleurs par lesquelles la matière passe
avant d'arriver à la fixation. Les Orgies qu'ils
célébrèrent ensemble avant de joindre Bacchus,
sont les derniers jours qui précèdent la parfaite
fixation, qui est elle-même le terme de l'oeuvre.
On pourrait même croire qu'on a voulu exprimer
ce terme par le nom de
Denys donné à Bacchus;
puisqu'il peut venir de Διὸς & de νἰσσα,
meta, le
Dieu qui est la fin ou le terme.
Les Poètes font des descriptions admirables
du Pactole; lorsqu'ils veulent peindre une région
fortunée, ils la comparent au pays qu'arrose
(a) Philosoph. des Métaux.
(b) Dans presque tous ses Ouvrages.
@
558 FABLES
le Pactole, dans les eaux duquel Midas déposa
le don funeste qui lui avait été communiqué.
Crésus n'eût été sans le Pactole qu'un Monarque
borné dans la puissance, & incapable de piquer
la jalousie de Cyrus.
Suivant M. l'Abbé Barthelemi, (Mém. de l'Acad.
des Inscript. & Belles-Lettres pour l'année
1747. jusques & compris l'année 1748. T. XXI.)
le Pactole n'a jamais été qu'une rivière très médiocre,
sortie du Mont-Tmolus, dirigée dans
son cours au travers de la plaine, & même de
la ville de Sardes, terminée par le fleuve Hemus.
Homère voisin de ces contrées, n'en parle pas,
non plus qu'Hésiode, quoiqu'il soit attentif à
nommer les rivières de l'Asie mineure. Longtemps
avant Strabon le Pactole ne roulait plus
d'or, & tous les siècles postérieurs n'ont point
reconnu de richesses dans ce ruisseau si fortuné
sous la plume des Poètes Quoique plusieurs Historiens
graves lui attribuèrent cette propriété, je
ne vois pas sur quoi M. l'Abbé Barthelemi peut
fixer l'époque de cette fécondité du Pactole au
huitième siècle avant l'Ere Chrétienne, sous les
ancêtres de Crésus, qui perdit son Royaume 545
ans avant Jésus-Christ. La Lydie pouvoir être
riche en or, indépendamment du Pactole, & les
richesses que Cyrus y trouva ne prouvent point
du tout qu'elles venaient de ce fleuve. On n'a
jamais trouvé d'or sur le Mont-Tmolus; aucun
Historien ne parle des mines de ce Mont. Je
conclus donc de ces raisons, que le tout est une
fable.
Bacchus est charmé de revoir son père nourricier,
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
559
& récompense Midas par le pouvoir qu'il
lui donne de convertir en or tout ce qu'il toucherait.
Ce Dieu ne pouvait donner que ce qu'il
possédait lui-même; il était donc un Dieu aurifique.
Cette propriété aurait dû occasionner aux
Mythologues quelques réflexions; mais comme
ils n'ont lu les fables qu'avec un esprit rempli
de préjugés pour l'histoire ou la morale, ils n'y
ont vu que cela. L'or est l'objet de la passion
des avaricieux; on feint que Midas demande à
Denys le pouvoir d'en faire tout ce qu'il voudra;
on conclut qu'il est un avare, & le plus avare
des hommes. Mais si l'on avait fait attention
que c'est à Denys qu'il fait cette demande, &
que ce Dieu la lui accorde de sa pleine autorité,
sans recourir ni à Jupiter son père, ni à Pluton
Dieu des richesses; on aurait pensé naturellement
que Bacchus était un Dieu d'or, un principe
aurifique, qui peut transmuer lui-même, &
communiquer à d'autres le même pouvoir de
convertir tout en or, au moins tout ce qui est
transmuable. Lorsque les Poètes nous disent que
tout devenait or dans les mains de Midas, jusqu'aux
mets qu'on lui servait pour sa nourriture,
on sait bien qu'on ne peut l'entendre qu'allégoriquement.
Aussi est-ce une suite naturelle de
ce qui avait précédé. Midas ayant conduit Silène
à Bacchus; c'est-à dire, la terre Phrygienne,
ayant fixé une partie du volatil, tout est devenu
fixe, & par conséquent pierre transmuante des
Philosophes. Il reçoit de Bacchus le pouvoir de
transmuer, il l'avait quant à l'argent; mais il
ne pouvait obtenir cette propriété quant à l'or,
@
560 FABLES
que de Bacchus, parce que ce Dieu est la pierre
au rouge, qui seule peut convertir en or les métaux
imparfaits. Je l'ai expliqué assez au long
dans le premier Livre, en parlant d'Osiris, que
tout le monde convient être le même que Denys
ou Bacchus.
On peut aussi se rappeler que j'ai expliqué les
Satyres & les Bacchantes des parties volatiles de
la matière, qui circulent dans le vase. C'est la
raison qui a fait dire aux inventeurs de ces fictions,
que Silène était lui-même un Satyre fils
d'une Nymphe ou de l'Eau, & le père des autres
Satyres; car on ne pouvait, ce semble, mieux
indiquer la matière de l'Art Hermétique, que
par le portrait que l'on nous fait du bonhomme
Silène. Son extérieur grossier, pesant, rustique
& fait, ce semble, pour être tourné en ridicule,
propre à exciter la risée des enfants, cachait cependant
quelque chose de bien excellent, puisque
l'idée qu'on a voulu nous en donner est celle
d'un Philosophe consommé. Il en est de même
de la matière du Magistère, méprisée de tout le
monde, foulée aux pieds, & quelquefois même
servant de jouet aux enfants, comme le disent
les Philosophes; elle n'a rien qui attire les
regards. On la trouve par tout comme les Nymphes,
dans les prés, les champs, les bois, les
montagnes, les vallées; les jardins: tout le monde
la voit, & tout le monde la méprise, à cause de
son apparence vile, & qu'elle est si commune,
que le pauvre peut en avoir comme le riche,
sans que personne s'y oppose, & sans employer
de l'argent pour l'acquérir.
Il
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
561
Il faut donc imiter Midas, & faire un bon
accueil à ce Silène, que les Philosophes disent
fils de la Lune & du Soleil, & que la Terre est
sa nourrice. Aussi σελὴνη signifie la Lune, & l'on
peut très bien avoir fait Silène de
Selene, en
changeant le premier
e en
i, comme on a fait,
lira de λη̑ρος,
plico de πλὲκω,
aries d'Αρεος & cent
autres mots semblables. (
a) Les Joniens changeaient
même assez souvent l'ε en ι, & disaient
ἐπισιος pour ἐφἐσιος,
domesticus familiaris; il n'y
aurait donc rien de surprenant qu'on eût fait ce
changement pour le nom de Silène.
Cette matière étant le principe de l'or, on a
raison de regarder Silène comme le père nourricier
d'un Dieu aurifique. Elle est même le nectar
& l'ambroisie des Dieux. Elle est, comme
Silène, fille de Nymphe, & Nymphe elle-même,
puisqu'elle est eau; mais une eau, disent les
Philosophes, qui ne mouille pas les mains. La
terre sèche, aride & ignée, figurée par Midas,
boit cette eau avidement; & dans le mélange
qui se fait des deux, il survient différentes couleurs.
C'est l'accueil que Midas fait à Silène, &
les guirlandes de fleurs dont il le lie. Au lieu
de nous donner Silène pour un grand Philosophe,
on aurait mieux rencontré, & l'on serait
mieux entré dans l'esprit de celui qui a inventé
cette fiction, si l'on avait dit que Silène était
propre à faire des Philosophes, étant la matière
même sur laquelle raisonnent & travaillent les
Philosophes Hermétiques. Et si Virgile (
b) le
| (a) Vossius Etymolog. | (b) Eglog. 6.
|
I. Partie. N n
@
562 FABLES
fait raisonner sur les principes du monde, sa
formation & celles des êtres qui le composent;
c'est sans doute parce que, si l'on en croit les disciples
d'Hermès, cette matière est la même dont
tout est fait dans le monde. C'est un reste de
cette masse première & informe, qui fut le principe
de tout (
a). C'est le plus précieux don de
la Nature, & un abrégé de la quintessence céleste.
Elien (
b) disait en conséquence, que quoique
Silène ne fût pas au nombre des Dieux, il
était cependant d'une nature supérieure à celle
de l'homme. C'est-à-dire, en bon français, qu'on
devait le regarder comme un être aussi imaginaire
que les Dieux de la fable, & que les Nymphes
dont Hésiode (
c) dit que tous les Satyres
sont sortis.
Enfin Midas se défait du pouvoir incommode
de changer tout en or, & le communique au
Pactole en se lavant dans ses eaux. C'est précisément
ce qui arrive à la pierre des Philosophes,
lorsqu'il s'agit de la multiplier. On est alors obligé
de la mettre dans l'eau mercurielle, où le Roi
| (a) Antiquae illius massae | menta eruere, & ingeniosè
|
| confusae, seu materiae primae | separare, ac iterum conjun-
|
| specimen aliquod nobis na- | gere noverit, pretiosissimum
|
| tura reliquit in aquâ siccâ | naturae & artis arcanum,
|
| non madefaciente, quae ex | imò coelestis essentiae com-
|
| terrae vomicis, aut etiam | pendium adeptum se jacet.
|
| lacubus scaturiens, multi- | D'Espagnet, Ench. Phys.
|
| plici rerum semine praeg- | restit. Can. 49.
|
| nans effluit, tota calore | (b) Variar. Hist. l. 3. c.
|
| etiam levissimo volatilis; | 12.
|
| ex quâ cum suo masculo | (c) Théog.
|
| copulatâ qui intrinseca ele- |
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
563
du pays, dit Trévisan (
a), doit se baigner. Là
il dépouille sa robe de drap de fin or. Et cette
fontaine donne ensuite à ses frères cette robe, &
sa chair sanguine & vermeille, pour qu'ils deviennent
comme lui. Cette eau mercurielle est
véritablement une eau pactole, puisqu'elle doit
se coaguler en partie, & devenir or Philosophique.
=================================
CHAPITRE
VI.
De l'âge d'or.
T OUT est embarras, tout est difficulté, &
tout présente aux Mythologues un labyrinthe
dont ils ne sauraient se tirer quand il s'agit
de rapporter à l'histoire ce que les Auteurs nous
ont transmis sur les temps fabuleux. Il n'en est pas
un seul qui n'attribue l'âge d'or au règne de Saturne;
mais quand il faut déterminer & l'endroit
ou ce Dieu a régné, & l'époque de ce règne, &
les raisons qui ont pu engager à le faire nommer
le
Siècle d'or, on ne sait plus comment s'y prendre.
On aurait bien plutôt fait d'avouer que
toutes ces prétendues histoires ne sont que des
fictions; mais on veut y trouver de la réalité,
comme s'il intéressait beaucoup de justifier aujourd'hui
le trop de crédulité de la plupart des
Anciens. E l'on ne fait pas attention qu'en s'étayant
(a) Philos. des Métaux, 4. part.
N n ij
@
564 FABLES
de l'autorité de plusieurs d'entr'eux, que
l'on tient même pour suspects, on prouve aux
Lecteurs qu'on ne mérite pas d'être cru davantage.
Si l'on avait pour garants des Auteurs contemporains,
ou qui eussent du moins travaillé d'après
des monuments assurés, & dont l'authenticité fut
bien avérée, on pourrait les en croire; mais on
convient que toutes ces histoires nous viennent
des Poètes, qui ont imité les fictions Egyptiennes.
On sait que ces Poètes ont presque tout
puisé dans leur imagination, & que les Historiens
n'ont parlé de ces temps-là que d'après eux.
Hérodote, le plus ancien que nous connaissions,
n'a écrit que plus de 400 ans après Homère, &
celui-ci longtemps après Orphée, Lin, &c. Aucun
de ceux-ci ne dit avoir vu ce qu'il rapporte, ailleurs
que dans son imagination. Leurs descriptions
mêmes sont absolument poétiques. Celle
qu'Ovide nous fait (
a) du siècle d'or, est plutôt
un portrait d'un Paradis terrestre, & de gens qui
l'auraient habité, que d'un temps postérieur au
Déluge, & d'une terre sujette aux variations des
saisons. " On observait alors, dit-il, les règles
" de la bonne foi & de la justice, sans y être
" contraint par les lois. La crainte n'était point
" le motif qui faisait agir les hommes: on ne
" connaissait point encore les supplices. Dans
" cet heureux siècle, il ne fallait point graver
" sur l'airain ces lois menaçantes, qui ont servi
" dans la suite de frein à la licence. On ne
" voyait point en ce temps-là de criminels trem"
(a) Métam. l. I. Fab. 3.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
565
bler en présence de leurs Juges: la sécurité où
" l'on vivait, n'était pas l'effet de l'autorité que
" donnent les lois. Les arbres tirés des forêts,
" n'avaient point encore été transportés dans un
" monde qui leur était inconnu: l'homme n'habitait
" que la terre où il avait pris naissance,
" & ne se servait point de vaisseaux pour s'exposer
" à la fureur des flots. Les villes sans murailles
" ni fossés étaient un asile assuré. Les
" trompettes, les casques, l'épée étaient des choses
" qu'on ne connaissait pas encore, & le soldat
" était inutile pour assurer aux citoyens une
" vie douce & tranquille. La terre, sans être
" déchirée par la charrue, fournissait toutes
" sortes de fruits; & ses habitants, satisfaits des
" aliments qu'elle leur présentait sans être cultivée,
" se nourrissaient de fruits sauvages, ou
" du gland qui tombait des chênes. Le Printemps
" régnait toute l'année: les doux zéphyrs animaient
" de leur chaleur les fleurs qui naissaient
" de la terre: les moissons se succédaient sans
" qu'il fût besoin de labourer ni de semer. On
" voyait de toutes parts couler des ruisseaux de
" lait & de nectar; & le miel sortait en abondance
" du creux des chênes & des autres arbres.
" "
Vouloir admettre avec Ovide un temps où les
hommes aient vécu de la manière que nous venons
de le rapporter, c'est se repaître de chimères,
& d'êtres de raison. Mais quoique ce Poète
l'ait dépeint tel qu'il devait être pour un siècle
d'or, ce portrait n'est pas du goût de M. l'Abbé
Banier. Des gens qui auraient vécu de cette
N n iij
@
566 FABLES
manière, auraient été, selon lui (
a), des gens qui
menaient une vie sauvage, sans lois & presque
sans religion. Janus se présente, il les assemble,
leur donne des lois; le bonheur de la vie se manifeste,
on voit naître un siècle d'or. La crainte,
la contrainte qu'occasionnent des lois menaçantes
avaient paru à Ovide contraires au bonheur de
la vie. Elles sont une source de félicité pour M.
l'Abbé Banier. Mais enfin que les raisons peuvent
avoir eu les Anciens pour attribuer au règne de
Saturne, la vie d'un siècle d'or? Jamais règne
ne fut souillé de plus de vices; les guerres, le
carnage, les crimes de toutes espèces inondèrent
la terre pendant tout ce temps-là. Saturne
ne monta sur le trône qu'en en chassant son
père, après l'avoir mutilé. Que fit Jupiter de
plus que Saturne, pour avoir mérité qu'on ne
donnât pas à son règne le nom d'âge d'or? Jupiter
le traita à la vérité précisément de la même
manière que Saturne avait traité son père. Jupiter
était un adultère, un homicide, un incestueux,
&c. Mais Saturne valait-il davantage?
N'avait-il pas aussi épousé sa soeur Rhée? N'eut-il
pas Philyre pour concubine, sans compter les
autres? Vit-on un Roi plus inhumain que celui
qui dévore ses propres enfants? Il est vrai qu'il
ne dévora pas Jupiter; mais il y allait à la bonne
foi, & l'on ne doit pas lui en savoir gré: on
lui présenta un caillou; il l'avala, & ne pouvant
le digérer, il le rendit. Cette pierre, suivant Hésiode,
fut placée sur le Mont Hélicon? pour servir
(a) Mythol. T. II. p. 110.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
567
de monument aux hommes. Beau monument
bien propre à rappeler le souvenir d'un siècle
d'or!
N'est-il pas surprenant qu'un tel paradoxe n'ait
pas fait ouvrir les yeux aux Anciens, & que tous
soient convenus d'attribuer un âge d'or au règne
de Saturne? M. l'Abbé Banier le donne à celui
de Janus, qui régna conjointement avec Saturne.
" Ce Prince, dit ce Mythologue (
a), adoucit
" la férocité de leurs moeurs, les rassembla dans
" les villes & dans les villages, leur donna des
" lois, & sous son règne, ses sujets jouirent d'un
" bonheur qu'ils ne connaissaient pas: ce qui
" fit regarder le temps qu'il avait régné comme
" un temps heureux, & un siècle d'or. " Mais
il n'y a pas moins de difficultés en prenant les
choses de ce côté là. Il n'est même pas possible
de faire vivre Saturne avec Janus. Les temps ne
s'y accordent point du tout. Théophile d'Antioche
nous assure, sur l'autorité de Tallus (
b)
que Chronos, appelé Saturne par les Latins,
vivait trois cents vingt-un ans avant la prise de
Troye; ce qui, en admettant le calcul des Historiens
mêmes, supposerait plus d'un siècle &
demi entre lui & Janus. D'où il faudrait conclure,
ou que Saturne n'alla jamais en Italie,
ou qu'il y alla longtemps avant le règne de Janus.
Toute l'Antiquité atteste cependant la contemporanéité
de ces deux Princes. On pourrait supposer,
dit M. l'Abbé Banier avec quelques autres,
qu'il s'agit d'un autre Saturne, & que celui qui
| (a) Loc. cit. | (b) Lib. 3. adv. Ant.
|
N n iv
@
568 FABLES
croit contemporain de Janus, était Stercès, père
de Picus, qui après son apothéose fut nommé
Saturne. Mais ces Auteurs ne font pas attention,
que Janus ne partagea pas sa couronne avec Stercès;
que la fable dit que Janus régnait déjà, lorsque
Saturne vint en Italie. On ne peut donc le
dire de Stercès, puisqu'il régna avant Janus. Ce
Saturne même qui, suivant Virgile (
a), rassembla
ces hommes sauvages, cette race indocile,
dispersée sur les montagnes, qui leur donna des
lois, & qui appela cette terre
latium, parce qu'il
s'y était caché, pour éviter la fureur de son fils,
ne peut-être Stercès, père de Picus, puisque celui-
ci était dans un âge fort tendre, lorsque son père
mourut. Il l'entendait donc de Saturne, père de
Jupiter.
Puisqu'il n'est pas possible de concilier tout
cela, il est naturel de penser que l'inventeur de
cette fable n'avait pas l'histoire en vue, mais quelqu'allégorie,
dont les Historiens n'ont pas soupçonné
le sens. Non, Saturne, Janus, Jupiter
n'ont jamais régné; parce que pour régner, il
faut être homme, & tous ces Dieux dont nous
parlons n'existèrent jamais que dans l'esprit des
| (a) | Primus ab ethereo venit Saturnus olympo,
|
| | Arma Jovis fugiens, & regnis exul ademptis:
|
| | Is genus indocile, ac dispersum montibus altis
|
| | Composuit, legesque dedit; latium que vocari
|
| | Maluit, his quoniam latuisset tutus in oris,
|
| | Aureaque ut perhibent, illo sub Rege fuêre
|
| | Saecula, sic placida populos in pace regebat.
|
| | Aeneid. l. 8.
|
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
569
inventeurs de ces fables, que la plupart des Peuples
regardaient comme histoires réelles, parce
que leur amour propre s'en trouvait extrêmement
flatté. Il leur était infiniment glorieux d'avoir
des Dieux pour les premiers de leurs ancêtres,
ou pour Rois, ou enfin pour fondateurs de leurs
villes. Chaque Peuple s'en flattait à l'envi, & se
croyait supérieur aux autres, à proportion de la
grandeur du Dieu, & de son antiquité. Il faut
donc chercher d'autres raisons qui aient fait donner
au prétendu règne de Saturne le nom de siècle
ou d'age d'or. J'en trouve plus d'une dans l'Art
Hermétique, où ces Philosophes appellent
règne
de Saturne le temps que dure la noirceur, parce
qu'ils nomment Saturne cette même noirceur;
c'est-à-dire, lorsque la matière Hermétique mise
dans le vase, est devenue comme de la poix fondue.
Cette noirceur étant aussi, comme ils le
disent, l'entrée, la porte & la clef de l'oeuvre,
elle représente Janus, qui règne par conséquent
conjointement avec Saturne. On a cherché &
l'on cherchera longtemps encore la raison qui
faisait ouvrir la porte du Temple de Janus, lorsqu'il
s'agissait de déclarer la guerre, & qu'on la
fermait à la paix. Un Philosophe Hermétique la
trouve plus simplement que tous ces Mythologues.
La voici. La noirceur est une suite de la
dissolution; la dissolution est la clef & la porte
de l'oeuvre. Elle ne peut se faire que par la guerre
qui s'élève entre le fixe & le volatil, & par les
combats qui se donnent entr'eux. Janus étant
cette porte, il était tout naturel qu'on ouvrît
celle du Temple qui lui était consacré, pour
@
570 FABLES
annoncer une guerre déclarée. Tant que la guerre
durait, elle demeurait ouverte, & on la fermait
à la paix, parce que cette guerre du fixe & du
volatil dure jusqu'à ce que la matière soit absolument
devenue toute fixe. La paix se fait alors.
C'est pourquoi la Tourbe dit,
fac pacem inter
inimicos, & opus completum est. Les Philosophes
ont même dit figurativement,
ouvrir, délier, pour
dire
dissoudre; &
fermer, lier, pour dire fixer. Macrobe
dit que les Anciens prenaient Janus pour
le Soleil. Ceux qui entendaient mal cette dénomination,
l'attribuaient au Soleil céleste qui règle
les saisons; au lieu qu'il fallait l'entendre du Soleil
Philosophique; & c'est une des raisons qui
fit appeler son règne
siècle d'or.
Pendant la noirceur dont nous avons parlé,
ou le règne de Saturne, l'âme de l'or, suivant les
Philosophes, se joint avec le mercure; & ils appellent
en conséquence ce Saturne,
le tombeau
du Roi, ou du Soleil. C'est alors que commence
le règne des Dieux, parce que Saturne en est
regardé comme le père; c'est donc en effet l'âge
d'or, puisque cette matière devenue noire contient
en elle le principe aurifique, & l'or des
Sages. L'Artiste se trouve d'ailleurs dans le cas
des sujets de Janus & de Saturne; dès que la
noirceur a paru, il est hors d'embarras & d'inquiétude.
Jusque-là il avait travaillé sans relâche,
& toujours incertain de la réussite. Peut-être avait-
il
erré dans les bois, les forêts, & sur les montagnes,
c'est-à-dire, travaillé sur différentes matières
peu propres à cet Art; peut-être même
avait-il
erré près de deux cents fois en travaillant
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
571
comme Pontanus (
a) sur la vraie matière. Il
commence alors à sentir une joie, une satisfaction
& une véritable tranquillité, parce qu'il
voit ses espérances fondées sur une base solide.
Ne serait-ce donc pas un âge vraiment d'or, dans
le sens même d'Ovide, où l'homme vivrait content,
& le coeur & l'esprit pleins de satisfaction?
=================================
CHAPITRE
VII.
Des Pluies d'or.
L ES Poètes ont souvent parlé des pluies d'or,
& quelques Auteurs Païens ont eu la faiblesse
de rapporter comme vrai, qu'il tomba une
pluie d'or à Rhodes, lorsque le Soleil y coucha
avec Vénus. On pardonnerait cela aux Poètes;
mais que Strabon nous dise (
b) qu'il plut de l'or
à Rhodes, lorsque Minerve naquit du cerveau
de Jupiter, on ne saurait la lui passer. Plusieurs
Auteurs nous assurent à la vérité, qu'en tel ou
tel temps il plut des pierres, du sang, ou quelque
liqueur qui lui ressemblait, des insectes. Bien
des gens protestent même encore aujourd'hui
avoir vu pleuvoir des petites grenouilles; qu'elles
tombaient en abondance sur leurs chapeaux, mêlées
avec une pluie d'orange; qu'ils en avaient
vu une si grande quantité, que la terre en était
presque couverte. Sans entrer dans la recherche
des causes physiques de tels phénomènes, & sans
@
572 FABLES
vouloir les contredire ou les approuver, parce
qu'ils ne viennent pas au sujet que je traite, je
dirai seulement que cela peut être; mais quant à
une pluie d'or, on aurait beau le certifier, je
ne crois personne assez crédule pour le croire
sans l'avoir vu. Il faut donc regarder cette histoire
comme une allégorie.
On peut appeler en effet
pluie d'or, une pluie
qui produirait de l'or, ou une matière propre à
en faire, comme le Peuple dit assez communément
qu'il pleut du vin, lorsqu'il vient une pluie
dans le temps qu'on la désire, soit pour attendrir
le raisin, soit pour le faire grossir. C'est précisément
ce qui arrive par la circulation de la matière
Philosophique dans le vase où elle est renfermée.
Elle se dissout, & ayant monté en vapeurs
au haut du vase, elle s'y condense, &
retombe en pluie sur celle qui reste au fond.
C'est pour cela que les Philosophes ont donné
quelquefois le nom d'
eau de nuée à leur eau mercurielle.
Ils ont même appelé Vénus cette partie
volatile, & Soleil la matière fixe. Rien n'est
si commun dans leurs ouvrages que ces noms.
" Notre Lune, dit Philalethe, qui fait dans
" notre oeuvre la fonction de femelle, est de
" race de Saturne; c'est pourquoi quelques-uns
" de nos Auteurs envieux l'ont appelé
Vénus. "
D'Espagnet a parlé plusieurs fois de cette eau
mercurielle sous le nom de
Lune & de Vénus;
& a parfaitement exprimé cette conjonction du
Soleil & de Vénus, lorsqu'il a dit (
a): " La
(a) Can. 27.
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
573
" génération des enfants est l'objet & la fin du
" légitime mariage. Mais pour que les enfants
" naissent sains, robustes & vigoureux, il faut
" que les deux époux le soient aussi, parce qu'une
" semence pure & nette produit une génération
" qui lui ressemble. C'est ainsi que doivent être
" le Soleil & la Lune avant d'entrer dans le
" lit nuptial. Alors se consommera le mariage,
" & de cette conjonction naîtra un Roi puissant,
" dont le Soleil sera le père, & la Lune la mère. "
Il avait dit (
a) que la Lune des Philosophes est
leur Mercure, & qu'ils lui ont donné plusieurs
noms (
b), entr'autres ceux de terre subtile, d'eau-
de-vie, d'eau ardente & permanente & d'eau d'or
& d'argent, enfin de
Vénus Hermaphrodite.
Cette épithète seule explique assez clairement de
quelle nature & substance était formée cette prétendue
Déesse, & l'idée qu'on devait y attacher,
puisque le nom d'Hermaphrodite a été fait selon
toutes les apparences de ΕΕρμη̑ς,
Mercurius, &
| (a) Lunam Philosopho- | rum Philosophorum semi-
|
| rum sive eorum mercurium | natur. Illa est aqua vitae,
|
| qui mercurium vulgarem | sive ardens, aqua perma-
|
| dixerit; aut sciens fallit, aut | nens, aqua limpidissima,
|
| ipse fallitur. Can. 44. | aqua auri & argenti nun-
|
| (b) Variis nominibus | cupata. Hic verò mercurius,
|
| mercurius ille Philosopho- | quia suum in se habet sulfur,
|
| rum enunciatur; modo ter- | quod artificio multiplicatur,
|
| ra, modo aqua diversa ra- | sulfur argenti vivi vocari
|
| tione dicitur, tum etiam | meruit. Denique substantia
|
| quia ex utrâque naturaliter | illa pretiosissima est Venus
|
| conflatur. Ea est terra sub- | priscorum hermaphrodita
|
| tilis, alba sulfurea, in quâ | utroque sexu pollens, D'Es-
|
| elementa figuntur, & au- | pagnet, Can. 46.
|
@
574 FABLES
d'Αφρος,
Spuma, comme si l'on disait écume
de mercure C'est sans doute pour cela que la
Fable dit Hermaphrodite fils de Mercure & de
Vénus. On a feint que cette conjonction du Soleil
& de Vénus se fit à Rhodes, parce que l'union
du Soleil & du Mercure Philosophiques ne se fait
que quand la matière commence à rougir, ce
qui est indiqué par le nom de cette Ile, qui
vient de ροδον,
rosa. La matière fixe ou l'or Philosophique,
qui après s'être volatilisée retombe
alors en forme de pluie, a donc pris avec raison
le nom de pluie d'or; sans cette pluie l'enfant
Hermétique ne se formerait pas.
Une pluie semblable se fit voir lorsque Pallas
naquit du cerveau de Jupiter, & cela par la
même raison; car Jupiter n'aurait pu accoucher
d'elle, si Vulcain ou le feu Philosophique ne
lui avait servi de sage-femme. Si l'on regarde
Pallas dans cette occasion comme la Déesse des
Sciences & de l'Etude, on peut dire, quant à
l'Art Hermétique, qu'on aurait en vain la théorie
la mieux raisonnée, & la matière même du Magistère
appelée Vierge, fille de la Mer, ou de
l'Eau, ou de Neptune, & du marais Tritonis,
on ne réussira jamais à faire l'oeuvre si l'on n'emploie
le secours de Vulcain ou du feu Philosophique.
Quelques Poètes ont feint en conséquence
que Pallas ayant résisté vigoureusement
à Vulcain, qui voulait lui faire violence, la
semence de celui-ci étant tombée à terre, il en
naquit un monstre, qui fut nommé Ericthon,
ayant la figure humaine depuis la tête jusqu'à
la ceinture, & celle d'un Dragon dans toute la
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
575
partie inférieure. Cet Ericthon est le résultat des
opérations des Artistes ignorants, qui mettent la
main à l'oeuvre sans savoir les principes, & veulent
travailler malgré Minerve. Ils ne produisent
que des monstres, même avec le secours de Vulcain.
M. l'Abbé Banier prétend (
a) que cet Ericthonius
fut réellement un Roi d'Athènes, qui succéda
à un nommé Amphiction son compétiteur,
par lequel il avait été vaincu. Cet Amphiction
avait succédé à Cranaus, & celui-ci à Cécrops,
qui vivait, suivant les interprètes des marbres
d'Arondel, la chronologie de Censorin, & de
Denys d'Halycarnasse, 400 ans avant la prise de
Troye. M. l'Abbé Banier rejette cette chronologie,
parce qu'elle n'est pas propre à confirmer
son système, & assure que ces Auteurs reculent
trop l'arrivée de Cécrops dans la Grèce. Il détermine
donc cette arrivée à 330 ans avant la
guerre de Troye (
b). Mais ce Mythologue a
oublié son propre calcul quelques pages après,
où parlant de l'arrivée de Deucalion dans la
Thessalie, il en fixe l'époque à la neuvième année
du règne de Cécrops,
c'est-à-dire, dit notre
Auteur (
c), vers l'an 215 ou 220 avant la guerre
de Troye. Ce qui fait une erreur de 110 ans au
moins dans sa chronologie même. Mais quand
on lui passerait cela, l'en croira-t-on sur sa parole,
lorsqu'il dit (
d) qu'Ericthonius n'avait passé
pour être fils de Minerve & de Vulcain, que
| (a) T. III. p. 39. | (c) Ib. p. 42.
|
| (b) Ibid. p. 37. | (d) Ib. p. 40.
|
@
576 FABLES
parce qu'il avait été exposé dans un Temple qui
leur était consacré? Une telle exposition pouvait-
elle fournir matière à la Fable, qui donne à
Ericthonius une origine tout-à-fait infâme? Il
n'est dans cette fiction aucune circonstance qui
ait le moindre rapport à cette exposition. La
suite même de la Fable, qui dit que Minerve
voyant cet enfant né avec des jambes de serpents,
en donna le soin à Aglaure, fille de Cécrops, qui,
contre la défense de Minerve, eut la curiosité de
regarder dans la corbeille où il était enfermé, &
en fut punie par une passion de jalousie contre
sa soeur, dont Mercure était amoureux. Qu'ayant
un jour voulu empêcher ce Dieu d'entrer dans la
chambre où sa soeur Hersé était, il la frappa de
son caducée, & la changea en rocher. Cette suite
de la fiction montre bien que c'est une pure fable,
qu'on ne peut expliquer qu'allégoriquement.
Pallas, Vulcain, Mercure & les filles de Cécrops
ne peuvent être supposés avoir vécus ensemble,
quand même on regarderait les uns & les autres
comme des personnes réelles: je crois qu'on n'exigera
pas que j'en donne la preuve. Mais si l'on
fait attention au rapport que cette fable peut
avoir avec l'Art Hermétique, on y trouve d'abord
deux Dieux & une Déesse qui lui appartiennent
tellement, qu'ils y sont absolument requis, savoir
la science de cet Art, & la prudence pour
la conduite du régime du feu & des opérations;
en second lieu, le feu Philosophique, ou Vulcain;
ensuite le mercure des Sages. Si l'Artiste
anime & pousse trop ce feu, c'est Vulcain qui
veut faire violence à Pallas, que les Philosophes
ont
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
577
ont souvent pris pour la matière. Malgré la résistance
de cette vierge, Vulcain agit toujours, il
ouvre la matière des Philosophes, & la dissout.
Cette dissolution ne peut se faire que par cette
espèce de combat entre la matière Philosophique,
appelée Vierge, comme nous l'avons prouvé
plus d'une fois, & le feu. Mais qu'en résulte-t-il?
un monstre, qu'on nomme Ericthonius, parce
que ce nom même désigne la chose, c'est-à-dire,
la contestation & la terre. On ne sera pas étonné
que ce soit un monstre, quand on se rappellera
tous les autres de la Fable, Cerbère, l'Hydre
de Lerne, les différents Dragons dont il
est fait mention dans les autres Fables, & qui
signifient la même chose qu'Ericthonius; c'est-
à-dire, la dissolution, & la putréfaction, qu'on
dit avec raison fils de Vulcain & de la terre,
puisque cette putréfaction est celle de la terre
Philosophique même, & un effet de Vulcain,
ou du feu des Sages.
C'est donc la semence de Vulcain qui produit
Ericthonius. Et si l'on dit qu'Aglaure fut chargée
par Minerve d'en avoir soin, sans qu'il lui fût
permis de regarder ce que la corbeille contenait;
on sent bien qu'une condition telle que celle-là,
qui rendait la chose impossible, ne peut avoir
été inventée qu'en vue d'une allégorie, de même
que la métamorphose en rocher. C'est en effet
une suite de l'allusion au progrès de l'oeuvre Hermétique.
Aglaure signifie éclat, splendeur, & les
Philosophes appellent de ce nom leur matière
parvenue au blanc à mesure qu'elle quitte la noirceur;
cet intervalle du blanc au noir est le temps
I. Partie.
O o
@
578 FABLES
de l'éducation d'Ericthonius. Et si Mercure la
changea en rocher, c'est que la matière même se
coagule, & devient pierre lorsqu'elle parvient à
cet état de blancheur éclatante dont nous venons
de parler; c'est pourquoi les Philosophes l'appellent
alors leur
Pierre au blanc, leur
Lune, &c.
Le Mercure étant l'agent principal, produit cette
métamorphose. On suppose ce Dieu amoureux
d'Hersé, soeur d'Aglaure, parce qu'Ε*σει signifie
la rosée, & que le Mercure philosophique circule
alors dans le vase, & retombe comme une
rosée.
D'une troisième pluie d'or naquit un Héros;
mais un Héros bien plus fameux qu'Ericthonius.
Danaé fut renfermée dans une tour d'airain par
son père Acrise, parce qu'il avait appris de l'Oracle
que l'enfant qui naîtrait de sa fille, le
priverait de la couronne & de la vie, & il ne
voulut entendre à aucune proposition de mariage
pour elle. Jupiter fut épris d'amour pour cette
belle prisonnière. La tour était bien fermée &
bien gardée; mais l'amour est ingénieux. Jupiter
accoutumé aux métamorphoses, se transforma en
pluie d'or, & se glissa par ce moyen dans le
sein de Danaé, qui de cette visite conçut Persée.
Pesea quem pluvio Danaë Conceperat auro.
Ovid. Métam. l. 6.
Ce fils de Jupiter étant devenu grand, entr'autres
exploits, coupa la tête à Méduse, & s'en
servit pour pétrifier tout ce à quoi il la présentait.
Des gouttes du sang qui découlaient de la
@
EGYPTIENNES ET GRECQUES.
579
plaie de Méduse, naquit Chrysaor, père de Géryon,
à trois corps; quelques-uns disent à trois
têtes.
L'explication de cette fable sera très aisée à
qui voudra se rappeler celles que nous avons
données des autres pluies d'or. On conçoit aisément
que Danaë & la tour sont la matière &
l'airain des Philosophes qu'ils appellent
cuivre,
laton, ou
laiton; que la pluie d'or sont les gouttes
d'eau d'or, ou la rosée aurifique qui montent
dans la circulation, & retombent sur la terre,
qui est au fond du vase. On pourrait dire même
avec les Mythologues, que Jupiter est pris pour
l'air; mais il faut l'entendre ici de la couleur
grise appelée Jupiter, parce que la pluie d'or
se manifeste pendant le temps que la matière passe
de la couleur noire à la grise. Persée est le fruit
qui naît de cette circulation. Je ne vois pas trop
sur quel fondement M. l'Abbé Banier tire l'étymologie
de Persée du mot hébreu
Paras; il
est vrai qu'il signifie
Cavalier; & que Persée
monta sur un cheval. Mais pourquoi les Grecs
auraient-ils été chercher dans la langue Hébraïque
les noms que la langue Grecque leur fournissait
abondamment? Des gouttes du sang de Méduse
naquit Chrysaor, & de celui-ci Géryon. C'est
comme si l'on disait que de l'eau rouge des Philosophes,
que Pythagoras nomme
sang (a), avec
bien d'autres Adeptes, & Raymond Lulle avec
| (a) Et des quatre parts | notre oeuvre a plusieurs
|
| s'élève airain, rouille, fer, | noms: fer, airain, argent,
|
| safran, or, sang & pavot. | rouge sanguin, & rouge
|
| Et la Tourbe: sachez que | très hautain, &c. La Tourbe.
|
O o ij
@
580 FABLES
Riplée,
vin rouge, naît l'or, ou le soufre philosophique.
On sait d'ailleurs que Chrysaor vient
du grec χρυσὸς,
aurum. Cet or dissous dans sa
propre eau rouge comme du sang, produit l'élixir
ou Géryon, à trois corps ou trois têtes, parce
qu'il est composé de la combinaison exacte des
trois principes soufre, sel & mercure. J'expliquerai
plus au long cette fable dans le chapitre
de Persée. J'aurais pu en mettre quelques autres
dans ce second Livre; mais par celles-ci on peut
juger des autres. Je ne me suis pas proposé de
faire une Mythologie entière; il suffit, pour prouver
mon système, d'expliquer les principales &
les plus anciennes. J'aurai d'ailleurs occasion
d'en passer en revue un grand nombre dans le
Livre suivant, qui traitera de la généalogie des
Dieux.
Fin de la première Partie & du second Livre.
Signes de Chimie.
1
-
Antimoine. 2
-
Huile. 3
-
Tartre. 4
-
Sel. 5
-
Amalgame. 6
-
Nitre. 7
-
Pierre. 8
-
Prenez. 9
-
Soufre. 10
-
Poudre. 11
-
Vinaigre. 12
-
Eau forte. 13
-
Alambic. 14
-
Creuset. 15
-
Eau-de-vie. 16
-
Eau régale.