@
Réfer. : 1303 .
Auteur : Limojon de Saint Disdier, A. T.
Titre : Le triomphe hermétique.
S/titre : ou la Pierre Philosophale Victorieuse.
Editeur : Henry Wetstein. Amsterdam.
Date éd. : 1699 .
@
L E
T
R I O M P H E H E R M E T I Q U E
o u
La
Pierre Philosophale
VICTORIEUSE
Traitté
Plus complet & plus intelligible, qu'il y en ait
eû jusques ici, touchant
LE
MAGISTERE HERMETIQUE
A AMSTERDAM
Chez Henry Wetstein. 1699
@
+@
AVERTISSEMENT.
n est assez persuadé qu'il n'y a
déjà que trop de livres qui traitent
de la Philosophie Hermétique; &
qu'à moins de vouloir écrire de cette
science clairement, sans équivoque, &
sans allégorie (ce qu'aucun sage ne fera
jamais) il vaudrait beaucoup mieux
demeurer dans le silence, que de remplir
le monde de nouveaux ouvrages,
plus propres à embarrasser davantage
l'esprit de ceux, qui s'appliquent à pénétrer
les mystères philosophiques; qu'à
les redresser dans la véritable voie, qui
conduit au terme désiré, où ils aspirent.
C'est pour cette raison qu'on a jugé que
l'interprétation d'un bon Auteur, qui
traite solidement de cette sublime Philosophie,
serait beaucoup plus utile aux
enfants de la science, que quelque nouvelle
A ij
@
AVERTISSEMENT.
production parabolique, ornée des
plus ingénieuses expressions, que les Adeptes
savent imaginer, lorsqu'ils traitent
de ce grand art, ou plutôt lorsqu'ils
écrivent pour faire seulement connaître
à ceux qui possèdent comme eux,
ou qui cherchent le Magistère, qu'ils ont
eu le bonheur d'arriver à sa possession. En
effet la plupart des Philosophes qui en
ont écrit, l'ont plutôt fait pour parler
de l'heureux succès, dont Dieu a béni
leur travail; que pour instruire autant
qu'il serait nécessaire, ceux qui s'adonnent
à l'étude de cette sacrée science.
Cela est si véritable, que la plupart ne
font pas même difficulté d'avouer de
bonne foi, que ç'a été là leur principale
vue, lorsqu'ils en ont fait des livres.
Le petit traité qui a pour titre l'ancienneguerre des Chevaliers, a mérité
sans contredit l'approbation de tous les
sages, & de ceux aussi, qui ont quelque
connaissance de la Philosophie Hermétique.
Il est écrit en forme d'entretien,
@
AVERTISSEMENT.
d'une manière simple, & naturelle, qui
porte partout le caractère de la vérité:
mais avec cette simplicité, il ne laisse
pas d'être profond, & solide dans le
raisonnement, & convainquant dans les
preuves; de sorte qu'il n'y a pas un mot
qui ne porte sentence, & sur lequel il n'y
eut de quoi faire un long commentaire.
Cet ouvrage a été composé en Allemand
par un vrai Philosophe, dont le nom est
inconnu. Il parut imprimé à Leipzig, en
1604.
Fabri de Montpellier le traduisit
en latin: c'est sur ce latin, que fut faite
la traduction Françoise imprimée à Paris
chez d'Houry, & mise à la fin de la
Tourbe Françoise, de la parole délaissée,
et de Drebellius, qui composent ensemble
un volume. Mais soit que Fabri
ait mal entendu l'Allemand, ou qu'il ait
à dessein falsifié l'original; il se trouve
dans ces deux traductions des passages
corrompus, dont la fausseté étant toute
manifeste, a fait mépriser ce petit ouvrage
par plusieurs personnes; bien que
A iij
@
AVERTISSEMENT.
d'ailleurs il parût être d'un très grand
mérite.
Comme la vérité, & la fausseté ne sontpas compatibles dans un même sujet, &
qu'il était aisé de juger que ces traductions
n'étaient pas fidèles; il s'est trouvé
un Philosophe d'un savoir & d'un
mérite extraordinaire, qui pour satisfaire
sa curiosité sur ce sujet, s'est donné
la peine de faire une recherche de
plus de dix années, pour trouver l'original
Allemand de ce petit traité, & l'ayant
enfin recouvré, l'a fait exactement
traduire en latin: c'est sur cette Copie,
que cette nouvelle traduction a été faite,
avec toute la fidélité possible. On y reconnaîtra
la bonté de l'original, par la
vérité qui paraît évidemment dans la
restitution de plusieurs endroits, qui avaient
été non seulement altérés, mais
encore entièrement changés. On en jugera
par le passage marqué 34 où la première
traduction dit comme le Latin
de Fabri. Mercurium nostrum nemo
@
AVERTISSEMENT.
assequi potest; nisi ex mollibus octo
corporibus, neque ullum absque altero
parari potest.
Il n'en fallait pas
davantage, pour faire mépriser cet écrit
par ceux qui ont assez de connaissance
des principes de l'oeuvre, pour en
pouvoir distinguer le vrai d'avec le
faux: les savants toutefois jugeaient aisément,
qu'une faute aussi fondamentale
que celle-là, ne pouvait venir
d'un vrai Philosophe, qui fait bien comprendre
d'ailleurs, qu'il a parfaitement
connu le magistère : mais il fallait
trouver un savant Zélé pour la découverte
de la vérité, & en état, comme
était celui-ci, de faire une aussi
grande recherche, pour trouver l'original
de cet Ouvrage; sans quoi il était
impossible d'en rétablir le vrai sens.
L'endroit, qu'on vient de remarquer,n'est pas le seul, qui avait besoin d'être
redressé. Si on prend la peine de confronter
cette nouvelle traduction avec la
précédente, on y trouvera une fort grande
A iiij
@
AVERTISSEMENT.
différence, & plusieurs corrections essentielles.
Le passage 35.
n'en est pas une
des moindres; et comme cette traduction
a été faite sur la nouvelle copie Latine,
sans avoir voulu jeter les yeux sur celle
qui avait déjà été imprimée en Français;
on a eu le plaisir de remarquer ensuite,
tout ce qui ne s'est pas trouvé conforme
à la première. Les paroles & les
phrases entières, qui ont été ajoutées en
quelques endroits de celle-ci, pour faire
une liaison plus naturelle, ou un sens plus
parfait, sont renfermées entre deux
Crochets (), afin qu'on distingue ce qui
est, d'avec ce qui n'est pas du texte, auquel
l'auteur de cette traduction s'est
tenu scrupuleusement attaché: parce que
la moindre addition, sur une matière de
cette nature peut faire un changement
considérable, & causer de grandes erreurs.
La beauté, & la solidité de cet écritméritaient bien la peine qu'on y fît un
commentaire, qui rendît plus intelligible
@
AVERTISSEMENT.
aux enfants de la science, un traité
qui peut leur tenir lieu de tous les autres.
Et comme la méthode des entretiens
est la plus propre pour éclaircir, &
pour rendre palpables les vérités les
plus relevées; on s'en est servi ici, avec
d'autant plus de raison, que l'auteur
sur lequel est fait le commentaire, a écrit
de cette même manière. On trouvera
dans l'entretien d'Eudoxe & de Pyrophile,
qui explique celui de la pierre avec
l'or & le mercure, les principales difficultés
éclaircies par les questions, & les réponses
qui y sont faites sur les points les plus
essentiels de la Philosophie Hermétique.
Les chiffres qui sont à la marge deces deux entretiens, marquent le rapport
des endroits du premier avec ceux
du dernier où ils sont expliqués. On remarquera
dans cet ouvrage une entière
conformité de sentiments avec les premiers
maîtres de cette Philosophie, aussi
bien qu'avec les plus savants, qui ont
écrit dans les derniers siècles; de sorte
@
AVERTISSEMENT.
qu'il ne se trouvera guère de traité sur
cette matière, quelque grand qu'en
soit le nombre, qui soit plus clair, &
plus sincère, & qui puisse par conséquent
être plus utile que celui-ci, à
ceux qui s'appliquent à l'étude de cette
science, & qui ont d'ailleurs toutes les
bonnes qualités de l'esprit & du Coeur,
que notre Philosophie requiert en ceux,
qui veulent y faire du progrès.
Ce commentaire paraîtra sans douted'autant meilleur, qu'il n'est point diffus,
comme sont presque tous les commentaires;
qu'il ne touche que les endroits, qui
peuvent avoir besoin de quelque explication;
& qu'il ne s'écarte en aucune
manière du sujet; mais comme ces sortes
d'ouvrages ne sont pas pour ceux qui
n'ont encore aucune teinture de la Philosophie
secrète: les plus clairvoyants
connaîtront bien qu'on a beaucoup mieux
aimé passer par-dessus plusieurs choses,
qui auraient, peut-être mérité une interprétation,
que d'expliquer généralement
@
AVERTISSEMENT.
tout ce qui pouvait encore causer
quelque difficulté aux apprentis de ce
grand art.
Comme le premier de ces entretiensraconte la victoire de la Pierre, & que
l'autre expose les raisons, & fait voir
les fondements de son triomphe: il semble
que ce livre ne pouvait paraître sous un
titre plus convenable que sous celui du
Triomphe Hermétique, ou de la Pierre
Philosophale victorieuse. Il ne reste autre
chose à dire ici, sinon que l'auteur
de la traduction qui l'est aussi du commentaire,
& de la lettre qui est à la fin
de ce livre, n'a eu en ceci d'autre intérêt,
ni d'autre vue, que de manifester
la vérité à ceux qui aspirent à sa
connaissance, par les motifs qui conviennent
aux véritables enfants de la science;
aussi il déclare, & il proteste sincèrement
qu'il désire de tout son coeur, que
ceux qui sont assez malheureux, pour
perdre leur temps à travailler sur des
matières étrangères, ou éloignées, se
@
AVERTISSEMENT.
trouvent assez éclairés par la lecture
de ce Livre, pour connaître la vraie &
unique matière des Philosophes; & que
ceux qui la connaissent déjà, mais qui
ignorent le grand point de la solution de
la Pierre, & de la Coagulation de l'Eau,
& de l'esprit du Corps, qui est le terme
de la Médecine universelle, puissent apprendre
ici ces opérations secrètes; qui
y sont décrites assez distinctement pour
eux.
L'Auteur n'a pas trouvé à propos d'écrire en
latin, ne croyant pas, comme bien d'autres, que ce
soit ravaler ces hauts mystères, de les traiter en
langue vulgaire: il a suivi en cela l'exemple de
plusieurs Philosophes qui ont voulu que leur ouvrage
portât le Caractère de leur pays; aussi son
premier dessein a été d'être utile à tous ses compatriotes,
ne doutant pas que si ce Traité paraît
de quelque mérite aux disciples de Hermès, il ne
s'en trouve, qui le traduiront en la langue qui
leur plaira.
L'AN
@
Explication générale de cet Emblème.
O n ne doit pas s'attendre de voir ici une explication en détail,
qui tire absolument le rideau de dessus cette énigme
Philosophique, pour faire paraître la vérité à découvert; si cela
était, il n'y aurait qu'à jeter au feu tous les Ecrits des Philosophes:
Les Sages n'auraient plus d'avantage sur les ignorants;
les uns & les autres seraient également habiles dans ce merveilleux
art.
On se contentera donc de voir dans cette figure, comme
dans un Miroir, l'abrégé de toute la Philosophie secrète, qui
est contenue dans ce petit livre, où toutes les parties de cet emblème
se trouvent expliquées aussi clairement, qu'il est permis
de le faire.
Ceux qui sont initiés dans les mystères Philosophiques comprendront
d'abord aisément le sens qui est caché sous cette figure;
mais ceux qui n'ont pas ces lumières, doivent considérer
ici en général une mutuelle correspondance entre le Ciel & la
terre, par le moyen du Soleil & de la Lune, qui sont comme
les liens secrets de cette union Philosophique.
Ils verront dans la pratique de l'oeuvre, deux ruisseaux paraboliques,
qui se confondant secrètement ensemble, donnent
naissance à la mystérieuse pierre triangulaire, qui est le fondement
de l'art.
Ils verront un feu secret & naturel, dont l'esprit pénétrant
la Pierre, la sublime en vapeurs, qui se condensent dans le vaisseau.
Ils verront quelle efficace la pierre sublimée reçoit du Soleil
& de la Lune, qui en sont le père & la mère, dont elle
hérite d'abord la première couronne de perfection.
Ils verront dans la continuation de la pratique, que l'art
donne à cette divine liqueur une double couronne de perfection
par la conversion des Eléments, & par l'extraction & la dépuration
des principes, par où elle devient ce mystérieux caducée
de Mercure, qui opère de si surprenantes métamorphoses.
Ils verront que ce même Mercure, comme un Phénix qui
prend une nouvelle naissance dans le feu, parvient par le Magistère
à la dernière perfection de Soufre fixe des Philosophes, qui
lui donne un pouvoir souverain sur les trois genres de la nature,
dont la triple couronne, sur laquelle est posé pour cet effet
le Hiéroglyphique du monde, est le plus essentiel caractère.
Ils verront enfin dans son lieu, ce que signifie la portion
du Zodiaque, avec les trois signes qui y sont représentés; de
sorte que joignant toutes ces explications ensemble; il ne sera
pas impossible d'en tirer l'intelligence entière de toute la Philosophie
secrète, & de la plus grande partie de la pratique, qui
est déduite assez au long dans la lettre adressée aux vrais disciples
de Hermès, qui est à la fin de cet ouvrage.
-------------------------------------------------------
Cette figure avec son explication doit être insérée après la Préface
@
@
L'ANCIENNE GUERRE
D E S
C H E V A L I E R S,
ou ENTRETIEN
De la Pierre des Philosophes
avec l'Or et le Mercure,
Touchant la véritable matière, dont ceux
qui sont savants dans les Secrets de la
Nature, peuvent faire la
Pierre Philosophale, suivant les règles d'une pratique
convenable, et par le secours de
Vulcain Lunatique.
Composé originairement en Allemand par un très
habile Philosophe, & traduit nouvellement
du latin en Français.
@
@
Pag. 1
| L'ancienne Guerre des Chevaliers. | |
| |
|
| Ou | |
| |
|
| Entretien de la Pierre des Philosophes |
|
| avec l'Or et le Mercure, | |
| |
|
| |
|
e sujet de cet entretien est une |
|
| dispute que l'Or, & le Mercure |
|
| eurent un jour avec la Pierre des |
|
| Philosophes. Voici de quelle manière |
|
| parle un véritable Philosophe, (qui est |
|
| parvenu à la possession de ce grand secret). |
|
| |
|
| J e vous proteste devant Dieu, & sur le | |
| salut (éternel) de mon âme, avec un |
|
| coeur sincère, touché de compassion |
|
| pour ceux qui sont depuis longtemps dans |
|
| les grandes recherches; & (je vous certifie) |
|
| à vous tous qui chérissez ce merveilleux |
|
| art, que toute notre oeuvre prend |
|
| naissance (*) d'une seule chose, & qu'en | 1 |
| cette chose l'oeuvre trouve sa perfection, |
|
| sans qu'elle ait besoin de quoi que ce soit |
|
| autre, que d'être (*) dissoute & coa- | 2 |
| gulée, ce qu'elle doit faire d'elle-même, |
|
sans le secours d'aucune chose étrangère.
| Lorsqu'on met de la glace dans un | |
@
2
Le Triomphe | |
|
| | vase placé sur le feu, on voit que la chaleur |
| 3 | la fait résoudre en eau: (*) on doit |
| | en user de la même manière avec notre |
| | pierre, qui n'a besoin que du secours de |
| | l'artiste, de l'opération de ses mains, & |
| 4 | de l'action du feu (*) naturel: car elle |
| | ne se résoudra jamais d'elle-même; |
| | quand elle demeurerait éternellement |
| | sur la terre: c'est pourquoi nous devons |
| | l'aider; de telle manière toutefois, que |
| | nous ne lui ajoutions rien, qui lui soit |
| | étranger & contraire. |
| | Tout ainsi que Dieu produit le froment |
| | dans les champs, & que c'est en |
| | suite à nous à le mettre en farine, la pétrir, |
| | & en faire du pain; de même notre |
| | art requiert que nous fassions la même |
| 5 | chose. (*) Dieu nous a créé ce minéral; |
| | afin que nous le prenions tout seul, que |
| | nous décomposions son corps grossier, |
| | & épais; que nous séparions, & prenions |
| | pour nous ce qu'il renferme de bon |
| | dans son intérieur; que nous rejetions |
| | ce qu'il a de superflu; & que d'un venin |
| | (mortel), nous apprenions à faire une |
| | Médecine (souveraine). |
| | Pour vous donner une plus parfaite intelligence |
| | de cet agréable entretien; je |
| | vous ferai le récit de la dispute qui s'éleva |
| | leva |
@
Hermétique.
3
| entre la Pierre des Philosophes, l'Or |
|
| & le Mercure; de sorte que ceux qui depuis |
|
| longtemps s'appliquent à la recherche |
|
| (de notre art) & qui savent de |
|
| quelle manière on doit traiter (*) les | 6 |
| métaux, & les minéraux, pourront en |
|
| être assez éclairés, pour arriver droit au |
|
| but qu'ils se proposent: il est cependant |
|
| nécessaire que nous nous appliquions |
|
| à connaître (*) extérieurement, & in- | 7 |
| térieurement l'essence, & les propriétés |
|
| de toutes les choses qui sont sur la terre, |
|
| & que nous pénétrions dans la profondeur |
|
| des opérations, dont la nature est |
|
| capable. |
|
| |
|
| R E C I T | |
| |
|
| L 'Or, & le Mercure allèrent un jour | |
| à main armée, pour (combattre) | |
| & pour subjuguer la Pierre. L'Or, animé |
|
| de fureur commença à parler de |
|
| cette sorte. |
|
| |
|
| L'Or. | |
| Comment as-tu la témérité de t'élever | |
| au-dessus de moi, & de mon frère Mercure, |
|
| & de prétendre la préférence sur |
|
| nous: toi qui n'es qu'un (*) vers | 8 |
| (bouffi) de venin? Ignores-tu que je suis |
|
| le plus précieux, le plus constant, & le |
|
| premier de tous les métaux? (ne sais-tu |
|
| B | |
@
4
Le Triomphe| |
|
| | pas) que les Monarques, les Princes, |
| | & les Peuples font également consister |
| | toutes leurs richesses en moi, & en mon |
| | frère Mercure; & que tu es au contraire |
| | le (dangereux) ennemi des hommes, & |
| | des métaux; au lieu que les (plus habiles) |
| | médecins ne cessent de publier, & de |
| | vanter les vertus (singulières) que je possède |
| 9 | (*) pour donner (& pour conserver) |
| | la santé à tout le monde? |
| | LA PIERRE. |
| | A ces paroles (pleines d'emportement), |
| | la Pierre répondit, (sans s'émouvoir) |
| | mon cher Or, pourquoi ne te fâches-tu |
| | pas plutôt contre Dieu, & |
| | pourquoi ne lui demandes-tu pas, pour |
| | quelles raisons, il n'a pas créé en toi, ce |
| | qui se trouve en moi? |
| | L'OR. |
| | C'est Dieu même qui m'a donné l'honneur, |
| | la réputation, & le brillant éclat, |
| | qui me rendent si estimable: c'est pour |
| | cette raison, que je suis si recherché d'un |
| | chacun. Une de mes plus grandes perfections |
| | est d'être un métal inaltérable |
| | dans le feu, & hors du feu; aussi tout le |
| | monde m'aime, & court après moi: |
| 10 | mais toi tu n'es qu'une (*) fugitive, & |
| | une trompeuse, qui abuse tous les hommes: |
@
Hermétique.
5
| cela se voit en ce que tu t'envoles, |
|
| & que tu t'échappes des mains de ceux |
|
| qui travaillent avec toi. |
|
| LA PIERRE. | |
| Il est vrai mon cher Or, c'est Dieu qui | |
| t'a donné l'honneur, la constance, & la |
|
| beauté, qui te rendent précieux: c'est |
|
| pourquoi tu es obligé de rendre des |
|
| grâces (éternelles à sa divine bonté) & ne |
|
| pas mépriser les autres, comme tu fais: |
|
| car je puis te dire que tu n'es pas cet Or, |
|
| dont les écrits des Philosophes font mention; |
|
| (*) mais cet Or est caché dans mon | 11 |
| sein. Il est vrai, je l'avoue, je coule dans |
|
| le feu, (& n'y demeure pas) toutefois |
|
| tu sais fort bien que Dieu, & la |
|
| nature m'ont donné cette qualité, & que |
|
| cela doit être ainsi; d'autant que ma |
|
| fluidité tourne à l'avantage de l'Artiste, |
|
| qui sait (*) la manière de l'extraire; sa- | 12 |
| che cependant que mon âme demeure |
|
| constamment en moi, & qu'elle est plus |
|
| stable, & plus fixe, que tu n'es, tout |
|
| Or que tu sois, & que ne sont tous tes |
|
| frères, & tous tes compagnons. Ni l'eau, |
|
| ni le feu, quel qu'il soit, ne peuvent la |
|
| détruire, ni la consumer; quand ils agiraient |
|
| sur elle pendant autant de temps |
|
| que le monde durera. |
|
| B ij | |
@
6
Le Triomphe| |
|
| | Ce n'est donc pas ma faute si je suis recherchée |
| | par des Artistes, qui ne savent |
| | pas comment il faut travailler avec moi, |
| | ni de quelle manière je dois être préparée. |
| | Ils me mêlent souvent avec des matières |
| | étrangères, qui me sont (entièrement) |
| | contraires. Ils m'ajoutent de |
| | l'eau, des poudres, & autres choses semblables, |
| | qui détruisent ma nature, & les |
| | propriétés qui me sont essentielles; aussi |
| | s'en trouve-t-il à peine un entre cent, |
| 13 | (*) qui travaille avec moi. Ils s'appliquent |
| | tous à chercher (la vérité) de l'art |
| | dans toi, & dans ton frère Mercure: c'est |
| | pourquoi ils errent tous, & c'est en cela |
| | que leurs travaux sont faux. Ils en sont |
| | eux-mêmes un (bel) exemple: car c'est |
| | inutilement qu'ils emploient leur Or, & |
| | qu'ils tâchent de le détruire: il ne leur |
| | reste de tout cela, que l'extrême pauvreté, |
| | à laquelle ils se trouvent enfin réduits. |
| | C'est toi Or, qui es la première cause |
| | (de ce malheur), tu sais fort bien que |
| | sans moi, il est impossible de faire aucun |
| | Or, ni aucun Argent qui soient parfaits; |
| | & qu'il n'y a que moi seule, qui |
| | aie ce (merveilleux) avantage. Pourquoi |
| | souffres-tu donc, que presque tout |
| | le monde entier fonde ses opérations sur |
@
Hermétique.
7
| toi, & sur le Mercure? Si tu avais encore |
|
| quelque reste d'honnêteté, tu empêcherais |
|
| bien, que les hommes ne s'abandonnassent |
|
| à une perte toute certaine: |
|
| mais comme (au lieu de cela) tu fais tout |
|
| le contraire; je puis soutenir avec vérité, |
|
| que c'est toi seul, qui es un trompeur. |
|
| L'OR. | |
| Je veux te convaincre par l'autorité | |
| des Philosophes, que la vérité de l'art |
|
| peut être accomplie avec moi. Lis Hermès. |
|
| Il parle ainsi: Le Soleil est son père, |
|
| (*) & la Lune sa mère: or je suis le | 14 |
| seul qu'on compare au soleil. |
|
| Aristote, Avicenne, Pline, Serapion, | |
| Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis, |
|
| Averroes, Geber, Raymond Lulle, Albert |
|
| le grand, Arnaud de Villeneufve, |
|
| Thomas d'Acquin, & un grand nombre |
|
| d'autres Philosophes, que je passe sous |
|
| silence pour n'être pas long, écrivent |
|
| tous clairement, & distinctement, que |
|
| les métaux, & la Teinture (Physique) |
|
| ne sont composés que de Soufre, & de |
|
| Mercure; (*) que ce Soufre doit être | 15 |
| rouge, incombustible, résistant constamment |
|
| au feu, & que le Mercure doit être |
|
| clair, & bien purifié. Ils parlent de cette |
|
| sorte sans aucune réserve; ils me nomment |
|
| B iij | |
@
8
Le Triomphe| |
|
| | ouvertement par mon propre nom, |
| | & disent que dans l'Or (c'est-à-dire dans |
| | moi) se trouve le soufre rouge, digeste, |
| | fixe, & incombustible; ce qui est véritable, |
| | & tout évident; car il n'y a personne |
| | qui ne connaisse bien, que je suis |
| | un métal très constant (& inaltérable) |
| | que je suis doué d'un soufre parfait, |
| | & entièrement fixe, sur lequel le feu n'a |
| | aucune puissance. |
| | Le Mercure fut du sentiment de l'Or; |
| | il approuva son discours; soutint que tout |
| | ce que son frère venait de dire, était véritable, |
| | & que l'oeuvre pouvait se parfaire |
| | de la manière que l'avaient écrit les |
| | Philosophes ci-dessus allégués. Il ajouta |
| | même, que chacun connaissait (assez) |
| 16 | combien était grande (*) l'amitié (mutuelle) |
| | qu'il y avait entre l'Or, & lui, préférablement |
| | à tous les autres métaux; |
| | qu'il n'y avait personne, qui ne peut aisément |
| | en juger par le témoignage de ses |
| | propres yeux que les orfèvres, & autres |
| | semblables artisans savaient fort bien, |
| | que lorsqu'ils voulaient dorer quelque |
| | ouvrage, ils ne pouvaient se passer du |
| | (mélange) de l'Or, & du Mercure, & |
| | qu'ils en faisaient la conjonction en |
| | très peu de temps, sans difficulté, & avec |
@
Hermétique.
9
| fort peu de travail: que ne devait-on |
|
| pas espérer de faire avec plus de temps, |
|
| plus de travail, & plus d'application? |
|
| LA PIERRE. | |
| A ce discours la Pierre se mit à rire, & | |
| leur dit, en vérité vous méritez bien l'un |
|
| & l'autre qu'on se moque de vous, & |
|
| de votre démonstration: mais c'est toi, |
|
| Or, que j'admire encore plus, voyant |
|
| que tu t'en fais si fort accroire, pour l'avantage |
|
| que tu as d'être bon à certaines |
|
| choses. Peux-tu bien te persuader que |
|
| les anciens Philosophes ont écrit, comme |
|
| ils ont fait, dans un sens qui doive s'entendre |
|
| à la manière ordinaire? & crois- | |
| tu, qu'on doive simplement interpréter |
|
| leurs paroles à la lettre? |
|
| L'OR. | |
| Je suis certain que les Philosophes, & | |
| les Artistes que je viens de citer, n'ont |
|
| point écrit de mensonge. Ils sont tous de |
|
| même sentiment touchant la vertu que |
|
| je possède: Il est bien vrai, qu'il s'en est |
|
| trouvé quelques-uns, qui ont voulu chercher |
|
| dans des choses entièrement éloignées, |
|
| la puissance, & les propriétés, qui |
|
| sont en moi. Ils ont travaillé sur certaines |
|
| herbes; sur les animaux; sur le sang; |
|
| sur les urines; sur les cheveux; sur le |
|
@
10
Le Triomphe| |
|
| | sperme; & sur des choses de cette nature: |
| | ceux-là se sont sans doute écartés de |
| | la véritable voie, & ont quelquefois |
| | écrit des faussetés: mais il n'en est pas |
| | de même des maîtres que j'ai nommés. |
| | Nous avons des preuves certaines, qu'ils |
| | ont en effet possédé ce (grand) art; |
| | c'est pourquoi nous devons ajouter foi |
| | à leurs écrits. |
| | LA PIERRE. |
| | Je ne révoque point en doute que (ces |
| | Philosophes) n'aient eu une entière connaissance |
| | de l'art; excepté toutefois |
| | quelques-uns de ceux que tu as allégués: |
| | car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui |
| | l'ont ignoré, & qui n'en ont écrit, que |
| | sur ce qu'ils en ont ouï dire: mais lorsque |
| | (les véritables Philosophes) nomment |
| | simplement l'Or, & le Mercure, comme |
| | les principes de l'art, ils ne se servent de |
| | ces termes, que pour en cacher la connaissance |
| | aux ignorants, & à ceux qui |
| | sont indignes (de cette science:) car ils |
| | savent fort bien que ces Esprits (vulgaires) |
| | ne s'attachent qu'aux noms des choses, |
| | aux recettes, & aux procédés, qu'ils |
| | trouvent écrits; sans examiner s'il y a un |
| | (solide) fondement dans ce qu'ils mettent |
| | en pratique: mais les hommes savants, |
| | & |
@
Hermétique.
11
| & qui lisent (les bons livres) avec application, |
|
| & exactitude, considèrent toutes |
|
| choses avec prudence; examinent le |
|
| rapport, & la convenance qu'il y a entre |
|
| une chose & une autre, & par ce |
|
| moyen, ils pénètrent dans le fondement |
|
| (de l'art;) de sorte que par le raisonnement, |
|
| & par la méditation, ils découvrent |
|
| (enfin) qu'elle est la matière des Philosophes, |
|
| entre lesquels il ne s'en trouve aucun |
|
| qui ait voulu l'indiquer, ni la donner |
|
| à connaître ouvertement, & par son |
|
| propre nom. |
|
| Ils se déclarent nettement là-dessus; | |
| lorsqu'ils disent qu'ils ne révèlent jamais |
|
| moins (le secret) de leur art, que lorsqu'ils |
|
| parlent clairement, & selon la manière |
|
| ordinaire (de s'énoncer): mais (ils |
|
| avouent) au contraire que (*) lorsqu'ils | 17 |
| se servent de similitudes, de figures, & |
|
| de paraboles, c'est en vérité dans ces |
|
| endroits (de leurs écrits) qu'ils manifestent |
|
| leur art: car (les Philosophes) après |
|
| avoir discouru de l'Or et du Mercure, |
|
| ne manquent pas de déclarer ensuite, |
|
| & d'assurer, que leur or n'est pas le soleil |
|
| (ou l'or) vulgaire, & que leur Mercure |
|
| n'est pas non plus le Mercure commun; |
|
| en voici la raison. |
|
| C | |
@
12
Le Triomphe| |
|
| | L'Or est un métal parfait, lequel à |
| | cause de la perfection (que la nature lui |
| | a donnée) ne saurait être poussé (par |
| | l'art) à un degré plus parfait; de sorte |
| | que de quelque manière qu'on puisse travailler |
| | avec l'or; quelque artifice qu'on |
| | mette en usage; quand on extrairait cent |
| | fois sa couleur (& sa teinture;) l'Artiste |
| | ne fera jamais plus d'or, & ne teindra jamais |
| | une plus grande quantité de métal |
| | qu'il y avait de couleur, & de teinture |
| | dans l'or (dont elle aura été extraite:) |
| | c'est pour cette raison, que les Philosophes |
| | disent, qu'on doit chercher la perfection |
| 18 | (*) dans les choses imparfaites, |
| | & qu'on l'y trouvera. Tu peux lire dans |
| | le Rosaire ce que je te dis ici. Raymond |
| | Lulle, que tu m'as cité, est de ce même |
| | sentiment, (il assure) que ce qui doit |
| | être rendu meilleur, ne doit pas être |
| | parfait; parce que dans ce qui est parfait, |
| | il n'y a rien à changer, & qu'on |
| | détruirait bien plutôt sa nature; (que |
| | d'ajouter quelque chose à sa perfection). |
| | L'OR. |
| | Je n'ignore pas que les Philosophes |
| | parlent de cette manière: toutefois cela |
| | se peut appliquer à mon frère Mercunous |
| | re, qui est encore imparfait: mais si on |
@
Hermétique.
13
| joint tous deux ensemble, il reçoit |
|
| alors de moi la perfection (qui lui |
|
| manque): car il est du sexe féminin, & |
|
| moi je suis du sexe masculin; ce qui fait |
|
| dire aux Philosophes, que l'art est un |
|
| tout homogène. Tu vois un exemple de |
|
| cela dans (la procréation) des hommes: |
|
| car il ne peut naître aucun enfant sans |
|
| (l'accouplement) du mâle, & de la femelle; |
|
| c'est-à-dire, sans la conjonction |
|
| de l'un avec l'autre. Nous en avons un |
|
| pareil exemple dans les animaux, & dans |
|
| tous les êtres vivants. |
|
| LA PIERRE. | |
| Il est vrai ton frère Mercure est imparfait | |
| (*) & par conséquent il n'est pas | 19 |
| le Mercure des Sages: aussi quand vous |
|
| seriez conjoints ensemble, & qu'on |
|
| vous tiendrait ainsi dans le feu pendant |
|
| le cours de plusieurs années, pour tâcher |
|
| de vous unir parfaitement l'un avec l'autre; |
|
| il arrivera toujours (la même chose, |
|
| savoir) qu'aussitôt que le Mercure |
|
| sent l'action du feu, il se sépare de |
|
| toi, se sublime, s'envole, & te laisse |
|
| seul en bas. Que si on vous dissout dans |
|
| l'eau-forte; si on vous réduit en une seule |
|
| (masse;) si on vous résout; si on vous |
|
| distille, & si on vous coagule, vous ne |
|
| C ij | |
@
14
Le Triomphe| |
|
| | produirez toutefois jamais qu'une poudre, |
| | & un précipité rouge: que si on |
| | fait projection de cette poudre sur un |
| | métal imparfait, elle ne le teint point: |
| | mais on y trouve autant d'or, qu'on y |
| | en avait mis au commencement, & ton |
| | frère Mercure te quitte, & s'enfuit. |
| | Voilà quelles sont les expériences, |
| | que ceux qui s'attachent à la recherche |
| | de la Chimie, ont faites à leur grand dommage, |
| | pendant une longue suite d'années: |
| | voilà aussi (ou aboutit) toute la |
| | connaissance qu'ils ont acquise par leurs |
| | travaux: mais pour ce qui est du proverbe |
| | des anciens, dont tu veux te prévaloir, |
| | que l'art est un tout (entièrement) |
| | homogène; qu'aucun enfant ne peut |
| | naître sans le mâle, & la femelle; & que |
| | tu te figures, que par là les Philosophes |
| | entendent parler de toi & de ton frère |
| | Mercure; je dois te dire (nettement) que |
| | cela est faux, & que mal à propos on |
| | l'entend de toi; encore qu'en ces mêmes |
| | endroits, les Philosophes parlent |
| | juste, & disent la vérité. Je te certifie, |
| 20 | que c'est ici (*) la Pierre angulaire, qu'ils |
| | ont posée, & contre laquelle plusieurs |
| | milliers d'hommes ont bronché. |
| | Peux-tu bien t'imaginer qu'il en doit |
@
Hermétique.
15
| être de même (*) avec les métaux, qu'a- | 21 |
| vec les choses qui ont vie. Il t'arrive en |
|
| ceci ce qui arrive à tous les faux Artistes: |
|
| car lorsque vous lisez (de semblables passages) |
|
| dans les Philosophes, vous ne vous |
|
| attachez pas à les examiner davantage, |
|
| pour tâcher de découvrir si (de telles expressions) |
|
| cadrent, & s'accordent, ou |
|
| non, avec ce qui a été dit auparavant, |
|
| ou qui est dit dans la suite: cependant |
|
| (tu dois savoir), que tout ce que les |
|
| Philosophes ont écrit de l'oeuvre en termes |
|
| figurés, se doit entendre de moi |
|
| seule, & non de quelque autre chose, |
|
| qui soit dans le monde, puisqu'il n'y a |
|
| que moi seule, qui puisse faire ce qu'ils |
|
| disent, & que (*) sans moi, il est impos- | 22 |
| sible de faire aucun or, ni aucun argent, |
|
| qui soient véritables. |
|
| L'OR. | |
| Bon Dieu! n'as-tu point de honte de | |
| proférer un si grand mensonge? & ne | |
| crains-tu pas de commettre un péché, |
|
| en te glorifiant jusques à un tel point, |
|
| que d'oser t'attribuer à toi seule, tout |
|
| ce que tant de sages, & de savants personnages |
|
| ont écrit de cet art, depuis |
|
| tant de siècles, toi, qui n'es qu'une matière |
|
| crasse, impure, & venimeuse; & |
|
| C iij | |
@
16
Le Triomphe| |
|
| | tu avoues, nonobstant cela, que cet art |
| | est un tout (parfaitement) homogène? |
| | tu dis de plus, que sans toi, on ne peut |
| | faire aucun or, ni aucun argent, qui |
| | soient véritables, comme étant une chose |
| 23 | (*) universelle (n'est-ce pas là une |
| | contradiction manifeste;) d'autant que |
| | plusieurs savants personnages se sont appliqués |
| | avec tant de soin, & d'exactitude |
| | aux (curieuses) recherches qu'ils ont faites, |
| | qu'ils ont trouvé d'autres voies (ce |
| | sont des procédés) qu'on nomme des particuliers, |
| | desquels cependant on peut |
| | tirer une grande utilité. |
| | LA PIERRE. |
| | Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce |
| | que je viens de te dire, & ne sois pas si |
| | imprudent que de m'imputer un mensonge, |
| 24 | à moi qui (*) ai plus d'âge |
| | que toi: s'il m'arrivait de me tromper en |
| | cela, tu devrais avec juste raison excuser |
| | mon (grand) âge; puisque tu n'ignores |
| | pas, qu'il faut porter respect à la |
| | vieillesse. |
| | Pour te faire voir que j'ai dit la vérité, |
| | afin de défendre mon honneur; je ne |
| | veux m'appuyer que (de l'autorité) des |
| | mêmes maîtres, que tu m'a cités, & |
| | que par conséquent tu n'es pas en droit |
@
Hermétique.
17
| de récuser. (Voyons) particulièrement |
|
| Hermès. Il parle ainsi. Il est vrai, sans |
|
| mensonge, certain, & très véritable, |
|
| que ce qui est en bas, est semblable à ce |
|
| qui est en haut; & ce qui est en haut, |
|
| est semblable à ce qui est en bas: (*) | 25 |
| c'est par ces choses, qu'on peut faire les |
|
| miracles d'une seule chose. |
|
| Voici comment parle Aristote. O | |
| que cette chose est admirable, qui contient |
|
| en elle-même toutes les choses dont |
|
| nous avons besoin. Elle se tue elle-même; |
|
| & ensuite elle reprend vie d'elle- |
|
| même; (*) elle s'épouse elle-même, | 26 |
| elle s'engrosse elle-même, elle naît d'elle-même; |
|
| elle se résout d'elle-même |
|
| dans son propre sang; elle se coagule de |
|
| nouveau avec lui, & prend une consistance |
|
| dure; elle se fait blanche; elle se |
|
| fait rouge d'elle-même; nous ne lui ajoutons |
|
| rien de plus, & nous n'y changeons |
|
| rien, si ce n'est que nous en séparons |
|
| la grossièreté & la terrestréité. |
|
| Le Philosophe Platon parle de moi en | |
| ces termes. C'est une seule unique chose, |
|
| d'une seule, & même espèce en elle |
|
| même; (*) elle a un corps, une âme, | 27 |
| un esprit, & les quatre éléments, sur lesquels |
|
| elle domine. Il ne lui manque rien; |
|
| C iiij | |
@
18
Le Triomphe| |
|
| | elle n'a pas besoin des autres corps; car |
| | elle s'engendre elle-même; toutes choses |
| | sont d'elle, par elle, & en elle. |
| | Je pourrais te produire ici plusieurs |
| | autres témoignages: mais comme cela |
| | n'est pas nécessaire, je les passe sous silence, |
| | pour n'être pas ennuyeuse: & |
| | comme tu viens de me parler de (procédés) |
| | particuliers, je vais t'expliquer en quoi |
| 28 | ils diffèrent (de l'art) (*). Quelques artistes |
| | qui ont travaillé avec moi, ont |
| | poussé leurs travaux si loin, qu'ils sont |
| | venus à bout, de séparer de moi mon |
| | esprit, qui contient ma teinture; en sorte |
| | que le mêlant avec d'autres métaux, & |
| | minéraux, ils sont parvenus à communiquer |
| | quelque peu de mes vertus & de mes |
| | forces, aux métaux qui ont quelque affinité, |
| | & quelque amitié avec moi: cependant |
| | les Artistes qui ont réussi par |
| | cette voie, & qui ont trouvé sûrement |
| | une partie (de l'art,) sont véritablement |
| | en très petit nombre: mais comme ils |
| 29 | n'ont pas connu (*) l'origine d'où |
| | viennent les teintures, il leur a été |
| | impossible de pousser leur travail plus |
| | loin; & ils n'ont pas trouvé au bout du |
| | compte, qu'il y eût une grande utilité |
| | dans leur procédé: mais si ces Artistes |
@
Hermétique.
19
| avaient porté leurs recherches au-delà, |
|
| & qu'ils eussent bien examiné qu'elle est |
|
| la (*) femme, qui m'est propre; qu'ils | 30 |
| l'eussent cherchée; & qu'ils m'eussent |
|
| uni à elle; c'est alors que j'aurais pu teindre |
|
| mille fois (davantage:) mais (au lieu |
|
| de cela) ils ont entièrement détruit ma |
|
| propre nature, en me mêlant avec des |
|
| choses étrangères; c'est pourquoi bien |
|
| qu'en faisant leur calcul, ils aient trouvé |
|
| quelque avantage, fort médiocre toutefois, |
|
| en comparaison de la grande puissance |
|
| qui est en moi: il est constant néanmoins |
|
| que (cette utilité) n'a procédé, & n'a eu son |
|
| origine, que de moi, & non de quoique ce |
|
| soit autre (avec quoi j'aie pu être mêlée.) |
|
| L'OR. | |
| Tu n'as pas assez prouvé par ce que tu | |
| viens de dire: car encore que les Philosophes |
|
| parlent d'une seule chose, qui |
|
| renferme en soi les quatre éléments; qui |
|
| a un corps, une âme, & un esprit; & |
|
| que par cette chose ils veuillent faire entendre |
|
| la teinture (Physique;) lorsqu'elle |
|
| a été poussée jusques à sa dernière (perfection;) |
|
| qui est le but où ils tendent; |
|
| néanmoins, cette chose doit dès son commencement |
|
| être composée de moi, qui |
|
| suis l'Or, & de mon frère, qui est le Mercure, |
|
C v
@
20
Le Triomphe| |
|
| | comme étant (tous deux) la semence |
| | masculine, & la semence féminine; |
| | ainsi qu'il a été dit ci-dessus: car après |
| | que nous avons été suffisamment cuits, & |
| | transmués en teinture, nous sommes |
| | pour lors l'un & l'autre (ensemble) une |
| | seule chose, dont les Philosophes parlent. |
| | LA PIERRE. |
| | Cela ne va pas comme tu te l'imagines. |
| | Je t'ai déjà dit ci devant, qu'il ne peut |
| | se faire une véritable union de vous deux; |
| | parce que vous n'êtes pas un seul corps: |
| 31 | (*), mais deux corps ensemble; & par |
| | conséquent vous êtes contraires, à considérer |
| | le fondement de la nature: mais |
| 32 | moi j'ai un corps (*) imparfait, une |
| | âme constante, une teinture pénétrante: |
| | j'ai de plus un Mercure clair, transparent, |
| | volatil, & mobile, & je puis opérer |
| | toutes les (grandes) choses, dont vous |
| | vous glorifiez tous deux, sans toutefois |
| | que vous puissiez les faire: parce que |
| | c'est moi qui porte dans mon sein l'or |
| | Philosophique, & le Mercure des sages; |
| | c'est pourquoi les Philosophes (parlant |
| 33 | de moi) disent, notre Pierre (*) est |
| | invisible, & il n'est pas possible d'acquéque |
| | rir la possession de notre Mercure, autrement |
@
Hermétique.
21
| par le moyen de (*) deux | 34 |
| corps, dont l'un ne peut recevoir sans |
|
| l'autre, la perfection (qui lui est requise.) |
|
|
|
| C'est pour cette raison qu'il n'y a que | |
| moi seule, qui possède une semence |
|
| masculine, & féminine, & qui sois (en |
|
| même temps) un tout (entièrement) homogène, |
|
| aussi me nomme-t-on Hermaphrodite. |
|
| Richard Anglais rend témoignage |
|
| de moi, disant la première matière |
|
| de notre Pierre s'appelle rebis (deux |
|
| fois chose): c'est-à-dire une chose qui a reçu |
|
| de la nature une double propriété occulte, |
|
| qui lui fait donner le nom d'Hermaphrodite; |
|
| comme qui dirait une matière, |
|
| dont il est difficile de pouvoir distinguer |
|
| le sexe, (& de découvrir) si elle est mâle |
|
| ou si elle est femelle, d'autant qu'elle |
|
| incline également de deux côtés: c'est |
|
| pourquoi la médecine (universelle) se fait |
|
| d'une chose, qui est (*) l'Eau, & l'Esprit du | 35 |
| corps. |
|
| C'est cela qui a fait dire, que cette médecine | |
| qui a trompé un grand nombre de sots |
|
| à cause de la multitude des énigmes, |
|
| (sous lesquelles elle est enveloppée:) cependant |
|
| cet art ne requiert qu'une seule |
|
| chose, qui est connue d'un chacun, & |
|
@
22
Le Triomphe| |
|
| | que plusieurs souhaitent; & le tout est |
| | une chose qui n'a pas sa pareille dans le |
| 36 | monde; (*) elle est vile toutefois, & on |
| | peut l'avoir à peu de frais: il ne faut pas |
| | pour cela la mépriser: car elle fait, & parfait |
| | des choses admirables. |
| | Le Philosophe Alain dit, Vous qui travaillez |
| | à cet art, vous devez avoir une |
| | ferme, & constante application d'esprit |
| | à votre travail, & ne pas commencer à |
| | essayer tantôt une chose, & tantôt une |
| | autre. L'art ne consiste pas dans la pluralité |
| | des espèces: mais dans le corps, & |
| | dans l'esprit. O qu'il est véritable, que |
| | la médecine de notre Pierre est une chose, |
| | un vaisseau, une conjonction. Tout l'artifice |
| | commence par une chose, & finit |
| | par une chose: bien que les Philosophes |
| | dans le dessein de cacher ce (grand art) |
| | décrivent plusieurs voies; savoir une |
| | conjonction continuelle, une mixtion, |
| | une sublimation, une dessiccation, & tout |
| | autant d'autres (voies & opérations) |
| | qu'on peut en nommer de différents |
| 37 | noms: mais (*) la solution du corps ne |
| | se fait, que dans son propre sang. |
| | Voici comment parle Geber. Il y a |
| | un soufre dans la profondeur du Mercuveines |
| | re, qui le cuit, & qui le digère dans les |
@
Hermétique.
23
| des mines, pendant un très long |
|
| temps. Tu vois donc bien mon cher |
|
| or, que je t'ai amplement démontré, |
|
| que ce soufre n'est qu'en moi seule; |
|
| puisque je fais tout moi seule, sans ton |
|
| secours, & sans celui de tous tes frères |
|
| & de tous tes compagnons. Je n'ai pas |
|
| besoin de vous: mais vous avez tous besoin |
|
| de moi; d'autant que je puis vous |
|
| donner à tous la perfection, & vous |
|
| élever au-dessus de l'état, où la nature |
|
| vous a mis. |
|
| A ces dernières paroles, l'or se mit furieusement | |
| en colère, ne sachant plus |
|
| que répondre: il tint (cependant) conseil |
|
| avec son frère Mercure, & ils convinrent |
|
| ensemble qu'ils s'assisteraient |
|
| l'un l'autre, (espérant) qu'étant deux |
|
| contre notre Pierre, qui n'est qu'une |
|
| & seule, ils la surmonteraient facilement; |
|
| de sorte qu'après n'avoir pu la vaincre |
|
| par la dispute, ils prirent résolution de la |
|
| mettre à mort par l'épée. Dans ce dessein |
|
| ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter |
|
par l'union de leur double puissance.
| Le combat se donna. Notre Pierre | |
| déploya ses forces, & sa valeur: les |
|
| combattit tous deux; (*) les surmonta; | 38 |
@
24
Le Triomphe| |
|
| | les dissipa, & les engloutit l'un & l'autre |
| | en sorte qu'il ne resta aucun vestige, qui |
| | pût faire connaître ce qu'ils étaient |
| | devenus. |
| | Ainsi chers amis, qui avez la crainte |
| | de Dieu devant les yeux, ce que je viens |
| | de vous dire, doit vous faire connaître |
| | la vérité, & vous éclairer l'esprit autant |
| | qu'il est nécessaire, pour comprendre le |
| | fondement du plus grand, & du plus précieux |
| | de tous les trésors, qu'aucun Philosophe |
| | na si clairement exposé, découvert, |
| | ni mis au jour. |
| | Vous n'avez donc pas besoin d'autre |
| | chose. Il ne vous reste qu'à prier Dieu, |
| | qu'il veuille bien vous faire parvenir à la |
| | possession d'un joyau, qui est d'un prix |
| | inestimable. Aiguisez après cela la pointe |
| | de vos Esprits; Lisez les écrits des sages |
| | avec prudence; travaillez avec diligence, |
| | (& exactitude;) n'agissez pas avec précipitation |
| | dans un oeuvre si précieux. |
| 39 | (*) Il a son temps ordonné par la nature; |
| | tout de même que les fruits, qui sont sur |
| | les arbres, & les grappes de raisins que la |
| | vigne porte. Ayez la droiture dans le |
| | coeur, & proposez-vous (dans votre travail) |
| | une fin honnête; autrement Dieu |
| 40 | ne vous accordera rien: (*) car il ne |
@
Hermétique.
25
| communique un (si grand) don, qu'à |
|
| ceux qui veulent en faire un bon usage; |
|
| & il en prive ceux, qui ont dessein de |
|
| s'en servir, pour commettre le mal. Je |
|
| prie Dieu qu'il vous donne sa (sainte) |
|
| bénédiction. Ainsi soit-il. |
|
| |
|
| F I N. | |
| |
|
|
|
@
@
ENTRETIEN
D 'E
U D O X E & de Pyrophile
sur
L'ANCIENNE GUERRE
DES
CHEVALIERS
D
@
@
29
| ENTRETIEN | |
| |
|
| d'Eudoxe & de Pyrophile | |
| |
|
| Sur | |
| |
|
| L'Ancienne Guerre des Chevaliers | |
| |
|
| PYROPHILE. | |
| O Moment heureux, qui fait que je | |
| vous rencontre en ce lieu! Il y a long | |
| temps que je souhaite avec le plus grand |
|
| empressement du monde, de pouvoir |
|
| vous entretenir du progrès que j'ai fait |
|
| dans la Philosophie, par la lecture des |
|
| auteurs, que vous m'avez conseillé de |
|
| lire, pour m'instruire du fondement de |
|
| cette divine science, qui porte par excellence |
|
| le nom de Philosophie. |
|
| EUDOXE. | |
| Je n'ai pas moins de joie de vous | |
| revoir, & j'en aurai beaucoup d'apprendre |
|
| quel est l'avantage que vous |
|
| avez tiré de votre application à l'étude |
|
| de notre sacrée science. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je vous suis redevable de tout ce que | |
| j'en sais, & de ce que j'espère encore |
|
| pénétrer dans les mystères Philosophiques; |
|
| D ij | |
@
30
Le Triomphe| |
|
| | si vous voulez bien continuer à me |
| | prêter le secours de vos lumières. C'est |
| | vous qui m'avez inspiré le courage, qui |
| | m'était nécessaire, pour entreprendre |
| | une étude, dont les difficultés paraissent |
| | impénétrables dès l'entrée, & capables de |
| | rebuter à tous moments, les esprits les |
| | plus ardents à la recherche des vérités les |
| | plus cachées: mais grâces à vos bons conseils, |
| | je ne me trouve que plus animé, à |
| | poursuivre mon entreprise. |
| | EUDOXE. |
| | Je suis ravi de ne m'être pas trompé |
| | au jugement que j'ai fait du caractère |
| | de votre esprit, vous l'avez de |
| | la trempe qu'il faut l'avoir, pour acquérir |
| | des connaissances, qui passent la portée |
| | des génies ordinaires, & pour ne pas mollir |
| | contre tant de difficultés, & qui rendent |
| | presqu'inaccessible le sanctuaire de notre |
| | Philosophie: je loue extrêmement la force |
| | avec laquelle je sais que vous avez combattu |
| | les discours ordinaires de certains |
| | Esprits, qui croient qu'il y va de leur honneur, |
| | de traiter de rêverie tout ce qu'ils |
| | ne connaissent pas; parce qu'ils ne veulent |
| | pas, qu'il soit dit, que d'autres puissent |
| | découvrir des vérités, dont eux n'ont |
| | aucune intelligence. |
@
Hermétique.
31
| PYROPHILE. | |
| Je n'ai jamais crû devoir faire beaucoup | |
| d'attention aux raisonnements des |
|
| personnes, qui veulent décider des choses, |
|
| qu'ils ne connaissent pas: mais je |
|
| vous avoue, que si quelque chose eut |
|
| été capable de me détourner d'une science, |
|
| pour laquelle j'ai toujours eu une |
|
| forte inclination naturelle, ç'aurait été |
|
| une espèce de honte, que l'ignorance a attachée |
|
| à la recherche de cette Philosophie; |
|
| il est fâcheux en effet d'être obligé de |
|
| cacher l'application qu'on y donne; à |
|
| moins que de vouloir passer dans l'esprit |
|
| de la plupart du monde, pour un homme, |
|
| qui ne s'occupe qu'à de vaines Chimères: |
|
| mais comme la vérité, en quelqu'endroit |
|
| qu'elle se trouve a pour moi |
|
| des charmes souverains; rien n'a pu me |
|
| détourner de cette étude. J'ai lu les |
|
| écrits d'un grand nombre de Philosophes, |
|
| aussi considérables pour leur savoir, |
|
| que pour leur probité; & comme |
|
| je n'ai jamais pu mettre dans mon esprit, |
|
| que tant de grands personnages fussent |
|
| autant d'imposteurs publics; j'ai voulu |
|
| examiner leurs principes avec beaucoup |
|
| d'application, & j'ai été convaincu |
|
| des vérités qu'ils avancent; bien |
|
| D iij | |
@
32
Le Triomphe| |
|
| | que je ne les comprenne pas encore toutes. |
| | EUDOXE. |
| | Je vous sais fort bon gré de la justice |
| | que vous rendez aux maîtres de notre |
| | art: mais dites-moi je vous prie, |
| | quels Philosophes vous avez particulièrement |
| | lus, & qui sont ceux qui vous ont |
| | Je m'étais contenté de |
| | vous en recommander quelques-uns. |
| | PYROPHILE. |
| | Pour répondre à votre demande, j'aurais |
| | un grand Catalogue à vous faire; |
| | il y a plusieurs années que je n'ai |
| | cessé de lire divers Philosophes. J'ai été |
| | chercher la science dans sa source. J'ai |
| | lu la table d'émeraude, les sept chapitres |
| | d'Hermès, & leurs commentaires. |
| | J'ai lu Geber, la Tourbe, le Rosaire, le |
| | Théâtre, la Bibliothèque, & le Cabinet |
| | Chimiques, & particulièrement Artefius, |
| | Arnaud de Villeneufve, Raymond |
| | Lulle, le Trevisan, Flamel, Zacchaire, |
| | & plusieurs autres anciens, & modernes, |
| | que je ne nomme pas; entre autres Basile |
| | Valentin, le Cosmopolite, & Philalethe. |
| | Je vous assure que je me suis terriblele |
| | ment rompu la tête, pour tâcher de trouver |
@
Hermétique.
33
| point essentiel dans lequel ils doivent |
|
| tous s'accorder, bien qu'ils se servent |
|
| d'expressions si différentes, qu'elles |
|
| paraissent même fort souvent opposées. |
|
| Les uns parlent de la matière en termes |
|
| abstraits, les autres, en termes composés: |
|
| les uns n'expriment que certaines |
|
| qualités de cette matière; les autres |
|
| s'attachent à des propriétés toutes différentes: |
|
| les uns la considèrent dans un |
|
| état purement naturel, les autres en parlent |
|
| dans l'état de quelques-unes des perfections |
|
| qu'elle reçoit de l'art; tout cela |
|
| jette dans un tel labyrinthe de difficultés, |
|
| qu'il n'est pas étonnant, que la plupart |
|
| de ceux qui lisent les Philosophes, forment |
|
presque tous des conclusions différentes.
| Je ne me suis pas contenté de lire une | |
| fois les principaux auteurs, que vous |
|
| m'avez conseillés; je les ai relus autant |
|
| de fois, que j'ai cru en tirer de nouvelles |
|
| lumières, soit touchant la véritable matière; |
|
| soit touchant ses diverses préparations, |
|
| dont dépend tout le succès de |
|
| l'oeuvre. J'ai fait des Extraits de tous |
|
| les meilleurs livres. J'ai médité là-dessus |
|
| nuit, & jour; jusques à ce que j'ai cru |
|
| connaître la matière, & ses préparations |
|
@
34
Le Triomphe| |
|
| | différentes, qui ne sont proprement |
| | qu'une même opération continuée. Mais |
| | je vous avoue qu'après un si pénible travail, |
| | j'ai pris un singulier plaisir, à lire |
| | l'ancienne querelle de la Pierre des |
| | Philosophes avec l'Or, & le Mercure; |
| | la netteté, la simplicité, & la solidité de |
| | cet écrit m'ont charmé; & comme c'est |
| | une vérité constante, que qui entend parfaitement |
| | un véritable Philosophe, les |
| | entend assurément tous, permettez-moi, |
| | s'il vous plaît, que je vous fasse quelques |
| | questions sur celui-ci, & ayez la bonté |
| | de me répondre, avec la même sincérité, |
| | dont vous avez toujours usé à mon égard. |
| | Je suis assuré qu'après cela, je serai autant |
| | instruit, qu'il est besoin de l'être, |
| | pour mettre la main à l'oeuvre, & pour arriver |
| | heureusement à la possession du |
| | plus grand de tous les biens temporels, |
| | Dieu puisse récompenser ceux qui travaillent |
| | dans son amour, & dans sa |
| | crainte. |
| | EUDOXE. |
| | Je suis prêt à satisfaire à vos demandes, |
| | & je serai très aise, que vous |
| | touchiez le point essentiel, dans la résolution |
| | où je suis de ne vous rien cacher, |
| | de ce qui peut servir pour l'instruction, |
| | dont |
@
Hermétique.
35
| dont vous croyez avoir besoin: mais je |
|
| crois qu'il est à propos, que je vous fasse |
|
| faire auparavant quelques remarques, |
|
| qui contribueront beaucoup à éclaircir |
|
| quelques endroits importants de l'écrit |
|
| dont vous me parlez. |
|
| Remarquez donc que le terme de Pierre | |
| est pris en plusieurs sens différents, & |
|
| particulièrement par rapport aux trois |
|
| différents états de l'oeuvre; ce qui fait |
|
| dire à Geber, qu'il y a trois Pierres, qui |
|
| sont les trois médecines, répondant aux |
|
| trois degrés de perfection de l'oeuvre: de |
|
| sorte que la Pierre du premier ordre, est |
|
| la matière des Philosophes, parfaitement |
|
| purifiée, & réduite en pure substance |
|
| Mercurielle; la Pierre du second ordre est |
|
| la même matière cuite, digérée, & fixée |
|
| en soufre incombustible; la Pierre du troisième |
|
| ordre est cette même matière fermentée, |
|
| multipliée & poussée à la dernière |
|
| perfection de teinture fixe, permanente, |
|
| & tingente: & ces trois Pierres sont les |
|
| trois médecines des trois genres. |
|
| Remarquez de plus qu'il y a une grande | |
| différence entre la pierre des Philosophes, |
|
| & la pierre philosophale. La première |
|
| est le sujet de la Philosophie considéré |
|
| dans l'état de sa première préparation, |
|
| E | |
@
36
Le Triomphe| |
|
| | dans lequel elle est véritablement |
| | Pierre, puisqu'elle est solide, dure, |
| | pesante, cassante, friable; elle est un |
| | corps (dit Philalethe), puisqu'elle coule |
| | dans le feu, comme un métal; elle est cependant |
| | esprit, puisqu'elle est toute volatile; |
| | elle est le composé, & la pierre qui contient |
| | l'humidité, qui court dans le feu (dit |
| | Arnaud de Villeneufve dans sa lettre au |
| | Roi de Naples). C'est dans cet état qu'elle |
| | est une substance moyenne entre le métal |
| | & le mercure, comme dit l'Abbé Sinesius; |
| | c'est enfin, dans ce même état que Geber |
| | la considère, quand il dit en deux endroits |
| | de sa Somme, prends notre pierre; c'est-à- |
| | dire (dit-il) la matière de notre pierre, tout |
| | de même que s'il disait, prends la Pierre |
| | des Philosophes, qui est la matière de la |
| | pierre Philosophale. |
| | La Pierre Philosophale est donc la même |
| | Pierre des Philosophes; lorsque par le |
| | Magistère secret, elle est parvenue à la |
| | perfection de médecine du troisième ordre, |
| | transmuant tous les métaux imparfaits |
| | en pur Soleil, ou Lune, selon la nature |
| | du ferment, qui lui a été ajouté. |
| | Ces distinctions vous serviront beaucoup |
| | pour développer le sens embarrassé des |
| | écritures Philosophiques, & pour éclaircir |
@
Hermétique.
37
| plusieurs endroits de l'auteur, sur lequel |
|
| vous avez des questions à me faire. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je reconnais déjà l'utilité de ces remarques, | |
| & j'y trouve l'explication de |
|
| quelques-uns de mes doutes: mais avant |
|
| que passer outre, dites-moi je vous prie, |
|
| si l'Auteur de l'écrit, dont je vous parle, |
|
| mérite l'approbation, que plusieurs |
|
| Savants lui ont donnée, & s'il contient |
|
| tout le secret de l'oeuvre? |
|
| EUDOXE. | |
| VOUS ne devez pas douter que cet | |
| écrit ne soit parti de la main d'un véritable |
|
| Adepte, & qu'il ne mérite par |
|
| conséquent l'estime, & l'approbation |
|
| des Philosophes. Le dessein principal |
|
| de cet auteur est de désabuser un nombre |
|
| presque infini d'artistes, qui trompés |
|
| par le sens littéral des écritures, s'attachent |
|
| opiniâtrement à vouloir faire le |
|
| Magistère, par la conjonction de l'Or |
|
| avec le Mercure diversement préparé; |
|
| & pour les convaincre absolument, il |
|
| soutient avec les plus anciens, & les |
|
| plus recommandables Philosophes, que |
|
| l'oeuvre n'est fait que d'une seule chose, d'une |
|
| seule & même espèce | 1 |
| E ij | |
@
38
Le Triomphe| |
|
| | PYROPHILE. |
| | C'est justement là le premier des endroits |
| | qui m'ont causé quelque scrupule: |
| | car il me semble qu'on peut douter |
| | avec raison, qu'on doive chercher la |
| | perfection dans une seule & même substance, |
| | & que sans rien y ajouter, on |
| | puisse en faire toutes choses. Les Philosophes |
| | disent au contraire, que non seulement |
| | il faut ôter les superfluités de |
| | la matière; mais encore qu'il faut y ajouter |
| | ce qui lui manque. |
| | EUDOXE. |
| | Il est bien facile de vous délivrer |
| | de ce doute par cette comparaison; tout |
| | de même que les sucs extraits de plusieurs |
| | herbes, dépurés de leur marc, & incorporés |
| | ensemble, ne font qu'une confection |
| | d'une seule, & même espèce; |
| | ainsi les Philosophes appellent avec raison |
| | leur matière préparée, une seule & même |
| | chose; bien qu'on n'ignore pas, que |
| | c'est un composé naturel de quelques |
| | substances d'une même racine, & d'une |
| | même espèce, qui font un tout complet, |
| | & homogène; en ce sens les Philosophes |
| | sont tous d'accord; bien que les |
| | uns disent, que leur matière est compoque |
| | sée de deux choses, & les autres de trois, |
@
Hermétique.
39
| les uns écrivent qu'elle est de quatre, |
|
| & même de cinq, & les autres enfin |
|
| qu'elle est une seule chose. Ils ont |
|
| tous également raison, puisque plusieurs |
|
| choses d'une même espèce naturellement, |
|
| & intimement unies, ainsi que |
|
| plusieurs eaux distillées d'herbes, & mêlées |
|
| ensemble, ne constituent en effet |
|
| qu'une seule & même chose, ce qui se |
|
| fait dans notre art, avec d'autant plus |
|
| de fondement, que les substances qui |
|
| entrent dans le composé philosophique, |
|
| différent beaucoup moins entre |
|
| elles, que l'eau d'oseille ne diffère de |
|
| l'eau de laitue. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je n'ai rien à répliquer à ce que | |
| vous venez de me dire. J'en comprends |
|
| fort bien le sens: mais il me reste un |
|
| doute, sur ce que je connais plusieurs |
|
| personnes, qui sont versées dans la lecture |
|
| des meilleurs Philosophes, & qui néanmoins |
|
| suivent une méthode toute contraire |
|
| au premier fondement, que nôtre |
|
| Auteur pose; savoir que la matière Philosophique |
|
| n'a besoin de quoi que ce soit autre, |
|
| que d'être dissoute, & coagulée. Car ces | 2 |
| personnes commencent leurs opérations |
|
| par la coagulation; il faut donc qu'ils |
|
| E iij | |
@
40
Le Triomphe| |
|
| | travaillent sur une matière liquide, au |
| | lieu d'une Pierre; dites-moi, je vous |
| | prie, si cette voie est celle de la vérité. |
| | EUDOXE. |
| | Votre remarque est fort judicieuse. |
| | La plus grande partie des vrais Philosophes |
| | est du même sentiment que celui-ci. |
| | La matière n'a besoin que d'être |
| | dissoute, & ensuite coagulée; la mixtion, |
| | la conjonction, la fixation, la coagulation, |
| | & autres semblables opérations, |
| | mais la |
| | solution est le grand secret de l'art. C'est |
| | ce point essentiel, que les Philosophes |
| | ne révèlent pas. Toutes les opérations |
| | du premier oeuvre, ou de la première |
| | médecine, ne sont, à proprement parler, |
| | qu'une solution continuelle; de sorte |
| | que calcination, extraction, sublimation, |
| | & distillation ne sont qu'une véritable |
| | solution de la matière. Geber n'a |
| | fait comprendre la nécessité de la sublimation, |
| | que parce qu'elle ne purifie pas |
| | seulement la matière de ses parties grossières, |
| | & adustibles; mais encore parce |
| | qu'elle la dispose à la solution, d'où résulte |
| | l'humidité Mercurielle, qui est la |
| | clef de l'oeuvre. |
@
Hermétique.
41
| PYROPHILE. | |
| Me voilà extrêmement fortifié contre | |
| ces prétendus Philosophes, qui sont |
|
| d'un sentiment contraire à cet Auteur; |
|
| & je ne sais comment ils peuvent s'imaginer, |
|
| que leur opinion cadre fort |
|
| juste avec les meilleurs Auteurs. |
|
| EUDOXE. | |
| Celui-ci tout seul suffit pour leur | |
| faire voir leur erreur; il s'explique par |
|
| une comparaison très juste de la glace, |
|
| qui se fond à la moindre chaleur; pour |
|
| nous faire connaître, que la principale |
|
| des opérations est de procurer la solution d'une | 3 |
| matière dure, & sèche, approchant de la nature |
|
| de la Pierre, laquelle toutefois par |
|
| l'action du feu naturel doit se résoudre |
|
| en eau sèche, aussi facilement, que la |
|
| glace se fond à la moindre chaleur. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je vous serais extrêmement obligé, | |
| si vous vouliez me dire ce que c'est que |
|
| le feu naturel. Je comprends fort bien que | 4
|
| cet agent est la principale clef de l'art. |
|
| Plusieurs Philosophes en ont exprimé la |
|
| nature par des paraboles très obscures: |
|
| mais je vous avoue, que je n'ai encore |
|
| pu comprendre ce mystère. |
|
| E iiij | |
@
42
Le Triomphe| |
|
| | EUDOXE. |
| | En effet c'est le grand mystère de l'art, |
| | puisque tous les autres mystères de cette |
| | sublime Philosophie dépendent de l'intelligence |
| | de celui-ci. Que je serais satisfait, |
| | s'il m'était permis de vous expliquer |
| | ce secret sans équivoque; mais |
| | je ne puis faire ce qu'aucun Philosophe |
| | n'a cru être en son pouvoir. Tout ce que |
| | vous pouvez raisonnablement attendre |
| | de moi, c'est de vous dire, que le feu naturel, |
| | dont parle ce Philosophe, est un |
| | feu en puissance, qui ne brûle pas les |
| | mains; mais qui fait paraître son efficace |
| | pour peu qu'il soit excité par le feu |
| | extérieur. C'est donc un feu véritablement |
| | secret, que cet Auteur nomme |
| | Vulcain Lunatique dans le titre de son écrit. |
| | Artephius en a fait une plus ample |
| | description, qu'aucun autre philosophe. |
| | Pontanus l'a copié, & a fait voir qu'il |
| | avait erré deux cent fois; parce qu'il ne |
| | connaissait pas ce feu, avant qu'il eût |
| | lu, & compris Artephius: ce feu mystérieux |
| | est naturel, parce qu'il est d'une |
| | même nature que la matière Philosophique; |
| | l'artiste néanmoins prépare l'un |
| | & l'autre. |
@
Hermétique.
43
| PYROPHILE. | |
| Ce que vous venez de me dire, augmente | |
| plus ma curiosité, qu'il ne la satisfait. |
|
| Ne condamnez pas les instantes prières |
|
| que je vous fais, de vouloir m'éclaircir |
|
| davantage sur un point, si important, |
|
| qu'à moins que d'en avoir la connaissance, |
|
| c'est en vain qu'on prétend travailler; |
|
| on se trouve arrêté tout court d'abord |
|
| après le premier pas, qu'on a fait dans la |
|
| pratique de l'oeuvre. |
|
| EUDOXE. | |
| Les sages n'ont pas été moins réservés | |
| touchant leur feu que touchant leur matière; |
|
| de sorte qu'il n'est pas en mon |
|
| pouvoir de rien ajouter à ce que je viens |
|
| de vous en dire. Je vous renvoie donc |
|
| à Artephius, & à Pontanus. Considérez |
|
| seulement avec application, que ce |
|
| feu naturel est néanmoins une artificieuse |
|
| invention de l'artiste; qu'il est propre à |
|
| calciner, dissoudre, & sublimer la pierre |
|
| des Philosophes; & qu'il n'y a que |
|
| cette seule sorte de feu au monde, capable |
|
| de produire un pareil effet. Considérez |
|
| que ce feu est de la nature de la chaux |
|
| & qu'il n'est en aucune manière étranger |
|
| à l'égard du sujet de la Philosophie. |
|
| Considérez enfin par quels moyens Geber |
|
| E v | |
@
44
Le Triomphe| |
|
| | enseigne de faire les sublimations requises |
| | à cet art: pour moi je ne puis faire |
| | davantage, que de faire pour vous le |
| | même souhait, qu'a fait un autre Philosophe: |
| | Sydera Veneris, & corniculatae Dianae |
| | tibi propitia sunto. |
| | PYROPHILE. |
| | J'aurais bien voulu, que vous m'eussiez |
| | parlé plus intelligiblement: mais puisqu'il |
| | y a de certaines bornes, que les |
| | Philosophes ne peuvent passer; je me |
| | contente de ce que vous venez de me |
| | faire remarquer; je relirai Artephius avec |
| | plus d'application, que je n'ai encore |
| | fait; & je me souviendrai fort bien que |
| | vous m'avez dit que le feu secret des sages |
| | est un feu, que l'artiste prépare selon |
| | l'art, ou du moins, qu'il peut faire préparer |
| | par ceux qui ont une parfaite connaissance |
| | de la Chimie; que ce feu n'est |
| | pas actuellement chaud; mais qu'il est |
| | un esprit igné introduit dans un sujet |
| | d'une même nature que la pierre, & |
| | qu'étant médiocrement excité par le |
| | feu extérieur, la calcine, la dissout, la |
| | sublime, & la résout en eau sèche, ainsi que |
| | le dit le Cosmopolite. |
| | EUDOXE. |
| | Vous comprenez fort bien ce que je |
@
Hermétique.
45
| viens de vous dire; j'en juge par le commentaire |
|
| que vous y ajoutez. Sachez |
|
| seulement que de cette première solution, |
|
| calcination, ou sublimation, qui sont |
|
| ici une même chose, il en résulte la séparation |
|
| des parties terrestres & adustibles |
|
| de la Pierre; sur tout si vous suivez |
|
| le conseil de Geber touchant le régime |
|
| du feu, de la manière qu'il l'enseigne, |
|
| lorsqu'il traite de la sublimation des |
|
| Corps, & du Mercure. Vous devez tenir |
|
| pour une vérité constante, qu'il n'y |
|
| a que ce seul moyen au monde, pour extraire |
|
| de la pierre son humidité onctueuse, |
|
| qui contient inséparablement le soufre |
|
| & le Mercure des Sages. |
|
| PYROPHILE. | |
| Me voilà entièrement satisfait sur le | |
| principal point du premier oeuvre; faites- |
|
| moi la grâce de me dire si la comparaison |
|
| que nôtre Auteur fait du froment | 5 |
| avec la Pierre des Philosophes, à l'égard de |
|
| leur préparation nécessaire, pour faire du |
|
| pain avec l'un, & la médecine universelle |
|
| avec l'autre, vous paraît une comparaison |
|
| bien juste. |
|
| EUDOXE. | |
| Elle est autant juste, qu'on puisse en | |
| faire, si on considère la pierre en l'état, |
|
@
46
Le Triomphe| |
|
| | où l'artiste commence de la mettre, pour |
| | pouvoir être légitimement appelée le |
| | sujet, & le composé Philosophique: car |
| | tout de même que nous ne nous nourrissons |
| | pas de blé, tel que la nature le |
| | produit; mais que nous sommes obligés |
| | de le réduire en farine, d'en séparer le |
| | son, de la pétrir avec de l'eau, pour en |
| | former le pain, qui doit être cuit dans |
| | un four, pour être un aliment convenable; |
| | de même nous prenons la pierre; |
| | nous la triturons; nous en séparons par |
| | le feu secret, ce qu'elle a de terrestre; |
| | nous la sublimons; nous la dissolvons |
| | avec l'eau de la mer des Sages; nous cuisons |
| | cette simple confection, pour en |
| | faire une médecine souveraine. |
| | PYROPHILE. |
| | Permettez-moi de vous dire qu'il |
| | me paraît quelque différence dans cette |
| | comparaison. L'auteur dit qu'il faut |
| | prendre ce minéral tout seul, pour faire |
| | cette grande médecine, & cependant |
| | avec du blé tout seul nous ne saurions |
| | faire du pain; il faut ajouter de l'eau, |
| | & même du levain. |
| | EUDOXE. |
| | VOUS avez déjà la réponse à cetcomme |
| | te objection, en ce que ce Philosophe, |
@
Hermétique.
47
| tous les autres, ne défend |
|
| pas absolument de rien ajouter; mais |
|
| bien de rien ajouter, qui soit étranger, |
|
| & contraire. L'eau qu'on ajoute |
|
| à la farine, ainsi que le levain, ne |
|
| sont rien d'étranger ni de contraire à |
|
| la farine; le grain dont elle est faite a |
|
| été nourri d'eau dans la terre; & partant |
|
| elle est d'une nature analogue avec |
|
| la farine: de même que l'eau de la mer |
|
| des Philosophes est de la même nature |
|
| que notre pierre; d'autant que tout ce |
|
| qui est compris sous le genre minéral, |
|
| & métallique, a été formé & nourri |
|
| de cette même eau dans les entrailles de |
|
| la terre, où elle pénètre avec les influences |
|
| des astres. Vous voyez évidemment |
|
| par ce que je viens de dire, que les Philosophes |
|
| ne se contredisent point, lorsqu'ils |
|
| disent que leur matière est une |
|
| seule & même substance, & lorsqu'ils |
|
| en parlent comme d'un composé de plusieurs |
|
| substances d'une seule, & même |
|
| espèce. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je ne crois pas qu'il y ait personne | |
| qui ne doive être convaincu par des |
|
| raisons aussi solides, que celles que vous |
|
| venez d'alléguer. Mais dites-moi, s'il |
|
@
48
Le Triomphe| |
|
| | vous plaît, si je me trompe, dans la conséquence |
| | que je tire de cet endroit de |
| 6 | notre auteur, où il dit que ceux qui |
| | savent de quelle manière on doit traiter les |
| | métaux, & les minéraux, pourront arriver |
| | Si cela est |
| | ainsi, il est évident qu'on ne doit chercher |
| | la matière, & le sujet de l'art, que |
| | dans la famille des métaux, & des minéraux, |
| | & que tous ceux qui travaillent |
| | sur d'autres sujets, sont dans la voie de |
| | l'erreur. |
| | EUDOXE. |
| | Je vous réponds que votre conséquence |
| | est fort bien tirée; ce Philosophe |
| | n'est pas le seul qui parle de cette |
| | sorte; il s'accorde en cela avec le plus |
| | grand nombre des anciens, & des modernes. |
| | Geber qui a su parfaitement |
| | le Magistère, et qui n'a usé d'aucune |
| | allégorie, ne traite dans toute sa somme, |
| | que des métaux, & des minéraux; |
| | des corps et des esprits, & de la manière |
| | de les bien préparer, pour en faire l'oeuvre, |
| | mais comme la matière Philosophique |
| | est en partie corps, & en partie esprit; |
| | qu'en un sens elle est terrestre, & |
| | qu'en l'autre elle est toute céleste; & que |
| | certains auteurs la considèrent en un |
@
Hermétique.
49
| sens, & les autres en traitent en un autre, |
|
| cela a donné lieu à l'erreur d'un |
|
| grand nombre d'artistes, qui sous le nom |
|
| d'Universalistes, rejettent toute matière |
|
| qui a reçu une détermination de la nature; |
|
| parce qu'ils ne savent pas détruire |
|
| la matière particulière, pour en séparer |
|
| le grain & le germe, qui est la pure |
|
| substance universelle, que la matière |
|
| particulière renferme dans son sein, & à |
|
| laquelle l'artiste sage & éclairé, sait rendre |
|
| absolument toute l'universalité qui |
|
| lui est nécessaire, par la conjonction |
|
| naturelle qu'il fait de ce germe avec la |
|
| matière universalissime: de laquelle il a |
|
| tiré son origine. Ne vous effrayez pas à |
|
| ces expressions singulières; notre art est |
|
| Cabalistique. Vous comprendrez aisément |
|
| ces mystères, avant que vous soyez |
|
| arrivé à la fin des questions, que vous |
|
| avez dessein de me faire, sur l'auteur |
|
| que vous examinez. |
|
| PYROPHILE. | |
| Si vous ne me donniez cette espérance, | |
| je vous proteste, que ces mystérieuses |
|
| obscurités seraient capables de |
|
| me rebuter, & de me faire désespérer |
|
| d'un bon succès: mais je prends une entière |
|
| confiance en ce que vous me dites, |
|
@
50
Le Triomphe| |
|
| | & je comprends fort bien que les métaux |
| | du vulgaire ne sont pas les métaux |
| | des Philosophes; puisque je vois évidemment, |
| | que pour être tels, il faut qu'ils |
| | soient détruits, & qu'ils cessent d'être |
| | métaux; & que le Sage n'a besoin que |
| | de cette humidité visqueuse, qui est leur |
| | matière première, de laquelle les Philosophes |
| | font leurs métaux vivants, par |
| | un artifice, qui est aussi secret, qu'il est |
| | fondé sur les principes de la nature; n'est- |
| | ce pas là votre pensée? |
| | EUDOXE. |
| | Si vous savez aussi bien les lois de |
| | la pratique de l'oeuvre, comme vous |
| | me paraissez en comprendre la théorie; |
| | vous n'avez pas besoin de mes éclaircissements. |
| | PYROPHILE. |
| | Je vous demande pardon. Je suis |
| | bien éloigné d'être aussi avancé, que |
| | vous vous l'imaginez; ce que vous croyez |
| | être un effet d'une parfaite connaissance |
| | de l'art, n'est qu'une facilité d'expression, |
| | qui ne vient que de la lecture des |
| | Auteurs, dont j'ai la mémoire remplie. |
| | Je suis au contraire tout prêt à désespérer |
| | de posséder jamais de si hautes |
| | connaissances, lorsque je vois que ce |
| | Philo |
@
Hermétique.
51
| Philosophe veut, comme plusieurs autres, |
|
| que celui qui aspire à cette science, connaisse |
|
| extérieurement, & intérieurement les | 7 |
| propriétés de toutes choses, & qu'il pénètre |
|
| dans la profondeur des opérations de la nature. |
|
| Dites-moi, s'il vous plaît, qui est |
|
| l'homme qui peut se flatter de parvenir |
|
| à un savoir d'une si vaste étendue? |
|
| EUDOXE. | |
| Il est vrai que ce Philosophe ne met | |
| point de bornes au savoir de celui qui |
|
| prétend à l'intelligence d'un art si merveilleux: |
|
| car le Sage doit parfaitement |
|
| connaître la nature en général, & les |
|
| opérations qu'elle exerce, tant dans le |
|
| centre de la terre, en la génération des |
|
| minéraux, & des métaux; que sur la |
|
| terre, en la production des végétaux, & |
|
| des animaux. Il doit connaître aussi la |
|
| matière universelle, & la matière particulière |
|
| & immédiate, sur laquelle la nature |
|
| opère pour la génération de tous |
|
| les êtres; il doit connaître enfin le rapport |
|
| & la sympathie, ainsi que l'antipathie |
|
| & l'aversion naturelle, qui se rencontre |
|
| entre toutes les choses du monde. Telle |
|
| était la science du Grand Hermès, & des |
|
| premiers Philosophes, qui comme lui |
|
| sont parvenus à la connaissance de cette |
|
| F | |
@
52
Le Triomphe| |
|
| | sublime Philosophie, par la pénétration |
| | de leur esprit, & par la force de leurs |
| | raisonnements: mais depuis que cette |
| | science a été écrite, & que la connaissance |
| | générale, dont je viens de donner |
| | une idée, se trouve dans les bons livres; |
| | la lecture, & la méditation, le bon sens |
| | & une suffisante pratique de la Chimie, |
| | peuvent donner presque, toutes les lumières |
| | nécessaires, pour acquérir la connaissance |
| | de cette suprême Philosophie; |
| | si vous y ajoutez la droiture du coeur, |
| | & de l'intention, qui attirent la bénédiction |
| | du Ciel sur les opérations du Sage, |
| | sans quoi il est impossible de réussir. |
| | PYROPHILE. |
| | Vous me donnez une joie très sensible. |
| | J'ai beaucoup lu; j'ai médité |
| | encore davantage; je me suis exercé dans |
| | la pratique de la Chimie; j'ai vérifié le |
| | dire d'Artephius, qui assure que celui-là |
| | ne connaît pas la composition des métaux, qui |
| | ignore comment il les faut détruire, & sans |
| | cette destruction, il est impossible d'extraire |
| | l'humidité métallique, qui est la |
| | véritable clef de l'art; de sorte que je |
| | puis m'assurer d'avoir acquis la plus grande |
| | partie des qualités, qui, selon vous, |
| | sont requises en celui qui aspire à ces |
@
Hermétique.
53
| grandes connaissances; j'ai de plus un |
|
| avantage bien particulier, c'est la bonté |
|
| que vous avez, de vouloir bien me faire |
|
| part de vos lumières, en éclaircissant mes |
|
| doutes; permettez-moi donc de continuer, |
|
| & de vous demander, sur quel |
|
| fondement l'Or fait un si grand outrage |
|
| à la Pierre des Philosophes, l'appelant un | 8 |
| vers venimeux, & la traitant d'ennemie des |
|
| hommes, & des métaux. |
|
| EUDOXE. | |
| Ces expressions ne doivent pas vous | |
| paraître étranges. Les Philosophes |
|
| mêmes appellent leur Pierre Dragon, |
|
| & serpent, qui infecte toutes choses par son |
|
| venin. Sa substance en effet, & sa vapeur | |
| sont un poison, que le Philosophe doit |
|
| savoir changer en Thériaque, par la |
|
| préparation, & par la cuisson. La pierre |
|
| de plus est l'ennemie des métaux, puisqu'elle |
|
| les détruit, & les dévore. Le Cosmopolite |
|
| dit qu'il y a un métal, & un |
|
| acier, qui est comme l'eau des métaux, qui |
|
| a le pouvoir de consumer les métaux, qu'il |
|
| n'y a que l'humide radical du soleil & de la |
|
| lune, qui puissent lui résister. Prenez garde |
|
| cependant, de ne pas confondre ici la |
|
| Pierre des Philosophes avec la Pierre Philosophale; |
|
| parce que si la première comme |
|
| F ij | |
@
54
Le Triomphe| |
|
| | un véritable dragon, détruit, & dévore les |
| | métaux imparfaits; la seconde comme une |
| | souveraine médecine, les transmue en métaux |
| | parfaits; & rend les parfaits plus que |
| | parfaits, & propres à parfaire les imparfaits. |
| | PYROPHILE. |
| | Ce que vous me dites ne me confirme |
| | pas seulement dans les connaissances que |
| | j'ai acquises par la lecture, par la méditation, |
| | & par la pratique; mais encore me |
| | donne de nouvelles lumières, à l'éclat |
| | desquelles, je sens dissiper les ténèbres, |
| | sous lesquelles les plus importantes vérités |
| | Philosophiques m'ont paru voilées |
| | jusques à présent. Aussi je conclus par les |
| | termes de notre Auteur qu'il faut que |
| | les plus grands Médecins se trompent, |
| 9 | en croyant que la médecine universelle est |
| | dans l'or vulgaire. Faites-moi la grâce de |
| | me dire ce que vous en pensez. |
| | EUDOXE. |
| | Il n'y a point de doute que l'or possède |
| | de grandes vertus, pour la conservation |
| | de la santé, & pour la guérison |
| | des plus dangereuses maladies. Le cuivre, |
| | l'étain, le plomb, & le fer sont tous |
| | les jours utilement employés par les Médecins; |
| | de même que l'argent; parce |
| | que leur solution, ou décomposition, qui |
@
Hermétique.
55
| manifeste leurs propriétés, est plus facile |
|
| que ne l'est celle de l'or; c'est pourquoi |
|
| plus les préparations que les artistes ordinaires |
|
| en font, ont de rapport aux |
|
| principes, & à la pratique de notre art; |
|
| plus elles font paraître les merveilleuses |
|
| vertus de l'or; mais je vous dis en vérité, |
|
| que sans la connaissance de notre magistère, |
|
| qui seul enseigne la destruction |
|
| essentielle de l'or, il est impossible d'en |
|
| faire la médecine universelle; mais le |
|
| Sage peut la faire beaucoup plus aisément |
|
| avec l'or des Philosophes, qu'avec l'or |
|
| vulgaire: aussi voyez-vous que cet Auteur |
|
| fait répondre à l'or par la pierre, |
|
| qu'il doit bien plutôt se fâcher contre Dieu de |
|
| ce qu'il ne lui a pas donné les avantages, dont |
|
| il a bien voulu la douer elle seule. |
|
| PYROPHILE. | |
| A cette première injure que l'Or fait | |
| à la Pierre, il en ajoute une seconde, |
|
| l'appelant fugitive, & trompeuse, qui abuse | 10 |
| tous ceux qui fondent en elle quelque espérance. |
|
| Apprenez-moi, je vous prie, comment |
|
| on doit soutenir l'innocence de la |
|
| Pierre, & la justifier d'une calomnie de |
|
| cette nature. |
|
| EUDOXE. | |
| Souvenez-vous des remarques que je | |
| F iij | |
@
56
Le Triomphe| |
|
| | vous ai déjà fait faire, touchant les trois |
| | états différents de la Pierre; & vous connaîtrez |
| | comme moi, qu'il faut qu'elle |
| | soit dans son commencement toute volatile, |
| | & par conséquent fugitive, pour |
| | être députée de toutes sortes de terrestréités, |
| | & réduite de l'imperfection à la |
| | perfection que le magistère lui donne |
| | dans ses autres états; c'est pourquoi |
| | l'injure que l'or prétend lui faire, tourne |
| | à sa louange; d'autant que si elle n'était |
| | volatile, & fugitive dans son commencement, |
| | il serait impossible de lui |
| | donner à la fin la perfection, & la fixité |
| | qui lui sont nécessaires; de sorte que si |
| | elle trompe quelqu'un, elle ne trompe |
| | que les ignorants: mais est toujours |
| | fidèle aux enfants de la science. |
| | PYROPHILE. |
| | Ce que vous me dites est une vérité |
| | constante: j'avais appris de Geber qu'il |
| | n'y avait que les esprits, c'est-à-dire, |
| | les substances volatiles, capables de pénétrer les |
| | corps, de s'unir à eux, de les changer, de les |
| | teindre, & de les perfectionner; lorsque ces |
| | esprits ont été dépouillés de leurs parties grossières, |
| | & de leur humidité adustible. Me |
| | voilà pleinement satisfait sur ce point: |
| | mais comme je vois que la pierre a un |
@
Hermétique.
57
| extrême mépris pour l'Or, & qu'elle se |
|
| glorifie de contenir dans son sein un or infi- | 11 |
| niment plus précieux faites-moi la grâce |
|
| de me dire, de combien de sortes d'or les |
|
| Philosophes reconnaissent. |
|
| EUDOXE. | |
| Pour ne vous laisser rien à désirer touchant | |
| la théorie & la pratique de notre |
|
| Philosophie, je veux vous apprendre |
|
| que selon les Philosophes, il y a trois sortes |
|
| d'or. |
|
| Le premier est un or astral, dont le | |
| centre est dans le Soleil, qui par ses rayons |
|
| le communique en même temps |
|
| que sa lumière, à tous les astres, qui lui |
|
| sont inférieurs. C'est une substance ignée, |
|
| & une continuelle émanation de corpuscules |
|
| solaires, qui par le mouvement du |
|
| soleil, & des astres, étant dans un perpétuel |
|
| flux & reflux, remplissent tout |
|
| l'univers; tout en est pénétré dans l'étendue |
|
| des cieux sur la terre, & dans |
|
| ses entrailles, nous respirons continuellement |
|
| cet or astral, ces particules solaires |
|
| pénètrent nos corps & s'en exhalent |
|
| sans cesse. |
|
| Le second est un or élémentaire, | |
| c'est-à-dire qu'il est la plus pure, & la |
|
| plus fixe portion des Eléments, & de |
|
@
58
Le Triomphe| |
|
| | toutes les substances, qui en sont composées; |
| | de sorte que tous les êtres sublunaires |
| | des trois genres, contiennent dans |
| | leur centre un précieux grain de cet or |
| | élémentaire. |
| | Le troisième est le beau métal, dont |
| | l'éclat, & la perfection inaltérables, lui |
| | donnent un prix, qui le fait regarder de |
| | tous les hommes, comme le souverain |
| | remède de tous les maux, & de toutes |
| | les nécessités de la vie, & comme l'unique |
| | fondement de l'indépendance de la |
| | grandeur, & de la puissance humaine; |
| | c'est pourquoi il n'est pas moins l'objet |
| | de la convoitise des plus grands Princes, |
| | que celui des souhaits de tous les peuples |
| | de la terre. |
| | Vous ne trouverez plus de difficulté |
| | après cela, à conclure, que l'or métallique |
| | n'est pas celui des Philosophes, & |
| | que ce n'est pas sans fondement, que |
| | dans la querelle dont il s'agît ici, la pierre |
| | lui reproche, qu'il n'est pas tel, qu'il |
| | pense être: mais que c'est elle, qui cache |
| | dans son sein le véritable or des Sages, |
| | c'est-à-dire les deux premières sortes |
| | d'or, dont je viens de parler: car |
| | vous devez savoir que la Pierre étant |
| | la plus pure portion des Eléments métalliques, |
| | liques, |
@
Hermétique.
59
| après la séparation, & la purification, |
|
| que le Sage en a fait, il s'ensuit |
|
| qu'elle est proprement l'or de la seconde |
|
| espèce; mais lorsque cet or parfaitement |
|
| calciné, & exalté jusques à la netteté, & |
|
| à la blancheur de la neige, a acquis par le |
|
| magistère une sympathie naturelle avec |
|
| l'or astral, dont il est visiblement devenu |
|
| le véritable aimant, il attire, & il |
|
| concentre en lui-même une si grande |
|
| quantité d'or astral, & de particules solaires, |
|
| qu'il reçoit de l'émanation continuelle |
|
| qui s'en fait du centre du Soleil, & |
|
| de la Lune, qu'il se trouve dans la disposition |
|
| prochaine d'être l'or vivant des |
|
| Philosophes, infiniment plus noble, & |
|
| plus précieux, que l'or métallique, qui |
|
| est un corps sans âme, qui ne saurait |
|
| être vivifié, que par notre or vivant, |
|
| & par le moyen de notre Magistère. |
|
| PYROPHILE. | |
| Combien de nuages vous dissipez dans | |
| mon esprit, & combien de mystères Philosophiques |
|
| vous me développez tout à la |
|
| fois, par les choses admirables que vous |
|
| venez de me dire! je ne pourrai jamais |
|
| vous en remercier autant que je le dois. |
|
| Je vous avoue que je ne suis plus surpris |
|
| après cela, que la Pierre prétende la préférence |
|
| G | |
@
60
Le Triomphe| |
|
| | au-dessus de l'or, & qu'elle méprise |
| | son éclat, & son mérite imaginaires; puisque |
| | la moindre partie de ce qu'elle donne |
| | aux Philosophes, vaut plus que tout |
| | l'or du monde. Ayez, s'il vous plaît, la |
| | bonté de continuer à mon égard, comme |
| | vous avez commencé; & faites-moi la |
| | grâce de me dire comment la Pierre peut |
| 12 | se faire honneur d'être une matière fluide, |
| | & non permanente; puisque tous les Philosophes |
| | veulent qu'elle soit plus fixe, |
| | que l'or même? |
| | EUDOXE. |
| | Vous voyez que votre Auteur assure, |
| | que la fluidité de la Pierre tourne |
| | à l'avantage de l'Artiste; mais il ajoute |
| | qu'il faut en même temps, que l'Artiste |
| | sache la manière d'extraire cette |
| | fluidité, c'est-à-dire cette humidité, qui |
| | est la cause de sa fluidité, & qui est la |
| | seule chose dont le Philosophe a besoin, |
| | comme je vous l'ai déjà dit; de sorte |
| | qu'être fluide, volatile, & non permanente, |
| | sont des qualités autant nécessaires |
| | à la Pierre dans son premier état, |
| | comme le sont la fixité, & la permanence, |
| | lorsqu'elle est dans l'état de sa dernière |
| | perfection; c'est donc avec raison |
| | qu'elle s'en glorifie d'autant plus justement, |
@
Hermétique.
61
| que cette fluidité n'empêche |
|
| point, qu'elle ne soit douée d'une âme |
|
| plus fixe, que n'est l'or: mais je vous |
|
| dis encore une fois, que le grand secret |
|
| consiste, à savoir la manière de tirer |
|
| l'humidité de la Pierre. Je vous ai averti, |
|
| que c'est là véritablement la plus |
|
| importante clef de l'art. Aussi est-ce sur |
|
| ce point, que le grand Hermès s'écrie, |
|
| bénite soit la forme aqueuse qui dissout les |
|
| éléments. Heureux donc l'Artiste qui ne |
|
| connaît pas seulement la Pierre; mais |
|
| qui sait de plus la convertir en eau. Ce |
|
| qui ne peut se faire par aucun autre |
|
| moyen, que par notre feu secret, qui |
|
| calcine, dissout, & sublime la pierre. |
|
| PYROPHILE. | |
| D'où vient donc qu'entre cent artistes, | 13 |
| il s'en trouve à peine un qui travaille avec la |
|
| pierre, & qu'au lieu de s'attacher tous |
|
| à cette seule, & unique matière, seule |
|
| capable de produire de si grandes merveilles, |
|
| ils s'appliquent au contraire presque |
|
| tous à des sujets, qui n'ont aucune |
|
| des qualités essentielles, que les Philosophes |
|
| attribuent à leur Pierre? |
|
| EUDOXE. | |
| Cela vient en premier lieu de l'ignorance | |
| des Artistes, qui n'ont point autant |
|
| G ij | |
@
62
Le Triomphe| |
|
| | de connaissance, qu'ils devraient |
| | en avoir, de la nature, ni de ce qu'elle |
| | est capable d'opérer, en chaque chose: |
| | & en second lieu, cela vient d'un manque |
| | de pénétration d'esprit, qui fait qu'ils |
| | se laissent aisément tromper aux expressions |
| | équivoques, dont les Philosophes |
| | se servent, pour cacher aux ignorants, |
| | & la matière & ses véritables préparations. |
| | Ces deux grands défauts sont cause, |
| | que ces artistes prennent le change, & s'attachent |
| | à des sujets auxquels ils voient |
| | quelques-unes des qualités extérieures de |
| | la véritable matière Philosophique, sans |
| | faire réflexion aux caractères essentiels, |
| | qui la manifestent aux Sages. |
| | PYROPHILE. |
| | Je reconnais évidemment l'erreur de |
| | ceux qui s'imaginent que l'or, & le Mercure |
| | vulgaires sont la véritable matière |
| | des Philosophes; & j'en suis fort persuadé, |
| | voyant combien est faible le fondement |
| | sur lequel l'or s'appuie, pour prétendre |
| | cet avantage au-dessus de la pierre, |
| | alléguant en sa faveur ces paroles d'Hermès, |
| 14 | le soleil est son père, & la lune est sa |
| | mère. |
| | EUDOXE. |
| | Ce fondement est frivole; je viens de |
@
Hermétique.
63
| vous faire voir ce que les philosophes entendent, |
|
| lorsqu'ils attribuent au Soleil |
|
| & à la Lune les principes de la Pierre. Le |
|
| Soleil, & les astres en sont en effet la |
|
| première cause; ils influent à la Pierre |
|
| l'esprit, & l'âme, qui lui donnent la vie, |
|
| & qui font toute son efficace. C'est pourquoi |
|
| ils en sont le Père & la Mère. |
|
| PYROPHILE. | |
| Tous les Philosophes disent, comme | |
| celui-ci, que la Teinture Physique est composée |
|
| d'un soufre rouge, & incombustible, & |
|
| d'un Mercure clair, & bien purifié: cette au- | 15 |
| torité est-elle plus forte, que la précédente, |
|
| pour devoir faire conclure que |
|
| l'Or, & le Mercure sont la matière de la |
|
| Pierre? |
|
| EUDOXE. | |
| Vous ne devez pas avoir oublié, que | |
| tous les Philosophes déclarent unanimement, |
|
| que l'or et les métaux vulgaires |
|
| ne sont pas leurs métaux; que les leurs |
|
| sont vivants, & que les autres sont morts; |
|
| vous ne devez pas avoir oublié non plus |
|
| que je vous ai fait voir par l'autorité |
|
| des Philosophes, appuyée sur les principes |
|
| de la nature, que l'humidité métallique |
|
| de la pierre préparée et purifiée, |
|
| contient inséparablement dans son sein |
|
| G iij | |
@
64
Le Triomphe| |
|
| | le soufre & le Mercure des Philosophes; |
| | qu'elle est par conséquent cette seule |
| | chose d'une seule & même espèce, à laquelle |
| | on ne doit rien ajouter; & que |
| | le seul Mercure des Sages a son propre |
| | soufre, par le moyen duquel il se coagule, |
| | & se fixe; vous devez donc tenir |
| | pour une vérité indubitable, que le mélange |
| | artificiel d'un soufre, & d'un Mercure, |
| | quels qu'ils puissent être, autres |
| | que ceux qui sont naturellement dans la |
| | pierre, ne sera jamais la véritable confection |
| | Philosophique. |
| | PYROPHILE. |
| 16 | Mais cette grande amitié naturelle qui est |
| | entre l'Or & le Mercure, & l'union qui s'en |
| | fait si aisément, ne sont-ce pas des preuves, |
| | que ces deux substances doivent se convertir |
| | par une digestion convenable, en |
| | une parfaite Teinture? |
| | EUDOXE. |
| | Rien n'est plus absurde que cela: car |
| | quand tout le Mercure, qu'on mêlera |
| | avec l'or, se convertirait en or; ce qui |
| | est impossible; ou que tout l'or se convertirait |
| | en Mercure, ou bien en une |
| | moyenne substance; il ne se trouverait |
| | jamais plus de teinture solaire dans cetqu'on |
| | te confection, qu'il y en avait dans l'or, |
@
Hermétique.
65
| aurait mêlé avec le Mercure; & |
|
| par conséquent elle n'aurait aucune vertu |
|
| contingente, ni aucune puissance multiplicative. |
|
| Outre qu'on doit tenir pour |
|
| constant, qu'il ne se fera jamais une parfaite |
|
| union de l'or, & du Mercure; & |
|
| que ce fugitif compagnon abandonnera |
|
| l'or aussitôt qu'il se sentira pressé par |
|
| l'action du feu. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je ne doute en aucune manière de ce | |
| que vous venez de me dire; c'est là le sentiment |
|
| conforme à l'expérience des plus |
|
| solides Philosophes, qui se déclarent ouvertement |
|
| contre l'Or, & le Mercure vulgaires: |
|
| mais il me vient en même temps |
|
| un scrupule, sur ce qu'étant vrai que les |
|
| Philosophes ne disent jamais moins la vérité, |
|
| que lorsqu'ils l'expliquent ouvertement, |
|
| ne pourraient-ils pas, touchant |
|
| l'exclusion évidente de l'or, abuser ceux |
|
| qui prennent leurs paroles à la lettre? ou |
|
| bien doit-on tenir pour assuré, comme |
|
| dit cet Auteur, que les Philosophes ne ma- | 17 |
| nifestent leur Art, que lorsqu'ils se servent de |
|
| similitudes, de figures & de paraboles? |
|
| EUDOXE. | |
| Il y a bien de la différence, entre déclarer | |
| positivement, que telle ou telle matière |
|
| G iiij | |
@
66
Le Triomphe| |
|
| | n'est pas le véritable sujet de l'art, comme |
| | ils font touchant l'or, & le Mercure; |
| | & donner à connaître sous des figures, |
| | & des allégories, les plus importants secrets, |
| | aux enfants de la science, qui ont |
| | l'avantage de voir clairement les vérités |
| | Philosophiques, à travers les voiles énigmatiques, |
| | dont les Sages savent les couvrir. |
| | Dans le premier cas, les Philosophes |
| | disent négativement la vérité sans |
| | équivoque; mais lorsqu'ils parlent affirmativement, |
| | & clairement sur ce sujet, |
| | on peut conclure, que ceux qui |
| | s'attacheront au sens littéral de leurs paroles, |
| | seront indubitablement trompés. |
| | Les Philosophes n'ont point de moyen |
| | plus assuré, pour cacher leur science à |
| | ceux qui en sont indignes, & la manifester |
| | aux Sages, que de ne l'expliquer |
| | que par des allégories dans les points essentiels |
| | de leur art; c'est ce qui fait dire |
| | à Artephius, que cet art est entièrement |
| | Cabalistique, pour l'intelligence duquel, |
| | on a besoin d'une espèce de révélation; |
| | la plus grande pénétration d'esprit, sans |
| | le secours d'un fidèle ami, qui possède |
| | ces grandes lumières, n'étant pas suffisante, |
| | pour démêler le vrai d'avec le |
| | faux: aussi est-il comme impossible, qu'avec |
@
Hermétique.
67
| le seul secours des livres, & du travail, |
|
| on puisse parvenir à la connaissance |
|
| de la matière, & encore moins à l'intelligence |
|
| d'une pratique si singulière, toute |
|
| simple, toute naturelle, & toute facile |
|
| qu'elle puisse être. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je reconnais par ma propre expérience, | |
| combien est nécessaire le secours d'un |
|
| véritable ami, tel que vous l'êtes. Au |
|
| défaut de quoi il me semble que les Artistes, |
|
| qui ont de l'esprit, du bon sens, & |
|
| de la probité, n'ont point de meilleur |
|
| moyen, que de conférer souvent ensemble, |
|
| tant sur les lumières qu'ils tirent de |
|
| la lecture des bons livres, que sur les |
|
| découvertes qu'ils font par leur travail; |
|
| afin que de la diversité, & du choc, |
|
| pour ainsi dire, de leurs différents sentiments, |
|
| il naisse de nouvelles étincelles |
|
| de clarté, à la faveur desquelles ils puissent |
|
| porter leurs découvertes, jusques au |
|
| dernier terme de cette secrète science. |
|
| Je ne doute pas que vous n'approuviez |
|
| mon opinion: mais comme je sais que |
|
| plusieurs Artistes traitent de vision, & |
|
| de paradoxe le sentiment des Auteurs, |
|
| qui soutiennent avec celui-ci, qu'on doit | 18 |
| chercher la perfection dans les choses imparfaites, |
|
| G v | |
@
68
Le Triomphe| |
|
| | je vous serai extrêmement obligé, |
| | si vous voulez bien me dire votre sentiment |
| | sur un point, qui me parait d'une |
| | grande conséquence. |
| | EUDOXE. |
| | Vous êtes déjà persuadé de la sincérité, |
| | & de la bonne foi de votre Auteur; |
| | vous devez d'autant moins la révoquer |
| | en doute sur ce point, qu'il s'accorde |
| | avec les véritables Philosophes; & je ne |
| | saurais mieux vous prouver la vérité de |
| | ce qu'il dit ici, qu'en me servant de la |
| | même raison qu'il en donne, après le savant |
| | Raimond Lulle. Car il est constant |
| | que la nature s'arrête à ses productions, |
| | lorsqu'elle les a conduites jusques à l'état, |
| | & à la perfection qui leur convient; |
| | par exemple, lorsque d'une eau minérale |
| | très claire & très pure, teinte par quelque |
| | portion de soufre métallique, la nature |
| | produit une pierre précieuse, elle |
| | en demeure là; comme elle fait, lorsque |
| | dans les entrailles de la terre, elle a formé |
| | de l'Or, avec l'eau Mercurielle, mère |
| | de tous les métaux, imprégnée d'un pur |
| | soufre solaire; de sorte que comme il n'est |
| | pas possible de rendre un diamant, ou |
| | un rubis, plus précieux qu'il n'est en |
| | son espèce; de même il n'est pas au pouvoir |
@
Hermétique.
69
| de l'Artiste, je dis bien plus, il n'est |
|
| pas au pouvoir même de la nature, de |
|
| pousser l'Or à une plus grande perfection |
|
| que celle qu'elle lui a donnée: le seul |
|
| Philosophe est capable de porter la nature |
|
| depuis une imperfection indéterminée, |
|
| jusques à la plus que perfection. Il est donc |
|
| nécessaire, que nôtre Magistère produise |
|
| quelque chose de plus-que-parfait, & pour |
|
| y parvenir le Sage doit commencer par |
|
| une chose imparfaite, laquelle étant dans |
|
| le chemin de la perfection, se trouve |
|
| dans la disposition naturelle à être portée, |
|
| jusques à la plus que perfection, par |
|
| le secours d'un art tout divin, qui peut |
|
| aller au-delà du terme limité de la nature; |
|
| & si notre art ne pouvait rendre |
|
| un sujet plus-que-parfait, on ne pourrait |
|
| non plus rendre parfait, ce qui est imparfait, |
|
| & toute notre Philosophie serait |
|
| une pure vanité. |
|
| PYROPHILE. | |
| Il n'y a personne qui ne doive se rendre | |
| à la solidité de vos raisonnements: |
|
| mais ne dirait-on pas, que cet Auteur se |
|
| contredit ici manifestement, lorsqu'il |
|
| fait dire à la pierre, que le Mercure commun |
|
| (quelque bien purgé qu'il puisse |
|
| être) n'est pas le Mercure des Sages; |
|
@
70
Le Triomphe| |
|
| | par aucune autre raison, sinon à cause |
| 19 | qu'il est imparfait; puisque selon lui, s'il |
| | était parfait, on ne devrait pas chercher |
| | en lui la perfection. |
| | EUDOXE. |
| | Prenez bien garde à ceci, & concevez |
| | bien, que si le Mercure des Sages a été |
| | élevé par l'art d'un état imparfait, à un |
| | état parfait, cette perfection n'est pas |
| | de l'ordre de celle, à laquelle la nature |
| | s'arrête dans la production des choses, selon |
| | la perfection de leurs espèces, telle |
| | qu'est celle du Mercure vulgaire; mais |
| | au contraire la perfection que l'art donne |
| | au Mercure des Sages, n'est qu'un état |
| | moyen, une disposition, & une puissance, |
| | qui le rend capable d'être porté par |
| | la continuation de l'oeuvre, jusques à |
| | l'état de la plus que perfection, qui lui |
| | donne la faculté par l'accomplissement |
| | du Magistère, de perfectionner ensuite |
| | les imparfaits. |
| | PYROPHILE. |
| | Ces raisons toutes abstraites qu'elles |
| | sont, ne laissent pas d'être sensibles, & |
| | de faire impression sur l'esprit: pour moi |
| | je vous avoue que j'en suis entièrement |
| | convaincu; ayez la bonté, je vous prie, |
| | de ne pas vous rebuter de la continuation |
@
Hermétique.
71
| de mes demandes. Notre Auteur |
|
| assure que l'erreur dans laquelle les Artistes |
|
| tombent, en prenant l'or, & le |
|
| Mercure vulgaires, pour la véritable matière |
|
| de la pierre, abusés en cela par le |
|
| sens littéral des Philosophes, est la grande |
|
| pierre d'achoppement d'un millier de personnes; | 20
|
| pour moi je ne sais comment avec la lecture, |
|
| & le bon sens, on peut s'attacher |
|
| à une opinion, qui est visiblement condamnée |
|
| par les meilleurs Philosophes? |
|
| EUDOXE. | |
| Cela est pourtant ainsi. Les Philosophes | |
| ont beau recommander qu'on ne se |
|
| laisse pas tromper au Mercure, ni même |
|
| à l'or vulgaire; la plupart des artistes s'y |
|
| attachent néanmoins opiniâtrement, & |
|
| souvent après avoir travaillé inutilement |
|
| pendant le cours de plusieurs années, sur |
|
| des matières étrangères, reconnaissent |
|
| enfin la faute qu'ils ont faite; ils viennent |
|
| cependant à l'or, & au Mercure vulgaires, |
|
| dans lesquels ils ne trouvent pas mieux |
|
| leur compte. Il est vrai qu'il y a des Philosophes, |
|
| qui paraissant d'ailleurs fort |
|
| sincères, jettent néanmoins les Artistes |
|
| dans cette erreur; soutenant fort sérieusement, |
|
| que ceux qui ne connaissent pas |
|
| l'or des Philosophes, pourront toutefois |
|
@
72
Le Triomphe| |
|
| | le trouver dans l'or commun, cuit |
| | avec le Mercure des Philosophes. Philalethe |
| | est de ce sentiment; il assure que le |
| | Trevisan, Zachaire, & Flamel ont suivi |
| | cette voie; il ajoute cependant qu'elle |
| | n'est pas la véritable voie des Sages; quoi |
| | qu'elle conduise à la même fin. Mais ces assurances |
| | toutes sincères qu'elles paraissent, |
| | ne laissent pas de tromper les Artistes; |
| | lesquels voulant suivre le même Philalethe, |
| | dans la purification & l'animation, |
| | qu'il enseigne, du Mercure commun, |
| | pour en faire le Mercure des Philosophes, |
| | (ce qui est une erreur très grossière sous |
| | laquelle il a caché le secret du Mercure |
| | des Sages) entreprennent sur sa parole un |
| | ouvrage très pénible & absolument impossible; |
| | aussi après un long travail plein |
| | d'ennuis, & de dangers, ils n'ont qu'un |
| | Mercure un peu plus impur, qu'il n'était |
| | auparavant, au lieu d'un Mercure animé |
| | de la quintessence céleste: erreur déplorable, |
| | qui a perdu, & ruiné, & qui ruinera |
| | encore un grand nombre d'Artistes. |
| | PYROPHILE. |
| | C'est un grand avantage de pouvoir |
| | se faire sage aux dépens d'autrui: pour |
| | moi je tâcherai de profiter de cette er& |
| | reur, en suivant les bons Philosophes, |
@
Hermétique.
73
| en me conduisant selon les lumières |
|
| que vous me faites la grâce de me donner. |
|
| Une des choses qui contribue le plus |
|
| à l'aveuglement des Artistes, qui s'attachent |
|
| à l'Or, & au Mercure, est le dire |
|
| commun des Philosophes, savoir que leur |
|
| pierre est composée de mâle & de femelle, |
|
| que l'Or tient lieu de mâle, selon eux, |
|
| & le Mercure de femelle; je sais bien, |
|
| (ainsi que le dit mon Auteur) qu'il n'en | 21 |
| est pas de même avec les métaux, qu'avec les |
|
| choses qui ont vie; cependant je vous serai |
|
| sensiblement obligé, si vous voulez bien |
|
| avoir la bonté de m'expliquer en quoi |
|
| consiste cette différence. |
|
| EUDOXE. | |
| C'est une vérité constante, que la copulation | |
| du mâle, & de la femelle est ordonnée |
|
| de la nature, pour la génération |
|
| des animaux; mais cette union du mâle |
|
| & de la femelle pour la production de |
|
| l'élixir, ainsi que pour celle des métaux, |
|
| est purement allégorique, & n'est non |
|
| plus nécessaire, que pour la production |
|
| des végétaux, dont la semence contient |
|
| seule tout ce qui est requis, pour la germination, |
|
| l'accroissement, & la multiplication |
|
| des Plantes. Vous remarquerez |
|
| donc que la matière Philosophique, |
|
@
74
Le Triomphe| |
|
| | ou le Mercure des Philosophes, est une |
| | véritable semence, laquelle bien qu'homogène |
| | en sa substance, ne laisse pas d'être |
| | une double nature; c'est-à-dire, |
| | qu'elle participe également de la nature |
| | du soufre, & de celle du Mercure métallique, |
| | intimement & inséparablement |
| | unis, dont l'un tient lieu de mâle, |
| | & l'autre de femelle: c'est pourquoi les |
| | Philosophes l'appellent Hermaphrodite, |
| | c'est-à-dire qu'elle est douée des deux |
| | sexes; en sorte que sans qu'il soit besoin |
| | du mélange d'aucune autre chose, elle |
| | suffit seule pour produire l'enfant Philosophique, |
| | dont la famille peut être multipliée |
| | à l'infini; de même qu'un grain de |
| | blé pourrait avec le temps, & la culture, |
| | en produire une assez grande quantité, |
| | pour ensemencer un vaste champ. |
| | PYROPHILE. |
| | Si ces merveilles sont aussi réelles, |
| | qu'elles sont vraisemblables, on doit |
| | avouer que la science, qui en donne la |
| | connaissance, & qui en enseigne la pratique, |
| | est presque surnaturelle, & divine: |
| | mais pour ne pas m'écarter de mon |
| | Auteur, dites moi, je vous prie, si la |
| | pierre n'est pas bien hardie de soutenir |
| | hautement, & sans en alléguer des raisons |
| | bien |
@
Hermétique.
75
| bien pertinentes, que sans elle il est impossible |
|
| de faire aucun or, ni aucun argent, qui |
|
| soient véritables. L'Or lui dispute cette | 22 |
| qualité, appuyé sur des raisons, qui ont |
|
| beaucoup de vraisemblance; & il lui |
|
| met devant les yeux ses grandes défectuosités, |
|
| comme d'être une matière crasse, |
|
| impure, & venimeuse; & que lui |
|
| au contraire est une substance pure, & |
|
| sans défauts; de manière qu'il me semble, |
|
| que cette haute prétention de la |
|
| pierre, combattue par des raisons, qui |
|
| ne paraissent pas être sans fondement, |
|
| méritait bien d'être soutenue, & prouvée |
|
| par de fortes raisons. |
|
| EUDOXE. | |
| Ce que j'ai dit ci devant est plus que | |
| suffisant, pour établir la prééminence |
|
| de la pierre, au-dessus de l'or, & de toutes |
|
| les choses créées: si vous y prenez |
|
| garde, vous reconnaîtrez que la force de |
|
| la vérité est si puissante, que l'or en voulant |
|
| décrier la pierre, par les défauts |
|
| qu'elle a en sa naissance, établit sans y |
|
| penser sa supériorité, par la plus solide |
|
| des raisons, que la pierre puisse alléguer |
|
| elle-même en sa faveur. La voici. |
|
| L'or avoue, & reconnaît que la pierre | |
| fonde son droit de prééminence, sur |
|
| H | |
@
76
Le Triomphe| |
|
| | ce qu'elle est une chose universelle. En faut-il |
| 23 | davantage, pour la condamnation de l'or, |
| | & pour l'obliger de céder à la pierre? vous |
| | n'ignorez pas de combien la matière universelle |
| | est au-dessus de la matière particulière. |
| | Vous venez de voir, que la pierre |
| | est la plus pure portion des Eléments métalliques, |
| | & que par conséquent elle est |
| | la matière première du genre minéral & |
| | métallique, & que lorsque cette même |
| | matière a été animée, & fécondée par |
| | l'union naturelle, qui s'en fait avec la |
| | matière purement universelle, elle devient |
| | la pierre végétable, seule capable |
| | de produire tous les grands effets, que |
| | les Philosophes attribuent aux trois médecines |
| | des trois genres. Il n'est pas besoin |
| | de plus fortes raisons, pour débouter |
| | une fois pour toutes, l'or & le Mercure |
| | vulgaires, de leurs prétentions imaginaires; |
| | l'or & le Mercure, & toutes les |
| | autres substances particulières, dans lesquelles |
| | la nature finit ses opérations, |
| | soit qu'elles soient parfaites, soit qu'elles |
| | soient absolument imparfaites, sont entièrement |
| | inutiles, ou contraires à notre |
| | art. |
| | PYROPHILE. |
| | J'en suis tout convaincu; mais je connais |
@
Hermétique.
77
| plusieurs personnes, qui traitent la |
|
| pierre de ridicule, de vouloir disputer |
|
| d'ancienneté avec l'or. Cet Auteur-ci |
|
| soutient ce même paradoxe, & reprend |
|
| l'or sur ce qu'il perd le respect à la pierre, |
|
| en donnant un démenti à celle qui est plus |
|
| âgée que lui. Cependant comme la pierre | 24 |
| tire son origine des métaux, il me paraît |
|
| difficile de comprendre le fondement de |
|
| son ancienneté. |
|
| EUDOXE. | |
| Il n'est pas bien malaisé de vous satisfaire | |
| là-dessus: Je m'étonne même que |
|
| vous ayez formé ce doute; la pierre est |
|
| la première matière des métaux; & par |
|
| conséquent elle est devant l'or, & devant |
|
| tous les métaux; & si elle en tire |
|
| son origine, ou si elle naît de leur destruction, |
|
| ce n'est pas à dire, qu'elle soit |
|
| une production postérieure aux métaux; |
|
| mais au contraire elle leur est antérieure, |
|
| puisqu'elle est la matière dont tous |
|
| les métaux ont été formés. Le secret |
|
| de l'art consiste à savoir extraire des |
|
| métaux cette première matière, ou ce |
|
| germe métallique, qui doit végéter par |
|
la fécondité de l'eau de la mer Philosophique.
@
78
Le Triomphe| |
|
| | PYROPHILE. |
| | Me voilà convaincu de cette vérité, |
| | & je trouve que l'or n'est pas excusable, |
| | de manquer de respect pour son aînée, |
| | qui a dans son parti les plus anciens, & |
| | les plus grands Philosophes. Hermès, |
| | Platon, Aristote sont dans ses intérêts. |
| | Personne n'ignore qu'ils ne soient sur |
| | cette dispute, des Juges irrécusables. Permettez-moi |
| | seulement de vous faire une |
| | question sur chacun des passages de ces |
| | Philosophes, que la pierre a cités ici, pour |
| | prouver par leur autorité, qu'elle est la |
| | seule, & véritable matière des Sages. |
| | Le passage de la Table-d'émeraude du |
| | grand Hermès, prouve l'excellence de |
| | la pierre, en ce qu'il fait voir que la |
| | pierre est douée de deux natures, savoir |
| | de celle des Etres supérieurs, & |
| | de celle des êtres inférieurs; & que ces |
| | deux natures, toutes semblables, ont |
| | une seule & même origine; de sorte |
| | que nous devons conclure, qu'étant |
| | parfaitement unies en la pierre, elles |
| | composent un tiers être d'une vertu ineffable: |
| | mais je ne sais si vous serez de |
| | mon sentiment, touchant la traduction |
| | de ce passage & le commentaire |
| 25 | d'Hortulanus. On lit après ces mots: Ce |
@
Hermétique.
79
| qui est en bas est comme ce qui est en haut; |
|
| & ce qui est en haut est comme ce qui est en |
|
| bas. On lit (dis-je) pour faire les miracles |
|
| d'une seule chose. Pour moi, je trouve que |
|
| l'original latin a tout un autre sens: |
|
| car le quibus, qui a fait la liaison des dernières |
|
| paroles avec les précédentes, veut |
|
| dire que par ces choses (c'est-à-dire par l'union |
|
| de ces deux natures) on fait les miracles |
|
| d'une seule chose. Le pour dont le traducteur, |
|
| & le commentateur se sont servis, |
|
| détruit le sens, & la raison d'un |
|
| passage, qui est de lui-même fort juste, & |
|
| fort intelligible. Dites-moi, s'il vous |
|
| plaît, si ma remarque est bien fondée. |
|
| EUDOXE. | |
| Non seulement votre remarque est | |
| fort juste; mais encore elle est très importante. |
|
| Je vous avoue que je n'y avais |
|
| jamais fait réflexion; vous faites en ceci |
|
| mentir le proverbe, vu que le disciple |
|
| s'élève au-dessus du maître. Mais |
|
| comme j'avais lu la table-d'émeraude |
|
| plus souvent en Latin, qu'en Français, |
|
| le défaut de la traduction & du commentaire |
|
| ne m'avait point causé d'obscurité, |
|
| comme elle peut faire à ceux, qui |
|
| ne lisent qu'en Français ce sommaire de |
|
| la sublime Philosophie d'Hermès. En |
|
| H iij | |
@
80
Le Triomphe |
|
| | effet la nature supérieure, & la nature |
| | inférieure ne sont pas semblables, pour |
| | opérer des miracles; mais c'est parce |
| | qu'elles sont semblables, qu'on peut par |
| | elles faire les miracles d'une seule chose. |
| | Vous voyez donc que je suis tout à fait |
| | de votre sentiment. |
| | PYROPHILE. |
| | Je me sais bon gré de ma remarque: |
| | je doutais qu'elle pût mériter votre |
| | approbation; & je m'assure après cela, |
| | que les enfants de la science me sauront |
| | aussi quelque gré, d'avoir tiré de vous sur |
| | ce sujet un éclaircissement, qui satisfera |
| | sans doute les disciples du grand Hermès. |
| | On ne doute pas que le savant Aristote |
| | n'ait parfaitement connu le grand art. |
| | Ce qu'il en a écrit, en est une preuve |
| | certaine: aussi dans cette dispute la pierre |
| | sait se prévaloir de l'autorité de ce |
| | grand Philosophe, par un passage qui |
| | contient ses plus singulières, & plus surprenantes |
| | qualités. Ayez, s'il vous plaît, |
| | la bonté de me dire comment vous entendez |
| | celles-ci: elle s'épouse elle-même; |
| 26 | elle s'engrosse elle-même; elle naît d'elle- |
| | même. |
| | EUDOXE. |
| | La pierre s'épouse elle-même; en ce que |
@
Hermétique.
81
| dans sa première génération, c'est la nature |
|
| seule aidée par l'art qui fait la parfaite |
|
| union des deux substances, qui lui |
|
| donnent l'être, de laquelle résulte en |
|
| même temps la dépuration essentielle du |
|
| soufre & du Mercure métalliques. Union |
|
| & épousailles si naturelles, que l'artiste |
|
| qui y prête la main, en y apportant |
|
| les dispositions requises, ne saurait |
|
| en faire une démonstration par les règles |
|
| de l'art; puisqu'il ne saurait même bien |
|
| comprendre le mystère de cette union. |
|
| La pierre s'engrosse elle-même; lorsque | |
| l'art continuant d'aider la nature par des |
|
| moyens tout naturels, met la pierre |
|
| dans la disposition, qui lui convient, |
|
| pour s'imprégner elle-même de la semence |
|
| astrale, qui la rend féconde, & |
|
| multiplicative de son espèce. |
|
| La pierre naît d'elle-même: parce qu'après | |
| s'être épousée, & engrossée elle- |
|
| même, l'art ne faisant autre chose que |
|
| d'aider la nature, par la continuation |
|
| d'une chaleur nécessaire à la génération, |
|
| elle prend une nouvelle naissance d'elle- |
|
| même, tout de même que le Phénix |
|
| renaît de ses cendres; elle devient le fils |
|
| du soleil, la médecine universelle de tout |
|
| ce qui a vie, & le véritable or vivant |
|
@
82
Le Triomphe| |
|
| | des Philosophes, qui par la continuation |
| | du secours de l'art, & du ministère de |
| | l'Artiste, acquiert en peu de temps le Diadème |
| | Royal, & la puissance souveraine |
| | sur tous ses frères. |
| | PYROPHILE. |
| | Je conçois fort bien, que sur ces mêmes |
| | principes, il n'est pas difficile de comprendre |
| | toutes les autres qualités, qu'Aristote |
| | attribue à la pierre, comme de se |
| | tuer elle-même; de reprendre vie d'elle-même; |
| | de se résoudre d'elle-même dans son propre sang; |
| | de se coaguler de nouveau avec lui, & d'acquérir |
| | enfin toutes les propriétés de la |
| | Pierre Philosophale. Je ne trouve même |
| | plus de difficultés après cela, dans le passage |
| | de Platon. Je vous prie toutefois |
| | de vouloir bien me dire ce que cet ancien |
| | entend, avec tous ceux qui l'ont suivi, |
| | savoir: que la pierre a un corps, une âme, |
| 27 | & un esprit, & que toutes choses sont d'elle, |
| | par elle, & en elle. |
| | EUDOXE. |
| | Platon aurait dû dans l'ordre naturel, |
| | passer devant Aristote, qui était son disciple, |
| | & duquel il est vraisemblable, |
| | qu'il avait appris la Philosophie secrète, |
| | dont il voulait bien qu'Alexandre le |
| | Grand le crût parfaitement instruit; si |
| | on |
@
Hermétique.
83
| on en juge par quelques endroits des |
|
| écrits de ce Philosophe, mais cet ordre est |
|
| peu important, & si vous examinez bien |
|
| le passage de Platon, & celui d'Aristote, |
|
| vous ne les trouverez pas beaucoup différents |
|
| dans le sens: pour satisfaire néanmoins |
|
| à la demande que vous me faites, |
|
| je vous dirai seulement que la pierre a |
|
| un corps, puisqu'elle est, ainsi que je |
|
| vous l'ai dit ci-devant, une substance |
|
| toute métallique, qui lui donne le poids; |
|
| qu'elle a une âme, qui est la plus pure |
|
| substance des Eléments, dans laquelle |
|
| consiste sa fixité, & sa permanence; qu'elle |
|
| a un esprit, qui fait l'union de l'âme |
|
| avec le corps; il lui vient particulièrement |
|
| de l'influence des astres, & il est le |
|
| véhicule des teintures. Vous n'aurez pas |
|
| non plus beaucoup de peine à concevoir, |
|
| que toutes choses sont d'elle, par elle, & en |
|
| elle; puisque vous avez déjà vu, que la |
|
| pierre n'est pas seulement la première |
|
| matière de tous les êtres contenus sous |
|
| le genre minéral, & métallique; mais |
|
| encore qu'elle est unie à la matière universelle, |
|
| dont toutes choses ont pris naissance; |
|
| & c'est là le fondement des derniers |
|
| attributs, que Platon donne à la |
|
| Pierre. |
|
| I | |
@
84
Le Triomphe| |
|
| | PYROPHILE. |
| | Comme je vois que la pierre ne s'attribue |
| | pas seulement les propriétés universelles, |
| 28 | mais qu'elle prétend aussi que le |
| | succès que quelques Artistes ont eu dans certains |
| | procédés particuliers, soit uniquement |
| | venu d'elle; je vous avoue que j'ai quelque |
| | peine à comprendre comment cela |
| | s'est pu faire? |
| | EUDOXE. |
| | Ce Philosophe l'explique toutefois |
| | assez clairement. Il dit que quelques Artistes |
| | qui ont connu imparfaitement la |
| | Pierre, & qui n'ont su qu'une partie |
| | de l'oeuvre, ayant cependant travaillé |
| | avec la pierre, & trouvé le moyen d'en |
| | séparer son esprit, qui contient sa teinture, |
| | sont venus à bout d'en communiquer |
| | quelques parties à des métaux imparfaits, |
| | qui ont affinité avec la pierre |
| | mais que pour n'avoir pas eu une connaissance |
| | entière de ses vertus, ni de la |
| | manière de travailler avec elle, leur travail |
| | ne leur a pas apporté une grande utilité; |
| | outre que le nombre de ces Artistes |
| | est assurément très petit. |
| | PYROPHILE. |
| | Il est naturel de conclure par ce que |
| | vous venez de me dire, qu'il y a des personnes |
@
Hermétique.
85
| qui ont la pierre entre les mains, |
|
| sans connaître toutes ses vertus, ou bien, |
|
| s'ils les connaissent, ils ne savent pas |
|
| comment on doit travailler avec elle, |
|
| pour réussir dans le grand oeuvre, & que |
|
| cette ignorance est cause que leur travail |
|
| n'a aucun succès. Je vous prie de me dire |
|
| si cela est ainsi. |
|
| EUDOXE. | |
| Sans doute plusieurs Artistes ont la | |
| Pierre en leur possession; les uns la méprisent, |
|
| comme une chose vile; les autres |
|
| l'admirent, à cause des caractères |
|
| en quelque façon surnaturels, qu'elle |
|
| apporte en naissant, sans connaître cependant |
|
| tout ce qu'elle vaut. Il y en a enfin |
|
| qui n'ignorent pas, qu'elle est le véritable |
|
| sujet de la Philosophie; mais les |
|
| opérations que les enfants de l'art doivent |
|
| faire sur ce noble sujet, leur sont entièrement |
|
| inconnues, par ce que les livres |
|
| ne les enseignent pas, & que tous les |
|
| Philosophes cachent cet art admirable qui |
|
| convertit la pierre en Mercure des Philosophes, |
|
| & qui apprend de faire de ce |
|
| Mercure la Pierre Philosophale. Cette |
|
| première pratique est l'oeuvre secret, touchant |
|
| lequel les Sages ne s'énoncent que |
|
| par des Allégories, & par des énigmes |
|
| I ij | |
@
86
Le Triomphe| |
|
| | impénétrables, ou bien ils n'en parlent |
| | point du tout. C'est là, comme j'ai dit, |
| | la grande pierre d'achoppement, contre |
| | laquelle presque tous les Artistes trébuchent. |
| | PYROPHILE. |
| | Heureux ceux qui possèdent ces grandes |
| | connaissances! Pour moi, je ne puis |
| | me flatter d'être arrivé à ce point: je |
| | ne suis qu'en peine de savoir, comment |
| | je pourrai assez vous remercier, de m'avoir |
| | donné tous les éclaircissements, que |
| | je pouvais raisonnablement souhaiter de |
| | vous, sur les endroits les plus essentiels |
| | de cette Philosophie, ainsi que sur tous |
| | les autres, touchant lesquels vous avez |
| | bien voulu répondre à mes questions; je |
| | vous prie instamment de ne pas vous |
| | lasser, j'en ai encore quelques-unes à vous |
| | faire qui me paraissent d'une très grande |
| | conséquence. Ce Philosophe assure, que |
| | l'erreur de ceux qui ont travaillé avec la |
| | pierre, & qui n'y ont pas réussi, est venue |
| 29 | de ce qu'ils n'ont pas connu l'origine d'où |
| | viennent les teintures. Si la source de cette |
| | fontaine Philosophique est si secrète, & |
| | si difficile à découvrir; il est constant |
| | qu'il y a bien des gens trompés: car ils |
| | croient tous généralement que les métaux, |
@
Hermétique.
87
| & les minéraux, & particulièrement |
|
| l'or, contiennent dans leur centre |
|
| cette teinture capable de transmuer les |
|
| métaux imparfaits. |
|
| EUDOXE. | |
| Cette source d'eau vivifiante est devant | |
| les yeux de tout le monde, dit le Cosmopolite, |
|
| & peu de gens la connaissent. L'or, |
|
| l'argent, les métaux, & les minéraux |
|
| ne contiennent point une teinture multiplicative |
|
| jusques à l'infini; il n'y a que |
|
| les métaux vivants des Philosophes, qui |
|
| aient obtenu de l'art, & de la nature, |
|
| cette faculté multiplicative: mais aussi |
|
| il n'y a que ceux qui sont parfaitement |
|
| éclairés dans les mystères Philosophiques, |
|
| qui connaissent la véritable origine des |
|
| teintures. Vous n'êtes pas du nombre |
|
| de ceux qui ignorent, où les Philosophes |
|
| puisent leurs trésors, sans crainte |
|
| d'en tarir la source. Je vous ai dit clairement, |
|
| & sans ambiguïté, que le Ciel, |
|
| & les Astres, mais particulièrement le |
|
| soleil et la Lune sont le principe de cette |
|
| fontaine d'eau vive, seule propre à opérer |
|
| toutes les merveilles que vous savez. |
|
| C'est ce qui fait dire au Cosmopolite |
|
| dans son énigme, que dans l'Ile délicieuse, |
|
| dont il fait la description, il n'y |
|
| I iij | |
@
88
Le Triomphe| |
|
| | avait point d'eau; que toute celle qu'on |
| | s'efforçait d'y faire venir, par machines, |
| | & par artifices, était ou inutile, ou empoisonnée, |
| | excepté celle, que peu de personne savaient |
| | extraire des rayons du soleil, ou de la |
| | Le moyen de faire descendre cette |
| | eau du Ciel, est certes merveilleux; il |
| | est dans la pierre, qui contient l'eau centrale, |
| | laquelle est véritablement une seule |
| | & même chose avec l'eau céleste, mais |
| | le secret consiste à savoir convertir la |
| | pierre en un Aimant, qui attire, embrasse, |
| | & unit à soi cette quintessence astrale, |
| | pour ne faire ensemble qu'une seule essence, |
| | parfaite & plus que parfaite, capable |
| | de donner la perfection aux imparfaits, |
| | après l'accomplissement du Magistère. |
| | PYROPHILE. |
| | Que je vous ai d'obligations, de vouloir |
| | bien me révéler de si grands mystères |
| | à la connaissance desquels je ne pouvais |
| | jamais espérer de parvenir, sans le secours |
| | de vos lumières! mais puisque vous trouvez |
| | bon que je continue, permettez-moi, |
| | s'il vous plaît, de vous dire, que je n'avais |
| | point vu jusques ici un Philosophe |
| | qui eût aussi précisément déclaré que fait |
| | celui-ci, qu'il fallait donner une femme à |
@
Hermétique.
89
| la pierre, la faisant parler de cette sorte. |
|
| Si ces Artistes avaient porté leurs recherches plus |
|
| loin & qu'ils eussent examiné quelle est la fem- | 30 |
| me qui m'est propre; qu'ils l'eussent cherchée |
|
| & qu'ils m'eussent uni a elle; c'est alors que |
|
| j'aurais pu teindre mille fois davantage. Bien |
|
| que je m'aperçoive en général que ce |
|
| passage a une entière relation avec le |
|
| précédent, je vous avoue néanmoins que |
|
| cette expression, d'une femme convenable |
|
à la pierre ne laisse pas de m'embarrasser.
| EUDOXE. | |
| C'est beaucoup cependant, que vous | |
| connaissiez déjà de vous-même, que ce |
|
| passage a de la connexité avec celui que |
|
| je viens de vous expliquer; c'est-à-dire |
|
| que vous jugez bien que la femme qui |
|
| est propre à la pierre, & qui doit lui être |
|
| unie, est cette fontaine d'eau vive, dont |
|
| la source toute céleste qui a particulièrement |
|
| son centre dans le Soleil, & dans |
|
| la Lune, produit ce clair & précieux |
|
| ruisseau des Sages, qui coule dans la |
|
| mer des Philosophes, laquelle environne |
|
| tout le monde; ce n'est pas sans fondement, |
|
| que cette divine fontaine est |
|
| appelée par cet Auteur la femme de la |
|
| pierre; quelques-uns l'ont représentée |
|
| I iiij | |
@
90
Le Triomphe| |
|
| | sous la forme d'une Nymphe céleste; |
| | quelques autres lui donnent le nom de |
| | la chaste Diane, dont la pureté, & la |
| | virginité n'est point souillée par le lien |
| | spirituel qui l'unit à la pierre; en un |
| | mot, cette conjonction magnétique est le |
| | mariage magique du Ciel avec la Terre, |
| | dont quelques Philosophes ont parlé: de |
| | sorte que la source féconde de la teinture |
| | Physique, qui opère de si grandes |
| | merveilles, prend naissance dans cette union |
| | conjugale toute mystérieuse. |
| | PYROPHILE. |
| | Je ressens avec une satisfaction indicible |
| | tout l'effet des lumières, dont vous |
| | me faites part; & puisque nous sommes |
| | sur ce point, permettez-moi, je vous prie, |
| | de vous faire une question, qui pour être |
| | hors du texte de cet Auteur, ne laisse |
| | pas d'être essentielle à ce sujet. Je vous |
| | supplie de me dire si le mariage magique |
| | du Ciel avec la Terre, se peut faire |
| | en tout temps; où s'il y a des saisons |
| | dans l'année qui soient plus convenables |
| | les unes que les autres, à célébrer |
| | ces Noces Philosophiques. |
| | EUDOXE. |
| | J'en suis venu trop avant, pour vous |
| | refuser un éclaircissement si nécessaire, |
@
Hermétique.
91
| & si raisonnable. Plusieurs Philosophes |
|
| ont marqué la saison de l'année, qui est |
|
| la plus propre à cette opération. Les uns |
|
| n'en ont point fait de mystères; les autres |
|
| plus réservés ne se sont expliqués sur ce |
|
| point que par des paraboles. Les premiers |
|
| ont nommé le mois de Mars, & le |
|
| printemps. Zachaire & quelques autres |
|
| Philosophes disent, qu'ils commencèrent |
|
| leur oeuvre à Pâques, & qu'ils la finirent |
|
| heureusement dans le cours de l'année. |
|
| Les autres se contentent de représenter |
|
| le jardin des Hespérides émaillé de fleurs, |
|
| & particulièrement de violettes & de |
|
| hyacinthes, qui sont les premières productions |
|
| du Printemps. Le Cosmopolite |
|
| plus ingénieux que les autres, pour indiquer |
|
| que la saison la plus propre au |
|
| travail Philosophique, est celle dans laquelle |
|
| tous les êtres vivants, sensitifs, & |
|
| végétables paraissent animés d'un feu |
|
| nouveau, qui les porte réciproquement |
|
| à l'amour, & à la multiplication de leur |
|
| espèce, dit que Venus est la Déesse de cette |
|
| Ile charmante, dans laquelle il vit à découvert |
|
| tous les mystères de la nature: |
|
| mais pour marquer plus précisément cette |
|
| saison, il dit qu'on voyait paître dans |
|
| la prairie des béliers, & des taureaux, avec |
|
| I v | |
@
92
Le Triomphe| |
|
| | deux jeunes bergers, exprimant clairement |
| | dans cette spirituelle allégorie, les trois |
| | mois du Printemps par les trois signes célestes |
| | qui leur répondent: Aries, Taurus, & |
| | Gemini. |
| | PYROPHILE. |
| | Je suis ravi de ces interprétations. |
| | Ceux qui sont plus éclairés, que je ne |
| | suis dans ces mystères, ne feront peut-être |
| | pas autant de cas que je fais, du dénouement |
| | de ces énigmes, dont le sens toutefois |
| | a été, jusques à présent, impénétrable |
| | à plusieurs de ceux, qui croient |
| | d'ailleurs entendre fort bien les Philosophes. |
| | Je suis persuadé qu'on doit compter |
| | pour beaucoup, un pareil éclaircissement, |
| | capable de faire voir clair dans |
| | d'autres obscurités plus importantes; en |
| | effet peu de personnes s'imaginaient, |
| | que les violettes & les hyacinthes d'Espagnet |
| | & les bêtes à cornes du jardin des |
| | Hespérides; le ventre & la maison du |
| | bélier du Cosmopolite, & de Philalethe; |
| | l'Ile de la Déesse Vénus, les deux pasteurs, |
| | & le reste que vous venez de m'expliquer, |
| | signifiassent la saison du Printemps. |
| | Je ne suis pas le seul, qui dois vous |
| | rendre mille grâces, d'avoir bien voulu |
| | développer ces mystères; je suis assuré qu'il |
@
Hermétique.
93
| se trouvera dans la suite des temps, un |
|
| grand nombre d'enfants de la science, qui |
|
| béniront votre mémoire, pour leur avoir |
|
| ouvert les yeux sur un point, qui |
|
| est plus essentiel à ce grand art, qu'ils |
|
| ne se le seraient imaginés. |
|
| EUDOXE. | |
| Vous avez raison en ce qu'on ne peut | |
| s'assurer d'entendre les Philosophes, à |
|
| moins qu'on n'ait une entière intelligence |
|
| des moindres choses qu'ils ont |
|
| écrites. La connaissance de la saison |
|
| propre à travailler au commencement de |
|
| l'oeuvre, n'est pas de petite conséquence; |
|
| en voici la raison fondamentale. Comme |
|
| le Sage entreprend de faire par notre |
|
| art une chose, qui est au-dessus des |
|
| forces ordinaires de la nature, comme |
|
| d'amollir une pierre, & de faire végéter |
|
| un germe métallique; il se trouve indispensablement |
|
| obligé d'entrer par une |
|
| profonde méditation dans le plus secret |
|
| intérieur de la nature, & de se prévaloir |
|
| des moyens simples, mais efficaces qu'elle |
|
| lui en fournit; or vous ne devez pas |
|
| ignorer, que la nature dès le commencement |
|
| du Printemps, pour se renouveler, |
|
| & mettre toutes les semences, |
|
| qui sont au sein de la terre, dans le mouvement |
|
@
94
Le Triomphe| |
|
| | qui est propre à la végétation, |
| | imprègne tout l'air qui environne la terre, |
| | d'un esprit mobile, & fermentatif, |
| | qui tire son origine du père de la nature; |
| | c'est proprement un titre subtil, qui fait |
| | la fécondité de la terre et dont il est l'âme, |
| | & que le Cosmopolite appelle le sel-petre |
| | C'est donc dans cette seconde |
| | saison que le Sage Artiste, pour faire |
| | germer sa semence métallique, la cultive, |
| | la rompt, l'humecte, l'arrose de cette |
| | prolifique rosée, & lui en donne à boire |
| | autant que le poids de la nature le requiert; |
| | de cette sorte le germe Philosophique |
| | concentrant cet esprit dans son |
| | sein, en est animé & vivifié, & acquiert |
| | les propriétés, qui lui sont essentielles, |
| | pour devenir la pierre végétable, & multiplicative. |
| | J'espère que vous serez satisfait |
| | de ce raisonnement, qui est fondé |
| | sur les lois, & sur les principes de la |
| | nature. |
| | PYROPHILE. |
| | Il est impossible qu'on puisse l'être |
| | plus que je le suis; vous me donnez des |
| | lumières que les Philosophes ont cachées |
| | sous un voile impénétrable, & vous me |
| | dites des choses importantes, que je |
| | pousserais volontiers mes questions plus |
@
Hermétique.
95
| loin, pour profiter de la bonté que vous |
|
| avez de ne me rien déguiser; mais pour |
|
| ne pas en abuser, je reviens à l'endroit |
|
| de mon Auteur, où la pierre soutient |
|
| à l'or, & au Mercure, qu'il est impossible |
|
| qu'il se fasse une véritable union entre |
|
| leurs deux substances, parce, (leur |
|
| dit-elle) que vous n'êtes pas un seul corps; | 31 |
| mais deux corps ensemble, & par conséquent |
|
| vous êtes contraires, à considérer les lois de |
|
| la nature. Je sais bien que la pénétration |
|
| des substances, n'étant pas possible selon |
|
| les lois de la nature, leur parfaite |
|
| union ne l'est pas non plus, & qu'en |
|
| ce sens-là, deux corps sont contraires |
|
| l'un à l'autre: cependant comme presque |
|
| tous les Philosophes assurent que le |
|
| Mercure est la première matière des métaux, |
|
| & que selon Geber il n'est pas un |
|
| corps, mais un esprit qui pénètre les |
|
| corps, & particulièrement celui de l'or, |
|
| pour lequel il a une sympathie visible; |
|
| n'est-il pas vraisemblable, que ces deux |
|
| substances, ce corps & cet esprit peuvent |
|
| s'unir parfaitement, pour ne faire |
|
| qu'une seule & même chose d'une même |
|
| nature? |
|
| EUDOXE. | |
| Remarquez qu'il y a deux erreurs | |
@
96
Le Triomphe| |
|
| | dans votre raisonnement; la première, en |
| | ce que vous croyez que le Mercure commun |
| | est la première, & simple matière, |
| | dont les métaux sont formés dans les mines; |
| | cela n'est pas ainsi. Le Mercure, |
| | est un métal, qui pour avoir moins de |
| | soufre & moins d'impuretés terrestres |
| | que les autres métaux, demeure liquide, |
| | & coulant, s'unit avec les métaux, |
| | mais particulièrement avec l'or, comme |
| | étant le plus pur de tous; & s'unit |
| | moins facilement avec les autres métaux |
| | à proportion qu'ils sont plus ou moins |
| | impurs dans leur composition naturelle. |
| | Vous devez donc savoir, qu'il y a une |
| | première matière des métaux, dont le |
| | Mercure même est formé, c'est une eau |
| | visqueuse, & Mercurielle, qui est l'eau de |
| | notre pierre. Voilà quel est le sentiment |
| | des véritables Philosophes. |
| | Je serais trop long, si je voulais vous |
| | déduire ici tout ce qu'il y a à dire sur ce |
| | sujet. Je viens à la seconde erreur de votre |
| | raisonnement, laquelle consiste en ce |
| | que vous vous imaginez, que le Mercure |
| | commun est un esprit métallique, |
| | qui selon Geber peut pénétrer intérieurement, |
| | & teindre les métaux, s'unir |
| | & demeurer avec eux, après qu'il aura |
@
Hermétique.
97
| été artificieusement fixé. Mais vous devez |
|
| considérer que le Mercure n'est appelé |
|
| esprit par Geber, que parce qu'il |
|
| s'envole du feu, à cause de la mobilité |
|
| de sa substance homogène: toutefois |
|
| cette propriété ne l'empêche pas d'être |
|
| un corps métallique, lequel pour cette |
|
| raison ne peut jamais s'unir si parfaitement |
|
| avec un autre métal, qu'il ne s'en |
|
| sépare toujours, lorsqu'il se sent pressé |
|
| par l'action du feu. L'expérience montre |
|
| l'évidence de ce raisonnement & par |
|
| conséquent la pierre a raison de soutenir |
|
| à l'or, qu'il ne se peut jamais faire une |
|
| parfaite union de lui avec le Mercure. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je comprends fort bien, que mon raisonnement | |
| était erroné, & pour vous |
|
| dire le vrai, je n'ai jamais pu m'imaginer, |
|
| que le Mercure commun fût la |
|
| première matière des métaux, bien que |
|
| plusieurs graves Philosophes posent cette |
|
| vérité, pour un des fondements de |
|
| l'art. Et je suis persuadé, qu'on ne peut |
|
| trouver dans les mines, la vraie première |
|
| matière des métaux, séparée des corps |
|
| métalliques, elle n'est qu'une vapeur, |
|
| une eau visqueuse, un esprit invisible, |
|
| & je crois en un mot que la semence ne |
|
@
98
Le Triomphe| |
|
| | se trouve que dans le fruit. Je ne sais si |
| | je parle juste; mais je crois que c'est là |
| | le vrai sens des éclaircissements, que vous |
| | avez voulu me donner. |
| | EUDOXE. |
| | On ne peut avoir mieux compris, que |
| | vous avez fait ces vérités connues de peu |
| | de personnes. Il y a de la satisfaction à |
| | parler ouvertement avec vous, des mystères |
| | Philosophiques. Voyez quelles sont |
| | les demandes que vous avez encore à me |
| | faire. |
| | PYROPHILE. |
| | Je ne sais si la pierre ne se contredit |
| | point elle-même, lorsqu'elle se glorifie, |
| 32 | d'avoir un corps imparfait avec une âme |
| | constante, & une teinture pénétrante? ces |
| | deux grandes perfections me paraissent |
| | incompatibles dans un corps imparfait. |
| | EUDOXE. |
| | On dirait ici que vous avez déjà oublié |
| | une vérité fondamentale, dont vous |
| | avez été pleinement convaincu ci-devant; |
| | souvenez-vous donc que si le corps |
| | de pierre n'était imparfait, d'une imperfection |
| | toutefois en laquelle la nature |
| | n'a pas fini son opération, on ne pourrait |
| | y chercher, & encore moins y trouver |
| | la perfection. Cela posé, il vous sera bien |
| | facile |
@
Hermétique.
99
| facile de juger, que la constance de l'âme, |
|
| & la perfection de la teinture ne sont |
|
| pas actuellement, ni en état de se manifester |
|
| dans la pierre, tant qu'elle demeure |
|
| dans son être imparfait; mais lorsque |
|
| par la continuation de l'oeuvre, la |
|
| substance de la pierre a passé de l'imperfection |
|
| à la perfection, & de la perfection |
|
| à la plus que perfection, la constance de |
|
| son âme & l'efficace de la teinture de |
|
| son esprit, se trouvent réduites de la |
|
| puissance à l'acte; de sorte que l'âme, |
|
| l'esprit, & le corps de la pierre également |
|
| exaltés, composent un tout d'une nature, |
|
| & d'une vertu incompréhensible. |
|
| PYROPHILE. | |
| Puisque mes demandes vous donnent | |
| lieu de dire des choses si singulières, ne |
|
| trouvez pas mauvais, je vous prie, que |
|
| je continue. Je me suis toujours persuadé |
|
| que la pierre des Philosophes est une |
|
| substance réelle, qui tombe sous les |
|
| sens, cependant je vois que cet Auteur |
|
| assure le contraire, disant notre pierre est | 33 |
| invisible. Je vous assure que quelque |
|
| bonne opinion que j'aïe de ce Philosophe, |
|
| il me permettra de n'être pas de |
|
| son sentiment sur ce point. |
|
| K | |
@
100
Le Triomphe| |
|
| | EUDOXE. |
| | J'espère toutefois que vous en serez |
| | bientôt. Ce Philosophe n'est pas le seul |
| | qui tient ce langage: la plupart parlent |
| | de la même manière qu'il fait; & à vous |
| | dire le vrai, notre Pierre est proprement |
| | invisible, aussi bien à l'égard de sa |
| | matière, comme à l'égard de sa forme. |
| | A l'égard de sa matière; parce qu'encore |
| | que notre pierre, ou bien notre Mercure, |
| | (il n'y a point de différence) existe |
| | réellement, il est vrai néanmoins qu'elle |
| | ne paraît pas à nos yeux, à moins que |
| | l'artiste ne prête la main à la nature, |
| | pour l'aider à mettre au monde cette production |
| | Philosophique; c'est ce qui fait |
| | dire au Cosmopolite, que le sujet de notre |
| | Philosophie a une existence réelle; |
| | mais qu'il ne se fait point voir, si ce n'est, |
| | lorsqu'il plaît à l'artiste de le faire paraître. |
| | La pierre n'est pas moins invisible à |
| | l'égard de sa forme; j'appelle ici sa forme, |
| | le principe de ses admirables facultés, |
| | d'autant que ce principe, cette énergie |
| | de la pierre, & cet esprit dans lequel |
| | réside l'efficace de sa teinture, est une |
| | pure essence astrale impalpable, laquelle |
| | ne se manifeste que par les effets surparlent |
| | prenants qu'elle produit. Les Philosophes |
@
Hermétique.
101
| souvent de leur pierre considérée |
|
| en ce sens-là. Hermès l'entend ainsi, lorsqu'il |
|
| dit que le vent la porte dans son ventre; |
|
| & le Cosmopolite ne s'éloigne point de |
|
| ce Père de la Philosophie, lorsqu'il assure |
|
| que notre sujet est devant les yeux de |
|
| tout le monde; que personne ne peut vivre sans |
|
| lui; & que toutes les Créatures s'en servent; |
|
| mais que peu de personnes l'aperçoivent. Hé |
|
| bien, n'êtes-vous pas du sentiment de |
|
| votre Auteur, & n'avouez vous pas |
|
| que de quelque manière que vous considériez |
|
| la pierre, il est vrai de dire qu'elle |
|
| est invisible? |
|
| PYROPHILE. | |
| Il faudrait que je n'eusse ni esprit, | |
| ni raison, pour ne pas tomber d'accord |
|
| d'une vérité, que vous me faites |
|
| toucher au doigt, en me développant en |
|
| même temps le sens le plus caché, & |
|
| le plus mystérieux des écritures Philosophiques. |
|
| Je me trouve si éclairé par |
|
| tout ce que vous me dites, qu'il me |
|
| semble que les Auteurs les plus abstraits |
|
| n'auront plus d'obscurité pour |
|
| moi; je vous serai cependant fort obligé, |
|
| si vous voulez bien me dire votre sentiment, |
|
| touchant la proposition que cet |
|
| Auteur avance, qu'il n'est pas possible |
|
| K ij | |
@
102
Le Triomphe| |
|
| | quérir la possession du Mercure Philosophique |
| 34 | autrement, que par le moyen de deux corps, |
| | dont l'un ne peut recevoir la perfection sans |
| | l'autre. Ce passage me paraît si positif, |
| | & si précis, que je ne doute pas, qu'il |
| | soit fondamental dans la pratique de |
| | l'oeuvre. |
| | EUDOXE. |
| | Il n'y en a pas assurément de plus |
| | fondamental, puisque ce Philosophe |
| | vous marque en cet endroit, comment se |
| | forme la pierre sur laquelle toute notre |
| | Philosophie est fondée; en effet notre |
| | Mercure, ou notre pierre prend naissance |
| | de deux corps: remarquez cependant |
| | que ce n'est pas le mélange de deux |
| | corps qui produit notre Mercure, ou |
| | notre pierre: car vous venez de voir que |
| | les corps sont contraires, & qu'il ne s'en |
| | peut faire une parfaite union: mais notre |
| | pierre naît au contraire de la destruction |
| | de deux corps, lesquels agissant |
| | l'un sur l'autre comme le mâle & la femelle, |
| | ou comme le corps & l'esprit, |
| | d'une manière autant naturelle, qu'elle |
| | est incompréhensible à l'artiste, qui y |
| | prête le secours nécessaire, cessent entièrement |
| | d'être ce qu'ils étaient auparad'une |
| | vant, pour mettre au jour une production |
@
Hermétique.
103
| nature & d'une origine merveilleuse, |
|
| & qui a toutes les dispositions |
|
| nécessaires, pour être portée par l'art, |
|
| & par la nature, de perfection en perfection, |
|
| jusques au souverain degré, qui |
|
| est au-dessus de la nature même. |
|
| Remarquez aussi que ces deux | |
| corps qui se détruisent, & se confondent |
|
| l'un dans l'autre, pour la production |
|
| d'une troisième substance, & dont l'un |
|
| tient lieu de mâle, & l'autre de femelle, |
|
| dans cette nouvelle génération, sont deux |
|
| agents, qui se dépouillant de leur plus |
|
| grossière substance dans cette action, |
|
| changent de nature pour mettre au monde |
|
| un fils d'une origine plus noble, & |
|
| plus illustre, que le père & la mère, qui |
|
| lui donnent l'être; aussi il apporte en |
|
| naissant des marques visibles qui font |
|
| voir évidemment, que le Ciel a présidé |
|
| à sa naissance. |
|
| Remarquez de plus que notre pierre | |
| renaît plusieurs diverses fois, mais que |
|
| dans chacune de ses nouvelles naissances, |
|
| elle tire toujours son origine de deux |
|
| choses. Vous venez de voir comment elle |
|
| commence de naître de deux corps: |
|
| vous avez vu qu'elle épouse une Nymphe |
|
| Céleste, après qu'elle a été dépouillée |
|
| K iij | |
@
104
Le Triomphe| |
|
| | de sa forme terrestre, pour ne faire |
| | qu'une seule & même chose avec elle, |
| | sachez aussi qu'après que la pierre a paru |
| | de nouveau sous une forme terrestre, |
| | elle doit encore être mariée à une épouse |
| | de son même sang, de sorte que ce sont |
| | toujours deux choses qui en produisent |
| | une seule, d'une seule & même espèce |
| | & comme c'est une vérité constante, que |
| | dans tous les différents états de la pierre, |
| | les deux choses qui s'unissent pour |
| | lui donner nouvelle naissance, viennent |
| | d'une seule, & même chose; c'est |
| | aussi sur ce fondement de la nature, que |
| | le Cosmopolite appuie une vérité incontestable |
| | dans notre Philosophie, savoir, |
| | que d'un il s'en fait deux & de deux |
| | un, à quoi se terminent toutes les opérations |
| | naturelles & Philosophiques, sans pouvoir |
| | aller plus loin. |
| | PYROPHILE. |
| | Vous me rendez si intelligibles, & si |
| | palpables ces sublimes vérités, toutes |
| | abstraites qu'elles sont, que je les conçois |
| | presque aussi évidemment, que si |
| | c'étaient des démonstrations Mathématiques. |
| | Permettez-moi, s'il vous plaît, |
| | de vous demander encore quelques éclairaucun |
| | cissements, afin qu'il ne me reste plus |
@
Hermétique.
105
| doute touchant l'interprétation |
|
| de cet Auteur. J'ai fort bien compris |
|
| que la pierre née de deux substances d'une |
|
| même espèce, est un tout homogène, |
|
| & un tiers-être doué de deux natures, |
|
| qui le rendent seul suffisant par lui- |
|
| même à la génération du fils du Soleil: |
|
| mais j'ai quelque peine à bien comprendre, |
|
| comment ce Philosophe entend, |
|
| que la seule chose dont se fait la médecine universelle |
|
| est l'eau, & l'esprit du corps? | 35 |
| EUDOXE. | |
| Vous trouveriez le sens de ce passage | |
| évident de lui-même, si vous vous souveniez, |
|
| que la première & la plus importante |
|
| opération de la pratique du |
|
| premier oeuvre, est de réduire en eau le |
|
| corps, qui est notre pierre, & que ce |
|
| point est le plus secret de nos mystères. |
|
| Je vous ai fait voir que cette eau doit être |
|
| vivifiée, & fécondée par une semence |
|
| astrale, & par un esprit céleste, dans lequel |
|
| réside toute l'efficace de la teinture |
|
| Physique: de sorte que si vous y faites |
|
| réflexion, vous avouerez qu'il n'y |
|
| a point de vérité plus évidente dans notre |
|
| Philosophie, que celle que votre |
|
| Auteur avance ici, savoir que la seule |
|
| chose dont le sage a besoin, pour faire |
|
@
106
Le Triomphe| |
|
| | toutes choses, n'est autre que l'eau & |
| | l'esprit du corps. L'eau est le corps, & |
| | l'âme de notre sujet; la semence astrale |
| | en est l'esprit; c'est pourquoi les Philosophes |
| | assurent que leur matière a un |
| | corps, une âme & un esprit. |
| | PYROPHILE. |
| | J'avoue que je m'aveuglais moi-même, |
| | & que si j'y avais bien fait réflexion |
| | je n'aurais formé aucun doute sur cet |
| | endroit: mais en voici un autre, qui n'est |
| | point cependant un sujet de doute; mais |
| | qui ne laisse pas pour cela, de me faire |
| | souhaiter que vous veuillez bien dire |
| | votre sentiment sur ces paroles-ci: savoir, |
| | que la seule chose qui est le sujet |
| | de l'art, & qui n'a pas sa pareille dans |
| 36 | le monde, est vile toutefois & qu'on peut |
| | l'avoir à peu de frais. |
| | EUDOXE. |
| | Cette chose si précieuse par les dons |
| | excellents, dont le Ciel l'a pourvue, est |
| | véritablement vile, à l'égard des substances |
| | dont elle tire son origine. Leur prix |
| | n'est point au-dessus des facultés des |
| | pauvres. Dix sols sont plus que suffisants |
| | pour acquérir la matière de la pierre. Les |
| | instruments toutefois, & les moyens qui |
| | sont nécessaires pour poursuivre les opérations |
| | rations |
@
Hermétique.
107
| de l'art, demandent quelque sorte |
|
| de dépense; ce qui fait dire à Geber que |
|
| l'oeuvre n'est pas pour les pauvres. La matière |
|
| est donc vile, à considérer le fondement |
|
| de l'art, puisqu'elle coûte fort peu; elle |
|
| n'est pas moins vile, si on considère extérieurement |
|
| ce qui lui donne la perfection, |
|
| puisque à cet égard, elle ne coûte |
|
| rien du tout; d'autant que tout le monde |
|
| l'a en sa puissance, dit le Cosmopolite; de |
|
| sorte que soit que vous distinguiez ces |
|
| choses, soit que vous les confondiez |
|
| (comme font les Philosophes, pour |
|
| tromper les sots, & les ignorants) c'est |
|
| une vérité constante, que la pierre est |
|
| une chose vile en un sens: mais qu'elle |
|
| est très précieuse en un autre, & qu'il n'y |
|
| a que les fols qui la méprisent, par un |
|
| juste jugement de Dieu. |
|
| PYROPHILE. | |
| Me voilà bientôt autant instruit que | |
| je puis le souhaiter; faites-moi seulement |
|
| la grâce de me dire, comment on peut |
|
| connaître, quelle est la véritable voie |
|
| des Philosophes; puisqu'ils en décrivent |
|
| plusieurs différentes, & qui paraissent |
|
| souvent opposées. Leurs livres sont remplis |
|
| d'une infinité de diverses opérations; |
|
| savoir de conjonctions, calcinations, |
|
| L | |
@
108
Le Triomphe| |
|
| | mixtions, séparations, sublimations, distillations, |
| | coagulations, fixations, dessiccations, |
| | dont ils font sur chacune des |
| | chapitres entiers; ce qui met les Artistes |
| | dans un tel embarras, qu'il leur est presque |
| | impossible d'en sortir heureusement. |
| | Ce Philosophe insinue, ce semble, que |
| | comme il n'y a qu'une chose dans ce |
| | grand art, il n'y a aussi qu'une voie; & |
| 37 | pour toute raison, il dit, que la solution |
| | du corps ne se fait que dans son propre sang. |
| | Je ne trouve rien dans tout cet écrit, où |
| | vos lumières me soient plus nécessaires, |
| | que sur ce point, qui concerne la pratique |
| | de l'oeuvre, sur laquelle tous les Philosophes |
| | font profession de se taire: je vous |
| | conjure de ne pas me les refuser. |
| | EUDOXE. |
| | Ce n'est pas sans beaucoup de raison, |
| | que vous me faites une telle demande; |
| | elle regarde le point essentiel de l'oeuvre; |
| | & je souhaiterais de tout mon coeur pouvoir |
| | y répondre aussi distinctement que |
| | j'ai fait à plusieurs de vos autres questions. |
| | Je vous proteste que je vous ai dit |
| | partout la vérité; je veux en faire encore |
| | de même; mais vous savez que les mystères |
| | de notre sacrée science ne peuvent |
| | être enseignés, qu'avec des termes mystérieux: |
@
Hermétique.
109
| je vous dirai néanmoins sans |
|
| équivoque, que l'intention générale de |
|
| notre art, est de purifier exactement, |
|
| & de subtiliser une matière d'elle-même |
|
| immonde, & grossière. Voilà une vérité |
|
| très importante, qui mérite que vous y |
|
| fassiez réflexion. |
|
| Remarquez que pour arriver à cette | |
| fin, plusieurs opérations sont requises, |
|
| qui ne tendant toutes qu'à un même |
|
| but, ne sont dans le fond considérées |
|
| par les Philosophes, que comme une |
|
| seule & même opération, diversement |
|
| continuée. Observez que le feu sépare |
|
| d'abord les parties hétérogènes, & conjoint |
|
| les parties homogènes de notre |
|
| pierre: que le feu secret produit ensuite |
|
| le même effet; mais plus efficacement |
|
| en introduisant dans la matière un esprit |
|
| igné, qui ouvre intérieurement la porte |
|
| secrète, qui subtilise, & qui sublime |
|
| les parties pures, les séparant des parties |
|
| terrestres & adustibles. La solution qui |
|
| se fait ensuite par l'addition de la quintessence |
|
| astrale, qui anime la pierre, en |
|
| fait une troisième dépuration, & la distillation |
|
| l'achève entièrement, ainsi purifiant, |
|
| & subtilisant la pierre par plusieurs |
|
| différents degrés, auxquels les |
|
| L ij | |
@
110
Le Triomphe| |
|
| | Philosophes ont accoutumé de donner |
| | les noms d'autant d'opérations différentes |
| | & de conversion des éléments; on l'élève |
| | jusques à la perfection, qui est la |
| | disposition prochaine, pour la conduire |
| | à la plus que perfection, par un régime |
| | proportionné à l'intention finale de l'art, |
| | c'est-à-dire jusques à la parfaite fixation. |
| | Vous voyez donc qu'à proprement parler, |
| | il n'y a qu'une voie, comme il n'y |
| | a qu'une intention dans le premier oeuvre, |
| | & que les Philosophes n'en décrivent |
| | plusieurs, que parce qu'ils considèrent |
| | les différents degrés de dépurations, |
| | comme autant d'opérations & de voies |
| | différentes, dans le dessein (ainsi que le |
| | remarque fort bien votre Auteur) de |
| | cacher ce grand art. |
| | Pour ce qui est des paroles, par lesquelles |
| | votre Auteur conclut, savoir, |
| | que la solution du corps ne se fait que |
| | dans son propre sang; je dois vous faire |
| | observer que dans notre art, il se fait |
| | en trois temps différents, trois solutions |
| | essentielles, dans lesquelles le corps ne |
| | se dissout que dans son propre sang, c'est |
| | au commencement, au milieu, & à la fin |
| | de l'oeuvre; remarquez bien ceci. Je |
| | vous ai déjà fait voir que dans les principales |
@
Hermétique.
111
| opérations de l'art, ce sont toujours |
|
| deux choses, qui en produisent une, |
|
| que de ces deux choses l'une tient lieu |
|
| de mâle, & l'autre de femelle; l'un est |
|
| le corps, l'autre est l'esprit: vous devez |
|
| en faire ici l'application. Savoir que |
|
| dans les trois solutions dont je vous parle, |
|
| le mâle & la femelle, le corps & |
|
| l'esprit, ne sont autre chose que le corps |
|
| & le sang, & que ces deux choses sont |
|
| d'une même nature, & d'une même |
|
| espèce; de sorte que la solution du corps |
|
| dans son propre sang, c'est la solution |
|
| du mâle par la femelle, & celle du corps |
|
| par son esprit. Voici l'ordre de ces trois |
|
| solutions importantes. |
|
| En vain vous tenteriez par le feu la | |
| véritable solution du mâle en la première |
|
| opération, elle ne vous réussirait jamais, |
|
| sans la conjonction de la femelle; |
|
| c'est dans leurs embrassements réciproques |
|
| qu'ils se confondent, & se changent |
|
| l'un l'autre, pour produire un tout homogène, |
|
| différent des deux. En vain vous |
|
| auriez ouvert, sublimé le corps de la |
|
| pierre, elle vous serait entièrement inutile, |
|
| si vous ne lui faisiez épouser la femme |
|
| que la nature lui a destinée; elle est |
|
| cet esprit, dont le corps a tiré sa première |
|
| L iij | |
@
112
Le Triomphe| |
|
| | origine; aussi il s'y dissout, comme fait |
| | la glace à la chaleur du feu, ainsi que |
| | votre Auteur l'a fort bien remarqué. |
| | Enfin vous essayeriez en vain de faire la |
| | parfaite solution du même corps, si vous |
| | ne réitériez sur lui l'effusion de son propre |
| | sang, qui est son menstrue naturel, |
| | sa femme, & son esprit tout ensemble, |
| | avec lequel il s'unit intimement, qu'ils |
| | ne font plus qu'une seule & même substance. |
| | PYROPHILE. |
| | Après tout ce que vous venez de me |
| | révéler, je n'ai plus rien à vous demander |
| | touchant l'interprétation de cet Auteur. |
| | Je comprends fort bien tous les |
| | autres avantages, qu'il attribue à la pierre, |
| | au-dessus de l'or et du Mercure. Je |
| | conçois aussi comment l'excès du dépit |
| | de ces deux Champions, les porta à joindre |
| | leurs forces, pour vaincre la pierre |
| | par les armes, n'ayant pu la surmonter |
| | par la raison: mais comment entendez- |
| 38 | vous que la pierre les dissipa, & les engloutit |
| | l'un & l'autre, en sorte qu'il n'en resta aucuns |
| | vestiges? |
| | EUDOXE. |
| | Ignorez-vous que le grand Hermès |
| | dit, que la pierre est la force forte de toute |
@
Hermétique.
113
| force? car elle vaincra toute chose subtile, & |
|
| pénétrera toute chose solide. C'est ce que votre |
|
| Philosophe dit ici en d'autres termes, |
|
| pour vous apprendre que la puissance de |
|
| la pierre est si grande, que rien n'est capable |
|
| de lui résister. Elle surmonte en |
|
| effet tous les métaux imparfaits, les transmuant |
|
| en métaux parfaits, de telle manière, |
|
| qu'il ne reste aucuns vestiges de |
|
| ce qu'ils étaient auparavant. |
|
| PYROPHILE. | |
| Je comprends fort bien ces raisons; | |
| mais il me reste nonobstant cela un doute, |
|
| touchant les métaux parfaits; l'or |
|
| par exemple est un métal constant & |
|
parfait, que la pierre ne saurait engloutir.
| EUDOXE. | |
| Votre doute est sans fondement: car | |
| tout de même que la pierre, à proprement |
|
| parler, n'engloutit pas les métaux |
|
| imparfaits, mais qu'elle les change tellement |
|
| de nature, qu'il ne reste rien, qui |
|
| fasse connaître ce qu'ils étaient auparavant; |
|
| ainsi la pierre ne pouvant engloutir |
|
| l'or ni le transmuer en un métal plus |
|
| parfait, elle le transmue en médecine |
|
| mille fois plus parfaite que l'or, puisqu'il |
|
| peut alors transmuer mille fois autant |
|
| L iiij | |
@
114
Le Triomphe| |
|
| | de métal imparfait selon le degré de |
| | perfection, que la pierre a reçue du |
| | Magistère. |
| | PYROPHILE. |
| | Je reconnais le peu de fondement |
| | qu'il y avait dans mon doute: mais à vous |
| | dire le vrai, il y a tant de subtilité dans |
| | les moindres paroles des Philosophes, que |
| | vous ne devez pas trouver étrange, que |
| | je me sois souvent arrêté sur des choses, |
| | qui devaient me paraître assez intelligibles |
| | d'elles-mêmes. Je n'ai plus que deux |
| | demandes à vous faire, au sujet des deux |
| | conseils que mon Auteur donne aux enfants |
| | de la science, touchant la manière de |
| | précéder, & la fin qu'ils doivent se proposer |
| | dans la recherche de la médecine |
| | universelle. Il leur conseille en premier |
| | lieu, d'aiguiser la pointe de leur esprit; de |
| | lire les écrits des Sages avec prudence; |
| | de travailler avec exactitude; d'agir sans |
| | précipitation dans un oeuvre si précieux: |
| 39 | parce, dit-il, qu'il a son temps ordonné par la |
| | nature; de même que les fruits qui sont sur les |
| | arbres, & les grappes de raisins que la vigne |
| | porte. Je conçois fort bien l'utilité de ces |
| | conseils; mais je vous prie de vouloir |
| | m'expliquer comment se doit entendre |
| | cette limitation du temps. |
@
Hermétique.
115
| EUDOXE. | |
| Votre Auteur vous l'explique suffisamment | |
| par la comparaison des fruits, |
|
| que la nature produit dans le temps ordonné; |
|
| cette comparaison est juste: la |
|
| pierre est un champ que le Sage cultive, |
|
| dans lequel l'art, & la nature ont mis |
|
| la semence, qui doit produire son fruit. |
|
| Et comme les quatre saisons de l'année |
|
| sont nécessaires à la parfaite production |
|
| des fruits, la pierre de même a ses saisons |
|
| déterminées. Son hiver, pendant |
|
| lequel le froid, & l'humide dominent |
|
| dans cette terre préparée, & ensemencée; |
|
| son printemps, auquel la semence |
|
| Philosophique étant échauffée, donne des |
|
| marques de végétation, & d'accroissement; |
|
| son été pendant lequel son fruit |
|
| mûrit, & devient propre à la multiplication; |
|
| son automne, auquel ce fruit parfaitement |
|
| mûr console le Sage, qui a le |
|
| bonheur de le cueillir. |
|
| Pour ne vous rien laisser à désirer sur | |
| ce sujet, je dois vous faire remarquer |
|
| ici trois choses. La première, que le Sage |
|
| doit imiter la nature dans la pratique de |
|
| l'oeuvre; & comme cette savante ouvrière |
|
| ne peut rien produire de parfait |
|
| si on en violente le mouvement, de même |
|
@
116
Le Triomphe| |
|
| | l'artiste doit laisser agir intérieurement |
| | les principes de sa matière, en lui |
| | administrant extérieurement une chaleur |
| | proportionnée à son exigence. La seconde |
| | que la connaissance des quatre saisons |
| | de l'oeuvre doit être la règle, que le |
| | Sage doit suivre dans les différents régimes |
| | du feu, en le proportionnant à chacune, |
| | selon que la nature le démontre, |
| | laquelle a besoin de moins de chaleur |
| | pour faire fleurir les arbres, & former |
| | les fruits, que pour les faire parfaitement |
| | mûrir. La troisième, que bien que l'oeuvre |
| | ait ses quatre saisons, ainsi que la nature, |
| | il ne s'ensuit pas, que les saisons |
| | de l'art & de la nature doivent précisément |
| | répondre, les unes aux autres, |
| | l'été de l'oeuvre pouvant arriver sans |
| | inconvénient dans l'automne de la nature, |
| | & son automne, dans l'hiver. C'est |
| | assez que le régime du feu soit proportionné |
| | à la saison de l'oeuvre; c'est en |
| | cela seul, que consiste le grand secret du |
| | Régime, pour lequel je ne puis vous |
| | donner de règle plus certaine. |
| | PYROPHILE. |
| | Par ce raisonnement, & cette similitude, |
| | vous me faites voir clair sur un |
| | point, dont les Philosophes ont fait un |
@
Hermétique.
117
| de leurs plus grands mystères, car l'intelligence |
|
| des régimes ne se peut tirer de |
|
| leurs écrits; mais je vois avec une extrême |
|
| satisfaction, qu'en imitant la nature, |
|
| & commençant l'ordre des saisons de |
|
| l'oeuvre par l'hiver, il ne doit pas être |
|
| difficile au sage, de juger comment par |
|
| les divers degrés de chaleur, qui répondent |
|
| à ces saisons, il peut aider la nature, |
|
| & conduire à une parfaite maturité |
|
| les fruits de cette plante Philosophique. |
|
| Mon Auteur conseille en second lieu | |
| aux Enfants de la science d'avoir la droiture |
|
| dans le coeur, & de se proposer |
|
| dans ce travail une fin honnête, leur déclarant |
|
| positivement, que s'ils ne sont |
|
| dans ces bonnes dispositions, ils ne doivent |
|
| pas attendre sur leur oeuvre la bénédiction |
|
| du Ciel, de laquelle tout le |
|
| bon succès dépend. Il assure que Dieu |
|
| ne communique un si grand don, qu'à ceux |
|
| qui en veulent faire un bon usage, & qu'il en | 40 |
| prive ceux qui ont dessein de s'en servir, pour |
|
| commettre le mal. Il semble que ce ne soit |
|
| là qu'une manière de parler qui est ordinaire |
|
| aux Philosophes; je vous prie de |
|
| me dire quelles réflexions on doit faire |
|
| sur ce dernier point. |
|
@
118
Le Triomphe| |
|
| | EUDOXE. |
| | Vous êtes assez éclairé dans nôtre Philosophie, |
| | pour comprendre, que la possession |
| | de la médecine universelle, & du |
| | grand Elixir, est de tous les biens de ce |
| | monde le plus réel, le plus estimable, & |
| | le plus grand, dont l'homme puisse jouir. |
| | En effet les richesses immenses, les dignités |
| | souveraines, & toutes les grandeurs |
| | de la terre, ne sont point à comparer à |
| | ce précieux trésor, qui est le seul des |
| | biens temporels capable de remplir le |
| | coeur de l'homme. Il donne à celui qui |
| | le possède, une vie longue, exempte de |
| | toutes sortes d'infirmités, & met en sa |
| | puissance plus d'or & d'argent, que n'en |
| | ont tous les plus puissants Monarques |
| | ensemble. Ce trésor a de plus cet avantage |
| | particulier, au-dessus de tous les autres |
| | biens de la vie, que celui qui en |
| | jouit, se trouve parfaitement satisfait, |
| | même de sa seule contemplation, & qu'il |
| | ne peut jamais être troublé de la crainte |
| | de le perdre. |
| | Vous êtes d'ailleurs pleinement convaincu, |
| | que Dieu gouverne le monde; |
| | que sa divine Providence y fait régner |
| | l'ordre, que sa sagesse infinie y a établi, |
| | depuis le commencement des siècles; & |
@
Hermétique.
119
| que cette même Providence n'est point |
|
| cette fatalité aveugle des anciens, ni ce |
|
| prétendu enchaînement, ou cet ordre |
|
| nécessaire des choses, qui doit les faire |
|
| suivre sans aucune distinction; mais vous |
|
| êtes au contraire bien persuadé que la sagesse |
|
| de Dieu préside à tous les événements |
|
| qui arrivent dans le monde. |
|
| Sur le double fondement, que ces | |
| deux réflexions établissent, vous ne |
|
| pouvez douter, que Dieu qui dispose souverainement |
|
| de tous les biens de la Terre, |
|
| ne permet jamais, que ceux qui s'appliquent |
|
| à la recherche de ce précieux trésor, |
|
| dans le dessein d'en faire un mauvais |
|
| usage, puissent par leur travail parvenir |
|
| à sa possession: en effet quels maux |
|
| ne seraient pas capables de causer dans le |
|
| monde un esprit pervers, qui n'aurait |
|
| d'autre vue, que de satisfaire son ambition, |
|
| & d'assouvir ses convoitises, s'il avait |
|
| en son pouvoir, & entre ses mains, ce |
|
| moyen assuré d'exécuter ses plus criminelles |
|
| entreprises; c'est pourquoi les Philosophes, |
|
| qui connaissent parfaitement |
|
| les maux & les désordres, qui pourraient |
|
| arriver dans la société civile, si la connaissance |
|
| de ce grand secret était révélée |
|
| aux impies, n'en traitent qu'avec crainte, |
|
@
120
Le Triomphe Herm.| |
|
| | & n'en parlent que par énigmes; afin |
| | qu'il ne soit compris que de ceux, dont |
| | Dieu veut bénir l'étude, & le travail. |
| | PYROPHILE. |
| | Il ne se trouvera personne de bon sens, |
| | & craignant Dieu, qui n'entre dans ces |
| | sentiments, & qui ne doive être entièrement |
| | persuadé, que pour réussir dans |
| | une si grande, & si importante entreprise, |
| | il ne faille supplier incessamment la |
| | bonté Divine, d'éclairer nos esprits, & |
| | de donner sa bénédiction à nos travaux. |
| | Il ne me reste plus qu'à vous rendre de |
| | très humbles grâces, de ce que vous avez |
| | bien voulu me traiter en Enfant de |
| | la science, me parler sincèrement, & |
| | m'instruire dans de si grands mystères, |
| | aussi clairement, & aussi intelligiblement, |
| | qu'il est permis de le faire, & |
| | que je pouvais le souhaiter. Je vous proteste |
| | que ma reconnaissance durera tout |
| | autant que ma vie. |
| |
|
| | F I N. |
@
L
E T T R E Aux vrais Disciples d'Hermès
Contenant
SIX PRINCIPALES CLEFS
de la Philosophie Secrète.
@
@
123
L E T T R E
Aux vrais Disciples d'Hermès, contenant
six principales Clefs de la Philosophie Secrète.
S I j'écrivais cette lettre pour persuader
la vérité de nôtre Philosophie à
ceux, qui s'imaginent qu'elle n'est qu'une
vaine idée, & un pur Paradoxe, je
suivrais l'exemple de plusieurs maîtres
en ce grand art; je tâcherais de convaincre
de leurs erreurs ces sortes d'esprits,
en leur démontrant la solidité des principes
de notre science, appuyés sur les
lois, & sur les opérations de la nature,
& je ne parlerais que légèrement de ce
qui regarde sa pratique; mais comme
j'ai un dessein tout différent, & que je
n'écris que pour vous seuls, sages Disciples
d'Hermès, & vrais Enfants de l'art,
mon unique but est de vous servir de
guide dans une route si difficile à suivre.
Notre pratique en effet est un chemin
dans les sables, où l'on doit se conduire
par l'étoile du Nord, plutôt que par
les vestiges qu'on y voit imprimés. La
M
@
124 Le Triomphe
confusion des traces, qu'un nombre presqu'infini
de personnes y ont laissées, est
si grande, & on y trouve tant de différents
sentiers, qui mènent presque tous
dans des déserts affreux, qu'il est presque
impossible de ne pas s'égarer de la
véritable voie, que les seuls sages favorisés
du Ciel, ont heureusement su
démêler, & reconnaître.
Cette confusion arrête tout court les
enfants de l'art, les uns dès le commencement,
les autres dans le milieu de cette
course Philosophique, & quelques-
uns même lorsqu'ils approchent de sa fin
de ce pénible voyage, & qu'ils commencent
à découvrir le terme heureux de
leur entreprise; mais qui ne s'aperçoivent
pas, que le peu de chemin, qui leur
reste à faire, est le plus difficile. Ils ignorent
que les envieux de leur bonheur
ont creusé des fosses, & des précipices
au milieu de la voie, & que faute de savoir
les détours secrets, par où les sages
évitent ces dangereux pièges, ils perdent
malheureusement tout l'avantage
qu'ils avaient acquis, dans le même
temps, qu'ils s'imaginaient d'avoir surmonté
toutes les difficultés.
Je vous avoue sincèrement, que la
@
Hermétique.
125
pratique de notre art est la plus difficile
chose du monde, non par rapport à ses opérations,
mais à l'égard des difficultés qu'il
y a, de l'apprendre distinctement dans
les livres des Philosophes: car si d'un côté
elle est appelée avec raison, un jeu d'enfants;
de l'autre elle requiert en ceux, qui
en cherchent la vérité par leur travail &
leur étude, une connaissance profonde
des Principes, & des opérations de la
nature dans les trois genres; mais particulièrement
dans le genre minéral & métallique.
C'est un grand point de trouver
la véritable matière, qui est le sujet
de notre oeuvre; il faut percer pour cela
mille voiles obscurs, dont elle a été enveloppée;
il faut la distinguer par son propre
nom, entre un million de noms extraordinaires,
dont les Philosophes l'ont diversement
exprimée; il en faut comprendre
toutes les propriétés, & juger de tous les
degrés de perfection, que l'art est capable
de lui donner; il faut connaître le
feu secret des sages qui est le seul agent
qui peut ouvrir, sublimer, purifier, &
disposer la matière à être réduite en eau;
il faut pénétrer pour cela jusques à la
source divine de l'eau céleste, qui opère la
solution, l'animation, & purification de
M ij
@
126 Le Triomphe
la pierre; il faut savoir convertir notre
eau métallique en huile incombustible
par l'entière solution du corps, d'où elle
tire son origine, & pour cet effet il faut
faire la conversion des éléments, la séparation,
& la réunion des trois principes;
il faut apprendre comment on doit en
faire un Mercure blanc, & un Mercure
citrin; il faut fixer ce Mercure, le
nourrir de son propre sang, afin qu'il se
convertisse en soufre fixe des Philosophes.
Voilà quels sont les points fondamentaux
de notre art; le reste de l'oeuvre
se trouve assez clairement enseigné
dans les livres des Philosophes, pour
n'avoir pas besoin d'une plus ample explication.
Comme il y a trois règnes dans la nature,
il y a aussi trois médecines en notre
art, qui font trois oeuvres différents dans
la pratique, & qui ne font toutes fois
que trois différents degrés qui élèvent notre
élixir à sa dernière perfection. Ces
importantes opérations des trois oeuvres,
sont reservées sous la Clef du secret par
tous les Philosophes, afin que les sacrés
mystères de notre divine Philosophie ne
soient pas révélés aux profanes; mais
pour vous, qui êtes les enfants de la science,
@
Hermétique.
127
& qui pouvez entendre le langage
des Sages, les serrures vous seront ouvertes,
et vous aurez les Clefs des précieux
trésors de la nature, & de l'art, si vous
appliquez tout votre esprit à comprendre
ce que j'ai fait dessein de vous dire,
en termes autant intelligibles, qu'il est
nécessaire, pour ceux qui sont prédestinés
comme vous êtes, à la connaissance
de ces sublimes mystères. Je veux vous
mettre en main six Clefs avec lesquelles
vous pourrez entrer dans le sanctuaire de
la Philosophie, en ouvrir tous les réduits,
& parvenir à l'intelligence des vérités les
plus cachées.
Première Clef.
La première Clef est celle qui ouvre
les prisons obscures, dans lesquelles le soufre
est renfermé; c'est elle qui sait extraire
la semence du corps, & qui forme
la pierre des Philosophes par la conjonction
du mâle, avec la femelle; de l'esprit
avec le corps; du soufre avec le Mercure.
Hermès a manifestement démontré
l'opération de cette première Clef par ces
paroles: De cavernis metallorum occultus est,qui lapis est venerabilis, colore splendidus, mens
sublimis, & mare patens; cette pierre a un
brillant éclat, elle contient un esprit
M iij
@
128 Le Triomphe
d'une origine sublime, elle est la mer des
Sages, dans laquelle ils pêchent leur mystérieux
poisson. Le même Philosophe marque
encore plus particulièrement la naissance
de cette admirable pierre, lorsqu'il
dit:
Rex ab igne veniet, ac conjugio gaudebit,
& occulta patebunt. C'est un Roi couronné
de gloire, qui prend naissance dans
le feu, qui se plaît à l'union de l'épouse
qui lui est donnée, c'est cette union qui
rend manifeste ce qui était auparavant
caché.
Mais avant que de passer outre, j'ai un
conseil à vous donner, qui ne vous sera
pas d'un petit avantage; c'est de faire
réflexion que les opérations de chacun
des trois oeuvres, ayant beaucoup d'analogie,
& de rapport les uns aux autres,
les Philosophes en parlent à dessein en
termes équivoques, afin que ceux qui
n'ont pas des yeux de lynx, prennent le
change, & se perdent dans ce labyrinthe,
duquel il est bien difficile de sortir.
En effet lorsqu'on s'imagine qu'ils parlent
d'un oeuvre, ils traitent souvent
d'un autre: prenez donc garde de ne pas
vous y laisser tromper: car c'est une vérité,
que dans chaque oeuvre le sage Artiste
doit dissoudre le corps avec l'esprit,
@
Hermétique.
129
il doit couper la tête du corbeau, blanchir
le noir & rougir le blanc; c'est toutefois
proprement dans la première opération,
que le Sage Artiste coupe la
tête au noir dragon, & au corbeau.
Hermès dit, que c'est delà que notre art
prend son commencement,
quod ex corvo
nascitur, hujus artis est principium. Considérez
que c'est par la séparation de la fumée
noire, sale, & puante du noir très noir,
que se forme notre pierre astrale, blanche,
& resplendissante, qui contient dans
ses veines le sang du pélican; c'est à cette
première purification de la pierre, &
à cette blancheur luisante, que se termine
la première Clef du premier oeuvre.
Seconde Clef.
La seconde Clef dissout le composé
ou la pierre, & commence la séparation
des Eléments, d'une manière Philosophique;
cette séparation des Eléments ne se
fait qu'en élevant les parties subtiles &
pures, au-dessus des parties crasses & terrestres.
Celui qui sait sublimer la pierre
Philosophiquement, mérite à juste titre
le nom de Philosophe, puisqu'il connaît
le feu des Sages, qui est l'unique
instrument, qui puisse opérer cette sublimation.
@
130 Le Triomphe
Aucun Philosophe n'a jamais ouvertement
révélé ce feu secret, & ce
puissant agent, qui opère toutes les merveilles
de l'art; celui qui ne le comprendra
pas, & qui ne saura pas le distinguer
aux caractères, avec lesquels j'ai tâché
de le dépeindre dans l'entretien d'Eudoxe
& de Pyrophile, doit s'arrêter ici,
& prier Dieu qu'il l'éclaire: car la connaissance
de ce grand secret est plutôt
un don du Ciel, qu'une lumière acquise
par la force du raisonnement; qu'il lise cependant
les écrits des Philosophes, qu'il
médite, & sur tout qu'il prie; il n'y a
point de difficulté, qui ne soit éclaircie
par le travail, la méditation, & la
prière.
Sans la sublimation de la pierre, la conversion
des Eléments, & l'extraction des
principes, est impossible; & cette conversion,
qui fait l'eau de la terre, l'air
de l'eau, & le feu de l'air, est la seule
voie par laquelle notre Mercure peut
être fait, & préparé. Appliquez-vous
donc à connaître ce feu secret, qui dissout
la pierre naturellement, & sans violence,
& la fait résoudre en eau dans
la grande mer des Sages, par la distillation
qui se fait des rayons du soleil & de la
lune
@
Hermétique.
131
lune. C'est de cette manière que la pierre,
qui selon Hermès, est la vigne des
Sages, devient leur vin, qui produit par
les opérations de l'art leur eau de vie rectifiée,
& leur vinaigre très aigre. Ce
père de notre Philosophie s'écrie sur ce
mystère:
Benedicta aquina forma, quae Elementa
dissolvis! Les éléments de la pierre
ne peuvent être dissous, que par cette
eau toute divine, & il ne peut s'en faire
une parfaite dissolution, qu'après une
digestion & putréfaction proportionnée,
à laquelle se termine la seconde Clef du
premier oeuvre.
Troisième Clef.
La troisième Clef comprend elle seule
une plus longue suite d'opérations, que
toutes les autres ensemble: les Philosophes
en ont fort peu parlé, bien que la
perfection de notre Mercure en dépende;
les plus sincères même, comme Artephius,
le Trevisan, Flamel, ont passé
sous silence les préparations de notre
Mercure, & il ne s'en trouve presque
pas un, qui n'ait supposé, au lieu d'enseigner,
la plus longue, & la plus importante
des opérations de notre pratique.
Dans le dessein de vous prêter la main en
cette partie du chemin, que vous avez à
N
@
132 Le Triomphe
faire, où faute de lumière, il est impossible
de suivre la véritable voie, je m'étendrai
plus que les Philosophes n'ont
fait, sur cette troisième Clef, ou du
moins je suivrai par ordre ce qu'ils ont
dit sur ce sujet, si confusément, que sans
une inspiration du Ciel, ou sans le secours
d'un fidèle ami, on demeure indubitablement
dans ce Dédale, sans pouvoir
en trouver une issue heureuse. Je
m'assure, que vous, qui êtes les véritables
enfants de la science, vous recevrez
une très grande satisfaction, de l'éclaircissement
de ces mystères cachés, qui regardent
la séparation & la purification des
principes de notre Mercure, qui se fait
par une parfaite dissolution, & glorification
du corps dont il prend naissance, &
par l'union intime de l'âme avec son corps
dont l'esprit est l'unique lien, qui opère
cette conjonction; c'est là l'intention,
& le point essentiel des opérations de
cette clef, qui se termine à la génération
d'une nouvelle substance infiniment plus
noble, que la première.
Après que le sage Artiste a fait sortir
de la pierre une source d'eau vive, qu'il
a exprimé le suc de la vigne des Philosophes,
& qu'il a fait leur vin, il doit remarquer
@
Hermétique.
133
que dans cette substance homogène,
qui parait sous la forme de l'eau,
il y a trois substances différentes, & trois
principes naturels de tous les corps, sel,
soufre, & Mercure, qui sont l'esprit, l'âme,
& le corps; & bien qu'ils paraissent
purs & parfaitement unis ensemble, il
s'en faut beaucoup qu'ils le soient encore;
car lorsque par la distillation nous
tirons l'eau, qui est l'âme & l'esprit, le
corps demeure au fond du vaisseau, comme
une terre morte, noire, & féculente,
laquelle néanmoins, n'est pas à mépriser;
car dans notre sujet, il n'y a
rien qui ne soit bon. Le Philosophe Jean
Pontanus proteste que les superfluités de
la pierre se convertissent en une véritable
essence, que celui qui prétend séparer
quelque chose de notre sujet, ne connaît
rien dans la Philosophie, & que tout
ce qu'il y a de superflu, d'immonde, de
féculent, & enfin toute la substance du
composé, se perfectionne par l'action de
notre feu. Cet avis ouvre les yeux à
ceux, qui pour faire une exacte purification
des éléments & des principes, se persuadent
qu'il ne faut prendre que le subtil,
& rejeter l'épais; mais les enfants
de la science ne doivent pas ignorer que le feu,
N ij
@
134 Le Triomphe
& le soufre sont cachés dans le centre
de la terre, & qu'il faut la laver exactement
avec son esprit, pour en extraire
le baume, le sel fixe, qui est le sang de
notre pierre; voilà le mystère essentiel de
cette opération, laquelle ne s'accomplit
qu'après une digestion convenable, &
une lente distillation. Suivez donc, enfants
de l'art, le précepte que vous donne
le véridique Hermès, qui dit en cet
endroit:
oportet autem nos cum hâc aquinâ
animâ, ut forman sulphuream possideamus,
aceto nostro eam miscere; cùm enim compositum
solvitur, clavis est restaurationis. Vous
savez que rien n'est plus contraire que
le feu, & l'eau; il faut néanmoins que
le sage Artiste fasse la paix entre des ennemis,
qui dans le fond s'aiment ardemment.
Le Cosmopolite en a dit le moyen
en peu de paroles:
Purgatis ergo rebus,
fac ut ignis & aqua amici fiant; quod in
terrâ suâ, quae cum iis ascenderat, facile facient.
Soyez donc attentifs sur ce point,
abreuvez souvent la terre de son eau, &
vous obtiendrez, ce que vous cherchez.
Ne faut-il pas que le corps soit dissout
par l'eau, & que la terre soit pénétrée
de son humidité, pour être rendue propre
à la génération? Selon les Philosophes
@
Hermétique.
135
l'esprit est Eve; le corps est Adam;
ils doivent être conjoints pour la propagation
de leur espèce. Hermès dit la même
chose en d'autres termes:
Aqua namque
fortissima est natura, quae transcendit, &
fixam in corpore naturam, excitat; hoc est laetificat.
En effet ces deux substances, qui
sont d'une même nature, mais de deux
sexes différents, s'embrassent avec le même
amour, & la même satisfaction que
le mâle & la femelle, & s'élèvent insensiblement
ensemble, ne laissant qu'un peu
de fèces au fond du vaisseau; de sorte
que l'âme, l'esprit, & le corps, après
une exacte dépuration, paraissent enfin
inséparablement unis sous une forme
plus noble, & plus parfaite, qu'elle n'était
auparavant, & aussi différente de la
première forme liquide, que l'Alcool de
vin exactement rectifié, & acué de son
sel, est différent de la substance du vin,
dont il a été tiré; cette comparaison
n'est pas seulement très juste, mais elle
donne de plus aux enfants de la science
une connaissance précise des opérations
de cette troisième Clef.
Notre eau est une source vive, qui
sort de la pierre, par un miracle naturel
de notre Philosophie.
Omnium primò est
N iij
@
136 Le Triomphe
aqua, quae exit de hoc lapide. C'est Hermès
qui a prononcé cette grande vérité. Il
reconnaît de plus, que cette eau est le
fondement de notre art. Les Philosophes
lui donnent plusieurs noms; car
tantôt ils l'appellent vin, tantôt eau de
vie, tantôt vinaigre, tantôt huile, selon
les différents degrés de préparation, ou
selon les divers effets, qu'elle est capable
de produire. Je vous avertis néanmoins
qu'elle est proprement le vinaigre des sages,
& que dans la distillation de cette
divine liqueur, il arrive la même chose
que dans celle du vinaigre commun;
vous pouvez tirer de ceci une grande instruction;
l'eau & le flegme montent le
premier; la substance huileuse, dans laquelle
consiste l'efficace de notre eau,
vient la dernière. C'est cette substance
moyenne entre la terre, & l'eau, qui
dans la génération de l'enfant Philosophique,
fait la fonction de mâle; Hermès
nous la fait bien remarquer par ces paroles
intelligibles:
unguentum mediocre, quod
est ignis, est medium infer foecem, & aquam.
Il ne se contente pas de donner ces lumières
à ses disciples, il leur enseigne de
plus dans sa table d'émeraude, de quelle
manière ils doivent se conduire dans
@
Hermétique.
137
cette opération.
Separabis terram ab igne;
subtile ab spisso suaviter, magno cum ingenio.
Prenez garde surtout de ne pas étouffer
le feu de la terre par les eaux du déluge.
Cette séparation, ou plutôt cette extraction
se doit faire avec beaucoup de
jugement.
Il est donc nécessaire de dissoudre entièrement
le corps, pour en extraire toute
son humidité, qui contient ce soufre
précieux, ce baume de nature, & cet
onguent merveilleux, sans lequel vous ne
devez pas espérer de voir jamais dans votre
vaisseau cette noirceur si désirée de
tous les Philosophes. Réduisez donc tout
le composé en eau, & faites une parfaite
union du volatil avec le fixe; c'est un
précepte de Senior, qui mérite que vous y
fassiez attention.
Supremus fumus, dit-il,
ad infimum reduci debet, & divina aqua Rex
est de caelo descendens, Reductor animae ad
suum corpus est, quod demùm à morte vivificat.
Le baume de vie est caché dans ces
fèces immondes, vous devez les laver
avec l'eau céleste, jusques à ce que vous
en ayez ôté la noirceur, & pour lors
votre eau sera animée de cette essence
ignée, qui opère toutes les merveilles
de notre art. Je ne puis vous donner là-
N iiij
@
138 Le Triomphe
dessus de meilleurs conseils, que ceux
du grand Trismégiste.
Oportet ergo vos ab aqua
fumum super-existentem, ab unguento nigredinem,
& à foece mortem depellere; mais
le seul moyen de réussir dans cette opération,
vous est enseigné par le même
Philosophe, qui ajoute immédiatement
après;
& hoc dissolutione, quo peracto, maximam
habemus Philosophiam, & omnium secretorum
secretum.
Mais afin que vous ne vous trompiez
pas au terme de
composé, je vous dirai que
les Philosophes ont deux sortes de composés.
Le premier est le composé de la nature;
c'est celui dont j'ai parlé dans la première
Clef: car c'est la nature qui le fait
d'une manière incompréhensible à l'artiste,
qui ne fait que prêter la main à la
nature, par l'administration des choses
externes, moyennant quoi elle enfante,
& produit cet admirable composé.
Le second est le composé de l'art; c'est le
sage qui le fait par l'union intime du fixe
avec le volatil parfaitement conjoints,
avec toute la prudence qui se peut acquérir
par les lumières d'une profonde Philosophie;
le composé de l'art n'est pas
tout à fait le même dans le second, que
dans le troisième oeuvre, c'est néanmoins
@
Hermétique.
139
toujours l'artiste qui le fait. Geber
le définit un mélange d'argent vif
& de soufre, c'est-à-dire du volatil & du
fixe, qui agissant l'un sur l'autre, se volatilisent,
& se fixent réciproquement
jusques à une parfaite fixité. Considérez
l'exemple de la nature, vous verrez que
la terre ne produirait jamais de fruit, si
elle n'était pénétrée de son humidité, &
que l'humidité demeurerait toujours
stérile; si elle n'était retenue, & fixée
par la siccité de la terre.
Vous devez donc être certains, qu'on
ne peut avoir aucun bon succès en notre
art, si dans le premier oeuvre, vous ne purifiez
le serpent né du limon de la terre, si
vous ne blanchissez ces fèces féculentes &
noires, pour en séparer le soufre blanc, le
sel armoniac des sages, qui est leur chaste
Diane qui se lave dans le bain. Tout ce
mystère n'est que l'extraction du sel fixe
de notre composé dans lequel consiste
toute l'énergie de notre Mercure. L'eau,
qui s'élève par distillation, emporte avec
elle une partie de ce sel ignée; de sorte que
l'affusion de l'eau sur le corps réitérée
plusieurs fois, imprègne, engraisse, &
seconde notre Mercure, & le rend propre
à être fixé; ce qui est le terme du
@
140 Le Triomphe
second oeuvre: On ne saurait mieux exposer
cette vérité, qu'Hermès a fait par
ces paroles:
Cum viderem quòd aqua sensim
crassior, duriorque fieri inciperet, gaudebam;
certò enim sciebam, ut invenirem
quod quaerebam.
Quand vous n'auriez qu'une fort médiocre
connaissance de notre art, ce que
je viens de vous dire serait plus que suffisant,
pour vous faire comprendre que
toutes les opérations de cette Clef, qui
met fin au premier oeuvre, ne sont autres
que digérer, distiller, cohober, dissoudre,
séparer, & conjoindre, le tout avec
douceur, & patience: de cette sorte
vous n'aurez pas seulement une entière
extraction du suc de la vigne des sages;
mais encore vous posséderez leur véritable
eau de vie; & je vous avertis que
plus vous la rectifierez, & plus vous la
travaillerez, plus elle acquerra de pénétration,
& de vertu; les Philosophes ne
lui ont donné le nom d'eau de vie, que
parce qu'elle donne la vie aux métaux;
elle est proprement appelée la grande lunaire,
à cause de la splendeur, dont elle
brille; ils la nomment aussi la substance
sulfurée, le baume, la gomme, l'humidité
visqueuse, & le vinaigre très aigre
des Philosophes, &c.
@
Hermétique.
141
Ce n'est pas sans raison que les Philosophes
donnent à cette liqueur Mercurielle,
le nom d'eau pontique, & de vinaigre
très aigre: sa ponticité exubérante est
le vrai caractère de sa vertu; il arrive de
plus, comme je l'ai déjà dit, dans sa distillation,
la même chose qui arrive en
celle du vinaigre, le flegme & l'eau montent
les premiers, les parties soufreuses
& salines s'élèvent les derniers; séparez
le flegme de l'eau, unissez l'eau & le feu
ensemble, le Mercure avec le soufre, &
vous verrez enfin le noir très noir, vous
blanchirez le corbeau, & rougirez le
cygne.
Puis que je ne parle qu'à vous; vrais
Disciples de Hermès, je veux vous révéler
un secret, que vous ne trouverez
point entièrement dans les livres des Philosophes.
Les uns se sont contentés de
dire, que de leur liqueur on en fait deux
Mercures, l'un blanc, & l'autre rouge.
Flamel a dit plus particulièrement,
qu'il faut se servir du Mercure citrin,
pour faire les imbibitions au rouge; il
avertit les enfants de l'art de ne pas se
tromper sur ce point; il assure aussi qu'il
s'y serait trompé lui-même, si Abraham
Juif ne l'en avait averti. D'autres Philosophes
@
142 Le Triomphe
ont enseigné, que le Mercure
blanc est le bain de la lune, & que le
Mercure rouge est le bain du soleil: mais
il n'y en a point qui aient voulu montrer
distinctement aux enfants de la science,
par quelle voie ils peuvent obtenir ces
deux Mercures: si vous m'avez bien
compris, vous êtes déjà éclairé sur ce
point. La lunaire est le Mercure blanc,
le vinaigre très aigre est le Mercure rouge;
mais pour mieux déterminer ces
deux Mercures, nourrissez-les d'une chair
de leur espèce, le sang des innocents égorgés,
c'est-à-dire, les esprits des corps, sont
le bain, où le soleil & la lune se vont
baigner.
Je vous ai développé un grand mystère,
si vous y faites bien réflexion: les Philosophes
qui en ont parlé, ont passé très
légèrement sur ce point important: le
Cosmopolite l'a touché fort spirituellement
par une ingénieuse allégorie, en
parlant de la purification, & de l'animation
du Mercure:
hoc fiet, dit-il,
si seni
nostro aurum & argentum deglutire dabis, ut
ipse consumat illa, & tandem ille etiam moriturus
comburatur, Il achève de décrire
tout le magistère en ces termes:
Cineres
ejus spargantur in aquam, coquito eam donec
@
Hermétique.
143
satis est, & habes medicinam curandi lepram.
Vous ne devez pas ignorer, que notre
vieillard est notre Mercure; que ce nom
lui convient, parce qu'il est la matière
première de tous les métaux; le même
Philosophe dit, qu'il est leur eau, à laquelle
il donne le nom d'acier, & d'aimant,
& il ajoute pour une plus grande
confirmation de ce que je viens de
vous découvrir:
Si undecies coit aurum cum
eo, emittit suum semen, & debilitatur ferè
ad mortem usque; concipit chalybs, & generat
filium patre clariorem. Voilà donc un
grand mystère, que je vous révèle sans aucune
énigme; c'est là le secret des deux Mercures,
qui contiennent les deux teintures.
Conservez les séparément & ne confondez
pas leurs espèces, de peur qu'ils ne
procréent une lignée monstrueuse.
Je ne vous parle pas seulement plus
intelligiblement qu'aucun Philosophe n'a
fait, mais aussi je vous révèle tout ce
qu'il y a de plus essentiel dans la pratique
de notre art: si vous méditez là-dessus,
si vous vous appliquez à le bien comprendre;
mais sur tout, si vous travaillez sur
les lumières que je vous donne; je ne
doute nullement que vous n'obteniez ce
que vous cherchez; & si vous ne parvenez
@
144 Le Triomphe
à ces connaissances, par la voie que je vous
marque, je suis bien assuré que difficilement
vous arriverez à votre but, par
la seule lecture des Philosophes. Ne désespérez
donc de rien; cherchez la source
de la liqueur des sages, qui contient tout
ce qui est nécessaire à l'oeuvre; elle est
cachée sous la pierre; frappez dessus avec
la verge du feu magique, & il en sortira
une claire fontaine; faites ensuite comme
je vous ai montré; préparez le bain
du Roi avec le sang des Innocents, &
vous aurez le Mercure des sages animé,
qui ne perd jamais ses vertus, si vous le
gardez dans un vaisseau bien bouché.
Hermès dit qu'il y a tant de sympathie
entre les corps purifiés, & les esprits,
qu'ils ne se quittent jamais, lorsqu'ils
ont été unis ensemble; par ce que cette
union est semblable à celle de l'âme
avec le corps glorifié, après laquelle la
foi nous apprend qu'il n'y aura plus de
séparation, ni de mort.
Quia spiritus,
ablutis corporibus desiderant inesse, habitis
autem ipsis, eos vivificant, & in iis habitant.
Vous voyez par là le mérite de cette
précieuse liqueur, à laquelle les Philosophes
ont donné plus de mille différents
noms; elle est l'eau de vie des sages, l'eau
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Hermétique.
145
de Diane, la grande lunaire, l'eau d'argent
vif; elle est notre Mercure, notre
huile incombustible, qui au froid se
congèle comme de la glace, & se liquéfie
à la chaleur comme du beurre; Hermès
l'appelle la terre feuillée, ou la terre
des feuilles; non sans beaucoup de raison;
car si vous l'observez bien, vous
remarquerez qu'elle est toute feuilletée;
en un mot elle est la fontaine très claire,
dont le Comte Trevisan fait mention;
enfin elle est le grand Alkaest, qui dissout
radicalement les métaux; elle est
la véritable eau permanente, qui après
les avoir dissous, s'unit inséparablement
à eux, & en augmente le poids & la teinture.
Quatrième Clef.
La quatrième Clef de l'art, est l'entrée
du second oeuvre; c'est elle qui réduit notre
eau en terre; il n'y a que cette seule
eau au monde, qui par une simple cuisson
puisse être convertie en terre; parce que
le Mercure des sages porte dans son centre
son propre soufre, qui le coagule. La terrification
de l'esprit est la seule opération
de cet oeuvre; cuisez donc avec patience;
si vous avez bien procédé, vous ne serez
pas long temps sans voir les marques de
@
146 Le Triomphe
cette coagulation, & si elles ne paraissent
dans leur temps, elles ne paraîtront jamais;
parce que c'est un signe indubitable,
que vous avez manqué en quelque
chose d'essentiel, dans les premières opérations;
car pour corporifier l'esprit,
qui est notre Mercure, il faut avoir bien
dissout le corps, dans lequel le soufre,
qui coagule le Mercure, est renfermé.
Hermès assure que notre eau Mercurielle
aura acquis toutes les vertus, que
les Philosophes lui attribuent, lorsqu'elle
sera changée en terre.
Vis ejus integra
est, si in terram conversa fuerit. Terre admirable
par sa fécondité; terre de promissions
des sages, lesquels sachant faire
tomber la rosée du ciel sur elle, lui font
produire des fruits d'un prix inestimable.
Le Cosmopolite exprime très bien
les avantages de cette bénite terre.
Qui
scit aquam congelare calido, & spiritum cum
eâ jungere, certè rem inveniet millesies pretiosiorem
auro, & omni re. Rien n'approche
du mérite de cette terre, & de cet esprit
parfaitement alliés ensemble, selon les
règles de notre art; ils sont le vrai Mercure,
& le vrai soufre des Philosophes,
le mâle vivant, & la femelle vivante qui
contiennent la semence, qui peut seule
pro
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Hermétique.
147
procréer un fils plus illustre, que ses parents.
Cultives donc soigneusement cette
précieuse terre: arrosez-la souvent de
son humidité, desséchez-la autant de
fois, & vous n'augmenterez pas moins
ses vertus, que son poids, & sa fécondité.
Cinquième Clef.
La cinquième Clef de notre oeuvre
est la fermentation de la pierre avec le
corps parfait, pour en faire la médecine
du troisième ordre. Je ne dirai rien en
particulier de l'opération du troisième
oeuvre; sinon, que le corps parfait est
un levain nécessaire à notre pâte: que
l'esprit doit faire l'union de la pâte avec
le levain, de même que l'eau détrempe
la farine, & dissout le levain, pour composer
une pâte fermentée, propre à faire
du pain. Cette comparaison est fort juste,
c'est Hermès qui l'a faite le premier.
Sicut
enim pasta sine fermento fermentari non
potest; sic cùm corpus sublimaveris, mundaveris,
& turpitudinem à foece separaveris,
cùm conjungere volueris, pone in eis fermentum,
& aquam terram confice, ut pasta fiat
fermentum. Au sujet de la fermentation,
le Philosophe répète ici tout l'oeuvre, &
montre que tout de même que la Masse
O
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148 Le Triomphe
de la pâte, devient toute levain, par l'action
du ferment, qui lui a été ajouté;
ainsi toute la confection Philosophique
devient par cette opération un levain
propre à fermenter une nouvelle matière,
& à la multiplier jusques à l'infini.
Si vous observez bien de quelle manière
se fait le pain, vous trouverez les
proportions, que vous devez garder, entre
les matières qui composent votre pâte
Philosophique. Les boulangers ne mettent-ils
pas plus de farine, que de levain,
& plus d'eau que de levain, & de farine?
les lois de la nature sont les règles que
vous devez suivre dans la pratique de
tout notre Magistère. Je vous ai donné
sur tous les points principaux toutes les
instructions qui vous sont nécessaires; de
sorte qu'il serait superflu de vous en dire
davantage, particulièrement touchant
les dernières opérations, à l'égard desquelles
les Philosophes ont été beaucoup
moins réservés, que sur les premières,
qui sont les fondements de l'art.
Sixième Clef.
La sixième Clef enseigne la multiplication
de la pierre, pour la réitération de
la même opération, qui ne consiste qu'à
ouvrir & fermer; dissoudre & coaguler;
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Hermétique.
149
imbiber & dessécher; par où les vertus
de la pierre s'augmentent à l'infini. Comme
mon dessein n'a pas été de décrire
entièrement la pratique des trois médecines,
mais seulement de vous instruire
des opérations les plus importantes, touchant
la préparation du Mercure, que
les Philosophes passent ordinairement
sous silence, pour cacher aux profanes
des mystères, qui ne sont que pour les
sages; je ne m'arrêterai pas davantage
sur ce point, & je ne vous dirai rien
non plus de ce qui regarde la projection
de la médecine, parce que le succès que
vous attendez ne dépend pas delà; je ne
vous ai donné des instructions très amples
que sur la troisième Clef, à cause
qu'elle comprend une longue suite d'opérations,
lesquelles, quoi que simples
& naturelles, ne laissent pas de requérir
une grande intelligence des lois de la nature,
& des qualités de notre matière,
aussi bien qu'une parfaite connaissance
de la chimie, & des différents degrés de
chaleur, qui conviennent à ces opérations.
Je vous ai conduit par la droite
voie, sans aucun détour; & si vous avez
bien remarqué la route que je vous ai
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150 Le Triomphe
tracée, je m'assure que vous irez droit
au but, sans vous égarer. Sachez-moi
bon gré du dessein, que j'ai eu de vous
épargner mille travaux, & mille peines,
que j'ai essuyé moi-même dans ce pénible
voyage, faute d'un secours pareil
à celui que je vous donne dans cette lettre,
qui part d'un coeur sincère, & d'une
tendre affection pour tous les véritables
enfants de la science. Je vous plaindrais
beaucoup si, comme moi, après avoir
connu la véritable matière, vous passiez
quinze années entièrement dans le
travail, dans l'étude, & dans la méditation,
sans pouvoir extraire de la pierre,
le suc précieux, qu'elle renferme
dans son sein, faute de connaître le feu
secret des sages, qui fait couler de cette
plante sèche & aride en apparence, une
eau qui ne mouille pas les mains, & qui
par l'union magique de l'eau sèche de la
mer des sages, se résout en une eau visqueuse,
en une liqueur mercurielle, qui
est le principe, le fondement, & la clef
de notre art: convertissez, séparez, &
purifiez les éléments, comme je vous l'ai
enseigné, & vous posséderez le véritable
Mercure des Philosophes, qui vous donnera
le soufre fixe, & la médecine universelle.
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Hermétique.
151
Mais je vous avertis, qu'après que
vous serez parvenus à la connaissance du
feu secret des sages, vous ne serez pas
toutes fois encore au bout de la première
carrière. J'ai erré plusieurs années dans
le chemin qui reste à faire, pour arriver
à la fontaine mystérieuse, où le Roi se
baigne, se rajeunit, & reprend une nouvelle
vie exempte de toutes sortes d'infirmités;
il faut que vous sachiez outre
cela purifier, échauffer, & animer ce bain
Royal: c'est pour vous prêter la main
dans cette voie secrète, que je me suis
étendu sur la troisième Clef, où toutes
ces opérations sont déduites. Je souhaite
de tout mon coeur, que les instructions
que je vous ai données, vous fassent aller
droit au but. Mais souvenez-vous
enfants de la science, que la connaissance
de notre Magistère vient plutôt de
l'inspiration du Ciel, que des lumières
que nous pouvons acquérir par nous-mêmes.
Cette vérité est reconnue de tous
les Philosophes: c'est pourquoi ce n'est
pas assez de travailler; priez assidûment;
lisez les bon livres; & médites nuit &
jour, sur les opérations de la nature, &
sur ce qu'elle peut être capable de faire,
lorsqu'elle est aidée par le secours de notre
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152 Le Triomphe
art, & par ce moyen vous réussirez
sans doute dans votre entreprise.
C'est là tout ce que j'avais à vous dire,
dans cette lettre; je n'ai pas voulu vous
faire un discours fort étendu, tel que
la matière paraît le demander; mais aussi
je ne vous ai rien dit que d'essentiel à
notre art; de sorte que si vous connaissez
notre pierre, qui est la seule matière
de notre pierre, & si vous avez l'intelligence
de notre feu, qui est secret & naturel
tout ensemble, vous avez les clefs
de l'art, & vous pouvez calciner notre
pierre, non par la calcination ordinaire,
qui se fait par la violence du feu; mais
par une calcination Philosophique, qui
est purement naturelle.
Remarquez encore ceci avec les plus
éclairés Philosophes, qu'il y a cette différence,
entre la calcination ordinaire,
qui se fait à force de feu, & la calcination
naturelle; que la première détruit
le corps, & consume la plus grande partie
de son humidité radicale; mais la seconde
ne conserve pas seulement l'humidité
du corps, en le calcinant; mais encore
elle l'augmente considérablement.
L'expérience vous fera connaître
dans la pratique cette grande vérité; car
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Hermétique.
153
vous trouverez en effet, que cette calcination
Philosophique, qui sublime,
& distille la pierre en la calcinant, en augmente
de beaucoup l'humidité: la raison
est, que l'esprit igné du feu naturel
se corporifie dans les substances qui
lui sont analogues. Notre pierre est un
feu astral, qui sympathise avec le feu naturel,
& qui comme une véritable salamandre
prend naissance, se nourrit,
& croit dans le feu Elémentaire, qui
lui est géométriquement proportionné.
Le Nom de l'Auteur est en Latin
dans cette anagramme:
DIVES
SICUT ARDENS S***
F I N.
@