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Page

Réfer. : 1303 .
Auteur : Limojon de Saint Disdier, A. T.
Titre : Le triomphe hermétique.
S/titre : ou la Pierre Philosophale Victorieuse.

Editeur : Henry Wetstein. Amsterdam.
Date éd. : 1699 .
@

L E
T R I O M P H E
H E R M E T I Q U E
o u
La Pierre Philosophale

VICTORIEUSE

Traitté

Plus complet & plus intelligible, qu'il y en ait
eû jusques ici, touchant
LE MAGISTERE HERMETIQUE


pict

A AMSTERDAM
Chez Henry Wetstein. 1699

@
+@

pict

AVERTISSEMENT.




pict n est assez persuadé qu'il n'y a
déjà que trop de livres qui traitent
de la Philosophie Hermétique; &
qu'à moins de vouloir écrire de cette
science clairement, sans équivoque, &
sans allégorie (ce qu'aucun sage ne fera
jamais) il vaudrait beaucoup mieux
demeurer dans le silence, que de remplir
le monde de nouveaux ouvrages,
plus propres à embarrasser davantage
l'esprit de ceux, qui s'appliquent à pénétrer
les mystères philosophiques; qu'à
les redresser dans la véritable voie, qui
conduit au terme désiré, où ils aspirent.
C'est pour cette raison qu'on a jugé que
l'interprétation d'un bon Auteur, qui
traite solidement de cette sublime Philosophie,
serait beaucoup plus utile aux
enfants de la science, que quelque nouvelle
A ij

@

AVERTISSEMENT.

production parabolique, ornée des
plus ingénieuses expressions, que les Adeptes
savent imaginer, lorsqu'ils traitent
de ce grand art, ou plutôt lorsqu'ils
écrivent pour faire seulement connaître
à ceux qui possèdent comme eux,
ou qui cherchent le Magistère, qu'ils ont
eu le bonheur d'arriver à sa possession. En
effet la plupart des Philosophes qui en
ont écrit, l'ont plutôt fait pour parler
de l'heureux succès, dont Dieu a béni
leur travail; que pour instruire autant
qu'il serait nécessaire, ceux qui s'adonnent
à l'étude de cette sacrée science.
Cela est si véritable, que la plupart ne
font pas même difficulté d'avouer de
bonne foi, que ç'a été là leur principale
vue, lorsqu'ils en ont fait des livres.
Le petit traité qui a pour titre l'ancienne
guerre des Chevaliers, a mérité
sans contredit l'approbation de tous les
sages, & de ceux aussi, qui ont quelque
connaissance de la Philosophie Hermétique.
Il est écrit en forme d'entretien,

@

AVERTISSEMENT.

d'une manière simple, & naturelle, qui
porte partout le caractère de la vérité:
mais avec cette simplicité, il ne laisse
pas d'être profond, & solide dans le
raisonnement, & convainquant dans les
preuves; de sorte qu'il n'y a pas un mot
qui ne porte sentence, & sur lequel il n'y
eut de quoi faire un long commentaire.
Cet ouvrage a été composé en Allemand
par un vrai Philosophe, dont le nom est
inconnu. Il parut imprimé à Leipzig, en
1604. Fabri de Montpellier le traduisit
en latin: c'est sur ce latin, que fut faite
la traduction Françoise imprimée à Paris
chez d'Houry, & mise à la fin de la
Tourbe Françoise, de la parole délaissée,
et de Drebellius, qui composent ensemble
un volume. Mais soit que Fabri
ait mal entendu l'Allemand, ou qu'il ait
à dessein falsifié l'original; il se trouve
dans ces deux traductions des passages
corrompus, dont la fausseté étant toute
manifeste, a fait mépriser ce petit ouvrage
par plusieurs personnes; bien que
A iij

@

AVERTISSEMENT.

d'ailleurs il parût être d'un très grand
mérite.
Comme la vérité, & la fausseté ne sont
pas compatibles dans un même sujet, &
qu'il était aisé de juger que ces traductions
n'étaient pas fidèles; il s'est trouvé
un Philosophe d'un savoir & d'un
mérite extraordinaire, qui pour satisfaire
sa curiosité sur ce sujet, s'est donné
la peine de faire une recherche de
plus de dix années, pour trouver l'original
Allemand de ce petit traité, & l'ayant
enfin recouvré, l'a fait exactement
traduire en latin: c'est sur cette Copie,
que cette nouvelle traduction a été faite,
avec toute la fidélité possible. On y reconnaîtra
la bonté de l'original, par la
vérité qui paraît évidemment dans la
restitution de plusieurs endroits, qui avaient
été non seulement altérés, mais
encore entièrement changés. On en jugera
par le passage marqué 34 où la première
traduction dit comme le Latin
de Fabri. Mercurium nostrum nemo

@

AVERTISSEMENT.

assequi potest; nisi ex mollibus octo
corporibus, neque ullum absque altero
parari potest. Il n'en fallait pas
davantage, pour faire mépriser cet écrit
par ceux qui ont assez de connaissance
des principes de l'oeuvre, pour en
pouvoir distinguer le vrai d'avec le
faux: les savants toutefois jugeaient aisément,
qu'une faute aussi fondamentale
que celle-là, ne pouvait venir
d'un vrai Philosophe, qui fait bien comprendre
d'ailleurs, qu'il a parfaitement
connu le magistère : mais il fallait
trouver un savant Zélé pour la découverte
de la vérité, & en état, comme
était celui-ci, de faire une aussi
grande recherche, pour trouver l'original
de cet Ouvrage; sans quoi il était
impossible d'en rétablir le vrai sens.
L'endroit, qu'on vient de remarquer,
n'est pas le seul, qui avait besoin d'être
redressé. Si on prend la peine de confronter
cette nouvelle traduction avec la
précédente, on y trouvera une fort grande
A iiij

@

AVERTISSEMENT.

différence, & plusieurs corrections essentielles.
Le passage 35. n'en est pas une
des moindres; et comme cette traduction
a été faite sur la nouvelle copie Latine,
sans avoir voulu jeter les yeux sur celle
qui avait déjà été imprimée en Français;
on a eu le plaisir de remarquer ensuite,
tout ce qui ne s'est pas trouvé conforme
à la première. Les paroles & les
phrases entières, qui ont été ajoutées en
quelques endroits de celle-ci, pour faire
une liaison plus naturelle, ou un sens plus
parfait, sont renfermées entre deux
Crochets (), afin qu'on distingue ce qui
est, d'avec ce qui n'est pas du texte, auquel
l'auteur de cette traduction s'est
tenu scrupuleusement attaché: parce que
la moindre addition, sur une matière de
cette nature peut faire un changement
considérable, & causer de grandes erreurs.
La beauté, & la solidité de cet écrit
méritaient bien la peine qu'on y fît un
commentaire, qui rendît plus intelligible

@

AVERTISSEMENT.

aux enfants de la science, un traité
qui peut leur tenir lieu de tous les autres.
Et comme la méthode des entretiens
est la plus propre pour éclaircir, &
pour rendre palpables les vérités les
plus relevées; on s'en est servi ici, avec
d'autant plus de raison, que l'auteur
sur lequel est fait le commentaire, a écrit
de cette même manière. On trouvera
dans l'entretien d'Eudoxe & de Pyrophile,
qui explique celui de la pierre avec
l'or & le mercure, les principales difficultés
éclaircies par les questions, & les réponses
qui y sont faites sur les points les plus
essentiels de la Philosophie Hermétique.
Les chiffres qui sont à la marge de
ces deux entretiens, marquent le rapport
des endroits du premier avec ceux
du dernier où ils sont expliqués. On remarquera
dans cet ouvrage une entière
conformité de sentiments avec les premiers
maîtres de cette Philosophie, aussi
bien qu'avec les plus savants, qui ont
écrit dans les derniers siècles; de sorte

@

AVERTISSEMENT.

qu'il ne se trouvera guère de traité sur
cette matière, quelque grand qu'en
soit le nombre, qui soit plus clair, &
plus sincère, & qui puisse par conséquent
être plus utile que celui-ci, à
ceux qui s'appliquent à l'étude de cette
science, & qui ont d'ailleurs toutes les
bonnes qualités de l'esprit & du Coeur,
que notre Philosophie requiert en ceux,
qui veulent y faire du progrès.
Ce commentaire paraîtra sans doute
d'autant meilleur, qu'il n'est point diffus,
comme sont presque tous les commentaires;
qu'il ne touche que les endroits, qui
peuvent avoir besoin de quelque explication;
& qu'il ne s'écarte en aucune
manière du sujet; mais comme ces sortes
d'ouvrages ne sont pas pour ceux qui
n'ont encore aucune teinture de la Philosophie
secrète: les plus clairvoyants
connaîtront bien qu'on a beaucoup mieux
aimé passer par-dessus plusieurs choses,
qui auraient, peut-être mérité une interprétation,
que d'expliquer généralement

@

AVERTISSEMENT.

tout ce qui pouvait encore causer
quelque difficulté aux apprentis de ce
grand art.
Comme le premier de ces entretiens
raconte la victoire de la Pierre, & que
l'autre expose les raisons, & fait voir
les fondements de son triomphe: il semble
que ce livre ne pouvait paraître sous un
titre plus convenable que sous celui du
Triomphe Hermétique, ou de la Pierre
Philosophale victorieuse. Il ne reste autre
chose à dire ici, sinon que l'auteur
de la traduction qui l'est aussi du commentaire,
& de la lettre qui est à la fin
de ce livre, n'a eu en ceci d'autre intérêt,
ni d'autre vue, que de manifester
la vérité à ceux qui aspirent à sa
connaissance, par les motifs qui conviennent
aux véritables enfants de la science;
aussi il déclare, & il proteste sincèrement
qu'il désire de tout son coeur, que
ceux qui sont assez malheureux, pour
perdre leur temps à travailler sur des
matières étrangères, ou éloignées, se

@

AVERTISSEMENT.

trouvent assez éclairés par la lecture
de ce Livre, pour connaître la vraie &
unique matière des Philosophes; & que
ceux qui la connaissent déjà, mais qui
ignorent le grand point de la solution de
la Pierre, & de la Coagulation de l'Eau,
& de l'esprit du Corps, qui est le terme
de la Médecine universelle, puissent apprendre
ici ces opérations secrètes; qui
y sont décrites assez distinctement pour
eux.

L'Auteur n'a pas trouvé à propos d'écrire en latin, ne croyant pas, comme bien d'autres, que ce
soit ravaler ces hauts mystères, de les traiter en
langue vulgaire: il a suivi en cela l'exemple de
plusieurs Philosophes qui ont voulu que leur ouvrage
portât le Caractère de leur pays; aussi son
premier dessein a été d'être utile à tous ses compatriotes,
ne doutant pas que si ce Traité paraît
de quelque mérite aux disciples de Hermès, il ne
s'en trouve, qui le traduiront en la langue qui
leur plaira.

L'AN

@


Explication générale de cet Emblème.


O n ne doit pas s'attendre de voir ici une explication en détail,
qui tire absolument le rideau de dessus cette énigme
Philosophique, pour faire paraître la vérité à découvert; si cela
était, il n'y aurait qu'à jeter au feu tous les Ecrits des Philosophes:
Les Sages n'auraient plus d'avantage sur les ignorants;
les uns & les autres seraient également habiles dans ce merveilleux
art.
On se contentera donc de voir dans cette figure, comme dans un Miroir, l'abrégé de toute la Philosophie secrète, qui
est contenue dans ce petit livre, où toutes les parties de cet emblème
se trouvent expliquées aussi clairement, qu'il est permis
de le faire.
Ceux qui sont initiés dans les mystères Philosophiques comprendront d'abord aisément le sens qui est caché sous cette figure;
mais ceux qui n'ont pas ces lumières, doivent considérer
ici en général une mutuelle correspondance entre le Ciel & la
terre, par le moyen du Soleil & de la Lune, qui sont comme
les liens secrets de cette union Philosophique.
Ils verront dans la pratique de l'oeuvre, deux ruisseaux paraboliques, qui se confondant secrètement ensemble, donnent
naissance à la mystérieuse pierre triangulaire, qui est le fondement
de l'art.
Ils verront un feu secret & naturel, dont l'esprit pénétrant la Pierre, la sublime en vapeurs, qui se condensent dans le vaisseau.
Ils verront quelle efficace la pierre sublimée reçoit du Soleil & de la Lune, qui en sont le père & la mère, dont elle
hérite d'abord la première couronne de perfection.
Ils verront dans la continuation de la pratique, que l'art donne à cette divine liqueur une double couronne de perfection
par la conversion des Eléments, & par l'extraction & la dépuration
des principes, par où elle devient ce mystérieux caducée
de Mercure, qui opère de si surprenantes métamorphoses.
Ils verront que ce même Mercure, comme un Phénix qui prend une nouvelle naissance dans le feu, parvient par le Magistère
à la dernière perfection de Soufre fixe des Philosophes, qui
lui donne un pouvoir souverain sur les trois genres de la nature,
dont la triple couronne, sur laquelle est posé pour cet effet
le Hiéroglyphique du monde, est le plus essentiel caractère.
Ils verront enfin dans son lieu, ce que signifie la portion du Zodiaque, avec les trois signes qui y sont représentés; de
sorte que joignant toutes ces explications ensemble; il ne sera
pas impossible d'en tirer l'intelligence entière de toute la Philosophie
secrète, & de la plus grande partie de la pratique, qui
est déduite assez au long dans la lettre adressée aux vrais disciples
de Hermès, qui est à la fin de cet ouvrage.

-------------------------------------------------------
Cette figure avec son explication doit être insérée après la Préface

@

pict

@


L'ANCIENNE GUERRE

D E S C H E V A L I E R S,

ou ENTRETIEN
De la Pierre des Philosophes
avec l'Or et le Mercure,

Touchant la véritable matière, dont ceux
qui sont savants dans les Secrets de la
Nature, peuvent faire la Pierre Philosophale,
suivant les règles d'une pratique
convenable, et par le secours de Vulcain
Lunatique.

Composé originairement en Allemand par un très
habile Philosophe, & traduit nouvellement du latin en Français.
@
@

Pag. 1

L'ancienne Guerre des Chevaliers.

Ou

Entretien de la Pierre des Philosophes
avec l'Or et le Mercure,


pict e sujet de cet entretien est une
dispute que l'Or, & le Mercure
eurent un jour avec la Pierre des
Philosophes. Voici de quelle manière
parle un véritable Philosophe, (qui est
parvenu à la possession de ce grand secret).

J e vous proteste devant Dieu, & sur le
salut (éternel) de mon âme, avec un
coeur sincère, touché de compassion
pour ceux qui sont depuis longtemps dans
les grandes recherches; & (je vous certifie)
à vous tous qui chérissez ce merveilleux
art, que toute notre oeuvre prend
naissance (*) d'une seule chose, & qu'en 1
cette chose l'oeuvre trouve sa perfection,
sans qu'elle ait besoin de quoi que ce soit
autre, que d'être (*) dissoute & coa- 2
gulée, ce qu'elle doit faire d'elle-même,
sans le secours d'aucune chose étrangère.
Lorsqu'on met de la glace dans un
@

2 Le Triomphe

vase placé sur le feu, on voit que la chaleur
3 la fait résoudre en eau: (*) on doit
en user de la même manière avec notre
pierre, qui n'a besoin que du secours de
l'artiste, de l'opération de ses mains, &
4 de l'action du feu (*) naturel: car elle
ne se résoudra jamais d'elle-même;
quand elle demeurerait éternellement
sur la terre: c'est pourquoi nous devons
l'aider; de telle manière toutefois, que
nous ne lui ajoutions rien, qui lui soit
étranger & contraire.
Tout ainsi que Dieu produit le froment
dans les champs, & que c'est en
suite à nous à le mettre en farine, la pétrir,
& en faire du pain; de même notre
art requiert que nous fassions la même
5 chose. (*) Dieu nous a créé ce minéral;
afin que nous le prenions tout seul, que
nous décomposions son corps grossier,
& épais; que nous séparions, & prenions
pour nous ce qu'il renferme de bon
dans son intérieur; que nous rejetions
ce qu'il a de superflu; & que d'un venin
(mortel), nous apprenions à faire une
Médecine (souveraine).
Pour vous donner une plus parfaite intelligence
de cet agréable entretien; je
vous ferai le récit de la dispute qui s'éleva
leva
@

Hermétique. 3

entre la Pierre des Philosophes, l'Or
& le Mercure; de sorte que ceux qui depuis
longtemps s'appliquent à la recherche
(de notre art) & qui savent de
quelle manière on doit traiter (*) les 6
métaux, & les minéraux, pourront en
être assez éclairés, pour arriver droit au
but qu'ils se proposent: il est cependant
nécessaire que nous nous appliquions
à connaître (*) extérieurement, & in- 7
térieurement l'essence, & les propriétés
de toutes les choses qui sont sur la terre,
& que nous pénétrions dans la profondeur
des opérations, dont la nature est
capable.

R E C I T

L 'Or, & le Mercure allèrent un jour
à main armée, pour (combattre)
& pour subjuguer la Pierre. L'Or, animé
de fureur commença à parler de
cette sorte.

L'Or.
Comment as-tu la témérité de t'élever
au-dessus de moi, & de mon frère Mercure,
& de prétendre la préférence sur
nous: toi qui n'es qu'un (*) vers 8
(bouffi) de venin? Ignores-tu que je suis
le plus précieux, le plus constant, & le
premier de tous les métaux? (ne sais-tu
B
@

4 Le Triomphe

pas) que les Monarques, les Princes,
& les Peuples font également consister
toutes leurs richesses en moi, & en mon
frère Mercure; & que tu es au contraire
le (dangereux) ennemi des hommes, &
des métaux; au lieu que les (plus habiles)
médecins ne cessent de publier, & de
vanter les vertus (singulières) que je possède
9 (*) pour donner (& pour conserver)
la santé à tout le monde?
LA PIERRE.
A ces paroles (pleines d'emportement),
la Pierre répondit, (sans s'émouvoir)
mon cher Or, pourquoi ne te fâches-tu
pas plutôt contre Dieu, &
pourquoi ne lui demandes-tu pas, pour
quelles raisons, il n'a pas créé en toi, ce
qui se trouve en moi?
L'OR.
C'est Dieu même qui m'a donné l'honneur,
la réputation, & le brillant éclat,
qui me rendent si estimable: c'est pour
cette raison, que je suis si recherché d'un
chacun. Une de mes plus grandes perfections
est d'être un métal inaltérable
dans le feu, & hors du feu; aussi tout le
monde m'aime, & court après moi:
10 mais toi tu n'es qu'une (*) fugitive, &
une trompeuse, qui abuse tous les hommes:
@

Hermétique. 5

cela se voit en ce que tu t'envoles,
& que tu t'échappes des mains de ceux
qui travaillent avec toi.
LA PIERRE.
Il est vrai mon cher Or, c'est Dieu qui
t'a donné l'honneur, la constance, & la
beauté, qui te rendent précieux: c'est
pourquoi tu es obligé de rendre des
grâces (éternelles à sa divine bonté) & ne
pas mépriser les autres, comme tu fais:
car je puis te dire que tu n'es pas cet Or,
dont les écrits des Philosophes font mention;
(*) mais cet Or est caché dans mon 11
sein. Il est vrai, je l'avoue, je coule dans
le feu, (& n'y demeure pas) toutefois
tu sais fort bien que Dieu, & la
nature m'ont donné cette qualité, & que
cela doit être ainsi; d'autant que ma
fluidité tourne à l'avantage de l'Artiste,
qui sait (*) la manière de l'extraire; sa- 12
che cependant que mon âme demeure
constamment en moi, & qu'elle est plus
stable, & plus fixe, que tu n'es, tout
Or que tu sois, & que ne sont tous tes
frères, & tous tes compagnons. Ni l'eau,
ni le feu, quel qu'il soit, ne peuvent la
détruire, ni la consumer; quand ils agiraient
sur elle pendant autant de temps
que le monde durera.
B ij
@

6 Le Triomphe

Ce n'est donc pas ma faute si je suis recherchée
par des Artistes, qui ne savent
pas comment il faut travailler avec moi,
ni de quelle manière je dois être préparée.
Ils me mêlent souvent avec des matières
étrangères, qui me sont (entièrement)
contraires. Ils m'ajoutent de
l'eau, des poudres, & autres choses semblables,
qui détruisent ma nature, & les
propriétés qui me sont essentielles; aussi
s'en trouve-t-il à peine un entre cent,
13 (*) qui travaille avec moi. Ils s'appliquent
tous à chercher (la vérité) de l'art
dans toi, & dans ton frère Mercure: c'est
pourquoi ils errent tous, & c'est en cela
que leurs travaux sont faux. Ils en sont
eux-mêmes un (bel) exemple: car c'est
inutilement qu'ils emploient leur Or, &
qu'ils tâchent de le détruire: il ne leur
reste de tout cela, que l'extrême pauvreté,
à laquelle ils se trouvent enfin réduits.
C'est toi Or, qui es la première cause
(de ce malheur), tu sais fort bien que
sans moi, il est impossible de faire aucun
Or, ni aucun Argent qui soient parfaits;
& qu'il n'y a que moi seule, qui
aie ce (merveilleux) avantage. Pourquoi
souffres-tu donc, que presque tout
le monde entier fonde ses opérations sur
@

Hermétique. 7

toi, & sur le Mercure? Si tu avais encore
quelque reste d'honnêteté, tu empêcherais
bien, que les hommes ne s'abandonnassent
à une perte toute certaine:
mais comme (au lieu de cela) tu fais tout
le contraire; je puis soutenir avec vérité,
que c'est toi seul, qui es un trompeur.
L'OR.
Je veux te convaincre par l'autorité
des Philosophes, que la vérité de l'art
peut être accomplie avec moi. Lis Hermès.
Il parle ainsi: Le Soleil est son père,
(*) & la Lune sa mère: or je suis le 14
seul qu'on compare au soleil.
Aristote, Avicenne, Pline, Serapion,
Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis,
Averroes, Geber, Raymond Lulle, Albert
le grand, Arnaud de Villeneufve,
Thomas d'Acquin, & un grand nombre
d'autres Philosophes, que je passe sous
silence pour n'être pas long, écrivent
tous clairement, & distinctement, que
les métaux, & la Teinture (Physique)
ne sont composés que de Soufre, & de
Mercure; (*) que ce Soufre doit être 15
rouge, incombustible, résistant constamment
au feu, & que le Mercure doit être
clair, & bien purifié. Ils parlent de cette
sorte sans aucune réserve; ils me nomment
B iij
@

8 Le Triomphe

ouvertement par mon propre nom,
& disent que dans l'Or (c'est-à-dire dans
moi) se trouve le soufre rouge, digeste,
fixe, & incombustible; ce qui est véritable,
& tout évident; car il n'y a personne
qui ne connaisse bien, que je suis
un métal très constant (& inaltérable)
que je suis doué d'un soufre parfait,
& entièrement fixe, sur lequel le feu n'a
aucune puissance.
Le Mercure fut du sentiment de l'Or;
il approuva son discours; soutint que tout
ce que son frère venait de dire, était véritable,
& que l'oeuvre pouvait se parfaire
de la manière que l'avaient écrit les
Philosophes ci-dessus allégués. Il ajouta
même, que chacun connaissait (assez)
16 combien était grande (*) l'amitié (mutuelle)
qu'il y avait entre l'Or, & lui, préférablement
à tous les autres métaux;
qu'il n'y avait personne, qui ne peut aisément
en juger par le témoignage de ses
propres yeux que les orfèvres, & autres
semblables artisans savaient fort bien,
que lorsqu'ils voulaient dorer quelque
ouvrage, ils ne pouvaient se passer du
(mélange) de l'Or, & du Mercure, &
qu'ils en faisaient la conjonction en
très peu de temps, sans difficulté, & avec
@

Hermétique. 9

fort peu de travail: que ne devait-on
pas espérer de faire avec plus de temps,
plus de travail, & plus d'application?
LA PIERRE.
A ce discours la Pierre se mit à rire, &
leur dit, en vérité vous méritez bien l'un
& l'autre qu'on se moque de vous, &
de votre démonstration: mais c'est toi,
Or, que j'admire encore plus, voyant
que tu t'en fais si fort accroire, pour l'avantage
que tu as d'être bon à certaines
choses. Peux-tu bien te persuader que
les anciens Philosophes ont écrit, comme
ils ont fait, dans un sens qui doive s'entendre
à la manière ordinaire? & crois-
tu, qu'on doive simplement interpréter
leurs paroles à la lettre?
L'OR.
Je suis certain que les Philosophes, &
les Artistes que je viens de citer, n'ont
point écrit de mensonge. Ils sont tous de
même sentiment touchant la vertu que
je possède: Il est bien vrai, qu'il s'en est
trouvé quelques-uns, qui ont voulu chercher
dans des choses entièrement éloignées,
la puissance, & les propriétés, qui
sont en moi. Ils ont travaillé sur certaines
herbes; sur les animaux; sur le sang;
sur les urines; sur les cheveux; sur le
@

10 Le Triomphe

sperme; & sur des choses de cette nature:
ceux-là se sont sans doute écartés de
la véritable voie, & ont quelquefois
écrit des faussetés: mais il n'en est pas
de même des maîtres que j'ai nommés.
Nous avons des preuves certaines, qu'ils
ont en effet possédé ce (grand) art;
c'est pourquoi nous devons ajouter foi
à leurs écrits.
LA PIERRE.
Je ne révoque point en doute que (ces
Philosophes) n'aient eu une entière connaissance
de l'art; excepté toutefois
quelques-uns de ceux que tu as allégués:
car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui
l'ont ignoré, & qui n'en ont écrit, que
sur ce qu'ils en ont ouï dire: mais lorsque
(les véritables Philosophes) nomment
simplement l'Or, & le Mercure, comme
les principes de l'art, ils ne se servent de
ces termes, que pour en cacher la connaissance
aux ignorants, & à ceux qui
sont indignes (de cette science:) car ils
savent fort bien que ces Esprits (vulgaires)
ne s'attachent qu'aux noms des choses,
aux recettes, & aux procédés, qu'ils
trouvent écrits; sans examiner s'il y a un
(solide) fondement dans ce qu'ils mettent
en pratique: mais les hommes savants,
&
@

Hermétique. 11

& qui lisent (les bons livres) avec application,
& exactitude, considèrent toutes
choses avec prudence; examinent le
rapport, & la convenance qu'il y a entre
une chose & une autre, & par ce
moyen, ils pénètrent dans le fondement
(de l'art;) de sorte que par le raisonnement,
& par la méditation, ils découvrent
(enfin) qu'elle est la matière des Philosophes,
entre lesquels il ne s'en trouve aucun
qui ait voulu l'indiquer, ni la donner
à connaître ouvertement, & par son
propre nom.
Ils se déclarent nettement là-dessus;
lorsqu'ils disent qu'ils ne révèlent jamais
moins (le secret) de leur art, que lorsqu'ils
parlent clairement, & selon la manière
ordinaire (de s'énoncer): mais (ils
avouent) au contraire que (*) lorsqu'ils 17
se servent de similitudes, de figures, &
de paraboles, c'est en vérité dans ces
endroits (de leurs écrits) qu'ils manifestent
leur art: car (les Philosophes) après
avoir discouru de l'Or et du Mercure,
ne manquent pas de déclarer ensuite,
& d'assurer, que leur or n'est pas le soleil
(ou l'or) vulgaire, & que leur Mercure
n'est pas non plus le Mercure commun;
en voici la raison.
C
@

12 Le Triomphe

L'Or est un métal parfait, lequel à
cause de la perfection (que la nature lui
a donnée) ne saurait être poussé (par
l'art) à un degré plus parfait; de sorte
que de quelque manière qu'on puisse travailler
avec l'or; quelque artifice qu'on
mette en usage; quand on extrairait cent
fois sa couleur (& sa teinture;) l'Artiste
ne fera jamais plus d'or, & ne teindra jamais
une plus grande quantité de métal
qu'il y avait de couleur, & de teinture
dans l'or (dont elle aura été extraite:)
c'est pour cette raison, que les Philosophes
disent, qu'on doit chercher la perfection
18 (*) dans les choses imparfaites,
& qu'on l'y trouvera. Tu peux lire dans
le Rosaire ce que je te dis ici. Raymond
Lulle, que tu m'as cité, est de ce même
sentiment, (il assure) que ce qui doit
être rendu meilleur, ne doit pas être
parfait; parce que dans ce qui est parfait,
il n'y a rien à changer, & qu'on
détruirait bien plutôt sa nature; (que
d'ajouter quelque chose à sa perfection).
L'OR.
Je n'ignore pas que les Philosophes
parlent de cette manière: toutefois cela
se peut appliquer à mon frère Mercunous
re, qui est encore imparfait: mais si on
@

Hermétique. 13

joint tous deux ensemble, il reçoit
alors de moi la perfection (qui lui
manque): car il est du sexe féminin, &
moi je suis du sexe masculin; ce qui fait
dire aux Philosophes, que l'art est un
tout homogène. Tu vois un exemple de
cela dans (la procréation) des hommes:
car il ne peut naître aucun enfant sans
(l'accouplement) du mâle, & de la femelle;
c'est-à-dire, sans la conjonction
de l'un avec l'autre. Nous en avons un
pareil exemple dans les animaux, & dans
tous les êtres vivants.
LA PIERRE.
Il est vrai ton frère Mercure est imparfait
(*) & par conséquent il n'est pas 19
le Mercure des Sages: aussi quand vous
seriez conjoints ensemble, & qu'on
vous tiendrait ainsi dans le feu pendant
le cours de plusieurs années, pour tâcher
de vous unir parfaitement l'un avec l'autre;
il arrivera toujours (la même chose,
savoir) qu'aussitôt que le Mercure
sent l'action du feu, il se sépare de
toi, se sublime, s'envole, & te laisse
seul en bas. Que si on vous dissout dans
l'eau-forte; si on vous réduit en une seule
(masse;) si on vous résout; si on vous
distille, & si on vous coagule, vous ne
C ij
@

14 Le Triomphe

produirez toutefois jamais qu'une poudre,
& un précipité rouge: que si on
fait projection de cette poudre sur un
métal imparfait, elle ne le teint point:
mais on y trouve autant d'or, qu'on y
en avait mis au commencement, & ton
frère Mercure te quitte, & s'enfuit.
Voilà quelles sont les expériences,
que ceux qui s'attachent à la recherche
de la Chimie, ont faites à leur grand dommage,
pendant une longue suite d'années:
voilà aussi (ou aboutit) toute la
connaissance qu'ils ont acquise par leurs
travaux: mais pour ce qui est du proverbe
des anciens, dont tu veux te prévaloir,
que l'art est un tout (entièrement)
homogène; qu'aucun enfant ne peut
naître sans le mâle, & la femelle; & que
tu te figures, que par là les Philosophes
entendent parler de toi & de ton frère
Mercure; je dois te dire (nettement) que
cela est faux, & que mal à propos on
l'entend de toi; encore qu'en ces mêmes
endroits, les Philosophes parlent
juste, & disent la vérité. Je te certifie,
20 que c'est ici (*) la Pierre angulaire, qu'ils
ont posée, & contre laquelle plusieurs
milliers d'hommes ont bronché.
Peux-tu bien t'imaginer qu'il en doit
@

Hermétique. 15

être de même (*) avec les métaux, qu'a- 21
vec les choses qui ont vie. Il t'arrive en
ceci ce qui arrive à tous les faux Artistes:
car lorsque vous lisez (de semblables passages)
dans les Philosophes, vous ne vous
attachez pas à les examiner davantage,
pour tâcher de découvrir si (de telles expressions)
cadrent, & s'accordent, ou
non, avec ce qui a été dit auparavant,
ou qui est dit dans la suite: cependant
(tu dois savoir), que tout ce que les
Philosophes ont écrit de l'oeuvre en termes
figurés, se doit entendre de moi
seule, & non de quelque autre chose,
qui soit dans le monde, puisqu'il n'y a
que moi seule, qui puisse faire ce qu'ils
disent, & que (*) sans moi, il est impos- 22
sible de faire aucun or, ni aucun argent,
qui soient véritables.
L'OR.
Bon Dieu! n'as-tu point de honte de
proférer un si grand mensonge? & ne
crains-tu pas de commettre un péché,
en te glorifiant jusques à un tel point,
que d'oser t'attribuer à toi seule, tout
ce que tant de sages, & de savants personnages
ont écrit de cet art, depuis
tant de siècles, toi, qui n'es qu'une matière
crasse, impure, & venimeuse; &
C iij
@

16 Le Triomphe

tu avoues, nonobstant cela, que cet art
est un tout (parfaitement) homogène?
tu dis de plus, que sans toi, on ne peut
faire aucun or, ni aucun argent, qui
soient véritables, comme étant une chose
23 (*) universelle (n'est-ce pas là une
contradiction manifeste;) d'autant que
plusieurs savants personnages se sont appliqués
avec tant de soin, & d'exactitude
aux (curieuses) recherches qu'ils ont faites,
qu'ils ont trouvé d'autres voies (ce
sont des procédés) qu'on nomme des particuliers,
desquels cependant on peut
tirer une grande utilité.
LA PIERRE.
Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce
que je viens de te dire, & ne sois pas si
imprudent que de m'imputer un mensonge,
24 à moi qui (*) ai plus d'âge
que toi: s'il m'arrivait de me tromper en
cela, tu devrais avec juste raison excuser
mon (grand) âge; puisque tu n'ignores
pas, qu'il faut porter respect à la
vieillesse.
Pour te faire voir que j'ai dit la vérité,
afin de défendre mon honneur; je ne
veux m'appuyer que (de l'autorité) des
mêmes maîtres, que tu m'a cités, &
que par conséquent tu n'es pas en droit
@

Hermétique. 17

de récuser. (Voyons) particulièrement
Hermès. Il parle ainsi. Il est vrai, sans
mensonge, certain, & très véritable,
que ce qui est en bas, est semblable à ce
qui est en haut; & ce qui est en haut,
est semblable à ce qui est en bas: (*) 25
c'est par ces choses, qu'on peut faire les
miracles d'une seule chose.
Voici comment parle Aristote. O
que cette chose est admirable, qui contient
en elle-même toutes les choses dont
nous avons besoin. Elle se tue elle-même;
& ensuite elle reprend vie d'elle-
même; (*) elle s'épouse elle-même, 26
elle s'engrosse elle-même, elle naît d'elle-même;
elle se résout d'elle-même
dans son propre sang; elle se coagule de
nouveau avec lui, & prend une consistance
dure; elle se fait blanche; elle se
fait rouge d'elle-même; nous ne lui ajoutons
rien de plus, & nous n'y changeons
rien, si ce n'est que nous en séparons
la grossièreté & la terrestréité.
Le Philosophe Platon parle de moi en
ces termes. C'est une seule unique chose,
d'une seule, & même espèce en elle
même; (*) elle a un corps, une âme, 27
un esprit, & les quatre éléments, sur lesquels
elle domine. Il ne lui manque rien;
C iiij
@

18 Le Triomphe

elle n'a pas besoin des autres corps; car
elle s'engendre elle-même; toutes choses
sont d'elle, par elle, & en elle.
Je pourrais te produire ici plusieurs
autres témoignages: mais comme cela
n'est pas nécessaire, je les passe sous silence,
pour n'être pas ennuyeuse: &
comme tu viens de me parler de (procédés)
particuliers, je vais t'expliquer en quoi
28 ils diffèrent (de l'art) (*). Quelques artistes
qui ont travaillé avec moi, ont
poussé leurs travaux si loin, qu'ils sont
venus à bout, de séparer de moi mon
esprit, qui contient ma teinture; en sorte
que le mêlant avec d'autres métaux, &
minéraux, ils sont parvenus à communiquer
quelque peu de mes vertus & de mes
forces, aux métaux qui ont quelque affinité,
& quelque amitié avec moi: cependant
les Artistes qui ont réussi par
cette voie, & qui ont trouvé sûrement
une partie (de l'art,) sont véritablement
en très petit nombre: mais comme ils
29 n'ont pas connu (*) l'origine d'où
viennent les teintures, il leur a été
impossible de pousser leur travail plus
loin; & ils n'ont pas trouvé au bout du
compte, qu'il y eût une grande utilité
dans leur procédé: mais si ces Artistes
@

Hermétique. 19

avaient porté leurs recherches au-delà,
& qu'ils eussent bien examiné qu'elle est
la (*) femme, qui m'est propre; qu'ils 30
l'eussent cherchée; & qu'ils m'eussent
uni à elle; c'est alors que j'aurais pu teindre
mille fois (davantage:) mais (au lieu
de cela) ils ont entièrement détruit ma
propre nature, en me mêlant avec des
choses étrangères; c'est pourquoi bien
qu'en faisant leur calcul, ils aient trouvé
quelque avantage, fort médiocre toutefois,
en comparaison de la grande puissance
qui est en moi: il est constant néanmoins
que (cette utilité) n'a procédé, & n'a eu son
origine, que de moi, & non de quoique ce
soit autre (avec quoi j'aie pu être mêlée.)
L'OR.
Tu n'as pas assez prouvé par ce que tu
viens de dire: car encore que les Philosophes
parlent d'une seule chose, qui
renferme en soi les quatre éléments; qui
a un corps, une âme, & un esprit; &
que par cette chose ils veuillent faire entendre
la teinture (Physique;) lorsqu'elle
a été poussée jusques à sa dernière (perfection;)
qui est le but où ils tendent;
néanmoins, cette chose doit dès son commencement
être composée de moi, qui
suis l'Or, & de mon frère, qui est le Mercure,
C v
@

20 Le Triomphe

comme étant (tous deux) la semence
masculine, & la semence féminine;
ainsi qu'il a été dit ci-dessus: car après
que nous avons été suffisamment cuits, &
transmués en teinture, nous sommes
pour lors l'un & l'autre (ensemble) une
seule chose, dont les Philosophes parlent.
LA PIERRE.
Cela ne va pas comme tu te l'imagines.
Je t'ai déjà dit ci devant, qu'il ne peut
se faire une véritable union de vous deux;
parce que vous n'êtes pas un seul corps:
31 (*), mais deux corps ensemble; & par
conséquent vous êtes contraires, à considérer
le fondement de la nature: mais
32 moi j'ai un corps (*) imparfait, une
âme constante, une teinture pénétrante:
j'ai de plus un Mercure clair, transparent,
volatil, & mobile, & je puis opérer
toutes les (grandes) choses, dont vous
vous glorifiez tous deux, sans toutefois
que vous puissiez les faire: parce que
c'est moi qui porte dans mon sein l'or
Philosophique, & le Mercure des sages;
c'est pourquoi les Philosophes (parlant
33 de moi) disent, notre Pierre (*) est
invisible, & il n'est pas possible d'acquéque
rir la possession de notre Mercure, autrement
@

Hermétique. 21

par le moyen de (*) deux 34
corps, dont l'un ne peut recevoir sans
l'autre, la perfection (qui lui est requise.)

C'est pour cette raison qu'il n'y a que
moi seule, qui possède une semence
masculine, & féminine, & qui sois (en
même temps) un tout (entièrement) homogène,
aussi me nomme-t-on Hermaphrodite.
Richard Anglais rend témoignage
de moi, disant la première matière
de notre Pierre s'appelle rebis (deux
fois chose): c'est-à-dire une chose qui a reçu
de la nature une double propriété occulte,
qui lui fait donner le nom d'Hermaphrodite;
comme qui dirait une matière,
dont il est difficile de pouvoir distinguer
le sexe, (& de découvrir) si elle est mâle
ou si elle est femelle, d'autant qu'elle
incline également de deux côtés: c'est
pourquoi la médecine (universelle) se fait
d'une chose, qui est (*) l'Eau, & l'Esprit du 35
corps.
C'est cela qui a fait dire, que cette médecine
qui a trompé un grand nombre de sots
à cause de la multitude des énigmes,
(sous lesquelles elle est enveloppée:) cependant
cet art ne requiert qu'une seule
chose, qui est connue d'un chacun, &
@

22 Le Triomphe

que plusieurs souhaitent; & le tout est
une chose qui n'a pas sa pareille dans le
36 monde; (*) elle est vile toutefois, & on
peut l'avoir à peu de frais: il ne faut pas
pour cela la mépriser: car elle fait, & parfait
des choses admirables.
Le Philosophe Alain dit, Vous qui travaillez
à cet art, vous devez avoir une
ferme, & constante application d'esprit
à votre travail, & ne pas commencer à
essayer tantôt une chose, & tantôt une
autre. L'art ne consiste pas dans la pluralité
des espèces: mais dans le corps, &
dans l'esprit. O qu'il est véritable, que
la médecine de notre Pierre est une chose,
un vaisseau, une conjonction. Tout l'artifice
commence par une chose, & finit
par une chose: bien que les Philosophes
dans le dessein de cacher ce (grand art)
décrivent plusieurs voies; savoir une
conjonction continuelle, une mixtion,
une sublimation, une dessiccation, & tout
autant d'autres (voies & opérations)
qu'on peut en nommer de différents
37 noms: mais (*) la solution du corps ne
se fait, que dans son propre sang.
Voici comment parle Geber. Il y a
un soufre dans la profondeur du Mercuveines
re, qui le cuit, & qui le digère dans les
@

Hermétique. 23

des mines, pendant un très long
temps. Tu vois donc bien mon cher
or, que je t'ai amplement démontré,
que ce soufre n'est qu'en moi seule;
puisque je fais tout moi seule, sans ton
secours, & sans celui de tous tes frères
& de tous tes compagnons. Je n'ai pas
besoin de vous: mais vous avez tous besoin
de moi; d'autant que je puis vous
donner à tous la perfection, & vous
élever au-dessus de l'état, où la nature
vous a mis.
A ces dernières paroles, l'or se mit furieusement
en colère, ne sachant plus
que répondre: il tint (cependant) conseil
avec son frère Mercure, & ils convinrent
ensemble qu'ils s'assisteraient
l'un l'autre, (espérant) qu'étant deux
contre notre Pierre, qui n'est qu'une
& seule, ils la surmonteraient facilement;
de sorte qu'après n'avoir pu la vaincre
par la dispute, ils prirent résolution de la
mettre à mort par l'épée. Dans ce dessein
ils joignirent leurs forces, afin de les augmenter
par l'union de leur double puissance.
Le combat se donna. Notre Pierre
déploya ses forces, & sa valeur: les
combattit tous deux; (*) les surmonta; 38
@

24 Le Triomphe

les dissipa, & les engloutit l'un & l'autre
en sorte qu'il ne resta aucun vestige, qui
pût faire connaître ce qu'ils étaient
devenus.
Ainsi chers amis, qui avez la crainte
de Dieu devant les yeux, ce que je viens
de vous dire, doit vous faire connaître
la vérité, & vous éclairer l'esprit autant
qu'il est nécessaire, pour comprendre le
fondement du plus grand, & du plus précieux
de tous les trésors, qu'aucun Philosophe
na si clairement exposé, découvert,
ni mis au jour.
Vous n'avez donc pas besoin d'autre
chose. Il ne vous reste qu'à prier Dieu,
qu'il veuille bien vous faire parvenir à la
possession d'un joyau, qui est d'un prix
inestimable. Aiguisez après cela la pointe
de vos Esprits; Lisez les écrits des sages
avec prudence; travaillez avec diligence,
(& exactitude;) n'agissez pas avec précipitation
dans un oeuvre si précieux.
39 (*) Il a son temps ordonné par la nature;
tout de même que les fruits, qui sont sur
les arbres, & les grappes de raisins que la
vigne porte. Ayez la droiture dans le
coeur, & proposez-vous (dans votre travail)
une fin honnête; autrement Dieu
40 ne vous accordera rien: (*) car il ne
@

Hermétique. 25

communique un (si grand) don, qu'à
ceux qui veulent en faire un bon usage;
& il en prive ceux, qui ont dessein de
s'en servir, pour commettre le mal. Je
prie Dieu qu'il vous donne sa (sainte)
bénédiction. Ainsi soit-il.

F I N.

pict
@
@



ENTRETIEN
D 'E U D O X E
& de Pyrophile

sur

L'ANCIENNE GUERRE
DES CHEVALIERS

D

@
@

29

ENTRETIEN

d'Eudoxe & de Pyrophile

Sur

L'Ancienne Guerre des Chevaliers

PYROPHILE.
O Moment heureux, qui fait que je
vous rencontre en ce lieu! Il y a long
temps que je souhaite avec le plus grand
empressement du monde, de pouvoir
vous entretenir du progrès que j'ai fait
dans la Philosophie, par la lecture des
auteurs, que vous m'avez conseillé de
lire, pour m'instruire du fondement de
cette divine science, qui porte par excellence
le nom de Philosophie.
EUDOXE.
Je n'ai pas moins de joie de vous
revoir, & j'en aurai beaucoup d'apprendre
quel est l'avantage que vous
avez tiré de votre application à l'étude
de notre sacrée science.
PYROPHILE.
Je vous suis redevable de tout ce que
j'en sais, & de ce que j'espère encore
pénétrer dans les mystères Philosophiques;
D ij
@

30 Le Triomphe

si vous voulez bien continuer à me
prêter le secours de vos lumières. C'est
vous qui m'avez inspiré le courage, qui
m'était nécessaire, pour entreprendre
une étude, dont les difficultés paraissent
impénétrables dès l'entrée, & capables de
rebuter à tous moments, les esprits les
plus ardents à la recherche des vérités les
plus cachées: mais grâces à vos bons conseils,
je ne me trouve que plus animé, à
poursuivre mon entreprise.
EUDOXE.
Je suis ravi de ne m'être pas trompé
au jugement que j'ai fait du caractère
de votre esprit, vous l'avez de
la trempe qu'il faut l'avoir, pour acquérir
des connaissances, qui passent la portée
des génies ordinaires, & pour ne pas mollir
contre tant de difficultés, & qui rendent
presqu'inaccessible le sanctuaire de notre
Philosophie: je loue extrêmement la force
avec laquelle je sais que vous avez combattu
les discours ordinaires de certains
Esprits, qui croient qu'il y va de leur honneur,
de traiter de rêverie tout ce qu'ils
ne connaissent pas; parce qu'ils ne veulent
pas, qu'il soit dit, que d'autres puissent
découvrir des vérités, dont eux n'ont
aucune intelligence.
@

Hermétique. 31

PYROPHILE.
Je n'ai jamais crû devoir faire beaucoup
d'attention aux raisonnements des
personnes, qui veulent décider des choses,
qu'ils ne connaissent pas: mais je
vous avoue, que si quelque chose eut
été capable de me détourner d'une science,
pour laquelle j'ai toujours eu une
forte inclination naturelle, ç'aurait été
une espèce de honte, que l'ignorance a attachée
à la recherche de cette Philosophie;
il est fâcheux en effet d'être obligé de
cacher l'application qu'on y donne; à
moins que de vouloir passer dans l'esprit
de la plupart du monde, pour un homme,
qui ne s'occupe qu'à de vaines Chimères:
mais comme la vérité, en quelqu'endroit
qu'elle se trouve a pour moi
des charmes souverains; rien n'a pu me
détourner de cette étude. J'ai lu les
écrits d'un grand nombre de Philosophes,
aussi considérables pour leur savoir,
que pour leur probité; & comme
je n'ai jamais pu mettre dans mon esprit,
que tant de grands personnages fussent
autant d'imposteurs publics; j'ai voulu
examiner leurs principes avec beaucoup
d'application, & j'ai été convaincu
des vérités qu'ils avancent; bien
D iij
@

32 Le Triomphe

que je ne les comprenne pas encore toutes.
EUDOXE.
Je vous sais fort bon gré de la justice
que vous rendez aux maîtres de notre
art: mais dites-moi je vous prie,
quels Philosophes vous avez particulièrement
lus, & qui sont ceux qui vous ont
Je m'étais contenté de
vous en recommander quelques-uns.
PYROPHILE.
Pour répondre à votre demande, j'aurais
un grand Catalogue à vous faire;
il y a plusieurs années que je n'ai
cessé de lire divers Philosophes. J'ai été
chercher la science dans sa source. J'ai
lu la table d'émeraude, les sept chapitres
d'Hermès, & leurs commentaires.
J'ai lu Geber, la Tourbe, le Rosaire, le
Théâtre, la Bibliothèque, & le Cabinet
Chimiques, & particulièrement Artefius,
Arnaud de Villeneufve, Raymond
Lulle, le Trevisan, Flamel, Zacchaire,
& plusieurs autres anciens, & modernes,
que je ne nomme pas; entre autres Basile
Valentin, le Cosmopolite, & Philalethe.
Je vous assure que je me suis terriblele
ment rompu la tête, pour tâcher de trouver
@

Hermétique. 33

point essentiel dans lequel ils doivent
tous s'accorder, bien qu'ils se servent
d'expressions si différentes, qu'elles
paraissent même fort souvent opposées.
Les uns parlent de la matière en termes
abstraits, les autres, en termes composés:
les uns n'expriment que certaines
qualités de cette matière; les autres
s'attachent à des propriétés toutes différentes:
les uns la considèrent dans un
état purement naturel, les autres en parlent
dans l'état de quelques-unes des perfections
qu'elle reçoit de l'art; tout cela
jette dans un tel labyrinthe de difficultés,
qu'il n'est pas étonnant, que la plupart
de ceux qui lisent les Philosophes, forment
presque tous des conclusions différentes.
Je ne me suis pas contenté de lire une
fois les principaux auteurs, que vous
m'avez conseillés; je les ai relus autant
de fois, que j'ai cru en tirer de nouvelles
lumières, soit touchant la véritable matière;
soit touchant ses diverses préparations,
dont dépend tout le succès de
l'oeuvre. J'ai fait des Extraits de tous
les meilleurs livres. J'ai médité là-dessus
nuit, & jour; jusques à ce que j'ai cru
connaître la matière, & ses préparations
@

34 Le Triomphe

différentes, qui ne sont proprement
qu'une même opération continuée. Mais
je vous avoue qu'après un si pénible travail,
j'ai pris un singulier plaisir, à lire
l'ancienne querelle de la Pierre des
Philosophes avec l'Or, & le Mercure;
la netteté, la simplicité, & la solidité de
cet écrit m'ont charmé; & comme c'est
une vérité constante, que qui entend parfaitement
un véritable Philosophe, les
entend assurément tous, permettez-moi,
s'il vous plaît, que je vous fasse quelques
questions sur celui-ci, & ayez la bonté
de me répondre, avec la même sincérité,
dont vous avez toujours usé à mon égard.
Je suis assuré qu'après cela, je serai autant
instruit, qu'il est besoin de l'être,
pour mettre la main à l'oeuvre, & pour arriver
heureusement à la possession du
plus grand de tous les biens temporels,
Dieu puisse récompenser ceux qui travaillent
dans son amour, & dans sa
crainte.
EUDOXE.
Je suis prêt à satisfaire à vos demandes,
& je serai très aise, que vous
touchiez le point essentiel, dans la résolution
où je suis de ne vous rien cacher,
de ce qui peut servir pour l'instruction,
dont
@

Hermétique. 35

dont vous croyez avoir besoin: mais je
crois qu'il est à propos, que je vous fasse
faire auparavant quelques remarques,
qui contribueront beaucoup à éclaircir
quelques endroits importants de l'écrit
dont vous me parlez.
Remarquez donc que le terme de Pierre
est pris en plusieurs sens différents, &
particulièrement par rapport aux trois
différents états de l'oeuvre; ce qui fait
dire à Geber, qu'il y a trois Pierres, qui
sont les trois médecines, répondant aux
trois degrés de perfection de l'oeuvre: de
sorte que la Pierre du premier ordre, est
la matière des Philosophes, parfaitement
purifiée, & réduite en pure substance
Mercurielle; la Pierre du second ordre est
la même matière cuite, digérée, & fixée
en soufre incombustible; la Pierre du troisième
ordre est cette même matière fermentée,
multipliée & poussée à la dernière
perfection de teinture fixe, permanente,
& tingente: & ces trois Pierres sont les
trois médecines des trois genres.
Remarquez de plus qu'il y a une grande
différence entre la pierre des Philosophes,
& la pierre philosophale. La première
est le sujet de la Philosophie considéré
dans l'état de sa première préparation,
E
@

36 Le Triomphe

dans lequel elle est véritablement
Pierre, puisqu'elle est solide, dure,
pesante, cassante, friable; elle est un
corps (dit Philalethe), puisqu'elle coule
dans le feu, comme un métal; elle est cependant
esprit, puisqu'elle est toute volatile;
elle est le composé, & la pierre qui contient
l'humidité, qui court dans le feu (dit
Arnaud de Villeneufve dans sa lettre au
Roi de Naples). C'est dans cet état qu'elle
est une substance moyenne entre le métal
& le mercure, comme dit l'Abbé Sinesius;
c'est enfin, dans ce même état que Geber
la considère, quand il dit en deux endroits
de sa Somme, prends notre pierre; c'est-à-
dire (dit-il) la matière de notre pierre, tout
de même que s'il disait, prends la Pierre
des Philosophes, qui est la matière de la
pierre Philosophale.
La Pierre Philosophale est donc la même
Pierre des Philosophes; lorsque par le
Magistère secret, elle est parvenue à la
perfection de médecine du troisième ordre,
transmuant tous les métaux imparfaits
en pur Soleil, ou Lune, selon la nature
du ferment, qui lui a été ajouté.
Ces distinctions vous serviront beaucoup
pour développer le sens embarrassé des
écritures Philosophiques, & pour éclaircir
@

Hermétique. 37

plusieurs endroits de l'auteur, sur lequel
vous avez des questions à me faire.
PYROPHILE.
Je reconnais déjà l'utilité de ces remarques,
& j'y trouve l'explication de
quelques-uns de mes doutes: mais avant
que passer outre, dites-moi je vous prie,
si l'Auteur de l'écrit, dont je vous parle,
mérite l'approbation, que plusieurs
Savants lui ont donnée, & s'il contient
tout le secret de l'oeuvre?
EUDOXE.
VOUS ne devez pas douter que cet
écrit ne soit parti de la main d'un véritable
Adepte, & qu'il ne mérite par
conséquent l'estime, & l'approbation
des Philosophes. Le dessein principal
de cet auteur est de désabuser un nombre
presque infini d'artistes, qui trompés
par le sens littéral des écritures, s'attachent
opiniâtrement à vouloir faire le
Magistère, par la conjonction de l'Or
avec le Mercure diversement préparé;
& pour les convaincre absolument, il
soutient avec les plus anciens, & les
plus recommandables Philosophes, que
l'oeuvre n'est fait que d'une seule chose, d'une
seule & même espèce 1
E ij
@

38 Le Triomphe

PYROPHILE.
C'est justement là le premier des endroits
qui m'ont causé quelque scrupule:
car il me semble qu'on peut douter
avec raison, qu'on doive chercher la
perfection dans une seule & même substance,
& que sans rien y ajouter, on
puisse en faire toutes choses. Les Philosophes
disent au contraire, que non seulement
il faut ôter les superfluités de
la matière; mais encore qu'il faut y ajouter
ce qui lui manque.
EUDOXE.
Il est bien facile de vous délivrer
de ce doute par cette comparaison; tout
de même que les sucs extraits de plusieurs
herbes, dépurés de leur marc, & incorporés
ensemble, ne font qu'une confection
d'une seule, & même espèce;
ainsi les Philosophes appellent avec raison
leur matière préparée, une seule & même
chose; bien qu'on n'ignore pas, que
c'est un composé naturel de quelques
substances d'une même racine, & d'une
même espèce, qui font un tout complet,
& homogène; en ce sens les Philosophes
sont tous d'accord; bien que les
uns disent, que leur matière est compoque
sée de deux choses, & les autres de trois,
@

Hermétique. 39

les uns écrivent qu'elle est de quatre,
& même de cinq, & les autres enfin
qu'elle est une seule chose. Ils ont
tous également raison, puisque plusieurs
choses d'une même espèce naturellement,
& intimement unies, ainsi que
plusieurs eaux distillées d'herbes, & mêlées
ensemble, ne constituent en effet
qu'une seule & même chose, ce qui se
fait dans notre art, avec d'autant plus
de fondement, que les substances qui
entrent dans le composé philosophique,
différent beaucoup moins entre
elles, que l'eau d'oseille ne diffère de
l'eau de laitue.
PYROPHILE.
Je n'ai rien à répliquer à ce que
vous venez de me dire. J'en comprends
fort bien le sens: mais il me reste un
doute, sur ce que je connais plusieurs
personnes, qui sont versées dans la lecture
des meilleurs Philosophes, & qui néanmoins
suivent une méthode toute contraire
au premier fondement, que nôtre
Auteur pose; savoir que la matière Philosophique
n'a besoin de quoi que ce soit autre,
que d'être dissoute, & coagulée. Car ces 2
personnes commencent leurs opérations
par la coagulation; il faut donc qu'ils
E iij
@

40 Le Triomphe

travaillent sur une matière liquide, au
lieu d'une Pierre; dites-moi, je vous
prie, si cette voie est celle de la vérité.
EUDOXE.
Votre remarque est fort judicieuse.
La plus grande partie des vrais Philosophes
est du même sentiment que celui-ci.
La matière n'a besoin que d'être
dissoute, & ensuite coagulée; la mixtion,
la conjonction, la fixation, la coagulation,
& autres semblables opérations,
mais la
solution est le grand secret de l'art. C'est
ce point essentiel, que les Philosophes
ne révèlent pas. Toutes les opérations
du premier oeuvre, ou de la première
médecine, ne sont, à proprement parler,
qu'une solution continuelle; de sorte
que calcination, extraction, sublimation,
& distillation ne sont qu'une véritable
solution de la matière. Geber n'a
fait comprendre la nécessité de la sublimation,
que parce qu'elle ne purifie pas
seulement la matière de ses parties grossières,
& adustibles; mais encore parce
qu'elle la dispose à la solution, d'où résulte
l'humidité Mercurielle, qui est la
clef de l'oeuvre.
@

Hermétique. 41

PYROPHILE.
Me voilà extrêmement fortifié contre
ces prétendus Philosophes, qui sont
d'un sentiment contraire à cet Auteur;
& je ne sais comment ils peuvent s'imaginer,
que leur opinion cadre fort
juste avec les meilleurs Auteurs.
EUDOXE.
Celui-ci tout seul suffit pour leur
faire voir leur erreur; il s'explique par
une comparaison très juste de la glace,
qui se fond à la moindre chaleur; pour
nous faire connaître, que la principale
des opérations est de procurer la solution d'une 3
matière dure, & sèche, approchant de la nature
de la Pierre, laquelle toutefois par
l'action du feu naturel doit se résoudre
en eau sèche, aussi facilement, que la
glace se fond à la moindre chaleur.
PYROPHILE.
Je vous serais extrêmement obligé,
si vous vouliez me dire ce que c'est que
le feu naturel. Je comprends fort bien que 4
cet agent est la principale clef de l'art.
Plusieurs Philosophes en ont exprimé la
nature par des paraboles très obscures:
mais je vous avoue, que je n'ai encore
pu comprendre ce mystère.
E iiij
@

42 Le Triomphe

EUDOXE.
En effet c'est le grand mystère de l'art,
puisque tous les autres mystères de cette
sublime Philosophie dépendent de l'intelligence
de celui-ci. Que je serais satisfait,
s'il m'était permis de vous expliquer
ce secret sans équivoque; mais
je ne puis faire ce qu'aucun Philosophe
n'a cru être en son pouvoir. Tout ce que
vous pouvez raisonnablement attendre
de moi, c'est de vous dire, que le feu naturel,
dont parle ce Philosophe, est un
feu en puissance, qui ne brûle pas les
mains; mais qui fait paraître son efficace
pour peu qu'il soit excité par le feu
extérieur. C'est donc un feu véritablement
secret, que cet Auteur nomme
Vulcain Lunatique dans le titre de son écrit.
Artephius en a fait une plus ample
description, qu'aucun autre philosophe.
Pontanus l'a copié, & a fait voir qu'il
avait erré deux cent fois; parce qu'il ne
connaissait pas ce feu, avant qu'il eût
lu, & compris Artephius: ce feu mystérieux
est naturel, parce qu'il est d'une
même nature que la matière Philosophique;
l'artiste néanmoins prépare l'un
& l'autre.
@

Hermétique. 43

PYROPHILE.
Ce que vous venez de me dire, augmente
plus ma curiosité, qu'il ne la satisfait.
Ne condamnez pas les instantes prières
que je vous fais, de vouloir m'éclaircir
davantage sur un point, si important,
qu'à moins que d'en avoir la connaissance,
c'est en vain qu'on prétend travailler;
on se trouve arrêté tout court d'abord
après le premier pas, qu'on a fait dans la
pratique de l'oeuvre.
EUDOXE.
Les sages n'ont pas été moins réservés
touchant leur feu que touchant leur matière;
de sorte qu'il n'est pas en mon
pouvoir de rien ajouter à ce que je viens
de vous en dire. Je vous renvoie donc
à Artephius, & à Pontanus. Considérez
seulement avec application, que ce
feu naturel est néanmoins une artificieuse
invention de l'artiste; qu'il est propre à
calciner, dissoudre, & sublimer la pierre
des Philosophes; & qu'il n'y a que
cette seule sorte de feu au monde, capable
de produire un pareil effet. Considérez
que ce feu est de la nature de la chaux
& qu'il n'est en aucune manière étranger
à l'égard du sujet de la Philosophie.
Considérez enfin par quels moyens Geber
E v
@

44 Le Triomphe

enseigne de faire les sublimations requises
à cet art: pour moi je ne puis faire
davantage, que de faire pour vous le
même souhait, qu'a fait un autre Philosophe:
Sydera Veneris, & corniculatae Dianae
tibi propitia sunto.
PYROPHILE.
J'aurais bien voulu, que vous m'eussiez
parlé plus intelligiblement: mais puisqu'il
y a de certaines bornes, que les
Philosophes ne peuvent passer; je me
contente de ce que vous venez de me
faire remarquer; je relirai Artephius avec
plus d'application, que je n'ai encore
fait; & je me souviendrai fort bien que
vous m'avez dit que le feu secret des sages
est un feu, que l'artiste prépare selon
l'art, ou du moins, qu'il peut faire préparer
par ceux qui ont une parfaite connaissance
de la Chimie; que ce feu n'est
pas actuellement chaud; mais qu'il est
un esprit igné introduit dans un sujet
d'une même nature que la pierre, &
qu'étant médiocrement excité par le
feu extérieur, la calcine, la dissout, la
sublime, & la résout en eau sèche, ainsi que
le dit le Cosmopolite.
EUDOXE.
Vous comprenez fort bien ce que je
@

Hermétique. 45

viens de vous dire; j'en juge par le commentaire
que vous y ajoutez. Sachez
seulement que de cette première solution,
calcination, ou sublimation, qui sont
ici une même chose, il en résulte la séparation
des parties terrestres & adustibles
de la Pierre; sur tout si vous suivez
le conseil de Geber touchant le régime
du feu, de la manière qu'il l'enseigne,
lorsqu'il traite de la sublimation des
Corps, & du Mercure. Vous devez tenir
pour une vérité constante, qu'il n'y
a que ce seul moyen au monde, pour extraire
de la pierre son humidité onctueuse,
qui contient inséparablement le soufre
& le Mercure des Sages.
PYROPHILE.
Me voilà entièrement satisfait sur le
principal point du premier oeuvre; faites-
moi la grâce de me dire si la comparaison
que nôtre Auteur fait du froment 5
avec la Pierre des Philosophes, à l'égard de
leur préparation nécessaire, pour faire du
pain avec l'un, & la médecine universelle
avec l'autre, vous paraît une comparaison
bien juste.
EUDOXE.
Elle est autant juste, qu'on puisse en
faire, si on considère la pierre en l'état,
@

46 Le Triomphe

où l'artiste commence de la mettre, pour
pouvoir être légitimement appelée le
sujet, & le composé Philosophique: car
tout de même que nous ne nous nourrissons
pas de blé, tel que la nature le
produit; mais que nous sommes obligés
de le réduire en farine, d'en séparer le
son, de la pétrir avec de l'eau, pour en
former le pain, qui doit être cuit dans
un four, pour être un aliment convenable;
de même nous prenons la pierre;
nous la triturons; nous en séparons par
le feu secret, ce qu'elle a de terrestre;
nous la sublimons; nous la dissolvons
avec l'eau de la mer des Sages; nous cuisons
cette simple confection, pour en
faire une médecine souveraine.
PYROPHILE.
Permettez-moi de vous dire qu'il
me paraît quelque différence dans cette
comparaison. L'auteur dit qu'il faut
prendre ce minéral tout seul, pour faire
cette grande médecine, & cependant
avec du blé tout seul nous ne saurions
faire du pain; il faut ajouter de l'eau,
& même du levain.
EUDOXE.
VOUS avez déjà la réponse à cetcomme
te objection, en ce que ce Philosophe,
@

Hermétique. 47

tous les autres, ne défend
pas absolument de rien ajouter; mais
bien de rien ajouter, qui soit étranger,
& contraire. L'eau qu'on ajoute
à la farine, ainsi que le levain, ne
sont rien d'étranger ni de contraire à
la farine; le grain dont elle est faite a
été nourri d'eau dans la terre; & partant
elle est d'une nature analogue avec
la farine: de même que l'eau de la mer
des Philosophes est de la même nature
que notre pierre; d'autant que tout ce
qui est compris sous le genre minéral,
& métallique, a été formé & nourri
de cette même eau dans les entrailles de
la terre, où elle pénètre avec les influences
des astres. Vous voyez évidemment
par ce que je viens de dire, que les Philosophes
ne se contredisent point, lorsqu'ils
disent que leur matière est une
seule & même substance, & lorsqu'ils
en parlent comme d'un composé de plusieurs
substances d'une seule, & même
espèce.
PYROPHILE.
Je ne crois pas qu'il y ait personne
qui ne doive être convaincu par des
raisons aussi solides, que celles que vous
venez d'alléguer. Mais dites-moi, s'il
@

48 Le Triomphe

vous plaît, si je me trompe, dans la conséquence
que je tire de cet endroit de
6 notre auteur, où il dit que ceux qui
savent de quelle manière on doit traiter les
métaux, & les minéraux, pourront arriver
Si cela est
ainsi, il est évident qu'on ne doit chercher
la matière, & le sujet de l'art, que
dans la famille des métaux, & des minéraux,
& que tous ceux qui travaillent
sur d'autres sujets, sont dans la voie de
l'erreur.
EUDOXE.
Je vous réponds que votre conséquence
est fort bien tirée; ce Philosophe
n'est pas le seul qui parle de cette
sorte; il s'accorde en cela avec le plus
grand nombre des anciens, & des modernes.
Geber qui a su parfaitement
le Magistère, et qui n'a usé d'aucune
allégorie, ne traite dans toute sa somme,
que des métaux, & des minéraux;
des corps et des esprits, & de la manière
de les bien préparer, pour en faire l'oeuvre,
mais comme la matière Philosophique
est en partie corps, & en partie esprit;
qu'en un sens elle est terrestre, &
qu'en l'autre elle est toute céleste; & que
certains auteurs la considèrent en un
@

Hermétique. 49

sens, & les autres en traitent en un autre,
cela a donné lieu à l'erreur d'un
grand nombre d'artistes, qui sous le nom
d'Universalistes, rejettent toute matière
qui a reçu une détermination de la nature;
parce qu'ils ne savent pas détruire
la matière particulière, pour en séparer
le grain & le germe, qui est la pure
substance universelle, que la matière
particulière renferme dans son sein, & à
laquelle l'artiste sage & éclairé, sait rendre
absolument toute l'universalité qui
lui est nécessaire, par la conjonction
naturelle qu'il fait de ce germe avec la
matière universalissime: de laquelle il a
tiré son origine. Ne vous effrayez pas à
ces expressions singulières; notre art est
Cabalistique. Vous comprendrez aisément
ces mystères, avant que vous soyez
arrivé à la fin des questions, que vous
avez dessein de me faire, sur l'auteur
que vous examinez.
PYROPHILE.
Si vous ne me donniez cette espérance,
je vous proteste, que ces mystérieuses
obscurités seraient capables de
me rebuter, & de me faire désespérer
d'un bon succès: mais je prends une entière
confiance en ce que vous me dites,
@

50 Le Triomphe

& je comprends fort bien que les métaux
du vulgaire ne sont pas les métaux
des Philosophes; puisque je vois évidemment,
que pour être tels, il faut qu'ils
soient détruits, & qu'ils cessent d'être
métaux; & que le Sage n'a besoin que
de cette humidité visqueuse, qui est leur
matière première, de laquelle les Philosophes
font leurs métaux vivants, par
un artifice, qui est aussi secret, qu'il est
fondé sur les principes de la nature; n'est-
ce pas là votre pensée?
EUDOXE.
Si vous savez aussi bien les lois de
la pratique de l'oeuvre, comme vous
me paraissez en comprendre la théorie;
vous n'avez pas besoin de mes éclaircissements.
PYROPHILE.
Je vous demande pardon. Je suis
bien éloigné d'être aussi avancé, que
vous vous l'imaginez; ce que vous croyez
être un effet d'une parfaite connaissance
de l'art, n'est qu'une facilité d'expression,
qui ne vient que de la lecture des
Auteurs, dont j'ai la mémoire remplie.
Je suis au contraire tout prêt à désespérer
de posséder jamais de si hautes
connaissances, lorsque je vois que ce
Philo
@

Hermétique. 51

Philosophe veut, comme plusieurs autres,
que celui qui aspire à cette science, connaisse
extérieurement, & intérieurement les 7
propriétés de toutes choses, & qu'il pénètre
dans la profondeur des opérations de la nature.
Dites-moi, s'il vous plaît, qui est
l'homme qui peut se flatter de parvenir
à un savoir d'une si vaste étendue?
EUDOXE.
Il est vrai que ce Philosophe ne met
point de bornes au savoir de celui qui
prétend à l'intelligence d'un art si merveilleux:
car le Sage doit parfaitement
connaître la nature en général, & les
opérations qu'elle exerce, tant dans le
centre de la terre, en la génération des
minéraux, & des métaux; que sur la
terre, en la production des végétaux, &
des animaux. Il doit connaître aussi la
matière universelle, & la matière particulière
& immédiate, sur laquelle la nature
opère pour la génération de tous
les êtres; il doit connaître enfin le rapport
& la sympathie, ainsi que l'antipathie
& l'aversion naturelle, qui se rencontre
entre toutes les choses du monde. Telle
était la science du Grand Hermès, & des
premiers Philosophes, qui comme lui
sont parvenus à la connaissance de cette
F
@

52 Le Triomphe

sublime Philosophie, par la pénétration
de leur esprit, & par la force de leurs
raisonnements: mais depuis que cette
science a été écrite, & que la connaissance
générale, dont je viens de donner
une idée, se trouve dans les bons livres;
la lecture, & la méditation, le bon sens
& une suffisante pratique de la Chimie,
peuvent donner presque, toutes les lumières
nécessaires, pour acquérir la connaissance
de cette suprême Philosophie;
si vous y ajoutez la droiture du coeur,
& de l'intention, qui attirent la bénédiction
du Ciel sur les opérations du Sage,
sans quoi il est impossible de réussir.
PYROPHILE.
Vous me donnez une joie très sensible.
J'ai beaucoup lu; j'ai médité
encore davantage; je me suis exercé dans
la pratique de la Chimie; j'ai vérifié le
dire d'Artephius, qui assure que celui-là
ne connaît pas la composition des métaux, qui
ignore comment il les faut détruire, & sans
cette destruction, il est impossible d'extraire
l'humidité métallique, qui est la
véritable clef de l'art; de sorte que je
puis m'assurer d'avoir acquis la plus grande
partie des qualités, qui, selon vous,
sont requises en celui qui aspire à ces
@

Hermétique. 53

grandes connaissances; j'ai de plus un
avantage bien particulier, c'est la bonté
que vous avez, de vouloir bien me faire
part de vos lumières, en éclaircissant mes
doutes; permettez-moi donc de continuer,
& de vous demander, sur quel
fondement l'Or fait un si grand outrage
à la Pierre des Philosophes, l'appelant un 8
vers venimeux, & la traitant d'ennemie des
hommes, & des métaux.
EUDOXE.
Ces expressions ne doivent pas vous
paraître étranges. Les Philosophes
mêmes appellent leur Pierre Dragon,
& serpent, qui infecte toutes choses par son
venin. Sa substance en effet, & sa vapeur
sont un poison, que le Philosophe doit
savoir changer en Thériaque, par la
préparation, & par la cuisson. La pierre
de plus est l'ennemie des métaux, puisqu'elle
les détruit, & les dévore. Le Cosmopolite
dit qu'il y a un métal, & un
acier, qui est comme l'eau des métaux, qui
a le pouvoir de consumer les métaux, qu'il
n'y a que l'humide radical du soleil & de la
lune, qui puissent lui résister. Prenez garde
cependant, de ne pas confondre ici la
Pierre des Philosophes avec la Pierre Philosophale;
parce que si la première comme
F ij
@

54 Le Triomphe

un véritable dragon, détruit, & dévore les
métaux imparfaits; la seconde comme une
souveraine médecine, les transmue en métaux
parfaits; & rend les parfaits plus que
parfaits, & propres à parfaire les imparfaits.
PYROPHILE.
Ce que vous me dites ne me confirme
pas seulement dans les connaissances que
j'ai acquises par la lecture, par la méditation,
& par la pratique; mais encore me
donne de nouvelles lumières, à l'éclat
desquelles, je sens dissiper les ténèbres,
sous lesquelles les plus importantes vérités
Philosophiques m'ont paru voilées
jusques à présent. Aussi je conclus par les
termes de notre Auteur qu'il faut que
les plus grands Médecins se trompent,
9 en croyant que la médecine universelle est
dans l'or vulgaire. Faites-moi la grâce de
me dire ce que vous en pensez.
EUDOXE.
Il n'y a point de doute que l'or possède
de grandes vertus, pour la conservation
de la santé, & pour la guérison
des plus dangereuses maladies. Le cuivre,
l'étain, le plomb, & le fer sont tous
les jours utilement employés par les Médecins;
de même que l'argent; parce
que leur solution, ou décomposition, qui
@

Hermétique. 55

manifeste leurs propriétés, est plus facile
que ne l'est celle de l'or; c'est pourquoi
plus les préparations que les artistes ordinaires
en font, ont de rapport aux
principes, & à la pratique de notre art;
plus elles font paraître les merveilleuses
vertus de l'or; mais je vous dis en vérité,
que sans la connaissance de notre magistère,
qui seul enseigne la destruction
essentielle de l'or, il est impossible d'en
faire la médecine universelle; mais le
Sage peut la faire beaucoup plus aisément
avec l'or des Philosophes, qu'avec l'or
vulgaire: aussi voyez-vous que cet Auteur
fait répondre à l'or par la pierre,
qu'il doit bien plutôt se fâcher contre Dieu de
ce qu'il ne lui a pas donné les avantages, dont
il a bien voulu la douer elle seule.
PYROPHILE.
A cette première injure que l'Or fait
à la Pierre, il en ajoute une seconde,
l'appelant fugitive, & trompeuse, qui abuse 10
tous ceux qui fondent en elle quelque espérance.
Apprenez-moi, je vous prie, comment
on doit soutenir l'innocence de la
Pierre, & la justifier d'une calomnie de
cette nature.
EUDOXE.
Souvenez-vous des remarques que je
F iij
@

56 Le Triomphe

vous ai déjà fait faire, touchant les trois
états différents de la Pierre; & vous connaîtrez
comme moi, qu'il faut qu'elle
soit dans son commencement toute volatile,
& par conséquent fugitive, pour
être députée de toutes sortes de terrestréités,
& réduite de l'imperfection à la
perfection que le magistère lui donne
dans ses autres états; c'est pourquoi
l'injure que l'or prétend lui faire, tourne
à sa louange; d'autant que si elle n'était
volatile, & fugitive dans son commencement,
il serait impossible de lui
donner à la fin la perfection, & la fixité
qui lui sont nécessaires; de sorte que si
elle trompe quelqu'un, elle ne trompe
que les ignorants: mais est toujours
fidèle aux enfants de la science.
PYROPHILE.
Ce que vous me dites est une vérité
constante: j'avais appris de Geber qu'il
n'y avait que les esprits, c'est-à-dire,
les substances volatiles, capables de pénétrer les
corps, de s'unir à eux, de les changer, de les
teindre, & de les perfectionner; lorsque ces
esprits ont été dépouillés de leurs parties grossières,
& de leur humidité adustible. Me
voilà pleinement satisfait sur ce point:
mais comme je vois que la pierre a un
@

Hermétique. 57

extrême mépris pour l'Or, & qu'elle se
glorifie de contenir dans son sein un or infi- 11
niment plus précieux faites-moi la grâce
de me dire, de combien de sortes d'or les
Philosophes reconnaissent.
EUDOXE.
Pour ne vous laisser rien à désirer touchant
la théorie & la pratique de notre
Philosophie, je veux vous apprendre
que selon les Philosophes, il y a trois sortes
d'or.
Le premier est un or astral, dont le
centre est dans le Soleil, qui par ses rayons
le communique en même temps
que sa lumière, à tous les astres, qui lui
sont inférieurs. C'est une substance ignée,
& une continuelle émanation de corpuscules
solaires, qui par le mouvement du
soleil, & des astres, étant dans un perpétuel
flux & reflux, remplissent tout
l'univers; tout en est pénétré dans l'étendue
des cieux sur la terre, & dans
ses entrailles, nous respirons continuellement
cet or astral, ces particules solaires
pénètrent nos corps & s'en exhalent
sans cesse.
Le second est un or élémentaire,
c'est-à-dire qu'il est la plus pure, & la
plus fixe portion des Eléments, & de
@

58 Le Triomphe

toutes les substances, qui en sont composées;
de sorte que tous les êtres sublunaires
des trois genres, contiennent dans
leur centre un précieux grain de cet or
élémentaire.
Le troisième est le beau métal, dont
l'éclat, & la perfection inaltérables, lui
donnent un prix, qui le fait regarder de
tous les hommes, comme le souverain
remède de tous les maux, & de toutes
les nécessités de la vie, & comme l'unique
fondement de l'indépendance de la
grandeur, & de la puissance humaine;
c'est pourquoi il n'est pas moins l'objet
de la convoitise des plus grands Princes,
que celui des souhaits de tous les peuples
de la terre.
Vous ne trouverez plus de difficulté
après cela, à conclure, que l'or métallique
n'est pas celui des Philosophes, &
que ce n'est pas sans fondement, que
dans la querelle dont il s'agît ici, la pierre
lui reproche, qu'il n'est pas tel, qu'il
pense être: mais que c'est elle, qui cache
dans son sein le véritable or des Sages,
c'est-à-dire les deux premières sortes
d'or, dont je viens de parler: car
vous devez savoir que la Pierre étant
la plus pure portion des Eléments métalliques,
liques,
@

Hermétique. 59

après la séparation, & la purification,
que le Sage en a fait, il s'ensuit
qu'elle est proprement l'or de la seconde
espèce; mais lorsque cet or parfaitement
calciné, & exalté jusques à la netteté, &
à la blancheur de la neige, a acquis par le
magistère une sympathie naturelle avec
l'or astral, dont il est visiblement devenu
le véritable aimant, il attire, & il
concentre en lui-même une si grande
quantité d'or astral, & de particules solaires,
qu'il reçoit de l'émanation continuelle
qui s'en fait du centre du Soleil, &
de la Lune, qu'il se trouve dans la disposition
prochaine d'être l'or vivant des
Philosophes, infiniment plus noble, &
plus précieux, que l'or métallique, qui
est un corps sans âme, qui ne saurait
être vivifié, que par notre or vivant,
& par le moyen de notre Magistère.
PYROPHILE.
Combien de nuages vous dissipez dans
mon esprit, & combien de mystères Philosophiques
vous me développez tout à la
fois, par les choses admirables que vous
venez de me dire! je ne pourrai jamais
vous en remercier autant que je le dois.
Je vous avoue que je ne suis plus surpris
après cela, que la Pierre prétende la préférence
G
@

60 Le Triomphe

au-dessus de l'or, & qu'elle méprise
son éclat, & son mérite imaginaires; puisque
la moindre partie de ce qu'elle donne
aux Philosophes, vaut plus que tout
l'or du monde. Ayez, s'il vous plaît, la
bonté de continuer à mon égard, comme
vous avez commencé; & faites-moi la
grâce de me dire comment la Pierre peut
12 se faire honneur d'être une matière fluide,
& non permanente; puisque tous les Philosophes
veulent qu'elle soit plus fixe,
que l'or même?
EUDOXE.
Vous voyez que votre Auteur assure,
que la fluidité de la Pierre tourne
à l'avantage de l'Artiste; mais il ajoute
qu'il faut en même temps, que l'Artiste
sache la manière d'extraire cette
fluidité, c'est-à-dire cette humidité, qui
est la cause de sa fluidité, & qui est la
seule chose dont le Philosophe a besoin,
comme je vous l'ai déjà dit; de sorte
qu'être fluide, volatile, & non permanente,
sont des qualités autant nécessaires
à la Pierre dans son premier état,
comme le sont la fixité, & la permanence,
lorsqu'elle est dans l'état de sa dernière
perfection; c'est donc avec raison
qu'elle s'en glorifie d'autant plus justement,
@

Hermétique. 61

que cette fluidité n'empêche
point, qu'elle ne soit douée d'une âme
plus fixe, que n'est l'or: mais je vous
dis encore une fois, que le grand secret
consiste, à savoir la manière de tirer
l'humidité de la Pierre. Je vous ai averti,
que c'est là véritablement la plus
importante clef de l'art. Aussi est-ce sur
ce point, que le grand Hermès s'écrie,
bénite soit la forme aqueuse qui dissout les
éléments. Heureux donc l'Artiste qui ne
connaît pas seulement la Pierre; mais
qui sait de plus la convertir en eau. Ce
qui ne peut se faire par aucun autre
moyen, que par notre feu secret, qui
calcine, dissout, & sublime la pierre.
PYROPHILE.
D'où vient donc qu'entre cent artistes, 13
il s'en trouve à peine un qui travaille avec la
pierre, & qu'au lieu de s'attacher tous
à cette seule, & unique matière, seule
capable de produire de si grandes merveilles,
ils s'appliquent au contraire presque
tous à des sujets, qui n'ont aucune
des qualités essentielles, que les Philosophes
attribuent à leur Pierre?
EUDOXE.
Cela vient en premier lieu de l'ignorance
des Artistes, qui n'ont point autant
G ij
@

62 Le Triomphe

de connaissance, qu'ils devraient
en avoir, de la nature, ni de ce qu'elle
est capable d'opérer, en chaque chose:
& en second lieu, cela vient d'un manque
de pénétration d'esprit, qui fait qu'ils
se laissent aisément tromper aux expressions
équivoques, dont les Philosophes
se servent, pour cacher aux ignorants,
& la matière & ses véritables préparations.
Ces deux grands défauts sont cause,
que ces artistes prennent le change, & s'attachent
à des sujets auxquels ils voient
quelques-unes des qualités extérieures de
la véritable matière Philosophique, sans
faire réflexion aux caractères essentiels,
qui la manifestent aux Sages.
PYROPHILE.
Je reconnais évidemment l'erreur de
ceux qui s'imaginent que l'or, & le Mercure
vulgaires sont la véritable matière
des Philosophes; & j'en suis fort persuadé,
voyant combien est faible le fondement
sur lequel l'or s'appuie, pour prétendre
cet avantage au-dessus de la pierre,
alléguant en sa faveur ces paroles d'Hermès,
14 le soleil est son père, & la lune est sa
mère.
EUDOXE.
Ce fondement est frivole; je viens de
@

Hermétique. 63

vous faire voir ce que les philosophes entendent,
lorsqu'ils attribuent au Soleil
& à la Lune les principes de la Pierre. Le
Soleil, & les astres en sont en effet la
première cause; ils influent à la Pierre
l'esprit, & l'âme, qui lui donnent la vie,
& qui font toute son efficace. C'est pourquoi
ils en sont le Père & la Mère.
PYROPHILE.
Tous les Philosophes disent, comme
celui-ci, que la Teinture Physique est composée
d'un soufre rouge, & incombustible, &
d'un Mercure clair, & bien purifié: cette au- 15
torité est-elle plus forte, que la précédente,
pour devoir faire conclure que
l'Or, & le Mercure sont la matière de la
Pierre?
EUDOXE.
Vous ne devez pas avoir oublié, que
tous les Philosophes déclarent unanimement,
que l'or et les métaux vulgaires
ne sont pas leurs métaux; que les leurs
sont vivants, & que les autres sont morts;
vous ne devez pas avoir oublié non plus
que je vous ai fait voir par l'autorité
des Philosophes, appuyée sur les principes
de la nature, que l'humidité métallique
de la pierre préparée et purifiée,
contient inséparablement dans son sein
G iij
@

64 Le Triomphe

le soufre & le Mercure des Philosophes;
qu'elle est par conséquent cette seule
chose d'une seule & même espèce, à laquelle
on ne doit rien ajouter; & que
le seul Mercure des Sages a son propre
soufre, par le moyen duquel il se coagule,
& se fixe; vous devez donc tenir
pour une vérité indubitable, que le mélange
artificiel d'un soufre, & d'un Mercure,
quels qu'ils puissent être, autres
que ceux qui sont naturellement dans la
pierre, ne sera jamais la véritable confection
Philosophique.
PYROPHILE.
16 Mais cette grande amitié naturelle qui est
entre l'Or & le Mercure, & l'union qui s'en
fait si aisément, ne sont-ce pas des preuves,
que ces deux substances doivent se convertir
par une digestion convenable, en
une parfaite Teinture?
EUDOXE.
Rien n'est plus absurde que cela: car
quand tout le Mercure, qu'on mêlera
avec l'or, se convertirait en or; ce qui
est impossible; ou que tout l'or se convertirait
en Mercure, ou bien en une
moyenne substance; il ne se trouverait
jamais plus de teinture solaire dans cetqu'on
te confection, qu'il y en avait dans l'or,
@

Hermétique. 65

aurait mêlé avec le Mercure; &
par conséquent elle n'aurait aucune vertu
contingente, ni aucune puissance multiplicative.
Outre qu'on doit tenir pour
constant, qu'il ne se fera jamais une parfaite
union de l'or, & du Mercure; &
que ce fugitif compagnon abandonnera
l'or aussitôt qu'il se sentira pressé par
l'action du feu.
PYROPHILE.
Je ne doute en aucune manière de ce
que vous venez de me dire; c'est là le sentiment
conforme à l'expérience des plus
solides Philosophes, qui se déclarent ouvertement
contre l'Or, & le Mercure vulgaires:
mais il me vient en même temps
un scrupule, sur ce qu'étant vrai que les
Philosophes ne disent jamais moins la vérité,
que lorsqu'ils l'expliquent ouvertement,
ne pourraient-ils pas, touchant
l'exclusion évidente de l'or, abuser ceux
qui prennent leurs paroles à la lettre? ou
bien doit-on tenir pour assuré, comme
dit cet Auteur, que les Philosophes ne ma- 17
nifestent leur Art, que lorsqu'ils se servent de
similitudes, de figures & de paraboles?
EUDOXE.
Il y a bien de la différence, entre déclarer
positivement, que telle ou telle matière
G iiij
@

66 Le Triomphe

n'est pas le véritable sujet de l'art, comme
ils font touchant l'or, & le Mercure;
& donner à connaître sous des figures,
& des allégories, les plus importants secrets,
aux enfants de la science, qui ont
l'avantage de voir clairement les vérités
Philosophiques, à travers les voiles énigmatiques,
dont les Sages savent les couvrir.
Dans le premier cas, les Philosophes
disent négativement la vérité sans
équivoque; mais lorsqu'ils parlent affirmativement,
& clairement sur ce sujet,
on peut conclure, que ceux qui
s'attacheront au sens littéral de leurs paroles,
seront indubitablement trompés.
Les Philosophes n'ont point de moyen
plus assuré, pour cacher leur science à
ceux qui en sont indignes, & la manifester
aux Sages, que de ne l'expliquer
que par des allégories dans les points essentiels
de leur art; c'est ce qui fait dire
à Artephius, que cet art est entièrement
Cabalistique, pour l'intelligence duquel,
on a besoin d'une espèce de révélation;
la plus grande pénétration d'esprit, sans
le secours d'un fidèle ami, qui possède
ces grandes lumières, n'étant pas suffisante,
pour démêler le vrai d'avec le
faux: aussi est-il comme impossible, qu'avec
@

Hermétique. 67

le seul secours des livres, & du travail,
on puisse parvenir à la connaissance
de la matière, & encore moins à l'intelligence
d'une pratique si singulière, toute
simple, toute naturelle, & toute facile
qu'elle puisse être.
PYROPHILE.
Je reconnais par ma propre expérience,
combien est nécessaire le secours d'un
véritable ami, tel que vous l'êtes. Au
défaut de quoi il me semble que les Artistes,
qui ont de l'esprit, du bon sens, &
de la probité, n'ont point de meilleur
moyen, que de conférer souvent ensemble,
tant sur les lumières qu'ils tirent de
la lecture des bons livres, que sur les
découvertes qu'ils font par leur travail;
afin que de la diversité, & du choc,
pour ainsi dire, de leurs différents sentiments,
il naisse de nouvelles étincelles
de clarté, à la faveur desquelles ils puissent
porter leurs découvertes, jusques au
dernier terme de cette secrète science.
Je ne doute pas que vous n'approuviez
mon opinion: mais comme je sais que
plusieurs Artistes traitent de vision, &
de paradoxe le sentiment des Auteurs,
qui soutiennent avec celui-ci, qu'on doit 18
chercher la perfection dans les choses imparfaites,
G v
@

68 Le Triomphe

je vous serai extrêmement obligé,
si vous voulez bien me dire votre sentiment
sur un point, qui me parait d'une
grande conséquence.
EUDOXE.
Vous êtes déjà persuadé de la sincérité,
& de la bonne foi de votre Auteur;
vous devez d'autant moins la révoquer
en doute sur ce point, qu'il s'accorde
avec les véritables Philosophes; & je ne
saurais mieux vous prouver la vérité de
ce qu'il dit ici, qu'en me servant de la
même raison qu'il en donne, après le savant
Raimond Lulle. Car il est constant
que la nature s'arrête à ses productions,
lorsqu'elle les a conduites jusques à l'état,
& à la perfection qui leur convient;
par exemple, lorsque d'une eau minérale
très claire & très pure, teinte par quelque
portion de soufre métallique, la nature
produit une pierre précieuse, elle
en demeure là; comme elle fait, lorsque
dans les entrailles de la terre, elle a formé
de l'Or, avec l'eau Mercurielle, mère
de tous les métaux, imprégnée d'un pur
soufre solaire; de sorte que comme il n'est
pas possible de rendre un diamant, ou
un rubis, plus précieux qu'il n'est en
son espèce; de même il n'est pas au pouvoir
@

Hermétique. 69

de l'Artiste, je dis bien plus, il n'est
pas au pouvoir même de la nature, de
pousser l'Or à une plus grande perfection
que celle qu'elle lui a donnée: le seul
Philosophe est capable de porter la nature
depuis une imperfection indéterminée,
jusques à la plus que perfection. Il est donc
nécessaire, que nôtre Magistère produise
quelque chose de plus-que-parfait, & pour
y parvenir le Sage doit commencer par
une chose imparfaite, laquelle étant dans
le chemin de la perfection, se trouve
dans la disposition naturelle à être portée,
jusques à la plus que perfection, par
le secours d'un art tout divin, qui peut
aller au-delà du terme limité de la nature;
& si notre art ne pouvait rendre
un sujet plus-que-parfait, on ne pourrait
non plus rendre parfait, ce qui est imparfait,
& toute notre Philosophie serait
une pure vanité.
PYROPHILE.
Il n'y a personne qui ne doive se rendre
à la solidité de vos raisonnements:
mais ne dirait-on pas, que cet Auteur se
contredit ici manifestement, lorsqu'il
fait dire à la pierre, que le Mercure commun
(quelque bien purgé qu'il puisse
être) n'est pas le Mercure des Sages;
@

70 Le Triomphe

par aucune autre raison, sinon à cause
19 qu'il est imparfait; puisque selon lui, s'il
était parfait, on ne devrait pas chercher
en lui la perfection.
EUDOXE.
Prenez bien garde à ceci, & concevez
bien, que si le Mercure des Sages a été
élevé par l'art d'un état imparfait, à un
état parfait, cette perfection n'est pas
de l'ordre de celle, à laquelle la nature
s'arrête dans la production des choses, selon
la perfection de leurs espèces, telle
qu'est celle du Mercure vulgaire; mais
au contraire la perfection que l'art donne
au Mercure des Sages, n'est qu'un état
moyen, une disposition, & une puissance,
qui le rend capable d'être porté par
la continuation de l'oeuvre, jusques à
l'état de la plus que perfection, qui lui
donne la faculté par l'accomplissement
du Magistère, de perfectionner ensuite
les imparfaits.
PYROPHILE.
Ces raisons toutes abstraites qu'elles
sont, ne laissent pas d'être sensibles, &
de faire impression sur l'esprit: pour moi
je vous avoue que j'en suis entièrement
convaincu; ayez la bonté, je vous prie,
de ne pas vous rebuter de la continuation
@

Hermétique. 71

de mes demandes. Notre Auteur
assure que l'erreur dans laquelle les Artistes
tombent, en prenant l'or, & le
Mercure vulgaires, pour la véritable matière
de la pierre, abusés en cela par le
sens littéral des Philosophes, est la grande
pierre d'achoppement d'un millier de personnes; 20
pour moi je ne sais comment avec la lecture,
& le bon sens, on peut s'attacher
à une opinion, qui est visiblement condamnée
par les meilleurs Philosophes?
EUDOXE.
Cela est pourtant ainsi. Les Philosophes
ont beau recommander qu'on ne se
laisse pas tromper au Mercure, ni même
à l'or vulgaire; la plupart des artistes s'y
attachent néanmoins opiniâtrement, &
souvent après avoir travaillé inutilement
pendant le cours de plusieurs années, sur
des matières étrangères, reconnaissent
enfin la faute qu'ils ont faite; ils viennent
cependant à l'or, & au Mercure vulgaires,
dans lesquels ils ne trouvent pas mieux
leur compte. Il est vrai qu'il y a des Philosophes,
qui paraissant d'ailleurs fort
sincères, jettent néanmoins les Artistes
dans cette erreur; soutenant fort sérieusement,
que ceux qui ne connaissent pas
l'or des Philosophes, pourront toutefois
@

72 Le Triomphe

le trouver dans l'or commun, cuit
avec le Mercure des Philosophes. Philalethe
est de ce sentiment; il assure que le
Trevisan, Zachaire, & Flamel ont suivi
cette voie; il ajoute cependant qu'elle
n'est pas la véritable voie des Sages; quoi
qu'elle conduise à la même fin. Mais ces assurances
toutes sincères qu'elles paraissent,
ne laissent pas de tromper les Artistes;
lesquels voulant suivre le même Philalethe,
dans la purification & l'animation,
qu'il enseigne, du Mercure commun,
pour en faire le Mercure des Philosophes,
(ce qui est une erreur très grossière sous
laquelle il a caché le secret du Mercure
des Sages) entreprennent sur sa parole un
ouvrage très pénible & absolument impossible;
aussi après un long travail plein
d'ennuis, & de dangers, ils n'ont qu'un
Mercure un peu plus impur, qu'il n'était
auparavant, au lieu d'un Mercure animé
de la quintessence céleste: erreur déplorable,
qui a perdu, & ruiné, & qui ruinera
encore un grand nombre d'Artistes.
PYROPHILE.
C'est un grand avantage de pouvoir
se faire sage aux dépens d'autrui: pour
moi je tâcherai de profiter de cette er&
reur, en suivant les bons Philosophes,
@

Hermétique. 73

en me conduisant selon les lumières
que vous me faites la grâce de me donner.
Une des choses qui contribue le plus
à l'aveuglement des Artistes, qui s'attachent
à l'Or, & au Mercure, est le dire
commun des Philosophes, savoir que leur
pierre est composée de mâle & de femelle,
que l'Or tient lieu de mâle, selon eux,
& le Mercure de femelle; je sais bien,
(ainsi que le dit mon Auteur) qu'il n'en 21
est pas de même avec les métaux, qu'avec les
choses qui ont vie; cependant je vous serai
sensiblement obligé, si vous voulez bien
avoir la bonté de m'expliquer en quoi
consiste cette différence.
EUDOXE.
C'est une vérité constante, que la copulation
du mâle, & de la femelle est ordonnée
de la nature, pour la génération
des animaux; mais cette union du mâle
& de la femelle pour la production de
l'élixir, ainsi que pour celle des métaux,
est purement allégorique, & n'est non
plus nécessaire, que pour la production
des végétaux, dont la semence contient
seule tout ce qui est requis, pour la germination,
l'accroissement, & la multiplication
des Plantes. Vous remarquerez
donc que la matière Philosophique,
@

74 Le Triomphe

ou le Mercure des Philosophes, est une
véritable semence, laquelle bien qu'homogène
en sa substance, ne laisse pas d'être
une double nature; c'est-à-dire,
qu'elle participe également de la nature
du soufre, & de celle du Mercure métallique,
intimement & inséparablement
unis, dont l'un tient lieu de mâle,
& l'autre de femelle: c'est pourquoi les
Philosophes l'appellent Hermaphrodite,
c'est-à-dire qu'elle est douée des deux
sexes; en sorte que sans qu'il soit besoin
du mélange d'aucune autre chose, elle
suffit seule pour produire l'enfant Philosophique,
dont la famille peut être multipliée
à l'infini; de même qu'un grain de
blé pourrait avec le temps, & la culture,
en produire une assez grande quantité,
pour ensemencer un vaste champ.
PYROPHILE.
Si ces merveilles sont aussi réelles,
qu'elles sont vraisemblables, on doit
avouer que la science, qui en donne la
connaissance, & qui en enseigne la pratique,
est presque surnaturelle, & divine:
mais pour ne pas m'écarter de mon
Auteur, dites moi, je vous prie, si la
pierre n'est pas bien hardie de soutenir
hautement, & sans en alléguer des raisons
bien
@

Hermétique. 75

bien pertinentes, que sans elle il est impossible
de faire aucun or, ni aucun argent, qui
soient véritables. L'Or lui dispute cette 22
qualité, appuyé sur des raisons, qui ont
beaucoup de vraisemblance; & il lui
met devant les yeux ses grandes défectuosités,
comme d'être une matière crasse,
impure, & venimeuse; & que lui
au contraire est une substance pure, &
sans défauts; de manière qu'il me semble,
que cette haute prétention de la
pierre, combattue par des raisons, qui
ne paraissent pas être sans fondement,
méritait bien d'être soutenue, & prouvée
par de fortes raisons.
EUDOXE.
Ce que j'ai dit ci devant est plus que
suffisant, pour établir la prééminence
de la pierre, au-dessus de l'or, & de toutes
les choses créées: si vous y prenez
garde, vous reconnaîtrez que la force de
la vérité est si puissante, que l'or en voulant
décrier la pierre, par les défauts
qu'elle a en sa naissance, établit sans y
penser sa supériorité, par la plus solide
des raisons, que la pierre puisse alléguer
elle-même en sa faveur. La voici.
L'or avoue, & reconnaît que la pierre
fonde son droit de prééminence, sur
H
@

76 Le Triomphe

ce qu'elle est une chose universelle. En faut-il
23 davantage, pour la condamnation de l'or,
& pour l'obliger de céder à la pierre? vous
n'ignorez pas de combien la matière universelle
est au-dessus de la matière particulière.
Vous venez de voir, que la pierre
est la plus pure portion des Eléments métalliques,
& que par conséquent elle est
la matière première du genre minéral &
métallique, & que lorsque cette même
matière a été animée, & fécondée par
l'union naturelle, qui s'en fait avec la
matière purement universelle, elle devient
la pierre végétable, seule capable
de produire tous les grands effets, que
les Philosophes attribuent aux trois médecines
des trois genres. Il n'est pas besoin
de plus fortes raisons, pour débouter
une fois pour toutes, l'or & le Mercure
vulgaires, de leurs prétentions imaginaires;
l'or & le Mercure, & toutes les
autres substances particulières, dans lesquelles
la nature finit ses opérations,
soit qu'elles soient parfaites, soit qu'elles
soient absolument imparfaites, sont entièrement
inutiles, ou contraires à notre
art.
PYROPHILE.
J'en suis tout convaincu; mais je connais
@

Hermétique. 77

plusieurs personnes, qui traitent la
pierre de ridicule, de vouloir disputer
d'ancienneté avec l'or. Cet Auteur-ci
soutient ce même paradoxe, & reprend
l'or sur ce qu'il perd le respect à la pierre,
en donnant un démenti à celle qui est plus
âgée que lui. Cependant comme la pierre 24
tire son origine des métaux, il me paraît
difficile de comprendre le fondement de
son ancienneté.
EUDOXE.
Il n'est pas bien malaisé de vous satisfaire
là-dessus: Je m'étonne même que
vous ayez formé ce doute; la pierre est
la première matière des métaux; & par
conséquent elle est devant l'or, & devant
tous les métaux; & si elle en tire
son origine, ou si elle naît de leur destruction,
ce n'est pas à dire, qu'elle soit
une production postérieure aux métaux;
mais au contraire elle leur est antérieure,
puisqu'elle est la matière dont tous
les métaux ont été formés. Le secret
de l'art consiste à savoir extraire des
métaux cette première matière, ou ce
germe métallique, qui doit végéter par
la fécondité de l'eau de la mer Philosophique.
H ij
@

78 Le Triomphe

PYROPHILE.
Me voilà convaincu de cette vérité,
& je trouve que l'or n'est pas excusable,
de manquer de respect pour son aînée,
qui a dans son parti les plus anciens, &
les plus grands Philosophes. Hermès,
Platon, Aristote sont dans ses intérêts.
Personne n'ignore qu'ils ne soient sur
cette dispute, des Juges irrécusables. Permettez-moi
seulement de vous faire une
question sur chacun des passages de ces
Philosophes, que la pierre a cités ici, pour
prouver par leur autorité, qu'elle est la
seule, & véritable matière des Sages.
Le passage de la Table-d'émeraude du
grand Hermès, prouve l'excellence de
la pierre, en ce qu'il fait voir que la
pierre est douée de deux natures, savoir
de celle des Etres supérieurs, &
de celle des êtres inférieurs; & que ces
deux natures, toutes semblables, ont
une seule & même origine; de sorte
que nous devons conclure, qu'étant
parfaitement unies en la pierre, elles
composent un tiers être d'une vertu ineffable:
mais je ne sais si vous serez de
mon sentiment, touchant la traduction
de ce passage & le commentaire
25 d'Hortulanus. On lit après ces mots: Ce
@

Hermétique. 79

qui est en bas est comme ce qui est en haut;
& ce qui est en haut est comme ce qui est en
bas. On lit (dis-je) pour faire les miracles
d'une seule chose. Pour moi, je trouve que
l'original latin a tout un autre sens:
car le quibus, qui a fait la liaison des dernières
paroles avec les précédentes, veut
dire que par ces choses (c'est-à-dire par l'union
de ces deux natures) on fait les miracles
d'une seule chose. Le pour dont le traducteur,
& le commentateur se sont servis,
détruit le sens, & la raison d'un
passage, qui est de lui-même fort juste, &
fort intelligible. Dites-moi, s'il vous
plaît, si ma remarque est bien fondée.
EUDOXE.
Non seulement votre remarque est
fort juste; mais encore elle est très importante.
Je vous avoue que je n'y avais
jamais fait réflexion; vous faites en ceci
mentir le proverbe, vu que le disciple
s'élève au-dessus du maître. Mais
comme j'avais lu la table-d'émeraude
plus souvent en Latin, qu'en Français,
le défaut de la traduction & du commentaire
ne m'avait point causé d'obscurité,
comme elle peut faire à ceux, qui
ne lisent qu'en Français ce sommaire de
la sublime Philosophie d'Hermès. En
H iij
@

80 Le Triomphe

effet la nature supérieure, & la nature
inférieure ne sont pas semblables, pour
opérer des miracles; mais c'est parce
qu'elles sont semblables, qu'on peut par
elles faire les miracles d'une seule chose.
Vous voyez donc que je suis tout à fait
de votre sentiment.
PYROPHILE.
Je me sais bon gré de ma remarque:
je doutais qu'elle pût mériter votre
approbation; & je m'assure après cela,
que les enfants de la science me sauront
aussi quelque gré, d'avoir tiré de vous sur
ce sujet un éclaircissement, qui satisfera
sans doute les disciples du grand Hermès.
On ne doute pas que le savant Aristote
n'ait parfaitement connu le grand art.
Ce qu'il en a écrit, en est une preuve
certaine: aussi dans cette dispute la pierre
sait se prévaloir de l'autorité de ce
grand Philosophe, par un passage qui
contient ses plus singulières, & plus surprenantes
qualités. Ayez, s'il vous plaît,
la bonté de me dire comment vous entendez
celles-ci: elle s'épouse elle-même;
26 elle s'engrosse elle-même; elle naît d'elle-
même.
EUDOXE.
La pierre s'épouse elle-même; en ce que
@

Hermétique. 81

dans sa première génération, c'est la nature
seule aidée par l'art qui fait la parfaite
union des deux substances, qui lui
donnent l'être, de laquelle résulte en
même temps la dépuration essentielle du
soufre & du Mercure métalliques. Union
& épousailles si naturelles, que l'artiste
qui y prête la main, en y apportant
les dispositions requises, ne saurait
en faire une démonstration par les règles
de l'art; puisqu'il ne saurait même bien
comprendre le mystère de cette union.
La pierre s'engrosse elle-même; lorsque
l'art continuant d'aider la nature par des
moyens tout naturels, met la pierre
dans la disposition, qui lui convient,
pour s'imprégner elle-même de la semence
astrale, qui la rend féconde, &
multiplicative de son espèce.
La pierre naît d'elle-même: parce qu'après
s'être épousée, & engrossée elle-
même, l'art ne faisant autre chose que
d'aider la nature, par la continuation
d'une chaleur nécessaire à la génération,
elle prend une nouvelle naissance d'elle-
même, tout de même que le Phénix
renaît de ses cendres; elle devient le fils
du soleil, la médecine universelle de tout
ce qui a vie, & le véritable or vivant
@

82 Le Triomphe

des Philosophes, qui par la continuation
du secours de l'art, & du ministère de
l'Artiste, acquiert en peu de temps le Diadème
Royal, & la puissance souveraine
sur tous ses frères.
PYROPHILE.
Je conçois fort bien, que sur ces mêmes
principes, il n'est pas difficile de comprendre
toutes les autres qualités, qu'Aristote
attribue à la pierre, comme de se
tuer elle-même; de reprendre vie d'elle-même;
de se résoudre d'elle-même dans son propre sang;
de se coaguler de nouveau avec lui, & d'acquérir
enfin toutes les propriétés de la
Pierre Philosophale. Je ne trouve même
plus de difficultés après cela, dans le passage
de Platon. Je vous prie toutefois
de vouloir bien me dire ce que cet ancien
entend, avec tous ceux qui l'ont suivi,
savoir: que la pierre a un corps, une âme,
27 & un esprit, & que toutes choses sont d'elle,
par elle, & en elle.
EUDOXE.
Platon aurait dû dans l'ordre naturel,
passer devant Aristote, qui était son disciple,
& duquel il est vraisemblable,
qu'il avait appris la Philosophie secrète,
dont il voulait bien qu'Alexandre le
Grand le crût parfaitement instruit; si
on
@

Hermétique. 83

on en juge par quelques endroits des
écrits de ce Philosophe, mais cet ordre est
peu important, & si vous examinez bien
le passage de Platon, & celui d'Aristote,
vous ne les trouverez pas beaucoup différents
dans le sens: pour satisfaire néanmoins
à la demande que vous me faites,
je vous dirai seulement que la pierre a
un corps, puisqu'elle est, ainsi que je
vous l'ai dit ci-devant, une substance
toute métallique, qui lui donne le poids;
qu'elle a une âme, qui est la plus pure
substance des Eléments, dans laquelle
consiste sa fixité, & sa permanence; qu'elle
a un esprit, qui fait l'union de l'âme
avec le corps; il lui vient particulièrement
de l'influence des astres, & il est le
véhicule des teintures. Vous n'aurez pas
non plus beaucoup de peine à concevoir,
que toutes choses sont d'elle, par elle, & en
elle; puisque vous avez déjà vu, que la
pierre n'est pas seulement la première
matière de tous les êtres contenus sous
le genre minéral, & métallique; mais
encore qu'elle est unie à la matière universelle,
dont toutes choses ont pris naissance;
& c'est là le fondement des derniers
attributs, que Platon donne à la
Pierre.
I
@

84 Le Triomphe

PYROPHILE.
Comme je vois que la pierre ne s'attribue
pas seulement les propriétés universelles,
28 mais qu'elle prétend aussi que le
succès que quelques Artistes ont eu dans certains
procédés particuliers, soit uniquement
venu d'elle; je vous avoue que j'ai quelque
peine à comprendre comment cela
s'est pu faire?
EUDOXE.
Ce Philosophe l'explique toutefois
assez clairement. Il dit que quelques Artistes
qui ont connu imparfaitement la
Pierre, & qui n'ont su qu'une partie
de l'oeuvre, ayant cependant travaillé
avec la pierre, & trouvé le moyen d'en
séparer son esprit, qui contient sa teinture,
sont venus à bout d'en communiquer
quelques parties à des métaux imparfaits,
qui ont affinité avec la pierre
mais que pour n'avoir pas eu une connaissance
entière de ses vertus, ni de la
manière de travailler avec elle, leur travail
ne leur a pas apporté une grande utilité;
outre que le nombre de ces Artistes
est assurément très petit.
PYROPHILE.
Il est naturel de conclure par ce que
vous venez de me dire, qu'il y a des personnes
@

Hermétique. 85

qui ont la pierre entre les mains,
sans connaître toutes ses vertus, ou bien,
s'ils les connaissent, ils ne savent pas
comment on doit travailler avec elle,
pour réussir dans le grand oeuvre, & que
cette ignorance est cause que leur travail
n'a aucun succès. Je vous prie de me dire
si cela est ainsi.
EUDOXE.
Sans doute plusieurs Artistes ont la
Pierre en leur possession; les uns la méprisent,
comme une chose vile; les autres
l'admirent, à cause des caractères
en quelque façon surnaturels, qu'elle
apporte en naissant, sans connaître cependant
tout ce qu'elle vaut. Il y en a enfin
qui n'ignorent pas, qu'elle est le véritable
sujet de la Philosophie; mais les
opérations que les enfants de l'art doivent
faire sur ce noble sujet, leur sont entièrement
inconnues, par ce que les livres
ne les enseignent pas, & que tous les
Philosophes cachent cet art admirable qui
convertit la pierre en Mercure des Philosophes,
& qui apprend de faire de ce
Mercure la Pierre Philosophale. Cette
première pratique est l'oeuvre secret, touchant
lequel les Sages ne s'énoncent que
par des Allégories, & par des énigmes
I ij
@

86 Le Triomphe

impénétrables, ou bien ils n'en parlent
point du tout. C'est là, comme j'ai dit,
la grande pierre d'achoppement, contre
laquelle presque tous les Artistes trébuchent.
PYROPHILE.
Heureux ceux qui possèdent ces grandes
connaissances! Pour moi, je ne puis
me flatter d'être arrivé à ce point: je
ne suis qu'en peine de savoir, comment
je pourrai assez vous remercier, de m'avoir
donné tous les éclaircissements, que
je pouvais raisonnablement souhaiter de
vous, sur les endroits les plus essentiels
de cette Philosophie, ainsi que sur tous
les autres, touchant lesquels vous avez
bien voulu répondre à mes questions; je
vous prie instamment de ne pas vous
lasser, j'en ai encore quelques-unes à vous
faire qui me paraissent d'une très grande
conséquence. Ce Philosophe assure, que
l'erreur de ceux qui ont travaillé avec la
pierre, & qui n'y ont pas réussi, est venue
29 de ce qu'ils n'ont pas connu l'origine d'où
viennent les teintures. Si la source de cette
fontaine Philosophique est si secrète, &
si difficile à découvrir; il est constant
qu'il y a bien des gens trompés: car ils
croient tous généralement que les métaux,
@

Hermétique. 87

& les minéraux, & particulièrement
l'or, contiennent dans leur centre
cette teinture capable de transmuer les
métaux imparfaits.
EUDOXE.
Cette source d'eau vivifiante est devant
les yeux de tout le monde, dit le Cosmopolite,
& peu de gens la connaissent. L'or,
l'argent, les métaux, & les minéraux
ne contiennent point une teinture multiplicative
jusques à l'infini; il n'y a que
les métaux vivants des Philosophes, qui
aient obtenu de l'art, & de la nature,
cette faculté multiplicative: mais aussi
il n'y a que ceux qui sont parfaitement
éclairés dans les mystères Philosophiques,
qui connaissent la véritable origine des
teintures. Vous n'êtes pas du nombre
de ceux qui ignorent, où les Philosophes
puisent leurs trésors, sans crainte
d'en tarir la source. Je vous ai dit clairement,
& sans ambiguïté, que le Ciel,
& les Astres, mais particulièrement le
soleil et la Lune sont le principe de cette
fontaine d'eau vive, seule propre à opérer
toutes les merveilles que vous savez.
C'est ce qui fait dire au Cosmopolite
dans son énigme, que dans l'Ile délicieuse,
dont il fait la description, il n'y
I iij
@

88 Le Triomphe

avait point d'eau; que toute celle qu'on
s'efforçait d'y faire venir, par machines,
& par artifices, était ou inutile, ou empoisonnée,
excepté celle, que peu de personne savaient
extraire des rayons du soleil, ou de la
Le moyen de faire descendre cette
eau du Ciel, est certes merveilleux; il
est dans la pierre, qui contient l'eau centrale,
laquelle est véritablement une seule
& même chose avec l'eau céleste, mais
le secret consiste à savoir convertir la
pierre en un Aimant, qui attire, embrasse,
& unit à soi cette quintessence astrale,
pour ne faire ensemble qu'une seule essence,
parfaite & plus que parfaite, capable
de donner la perfection aux imparfaits,
après l'accomplissement du Magistère.
PYROPHILE.
Que je vous ai d'obligations, de vouloir
bien me révéler de si grands mystères
à la connaissance desquels je ne pouvais
jamais espérer de parvenir, sans le secours
de vos lumières! mais puisque vous trouvez
bon que je continue, permettez-moi,
s'il vous plaît, de vous dire, que je n'avais
point vu jusques ici un Philosophe
qui eût aussi précisément déclaré que fait
celui-ci, qu'il fallait donner une femme à
@

Hermétique. 89

la pierre, la faisant parler de cette sorte.
Si ces Artistes avaient porté leurs recherches plus
loin & qu'ils eussent examiné quelle est la fem- 30
me qui m'est propre; qu'ils l'eussent cherchée
& qu'ils m'eussent uni a elle; c'est alors que
j'aurais pu teindre mille fois davantage. Bien
que je m'aperçoive en général que ce
passage a une entière relation avec le
précédent, je vous avoue néanmoins que
cette expression, d'une femme convenable
à la pierre ne laisse pas de m'embarrasser.
EUDOXE.
C'est beaucoup cependant, que vous
connaissiez déjà de vous-même, que ce
passage a de la connexité avec celui que
je viens de vous expliquer; c'est-à-dire
que vous jugez bien que la femme qui
est propre à la pierre, & qui doit lui être
unie, est cette fontaine d'eau vive, dont
la source toute céleste qui a particulièrement
son centre dans le Soleil, & dans
la Lune, produit ce clair & précieux
ruisseau des Sages, qui coule dans la
mer des Philosophes, laquelle environne
tout le monde; ce n'est pas sans fondement,
que cette divine fontaine est
appelée par cet Auteur la femme de la
pierre; quelques-uns l'ont représentée
I iiij
@

90 Le Triomphe

sous la forme d'une Nymphe céleste;
quelques autres lui donnent le nom de
la chaste Diane, dont la pureté, & la
virginité n'est point souillée par le lien
spirituel qui l'unit à la pierre; en un
mot, cette conjonction magnétique est le
mariage magique du Ciel avec la Terre,
dont quelques Philosophes ont parlé: de
sorte que la source féconde de la teinture
Physique, qui opère de si grandes
merveilles, prend naissance dans cette union
conjugale toute mystérieuse.
PYROPHILE.
Je ressens avec une satisfaction indicible
tout l'effet des lumières, dont vous
me faites part; & puisque nous sommes
sur ce point, permettez-moi, je vous prie,
de vous faire une question, qui pour être
hors du texte de cet Auteur, ne laisse
pas d'être essentielle à ce sujet. Je vous
supplie de me dire si le mariage magique
du Ciel avec la Terre, se peut faire
en tout temps; où s'il y a des saisons
dans l'année qui soient plus convenables
les unes que les autres, à célébrer
ces Noces Philosophiques.
EUDOXE.
J'en suis venu trop avant, pour vous
refuser un éclaircissement si nécessaire,
@

Hermétique. 91

& si raisonnable. Plusieurs Philosophes
ont marqué la saison de l'année, qui est
la plus propre à cette opération. Les uns
n'en ont point fait de mystères; les autres
plus réservés ne se sont expliqués sur ce
point que par des paraboles. Les premiers
ont nommé le mois de Mars, & le
printemps. Zachaire & quelques autres
Philosophes disent, qu'ils commencèrent
leur oeuvre à Pâques, & qu'ils la finirent
heureusement dans le cours de l'année.
Les autres se contentent de représenter
le jardin des Hespérides émaillé de fleurs,
& particulièrement de violettes & de
hyacinthes, qui sont les premières productions
du Printemps. Le Cosmopolite
plus ingénieux que les autres, pour indiquer
que la saison la plus propre au
travail Philosophique, est celle dans laquelle
tous les êtres vivants, sensitifs, &
végétables paraissent animés d'un feu
nouveau, qui les porte réciproquement
à l'amour, & à la multiplication de leur
espèce, dit que Venus est la Déesse de cette
Ile charmante, dans laquelle il vit à découvert
tous les mystères de la nature:
mais pour marquer plus précisément cette
saison, il dit qu'on voyait paître dans
la prairie des béliers, & des taureaux, avec
I v
@

92 Le Triomphe

deux jeunes bergers, exprimant clairement
dans cette spirituelle allégorie, les trois
mois du Printemps par les trois signes célestes
qui leur répondent: Aries, Taurus, &
Gemini.
PYROPHILE.
Je suis ravi de ces interprétations.
Ceux qui sont plus éclairés, que je ne
suis dans ces mystères, ne feront peut-être
pas autant de cas que je fais, du dénouement
de ces énigmes, dont le sens toutefois
a été, jusques à présent, impénétrable
à plusieurs de ceux, qui croient
d'ailleurs entendre fort bien les Philosophes.
Je suis persuadé qu'on doit compter
pour beaucoup, un pareil éclaircissement,
capable de faire voir clair dans
d'autres obscurités plus importantes; en
effet peu de personnes s'imaginaient,
que les violettes & les hyacinthes d'Espagnet
& les bêtes à cornes du jardin des
Hespérides; le ventre & la maison du
bélier du Cosmopolite, & de Philalethe;
l'Ile de la Déesse Vénus, les deux pasteurs,
& le reste que vous venez de m'expliquer,
signifiassent la saison du Printemps.
Je ne suis pas le seul, qui dois vous
rendre mille grâces, d'avoir bien voulu
développer ces mystères; je suis assuré qu'il
@

Hermétique. 93

se trouvera dans la suite des temps, un
grand nombre d'enfants de la science, qui
béniront votre mémoire, pour leur avoir
ouvert les yeux sur un point, qui
est plus essentiel à ce grand art, qu'ils
ne se le seraient imaginés.
EUDOXE.
Vous avez raison en ce qu'on ne peut
s'assurer d'entendre les Philosophes, à
moins qu'on n'ait une entière intelligence
des moindres choses qu'ils ont
écrites. La connaissance de la saison
propre à travailler au commencement de
l'oeuvre, n'est pas de petite conséquence;
en voici la raison fondamentale. Comme
le Sage entreprend de faire par notre
art une chose, qui est au-dessus des
forces ordinaires de la nature, comme
d'amollir une pierre, & de faire végéter
un germe métallique; il se trouve indispensablement
obligé d'entrer par une
profonde méditation dans le plus secret
intérieur de la nature, & de se prévaloir
des moyens simples, mais efficaces qu'elle
lui en fournit; or vous ne devez pas
ignorer, que la nature dès le commencement
du Printemps, pour se renouveler,
& mettre toutes les semences,
qui sont au sein de la terre, dans le mouvement
@

94 Le Triomphe

qui est propre à la végétation,
imprègne tout l'air qui environne la terre,
d'un esprit mobile, & fermentatif,
qui tire son origine du père de la nature;
c'est proprement un titre subtil, qui fait
la fécondité de la terre et dont il est l'âme,
& que le Cosmopolite appelle le sel-petre
C'est donc dans cette seconde
saison que le Sage Artiste, pour faire
germer sa semence métallique, la cultive,
la rompt, l'humecte, l'arrose de cette
prolifique rosée, & lui en donne à boire
autant que le poids de la nature le requiert;
de cette sorte le germe Philosophique
concentrant cet esprit dans son
sein, en est animé & vivifié, & acquiert
les propriétés, qui lui sont essentielles,
pour devenir la pierre végétable, & multiplicative.
J'espère que vous serez satisfait
de ce raisonnement, qui est fondé
sur les lois, & sur les principes de la
nature.
PYROPHILE.
Il est impossible qu'on puisse l'être
plus que je le suis; vous me donnez des
lumières que les Philosophes ont cachées
sous un voile impénétrable, & vous me
dites des choses importantes, que je
pousserais volontiers mes questions plus
@

Hermétique. 95

loin, pour profiter de la bonté que vous
avez de ne me rien déguiser; mais pour
ne pas en abuser, je reviens à l'endroit
de mon Auteur, où la pierre soutient
à l'or, & au Mercure, qu'il est impossible
qu'il se fasse une véritable union entre
leurs deux substances, parce, (leur
dit-elle) que vous n'êtes pas un seul corps; 31
mais deux corps ensemble, & par conséquent
vous êtes contraires, à considérer les lois de
la nature. Je sais bien que la pénétration
des substances, n'étant pas possible selon
les lois de la nature, leur parfaite
union ne l'est pas non plus, & qu'en
ce sens-là, deux corps sont contraires
l'un à l'autre: cependant comme presque
tous les Philosophes assurent que le
Mercure est la première matière des métaux,
& que selon Geber il n'est pas un
corps, mais un esprit qui pénètre les
corps, & particulièrement celui de l'or,
pour lequel il a une sympathie visible;
n'est-il pas vraisemblable, que ces deux
substances, ce corps & cet esprit peuvent
s'unir parfaitement, pour ne faire
qu'une seule & même chose d'une même
nature?
EUDOXE.
Remarquez qu'il y a deux erreurs
@

96 Le Triomphe

dans votre raisonnement; la première, en
ce que vous croyez que le Mercure commun
est la première, & simple matière,
dont les métaux sont formés dans les mines;
cela n'est pas ainsi. Le Mercure,
est un métal, qui pour avoir moins de
soufre & moins d'impuretés terrestres
que les autres métaux, demeure liquide,
& coulant, s'unit avec les métaux,
mais particulièrement avec l'or, comme
étant le plus pur de tous; & s'unit
moins facilement avec les autres métaux
à proportion qu'ils sont plus ou moins
impurs dans leur composition naturelle.
Vous devez donc savoir, qu'il y a une
première matière des métaux, dont le
Mercure même est formé, c'est une eau
visqueuse, & Mercurielle, qui est l'eau de
notre pierre. Voilà quel est le sentiment
des véritables Philosophes.
Je serais trop long, si je voulais vous
déduire ici tout ce qu'il y a à dire sur ce
sujet. Je viens à la seconde erreur de votre
raisonnement, laquelle consiste en ce
que vous vous imaginez, que le Mercure
commun est un esprit métallique,
qui selon Geber peut pénétrer intérieurement,
& teindre les métaux, s'unir
& demeurer avec eux, après qu'il aura
@

Hermétique. 97

été artificieusement fixé. Mais vous devez
considérer que le Mercure n'est appelé
esprit par Geber, que parce qu'il
s'envole du feu, à cause de la mobilité
de sa substance homogène: toutefois
cette propriété ne l'empêche pas d'être
un corps métallique, lequel pour cette
raison ne peut jamais s'unir si parfaitement
avec un autre métal, qu'il ne s'en
sépare toujours, lorsqu'il se sent pressé
par l'action du feu. L'expérience montre
l'évidence de ce raisonnement & par
conséquent la pierre a raison de soutenir
à l'or, qu'il ne se peut jamais faire une
parfaite union de lui avec le Mercure.
PYROPHILE.
Je comprends fort bien, que mon raisonnement
était erroné, & pour vous
dire le vrai, je n'ai jamais pu m'imaginer,
que le Mercure commun fût la
première matière des métaux, bien que
plusieurs graves Philosophes posent cette
vérité, pour un des fondements de
l'art. Et je suis persuadé, qu'on ne peut
trouver dans les mines, la vraie première
matière des métaux, séparée des corps
métalliques, elle n'est qu'une vapeur,
une eau visqueuse, un esprit invisible,
& je crois en un mot que la semence ne
@

98 Le Triomphe

se trouve que dans le fruit. Je ne sais si
je parle juste; mais je crois que c'est là
le vrai sens des éclaircissements, que vous
avez voulu me donner.
EUDOXE.
On ne peut avoir mieux compris, que
vous avez fait ces vérités connues de peu
de personnes. Il y a de la satisfaction à
parler ouvertement avec vous, des mystères
Philosophiques. Voyez quelles sont
les demandes que vous avez encore à me
faire.
PYROPHILE.
Je ne sais si la pierre ne se contredit
point elle-même, lorsqu'elle se glorifie,
32 d'avoir un corps imparfait avec une âme
constante, & une teinture pénétrante? ces
deux grandes perfections me paraissent
incompatibles dans un corps imparfait.
EUDOXE.
On dirait ici que vous avez déjà oublié
une vérité fondamentale, dont vous
avez été pleinement convaincu ci-devant;
souvenez-vous donc que si le corps
de pierre n'était imparfait, d'une imperfection
toutefois en laquelle la nature
n'a pas fini son opération, on ne pourrait
y chercher, & encore moins y trouver
la perfection. Cela posé, il vous sera bien
facile
@

Hermétique. 99

facile de juger, que la constance de l'âme,
& la perfection de la teinture ne sont
pas actuellement, ni en état de se manifester
dans la pierre, tant qu'elle demeure
dans son être imparfait; mais lorsque
par la continuation de l'oeuvre, la
substance de la pierre a passé de l'imperfection
à la perfection, & de la perfection
à la plus que perfection, la constance de
son âme & l'efficace de la teinture de
son esprit, se trouvent réduites de la
puissance à l'acte; de sorte que l'âme,
l'esprit, & le corps de la pierre également
exaltés, composent un tout d'une nature,
& d'une vertu incompréhensible.
PYROPHILE.
Puisque mes demandes vous donnent
lieu de dire des choses si singulières, ne
trouvez pas mauvais, je vous prie, que
je continue. Je me suis toujours persuadé
que la pierre des Philosophes est une
substance réelle, qui tombe sous les
sens, cependant je vois que cet Auteur
assure le contraire, disant notre pierre est 33
invisible. Je vous assure que quelque
bonne opinion que j'aïe de ce Philosophe,
il me permettra de n'être pas de
son sentiment sur ce point.
K
@

100 Le Triomphe

EUDOXE.
J'espère toutefois que vous en serez
bientôt. Ce Philosophe n'est pas le seul
qui tient ce langage: la plupart parlent
de la même manière qu'il fait; & à vous
dire le vrai, notre Pierre est proprement
invisible, aussi bien à l'égard de sa
matière, comme à l'égard de sa forme.
A l'égard de sa matière; parce qu'encore
que notre pierre, ou bien notre Mercure,
(il n'y a point de différence) existe
réellement, il est vrai néanmoins qu'elle
ne paraît pas à nos yeux, à moins que
l'artiste ne prête la main à la nature,
pour l'aider à mettre au monde cette production
Philosophique; c'est ce qui fait
dire au Cosmopolite, que le sujet de notre
Philosophie a une existence réelle;
mais qu'il ne se fait point voir, si ce n'est,
lorsqu'il plaît à l'artiste de le faire paraître.
La pierre n'est pas moins invisible à
l'égard de sa forme; j'appelle ici sa forme,
le principe de ses admirables facultés,
d'autant que ce principe, cette énergie
de la pierre, & cet esprit dans lequel
réside l'efficace de sa teinture, est une
pure essence astrale impalpable, laquelle
ne se manifeste que par les effets surparlent
prenants qu'elle produit. Les Philosophes
@

Hermétique. 101

souvent de leur pierre considérée
en ce sens-là. Hermès l'entend ainsi, lorsqu'il
dit que le vent la porte dans son ventre;
& le Cosmopolite ne s'éloigne point de
ce Père de la Philosophie, lorsqu'il assure
que notre sujet est devant les yeux de
tout le monde; que personne ne peut vivre sans
lui; & que toutes les Créatures s'en servent;
mais que peu de personnes l'aperçoivent.
bien, n'êtes-vous pas du sentiment de
votre Auteur, & n'avouez vous pas
que de quelque manière que vous considériez
la pierre, il est vrai de dire qu'elle
est invisible?
PYROPHILE.
Il faudrait que je n'eusse ni esprit,
ni raison, pour ne pas tomber d'accord
d'une vérité, que vous me faites
toucher au doigt, en me développant en
même temps le sens le plus caché, &
le plus mystérieux des écritures Philosophiques.
Je me trouve si éclairé par
tout ce que vous me dites, qu'il me
semble que les Auteurs les plus abstraits
n'auront plus d'obscurité pour
moi; je vous serai cependant fort obligé,
si vous voulez bien me dire votre sentiment,
touchant la proposition que cet
Auteur avance, qu'il n'est pas possible
K ij
@

102 Le Triomphe

quérir la possession du Mercure Philosophique
34 autrement, que par le moyen de deux corps,
dont l'un ne peut recevoir la perfection sans
l'autre. Ce passage me paraît si positif,
& si précis, que je ne doute pas, qu'il
soit fondamental dans la pratique de
l'oeuvre.
EUDOXE.
Il n'y en a pas assurément de plus
fondamental, puisque ce Philosophe
vous marque en cet endroit, comment se
forme la pierre sur laquelle toute notre
Philosophie est fondée; en effet notre
Mercure, ou notre pierre prend naissance
de deux corps: remarquez cependant
que ce n'est pas le mélange de deux
corps qui produit notre Mercure, ou
notre pierre: car vous venez de voir que
les corps sont contraires, & qu'il ne s'en
peut faire une parfaite union: mais notre
pierre naît au contraire de la destruction
de deux corps, lesquels agissant
l'un sur l'autre comme le mâle & la femelle,
ou comme le corps & l'esprit,
d'une manière autant naturelle, qu'elle
est incompréhensible à l'artiste, qui y
prête le secours nécessaire, cessent entièrement
d'être ce qu'ils étaient auparad'une
vant, pour mettre au jour une production
@

Hermétique. 103

nature & d'une origine merveilleuse,
& qui a toutes les dispositions
nécessaires, pour être portée par l'art,
& par la nature, de perfection en perfection,
jusques au souverain degré, qui
est au-dessus de la nature même.
Remarquez aussi que ces deux
corps qui se détruisent, & se confondent
l'un dans l'autre, pour la production
d'une troisième substance, & dont l'un
tient lieu de mâle, & l'autre de femelle,
dans cette nouvelle génération, sont deux
agents, qui se dépouillant de leur plus
grossière substance dans cette action,
changent de nature pour mettre au monde
un fils d'une origine plus noble, &
plus illustre, que le père & la mère, qui
lui donnent l'être; aussi il apporte en
naissant des marques visibles qui font
voir évidemment, que le Ciel a présidé
à sa naissance.
Remarquez de plus que notre pierre
renaît plusieurs diverses fois, mais que
dans chacune de ses nouvelles naissances,
elle tire toujours son origine de deux
choses. Vous venez de voir comment elle
commence de naître de deux corps:
vous avez vu qu'elle épouse une Nymphe
Céleste, après qu'elle a été dépouillée
K iij
@

104 Le Triomphe

de sa forme terrestre, pour ne faire
qu'une seule & même chose avec elle,
sachez aussi qu'après que la pierre a paru
de nouveau sous une forme terrestre,
elle doit encore être mariée à une épouse
de son même sang, de sorte que ce sont
toujours deux choses qui en produisent
une seule, d'une seule & même espèce
& comme c'est une vérité constante, que
dans tous les différents états de la pierre,
les deux choses qui s'unissent pour
lui donner nouvelle naissance, viennent
d'une seule, & même chose; c'est
aussi sur ce fondement de la nature, que
le Cosmopolite appuie une vérité incontestable
dans notre Philosophie, savoir,
que d'un il s'en fait deux & de deux
un, à quoi se terminent toutes les opérations
naturelles & Philosophiques, sans pouvoir
aller plus loin.
PYROPHILE.
Vous me rendez si intelligibles, & si
palpables ces sublimes vérités, toutes
abstraites qu'elles sont, que je les conçois
presque aussi évidemment, que si
c'étaient des démonstrations Mathématiques.
Permettez-moi, s'il vous plaît,
de vous demander encore quelques éclairaucun
cissements, afin qu'il ne me reste plus
@

Hermétique. 105

doute touchant l'interprétation
de cet Auteur. J'ai fort bien compris
que la pierre née de deux substances d'une
même espèce, est un tout homogène,
& un tiers-être doué de deux natures,
qui le rendent seul suffisant par lui-
même à la génération du fils du Soleil:
mais j'ai quelque peine à bien comprendre,
comment ce Philosophe entend,
que la seule chose dont se fait la médecine universelle
est l'eau, & l'esprit du corps? 35
EUDOXE.
Vous trouveriez le sens de ce passage
évident de lui-même, si vous vous souveniez,
que la première & la plus importante
opération de la pratique du
premier oeuvre, est de réduire en eau le
corps, qui est notre pierre, & que ce
point est le plus secret de nos mystères.
Je vous ai fait voir que cette eau doit être
vivifiée, & fécondée par une semence
astrale, & par un esprit céleste, dans lequel
réside toute l'efficace de la teinture
Physique: de sorte que si vous y faites
réflexion, vous avouerez qu'il n'y
a point de vérité plus évidente dans notre
Philosophie, que celle que votre
Auteur avance ici, savoir que la seule
chose dont le sage a besoin, pour faire
@

106 Le Triomphe

toutes choses, n'est autre que l'eau &
l'esprit du corps. L'eau est le corps, &
l'âme de notre sujet; la semence astrale
en est l'esprit; c'est pourquoi les Philosophes
assurent que leur matière a un
corps, une âme & un esprit.
PYROPHILE.
J'avoue que je m'aveuglais moi-même,
& que si j'y avais bien fait réflexion
je n'aurais formé aucun doute sur cet
endroit: mais en voici un autre, qui n'est
point cependant un sujet de doute; mais
qui ne laisse pas pour cela, de me faire
souhaiter que vous veuillez bien dire
votre sentiment sur ces paroles-ci: savoir,
que la seule chose qui est le sujet
de l'art, & qui n'a pas sa pareille dans
36 le monde, est vile toutefois & qu'on peut
l'avoir à peu de frais.
EUDOXE.
Cette chose si précieuse par les dons
excellents, dont le Ciel l'a pourvue, est
véritablement vile, à l'égard des substances
dont elle tire son origine. Leur prix
n'est point au-dessus des facultés des
pauvres. Dix sols sont plus que suffisants
pour acquérir la matière de la pierre. Les
instruments toutefois, & les moyens qui
sont nécessaires pour poursuivre les opérations
rations
@

Hermétique. 107

de l'art, demandent quelque sorte
de dépense; ce qui fait dire à Geber que
l'oeuvre n'est pas pour les pauvres. La matière
est donc vile, à considérer le fondement
de l'art, puisqu'elle coûte fort peu; elle
n'est pas moins vile, si on considère extérieurement
ce qui lui donne la perfection,
puisque à cet égard, elle ne coûte
rien du tout; d'autant que tout le monde
l'a en sa puissance, dit le Cosmopolite; de
sorte que soit que vous distinguiez ces
choses, soit que vous les confondiez
(comme font les Philosophes, pour
tromper les sots, & les ignorants) c'est
une vérité constante, que la pierre est
une chose vile en un sens: mais qu'elle
est très précieuse en un autre, & qu'il n'y
a que les fols qui la méprisent, par un
juste jugement de Dieu.
PYROPHILE.
Me voilà bientôt autant instruit que
je puis le souhaiter; faites-moi seulement
la grâce de me dire, comment on peut
connaître, quelle est la véritable voie
des Philosophes; puisqu'ils en décrivent
plusieurs différentes, & qui paraissent
souvent opposées. Leurs livres sont remplis
d'une infinité de diverses opérations;
savoir de conjonctions, calcinations,
L
@

108 Le Triomphe

mixtions, séparations, sublimations, distillations,
coagulations, fixations, dessiccations,
dont ils font sur chacune des
chapitres entiers; ce qui met les Artistes
dans un tel embarras, qu'il leur est presque
impossible d'en sortir heureusement.
Ce Philosophe insinue, ce semble, que
comme il n'y a qu'une chose dans ce
grand art, il n'y a aussi qu'une voie; &
37 pour toute raison, il dit, que la solution
du corps ne se fait que dans son propre sang.
Je ne trouve rien dans tout cet écrit, où
vos lumières me soient plus nécessaires,
que sur ce point, qui concerne la pratique
de l'oeuvre, sur laquelle tous les Philosophes
font profession de se taire: je vous
conjure de ne pas me les refuser.
EUDOXE.
Ce n'est pas sans beaucoup de raison,
que vous me faites une telle demande;
elle regarde le point essentiel de l'oeuvre;
& je souhaiterais de tout mon coeur pouvoir
y répondre aussi distinctement que
j'ai fait à plusieurs de vos autres questions.
Je vous proteste que je vous ai dit
partout la vérité; je veux en faire encore
de même; mais vous savez que les mystères
de notre sacrée science ne peuvent
être enseignés, qu'avec des termes mystérieux:
@

Hermétique. 109

je vous dirai néanmoins sans
équivoque, que l'intention générale de
notre art, est de purifier exactement,
& de subtiliser une matière d'elle-même
immonde, & grossière. Voilà une vérité
très importante, qui mérite que vous y
fassiez réflexion.
Remarquez que pour arriver à cette
fin, plusieurs opérations sont requises,
qui ne tendant toutes qu'à un même
but, ne sont dans le fond considérées
par les Philosophes, que comme une
seule & même opération, diversement
continuée. Observez que le feu sépare
d'abord les parties hétérogènes, & conjoint
les parties homogènes de notre
pierre: que le feu secret produit ensuite
le même effet; mais plus efficacement
en introduisant dans la matière un esprit
igné, qui ouvre intérieurement la porte
secrète, qui subtilise, & qui sublime
les parties pures, les séparant des parties
terrestres & adustibles. La solution qui
se fait ensuite par l'addition de la quintessence
astrale, qui anime la pierre, en
fait une troisième dépuration, & la distillation
l'achève entièrement, ainsi purifiant,
& subtilisant la pierre par plusieurs
différents degrés, auxquels les
L ij
@

110 Le Triomphe

Philosophes ont accoutumé de donner
les noms d'autant d'opérations différentes
& de conversion des éléments; on l'élève
jusques à la perfection, qui est la
disposition prochaine, pour la conduire
à la plus que perfection, par un régime
proportionné à l'intention finale de l'art,
c'est-à-dire jusques à la parfaite fixation.
Vous voyez donc qu'à proprement parler,
il n'y a qu'une voie, comme il n'y
a qu'une intention dans le premier oeuvre,
& que les Philosophes n'en décrivent
plusieurs, que parce qu'ils considèrent
les différents degrés de dépurations,
comme autant d'opérations & de voies
différentes, dans le dessein (ainsi que le
remarque fort bien votre Auteur) de
cacher ce grand art.
Pour ce qui est des paroles, par lesquelles
votre Auteur conclut, savoir,
que la solution du corps ne se fait que
dans son propre sang; je dois vous faire
observer que dans notre art, il se fait
en trois temps différents, trois solutions
essentielles, dans lesquelles le corps ne
se dissout que dans son propre sang, c'est
au commencement, au milieu, & à la fin
de l'oeuvre; remarquez bien ceci. Je
vous ai déjà fait voir que dans les principales
@

Hermétique. 111

opérations de l'art, ce sont toujours
deux choses, qui en produisent une,
que de ces deux choses l'une tient lieu
de mâle, & l'autre de femelle; l'un est
le corps, l'autre est l'esprit: vous devez
en faire ici l'application. Savoir que
dans les trois solutions dont je vous parle,
le mâle & la femelle, le corps &
l'esprit, ne sont autre chose que le corps
& le sang, & que ces deux choses sont
d'une même nature, & d'une même
espèce; de sorte que la solution du corps
dans son propre sang, c'est la solution
du mâle par la femelle, & celle du corps
par son esprit. Voici l'ordre de ces trois
solutions importantes.
En vain vous tenteriez par le feu la
véritable solution du mâle en la première
opération, elle ne vous réussirait jamais,
sans la conjonction de la femelle;
c'est dans leurs embrassements réciproques
qu'ils se confondent, & se changent
l'un l'autre, pour produire un tout homogène,
différent des deux. En vain vous
auriez ouvert, sublimé le corps de la
pierre, elle vous serait entièrement inutile,
si vous ne lui faisiez épouser la femme
que la nature lui a destinée; elle est
cet esprit, dont le corps a tiré sa première
L iij
@

112 Le Triomphe

origine; aussi il s'y dissout, comme fait
la glace à la chaleur du feu, ainsi que
votre Auteur l'a fort bien remarqué.
Enfin vous essayeriez en vain de faire la
parfaite solution du même corps, si vous
ne réitériez sur lui l'effusion de son propre
sang, qui est son menstrue naturel,
sa femme, & son esprit tout ensemble,
avec lequel il s'unit intimement, qu'ils
ne font plus qu'une seule & même substance.
PYROPHILE.
Après tout ce que vous venez de me
révéler, je n'ai plus rien à vous demander
touchant l'interprétation de cet Auteur.
Je comprends fort bien tous les
autres avantages, qu'il attribue à la pierre,
au-dessus de l'or et du Mercure. Je
conçois aussi comment l'excès du dépit
de ces deux Champions, les porta à joindre
leurs forces, pour vaincre la pierre
par les armes, n'ayant pu la surmonter
par la raison: mais comment entendez-
38 vous que la pierre les dissipa, & les engloutit
l'un & l'autre, en sorte qu'il n'en resta aucuns
vestiges?
EUDOXE.
Ignorez-vous que le grand Hermès
dit, que la pierre est la force forte de toute

@

Hermétique. 113

force? car elle vaincra toute chose subtile, &
pénétrera toute chose solide. C'est ce que votre
Philosophe dit ici en d'autres termes,
pour vous apprendre que la puissance de
la pierre est si grande, que rien n'est capable
de lui résister. Elle surmonte en
effet tous les métaux imparfaits, les transmuant
en métaux parfaits, de telle manière,
qu'il ne reste aucuns vestiges de
ce qu'ils étaient auparavant.
PYROPHILE.
Je comprends fort bien ces raisons;
mais il me reste nonobstant cela un doute,
touchant les métaux parfaits; l'or
par exemple est un métal constant &
parfait, que la pierre ne saurait engloutir.
EUDOXE.
Votre doute est sans fondement: car
tout de même que la pierre, à proprement
parler, n'engloutit pas les métaux
imparfaits, mais qu'elle les change tellement
de nature, qu'il ne reste rien, qui
fasse connaître ce qu'ils étaient auparavant;
ainsi la pierre ne pouvant engloutir
l'or ni le transmuer en un métal plus
parfait, elle le transmue en médecine
mille fois plus parfaite que l'or, puisqu'il
peut alors transmuer mille fois autant
L iiij
@

114 Le Triomphe

de métal imparfait selon le degré de
perfection, que la pierre a reçue du
Magistère.
PYROPHILE.
Je reconnais le peu de fondement
qu'il y avait dans mon doute: mais à vous
dire le vrai, il y a tant de subtilité dans
les moindres paroles des Philosophes, que
vous ne devez pas trouver étrange, que
je me sois souvent arrêté sur des choses,
qui devaient me paraître assez intelligibles
d'elles-mêmes. Je n'ai plus que deux
demandes à vous faire, au sujet des deux
conseils que mon Auteur donne aux enfants
de la science, touchant la manière de
précéder, & la fin qu'ils doivent se proposer
dans la recherche de la médecine
universelle. Il leur conseille en premier
lieu, d'aiguiser la pointe de leur esprit; de
lire les écrits des Sages avec prudence;
de travailler avec exactitude; d'agir sans
précipitation dans un oeuvre si précieux:
39 parce, dit-il, qu'il a son temps ordonné par la
nature; de même que les fruits qui sont sur les
arbres, & les grappes de raisins que la vigne
porte. Je conçois fort bien l'utilité de ces
conseils; mais je vous prie de vouloir
m'expliquer comment se doit entendre
cette limitation du temps.
@

Hermétique. 115

EUDOXE.
Votre Auteur vous l'explique suffisamment
par la comparaison des fruits,
que la nature produit dans le temps ordonné;
cette comparaison est juste: la
pierre est un champ que le Sage cultive,
dans lequel l'art, & la nature ont mis
la semence, qui doit produire son fruit.
Et comme les quatre saisons de l'année
sont nécessaires à la parfaite production
des fruits, la pierre de même a ses saisons
déterminées. Son hiver, pendant
lequel le froid, & l'humide dominent
dans cette terre préparée, & ensemencée;
son printemps, auquel la semence
Philosophique étant échauffée, donne des
marques de végétation, & d'accroissement;
son été pendant lequel son fruit
mûrit, & devient propre à la multiplication;
son automne, auquel ce fruit parfaitement
mûr console le Sage, qui a le
bonheur de le cueillir.
Pour ne vous rien laisser à désirer sur
ce sujet, je dois vous faire remarquer
ici trois choses. La première, que le Sage
doit imiter la nature dans la pratique de
l'oeuvre; & comme cette savante ouvrière
ne peut rien produire de parfait
si on en violente le mouvement, de même
@

116 Le Triomphe

l'artiste doit laisser agir intérieurement
les principes de sa matière, en lui
administrant extérieurement une chaleur
proportionnée à son exigence. La seconde
que la connaissance des quatre saisons
de l'oeuvre doit être la règle, que le
Sage doit suivre dans les différents régimes
du feu, en le proportionnant à chacune,
selon que la nature le démontre,
laquelle a besoin de moins de chaleur
pour faire fleurir les arbres, & former
les fruits, que pour les faire parfaitement
mûrir. La troisième, que bien que l'oeuvre
ait ses quatre saisons, ainsi que la nature,
il ne s'ensuit pas, que les saisons
de l'art & de la nature doivent précisément
répondre, les unes aux autres,
l'été de l'oeuvre pouvant arriver sans
inconvénient dans l'automne de la nature,
& son automne, dans l'hiver. C'est
assez que le régime du feu soit proportionné
à la saison de l'oeuvre; c'est en
cela seul, que consiste le grand secret du
Régime, pour lequel je ne puis vous
donner de règle plus certaine.
PYROPHILE.
Par ce raisonnement, & cette similitude,
vous me faites voir clair sur un
point, dont les Philosophes ont fait un
@

Hermétique. 117

de leurs plus grands mystères, car l'intelligence
des régimes ne se peut tirer de
leurs écrits; mais je vois avec une extrême
satisfaction, qu'en imitant la nature,
& commençant l'ordre des saisons de
l'oeuvre par l'hiver, il ne doit pas être
difficile au sage, de juger comment par
les divers degrés de chaleur, qui répondent
à ces saisons, il peut aider la nature,
& conduire à une parfaite maturité
les fruits de cette plante Philosophique.
Mon Auteur conseille en second lieu
aux Enfants de la science d'avoir la droiture
dans le coeur, & de se proposer
dans ce travail une fin honnête, leur déclarant
positivement, que s'ils ne sont
dans ces bonnes dispositions, ils ne doivent
pas attendre sur leur oeuvre la bénédiction
du Ciel, de laquelle tout le
bon succès dépend. Il assure que Dieu
ne communique un si grand don, qu'à ceux
qui en veulent faire un bon usage, & qu'il en 40
prive ceux qui ont dessein de s'en servir, pour
commettre le mal. Il semble que ce ne soit
là qu'une manière de parler qui est ordinaire
aux Philosophes; je vous prie de
me dire quelles réflexions on doit faire
sur ce dernier point.
@

118 Le Triomphe

EUDOXE.
Vous êtes assez éclairé dans nôtre Philosophie,
pour comprendre, que la possession
de la médecine universelle, & du
grand Elixir, est de tous les biens de ce
monde le plus réel, le plus estimable, &
le plus grand, dont l'homme puisse jouir.
En effet les richesses immenses, les dignités
souveraines, & toutes les grandeurs
de la terre, ne sont point à comparer à
ce précieux trésor, qui est le seul des
biens temporels capable de remplir le
coeur de l'homme. Il donne à celui qui
le possède, une vie longue, exempte de
toutes sortes d'infirmités, & met en sa
puissance plus d'or & d'argent, que n'en
ont tous les plus puissants Monarques
ensemble. Ce trésor a de plus cet avantage
particulier, au-dessus de tous les autres
biens de la vie, que celui qui en
jouit, se trouve parfaitement satisfait,
même de sa seule contemplation, & qu'il
ne peut jamais être troublé de la crainte
de le perdre.
Vous êtes d'ailleurs pleinement convaincu,
que Dieu gouverne le monde;
que sa divine Providence y fait régner
l'ordre, que sa sagesse infinie y a établi,
depuis le commencement des siècles; &
@

Hermétique. 119

que cette même Providence n'est point
cette fatalité aveugle des anciens, ni ce
prétendu enchaînement, ou cet ordre
nécessaire des choses, qui doit les faire
suivre sans aucune distinction; mais vous
êtes au contraire bien persuadé que la sagesse
de Dieu préside à tous les événements
qui arrivent dans le monde.
Sur le double fondement, que ces
deux réflexions établissent, vous ne
pouvez douter, que Dieu qui dispose souverainement
de tous les biens de la Terre,
ne permet jamais, que ceux qui s'appliquent
à la recherche de ce précieux trésor,
dans le dessein d'en faire un mauvais
usage, puissent par leur travail parvenir
à sa possession: en effet quels maux
ne seraient pas capables de causer dans le
monde un esprit pervers, qui n'aurait
d'autre vue, que de satisfaire son ambition,
& d'assouvir ses convoitises, s'il avait
en son pouvoir, & entre ses mains, ce
moyen assuré d'exécuter ses plus criminelles
entreprises; c'est pourquoi les Philosophes,
qui connaissent parfaitement
les maux & les désordres, qui pourraient
arriver dans la société civile, si la connaissance
de ce grand secret était révélée
aux impies, n'en traitent qu'avec crainte,
@

120 Le Triomphe Herm.

& n'en parlent que par énigmes; afin
qu'il ne soit compris que de ceux, dont
Dieu veut bénir l'étude, & le travail.
PYROPHILE.
Il ne se trouvera personne de bon sens,
& craignant Dieu, qui n'entre dans ces
sentiments, & qui ne doive être entièrement
persuadé, que pour réussir dans
une si grande, & si importante entreprise,
il ne faille supplier incessamment la
bonté Divine, d'éclairer nos esprits, &
de donner sa bénédiction à nos travaux.
Il ne me reste plus qu'à vous rendre de
très humbles grâces, de ce que vous avez
bien voulu me traiter en Enfant de
la science, me parler sincèrement, &
m'instruire dans de si grands mystères,
aussi clairement, & aussi intelligiblement,
qu'il est permis de le faire, &
que je pouvais le souhaiter. Je vous proteste
que ma reconnaissance durera tout
autant que ma vie.

F I N.
@



L E T T R E
Aux vrais Disciples d'Hermès

Contenant
SIX PRINCIPALES CLEFS
de la Philosophie Secrète.
@
@

123

L E T T R E

Aux vrais Disciples d'Hermès, contenant
six principales Clefs de la Philosophie
Secrète.

S I j'écrivais cette lettre pour persuader
la vérité de nôtre Philosophie à
ceux, qui s'imaginent qu'elle n'est qu'une
vaine idée, & un pur Paradoxe, je
suivrais l'exemple de plusieurs maîtres
en ce grand art; je tâcherais de convaincre
de leurs erreurs ces sortes d'esprits,
en leur démontrant la solidité des principes
de notre science, appuyés sur les
lois, & sur les opérations de la nature,
& je ne parlerais que légèrement de ce
qui regarde sa pratique; mais comme
j'ai un dessein tout différent, & que je
n'écris que pour vous seuls, sages Disciples
d'Hermès, & vrais Enfants de l'art,
mon unique but est de vous servir de
guide dans une route si difficile à suivre.
Notre pratique en effet est un chemin
dans les sables, où l'on doit se conduire
par l'étoile du Nord, plutôt que par
les vestiges qu'on y voit imprimés. La
M

@

124 Le Triomphe

confusion des traces, qu'un nombre presqu'infini
de personnes y ont laissées, est
si grande, & on y trouve tant de différents
sentiers, qui mènent presque tous
dans des déserts affreux, qu'il est presque
impossible de ne pas s'égarer de la
véritable voie, que les seuls sages favorisés
du Ciel, ont heureusement su
démêler, & reconnaître.
Cette confusion arrête tout court les
enfants de l'art, les uns dès le commencement,
les autres dans le milieu de cette
course Philosophique, & quelques-
uns même lorsqu'ils approchent de sa fin
de ce pénible voyage, & qu'ils commencent
à découvrir le terme heureux de
leur entreprise; mais qui ne s'aperçoivent
pas, que le peu de chemin, qui leur
reste à faire, est le plus difficile. Ils ignorent
que les envieux de leur bonheur
ont creusé des fosses, & des précipices
au milieu de la voie, & que faute de savoir
les détours secrets, par où les sages
évitent ces dangereux pièges, ils perdent
malheureusement tout l'avantage
qu'ils avaient acquis, dans le même
temps, qu'ils s'imaginaient d'avoir surmonté
toutes les difficultés.
Je vous avoue sincèrement, que la

@

Hermétique. 125

pratique de notre art est la plus difficile
chose du monde, non par rapport à ses opérations,
mais à l'égard des difficultés qu'il
y a, de l'apprendre distinctement dans
les livres des Philosophes: car si d'un côté
elle est appelée avec raison, un jeu d'enfants;
de l'autre elle requiert en ceux, qui
en cherchent la vérité par leur travail &
leur étude, une connaissance profonde
des Principes, & des opérations de la
nature dans les trois genres; mais particulièrement
dans le genre minéral & métallique.
C'est un grand point de trouver
la véritable matière, qui est le sujet
de notre oeuvre; il faut percer pour cela
mille voiles obscurs, dont elle a été enveloppée;
il faut la distinguer par son propre
nom, entre un million de noms extraordinaires,
dont les Philosophes l'ont diversement
exprimée; il en faut comprendre
toutes les propriétés, & juger de tous les
degrés de perfection, que l'art est capable
de lui donner; il faut connaître le
feu secret des sages qui est le seul agent
qui peut ouvrir, sublimer, purifier, &
disposer la matière à être réduite en eau;
il faut pénétrer pour cela jusques à la
source divine de l'eau céleste, qui opère la
solution, l'animation, & purification de
M ij

@

126 Le Triomphe

la pierre; il faut savoir convertir notre
eau métallique en huile incombustible
par l'entière solution du corps, d'où elle
tire son origine, & pour cet effet il faut
faire la conversion des éléments, la séparation,
& la réunion des trois principes;
il faut apprendre comment on doit en
faire un Mercure blanc, & un Mercure
citrin; il faut fixer ce Mercure, le
nourrir de son propre sang, afin qu'il se
convertisse en soufre fixe des Philosophes.
Voilà quels sont les points fondamentaux
de notre art; le reste de l'oeuvre
se trouve assez clairement enseigné
dans les livres des Philosophes, pour
n'avoir pas besoin d'une plus ample explication.
Comme il y a trois règnes dans la nature,
il y a aussi trois médecines en notre
art, qui font trois oeuvres différents dans
la pratique, & qui ne font toutes fois
que trois différents degrés qui élèvent notre
élixir à sa dernière perfection. Ces
importantes opérations des trois oeuvres,
sont reservées sous la Clef du secret par
tous les Philosophes, afin que les sacrés
mystères de notre divine Philosophie ne
soient pas révélés aux profanes; mais
pour vous, qui êtes les enfants de la science,

@

Hermétique. 127

& qui pouvez entendre le langage
des Sages, les serrures vous seront ouvertes,
et vous aurez les Clefs des précieux
trésors de la nature, & de l'art, si vous
appliquez tout votre esprit à comprendre
ce que j'ai fait dessein de vous dire,
en termes autant intelligibles, qu'il est
nécessaire, pour ceux qui sont prédestinés
comme vous êtes, à la connaissance
de ces sublimes mystères. Je veux vous
mettre en main six Clefs avec lesquelles
vous pourrez entrer dans le sanctuaire de
la Philosophie, en ouvrir tous les réduits,
& parvenir à l'intelligence des vérités les
plus cachées.
Première Clef.
La première Clef est celle qui ouvre
les prisons obscures, dans lesquelles le soufre
est renfermé; c'est elle qui sait extraire
la semence du corps, & qui forme
la pierre des Philosophes par la conjonction
du mâle, avec la femelle; de l'esprit
avec le corps; du soufre avec le Mercure.
Hermès a manifestement démontré
l'opération de cette première Clef par ces
paroles: De cavernis metallorum occultus est,
qui lapis est venerabilis, colore splendidus, mens
sublimis, & mare patens; cette pierre a un
brillant éclat, elle contient un esprit
M iij

@

128 Le Triomphe

d'une origine sublime, elle est la mer des
Sages, dans laquelle ils pêchent leur mystérieux
poisson. Le même Philosophe marque
encore plus particulièrement la naissance
de cette admirable pierre, lorsqu'il
dit: Rex ab igne veniet, ac conjugio gaudebit,
& occulta patebunt. C'est un Roi couronné
de gloire, qui prend naissance dans
le feu, qui se plaît à l'union de l'épouse
qui lui est donnée, c'est cette union qui
rend manifeste ce qui était auparavant
caché.
Mais avant que de passer outre, j'ai un
conseil à vous donner, qui ne vous sera
pas d'un petit avantage; c'est de faire
réflexion que les opérations de chacun
des trois oeuvres, ayant beaucoup d'analogie,
& de rapport les uns aux autres,
les Philosophes en parlent à dessein en
termes équivoques, afin que ceux qui
n'ont pas des yeux de lynx, prennent le
change, & se perdent dans ce labyrinthe,
duquel il est bien difficile de sortir.
En effet lorsqu'on s'imagine qu'ils parlent
d'un oeuvre, ils traitent souvent
d'un autre: prenez donc garde de ne pas
vous y laisser tromper: car c'est une vérité,
que dans chaque oeuvre le sage Artiste
doit dissoudre le corps avec l'esprit,

@

Hermétique. 129

il doit couper la tête du corbeau, blanchir
le noir & rougir le blanc; c'est toutefois
proprement dans la première opération,
que le Sage Artiste coupe la
tête au noir dragon, & au corbeau.
Hermès dit, que c'est delà que notre art
prend son commencement, quod ex corvo
nascitur, hujus artis est principium. Considérez
que c'est par la séparation de la fumée
noire, sale, & puante du noir très noir,
que se forme notre pierre astrale, blanche,
& resplendissante, qui contient dans
ses veines le sang du pélican; c'est à cette
première purification de la pierre, &
à cette blancheur luisante, que se termine
la première Clef du premier oeuvre.
Seconde Clef.
La seconde Clef dissout le composé
ou la pierre, & commence la séparation
des Eléments, d'une manière Philosophique;
cette séparation des Eléments ne se
fait qu'en élevant les parties subtiles &
pures, au-dessus des parties crasses & terrestres.
Celui qui sait sublimer la pierre
Philosophiquement, mérite à juste titre
le nom de Philosophe, puisqu'il connaît
le feu des Sages, qui est l'unique
instrument, qui puisse opérer cette sublimation.

@

130 Le Triomphe

Aucun Philosophe n'a jamais ouvertement
révélé ce feu secret, & ce
puissant agent, qui opère toutes les merveilles
de l'art; celui qui ne le comprendra
pas, & qui ne saura pas le distinguer
aux caractères, avec lesquels j'ai tâché
de le dépeindre dans l'entretien d'Eudoxe
& de Pyrophile, doit s'arrêter ici,
& prier Dieu qu'il l'éclaire: car la connaissance
de ce grand secret est plutôt
un don du Ciel, qu'une lumière acquise
par la force du raisonnement; qu'il lise cependant
les écrits des Philosophes, qu'il
médite, & sur tout qu'il prie; il n'y a
point de difficulté, qui ne soit éclaircie
par le travail, la méditation, & la
prière.
Sans la sublimation de la pierre, la conversion
des Eléments, & l'extraction des
principes, est impossible; & cette conversion,
qui fait l'eau de la terre, l'air
de l'eau, & le feu de l'air, est la seule
voie par laquelle notre Mercure peut
être fait, & préparé. Appliquez-vous
donc à connaître ce feu secret, qui dissout
la pierre naturellement, & sans violence,
& la fait résoudre en eau dans
la grande mer des Sages, par la distillation
qui se fait des rayons du soleil & de la
lune

@

Hermétique. 131

lune. C'est de cette manière que la pierre,
qui selon Hermès, est la vigne des
Sages, devient leur vin, qui produit par
les opérations de l'art leur eau de vie rectifiée,
& leur vinaigre très aigre. Ce
père de notre Philosophie s'écrie sur ce
mystère: Benedicta aquina forma, quae Elementa
dissolvis! Les éléments de la pierre
ne peuvent être dissous, que par cette
eau toute divine, & il ne peut s'en faire
une parfaite dissolution, qu'après une
digestion & putréfaction proportionnée,
à laquelle se termine la seconde Clef du
premier oeuvre.
Troisième Clef.
La troisième Clef comprend elle seule
une plus longue suite d'opérations, que
toutes les autres ensemble: les Philosophes
en ont fort peu parlé, bien que la
perfection de notre Mercure en dépende;
les plus sincères même, comme Artephius,
le Trevisan, Flamel, ont passé
sous silence les préparations de notre
Mercure, & il ne s'en trouve presque
pas un, qui n'ait supposé, au lieu d'enseigner,
la plus longue, & la plus importante
des opérations de notre pratique.
Dans le dessein de vous prêter la main en
cette partie du chemin, que vous avez à
N

@

132 Le Triomphe

faire, où faute de lumière, il est impossible
de suivre la véritable voie, je m'étendrai
plus que les Philosophes n'ont
fait, sur cette troisième Clef, ou du
moins je suivrai par ordre ce qu'ils ont
dit sur ce sujet, si confusément, que sans
une inspiration du Ciel, ou sans le secours
d'un fidèle ami, on demeure indubitablement
dans ce Dédale, sans pouvoir
en trouver une issue heureuse. Je
m'assure, que vous, qui êtes les véritables
enfants de la science, vous recevrez
une très grande satisfaction, de l'éclaircissement
de ces mystères cachés, qui regardent
la séparation & la purification des
principes de notre Mercure, qui se fait
par une parfaite dissolution, & glorification
du corps dont il prend naissance, &
par l'union intime de l'âme avec son corps
dont l'esprit est l'unique lien, qui opère
cette conjonction; c'est là l'intention,
& le point essentiel des opérations de
cette clef, qui se termine à la génération
d'une nouvelle substance infiniment plus
noble, que la première.
Après que le sage Artiste a fait sortir
de la pierre une source d'eau vive, qu'il
a exprimé le suc de la vigne des Philosophes,
& qu'il a fait leur vin, il doit remarquer

@

Hermétique. 133

que dans cette substance homogène,
qui parait sous la forme de l'eau,
il y a trois substances différentes, & trois
principes naturels de tous les corps, sel,
soufre, & Mercure, qui sont l'esprit, l'âme,
& le corps; & bien qu'ils paraissent
purs & parfaitement unis ensemble, il
s'en faut beaucoup qu'ils le soient encore;
car lorsque par la distillation nous
tirons l'eau, qui est l'âme & l'esprit, le
corps demeure au fond du vaisseau, comme
une terre morte, noire, & féculente,
laquelle néanmoins, n'est pas à mépriser;
car dans notre sujet, il n'y a
rien qui ne soit bon. Le Philosophe Jean
Pontanus proteste que les superfluités de
la pierre se convertissent en une véritable
essence, que celui qui prétend séparer
quelque chose de notre sujet, ne connaît
rien dans la Philosophie, & que tout
ce qu'il y a de superflu, d'immonde, de
féculent, & enfin toute la substance du
composé, se perfectionne par l'action de
notre feu. Cet avis ouvre les yeux à
ceux, qui pour faire une exacte purification
des éléments & des principes, se persuadent
qu'il ne faut prendre que le subtil,
& rejeter l'épais; mais les enfants
de la science ne doivent pas ignorer que le feu,
N ij

@

134 Le Triomphe

& le soufre sont cachés dans le centre
de la terre, & qu'il faut la laver exactement
avec son esprit, pour en extraire
le baume, le sel fixe, qui est le sang de
notre pierre; voilà le mystère essentiel de
cette opération, laquelle ne s'accomplit
qu'après une digestion convenable, &
une lente distillation. Suivez donc, enfants
de l'art, le précepte que vous donne
le véridique Hermès, qui dit en cet
endroit: oportet autem nos cum hâc aquinâ
animâ, ut forman sulphuream possideamus,
aceto nostro eam miscere; cùm enim compositum
solvitur, clavis est restaurationis. Vous
savez que rien n'est plus contraire que
le feu, & l'eau; il faut néanmoins que
le sage Artiste fasse la paix entre des ennemis,
qui dans le fond s'aiment ardemment.
Le Cosmopolite en a dit le moyen
en peu de paroles: Purgatis ergo rebus,
fac ut ignis & aqua amici fiant; quod in
terrâ suâ, quae cum iis ascenderat, facile facient.
Soyez donc attentifs sur ce point,
abreuvez souvent la terre de son eau, &
vous obtiendrez, ce que vous cherchez.
Ne faut-il pas que le corps soit dissout
par l'eau, & que la terre soit pénétrée
de son humidité, pour être rendue propre
à la génération? Selon les Philosophes

@

Hermétique. 135

l'esprit est Eve; le corps est Adam;
ils doivent être conjoints pour la propagation
de leur espèce. Hermès dit la même
chose en d'autres termes: Aqua namque
fortissima est natura, quae transcendit, &
fixam in corpore naturam, excitat; hoc est laetificat.
En effet ces deux substances, qui
sont d'une même nature, mais de deux
sexes différents, s'embrassent avec le même
amour, & la même satisfaction que
le mâle & la femelle, & s'élèvent insensiblement
ensemble, ne laissant qu'un peu
de fèces au fond du vaisseau; de sorte
que l'âme, l'esprit, & le corps, après
une exacte dépuration, paraissent enfin
inséparablement unis sous une forme
plus noble, & plus parfaite, qu'elle n'était
auparavant, & aussi différente de la
première forme liquide, que l'Alcool de
vin exactement rectifié, & acué de son
sel, est différent de la substance du vin,
dont il a été tiré; cette comparaison
n'est pas seulement très juste, mais elle
donne de plus aux enfants de la science
une connaissance précise des opérations
de cette troisième Clef.
Notre eau est une source vive, qui
sort de la pierre, par un miracle naturel
de notre Philosophie. Omnium primò est
N iij

@

136 Le Triomphe

aqua, quae exit de hoc lapide. C'est Hermès
qui a prononcé cette grande vérité. Il
reconnaît de plus, que cette eau est le
fondement de notre art. Les Philosophes
lui donnent plusieurs noms; car
tantôt ils l'appellent vin, tantôt eau de
vie, tantôt vinaigre, tantôt huile, selon
les différents degrés de préparation, ou
selon les divers effets, qu'elle est capable
de produire. Je vous avertis néanmoins
qu'elle est proprement le vinaigre des sages,
& que dans la distillation de cette
divine liqueur, il arrive la même chose
que dans celle du vinaigre commun;
vous pouvez tirer de ceci une grande instruction;
l'eau & le flegme montent le
premier; la substance huileuse, dans laquelle
consiste l'efficace de notre eau,
vient la dernière. C'est cette substance
moyenne entre la terre, & l'eau, qui
dans la génération de l'enfant Philosophique,
fait la fonction de mâle; Hermès
nous la fait bien remarquer par ces paroles
intelligibles: unguentum mediocre, quod
est ignis, est medium infer foecem, & aquam.
Il ne se contente pas de donner ces lumières
à ses disciples, il leur enseigne de
plus dans sa table d'émeraude, de quelle
manière ils doivent se conduire dans

@

Hermétique. 137

cette opération. Separabis terram ab igne;
subtile ab spisso suaviter, magno cum ingenio.
Prenez garde surtout de ne pas étouffer
le feu de la terre par les eaux du déluge.
Cette séparation, ou plutôt cette extraction
se doit faire avec beaucoup de
jugement.
Il est donc nécessaire de dissoudre entièrement
le corps, pour en extraire toute
son humidité, qui contient ce soufre
précieux, ce baume de nature, & cet
onguent merveilleux, sans lequel vous ne
devez pas espérer de voir jamais dans votre
vaisseau cette noirceur si désirée de
tous les Philosophes. Réduisez donc tout
le composé en eau, & faites une parfaite
union du volatil avec le fixe; c'est un
précepte de Senior, qui mérite que vous y
fassiez attention. Supremus fumus, dit-il,
ad infimum reduci debet, & divina aqua Rex
est de caelo descendens, Reductor animae ad
suum corpus est, quod demùm à morte vivificat.
Le baume de vie est caché dans ces
fèces immondes, vous devez les laver
avec l'eau céleste, jusques à ce que vous
en ayez ôté la noirceur, & pour lors
votre eau sera animée de cette essence
ignée, qui opère toutes les merveilles
de notre art. Je ne puis vous donner là-
N iiij

@

138 Le Triomphe

dessus de meilleurs conseils, que ceux
du grand Trismégiste. Oportet ergo vos ab aqua
fumum super-existentem, ab unguento nigredinem,
& à foece mortem depellere; mais
le seul moyen de réussir dans cette opération,
vous est enseigné par le même
Philosophe, qui ajoute immédiatement
après; & hoc dissolutione, quo peracto, maximam
habemus Philosophiam, & omnium secretorum
secretum.
Mais afin que vous ne vous trompiez
pas au terme de composé, je vous dirai que
les Philosophes ont deux sortes de composés.
Le premier est le composé de la nature;
c'est celui dont j'ai parlé dans la première
Clef: car c'est la nature qui le fait
d'une manière incompréhensible à l'artiste,
qui ne fait que prêter la main à la
nature, par l'administration des choses
externes, moyennant quoi elle enfante,
& produit cet admirable composé.
Le second est le composé de l'art; c'est le
sage qui le fait par l'union intime du fixe
avec le volatil parfaitement conjoints,
avec toute la prudence qui se peut acquérir
par les lumières d'une profonde Philosophie;
le composé de l'art n'est pas
tout à fait le même dans le second, que
dans le troisième oeuvre, c'est néanmoins

@

Hermétique. 139

toujours l'artiste qui le fait. Geber
le définit un mélange d'argent vif
& de soufre, c'est-à-dire du volatil & du
fixe, qui agissant l'un sur l'autre, se volatilisent,
& se fixent réciproquement
jusques à une parfaite fixité. Considérez
l'exemple de la nature, vous verrez que
la terre ne produirait jamais de fruit, si
elle n'était pénétrée de son humidité, &
que l'humidité demeurerait toujours
stérile; si elle n'était retenue, & fixée
par la siccité de la terre.
Vous devez donc être certains, qu'on
ne peut avoir aucun bon succès en notre
art, si dans le premier oeuvre, vous ne purifiez
le serpent né du limon de la terre, si
vous ne blanchissez ces fèces féculentes &
noires, pour en séparer le soufre blanc, le
sel armoniac des sages, qui est leur chaste
Diane qui se lave dans le bain. Tout ce
mystère n'est que l'extraction du sel fixe
de notre composé dans lequel consiste
toute l'énergie de notre Mercure. L'eau,
qui s'élève par distillation, emporte avec
elle une partie de ce sel ignée; de sorte que
l'affusion de l'eau sur le corps réitérée
plusieurs fois, imprègne, engraisse, &
seconde notre Mercure, & le rend propre
à être fixé; ce qui est le terme du

@

140 Le Triomphe

second oeuvre: On ne saurait mieux exposer
cette vérité, qu'Hermès a fait par
ces paroles: Cum viderem quòd aqua sensim
crassior, duriorque fieri inciperet, gaudebam;
certò enim sciebam, ut invenirem
quod quaerebam.
Quand vous n'auriez qu'une fort médiocre
connaissance de notre art, ce que
je viens de vous dire serait plus que suffisant,
pour vous faire comprendre que
toutes les opérations de cette Clef, qui
met fin au premier oeuvre, ne sont autres
que digérer, distiller, cohober, dissoudre,
séparer, & conjoindre, le tout avec
douceur, & patience: de cette sorte
vous n'aurez pas seulement une entière
extraction du suc de la vigne des sages;
mais encore vous posséderez leur véritable
eau de vie; & je vous avertis que
plus vous la rectifierez, & plus vous la
travaillerez, plus elle acquerra de pénétration,
& de vertu; les Philosophes ne
lui ont donné le nom d'eau de vie, que
parce qu'elle donne la vie aux métaux;
elle est proprement appelée la grande lunaire,
à cause de la splendeur, dont elle
brille; ils la nomment aussi la substance
sulfurée, le baume, la gomme, l'humidité
visqueuse, & le vinaigre très aigre
des Philosophes, &c.

@

Hermétique. 141

Ce n'est pas sans raison que les Philosophes
donnent à cette liqueur Mercurielle,
le nom d'eau pontique, & de vinaigre
très aigre: sa ponticité exubérante est
le vrai caractère de sa vertu; il arrive de
plus, comme je l'ai déjà dit, dans sa distillation,
la même chose qui arrive en
celle du vinaigre, le flegme & l'eau montent
les premiers, les parties soufreuses
& salines s'élèvent les derniers; séparez
le flegme de l'eau, unissez l'eau & le feu
ensemble, le Mercure avec le soufre, &
vous verrez enfin le noir très noir, vous
blanchirez le corbeau, & rougirez le
cygne.
Puis que je ne parle qu'à vous; vrais
Disciples de Hermès, je veux vous révéler
un secret, que vous ne trouverez
point entièrement dans les livres des Philosophes.
Les uns se sont contentés de
dire, que de leur liqueur on en fait deux
Mercures, l'un blanc, & l'autre rouge.
Flamel a dit plus particulièrement,
qu'il faut se servir du Mercure citrin,
pour faire les imbibitions au rouge; il
avertit les enfants de l'art de ne pas se
tromper sur ce point; il assure aussi qu'il
s'y serait trompé lui-même, si Abraham
Juif ne l'en avait averti. D'autres Philosophes

@

142 Le Triomphe

ont enseigné, que le Mercure
blanc est le bain de la lune, & que le
Mercure rouge est le bain du soleil: mais
il n'y en a point qui aient voulu montrer
distinctement aux enfants de la science,
par quelle voie ils peuvent obtenir ces
deux Mercures: si vous m'avez bien
compris, vous êtes déjà éclairé sur ce
point. La lunaire est le Mercure blanc,
le vinaigre très aigre est le Mercure rouge;
mais pour mieux déterminer ces
deux Mercures, nourrissez-les d'une chair
de leur espèce, le sang des innocents égorgés,
c'est-à-dire, les esprits des corps, sont
le bain, où le soleil & la lune se vont
baigner.
Je vous ai développé un grand mystère,
si vous y faites bien réflexion: les Philosophes
qui en ont parlé, ont passé très
légèrement sur ce point important: le
Cosmopolite l'a touché fort spirituellement
par une ingénieuse allégorie, en
parlant de la purification, & de l'animation
du Mercure: hoc fiet, dit-il, si seni
nostro aurum & argentum deglutire dabis, ut
ipse consumat illa, & tandem ille etiam moriturus
comburatur, Il achève de décrire
tout le magistère en ces termes: Cineres
ejus spargantur in aquam, coquito eam donec


@

Hermétique. 143

satis est, & habes medicinam curandi lepram.
Vous ne devez pas ignorer, que notre
vieillard est notre Mercure; que ce nom
lui convient, parce qu'il est la matière
première de tous les métaux; le même
Philosophe dit, qu'il est leur eau, à laquelle
il donne le nom d'acier, & d'aimant,
& il ajoute pour une plus grande
confirmation de ce que je viens de
vous découvrir: Si undecies coit aurum cum
eo, emittit suum semen, & debilitatur ferè
ad mortem usque; concipit chalybs, & generat
filium patre clariorem. Voilà donc un
grand mystère, que je vous révèle sans aucune
énigme; c'est là le secret des deux Mercures,
qui contiennent les deux teintures.
Conservez les séparément & ne confondez
pas leurs espèces, de peur qu'ils ne
procréent une lignée monstrueuse.
Je ne vous parle pas seulement plus
intelligiblement qu'aucun Philosophe n'a
fait, mais aussi je vous révèle tout ce
qu'il y a de plus essentiel dans la pratique
de notre art: si vous méditez là-dessus,
si vous vous appliquez à le bien comprendre;
mais sur tout, si vous travaillez sur
les lumières que je vous donne; je ne
doute nullement que vous n'obteniez ce
que vous cherchez; & si vous ne parvenez

@

144 Le Triomphe

à ces connaissances, par la voie que je vous
marque, je suis bien assuré que difficilement
vous arriverez à votre but, par
la seule lecture des Philosophes. Ne désespérez
donc de rien; cherchez la source
de la liqueur des sages, qui contient tout
ce qui est nécessaire à l'oeuvre; elle est
cachée sous la pierre; frappez dessus avec
la verge du feu magique, & il en sortira
une claire fontaine; faites ensuite comme
je vous ai montré; préparez le bain
du Roi avec le sang des Innocents, &
vous aurez le Mercure des sages animé,
qui ne perd jamais ses vertus, si vous le
gardez dans un vaisseau bien bouché.
Hermès dit qu'il y a tant de sympathie
entre les corps purifiés, & les esprits,
qu'ils ne se quittent jamais, lorsqu'ils
ont été unis ensemble; par ce que cette
union est semblable à celle de l'âme
avec le corps glorifié, après laquelle la
foi nous apprend qu'il n'y aura plus de
séparation, ni de mort. Quia spiritus,
ablutis corporibus desiderant inesse, habitis
autem ipsis, eos vivificant, & in iis habitant.
Vous voyez par là le mérite de cette
précieuse liqueur, à laquelle les Philosophes
ont donné plus de mille différents
noms; elle est l'eau de vie des sages, l'eau

@

Hermétique. 145

de Diane, la grande lunaire, l'eau d'argent
vif; elle est notre Mercure, notre
huile incombustible, qui au froid se
congèle comme de la glace, & se liquéfie
à la chaleur comme du beurre; Hermès
l'appelle la terre feuillée, ou la terre
des feuilles; non sans beaucoup de raison;
car si vous l'observez bien, vous
remarquerez qu'elle est toute feuilletée;
en un mot elle est la fontaine très claire,
dont le Comte Trevisan fait mention;
enfin elle est le grand Alkaest, qui dissout
radicalement les métaux; elle est
la véritable eau permanente, qui après
les avoir dissous, s'unit inséparablement
à eux, & en augmente le poids & la teinture.
Quatrième Clef.
La quatrième Clef de l'art, est l'entrée
du second oeuvre; c'est elle qui réduit notre
eau en terre; il n'y a que cette seule
eau au monde, qui par une simple cuisson
puisse être convertie en terre; parce que
le Mercure des sages porte dans son centre
son propre soufre, qui le coagule. La terrification
de l'esprit est la seule opération
de cet oeuvre; cuisez donc avec patience;
si vous avez bien procédé, vous ne serez
pas long temps sans voir les marques de

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146 Le Triomphe

cette coagulation, & si elles ne paraissent
dans leur temps, elles ne paraîtront jamais;
parce que c'est un signe indubitable,
que vous avez manqué en quelque
chose d'essentiel, dans les premières opérations;
car pour corporifier l'esprit,
qui est notre Mercure, il faut avoir bien
dissout le corps, dans lequel le soufre,
qui coagule le Mercure, est renfermé.
Hermès assure que notre eau Mercurielle
aura acquis toutes les vertus, que
les Philosophes lui attribuent, lorsqu'elle
sera changée en terre. Vis ejus integra
est, si in terram conversa fuerit. Terre admirable
par sa fécondité; terre de promissions
des sages, lesquels sachant faire
tomber la rosée du ciel sur elle, lui font
produire des fruits d'un prix inestimable.
Le Cosmopolite exprime très bien
les avantages de cette bénite terre. Qui
scit aquam congelare calido, & spiritum cum
eâ jungere, certè rem inveniet millesies pretiosiorem
auro, & omni re. Rien n'approche
du mérite de cette terre, & de cet esprit
parfaitement alliés ensemble, selon les
règles de notre art; ils sont le vrai Mercure,
& le vrai soufre des Philosophes,
le mâle vivant, & la femelle vivante qui
contiennent la semence, qui peut seule
pro

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Hermétique. 147

procréer un fils plus illustre, que ses parents.
Cultives donc soigneusement cette
précieuse terre: arrosez-la souvent de
son humidité, desséchez-la autant de
fois, & vous n'augmenterez pas moins
ses vertus, que son poids, & sa fécondité.
Cinquième Clef.
La cinquième Clef de notre oeuvre
est la fermentation de la pierre avec le
corps parfait, pour en faire la médecine
du troisième ordre. Je ne dirai rien en
particulier de l'opération du troisième
oeuvre; sinon, que le corps parfait est
un levain nécessaire à notre pâte: que
l'esprit doit faire l'union de la pâte avec
le levain, de même que l'eau détrempe
la farine, & dissout le levain, pour composer
une pâte fermentée, propre à faire
du pain. Cette comparaison est fort juste,
c'est Hermès qui l'a faite le premier. Sicut
enim pasta sine fermento fermentari non
potest; sic cùm corpus sublimaveris, mundaveris,
& turpitudinem à foece separaveris,
cùm conjungere volueris, pone in eis fermentum,
& aquam terram confice, ut pasta fiat
fermentum. Au sujet de la fermentation,
le Philosophe répète ici tout l'oeuvre, &
montre que tout de même que la Masse
O

@

148 Le Triomphe

de la pâte, devient toute levain, par l'action
du ferment, qui lui a été ajouté;
ainsi toute la confection Philosophique
devient par cette opération un levain
propre à fermenter une nouvelle matière,
& à la multiplier jusques à l'infini.
Si vous observez bien de quelle manière
se fait le pain, vous trouverez les
proportions, que vous devez garder, entre
les matières qui composent votre pâte
Philosophique. Les boulangers ne mettent-ils
pas plus de farine, que de levain,
& plus d'eau que de levain, & de farine?
les lois de la nature sont les règles que
vous devez suivre dans la pratique de
tout notre Magistère. Je vous ai donné
sur tous les points principaux toutes les
instructions qui vous sont nécessaires; de
sorte qu'il serait superflu de vous en dire
davantage, particulièrement touchant
les dernières opérations, à l'égard desquelles
les Philosophes ont été beaucoup
moins réservés, que sur les premières,
qui sont les fondements de l'art.
Sixième Clef.
La sixième Clef enseigne la multiplication
de la pierre, pour la réitération de
la même opération, qui ne consiste qu'à
ouvrir & fermer; dissoudre & coaguler;

@

Hermétique. 149

imbiber & dessécher; par où les vertus
de la pierre s'augmentent à l'infini. Comme
mon dessein n'a pas été de décrire
entièrement la pratique des trois médecines,
mais seulement de vous instruire
des opérations les plus importantes, touchant
la préparation du Mercure, que
les Philosophes passent ordinairement
sous silence, pour cacher aux profanes
des mystères, qui ne sont que pour les
sages; je ne m'arrêterai pas davantage
sur ce point, & je ne vous dirai rien
non plus de ce qui regarde la projection
de la médecine, parce que le succès que
vous attendez ne dépend pas delà; je ne
vous ai donné des instructions très amples
que sur la troisième Clef, à cause
qu'elle comprend une longue suite d'opérations,
lesquelles, quoi que simples
& naturelles, ne laissent pas de requérir
une grande intelligence des lois de la nature,
& des qualités de notre matière,
aussi bien qu'une parfaite connaissance
de la chimie, & des différents degrés de
chaleur, qui conviennent à ces opérations.
Je vous ai conduit par la droite
voie, sans aucun détour; & si vous avez
bien remarqué la route que je vous ai

@

150 Le Triomphe

tracée, je m'assure que vous irez droit
au but, sans vous égarer. Sachez-moi
bon gré du dessein, que j'ai eu de vous
épargner mille travaux, & mille peines,
que j'ai essuyé moi-même dans ce pénible
voyage, faute d'un secours pareil
à celui que je vous donne dans cette lettre,
qui part d'un coeur sincère, & d'une
tendre affection pour tous les véritables
enfants de la science. Je vous plaindrais
beaucoup si, comme moi, après avoir
connu la véritable matière, vous passiez
quinze années entièrement dans le
travail, dans l'étude, & dans la méditation,
sans pouvoir extraire de la pierre,
le suc précieux, qu'elle renferme
dans son sein, faute de connaître le feu
secret des sages, qui fait couler de cette
plante sèche & aride en apparence, une
eau qui ne mouille pas les mains, & qui
par l'union magique de l'eau sèche de la
mer des sages, se résout en une eau visqueuse,
en une liqueur mercurielle, qui
est le principe, le fondement, & la clef
de notre art: convertissez, séparez, &
purifiez les éléments, comme je vous l'ai
enseigné, & vous posséderez le véritable
Mercure des Philosophes, qui vous donnera
le soufre fixe, & la médecine universelle.

@

Hermétique. 151

Mais je vous avertis, qu'après que
vous serez parvenus à la connaissance du
feu secret des sages, vous ne serez pas
toutes fois encore au bout de la première
carrière. J'ai erré plusieurs années dans
le chemin qui reste à faire, pour arriver
à la fontaine mystérieuse, où le Roi se
baigne, se rajeunit, & reprend une nouvelle
vie exempte de toutes sortes d'infirmités;
il faut que vous sachiez outre
cela purifier, échauffer, & animer ce bain
Royal: c'est pour vous prêter la main
dans cette voie secrète, que je me suis
étendu sur la troisième Clef, où toutes
ces opérations sont déduites. Je souhaite
de tout mon coeur, que les instructions
que je vous ai données, vous fassent aller
droit au but. Mais souvenez-vous
enfants de la science, que la connaissance
de notre Magistère vient plutôt de
l'inspiration du Ciel, que des lumières
que nous pouvons acquérir par nous-mêmes.
Cette vérité est reconnue de tous
les Philosophes: c'est pourquoi ce n'est
pas assez de travailler; priez assidûment;
lisez les bon livres; & médites nuit &
jour, sur les opérations de la nature, &
sur ce qu'elle peut être capable de faire,
lorsqu'elle est aidée par le secours de notre

@

152 Le Triomphe

art, & par ce moyen vous réussirez
sans doute dans votre entreprise.
C'est là tout ce que j'avais à vous dire,
dans cette lettre; je n'ai pas voulu vous
faire un discours fort étendu, tel que
la matière paraît le demander; mais aussi
je ne vous ai rien dit que d'essentiel à
notre art; de sorte que si vous connaissez
notre pierre, qui est la seule matière
de notre pierre, & si vous avez l'intelligence
de notre feu, qui est secret & naturel
tout ensemble, vous avez les clefs
de l'art, & vous pouvez calciner notre
pierre, non par la calcination ordinaire,
qui se fait par la violence du feu; mais
par une calcination Philosophique, qui
est purement naturelle.
Remarquez encore ceci avec les plus
éclairés Philosophes, qu'il y a cette différence,
entre la calcination ordinaire,
qui se fait à force de feu, & la calcination
naturelle; que la première détruit
le corps, & consume la plus grande partie
de son humidité radicale; mais la seconde
ne conserve pas seulement l'humidité
du corps, en le calcinant; mais encore
elle l'augmente considérablement.
L'expérience vous fera connaître
dans la pratique cette grande vérité; car

@

Hermétique. 153

vous trouverez en effet, que cette calcination
Philosophique, qui sublime,
& distille la pierre en la calcinant, en augmente
de beaucoup l'humidité: la raison
est, que l'esprit igné du feu naturel
se corporifie dans les substances qui
lui sont analogues. Notre pierre est un
feu astral, qui sympathise avec le feu naturel,
& qui comme une véritable salamandre
prend naissance, se nourrit,
& croit dans le feu Elémentaire, qui
lui est géométriquement proportionné.

pict

Le Nom de l'Auteur est en Latin
dans cette anagramme:

DIVES SICUT ARDENS S***

F I N.

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