@
Réfer. : 1904C .
Auteur : Anonyme.
Titre : Enigmes et hiéroglifs physiques, qui sont au
S/titre :
Instruction préliminaire.
Editeur : André Charles Cailleau. B. d. PH. C. T-IV.
Date éd. : 1754 .
@
307
E
N I G M E S E T
HIEROGLYPHES
PHYSIQUES,
Q U I S O N T A U G R A N D P O R T A I L de l'Eglise Cathédrale & Métropolitaine
de Notre-Dame de Paris.
A V E C
UNE INSTRUCTION TRES - CURIEUSE,
sur l'antique situation & fondation de
cette Eglise, & sur l'état primitif de la
Cité.
Le tout recueilli des Ouvrages d'Esprit
Gobineau de Montluisant, Gentilhomme
Chartrain, Ami de la Philosophie naturelle
& Alchimique, & d'autres Philosophes
très anciens.
Par un Amateur des Vérités Hermétiques,
dont le nom est ici en Anagramme.
Philovita, o, Uraniscus.
Dimitre Corticem, & recipe nucem; tunc tibi sic
revelatur mysterium Sophorum, & intelligitur omnis Sapientia.
@
308
P R E'F A C E P A R A B O L I Q U E.
J E dit en vérité & équité, les vertus de l'Esprit
Eternel de Vie, lesquelles Dieu a mises en ses
Oeuvres dès le commencement du monde, & j'annonce
sa Science. Ecclésiastique, c. 16. v. 25.
Le Sage qui écoutera, en sera plus sage, il entendra
la Parabole, & l'interprétation du sens caché:
il comprendra les paroles des Sages, leurs
Enigmes, & leurs dits obscurs: parce que celui
qui est instruit en la parole & en la connaissance
du souffle animant & spirituel de Vie, trouvera les
biens, & le souverain bonheur. Prov. c. 1. v. 5, 6,
33, & c. 16. v. 20.
Car ceux qui trouvent ces choses, & leur révélation,
ont la vie & la santé de toute chair, les
maladies fuient loin d'eux. Prov. c. 4. v. 22.
Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
Apocalypse.
La lettre tue, le sens caché & spirituel vivifie.
S. Paul, Ep. 2. Corr. c. 3. v. 6.
L'homme a sous ses yeux, & en sa disposition, la
vie & la mort, le bien & le mal; lui sera donné
l'un des deux opposés, qu'il lui plaira choisir. Ecclésiastique,
c. 15. v. 17. 18. & Prov. c. 4. v. 5.
c. 13. v. 14.
Le bien est dans le monde comme le mal, & la
vie comme la mort: l'un est le remède de l'autre.
Ecclésiastique, c. 3. v. 22. Prov. c. 3. v. 16. c. 12.
v. 28. Ecclésiastes, c. 3. v. 22. & c. 6. v. 8.
En effet, Dieu a fait toutes les Nations du Globe
terrestre, capables de se guérir de leurs infirmités,
& de se rendre la santé. Sapience, c. 1. v. 14. Ezéchiel,
c. 18. v. 23. 32.
Dieu a créé de la terre une Médecine souveraine,
que l'homme sage, sensé & prudent ne méprisera
@
P R E'F A C E P A R A B O L I Q U E. 309
point, pour la santé & la conservation de ses jours,
Ecclésiastique, c. 38. v. 4.
Quiconque en possède la Science, a en main une
source certaine de vie & de santé. Prov. c. 16,
v. 22.
La vie est dans l'unique voie & l'usage de la sagesse.
Prov. c. 3. v. 22.
La sapience est la vie de l'âme. Prov. c. 12.
v. 28.
Qui conserve son âme, conserve sa vie. Prov,
c. 16. v. 17.
La loi du Sage est une fontaine de vie, pour
éviter l'écueil & la ruine de la mort. Prov. c. 13.
v. 14.
La sagesse est la vie des chairs du corps, & la
santé du coeur. Prov. c. 14. v. 30.
Celui qui la trouvera, trouvera la vie, & il
boira la potion salutaire envoyée du Seigneur. Prov.
c. 8. v. 35.
Ceux qui la posséderont auront le bois de vie,
& seront heureux. Prov. c. 3. v. 18.
La sagesse augmentera les forces du corps, &
les grâces du visage; donnera au front une couronne
brillante: son fruit préservera le Sage de
toutes maladies, & multipliera les années de sa
vie, parce qu'elle est sa propre vie. Prov. c. 4.
v. 9, 10, 11, 13.
@
310 Instruction
I
N S T R U C T I O N PRELIMINAIRE TRES - CURIEUSE,
SUR L'ANTIQUE SITUATION
& fondation de l'Eglise de Notre- Dame, & sur l'état primitif de la Cité de Paris.
L 'Eglise de Notre-Dame de Paris est située, placée & fondée à la pointe de
l'Ile, où la Rivière de Seine se partageant
& divisant en deux parties, semble embrasser
le continent insulaire, & l'arroser de la
fécondité vivifiante de ses eaux, causée par
l'immersion en son sein, des rayons vivifiques
du Soleil, venants de l'Orient; ce qui
rendait le terroir gras & très fertile, & faisait
regarder la Seine comme la mère Nourrice
de tous les Habitants de cette Ile, & le
Soleil comme leur père; c'était à cette idée
que la Religion naturelle des premiers Citoyens
devait son origine & sa naissance; &
comme elle intéressait essentiellement leur
vie, ils n'avaient rien de plus précieux,
pour quoi elle s'est longtemps perpétuée chez
eux avec opiniâtreté.
L'on ne doit point s'étonner de l'étude
profonde que leurs Philosophes faisaient de
la Nature, pour découvrir les causes occultes,
& acquérir la connaissance & l'usage;
@
Préliminaire
311
puisque c'était pour leur propre utilité
& le bonheur de leur vie. Ce désir & cette
occupation sont naturels à l'homme; aussi
faisaient-ils la mesure de toutes les actions
de ces Habitants: l'art de se faire du bien
était donc un motif légitime que la nature
leur inspirait, qu'elle leur dictait, & gravait
dans leurs coeurs. Ignorants alors la vraie
Divinité, & les préceptes de la Loi de grâce
apportée au monde par Jésus-Christ longtemps
après, pouvaient-ils suivre un meilleur
guide que celui de la nature, qui leur prescrivait
les devoirs importants de leur conservation
personnelle? Le moyen artificiel de
le faire & conserver la vie heureuse, a été
de tout temps l'objet premier & principal que
les hommes raisonnables & sensés de toutes
les Nations du monde, ont eu naturellement
à coeur par-dessus tout leurs autres
devoirs humains; ils y ont toujours dirigé
leurs voeux, leurs intentions, leurs recherches
leurs peines, leurs travaux; la plupart même en
ont fait l'objet, le sujet & l'acte de leur Religion;
ce qu'ils trouvaient de plus parfait &
vertueux dans la nature pour leur existence &
félicité, était ce qu'ils divinisaient; ceux mêmes
qui, par leurs contemplations ou par révélation,
ont été illuminé d'en-haut, vénéraient
les vertus Divines infuses en la nature,
sous l'idée d'une première cause présidant
à tout, pour faire leur bonheur; ce a
été de cette source qu'est sortie la loi naturelle
@
312 Instruction
qui a fait la règle du Paganisme.
Selon l'opinion des anciens Philosophes
naturalistes, qui avaient communiqué leurs
sentiments au Peuple de la Cité insulaire de
Paris, la Seine était la cause seconde de tous
les bénéfices de la vie des Citoyens, en ce
qu'elle leur tenait lieu, & qu'elle faisait l'office
de la nature même, libérale pourvoyeuse
à leurs besoins; ils feignaient qu'elle les
alimentait d'un lait succulent, vital & nourricier,
représentant un humide radical de
vie, imprégné d'un feu ou d'une chaleur
céleste, sortant du sein des eaux, & du
giron de l'humide radical universel & invisible,
parce qu'il est spirituel, & produit par
l'infusion amoureuse de l'Esprit universel de
vie dans le plus pur & candide de la nature
sublunaire, de laquelle il est le moteur, le
premier Agent, & l'Artiste; ils en inféraient
que cet humide était la figure de la vraie
mère Nourrice des Habitants, c'est-à-dire,
de leur première essence vitale, à laquelle il
se communiquait par analogie: suivant eux,
cet humide y est aussi attiré par l'Aimant
secret de leurs mixtes, qui se le corporisent
& identifient pour leur substance nourricière,
leur accroissement, perfection &
conservation: cette action réciproque, dite
vertu magnétique, a fait appeler par les Sages,
le sujet
vis duplex, rebis, Virbia,
c'est-à-dire double force, substance mâle &
femelle, vertu d'en-haut & vertu d'en bas
unies,
@
Préliminaire
313
unies, & sympathiques l'une de l'autre, pour
opérer toutes les productions, selon le genre,
l'espèce & la forme des semences où
elles s'insinuent & particularisent, en y donnant
le mouvement & la vie.
Les lumières de la Religion Chrétienne
ont évacué tous les fantômes ou les prestiges
de celle naturelle, en nous révélant la
vérité de Dieu, comme le seul Auteur &
Conservateur de la Nature, & de toutes les
Créatures qui sortent de son sein; elles nous
apprennent que ce même humide radical de
vie, dans le sens mystique, représente symboliquement
la Vierge Marie, Mère de Jésus-
Christ, notre divin Sauveur, Réparateur &
Conservateur, lequel a daigné habiter en
elle, & se donner au monde pour son salut:
elle est la voie par laquelle Dieu vient à nous,
& par laquelle nous allons à lui; en effet,
par le Verbe incarné dans ses flancs, il habite
aussi en nous, en fait son séjour de délices
& de plaisance pour notre conservation,
tant que nous savons y maintenir son
règne par la pureté qu'il aime; car il est la
pureté même, & il fuit & abhorre toute
impureté, c'est ainsi que les coeurs des fidèles
Chrétiens sont les autels de la majesté
Divine, & les habitacles des trésors & des
grâces, que le Seigneur Dieu en bon Père
répand en eux, comme ses enfants chéris.
L'incarnation du Verbe divin a été faite
la voie de notre vie, & le moyen de notre
Tome IV. D d
@
314 Instruction
salut; elle nous a ouvert les portes du Ciel,
& fermé celles de l'Enfer: notre âme & notre
esprit y trouvent des armes victorieuses
pour triompher de la mort par notre sanctification:
le feu, la lumière, & la chaleur
de vie qui nous animent, & qui soutiennent
notre faible & corruptible nature humaine,
n'ont point d'autre principe; nous en avons
l'obligation à cette Epouse de Dieu, à cette
Vierge sans tache, qui intercède entre lui &
nous, & auprès de lui en notre faveur, qui
est encore notre Médiatrice, la Cité, la
Maison de Dieu, & la porte du Ciel; enfin
notre véritable Patronne, laquelle nous traduit
tous les bénéfices célestes, & nous fait
enfants de Dieu & d'elle.
Comme cette Vierge, Immaculée & incorruptible
par l'opération de l'Esprit Saint
en elle, a beaucoup d'amour pour Dieu, le
Verbe sacré est aussi rempli d'amour & de
grâce pour elle; pour quoi il l'a choisie pour
être son saint Tabernacle, & le canal des
grâces célestes sur tous les humains, qui
conserve le culte de son essence spirituelle
par la pureté de leurs coeurs; ces grâces les
assistent & les soutiennent, tant que l'offense
& le péché n'irritent point la bonté
dans le séjour où il préside, & les protège
contre l'ennemi destructeur: & cette Vierge
sainte qui nous communique ses faveurs,
& ces bienfaits divins, s'y rend notre secours
merveilleux; par-là, elle fait notre
@
Préliminaire
315
vie; notre salut, notre âme & notre esprit
agréable à Dieu, pour notre propre bien &
bonheur: ce double amour d'union qu'elle
transmet en nous, pour nous attacher à notre
Créateur & Conservateur, & qui rend
notre nature si honorée & avantagée, a été
dit par S. Jean,
grâce pour grâce, que nous
recevons du tout puissant & d'elle; & il n'a
point fait les mêmes dons à toutes les Nations
de la terre, autres familles de la Nature
universelle; car selon Salomon,
il a
préféré notre soufre à tout autre, par excellence;
de tant & de si grands avantages nous
devons rendre à jamais les plus parfaites actions
de grâces, à Notre-Dame, Mère &
Tutrice.
Ces saintes vérités de notre Religion
avaient été entrevues & même reconnues
dans la Physique de la Nature, laquelle est
le Livre de Dieu, & celui de sa connaissance
& de sa science, par certains Mages,
Aréopagites, & Philosophes plus illuminés
que les premiers, avant que la lumière de
l'Evangile vînt éclairer les esprits; ils y
avaient lu & trouvé par leurs contemplations
élevées, l'unique & véritable Divinité
suprême, & sa vertu éternelle, comme la
source & la pierre ferme triangulaire de la
vie & du salut; ils en avaient même répandus
dans les Gaules des idées mystiques, que
les peuples grossiers de ces contrées attribuèrent
au pur naturalisme, où ils puisaient
Dd ij
@
316 Instruction
toute leur Mythologie, quoique tous leurs
anciens Symboles donnent bien à connaître
le sens spirituel de la foi de nos Mystères, &
d'un Souverain être Créateur & Conservateur,
auquel, en la personne de ses créatures,
& en ses propriétés Divines, ils adressaient
leur culte, sans connaître la Divinité,
parce que leurs coeurs & l'intelligence
de leurs esprits étaient trop aveuglé sur les
enseignements qu'on leur en avait donnés; &
les Insulaires Parisiens, qui faisaient la plus
petite partie des Gaules, eurent le malheur
d'errer comme les autres dans cette ignorance,
jusqu'à la révélation manifeste, qui
leur fut apportée de la parole Evangélique.
» Dieu s'est communiqué particulièrement,
» dit l'Historien de l'Eglise de Chartres,
» à trois sortes de Devins, avant l'Incarnation
» de son Verbe; & l'on pourrait
admettre une autre espèce de Prophètes plus
anciens, qui en ont eu & donné des notions
claires & positives avant tous les autres; ce
sont, comme les premiers, Hermès dit
Mercure Trismégiste, & tous les Sages instruits
de sa doctrine, lesquels avaient acquis
dans l'étude de la Nature, & nous ont
laissé par tradition la connaissance de nos
Mystères; les autres auxquels la révélation
a été accordée, sont les Mages, les Sibylles,
& les Druides; les Mages très savants
dans l'Astrologie, qui enseignent toutes les
opérations & les événements de ce bas monde,
@
Préliminaire
317
dont les Astres sont les Tisserands, les
Gouverneurs & Annonciateurs par les vertus
de leurs influences, ayant prévu que le
Dieu du Ciel devait naître un jour sur la
terre, en attendaient l'avènement avec une
extrême impatience, & Dieu le leur manifesta,
tant par une révélation particulière,
que par l'apparition d'un signe de sa sagesse,
c'est-à-dire d'une étoile extraordinaire, qui
du Firmament; s'était frayée une voie lactée,
blanche & splendide jusqu'au berceau
de l'Enfant Divin, nouveau né à Bethléem en
Judée. Les Sibylles ont reçu le don de prophétie
en récompense de leur virginité,
comme étant le symbole de la pureté, où
réside & opère l'amour de Dieu; elles ont
été par lui inspirées, & ont aussi pénétré
dans les plus grands Mystères de la Religion
Chrétienne; & les Druides qui avaient eu
communication avec les Egyptiens, les Phéniciens,
les Grecs, & les Juifs instruits du
sens spirituel de notre Religion, & qui même
possédaient leurs livres & leur cabale
mystérieuse, connurent par un esprit prophétique,
plutôt que par une prédiction fortuite,
qu'une Vierge enfanterait un jour
pour le salut & la félicité de l'Univers;
pourquoi ils lui élevèrent des Autels en plusieurs
endroits, avec cette inscription,
Virgini
pariturae, à la Vierge qui doit enfanter;
mais par un esprit d'aveuglement ou
d'égarement, pervertissant le sens mystique
Dd iij
@
318 Instruction
& prenant le signe pour la chose signifiée,
ils inventèrent à son sujet mille imaginations
d'attributs naturels, quoiqu'infiniment
merveilleux, qui donnèrent à une Idole
par eux fabriquée, & qu'ils répandirent
dans les esprits des Parisiens, lorsqu'ils vinrent
introduire leur Religion chez eux, ainsi
qu'on le verra dans la suite.
Les Peuples des Gaules avaient leur origine
plus ancienne que celle des Latins; l'établissement
de ces derniers dans le Pays
nommé
Latium, était aussi beaucoup postérieur
& celui des Gaulois dans le leur. Lorsque
Romulus commença à fonder Rome &
son Empire, la Cité de Paris, dont le lieu
était enclavé dans les Gaules, n'existait pas
encore, & ce lieu ne formait qu'une Ile
marécageuse presque inhabitée, mais qui
par sa situation se défendait naturellement
contre l'incursion d'ennemis, comme retranchée
par les bras de la Seine, lesquels
l'environnaient en servant de Remparts &
de Fortifications au Peuple qui vint l'habiter.
Les premiers & très anciens Habitants
de cette Ile s'appelaient Lutéciens, & le
nom leur en fut donné du mot
Lutum, à
Luto, puisé chez les Latins qui s'étaient répandus
dans les Gaules & en ce lieu: Ce
mot signifie boue, & leur fut appliqué, à
cause que le lieu de leur Ile & Habitation
était tout boueux; c'est-à-dire, que leur terrain
détrempé & liquéfié par le mélange de
l'eau ruisselante à travers ses pores abondamment,
@
Préliminaire
319
& venant par la communication
des deux bras de la Seine, formait
un limon de boue; relativement à quoi
ils prirent pour armes de leur Cité, les crapauds,
dont le marécage de leur Ile fourmillait:
il reste même encore quelques vestiges
de ces Armoiries, sur Certaines Portes
antiques de Villes qu'ils bâtirent, ou soumirent
à leur obéissance dans la suite.
Dans ces temps de ténèbres & d'ignorance,
ce peuple ne connaissait & n'adorait
encore que les Divinités du Paganisme, auxquelles
il avait érigé plusieurs Chapelles dans
cette Ile; & comme l'écrit César: » Mercure
» était le principal Dieu que les Gaulois
» avaient en vénération très mystérieuse,
» & ils lui rendaient plus d'honneurs qu'à
» tous les autres Dieux: pourquoi ils avaient
» fabriqué beaucoup de ses Simulacres &
» Statues, à côté desquels était la figure du
» Coq, son attribut très honoré »: la raison
de cette prédilection était prise dans
l'opinion qu'ils avaient que ce Mercure leur
apportait tous les biens du Ciel, avec lequel
il entretenait leur commerce & leur union;
qu'il présidait incessamment à leur conservation,
& qu'il était l'Inventeur de tous les Arts
utiles à leur Patrie & à leur vie, dont il leur
procurait tous les moyens, ce qui avait aussi
allusion au Mercure philosophique & à ses
grands talents; car ils le prétendaient distributeur
de tous biens dans le sens hermétique: le
Dd iiij
@
320 Instruction
Coq, dans leur façon de penser, était le
signe de la vigilance & du soin qu'avec
chaleur ils devaient apporter à leur étude
& au travail pour leur avantage, comme
condition nécessaire au Culte de Mercure,
pour se le rendre favorable, & obtenir à
leurs fins; ils sentaient le besoin qu'ils en
avaient alors pour se polir, & rendre leur
vie plus gracieuse; car, quoique assez bons à
guerre, ils étaient fort rustiques, peu endoctrinés
& expérimentés dans les Arts:
leurs habitations même étaient si grossièrement
bâties, qu'elles avaient la forme ronde
& rustique d'une glacière, couverte de
chaume en pointe de clocher.
Le nom de Gaulois qui fut originairement
donné à la nation formée de divers
Peuples rassemblés n'avait son Etymologie
allégorique qu'à ce Coq, comme consacré
ou Soleil, & à Mercure Divinité favorite:
les Lutéciens, ainsi que tout le général de
la Contrée, vénéraient très particulièrement
le Coq, en signe & figure de la chaleur
naturelle, que par l'entremise de Mercure
messager céleste, il semblait tenir
du Soleil Levant, qu'il annonce par son
chant matinal venir par ses bénignes influences
revivifier la Nature, comme père
& auteur de toute vie & production. La
Philosophie naturelle de ces Gaulois leur
enseignait que la lumière & la chaleur du
feu Solaire, sous la substance d'un humide
@
Préliminaire
321
radical qu'ils appelaient Mercure, se traduisant
sur leur Hémisphère, faisaient en cette
union, par le séjour, la vie, la santé, la
réparation & conservation de leurs Etres;
pourquoi ils témoignaient de si grandes reconnaissances
au Coq en Latin dit
Gallus,
qu'ils prirent & portèrent son nom; & sous
son Hiéroglyphe ils déifièrent ces vertus &
propriétés vitales, qu'ils jugeaient si nécessaires
& bienfaisantes; ils en ornaient même
le faîte extérieur de leurs Temples, &
les pointes d'élévation en dehors de leurs
Chaumières ; car selon eux, le Coq, le
Pigeon, l'Aigle, la Salamandre, ou l'Oiseau
du Paradis, étaient les symboles de cette
chaleur naturelle & de cet humide radical
unis ensemble, le premier pour la terre, le
second pour l'air, le troisième pour le Ciel
solaire & astral, & le quatrième pour le
Ciel archétype.
Les anciens Gaulois, comme le Peuple
Latin à Rome, dont ils furent longtemps
les redoutables Emules, tantôt même les
Conquérants & Dominateurs, tantôt aussi
les Vassaux & les Sujets, étaient dans l'usage
de faire des Sacrifices des Libations, &
autres Cérémonies superstitieuses: ils pratiquaient
l'aspersion de l'Eau lustrale sur les
biens de la terre en une procession qu'ils
faisaient dans les champs au mois de Mai,
pour obtenir du Ciel la prospérité & l'abondance
des fruits nécessaires à la subsistance
@
322 Instruction
de leur vie; plusieurs autres exercices de
leur Religion étaient observés fidèlement
chez eux par des Cultes ou Féries solennelles;
ils avaient des Fêtes publiques qu'ils
célébraient avec beaucoup de pompes, souvent
mêlées d'extravagances & de ridicule;
les plus recommandables parmi eux, étaient
celles en l'honneur de Baccus & de Cérès,
qui n'allaient point l'un sans l'autre, &
souvent en la compagnie de Venus: ils les
appelaient les petites & les grandes Orgies,
suivies des Bacchanales; elles avaient leurs
temps marqués, pendant lesquels les Arts &
Métiers, & tout autre exercice ou service
cessaient, pour s'y livrer librement: les petites
Orgies commençaient le onze Novembre
que la moisson faite, les grains engrangés
& battus, étaient bons à servir d'aliments;
& que la vendange aussi faite, le
vin cuvé & entonné commençait à se faire
goûter & devenir potable: ces réjouissances
duraient plusieurs jours, souvent avec
beaucoup de scandale.
Les grandes Orgies étaient le comble de
tous les plaisirs & commençaient à la fin
Décembre: elles avaient plus longue durée
que les premières, & tenaient jusqu'à la Fête
inclusivement du Roi en chaque famille, tiré
au sort de la fève dans un gâteau: car ils
usaient beaucoup de pâtisseries, de galettes, de
fouaces, de flans, & autres friandises: ces Fêtes
étaient tant en l`honneur de Bacchus, que de
@
Préliminaire
323
son père Liber pour montrer qu'ils avaient
liberté entière pour célébrer la Fête de celui
qu'ils imaginaient l'inventeur de l'usage du
Vin, qu'ils trouvaient en ce temps très fait,
de bon goût & bien plus gracieux, les repas,
les danses, & les voluptés occupaient
tous leurs loisirs; l'on peut bien juger des
autres excès & inconvénients que cela produisait.
Il ne faut point omettre que les
Druides en leur particulier célébraient religieusement
la Fête du Guy de Chêne le premier
Mars; ils allaient en procession en
chercher dans les bois & forêts, prétendants
que ce Guy avait beaucoup de propriété
pour servir de remède à leurs maladies; le
signal de leurs processions était de grands
cris & des acclamations qu'ils faisaient, en
disant,
au Guy, l'an neuf; & en tenant une
branche à la main, ils buvaient en saluant
la santé les uns des autres.
Survenaient les Fêtes des bacchanales, qui
commençaient à la fin de Février, & duraient
pendant les premiers jours de Mars;
c'était là le temps des plus grandes joies,
des banquets, des festins, de la bonne chère,
des jeux, des farces, des mascarades,
des extravagances de toutes sortes, qui
couronnaient les débordements des précédentes;
toutes les folies y étaient permises,
& ces jours étaient ouverts à une entière licence,
à beaucoup de dissolution & de désordre:
c'était ainsi que se passaient les
@
324 Instruction
grandes Fêtes de Baccus, & les superstitions
de toute espèce, ce qui a régné longtemps:
& il a été bien difficile de réformer ces abus
chez ce peuple, qui s'en était fait une pratique
& observation scrupuleuse pour servir
& honorer ses faux Dieux, & leur témoigner
ses reconnaissances des bienfaits utiles
à sa subsistance, qu'il croirait tenir d'eux:
l'habitude en matière de Religion est d'une
force invincible, & passe au fanatisme.
Cependant survint la Secte des Druides,
peuple le plus fameux des Gaules, & dont
la réputation faisait très grand bruit dans
toutes les parties du monde; ils sacrifiaient à
Teutates, Hesus, Belenus, & Taramis, &
principalement à Isis & à Osiris, à peu près
dans le même sens de Religion Lutécienne:
Les principaux Druides passaient pour de
grands Philosophes, Théologiens, & Astronomes;
leurs Prêtres, qui avaient un Grand
Prêtre & Sacrificateur à leur tête, observaient
beaucoup de pureté dans leurs moeurs,
& de gravité respectable dans leurs offices;
au point qu'on les tenait pour les Ministres
des Dieux, & en si grande vénération, qu'ils
étaient consultés par le Gouvernement temporel,
pour tout ce qui intéressait les affaires
de la Nation; rien ne se faisait à cet
égard sans leurs avis qu'on trouvait toujours
très judicieux: ils étaient aussi consultés
par les autres puissances & peuples de
toute la terre, chez lesquels la renommée
@
Préliminaire
325
avait vanté leur ministère recommandable;
les Oracles qu'ils rendaient, étaient réputés
de la bouche des Dieux, & avaient autant
de force & d'effet que si le Ciel, &
tout le Conseil de l'Olympe eût parlé &
prononcé des Décrets; ils tiraient leur science,
leurs Idoles, & leur Religion, comme
j'en ai touché quelque chose, des anciens
Grecs, Juifs, Phéniciens, & Egyptiens, &
en tenaient des Ecoles publiques, où ils
professaient gratuitement; souvent même
en place publique ils en haranguaient le peuple:
cela a été longtemps en usage, & à la
mode. Le Savant Naturaliste Albert-le-
Grand haranguait à la place Maubert, dite
de son nom. Delà est venue la coutume des
opérateurs, qui vont dans les Places prôner
la bonté de leurs remèdes sophistiques.
La croyance & le culte Religieux propres
aux Druides, causaient chez les Etrangers
& partout, trop d'admiration & d'estime,
pour ne pas faire d'impression sur les
Insulaires Lutéciens, leurs voisins; ils s'étendirent
& répandirent chez eux de bouche
en bouche, & sans contrainte; & comme ils
avaient beaucoup de conformité à la Religion
de la Cité, ils y furent reçus & adoptés
avec confiance, & y prirent aisément racine
& empire: on y fonda des Temples à
l'honneur des deux Divinités Païennes les
plus accréditées & les Chapelles déjà bâties
sous la Dédicace d'autres Déités; furent
@
326 Instruction
changées sous l'invocation d'Isis & d'Osiris
son mari, qu'on y substitua, en observant
les formalités de leur Culte.
Ce fut à cette occasion, que les habitants
de cette Ile, qui formait la Cité des Lutéciens,
comme qui dirait des Boueux,
changèrent aussi de nom; & que de l'avis de
certains Philosophes Druides & Païens, ils
en prirent un moins sale, & plus relevé dans
l'idée de leur Paganisme, comme propre &
spécial à la Divinité principale qu'ils adoraient,
en s'appelant Parisiens, du mot
Para-Isis,
qui veut dire selon Isis, ou semblables
à elle; pour faire entendre que cette
ville suivait son Culte, & que cette Idole
était leur Divinité tutélaire.
La Déesse Isis était lors fort en vogue
dans les Gaules, & les Parisiens agrandissant
leur Cité au-delà de leur Ile, sur les territoires
adjacents & limitrophes, lui avaient
édifié des Temples, & dressés des Autels en
divers lieux, & villages; entr'autres au lieu
dit aujourd'hui l'Abbaye Saint Germain des
Prés, attenant l'Eglise: l'on prétend même
que sa Chapelle subsiste encore, & a été
conservée sous une autre Dédicace qui lui
a été donnée depuis: Ils avaient semblable
Temple au village d'Issy près Paris, & qui
porte encore le nom de l'idole qui y régnait;
ce Temple était succursale de celui de
S. Germain des Prés, beaucoup plus fréquenté,
& comme fondé sur son Territoire. Ils
@
Préliminaire
327
en avaient établis plusieurs autres au même
titre en divers endroits, dont on peut voir
la Relation dans les Antiquités de la Ville
de Paris.
Il n'est pas indifférent pour les Curieux
de savoir que les Gaulois avaient bâti &
dédié en l'honneur du Dieu Mars, un Temple
magnifique sur la plus haute montagne
des environs de Paris, & qui commandait
à la Cité; cette montagne s'appelait le Mont
de Mars, aujourd'hui dite Montmartre. La
raison de cet Edifice en ce lieu, était, suivant
l'esprit des Fondateurs naturalistes, que
ce Mont fort élevé était le premier susceptible
de l'influence céleste qui descend sur la
terre revivifier la nature & les corps, à
l'équinoxe du mois de Mars, sous le signe
du Bélier, où commence la conception de
la Sève de tous les Minéraux, les Végétaux,
& animaux, pour produire leurs fruits
& qui est un temps fort précieux & recommandable
pour les vrais Philosophes Hermétiques:
le secret de la Nature avait
grande allusion, même un rapport particulier,
à tous les Hiéroglyphes Physiques qu'on a
attribués à Isis, & ce Temple était une espèce
d'hommage que les Gaulois rendaient à
cette influence, & au prétendu Dieu Mars
en même temps car non seulement ils adoraient
les Planètes, mais encore leurs vertus
& propriétés nominales ou configuratives
dans les différents Etres naturels; comme
@
328 Instruction
émanés d'une Divinité suprême.
Suivant leur Mythologie, & la Doctrine
des Druides, la Déesse Isis était encore ce
même humide radical universel, influé de
la Lune qu'ils regardaient comme la mère
originelle de toute génération & conservation:
Le Dieu Osiris époux d'Isis, était la
chaleur naturelle influée du Soleil en cet
humide Lunaire, opérant en lui comme
prétendant le Soleil le père & l'Auteur
de tout mouvement & de toute vie, par
conséquent de toute création & production;
pourquoi Osiris était souvent pris pour le
Soleil même, où l'esprit de son soufre
igné: comme Isis était aussi prise pour la
Lune même, ou l'esprit de son humide radical:
l'opinion qu'ils formaient & concevaient
de leur Philosophie, était fondée sur
un principe de la nature, reconnu par tous
les Physiciens; ils l'expliquaient, en disant
que la chaleur naturelle & l'humide radical
sa matrice, son enveloppe & son véhicule,
appelés par d'autres soufre & mercure,
feu & eau, faisaient une substance de matière
première & hyléale, comme décoction
des quatre éléments, dans laquelle étaient
encloses, toutes les vertus & propriétés du
Ciel & de la terre, non seulement virtuellement,
mais encore activement: que cette
substance se filtrant & insinuant dans les semences
& les mixtes, plus ou moins rectifiée,
y introduirait la chaleur & l'humidité
naturelles,
@
Préliminaire
329
naturelles, qui par leur union, séjour &
Coopération, étaient la vie & la santé de
tous les corps; & que ces corps tiraient de
ce canal leur origine de l'esprit animé, ou
de l'âme spirituelle qui les faisait agir & subsister,
qui même par art pouvait les réparer,
régénérer, & conserver.
Ce peuple avait pour système un antique
axiome des Sages de la Grèce, que l'eau
était la matrice, la pépinière, & la mère de
laquelle toutes choses dérivent, & par laquelle
elles se font ce qu'elles sont;
aqua
est ea, âquâ omnia fiunt; & sous l'idée
d'eau, il entendait un certain humide Lunaire
qui en émane, sous la forme d'une essence
remplie du feu Solaire, donnant l'être, la
vie, l'action & la conservation à toutes les
générations; & c'était cette même essence
qu'il entendait représenter sous l'emblème
d'Isis, & l'idée allégorique qu'il s'en faisait;
pour expliquer l'Enigme en un seul mot,
Isis figurait l'assemblage de toutes les vertus
supérieures & inférieures en unité dans
un seul sujet essentiel & primordial; enfin
cette Idole était l'image de toute la nature
en abrégé, le symbole de l'Epitome & du
Theleme de tout; c'était sous cette allégorie
que les Philosophes avaient donné leur
science à la Nation, & qu'ils avaient dépeints
& assortis la nature même, ou la matière
première qui l'a contient, comme mère
de tout ce qui existe, & qui donne la vie
Tome IV. E e
@
330 Instruction
à tout. Telle était la raison pour laquelle
ils attribuaient tant de merveilles à la nature,
en la personne de la fausse Divinité
d'Isis; mais en ce sens ils n'entendaient diviniser
& n'adorer que la Nature, & ses
propriétés insignes: ils n'étaient point assez
stupides & insensés pour adresser leur Culte
à des figures inanimées, d'or, d'Argent,
de pierres, de bois, ou d'autre matière impuissantes
& incapables par elles-mêmes d'aucun
effet; les grandes connaissances qu'ils
avaient foncièrement acquises dans la nature,
leur présument trop de lumières sublimes,
pour avoir donné dans cette grossière absurdité,
très éloignée du sens commun & de
la raison, départis à tous les hommes dès la
création du monde.
L'on peut même observer à la louange
des Philosophes Païens, que s'ils n'ont pas eu
le bonheur de révéler & connaître le véritable
& unique Dieu de l'Univers, l'Etre
suprême dont l'Esprit éternel gouverne le
Ciel, les Astres, la Terre & toutes les Créatures,
au moins ils présumaient la nécessité
de son existence & de sa vérité immortelle;
& que leurs coeurs & leurs esprits
étaient portés en contemplation vers lui:
la plupart en leur vie & à la mort, en ont
confessé la foi par des actes certains, dignes
de mémoire; les Fables même ingénieuses
qu'ils ont inventées pour caractériser
les vertus Divines de la nature, & l'art
@
Préliminaire
331
secret de ses opérations, sont des fictions
sous lesquelles ils ont caché ses mystères,
comme ayant leur source dans la Sagesse
d'un premier Moteur, dont la Majesté respectable
exigeait cette discrétion à l'égard
du peuple grossier & profane, qui tourne à
mépris & à mal les choses les plus sacrées,
& c'était l'effet de leur prudence.
L'on doit donc fixer son attention à considérer
que les Parisiens, en adorant Isis,
à laquelle ils attribuaient principalement les
propriétés de la Lune, & celles du Soleil
unies à elle, adoraient précisément la Nature
& ses vertus Divines; par-là ils se faisaient
une Divinité, de laquelle ils se disaient
issus, & qu'ils vénéraient religieusement:
comme leur principe, pour leur conservation;
nous découvrons l'explication de
cette Divinité mystérieuse, dans les Traditions
même des Auteurs de l'Antiquité: le
monument d'Arius Balbinus portait cette
Inscription:
Déesse Isis, qui est une, &
toutes choses; Plutarque parlant d'Isis dit,
qu'à Sais dans le Temple de Minerve, qu'il
croit être la même qu'Isis, on lisait:
Je suis
tout ce qui a été, tout ce qui est, & tout ce
qui sera: nul d'entre les Mortels n'a encore
levé mon voile parfaitement. Apulée, Métamorphoses,
fait parler
Isis en ces termes
remarquables:
Je suis la Nature, Mère
de toutes choses, Maîtresse des Eléments, le
commencement des Siècles, la Souveraine des
Ee ij
@
332 Instruction
Dieux, la Reine des Mannes, ... ma Divinité
uniforme en elle-même, est honorée sous
différents noms, & par différentes Cérémonies:
les Phrygiens me nomment Pessimextienne,
Mère des Dieux; les Athéniens, Minerve,
Cecropienne; ceux de Chypre, Vénus; ceux
de Crète, Diane, Dictinne; les Siciliens,
Proserpine; les Eleusiens, l'ancienne Cérès;
d'autres Junon, Bellone, Hecate, Rhamnusie;
enfin les Egyptiens & leurs voisins,
Isis, qui est mon véritable nom.
Il faut donc maintenant se départir de tous
préjugés vulgaires sur le compte des Païens,
& ne plus s'imaginer qu'ils aient supposés
Divinités les Statues matérielles qu'ils
vénéraient, comme étant la représentation
seulement des vertus Divines, qui faisaient
l'objet de leur Culte dans la nature. Il faut
aussi se rendre à la preuve évidente, que
la Nature, servante de la Divinité, industrieuse
& habile artiste de sa propre matière,
a été sous le personnage d'Isis, le sujet
essentiel de la Religion des Peuples anciens,
qui ont passé pour les plus sensés;
& que la Statue matérielle n'était aussi que
l'image des attributs célestes, & des propriétés
merveilleuses de la même nature;
mais il convient encore de réfléchir sur
l'esprit dans lequel ils concevaient la Nature,
où sa matière sommaire: ils ne la regardaient
point comme opérante par elle-même,
sans Moteur, Adjuteur, & Agent ou
@
Préliminaire
333
Archée, car ils étaient trop instruits des
secrets de la Physique, qui établit la Loi certaine,
que nul corps ne peut échauffer,
mouvoir, animer, & vivifier sa propre matière:
ils savaient parfaitement que la Lune
ne saurait engendrer & produire les influences
humides ignées, si le Soleil n'influe,
n'agit, & n'opère en elle, pour la faire concevoir,
& enfanter ses productions bénéfiques
à la température des corps sublunaires;
par la même raison, ils n'ignoraient pas
que l'esprit ne peut rien, si l'âme ne le meut,
ne le gouverne & ne le fait opérer; de la même
façon que le corps ne peut agir, si l'esprit
animé ne l'actionne, vivifie: & gouverne:
ils étaient plus versés dans la connaissance
de ces principes naturels, qu'on
ne l'est de nos jours, où tout est pris au superficiel,
à la lettre de la Fable, & dans le goût
de l'insipide folie, toujours aveugle.
Or, considérant la nature & sa matière
en raccourci, par elles-mêmes inanimées
& non mues, ils étaient persuadés
qu'elles ne pouvaient agir aux effets destinés,
que par le moyen de l'animation, action,
coopération, & vivification d'un premier
Moteur, qu'ils réputaient être un esprit
de feu invisible infus en elles, & procédant
de la racine solaire: selon leur interprétation,
cet esprit de feu était une certaine
émanation vertueuse d'un premier &
souverain Etre, régissant le Soleil lui-même,
@
334 Instruction
& toutes les Créatures, & ils
croyaient adorer cet Etre suprême sans le
connaître en rendant leurs hommages à
la Nature, & à sa matière principale en abrégé,
lesquelles le contenaient en leur sein,
pour le traduire & transmettre au monde:
car ils tenaient pour maxime & point de
doctrine, que tout ce qui avait vie, ne la
possédait que comme
origine céleste: Ovide
lui-même en témoigné son sentiment, en
disant que
Dieu est en nous; Cicéron & tous
les grands personnages de l'Antiquité, ont
parlés & pensés de même; donc ils reconnaissaient
un Dieu, Auteur de la Nature, &
de toutes choses, comme infus par son Esprit
éternel opérant en elle, & leur conservateur.
Socrate & Platon, auxquels l'on n'a pu
refuser le nom de divins, ont attesté à
l'Univers entier la vérité du seul Dieu qui
le gouverne, eux & les grands hommes de
l'Antiquité profane, ont toujours entendu
sous le nom de Jupiter, » ce Dieu, Roi &
» Seigneur du monde, en la puissance duquel
» tout était: » ce sont les termes de
leurs expressions; ils s'en sont expliqués
clairement, » en le nommant aussi très
» bon, très grand, la source d'où vient la
» vie de toutes choses, l'âme, générale &
» universelle de tous les corps & de toutes
» les créatures, l'Esprit divin qui produit
» & gouverne l'Univers; & communément
@
Préliminaire
335
» ils l'appellent
Dieu; le Philosophe Sénéque
aux questions naturelles écrit, » Que
» les plus Sages anciens n'ont pas cru que
» Jupiter, ou le Dieu du Ciel & de la terre,
» fut tel qu'on le voyait au Capitole, & es
» autres Temples avec le foudre à la main;
» mais que par lui ils ont entendu une suprême
» intelligence, un esprit gardien &
» recteur de l'immense Univers, un parfait
» Architecte qui a fait cette grande machine
» du monde, & qui la gouverne à sa volonté,
» ainsi que toutes les créatures qui
» en sont engendrées & régénérées, comme
» étant l'Ouvrage de la Vertu & de la science
» de son Esprit éternel de vie: de sorte
» qu'on le pouvait appeler Destin, Providence,
» Nature, Monde, Univers, & tout. »
Ce qui est assez conforme aux idées qu'en ont
conçus S. Basile, S. Thomas, S. Antoine,
& S. Augustin, qui disent:
Qu'est-ce que
la Nature, sinon Dieu! Les sentiments des
autres Pères de l'Eglise s'y rapportent aussi.
Le même Sénéque a fort bien expliqué
le sens dans lequel il comprenait Dieu comme
la Nature même; » La pure Nature,
» dit-il, n'est autre chose, que Dieu, Sagesse;
» nous l'appelons Destin, parce que
» de lui toutes choses dépendent, ainsi que
» l'ordre des causes qui sont l'une par-dessus
» l'autre, c'est-à-dire subordonnées harmonieusement,
» & tout procède de lui: nous
» le nommons Providence, parce qu'il pour»
@
336 Instruction
voit à ce que le monde aille continuellement
» & perpétuellement à son cours déterminé
» & ordonné; nous le disons Nature,
» parce que de lui naissent toutes choses,
» & par lui est, vit, agit & se soutient ce
» qui a vie: nous l'appelons encore Monde,
» parce qu'il est tout ce qu'on voit; il se
» soutient de sa propre vertu: ainsi nous le
» croyons être en tous lieux, & remplir de
» soi toutes choses; ce qu'a aussi exprimé
» Virgile, l'Univers est rempli du souverain
» Jupiter, qu'en plus d'un endroit il explique
» être Dieu; Orphée disait, qu'il est le premier
» & le dernier de toutes choses,
Alpha,
»
& Oméga; qu'il fut devant tous les temps
» qui à jamais ont été & seront après nous
» ceux qui viendront; qu'il tient la plus haute
» partie du monde, & touche aussi la plus
» basse; enfin qu'il est tout en tous lieux. »
Ces autorités de la bouche des Païens même,
ne nous laissent point douter des notions
qu'ils avaient de la Divinité suprême:
S'ils ont abusé de leurs connaissances, il
faut l'imputer à la dépravation de l'esprit
humain, qui se laisse aisément séduire par
l'illusion des apparences trompeuses: Salomon
lui-même, que Dieu avait comblé des
dons de la sagesse, n'a-t-il pas eu la faiblesse
de donner dans cet égarement, par
son culte envers les Idoles? Il est vrai qu'il
eut le bonheur de reconnaître & de détester
son erreur.
L'on
@
Préliminaire
337
L'on remarque que toutes les idées de Religion
des Païens avaient leur source & leurs
principes en la Région céleste; car, selon
certaine Tradition, Horus, qu'ils faisaient
le Dieu des heures du jour & de la vie, était
par eux réputé l'enfant d'Isis & d'Osiris,
c'est-à-dire de la nature & de la chaleur du
feu Solaire, que nous appelons humide radical
& chaleur naturelle, qui nous sont envoyés
du plus haut des Cieux, par l'Esprit
éternel de vie: on a même vu il y a peu
d'années quelques antiques Statues placées
sur d'anciens Temples, lesquelles représentaient
Isis, tenant entre ses bras Horus
ayant une longue barbe au menton, pour
montrer sa vieillesse, quoi qu'il parût renouvelé,
jeune & merveille chaque jour de
l'année, pourquoi on lui faisait la face blanche,&
les joues dorées. Son visage était
plus carré que rond, pour marquer que
les heures étaient prescrites aux quatre Eléments
& aux corps, pour les travaux de leurs
Sphères, & qu'il les y circulait incessamment
avec le jour, selon l'ordre établi dans
la Monarchie universelle; comme Horus
passait même pour la lumière, & le Dieu du
jour, en qualité de fils d'Osiris représentant
le Soleil, il portait quelques attributs
d'Apollon aussi fils du Soleil, & le Dieu de
la lumière, suivant la Fable; pourquoi étaient
portraitisés à ses côtés, derrière lui & à sa suite,
vingt-quatre petits vieillards, qui signifiaient
Tome IV. F f
@
338 Instruction
les vingt-quatre heures, lesquelles d'origine
ancienne divisaient le jour & la nuit en
vingt-quatre parties; tout cela formait bien
la description des opérations de la Nature,
produites par celles du Ciel, en supposant
que tout ce qu'ils ont de vertueux était passé
en la personne d'Horus, sans en souffrir
altération.
Les statues d'Isis avaient tous les symboles
de la Lune, même ceux du Ciel astral,
& de la région terrestre, à laquelle elle était
censée faire tant de bien; on a trouvé plusieurs
Idoles de cette Divinité du Paganisme,
sur lesquelles l'on voyait les marques
de ses dignités & propriétés, comme si l'on
eût voulu personnifier en elle la Nature universelle,
mère de toutes productions, laquelle
les païens concevaient comme objet de la figure
représentative: tantôt elle était vêtue
de noir, pour marquer la voie de la corruption
& de la mort, commencement de toute
génération naturelle, comme elles en sont le
terme & la fin, où tendent toutes les créatures
vivantes dans la roue de la Nature,
pour se régénérer, & renouveler, ainsi qu'il
plaît au Créateur: la robe noire qu'on donnait
à Isis, montre encore que la Lune, ou
la Nature, ou bien encore le Mercure philosophique
qui est leur diminutif, & leur
substance opérative de toutes les générations,
n'a point de lumière en soi, étant un
corps opaque; mais que ce corps essentiel
@
Préliminaire
339
l'a reçoit d'autrui, c'est-à-dire du Soleil,
& de son esprit vivifiant, qui y est infus &
en est l'agent: tantôt elle avait une robe
noire, blanche, jaune, & rouge pour signifier
les quatre principales couleurs, ou les
degrés pour la perfection de la génération,
ou de l'oeuvre secret des Sages, dont elle
était aussi le sujet, l'objet, & l'image.
Les autres hiéroglyphes qu'on lui donnait
ne sont pas moins curieux, & ils contiennent
des sens cachés fort ingénieux, encore
pris dans la nature; on lui mettait sur la
tête un chapeau d'aurone, ou cyprès sauvage,
pour désigner le deuil de la mort
physique d'où elle sortait, & faisait sortir
tous les êtres mortels, pour revenir à
la vie naturelle & nouvelle, par le changement
de forme, & les gradations à la perfection
des composés naturels. Son front
était orné d'une Couronne d'or, ou guirlande
d'olivier, comme marques insignes
de sa souveraineté, en qualité de Reine du
grand monde, & de tous les petits mondes,
pour signifier l'onctuosité aurifique ou sulfureuse
du feu solaire & vital, qu'elle portait &
répandait dans tous les individus par une circulation
universelle; & en même temps pour
montrer qu'elle avait la vertu ce pacifier les
qualités contraires des Eléments qui faisaient
leurs constitutions & tempéraments, en leur
rendant & entretenant ainsi la santé. La figure
d'un Serpent entrelacé dans cette Couronne,
Ff ij
@
340 Instruction
& dévorant sa queue, lui environnait
la tête, pour noter que cette oléaginosité
n'était point sans un venin de la corruption
terrestre, qui l'enveloppait & entourait
orbiculairement, & qui devait être
mortifiée & purifiée par sept circulations
planétaires, ou aigles volantes, pour la santé
des corps; de cette Couronne, sortaient trois
cornes d'abondance, pour annoncer sa fécondité
de tous biens, sortants de trois principes
entés sur son chef, comme procédant
d'une seule & même racine, qui n'avait que
les Cieux pour origine.
Il semble que les Naturalistes Païens
aient pris plaisir à rassembler en cette Idole
toutes les Vertus vitales des trois règnes
& familles de la Nature sublunaire, laquelle
ils entendaient encore représenter,
comme étant leur mère originelle, le sujet
essentiel & en même temps l'Artiste; l'on
remarquait à son oreille droite l'image du
Croissant de la Lune, & à la gauche la figure
du Soleil, pour enseigner qu'ils étaient
les père & mère, les Seigneur & Dame de
tous les êtres naturels, & quelle avait en
elle ces deux flambeaux ou luminaires, pour
communiquer leurs vertus, donner la lumière
& l'intelligence au monde, & commander
à tout l'empire des animaux, végétaux,
& minéraux: sur le haut du col au
derrière de la tête, étaient marqués les caractères
des Planètes, & les signes du Zodiaque
@
Préliminaire
341
qui les assistaient en leurs offices &
fonctions, pour faire connaître qu'elle les
portait & distribuait aux principes & semences
des choses, comme étant par leurs influences
& propriété les gouverneurs de tous
les corps de l'univers, desquels corps elle
faisait ainsi des petits mondes.
Cette Déesse profane, ou plutôt cette
Statue de la nature idéale & imaginaire,
tenait en sa main droite un petit Navire,
ayant pour mât un fuseau, & duquel sortait
une aiguière dont l'anse figurait un serpent enflé
de venin; pour faire comprendre qu'elle
conduisait la barque de la vie sur la Saturnie,
c'est-à-dire sur la Mer orageuse du temps;
qu'elle filait les jours, & en ourdissait la trame:
elle démontrait encore par-là, qu'elle
abondait en humide sortant du sein des
eaux, pour allaiter, nourrir & tempérer les
corps, même pour les préserver & garantir
de la trop grande adustion du feu solaire,
en leur versant copieusement de son giron
l'humidité nourricière, qui était la cause de
végétation, & à laquelle adhérait toujours
quelque venin de la corruption terrestre,
que le feu de nature devait encore mortifier,
cuire, diriger, mûrir, astraliser, &
perfectionner, pour servir de remède universel
à toutes maladies, & renouveler les
corps; d'autant que le Serpent se dépouillant
de sa vieille peau, se renouvelle, &
est le signe de la guérison & de la santé: ce
Ff iij
@
342 Instruction
qu'il ne fait au Printemps, au retour de l'esprit
vivifiant du Soleil, qu'après avoir passé
par la mortification & corruption hivernale
de la nature: cette Statue avait en sa
main gauche une cymbale, & une branche
d'aurone, pour marquer l'harmonie qu'elle
entretenait ainsi dans le monde, & en
ses générations & régénérations, par la voie
de la mort & de la corruption, qui faisaient
la vie d'autres êtres sous diverses formes,
par une vicissitude perpétuelle: cette cymbale
était à quatre faces, pour signifier que
toutes choses, ainsi que le Mercure Philosophique,
changent & se transmuent selon le
mouvement harmonieux des quatre Eléments,
causé par la motion & opération perpétuelle
de l'esprit fermentatif, qui les
convertit l'un & l'autre, jusqu'à ce qu'ils
aient acquis sa perfection.
De la mamelle droite du sein de cette
Déesse imaginaire, ou nature universelle
simulée, sortait une grappe de raisin, &
de la mamelle gauche naissait un épi de
blé, dont le haut était d'or & reluisant,
pour montrer qu'elle les engendrait, produisait
& nourrissait de son lait, pour servir
de principaux aliments à la vie des hommes,
& leur réparer par la nutrition les sucs &
principes animaux & spirituaux de leur existence;
la couleur aurifique qui dominait sur
la tête de l'épi, faisait entendre que l'or
même y avait sa semence première, régénérative,
@
Préliminaire
343
prolifique & multiplicative; & que
cette semence cachée portait la livrée de sa
teinture, extraite du mélange de celles du
Soleil & de la Lune, qui y avaient influé
leurs qualités & propriétés.
La ceinture, qui entourait le corps de
la Statue, semblait toute merveilleuse, &
couverte de Mystères profanes; elle était
attachée par quatre agrafes posées en forme
de quadrangle, pour faire voir qu'Isis,
ou la Nature, ou bien encore sa matière première,
était la quinte-essence des quatre
Eléments qui se croisaient par leurs contraires,
en formant les corps; qu'ainsi la chose
signifiée & entendue était une, & tout,
c'est-à-dire, un abrégé du grand monde,
que l'on appelle un petit monde: un très
grand nombre d'étoiles était parsemé en
cette ceinture, pour dire que ces flambeaux
de la nuit l'environnaient pour éclairer au
défaut de la lumière du jour, & que ces
Eléments n'étaient point sans leurs luminaires,
non plus que les corps élémentés, qui
tous les tenaient d'elle: plusieurs autres particularités
curieuses y étaient marquées;
certaines même sont à taire.
L'on voyait sous les pieds de cette Idole
une multitude de serpents, & d'autres bêtes
venimeuses qu'elle terrassait, pour indiquer
que la Nature avait la vertu de vaincre &
surmonter les esprits impurs de la malignité
terrestre & corruptrice, d'exterminer leurs
Ff iiij
@
344 Instruction
forces, & évacuer jusqu'au fond de l'abîme
leurs scories & terre damnée; ce qui exprimait
par conséquent que sa même vertu
en cela était de faire du bien, & d'écarter
le mal; de guérir les maladies, & rendre la
santé; de conserver la vie, & de préserver
d'infirmités mortifères; enfin d'entretenir
les corps en vigueur & bon état, & d'éviter
l'écueil & la ruine de la mort, en renvoyant
les impuretés des qualités grossièrement
élémentées & corruptibles, ou corrompues,
dans les bas lieux de leur sphère,
pour les empêcher de nuire aux êtres qu'elle
conservait sur la surface de la terre. En ce
sens est bien vérifié l'Axiome des Sages,
nature contient nature; nature s'éjouit en
nature; nature surmonte nature; nulle nature
n'est amendée, sinon en sa propre nature:
pourquoi en envisageant la Statue, il
ne faut pas perdre de vue le sens caché de
l'allégorie, qu'elle présentait à l'esprit, pour
pouvoir être comprise ; car sans cela elle
était un Sphinx, dont l'énigme était inexplicable,
& un noeud gordien impossible à
résoudre.
L'on observait encore un petit cordon
descendant du bras gauche de la Statue,
auquel était attachée & suspendue jusqu'à
l'endroit du pied du même côté, une boëte
oblongue, ayant son couvercle, & entrouverte,
de laquelle sortaient des langues de
feu représentées; ce qui démontrait que
@
Préliminaire
345
Isis, ou la Nature personnifiée, portait le
feu sacré & inextinguible, gardé religieusement
à Rome par les Vestales, lequel était
le vrai feu de nature, éthéré, essentiel, &
de vie, ou l'huile incombustible si vantée
par les Sages; c'est-à-dire, selon eux, le
Nectar, ou l'Ambroisie céleste, le baume
vital radical, & l'Antidote souverain de
toutes infirmités naturelles; l'extrémité du
lieu où se portait la boîte, faisait entendre
que les humeurs peccantes de la terrestréité,
par la force & la vertu du Catholicon
philosophique, se précipitaient jusqu'en
terre, pour le fuir & s'en éloigner: la
boîte figurait la fiole, le vase, ou l'ampoule
contenant ce Baume aromatique, ou
onguent de parfums très odoriférants, exquis
& salutaires; le cordon de couleur aurée,
en forme de filet d'or, faisait connaître
que ce précieux Restaurant tirait son
origine, du côté d'Aquilon, de cette Déesse
fictive. Je ne parlerai point d'un petit ruban
rouge en feston, qui ornait le cordon, parce
qu'il est hors d'oeuvre, & seulement pour
enseigner que la Nature n'a pas simplement
ses fleurs, mais aussi l'ornement de sa parure,
& de ses fruits, qui étant mûris par
l'amour du Soleil, & ayant acquis sa couleur
de feu, n'ont plus besoin de culture.
Du bras droit d'Isis descendait aussi le
cordonnet de fil d'or d'une balance marquée,
pour symbole de la Justice que la Nature
@
346 Instruction
observait, & des poids, nombre, &
mesure qu'elle mettait en tout; la qualité
& la couleur du fil disent assez ce qui lui est
propre, ou plus prochain, semblable, analogue,
ou homogène; quant à son poids
ordinaire & strictement nécessaire, je ne
l'ai pu apprendre que dans le Colloque, où
l'esprit le déclare à Albert; par rapport au
poids de l'anneau conjugal à elle destiné, &
qu'on voyait dans la balance, je n'en saurais
rien, si Morien ne me l'eût dit à l'oreille
secrètement.
Au surplus cette Déité païenne, où la
Nature signifiée sous son personnage, avait
la figure humaine, la forme du corps, &
les traits d'une femme en embonpoint, &
d'une bonne nourrice; comme si l'on eût
voulu manifester qu'elle était corporisée
personnellement en cette nature, & famille
privilégiée des trois règnes, en faveur de
laquelle elle disposait le plus abondamment
de toutes ses grandes propriétés, fécondes
& souveraines pour l'allaiter, nourrir, &
entretenir. Quelques Historiens d'antiquaires,
& d'images des faux Dieux ont ajouté
que la couleur naturelle de son teint, était
d'un jaune brun, diaphane & brillant;
que son visage semblait se découvrir d'un
voile de drap écarlate tirant sur le noir;
que ses cheveux étaient teints d'un soufre
aurifique; que les yeux paraissaient âcres &
étincelants d'une couleur olivâtre; & qu'elle
@
Préliminaire
347
avait plusieurs autres signes, mystérieux
dans le Paganisme ; tout cela en effet annonce
bien de l'extraordinaire & du merveilleux,
dont les Savants de notre siècle
ne sont point en état d'expliquer le sens spirituel,
parce qu'ils ne veulent point lever
le bandeau qui leur couvre les yeux de l'esprit,
ni faire tomber les écailles qui les offusquent.
Certains Naturalistes ont prétendu donner
l'explication Physique de ces Enigmes,
en disant que la couleur du teint de la Nature
figurée par cette Idole, la faisait reconnaître
aisément dans la Physique de la Nature
par les véritables Philosophes; elle levait,
ajoutent-ils, son voile pour se montrer
naturellement aux vrais Sages investigateurs,
tandis qu'elle était masquée & cachée
pour les insensés & le vulgaire, sous
les yeux desquels elle était sans être reconnue;
la teinture de ses cheveux aurifiques
découvrait, que toute lunaire qu'elle était,
sa cime & son élévation étaient arborés des
rayons solaires, qui faisaient sa motion &
sa perfection, aussi bien que son précieux
vermeil; la couleur aurée qu'elle portait
ainsi sur sa tête, apprenait que la nature la
produisait, parce qu'elle avait en elle-même
le germe, la semence, & le soufre de l'Or,
qui étant exalté par son propre principe,
donnait sa teinture végétable & multiplicative
à l'infini; ses yeux dépeints ainsi qu'il
@
348 Instruction
est dit, prouvaient ses qualités, ses caractères,
son état naturel, & manifestaient
que malgré le brillant de sa lumière, elle
avait quelque crudité, acre & indigeste des
bas éléments, & qui demandait à être purifiée
& perfectionnée, pour voir en elle la
pureté du luminaire blanc, & successivement
celle du luminaire rouge, qui sont en
elle virtuellement & en acte.
Enfin, continuaient ces Interprètes de la
Nature, il en est ainsi des autres Hiéroglyphes
qu'on lui donnait, lesquels avaient rapport
au secret de la Nature & de la Science; car
toutes les fictions à elle allégoriques, ne faisaient
sous-entendre figurativement d'autres
sens, que celui de l'art de ses opérations en
l'Ouvrage économique & universel du grand
monde, & en l'oeuvre secret du petit monde
des Sages, lequel se fait à l'
instar, par
le même sujet & les mêmes ressorts: Apulée
dit que » dormant lui sembla voir la
» Déesse Isis, laquelle avec un visage vénérable
» sortait de la Mer »; la vision donne
encore à entendre l'antique opinion que les
anciens Naturalistes, & les premiers Lutéciens
en conformité, avaient de la Nature,
ou de la première semence virginale de chaleur
naturelle & d'humide radical unis, comme
principes de leurs êtres; leur sentiment
était que cette semence universelle procédait
d'une candide vapeur humide ignée, ou
Isienne & Philosophique, sortant de la Mer, ou
@
Préliminaire
349
des Eaux; parce que le Soleil, la Lune &
les Etoiles s'y plongeant par leurs influences
immersives, en faisaient exhaler cette bénite
vapeur, qui se filtrait dans tous les
corps, en quantité de matière première & de
sève vierge, & de substance nourricière:
raison pour laquelle elle était dite & réputée
vénérable, d'autant qu'elle est respectée
& prisée par les Sages, & qu'il n'y a que
le vulgaire insensé qui la méprisé & la dissipe
imprudemment à son Damne.
Souvent Isis était accompagnée d'un grand
boeuf noir & blanc, pour marquer le travail
assidu, avec lequel son culte philosophique
doit être observé & suivi dans l'opération
du noir & du blanc parfait, qui en est engendré,
pour la Médecine universelle Lunaire
hermétique. Harpocrates, Dieu du
Silence, mettant les doigts sur la bouche
côtoyait toujours Isis, pour apprendre qu'il
fallait taire les mystères philosophiques du
sujet, pour quoi souvent cette Déesse Enigmatique
était estimée être le Sphinx » pour
» montrer, suivant l'expression même des
» Anciens, que les choses de la Religion
» doivent demeurer cachées sous les Mystères
» sacrés; en sorte qu'elles ne soient entendues
» par le commun Peuple, non plus
» que furent entendues les Enigmes du
» Sphinx «.
Suivant Apulée, Isis parle ainsi de sa Fête: »
Ma Religion commencera demain,
@
350 Instruction
pour durer après éternellement ». C'est-à-
dire que la Science religieuse de la Nature,
& l'Oeuvre de sa semence première, origine
de toute production & des merveilles
du monde, est d'autant de durée que l'Univers,
& s'y observe & pratique chaque jour.
Il ajoute que » lorsque les tempêtes de l'Hiver
seront apaisées, que la Mer émue,
» troublée & tempétueuse sera faite calme,
» paisible & navigable, mes Prêtres m'offriront
» une nacelle, en démonstration de mon
» passage par Mer en Egypte, sous la conduite
» de Mercure, commandé par Jupiter.
Ceci est la clef du grand Secret philosophique
pour l'extraction de la matière des Sages,
& l'oeuf dans lequel ils la doivent enclore
& oeuvrer en l'Athanor à tour, en
commençant le Régime de la Saturnie Egyptienne,
qui est la corruption de bon Augure,
pour la génération de l'Enfant royal Philosophique,
qui en doit naître à la fin des
siècles ou circulations requises. Peu de personnes
en feront la découverte, parce que
les gens du monde sont trop présomptueux
de leur ignorance, qu'ils croient science,
pour se dépouiller de leurs vains préjugés, &
s'attacher à scruter la science véritable de la
Nature universelle.
Les Druides étaient fort initiés & doctes
dans ces connaissances; mais dans l'opinion
qu'ils avaient pour objet de leur Religion
d'une Divinité à eux prédite, comblée de
@
Préliminaire
351
perfections & de vertus, c'est-à-dire, d'
une
Vierge qui devait enfanter miraculeusement
à eux jusqu'alors inconnue, ils puisèrent à
la source de la Nature pour la trouver, &
reconnaissant tout ce qu'elle cachait de plus
puissant, parfait & merveilleux, ils s'imaginèrent
avoir découvert cette Divinité en la
personne même de la Nature, que par cette
raison & erreur, ils prirent pour elle. Ce
fut pour l'honorer par un culte dirigé vers
elle, qu'ils la représentèrent en Statues,
suivant les idées avantageuses qu'ils s'en
étaient formés, en leur appliquant & cumulant
tous les Symboles des vertus & propriétés
qu'ils attribuaient à la Nature même; en
effet, ils lui ont départi toutes celles merveilleuses
que l'esprit humain pouvait s'efforcer
d'imaginer dans le monde: & il faut
confesser qu'ils connaissaient bien parfaitement
la Nature, pour la dépeindre & signaler
aussi expressément; mais en lui adressant
leurs voeux & leurs prières, ils entendaient
aussi les faire à l'Etre des êtres, qu'ils en
croyaient l'Auteur, y présider & opérer nécessairement,
en le regardant comme cause
première, & la Nature comme cause seconde,
pour tous les bénéfices de la vie: ce
fut donc ainsi qu'ils personnalisèrent la Nature
en une Idole, pour inspirer sa vénération
conformément à l'idée des plus anciens
Païens qui l'avaient nommée Isis.
Comme la Religion d'Isis avait en quelque
@
352 Instruction
façon le même fondement que la première
introduite dans les Gaules, & chez les
Lutéciens, elle y eut grand crédit, & y fut
pratiquée dévotieusement pendant grand
nombre de siècles. Dans la suite leurs cérémonies
reçurent des réformes, des extensions
& des modes de toutes les espèces,
suivant les idées spirituelles ou les systèmes
que la piété faisait inventer; chacun successivement
à sa dévotion, & dans sa façon
de penser, dogmatisant, y mit du sien; & les
Prêtres d'Isis profitant de la crédulité du Peuple
par des vues particulières à leur Juridiction
religieuse, & à leurs propres intérêts,
lui imposèrent différentes formes scrupuleuses
& de rigueur, sous des peines effrayantes
qu'ils lui inspiraient; de sorte qu'on crut
avoir beaucoup raffiné le culte, & que la
Religion Isienne dégénérant de la primitive
Loi naturelle, devint enfin chargée de pratiques
superstitieuses, très onéreuses pour
ceux de sa Secte: l'on perdit même l'esprit
du sens Secret philosophique qu'elle renfermait
pour l'oeuvre de la Médecine salutaire
des corps, laquelle en était la principale intention
mystérieuse: à peine resta-t-il quelque
Sage qui en conservât le précieux dépôt.
Cependant les Parisiens se polirent beaucoup,
& devinrent fort civilisés & policés:
ils faisaient même de grands progrès dans
les Arts & Métier; leur Cité, purgée de crapauds,
pauds,
@
Préliminaire
353
& quittant son antique rudesse, s'embellissait;
enfin le bon ordre en fit le Gouvernement:
de façon qu'ils se fortifièrent,
étendirent leur puissance sur leurs voisins,
rendirent leur ville la Capitale des Gaules
& s'affranchirent des dominations étrangères:
ce qui leur fit donner le surnom de
Crapauds Francos, c'est-à-dire Francs, libres
de leurs anciens assujettissements; & dans la
suite on leur substitua simplement celui de
Francs; puis celui de
François, aujourd'hui
d'usage commun, & qui en dérive, comme
signifiant Peuple libre.
Plusieurs siècles après la manifestation du
Verbe divin incarné, pour la bienheureuse
rédemption du genre humain; c'est-à-dire
après la naissance de Jésus-Christ, Fils unique
de Dieu & de la Vierge Marie, lequel
a apporté au monde la Loi de grâce & de
salut, les Disciples de ses Apôtres, suivant
leurs Missions évangéliques, venus de la
Judée, ayant percés dans les Gaules, y semèrent
les principes, & établirent les fondements
de la seule vraie Religion Chrétienne;
& comme dit fort bien l'Historien de
l'Eglise de Chartres, Ville qui après celle de
Dreux, était le principal Siège de la Religion
des Druides. » Ceux qui furent envoyés
» dans ce pays pour y annoncer l'Evangile,
» y firent beaucoup de progrès, parce qu'ils
» y trouvèrent des dispositions merveilleuses
» pour la conversion des Peuples, par le
Tome IV. G g
@
354 Instruction
» rapport des Cérémonies des Druides à nos
» Mystères.
Cependant la persécution des tyrans Romains
s'éleva, & déploya la rage & les barbares
cruautés sur les Chrétiens: ces Apôtres
des Gaules fermes & courageux dans le
ministère de leur vocation, après avoir essuyé
bien des travaux & des martyrs pour
l'établissement & la propagation de la Foi
Catholique & du Culte divin, poussèrent &
étendirent le progrès de la Parole évangélique
jusques dans le coeur des Gaules, c'est-
à-dire en la Ville de Paris, devenue leur Capitale:
ce ne fut qu'au prix de l'effusion de
leur sang qu'ils détruisirent les Temples & les
Autels qu'ils purent trouver, consacrés au
Culte des faux Dieux ; ils renversèrent en
leur passage le Temple fameux de Mars érigé
sur la Montagne, dite Montmartre, près
Paris, celui célèbre d'Isis & d'Osiris établi à
Issy, qui est un village aussi proche Paris;
peu à peu gagnant du terrain, & de l'empire
sur les esprits, ils vinrent en Circuit, au lieu
dit S. Germain des Prés, qui était alors un
terrain planté en Bois, du surplus Marais &
Prairie assez vaque, ayant aussi un Temple
voué aux fausses Divinités, & entr'autres à
Isis, qu'ils renversèrent aussi, & dont il n'est
resté que peu de vestiges: enfin s'étant introduits
dans la Cité, ou l'Ile des parisiens,
ville Capitale des Français, & déjà renommée,
ils détruisirent encore toutes les
@
Préliminaire
355
Chapelles qui y étaient dédiées aux Dieux &
Déesses du Paganisme, telles que celles où
sont aujourd'hui les Eglises de S. Denis de
la Charte, Sainte Marine, & quelqu'autres,
qu'ils mirent sous d'autres invocations
Divines, en joignant à quelques-unes le titre
& le nom de leur pieux réparateur & Instituteur.
Ce fut ainsi que ces zélés missionnaires
parvinrent à ruiner & abolir tous les Temples,
& toutes les fausses Divinités du vil
Paganisme, qui régnaient dans les Gaules,
& à y substituer l'adoration du vrai Dieu;
toutes les Idoles furent brisées, le véritable
Culte divin établi, cimenté & pratiqué: il
ne subsista plus chez les Parisiens que quelques
anciennes Fêtes & Cérémonies superstitieuses,
qu'on fut obligé de tolérer, en les
convertissant dans la suite autant que l'on
put, au sens & au rite Catholique. Comme
presque toute Religion a ses Fanatiques,
quelques-uns enfouirent dans le Territoire de
S. Germain des Prés une statue d'or massif,
Image d'Isis de grandeur humaine pour
la préserver & garantir de sa destruction
dans le désastre général du Paganisme, &
que l'on prétend n'avoir jamais été retrouvée.
Alors la Ville de Paris, auparavant si superstitieuse,
& même toute la France, commencèrent
à voir clairement la lumière de la
vérité; si le Peuple ne se défit pas entièrement
Gg ij
@
356 Instruction
de ses préjugés de Religion, au moins
fut-il obligé de les cacher & tenir secrets,
ce qui avec le temps en fit perdre l'idée & le
souvenir: le général, la plus forte & saine
partie embrassa uniformément le Christianisme,
& y entraîna par son exemple les
adversaires les plus entêtés & opiniâtres dans
leurs sentiments erronés: quelques hérésies
causées par des façons diverses de penser,
qui n'effleuraient point le fond de la Doctrine,
furent étouffées aussitôt qu'enfantées;
les moeurs devinrent meilleures; les
beaux Arts & les Sciences accrurent; enfin
les Dogmes de notre Foi, enseignés charitablement
par de grands Docteurs de notre
sainte Religion, furent des armes plus puissantes
& victorieuses, que ne l'auraient été
celles de la guerre, pour gagner les coeurs &
les esprits généralement, & les tirer de l'esclavage
de l'idolâtrie.
Cependant il restait encore à ces religieux
missionnaires & à leurs Successeurs, à couronner
leurs travaux Apostoliques par l'érection
d'une Eglise Cathédrale & Métropolitaine,
où la Fille de Dieu, Mère de Jésus-
Christ son Fils unique, & la Patronne des
Chrétiens, fût reconnue & invoquée suivant
le rite du Culte Catholique; au dixième
siècle ou environ, la foi du Peuple, son
amour, son attachement pour la Religion
s'augmentant, leur en fournirent heureusement
les moyens, il fut élu un Evêque de
@
Préliminaire
357
la Ville, chargé de l'administration spirituelle,
& qui tenait même beaucoup du
gouvernement temporel, & de la distribution
de la Justice: son zèle lui inspira l'entreprise,
& le porta à élever ce magnifique
Monument de l'Eglise de Notre-Dame, en
le fondant & consacrant sous sa Dédicace,
comme Mère de la Ville, & la principale
des autres Eglises ou Chapelles édifiées dans
la Cité.
Cet Evêque, qui avait été choisi pour
remplir cette Dignité, à cause de sa profonde
connaissance dans la Philosophie naturelle,
& en la Théologie, jugea ne point
trouver de place plus convenable pour la
fondation & l'érection de cette Eglise, à
l'honneur de la Mère de Jésus-Christ, & des
fidèles Chrétiens que le lieu situé à la tête
du continent insulaire & de la Cité, c'est-
à-dire à l'ouverture du giron de la Seine,
qui se séparant en deux bras, semble prendre
tous les Habitants sous sa protection &
les favoriser des rayons du Soleil levant
que l'Esprit éternel du Soleil de Justice leur
traduit & communique: le sens spirituel est
très mystique, & le naturel fort ingénieux.
L'on institua & régla les Cérémonies propres
au Culte de la Vierge sainte, nouvellement
établi; mais il fallut encore accorder
quelque chose à cet égard au génie du Peuple,
qui conservait quelque reste de superstition
touchant les formalités de la Religion
@
358 Instruction
d'Isis, ou de la Nature entendue par elle;
cette Indulgence parut nécessaire quant à la
forme, puisqu'elle ne changeait point, &
ne faisait pas varier la vérité foncière, qui
est une, inaltérable & immuable; il aurait
été même dangereux de prétendre supprimer
tout à coup, tout le cérémonial populaire,
dont la fausse Religion d'Isis avait depuis
nombre de siècles jeté des impressions
& des racines si profondes dans les esprits
scrupuleux, qui exigeait quelque ménagement
& douceur, pour être rappelés avec
succès à la droite & pure voie: on eût besoin
de beaucoup de prudence en cette occasion,
& cette politique sut parvenir à ses
fins, mieux & plus sûrement, que ne l'aurait
faite la force ouverte, pour la réforme
générale; pourquoi certaines anciennes Cérémonies
tolérées par nécessité, eurent encore
lieu longtemps, avant de pouvoir être
abolies entièrement: il en était resté une
pratiquée jusqu'à notre siècle, & qui a été
retranchée il y a quelques années, c'était
la figure d'un Dragon ailé, qu'on portait
tous les ans dans une Procession à l'Eglise
de Montmartre: ce Dragon était un ancien
symbole mystérieux de la Philosophie
naturelle, & de la Religion des Druides,
des Gymnosophistes, & des Mages Egyptiens,
quoiqu'on l'ait attribué à un autre
événement, suivant la chronique vulgaire,
@
Préliminaire
359
Le sens Physique que les Parisiens avaient
conçu de la Nature représentée par Isis,
était, selon eux, assez allégorique au sens
mystique qu'ils reçurent de la Mère de Dieu,
& de leur propre Mère Chrétienne; car ils
feignaient trouver quelque idée de rapport
de l'une à l'autre; ce fut un grand moyen
d'opérer leur conversion, & d'achever l'oeuvre
de leur sanctification: En effet la révélation
qu'on leur annonça de la véritable
Vierge Mère prédite, qui avait enfanté le
Sauveur du monde, & leur bienfaitrice à
eux inconnue jusqu'alors, fut un argument
très puissant pour leur persuader les vérités
de la Foi, & les faire aisément revenir de
leur erreur, ignorance, & méprise; pour
quoi ils eurent moins de peine à répudier
leur Idole, abjurer son culte, & professer
celui du Christianisme; dans cet esprit ils
reconnurent & vénérèrent par des honneurs
légitimes, leur Dame & la nôtre, Mère de
Jésus-Christ, comme l'accomplissement des
prédictions faites aux Druides & à eux.
Cependant il ne fut pas possible de les
obliger à changer le nom de leur Cité; &
quoique l'idée & l'esprit du Paganisme en
soient l'étymologie, ils l'ont conservé jusqu'à
présent, comme si l'illusion d'Isis, ou
la Nature vénérée comme Divinité, ou bien
aussi sa semence première, universelle, philosophique,
si vantée, avaient encore place
@
360 Instruction
à la tête d'une Ville éclairée de la Vérité
divine, & où règne la Mère de Dieu & des
Chrétiens, de laquelle les Habitants de Paris
devraient porter le Nom saint & respectable,
en abandonnant jusqu'au souvenir de
l'idolâtrie; & cet abus vient encore de ce
qu'il a fallu s'accommoder, & sympathiser en
quelque façon aux idées & aux moeurs anciennes
de la Nation, sans cependant perdre
de vue le sens sacré de la vraie Religion,
devenue dominante, & qui s'est soutenue
par elle-même depuis avec honneur &
admiration, à la gloire de Dieu, un en
trois Personnes, & de la bienheureuse Vierge
Marie.
Le superbe Temple de Notre-Dame est
aujourd'hui le Chef d'oeuvre de l'Art, le séjour
de la sainteté & de la grâce à la vénération
des Peuples Chrétiens, la terreur &
le fléau de l'idolâtrie; nos Rois Très Chrétiens,
nos Reines, nos Princes & nos Princesses
dans le même esprit, y ont toujours
voués & signalés admirablement leur piété
& leurs actions de grâces. Les Evêques &
Archevêques, qui en ont rempli la Chaire,
avec toute la dignité du ministère & de la
charité Apostolique, ont aussi toujours été
des exemples édifiants pour la dévotion des
Fidèles; & tous les Ecclésiastiques attachés à
son culte, par leurs saints Offices & la pureté
de leurs coeurs à louer Dieu & honorer
la Sainte Vierge, y attirent la bénédiction
du
@
Préliminaire
361
du Ciel sur tous les citoyens, que leur dévotion
fait accourir en foule à ce saint Lieu
avec le respect qui lui est dû, adorer le Souverain
Créateur & Conservateur, & lui
adresser leurs hommages & leurs prières par
l'intercession de leur bonne Mère & Patronne,
invoquée par eux, avec la plus pieuse &
fervente vénération.
Lors de la fondation de cette Eglise, tous
les Officiers occupés à son Culte, qu'on appelle
aujourd'hui Chanoines, étaient les seuls
Médecins de profession & d'effet dans leur
Ville; & ils tenaient cet Office de charité
& d'humanité, par Tradition des Philosophes
& des Prêtres Druides, qui, à l'exemple
des Egyptiens & des Prêtres & des Lévites
chez les Juifs, l'avaient enseigné, exercé
& professé dans les Gaules; & l'usage s'en
était fort fidèlement conservé chez les Lutéciens
ou Parisiens, qui s'en faisaient même
un devoir principal de Religion, ayant
rapport à la Divinité & à leur prochain,
& étant la base de la Loi naturelle; parce
que Dieu, Auteur de la nature, donnant &
conservant la vie à tout, était le premier &
le seul souverain Médecin, dont ils jugeaient
devoir suivre l'exemple, en faisant part de
ses bienfaits à leurs semblables, pour les
soulager en leurs afflictions & les guérir de
leurs maladies.
L'origine de la profession & administration
de la Médecine en la personne de ces
Tome IV. H h
@
362 Instruction
Officiers Ecclésiastiques, avait encore pour
fondement la charge & commission Apostolique,
c'est-à-dire la vocation expresse
des Apôtres, qui tous, suivant leurs Actes,
étaient Médecins des âmes & des corps,
à l'imitation de Jésus-Christ leur Chef, qui
avait opéré toutes sortes de guérisons miraculeuses;
leurs Disciples même, en établissant
la Religion Chrétienne dans la Cité
des Parisiens, en avaient eux-mêmes aussi
donné l'exemple, & fort recommandé le
Service, en prenant occasion d'en montrer
le devoir d'humanité, par l'exercice que les
Druides Païens mêmes en avaient fait.
Ces Chanoines furent dits de ce nom, à
cause qu'ils récitaient en chantant les points
& articles fondamentaux prescrits dans leur
Rituel, qui enseignaient l'esprit de la Religion;
les devoirs de son Culte; ces articles
ou versets chantés étaient nommés
Canons, du mot Latin
Cano, je chante,
d'où est tiré celui de Chanoine & de Chantre,
ils ensuivaient la règle prescrite, en
soignant les malades & les traitant avec
beaucoup de charité; ce qui est admirable,
c'est qu'ils les guérissaient de toutes leurs
maladies & infirmités, (si la volonté de
Dieu n'en avait autrement ordonné,) par
de vrais remèdes naturels, dont ils acquéraient
la connaissance & l'usage dans l'étude
de la nature, qui les fournit, sans qu'il
soit besoin d'avoir recours à des moyens
@
Préliminaire
363
étrangers, impuissants, ou destructeurs; pour
quoi ils avaient leur Ecole de Médecine tout
attenant la rive du bras de rivière, ou est
aujourd'hui l'Ecole fameuse des Docteurs de
cette Faculté, rue du Foüar & de la Bucherie,
& ils y communiquaient par un petit Pont
de bois, qu'ils avaient fait jeter sur le bras
de rivière, & qui a encore le nom de petit
Pont.
Cette digne occupation, & ce service
édifiant & charitable pour des ministres de
la mère & fille de Dieu, mère spirituelle des
habitants, n'eut plus d'autre objet de leur
piété: & dans leurs bonnes oeuvres, l'amour
de Dieu & du prochain faisait tout leur devoir
& leur mérite; ce qui leur fit obtenir
la construction près d'eux, attenant l'Eglise,
d'un Hôpital, ou Hôtel de Charité, où
l'on apportait, recevait & traitait les infirmes
& malades avec tous les soins & les secours,
dont par esprit d'institution & d'état
ils étaient capables, & se faisaient un point
essentiel de Religion: ils étaient devenus de
grands Médecins pour le spirituel & le temporel;
par la grâce de Jésus-Christ Fils de
Dieu, & de la Vierge Marie, qui les assistaient,
ils opéraient des cures & guérisons miraculeuses,
si surprenantes, que cet Hôpital d'infirmerie
fut alors appelé Hôtel-de-Dieu.
Les remèdes dont ils faisaient usage n'étaient
puisés qu'en la nature, & leur vertu
& efficacité sanative & salutaire procédait
Hh ij
@
364 Instruction
de la bénédiction que Dieu y répandait;
mais il ne faut pas s'imaginer que ce furent
des remèdes vulgaires, ni des composés de la
main des hommes, tirés de choses inanimées
& sans vie; ils trouvaient la réparation
de la vie & de la santé par leur propre
principe, dans une quintessence de la Nature,
exaltée & astralisée, qui contenait, &
réintroduisait aux corps l'âme, l'esprit & la
vie dont ils souffraient altération, & qui
les leur réparait en qualité de Médecine Universelle,
en détruisant tout levain ou ferment
d'impureté, de corruption, & d'humeur
peccante. L'oeuvre secrète de la confection
ne leur était point inconnue, & les
opérations leurs étaient familières, parce
qu'ils connaissaient la science de Dieu &
de la Nature, & les vertus de l'Esprit éternel
de vie, lesquelles le même Dieu de bonté
a mises en ses oeuvres dès le commencement
du monde, pour la santé des Peuples
de la terre, ses créatures. Ils possédaient parfaitement
l'art de l'usage de ce médicament
divin & de sapience, souverainement salutaire
pour remédier à toutes maladies
ils l'appliquaient toujours avec succès &
efficacement à l'honneur du Très Haut,
qui en est l'auteur & dispensateur.
Le Fondateur de cette Eglise leur en
avait laissé la tradition secrète: mais depuis
ces hautes & sublimes connaissances des
vertus occultes de la nature, en laquelle
l'Esprit universel de vie est infus & opérant,
@
Préliminaire
365
se sont perdues faute d'esprit intelligent
en l'art de la vraie Médecine, &
capables du secret important qui lui est
dû; il prévit même bien ce malheur dans
l'avenir, & pour en laisser des monuments
de vérité dans la postérité, pour les Savants
& véritables Médecins, il avait fait faire
aux portails de cette Eglise, toutes les figures
hiéroglyphiques de cette science, & de
l'oeuvre de cette bénite Médecine, lesquelles
l'on voit encore aujourd'hui, & que tout
homme sage & intelligent, ne doit jamais
révéler vulgairement, si Dieu lui fait la grâce
d'illuminer son esprit du don de ce merveilleux
arcane céleste: Gobineau de Montluisant
a expliqué plusieurs de ces Hiéroglyphes,
mais il en a omis beaucoup, à cause
du silence harpocratique & recommandé &
imposé au secret.
L'on voit encore à l'entrée de l'Eglise, la
figure hiéroglyphique du bienheureux Chrystophe,
Christum ferens, très significative, curieuse,
& instructive pour les vrais enfants
de cette science divine.
Les sages investigateurs remarqueront
aussi sur le colosse, nombre de symboles,
habitations, tours & autres enseignements
philosophiques, importants & nécessaires, autant
que mystérieux, pour les conduire heureusement
dans la voie étroite & escarpée
de la sagesse, & les faire arriver à sa possession,
qui est le comble de toute félicité sur
Hh iij
@
366 Instruction Préliminaire
terre, & seule capable de remplir dignement
& souverainement le coeur de l'homme sage
& sensé, pour sa santé, son salut, & la vie
éternelle au sein de la Divinité.
Dieu soit loué éternellement au très Saint
Sacrement de l'Autel, & que sa Cité chez
tous les Fidèles retentisse à jamais d'actions
de grâces de ses bienfaits. Ainsi soit-il.