@
Réfer. : 0803F .
Auteur : Glauber, Iean Rudolphe.
Titre : La Consolation des Naviguants.
S/titre : dans laquelle est enseigné à ceux qui voyagent...
Editeur : Thomas Iolly. Paris.
Date éd. : 1659 .
@
L A
C O N S O L A T I O N
D E S
N A V I G A N T S.
Dans laquelle est enseigné à ceux qui
voyagent sur mer vn moyen de se ga-
rantir de la faim, de la soif, voire
mesme des maladies qui leur pour-
roient suruenir durant vn long
voyage.
Mise en lumiere par I E A N
R O D O L P H E G L A V B E R
en faueur de ceux qui entre- prennent de longues & perilleuses nauigations pour l'vtilité de la patrie.
Et mise en François par le Sr DV TEIL,
A
P A R I S,
Chez T H O M A S I O L L Y, Libraire Iuré,
ruë S. Iacques, au coin de la ruë de la Par-
cheminerie, aux Armes d'Hollande.
---------------------------------
M.
D C. L I X.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
@
@
P R E F A C E
A U L E C T E U R.
MI Lecteur, Notre Sauveur
Jésus Christ nous a commandé
de traiter notre prochain,
comme nous voudrions
en être traités, & même de
l'aimer à notre égal, qui est
une doctrine de laquelle dépendent la loi et les
Prophètes. Et quoi que fort peu de gens y fassent
réflexion, & que tout le monde soit attaché
à ses propres intérêts, il s'en trouve pourtant
quelqu'un qui songe à ce précepte, & qui
ne laisse échapper aucune occasion de servir son
prochain. Il y en a qui ne pouvant donner que
leur conseil & leur assistance, les donnent très
volontiers; d'autres qui pourraient faire largesse
de leurs facultés, sont tellement poussés
d'envie & d'avarice, qu'ils n'ont aucune amitié
que pour eux mêmes, & c'est de cette sorte
de gens que le monde est rempli, d'où vient que
la charité vers les prochain est entièrement éteinte.
A ij
@
Au Lecteur.
Puis donc que la toute puissance divine
m'a donné un médiocre talent de rechercher les
secrets de la nature, sans doute afin que je le
communiquasse aux autres, je dirai sans reproche
que je ne l'ai pas voulu enfouir, mais que
tous les ans j'en ai départi quelque chose au public.
J'ai même résolu, avec son assistance, d'en
mettre en lumière davantage & en nombre
& en bonté. Or après avoir lu beaucoup
de relations de voyages sur mer, aux Indes
Orientales, Occidentales, j'ai considéré avec
étonnement les épouvantables dangers que l'on
y court tant à cause des ennemis & des Pirates,
que des écueils & des tempêtes qui font submerger
les Vaisseaux: mais de tous les dangers
& de toutes les incommodités de la navigation
je n'en trouve point de plus fâcheux, ni de plus
insupportable que la disette pour le boire &
pour le manger. Car lors que les vaisseaux sont
pris des Corsaires, ceux qui étaient dedans perdent
à la vérité leurs biens, mais ordinairement
ils ne perdent pas la vie, dont la perte est irréparable,
là où on peut facilement par le moyen
du commerce réparer celle des richesses; que s'ils
sont condamnés à mourir, ils sont bien tôt affranchis
de toute sorte de douleur. Mais s'il arrive
par malheur qu'on soit dépourvu de pain
& d'eau, & qu'on en vienne à cette horrible
@
Au Lecteur.
extrémité de se déchirer & manger l'un l'autre,
certes c'est une misère bien plus cruelle que
la mort même. Quoi que les provisions de bouche
pour le manger ne manquent pas si souvent,
il n'en est de même de l'eau, tellement que
venant à manquer on est contraint d'endurer
les tourments de la soif, sans espérance d'aucun
secours étant en pleine mer à la merci des vents
& des ondes. Or, la prospérité des régions maritimes
où il ne croît presque point de vin ni de
bled, telle qu'est la haute Allemagne, consistant
principalement en la navigation, il est
important de l'établir le plus avantageusement
qu'il se pourra. Et c'est la raison qui m' a obligé
à songer aux moyens qu'il y a de remédier à
cette disette de provisions pour le boire & pour
le manger, & qu'on peut faire dans les vaisseaux
des choses plus capables d'apaiser
la faim & la soif, que le pain & l'eau commune,
même de guérir la maladie ordinaire
des Matelots à savoir le Scorbut. Ainsi en
cas que le voyage soit plus long qu'on ne s'était
imaginé on se pourra servir de cette matière
quand les provisions auront manqué. Or j'ai
cru obliger beaucoup le public en lui communiquant
le secret, & déclarant quelle est cette matière,
& comment il en faut user dans la nécessité.
C'est pourquoi afin que tout le genre humain A iij
@
Au Lecteur.
en puisse tirer quelque utilité j'ai fait imprimer
cet ouvrage, & je ne l'ai pas voulu adresser
seulement à quelques particuliers, & je
ne doute point que ma sincérité ne soit bien reçue
de tous les voyageurs, qui se trouvant
dans les dangers de la navigation, se seront garantis
des inconvénients par ce moyen, de quoi
ils auront sujet de rendre grâces à Dieu tant
que le monde durera & que l'on fera des
voyages sur la mer. Que si quelqu'un doute
d'une vérité appuyée sur de si bons fondements,
chacun est libre de s'en rapporter à l'expérience,
avant que d'y ajouter foi, en pouvant faire
l'essai non seulement en voyage, mais encore à
la maison. Que personne donc ne blâme témérairement
ce qu'il ne peut pas comprendre, de
peur qu'il ne tombe par après en confusion. Il
ne faut pas aussi s'étonner qu'en certains endroits
je ne me sois pas expliqué si clairement,
car j'ai raison de cela. Et le lecteur affectionné
doit recevoir cet ouvrage comme un don de
Dieu: car si je vois qu'il le reçoive en bonne part,
je lui en communiquerai davantage avec l'aide
de Dieu. Tous ceux donc qui auront besoin de
ces remèdes contre la faim, & la soif; & les
maladies qui attaquent les navigants, il pourra
s'adresser à un homme qui les prépare selon
mon instruction. S'il se trouve des insensés & des
@
Au Lecteur.
ingrats, auxquels cette proposition ne soit pas
agréable, elle le sera toutefois à Dieu, qui
nous a recommandé une affection mutuelle, &
qui me fera un jour cette grâce, que les âmes
pieuse & reconnaissantes s'acquitteront envers
mes enfants qui resteront après moi de l'obligation
qu'ils m'auront. C'est de quoi j'ai une entière
confiance.
@
@
9
L A
C O N S O L A T I O N des Navigants.

OMMENÇONS donc nôtre
ouvrage, & découvrons les
remèdes les plus nécessaires à
la navigation, vu qu'ils nous
peuvent garantir non seulement
de la faim, & de la soif,
mais encore des maladies. Or
ces remèdes ne sont autre chose que le blé &
l'eau concentré, ou réduite en une substance
plus épaisse, celui là pour apaiser la faim, &
celle ci pour apaiser la soif. J'enseignerai exactement
la manière de concentrer l'un & l'autre,
& de s'en servir dans la nécessité, & premièrement.
De la concentration du blé.
Q Uant à cette concentration je l'ai soigneusement expliquée dans la première
partie de la prospérité d'Allemagne, tellement
qu'il n'est pas besoin de répétition: néanmoins
pour instruire ceux qui n'ont pas lu ce traité, il
semble que cette brève répétition est nécessaire.
Du seigle, de l'avoine, du froment, de l'orge,
@
10 La Consolation
& autre sorte de blé, on en fait une bouillie comme
on a accoutumé dans la cuisson de la bière,
& l'on en ôte tout ce qu'il y a de bon suc, comme
si on en voulait faire de la petite bière. Ensuite
on fait cuire peu à peu cette liqueur dans
de larges & profonds vaisseaux de cuivre jusque
à consistance de miel. On donne aux bestiaux la
paille & le son, pour leur servir de nourriture,
mais le suc se peut commodément emporter sur
mer, & si on veut y ajouter de l'eau & du houblon
on en peut faire de la bière. Et d'autant
qu'ordinairement huit tonnes de bled en rendent
une pleine de liqueur, & chaque tonne
remplie de bled en rend une & demie, voire
deux de bière, aussi chaque tonne remplie de liqueur
rend au moins 8. 10. ou 12. tonnes de
bière, selon que tu la voudras avoir grosse ou
petite. Tellement qu'une tonne pleine de suc
ou liqueur se garde plus facilement dans le
Vaisseau, que dix ou douze pleines de bière, lesquelles
s'aigrissent & se corrompent aisément,
mais au contraire la liqueur pourvu qu'elle ne
soit pas éventée persiste dans sa bonté. Et c'est là
une très grande utilité, vu que de la liqueur on en
peut faire de très bonne & nouvelle bière. Or
il en vient encore une autre commodité, si vous
en faites du pain avec de la farine de seigle, le
quel est bien plus nourrissant que le pain commun,
& a même la vertu de remettre les malades.
C'est pourquoi nos Prédécesseurs avaient
raison de pétrir la farine avec du miel épuré au
lieu d'eau, dont ils faisaient du pain qu'ils appellent
des gâteaux de vie, d'autant qu'ils
@
des Navigants. 11
fortifiaient le corps humains & lui donnaient
la vie. Aujourd'hui que tout le monde est adonné
à l'avarice vous voyez ces gâteaux faits
avec du miel impur, ce qui les rend méprisables.
Aussi ne peuvent ils pas sustenter beaucoup,
pour ce qu'ils sentent ce miel grossier. Mais notre
pain est beaucoup plus noble & plus agréable,
vu que le suc qui a été tiré du blé donne
une plus excellente nourriture. Que si on en
veut venir plus avant, il faut savoir, que cette
liqueur de blé étant concentrée est encore
beaucoup plus profitable, si on la mêle avec
des farines choisies, & que le pain qui en sera
formé soit coupé en pièces & cuit au four jusque
à la sécheresse & à la dureté, puis étant
mis dans des corbeilles où il soit bien préservé
de l'air pour être apporté dans le Navire. Car
dans le besoin on le pourra arroser d'eau chaude
de houblon, & lui ayant ôté les fèces ou
flegmes il acquerra la substance de la bière. Ce
qui ne passe pas en liqueur, & qui ne prend pas
la nature de la petite bière, étant chauffé dans
un chaudron avec un peu de beurre sera très
propre pour ceux à qui la mer causera mal d'estomac,
& les soulagera autant ou plus que s'ils
avaient mangé du pain trempé dans de la bière.
Lors que les potions amères sont déplaisantes
au goût, il ne faut pas cuire de houblon dans
la bière mais mettre à part seulement du pain
mêlé avec eau douce pour l'évaporation, lequel
aura un goût très agréable. Il en pourrait même
être fait du biscuit, lequel étant mis en pièces
pour être gardé dans des corbeilles pour
@
12 La Consolation
l'embarquement. En suite s'il en est besoin tu le
pourras arroser d'eau bouillante, & le mettant
dans une tonne ouverte, laquelle toutefois ait
un fond, & lui laisser quitter ses fèces, par ce
moyen la farine monte en haut, & l'eau attirant
une liqueur douce, il s'en fait une excellente
& salutaire bière, aussi claire étant
versée que si elle y avait demeuré plusieurs
mois, d'autant que la séparation se fait du pur
d'avec l'impur. Le plus subtil étant ôté du vaisseau,
le plus épais étant cuit avec du beurre est
d'un goût extrêmement agréable, & de meilleure
digestion que les fèves, les poix & la *ptisane.
Tellement qu'il ne se perd rien du tout, &
cette sorte de pain donne d'excellente bière pour
la boisson, & de bon potage pour le manger.
Ainsi l'on peut en toute saison de l'année avoir
dans le Navire de la bière nouvelle, & même
de bon vinaigre. Ceci suffira d'avoir montré
brièvement le moyen d'apaiser la faim & la
soif, par la concentration des bleds. S'ensuit
maintenant la manière de guérir toutes les maladies
qui attaquent les hommes sur mer ou ailleurs.
Ordinairement les hommes ne gardent ni règle
ni mesure en leur boire, & en leur manger,
mais se crèvent à force d'excès. Ce vice s'est accru
par l'abus de la coutume, qui oblige &
contraint sous prétexte de courtoisie de manger
plus qu'il ne fasse. Alors le foie est contraint de
recevoir des aliments qui ne sont pas à demi
cuits, dont il ne saurait faire & distribuer que
du sang grossier & flegmatique; de sorte que
@
des Navigants. 13
par succession de temps, les entrailles sont remplies
& bouchées d'humeurs épaisses, & visqueuses.
D'où vient que pas un membre ne peut
faire ses fonctions naturelles, & qu'il s'engendre
une infinité de maladies diverses, selon que
ces crudités ont entouré la chair qui couvre les
membres, & fait obstruction dans les nerfs, &
dans les veines, & gâté tous les moyens de la
nourriture. Le mal étant venu jusques là, on
sent des douleurs par tout le corps, mais principalement
dans l'endroit où la maladie a établi
son siège: ainsi une partie se ressent de la faiblesse
de l'autre, tant qu'enfin toutes les forces
viennent à manquer, & que la mort emporte le
malade, s'il n'est secouru par la médecine. C'est
de là aussi qu'elle a tiré sa naissance, afin d'aller
au devant de ces maladies qui proviennent de la
gourmandise, & de décharger les membres de
ces mauvaises humeurs dont ils étaient remplis,
& de remettre le corps en son premier état. Ce
qui se fait en plusieurs sortes selon la connaissance
du Médecin. Lors la maladie est chassée par les
évacuations par haut & par bas, par les sueurs, par
les urines, selon la constitution du malade, & selon
la nature de son mal. En quelque façon que
soient dissipées ces humeurs malignes, pourvu
que les parties internes ne soient point offensées,
& que la santé soit remise, alors le Médecin
a fait son devoir, s'étant rendu digne de remerciement
& de récompense. Celui donc qui
connaîtra parfaitement la nature des maladies,
& qui aura de bons médicaments, il pourra aisément
réussir dans l'occasion; mais celui qui
@
14 La Consolation
n'a ni l'un ni l'autre, il se trompera honteusement
à faire des essais, tant que le mal se *rengrégera,
& qu'enfin le malade rendra l'esprit.
Cette vérité n'est que trop connue, & c'est pour
cela qu'il y en a beaucoup qui n'osent pas fier
leur vie à un Médecin ignorant, & aimant
mieux guérir par le jeûne & par l'abstinence,
les maux qu'ils ont contractés par les excès du
boire & du manger: ce qui ne se fait que par la
longueur du temps, mais aussi c'est une voie
sûre. D'autres se servent de médicaments sans
vertu & sans efficace, & venant à guérir, ils
leur attribuent la santé, laquelle n'est revenue
que par la longueur du temps qu'ils ont demeuré
sans manger; ce qui a chassé peu à peu les humeurs
superflues. Comme il se voit en ces malades,
qui n'ont aucune sorte de remèdes, la nature
se fortifiant avec le temps, & chassant la
mauvaise habitude du corps. Or plus il y a de
mauvaise humeurs à dissiper, plus il faut que la
nature y emploie de temps; & ce qu'elle ne fait
qu'à cinq ou six semaines, un Médecin expert
le fera en trois on quatre jours avec de bons remèdes.
Tant il y a de différence entre la guérison
qui se fait naturellement par la longueur du
temps, & celle de l'art, qui se fait avec plus de
promptitude. Vu donc que la nature & l'art
doivent concourir à la guérison; nous voyons
clairement en quel moyen nous pouvons prévenir
les maux, ou les guérir heureusement par
l'évacuation des mauvaises humeurs qui en sont
la racine. Que si quelqu'un objecte que les mauvaises
humeurs ne sont pas cause de toutes les
#*rengréger : empirer aggraver.
#
@
des Navigants. 15
maladies, & qu'elles viennent d'ailleurs, je lui
répons que hors les accidents des coups, des
plaies, des chutes & autres, toutes les indispositions
du corps humain qui sont en la superficie
du cuir naissent de l'intempérance du boire & du
manger, car une partie communique son mal à
l'autre, tant que tout le corps abonde en mauvaises
humeurs. L'estomac étant travaillé par
l'excès du boire & du manger & ayant contracté
des crudités froides & pernicieuses, comment
pourra-il faire une bonne digestion, & envoyer
au foie quelque chose de bon? Et le foie
n'ayant rien reçu que de mauvais, que peut-il
distribuer au corps d'utile & de salutaire? Ainsi
il faut nécessairement qu'un membre souffre à
l'occasion de l'autre, & qu'il paye la faute commune.
Tant qu'un arbre ou une herbe est attachée
à une terre bien tempérée, qui n'est ni
trop grasse ni trop sèche, la racine en peut tirer
une bonne nourriture, & la communiquer au
tronc, le tronc aux branches, les branches aux
feuilles, aux fleurs, & aux fruits, & en produire
d'excellents par de longues années: que si elle est
plantée en une terre mal disposée, le tronc n'en
tire qu'un mauvais suc, & le distribue aux branches.
Si la plante a un fondement marécageux
elle produit un fruit mal sain, lequel à cause de
sa trop grande aquosité tombera avant que de
mûrir; au lieu de bon fruit, il naîtra des champignons
& autres excréments provenant de pourriture,
la plante même ne durera pas longtemps.
Si elle est dans un sol trop aride & trop
maigre, la racine n'en tirera pas assez de suc
@
16 La Consolation
pour en nourrir le tronc, les branches, & les
fruits, mais enfin elle séchera peu à peu depuis
la cime jusques au pied. Il en est de même des
hommes & de leurs maladies. Ayant donc prouvé
que tous les maux naissent de la redondance
des humeurs, on peut aisément les prévenir ou
les chasser par des remèdes convenables. Lesquels
doivent avoir cette propriété que d'attirer
toutes les humeurs pernicieuses de tous les
viscères & membranes principales du corps
dans le ventricule, lui donner la force de bien
digérer, séparer le pur de l'impur, transmettre
celui là au foie, & évacuer celui ci par les selles.
Et par ainsi le corps n'est pas seulement délivré
des humeurs nuisibles, mais entièrement
guéri. Ces médicaments ne sont connus que
de fort peu de personnes, & il ne faut pas croire
qu'ils soient faits d'herbes communes, il faut
qu'il y ait quelque chose de plus excellent. Il est
vrai que les simples ont de grandes vertus, comme
il se voit dans l'hellébore, par le moyen duquel
les Anciens prolongeaient leur vie, en prennent
tous les jours certaine dose. Le Tabac aussi
étant bien préparé fait des merveilles, comme
on voit même en celui qui se prend en fumée,
dont l'usage ne donne pas seulement quelque
vigueur au corps, mais encore aide à soulager
la faim & la soif, ce que l'expérience nous enseigne.
Les preneurs de Pétun n'en savent pas
la cause, ni ne se soucient pas de la savoir & se
contentent du plaisir ou de l'utilité qu'ils en reçoivent.
Si donc le Tabac ou quelque autre herbe
commune, quoi que crue & sans préparation
tion,
@
des Navigants. 17
fait de si merveilleux effets, que ne ferait
pas l'extrait, ou l'essence concentrée de tous
les végétaux? laquelle doit avoir la vertu non
seulement de chasser toutes les humeurs vicieuses
du corps, mais encore d'en fortifier les parties
internes, & le garantir de tout ce qui peut
causer la maladie.
Telle est cette Médecine que je viens offrir à
tous ceux qui font de longs voyages sur mer, &
qui sont sujets à beaucoup d'infirmités, outre le
Scorbut; par le moyen de laquelle non seulement
ils s'en pourront préserver, & guérir, s'ils
en sont attaqués; mais encore se sustenter dans
la disette des vivres. Or il n'est pas nécessaire de
manifester à un chacun de quelles espèces ou
ingrédients est composé cet (sic) c'est
un grand don de Dieu, & si considérable, qu'il
ne doit pas être prostitué à ceux qui en sont indignes.
C'est assez à présent de pouvoir recouvrer un
si excellent remède pour peu d'argent: Je ne permettrai
pas qu'il soit enfermé avec moi dans
le tombeau, je le laisserai à d'autres qui le garderont
avec l'honneur qui lui est du, & le donneront
à prix raisonnable aux curieux de leur santé;
On le donnera en forme d'électuaire, dont chaque
jour, ou de 2. 3 ou 4. jours l'un on pourra prendre
par précaution la quantité de la moitié d'un pois
ou d'un pois entier, après laquelle prise il sera
bon de demeurer deux heures sans manger,
si on veut même manger incontinent après il
n'importe. Que si quelqu'un est assailli de fièvre,
Scorbut, Céphalalgie, cathare, ou autres maladies
B
@
18 La Consolation
qui arrivent sur mer, d'abord il faut qu'il
mette sur sa langue & avale de ce remède la
grosseur d'un pois, n'étant point désagréable
au goût, & qu'il tâche de suer, ou du moins
qu'il fasse abstinence la moitié d'un jour, qu'il
évite la chaleur excessive en été, & en hiver la
rigueur du froid. Le second jour il en prendra la
grosseur d'un pois ou deux, & ainsi il augmentera
ou diminuera la dose selon l'état de sa maladie.
Ces choses étant bien observées il faut
absolument qu'il guérisse. Si quelqu'un porte
avec soi demi once seulement de ce remède, il
est assuré d'avoir une panacée très souveraine
pour sa santé, durant son voyage au de là même
d'une année. Après la Médecine universelle, il
n'en y a point qui égale celle-ci, elle fait tous
les effets que j'ai attribué à mon Catholicum
dans la 2. partie de ma Pharmacop. Spagir. mais
celui là n'est qu'une poudre, & ce remède dont
je parle à présent est un électuaire composé de
bons ingrédients avec du sucre. Je le répète encore
& le publie hautement, qu'il n'y a point de
mal dedans ou dehors que ce remède ne guérisse,
jusques à la vérole, la lèpre & la goutte,
pourvu qu'elle ne soit pas trop invétérée; &
si elle est invétérée qu'elle soit incurable, ce remède
apportera toujours quelque soulagement,
où du moins empêchera que le mal ne se *rengrège.
Il faut que la nature soit tout à fait gâtée
& corrompue, lors que ce remède ne peut pas
opérer. Je ne dis rien que d'effectif, & dont je
n'aie le témoignage de l'expérience. Chacun
est libre de le croire ou non; pour moi il me suffit
@
des Navigants. 19
d'avoir satisfait à ma conscience en servant
mon prochain. Je prévois bien qu'il y aura quelques
envieux, qui vomiront le venin de leur
langue contre moi, & qui diront que cette Médecine
universelle est impossible. Ces calomniateurs
comme ils ne savent rien, ils voudraient
que personne ne possédât aucune belle
connaissance, ils n'ont bonne opinion que
d'eux mêmes. Qui peut empêcher le babil de
ces gens, les Oisons en font bien autant. En cela
il s'en faut rapporter à la vérité, & connaître
l'ouvrier par son travail.
Que les hommes se servent de ce remède ou
non, j'ai fait ce que je devais en le leur offrant
non seulement contre tous les maux qui arrivent
sur mer, mais encore pour fortifier le
corps contre la faim. Il y a aussi un autre remède
contre la soif, pour soulager & rafraîchir le
corps, dans une disette d'eau & de breuvage.
Ce qui se fait par le moyen de l'eau concentrée,
qui n'a point sa pareille dans le monde pour rafraîchir
le palais altéré. Puis donc qu'il peut
arriver que l'eau manque durant une longue navigation,
il faut ici déclarer comment on peut
remédier à cet inconvénient, & même empêcher
que l'eau commune ne se salisse ou corrompe,
& faire en sorte qu'une tonne d'eau
puisse autant désaltérer, que deux ou trois d'eau
commune. Savoir par le moyen de la concentration
ou coagulation d'eau. Je dirai sa nature
& le moyen de la préparer avec la bénédiction
de Dieu.
Plusieurs croiront qu'il n'est pas fort nécessaire
B ij
@
20 La Consolation
d'expliquer la véritable propriété de l'eau
concentrée, d'autant que les voyageurs ne sont
guères curieux de ces connaissances, & les renvoient
aux Philosophes, & aux contemplateurs
de la nature. Mais cet ouvrage ne tombera pas
seulement entre les mains des Navigants, mais
encore entre celles des Sages & des savants;
c'est pourquoi je m'imagine que je ne perdrai
point mon temps si je fais vue exacte description
de cette eau.
Ceux qui ont tant soit peu ouïr parler des
choses naturelles, savent bien qu'au commencement
du monde, Dieu tout puissant sépara
les Eléments du chaos informe, qu'il mit
la terre dans le fondement ou centre, que sur la
terre il mit l'eau, sur l'eau l'air, & sur l'air le
feu. Tellement que chacun a son siège & son réceptacle,
dont il ne part point sans l'ordre de
Dieu. Or nous trouvons qu'il y a une telle communication
entre eux, qu'ils ne sont jamais l'un
sans l'autre; & s'il y en a un qui prédomine en
quelque part, les autres sont cachés en lui, d'où
ils peuvent être tirés par l'industrie. Ainsi de la
terre nous en tirons l'eau, l'air & le feu; de l'eau,
la terre, l'air & le feu; & du feu, l'air, l'eau &
la terre. Ainsi les Eléments se convertissent &
passent d'une espèce en l'autre, & chacun d'eux
reçoit & donne la vie à son compagnon réciproquement.
Le feu ne saurait brûler sans l'air; le
feu, agit sur l'eau, & en fait de l'air; l'eau se repose
sur la terre, à laquelle elle donne de l'humidité;
le feu engrosse l'air; l'air coule sa semence
dans la terre; la terre nourrit & fomente cette
@
des Navigants. 21
semence jusques à la perfection, plus elle la produit
& met au jour ce qu'elle avait dans son
ventre. Il a été nécessaire de dire ceci en passant.
Mais pour revenir à l'eau concentrée, & pour
en déclarer la nature, il faut savoir que l'eau est
le principe de tous les autres Eléments. Ce que
l'on voit & expérimente journellement, principalement
dans les mines souterraines, dont
les plus profondes entrailles en sont pénétrées.
C'est là que nous voyons que non seulement il
y a de l'eau, mais qu'elle se convertit en diverses
formes de corps minéraux. Cela est hors de
doute. Et d'autant plus que l'eau est claire &
nette, d'autant plus engendre-t-elle des pierres
plus luisantes, & de plus purs minéraux. De
quoi j'ai traité amplement dans le livre de la
génération des Métaux. Il est aussi très constant
que les pierres, & les sables reçoivent accroissement
de l'eau, dans la terre, dans les fleuves,
& dans la mer. Car tout sable a été originairement
de l'eau, & s'est converti en pierre ou sable
sous l'eau en laquelle il se peut changer derechef.
Or telle eau ne sert pas a étancher la soif,
d'autant qu'elle est devenue trop dure & que difficilement
peut elle reprendre sa première matière,
si ce n'est par le moyen d'un certain sujet
qui soit comme un médium commun entre le
sable, les pierres, les cristaux, & l'eau, qui
n'est autre que le sel, lequel porte le nom d'eau
& de pierre tout ensemble, & qui peut être aisément
changé en l'un & en l'autre. Comme on
verra ci-après. Cette eau concentrée que je proposerai
ici pour chasser la soif, & pour refaire
B iiij
@
22 La Consolation
le corps, n'est ni pierre, ni cristal, ni aucune
chose trop dure, que ceux qui ont faute de boisson
ont accoutumé de mettre dans leur bouche,
mais dont l'usage est inutile à cause que telle
sorte d'eau est trop coagulée. Mais ce que je propose
est un sel, lequel peut être indifféremment
préparé des eaux de montagne ou de celles de la
mer avec une égale bonté. Duquel on fait par le
moyen de l'art une eau si excellente, qu'elle peut
apaiser la soif, & remettre un corps languissant.
Quelque ignorant pourra dire, comment
se peut-il faire que le sel soit propre à étancher
la soif; puisqu'il altère ceux qui en mangent,
Mais je répons qu'il est vrai que le sel commun
loin d'apaiser la soif, la provoque, s'il n'est
premièrement épuré. Car on lui peut ôter son
amertume & sa terrestréité, & lors il n'est plus
dur, étant réduit en eau molle & fluide, non pas
douce, mais aigrette & de goût semblable au
cidre. Or cette purification doit être faite nécessairement
par le feu, en sublimant le sel & le
distillant dans des Vaisseaux de terre à grand
feu. Par ce moyen la partie la plus noble & la
plus pure monte en haut; & la terrestre & la plus
épaisse demeure au fond, n'étant presque de nul
usage, mais l'autre qui est épurée a de grandes
vertus non seulement contre la soif, mais encore
pour beaucoup d'autres choses fort nécessaires,
comme il sera montré ci-après. Personne ne
doute que le sel commun tout impur qu'il est ne
contienne une grande vertu. C'est pourquoi
le fameux Philosophe Platon a écrit qu'il y
avait quelque chose de divin dans le sel, & du
@
des Navigants. 23
consentement de tous les Sages. Dieu s'est fait
connaître dans le feu, & dans le sel. Les Anciens
s'en sont servis pour faire des choses admirables,
jusques à préparer la médecine universelle,
& ont donné à cet Art le nom d'Alchimie,
c'est à dire fusion de sel: Je ne prononce rien là
dessus, n'ayant jamais osé entreprendre une si
haute opération. D'une chose suis-je bien assuré
que j'ai faite plus d'une fois, c'est que par un
certain moyen j'ai précipité l'or corporel,
quoi que sans profit, mais seulement pour expérimenter
la possibilité. Or dans le sel commun
il y a de l'or corporel, lequel demeure spirituel
sans la susdite précipitation, par laquelle
après il acquiert une substance corporelle. C'est
de quoi personne ne se doit émerveiller. Certes
le plus grand mystère du monde consiste dans le feu &
dans le sel, & après rien ne peut être comparé à ces
deux choses. La flamme tire la lumière des ténèbres,
ce que personne n'a jamais fait que Dieu;
elle peut aussi rendre la vie aux morts, comme
le Soleil ou un four chaud la rendent aux vers,
grenouilles, mouches, & autres bêtes qui
étaient morts de froid, lors qu'ils sont exposés
à la chaleur de l'un, ou de l'autre. De quoi j'ai
plus amplement discouru dans la 2. partie de ma
Pharmac. Spagir. & dans le miracle du monde
& dans son explication. Une infinité de personnes
se servent du feu sans le connaître, ils en font
autant du sel. Ils disent que le sel est une chose
de grand prix, dont la perte est sensible,
qu'il donne de la force, & qu'il préserve de
pourriture tant les vivants que les morts. Et
B iiij
@
24 La Consolation
certes la chose est véritable. Si les hommes n'usaient
pas de sel, ou du moins des plantes & des
fruits qui le contiennent, ils seraient sujets à la
pourriture quoi que vivants. Les bestiaux le
seraient aussi, s'ils ne trouvaient du sel dans
l'herbe qu'ils mangent, laquelle suffit à la vérité,
pour les nourrir; mais si on donne aux bêtes
à corne, & même aux pourceaux, quelque chose
de salé dans leur boire & dans leur manger, ils
en deviennent plus gras & plus vigoureux; puis
donc que le sel rude & grossier plein de fèces &
d'impuretés, fait ce que nous avons dit, qu'il garde
de pourriture les créatures vivantes, les chairs
& les poissons morts, & toute sorte d'herbes,
que ne fera pas un sel, lequel par le moyen de
l'art aura acquis plus de subtilité & de pureté
qu'il n'avait reçu de la nature? C'est ainsi
que le feu a le pouvoir de corriger le sel, de le
purifier & de le convertir en vue meilleure &
plus tendre substance. Les sels communs donnent
bien un goût agréable à tout ce que nous
mangeons, & le gardent de pourriture, toutefois
ils dessèchent, resserrent le ventre, & altèrent.
Mais le sel rectifié & épuré donne un
goût agréable aux viandes, empêche la corruption
avec plus de vertu que l'autre, sans resserrer
le ventre, au contraire il le rend libre, fait uriner,
& loin de causer la soif, il la chasse tant des malades
que de ceux qui se portent bien: les idiots ne
savent pas cette grande différence qui est entre
le sel commun, & le sel corrigé, n'ayant connaissance
du sel qu'en ce qui concerne la cuisine.
Les Apothicaires vendent de l'esprit de sel; mais
@
des Navigants. 25
pour ce qu'ordinairement il n'est pas bien préparé,
il ne fait pas grand effet, & on ne s'en sert
pas beaucoup. S'il était bien préparé, il serait
plus agréable au goût, & aurait plus d'efficace.
Plusieurs choses portent des noms qui ne leur
sont pas convenables. Les Anciens ont attribué
une singulière bonté à l'esprit de sel dans la Médecine,
comme la vérité le témoigne, pourvu
qu'après la distillation il soit encore une fois
rectifié & purgé de son flegme. Que si nous nous
en servons étant cru comme il est monté la première
fois, nous en recevrons peut-être plus de
mal que de profit; car il monte beaucoup de
terrestréité, laquelle demeure an fond par la rectification,
de même que le sel amer, insipide,
& astringent. Et quoi que cela soit observé de
quelques-uns, ils s'épargnent néanmoins la
peine de réitérer la distillation, & même ils
fuient ce travail, à cause que l'esprit perd la
plus grande partie de son poids dans la rectification,
vu que les fèces inutiles en sont séparées.
Il y a plusieurs années que j'ai enseigné
comment on peut faire de l'esprit de sel en
abondance, dont la description est exactement
proposée dans la première & seconde Partie des
Fourneaux: toutefois il s'est trouvé fort peu de
gens qui aient entrepris ce travail, quoi qu'il
en revienne beaucoup d'utilité non seulement
dans la Médecine, mais encore dans la cuisine,
voire même dans la métallique, comme il se
voit dans la première Partie de l'oeuvre Minérale,
où est enseignée la manière de tirer l'or
des pierres par son moyen. Quoi que cet esprit
@
26 La Consolation
soit autrement préparé pour la susdite opération
qu'il ne l'est pour étancher la soif, & pour guérir
les maladies, tant sur mer que sur terre. C'est
pourquoi je crois qu'il sera à propos de déclarer
premièrement la manière de le faire, puis comment
il en faut user.
La manière donc d'anatomiser le sel par le
moyen du feu, & de le transmuer en un pur &
suave esprit, est diverse, comme j'ai déjà dit en
ma première & seconde Partie des Fourneaux.
Ici j'en découvrirai une toute nouvelle très
commode, laquelle se fait comme s'ensuit.
Construis d'une bonne terre, ou de verre encore
mieux, de fortes retortes, rempli les de sel
& de terre sèche, puis selon l'art distilles-en un
esprit suavement acide, en réitérant toutefois,
afin qu'il soit bien rectifié & préparé pour l'usage.
Que le sel soit fait & disposé pour la distillation,
en cette sorte. Rempli un pot de terre de
sel de cuisine ou de mer, couvre le d'un couvercle
aussi de terre, mets des charbons ardents tout
à l'entour, & les approche peu à peu, tant que le
sel s'enflamme de tous côtés; cela étant fait, ôte
le vaisseau du feu, & le laisse refroidir. Si par
hasard quelque graisse ou autre matière combustible
s'est attachée au vaisseau, elle est emportée
par le feu, dissout le sel en eau commune,
filtre le par un linge pur & compacte, afin
que les fèces demeurent à part, & tout ce qui
est passé par transfusion, laisse le évaporer dans
un pot de terre vitré, si long-temps, qu'il se fasse
une petite peau; par ce moyen il s'exhalera assez
d'eau, & le reste s'achèvera par le procédé
suivant.
@
des Navigants. 27
Forme des boulettes de boue où il n'y ait
point de sable, de la grandeur des oeufs de Pigeon,
fais les sécher & rougir au feu dans un
vaisseau, lors l'esprit gras de terre sera brûlé;
puis imbibe les d'eau forte de sel, afin qu'elles y
demeurent l'espace de quelques heures, & reçoivent
en elles autant de sel qu'elles en pourront
attirer, puis tu les ôteras & les sécheras.
Avec cela on remplit les retortes, on met le feu
dessous par certains degrés, & on le rend si violent,
qu'il n'en sorte plus de fumée; lors tout l'esprit
est sublimé autant qu'il est possible. Le récipient
doit être de verre, & fort capable, dans
lequel il faut verser un peu d'eau, à cause de l'esprit,
afin qu'il la puisse attirer; & quand la distillation
étant finie il aura été reçu dans une
cucurbite lutée, il sera rectifié: lors l'eau ou le
flegme (que tu pourras derechef verser sur l'esprit
dans une autre distillation) passera, & en
suite un pur & doux esprit, clair & transparent;
au fond demeurera un sel amer, qu'il faudra jeter,
& au contraire l'élixir sera conservé pour
l'usage qui sera bien-tôt enseigné. Que si nous
voulons avoir un esprit plus pur, & plus efficace,
on le pourra rectifier en réitérant sur des
cailloux calcinés & réduits en poudre, les fèces
desquels demeurent au fond du vaisseau, & l'esprit
en devient plus net, d'autant que le caillou
a été auparavant de l'eau & du sel, & c'est pour
cela qu'ils ont une si grande affinité ensemble.
On remarque chez les Verriers, que le sable ou
caillou est réduit en flux transparent, s'il s'en
doit faire de bon verre; car le sel dissout le sable,
@
28 La Consolation
les cailloux, & les cristaux dans le feu, &
reçoit avec eux l'essence du verre, voire même
ces espèces se résolvent en verre par le moyen du
sel Alcali, de quoi j'ai amplement discouru
dans la troisième Partie de mes Fourneaux. Lors
que nous distillons derechef sur des cailloux pulvérisés
le susdit esprit de sel rectifié, par l'amour
naturel qu'il porte aux dits cailloux, il en attire
avec soi une partie en haut, & en devient beaucoup
plus excellent dans l'usage universel contre
les maladies, sur tout contre l'hydropisie, le calcul,
& la goutte. Les cailloux qui restent au fond
donnent aussi une eau qui a l'acidité de l'esprit de
sel, n'étant rien qu'une partie du dit esprit coagulée,
& l'on en peut user en toutes occasions
comme de cet esprit sublimé. Que personne ne
s'étonne que je lui attribue plus de vertu lors
qu'il est rectifié avec des cailloux tendres, qu'à
l'esprit commun de sel. Peu de gens savent
quelles vertus sont cachées dans le caillou &
dans le sable. Les Oyes en ont la connaissance
que les Hommes n'ont pas, quoi qu'il leur soit
montré au doigt. Si les Oyes ignoraient que le
sable aide à la digestion, elles ne le ramasseraient
pas; & si les vieilles femmes qui les
nourrissent ne le savaient pas aussi, elles ne
leur en donneraient pas dans leur eau. Tous le
oiseaux, & beaucoup de bêtes à quatre pieds,
s'en servent. Plusieurs personnes usent de cailloux
& de cristaux pulvérisés pour fortifier l'estomac:
Les Poules avalent du sable & du gravier,
pour engendrer la coque de leurs oeufs; &
n'ayant point de sable, elles font des oeufs sans
@
des Navigants. 29
coque. C'est pourquoi je dis hautement que
cet esprit de sel étant tiré sur des cailloux, est
ordinairement meilleur pour les maladies, que
l'esprit commun, sur tout les cristaux ou l'esprit
de sel coagulé dont j'ai fait mention ci-dessus.
En voila assez quant à la préparation de l'esprit
de sel. Nous enseignerons maintenant comment
il s'en faut servir sur mer & sur terre pour
apaiser la soif, & guérir les maladies. Ayant
déjà dit à quoi il est propre hors de la Médecine,
à présent mon dessein est de déclarer le
profit qu'il apporte dans les Navires; ce qui a
donné occasion à ce Traité.
De l'usage de l'esprit de sel dans les Navires
contre la soif & le Scorbut.
P Remièrement, cet esprit est utile au corps,lorsqu'on en jette une petite quantité dans
l'eau que boivent les Matelots & les soldats, lui
donnant une acidité presque pareille à celle du
vin, propre à étancher la soif, & la corrigeant
en sorte, qu'étant bue trop vite, elle ne puisse
pas causer le scorbut, empêche qu'elle ne devienne
sale, noire, qu'elle ne se pourrisse & n'engendre
des vers, comme il arrive dans les longs
voyages; car l'eau qui contient de l'esprit de
sel ne se peut pas corrompre, & empêche que
les autres choses ne se gâtent. Et d'autant que
l'eau devenant acide par le moyen de l'esprit du
sel, étanche mieux la soif, que celle qui n'en a
point, il n'est pas nécessaire d'en faire si grande
provision pour le voyage, comme on faisait; &
@
30 La Consolation
si on en porte beaucoup, il y a de l'apparence
qu'on n'en aura point de faute. L'esprit de sel
empêchant la corruption, il empêche que le
scorbut ne s'engendre, il refait & réjouit l'homme
d'une vigueur merveilleuse, fortifie le ventricule
& toutes les parties du corps, il consume
le flegme & la pituite dans les reins & dans la
vessie, pousse l'urine & le calcul, entretient le
ventre libre, aide à la digestion, ne souffre aucune
langueur provenant de la corruption du
sang, à quoi les navigants sont sujets. Si on en
mêle un peu dans le vin ou dans la bière qui est
dans le vaisseau, elle la conserve en sa bonté &
sincérité, & lui donne la propriété d'étancher
mieux la soif. On peut même s'en servir pour
garder long-temps les viandes de boeuf, de
mouton, ou de veau, pourvu qu'étant mises
dans des pots de pierre, on mette dessus du sel
qui ait été dissout dans cet esprit. Il faut néanmoins
qu'elles n'aient pas beaucoup d'os. Un
peu de cet esprit étant mis dans l'eau à faire
cuire le poisson, le rend plus ferme & plus savoureux,
que s'ils étaient arrosés de vinaigre.
Ainsi on peut ramollir des raisins cuits dans de
l'eau où il y aura de cet esprit; par ce moyen ils
s'enfleront, & acquerront un goût agréable
comme s'ils venaient d'être cueillis.
Pour dire en peu de paroles ce qui est de la
vérité, cet esprit peut être appliqué à tous usages
pour toutes sortes de vivres, soit pour le
boire ou pour le manger dans les Navires. Mais
outre cela si durant les grandes chaleurs on en
met seulement une goutte sur la langue avec un
@
des Navigants. 31
peu de sucre, il rafraîchie la bouche, & apaise
la soif, tellement qu'on n'a pas besoin d'avoir
si souvent recours à l'eau ou à la bière, dont le
corps est plus endommagé qu'il n'est fortifié.
Que si l'eau vient à manquer dans la longueur
du voyage, il y faut un peu plus verser de l'esprit
de sel, pour lui donner une agréable acidité; car
de cette sorte elle étanchera mieux la soif en
petite quantité, qu'elle ne ferait en une plus
grande. Et même si le Vaisseau venait à périr
en celle façon qu'il fallut avoir recours aux Esquifs
pour se sauver, pourvu qu'on eut un peu
d'esprit de sel liquidé ou coagulé, il pourrait
conserver la vie & la santé aux navigants, jusqu'à
ce que Dieu donnât les moyens de prendre
terre; & empêcherait qu'on ne fut pas contraint
de boire de sa propre urine, ou de l'eau
marine, qui sont nuisibles. Voila les vertus de
l'esprit du sel dans la navigation, & la brièveté
est cause que je ne les déclare pas toutes. Au
reste j'ai songé à trouver un moyen de rendre
l'eau même de la mer douce & potable par la
précipitation, tellement qu'alors on ne pourrait
jamais avoir faute d'eau dans les Navires. Et
du moins j'ai réussi, en ce que j'ai précipité
une bonne partie du sel de l'eau, qui est devenue
beaucoup plus douce, mais je n'en ai jamais
pu l'ôter entièrement, & il y reste toujours
quelque salure. Toutefois en cas de nécessité
on se pourrait servir de cette eau dans les Navires
pour cuire des poix & des fèves, ou pour la
faire écumer sur du blé concentré, car alors elle
recevrait plus de sel par la fermentation, & on
@
32 La Consolation
en pourrait user sans changer dans la nécessité,
vu que la liqueur du blé est douce, & qu'elle ne
serre point le ventre, voire elle profiterait autant,
que pourrait nuire l'eau marine étant en
quelque façon édulcorée par la précipitation.
Je pense à découvrir quelque chose de plus fin
avec la grâce de Dieu, & je crois que je réussirai,
si cela arrive, je le communiquerai volontiers:
maintenant je montrera, comment
de l'eau salée de la mer, on en peut faire de l'eau
douce & bonne à boire. Il y a une sorte de minéral
qu'on appelle glace de Marie. Ce n'est pas
le verre Moscovite, comme quelques-uns s'imaginent.
Lors qu'elle est rougie au feu, &
jetée dans l'eau de la mer, elle est soudain réduite
en une tendre & très-blanche poudre.
Cela étant fait, il faut remuer promptement le
vaisseau rempli d'eau marine, dans lequel la
glace de Marie a été éteinte; lors la poudre
attire à soi une partie du sel, & descend au fond
du vaisseau, & l'eau demeure claire: que si vous
réitérez ce travail deux ou trois fois, l'eau en
devient à la vérité plus douce, mais non pas
tout à fait potable. Le sel de Saturne aussi fait
descendre beaucoup de sel de l'eau marine, mais
il ne la rend bas bonne à boire. Le meilleur
moyen que je sache, c'est celui-là, mais il
coûte beaucoup; lors pourtant que nous sommes
réduits à la nécessité, nous ne devons rien
épargner pour éviter la mort. C'est pourquoi
par précaution il serait à propos d'apporter dans
les Navires un peu de cette précipitation en cas
de nécessité & besoin. Si on n'en a pas de besoin,
soin.
@
des Navigants. 33
on le peut reporter chez soi, vu qu'elle ne
se gâte point, & aussi bonne après cent ans que
le premier jour qu'on l'a préparée. Or il n'est pas
nécessaire de divulguer ce secret; si quelqu'un en
a envie, qu'il vienne chez moi, & il aura contentement.
Pour ceux qui sont versés dans la
Chimie, je leur veux dire, que cette précipitation
du sel qui est dans l'eau doit être faite par
le moyen d'un sable particulier, lequel fait aller
en bas non seulement le sel, mais tout le flegme
& toutes les impuretés, de manière que l'eau
la plus sale & marécageuse devient aussi claire
que de l'eau de fontaine, d'autant que la mauvaise
odeur & le mauvais goût sont précipités
tout ensemble. Le même se peut faire de tous
les autres breuvages, comme vin & bière, la précipitation
envoyant au fond toutes les ordures,
la couleur & la mauvaise odeur. Et non seulement
les breuvages rouges par artifice, mais les
cristaux qui le font naturellement, deviennent
clairs & transparents. Ce qui peut apporter
beaucoup d'utilité aux vendeurs de vin. Il est
vrai que les eaux marines deviennent plus douces
ordinairement, lors qu'elles sont portées
fort loin par le sable commun, lequel boit le
sel des dites eaux. Car comme ces deux choses
sont engendrées de l'eau, elles ont grande affinité,
& même elles sont pareillement réduites en
verre par le moyen du feu. C'est pourquoi il n'y
a point d'homme expérimenté que l'édulcoration
de l'eau marine par le moyen de l'eau préparée,
est fondée en raison & convenable à la
nature. Cette invention mérite le nom d'un art
très excellent, puis qu'elle nous peut sauver la
C
@
34 La Consolation
vie, en convertissant l'eau salée en eau douce en
quantité: il est pourtant mieux à propos de n'en
venir pas à l'extrémité, mais de faire provision
d'esprit de sel dans le temps. Car par ce moyen
un peu d'eau sera beaucoup plus efficace que
quantité d'eau commune. C'est ce qu'à présent
j'ai voulu déclarer au public; & si je connais
que cela lui soit agréable, j'instruirai quelque
honnête homme versé dans la Chimie de ce
qu'il faut faire pour le susdit remède contre les
maladies qui arrivent sur mer, & pour l'esprit de
sel contre la soif, pour la concentration du froment
contre la faim, & pour les sables propres
à la précipitation; il préparera toutes choses &
les distribuera à juste prix.
Les autres Alexipharmaques comme mon
électuaire minéral, l'esprit & le cristal de sel,
peuvent aussi être employés non seulement sur
mer contre la fièvre, le Scorbut, & autres maladies,
mais encore sur terre, en quelque lieu
que ce soit. Quoi que j'aie ci-devant parlé de
divers excellents remèdes, & sur tout de la panacée
dans la 2. partie de la Pharmacop. Spag.
je préfère mon électuaire minéral à celui-ci,
vu la commodité qu'il y a de s'en servir, en prenant
de la boëte avec un couteau autant qu'il en
faut, sans avoir besoin d'aucun véhicule, comme
vin, bière, & autres qui sont nécessaires pour
l'usage de la panacée. On n'a pas même besoin
de peser la dose, mais on la discerne à vue d'oeil
selon l'âge & la force du malade. Celui qui est
dans la vigueur de l'âge en doit prendre à jeun
la grosseur d'un poix, & demeurer quelques
@
des Navigants. 35
heures sans manger, & ne se pas exposer au
grand froid ni au grand chaud. On en peut user
chaque semaine par 3. ou 4. fois, selon la nécessité.
Que si un grain n'opère pas, il en faut
donner deux montant jusques à 3. ou 4. une petite
dose donne beaucoup de force, une plus
grande cause les selles & quelquefois le vomissement
selon les humeurs qu'elle rencontre. Ce
remède ayant bien cherché dans le ventre, il en
fait une bonne évacuation; s'il trouve des humeurs
salées, il les purifie par les sueurs par les
crachats & par les urines. En un mot il purifie
parfaitement bien le sang, outre toutes les obstructions
des principales parties internes, comme
du foie, de la rate & du poumon, empêche
de croître toutes sorte d'apostème, tant dedans
que dehors, consume les fluxions & cathares
qui tombent sur les yeux, sur les dents, & sur
les oreilles, chasse entièrement la vérole sans
fomentation, pourvu qu'on le prenne par le
dedans, comme aussi la lèpre, la goutte, l'hydropisie,
l'épilepsie, des jeunes & vieilles gens,
pousse hors le calcul des reins & de la vessie,
extermine toute sorte de fièvre, guérit parfaitement
toutes plaies & ulcères tant externes,
qu'internes, étant pris au dedans avec une diète
convenable. Enfin je le répète que cette médecine
est propre à toutes les maladies curables, &
qui ne sont pas trop invétérées. Que si le mal a
jeté de si profondes racines par le temps, qu'il
ne puisse pas être chassé, alors ce remède soulage
au moins & rend les douleurs plus légères
& plus supportables, empêche qu'elles ne
C ij
@
36 La Consolation
s'augmentent davantage, & au contraire il les
diminue. Il guérit toute galle & dartre provenant
de la corruption du sang, sans aucun onguent
ou liniment externe, n'ayant qu'à le prendre
au dedans. Si je voulais parcourir toutes les
merveilles de ce remède, ce livre deviendrait
trop grand; mais ce qui est en lui de plus excellent,
c'est qu'il opère sans qu'on s'en aperçoive,
qu'il chasse toutes les malignités, & guérit
heureusement ceux qui pour avoir été mal
traités de la vérole onc souffert quelque contraction
de nerfs. Celui qui en usera par précaution
toutes les semaines ou tous les quinze
jours, ne sera point sujet à la douleur des dents,
au tintement d'oreilles, ni aux fluxions d'humeurs
acres sur les yeux. Il guérit même les cathares,
fistules, cancers invétérés & qui sont
presque incurables, & combat généralement
tout ce qui nuit à la santé du corps humain. A
raison de quoi tous, tant pauvres que riches, ceux
la qui entreprennent un long voyage sur mer, &
qui n'ont point de Médecins, devraient en faire
provision pour en user au besoin. Quiconque en
aura seulement demie once, il aura un antidote
& un préservatif contre beaucoup de maladies
pour plus d'un an. Un Vaisseau allant aux Indes
qui en portera demie livre pourra sauver la vie
à beaucoup de gens. J'ai fait mon devoir, je serai
bien aise que ma bonne volonté soit reconnue;
si elle ne l'est pas, j'aurai du moins satisfaction
d'avoir déchargé ma conscience.
A présent il faut décrire les vertus de l'esprit
de sel hors la navigation. Car ce qui est profitable
@
des Navigants. 37
aux navigants, n'est pas nuisible à ceux
qui habitent sur la terre. Or on en peut user en
tous lieux avec vin, bière, ou autre boisson ordinaire,
mais sur tout dans ces régions humides,
ou le Scorbut est la maladie qui court, en sorte
qu'il n'y a guères de famille qui en soit exempte.
Il s'en fait une petite bière très claire qui ouvre
les conduits de l'urine, empêche de croître le
calcul des reins & de la vessie, donne même un
goût très agréable au vin, en ôte le tartre superflu,
& précipite sa substance au fond; de sorte
que les vins d'Espagne & de France acquièrent
une netteté pareille à celle des Vins de Rhin. Empêche
les vins de se pousser & de se moisir, &
les garantit de quantité d'accidents. Les vins de
France tels qu'on les vend en certains lieux,
n'ont ni l'odeur ni la saveur du vin, comme
l'ont les vins du Rhin; or l'esprit de sel est capable
de les leur communiquer, de sorte qu'ils peuvent
être appelés vins C. O. S. à cause de la
couleur, odeur & saveur agréables. Le vin même
qui aura été amélioré par ce moyen, se gardera
plusieurs années, quoi qu'autrement à
peine se puisse-il garder deux années. On peut
aussi par l'esprit de sel ôter au miel une saveur
naturelle qui n'est pas fort agréable, & précipiter
son impureté, tellement qu'il s'en fera une
boisson excellente & qui ne cède à nulle autre
pour la santé. Sans mentir voila une merveilleuse
invention, & qui doit bien être pratiquée
en ces lieux-ci, où il n'y croit point de vin. Car
le miel étant bien épuré, & dépouillé de son
goût désagréable, est un baume confortatif. Sur
C iij
@
38 La Consolation
quoi ce vieux soldat eut raison de répondre à
Alexandre qui lui demandait comment il était
parvenu à une grande vieillesse: au dedans le
miel, au dehors l'huile. Plusieurs savent assez que
le miel possède une grande vertu, mais qu'on a
de l'aversion pour son mauvais goût, lequel est
emporté par l'esprit de sel, de sorte qu'étant
ainsi préparé en breuvage, il est aussi bon que le
meilleur vin. Avec cet avantage que le père de
famille s'en peut servir en toutes les saisons de
l'année, & conserver ce nectar plusieurs années
comme si c'était du vin de Rhin, sans qu'il
en coûte beaucoup, ce qui est un grand soulagement
à ceux qui n'ont pas de quoi acheter des
vins. Et le plus admirable c'est que chacun lui
peut faire prendre le goût qui lui plaît, le principal
de l'art consistant à faire perdre au miel
son mauvais goût par l'esprit de sel, puis en
composer du vin ou de la bière, qui conservera
sa bonté & sa clarté dix ou douze années; en
mettant au lieu d'eau commune de l'eau de houblon,
pour la dissoudre avec le miel purgé de
ses fèces, & selon la diversité du goût on y peut
mêler d'autres herbes, comme on a coutume
de faire dans le vin & dans la bière. Mais sur
tout il faut prendre garde de n'y mêler point
de sel s'il n'est rectifié, d'autant qu'il rendrait le
goût désagréable, & gâterait la boisson: ce
que je n'ai pas du taire pour l'instruction.
L'esprit de sel doit être préparé & rectifié par
la façon susdite, ou par d'autres qui se trouvent
dans mes écrits. Car de la façon qu'on le prépare
aujourd'hui & qu'il se vend dans les boutiques,
il ne serait de nulle valeur pour corriger
@
des Navigants. 39
les vins, étant fort désagréable au goût, & rendant
plutôt le vin obscur, rouge a désagréable,
que clair & agréable. Il est à noter qu'il n'est pas
nécessaire de verser de l'esprit; de sel dans les
vaisseaux qui contiennent le vin ou la bière,
mais qu'il suffit de le garder dans un petit verre,
en verser quelques gouttes quand on en veut
boire. Tellement que chacun peut faire une boisson
à sa fantaisie, & même en verser dans de l'eau
de fontaine pour tremper les vins durant les ardeurs
de la Canicule: car si on verse quelques
gouttes de cet esprit dans une cruche d'eau, elle
en recevra une acidité très agréable, non beaucoup
différente des eaux acides naturelles, servant
d'un doux rafraîchissement au foie & au
sang enflammé par les chaleurs de la saison, il
apaisera même la soif, sans qu'il soit besoin
de charger l'estomac de trop de vin ou de bière.
L'esprit de sel rectifié est salutaire, d'autant qu'il
est d'un nature chaude & tempérée, il consume
les crudités de l'estomac engendrée par l'intempérance
du boire & du manger, pousse hors les
urines, purge les reins, la vessie, les uretères de
toute pituite & humeur grossière, extermine le
tartre qui a fait adhésion, chasse l'hydropisie
par les selles, & par les urines, ouvre les obstructions
du foie, de la rate & du poumon, fortifie
l'estomac, & engendre un sang bon & vigoureux.
Si on mêle un peu de pur acier dans cet
esprit de sel, il acquiert une acidité pareille à
celle des eaux de Spa qui croissent auprès du Liège;
& si on en prend un peu, elle rend le ventre libre
& en évacue les excréments, dont l'homme
C iiij
@
40 La Consolation
conçoit de la vigueur, comme s'il avait bu
des dites eaux de Spa. Or d'autant qu'il y danger
à porter avec soi cet esprit de sel, si par hasard
& par négligence le verre où il serait contenu,
venait à se rompre, étant pénétrant, avant
que d'être mêlé avec le breuvage, il gâterait
la poche ou les vêtements sur lesquels il se répandrait.
C'est pourquoi j'ai trouvé à propos de
le coaguler en forme de sel, afin qu'il se puisse
porter dans du papier, ou autre pareil réceptacle,
& qu'on ne craigne point la fragilité du
verre. Estant ainsi coagulé il ne sera pas seulement
utile à ceux qui vont à cheval ou en carrosse,
mais encore à ceux qui vont à pied & qui
font de longs voyages mêmes dans les guerres,
& qui sont contraints de boire des eaux marécageuses,
sales & puantes, dont ils contractent
la dysenterie, & autres maladies qui le font mourir
comme mouches. Il arrive souvent qu'un
voyageur durant les chaleurs de l'été, boit de la
première eau qu'il rencontre, ce qui lui gâte
le foie sans apaiser la soif. Et s'il mettait seulement
dans sa coupe la grosseur d'un poix de ce
ce sel, il serait plus désaltéré d'en boire une fois,
que s'il buvait quantité d'autre liqueur. Mais
quoi que cet esprit ou ce sel soit très utile à toute
sorte de personnes, il l'est toutefois davantage
aux navigants & aux gens de guerre qui périssent
bien souvent plutôt par le manque d'eau,
que par le glaive. Le Général d'armée, ou le
maître du Vaisseau, qui sont si fort incommodés
par la maladie de leurs sens, & qui sont obligés
à tant de dépense pour leur conservation, ne feraient-ils
@
des Navigants. 41
pas beaucoup mieux de prévenir ces
mouvements à peu de frais? Un Général d'armée
conduira quelquefois dix, vingt, trente
mille hommes, lesquels par l'intempérance du
boire & du manger, viennent à tomber dans de
graves maladies; & si la fièvre ou la peste se
met dans ses troupes, faute de cet électuaire, de
cet esprit de sel mêlé avec du sucre, elles périront
misérablement. Mais l'avarice possède si
fort la plupart des hommes, qu'ils aiment
mieux mourir, que de faire provision de quelque
excellent remède pour les soulager. Ils s'adonnent
à l'orgueil & aux autres vices, & n'aiment
rien que leur propre intérêt.
Les Médecins tant anciens que modernes ont
toujours attribué à l'esprit de sel de grandes
vertus, tant pour le dehors que pour le dedans.
Si le sel commun est si excellent, qu'il conserve
les corps vivants & les morts des hommes & des
bêtes; que ne fera pas son esprit, lequel est un
sel épuré & corrigé par le feu? Il gardera mieux
tous les animaux de pourriture, que le sel commun,
& n'excite pas la soif comme le sel cru,
mais au contraire il la chasse; comme j'ai plus
exactement déclaré en la seconde & troisième
Partie de mes Fourneaux. Et afin que l'ami Lecteur
voie que je ne suis pas le seul qui célèbre
les louanges de l'esprit de sel, je mettrai ici celles
que lui a données le très-savant Médecin
Conrad Kunrats dans sa Moelle distillatoire imprimée
à Hambourg en 1636, en ces termes.
@
42 La Consolation
Les principales & très efficaces vertus qu'on attribue à l'esprit de sel, qu'on appelle communément huile de sel.
L' Esprit ou huile de sel n'a pas tant d'acrimonie
que le sel commun, ni tant d'acidité
que l'esprit de vitriol; mais son goût est presque
semblable au suc des pommes sauvages, approchant
toutefois de la douceur. Sa vertu est de
discuter, dissoudre, consumer, dessécher il n'échauffe
point excessivement, mais il est de nature
tempérée, mitigeant & fortifiant tout ensemble
la chaleur naturelle, laquelle il augmente,
& chasse tout ce qui est contraire à la
nature; il conserve l'état des humeurs saines,
étant très-utile aux flegmatiques principalement,
auxquels il consume l'humidité visqueuse,
empêche les fluxions du cerveau, & toutes les
maladies qui proviennent de la pituite; voire
ceux qui en useront comme il faut, ils trouveront
qu'ils ont recouvré de nouvelles forces.
L'expérience a fait connaître qu'étant administré
aux épileptiques dans de bonne eau de
vie, il les a promptement soulagés.
Contre l'apoplexie & la paralysie, perte de
parole, tremblement, palpitation & défaillance
de coeur, contre la peste & infection de l'air, en
mettant demie once du susdit esprit ou huile de
sel, avec deux onces de suc de violettes, & autant
d'électuaire de genièvre, & les donnant au
malade le matin à jeun, après les avoir bien remués
@
des Navigants. 43
dans une boîte de pierre.
Il facilite l'accouchement aux femmes grosses,
& profite beaucoup à celles qui se sont délivrées
sans aucun danger.
Si quelqu'un désire conserver sa chaleur naturelle,
qu'il use souvent de cet alexipharmaque.
Si quelqu'un se trouve chargé de superfluité
d'humeurs, & qu'il en veuille être soulagé, il
doit tous les jours prendre de cet esprit dans du
Vin, ou autres véhicules.
Il est propre pour la poitrine remplie d'humeurs
froides, & chasse la toux & l'asthme causé
par ces fluxions.
Il dissout, consume, & dissipe l'amas qui s'est
fait dans le ventricule; & quoi qu'il ne donne
pas de soi beaucoup de nourriture, il donne
pourtant bon appétit, & aide à la digestion.
Il est propre aux obstructions & duretés du
foie & de la rate, quoi qu'invétérées; guérit
les autres maux qui en proviennent, tels que
sont l'ictère, l'hydropisie, la mélancolie, l'hypocondrie,
les douleurs de côtés & des entrailles,
& tout ce qui vient des vents & flatuosités.
Sur tout il dissipe l'hydropisie, & les tumeurs
aqueuses qui arrivent au membre génital
& aux cuisses des hydropiques & phtisiques.
Il leur ôte la soif, qui est un grand tourment
dans ces maladies; de sorte qu'ils sont tout à
fait désaltérés, & peuvent passer quelques jours
sans boire: Et pour cet effet il faut prendre tous
les jours de cet esprit dans de l'absinthe ou dans
d'excellent vin, & si on veut y mêler un peu
de sel d'absinthe, il est profitable par le dehors,
@
44 La Consolation
en frottant les parties malades; & chasse même
les fièvres pourries.
Il dissipe les douleurs de la colique engendrées
soit par les vents, soit par la viscosité des humeurs,
soit par la véhémence du froid; il extermine
les vers, ouvre les conduits des viscères
internes, & ramollit le ventre, étant seulement
pris par la bouche, ou appliqué par dehors. On
s'en sert dans les clystères pour la *lienterie, dysenterie,
& hémorragie; il est bon pour les maladies
néphrétiques, & pour chasser la pierre de
la vessie. On en donne quelques gouttes chaque
jour dans de bon vin à ceux qui sont travaillés
des hernies & *enteroceles. On en fait des liniments
avec ligature pour appliquer sur le *bubonocele,
& le malade est guéri en peu de
jours.
Il extermine tous les vers du corps, & en ôte
la racine & la semence.
C'est un préservatif très-efficace contre la
peste, & un souverain remède à ceux qui en sont
infectés; comme aussi à ceux qui ont mangé
des champignons vénéneux, ou de l'opium; à ceux
qui ont été mordus des serpents, vipères, & semblables
insectes, tant en l'usage interne qu'externe,
d'autant qu'il consume les humidités vénéneuses.
On l'applique *topiquement sur les
morsures des frelons.
Les femmes replètes, & qui ont des immondices
d'humeur superflue dans la matrice, en
usent utilement, d'autant que par son moyen
toute la redondance des flegmes est purifiée,
consumée, & desséchée; tellement que la semence
@
des Navigants. 45
peut mieux être reçue dans la matrice,
& causer la fécondité.
On en fait d'excellents collyres pour les excroissances
des yeux, les suffusions, pustules, taches,
éblouissements, & obscurités.
Si quelqu'un a les yeux livides par la contusion,
il n'a qu'à mettre dessus un linge trempé
dans cet esprit ou huile de sel, ou bien qu'il dissolve
dans cette huile un peu de myrrhe avec un
peu de miel. Cet esprit rend le cuir du visage
plus beau & plus poli, & pour cet effet on en
peut user avec du vin ou de l'eau propre à cela.
Le sifflement, tintement, a douleur d'oreilles,
& même lors qu'elles sont ulcérées, & qu'elles
jettent du pus, sont guéris par ce remède. On le
fait tomber goutte à goutte, étant mené avec
du vinaigre.
Il est souverain contre les ulcères qui naissent
dans la bouche des enfants qui sont à la mamelle,
contre la tumeur des glandes du col, les
impuretés de la langue, la douleur des dents,
étant mêlé avec du miel écumé; contre les
maux qui arrivent aux mamelles des femmes;
contre la galle, le prurit, les dartres, tant dans
l'usage externe qu'interne.
Estant extérieurement appliqué, il réduit à
maturité & suppuration les ulcères vénériens, &
autres. Il guérit celui qu'on appelle herpès, qui
pénètre jusques aux os; comme aussi les apostèmes
vénéneux, appelés *cacoethes, les maux corrosifs
des parties génitales, les *flueurs & ulcères,
en le mêlant avec du vin blanc & de la farine
d'orge, dont se fait un emplâtre à mettre dessus.
@
46 La Consolation
Estant mêlé avec du suc de rue, & appliqué sur
les chancres, il fait vue merveilleuse opération;
comme aussi en fomentations & épithèmes sur
les membres foulés & contractés.
Pour ôter les verrues, on le mêle avec du
suc de *calthe; pour ôter aussi les cors des pieds,
les ayant coupés après le bain, & frottés du susdit
esprit. Il montre une merveilleuse vertu dans
l'érysipèle, rose, ou feu sacré, étant mis dessus
avec du vinaigre de sureau.
Il guérit les fentes des mains & des pieds qui
ont été causées par la véhémence du froid. Il
est très-propre à redonner la force & la vigueur
aux membres qui ont souffert la lassitude, si on
les en frotte bien devant le feu.
Tous cathares & fluxions froides qui tombent
dans les artères & dans les jointures, & causent
les gouttes sciatique, podagre, *chiragre , &c.
sont condamnés par cet esprit, étant pris intérieurement
dans de convenables véhicules, &
appliqué extérieurement sur l'endroit malade.
Par ce moyen les douleurs sont adoucies, & les
cals ou duretés discutées, principalement si
on le mêle avec huile de vitriol, huile de térébenthine;
de cire, de camomille, de (sic) en
frottant les parties malades. Et lors qu'il s'est
fait contraction de membres par la fluxion, il
faut user de fomentations convenables avec cet
huile de sel, & autres susdites, &c.
Il arrive quelquefois de la pourriture aux
plaies extérieures, & des excroissances de chair
très-douloureuses, lesquelles sont promptement
dissipées par les onctions de cette huile.
@
des Navigants. 47
Outre cela il faut savoir qu'outre les vertus
que cet esprit a dans la Médecine, il en a de
merveilleuses dans la Chimie; car il dissout
l'or & les pierres précieuses, les coraux, &c.
tellement qu'en suite étant rendus potables, ils
peuvent servir d'un excellent remède. Je ne dirai
pas ici les procédés; mais celui qui les aura
appris dans mon ouvrage distillatoire, il découvrira
de merveilleux secrets, &c.
Les vertus le l'esprit ou huile de sel, dans lequel
l'or a été dissout & rendu potable.
L Es Philosophes & les Médecins attribuentbeaucoup d'excellentes opérations à l'esprit
de sel, dans lequel l'or a été dissout ou rendu
potable, étant un très-souverain remède à
toutes infirmités, même aux défaillances qui
arrivent aux mourants, pour leur donner encore
un peu de vigueur, pourvu qu'on en donne
seulement deux ou trois gouttes dans de bonne
eau de vie. Que si on en donne chaque semaine
trois gouttes dans de l'eau de vie, ou dans de très-
bon vin, il renouvelle l'homme & le rajeunit,
change les cheveux blancs avec les blonds, produit
un cuir nouveau, & le conserve dans une
parfaite santé jusqu'à l'heure que Dieu lui a
prescrite.
Voila mot à mot ce qu'a dit ce fameux Médecin
Chimique dans son Livre intitulé Moelle
distillatoire, &c.
Or chacun peut aisément conjecturer que cet
homme, quoi que fort expérimenté, ne savait
@
48 La Consolation
pas pourtant toutes choses, & qu'il n'a écrit
que celles donc il avait la connaissance. Il est
assuré qu'il se peut encore exécuter davantage
par cet esprit de sel, qu'il n'a dit. Quant à l'or
potable qui se fait avec ledit esprit, il n'y a rien
de plus vrai; car je puis dire sans vanité qu'ayant
long-temps manié le charbon, j'ai connu par
expérience les admirables opérations de cet or
potable fait avec l'esprit de sel; c'est pourquoi
j'en parlerai amplement, afin qu'une si excellente
Médecine soit manifestée à l'utilité du
genre humain. La liqueur d'or dont il est ici
fait mention, est composée du plus fin & du plus
pur

, & de l'esprit de sel le mieux purifié &
concentré; car le

étant premièrement fondu
par l'antimoine, & purgé de ses fèces, puis étant
dissout en eau royale, & précipité avec

par
le moyen de l'édulcoration il est réduit en une
chaux subtile, laquelle étant bien rougie au
feu est dissoute avec une huile de sel forte, &
bien préparée. Cette chaux étant dissoute, si
on lui ôte une partie de l'esprit de sel, il reste au
fond une liqueur d'or extrêmement jaune, dont
il ne faut pas user en cet état, d'autant que
l'huile de sel contient en soi une trop grande
acrimonie. Il faut donc la mêler avec une cuillère
dans de la bière, du vin, ou du bouillon
chaud, afin que l'esprit corrosif de sel soit ainsi
comme émoussé, & qu'il ne *fastidie point au
malade par sa trop grande acidité. Que si nous
voulons que cette huile soit plus agréable au
goût, on le pourra donner en façon de vin, bière,
& même de potage, avec du sucre fondu, ou du
sirop
@
des Navigants. 49
sirop de roses. Car il n'importe pas du véhicule.
Un homme âgé n'en doit prendre plus de
deux ou trois gouttes; que s'il sent qu'elles n'opèrent
pas assez, il pourra augmenter la dose,
tant qu'il connaisse son opération aux signes
suivants. Premièrement on sent quelque nausée
du ventricule, lors que cette huile d'or y a rencontré
quelque mauvaise pituite, & la chasse
par les selles. Secondement les excréments sont
noirs comme charbon; & le malade va deux ou
trois fois à la selle sans contrainte ou nécessité
comme il est accoutumé dans les purgations,
quand l'urine est trouble, d'autant que la médecine
dissout le tartre dans les reins & dans la
vessie, & l'ôte peu à peu. Il faut bien remarquer,
que par la noirceur des excréments on voie aisément
que l'or peut être radicalement dissout
& changé dans le ventricule de l'homme, ce
que quelques uns jugent impossible. L'estomac
humain a plus de force pour la destruction des
choses que le feu le plus violent; comme il se
voit en cette rencontre, voire même tout ce
qui se mange & qui se boit se change en vingt-
quatre heures. Si l'homme peut faire cela, pour
quoi l'art ne le fera-il pas? Et c'est de là que
l'on prouve que les couleurs de l'or ne se paraissent
bien que lors qu'il est dissout & détruit
radicalement: car la noirceur tient comme le
premier rang entre les couleurs, & contient
en soi toutes les autres cachées & concentrées.
Remarquez bien que ces excréments noirs ne devraient
pas être jetés, & que l'or étant dissout
radicalement, en devrait être séparé derechef,
D
@
50 La Consolation
avec quoi peut-être ferait-on des effets merveilleux.
J'ai autrefois donné cette huile d'or à
un enfant durant huit ou dix jours, pour chasser
de son corps le Mercure qu'on lui avait donné
mal à propos contre les vers: j'avais recommandé
qu'on me gardât les excréments pour en faire
quelque épreuve; mais comme ils avaient demeuré
long temps, & qu'il s'en était engendré
des vers, je ne pouvais m'en servir à nul usage;
je les fis mettre aux racines d'une nouvelle vigne,
laquelle n'ayant que deux ans, & n'étant pas
encore capable de produire des raisins, en produisit
un petit qui avait de grands pépins, &
des taches dorées en guise d'étoiles, ce que l'on
voyait avec beaucoup d'admiration. Cet exemple
mérite une grande recherche. Pour moi je
suis de cette opinion, que l'urine de ceux qui
usent continuellement de la susdite liqueur d'or,
doit être aussi dorée, quoi que cela ne se remarque
pas dans la couleur. Il est hors de doute
que les hommes attirant une secrète vertu de
l'or dans l'usage de cette médecine, l'or qui se
trouve dans leurs excréments doit être meilleur
que l'or commun. La Providence divine a bien
ordonné toutes choses. Lors que l'aliment est
corrompu dans l'estomac de l'animal, la nature
en retient un peu pour la nourriture, le reste s'en
va par le bas, mais il n'est pas si méprisable qu'il
n'ait quelque propriété. Car si ces excréments
étant mêlés avec de la terre, & arrosés de la
pluie, sont exposés à l'air, ils produiront d'eux
même sans aucune autre semence quantité de
petites herbes. Que si vous y mêlés quelque semence,
@
des Navigants. 51
il en vient des fruits de la même qualité;
& comme la multiplication des herbes peut
provenir de cette source, peut être en pourrait
aussi provenir celle des métaux. Il faut donc que
la putréfaction précède la multiplication; ce que
Nôtre Sauveur même a dit à ses Disciples en
ces termes. (Si le grain de froment ne tombe pas
en terre, & ne meurt pas, il demeure seul; que
s'il vient à mourir, il rapporte beaucoup de
fruit.) Or comme dans l'arbre métallique
représente la nature d'une semence jaune & ronde:

les fleurs blanches d'un lis:

la forme des
feuilles vertes:

celle d'une souche noire &
dure: (4) une écorce grise ressemblant presque
à cette souche:

un suc clair & comme argenté
qui pousse entre l'écorce & la tige, & fournit de
nourriture:

enfin une racine noire; & que
toutefois aucun de ces membres représentés
dans l'arbre ne se puisse multiplier, quoi qu'il
se pourrisse ou qu'on le mette dans la terre,
l'augmentation ne provenant que de la semence;
cela étant il ne serait point trop hors de raison
de savoir séparer l'or pourri par les excréments,
pour le multiplier par le moyen de l'art.
Il est vrai que je n'en ai jamais fait l'essai. Le
fera qui voudra. Les Philosophes publient qu'il
faut chercher la matière de la pierre dans le fumier
& dans les ordures, qu'elle est sale & méprisée
des hommes &c. Et ce proverbe se peut
interpréter du salpêtre. J'ai voulu ajouter ce
petit avis, afin de donner occasion à quelqu'un
d'examiner ces choses avec plus de soin.
Au reste il est certain que l'or étant anatomisé
D ij
@
52 La Consolation
par l'esprit de sel, & étendu avec d'autres liqueurs,
telles que sont l'eau, le vin, la bière, &
autres semblables & pris par la bouche, se dissout
radicalement & se change dans l'estomac. Car il
m'a été impossible de réduire l'or corporel qui
était dans les excréments, en son ancienne &
première substance. Ce qui donne grand sujet de
considérer les effets de la nature. Et je pense que
celui là ne perdrait pas son temps, qui tâcherait
à faire des progrès en cette occasion. C'est
un axiome des Philosophes, que l'art commence,
où la nature finit, & laisse l'ouvrage imparfait:
mais ils ne disent pas comment il faut procéder.
La nature a dés le commencement élevé
l'être minéral ou la première matière des métaux,
autant qu'il a été possible, c'est à dire dans
la perfection, elle l'a mise sur le trône; l'Art a
détruit le très-parfait corps du Soleil par le
moyen des corrosifs, & l'a fait dissoudre dans le
corps humain. Que si on savait le moyen d'aller
plus outre, cette essence de l'or qui a été
dissout pourrait aisément être perfectionnée &
multipliée. Mais je ne prétends pas que mes paroles
passent pour celles de l'Oracle de Delphes
ou pour les feuilles de la Sibylle. Chacun en
prendra autant qu'il croira lui être nécessaire.
Quant à l'usage du remède il doit être continue,
tant que le corps soit entièrement nettoyé
des humeurs qui causaient la maladie, sans
y mêler aucune autre sorte de médecine, de
peur d'empêcher l'opération de celle-ci, qui
est excellente. Toutefois on peut auparavant
donner une fois ou deux ma panacée dont
@
des Navigants. 53
j'ai traité en la 2. partie de ma Pharmacop. Spagyr.
car lors on en verra des effets miraculeux.
Premièrement il fait tous ceux qu'on attribue à
l'esprit de sel, l'huile avec laquelle l'or a été dissout
étant au double plus forte que l'esprit, vu
qu'étant dûment préparée elle dissout l'or, ce
que l'esprit ne fait pas. C'est la raison pour laquelle
cette huile d'or, ou or potable, est beaucoup
plus utile en toutes les maladies, auxquelleson se sert de l'esprit de sel. Cette huile répand
mieux ses vertus, que l'esprit, d'autant que
c'est en elle que l'or a été anatomisé, & comme
il est de propriété chaude & sèche, il s'accorde
bien avec l'huile de sel, laquelle est aussi chaude
& sèche pareillement. Tellement qu'elle résiste
puissamment à toute sorte de corruption qui
peur arriver au corps humain. Nulle fièvre,
peste, lèpre, obstruction de foie & de rate, n'y
peut prendre racine; le sang est purifié de toute
humidité salée, il ne se peut faire aucun amas
du poumon, ni d'autres parties internes. Ce
remède dissipe le calcul de la vessie & des reins,
& généralement toutes les fluxions tartreuses &
goutteuses, elle fortifie le cerveau, l'estomac,
le coeur & les nerfs. Elle échauffe & pénètre tout
le corps d'une façon singulière, chasse l'hydropisie,
ôte tout le venin des flegmes qui s'attachent
à l'estomac, & les chasse par les selles, sur
tout les vapeurs du Mercure qui ont resté de la
cure imparfaite de la vérole, & qui ont causé
contraction de membres, ou paralysie, ou qui
peuvent la causer. Elle remet entièrement tout
ce qui a débilité, en la prenant par le dedans. Il
D iij
@
54 La Consolation
coûterait trop d'en user par le dehors, & en ce
cas on y peut ajouter de l'esprit de sel pour en
oindre les jointures & apaiser les douleurs.
Cet or étant pris par le dedans fortifie parfaitement
tous les membres, leur donne de la vigueur
& semble leur redonner la moelle, empêche
les accidents qui sont causés par la pituite, par
la peste, par les ulcérations du foie & du poumon,
par la pourriture du sang, par le Scorbut,
l'hydropisie, galle, & autres maladies extérieures,
comme fistules & autres. Pour l'usage extérieur
l'esprit de sel est assez bon dans lequel on
dissout de l'acier, il guérit entièrement tous les
maux de la bouche, de la langue, du gosier, du
col, qui viennent de la vérole, & qui résistent
à tous les autres remèdes. La liqueur d'or est véritablement
meilleure, & guérit des maladies
incurables par les autres remèdes, son opération
& sa force consistant en sa vertu astringente.
Si vous y mêlés un peu de sucre, & que vous en
frottiez la gencive pourrie par le Scorbut, cette
huile la guérira soudain, & fortifiera les dents.
Elle est très souveraine à toutes convulsions tant
externes qu'internes, comme aux ruptures de la
vessie & du nombril, sans aucune incision & autres
remèdes, si on la prend par dedans, & si on
l'applique par dehors en forme d'épithème. Elle
consolide les plaies, apporte une prompte guérison
aux maux intérieurs qui consument lentement,
aux contusions, & aux convulsions. Il n'y a rien
dans la nature de plus astringent ni de plus salutaire
que l'or dissout. Et d'autant que toutes les
plaies tant extérieures qu'intérieures demandent
@
des Navigants. 55
des remèdes astringents, il n'y a végétal
ni minéral qui soit digne d'être comparé à cet
or. La solution de Mars est bonne après celle du
Soleil, ayant une vertu astringente, mais non
pas si grande que le Soleil, & même n'est pas si
agréable, d'autant qu'il sent fort le vitriol, &
provoque souvent à vomir. Les autres métaux
sont aussi astringents, mais il n'est bon d'en user,
d'autant que leur vertu est mêlée avec le vice.
La Lune même contient beaucoup de vitriol,
ayant un goût aigre, autrement elle ne laisse
pas de chasser les mauvaises humeurs; étant
mise en liqueur elle est plus désagréable que le
vitriol commun. Mais celle de l'or ne souffre
point de mauvaises qualités, & tant dans l'usage
extérieur qu'intérieur elle est salutaire aux jeunes,
& aux vieux. Elle guérit l'Epilepsie, & la
fracture qui se fait aux ligaments de la matrice
des accouchées, elle remet promptement les
parties disloquées en leur place. Enfin ce remède
peut être donné seulement en toute sorte
de maladies, soit qu'elles naissent de causes
chaudes ou froide, redonnant une nouvelle vigueur,
dont nous devons remercier Dieu. Outre
les susdites opérations, c'est un excellent
préservatif contre l'ivresse, qui est l'origine de
toute sorte de maux. Et pour cette raison tous les
hommes la doivent avoir en horreur. Mais par
malheur l'ivrognerie règne par tout, principalement
aux pays qui produisent quantité de
bons vins, c'est là qu'elle a passé en coutume,
que l'on ne l'estime pas honteuse; les jeunes
D iiij
@
56 La Consolation
hommes s'y adonnant aussi bien que les plus
âgés. Si on ne buvait que pour se réjouir,
cela serait supportable, mais on va jusqu'à l'excès.
Chacun invite son compagnon, & celui
qui boit de grands verres est plus estimé qu'un
grand Philosophe. Le vin qui est un excellent don
de Dieu est mal employé, & les biberons gâtent
leur santé dans l'abus qu'ils en font. Pour moi je
crois que l'homme qui meurt à force de boire, ne fait
guères meilleure fin qu'un désespéré qui se pend
ou qui se jette dans l'eau par avarice ou par quelque
autre malheureuse cause. Un homme qui se
tue lui même ne le peut faire qu'une fois; &
peut être ne le ferait-il pas une seconde, s'il
en pouvait réchapper. Mais un ivrogne commet
tous les jours le même péché, & ne songe
point à sa perte. Comme s'il devait un jour trouver
des compagnons de débauche dans le Paradis.
C'est une invention du Diable pour attirer
à soi les enfants de perdition, comme il se voit
par la confession des Sorciers, qui disent qu'il
leur promettait de les mettre après cette vie
en des lieux où ils auraient toutes sortes d'infâmes
voluptés. Quelqu'un m'objectera peut-
être, quel intérêt avez vous en ceci, & pourquoi
voulez vous prescrire un remède à l'ivrognerie
qui n'est pas vue maladie, mais plutôt
un agréable divertissement? je lui répons, que
si je n'étais pas certain que c'est le plus grand
mal qui puisse arriver au corps & à l'esprit, je
n'eusse jamais pris la plume pour tracer ces lignes.
Qu'on lise les anciennes & les nouvelles
histoires; on trouvera que les plus grands malheurs
@
des Navigants. 57
du monde sont provenus de cette source.
C'est pourquoi j'en alléguerai seulement quelques-uns
en témoignage de la vérité. Si Noé
n'eut pas pris du vin par excès, il n'eut jamais
montré sa nudité à des enfants. Si Loth n'eut pas
été ivre, il n'eut jamais commis inceste avec
ses deux filles. David n'eut pas commis adultère
avec Bethsabée, ni fait tuer Urie son fidèle Ministre,
s'il n'eut été vaincu par l'incontinence.
Si Samson & Holoferne n'eussent pas fait la débauche,
ils n'eussent pas été trompés par les
femmes. Je pourrais raconter cent histoires de
cette nature, & faire voir que l'ivrognerie est la
cause de mille maux: Mais l'expérience ne le
montre que trop. Il y en a qui de persuadent
qu'ils ne boiront pas outre mesure quand ils seront
dans le festin, mais il s'engagent insensiblement
en mangeant de bons morceaux. Lors que
les esprits naturels sont excités par ceux du vin,
& font connaître l'inclination d'un chacun, les
gens qui aiment à boire prennent de grands verres,
& les vident tour à tour à la santé les uns des autres,
ou ils perdent la raison en la faisant, & d'hommes
se transforment en des pourceaux. Ceux qui
ont l'humeur querelleuse, font la sédition & en
viennent aux menaces, & des menaces au coups.
Les esprits Vénériens s'adonnent à la volupté
brutale &c. d'où viennent les fornications, les
adultères, les homicides, les désespoirs. Combien
d'enfants sont péris par les mains de ces louves,
qui ne savent où les cacher! Je ne saurais
dire tous les malheurs qui viennent de la débauche.
Il n'y a que ceux qui lui ont déclaré la
@
58 La Consolation
guerre, qui en connaissent la turpitude, ceux qui
l'aiment sont aveugles, & ne la voient pas.
Quand il y a beaucoup de débauchés à une
table, qui sont pleins de vin jusques à la folie,
on entend un bruit épouvantable, ils parlent
sans s écouter, ils chantent, ils dansent, & font
des actions tout à fait indignes & mal séantes.
Un homme sobre prend garde à toutes ces vilaines
postures, & en conçoit de l'aversion. Je
suis bien assuré que si on venait à faire réflexion
là dessus, on se retirerait de cette brutale
coutume. Certes les Turcs ne seraient jamais
parvenus à cette grandeur où ils sont montés, si
l'usage du vin leur eut été permis; le jeu, le mensonge,
la luxure, le larcin, sont les effets de l'ivrognerie.
Les jeunes filles qui aiment le vin
sont sujettes à se prostituer, & les vieilles à leur en
faciliter les moyens. Le Soldat ivrogne querelle
& frappe, le Moine se rend ridicule. Au reste
le vin fait découvrir les secrets. Et ce n'est pas
sans raison que le Sage nous avertie de ne nous
laisser pas séduire au vin qui paraît si beau dans
le verre, disant que le coeur de l'ivrogne, & du
sot est dans la bouche, & que la bouche du Sage
est dans le coeur. Notre Seigneur ne nous recommande
pas en vain la vigilance & la sobriété,
d'autant que l'ennemi prend occasion de la débauche
à nous nuire. Pour moi je tiens que l'ivrognerie
est la plus dangereuse maladie du
monde, puisqu'elle précipite l'âme & le corps
dans un abîme de malheurs. Et par conséquent
je suis persuadé qu'il n'y a point d'homme
de bien qui ne prenne en bonne part mon avis
@
des Navigants. 59
& le remède que je veux opposer à un si grand
mal.
Et pour ne pas retarder davantage le Lecteur
affectionné, je dis hautement que la médecine
de l'ivrognerie n'est autre que l'esprit de sel.
Car si on boit des vins puissants ou même de
vieilles bières, il n'y a rien dans l'estomac qui
puisse réprimer leur esprit subtil, d'où vient que
la chaleur l'élève en haut dans le cerveau où il
offense la vue, l'ouïe & les autres sens, & d'un
homme sain en fait un malade. Que si on mêle
un peu d'esprit de sel, il ouvre l'orifice du ventricule,
& empêche les esprits de monter, les retient
& les lie, leur ôtant une partie de leur force,
il apaise même la soif, & rend le vin odieux.
D'autant que plus un homme est altéré, & plus
il boit, & par conséquent il s'enivre plus facilement.
Le vin étant aussi mêlé avec l'esprit de
sel ne nuie pas tant au foie; vu qu'autant que le
vin l'échauffe, l'esprit de sel le tempère & le rafraîchit;
joint que l'esprit de sel ne laisse pas
long-temps le vin dans le ventricule, mais le
pousse dehors par les urines. Et lors que le vin
est promptement chassé du corps, il ne peut
nuire que légèrement: Or cet esprit de sel doit
être préparé en la manière susdite, vu qu'autrement
il ne ferait pas cette opération. Lors que le
vin plaît au goût, on ne cesse de boire, tant
qu'on est altéré; ce remède donc ôtant l'altération,
chacun peut se conserver dans le bon sens,
& faire sa fonction. Il y en a peu qui fassent réflexion
sur les inconvénients qui arrivent par la
débauche où l'on prodigue inutilement en peu
@
60 La Consolation
temps, ce qui pourrait servir à nourrir une famille,
& où la santé est affaiblie, en sorte que le lendemain
on n'est pas capable de s'acquitter de son
devoir. Enfin l'ivrognerie ne peut causer que
du mal; ainsi je crois que je travaille pour le bien
public en découvrant ce remède non seulement
pour ceux qui boivent du vin, mais encore pour
ceux qui boivent de la bière. D'autant qu'il ne
laisse pas long-temps l'un ni l'autre dans l'estomac,
mais le chasse par les urines, & ne donne
pas loisir au tartre de s'attacher aux reins, ni à
la vessie; la bière même est rendue par ce
moyen aussi agréable au goût, que le vin, & ne
charge point l'estomac, comme elle fait sans
l'esprit de sel, qui en chasse les flatuosités & les
crudités.
L'usage de l'huile d'or engendre un coeur de lion,
un grand courage, une chair vive & robuste;
toutes les parties du corps humain en deviennent
plus fermes, & par ce moyen vous ne sentez pas
les incommodités d'un mauvais lit; au contraire
l'humeur superflue ramollit, & donne sentiment
douloureux. Si vous touchez un flegmatique,
il sent de la douleur à cause de la pituite qui domine
dans sa chair: que si cette pituite en est
ôtée ses membres deviendront fermes, & prendront
une nouvelle vigueur. Cela se voit par des
indices manifestes, lors que le Scorbut naît
dans la bouche, étant causé par le flegme salé;
les dents sont branlantes, la gencive jette du sang,
la langue & le dedans des lèvres sont pleines de
trous & pustules; & si vous les frottez avec le
doigt, d'une ou deux gouttes de cette liqueur
@
des Navigants. 61
d'or, la gencive s'affermie, & les pustules sont
entièrement guéries. Cette opération provient
de la grande vertu astringente de l'or & de l'esprit
de sel. Si on en use souvent, le flegmatique
deviendra sanguin par l'évacuation de l'humidité
superflue, le cerveau en sera purifié, tellement
que même le sens en sera plus pur & plus
éclairé. Car si le cerveau est chargé d'une pituite
froide & épaisse, il ne saurait rien concevoir
de bon, comme on le voit par expérience dans
la stupidité des flegmatiques, dont la graisse &
la pesanteur les porte au sommeil, & à l'oisiveté.
Celui qui dort est à demi mort, & le
flegmatique passant pour un endormi, il ne
peut pas passer que pour un homme à demi vivant.
Si on le pince tant soit peu, il se plaint comme
d'un grand mal; mais l'homme bien constitué
& de tempérament sanguin, a des membres
robustes; & partant ce remède est bien louable,
puisqu'il donne au flegmatique les forces d'un
sanguin. Outre cela cette huile d'or réjouit les
mélancoliques; d'autant qu'elle débouche les
obstructions des entrailles, & purifie le sang.
Elle apporte aussi de la modération aux tempéraments
chauds, & bilieux, en ôtant le sang noir
& *aduste, qui les précipite dans la colère & dans
les querelles. Il est assuré que ce remède fortifie
merveilleusement le coeur, & le cerveau. Or le
cerveau étant épuré il ne conçoit que de bonnes
pensées, autrement l'homme ne sent que
la confusion, la folie & la mort. Ceux donc principalement
à qui Dieu a mis le commandement
en main doivent tâcher de conserver le bon
@
62 La Consolation
sens & la droite raison, afin de départir la justice
sans erreur & sans corruption. Quel Juge
pourra prononcer vue bonne sentence, s'il est
toujours offusqué par les ténèbres de la crapule
& de la débauche? Jamais il ne pourra former
de pensées raisonnables dans un cerveau rempli
de vapeurs & d'humidités. Les ivrognes paraissent
toujours hébétés, à cause de la pesanteur
de leur tête. Les personnes de tempérament
sanguin qui ont bu du vin par excès, d'abord
qu'ils ont dormi, ils se remettent en leur
premier état; mais les flegmatiques ont un cerveau
toujours plein d'humeurs visqueuses, qui
les rend pesants & tardifs, de sorte que cette huile
d'or leur est très souveraine. Lors qu'une tête
pesante & flegmatique est purgée, cela vaut
mieux que si

était changé en

; & quand
la mélancolie est purgée, cela vaut mieux que si
le noir saturne était changé en Soleil. Lors que
le sang adulte d'un colérique est rafraîchi, cela est
aussi louable, que de tirer de l'or du fer. Sans
mentir c'est une bonne métamorphose que de
remettre toutes choses en meilleur état. L'homme
gourmand & dissolu croit se bien porter pour
ce qu'il a le teint frais; mais au contraire, il se
porte bien mal, puisque son esprit est esclave de
son corps. Ce désordre vient de l'excès du boire
& du manger, & partant il y faut remédier &
embrasser la sobriété. Je pourrait alléguer ici
beaucoup d'histoires pour prouver les maux que
cause l'intempérance. Je n'en réciterai qu'une
ou deux. On dit qu'il y avait un Roi si adonné
à l'ivrognerie, que quand ses Ministres
@
des Navigants. 63
lui portaient une Ordonnance à signer, il ne la
relisait pas seulement. De quoi la Reine sa femme
qui avait beaucoup de prudence s'étant pris
garde, elle tâcha de faire connaître au Roi
son erreur. Elle prie les Ministres de présenter
au Roi un Arrêt de condamnation contre
elle comme adultère, lequel il signa sans s'informer
qui était la femme accusée. La Reine
attendit au lendemain que le Roi était à jeun,
& lui fit voir qu'il l'avoir condamnée à mort
quoi qu'innocente. Cela l'obligea à faire réflexion
sur sa mauvaise conduite & à se comporter
avec plus de soin & de précaution. On dit aussi
qu'une honnête femme ayant été condamnée
par le Roi qui avait fait la débauche, elle en
voulut appeler; mais comme on lui eut dit qu'il
n'y avait point d'appel des jugements Souverains,
elle dit fort hardiment qu'elle appelait du
Roi étant ivre, à lui même quand il ne le
serait plus. De sorte que l'exécution étant différée
au lendemain elle fut absoute. Ces exemples
nous font voir qu'il y a des ivrognes qui
s'amendent; mais il y en a aussi qui s'obstinent
dans leur vice, ou deviennent plus dissolus. Il y
avait un Roi voluptueux qui buvait & mangeait
excessivement; un de ses Conseillers lui
voulut remontrer la turpitude de sa vie; mais
il en fut tellement irrité, qu'il commanda d'attacher
à un arbre le fils de ce Conseiller, en lui
disant que si avec son arc il donnait droit dans
le coeur de son fils, il ne lui pourrait pas reprocher
de s'être enivré; & que s'il ne le faisait pas,
lors il approuverait les remontrances; après
@
64 La Consolation
quoi il tira & perça le coeur de cet enfant. Certes
ce fut une étrange malice & opiniâtreté, au
lieu de se remettre dans le chemin royal de la
vertu & de considérer cet axiome, Qu'il appartient
aux hommes de faillir, mais qu'il n'appartient
qu'aux Diables de persévérer dans le
péché. Dieu ne punit que l'opiniâtreté, & il
nous pardonne, pourvu que nous nous amendions.
Je n'aurais pas assez de papier, si je voulais
raconter tous les effets de l'esprit de sel pour
corriger la boisson, le Lecteur en trouvera d'avantage
dans l'oeuvre végétable. Je finis ce discours,
dans l'espérance que j'ai que les gens de
bien auront pour agréable mon travail, quoi
qu'il se puisse trouver des Zoïles ignorants, & envieux
qui le mépriseront: mais c'est l'ordinaire,
& il ne faut que se souvenir de l'histoire de Christophe
Colomb, lequel ayant fait son récit de la
découverte d'un Nouveau Monde fut moqué
dans plusieurs Cours des Princes, jusqu'à ce
qu'il fut écouté dans celle d'Espagne. Pour moi
je n'ai d'autre intention, que de servir mon
prochain: Dieu veuille qu'il se serve utilement
de mon remède.
F I N.