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Page

Réfer. : 1500 .
Auteur : Nuisement, Clovis Hesteau de.
Titre : Traittez de l'Harmonie et constitution generalle
S/titre :
Secret des Philosophes, & de l'Esprit universelle...

Editeur : Theodore Maire. A la Haye.
Date éd. : 1689 .

@



T R A I T T E Z
D E
L'H A R M O N I E,
ET CONSTITUTION
G E N E R A L L E
DV VRAY SEL,

Secret des Philosophes, & de l'Esprit
universelle du Monde, suivant le troisiesme
Principe du Cosmopolite.
OEuvre non moins curieux que profitable,
traittant de la cognoissance de la vraye
medecine Chimique.

Recueilly par le sieur de N U I S E M E N T,
Receveur General du Comté de
Ligny en Barrois,

pict

A L A H A Y E,

De l'Imprimerie de THEODORE MAIRE.
-----------------------
M. DC. XXXIX.

@
@

pict

A T R E S H A U T,

T R E S-P U I S S A N T,
ET TRES-VERTUEUX
P R I N C E,

Monseigneur le Duc de Lorraine
& de Bar, &c.

pict ONSEIGNEUR,
Encore que ce Phoenix
des beaux esprits: (François
Monseigneur, de la
Très Illustre Maison de
Candale) se fut rendu autant
admirable en la pratique des Arts mécaniques,
où il excellait les plus ingénieux
& renommés de son siècle, qu'en la profonde
Théorie des plus rares sciences, qui semblent
n'avoir été garanties de l'inondation
universelle, sinon pour le combler de gloire:
& bien qu'il pût de son invention propre
fournir en l'un & l'autre perfection les âges
):( â suivants

@

E p î t r e

suivants d'exemplaires en ses inimitables
chefs d'oeuvres: si ne crut-il toutefois sa peine
plus utilement employée qu'à donner par
ses excellents commentaires une nouvelle
naissance au Pimandre d'Hermès, qu'une si
longue suite de siècles avait tenu enseveli,
comme trop lâchement abandonné des uns
à cause de son obscurité, & frivolement négligé
des autres, qui le jugeant par son entrée
l'estimaient un songe fait à plaisir. Ceux-là
par impatience, & ceux-ci par un mépris inconsidéré,
se privèrent malheureusement de
l'usufruit de ce trésor inestimable: & nous
rendaient participants de leur dommage sans
ce nouvel Hercule, qui passant l'Acheron &
le Cocithe alla malgré Cerbère le retirer du
noir fleuve d'oubli, dans lequel l'ignorance
& l'envie l'avaient précipité. Il nous le rapporta
donc tout moite & dégouttant de ce
long naufrage, & lui redonna tel lustre par
l'éclat des pierres précieuses dont il l'a enrichi,
que parmi la création du monde on y
voit clairement étinceler tant de brillants
rayons des secrètes merveilles de Dieu & de
Nature, que cette première obscurité ignoramment
abhorrée, & cet *abhor légèrement
estimé fabuleux sont aujourd'hui admirés &
chéris de tous: voire avoués des plus illuminés
autant agréable; & mystérieux que s'ils
avaient été produits par quelqu'un des Prophètes:
donnant sujet à beaucoup d'ajouter
jouter


Note du traducteur :
*abhor: aversion.


@

Dédicatoire.

foi aux historiens qui tiennent que
Hermès fut le beau-père de Moïse nommé
Getro, & que divinement inspiré en toutes
choses plus cachées, il lui apprit la cabale, &
la Philosophie occulte à sa soeur Marie, dite
la prophétesse, de laquelle il nous reste comme
un témoin irréprochable certain fragment,
que tous ceux qui ont écrit de la vérité
de cet Art, allèguent avec révérence. Et
semble que la plupart nous veuillent encore
assurer que ce fut lui qui, après le déluge,
entrant en la vallée d'Ebron trouva les sept
tables de marbre, lesquelles avaient été par
les premiers sages insculpés les principes des
sept arts libéraux, afin qu'ils ne périssent avec
eux: & qu'en ayant seul une parfaite intelligence,
il les enseigna au peuple, & leur donna
cette clarté qui nous éclaire encore à présent.
Le songe de Scipion, celui de Poliphile,
& le Lisias de Platon, nonobstant ce titre
ont autant apporté de louange à ces auteurs
que tous leurs anciens écrits: & n'ont été
moins estimés de l'invention que de l'ouvrage.
Considérant que pour dignement traiter
de si hautes matières il est bien nécessaire
que l'âme se dérobant de sa prison aille librement
visiter les régions suprêmes, &
conférer avec ses semblables: ce qu'elle ne
pourrait faire ayant toujours aux pieds l'importun
contrepoids de cette masse terrestre,
qu'elle secoue & quitte alors que le gracieux
):( 3 char-

@

E p î t r e

charme du sommeil aggravant le corps lui
laisse les portes ouvertes. Or ce fut ce puissant
Athlète (Monseigneur) qui premier m'ouvrit
la forte barrière qui défend l'entrée de cette
ample lice Philosophique, où tant de vaillants
champions ont couru & débattu le prix proposé
par le trois fois grand Mercure. Et qui
m'obligea de suivre ses pas (quoi que lentement
& d'une distance infinie) par l'encouragement
& les préceptes qu'en faveur du
Prince à qui j'avais l'honneur d'être, il daigna
me donner dès ma jeunesse; après m'avoir
par son humanité, non commune à
ceux de son rang, fait participant de ce qu'il
tenait le plus cher, me communiquant des
oeuvres sans parangon, & des desseins qui ne
sentaient rien de l'humain. Si de fortune il
se remarque donc en ce bouquet, duquel j'étrenne
votre Altesse, quelques fleurs de son
parterre, il me doit être pardonné; puisque
Platon même, à qui l'on donne le surnom
de divin, n'a point fait conscience d'étaler
comme siennes aux yeux de sa postérité les
reliques sacrées qu'il avait butinées dans le
temple de Socrate. Et puis on doit aussi recevoir
pour une excuse légitime, que mon
dessein est tellement *concaténé & dépendant
du sien, que si la mort eut eu des yeux
& du jugement pour voir & considérer le
tort qu'elle faisait aux mortels de leur éteindre
avant le temps une si belle & utile lumière,
mière,


Note du traducteur :
*concaténé: enchaîné avec.


@

Dédicatoire.

où que les voeux & les clameurs des
doctes curieux eussent pu fléchir *l'impitié
de cette sourde insatiable, & lui obtenir encore
quelque peu de répit; il est indubitable
qu'il eut d'une même main enchâssé dans
le pur Or de sa minière féconde, la riche table
d'émeraude en laquelle ce vieux Philosophe
Egyptien, à l'imitation de ses sages devanciers,
grava le double mystère, où le mystère
unique à double sens, que l'Hortulan &
quelques autres ont entièrement appliqué à
l'effet de leurs transmutations métalliques:
ainsi que je me suis évertué de l'attacher d'un
noeud indissoluble à son Pimandre; avec lequel
il a tant de conformité & sympathie,
qu'ils semblent avoir été composés l'un
pour l'autre. Car si le premier traite de la
Création de l'univers; le second dépeint naïvement
l'Esprit universel qui donne vie &
mouvement à tous les membres de ce grand
corps. Esprit général auquel sont occultement
encloses les vives semences des trois
genres: duquel toutes les choses sont produites
au monde: par lequel elles croissent, persistent,
& se multiplient: & en qui elles se doivent
toutes réduire quand elles auront atteint
la borne que Nature leur a plantée. Tout ce
que je dois plus justement appréhender. Monseigneur,
c'est le reproche que votre Altesse
me peut faire d'employer si témérairement sa
grandeur & son nom à la protection de mes
):( 4 labeurs,


Note du traducteur :
*impitié: le manque de pitié.


@

E p î t r e Dédicatoire.

labeurs, indignes de tant illustre Mécène. Et
que je devais au moins me contenter de les
avoir audacieusement profanés une fois en
les plaçant au front des vers que je vous présentai
il y a quelque temps; sans abuser encore
un coup de votre auguste patience. Mais
je suis résolu de dire à quiconque m'en veuille
blâmer, & fusse votre Altesse même,
que j'aime trop mieux être estimé insolent
au désir que j'ai de m'acquitter aucunement
de ce que je dois à votre généreuse largesse,
que me priver de la continuation de vos bienfaits
par un lâche & honteux acte d'ingratitude.
Outre que c'est mon destin qui me
porte naturellement: car le Ciel ne m'a fait
naître que pour mourir.


M O N S E I G N E U R,

Votre très humble, très obéissant, &
très obligé serviteur,

D E N U I S E M E N T.

P R E-

@

P R E F A C E,

I E ne doute point que ce livre arrivant en
public ne soit rejeté de plusieurs; & reçu
de peu: car les esprits humains étant communément
offusqués du brouillas d'ignorance,
& la multitude des aveugles surmontant
beaucoup le nombre des clairvoyants,
les plus rares sciences ont de tout temps été
les moins connues & les plus méprisées; soit
par la négligence, ou par l'avidité du gain,
préférant l'utile à l'honnête. De sorte que
telles gens croyant être nés pour avoir, non
pour savoir, s'adonnent entièrement à la
fuite du lucre; & diffèrent fort peu des animaux
qui n'ont soin que de la pâture. Mais
s'ils rentraient quelquefois en eux-même,
illuminés de ce rayon divin de connaissance,
ils trouveraient que l'aliment leur est donné
pour soutien de la vie; & la vie pour s'employer
à l'inquisition de vérité: pour respect
de laquelle ils sont doués de la ratiocination.
Prévoyant donc que la même cause qui les
abâtardit, & fais dégénérer du glorieux destin
de leur naissance, pourrait produire un
mépris de ce mien labeur, pour y voir étinceler
quelque rayon de l'Art Chimique, (encor
que ce ne soit mon but) mais parce que
j'ose entreprendre de déchiffrer ce que le
trois fois grand Hermès a si couvertement
):( 5 en-

@

P R E F A C E.

enseigné dans sa table, que plusieurs excellents
esprits s'y sont trouvés confus; j'ai bien
voulu par cette Préface admonester les curieux
qu'ils ne cherchent ici la toison d'Or, ou les
pommes des Hespérides; mais seulement une
naïve description des premiers principes de
Nature; dans le riche sein de laquelle reposent
tous les trésors du monde. Trésors vraiment
inestimables; & devançant d'une distance
extrême tout ce que le vulgaire admire
& idolâtre le plus. Que s'il advient qu'aucuns
quittent ce livre & s'en dégouttent, pour
abhorrer les choses Chimiques; Ni lui ni
moi n'en pourrons mériter le blâme, puis
que les appétits dont différents; Et que leurs palais
empâtés de la lie d'une erreur populaire
les empêche de savourer ces viandes exquises:
lesquelles au contraire font les délices
plus chères des beaux entendements; qui
confesseront volontiers que l'homme ne mérite
absolument le titre de Savant, s'il n'est
Chimiste: parce que les principes naturels, ni
la vraie matière universelle, ne seront jamais
aperçus que par l'expérience de l'Art Chimique:
ainsi que ce père des Philosophes l'a
clairement déclaré; lors qu'ayant montré par
qui, comment, & de quoi est fait le premier
sujet des choses, (c'est-à-dire, cet Esprit général
du Monde,) par quels moyens il se corporifie
& spécifie en diverses formes & genres;
& comment de lui tout ce qui est bas &
haut,

@

P R E F A C E.

haut, se produit, parfait maintient, & augmente;
il ouvre encore le chemin aux sages d'entrer
par une profonde considération des effets
secrets de nature à la recherche & invention
des moyens par lesquels, à l'aide du
feu, ils puissent parvenir à la parfaite *mondification
de cet esprit infus en tous les corps,
pour en tirer une essence très pure, capable
de produire des effets incroyables; & autant
infinis en merveilles qu'en nombre. Ce que je
ne dis point ici pour tâcher d'émouvoir les
hommes à chérir mon opinion, bien qu'ils
ne la doivent témérairement rejeter, sans
voir si je parle avec raisons probables; appuyées
d'autorités antiques. C'est donc à
ceux qui séparés du vulgaire ont quelque
sentiment de la vraie Philosophie, que je remets
le jugement de ce labeur, & à qui j'en
voue ce fruit, s'ils y en peuvent recueillir.

(I) S O N

Note du traducteur :
*mondification: verbe mondifier : purifier, nettoyer.


@



@
@

T A B L E

D E S C H A P I T R E S

du premier Traité de l'Esprit géné-
ral du monde.

Q Ue le monde est vif, & plein de vie,
Chap. 1. fol. 1
Que le monde puis qu'il vit, a Esprit, Ame,
Corps, Chap. 2. fol. 7
Que tout ce qui a essence & vie, est fait par l'E-
prit du monde, & de la première matière.
Chap. 3. fol. 8
Comme le Soleil est dit par Hermès père de l'E-
prit du monde, & de la matière, Chap. 4.
fol. 10
Comment la Lune est mère de l'Esprit du mon-
de, & de la matière universelle, Ch. 5. fol. 14
Que la racine de l'Esprit du monde est en l'Air,
Chap. 6. fol. 16
Comment la terre nourrit cet Esprit universel.
Chap. 7. fol. 18
Que cet Esprit du monde est cause de la perfe-
ction en tous, Chap. 8. fol. 20
De la spécification de l'Esprit universel aux
Corps, Chap. 9. fol. 22
T A-
@

T A B L E

Du Second Traité.

Q Ue l'Esprit du Monde prend Corps, &
comment il se corporifie, Chap. 1. fol. 24
De la Conversion de cet Esprit en terre, & com-
ment en cette terre sa vertu demeure entière,
Chap. 2. fol. 24
De la séparation du feu d'avec la terre, du subtil
d'avec l'épais, & par quelle industrie elle se
doit faire, Chap. 3. fol. 47

Troisième Livre ou Traité dernier pour conclu-
sion de l'oeuvre. fol.105

F I N.
@
@

1

TRAITE

D U V R A I S E L S E C R E T
DES PHILOSOPHES, ET
DE L'ESPRIT UNIVERSEL
du Monde.

Que le Monde est vif, & plein de vie.

C H A P I T R E I.

pict UIS que j'ai entrepris de traiter
de l'Esprit du Monde, il est nécessaire que
je fasse reconnaître comment le Monde est
plein d'âme & de vie: car outre que la
Nature ne spiritualise rien qu'elle ne le
vivifie: & que le Monde consiste en continuelles &
*indéficientes altérations des formes, qui ne se peuvent
faire sans vital mouvement; si est-ce que nous voyons
encore cette même Nature, ainsi que Mère très féconde
& soigneuse, embrasser & nourrir ce monde; départant
à chacun de ses membres suffisante portion de vie. De
sorte qu'il n'y a rien en tout l'Univers qu'elle ne tâche
de rendre animant; pour ce qu'elle ne peut être oisive,
mais demeure toujours tendue & attentive à son action,
qui est de vivifier. Or ce grand corps est agité & pourvu
d'un mouvement sans repos: & ce mouvement ne se
peut faire sans esprit vital: car ce qui est sans vie est nécessairement
immobile; non pas de lieu en autre, par
mouvement violent & forcé; mais de privation & la forme
ou pour dire plus clairement, d'imperfection à perfection.
La végétation aux plantes, & la concrétion
aux pierres, s'avancent avec mouvement, qui se fait
par l'infusion de cette âme agitant cette grande masse, par
le moyen de certain Esprit radical & nourrissant; la
source & Minière de laquelle est assise au centre de la terre,
grande aïeule de toutes choses; afin que de là provienA
nent


Note du traducteur :
*indéficientes: sans déficiences.


@

2 Traité du Sel,

nent & s'étendent par tout le corps (comme du coeur)
toutes les fonctions vitales. Or cette racine & miniere
est enclose dans l'antique sein du vieil Demogorgon,
*progéniteur universel, que les anciens Poètes, très
diligents inquisiteurs des secrets naturels, ont ingénieusement
dépeint revêtu d'une chape verte, enveloppée
d'une rouille ferrugineuse, couverte d'obscures
ténèbres, & nourrissant toutes sortes d'animaux: dans
le ventre duquel les vertus des globes célestes incessamment
découlent, pénétrant les flancs de la terre, qu'elles
engrossent de toutes sortes d'espèces *omniformes. Là
où pareillement les qualités & forces élémentaires viennent
servir ce vieux Père, comme producteur & *spécifieur
de toutes choses perpétuellement *embesogné à la *dispensation
des formes spécifiques par le moyen de son
Iliaste, (a) & à l'excitation de la chaleur vitale, par son
Archée (b). Lesquels Iliaste & Archée sont comme
les deux outils de la formation, conservation &
augmentation des choses.
Ce Demogorgon est celui avec lequel la méditation
& pensée de Dieu a produit tout ce qui est créé dans
les cieux & dessous les cieux: de sorte que par admirable
adaptation, inconnue au vulgaire des Philosophes,
& référée par eux aux causes occultes, contenant en soi
son Iliaste & son Archée, il forme & engendre tout; puis
nourrit & conserve ce qu'il engendre faisant par tout
l'office d'économe & dispensateur; établissant le magasin
de ses munitions au milieu des entrailles de la terre,
d'où il tire & départ vie & vigueur à tout ce qu'il
produit, du centre en la circonférence.
La terre donc, comme réceptacle des influences &
vertus supérieures, a dedans soi la fontaine de cette âme
vitale, du surgeon de laquelle découle aux animaux, Minéraux
& végétaux le bénéfice de la vie, qui leur départ
sentiment, essence, & végétation, selon qu'elle trouve la
matière obéissante, & disposée à mouvement. De là
vient que les animaux composés d'une masse plus ductile
& facile à mouvoir, sentent, & végètent; & pour
cette

a Iliaste est le pourvoyeur qui fournit les matières pour
les générations.
b Archée est le feu ou chaleur naturelle qui digère &
agit sur lesdites matières.


Note du traducteur :
*progeniteur: latin progenitor: aïeul, ancêtre.
*omniformes: de formes multiples.
*specifieur: spécificateur.
*embesogné: occupé.
*dispensation: dispenser: accorder une dispense.


@

& de l'Esprit du Monde. 3

cette cause engendrent aisément leurs semblables, comme
pourvus de vie sensitive & végétative. Mais les
plantes, & toutes choses germinantes, de qui l'Esprit
n'est point arrêté par l'assemblement d'une matière du
tout crasse & dure, croissent & s'augmentent, pourvus
de la seule vie végétative: & vont engendrant leurs semblables
par semence ou traduction; Mais non en la façon
des animaux. Les Minéraux n'ont point la faculté sensitive
ni végétative, & vivent seulement d'une vie essentielle;
d'autant que leur composition est plus dure que
celle des animaux, & végétaux; & leur matière plus
crasse & grossière, qui gêne & réfère par trop cet esprit
qui les vivifie, & par ce moyen font empêchés de pouvoir
produire leur semblable, si premièrement repurgés
de leur grossière impureté, ils ne sont résolus en la subtilité
de leur première matière. Voyons ce qu'en dit
Augurel, excellent Philosophe & Poète Latin,
Mais un chacun croira finalement
Que les Métaux vivent secrètement,
Et que de vie ils ont la force & lieu
Divinement, comme d'un don de Dieu.
Et ce qui fait que ces Métaux valables
Ne semblent pas engendrer leurs semblables
Encore moins être si vertueux
De convertir autres choses en eux:
C'est que l'Esprit qui donne vie entière
Est empêché de trop lourde matière:
Et n'a pouvoir de montrer la vertu
Dont richement Nature l'a vêtu,
Si l'industrie humaine & vertu vive
Ne lui fait place, à celle fin qu'il vive:
Et si l'ouvrier à l'extraire ne tâche
De la matière épaisse qui le cache.
Alors donc n'étant plus minéraux impurs & grossiers,
ils engendreront par la forme spécifique en eux introduite,
non pas leurs semblables, mais en leurs semblables
une altération & perfection telle qu'on l'attribue à ce
tant cherché Elixir: que les sages admirent pour ses divines
vertus, & que les fols méprisent, pour ne pouvoir
de leurs yeux fascinés pénétrer au centre de ses merveilles.
Si donc les animaux, Minéraux, & végétaux, qui
tiennent la plupart de ce monde visible, sont remplis de
A 2 vie,

@

4 Traité du Sel,

vie, quelle apparence y aurait il de croire que le tout
fut plus pauvre que ses parties? Ce que l'on connaîtra
encore plus véritable aux choses du monde sublunaire;
car les globes célestes influant la vie aux corps inférieurs,
il est bien nécessaire qu'ils l'aient premièrement
reçue de cette âme universelle, puis qu'on ne peut donner
ce qu'on n'a point. Entendez Augurel.
Voire l'on dit que l'air, & terre & cieux
Et de la mer le grand tour spacieux
Sont excités intérieurement
D'une âme vive, & généralement
Que par cette âme a vie toute chose
Que nous voyons dessous le ciel enclose,
Et qui plus est, que par une âme telle
Le monde vit, & sa vigueur tient d'elle.
Or le mouvement (j'entends naturel) est toujours accompagné
de vie: comment donc produira en autrui &
vie & mouvement, celui qui n'a ni mouvement ni vie
en soi? Le mouvement n'abandonne jamais ce que la vie
n'a point encore abandonné: & ce qui est toujours agité
& mouvant ne peut être estimé sans vie. L'âme de l'univers
se mouvant de soi-même, est source & origine de
tout corporel mouvement, étant ordinaire compagne du
corps, qui fait que la très subtile partie de cette âme du
monde cherchant le haut, & habitant en haut, d'un *rouër
continuel tourne avec les globes célestes, qu'elle conduit
d'un mouvement propre & sans fin orbiculairement:
& pour cette cause toutes choses supérieures sont plus
vitales, parfaites, & participantes de l'immortalité, que
les autres inférieures: parce que ce qui est pourvu d'une
vie non défaillante, doit nécessairement être agité d'un
mouvement retournant à soi-même. Et par ainsi, que
ce qui est mu sans fin est conséquemment doué de vie
perpétuelle & indéterminable. Il paraît donc par ces
raisons que le monde universel est universellement rempli
de vie. Tellement que la vie de chacune espèce individuelle
n'est sinon une vie participante de cette générale
vie du monde; qui seul peut véritablement être dit
animal. Aux éléments corporels duquel sont encloses
les occultes semences de toutes les choses visibles & corporelles,
Car nous voyons naître plusieurs corps sans
expres-


Note du traducteur :
*rouër: de roue: mouvement tournant.


@

& de l'Esprit du Monde. 5

expresses semences précédentes; comme les plantes: &
sans conjonction de mâle & de femelle; Comme certains
animaux engendrés de corruption.
Les semences des plantes sont visibles jusques au grain:
& celles des animaux jusques à la géniture. Les Métaux
ont pareillement leur semence; mais elle ne peut être
vue sinon des vrais Philosophes qui la savent extraire
de son lieu propre avec grand Art; & la peut-on beaucoup
plutôt conjecturer par raison, qu'apercevoir des yeux
corporels. Que si dans les éléments n'était occultement
contenue certaine vertu secrète produisante, en laquelle
gît en puissance une faculté d'engendrer; plusieurs herbes
ne sortiraient pas de terre, ni même des murailles plus
élevées, que jamais n'y ont été semées ou plantées, &
dont auparavant on n'avait connaissance. Et tant d'animaux
divers ne seraient engendrés en la terre, & en
l'eau, sans précédente copulation des sexes, qui toutefois
croissent, & puis par commixtion de mâle & de femelle
produisent leurs semblables à la perpétuité de leurs espèces;
encore qu'ils ne soient engendrés par semblable assemblement
de parents. Cela s'éprouve assez par la génération
des anguilles, produites du limon: & des mouches,
ou *bestions qu'on voit naître des excréments des
autres animaux.
De quelle vie dira l'on que vivent les huîtres, les
éponges, & plusieurs choses aquatiques, lesquelles méritent
mieux le nom de plante-animaux, que celui de
poissons?
Or tous ces corps ne vivent point tant de vie qui leur
soit proprement particulière, que de celle de l'univers,
qui est générale & commune: Laquelle apparaît beaucoup
plus vigoureuse sur la terre aux corps plus subtils,
comme étant plus prochains de l'âme universelle du
monde; qu'en ceux qui sont plus grossiers, ou plus éloignés
d'elle.
Le Monde donc ayant été créé bon par celui qui est la
bonté même, est non seulement corporel, mais encore
participant d'intelligence; (car il est plein d'idées *omniformes)
& comme j'ai déjà dit, il n'a membre ni
partie qui ne soit vitale. Pour cette cause les sages l'ont
dit être animal; par tout mâle & femelle, & se conjoindre
par mutuel amour & conjonction à ses membres;
A 3 tant


Note du traducteur :
*bestions: bestioles.
*omniformes: de formes multiples.


@

6 Traité du Sel,

tant il est convoiteux & avide du mariage & liaison de
ses parties. De là, par une translation, vient la diversité
des sexes aux plantes, & aux animaux, qui s'accouplant
ensemble, à l'exemple du monde, engendrent leurs semblables;
non autrement que le monde même qui de soi
produit une infinité d'autres petits mondes. Car autant
qu'au monde, il s'engendre de corps, autant sont-ce de
microcosmes: vu qu'il n'y a corps, où les parties, vertus,
& qualités de petits mondes ne soient distinctement
remarquées. De sorte qu'un semblable produit volontiers
son semblable, par adaptation d'action & de passion:
ce qui ne se saurait véritablement faire sans être plein
de vie. Car quelle génération pourrait procéder d'un
sujet que l'on tiendrait pour mort? n'étant probable
ni possible que ce qui n'a point de vie la puisse donner à
quelqu'autre. Nous voyons bien aucune fois que sans
accouplement de mâle & de femelle, voire sans l'un ni
l'autre, plusieurs choses sont engendrées, auxquelles par
naturelle fomentation est inspirée la vie, de la vie de
l'univers: comme quelques-uns artificiellement font
éclore des poulets, sans que la poule en ait couvé les
oeufs. Et d'autres préparent certaines matières, & les font
putréfier, desquelles s'engendrent des animaux étranges,
comme le Basilic d'un oeuf de Coc, ou des menstrues d'une
femme rousse: le Scorpion, de l'herbe dite Basilic:
des entrailles d'un boeuf la mouche à miel: des branches
ou feuilles de certain arbre tombant en la mer, une espèce
d'oiseaux semblables à des canes: & tant d'autres choses
à nous & à notre monde inconnues, plus dignes de
admiration que de créance, pour être hors du train commun
de la nature, attirant la vie de cette vie universelle
à certaines matières, en certain temps & certain lieu;
tant le monde est plein de vivacité prégnante, & toujours
en action vitale. De sorte que rien ne meurt en lui,
mais plutôt que de demeurer sans agir, & par conséquent
sans vie, il refait incessamment d'une chose l'autre;
& n'y a corps qui s'anéantisse ou périsse totalement. Car
s'il était ainsi, toutes les parties du monde l'une après
l'autre, & peu à peu, s'évanouiraient de nos yeux, voire
même depuis tant de siècles, & tant de mutations, je ne
sais s'il y en aurait aujourd'hui quelque reste. A ce propos
certain Poète, non ignorant en cette secrète philosophie,
sophie,

@

& de l'Esprit du Monde. 7

parlant aux yeux de sa maîtresse leur dit,
Votre aspect inégal qui ma fortune change,
Est comme le Soleil, contraire en ses effets,
Qui amollit la cire, & endurcit la fange,
Et fait des corps nouveaux de ceux qu'il a défaits.

----------------------------------------------------

Que le Monde puis qu'il vit, a Esprit,
Ame, & Corps.

C H A P. II.

L E corps du Monde est familièrement connu par les
sens, mais en lui gît un esprit caché, & en cet esprit
une âme, qui ne peut être accouplée au corps que
par le moyen d'icelui, car le corps est grossier, & l'âme
très subtile; éloignée des qualités corporelles, d'une
longue distance. Il est donc besoin à cet accouplement,
d'un tiers qui soit participant de la Nature des deux, &
qui soit esprit corps, parce que les extrémités ne peuvent
être assemblées que par la liaison de quelque médiateur,
ayant telle affinité à l'un & à l'autre, que chacune y
puisse rencontrer sa propre nature. Le Ciel est haut, la
Terre est basse: l'un est pur, l'autre est corrompu. Comment
donc pourrait-on élever & joindre cette lourde
corruption à cette agile pureté, sans un moyen participant
des deux? Dieu est infiniment pur & net: les hommes
sont extrêmement impurs & souillés de péchés: La
réconciliation & rapprochement desquels avec Dieu ne
pouvait jamais arriver sans l'entremise de Jésus-Christ,
qui vraiment Dieu & homme en a été le vrai aimant.
De même, en la machine de l'univers cet esprit corps,
ou corps spirituel, est comme agent commun, ou ciment
de la conjonction de l'âme avec le Corps. Laquelle âme
est en l'esprit & corps du monde un appât & allèchement
de l'intelligence divine: Car cette intelligence y est assez
clairement aperçue par élévations effectives, rénovations,
mutations, variations, & multiplications de
formes, qui ne peuvent procéder que de l'intelligence
A 4 divine,

@

8 Traité du Sel,

divine, & non de la matière, qui de soi est brute, & ne
peut causer aucune nature intelligente, pour former &
spécifier les choses. Le monde est donc nourri par cet
esprit, & agité par l'âme infuse en lui au moyen de cet
esprit même. Ce que Virgile, suivant la doctrine de
Platon, a naïvement dépeint en ces vers.

Le ciel semé de feus, la terre, & mer flottante,
Les Astres rutilants, & la Lune luisantes,
Par un interne esprit sont tous alimentés,
Et la vivacité d'une âme en tous côtés
Par les membres infuse émeut toute la masse,
Et se mêle au grand corps qui tous les deux embrasse.

Augurel à son imitation.

Puisque c'est donc chose bien assurée
Qu'au corps du monde est l'âme incorporée;
Croire il convient qu'au milieu de ces deux
Gît un esprit puissant & vigoureux,
Qui ne se doit ni corps ni âme dire;
Mais qui des deux participe, & réduire
Seul peut en un ces deux extrémités,
Par ses effets en tout bien limités.

----------------------------------------------------

Que tout ce qui a essence & vie, est fait par
l'Esprit du monde: Et de la première
matière.

C H A P. III.

L Es choses sont nourries de ce dont elles sont faites.
Il se voit que tout respire, vie, croît, & se nourrit
par cet esprit infus au monde: & se dissout &
meurt icelui défaillant. Il s'ensuit donc que tout est fait
de lui, qui n'est autre chose qu'une simple essence subtile,
que les Philosophes nomment quinte, parce qu'elle
peut

@

& de l'Esprit du Monde. 9

peut être séparée des corps comme d'une matière crasse
& grossière, & de la superfluité des quatre éléments:
& lors elle a des opérations merveilleuses. Or elle est
infuse par toutes les parties du monde, & par elle la
vertu de l'âme se dilate & devient vigoureuse: Laquelle
vertu est principalement versée & donnée aux corps
qui ont plus attiré & participé de cet Esprit, étant envoyée
& découlée d'en haut, c'est à savoir du Soleil, qui
véritablement produit la qualité de la matière en essence:
Tellement que cet esprit échauffé par l'action du
Soleil, acquiert grande abondance de vie, multipliant &
vivifiant les semences de toutes choses, qui croissent &
augmentent jusques à la magnitude déterminée, selon
l'espèce & forme de la chose. Pour cette cause Virgile
a véritablement dit

Qu'une vigueur ignée & céleste origine
Est en chaque semence, & en elle domine.

Cet esprit donc (par les Philosophes appelé Mercure)
à cause qu'il est multiforme, voire *omniforme,
faisant la production de tous les corps, élargit une vie
aux uns plus nette & incorruptible, & aux autres plus
embrouillée, & sujette à corruption & défaillance; selon
la prédisposition de la matière. Par ainsi cette vigueur
de feu qui provient des rayons solaires n'est pas
toute une en tout & par tout, mais est diversifiée selon
le plus ou le moins qui est aux semences des choses.
Toutes matières donc de plus nette & pure prédisposition
ont l'esprit & la vie plus durable & incorruptible:
car toute chose se délectant volontiers en son semblable,
il est bien séant que cette chaleur céleste qui est très
pure, entre & pénètre dans les corps autant & plus profondément
qu'ils sont plus purs, & les rende plus durables,
vitaux, & incorruptibles.
La preuve de cela se montre en l'or, qui étant le plus
net & dépuré de tous les corps terrestres, participe le plus
de cette chaleur & feu céleste, qui perçant la terre
trouve aux minières les matières de l'or prédisposées,
à savoir son Mercure, & son souffre, (qu'Esdras appelle
poudre) préparées selon le pouvoir de l'action & diligence
de nature, par dépuration & séparation de toutes
ordures & féculences terrestres pleines d'adustions.
A 5 Les-


Note du traducteur :
*omniforme: de formes multiples.


@

10 Traité du Sel,

Lesquelles matières sont au commencement un sperme
ou une eau mêlée avec cette poudre ou soufre très pur,
qui peu à peu aidés d'une propre vertu coagulante
s'épaissit & endurcit par la longue action d'une chaleur
continuée. Tant qu'elle est à la fin conduite à sa perfection,
qui est simple en nature, & teinte d'une couleur
ignée: car véritablement la chaleur est mère des teintures.
S'il est donc tenu pour certain que cette chaleur
vient du Soleil, qui sera celui tant ennemi de vérité &
de raison qui veuille débattre que le Soleil ne soit auteur
& père de perfection? élevons-nous donc un peu
plus haut, & recherchons exactement comment cela se
peut faire.

----------------------------------------------------

Comme le Soleil est dit par Hermès père de
l'Esprit du monde, & de la Matière.

C H A P. IV.

M Ais (me dira quelqu'un) puisque toutes choses
procèdent d'une même matière, comment
se peut-il faire que le Soleil soit père de la matière,
vu que d'icelle il a été créé lui-même? Pour répondre
à cette question il faut entendre que si on regarde
cette *primeraine & *préjacente matière de toutes
choses on la trouvera invisible, & qui ne peut être comprise
que par profonde & vive imagination: du Soleil &
vital feu de laquelle, en elle naturellement inné, le Soleil
céleste sortit & s'éleva plein de lumière & de pareille
vigueur ignée, qui déployant par après cette chaleur interne
& essentielle, accompagnée de cette chaleur naturelle,
épart les rayons de son feu par toute la rondeur
du monde, illuminant en haut les astres, & vivifiant toutes
choses en bas.
Or pour ce que la terre est comme la matrice commune
de toutes choses, le Soleil agit principalement en elle
comme au réceptacle de toutes influences; au sein de laquelle
quelle


Note du traducteur :
*primeraine: première.
*prejacente: latin prejacio, jeter devant: antérieure, originelle.


@

& de l'Esprit du Monde. 11

sont cachées les semences de toutes choses, qui
agitées & menées par la chaleur des rayons solaires sortent
en lumière. C'est pourquoi nous voyons en Hiver.
Lors que le Soleil s'est éloigné de nous, que la terre morfondue
par la privation des rayons perpendiculaires
d'icelui, & par ce moyen dépourvue de chaleur suffisante,
demeure stérile; mais quant au renouveau le Soleil
remonte sur nous par sa voie ordinaire, alors elle reprend
vie & vigueur comme ressuscitée. De ce changement
est seule cause cet esprit de l'univers, très plein
d'âme & de vie, habitant principalement en la terre.
Lequel avant que pouvoir engendrer doit nécessairement
habiter & demeurer en quelque corps, à savoir en la terre,
qui est comme le corps de tous les corps. Et parce
que toutes choses sont alimentées & nourries de ce dont
elles sont faites, cet esprit est très aimé du Soleil, & pour
cette cause les sages anciens n'ont pas dit sans raison que
le Soleil vient au Printemps réchauffer & raviver son père
aggravé de vieillesse, & languissant demi mort, par les froidures
de l'Hiver.
Puis donc qu'il est renforcé & revivifié par le Soleil, ce
n'est pas sans sujet que nous disons avec Hermès que
le Soleil est son Père: sans lequel autrement il serait ingénérable,
& ne pourrait croître ni multiplier, & ce d'autant
plus que la chaleur influente des astres provient du
Soleil & empreint la terre, qui ayant conçu, engendre,
étend, & multiplie cette matière spiritueuse; l'amenant
d'incorporéité à corporéité.
L'Hortulan qui a commenté la table d'Hermès délaissant
les radicaux principes de la nature, & descendant
aux particuliers principes de l'Alchimie, entend par le
Soleil, l'or philosophal, lequel il dit être père de la pierre:
ce qui est Vrai. Car les illuminés en cet art savent
par expérience, & l'ont appris de tous les bons auteurs
(desquels le nombre est infini) qu'en la vraie matière
& sujet de la pierre sont en puissance or & argent, &
vif-argent en nature. Lesquels or & argent sont meilleurs
que ceux que l'on voit & touche vulgairement;
pour ce qu'ils sont vifs, & peuvent végéter & croître, &
les vulgaires sont morts. Et s'il n'était ainsi, la matière
ne parviendrait jamais à la perfection extrême que l'art
lui donne. Laquelle perfection est si grande qu'elle parfait
A 6 fait

@

12 Traité du Sel,

les imparfaits métaux quasi miraculeusement, comme
dit Hermès. Et toutefois cet or & cet argent invisibles
qui par le magistère sont exaltés en si haut degré, ne
sauraient communiquer cette perfection aux imparfaits,
sans le ministère de l'or & de l'argent vulgaires. C'est
pourquoi les Maîtres les y joignent à la fermentation:
par ainsi l'or est toujours père de l'Elixir. Mais il faut
que ceux qui auront désir de se confirmer en cette vérité
s'emploient à lire les bons livres: car ce n'est pas mon
dessein d'en parler ici davantage: parce que je prétends
faire connaître seulement que le divin Hermès a d'un
même doigt voulu toucher l'une & l'autre corde; ainsi
qu'il le déclare assez quand il dit qu'il est appelé Mercure
trois fois grand, comme ayant les trois parts de la sapience
de tout le monde: voulant dire qu'ayant anatomisé cet
esprit général, qui est auteur matériel & principe des
trois genres, qui font le tout de ce grand monde, il avait
la sapience & science universelle, par laquelle rien ne lui
était plus inconnu. Après avoir aussi dit dès le commencement;
& comme toutes choses procédèrent d'un par la
méditation d'un, ainsi toutes choses sont nées de cette
chose unique par adaptation. Or cet un dont procédèrent
toutes les choses, est l'Esprit général duquel je veux
traiter: Et cette chose unique de laquelle il dit que seront
perpétrés les miracles, est la vraie matière minérale
de la pierre, de laquelle j'ai parlé ci-dessus: qui est procréée
par Nature dans la terre de cette première matière
générale: ou esprit universel: lequel esprit contenant en
soi toutes les vertus célestes en puissance, en a communiqué
à cette matière minérale autant qu'il était nécessaire
pour lui donner l'être parfait auquel elle était
destinée. Reprenant donc mes premières erres, & m'éloignant
des sentiers Chimiques autant que le sujet me
le voudra permettre, je dirai que cet esprit général est la
pierre, & l'Elixir, que la nature a composé, & dont elle
perpètre tous ses miracles, beaucoup plus dignes d'admiration
que ceux de la pierre Chimique; à laquelle il est
seulement élargi par cet Esprit même, d'agir en son
semblable; pour y introduire ce qui lui défaillait: Car
étant vraiment métallique, purifiée & accomplie par art,
elle purifie & accomplit les métaux impurs qui sont demeurés
imparfaits, par faute de digestion. Mais cette pierre
physique

@

& de l'Esprit du Monde. 13

physique reproduit *perennellement les choses que d'elles
ont déjà eu commencement, & à chacun moment en
crée de nouvelles, tant au genre animal, qu'au végétal, &
minéral. Ce qu'elle ne pourrait faire sans l'aide & faveur
des corps célestes, & spécialement du Soleil; source
& principe de toutes vertus & générations. Elle a donc
le Soleil pour père, & contient or & argent spirituels,
puis qu'elle est première matière de la première matière
de l'or & de l'argent corporels, & parce que l'air est le
moyen par lequel elle reçoit les vertus supérieures, Hermès
dit que le vent l'a portée en son ventre: à raison de
quoi Raymond Lulle l'appelle Mercure Aérien. La terre
première parente le nourrit en son sein second: ce qui est
prouvé par la production de tout ce qui sort de la terre:
car si cet esprit n'y était enclos elle n'aurait force ni
pouvoir d'engendrer & produire, n'étant proprement
que le vaisseau ou matrice de tant de générations, & productions
diverses. Cette matière générale, à qui est donné
le nom de Mercure, étant par le dire des sages invisible
& presque incorporelle, ne peut être corporifiée ni
mise en vue sinon par subtil artifice.
Que si elle est extraite du sein de sa mère nourrice,
puis repurgée de toutes superfluités accidentelles, & préparée
selon l'art; Qui l'empêchera de séparer des corps,
auxquels elle sera administrée, les choses corrompantes
qui lui sont dissemblables: & de conserver & multiplier
ce qui lui est conforme? vu que toutes les forces célestes
& vertus mondaines y concurrent ensemble.
Il est certain que les auteurs mal interprétés semblent
tous commander ou conseiller que l'on use des métaux
seuls pour faire les métaux: disant qu'en l'or seul sont
les semences de l'or. Sentence, voire Arrêt sans appel.
Mais outre ce que j'ai déjà dit naguère de la différence
des métaux vulgaires, & de ceux qu'ils entendent que
l'on prenne pour leur magistère; encore prendrai-je l'audace
d'affirmer que sans cet Esprit général qui est la seule
cause de végétation en toutes choses, cette faculté
d'aurifier ou d'argenter qui est en ces corps métalliques
tant vulgaires que secrets & occultes, ne pourrait
végéter ni venir de puissance en effet; d'autant que la nature
ne se produit point soi-même; & qu'en toute opération
il faut un agent & une matière capable de son action:
& c'est


Note du traducteur :
*perennellement: de manière perenne, continuellement.


@

14 Traité du Sel,

& c'est ce feu dont parle Pontanus, que les sages ont
tous caché comme la seule clef de leurs secrets, sans lequel
il a failli deux cent fois (dit-il) en l'opération sur
la vraie matière. Ce Mercure triple ou suprême universel,
est donc la première semence de tous les métaux,
ainsi que des deux autres genres: laquelle se coagule &
endurcit peu à peu par l'action de la chaleur continuée
qui est dedans les mines, & reçoit la teinture étant parfaitement
purifiée. Mais il se spécifie en divers genres,
& prend diverses formes & couleurs; selon le lieu & la
matière adjacente: faisant métaux, minéraux, & pierres
au-dedans de la terre; & toutes sortes d'arbres & de
plantes en la superficie; selon qu'il est animé par les
rayons du Soleil; sans lesquels il resterait ingénérable:
car dès le commencement Nature a établi cette Loi
que le Soleil échauffât & nourrît perpétuellement la
matière; afin que sa vertu triplement animale, végétale,
& minérale, fût incessamment tournée & portée à l'effet:
& c'est pourquoi Hermès écrit que le Soleil est
son père.

----------------------------------------------------

Comment la Lune est mère de l'Esprit du monde
& de la matière universelle.

C H A P. V.

P Our empêcher que l'on ne se déçoive ici, il faut
considérer que comme nous avons corps, esprit, &
âme; aussi a ce grand univers. Desquelles trois parties
ne se trouvant aucune chose qui en soit dépourvue,
c'est une conséquence nécessaire qu'elles sont toujours
associées ensemble; de sorte que l'une n'est jamais
sans l'autre, que si quelquefois il semble que les deux en
soient séparées, elles sont toutes-fois cachées en la tierce
qui reste; comme le subtil & profond artiste saura bien
connaître, & voir en chacun corps par l'examen du feu.
Ce qui donc est matière est aussi esprit: & ce qui est esprit
peut sans impertinence être appelé corps, eu égard à ce
qu'ils

@

& de l'Esprit du Monde. 15

qu'ils sont indivisibles & engendrés par la loi de Nature,
pour n'être qu'une seule & même chose: par quoi la
matière n'est point seulement corps, âme ou esprit, mais
elle est tous les trois ensemble, l'un avec l'autre engendrés
& nourris, tellement qu'à la propagation & action
de l'un, les deux autres se trouvent.
Quand donc nous disons que la Lune est mère de l'esprit
& matière universelle, nous ne parlons pas sans
raison apparente; & n'y a rien d'absurde: Mais il nous
faut faire voir d'où vient cette maternité. Chaleur &
humeur sont les deux clefs de toute génération: la chaleur
faisant l'office de mâle, & l'humeur celui de femelle:
Par l'action du chaud sur l'humide se fait premièrement
la corruption; qui est suivie par la génération. Ceci
apparaît au petit vaisseau d'un oeuf; dedans lequel le
sperme se putréfie par la chaleur de fomentation; puis après
le poulet se coagule & forme, le même arrive en la
génération de l'homme, qui est amené à un corps accompli
de toutes ses parties, par l'assemblement de deux
spermes, l'un masculin & l'autre féminin, dedans la matrice,
à l'aide de la chaleur naturelle de la femme.
J'appelle ici corruption le changement & passage de
forme en forme, qui ne peut arriver sans le moyen de
putréfaction, qui est le vrai chemin de génération; laquelle
est procurée & avancée par certain Mercure ou
argent vif, comme porteur & conducteur spécial de la
vertu végétative. Les semences de tous les corps sont
aqueuses, comme pleines de l'humeur de leur Mercure.
Que si leur chaleur innée est tirée de puissance en acte par
la chaleur externe du Soleil, alors par décoction se fait la
génération. Ce qui a fait dire aux philosophes anciens
que le Soleil & l'homme engendrent, à savoir le Soleil, le
Soleil terrestre, qui est l'or: & l'homme, l'homme, c'est une
chose manifeste que le feu élémentaire est comme mort
& ingénérable sans le feu solaire: qui fait que le Soleil
est coutumièrement appelé seigneur de vie & génération.
La chaleur donc en toute génération des choses
vient du Soleil; mais l'humidité que l'on appelle radicale
est fomentée par l'influence Lunaire, que toutes
choses reçoivent & sentent, étant altérées & changées
par les mouvements de cet astre, en son croissant ou décours.
Voilà pourquoi Hermès a dit que la Lune est
mère

@

16 Traité du Sel,

mère de la matière universelle, & le soleil son père: car la
chaleur du soleil & l'humidité de la Lune engendrent
toutes choses, parce que la chaleur & l'humeur ayant
pris *temperie conçoivent, & de cette conception tout
naît & reçoit vie. Et combien que le feu & l'eau soient
contraires, toutefois l'un ne pourrait profiter sans l'autre,
mais par leur diverse action tout est conçu & conçoit,

Ainsi dans l'univers discordante concorde
Aux générations devient apte & s'accorde.

Je ne veux toutefois donner cet avantage à ceux qui
lisant ce chapitre pourraient faire par précipitation un
mauvais jugement de moi, sur ce que je détraque l'intention
principale de Hermès du grand chemin chimique
pour la jeter au sentier que je tiens: sachant bien que
selon son précepte tous les bons Philosophes veulent
que leur Soleil soit conjoint à leur Lune, pour faire par
leur conjonction la génération nécessaire. Car comme
dit Arnault de Villeneusve en sa fleur des fleurs, leur sperme
ne se joint point à leur corps, sinon par le moyen de
leur Lune, & cette Lune n'est point l'argent vulgaire, mais
la vraie matière de la pierre, qui assemble en son ventre,
& retient inséparablement le corps, qui est le Soleil, & le
sperme, qui est le Mercure. Et c'est de cette Lune qu'il
parle en sa nouvelle lumière, disant que hormis le maître
qui lui enseigna l'oeuvre, il n'avait jamais vu personne
travaillant sur la vraie matière: mais que tous s'égaraient
& extravaguaient au choix des choses, comme
si d'un chien ils voulaient engendrer un homme.

----------------------------------------------------

Que la racine de l'Esprit du monde est
en l'air.

C H A P. VI.

L E vent n'est autre chose qu'un air ému & agité
comme il se reconnaît par la respiration des animaux
puisque respirant par le bénéfice de l'air, ils
jettent


Note du traducteur :
*temperie: modération, calme.


@

& de l'Esprit du Monde. 17

jettent du vent. Le vent donc est air & l'air est partout
vital & spiracle de vie, vu que sans air aucune chose ne
peut vivre: car ce qui en est privé ou suffoqué meurt incontinent,
& les plantes même qui n'ont l'air ouvert &
libre deviennent débiles & languissantes au respect des
autres.
Nous ne disons donc pas en vain que l'air est esprit vital,
traversant & pénétrant tout, donnant vie & consistance
à tout, liant, mouvant & remplissant toutes choses. Par
quel air s'engendre & rend manifeste cet esprit général
enclos & caché en toutes choses: étant empreint &
engrossé par l'air qui le rend plus puissant à engendrer.
Tellement que Calid Philosophe Juif a eu juste sujet
de dire que les minières des choses ont leurs racines en
l'air & leurs têtes ou sommités en terre. Comme
s'il disait que l'air est cause que cet Esprit végète, s'augmente
& multiplie sa minière en la terre. Encore que
les experts en la préparation de la pierre des sages puissent
dire que Calid entend autrement ce passage: car selon
la doctrine de tous, il y a deux parties en l'oeuvre,
l'une volatile qui s'élève en forme de vapeur, laquelle
se résout & condense en eau, qu'ils nomment esprit, &
l'autre plus fixe, qui demeure au fonds du vaisseau, qu'ils
appellent corps: prenant cette partie volatile pour l'air,
comme elle est à la vérité, & la fixe pour la terre. Rozinus
voulu expliquer ce passage par un autre du même auteur
où il dit. Prends les choses de leurs âmes, & les exalte
ès hauts lieux; Moissonne les aux sommets de leurs montagnes,
& les remets sur leurs racines. La glose dit que
ces paroles sont claires, vraies, sans aucune envie ni ambiguïté:
& toutefois qu'il n'a point nomme les choses
dont il entendait parler. Or par les montagnes (dit-il) le
sage a voulu signifier les pots ou cucurbites, & par les
sommets d'icelles les chapes ou alambics: Moissonner,
selon la similitude, est faire élever l'eau des choses susdites
dans le vaisseau: remettre sur les racines, est permettre
que ladite eau retombe sur la terre d'où elle est partie.
Ce qui est confirmé par Morien, quand il dit que
toute l'opération des sages n'est autre chose sinon l'extraction
de l'eau d'avec la terre, & la remise de l'eau sur la
terre, jusques à tant que la terre pourrisse: car cette terre
se pourrit avec cette eau, & se *mondifie, laquelle étant
mondi-


Note du traducteur :
*mondifie: de mondifier: purifier, nettoyer.


@

18 Traité du Sel,

*mondifiée moyennant l'aide de Dieu dirigera & parfera
tout le magistère. Quelques-uns parlant de l'air ne l'ont
point mis au rang des autres Eléments, mais l'ont estimé
comme quelque glu ou ciment conjoignant leurs
diverses natures, voir, l'ont tenu pour l'esprit & l'instrument
du monde, parce qu'il est origine, & porteur de
notre Esprit universel. Car il conçoit prochainement
les influences de tous les corps célestes, & les communiquent
aux autres Eléments & aux corps mixtes, il reçoit
& retient encore néanmoins, comme un divin miroir,
les espèces & formes de toutes choses naturelles:
lesquelles portant avec lui, & r'entrant par les pores des
animaux, il les imprime en eux, soit qu'ils veillent ou
dorment. Nous apprenons des animaux & végétaux que
tout esprit qui est proprement attaché à la terre, prend sa
force & vertu de l'air, car nous les voyons croître &
s'élever en haut, tant cet esprit qui leur donne la vie est
convoiteux de l'air, comme du lieu de sa propre origine.
Aussi a dit Hermès que le vent, c'est-à-dire l'air, l'a
porté en son ventre. A quoi s'accorde Aristote, disant
que les choses humides se font de l'air, & les terrestres
des humides: car l'air étant très proche du corps de la
terre, elle est humectée de tous côtés, & cette humeur
épaissie par la chaleur native, se tourne en certaine nature
de terre, qui contient en soi Mercure & Souffre
dûment proportionnés.

----------------------------------------------------

Comment la Terre nourrit cet Esprit
universel.

C H A P. VII.

B Ien que cet Esprit soit infus & réside tant ès choses
inférieures que supérieures, toutefois on le
peut plus évidemment & facilement voir & connaître
au corps plus proche. Or le plus proche & *végéteux
de tous les corps c'est celui de la terre. En elle
donc il s'engendre & manifeste davantage, non sans
gran-


Note du traducteur :
*mondifiée: de mondifier : purifier, nettoyer.
*végéteux: qui végète.


@

& de l'Esprit du Monde. 19

grande raison: car la terre est comme le blanc & la butte
de toutes les célestes instructions & vertus supérieures,
en laquelle tous les astres décochent & lancent leurs
rayons. Elle est aussi le fondement & base de tous les
éléments, contenant en soi les semences & vertus séminales
de toutes choses, qui est cause qu'on la nomme
Mère commune des animaux, végétaux, & minéraux.
Etant donc engrossée par les cieux & les autres Eléments,
elle produit de son sein toutes choses. Or que d'icelle
on arrache cet Esprit; qu'on le lave, qu'on le sépare tant
que l'on voudra; si on laisse cette terre ainsi dépouillée
quelque temps à l'air, elle sera r'engrossée & imprégnée
comme devant par les vertus & forces du ciel, produisant
derechef certaines pierrettes cristallines, & reluisantes
étincelles: & cet Esprit que l'on pensera en être du tout
séparé, regermera toujours. Par quoi l'imprégnation
faite par l'action des cieux & des qualités premières la
rend continuellement générante, car d'elle provient tout
ce qui est dessous le cercle de la Lune. Elle produit toutes
choses qui ont vie, les conserve, les nourrit, puis finalement
les résout & transmue en elle-même. Or
étant agité par les actions susdites, elle jette double
expiration tant dehors que dedans elle: lesquelles expirations
sortent de cet Esprit terrien, empreint &
échauffé par la chaleur céleste. De l'expiration qui
s'élève dehors d'icelle terre, advenant qu'elle soit humide,
seront engendrées les bruines ou *royees: & si elle
est sèche, elle produira les vents, foudres, & autres telles
impressions sèches de l'air. Mais de celle qui demeure
enclose & resserrée en elle, advenant qu'elle soit humide,
seront faites toutes choses liquéfiables, comme
métaux & minéraux. Et si au contraire elle est sèche &
aride, elle en produira choses non fusibles, comme pierres
& autres matières semblables. Outre cela, toutes
choses végétables en proviennent, & reçoivent aliment
de cet Esprit que la terre nourrit. C'est pourquoi les
poètes antiques nommaient cette terre grande aïeule,
& nourrice de toutes choses.
Que


Note du traducteur :
*royees: ?.


@

20 Traité du Sel,

----------------------------------------------------

Que cet Esprit du monde est cause de perfection
en tout.

C H A P. VIII.

L 'Esprit de l'univers est le genre général & commun
de tous les genres: car si nous regardons le monde
inférieur ou élémentaire, nous le trouverons
divisé en trois subalternes, à savoir le végétal, l'animal,
& le minéral: toutefois il est toujours un en chacune
chose, mais il opère diversement selon la diversité des
espèces. De là vient cette infinie variété de créatures:
Autrement il faudrait par nécessité qu'il n'y eut qu'une
espèce de choses en tout l'univers. Mais si nous regardons
le monde supérieur & céleste, nous trouverons
aussi que cet Esprit y est un & pareil en tout: ne différant
que de la seule purification & subtilité. Car de sa
pure substance ignée ont été faits ces Esprits célestes
très éloignés de l'inférieure épaisseur corporelle. Et
de la substance moyenne *aëreuse, ont été composés les
globes célestes, & leurs luminaires. Or il a donc fait
toutes choses, parce qu'il a les vertus des choses supérieures
& inférieures, à cause de son exquise température,
car ce seul corps, entre tous, est commencement &
fin de perfection: & si les vertus lui manquaient, il ne
parferait aucune chose. Nous appelons toutefois ici
la perfection simple & naturelle. Par quoi étant seulement
parfait selon l'intention de nature, contenant en
soi la règle, ligne, action, & puissance de perfection, il
acquiert néanmoins si grande force sur les choses naturelles,
qu'il attire tout de la puissance à l'action, il altère
tout: & pénètre tout, quelque épais qu'il soit: *mollifie
les choses dures, endurcit les molles: & finalement augmente,
nourrit, & conserve tout. Cet Esprit étant donc
en tout corps, auteur de génération & corruption, est
nécessairement de triple opération, car par sa siccité il
vivifie, par sa froideur il congèle, & par son humeur
il amas-


Note du traducteur :
*aëreuse: aérienne, gazeuse.
*mollifie: rend mou, amollie.


@

& de l'Esprit du Monde. 21

il amasse & assemble. Pour cette cause on lui a donné le
nom de terre triple, ou trine, à savoir vitrifiante, salsugineuse,
& mercurielle: car tout ce qui est fait au monde
est fait de Sel, Verre & Mercure, Bien que les principes
de Paracelse soient le Sel, le Soufre, & le Mercure:
& que le verre soit mis pour le quatrième, comme s'il
voulait dire que toutes les choses composées de ces
trois premières, se réduisent au quart pour leur dernière
fin: d'autant que du verre ne se peut plus faire production
quelconque, par l'industrie de la Nature, ni de l'Art.
Mais je veux prouver mon opinion par l'exemple & la
raison suivante; disant qu'ès animaux les os sont consolidés
& endurcis par vitrification: la chair & les nerfs
sont *concréés par le sel, & amassés ensemble par l'humeur
Mercurielle. Aux végétables, les coquilles des amendes,
pignons, noix, noisettes, & toutes sortes de
noyaux, peuvent semblablement être dites vitrifiées:
aussi bien que les coquilles des tortues, limaçons, huîtres,
& semblables animaux que la terre & la mer produisent.
Le goût seul donne suffisante preuve qu'elles sont
salées à la vérité, car rien n'est sans sel que ce qui est sans
goût. Et même on en tire du sel duquel se fait le verre,
comme de la fougère, du salicot ou soude, & de force
autres choses. Quelqu'un pourrait donc objecter que ce
serait le Sel & non le verre qui serait cause de la dureté
des Os, coques, & coquilles des animaux & végétaux que
je viens d'alléguer. A quoi je répondrai que l'expérience
y répugne, & la raison aussi: en ce que tout sel se fond
& dissout par la moindre humidité de l'air ou de l'eau
qu'il reçoive; & toutes les choses susdites y résistent; selon
le plus ou le moins qu'elles ont été endurcies par
cette vertu vitrifiante, pour dernière preuve de quoi je
représenterai ici les diamants, les pierres précieuses, &
les cristaux, qui ne sont rien plus que verres élaborés à
telle perfection dans la fournaise de l'ingénieuse Nature.
Et que toutes ces choses soient condensées par l'humeur
du Mercure, cela est si manifeste qu'il n'est besoin en donner
autre témoignage que l'expérience commune.
Les minéraux sont suffisamment pourvus de Sel, soufre,
& Mercure. Les pierres, & tout ce qui se tire de la
terre, & qui manque la fusion & l'extension sous le marteau,
ont bien quelque sel en elles, mais il est surmonté
par


Note du traducteur :
*concréés: créér, engendrer.


@

22 Traité du Sel,

par l'addition du soufre corrompant qui intervient en
la vitrification & endurcissement d'icelles. Les métaux,
& toutes choses fondantes & ductiles, sont créés &
condensées par le Sel & le Mercure, non sans vitrification,
qui les endurcit & rend indociles au marteau: selon
toutefois le plus ou le moins d'impureté & terrestréité
*adustible qui s'est rencontrée à l'épaississement &
coagulation de leur Mercure. Par ainsi nous pourrons
véritablement dire que toutes choses sont faites, comme
d'une triade, de Verre, de sel, & de Mercure ou
d'eau: le verre causant la dureté, le sel donnant la matière,
& l'eau faisant l'assemblage & condensation.

----------------------------------------------------

De la spécification de l'Esprit de l'univers
aux corps.

C H A P. IX.

L 'Ame du monde, & son action & vertu est représentée
en toutes choses, dedans lesquelles elle est
toute conforme. Elle lie, & conjoint ensemble
les choses supérieures & les inférieures. Car autant
qu'il y a d'idées aux cieux, autant a-t-elle de causes &
raisons séminales, dont par le moyen de cet esprit, elle
forge autant d'espèces en la matière. Partant, s'il advient
quelquefois que chacune des espèces dégénérée, l'âme
qui est dedans pourra être reformée & réduite en
son premier état par le moyen de cet esprit du monde
qui lui est très prochain, obéissant à toute manière de
mouvement. Ne pensons toutefois que cet intellect
idéal soit attiré, mais bien l'âme douée des vertus d'icelui,
& alléchée par les formes matérielles. Ce qui ne
doit sembler étrange. Car elle-même se fait la viande
& l'appât, comme transmuable en toutes les choses par
qui elle est attirée, & sollicitée; demeurant & résidant
toujours volontairement en icelles. Zoroastre nomme
ces *congruités & décences des formes avec les raisons
de l'âme du Monde, allèchements. Par cela il apparaît
que


Note du traducteur :
*adustible: qui peut brûler.
*congruités & décences: convenable, conforme, pertinent.


@

& de l'Esprit du Monde. 23

que chacune chose & espèce puise de l'âme du monde
ses dons & vertus; non pas toutes entièrement, mais
bien celles de la semence, & autres conformes, par lesquelles
elle germe & pullule. L'exemple s'en voit &
remarque en l'homme, qui se nourrissant seulement d'aliments
humains, ne s'acquiert pas la nature des oiseaux
ou poissons qu'il a mangés, mais bien l'humaine &
convenable à son espèce. Il advient aussi que quelques-
fois plusieurs autres animaux vivent des mêmes aliments
& viandes, desquelles néanmoins chacun attire
ce qui est propre à son espèce. De sorte que c'est chose
véritablement admirable, que d'une même viande,
l'homme tire ce qui est propre à l'homme, & l'oiseau
& l'animal ce qui convient aux oiseaux & aux animaux.
Or cela se fait, non pour ce que en une seule & même
viande il y ait divers & variables aliments; mais à raison
de l'espèce qui est nourrie, laquelle attire & transforme
en soi sa nourriture conforme, par le moyen de
quoi elle engendre son semblable, à cause de la vertu de
cette âme & raison séminale qu'elle a en soi, selon sa
qualité. Davantage, il ne faut estimer qu'en la machine
du monde, l'esprit, l'âme, & le corps, soient quelques
choses séparées, car ces trois s'unissent & lient toujours
ensemble, ainsi qu'on voit en l'homme, & rendent par
cette union l'esprit vital entier, & la substance corporelle.
L'âme de l'univers se feint donc & imagine diverses
formes d'espèces, que l'esprit recevant dans les
entrailles des Eléments corporifie, & produit en lumière.
C'est pourquoi les animaux engendrent seulement
des animaux; les plantes des plantes & les minéraux
des minéraux. Non pas toutefois en tout par semblable
manière. Car les minéraux comme j'ai dit ci devant,
n'engendrent par leur semblable en la même façon que
les plantes; parce que l'esprit qu'ils possèdent est arrêté
& opprimé de trop grossière & lourde matière; Lequel
esprit, advenant qu'il en soit une fois tiré & ajouté à la
matière minérale pourra engendrer son semblable:
d'autant qu'ayant acquis ingression & entrée dans les
corps imparfaits par la grande *subtiliation de l'Art, &
graduation du feu, il a puisé de l'âme universelle ses propres
semences minérales tant seulement; non pas celles
des animaux, ni des plantes: d'autant que cela répugnerait
gne-


Note du traducteur :
*subtiliation: finesse, ténuite, délicatesse.


@

24 Traité du Sel,

à la Nature. Non que je veuille dire qu'il n'ait
en lui l'action des autres vertus; Mais il ne les démontre
que selon les espèces où il est accommodé. Autrement
il faudrait que chacune chose en produit une dissemblable;
A savoir, que l'homme engendrât un arbre: la
plante fît un boeuf, & le métal une herbe. Ce que je dis
seulement à l'égard de la spécification des choses: Car
si nous considérons ce genre généralissime, (comme
l'appelle Raymond Lulle) à quelque chose qu'on le baille
il sera son semblable pour ce qu'il est Mercure, & s'attribue
la nature de tout ce à quoi il est mêlé. Mais l'art
humain ne peut faire ce qui est concédé à la seule Nature:
laquelle engendre & procrée l'espèce que l'Art par
après dilate & multiplie; si le commencement de l'opération
est pris de la racine de l'espèce: comme savent
bien faire tous prudents Physiciens, qui tirant des minières
cet Esprit déjà commencé à spécifier, après l'avoir
dûment purifié & conduit à perfection, le rendent capable
de parfaire les imparfaits. Ces choses exactement
examinées, l'artiste expert & avisé en tirera des
adaptations admirables.

====================================

D E U X I E M E
L I V R E.

Que l'Esprit du monde prend corps, & comment
il se corporifie.

C H A P. I.

I 'Estime avoir suffisamment fait connaître au livre
précédent que par l'Esprit général toutes choses
sont, non seulement produites; mais corporifiées en
l'univers: mais il reste à déclarer quel corps prend cet
esprit,

@

& de l'Esprit du Monde. 25

esprit, & de quelle façon il se corporifie en corporisant
toutes les autres choses. Car il est nécessaire que prenant
de lui seul tous leurs corps, il soit lui-même corporel
n'étant raisonnable de croire qu'il peut donner
ce qu'il n'aurait jamais eu. Voyons donc de quel corps
il se revêt; & en quelle manière il en est revêtu. Non que
ce soit toutefois mon dessein de disputer ici de la corporification
des choses célestes & surnaturelles mais seulement
d'attacher mon discours aux générations physiques,
sous lunaires, & au corps de la terre qui est le vaisseau
& propre matrice où le premier & général corporifieur
des choses, lui-même se corporifie. Je dis donc
qu'aucune corporification ne se peut faire sans moteur
précédent, qui tire la puissance en action, afin que ce qui
semble n'être point, sorte en lumière & parvienne au
terme & accomplissement de l'intention de Nature, qui
est toujours de corporifier ce qu'elle veut produire. Or
ce moteur n'est autre chose que le feu, ou la chaleur qui
se meut premier dedans l'air: Car toutes générations se
commencent par là; d'autant que le feu est le plus actif
de tous les Eléments, & par conséquent comme plus
subtil & léger, plus prompt à motion. Ce feu donc, duquel
le propre est de voler en haut à cause de sa vive légèreté,
& de rendre visibles les choses inconnues, prend
nécessairement la source de son mouvement & action
d'en bas, c'est-à-dire du centre du monde, où nous avons
ci devant logé le vieil Demogorgon *progéniteur de toutes
choses; étant *Ieans assis comme en son trône au
beau milieu de son Empire: afin que de là il gouverne,
commande, entretienne & départe de tous côtés l'essence
de la vie à tout ce grand corps sphérique, rondement
étendu autour de lui, afin qu'un chacun reçoive
en chaque membre ce qu'il lui en faut, plus facilement
& par distance égale. Dedans le sein fécond de cet antique
père est implantée la racine de ce feu; qui de là fait
une vaporante haleine, que Hermès en son Pimandre appelle
Nature humide. Car vapeur est la première & prochaine
action du feu; avec lequel elle est tellement conjointe
qu'on ne le saurait seulement imaginer sans elle.
Mais (dira quelqu'un) puisque cette vapeur provient
du feu comment est elle humide, vu que le feu est
chaud & sec? & d'où lui peut donc arriver cette contraire
B traire


Note du traducteur :
*progeniteur: latin progenitor: aïeul, ancêtre.
*Ieans: séant?.


@

26 Traité du Sel,

qualité. Il n'y a rien ici d'étrange si nous voulons
considérer qu'il est impossible que le feu vive ni puisse
être sans humeur, qui est son aliment, entretien & sujet;
sans lequel le feu même ne saurait être imaginé. Car
puisque son naturel est d'agir; & que son action est indéficiente;
il faut de nécessité qu'il agisse sur quelque chose:
& que même cette chose ne lui manque jamais. Ainsi
donc le feu & l'humidité co-essentielle sont comme le
mâle & la femelle de toute génération; & les premiers
parents de la corporification de cet Esprit du monde:
comme il se verra ci-après. Mais le feu est comme le premier
opérant; d'autant que l'action précède toujours
la passion. Combien que ce qui pâtit inséparablement
coexiste avec ce qui agit: Ainsi que le stoïque Zenon disait
jadis, estimant que la substance du feu, par l'air convertie
en eau, & conservée en icelle, comme un sperme
général, d'où puis après toutes choses sont engendrées,
était la première matière de l'univers, Thales Millesien,
que les Grecs honorent du nom de sage, s'arrêtant à la
matière patiente, estimait que c'était l'eau: qu'Heraclite
aussi nommait Mer. Et Moïse plus illuminé que ces deux,
dit que l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux avant la
création du ciel & de la terre: Nommant le feu à cause
de sa noble, pure, & digne essence, l'Esprit de Dieu. Quand
je dirai donc le feu être le principe des choses, je ne
m'éloignerai de la raison ni de la vérité: Car sans doute
il en est le premier ouvrier: & le dernier destructeur &
*mueur des formes qu'il avait causées: jusques à tant
qu'il ait réduit les choses à leur période & matière: outre
laquelle il n'y a plus de progression, mais bien transformation:
ainsi que je l'éclaircirai tantôt par la comparaison
des choses visibles & familières. La première
puissance active qui opère en la production de l'homme
est l'agitation ou motion de la chaleur: Laquelle en imitant
l'action du feu, de qui le naturel est principalement
de séparer, tire de tout le corps ce que l'on nomme sperme,
(auquel est contenue la semence humaine en puissance)
qu'elle cuit & digère pour être fait apte à l'expulsion,
puis à la génération ou augmentation parfaite de l'homme
entier. Laquelle génération & augmentation est
toujours aidée & conduite du feu, qui est le seul opérateur:
jusques à ce qu'arrivant au but de son exaltation, &
trop


Note du traducteur :
*mueur: verbe muer: transformateur.


@

& de l'Esprit du Monde. 27

trop enflammé par le soufre des excréments procédant de
l'impureté des aliments, il dessèche l'humide radical, qui
est le siège & conservateur de la vie. Cela fait, ce feu
même ne cesse point son action qu'il n'ait converti les
corps en cendre par résolution & corruption, qui ne se
peuvent faire que par lui seul. Mais pour faire entendre
ceci plus facilement, & le toucher au doigt, afin que par
la connaissance de la dernière matière de ce corps on en
connaisse la première: Mettons le dans le feu vulgaire,
nous verrons aussi tôt qu'il a je ne sais quoi d'inflammable
qui le consomme presque tout, & le réduit en un peu
de cendre; laquelle nous voyons de nature ignée, & nourrir
en son dernier sujet & matière un pur sel, dont le
feu seul est l'unique père & multiplicateur. Et quelque
brûlement que l'on en puisse faire, n'en réussit rien que
du sel, qui dedans son intérieur a son feu caché, lequel se
réjouit avec son semblable. C'est pourquoi les spagiriques
ont expérimenté que dans le sel il y a une incombustibilité
ou secret élément de feu qui a les mêmes actions
de ce feu primitif, étant pour cette cause appelé baume
des corps; d'autant qu'il a dans lui ce qui donne, augmente,
& conserve la vie: qui n'est sinon une vapeur humide,
accompagnée de chaleur tempérée. Jean de la Fontaine
en son Roman Philosophique témoigne qu'il n'ignorait
point ce mystère, quand il fait dire à Nature:

Aucuns disent que feu n'engendre
De son naturel fors que cendre:
Mais leur révérence sauvée
Nature est dans le feu entée:
Et si prouver je le voulais
Le Sel à témoin je prendrais.

Or pour juger qu'il est muni d'humeur, il ne faut que
considérer sa résolution facile: & pour prouver qu'il est
plein de chaleur, il ne faut sinon observer sa prompte congélation,
en laquelle il est aisé à remarquer que le feu
agit & s'unit au feu, comme en la liquéfaction l'air s'était
joint à l'air. Car en quelle façon pourrait le Sec
boire l'humide en un sujet, si la chaleur n'y était innée,
puisque naturellement l'humeur est bue par la sécheresse
procédante de chaleur? Par cela peut-on aisément
B 2 sément

@

28 Traité du Sel,

comprendre que Demogorgon, qui est le feu
central, n'est point destitué d'humidité, sur laquelle agissant
en son sein propre, il élève une vapeur mêlée des
deux qualités, que je nomme l'Esprit du monde: & que
plusieurs appellent Mercure des Mercures: parce que
tous les autres procèdent universellement de lui. Cette
vapeur s'élevant n'est donc pas encore corps, mais bien
une chose moyenne entre corps & esprit, comme participant
de l'une & de l'autre substance, laquelle demeurant
ainsi, ne pourrait engendrer aucune chose. Il faut donc
qu'elle prenne quelque corps, en forme de corps: Ce qui
se fait en cette manière. La vapeur très subtile procédant
du sec & de l'humide, venant à s'élever pénètre
les spongiosités de la terre, dans laquelle peu à peu elle
se convertit en eau mercurielle par la rencontre qu'elle
fait de l'air infus, & de la terre même, dont la superficie
est grandement éloignée du centre, auquel est le foyer
d'où part cette chaleur: tout ainsi qu'en la chape d'un
alambic ou l'esprit & vapeur distillable se liquéfie. Or
parce que cette vapeur & son eau participent des deux
principes, à savoir chaleur & humidité, elle s'engrosse
& épaissit peu à peu par décoction modérée & continuelle,
dont le principal instrument & moyen est ce feu
inné que contient cette vapeur même: induisant, voire
forçant par son action assidue, le sec de boire son humide,
& faire congeler cette eau, non avec une solidité ou
dureté en tout & par tout semblable, mais premièrement
mucilagineuse, & différente. Ce que Nature prétend faire
par l'information des Idées au mucilage, est le commencement
d'induration & solidité; Laquelle doit de nécessité
tenir la voie de Nature, qui est de passer de l'un à l'autre
extrémité par la moyenne disposition. La Nature
continuant donc sa digestion, ce mucilage s'affermit; Et
de la plus grosse matière ou partie s'engendrent les corps
métalliques dans les veines de la terre & concavités des
rochers. Lesquels corps engendrés de même semence
ne diffèrent nullement de substance, mais seulement des accidents
qui leur arrivent selon la disposition des lieux ou
matrices desquelles ils sont engendrés. Ce qui est donc
de plus subtil en cette vapeur montant volontiers, parvient
enfin jusques à la superficie de la terre, où elle est
contrainte de s'arrêter. Et d'autant qu'elle ne peut demeurer
meurer

@

& de l'Esprit du Monde. 29

*ocieuse, & ne peut toutefois dévaler, ni monter
plus haut, parce qu'étant esprit, c'est son propre
de s'élever; & que ne trouvant rien de solide
qui la puisse porter; Il est forcé qu'elle continue l'intention
de Nature, & s'emploie à la génération &
corporification des individus. Mais afin que plus clairement
on puisse entendre tout ce que j'ai déjà dit;
prenons quelqu'un de ces individus & pour donner une
absolue conclusion à ce chapitre, voyons comment il est
procréé; Car cela nous rendra certains que cet Esprit du
monde prend corps, & nous découvrira comment il se
corporifie. Le gland semé dedans la terre y demeurerait
à jamais inutile, ou se consommerait sans germer, s'il n'y
avait quelque agent qui portât en acte la puissance occulte
que Nature y a logée. D'où pourrait-on imaginer
cette action sinon du feu central sortant du coeur de ce
Demogorgon lequel feu attiré & fomenté par les rayons
du Soleil céleste, redouble sa force & vigueur? Cette germination
n'a elle donc pas son commencement par ce
feu de Nature, qui élevant & multipliant si vapeur réveille
& excite le feu inné dedans le gland, qui de sa part
aussi se vaporise par le moyen de son air propre, puis étant
commencé à vaporiser, se nourrit & augmente de
cette vapeur première qui jamais ne défaut ni cesse d'agir
sur la matière du gland, jusques à ce qu'il soit au période
de la perfection ou l'intention de Nature l'a destiné,
qui est d'être fait chêne: lequel en son temps parvenu
à sa grandeur naturelle, commence (non pas proprement
à mourir) mais bien à s'acheminer au destin pour
retourner en sa première forme; & se convertir en celle
de la terre, où cette vapeur ne manque point & n'est jamais
oisive: Car elle engendre en la pourriture de l'arbre
certains Polypodes, avec une infinité de *bestions &
vermines: ou bien ayant réduit le chêne en terre, elle y
recommence quelqu'autre végétation. De penser dire
que la masse du gland s'augmente & multiplie, il y aurait
de l'erreur: Car en la germination il se voit qu'il demeure
tout entier,& se sépare de son germe sans diminution
ni amoindrissement quelconque, & néanmoins l'arbre
en est sorti. Ce n'est donc point par la multiplication &
augmentation du gland que le chêne s'engendre: C'est
aussi peu par addition, & distraction de la terre adjacente,
car il s'épuiserait autant de terre que l'arbre pourrait
B 3 être


Note du traducteur :
*ocieuse: oisive.
*bestions: bestioles.


@

30 Traité du Sel,

être grand, ce qui ne de fait point. Il est donc nécessaire
que ce soit par quelqu'autre voie & matière, puis que ce
n'est ni par l'une ni par l'autre de celles-là. Or cet esprit
ou vapeur seule y étant employée, c'est cela seulement
qui se corporifie & fait individu, & de là que provient la
création, augmentation, conservation de toutes choses,
non point des masses terrestres qui ne sont que les excréments
de la matière spiritueuse & *primeraine. Comme
il se voit en la digestion de l'estomac, laquelle rejette les
excréments au même poids & quantité de viandes qu'il
les a prises: ayant néanmoins tiré son propre & particulier
aliment, qui n'était autre chose que cet esprit enclos
dans la masse d'icelles; lequel seul par sa siccité se corporifie
& par son humidité se dilate & augmente, poussé &
conduit par sa propre chaleur.

----------------------------------------------------

De la conversion de cet Esprit en terre: &
comment en cette terre sa vertu demeure
entière.

C H A P. II.

P Ar les raisons déjà déduites étant à mon avis suffisamment
prouvé que l'Esprit du monde prend corps,
il faut ici déclarer comment il se corporifie. Et
bien que plusieurs aient beaucoup travaillé & fort peu
avancé en cette recherche, j'essayerai à le rendre palpable
& visible à ceux principalement qui favorisés d'une
heureuse naissance, admirateurs des rares effets de Nature
tâchent d'entrer au cabinet de ses secrets. Car ce
qui a déçu tant d'esprits curieux en la perquisition &
découverte de ce corps, a été que les uns ont estimé
cette connaissance du tout hors de la faculté du sens commun
de l'homme, & réservé seulement aux Anges ou
démons. Les autres que le nommant l'Esprit du monde
on ne lui devait imaginer autre corps que celui de l'univers;
vu qu'à un esprit général il faut un corps universel.
Les autres, qu'on ne le pouvait autrement apercevoir
voir


Note du traducteur :
*primeraine: première.


@

& de l'Esprit du Monde. 31

que par la conversion des corps plus parfaits en leur
premier esprit & sperme, par une exacte & laborieuse
subtilisation, ne s'avisant pas qu'il n'y a point de rétrogression
en Nature: & que plus les corps sont parfaits, plus
ils sont éloignés de leur commencement & corporéité
première. Les autres encore ont pensé qu'il fallait extraire
des corps ce qu'ils nomment quintessence, croyant
que ce qui était plus subtil & volatil fût l'esprit qu'ils
cherchaient: & s'éloignant ainsi du but où ils visaient le
plus, voulaient trouver l'Orient au Couchant. Car ils spiritualisaient
les corps au lieu de corporifier les esprits.
Mais puisque cet esprit se voit manifestement tourné en
corps de terre; & que sans contradiction ni doute aucun
tous corps sont engendrés de lui: On le doit donc tirer
d'eux-mêmes: d'autant que ce serait infiniment se détourner
du droit chemin de la Nature, qu'au lieu de faire un
corps terrestre on en fît un de feu, que les *quintessencieux
appellent leur Ciel. Or le commencement de corporification
en toutes choses se fait par la terre; Car c'est la
première ou plus prochaine opération du Mercure que se
terrifier. Pourquoi veulent-ils donc commencer par ignification?
c'est tout ainsi que de commencer un bâtiment par la
toiture & non par les fondements. Ceux qui tendent à la réduction
des corps en leur premier germe auraient bien une
raison plus apparente en leur dessein que les derniers qui
les veulent quintessencier, s'ils ne prenaient en ce progrès
un chemin tortueux qui les conduit à l'opposite du lieu
où ils aspirent. Car outre ce que Nature ne rétrograde jamais,
ils ne s'avisent pas qu'ils suivent le trac de l'accomplissement,
& non de la réversion destructive, ou pour dire
plus clairement, qui reconduit à la naissance. Mais outre que
ces labeurs sont du tout impossibles; ou à tout le moins si
difficiles & longs que la vie ordinaire de l'homme n'y serait
suffisante; ils ne sauraient par cette voie arriver à la
vraie & naturelle réduction, mais feraient seulement un
corps fantasque, grandement éloigné de celui avec lequel
Nature commence toutes ses opérations productives,
qui est le seul & légitime sperme de tous corps. Si nous
considérons que tout se corporifie par terrification nous
avouerons nécessairement qu'il y a quelque sujet *préjacent,
& prochainement apte à se terrifier: Or j'ai dit
dès le commencement que le feu est le premier opérateur
B 4 auteur


Note du traducteur :
*quintesencieux: partisans du concept de la quintessence.
*prejacent: latin prejacio, jeter devant: antérieur, originel.


@

32 Traité du Sel,

du monde, qui jette une vapeur spiritueuse, laquelle
il cuit & dessèche pour la corporifier; car la corporification
ne se peut faire sans coagulation, nécessairement
procurée par la siccité du feu. Mais en quel lieu se
fait cette cuisson, dessèchement ou coagulation, sinon
dans le corps de la terre, d'où proviennent tous autres
corps? Il faut donc que la *préjacente matière d'iceux y
soit cachée: car si elle n'y était, il s'ensuivrait qu'ils seraient
faits de rien; ce qui contredit à l'ordonnance de
Nature qui veut que toute chose ait son principe, & que
de rien, rien ne procède. Cette matière ou principe est donc
attachée au corps de la terre, où elle se nourrit, épaissit,
& incorpore. Pour cette cause, ceux qui ont voulu la
tirer des corps métalliques parfaits, ou des imparfaits &
simples, par attraction de quintessence auraient bien
mieux fait (puis qu'ils cherchaient le premier sperme)
d'ouvrir la matrice de la mère, que de tuer & détruire
les enfants déjà parvenus à la perfection de leur âge,
pour les *cuider remettre en l'état qu'ils étaient à leur
conception. Mais quand ils ouvriraient cette matrice,
qu'y trouveraient-ils? car rien ne se présente dedans à la
vue, & plusieurs avouant bien que cette voie était la
plus favorable, ont encore été déçus, espérant trouver
dans le ventre des minières quelque apparence de commencement
d'aurification, ce qu'ils n'ont fait toutefois,
& ont désespéré de leur dessein, d'autant qu'ils ne voyaient
aucune moyenne disposition entre la mollesse & la
dureté du métal. Puis donc que l'oeil n'y voit aucune chose
comment est-il possible d'y rien trouver & prendre?
Cela est l'oeuvre, mais ceci est le labeur. Certainement
tels investigateurs ne jugeaient pas que la matière première
n'est autre chose qu'esprit & vapeur si subtile &
déliée que le seul regard de l'intellect l'a pu voir ou
imaginer. Toutefois d'autant qu'elle est attachée au
corps de cette mère, & habite en icelle il faut par vive
raison qu'elle ait quelque nature quasi corporelle, & apte
à se corporifier. Or *jaçoit que j'aie ci devant assez ouvertement
déclaré à ceux qui sont doués de subtil jugement
quelle est cette Nature, si ajouterai-je ici que la
spongiosité de la terre est pleine de cette vapeur spiritueuse,
qui par la vertu de la chaleur innée, acquière une
qualité sèche, accompagnés d'une humeur secrète, par
laquelle


Note du traducteur :
*prejacente: latin prejacio, jeter devant: antérieure, originelle.
*cuider : penser, imaginer, se soucier de.
*j'açoit que : quoique.


@

& de l'Esprit du Monde. 33

laquelle elle se condense & coagule en corps spécifique.
Et comme cette nature humide desséchée a été
premièrement eau, il faut aussi la réduire en eau par l'eau,
qui est le seul moyen pour liquéfier les choses sèches,
comme le feu pour dessécher les humides: Chose que
Nature observe très exactement en la génération des métaux.
Car l'eau fluant par les pores terrestres, trouve une
substance dissoluble, avec laquelle elle s'unit par leurs
plus simples parties, & à cette union conviennent les éléments
dûment proportionnés. La substance donc
ainsi conjointe par sa dissolution, se congèle & coagule
d'elle-même par endurcissement qu'elle a naturellement
en elle, à cause de sa siccité innée: puis par successive &
longue décoction elle acquiert la dureté métallique. Mais
puis que cette substance est dissoluble, de quelle autre nature
peut elle être que de sel? car rien ne se dissout que
les sels; desquels la multitude & variété est grande, puis
qu'il y en a autant que de choses au monde? Tellement
que tant plus il est brûlé, & plus acquiert-il de facilité à se
dissoudre, pourvu qu'il ne soit arrivé jusques à la vitrification.
Cette première matière est donc un sel: C'est-à-
dire que le sel est le premier corps, par lequel elle se rend
palpable & visible, auquel sel Raymond Lulle entend
parler dans son testament, quand il dit: Nous avons ci-
dessus déclaré qu'au centre de la terre est une terre Vierge
& un vrai élément: & que c'est l'oeuvre de Nature.
Partant Nature est logée au centre de chacune chose.
Ainsi le sel est cette terre Vierge qui encore n'a rien produit;
en laquelle l'esprit du monde se convertit premièrement,
par vitrification; c'est-à-dire par exténuation d'humeur.
C'est lui qui donne forme à toutes choses, & rien
ne peut tomber au sens de la vue ni de l'attouchement
que par le sel: Rien ne se coagule que le sel: Rien que le
sel ne se congèle: C'est lui qui donne la dureté à l'or, & à
tous les métaux: au diamant, & à toutes les pierres tant
précieuses qu'autres, par une puissante mais très secrète
vertu vitrifiante. Qui plus est, il se voit que toutes les
choses composées des quatre éléments retournent en
sel. Car s'il advient qu'un corps se pourrisse, qu'en restera-t-il
sinon une poudre cendreuse qui recèle un sel
précieux? & si ce corps est détruit par brûlement, calcination,
ou incinération, qu'en tirerons nous en dernier
B 5 ressort

@

34 Traité du Sel,

ressort sinon du sel? Les verriers nous serviront à cette
preuve. C'est pourquoi Arnault de Villeneusve grand
Médecin & Philosophe, en sa nouvelle lumière chimique
parlant de l'eau permanente des sages, qui est une eau
sèche, laquelle ne mouille point les mains non plus que
l'argent vif vulgaire, dit: Qui sera-ce donc qui pourra
faire cette eau? certes je dis que ce sera celui qui fait faire
le verre. Le même Auteur parlant de l'excellence
de cette eau sèche, l'a donné assez à connaître quand il
dit en un traité chimique auquel il baille le nom de
Bréviaire philosophique: L'opérateur ne fera non plus
sans sel, qu'un archer tirera sans corde. Et la Fontaine
des amoureux dit aussi,

Sans sel ne peux mettre en effet,
Utile chose pour ton fait.

C'est donc de sel que tous les corps ont été premier
composés, car ainsi que j'ai dit au précédent chapitre,
les principes de composition & de résolution sont semblables.
Et comme veulent & tiennent tous les philosophes
pour maxime infaillible, la première matière des
choses n'est point autre que leur dernière, c'est-à-dire celle
en quoi ils se résolvent en leur fin, donnant pour exemple
la glace & la neige qui par chaleur se réduisent en
eau, de laquelle par congélation elles étaient faites. Et
si je voulais ici rapporter tous les témoignages des bons
Auteurs il en naîtrait un juste volume. Or pour montrer
que ce sel est la pure & vraie terre, non pas celle sur
laquelle nous marchons, que je veux prouver n'être
que l'excrément & lie de l'autre, j'aurai recours à la première
création des choses, laquelle je figurerai par l'exemple
d'une opération familière qui se fait à l'imitation
de Nature, & par le moyen & même règle que ce grand
univers a été fait. J'ai ci devant dit que le principe des
choses était l'eau, ou bien une Nature humide ainsi que
dit Hermès, sur laquelle, suivant le texte de Moïse, l'esprit
de Dieu était porté. Mais on me pourra demander
comment ce grand amas & confusion d'eaux a été divisé,
en sorte que cette ample & lourde masse terrestre en soit
sortie? & par quel moyen tant de choses diverses sont
produites de cette terre. Je répondrai à telles questions
stions

@

& de l'Esprit du Monde. 35

ce que la seule expérience m'en a fait voir, disant
qu'il est naturellement probable qu'il se fît lors premièrement
quelque assiette au milieu de ces eaux par le
moyen de séparation, suivant le propre texte de Moïse,
qui dit que Dieu sépara les eaux des eaux, car il en est de
deux sortes, à savoir l'eau élévative, & l'eau congélative.
La première s'élevant par évaporation laissa donc la seconde
fixe en bas: ainsi que le voient journellement ceux
qui font le Sel tant marin que fontainier. Vrai est que
l'un se fait par la force attractive des rayons du Soleil: &
l'autre par la violence expulsive du feu. Or le feu seul, où
la seule chaleur entre toutes les choses du monde possède
cette vertu séparative, par l'une ou l'autre de ces deux
voies, ou naturelle, ou violente. C'est donc par l'un ou
l'autre que cette séparation a été procurée. Mais à qui
eut su Moïse comparer ce feu sinon & l'esprit divin, à qui
ne se peut autrement définir, que la source universelle de
lumière, de chaleur animante & de vital mouvement: par
lequel toutes choses sont & persistent en leur être. Considérons
le sel de Nature étant encore en son limbe ou
cahos. C'est-à-dire diffus dissout, ou noyé dans son eau,
en quelle forme apparaîtra-il à notre vue, & quelle
qualité lui attribuera notre goût & attouchement sinon
d'eau amère? Laquelle forme & qualité, il conserverait
éternellement si le séparateur n'intervenait. Mais
aussi tôt que cette eau élévative sent l'action du feu qui
lui est ennemi; la séparation commence à se faire par
évaporation, & peu à peu se diminuant fait apparoir au
centre de son globe une petite assiette de sel qui s'assemble
tout ainsi que fit le corps de la terre dans le premier
limbe des eaux universelles. Voilà donc la première opération
que fît le feu, à savoir de faire apparaître l'aride,
c'est-à-dire la terre. Mais tout ainsi que cette terre première
demeura coagulée par le feu avec ses excréments
& fèces; ce sel qui est vraiment terre retient aussi les
siennes, encore qu'il semble pur & net, plein de blancheur
& lucidité: Car rien ne se peut engendrer, alimenter, &
croître, sans engendrer aussi des excréments, de la formation
& séparation desquels je réserve à parler en
leur lieu. Or ce sel ou cette terre aride qui se coagule
& assied dedans l'eau, reboit tout son humide, &
se dessèche par la continuation du feu: gardant néanmoins
B 6 moins

@

36 Traité du Sel,

en elle une humeur interne qui ne l'abandonne
point; & de laquelle lui provient cette vertu dissolutive:
puis arrivant température, entre le sec & l'humide, elle
demeure apte aux productions des choses, tirée de puissance
à effet par l'action de la chaleur. Et de vrai tout
ainsi que le corps de la grand terre a cette vertu productive
& spécifique des individus; aussi a celle-ci que nous
appelons sel. Non pas qu'elle produise herbes, métaux,
ni animaux, comme fait l'autre, mais elle a dans son sein
la semence originelle de toutes choses; de sorte que l'expérience
nous y fait voir par les opérations du feu, les
couleurs, faveurs, accroissements, végétations, & endurcissements,
que l'on voit en chacun de ces trois genres.
Et non seulement cela, mais encore le propre feu que le
Soleil y a mis; par lequel il vivifie & nourrit toutes choses.
Ainsi qu'il m'est apparu au progrès de certaine oeuvre
philosophique: Ayant vu en cette matière seule, distinctement
& l'une après l'autre: selon l'ordre & les intervalles
déterminés par les maîtres, toutes les couleurs
& les apparences qu'ils disent devoir arriver en leur matière
à la confection de leur pierre: avec cette fusion
soudaine après être parvenu à la haute rougeur du pavot
champêtre: Et toutefois sans avoir produit le miracle
tant désiré & attendu, quant à la Métamorphose des
métaux: mais ayant fait sur les corps humains par sueurs
universelles & naturelles, des effets si miraculeux que
je ne l'oserais publier sans craindre le titre de charlatan:
toutefois, Monseigneur, votre Altesse me peut garantir
de cette injure, comme témoin irréprochable;
puisque le bruit de ces merveilles étant parvenu jusqu'à
elle vous daignasses bien ainsi que Jupiter visiter la demeure
de votre pauvre Philemon; portée du généreux
dessein d'en être assurée par la bouche d'un homme de
bien, qui cruellement affligé de diverses douleurs, &
trop exténué de la languissante longueur de ses maux,
n'avait plus recours qu'à la bonté céleste, ni espoir qu'à
la mort, à chacun moment réclamée. Le dire véritable
duquel obligea encore votre Altesse, de faire ouïr par
information solennelle une multitude d'autres que j'avais
soulagés par ce même remède. Et si l'avidité ou
l'envie de celui auquel était commis & confié le soin de
la santé de feu (de très illustre & glorieuse mémoire)
Mon-

@

& de l'Esprit du Monde. 37

Monseigneur le Révérendissime Cardinal votre très cher
frère, ne l'eut empêché d'en prendre, j'estime que Dieu
n'eut dénié à son excellence la même grâce & bénédiction
qu'il avait élargie à tant de pauvres gens. Si
donc ce sel a toutes les qualités de la terre, qui voudra
soutenir que lui-même ne soit terre: & par conséquent
qu'il ne doive être appelé Esprit universel terrifié, ainsi
que Hermès l'a dépeint? Mais je dirai que cette conversion
ne se peut faire sinon par un artifice de très facile
pratique, & de très malaisée perquisition. Car sans mentir
c'est un acte qui passe l'humain de faire voir à l'oeil
& toucher au doigt cette première matière qu'un monde
d'hommes admirés pour leur grande doctrine en
tous les siècles, ont estimée voire affirmée être invisible,
& incompréhensible. S'amusant seulement par une
profonde théorie à discourir de l'excellence de la chose;
& non pas à la rechercher & connaître par ses effets.
De sorte qu'entre tous les curieux que j'ai pratiqués
depuis quarante ans que j'en ai senti la première odeur,
je n'en ai point trouvé six qui le connussent. Or ayant
suffisamment éclairci comment ce sel est converti en
terre; & gagné ce point aussi, qui est la vraie opération
des opérations: Il reste maintenant à montrer comme après
cette conversion sa vertu lui demeure entière.
Toutefois avant que passer outre il est bien raisonnable
de dire de quelle vertu & force était doué cet Esprit ou
Sel, afin de le savoir rechercher & retrouver en lui
quand il sera terrifié. Je dirai donc à cet effet que c'est
une chose indubitable & qui n'a besoin de preuve, que
les Cieux sont en continuel mouvement qui tend nécessairement
à quelque fin. Car, combien que naturellement
on puisse dire la fin de ce qui se meut être d'aller
d'un lieu en un autre, si est-ce que le mouvement se fait
pour quelqu'autre cause: & l'intention de la motion
n'est pas seulement de remuer de place en place: mais
bien de faire ce mouvement pour parvenir à l'effet de
quelqu'autre fin. Car il y a deux fins: L'une que les Philosophes
appellent fin pour laquelle la chose se fait:
comme la fin de la génération & Platon, c'est l'âme de
Platon. Et la fin pour laquelle Platon apprit les vertus,
c'est béatitude. L'autre fin est ce à quoi les choses vont
à cause de la précédente; comme la fin de l'assemblement
ment

@

38 Traité du Sel,

du mâle & de la femelle, c'est la génération, mais
la fin pour laquelle se fait la génération, c'est l'homme,
ou l'Animal. Aussi la fin pour laquelle Platon alla de Grèce
en Egypte, c'était pour apprendre sapience. Mais la fin
de son cheminer, c'était l'Egypte où il prétendait d'aller.
La fin donc du mouvement des Cieux n'est point seulement
de se remuer de lieu en lieu; Mais afin d'influer
leurs vertus sur les corps intérieurs. Car d'imaginer que
l'influence se fasse & épande inutilement ès lieux où il
n'y a rien pour la recevoir, c'est une erreur trop grossière.
Or cette influence de vertus est indéficiente & continuelle
à cause que le mouvement par lequel elle se fait
est orbiculaire, toujours recommençant & retournant à
soi-même. Qui est la raison pourquoi les choses sur
lesquelles elle se fait, & ce qui en procède est de pareille
nature & qualité; recevant sans cesse une force & multiplication
de ces vertus qui ne manque jamais: & puisque
cette influence ne s'étend point dessus les Cieux, où
comme j'ai dit, il n'y a rien; il s'ensuit de nécessité qu'elle
se doit faire sur quelque chose inférieure & corporelle,
sur quoi elle puisse agir. Car rien ne pâtit que ce qui
a corps: Mais quel corps naturel y a-t-il au monde que celui
de la terre? n'est-ce pas le corps des corps; Et celui
seul qui de lui-même peut subsister, ayant toutes les qualités
requises aux corps, à savoir longueur, largeur, profondeur,
& superficie? n'est-ce pas le sujet ou but préfix de
la Nature, à quoi sans cesse elle s'exerce de corporifier
& animer? Où pourrait elle donc accomplir ces ouvrages
sinon dans le corps de la terre? ainsi la terre est le seul
corps inférieur qui reçoit les influences célestes, les vertus
& puissances desquelles sont de pénétrer, échauffer,
Purger, séparer, vivifier, augmenter, conserver, & restaurer.
Il n'est besoin de disputer ici maintenant si les Astres &
les Cieux influent leurs corps sur le corps de la terre, car
l'expérience nous en relève par le témoignage des sens.
Par quoi, laissant cela pour connu, je m'efforcerai seulement
à déduire comment ils font leurs vertueuses *influctions.
J'ai naguère dit qu'elles tendent en bas directement
& non en haut. Et d'autant que le bas d'un
corps sphérique est son centre, c'est donc nécessairement
sur la terre qu'elles découlent, & en elle seule qu'elles
finissent & fichent leurs pointes. Car la terre est le vrai
centre


Note du traducteur :
*influctions: verbe influer, faire pénétrer dans.


@

& de l'Esprit du Monde. 39

centre de l'univers, & le point de ce grand cercle où toutes
les lignes de ces *influctions aboutissent. Et parce
que cette terre est un corps solide, & que la solidité de
tous autres corps provient d'elle, il faut une vertu très
subtile pour la pénétrer par ses moindres parties. Les
Cieux donc qui sont de très subtile matière produisent
des vertus pareilles, car les opérations suivent ordinairement
les qualités du corps qui les produit. Or cette
pénétration ne servirait de rien, & serait comme une eau
courante sur un champ duquel elle n'arrose que la superficie
à cause de la vitesse de son cours, si elle n'y faisait
quelque pose. Mais puis qu'infailliblement elle tombe
jusques au centre, & qu'elle ne peut passer outre, ne trouvant
rien de plus bas pour y descendre, elle est contrainte
de s'y arrêter & amasser. C'est pourquoi quelques-
uns ont dit que le fonds de la terre est très précieux, à
cause que toutes les vertus célestes s'y assemblent & unissent:
Lesquelles ainsi unies & assemblées ont une puissance
infinie, tant parce qu'elles y affluent continuellement,
que parce qu'elles procèdent des corps infinis en
vertus, immortels, incorruptibles, & indéficients. Les anciens
Poètes qui fabuleusement nous ont laissé ce qu'ils
avaient imaginé de ces choses occultes, partageant le
monde en trois, assignèrent à Jupiter comme premier fils
de Saturne, le Ciel: encore qu'aucuns aient voulu attribuer
le droit d'aînesse à Neptune, & l'élection de ce
règne supérieur à Jupiter, pour certaines raisons sophistiques
nullement nécessaires à mon propos: auquel Neptune
fut baillé la Terre pour son lot. Pluton fut apanagé de la
Terre, comme cadet: Et toutefois il est estimé le plus riche
des trois frères, à cause que dans son héritage naissent
& renaissent continuellement tous les trésors du
monde: & semble qu'il ait rendu ses deux frères tributaires
vers lui de ce qu'ils ont de plus exquis. Ils le disent
Roi des enfers, où pour son lieu de plaisance lui donnent
les Champs Elysées, & les élus & bien-heureux lui vont faire
la cour. Nos Théologies veulent aussi qu'en ce même
lieu soit les enfers, & les tourments des âmes: se persuadant
qu'étant bien véritable que les influences de tous les astres
qui sont de nature ignée y tombent, il y doive avoir une ardeur
incroyable. L'on peut sans doute appeler ce lieu infernal,
puis qu'il n'y a rien de plus bas: Mais que les âmes
y soient


Note du traducteur :
*influctions: verbe influer, faire pénétrer dans.


@

40 Traité du Sel,

y soient tourmentées par ce feu, & que l'ardeur d'icelui
soit ou puisse être telle qu'ils disent, cela semble éloigné
de la raison, & des vrais axiomes de Philosophie.
Car, outre que les âmes n'occupent aucun lieu, par leur
confession même, & que leur naturel après qu'elles ont
quitté le fardeau de leurs corps est de tendre & se porter
en haut à cause de leur légèreté spirituelle, qui tient plus
de la qualité ignée que de toute autre; elles ne peuvent
qu'avec violence, ni comme légères être demeurées en
ce lieu souterrain, ni comme simples pâtir l'action du
feu qui n'a point d'empire sur son semblable. Pourquoi
veulent-ils donc qu'elles descendent en ce lieu pour y être
tourmentées? si ce n'est que le pesant fardeau du péché
dont elles sont enveloppées, déprimant leur nature
les porte en bas & fasse descendre au centre de la terre:
& que le même péché encore s'étant emparé & comme
incorporé avec elles il se fasse je ne sais quelle composition
qui les rende passibles & sujettes, non à l'action
simple & naturelle de ce feu, mais peut être à la violence
d'un autre feu créé de Dieu à cet effet: & peut être
de ce feu même dont nous parlons, son action lui étant
redoublée par une secrète & vertu divine ce qui est fort
probable, & semble être autorisé de l'écriture sainte:
Toutefois je ne veux témérairement faire opinion à part;
non plus que m'écarter de la foi orthodoxe; au soutien
de laquelle j'ai de long temps voué ma vie; & le peu
d'industrie que je tiens du Ciel. Je dirai néanmoins en
passant (pour ne m'éloigner de mon premier discours)
que c'est mal conclu de dire, que puisqu'en ce lieu s'assemblent
toutes les influences des Astres, il s'ensuit qu'il
y doit y avoir une ardeur extrême, ce qu'à la vérité je confesserais
si le feu des Astres était ainsi que le vulgaire,
détruisant & consommant, non pas vivifiant, conservant,
& nourrissant: car s'il était tel qu'on le croit, il y a long
temps que non seulement la terre, mais l'univers fut
consommé. Ces influences véritablement s'échauffent
dans le sein du vieil Demogorgon; Mais c'est d'une ardeur
vitale, & non mortelle, ou détruisante: Laquelle
y plante une vertu *omniforme, qui par cet échauffement
se dilate par tout le corps terrestre, étant la première
cause motrice des générations. Et ne faut penser que
la chaleur externe qui provient du Soleil échauffe seule
la


Note du traducteur :
*omniforme: de formes multiples.


@

& de l'Esprit du Monde. 41

la terre, & la fasse engendrer: car nous voyons qu'en hiver,
alors que le Soleil est le plus éloigné de nous, le dedans
d'icelle est plus chaud qu'au plus ardent de l'été,
comme il s'expérimente ès puits, fontaines, & caves profondes.
De sorte que pendant les plus fortes gelées de
l'hiver, les métaux ne laissent à se cuire & endurcir; Et
peut-on assurer que c'est lors que se fait leur plus grande
cuisson, à cause que la chaleur centrale est réprimée
& retenue dans la terre par la froideur de l'air & de
l'eau qui l'environnent. Le Soleil remontant au printemps,
& s'approchant de son *perpendicule sur nous,
n'est pas la principale cause de la végétation des choses:
Car si elle dépendait de lui seul, aucun ne doutera que
plus il serait haut & exalté, les végétations s'iraient augmentant
à proportion de la chaleur croissante: ce qui
se voit tout au contraire. Mais pour ce qu'un semblable
attire volontiers l'autre, & que l'un s'éloignant l'autre
se recule & départ aussi, le soleil par la force aimantine
de ses rayons attire & rappelle la chaleur du Soleil centrique,
retirée & comprimée en l'intérieur de la terre
par l'âpre rigueur du froid, laquelle remontant à la superficie
redonne la vertu végétative à toutes choses. Ce
n'est donc pas l'externe chaleur du Soleil céleste qui échauffe
le profond de la terre, mais bien celle du Soleil
terrestre innée en elle, car il y a deux sortes de chaleur;
l'une de réverbération, qui est l'externe; l'autre d'influence
& pénétration, qui est l'interne, dont j'entends
parler: Le naturel de laquelle est de vivifier, augmenter,
& conserver, par l'entretien de l'humeur radicale contenue
en ce feu duquel j'ai fait mention au précédent chapitre.
Qui plus est, pour vérifier que ce feu central
n'est point extrême, ni propre à tourmenter & brûler;
nous voyons que tous les astres par leurs *influctions ne
tendent pas à chaleur, & que ce n'est pas leur seul naturel
d'échauffer, car Saturne est froid & sec: Jupiter chaud
& humide: Mars, chaud & sec: le Soleil chaud & sec; Vénus
froid & humide, la Lune humide & froide: & Mercure
tenant du naturel de tous s'accommode variablement
à tous. C'est donc chose facile à juger que toutes ces influences
engendrent une chaleur tempérée des quatre
qualités, qui font chaud, sec, froid, & humide. Lesquelles
convenant ensemble, il est nécessaire que le lieu où elles
con-


Note du traducteur :
*son perpendicule: sa perpendiculaire.
*influctions: verbe influer, faire pénétrer dans.


@

42 Traité du Sel,

conviennent les ait en lui avec cette température. C'est
pourquoi cette vapeur ou esprit qui provient de ce centre
participe de ces quatre. D'où prennent leur origine toutes
les qualités des simples; dont les uns échauffent parce
que la chaleur y domine: les autres dessèchent à raison
de la siccité qui maîtrise; les autres humectent & refroidissent
selon le plus ou le moins de froideur & humidité
qui abonde en eux. D'autre part, les Astres versent
dans le centre plusieurs autres natures ou qualités que
celles-là, car ils y sèment les germes des saveurs, couleurs,
& odeurs que l'on goûte, voit, & sent en toutes
choses. Je dis donc que les Astres échauffent la terre en
son centre; & par conséquent cet Esprit originel qui y
habite participe à cet échauffement. Et parce que la vertu
naturelle de la chaleur est de séparer; par même *influction
descend aussi cette vertu séparative, qui divise le pur
de l'impur, le subtil du grossier, le léger du pesant, & le
doux de l'amer. Laquelle séparation, qu'on peut nommer
purgative, est cause que naturellement toute chose rejette
d'elle-même les excréments qui ne sont de sa substance
spécifique: ce qui à la vérité est très nécessaire: car
il n'y a rien au monde en qui les excréments n'excédent
la substance naturelle. Et tout ce que nous voyons & touchons
n'est autre chose que l'excrément qui enveloppe
cette substance cachée. Nous l'apercevons clairement
aux viandes que nous mangeons? la masse desquelles ne
se convertit ou trans-substancie pas en notre chair, mais
s'évacue par les lieux à ce destinés; Nature attirant seulement
d'icelles le suc invisible & spirituel, apte à se carnifier
& *substancier en nous. De même pouvons-nous
dire que cette masse terrestre que nous foulons des pieds
n'est qu'un excrément de la première substance, qui s'amassa
dans le limbe du cahos; s'affaissant & enfonçant à
l'entour du centre par égale proportion: qui a causé cette
rondeur sphérique, avec la substance équilibre, qui sait
qu'elle ne peut remuer ni tomber, car étant déjà dévalée
au plus bas lieu, elle ne saurait passer outre qu'en remontant,
de quelque côté que ce soit: & cela répugnerait
totalement à son naturel. Nous voyons que les lignes qui
de chacune partie de la superficie d'un cercle tombent à
son centre qui est leur point, n'en peuvent être tirées
sans remonter d'où elles sont parties. Je ne dis pas qu'au
corps


Note du traducteur :
*influction: verbe influer, faire pénétrer dans.
*substancier: transformer en substance.


@

& de l'Esprit du Monde. 43

corps de la terre il n'y ait rien qu'excrément; car *jaçoit
qu'il apparaisse tout excrémentiel, si est-ce qu'en ses
excréments est enveloppée une substance pure; qui toute
spirituelle ne peut sustenter sans l'administration d'un
corps: ainsi que nous voyons en toutes les choses qui en
proviennent, dont la semence & première matière est
invisible; mais est portée & conduite par la masse corporelle
qui s'engendre même avec elle, par ce que rien ne
se corporifie sans l'excrément. Par quoi aux générations
des choses cette substance est séparée du corps de la terre
par l'opération de la chaleur *influée; ne prenant ni
retenant rien d'icelle terre: mais s'en aidant seulement
à son soutien. Laquelle n'a servi dès le commencement
sinon d'un réceptacle & magasin des influences célestes;
ou pour mieux dire qu'un vaisseau ou cette matière spirituelle
fait ses opérations: comme il sera plus clairement
traité avec démonstration évidente au chapitre suivant,
ou je parlerai des séparations. Or serait-ce peu fait de séparer
les choses, si après la séparation elles demeuraient
inutiles & sans action. Le but auquel tend Nature est de
vivifier en séparant, afin d'éviter la mort qui ne vient
d'ailleurs que de l'abondance des excréments qui suffoquent
la pure & naturelle substance: j'entends la mort naturelle,
& non la violente & forcée. Que si les semences
des choses demeuraient toujours ensevelies en cette terre
excrémenteuse, rien ne sortirait en lumière, & ne recevrait
le bénéfice de la vie. Mais la vertu du Ciel par son
influence vitale les tire dehors en l'esprit primitif, qui rempli
d'icelle la départ & dilate en toutes espèces & chacune
d'icelles, selon que leur nature & composition le requiert.
La vivification provient donc de la purification que
font les Astres en influant: avec laquelle découle aussi une
vertu d'augmentation & restauration. Car étant en continuel
mouvement ils sont aussi en continuelle action d'influer;
& par conséquent en perpétuelle vivification: incessamment
ajoutant vie à vie. Ce qui ne se peut faire que
l'augmentation ne s'en ensuive, avec la conservation &
restauration: L'une par l'indéficient entretien de la vie;
l'autre par le refournissement infini de ce qui s'emploie
& départ aux générations des espèces: comme il se voit apertement
en cette première matière corporifiée, laquelle
engrossée par l'imprégnation céleste se nourrit, multiplie
plie,


Note du traducteur :
*j'açoit que : quoique.
*influée: verbe influer, faire pénétrer dans.


@

44 Traité du Sel,

& accroît de soi-même, par une vive source d'aliment
& accroissement qui flue inépuisable. Qui est la
cause qu'elle est nommée dragon ou serpent luxuriant
en soi-même: Toujours renaissant & germinant comme
les végétables, en quelque lieu qu'il soit. De sorte que
tout endroit & place qui en aura été une fois peuplée,
n'en sera jamais dépourvue, quelque lavement ou brûlement
que l'on en puisse faire. Et voila certainement
une des marques plus insignes avec laquelle on puisse discerner
cette matière première. Ce sont donc ici les
principales vertus que cet esprit universel reçut des influences
célestes dès le commencement du monde, & recevra
jusqu'à la fin: produisant toujours des effets merveilleux
en tous les membres de ce grand corps universel.
Mais on me pourrait demander pourquoi cette
première matière que j'ai dit avoir reçu du Ciel tant de
pures & vertueuses influences, est ordinairement trouvée
farcie de tant de vicieuses qualités? & comment les
retient-elle après les avoir reçues, vu qu'elle est sans
cesse en besogne aux actions de séparation, vivification,
augmentation, conservation, & restauration, car si elle ne
sépare, il est nécessaire qu'elle mortifie. Et si elle n'augmente,
conserve & restaure, il faut bien qu'elle diminue,
détruise, & affaiblisse: ce qu'à vrai dire elle ne fait jamais.
Je répondrai que les Astres ont double influence.
L'une naturelle, L'autre accidentelle. La naturelle est
celle qui est innée en eux, & leur fut donnée dès la création,
qui est ce gouvernement de l'univers dont parle
Hermès au Pimandre, par lequel ils l'entretiennent en
son être, le gardant & conservant par leurs vertus de destruction,
décadence, & anéantissement des vertus de
cette influence, dont l'Esprit de l'univers est incessamment
fourni & doué, comme nous voyons; lequel les
applique & fait voir en toutes choses auxquelles il donne
accroissement & subsistance. Mais l'accidentelle est celle
qui leur survient outre leur nature par les occurrences
de leurs situations & regards: Et celle-ci change à toute
heure, de sorte qu'elle n'est jamais semblable: & n'a
puissance que sur les effets de la matière, & non sur la matière
même. Car quelque maligne influence qui arrive,
nous voyons que la terre en son centre ne laisse pas
dûment faire ses opérations, & sans cesse produire animaux,
maux,

@

& de l'Esprit du Monde. 45

végétaux, & minéraux. Que s'il arrive quelquefois
des mortifications, cela procède seulement de la malice
de l'aspect qui ne touche que la superficie des corps, c'est-
à-dire la masse excrémenteuse, & non pas la substance intérieure,
qui est la chose même. Et de vrai cet accident
se change, tellement que cette *influction opère tantôt une
chose, & tantôt une autre toute contraire: Ce que ne
fait jamais la naturelle & principale, qui demeure fixe
& permanente en son point. De là se doit tirer une conclusion
que la matière première comme simple de soi ne
reçoit sinon les vertus célestes, qu'elle reçoit & garde
encore en sa terrification. Or il faut déclarer comme elle
les retient; afin de prouver ce que dit Hermès, que sa force
demeure entière étant convertie ou muée en terre,
d'autant que toutes les vertus célestes descendent &
conviennent au centre de la terre: & que leurs cours ne
tendent sinon à l'information de la matière qui est comme
un réceptacle des Idées suprêmes. Cette matière
même étant pleine de formes, non actuellement, mais
par possibilité, se diversifie par innombrables spécifications.
Ainsi n'est elle pas proprement corps, mais quasi
corps; & continuelle compagne des corps, que toujours
elle *appette par un désir d'information vers laquelle
sans repos elle se meut & achemine. Laquelle motion &
acheminement lui arrive par l'action du feu céleste que
j'ai ci devant dit être le premier moteur dans le Cahos.
Ce que les anciens poètes comme Orphée, & Hésiode
ont décrit sous le nom d'amour, & que l'Homère &
Pindare François, Ronsard, a divinement chanté en cette
inimitable stance.

Je suis amour le grand maître des Dieux.
Je suis celui qui fait mouvoir les Cieux,
Je suis celui qui gouverne le monde:
Qui le premier hors de la masse éclôt,
Donnai lumière, & fendit le cahos,
Dont fut bâtie cette machine ronde.

Puis donc que cette matière de son propre naturel &
désir tend à se corporifier, qui pourra dire avec raison
valable qu'en se corporifiant nature la dépouille & prive
des vertus mêmes qui causent sa corporification? Et
puisque


Note du traducteur :
*influction: verbe influer, faire pénétrer dans.
*appette: latin appetitus, désir: tente, attire.


@

46 Traité du Sel,

puisque venant à prendre corps elle se convertit premièrement
& prochainement en terre; Qui voudra nier que
cette terre ne soit douée de ces mêmes vertus? Car *jaçoit
qu'à cause de la commixtion & concurrence des éléments
elle ait quelques impuretés, si est-ce qu'en son profond
elle est toujours très pure: de sorte qu'après sa purification
le plus puissant & actif de tous les éléments, qui est
le feu, n'y a plus de puissance destructive, car elle le surpasse
en perfection & subtilité. C'est pourquoi elle pénètre
si promptement tous corps, les vivifiant & augmentant
en force: restaurant & conservant en eux ce qu'elle y
trouve être de sa nature, à savoir l'humide radical; que
par sa subtilité ignée elle purge & sépare des excréments
qui l'enveloppent & tâchent à le suffoquer. C'est en un
mot cette excellente médecine que Salomon dit être tirée
de la terre, & que l'homme prudent ne dédaignera
point. C'est encore le sel précieux auquel ce grand Docteur
des Docteurs compara ses Apôtres, comme au trésor
plus exquis que les Cieux aient produit. Car il eut
aussi tôt dit vous êtes les diamants, les rubis, les perles,
l'or où l'argent de la terre, s'il n'eut bien su que toutes
ces choses, quoi qu'admirables, n'ont rien en elles de
comparable à ce sel général: auquel seul elles doivent
l'hommage de leur glorieuse perfection. Cette médecine
opère comme le feu en consommant l'impur qu'elle sépare
du pur, par un bannissement perpétuel des parties Hétérogènes;
& une adoption des Homogènes. Le Ciel
ayant donc engendré cette Vierge dans la matrice de la
terre, elle a justement retenu les vertus de ses parents. Et
comme l'enfant qui est naturellement participant des humeurs
de ses père & mère par, par la commixtion de leurs semences,
ait été des sages anciens appelé d'un non proprement
composé des noms de ses deux géniteurs, à savoir
Androgine; que les poètes on dit Hermaphrodite; parce
qu'il ne pouvait encore être appelé homme ni femme,
étant incapable de produire les effets de l'un ni de
l'autre: aussi est-il convenable d'attribuer à cette vierge
le nom d'Uranogée, où Ciel terrifié, puis qu'étant terre
elle a néanmoins en soi, par leurs vertus, tous les Cieux
enclos & joints d'un lien indissoluble: desquels elle fait
voir les opérations admirables. Dont toutefois j'ai déjà
dit ici une suffisante ouverture à ceux qui par la lumière
de


Note du traducteur :
*j'açoit que : quoique.


@

& de l'Esprit du Monde. 47

de leur noble intellect pourront traverser la sombre épaisseur
de la forêt noire: & comme dit Virgile, auxquels
sera donné d'en haut d'entrer dans les obscurs cachots
de la terre.

----------------------------------------------------

De la séparation du feu d'avec la terre; du subtil
d'avec l'épais, & par quelle industrie
elle se doit faire.

C H A P. III.

L A nature très sage ouvrière, nous enseigne par ses
opérations propres que nous devons en toutes choses
considérer la fin ou nous désirons parvenir; &
par où nous devons commencer nos ouvrages. Pour
cette cause le prudent inquisiteur des secrets naturels
doit avoir vraie connaissance des principes, progrès, &
qualités, tant internes qu'externe, de la matière; afin
que prétendant accomplir quelque excellent oeuvre il
ne confonde la fin avec le commencement, & par régimes
fantastiques & sentiers inconnus il ne s'égare & s'éloigne
du grand, plein, & droit chemin que Nature a tracé
dès le premier projet & fondement du monde. Le
divin Hermès a bien su tenir cette voie par la connaissance
parfaite qu'il avait de la constitution de l'univers:
& voulant par Art en suivre les vestiges & traces naturelles
s'imagina très prudemment que la terre est le
principe de toutes choses: & la première qui fut créée
par séparation dedans le ventre du cahos. C'est pourquoi
il entra ainsi discrètement au *sacraire des arcanes
naturels par la terrification de cette matière première,
que j'ai dit ci devant être nourrie dans la matrice de la
terre. Mais comme ce n'est pas assez à un architecte d'avoir
les matériaux d'un édifice, s'il n'a la science de bâtir
& de mettre en oeuvre: Hermès ne se contenta pas
aussi d'être pourvu de la matière convenable, mais il
rechercha & apprit soigneusement les moyens de la mettre
en oeuvre, à l'imitation du grand Physicien en la
confe-


Note du traducteur :
*sacraire: tabernacle.


@

48 Traité du Sel,

confection du monde: créant d'icelle un petit monde auquel
il sut enclore toutes les vertus du grand, duquel,
& sur le patron duquel il l'aurait pris & façonné. Considérant
donc que ce qu'il voulait faire était une chose
très parfaite, & que pour parvenir à telle perfection il
fallait commencer par les choses basses & encore grossières,
c'est-à-dire par la séparation de ce qui était superflu
& nuisible à son oeuvre il voulut premièrement diviser
les Natures contraires, pour éviter la ruine d'icelle.
En quoi véritablement on peut dire qu'il prit l'oiseau
par le pied, suivant l'adage: & fit son entrée par la
vraie porte & allée qui conduit droitement au cabinet
des secrets de Nature. Car séparation est le commencement
de toutes choses, & la première opération qui distingua
les membres confus du corps universel. Par la division
des difformes amas du cahos commença premièrement
à s'éclaircir & arranger l'ordre & forme des éléments:
car sans cette séparation le jour & la nuit, le Soleil
& la Lune, l'hiver & l'Eté, seraient encore une même
chose à présent: Les Métaux, & minéraux tant diversifiés,
n'auraient qu'un même corps: Et tous les végétaux
une même semence. Il fut donc nécessaire que Nature
commençât ce bel ordre & distinction que nous
voyons embellir l'univers par l'oeuvre de la séparation.
Mais descendant aux choses particulières, considérons
que cette savante ouvrière commence par là tous ses labeurs.
Les générations ne se commencent ni achèvent
que par séparation: & par séparation les aliments augmentent
& maintiennent tous corps. Que si je voulais m'étendre
en la preuve de cette vérité par chacune des espèces,
je m'envelopperais en la confusion du même Cahos
d'où je ne sortirais jamais pour l'infinité des exemples
qui s'offriraient à moi. Je poserai donc ce premier
fondement, que Nature commence toutes ses besognes
par la séparation. Mais comme ce n'est pas assez de savoir
cela si nous ne savons aussi quelles choses elle sépare,
& d'où vient cette vertu séparative, il faut examiner
cette matière afin que mon discours marche règlement
& par ordre. Toutefois avant qu'entrer en cette lice il
me semble à propos de définir cette séparation, & déclarer
combien il y en a de sortes. Or séparation en général
n'est autre chose que division & distinction des choses
dissem-

@

& de l'Esprit du Monde. 49

dissemblables; comme du ciel d'avec la terre; du Soleil
d'avec la Lune; & autres choses que j'ai déjà dites.
Comme aussi du pur d'avec l'impur, du chaud d'avec le
froid, du sec d'avec l'humide. Et de cette définition je
tirerai deux sortes ou espèces de séparations. La première
sera des choses simplement différentes & non contraires,
comme les parties du monde qui furent séparées
du premier cahos. Ou bien pour descendre aux particularités,
comme du bois d'avec l'écorce, des feuilles d'avec
le fruit, de la racine d'avec les branches: Et cette
espèce sera simplement appelée distinction, parce qu'à
la vérité ces parties ne sont pas divisées ni retranchées
l'une de l'autre: soit que nous considérions les principaux
membres du monde, ou bien les particularités, car,
encore que la terre & les Cieux semblent séparés à cause
de leur situation, à savoir du haut & du bas, si est-ce
pourtant qu'ils ne sont retranchés l'un de l'autre, y
ayant une perpétuelle connexion & alliance entre eux,
Ainsi que l'on peut recueillir de plusieurs endroits de
ce livre. C'est pourquoi Homère non moins admirable
en Philosophie qu'en poésie a dit que la terre était
attachée au Ciel avec une chaîne d'or. D'ailleurs, suivant
l'exemple que j'ai naguère baillé, les feuilles & le
fruit, le bois & l'écorce, les branches & la racine, ne
sont pas séparées & divisées comme contraires, mais bien
sont distinguées chacune en son ornement & endroit:
ayant néanmoins certaine parenté & liaison, sans que
l'un occupe l'autre, mais s'accordent, s'aident, & supportent
l'un l'autre. La seconde espèce de séparation
est le désassemblement ou déliement des choses totalement
étranges, contraires & superflues: qui n'ont aucune
connexion de nature avec la substance des choses comme
l'impur d'avec le pur, le froid d'avec le chaud, le
grossier d'avec le subtil, & choses semblables. Non pas
que je veuille dire ces choses ne pouvoir être ensemble,
mais que leur assemblement & mélange cause par leur
diversité la destruction, ou du moins empêche l'action
des vertus naturelles innées en la pure substance Et cette
manière de séparation doit proprement être dite division
ou retranchement, lequel Nature pratique en toutes
ses productions, afin de rendre libres ses propres actions
& vertus en chacune chose. La première est donc seulement
C lement

@

50 Traité du Sel,

comme une distinction des parties vraiment
dissemblables en situation & figure, mais toutefois homogènes
en substance & vertu. Car c'est une chose certaine
que le bois, l'écorce & tout ce qui est de l'arbre, participe
à cette vertu innée qui lui est proprement particulière,
mais générale à toutes les parties. Quand est des autres
subalternes, il y en peut avoir de dissemblables, c'est-
à-dire, qui reçoivent plus ou moins de substance, mais non
pas de contraires: car un même effet ne produit point
choses diamétrales en une seule matière: comme d'une
plante salutaire ne peut sortir une vertu vénéneuse, encore
qu'elle soit salutaire à un corps & mortelle à un autre;
ainsi que le vératre qui nourrit & engraisse les cailles,
& tue l'homme: ne pouvant pourtant exercer ces contraires
vertus en un même sujet. C'est-à-dire que le vératre
ne peut nourrir & tuer la caille, ni empoissonner &
nourrir l'homme tout ensemble. La vertu propre à la
plante est donc en toute la plante; & chacune des parties
de la plante est véritablement dissemblable en situation
& figure, mais non pas contraire en vertu ni substance;
car la feuille & le fruit sont de la substance de la plante,
& ont plus ou moins les vertus d'icelle. On me voudra
peut être objecter que les choux produisent deux effets
divers, selon l'opinion vulgaire, qui estime que leur jus
lâche le ventre, & leur marc le resserre. A quoi je répondrai
que si c'est le propre de la substance de cette plante
de lâcher il est impossible que restriction en provienne:
car à dire vérité le marc n'est pas de la substance comme
il s'éprouve assez en la digestion de l'estomac qui prend
bien la substance du chou par aliment; mais il rejette la
masse comme excrémenteuse, & qui n'a aucune vertu
nutritive, laquelle vertu est route en la substance & en
chacune partie d'icelle. Car la substance a cette propriété
qu'elle ne reçoit en elle aucune contrariété, mais seulement
le plus ou le moins: Ce que j'entends des actions
& vertus d'icelle, non pas de l'essence. Pour exemple de
quoi on peut dire qu'un homme en chacune partie de
l'homme n'est point plus ou moins homme qu'un autre;
mais bien voyons nous que les vertus & actions d'homme
sont plus excellentes & puissantes en l'un qu'en l'autre;
& en ce membre ici qu'en celui-là. Le semblable est
aux simples dont nous voyons les parties plus ou moins
chaudes

@

& de l'Esprit du Monde. 51

chaudes ou froides, sèches ou humides l'une que l'autre:
ce que leurs couleurs & saveurs dénotent, toutefois il
n'y a aucune contrariété en ces choses; car nous ne trouvons
point qu'une partie d'une plante tue ni empoisonne
par trop de froideur, & que l'autre guérisse par trop
de chaleur: mais bien trouvons-nous par expérience que
les fleurs & cimes des branches sont plus subtiles en action
& vertu que le tronc ou les parties plus basses:
d'autant que le propre du plus pur de la substance est de
s'élever au plus haut: & le moins pur de demeurer plus
près des excréments aux parties inférieures. Ce que
Nature a voulu pratiquer pour deux raisons, l'une pour
orner & embellir la plante par la variété de ses digestions:
l'autre pour donner aux humains, voire à tous animaux,
ce qui plus ou moins leur faisait besoin pour la conservation
de leur être: se montrant en cela très soigneuse
mère, qui prépare toutes choses nécessaires & propres,
chacune selon son degré, autant que son industrie & puissance
le lui permet, car elle ne passe jamais outre une
simple perfection: comme aux herbes les fleurs & les semences
sont les plus parfaites parties qu'elle a su élaborer.
Lesquelles par après l'art commençant où la Nature
a fini sont par lui conduites à plus haut degré de
perfection, par le même chemin que tient Nature: savoir
est par la séparation comme il sera dit ci-après. Nature
donc par cette première sorte de séparation ne fait que distinguer
les choses pour ornement du sujet, & utilité
des animaux, ou autres parties du monde, entre lesquelles
elle a semé & planté une alliance & parenté réciproque,
de sorte que toutes s'entre servent & secourent selon
leur naturel & sympathie. Mais la seconde manière de séparation
est différente, car par icelle Nature, où l'art à son
imitation divise ou retranche les choses contraires; c'est-
à-dire qu'elle distrait de la substance tout ce qui n'est
point de son essence, mais plutôt lui est ennemi, étant
toutefois avec elle, encore qu'il ne soit point d'elle: comme
le pur d'avec l'impur, le subtil d'avec le grossier, la substance
d'avec l'excrément. Cette seconde sorte de séparation
se fait aussi pour deux causes, ainsi que la précédente.
L'une pour préserver la pure substance de corruption & de
Mort; l'autre pour rendre ses vertus & actions plus libres
en la dépouillant de toute féculence grossière. Car la chose
impure

@

52 Traité du Sel,

impure qui enveloppe le pur de la substance & se mêle
parmi, ne cesse de la quereller & combattre jusqu'à ce
qu'elle l'aie surmontée & suffoquée, donnant entrée &
accès à la corruption mortelle qui ne s'attache jamais
aux choses simples & pures, mais seulement aux *ordes &
composées. Toute substance donc est simple & pure de
soi-même; & par conséquent non sujette & corruption
ni à mort: comme nous le voyons aux choses supérieures
éloignées de tous excréments. Mais les inférieures ne
sont pas ainsi, car elles habitent au milieu des lies impures
du monde desquelles le naturel est de détruire &
mortifier: comme celui de la pureté est de vivifier & conserver.
Les corruptions & mortifications viennent ès
hommes par les lies du monde, dans lesquelles ils vivent
une courte & pénible vie pleine d'ennuis & de languissantes
maladies, ni plus ni moins qu'un criminel enclos
dedans une *orde & obscure chartre, où il transit entre la
mort & l'espérance, parmi l'infection & la vermine, repu
du rebut des viandes gâtées & mal nettes. Car tous
aliments sont impurs, & portent avec eux les bourreaux
de la vie, à savoir les venins cachés desquels enfin la mort
nous assassine en trahison par nos propres mains, & de
notre consentement; n'ayant en eux qu'une si petite
quantité de substance vivifiante & nourrissante, & encore
si fort embarrassée & infectée des excréments, que la digestion
de l'estomac la peut malaisément attirer seule.
Ces venins entrant & pénétrant donc dans les corps avec
la substance, ils ne cessent de s'y accroître & amonceler,
jusques à tant qu'ils aient offusqué, voire éteint la
lumière de la vie, & maîtrisé l'action légitime de Nature,
qui est la vivification, si par la médecine & séparation
ils n'étaient empêchés & retranchés. Ce sont donc les
excréments qui causent la corruption, laquelle nous
vient de deux sortes. La première de la semence des parents,
qui malsains & corrompus produisent une semence
impure & corrompue, qui s'empire de race en race.
Et qui toutefois est sujette à la correction des médicaments,
qui arrêtent le cours de cette corruption active
tendant à mortification. C'est proprement ce maudit
Satan qui circuit le monde, cherchant incessamment à dévorer
les pauvres mondains: Et pour cette cause il rode
autour du globe terrestre, c'est-à-dire, autour des excréments
ments


Note du traducteur :
*orde: sale.


@

& de l'Esprit du Monde. 53

du monde qui ont leur principal siège en la terre;
laquelle même vomit sa corruption sur les autres éléments.
Ainsi les hommes vivants d'iceux & en iceux, sont
corrompus en eux & par eux, & partant ne peuvent avoir
qu'une semence corrompue, qui toujours avec le
temps se corrompt de plus en plus. Car notre âge plus
vicieux & débordé que celui de nos aïeux, a fait de
nous pire portée que celle de nos pères, comme il en sortira
de nous une plus dépravée; qui en fera quelqu'autre
capable de la surpasser encore en ses débordements.
L'autre source de corruption prend sa naissance des aliments
abondamment excrémenteux, par lesquels les
corps sont infectés; de sorte que cette affection glisse de
père en fils, comme nous voyons en la lèpre, & autres
maladies héréditaires. Or ces aliments acquièrent cette
corruption du lieu de leur génération. Car après que le
souverain auteur de toutes choses eut disposé la confusion
qui était dedans le cahos, il fit que les choses supérieures
demeurèrent pures & subtiles, & les inférieures
*ordes & grossières: d'autant que le naturel des substances
est de s'élever vers le lieu de leur origine; & celui des
excréments de s'affaisser & rabattre vers le centre. De
là vient que le pur qui est dans les animaux & végétaux
s'élève & recherche le haut, les faisant élever & croître
jusques à ce qu'il soit délivré des masses excrémenteuses
qui l'engluent & attachent à la corruption mortelle, &
& qu'il puisse atteindre le lieu où il en soit plus éloigné,
afin d'y vivre sans altération ni défaillance. De là
vient que les créatures plus spirituelles & subtiles habitent
les lieux hautains comme plus épurés, & vivent d'aliments
convenables & pareils à leur naturelle substance.
Mais celles qui sont plus corporelles habitent les bas
lieux, & demeurent parmi les fèces & immondices qui
ont leur siège ès lieux inférieurs: c'est pourquoi elles sont
infectées & gâtées, vivant de ce qui est embrouillé &
mêlé parmi les lies du monde. Car tout ce que la terre
& les autres éléments (qui sont les réceptacles de ces impuretés)
peuvent produire, est corrompu & souillé, engendrant
par conséquent corruption & souillure en tout
ce qui en est alimenté: au moyen de quoi le sang acquiert
une mauvaise disposition, qui cause la malignité des humeurs,
aux uns plus; aux autres moins, selon la portée de
C 3 l'inqui-


Note du traducteur :
*orde: sale.


@

54 Traité du Sel,

*l'inquinament des parents, & la quantité abusive de l'usage
des choses corruptibles desquelles procède la cause
de la destruction & mortalité. Car si la terre & ce qu'elle
engendre étaient aussi remplis de pureté que le Ciel,
tous les animaux vivraient de la même vie que vivent
les hôtes célestes. Mais Nature a établi cette loi nécessaire
que ce qui tient plus du corps habite autour de ce
qui est plus corporel: & ce qui est plus corruptible &
souillé, autour de ce qui lui ressemble: Or la terre est le
plus bas de tous les corps, & partant la plus grossière &
corruptible. Rien ne peut donc sortir d'elle qui ne lui soit
semblable, si l'art de la séparation intervenant n'ôte cette
corruption & impureté, tirant ce qu'il y a de pure substance
dans les corps: ce que le vrai Philosophe peut faire
avec industrie. Je n'ai & n'aurai jamais aucun dessein
d'offenser les Médecins, qu'au contraire j'honore ainsi
qu'il est ordonné; Mais je m'étonne, avec beaucoup de
gens doctes, du peu de soin qu'ils ont de porter les Apothicaires
à une plus utile curiosité en la préparation de
leurs médicaments, puis qu'ils se trouvent si souvent frustrés
du succès espéré de leur vulgaire procédure: car ils
veulent guérir & restaurer les corps malades & débilités,
leur brassant quantité de breuvages auxquels il y a tant de
fèces impures & grossières, que le peu de substance en qui
gît la vertu aidante, est submergé dans le venin, & n'a pouvoir
d'agir contre le mal; ni la Nature de lui aider à cette
action, parce qu'elle-même est travaillée en ce conflit,
autant ou plus par l'impureté du remède que par la
maladie. C'est donc vouloir combattre la corruption avec
des armes corrompues & corrompantes: ce que j'estime
être impossible. Car, ainsi qu'a dit le Pétrarque, jamais
les fleuves ne se sont taris par les pluies; ni le feu éteint
par les flammes. Le corruptible adjoint au corruptible augmente
la corruption. Ils tâchent aussi de restaurer le malade
débilité en le nourrissant d'aliments qu'ils tiennent de
plus facile digestion & moins impurs ou sujets à corruption:
mais ils ne considèrent pas qu'ils avancent fort peu;
que les aliments quelque élection qu'ils en fassent ne peuvent
profiter, d'autant que n'ayant aucune action ni force destructive
capable d'exterminer ou amoindrir la cause du mal,
ils servent seulement d'un débile soutien à la misérable vie
trébuchante de faiblesse, qui pour cela ne laisse pas à expirer
rer


Note du traducteur :
*inquinament: latin inquinamentum, ordure, souillure.


@

& de l'Esprit du Monde. 55

si Nature ne fait d'elle-même quelque effort, & se révolte
contre les ennemis pour la *contregarder de leurs
mortelles atteintes: ou bien qu'elle en soit garantie par
médicaments exquis, élaborés par industrieux artifice à
pureté & perfection surnaturelle: l'incorruptible vertu desquels
rétablisse sa *pristine vigueur, & par même moyen
déracine l'origine de la maladie. Car tout vrai médicament
doit faire ces deux opérations de purger & restaurer
tout ensemble. En quoi gît tout l'art de la médecine:
bien qu'aujourd'hui la moindre de ces deux parties
soit en usage, à savoir la purgation: & que la plus excellente,
qui est la restauration, soit abolie, ou négligée par
paresse ou avidité. Qu'ainsi ne soit, voit on quelques unes
de leurs potions entrant au corps de l'homme faire autre
effet que de lâcher le ventre, & purger bien souvent,
non pas ce qui cause la maladie, mais seulement quelques
matières excrémenteuses qui ne touchent en rien le mal;
& quelques fois par simples mal préparés, ou dispensés,
& improprement adaptés, causer des évacuations superflues
qui offensent avec péril la Nature déjà offensée. Laquelle
est énervée, tant par le vide qu'elle abhorre sur
tout; que par le violent mouvement qui se fait en telles
purgations, tendant plutôt à tuer qu'à guérir. Laquelle
violence de mouvement elle ne déteste moins que le vide;
car elle est impatiente aux assauts de ces deux ennemis
jurés à sa destruction. Par quoi, la médecine vulgaire ne
guérit guère les maladies obstinées avec ses drogues
communes préparées à l'ordinaire. Que si quelqu'un entre
plusieurs est guéri, cela n'advient par les pilules, *bolus,
ou breuvages; Mais par la vertu de Nature qui est encore
suffisante pour vaincre l'impure quantité mêlée en
tels remèdes, & faire son profit de leur peu de substance.
Ou bien que la force *venefique de ces choses excrémenteuses
& corrompantes, poussée & rejetée par la Nature
vigoureuse, attire & entraîne avec soi quelque
portion de l'humeur peccante qui lui ressemble, & ce
par attraction & sympathie. Ainsi tel médicament étrange,
travaillant le corps émeut la Nature, qui pareillement
troublée, & voulant résister à cet ennemi, rejette
& combat violemment ce qui lui est nuisible & dommageable.
S'il faut que tout médicament soit convenable
& non contraire à la Nature, il faut nécessairement
C 4 ment


Note du traducteur :
*contregarder: mettre à l'abri, sauvegarder.
*pristine: latin pristinus, d'auparavant, d'autrefois, ancien.
*bolus: verbe bolir, bouillir: d'où décoction.
*venefique: latin veneficus: vénéneux, vénimeux, magique(sort).


@

56 Traité du Sel,

qu'il soit repurgé de tous ces venins, qu'il n'a reçu
que de ma masse excrémenteuse & corruptible. C'est
pourquoi le vrai médecin doit premièrement choisir
les choses qui plus conviennent & sympathisent au corps
humain; & les purger de leurs impuretés: ou bien qui
aient naturellement en elles une générale vertu & purification
innée & cachée en leur intérieur. Laquelle
purification ne se peut autrement faire que par la destruction
& séparation de l'impur nuisible; & la restauration
du pur qui était suffoqué par les immondices. Mais
parce que ce n'est point ma profession d'exercer la médecine,
ni mon dessein d'en traiter ici davantage; n'en
ayant dit ce peu pour me dégager du détroit où le vent
de l'occasion m'avait lancé; je reprendrai ma route; &
dirai que puis qu'il n'y a rien aux choses basses qui ne
soit infesté, enveloppé, & comme enseveli dans la corruption
des excréments & fèces qui engendrent mortification,
& empêchent la liberté de la légitime substance &
de ses actions, il a fallu que par nécessité Nature ait pratiqué
le remède des séparations, qui se font par division
& retranchement du pur d'avec l'impur, du subtil d'avec
le grossier, & du salutaire d'avec le détruisant. Mais
d'autant que cette admirable ouvrière fait telles opérations
en cachette, n'y travaillant qu'au-dedans des corps
par secrète digestion, & sans jamais outrepasser cette
perfection simple, jusques à laquelle est étendu son pouvoir,
qui fait que les éléments corporels ne peuvent
conduire les corps où ils sont enclos au suprême degré
de leur propriété: les Philosophes se sont prudemment
avisés de séparer du tout cette substance d'avec la masse
corrompante; & après cette séparation la mener par les
sentiers de la Nature, qui sont les digestions & sublimations,
au plus haut degré de pureté. Leur acquérant une
nouvelle forme par un second engendrement, de manière
qu'ils ont ôté aux choses toute leur première Nature,
qualité & propriété. Ayant pour mieux dire, changé
ce qui était corps impur, en esprit plein de pureté: ce
qui était humide & froid, en chaleur & sécheresse. Pratiquant
cela non seulement aux espèces & simples: Mais
aussi au grand compost du monde, qui est notre esprit universel.
Car si l'universelle Nature des choses n'est renouvelée,
il est impossible qu'elle parvienne à l'état
d'incor-

@

& de l'Esprit du Monde. 57

incorruption & rénovation. Régénération est donc le
premier fruit que produit séparation. Mais comme le
grain ne peut rien engendrer de lui-même s'il ne meurt
& se pourrit dans la terre; aussi n'est-il possible que rien
se renouvelle & régénère que par mortification précédente.
La mortification est donc le premier échelon
pour monter à la séparation, & l'unique sentier pour y
parvenir. Parce que tandis que les corps demeurent en
leur vieille corruption & naissance, jamais la séparation
ne s'y peut entremettre, sinon que la mortification c'est-
à-dire, la putréfaction & dissolution, y ait passé. Ce que
Jésus-Christ même a divinement connu & fait connaître,
disant que si à l'imitation du grain de froment l'homme
ne meurt, il ne peut acquérir la vie incorruptible.
Non pas qu'il veuille dire que cette vie se doive acquérir
par la mort corporelle, car s'il était ainsi le méchant,
scélérat, mourant le même avantage du juste vertueux:
Mais il entend qu'il faut que le vieil homme meure, c'est-
à-dire, que l'homme mortifie & sépare de lui la vieille
corruption qu'il avait attirée de la semence de notre
premier père. Or cette corruption est proprement l'intempérance
& excès advenu par le mors de la pomme,
depuis lequel l'homme n'a cessé de mourir, parce que
dès lors la terre & tout ce qu'elle produit d'animaux commencèrent
à être infectés du venin de ce trompeur serpent
caché parmi les fruits, c'est-à-dire les aliments, par
la friandise desquels il allèche les pauvres humains à s'en
saouler, & avaler le morceau défendu auquel leur mort
était cachée. Et le serpent est le corrupteur que je
nomme Satan, parce qu'il rampe sur la terre, & la *circuit
incessamment, se mêlant & glissant en elle, & ce qu'elle
produit d'animaux, végétaux, & minéraux, afin d'empoisonner
le monde, & introduire en l'homme la tyrannie
de la mort. De cette intempérance & excès de vivre est
sortie la privation de vertu, le vice n'étant proprement
qu'un bannissement de justice, & justice rien plus qu'un
tempéré désir & continuel progrès du bien. Il faut donc
que cette intempérance & excès meurent en nous, d'autant
qu'ils engendrent en l'homme toutes sortes de péchés,
& l'aiguillonnent à malice & méchanceté. C'est
pourquoi il nous est commandé d'être sobres; évitant
gourmandise & ivrognerie, géniteurs principaux des
C 5 désirs


Note du traducteur :
*circuit: verbe circuir: entourer, encercler.


@

58 Traité du Sel,

désirs charnels: Et que nous jeûnions afin d'alentir la
pernicieuse vigueur des flammes intestines qui meuvent
nos sens, & allument notre sang aux corruptions. Or c'est
bien reconnu par ceux qui ont anatomisé l'homme, qu'il
y a deux hommes en lui; l'un céleste & immortel, l'autre
terrestre & corruptible: l'un qui est le captif, & l'autre
la prison. Mais c'est une grande question de savoir comment
il se peut faire que le céleste enseveli dans ce gouffre
infect & gâté y puisse conserver sa pureté essentielle?
Car on tient très certain que la liqueur pour excellente
qu'elle soit perd ce qu'elle a de précieux au goût, ou à
l'odeur, si elle est long temps enclose en un vaisseau *punais.
Et que le plus sain homme du monde courra fortune
d'être infecté s'il habite dans une maison pestiférée.
L'homme céleste est bon & sincère de soi; Mais joint
au terrestre, à qui l'impureté & les vices sont naturels, il
est bien malaisé qu'il n'en soit entaché. La dépravation
de cette pureté essentielle prévient sans doute du mors
de cette pomme, qui est, à parler naïvement, l'intempérance
des aliments confits en pernicieuse & contagieuse
corruption. A cette cause il est donc besoin de mortifier
cette intempérance & corruption, pour rembarrer ce
vieux destructeur de l'un & de l'autre homme, & de régénérer
par une nouvelle vie ce qui approche de l'incorruption
du père céleste de l'homme. Or notre restaurateur
Jésus-Christ, nous a seulement enseigné deux moyens de
régénération, l'un par l'eau du baptême, l'autre par le
feu du saint-Esprit. L'eau est celle qui lavera les taches, le
feu est celui qui consomme & sépare toutes impuretés
d'avec la pure essence. Et tout ainsi que son précieux sang
(qui est la vraie eau) purge les vices & sauve l'homme de
la mort que la corruption mortelle du père terrestre lui
a procurée. L'eau dissout & purge aussi les lies & ordures
excrémenteuses qui engendrent corruption en toutes
les substances. Le feu du saint Esprit consomme & sépare
l'impureté excrémenteuse des péchés: le feu semblablement
divise celle de la substance des choses, laquelle
à cette occasion doit être mortifiée afin de se régénérer.
Et cette mortification est la putréfaction & digestion qui
la rendent plus apte à recevoir le bénéfice de séparation.
Cette mortification se fait en nous alors que le Soleil du
saint-Esprit dardant ses divins rayons autour du globe
intérieur


Note du traducteur :
*punais: fétide, puant.


@

& de l'Esprit du Monde. 59

intérieur de l'homme, qui est le coeur, ils l'échauffent
jusqu'au centre & y consomment peu à peu les corrompantes
affections du vieil Adam. Le feu chimique en la
même sorte réverbérant les pointes de ses flammes autour
du corps qu'il veut purger, a cette vertu de brûler & anéantir
ce qui y est d'impur & d'étrange nature, selon le
plus ou le moins que cette impureté est rebelle & *inobédiente
à dissolution & séparation, qui puis après s'accomplit
par distillation. C'est donc le droit chemin que
la nature tient aux régénérations de toutes choses, lesquelles
n'auraient aucun effet louable en la médecine si
elles ne renaissaient par le moyen du feu & de l'eau. C'est
pourquoi après leur seconde nativité elles demeurent libres
en leurs forces & actions, qui auparavant étaient enfouies
dans la masse excrémenteuse, & ne pouvaient exercer
les fonctions vitales dont le Ciel par sa bénigne influence
les avait enrichies, ni plus ni moins que l'homme
étant encore emprisonné dans la chartre du vieil Adam
ne peut produire aucun acte louable & vertueux.
Mais avant que m'embarquer d'avantage à déduire la
pratique de ces choses, je reprendrai l'ordre commencé:
à savoir qu'ayant défini la séparation & combien il
en est d'espèces, je déclarerai maintenant qu'elles sont,
& d'où précèdent les choses qui doivent être séparées:
& de qui vient la vertu séparative. J'ai suffisamment averti
les curieux qu'en tout corps il y a deux parties, l'une
est l'excrément, & l'autre est la substance. L'une qui est
essentielle, l'autre qui est accidentelle. Or la substance simplement
considérée comme j'ai dit, est toute pure & sans
corruption aucune: l'excrément au contraire totalement
impur, se mêlant avec la substance est ce qui la gâte &
pervertit sa pureté. La génération & formation de la substance
a été suffisamment éclaircie aux deux premiers
chapitres de ce deuxième livre. Il reste maintenant à déchiffrer
l'être & les qualités des excréments. Sur quoi
j'infère de ce qui a déjà été dit, que rien ne se doit séparer
sinon les excréments, posant ce fondement qu'il n'est rien
au monde sous-lunaire entre les choses passibles, qui
soit vide d'excréments. Car lors que Dieu sépara les
parties du monde, il se fit un ravalement & affaissement
de ce qui était plus grossier en la matière première, comme
plus pesant & moins subtil. Et de l'amas des fèces
C 6 qui


Note du traducteur :
*inobédiente: qui n'obéit pas à la règle.


@

60 Traité du Sel,

qui s'assemblèrent en bas autour du centre, se forma la
terre pourvue de la vraie substance: mais confuse dans
l'épaisseur grossière d'icelle, après que Phoebus eut tué le
monstrueux Pithon, enflé de l'humeur vénéneuse qui s'était
engendrée parmi le limon terrestre. C'est-à-dire
qu'après que le sec inné eut bu l'humidité superflue par
l'opération de la chaleur naturelle, la terre commença de
sentir les actions de cette substance cachée dans son sein.
Laquelle substance est cette matière spiritueuse non jamais
oisive, mais incessamment empêchée à engendrer
& vivifier. Laquelle proprement doit être en cet endroit
appelée terre, parce qu'elle est vraiment la propre
& vertueuse substance de la terre, & celle seule qui
engendre tous corps par sa propre corporification, selon
les idées des individus. Ce qu'autrefois j'ai dépeint en
l'Ode Pindarique dédiée au grand Duc d'Alençon mon
très-honoré seigneur & maître; de laquelle je rapporterai
quelques vers à ce propos.

L'esprit porté sur la face
De cette indigeste masse,
L'environnant tout autour,
Fit séparer la matière
Pesante, de la légère,
Et la noire nuit, du jour.
Puis de l'humeur amassée
Le corps plus pesant & froid
Fit la rondeur compassée
Que d'un serrement étroit
L'eau ou l'air contrebalance
D'un poids si ferme & égal
Que sans souffrir même mal
Ne peut choir en décadence.
Puis versant l'âme au-dedans
Et les semences du monde,
La fit nourrice seconde
Du Ciel & des feux ardents.

Or d'autant que de cette séparation universelle, ce
qui était plus igné & subtil choisit le haut pour son siège;
& ce qui était grossier & massif dévala bas pour s'y reposer;
il advint que les corps célestes éloignés & séparés
rés

@

& de l'Esprit du Monde. 61

de toutes fèces immondes restèrent immortels, s'étendant
en rondeur, tant parce qu'ils s'élevèrent d'un
même vol dès le commencement, qu'à cause que le naturel
des choses éternelles désire la forme ronde, qui est
la seule forme indéficiente & accomplie. Il advint
d'autre part que les grossières & terrestres demeurèrent
sujettes à corruption & à mort, pour ce qu'en la corruption
se joignit un assemblement de choses contraires,
savoir est des éléments différents en qualités, comme
chaleur avec froideur & moiteur avec sécheresse. A
quoi se mêla aussi la commixtion de ces fèces impures
qui étaient proprement la lie de la première matière universelle,
qui d'elle-même ne fut pas créée pure comme
l'imaginent quelques-uns, car tout ce qui en serait sorti
& sortirait encore n'eut onc été asservi à la mort.
Et qui plus est, aucune génération ne pourrait être faite
au monde inférieur, ni ayant point d'altération ni mutation
des formes, qui n'auraient toutes qu'une même
face: sans distinction de haut ni de bas. Les choses demeureraient
également pures & subtiles, & par conséquent
privées d'ornement: Voire à parler franchement il
n'aurait été fait aucune création de la matière ni du
monde. Ce fut donc chose nécessaire d'entremêler
ces fèces grossières à la substance subtile: Car où il n'y
a que pureté il n'y peut avoir d'action, parce que rien ne
peut agir sans patient; le pur n'ayant nul empire sur son
semblable, ni l'impur sur son pareil. Or la Nature qui est
en continuelle action pour séparer le pur d'avec l'impur,
à la conservation de l'essence & accroissement de la vie,
a pour son unique sujet cette substance entremêlée
d'impuretés, laquelle retenant toujours l'état & le naturel
de sa première création, ne se nourrit, multiplie, &
accroît, qu'avec nourriture multiplication & accroissement
de fèces, qui lui sont non pas consubstantielles mais
compagnes de naissance, ou soeurs utérines. Qu'ainsi ne
soit, ceux qui ont par divine inspiration trouvé le moyen
d'extraire cette première matière, & de la corporifier à
l'imitation de nature, savent par expérience que quelque
pureté, netteté, & clarté qu'elle semble avoir, si est elle
accompagnée de force immondicités terrestres, qui s'en
tirent avec grande industrie. D'avantage il me semble
avoir déjà par preuves assez valables fait connaître que
tout

@

62 Traité du Sel,

tout corps massif est alimenté & maintenu, non de cette
terre visible & excrémenteuse, mais seulement de cette
matière spiritueuse, & nous voyons pourtant qu'ils sont
tous pleins d'excréments: & que toute leur masse même
n'est autre chose qu'excrément, auquel cette matière spiritueuse
propre à se corporifier est logée invisiblement:
car soit que nous mangions ou buvons tout ce qui entre
en notre estomac en ressort par les conduits à ce destinés,
au même poids & quantité que nous les avons pris.
Ce n'est donc pas de la masse que nous tirons l'huile de
notre vie, mais bien de cette pure essence & substance cachée
en son intérieur. Bref, excrément n'est autre chose
que l'impur domicile de cet esprit nourrissant, & comme
un chariot qui le porte aux lieux où s'en doit faire la distribution
pour y accomplir la séparation & la digestion
requise. Les arbres & les plantes n'ont elles pas une masse
excrémenteuse incorporée en elles; & cette masse est elle
pas le support & conduite de cet esprit vivifiant & végétant
qui les fait croître? je ne dis pas que tout ce qui est
corporel en l'arbre ou autre individu soit totalement excrément:
car en chacun habite je ne sais quelle partie des
substances que je ne puis bonnement appeler corps, mais
seulement apte à se corporifier en quelque sorte, ce que
nature ne peut faire d'elle-même. Car *jaçoit que ce qui
se voit & touche est véritablement engendré par la matière
corporifiable, si est-ce toutefois que ce n'est point
le corps substantiel, & n'aperçoit-t-on rien qu'excrément.
De sorte que nature n'y fait jamais rien apparaître de ce
qui est l'essence de la vie, & la substance de la chose; ou
pour dire plus clairement ce qui est de la première &
dernière matière: Mais l'art dont l'industrie outrepasse
le simple pouvoir de nature, le peut bien faire. Car l'ingénieux
physicien considère qu'encore qu'aux créations
naturelles la spiritueuse matière & substance des choses
ne se trouve jamais pure, si est ce qu'étant mêlée parmi
les fèces, il s'ensuit qu'elle leur est hétérogène & étrange,
parce que nous la voyons séparable aux digestions
de l'estomac, qui rejette les excréments, & retient
seulement la substance: non pas que cette séparation tombe
au sens de ta vue, mais de l'intellect, par l'apparition
des effets, lors que nous voyons les fèces séparées & rejetées
à part comme inutiles à maintien de l'essence des
corps


Note du traducteur :
*j'açoit que: quoique.


@

& de l'Esprit du Monde. 63

corps. Puis l'augmentation, restauration, & vivification
qui arrive aux corps par cette substance nous le certifie:
mais nature nous cache l'opération qui fait ces actions. La
substance étant donc séparable, il faut bien que la pureté
soit innée en elle qui est homogène & semblable en toutes
ses parties. Or cette pureté ne peut être découverte
ni tirée en lumière par nature, qui ne besogne jamais
que simplement pour conduire les choses à la perfection
de son dessein. Mais l'artiste regarde que la chaleur est la
seule voie & l'outil dont nature se sert pour parvenir à
cette perfection, & que le feu est l'unique purgatif &
séparateur qui tend toujours à parfaitement purifier.
Puis voyant qu'en tous corps il y a quelque substance pure
en son centre, laquelle se peut séparer par nature, sinon
du tout exactement, au moins selon l'étendue des
forces de cette nature; il se résout à prendre le même
chemin & se servir du même instrument que la nature a
pris, savoir le feu, & le conduire de sorte que sans destruction
de cette substance qui est pure en son centre, il
brûle & sépare tous excréments, jusques à ce qu'ayant
atteint une très grande pureté, il aperçoive que ce feu
n'ait plus de puissance destructive, mais plutôt une action
propre à la conserver, exalter, & y introduire une
teinture & qualité pareille à la sienne; convertissant enfin
toute cette substance très *monde en sa nature propre.
Le ministre de l'art jugeant donc qu'en toutes choses
cette substance est infuse; & que toutes choses peuvent
être brûlées, restant après leur brûlement une cendre
que le feu ne peut dévorer; il a sagement conclu qu'en
cette cendre restée il y avait quelque trésor caché, non
sujet à la rigueur des flammes. Si bien que poursuivant
son opération il y trouve du sel, qui n'est point engendré
par le feu, mais qui reste vainqueur du feu, comme un pur
Or de chacun corps brûlé. Ce sel est donc la dernière
matière qui demeure des corps, & non la cendre de laquelle
il est extrait en dernier ressort, & duquel par après
on ne peut plus rien tirer: Car s'il se convertit en eau par
l'humidité, cette eau se recongèle en sel par la chaleur.
D'où l'on tire la conséquence que telle eau était le vrai
Mercure duquel les corps avaient premièrement créés: &
que cette eau étant cachée dans cette cendre l'empêche
de se consommer au feu par brûlement; Tout ainsi que
le Mer-


Note du traducteur :
*monde: pure, sans taches.


@

64 Traité du Sel,

le Mercure universel cache dans le sein de la terre avant
la production des corps. C'est pourquoi le docte Rouillasque,
appelle en ses écrits cette humidité eau de feu
mercurielle, parce que le feu l'engendre & la nourrit,
voire augmente sa bonté d'autant plus qu'elle demeure
en icelui plus longuement. Car c'est la dernière opération
du feu, que de faire du sel; & le sel n'est autre chose
qu'une eau sèche; qui acquiert & conserve son humeur
& sa siccité par le feu; qui nécessairement se trouve de
nature pareille. Ce que je dis ici afin que l'on ne trouve
étrange que j'ai maintenu dès le commencement
de ce livre que le feu n'est point sans humeur, de laquelle
étant nourri c'est force qu'il en participe, puisque
toutes choses doivent être alimentées de ce dont elles
sont faites. Tellement que le feu & l'humeur sont comme
deux corrélatifs qui ne peuvent seulement être imaginés
l'un sans l'autre. Et sans doute les éléments ont
une telle connexion & affinité entr'eux que l'un participe
de l'autre: & chacun d'eux se trouve en son compagnon.
Car la terre contient son eau, son air & son feu:
L'eau a son feu, son air, & sa terre: L'air a sa terre, son
eau & son feu: Et le feu a son eau, son air & sa terre.
Sans lesquelles participations il ne se pourrait faire aucune
conversion entr'eux: & n'y aurait nulle sympathie
ni convenance. On pourra donc recueillir de ce qui a
déjà été dit qu'il n'est rien vide d'excréments: & que excrément
& substance sont les deux parties dont tous
corps sont composés, & que rien sinon le seul excrément
ne doit aussi être séparé du sujet comme accidentel, &
qui n'a nulle affinité avec l'essence de la substance. On
pourra semblablement recueillir que le feu est celui qui
seul procure & facilite cette séparation. Mais il est
temps de dire comment cela se fait, car ce n'est pas assez
de proposer que la séparation est le commencement des
oeuvres tant de la Nature que de l'art, ni de savoir
quelles choses sont séparables, si l'on ne sait comment
cela doit être pratiqué. J'ai ci devant dit qu'il y a deux
espèces de séparations. L'une qui se fait par distinction &
ornement, de laquelle je me tairai maintenant d'autant
qu'elle appartient à la seule nature, & non à l'art. L'autre
qui se fait par division ou retranchement des parties:
qui est celle dont je désire éclaircir la pratique. J'ai
naguère

@

& de l'Esprit du Monde. 65

naguère dit que toutes choses visibles & palpables sont
composées de ces deux parties contraires, excrément &
substance. Quant à la substance, elle est de soi simple &
indivisible, soit qu'on la prenne généralement pour la
première matière de tout, ou bien pour les espèces particulières,
selon l'impression de l'idée ou forme céleste
qui est infinie. C'est-à-dire qu'au limbe de l'univers,
ou bien en chacune espèce des corps composés, cette
substance est une en essence, vertu, & qualité. Et ne peut-on
dire qu'en un même sujet il y ait une partie d'icelle
d'une sorte, & l'autre d'une autre: mais il n'est pas ainsi
de l'excrément. Sur quoi je poserai ce fondement, savoir
est qu'il n'y a que deux choses par lesquelles toutes
séparations s'accomplissent, qui sont le feu & l'eau. Et
qu'il n'y a que deux choses séparables en tous corps, dont
l'une se divise par le feu, & l'autre par l'eau. Ou doit en
premier lieu tenir pour chose indubitable que la nature
du feu est de consommer & détruire tout ce qui est brûlable:
Et celle de l'eau de laver & nettoyer la substance
des ordures qui la souillent. Le feu dévore tout ce qui est
volatil & de la qualité aérée, parce que c'est sa propre
nature. L'eau divise tout ce qui est terrestre & grossier.
Il faut donc qu'entre ses deux extrêmes il y ait quelque
moyenne disposition qui doive être sauvée & garantie,
n'ayant en soi ni fèces ni *adustion qui la soumettent
au pouvoir de ces deux *expugnateurs. Par quoi c'est chose
très claire que *l'adustion & les fèces sont les deux corrupteurs
& destructeurs de toutes choses. Ce que le divin
Hippocrate avait bien reconnu quand il a dit que toutes
maladies viennent de l'air, ou des aliments. Voulant
dire que l'excès des viandes pleines d'excréments, &
l'air facile à recevoir corruption, & qui facilement corrompt
& enflamme les excréments par un feu excédant celui
de Nature; sont causes de toutes les maladies. Car
l'excrément des viandes emplit les corps de terrestres impuretés;
Et l'air inflammable est ce qui y engendre la matière
soufreuse & *adustible; laquelle aisément concevant
l'ardeur, consomme aussi avec elle ce qui est de vital &
radical, emporté par la plus grande quantité de ce qui est
volatil & brûlable. Les fèces terrestres & *l'adustion sont
donc les deux auteurs de corruption, & ce qui empêche
en toutes choses la vigueur des actions substantielles.
les.


Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler.
*expugnateur: latin expugnator: celui qui prend d'assaut.


@

66 Traité du Sel,

Que si nous en désirons des preuves familières, les
puanteurs que la digestion & les excréments rendent,
nous en assouviront trop. Car ce qui sent mal aux choses
que l'on brûle, montre bien que ce n'est rien de bon.
De même est-il des puantes fumées des excréments sortant
des corps, lesquelles proviennent de la corruption.
Mais outre cette corruption qu'ils engendrent, il en provient
encore deux inconvénients: l'un est l'empêchement
de la pénétration; l'autre celui de la fixation: Qui sont les
deux actions plus nécessaires à la conservation de la vie.
Car ce qui nourrit & entretient la vie doit nécessairement
être une chose subtile pour pénétrer les corps par
leurs plus simples parties, afin de renforcer & sustenter,
comme une huile secrète, la lumière de la vie cachée au
centre des corps. Que si elle était grossière elle *oppilerait,
suffoquerait, voire *estoupperait plutôt que d'entrer
par voies si délicates & déliées. D'autre part ce qui tient
& maintient la vie en état, doit aussi par raison être
quelque chose de stable & non fuyant. Que si elle était
volatile, la mort à chacun moment entrerait en nous, introduite
par la corruption qu'engendre la féculente *adustion
qui continuellement assiège notre vie. La terrestréité
empêche donc l'ingression, & *l'adustion empêche
la fixation & stabilité. De ceci peut être tiré un salutaire
avis pour la Médecine; à savoir que tout vrai médicament
qui est pris intérieurement pour restaurer la vie
débilitée par maladie, & *déchasser la cause de la mort
prochaine, doit avoir deux propriétés, savoir est de
promptement pénétrer jusques au centre de la santé, &
conserver ce centre, en le dilatant & ramenant par tout
le corps. Ce que les anciens ont jadis pratiqué avec heureux
& glorieux succès. Et depuis quelque temps ce trop
aboyé & envié Paracelse; qui reprenant leurs traces a
découvert à sa postérité ce que tant de siècles amoncelés
l'un sur l'autre tenaient enseveli. Fasse & dise qui
voudra le contraire: mais j'ose affirmer que sans les opérations
du feu rien ne peut être conduit à pureté, ni
fixation, qui sont deux parties qu'on doit sur tout rechercher
& introduire en tous Médicaments. A quoi je
suis porté & confirmé par une forte raison: qui est que
nul corps vraiment médicinal étant en sa nativité première,
c'est-à-dire en sa première forme, enveloppé dans
l'épais-


Note du traducteur :
*oppilerait: verbe opiler: comprimer, boucher.
*estoupperait: verbe estoper: boucher avec de l'étoupe.
*adustion: adustible : qui peut brûler.
*déchasser: poursuivre, chasser.


@

& de l'Esprit du Monde. 67

l'épaisseur excrémenteuse de ses fèces pleines de corruption,
ne peut arriver jusqu'au siège de la santé; ni la *contregarder
l'ayant une fois rencontrée; parce qu'elle n'a
point cette subtile pénétration, ni cette fixe permanence,
requise au rétablissement de ce qui gâté & corrompu;
& à la conservation de ce qui est rétabli. Car il n'y a
nulle apparence que cela se puisse faire par les préparations
vulgaires; soit en substance ou infusion. Quant à la
substance, l'impossibilité se trouve d'elle-même, puis
qu'elle ne produit sinon une violente purgation qui
tend plus à la débilitation dangereuse, qu'à la restauration
salutaire, ainsi que j'ai déjà fait voir. Et quand à
l'infusion il ne se peut par icelle tirer des simples autre
chose qu'un peu de nitrosité qui est en tous corps, avec
quelques parties des fèces excrémenteuses. D'où provient
qu'à la vérité l'infusion attire quelque goût extérieur de
la chose, mais non pas l'intérieure vertu, qui en son centre
a un goût tout autre que la matière superficielle. Cas il se
voit ordinairement que les infusions communes sont toutes
pleines d'amertume, laquelle on tâche à corriger par
le sucre ou le miel: n'ayant la plupart des Apothicaires
l'industrie de tirer des choses leur douceur naturelle, de
laquelle nature se réjouit. Car toute amertume qui
vient du sel, à qui on donne communément l'épithète
d'amer, recèle en son profond une douceur qui ne peut
être découverte par les simples infusions, mais par le
feu, avec ingénieux artifice. Etant sans doute cette douceur
la perfection de toute médecine. C'est pourquoi
Arnauld de Villeneusve dit, si tu sais adoucir l'amer,
tu auras tout le magistère, ce que Brachesco a bien su,
comme il se témoigne en son dialogue intitulé Demogorgon.
Pour revenir donc à mon propos, cette douceur
cachée; ne se peut manifester qu'elle ne soit entièrement
développée & dénuée de ses fèces terrestres, & de cette
*adustion volatile & aérée. Car le terrestre engendre la
saveur étrange à cause des propres excréments du sel; de
la diversification desquels selon la diversité des espèces, &
des lieux où ils sont engendrés, provient telle variété de
saveurs; Car toute saveur est causée par le sel, & plus il y
a de sel, plus il y a de saveur. D'ailleurs ce qui est aéré &
volatil engendre les mauvaises & non naturelles odeurs,
qui par *l'adustion & inflammation du soufre onctueux
& brû-


Note du traducteur :
*contregarder : garder contre, sauvegarder.
*adustion: adustible : qui peut brûler.


@

68 Traité du Sel,

& brûlable jette cette puanteur que l'on sent de ce que
l'on brûle. Que cette chose volatile soit un excrément
il se prouve assez par les puantes fumées des corps brûlants
desquels s'engendre la suie attachée aux cheminées
& planchers enfumés; Laquelle retient l'odeur des corps
brûlés, & l'amertume des excréments des sels. Et d'abondant
se vérifie encore par la noirceur & obscurité
que cette vapeur imprime en tout ce qu'elle touche, empêchant
la plus grande partie de la lumière & splendeur
de Nature, qui désire toujours la pureté, & se voir séparée
des ténèbres, comme il s'aperçoit en tous corps,
desquels les plus parfaits reluisent d'un plus grand lustre,
provenant de leur pureté: & les autres demeurent
plus ou moins sombres selon leur composition plus ou
moins embrouillée de ces impuretés: Ainsi que les métaux
parfaits, ou imparfaits: Et les pierres précieuses en
donnent ample connaissance. Et si nous voulons quitter
les pérégrinations lointaines & étranges, & par le conseil
de l'oracle finir nos voyages curieux en nous-même,
recherchant bien les causes de nos indispositions & plus
fâcheuses maladies, nous trouverons qu'elles naissent de
ces infectes fumées, qui obscurcissent la lumière de notre
santé: d'où s'ensuit un apparent indice de ce qui se
fait au-dedans. Car l'homme sain, à cause de la clarté interne
de sa naturelle disposition porte un visage clair, &
vivement coloré: Mais le malade, à peine est-il frappé du
mal qu'il montre son atteinte en certaine pâleur obscure
& plombée, qui décolore & ternit le naïf de ce premier
teint. Et tout ce changement procédant seulement
des fumées de *l'adustion & inflammation du soufre
excrémenteux, qui s'épandent par tous les membres
& les infectent de suie sulfurée, jusqu'en leur superficie,
par le moyen des pores qui rendent les corps transperçables.
On peut encore dire que cette pâleur & décolorement
procède aussi de ce que la nature se sentant offensée
& assiégée par la maladie, elle fait retirer tout le
sang clair & net, au centre de la santé des corps, qui est
le coeur, afin d'y réassembler & joindre toutes ses forces,
pour virilement combattre & soutenir les assauts du mal;
délaissant à cette occasion l'extérieur dépourvu de cette
clarté naturelle. Lequel extérieur demeure comme
terrestre mortifié & tendant à décoloration & obscurité:
Par ce


Note du traducteur :
*adustion: adustible : qui peut brûler.


@

& de l'Esprit du Monde. 69

Parce que la terre en laquelle il commence par le mal à
se convertir & retourner, est noire de son naturel, ainsi
que le feu est clair & candide du sien, comme deux éléments
de qualités contraires. La terre donc de son côté
comme épaisse & ténébreuse, donne la noirceur: & *l'adustion
du soufre comme fuligineux & fumeux obscurcit
pareillement. A raison de quoi l'un & l'autre sont
causes de corruption, destruction, & gâtement en toutes
choses. Et n'y a proprement que ces deux qui machinent
& pourchassent la ruine de tout, pour ce qu'ils sont en
tout; & n'y a rien ici-bas entre les composés qui en soit
exempt, hormis l'or, & les pierres précieuses, que Nature
a élaborées à perfection, autant qu'il lui a été possible.
Tellement que la mort est en tous autres corps une chose
perpétuelle, qu'ils tâchent d'introniser aux choses
pour les détruire. Mais la nature comme pieuse mère
& soigneuse conservatrice de l'oeuvre de ses mains, a
fait armer en leur faveur deux puissants & subtils champions
pour rabattre l'orgueil de ces insolents adversaires
& les chasser hors de leur forteresse. C'est le feu pour
l'un, exterminateur de cette *adustion soufreuse: & l'eau
pour l'autre, qui sépare & emporte cette terrestre féculence.
Or comme nature est ingénieuse & subtile en toutes
ses opérations, aussi a-t-elle laissé l'art doué de pareille
subtilité & industrie: Car il n'y a que ces deux voies pour
parvenir aux séparations; Que la nature même a suivies
dès le commencement du monde, duquel les premières
semences informes, vides, & confuses, étaient dissoutes
pèle mêle dans les eaux, d'où elles furent séparées par
le moyen du feu de l'esprit du Seigneur étendu par dessus;
qui fut le premier agent & moteur en la séparation
du Cahos, dont il s'ensuivit qu'incontinent la lumière
fut séparée des ténèbres, les formes distinctes de la confusion,
les générations de la stérilité, & la mort de la vie.
Tellement que si les choses fussent demeurées confuses
en leur premier désordre & mélange de l'impur avec le
pur, de l'excrément avec la substance, de la Terre avec le
Ciel, & de la vie avec la mort, tout serait privé d'action,
de puissance, d'essence, & de vie, restant toute la masse
inutilement gisante en sa confusion. L'artiste donc étant
entré en la considération de ces choses, & voyant que
rien ne peut déployer sa vertu jusques à ce que la confusion
fusion


Note du traducteur :
*adustion: adustible : qui peut brûler.


@

70 Traité du Sel,

des excréments & impuretés en soit bannie, il a
choisi l'eau & le feu pour ses coadjuteurs, à l'exemple de
Nature, dont il a curieusement remarqué l'opération,
même en la génération des métaux, lesquels sont d'autant
plus parfaits qu'ils ont été mieux *mondifiés & digérés
dans l'estomac de la terre. Par quoi c'est un point
qui demeure fixe & résolu, que le feu & l'eau sont les
généraux & principaux moyens de séparation. Mais d'autant
que la composition des choses est diverse, & que les
unes cèdent plus difficilement que les autres, il a pareillement
été besoin de diversifier les actions de ces deux,
sans toutefois s'égarer ni écarter du plain chemin de la
Nature. Car aux uns *l'adustion & soufre onctueux inflammable
& infectant, a voulu être tirée d'une sorte, & aux autres
la terrestre féculence d'une autre. La calcination a
été inventée avec la sublimation, pour purger *l'adustion.
Et pour la terrestre féculence la distillation & dissolution
ont été mises en usage. L'on a encore pratiqué la dissension
pour conserver les corps débiles & de facile inflammation:
Mais toutes ces choses se font par le feu, comme
la calcination, sublimation, & descension: ou par l'eau, comme
la distillation & dissolution. Les manières & préceptes
desquelles sont diffuses en tant de bons livres antiques
& modernes que je me déporterai par discrétion d'en
parler davantage, puisque tout mon discours n'y ajoutant
rien de nouveau, ni pourrait apporter ornement ni
facilité. Il me suffira seulement de dire ce que j'en sais en
général par forme de définition: A savoir, que la calcination
a été inventée pour les matières dures & rebelles à
cause de leur continuité & forte composition, qui les empêche
de recevoir facilement la séparation de leurs excréments
sans être divisés par leurs moindres parties. Et de
celle-ci proviennent quatre utilités, qui sont le brûlement
du soufre impur & fétide; la séparation plus aisée de la
terrestréité superflue, & étrange. La fixation du soufre interne
& la dissolution plus prompte. Car le naturel du feu
est de consommer les parties *adustibles qui ne sont de
l'essence de la substance: de faciliter la division & rejet
des excréments terrestres: de fixer & affermir le soufre
radical: & de multiplier le sel dans les corps, lequel
seul peut après recevoir la dissolution par l'eau. Or je dis
que la calcination tombe seulement sur les corps qui
pour


Note du traducteur :
mondifiés: verbe monder: purifier, nettoyer.
*adustion: adustible : qui peut brûler.


@

& de l'Esprit du Monde. 71

pour leur continuité cèdent à peine: Parce que les esprits
ou choses volatiles & légèrement fuyantes au feu ne peuvent
être calcinées sans l'addition des choses fixes & dissemblables
à leur nature: L'intention ou but de la calcination
n'étant autre que de tirer les sels de toutes choses
parce qu'en iceux consiste la meilleure partie & principale
vertu secrète des corps ou esprits, auxquels est attachée
cette *adustion corrompante qui pour ce sujet se
doit en toute sublimation laisser aller & évaporer comme
inutile: afin de mieux délivrer des fèces terrestres cette
moyenne substance qui reste, préparée & acheminée à
purification & fixation par l'action du feu. Or cette pratique
de sublimation a été trouvée pour ce que la calcination
qui ne se peut accomplir sans extrême violence de
feu élèverait le pur avec les fèces sans aucun avancement
de séparation ni purification. Il est bien vrai que la
sublimation requiert quelque violence de feu, mais c'est
alors seulement que la chose sublimable est profondément
mêlée & attachée aux fèces ou chaux de quelque corps
fixe, pour plus arrêter & retenir les immondices terrestres.
Et cette manière de sublimer est la plus sûre; si ce
n'est aux choses qui ont leurs fèces capables de s'arrêter
d'elles-mêmes. La *descension se pratique pour deux
utilités l'une afin de tirer l'huile des végétaux, sans les
brûler. L'autre pour *mondifier les corps fusibles avant
qu'ils soient rendus fuyants. Voilà les trois manières
de séparations qui se font par le feu. Il reste les deux
autres qui se font par l'eau, savoir la distillation, & la dissolution.
La première se fait par l'inclinement & le filtre,
afin de tirer la limpidité des choses dissoutes en
l'eau avec l'eau: Car celle qui se fait par l'alambic je la
mets au rang des sublimations; d'autant qu'elle se fait
par l'élévation, & non par le lavement. Celle-ci qu'aucuns
tiennent pour indifférente & de peu d'efficace, n'est
pas toutefois à rejeter, mais plutôt à estimer, comme
l'une des principales opérations de la nature; qui l'a établie
pour seul moyen de séparer les immondices terrestres
ouvertes & déliées par la calcination précédente,
& préparées à la séparation: & par ainsi conduire & acheminer
les choses à l'avancement de leur perfection;
à la pureté de laquelle cette manière de distiller les élève
& sublime; étant pour ce sujet de quelques sages
dite


Note du traducteur :
*adustion: adustible : qui peut brûler.
*descension: action de descendre, (opposé de l'ascension).
*mondifiés: verbe monder: purifier, nettoyer.


@

72 Traité du Sel,

dite secrète sublimation. La seconde opération qui se
fait par l'eau, savoir la dissolution, est faite par chaleur
humide & modérée, comme celle du fient de cheval; du
bain-Marie; de la vapeur de l'eau bouillante, ou par l'infusion
dans l'eau: ou bien par inhumation en lieux humides:
mais toutes ces flèches volent à un même *blanc,
qui est de réduire en eau les choses calcinées, afin que
par cette liquéfaction les terres en filtrant demeurent affaissées
au fond du vaisseau. La réitération de cette
pratique est très subtile & nécessaire, presqu'en toutes
choses: Car si par une calcination continue on voulait
séparer les plus simples parties d'un compost, & réduire
en sel ce qu'il a d'essence salée, il en arriverait un inconvénient
irréparable, car la force intempérée & assidue
des flammes sublimerait & contraindrait à la fuite,
la meilleure & plus grande partie de ce que l'on cherche
avec tant de soin; de sorte qu'il ne resterait que
bien peu de la matière soluble avec grande quantité de
fèces. Outre, que par une trop longue demeure au feu
cette matière restée se pourrait vitrifier. Il est donc
meilleur de ne point gêner ou violer nature par l'excès
d'une précipitation, & recourir patiemment aux réitérations.
Cet inconvénient m'arriva une fois en la calcination
du Cristal commun, que voulant purger de ses excréments
pour le réduire en vraie essence par une longue
ignition, je trouvai entièrement vitrifié avec ses fèces,
& partant inutile à mon dessein, & à tout autre ouvrage.
Car encore que le Cristal paraisse clair, lucide,
& transparent, les premières fumées noires, puis violettes
qui se présentent en sa calcination, avec une odeur
puante & sulfurée, témoignent bien sa terrestréité excrémenteuse:
tout ainsi que les blanches qui les suivent
sont indices vrais de l'homogénéité de la substance, qui
demeure enfin claire & flottante en petite quantité, tant
qu'elle soit parvenue à la Nature & consistance de pur
sel cristallin: & durant ces réitérations dernières l'odeur
ingrate qui se sent ès premières se change en une très
suave & plaisante, semblable à la poudre de violette.
Or de la réitération des calcinations outre les choses
prédites arrivent deux biens: L'un que la chose calcinée
acquiert par l'accoutumance du feu cette subtilité &
permanence aux médicaments desquelles j'ai déjà parlé:
L'autre


Note du traducteur :
*blanc: but?, cible?.


@

& de l'Esprit du Monde. 73

L'autre, que ce qui est souvent dissout acquiert pénétration,
ingression prompte & subtile, & puissante vertu
de transmuer l'état du patient, de maladie à santé, de
langueur à vigueur, de destruction à restauration & parfait
amendement. Voilà les voies ordinaires de toutes
séparations qui ne tendent à autre but qu'à séquestrer
les pures substances de leurs excréments corrompants, &
les élever de la sourde épaisseur terrestre à la pureté
ignée: & bref d'imperfection à perfection. Ce qu'a
voulu enseigner Hermès, quand il a dit que l'on sépare
la terre du feu, & pour s'interpréter lui-même a ajouté
ces mots, & le subtil de l'épais. Ce qu'il veut être
fait doucement, & avec grande industrie. Car en parlant
de la préparation de l'esprit général du monde après sa
terrification, & par un même moyen ouvrant le chemin
à celle de tous individus, il a voulu faire entendre qu'en
cette terre il y a quelque chose difficile à retenir & garder,
à savoir un esprit léger & volatil qui se conserve par
le tempérament du feu, & qui au contraire s'évanouirait
facilement avec la partie séparable qui aborde toujours
plus, & surmonte en quantité le plus de substance
fixe, si l'on ne gouvernait l'opération avec patiente douceur,
& ingénieuse méthode. A quoi l'artiste doit observer
une maxime importante: c'est la distinction des
trois soufres, dont les deux sont séparables, à savoir
l'externe qui se perd par la calcination & dissolution, &
l'interne qui disparaît par la seule décoction. Mais le
tiers est celui que l'on appelle fixe: qui est proprement
le vrai soufre de Nature, & le propre sujet de la substance,
auquel les Philosophes ont donné le nom d'agent,
ou grain fixe, ou élément du feu, en leur compost physique.
Quant à l'externe, c'est le premier volatil & *adustible,
d'autant qu'il est entièrement étranger, & la
première pâture du feu. L'interne est plus uni & enraciné
dans la substance, & partant ne déloge qu'avec plus
grande violence & continuation de feu: C'est pourquoi
avant son *partement il prend toutes couleurs, commençant
par la noirceur, qui est la première marque de terrestréité,
*d'adustion, & corruption: & l'avant-courrière
de putréfaction & mortification. Puis traversant par les
autres moyennes arrive peu à peu à la blancheur, qui est
la couleur de l'air, d'où elle monte à la couleur ignée,
D qui


Note du traducteur :
*adustion: adustible : qui peut brûler.
*partement: partage.


@

74 Traité du Sel,

qui est la rougeur, en laquelle se termine la puissance de
l'art, & l'empire du feu: outre laquelle il n'y a plus de
progression. Chose que les Poètes ont fabuleusement
dépeinte sous le personnage de l'inconstant Prothée qui
se transformait en diverses figures monstrueuses; pour
épouvanter & détourner ceux qui tâchaient à le captiver.
Or cette variété de couleurs est causée par le soufre
interne, vrai auteur & producteur de toutes les teintures
& divers bigarrements qu'on voit par nature &
par art en toutes les choses du monde. Et se peuvent distinctement
remarquer en la décoction de ce premier
sujet universel, ainsi qu'il me les a (comme j'ai déjà
dit) produites une fois. Mais aussi tôt que la blancheur
se montre; aussi tôt apparaît le soufre de Nature, que
Geber dit être blanc par dehors, & rouge en son intérieur
car cette blancheur est enfin suivie de la rougeur,
sans autre aide que du feu continué & accru par degrés,
qui a fait dire à quelqu'un des sages que leur pierre
au blanc était un anneau d'or couvert d'argent. J'ai
bien voulu en passant dire ce peu de mots des couleurs
que l'on trouve délignées en tous les bons auteurs. Non
pour présumer d'enseigner ici les préparations & opérations
que je sais bien être nécessaires à l'accomplissement
de leur grand Elixir tant exalté & haut loué par
eux. Mais seulement pour faire reconnaître aux curieux
disciples de la docte Médée, qui par une soigneuse &
profonde inquisition tâchent d'entrer au *sacraire de la
mystérieuse Physique; quels sont en toutes choses les
soufres qu'il faut ôter ou conserver. Croyant avoir assez
dignement employé le temps que je dérobe aux négoces
économiques où je suis attaché, si je puis redonner
quelque vigueur & *cintille de vie à cette languissante
partie de Philosophie naturelle, que les envieux de sa
gloire ont ensevelie toute vive dans le tombeau de la calomnie,
sous le titre odieux de transmutation abusive
& falsification des métaux: Quoi que la seule ignorance
du vrai mystère les empêchant d'en faire la distinction,
donne place à leur médisance: qui pour tout fondement
s'appuie malicieusement sur l'effronterie de certains *affronteurs,
coureurs, & vendeurs de fumées, qui voilent
& couvrent du manteau sacré de cette belle vierge, leur
éhontée & impudique sophistication: du fard de laquelle
ils


Note du traducteur :
*sacraire: tabernacle.
*cintilles: etincelles.
*affronteurs: imposteurs.


@

& de l'Esprit du Monde. 75

ils charment les yeux des crédules, & comme traîtresse
sirènes, plongent les curieux en Caribde & en Scille.

----------------------------------------------------

De la montée de l'esprit au Ciel, & de sa
descente en terre.

C H A P. IV.

C E grand & souverain auteur de toutes choses
prévoyant dès le commencement du monde que
l'infection & corruption seraient une mortelle
guerre en toutes choses composées de corps & d'esprit;
voulut opposer à cette dissension un remède certain, afin
de sauver l'un & ne perdre pas l'autre; Car l'esprit &
la substance étant enveloppé dans les corps, & les corps
enfouis dans la corruption; Il était impossible qu'étant
les corps assaillis & surmontés par la corruption, l'esprit
logé dans eux n'en reçut perte & dommage; & demeurât
avec les corps esclave de la mort, qui sans intervalle
est aux aguets pour surprendre la nature, & entrer
en tous genres & espèces pour y exercer sa tyrannie.
La preuve en est trop suffisante en la fin naturelle &
quelquefois précipitée des animaux, végétaux, & minéraux,
que nous voyons arriver par accident de corruption.
Et qui mortifiant les corps il advient que les esprits
courent même fortune. C'est-à-dire que leurs vertus
vivifiantes sont du tout anéanties. Mais pour ce qu'en
toutes ses oeuvres cet admirable ouvrier a voulu faire étinceler
le feu de l'amour parfait qu'il porte à l'homme
qu'il avait destiné de toute éternité pour l'unique
instrument de sa gloire; assujettissant à lui seul tout ce
qu'il ferait de plus émerveillable en la création de l'univers:
il a en sa faveur établi des remèdes souverains
tant pour purifier & accomplir les choses qu'il avait créées
pour son usage, que pour le garder & conserver lui-même
contre les assauts de cette corruption mortelle. Connaissant
donc que les deux parties de l'homme étaient
créées l'une en l'autre; à savoir l'esprit au corps; & que le
D a corps

@

76 Traité du Sel,

corps est continuellement assiégé de la corruption, par la
sensualité qui l'attire & assèche à l'intempérance, engendrant
l'infection & dégât de tous ses membres, il prévit
que l'esprit qui en est l'hôte ne pourrait y demeurer
exempt de sa corruption contagieuse. Aussi voyons-
nous ordinairement que l'homme entièrement adonné
aux intempérances corporelles & débords aux sensualités,
devient par même moyen méchant & licencieux en
tous débordements d'esprit, faisant banqueroute à l'amour
& crainte de Dieu: à l'honneur & gloire du monde:
& la piété vers les siens: & à la charité à l'endroit
du prochain. De sorte que mourant sinistrement vautré
dans le bourbier de ses crimes, il est impossible que
l'esprit ne participe aux peines comme il aura participé
aux voluptés. Et considérant que toute la génération
humaine depuis le premier excès, advenu par le *mords
de la pomme défendue, ne cessait de courir à cette
mort; & que par ce moyen la ruine de tout l'homme
était inévitable; il a prévenu ce malheur par un remède
merveilleux & hors de la compréhension humaine.
Car sachant que par l'esprit & le corps l'homme participait
du Ciel & de la terre, il a voulu que le remède eut
semblable participation. Ce qui s'est trouvé en Jésus-
Christ notre unique sauveur, restaurateur, & conservateur,
descendu du ciel en terre, lequel retenant toutefois
sa déité entière, s'est miraculeusement fait homme avec
un mystère incompris & incompréhensible au sens
commun, d'autant que le salut ne pouvait provenir de
la terre seule où régnait la corruption; mais était nécessaire
que l'eau en découlât d'en-haut où est la fontaine
de pureté. Il est donc venu en terre pour habiter en nous
& avec nous, afin de nous renfermer dans les barrières
de justice & tempérance, en nous régénérant à une vie
nouvelle, par un changement d'esprit & de corps; mortifiant
ceux de corruption & péché, pour donner la naissance
à ceux de netteté & vertu. Ce qui ne pouvait arriver
que par lui seul à cause des extrémités des deux natures
qu'il convenait prendre, se faisant divin & humain,
afin de moyenner l'alliance des choses basses avec les
hautes, éloignées l'une de l'autre par cette distance incompatible
de mort & de vie, de corruption & de pureté.
La terre a reçu ce trésor inestimable & trop excédant
dant


Note du traducteur :
*mords: action de mordre.


@

& de l'Esprit du Monde. 77

son mérite, par un moyen qu'elle n'a su comprendre:
d'où, après la régénération projetée par l'eau
de purification, & le feu du saint-Esprit, il est remonté
au Ciel, entièrement dépouillé des accidents & passions
corporelles seulement, & non pas du corps qu'il a
emporté incorruptible & glorieux, ayant acquis immortalité
par sa mort. Et de la dextre du père il redescendra
en terre après l'universelle conflagration pour renouveler
le monde & séparer les bons exaltés & destinés à la
vie, d'avec les mauvais destinés & condamnés à la
mort. Voilà comme le souverain père de miséricorde
pourvu au salut de l'homme, dont le corps conjoint avec
l'esprit a pareillement son conservateur que le Ciel
a fait naître au monde, & qui doit être recherché &
découvert par la lumière de Nature; étant l'homme
pour cet effet doué de ratiocination & jugement, afin
de pouvoir connaître & comprendre les dons qui lui
sont présentés. Mais cet homme qui pour faire une telle
recherche avait été créé comme céleste, s'est oublié
lui-même, employant plutôt ce qu'il avait de noble &
divin en soi à je ne sais quelles vanités frivoles & périssables
qu'à l'inquisition de l'utile sapience, & solide vérité.
Bref il a mieux aimé suivre l'inclination de la terrestre
géniture, que la divine & céleste intelligence, qu'il
a laissé croupir en lui, comme une chose indifférente, &
qui lui aurait été casuellement transmise d'en haut.
C'est pourquoi de tout temps la race des hommes quasi
éteinte avant qu'avoir vu la lumière? (excepté quelques-uns
que un Astre favorable a regardés d'un bon
oeil en naissant,) s'est plus avidement acharnée à la possession
des trésors & biens périssables, qu'elle n'a pensé
à l'acquisition des célestes dons & précieuses richesses
que la bonne mère Nature lui étale publiquement & en
tous lieux, pour le salut & maintien de sa vie: endommagée
plutôt que secourue par l'abondance qui est
communément enveloppée de mortelle corruption. Et
se voit clairement que les plus spirituels d'entre le vulgaire
ayant aucunement entrevu le brillant éclat de ces
richesses infinies, ne se sont amusés qu'à leur superficie;
délaissant lâchement la divine vertu recelée en leur centre.
Ce qui a causé tant d'erreurs, non seulement en
leur médecine, mais aussi en leur philosophie, qu'elles
D 3 vont

@

78 Traité du Sel,

vont toutes deux rampant & chancelant dans les ténébreuses
grottes d'incertitude, pour n'être guidées d'aucune
vive lumière. Rappelant donc les esprits à la clarté
qui les doit conduire vers le souverain remède que
Dieu a particulièrement destiné pour la conservation de
l'homme en le comblant des bénédictions célestes, j'oserai
avec toute l'humilité & sincérité requise & bienséante
à ma portée & profession, non comme Théologien, mais
seulement comme simple disciple des Philosophes, crayonner
ici quelques naïves conceptions, que les amateurs
de vérité pourront autant favoriser qu'ils les trouveront
raisonnables. Je dirai donc que toute intelligence que
l'homme seul communique à l'homme est incertaine &
confuse, pour ce qu'en lui logent ordinairement ignorance
& irrésolution. Mais celle qu'il reçoit de la lumière
universelle est très claire, & très fermement appuyée
sur un fondement inébranlable. Car savoir absolument,
est connaître les choses par leurs causes premières; &
n'y a jamais de certitude aux secondes, jusques à ce que
l'on soit parvenu à leur source. C'est pourquoi la Nature
des espèces ne peut être connue si la connaissance de
leur genre n'a précédé. Ni les Natures des Microcosmes
(dont le nombre est infini) sans avoir premièrement compris
celle du grand monde qui leur a donné l'être. L'homme
aussi ne peut être bien connu sans la préalable connaissance
du Macrocosme, duquel il n'est que l'effigie:
non plus que ce Macrocosme sans avoir appréhendé de
quoi & comment il est fait. Car en quelle façon pourrait-on
connaître l'homme qui n'est à son commencement
qu'un peu de glaire ou mucilage informe, ni comme
il monte à sa perfection, si l'on n'a connu ceux qui
l'ont engendré, non pas les seconds parents, qui sont le
père & la mère, mais les premières, à savoir le Ciel et la
Terre. Et si même l'on n'avait parfaite intelligence de
la création première de ceux-ci, comment les pourrait-on
connaître? Tout ainsi que le limbe de l'homme gît en
la matrice où il n'est qu'un peu de fange, qui par après
se forme sur l'exemplaire des parents; & par les mêmes
progrès & façons qu'ils furent parfaits. Ainsi le Ciel &
la Terre, & tout ce qui est en iceux, c'est-à-dire tout ce
grand monde, est comme un limbe & massa dans le cahos,
dont on ne peut avoir aucune lumière si l'on ne
con-

@

& de l'Esprit du Monde. 79

contemple les projets & progrès de sa distinction &
formation. Venons donc à l'original afin d'en connaître
les extraits: & par le patron jugeons des choses
imitées. Je dis que le premier & souverain créateur (qui
est comme le point duquel partent toutes les choses, &
l'inépuisable source d'où découlent cette infinité de ruisseaux,)
a une nature qui lui est particulière; à savoir de
produire & conserver tout en l'univers. Car c'est le propre
du parfaitement bon auteur de produire & procréer
les choses, puis les entretenir & conserver, quand
il les a créées. De ce premier effet, qui est la création, le
secret en est caché à tous, & ne l'avons que comme en
effigie aux générations. Mais le second est ouvert pour le
moins aux illuminés, comme élus & nés de l'esprit;
non pas aux enfants de la chair; afin que ces précieuses
marguerites ne soient indignement prostituées aux salles
& stupides pourceaux. Or le premier & plus excellent
degré de cette conservation a été fait & enseigné par Jésus-Christ,
en la manière ci devant déclarée lequel a voulu
être imité en toute choses, s'étant avec un mystère indicible
lui-même donné pour patron de toutes les bonnes
oeuvres qui se doivent faire au monde. Car la Nature
marche toujours d'un même pas sans jamais quitter ses
sentiers qu'elle fuit exactement en tous ses ouvrages.
Ainsi donc que le père & commun conservateur a pourvu
à la commune conservation dès la naissance du monde.
La Nature a semblablement fait son projet dès le commencement,
& s'est de tout temps employée à ses productions
avec une action continuelle. Car tout ainsi qu'il a
été nécessaire que tout salut vint d'en haut pour la conservation
de la partie spirituelle de l'homme, il a été expédient
par la même nécessité que celui des corps sourdit
de la même roche, d'autant que des choses basses où
est le siège & habitacle de la corruption mortelle ne peuvent
procéder salut ni vie. C'est pourquoi le Ciel comme
fontaine perpétuelle d'immortalité & perfection va
continuellement influant ses vertus sur le corps de la
terre, que les Astres bénins favorisent de leurs aspects
amoureusement pitoyables en considération des mortels
affligés: afin d'engendrer en elle par ces *influctions
un esprit immortel & vivifiant, qui prenant corps
au sein de cette seconde mère a montré & dilaté ses
D 4 vertus


Note du traducteur :
*influctions: verbe influer, faire pénétrer dans.


@

80 Traité du Sel,

vertus pas toutes les parties du monde; les départant à
chacune créature selon sa portée. Et de là sont procédées
les forces particulières reconnues par leurs effets
aux herbes, bêtes, pierres, & autres choses qui ont tiré
de cet Esprit général, cette infinité de puissantes propriétés,
qui sont quasi-miracle en la conservation de nos
corps, & de tous autres. Or comme Dieu a bien voulu
enrichir les hommes des perfections de son fils, selon
l'étendue de leur naturel: Et toutefois n'a pas voulu
que chacun d'eux étant souillé de vice allât chercher
son remède & parfait salut en son semblable, mais bien
en celui seul qui était le vrai Océan duquel leur était
découlée cette perfection. Aussi Nature qui s'est toujours
rendue exacte observatrice des volontés de Dieu
& imitatrice de ses opérations, n'a point établi la parfaite
vertu de guérison & restauration aux herbes & créatures
particulières, mais a voulu qu'en la cherchant précisément
au centre d'où elle leur est généralement communiquée,
à savoir dans la terre, où cet esprit vivifiant
s'engendre: Car si les simples sont doués des vertus de
guérir, restaurer, nourrir, & conserver, de combien en
doit être mieux pourvu celui qui les leur départ, &
duquel toutes choses se reçoivent. Or pour prouver que
la terre est la trésorière & dispensatrice de ces vertus; la
seule expérience journalière suffit pour toutes raisons. Il
faut bien qu'elle les possède toutes, car autrement elle
ne les pourrait donner. C'est donc une chose digne
d'admiration & d'étonnement que tant de grands personnages
aient consommé le temps de leurs études &
pratiques à puiser l'eau des simples ruisseaux déjà fort
éloignés de la pure limpidité de leur source, comme
ayant passé par l'impur, limon des terres immondes & ne
se sont avisés de courir droit à la propre fontaine. Non
que je veuille dépriser les médicaments spéciaux, mais
je voudrais que l'on cherchât le général, sans toutefois
délaisser les particuliers. Car *jaçoit que celui-là suffise
pour toutes guérisons, si est-ce que ceux-ci sont encore
louables pour mettre fin à certains maux extérieurs qui
n'affaissent que la superficie, & non pas le centre de la
santé. Retournant donc à mon but je dirai derechef que
la terre est la matrice en laquelle le Ciel a engendré cet
Esprit nourrisseur & restaurateur, & conservateur des
corps,


Note du traducteur :
*j'açoit que: quoique.


@

& de l'Esprit du Monde. 81

corps, duquel seul toute solidité & perfection de guérison
peut & doit être puisée. Or comment il faut trouver
& prendre cet Esprit puissamment vertueux, tout
homme prudent qu'un sincère désir portera à cette utile
recherche, doit sur tout être averti de suivre incessamment
le dessein tracé de la main divine, sur lequel Nature
même se forme & guide: combien que Dieu excédant
infiniment la Nature ne soit en façon quelconque attaché
aux raisons naturelles, non plus qu'un souverain
monarque aux lois qu'il aurait prescrites, lesquelles
toutefois ses peuples observeraient sans demander pourquoi
il les aurait ainsi établies. Mais qui a mieux suivi
les traits de ce divin modèle que le vieux Trismégiste,
qui premier après le déluge (selon le dire d'aucuns) ayant
ouvert aux hommes les mystères de la parfaite connaissance
de Dieu, a parfaitement touché ceux de la Nature?
car outre ce qu'il a angéliquement éclairci la divinité,
par le Pimandre, où il manifeste avec une doctrine
admirable, la création du grand & petit monde, leur
commencement, progrès, & durée: continuant d'un
même vol cette sacrée Philosophie en l'Asclepe, il semble
que d'un Esprit & voix prophétique il déclare hautement
la régénération de l'homme se devoir un jour faire
par l'entremise du fils de Dieu, revêtu de la robe humaine.
Et si a encore industrieusement frappé le même
blanc en sa table d'émeraude, où il dit: qu'ainsi que
toutes les choses du monde sont créées d'un seul sujet,
par la méditation d'un, qui est Dieu; son magistère (qui
est cette souveraine & générale médecine) sera parfaite
& accomplie de cette chose unique par adaptation. Cette
adaptation, n'est-ce pas le miroir où nous voyons énigmatiquement
représentée la méditation divine; pour
montrer que Nature ensuit nécessairement les pas de
son maître: tout ainsi qu'ès autres livres il a témoigné
que l'auteur de la régénération à salut devait venir du
Ciel & se faire homme, vivant entre les hommes pour
leur édification. Aussi dit il en sa table (qu'il a laissée
comme un testament & dernier témoignage de l'excellence
de ses hautes conceptions) que cet Esprit général
conservateur des corps, auquel il attribue le nom de père
de la perfection de tout le monde; est descendu des
Cieux, à savoir du Soleil & de la Lune, qu'il a dit au Pimandre
D 5 mandre

@

82 Traité du Sel,

être les principaux gouverneurs en cette Monarchie
mondaine, afin de se corporifier en la terre, qu'il
nomme sa nourrice, par le moyen de l'air qu'il dit l'avoir
porté en son ventre, d'autant que les influences célestes
ne pourraient être communiquées à la terre, si l'air qui
premier les reçoit ne les portait comme médiateur &
leur servait de véhicule. Et tout ainsi que le divin restaurateur
& protecteur des âmes n'a rien quitté de sa divinité
se faisant homme, aussi dit-il que cet Esprit universel
conservateur des corps garde & maintient sa force entière
étant converti en terre; c'est-à-dire en prenant corps
terrestre. Dieu a voulu que son propre Fils notre Rédempteur,
fût lui-même régénéré en son humanité par l'eau
du Baptême & le feu du saint-Esprit. Non pas qu'au centre
de sa Nature il eut besoin aucun d'être purgé, mais
seulement parce qu'il était parmi le monde & les hommes
souillés de corruptions; auxquels il voulait en tout &
pour tout être vrai patron de renouvellement & purification:
leur donnant un visible & ample témoignage qu'il
était quant à la chair de leur nature; non pas souillé
ni corrompu mais passible & mortel aussi bien qu'eux.
Semblablement la bonne mère nature a voulu que son
fils premier né, qui en son centre est de substance pure,
fût néanmoins renouvelé & comme régénéré par
l'eau & le feu; c'est-à-dire pas la séparation de ce qui
est terrestre d'avec ce qui est igné; de ce qui est épais
d'avec ce qui est subtil; & pour dire en un mot de
l'impur d'avec le pur. Ce qu'entend Hermès disant
qu'on sépare la terre du feu: non pas que l'on doive
faire séparation de la terre propre ni de son propre feu:
Car l'homme ne séparera point ceux que Dieu a conjoints;
mais seulement de ce qui est impur & grossier,
d'avec le pur & subtil de la substance de cette terre & de
ce feu propre, qui sont les parties ou Eléments de notre
esprit corporifié. Mais outre cette intelligence qui se
présente la première aux yeux de l'intellect, il y en a encore
une autre plus cachée: car ayant signifié par la séparation
de la terre d'avec le feu, celle du gros & du
subtil, il a encore voulu dire qu'il fallait séparer les qualités
naturelles de ces deux éléments, en dépouillant
l'humide de froideur attachée aux choses terrestres & graves,
sans lesquelles elle ne peut subsister, pour revêtir la
chaude

@

& de l'Esprit du Monde. 83

chaude siccité, qui est de la nature du feu, & par conséquent
légère & spirituelle: C'est pourquoi il ajoute
qu'il monte de la terre au ciel, à savoir d'imperfection à
perfection: car Paracelse appelle le feu firmament. Or
comme rien ne peut parvenir à la perfection céleste sans
avoir premièrement quitté l'imparfaite & paisible écorce
mortelle, en laquelle proprement surabonde cette
qualité de froideur qui cause l'accident de la mortification,
comme la chaleur engendre la vie: aussi la très sage
Nature a établi cette règle qu'il faut que son sujet
endure & passe par l'obscure noirceur de la mort, pour
attendre une claire & candide immortalité & renouvellement
de vie: c'est-à-dire une essence impassible, sur
laquelle ni le feu, ni la corruption n'aient plus aucun
pouvoir. Et de vrai cette acquisition de vie par la mort
se pratique naturellement en toutes créatures vitales:
Car il faut que tout sperme ou semence aux animaux se
mortifie en la matrice, & aux végétaux dans la terre; avant
qu'aucune croissance végétable, ou spécification se
puisse faire. Que si cette règle s'observe religieusement
aux membres; de combien doit-elle être recommandée
& suivie plus exactement au chef? Et si par cette mortification
la vie des accessoires acquiert quelque durée; combien
plus s'approchera de la perpétuité celle du principal?
Jésus-Christ même nous enseigne ces choses par la
similitude du grain qu'il a dit ne pouvoir fructifier s'il
ne meurt premièrement: signifiant le mystère de sa Résurrection
que sa mort devait précéder. Car il voulut
mourir pour renaître à une plus durable & glorieuse
vie: se montrant en cela, non seulement exemplaire des
hommes mais vrai patron de toute la Nature. Ce saint
& docte Ermite Romain révéremment & souvente fois
allégué par tous les philosophes naturels qui ont écrit
depuis quinze cens ans: Morien, en dit-autant du grain fixe
auquel Nature a donné pouvoir de parfaire & multiplier
les métaux. Car il dit que s'il n'est pourri & noirci il ne
pourra être accompli, & sera réduit à rien. Je me suis licencié
de dire ceci, afin d'apprendre aux moins instruits
comment on doit reconnaître le créateur par les simples
créatures. Et d'autant que les hommes vulgaires
mendient cette connaissance des choses plus éloignées,
faisant comme ceux qui demandent la perfection des
D 6 sciences

@

84 Traité du Sel,

sciences aux écoliers de la dernière classe, au lieu de
consulter les vieux oracles des plus sages docteurs: J'ai
bien voulu par ces naïves conceptions les conjurer d'employer
l'excellence de cette âme ratiocinante qui leur est
donnée pour enquérir quel est ce souverain principe, par
les choses plus exquises qui nous donnent & conservent
la vie, & à toutes les créatures mortelles. La mortification
précède donc nécessairement toute entrée à la vie,
& principalement en cet esprit premier né de Nature alors
qu'il a pris corps. Car l'on ne peut autrement séparer
de lui ce qui empêche sa régénération à vie, & la purification
de son essence. Non pas qu'en cette mort il
perde son corps par brûlement & destruction de feu, ni
par la pourriture: mais tout ainsi qu'en la germination
des semences la putréfaction n'anéantit point ce qui se
corporifie en elles: ou bien tout ainsi que le précieux
corps de notre Rédempteur ne fut nullement empiré,
détruit, ni corrompu, ayant toujours en lui ce centre
& germe de vie par lequel il ressuscita, auquel ces deux
natures furent tellement jointes ensemble qu'elles ne
s'abandonnèrent jamais: car la corporelle retint la spirituelle
ici-bas autant qu'il fut nécessaire pour notre salut,
& l'esprit emporta le corps au Ciel pour sa gloire, après
le mystère accompli. C'est pourquoi en l'exaltation
du Mercure ou esprit universel, après le premier degré
qui se fait en sa préparation par la séparation, tout ce
qui reste en lui corporel ou spirituel est rendu volatil,
parce que la vertu élevante surmonte encore la vertu
fixante. Toutefois à la fin le fixe retient avec soi le volatil
par l'action de la chaleur aidante, qui augmentant
les forces des deux plus nobles éléments anéantit totalement
le pouvoir des deux plus imbéciles. Ce qu'a voulu
signifier Hermès en l'un de ses traités par l'oiseau
plumeux qui est retenu par l'oiseau sans plumes. Et Nicolas
Flamel par les deux dragons l'un garni d'ailes, &
l'autre non, qu'il a fait représenter en l'une des arches
du cimetière de S. innocent à Paris. Et dans un autre
tableau de pierre à côté du grand Autel de l'Eglise de
sainte-Geneviève des ardents qu'il a fait bâtir. Mais sans
nous égarer dans les détours de ces dédales, voyons-
nous pas que tous les végétables ne cessent de croître &
monter en l'air par la force de cet esprit volatil, lequel
(com-

@

& de l'Esprit du Monde. 85

(comme j'ai dit au premier livre) les élèverait encore
d'avantage pour le désir qu'il a de retourner au lieu d'où
il est parti, s'ils n'étaient *contretenus & arrêtés par
leur propre terre & masse corporelle, en laquelle est caché
je ne sais quoi de fixe. Or pour n'être accusé de
contradiction par quelques-uns non encore usités aux
termes communs de nos maîtres, je me veux expliquer,
en les avertissant que je n'entends nullement que cette
spiritualité volatile soit ce que j'ai ci devant appelé soufre
volatil & séparable, qui est l'un des auteurs de corruption:
Mais seulement la plus simple partie de cette
vapeur *primeraine, qui ne perd jamais son interne subtilité
& acuité, dont le naturel est de s'élever & tendre à la
perfection. Car sublimer proprement selon le vrai sens
des Philosophes n'est autre chose que de parfaire; &
d'exalter les matières d'imperfection à perfection. Tout
ainsi donc que ce Mercure a sa substance élevable, aussi
a-t-il sa substance fixable. Quant à la première elle lui
est innée d'elle-même: Mais quant à la seconde encore
qu'il l'ait en son centre (c'est-à-dire en puissance) elle ne
peut toutefois sortir en effet sinon par le secours de
l'art. Et pour montrer plus clairement par quelles voies
la Nature procède en ses opérations, j'estime être bien
raisonnable de dire ici quelque chose des causes & manières
de fixation. Reprenant donc cet axiome indubitable
allégué dès le commencement de ce livre, qu'en
l'ordre & constitution du monde est observée une règle
infaillible & perpétuelle, que tout ce qui a vie doit avoir
quelque durée en icelle, & que rien n'est produit sous
le Ciel qui n'ait quelque espèce de vie en soi, je dirai
que cette durée se fait par conservation, aspirant à une
perpétuité, car le but de la Nature est de vouloir perpétuer:
étant le propre du bon auteur de vouloir toujours
conserver l'ouvrage de ses mains, jusques à ce qu'il
soit arrivé au terme de la vieillesse; & que la lumière de
la vie s'éteigne par les froides bruines de la mort; aux
pieds de laquelle il faut de nécessité que toutes choses
naissantes se prosternent, par cette inévitable loi imposée
à tout ce qui prend commencement, de prendre fin.
Que si les choses demeuraient en leur premier extrême,
qui est le naître ou le commencer, sans s'avancer au
second, qui est le mourir ou le finir; tout resterait en son
Cahos,


Note du traducteur :
*contretenues: verbe contretenir: résister, s'opposer à.
*primeraine: première.


@

86 Traité du Sel,

Cahos, ou pour mieux dire rien ne consisterait, & seraient
les principes de tout sujet inutiles, voire détruits
d'eux-mêmes. Pour éviter auquel inconvénient Nature
a établi cet ordre & progression des choses, étant en
continuelle action & motion, c'est-à-dire conservation &
perpétuation, Or ce qui étend la vie, & même ce qui la
conserve, ne peut être sans quelque fixation & consistance
durable contre les assauts de la destruction: Et cette
essence conservatrice est en quelques espèces plus fixe
qu'ès autres, à raison de quoi elles sont de plus longue &
durable vie, comme plus difficiles à détruire ou mortifier:
ainsi que le Cerf & le Corbeau entre les animaux:
Le chêne entre les plantes: & l'Or entre les minéraux.
Ce qui leur vient de la commixtion des éléments en eux
plus égale & plus digeste, en sorte que la mort de qui le
propre est de diviser & disjoindre, ne peut si facilement
entrer en ces composés trop fermement liés & cimentés
par une forte digestion. Et tant plus les corps sont
pourvus de ces deux remèdes, tant moins sont-ils
sujets aux accidents de mortelle corruption. Mais
parce que la Nature ne peut de soi-même atteindre à
la perfection de cette union & digestion, elle ne peut
aussi de tout point sauver ni garantir les corps de finale
destruction. Or l'industrie de l'art qui l'a toujours
surmontée (encore qu'il soit conduit par elle, & ne
puisse rien de lui seul) considérant ces choses s'est efforcé
de l'imiter & outrepasser par le propre cours de sa
même voie. Car voyant qu'en tous corps la conservation
& prolongement de vie se faisait par chose
tendant à fixation, laquelle même procédait par union
& digestion, (car rien ne se peut fixer s'il n'est homogène
& d'une seule Nature), l'artiste a imaginé &
pratiqué de trouver la même chose fixable, & la conduire
à parfaite fixation par les mêmes sentiers, ordre,
& opération de la Nature, à savoir par la séparation des
parties étranges, en unissant les homogènes par longue
& ingénieuse digestion des choses unies. Mais d'autant
qu'il n'y avait moyen de la séparer ni tirer des corps individus
& spécifiques à cause de cette union compacte, &
digestion déjà par trop avancée en eux; il a été contraint
de le rechercher dans les flancs de la mère qui l'engendre,
savoir la terre, de laquelle toutes choses procèdent.
Car

@

& de l'Esprit du Monde. 87

Car le tirer d'ailleurs en son entière & première vertu
serait oeuvre inutile, & chose du tout impossible; &
de la lui penser redonner serait un labeur long & fort
douteux. Qui a fait dire avec raison à certain Poète;
Ici, ou en nul lieu est ce que nous quérons.
Et véritablement ceux-là se sont lourdement abusés
qui ont suivi des chemins écartés & tortueux, s'amusant
à la commune signification ou écorce des paroles
des sages, & non à la vive moelle de leur intention. Ils
devaient donc premièrement sacrifier à l'infernale Junon;
car là était le chef & la source des choses. Les prudents
& mieux entendus commencent toutes leurs oeuvres
par la racine, & non par les rameaux: Elisant (comme
dit le docte Bacon) une chose sur laquelle Nature a
seulement commencé ses premières opérations, par l'assemblement
& mixtion proportionnée d'un pur & vif
mercure, avec semblable soufre; congelés en masse solide:
O paroles sacrées, auxquelles ce bon Anglais, ou plutôt
ce bon Ange, a clairement dépeint cette unique &
vraie matière dont tous les Philosophes ont tant écrit
de volumes sous diverses figures, & fabuleuses énigmes:
non pour la cacher malicieusement mais pour réserver
le privilège de cette connaissance aux doctes & pieux;
qui l'ayant une fois découverte par leur assidue étude,
& chères expériences, la déguisent & ornent à leur
tour. Et pour ne laisser aux maîtres l'opinion que par
ignorance j'apporte ce passage en cet endroit improprement,
& prenne Martre pour Renard; voulant entendre
que cette matière si ingénieusement représentée
par Bacon soit ce premier & général Esprit que j'ai pris
pour sujet de ce livre: je les supplierai de croire que
je sais bien quelle différence il y a entre le père & le
fils; ou entre l'engendreur & producteur & ce qu'il a
produit & engendré. Osant dire sans vanité que je connais
l'un & l'autre par raison & expérience. Car le sage
a voulu instruire les inquisiteurs des principes minéraux
pour la confection de la pierre des Philosophes, leur découvrant
la première matière métallique préparée, composée
& spécifiée par Nature: Et je traite de la nature
universelle non encore spécifiée; qui se peut proprement
dire matière première cette première matière métallique;
comme étant ce généralissime genre des genres
tant

@

88 Traité du Sel,

tant célébré par Raymond Lulle: mais je me suis servi
de cette sentence pour exemple & autorité, sans toutefois
qu'il y ait rien d'absurde, puisque cet Esprit universel
est père commun du mercure & du soufre contenus
& proportionnés par Nature dans cet unique sujet
des maîtres. Or je désire que l'artiste curieux considère
ici deux choses: l'une de choisir par subtile imagination
une Nature vivifiante & capable de conserver tous corps:
L'autre d'élire une chose qui se puisse de soi-même vivifier
& r'engendrer. Et ne veux toutefois entendre
qu'il faille prendre deux choses ou matières diverses
séparées, à savoir l'une agente & l'autre patiente, mais
bien seulement une qui ait les deux vertus ensemble de
vivifier & d'être vivifiée. Quant à la vivification active
j'en ai déjà suffisamment parlé: mais quant à la passive
je dis qu'il faut que tout principe ait son origine en
lui-même, car s'il naissait d'ailleurs il ne serait plus
principe. Et puisqu'il donne l'être à toutes choses il
est nécessaire qu'en les engendrant il puise de lui-même
ce refournisssement & perpétuelle plénitude: à cause
de quoi il est en continuelle action & mouvement à vivification,
qui l'empêche de mourir, parce qu'il n'est jamais
délaissé de soi-même, ayant son mouvement de
lui & dedans lui. Ce que Macrobe a subtilement disputé
sur le songe de Scipion s'attachant à l'âme de l'homme,
combien que sa dispute se peut encore mieux adapter
à mon intention, la faisant servir pour l'âme ou Esprit
du monde, qui est le sujet que je traite. Par quoi
de ses mêmes arguments je tirerai celui-ci: Tout ce
qui se meut de soi est principe de mouvement & en continuelle
vie; celui qui est en continuelle vie ne peut avoir
vivification que de soi, il est donc lui-même vivifiable?
Or l'Esprit général du monde est tel. Et puis qu'il
se convertit en corps dans la terre; ou pour mieux dire
qu'il y prend son siège pour se corporifier & convertir
en terre; en laquelle (ainsi qu'a dit Hermès) toutes ses
vertus, action, & qualités demeurent entières, il s'ensuit
qu'étant vital, lui-même se refournit de vie en se multipliant
par sa propre vertu. Ce que nous apercevons en
ce Mercure universel lequel se nourrit & refournit toujours
dans sa minière, de sorte qu'encore que l'on en
tire ce qu'on pourra, si est-ce qu'il y recroîtra autant
qu'au-

@

& de l'Esprit du Monde. 89

qu'auparavant, & en quelque lieu qu'il soit jeté jamais il
n'y *deffaudra. Non pas que je veuille dire qu'il s'engendre
de la terre, mais en la terre, par toutes les parties de
laquelle il rampe & s'épanche incessamment par multiplication
& végétation. Ce que les anciens ont voulu signifier
par ce serpent que Moïse même a dit aller glissant
sur la terre & se nourrir de la poussière d'icelle.
C'est ce qui a mu les cabalistes de l'appeler Prince des
sépulcres, d'autant qu'il y dévore & consomme les
corps gisants lors qu'il les convertit en terre. Non pas
que les corps morts ni la terre soient son aliment, mais
ils sont le siège où il se repaît & alimente. C'est le
lieu où il se meut, tourne, & coule sans repos, dont Médée
avertit Jason, lui disant:

Vois le Dragon veillant, de fureur forcené,
Qui d'écaille bruyante a le corps entouré:
Dont le gosier sifflant fumée & feu desserre:
Et qui par replis tors va balayant la terre
De sa large poitrine, en la poudre imprimant
Les sinueux sillons qu'il trace incessamment.

J'ai bien voulu mettre en jeu ces deux considérations, non
seulement pour faire voir quelle doit être la recherche
de ce Mercure, mais aussi pour vérifier que ce qu'il
contient de fixable en lui n'est autre chose que cette essence
vivifiante, laquelle étant dûment fixée perpétue
& conserve la vie en tous corps où elle entre, en *déchassant
par sa pureté les excréments; & parfaisant les choses
imparfaites par sa perfection. Le but de la fixation
tant naturelle qu'artificielle est la perpétuation & conservation,
qui se font par le moyen de la teinture que le
Mercure acquiert par cette fixation. Car la teinture est
véritablement la vie: & la vie n'est autre chose que ce qui
couvre, peint, & colore le corps de ce teint qui le fait
paraître vital; & qui se perd & ternit à l'abord de la
mort. C'est pourquoi Nature a voulu que le sang où
consiste la vie fût teint en rouge: & que plus il serait
pur, clair, & vif en rougeur, le corps parût & fût en
effet plus sain, plus beau, plus dispos, & plus vigoureux.
Comme au contraire étant par accident troublé, épaissi,
& chargé de noirceur *aduste, ou changé en fausses couleurs,
leurs,


Note du traducteur :
*deffaudra: manquera, fera défaut.
*dechassant: verbe déchasser: poursuivre, chasser.
*aduste: adustible : qui peut brûler.


@

90 Traité du Sel,

le corps sentit & pâtit la rigueur du mal en l'intérieur,
& en donnant les témoignages au-dehors par
son décolorement. Nous remarquons le semblable
aux végétaux: desquels la vigueur vitale apparaît en leur vive
verdeur, de laquelle le changement dénonce la décadence,
& acheminement à leur mort. Le semblable est
aux métaux, dont la perfection ou imperfection se discerne
par leurs couleurs. L'or a de soi-même une force
aimantine qui attire les coeurs par le lustre brillant de son
étincelante & pure teinture, en laquelle Nature a étalé
tout ce qu'elle pouvait de mieux, ayant toutefois
réservé à l'industrie de l'art de la surmonter encore, voire
jusqu'en infinité, par la graduation suprême qu'il
ajoute & cette splendeur naturelle qui lui acquiert nom
de Soleil terrestre. L'artiste exalte donc par son labeur
la couleur orangée en laquelle Nature a borné son
pouvoir en ce précieux chef d'oeuvre, jusques au plus
haut degré de rougeur obscure: par laquelle augmentation
les métaux imparfaits sont colorés en certaine quantité
au degré naturel par la projection de cette teinture
artificielle: montrant bien que cette citrine couleur que
la Nature a introduite en l'or n'est qu'un acheminement
à la rougeur, ou gît le comble de la parfaite vertu de
conserver & multiplier. Qui est cause que ce métal, quoi
qu'excellent sur tous les autres, ne leur peut de soi départir
perfection ni plaine conservation aux corps humains:
comme trop vraiment ont présumé & publié
plusieurs milliers *d'affronteurs, alchimistes & paresseux
Physiciens; les uns avec leurs amalgames, fusions, & dissolutions
sophistiques; & les autres par leurs infusions
fantastiques, & confections ridicules. Mais si ces deux espèces
de curieux s'étaient un peu plus profondément
plongés en cet Océan de merveilles, ils auraient reconnu
que la suprême rougeur acquise, est un accident
inséparable, produisant l'un & l'autre miracle par l'excès
de sa chaleur qui pourtant ne consomme que les superfluités
impures, & non la substance des corps, qu'au
contraire elle maintient & multiplie en toute égalité:
combien que les philosophes la disent être autant par-
dessus le feu vulgaire; que le vulgaire est par-dessus la chaleur
naturelle des animaux. Il est bien vrai que Paracelse
fait grand cas en son traité des Teintures de celle qu'il
extrait


Note du traducteur :
*affronteurs: imposteurs.


@

& de l'Esprit du Monde. 91

extrait de l'or par l'Esprit du vin, & lui attribue force
belles vertus: aussi bien qu'à celles de l'antimoine &
du corail. Auxquelles il semble vouloir préférer celle du
Mercure, qu'il dit devenir toute teinture étant une fois
conduit à parfaite fixation: & qu'il pénètre les corps par
les plus simples parties à cause de sa pure subtilité. Ce
que je ne crois nullement qu'il ait entendu dire du Mercure
vulgaire, mais de celui des sages, auquel seul l'art
aidant la nature peut introduire ces deux choses, à savoir
teinture parfaite, & fixation accomplie. La teinture
est donc, à proprement parler, la pure substance des choses,
& le corps n'est que l'excrément. Ce qui se manifeste
bien en ce que les corps après la séparation de leur teinture
demeurent inutiles, sans vertus & corruptibles; tout
ainsi qu'une charogne privée de vie, mouvement, &
couleur vitale. Par quoi l'on peut dire que la teinture est
le but de la fixation: afin que par sa permanente assiduité
au feu elle acquière une perpétuation & conservation
au corps qui la reçoit. Or la manière de parvenir à ce degré
de fixation où gît l'accomplissement de toute l'oeuvre,
n'est autre que de conserver par prudence les choses
légères & fugitives, & patiemment les accoutumer au
feu, jusque à ce qu'ils le puissent souffrir très violent.
C'est pourquoi tous les bons auteurs ne prêchent autre
chose à leurs disciples que la patience, qu'ils disent être
de la part de Dieu, & la hâtiveté de la part du diable.
Sur quoi je dirai pour maxime infaillible que rien ne se
peut fixer sans précédente calcination, qui se doit faire
par la conjonction de l'esprit fixable avec chose entièrement
convenable à sa nature, & qui le puisse retenir au feu
de calcination, afin que par ce moyen s'accoutumant peu
à peu à soutenir la chaleur, il soit plus apte à souffrir
l'augment du feu dernier qui donne la fixation. Et la raison
pourquoi l'on y doit procéder avec cette discrétion,
est que voulant par trop de promptitude précipiter cette
opération, la spiritualité spéciale qui cause la teinture
s'envolerait; abandonnant son corps sans y pouvoir imprimer
sa vertu tingeante. De sorte qu'il faudrait nécessairement
redonner à ce corps *exanimé nouvel esprit,
auparavant y pouvoir introduire la couleur désirée: qui est
l'un des plus grands secrets de l'art spagirique: car c'est
l'esprit qui colore par le moyen du feu, & non autre chose
quel-


Note du traducteur :
*exanimé: latin exanimus: sans vie.


@

92 Traité du Sel,

quelconque. Or cette teinture accomplie & souverainement
exaltée en notre Mercure, il s'ensuit qu'il
s'élève au suprême degré de perfection: voire (à parler
comme Hermès) qu'il monte au Ciel. Si qu'après avoir
enduré tous les tourments mortels, il a repris nouvelle
vie. C'est-à-dire que lui ayant fait passer les ténébreux
détroits de la putréfaction, enseveli dans le sépulcre
d'un vaisseau, il s'élève néanmoins à la résurrection par
le dépouillement de toutes choses mortifères & corrompantes;
au moyen de quoi il a atteint le souverain degré
d'excellence. Ce qui se fait en séparant la terre
du feu; le subtil de l'épais, & puis en fixant par chaleur
graduée les parties ainsi dépurées. Mais pour parler sans
ambages ni énigmes, cette montée au Ciel (qui est le sublimation
& exaltation de ces parties élaborées à perfection)
ne se ferait jamais si la séparation & purification
d'icelles n'avait précédé, & donné lieu à la fixation qui
est l'extrême & dernier but où l'art aspire. D'où nous
remarquons qu'elle se fait pour deux fins principales:
l'une pour perpétuer la teinture, l'autre pour séparer &
tirer du Mercure le soufre volatil & brûlable qui est en
son centre, & qui n'en voudrait partir s'il n'était importuné
par la longue action du feu continuel, qui doit être
réglé, de peur que la précipitation violente fît élever
dès le commencement le pur esprit du Mercure non encore
affermi. Ce que le Comte de la Marche Trévisane
a *couvertement enseigné, disant, que le fuyant ne s'envole
devant le poursuivant, & que le feu se fasse de mainte manière
comme il veut être fait. C'est-à-dire que la partie
spirituelle ne soit contrainte par ardeur intempérée
d'abandonner la partie corporelle qui enfin la doit fixer
par l'action de son soufre interne aidé du feu extérieur
& commun, discrètement conduit par les degrés requis:
où gît la principale industrie de l'opération. Mais
(dira quelqu'un) si la fixation lui acquière avec cette
subtilité pénétrante une permanence au feu, comment
est-il possible que par après il se puisse derechef sublimer?
qu'on lui redonne des ailes de cire, & l'on verra
qu'il n'aura point de repos qu'il ne se soit élevé de terre
pour essayer de sortir de la tour où il est enfermé.
Qu'on prenne garde toutefois que trop à coup il ne veuille
monter, de crainte que le Soleil fonde sa cire, & brûle
ses


Note du traducteur :
*couvertement: à mots couverts.


@

& de l'Esprit du Monde. 93

ses plumes, le précipitant dans la mer. On fera donc comme
le sage Dédale observant le milieu des deux extrêmes:
d'autant que si le vol est bas, l'humidité des ondes appesantira
ses ailes: & s'il est hautin, le feu les brûlera,
Ne fut-ce pas l'impatient & aveugle désir qu'eut Icare de
devancer Dédale qui le perdit malgré le paternel précepte?
& d'où procéda le pernicieux trébuchement de
Phaéton guidant les chevaux de Phoebus, sinon pour s'être
estimé plus capable de cette conduite que le maître
qui l'enseignait? & qui lui avait dit:

D'aller par ce chemin non ailleurs je t'avoue:
Remarque seulement les traces de ma roue:
Et pour donner partout une chaleur égale
Trop tôt vers terre & Cieux ne monte ni dévale:
Car en montant trop haut au Ciel, tu brûleras:
Et dévalant trop bas la terre détruiras.
Mais si par le milieu ta carrière demeure
La course est plus unie & la voie plus sûre.

Toutefois ce n'est pas assez d'avoir dit ces choses,
quoi que véritables, selon le sens mystique de nos devanciers;
Il faut que j'explique leur intention enveloppée
dans le voile obscur de ces paroles fabuleuses, qui ne
sont que pour les experts du métier. Sache donc tout
curieux, & jamais ne sorte hors de cette lice; que quand
Hermès a dit que cette chose monte de la terre au Ciel,
puis derechef descend du Ciel en terre, acquérant les
vertus de tous les deux ensemble, il n'a point entendu
par cette montée que la matière se doive élever ni sublimer
au sommet du vaisseau: Mais seulement qu'en lui
redonnant après qu'elle est parvenue à la fixation parfaite
certaine portion de sa partie spirituelle (dont
l'Hortulan dit qu'il faut avoir bonne quantité en réserve
pour cet effet) elle se dissoudra & deviendra toute spirituelle,
quittant sa consistance terrestre pour prendre
l'aérienne, qui est le Ciel des Philosophes, puis étant parvenue
à telle simplicité, elle sera congelée & ramenée en
terre par nouvelle décoction qui se fera par les mêmes
degrés de chaleur, jusques à ce que le corps ait tellement
embrassé l'esprit qu'ils soient rendus inséparables:
ainsi aura-t-elle la subtilité céleste, & la fixation terrestre.
Suivant

@

94 Traité du Sel,

Suivant donc toujours le plein chemin de la nature,
cet Icare ne se pouvait du tout élever (c'est-à-dire subtiliser)
il lui faudra renforcer ses ailes, conjoignant nouvelles
plumes avec nouvelle cire: c'est-à-dire par dissolutions
réitérées, que les maîtres répètent si souvent
qu'ils en semblent importuns: si ce n'est à ceux qui entendent
la conséquence de telle répétition. Ce qui se
fait pour mieux unir les choses en les mêlant par leurs
moindres parties. A quoi l'on ne pourrait parvenir autrement,
non plus qu'à la commixtion des deux sans la
purification de l'un & de l'autre; en gardant toutefois exactement
la volatilité & l'esprit délivré d'impuretés terrestres:
& acquérant entière fixation au corps dépouillé
de toutes fèces insanes. C'est donc par les dissolutions
que cette chose monte au Ciel: & par les congélations
qu'elle redescend en terre. Ce qui est naïvement
exprimé par deux antiques vers Latins, que j'ai
expliqués en ce quatrain:

Si le fixe tu sais dissoudre,
Et le dissout faire voler
Puis le volant fixer en poudre,
Tu as de quoi te consoler.

Ce corps ainsi glorifié montera donc au Ciel sur les
ailes de son esprit: puis en la même perfection qu'il y sera
monté il redévalera en terre pour séparer le bon du mauvais:
pour conserver & vivifier l'un, pour tuer & consommer
l'autre. C'est à savoir qu'en tous les corps où il entrera
il en chassera l'impureté, amendant & conservant la
pure substance d'iceux car les réitérées solutions & fixations
lui auront donné une force de pénétrer les corps,
dans lesquels autrement il n'aurait pu entrer. Il faut
donc replonger le jeune Hermaphrodite & la délicate
Salmacis dans la fontaine, afin qu'ils s'embrassent; & que
Salmacis ravie de contentement puisse dire: Advienne
qu'en aucun temps ce bel adolescent ne soit séparé de
moi, ni moi de lui; & qu'en mutuelle félicité amour
perpétue notre conjonction: ainsi nos deux corps n'auront
qu'un coeur & une même face. Puis faire que l'Ile
de Delle apparaisse immobile, portant Apollon & Diane
que Latone y a enfantés. Fable qui ne veut nous apprendre
prendre

@

& de l'Esprit du Monde. 95

autre chose sinon que l'on congèle & fixe cette
nature dissoute, en laquelle sont contenus le Soleil & la
Lune des Philosophes. Je n'entends pas (comme j'ai déjà
dit) que le Lecteur de ce livre y pense trouver les Mines
du Pérou pour assouvir son avidité: bien qu'en plusieurs
endroits j'aie fait assez voir aux dessillés que je n'en
ignore nullement les vrais chemins; quoi que je ne me
sois encore pu résoudre d'entreprendre un si long voyage;
pour certaines raisons conformes à celles qui empêchèrent
le bon Trévisan par l'espace de deux ans après
qu'il en eut parfaite connaissance par les livres. J'étale
donc seulement ici une drogue précieuse, ou plutôt un
trésor inestimable, que la pieuse Nature nous donne pour
l'entretien & prolongation de notre vie, dont elle & reçu
de Dieu la charge & protection générale. Ce que je
fais à la vérité, porté d'un louable désir de servir au public
de toute mon industrie; après que l'Astre favorable
de l'expérience m'a conduit au port salutaire où je tâche
d'adresser les curieux. Car j'ai quelquefois si heureusement
traité cet Esprit universel qu'avec une très petite
quantité j'ai soulagé cent personnes presque accablés de
diverses infirmités: Il n'y a nul doute qu'une infinité
d'excellents esprits sont entrés fort avant en cette forêt
profonde & traversée d'obscurs sentiers, qui la voyant
remplie de monstres épouvantables se sont tellement
étonnés que rebroussant chemin ils se sont divertis d'une
si utile entreprise. Ainsi qu'avec un docte & ingénieux
pinceau a mystiquement dépeint le gentil Poliphile; le
courage duquel toutefois n'ayant jamais fléchi sous toutes
ces terreurs paniques, lui a donné l'audace de franchir
l'un & l'autre bord de cette forêt noire: & surmontant
tous obstacles l'a conduit sain & sauf au plaisant & désiré
séjour de la chère Polia, r'enclose au riche temple de Vesta.
J'avoue bien que le chemin qu'il tint est ouvert à
chacun; Mais tous n'ont pas comme lui le filet d'Ariane
pour se conduire ès détours de ce labyrinthe: & chacun
n'est pas un Thésée pour pouvoir surmonter le Minotaure.
Il est certain que Nature (comme très charitable
mère) propose & offre à tous ce précieux & unique trésor
de vie: & Dieu, père universel, tient pour tous en
toute saison amplement ouverte la porte de cette caverne
fatale.
Dont

@

96 Traité du Sel,

Dont à tous la descente est commune & facile;
Mais de qui la sortie est chose difficile:
En l'un se voit l'ouvrage, en l'autre est le labeur:
Peu d'hommes engendrés des Dieux ont eu cet heur,
Fors ceux que Jupiter le juste aime & supporte:
Où l'aile des vertus jusqu'aux Astres emporte.

Il faut donc premièrement trouver ce brillant rameau
consacré à l'infernale Junon; duquel Virgile dit;

Que toute la forêt tient couvert de ses ombres,
Enfermé de remparts épais, obscurs & sombres:
Sans lequel il n'est point permis de dévaler
Dans les lieux souterrains. Toi donc qui veux aller
Recherchant la vertu des secrets de Nature,
Par l'inconnue horreur de mainte voie obscure
Où la faveur des Cieux te peut seule avancer,
Cherche-le avec les yeux d'un sublime penser,
Et l'ayant découvert, ta main pure & sans tache
L'empoigne en révérence, & promptement l'arrache,
Car il suit volontiers l'heureux qui l'a remis,
Depuis que les destins l'ont une fois permis:
Sinon, il n'y a force ou fer qui le détache,
Et plus fort on le cherche & plus fort il se cache.

Or si la nature a bien eu le soin de cacher ces choses,
de peur qu'elles sussent prostituées indifféremment à
tous, & que les pourceaux vinssent fleurer la marjolaine,
ou, comme l'on dit, fouiller au jardin où croissent les
roses: il ne se faut émerveiller que les sages anciens &
modernes se soient châtiés à ourdir tant de fabuleux
voiles & figures énigmatiques pour les couvrir en les
montrant: car ils savaient bien que la cérémonieuse
Nature ne veut point qu'on la voie nue. Autrement elle
n'eut jamais pris la peine de se masquer de tant de
formes diverses & d'espèces différentes, afin que par
l'infinité de ces variables figures, ses vénérables secrets
fussent préservés du mépris ordinairement commun
aux choses trop communes. C'est pourquoi j'en traite
encore ici avec même solennité & retenue, pour ne
tomber au péril de celui qui divulgua les secrets mystères
des

@

& de l'Esprit du Monde. 97

des Déesses Eleusines, qu'il n'est encore permis à nul des
mortels d'éclaircir, parce qu'elles veulent toujours demeurer
secrètes & chastes, & non pas se voir abandonnées
à l'usage public ainsi que courtisanes éhontées. Et
si j'en parle dignement à mon tour, ceux qui sont avancés
en l'inquisition de tels secrets le jugeront facilement,
car l'expérience est la vraie & irréprochable maîtresse
des choses. Au reste l'on ne doit trouver étrange si j'ai
quelquefois autorisé les opérations naturelles & spagiriques
par quelques conformités qu'elles ont aux sacrés
mystères du Christianisme, lesquels je n'entends aucunement
profaner, mais au contraire en célébrer l'excellence,
& les faire toucher au doigt par les témoignages du
soin que l'Eternel auteur du monde a eu de pourvoir
au salut des âmes & des corps. Qui a mu certain auteur
très docte, d'écrire que la vraie Chimie (que Paracelse
appelle Spagirie) suit pas à pas le train de l'évangile,
parce que par son moyen, avec l'aide du feu, sont éprouvées
toutes les oeuvres & puissantes vertus de la
Nature, que les anciens même insinuaient en leur vieille
Théologie: comme les Brahmanes & Gymnosophistes
en leur Gymnosophie: & sur tous les Egyptiens. Car
la magie de tout le Paganisme, ni les fabuleuses involutions
des Poètes n'étaient, & ne signifiaient autre chose
que le discours de tout ce livre. Ce que le docte &
subtil Brachesco a diligemment examiné, quoi que l'envieux
Toladanus ait écrit contre, après s'être vu déçu
en l'expérience du secret que par importunité il
croyait avoir arraché de lui; s'étant imaginé qu'il tenait
l'écume du fer commun pour le mercure de sages,
puis qu'il lui avait assuré qu'il se tire d'une chose vile,
de petit prix, & que l'on jette par les rues. Ne prenant
pas garde que les maîtres discrets déguisent leur
matière en lui donnant le nom de tous les métaux, sans
tromperie aucune car ceux qui la connaissent savent
trop qu'elle les contient tous sept ensemble: & leur demanderais
volontiers s'il croient que le Cosmopolitain
ait entendu parler de l'Acier vulgaire, quand il a dit en
son énigme, que Neptune lui montra sous une roche
deux mines cachées, l'une d'Or & l'autre d'acier. Il est
trop habile homme pour avoir eu une si frivole pensée;
mais il a nommé sa matière de ce nom pour la conformité
E mité

@

98 Traité du Sel,

qu'elle a par son lustre poli avec l'acier. Et vraiment
c'eut été chose bien indigne du nom de sage à
Brachesco de découvrir en un moment un secret qu'il
avait peut-être acheté des deux tiers de son age. Mais
afin que je dise ma part du sens couvert sous ces Mythologies,
voyons-nous pas clairement que l'antique Demogorgon
père de tous les Dieux, ou plutôt de tous les
membres du monde, que l'on dit habiter au centre de la
terre, couvert d'une chape verte & ferrugineuse, nourrissant
toutes sortes d'animaux, n'est autre chose que
l'Esprit universel qui du ventre du Cahos obéissant à la
voix du Seigneur met en lumière les Cieux, les Eléments,
& tout ce qui est en iceux, qu'il a toujours depuis entretenus
& vivifiés: car il se loge véritablement au milieu
de la terre, ainsi que je l'ai amplement déclaré au commencement
de ce livre, c'est-à-dire, au centre du monde
où il est placé comme en son trône, & d'où comme du
coeur de ce grand corps, & siège de la vie universelle il
produit, anime & nourrit tous: Mais ce manteau vert &
ferrugineux dont il est revêtu, peut-il être imaginé autre
chose que la superficie de la terre qui l'enveloppe, laquelle
est noirâtre & de couleur de fer, émaillée &
peinte de toutes formes d'herbes & de fleurs. Virgile parfaitement
instruit en tous ces secrets mystiques a donné
à cet esprit ou âme du monde le nom de Jupiter, qu'il
fait invoquer à son pasteur Damete pour le principe de
ses chants, d'autant (dit-il) que de lui toutes choses sont
remplies. Et ce Dieu des forêts Pan, adoré des bergers,
peut être tenu pour la même chose. Car outre ce nom
qui signifie tout, on le fait encore seigneur des forêts,
parce que les Grecs le tenaient pour recteur du Cahos
qu'ils nomment autrement Hilé, signifiant une forêt.
Orphée en son Hymne l'appelle donc:
Pan le fort, le subtil, l'entier, l'universel.
Tout air, tout eau, tout terre, & tout feu immortel,
Qui sied avec le temps dedans un trône même,
Au règne inférieur, au moyen, au suprême.
Concevant, engendrant, produisant, gardant tout:
Principe en tout, de tout, qui de tout vient à bout.
Germe du feu, de l'air, de la terre, & de l'onde.
Grand esprit avivant tous les membres du monde,
Qui va du tout en tout les natures changeant.
Pour

@

& de l'Esprit du Monde. 99

Pour âme universelle en tous corps te logeant,
Auxquels tu donnes être, & mouvement, & vie:
Prouvant par mille effets ta puissance infinie.

Saturne, fils de Coelie & de Vesta, (qui sont le Ciel &
la Terre) & mari d'Opis sa soeur, (qui est cette vertu aidante
& conservatrice de tout) représente la même
Demogorgon. Car ses enfants qu'il dévore & puis les revomit,
sont-ce pas les corps auxquels il a donné l'être en
chacun des trois genres, lesquels en leur fin se réduisent
en lui, pour en reproduire de nouveaux: afin que par
cette perpétuelle vicissitude, l'ordre établi dès la création
du monde, puisse à jamais s'entretenir & conserver?
On le peint chenu & sordide: la tête couverte la main
armée d'une faux: & pour sa devise on lui donne un serpent
qui se recourbant en figure circulaire, mord sa
queue. Il a les cheveux & la barbe blanche, qui lui
vont croissant comme il se voit en mains endroit, ni plus
ni moins que font les choses germinantes. Il est sordide
& mal propre de lui-même, à cause de la terrestre immondicité
qui se joint à lui, pleine *d'adustion sulfurée & corrompante.
Sa tête est couverte; c'est-à-dire que le chef de
sa perfection est caché sous le voile de son impureté, qui
le rend inconnu de plusieurs; joint la difficulté de son obscure
recherche. Sa faux, est la mordante *ponticité dont
il tranche & dévore tout. Et le serpent qui mord sa queue,
est sa vertu & nature régénérante, par laquelle il se refournit
& réengendre lui-même ainsi que l'on dit du
Phoenix: à cause de quoi on lui donne quelquefois ce nom.
De sorte qu'il est toujours comme en ronde & indéficiente
croissance, rampant par la terre à la façon des serpents.
J'entends déjà quelqu'un me relever, & dire que
c'est bien mal conçu à moi l'intention des inventeurs
de cette fabuleuse description de Saturne, qu'ils ont pris
pour le plomb. D'autant que selon les écrits de tous les
savants en la génération des métaux, c'est le plus ancien
& premier né de tous, par la naturelle congélation du
Mercure ès veines des rochers. Lequel dévore tous les
autres à cause de sa crudité qui le rend abondant en
Sel; car c'est du Sel que lui provient cette mordante
& dévorante action; comme il s'éprouve assez par
E 2 les


Note du traducteur :
*adustion: adustible : qui peut brûler.
*ponticité: acidité, causticité.


@

100 Traité du Sel,

les coupelles des affineurs où il revomit l'Or & l'Argent,
qu'il a bien eu puissance d'engloutir, mais non de consommer
& détruire; parce qu'en leur décoction ils ont
acquis une fermeté & fixation capable de résister à la débile
chaleur de son estomac avide. Je ne réprouve
entièrement ce sens, d'autant qu'il est conforme en
quelques points à la description susdite; mais ne l'étant
pas en tous comme est celui que j'ai déchiffré, je me
persuade que si nous passons par le jugement des experts,
le démenti ne sera point pour moi; Mais représentait
la terre, ainsi appelée, comme aïeule ou
grande mère de laquelle cet esprit ou Mercure universel
prend sa naissance de la pure & invisible semence de Jupiter,
qui est l'air. Car il sort véritablement d'elle par ce
moyen; comme explique fort discrètement ce docte
Cosmopolitain en ses riches traités. Ce Mercure est
peint avec des ailes en plusieurs endroits, pour montrer
qu'il est fuyant & volatil de sa Nature. Sa tête est couverte
d'un chapeau, pour les mêmes raisons que j'ai naguère
alléguées en parlant de Saturne. Il porte un caducée
& verge fatale entortillée de serpents, tant pour signifier
sa vertu rénovatrice, que pour ce que j'ai dit du
serpent de Saturne. Avec laquelle verge il ouvre le
Ciel & la Terre; & donne la mort & la vie. Or cette
verge représente la puissante Nature, par laquelle montant
au Ciel & descendant aux enfers, c'est-à-dire en la
terre, il acquiert les vertus des choses supérieures & inférieures.
Par cette même puissance il tire les âmes de
l'Orque, endort, & ferme les yeux d'un sommeil Eternel,
ainsi que chante Virgile. Aussi est-il appelé de
quelques-uns Thériaque & Venin, à savoir mort & vie;
selon l'usage & les doses d'icelui, parce que toute la vie
consiste en tempérance & Justice, & la mort en l'excès,
qui est leur contraire. Il y a une infinité de semblables
mystères en cette païenne Théologie qui n'ont autre
but que celui auquel je vise. Mais il faudrait un ample
volume à part: & craindrais d'ennuyer le Lecteur par
les trop fréquentes répétitions de mêmes choses. Il me
suffira donc d'en avoir superficiellement discouru ce
peu, pour donner à connaître que tous ces commentaires
mythologiques avec leurs sens historico-allégoriques,
& autres fantasques rêveries, n'ont jamais donné
tour

@

& de l'Esprit du Monde. 101

tour ni atteinte aux secrètes fictions Poétiques; dont la
plupart ne sont inventées que pour insinuer *couvertement
les admirables opérations de la naturelle spagirique.
Comme entre les autres celle de Jason & Médée.
Selon le témoignage de Suidas élégamment rapporté par
Crisogone Polidore en sa préface sur les oeuvres de Geber.
En faveur de laquelle je me dispenserai du silence
promis, pour déclarer que ce nom de Médée veut dire
cogitation, méditation, ou investigation; tirant sa dérivation
d'un mot qui signifie Principe, Origine, source ou
saison. Car toute méditation, cogitation, ou investigation,
doit sans doute avoir quelque principe ou raison
pour fondement sur qui elle soit appuyée, & d'où elle sorte:
lui donnant occasion de faire telle recherche avec ratiocination.
Cette Médée apprit à Jason (qui est l'inquisiteur
ou Philosophe) deux choses auxquelles consiste
toute la Philosophie. La première est de conquérir la
toison d'or, qui est l'art destiné aux transmutations métalliques
avec les choses minérales. La seconde est la restauration
des corps débilités par maladies; en les guérissant
promptement & parfaitement: puis leur restituant
cette jeunesse ou première vigueur alentie, & presque
éteinte par le froid aconit des ans: chassant des
corps par cette médecine uniquement universelle, toutes
humeurs & superfluités corrompues & corrompantes
qui les conduisent à leur fin, le plus souvent précipitée
par l'excès de tels accidents imprévus. Ces deux miraculeux
effets furent atteints & accomplis par Jason, observant
religieusement les utiles conseils de la sage Médée:
après toutefois une longue & laborieuse navigation
suivie d'infinis périlleux hasards, à cause du dragon &
des Taureaux qu'il lui convient dompter. Or cette navigation
est la pénible recherche & douteuse expérience
des choses, où l'on vogue souvent tout le temps de la
vie sans pouvoir arriver au port de cette immense mer
de la Nature. Ces Taureaux monstrueux qu'il faut assujettir
& accoupler au joug, sont les fourneaux ou se
doivent faire les opérations; lesquels représentent naïvement
la tête d'un Taureau, & jettent le feu par les
yeux & la gorge, ainsi que dit la fable. Car il est nécessaire
qu'il y ait des soupiraux par lesquels soient réglés
les degrés de la chaleur, & le feu préservé d'étouffement,
B 3 fement,


Note du traducteur :
*couvertement: à mots couverts.


@

102 Traité du Sel,

d'autant que si l'on n'est maître du feu il arrivera
beaucoup d'accidents pendant le cours de l'oeuvre, qui
frauderait l'ouvrier de son attente. J'en puis parler comme
expert: car de neuf vaisseaux que je mis en décoction
pour trouver le vrai degré de chaleur, les huit périrent;
& ne me resta que celui par le moyen duquel furent faites
les expériences dont j'ai ci devant parlé. Ce dragon
toujours veillant est ce Mercure général que Cadmus
sut autrefois tuer, c'est-à-dire fixer. Le champ de Mars
où il fallait semer les dents du serpent martial, n'est autre
chose que le vaisseau dans lequel s'élèvent ces soldats
armés de lances aiguës. Lequel vaisseau ne doit point être
en cet endroit un alambic de verre comme pense & dit
Pellidote; Mais une forme de Cabasset ainsi que dit la fable
étroit en bas & s'élargissant fort par le haut. Et faut
qu'il soit de bonne terre bien cuite: & non de fer ou de
verre. Au fond duquel s'élèvera un camp armé & hérissé
de lances, qui semblent horriblement irritées, se coucher
l'une contre l'autre pour combattre ainsi qu'en plain
champ de bataille. Voilà ce qu'a ingénieusement inventé
le Poète, pour faire admirer au vulgaire comme fort étrange
& inouïe, une chose tellement familière, que si je
la nommais on se moquerait de lui & de moi. Mais après
que Jason eut accompli ses labeurs, il lui fallut encore
endormir le dragon veillant qui gardait la toison
d'Or; & l'assoupir de sorte que de son gosier ne sortit
plus ni feu ni fumée. Ce qu'il fit, en le noyant dans les
eaux Stigiennes; c'est-à-dire, en le redissolvant & refixant
avec son esprit. Il ne restait donc plus à Jason pour posséder
la toison d'Or, & rajeunir son père Aeson aggravé de
vieillesse extrême, sinon un seul labeur que Médée lui enseigna
pour couronner ses bons offices; c'était la fermentation
& conjonction du beurre du Soleil avec la pâte de
ce Mercure préparé; qui de soi n'est capable de produire
deux si excellents effets: n'étant à vrai dire, que la terre
où l'on doit semer le pur froment que Nature a produit
& conduit à la perfection qui lui est concédée. Par ce dernier
labeur il se vit enfin maître de ce double trésor,
qu'il emporta glorieusement au lieu de sa naissance: avec
lequel il se combla de richesses, & son vieux père de vigoureuse
santé; bannissant de lui les importunes langueurs que
traîne après soi le long age. Je laisserai donc maintenant
Jason

@

& de l'Esprit du Monde. 103

Jason & sa Médée jouir de leur félicité, & dirai seulement
que rien ne pourrait être exprimé par ce dragon veillant
& jetant le feu par la gorge, plus proprement que
notre esprit ou Mercure, qui est la chose du monde la
plus vive & inflammable: Etant à cette occasion appelée
eau ardente, ou de vie, parce comme dit Bachesco qu'elle
*ard soudainement avant sa coagulation, & ce n'est pas eau
de vigne mais de vie, à cause qu'elle vivifie tout. Que si
on le contemple en son apparente superficie, qui pensera
jamais qu'il y ait en lui quelque chose de fixe & non
consomptible, vu que si légèrement il s'allume & s'évanouit
au moindre attouchement du feu? Ni qu'il y
eut en son centre une vertu conservatrice de la vie,
montrant évidemment qu'il est tout enveloppé de mortel
venin, détruisant plutôt que vivifiant. Mais comme
Dieu constitua le Chérubin ardent avec le glaive enflammé
pour garder l'arbre de vie, aussi Nature a établi ce
dragon veillant & jette feu pour empêcher l'entrée du
jardin où elle a planté l'arbre précieux portant les pommes
dorées: c'est-à-dire la connaissance des plus occultes
secrets de son trésor: que les doctes anciens ne voulaient
nullement écrire, mais seulement enseigner de
bouche à ceux qu'ils en connaissaient dignes. Qui a été
la cause que ces grandes & admirables sciences se sont évanouies,
& par laps de temps ont été tenues des ignorants
pour contes faits à plaisir. Ce qu'Esdras prévoyant
devoir avenir par les bannissements, tueries, fuites, & captivités
de la gent Israélite, & craignant que tels arcanes
périssent, parce que sans le bénéfice de l'écriture la mémoire
des hommes ne pouvait être grandement durable,
il assembla tous les sages qui restaient jusques au nombre
de septante, lesquels réduisirent ces choses avec lui en
autant de livres, comme il se témoigne quand il dit après
quarante jours le Seigneur parla, disant: les choses que tu
as premièrement écrites propose les publiquement afin
que tous les lisent: mais les derniers septante livres tu les
conserveras afin de les bailler aux sages de ton peuple,
car en iceux est contenue la vue, l'intelligence & la source:
Et je le fis ainsi. Pic de la Mirandolle estimé de son
temps un miracle en doctrine, parle de ces livres avec
très grande révérence: & voici ses paroles. Ceux-ci
(dit-il) sont les septante livres de la cabale, auxquels à bon
E 4 droit


Note du traducteur :
*ard: latin ardere: brûler.


@

104 Traité du Sel,

droit Esdras a dit hautement que gisent la vue, l'intelligence
& la source, c'est à dire l'inestimable Théologie
de la suprême divinité: la fontaine de sapience:
l'entière métaphysique des intelligences: le fleuve de
science, c'est-à-dire la très ferme Philosophie des choses
naturelles. Ces livres ayant été longuement cachés furent
par Xiste Pontife quatrième du nom commencés à
traduire en langue Latine pour l'utilité de notre religion;
mais ce bon oeuvre fut interrompu par sa mort.
Toutefois ils l'ont en telle estime & révérence entre
les Hébreux qu'il n'est licite à aucun de les toucher s'il
n'a l'âge de quarante ans. Et c'est une chose admirable
qu'il y a en cette doctrine cabalistique avec les décrets
quelques points du Christianisme. Tout ceci est tiré
de mot à mot des écrits de ce renommé Comte de la
Mirandolle.
Or n'ayant à mon avis rien oublié de ce qui était nécessaire
au dessein que je me suis proposé d'interpréter
selon mon sens le contenu de la table d'Hermès, qui est
une obscure Cabale Philosophique; je me retirerai de
cet Océan de merveilles, pour m'essuyer aux rais du
Soleil de vos faveurs: disant pour adieu à votre Altesse,
& prouvant par saisons légitimes, que la vraie Philosophie
en l'heur, l'honneur, & la gloire de tout le
monde.

T R O I-

@

& de l'Esprit du Monde. 105

===================================

T R O I S I E M E

L I V R E.

C H A P I T R E I.

pict Uelque magnifique & ingénieux
Prince voulant bâtir un
somptueux Palais, commandera
aux Architectes qu'ayant ordonné
l'assiette des principaux
membres, & désigné leurs enrichissements,
ils pratiquent au
lieu plus sûr & commode un
cabinet où il puisse retirer &
conserver ses trésors & plus précieux
titres. Afin qu'outre le plaisir qu'il pourra prendre
en cela, il puisse à point nommé en tirer lui-même
ce qu'il voudra donner; sans que les effets de sa libéralité
dépendent d'autres que de lui. Car il advient souvent
à plusieurs grands qu'ils sont indignement contraints
de mendier de leurs serviteurs (au hasard même
d'un impudent refus) un présent de peu de valeur dont
ils désirent reconnaître les mérites de quelque homme
vertueux.
Ce prince, est la riche & abondante Nature, qui par la
méditation divine a construit ce grand Palais du Monde;
au milieu duquel elle a placé le globe de la terre pour lui
servir de cabinet, & y assembler ce qu'elle a de plus précieux
par les contributions qu'elle exige de tous les autres
membres & Provinces de l'univers. Tirant incessamment
de ce trésor inestimable l'entretien de son bâtiment,
& la sustentation de toutes ses créatures. Lesquelles
E 5 quelles

@

106 Traité du Sel,

pour cette cause elle a logées en icelle, afin d'être
comme les enfants toujours proche de la mamelle de
leur mère. Car tout ce qui vit au monde habite en cette
terre, sentant bien par un instinct naturel qu'en elle est
assis le magasin & source de la vie. C'est pourquoi les
corps sensibles discourent & vont autour d'icelle à la recherche
de leur aliment, lequel comme bénigne mère elle
donne & fournit aux insensibles: sustentant & augmentant
les uns & les autres par le bénéfice de végétation.
De sorte que ceux qui sont attachés à elle par les racines
comme l'enfant au ventre de sa mère par le nombril,
reçoivent & tirent d'elle sans travail leur manger &
leur boire. C'est-à-dire leur vie, qui leur manque aussi tôt
qu'ils en sont séparés & retranchés: Comme nous l'apercevons
journellement aux arbres, arrachés, & branches
coupées. Mais les autres qui n'y sont liés par attachement
pourchassent & ne cherchent qu'en elle cette
vie qu'ils connaissent y être cachée: Les uns par le seul
enseignement de Nature: Les autres par avertissement
d'expérience joint à celui de Nature encore. En quoi
certainement toutes les créatures font bien voir qu'en
la terre est un très riche & perpétuel trésor de vie: &
qu'elles rentreraient volontiers en ses entrailles pour
en être plus abondamment participantes. Ce qui a donné
sujet à l'homme (auquel comme plus excellent d'esprit,
a été concédé du Ciel ne pouvoir rechercher & découvrir
les choses par les raisons) d'entrer en la curiosité
du prolongement de la vie; qu'il a jugé devoir être
tirée & puisée de cette terre qui la départ à tout, nourrissant,
soutenant, & conservant tout: & qui jamais ne
diminue ou manque en la puissante fécondité: car son
centre est toujours fourni & plein de cet esprit vivifiant:
n'estimant donc rien si précieux & cher que le trésor de
la vie, pour laquelle seule il se hasarde à tous périls, &
soumet à tous travaux, & souvent inutilement il a voulu
surpasser tous autres animaux en cette curieuse recherche:
afin que comme il est créé de Dieu très-parfait
au respect de toutes autres créatures terriennes, il s'élevât
d'un vol plus hardi à la connaissance des choses.
Car encore que les brutes aient commune avec nous
cette manière de raison, qui est selon l'âme vitale, que les
Grecs appellent raison; cachée au-dedans, & que les uns
en

@

& de l'Esprit du Monde. 107

en aient plus que les autres; si est-ce qu'ils ne sont capables
des arts, excepte quelques-uns, comme a dit Galien,
auxquels toutefois la dextérité vient plutôt par nature
que par institution, qui ne peut bonnement tomber qu'en
l'homme; lequel seul se doit dire capable de les apprendre,
& enseigner aux autres, contemplant par l'oeil d'une profonde
& plus qu'humaine cogitation les choses cachées
dans la terre, sous les eaux, voire même au-dessus des
Cieux: & de sa propre industrie acquérant le plus parfait
de tous les biens qui est la Philosophie: parce que le Ciel
& la Nature ont comme à l'envi l'un & l'autre contribué
leur mieux pour sa perfection. J'estime donc n'être
hors de propos de rapporter ici quelques vers, où j'ai
dépeint cette excellence en certain dialogue, auquel je
fais disputer Thimon & Philon sur la félicité ou infélicité
de l'homme.

P H I L O N.

Supprimant du procès les deux titres meilleurs,.
Tu produit l'inventaire & l'extrait des malheurs,
Et pour rendre la cause obscure & mi-partie,
Tu nous dépeins tout l'homme en sa moindre partie:
Partie où luit pourtant parmi l'humanité
Je ne sais quoi de grand qui sent sa déité.
Mais considère l'homme en sa forme plus digne;
Forme dont étincelle une lumière insigne
Qui tout autre animal force à le redouter;
A recevoir ses lois & se laisser dompter.
Vois ce noble intellect, ce vif esprit qui vole
Du Levant au Couchant, de l'un à l'autre Pôle,
En l'instant d'un moment sur l'aile du penser
Que Mercure ou Iris ne sauraient devancer,
Aigle que d'un oeil fixe en leur splendeur regarde
Le Soleil jaunissant & la Lune blafarde,
Qui a connu leur trace, & distingué les tours
Que l'un & l'autre achève en parfaisant son cours,
Qui clarifiant l'ombre & les nocturnes voiles
A vu des plus hauts Cieux les dernières étoiles:
Et nous a ramené les occultes raisons
Pourquoi leurs cours divers vont changeant les saisons,
Comment ces yeux divins pleurent leurs influences,
E 6 Pour

@

108 Traité du Sel,

Pour animer les corps de célestes essences.
Comment du plus subtil de ces perleuses pleurs
Se fait l'émail exquis des printanières fleurs,
Du moins subtil la feuille, & du plus gros l'écorce:
Qui malgré les saisons maintient l'arbre en sa force,
Comment l'esprit du monde unique & général
Produit un triple genre, & en tour est égal:
Comment en sa pureté les gemmes il procrée,
Et l'or dans les boyaux de la terre il *concrée,
Puis comment cet esprit de tous corps est extrait
Pour l'opposer aux coups de l'homicide trait.
Cet intellect fut l'oeil dont on dit que Lincée
Avait des grands rochers l'épaisseur transpercée.
Vu Pluton en son trône & connu ce que sont
Les Nymphes sous l'azur de l'Océan profond:
Comme la riche perle est produite & s'augmente
Dans le marbre poli de sa couche luisante.
Et comment le corail serait pris des *nauchers
Ainsi qu'une herbe molle attachée aux rochers.
Qui & fait voyager par mer comme par terre,
Défendre & augmenter son pays par la guerre.
Construire des Cités, & les fortifier,
Attendre un ennemi ou l'aller défier.
Qui du grand corps du monde a fait l'anatomie,
Imité des hauts cieux l'angélique harmonie
Et qui a tout réduit aux équitables lois
Du compas, de la règle, & du nombre, & du poids.

C'est pourquoi Dieu le créa la face & la vue élevée
vers le Ciel, non pas inclinée & fléchissant vers la Terre,
ainsi qu'aux autres animaux dénués de raison, qui n'ont
soin que de la mangeaille. De sorte que rien ne manque
à sa perfection qu'une vie plus longue, & moins traversée
d'ennuis & maladies, pour pouvoir atteindre l'entière
connaissance des choses, & faire valoir cet inappréciable
joyau d'intelligence dont il est seul gratifié par un
spécial privilège. Cette imagination fit naître l'audace
à Paracelse de murmurer contre Nature, l'accusant d'inconsidération
en ce qu'elle a donné à quelques animaux
irraisonnables & inutiles l'usufruit d'une très longue &
saine vie, combien que cette grâce leur soit indifférente;
& qu'elle a dénié aux hommes ce bien tant désiré & nécessaire,
cessair


Note du traducteur :
*concrée: créer, engendrer.
*nauchers: ?.


@

& de l'Esprit du Monde. 109

vu que c'était le seul moyen de les rendre accomplis
aux plus rares sciences. L'homme a donc généreusement
résolu de s'acquérir par art ce que Nature
lui avait refusé, de sorte que déployant les forces de cet
intellect il a entrepris de monter par l'échelle de la Philosophie
au plus haut étage des secrets naturels, à savoir
à la restauration & prolongement de la vie, outre les
communes bornes de leur espèce. Car en cela gît la fin
& principal but de tous les Philosophes, qui ne surent
jamais rien trouver de plus grand parmi la spacieuse forêt
de l'investigation des arcanes du monde: duquel sans
doute cette Philosophie est l'heur, l'honneur & la gloire.
Car en tout l'univers il se remarque seulement trois
sortes de biens: à savoir ceux qu'on attribue à la fortune,
comme les richesses, grandeurs & dignités. Ceux
qu'on donne à la félicité du corps, comme la jeunesse,
la santé, la force, & la disposition. Et ceux qui appartiennent
à l'esprit, qui sont les sciences. Quant aux deux
premiers ils sont incertains & périssables, & ne peuvent
d'eux-mêmes conserver ni assurer la plus nécessaire
partie de l'homme, qui est la vie: d'autant que les uns
& les autres sont sujets à mutation & décadence. Mais
le tiers étant acquis par moyen plus solide, peut non seulement
donner les deux autres, mais encore les munir
contre les accidents du port & de la corruption mortelle,
de l'assurance & conservation qui leur manque. J'entends
toutefois ce qui en effet est véritablement science,
comme est la parfaite connaissance des oeuvres & secrets
de Nature: pour monter à laquelle toutes les autres ne
sont que simples échelons. C'est pourquoi les hommes
excellents ont tenu fort peu de compte du premier de
ces trois biens, qu'ils ont négligé, voire abhorré pour
vaquer plus librement à la poursuite & acquisition des
deux autres. Mais bien plus ardemment à celle du tiers,
comme celui de qui dépend absolument la sûre & libre
possession des précédents. Car comme en toutes créatures
il n'y a rien de plus exquis ni désirable que la vie,
qui donne sentiment, végétation, & consistance à tout;
aussi n'est-il rien de plus riche & précieux que ce qui la
peut entretenir & conserver outre l'usage commun. Or
est-il tout apparent que la vie est une chose céleste & divine:
ce qui la peut entretenir doit donc être de pareille
nature,

@

110 Traité du Sel,

nature; pour ce que toutes choses sont entretenues de cela
même dont elles sont procédées. Mais encore veux-
je plutôt dire que ce conservateur de vie est la vie même.
Car l'étendue & prolongement d'icelle se fait par
addition & refournissement afin d'éviter le vide ou défaillance
en icelle. Les viandes que nous prenons ne nous
servent que de cela, parce qu'elles participent de la vie
de l'univers; & en contienne en elles quelque particule,
que le cuisinier de Nature en tire & exprime pour la
joindre à la nôtre. Mais parce que le peu qu'elles en ont
est trop enveloppé de corruption excrémenteuse & n'est
parfaitement fixe pour résister aux assauts de la destruction,
qui est ce feu contre-nature lequel sans cesse agit
pour essayer à la bannir de nous avec l'humide radical,
& l'enlever hors de son domicile; il serait impossible à
l'homme d'acquérir par les viandes seules cette longueur
de vie. Par quoi c'est force de la tirer des corps plus purs;
& la développer encore de tout ce qui la pourrait infecter
& empêcher de produire en nous l'effet auquel
le Ciel l'a destinée qui est d'accroître & vivifier la nôtre.
Mais plutôt est-il très nécessaire d'entrer au corps du
monde, & y prendre cette générale vie qui ne défaut
jamais; mais porte en elle-même sa multiplication & dilatation,
afin de la produire après en nous autant que les
forces de notre naturelle composition le pourront porter:
car il ne faut pas estimer que par cela nous puissions
devenir immortels puisque tout ce qui porte masse corporelle
en soi, c'est-à-dire excrément & corruption ne
se peut perpétuer. Et faudrait que nous fussions dépouillés
de tout corps auparavant que nous pussions arriver
à ce titre: parce qu'après ce dépouillement notre
vie demeurant libre, ressemble véritablement & la vie universelle
du grand monde, à laquelle se réunissant elle se
réjouit en icelle comme en sa propre nature, suivant la
règle qui veut que tout retourne au lieu d'où il est parti.
Ce que Theophrasto a voulu entendre par l'âme de
ceux qui vivront au quint, c'est-à-dire, qui seront déliés
de la masse composée des quatre éléments, & vivront en
un cinquième plus parfait que les quatre: secret que la
seule intelligence embaumée de l'essentielle odeur de la
Philosophie, est capable de comprendre. Car ce quint élément
n'est pas une chose située au-dessus de la terre, de
l'eau

@

& de l'Esprit du Monde. 111

l'eau, de l'air, & du feu, comme ayant à la séparation du
Cahos monté plus haut qu'eux à cause d'une plus grande
légèreté: Mais c'est proprement un Esprit simple de
soi, qui se mêle indifféremment par tout; qui nourrit &
anime tout, & donne essence à toutes choses: étant néanmoins
en son centre (c'est-à-dire, en sa propre nature)
libre de toute corporéité, qui est le vrai domicile de la
mort. Car puisque la consistance lui provient des corps,
il faut de nécessité qu'avant cette consistance & spécification
il soit très simple & purement spirituel, non
mêlé ni embrouillé dans la confusion des éléments assemblés,
& par conséquent non sujet à corruption &
mortification: laquelle mortification aux corps n'est
pourtant pas l'anéantissement de cet Esprit, mais seulement
la séparation & bannissement d'icelui: pour ce
que sentant le soufre corrompant qui maîtrise tout le
corps, s'emparer d'icelui & l'occuper entièrement, il est
contraint d'abandonner la place, & s'en retourner d'où
il est venu, à savoir au centre de cette grande sphère de
vie, laissant les masses corporelles & excrémenteuses à
la terre d'où elles furent prises. Or d'autant que ce
grand monde & sa vie consistent en forme sphérique, qui
est la rondeur indéficiente, les sages anciens ont pris argument
de l'estimer éternel; & que toutes les lignes &
la circonférence du globe procèdent du centre, comme
d'une source: Car elles sont l'une & l'autre faites de
points individus, la longue ou ronde étendue desquels
ne saurait seulement être imaginée sans un centre. Il
est bien raisonnable de croire que le centre de la vie universel
est le siège du plus grand de tous les trésors du
monde, duquel la terre est le vrai point central. Aussi le
centre de la vie est en icelle terre qui a été choisie par
cette universelle mère de famille pour cabinet & magasin
de ses richesses, qu'elle y amasse & assemble pour les
en tirer à propos & les employer à l'entretien de son
admirable édifice, & sustentation de ses enfants & domestiques.
Celui donc qui aura le Ciel si propice qu'il
puisse une fois entrer dans ce riche & somptueux cabinet,
duquel la seule Philosophie porte la clef, aura-t-il pas
sujet de dire qu'il a monté au Ciel comme ces deux élus
de Dieu Enoch & Helie: & dévalé jusqu'aux enfers
comme ces trois Héros Orphée, Hercule, & Thésée?
Mais

@

112 Traité du Sel,

Mais; ces faveurs singulières ne sont concédées sinon aux
enfants des Dieux, qui sous la bénédiction paternelle en
ont pu obtenir l'ouverture par la main secourable de
cette Reine des Arts, la profonde Philosophie que l'on
peut justement nommer l'heur, l'honneur, & gloire du
monde, puisqu'elle exalte l'homme par-dessus l'homme
même, d'une distance autant éloignée que celle qui sépare
le Ciel d'avec la Terre: Et enrichie, honore, & décore
ses amants par-dessus l'excellence humaine de tous
autres, autant ou plus que Craesus surpassait en opulence
le pauvre Irus d'Homère, que le midi du plus beau jour
d'Eté passe en lumineuse ardeur la plus obscure & froide
nuit d'Hiver: ou que le brillant & pur or surmonte en
lustre, valeur & vertu la vile crasse du fer. O grande
ô vénérable, ô divine Philosophie! qu'heureux est le
mortel à qui tu fais la grâce de daigner recevoir ses
voeux, & d'exaucer ses prières & de combler son âme de
l'incomparable félicité qu'apporte la parfaite connaissance
des choses plus cachées: auxquelles ne pourrait
jamais arriver la compréhension humaine sans y être
portée sur tes ailes infatigables. Car saurait-on imaginer
pour le bonheur de l'homme quelque bien égalable
aux deux que tu élargis à tes favoris, les rendant
assurés d'une saine & longue vie, & d'une abondance
inépuisable de trésors, que rien ne leur peut ôter ni
seulement diminuer, si tôt qu'une fois tu les as fait possesseurs
de cette suprême & miraculeuse médecine.
De laquelle Nature même en sa complainte parle
ainsi:

Qui guérit toute maladie,
Et qui l'a jamais ne mendie!
Qui en a une once & un seul grain
Toujours est riche & toujours sain:
En fin se meurt la créature
De Dieu contente & de Nature.

Sans lesquelles bénédictions la vie n'est nullement vie,
mais une odieuse langueur, comparable à quelque Mer
tumultueuse que plusieurs vents contrairement soufflant
renversent flots sur flots, engloutissant enfin notre pauvre
nef tourmentée au plus profond des ténébreux abîmes
mes

@

& de l'Esprit du Monde. 113

de mort. Car nous avons dès le naître pour ennemis
intestins l'escadron des maladies, dont le nombre est
presque infini: puis par le dehors le bataillon maudit
des incommodités que l'inhumaine pauvreté conduit. Et
ces deux adversaires venant à conspirer contre la vie, &
pratiquer leurs secrètes intelligences, jugez un peu
quelle défense la pourrait préserver de leurs assauts.
Outre lesquels nuisent encore les dédains & mutations
de la fortune, contre laquelle l'Esprit humain (couvert
des armes inexpugnables & invincibles de l'auguste Sapience)
s'oppose virilement: De quelle louanges donc
saurait-t-on assez dignement décorer celui qui nous a
premier révélé les principes & préceptes de la Philosophie?
Mais plutôt comment a peu l'Esprit humain pénétrer
si vivement jusques au coeur du monde & de la Nature
par la recherche de telles merveilles? Celui certainement
qui premier fut regardé d'un si bon Astre qu'il
sut comprendre & pratiquer ces hauts & occultes mystères
par une expérience pleine de raisons.
Etait enfant d'un Dieu, ou quelque Dieu lui-même.

A cette occasion la vénérable antiquité nous a voulu
persuader qu'Apollon fut l'inventeur & super intendant
de la médecine. Laquelle il donna en partage à son fils
Esculape, comme choses très précieuse; avec défenses
très étroites d'en divulguer le secret à peine d'être châtié
comme sacrilège & impie. En fin, quiconque goûte,
embrasse, & possède ce fruit divin de la Philosophie, il est
comme assis au *coupeau d'une montagne inaccessible,
d'où il voit les autres occupés à choses basses & puériles.
Tellement qu'il contente les yeux de son noble intellect
épandant leurs regards par-dessus les conceptions
des plus renommés entre le vulgaire. Car les sciences
populaires & communes donnent du ventre en terre, &
vont simplement rampant autour de l'insipide écorce &
vaine superficie des choses. Mais la vraie Philosophie,
qui est proprement la même Gymnosophie des Indiens,
Magie des Egyptiens, & cabale des Juifs, pénètre jusques
au coeur de la moelle, & ne laisse aucune particule
de la composition des corps qu'elle n'examine parfaitement.
Que si nous la mettons à la balance contre la scolastique,
nous trouverons plus d'inégalité au poids
qu'en-


Note du traducteur :
*coupeau: faîte?, sommet?.


@

114 Traité du Sel, & de l'Esprit du Monde.

qu'entre la ponce & le plomb: car celle la chemine par
les ténèbres du doute, tâtonnant avec le bâton de la seule
conjecture. Qui a fait errer les plus experts, & quittant
le vrai & plain chemin de la Nature, les a égarés dans
les détours de ce labyrinthe, dépourvus du filet de notre
belle Ariane. Ce qui a privé la médecine ordinaire
d'opérer puissamment comme la spagirique à l'encontre
des maladies fixes & rebelles, non pour ce que les professeurs
ne soient grandement doctes: mais parce que son
fondement n'est point assis au centre des choses, mais en
la seule superficie. Comme pour exemple, quand ils usent
de la décoction de racines d'Avoine sèches pour soulager
les affligés du Calcul, (à quoi elles sont véritablement
fort propres, ainsi que je l'ai vu pratiquer au docte
Pena) & ne s'avisent pas d'extraire de ce simple ce
qui lui cause tel effet. Lequel tiré & préparé artistement,
pris en petite quantité, donnerait guérison parfaite
au lieu de simple soulagement. D'autant que sans s'amuser
au vulgaire axiome qui veut que le contraire guérisse
le contraire; la pierre ou le Calcul étant endurci dans le
corps par le sel qui est l'unique coagulateur, il doit être
curé par le sel des individus que le Ciel a doués de faculté
proprement efficace & particulière contre ce mal.
Alors sera vraiment guéri le contraire par son contraire,
encore que l'on ait appliqué le sel contre un mal procédant
du Sel, qui sont deux semblables, mais leurs effets
sont différents: car l'huile de sel dissout toutes pierres
que le Sel avait endurcies: si bien que l'un force l'autre
de lui céder. Ne plus ne moins qu'il se voit expérimenter
à ceux qui s'étant brûlés les doigts les rapprochent
& tiennent le plus près du feu qu'ils peuvent endurer,
afin que la plus grande chaleur dissipant la moindre, la
douleur vienne à s'apaiser. Tout ce que la paresse des
Physiciens vulgaires objecte contre ces remèdes nouveaux
pour eux, c'est de les nommer corrosifs, & partant
très pernicieux à prendre par-dedans. Ce que je leur concéderais
facilement s'ils étaient pris seuls & en quantité
excessive. Mais ceux qui les savent prendre & donner
se moquent de tels discours.
S O N-

@

115

S O N N E T,

Sur la conclusion de ce Livre.

Qui cherche donc l'honneur, la gloire, & l'heur du
monde,
Soit Philosophe, artiste, & il en jouira;
Car la Philosophie enfin le conduira
Au sommet des trésors dons la Nature abonde.
De lui la nuit d'erreur où vainement se fonde
L'aveugle opinion elle dissipera;
Et de la vérité le jour éclaircira
La tirant hors du sein de la machine ronde.
Quand Jason eut conquis ce bien tant désiré,
Qui par l'expériment le rendit assuré
De vivre riche & sain plus qu'il n'eut osé croire:
Dédaignant la misère, & bravant le trépas;
Egal aux demi-dieux ne possédait-il pas
Du monde universel l'heur, l'honneur, & la gloire?

F I N.

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