Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.

@

Page

Réfer. : 0001 .
Auteur : Anonyme.
Titre : L'Ancienne guerre des Chevaliers.
S/titre : ou Le Triomphe Hermétique.

Editeur : André Cailleau, BPC III. Paris.
Date éd. : 1741
@

181

pict

L'ANCIENNE GUERRE
DES CHEVALIERS
ou
L E T R I O M P H E
HERMETIQUE
-----------------------------------------

ENTRETIEN
De la Pierre des Philosophes avec l'Or
& le Mercure.

pict e sujet de cet entretien est
une dispute que l'Or, & le
Mercure eurent un jour avec
la Pierre des Philosophes.
Voici de quelle manière parle un véritable
Philosophe, qui est parvenu à la possession
de ce grand Secret.
J E vous proteste devant Dieu, & sur le
salut éternel de mon âme, avec un coeur
sincère, touché de compassion pour ceux
@

182 Le Triomphe

qui sont depuis longtemps dans les grandes
recherches; & je vous certifie à vous
tous qui chérissez ce merveilleux Art,
1. que toute notre Oeuvre prend naissance (*)
d'une seule chose & qu'en cette chose
l'Oeuvre trouve sa perfection, sans qu'elle
ait besoin de quoi que ce soit autre, que
2. d'être (*) dissoute, & coagulée, ce qu'elle
doit faire d'elle-même, sans le secours
d'aucune chose étrangère.
Lorsqu'on met de la Glace dans un Vase
placé sur le feu, on voit que la chaleur
3. a fait résoudre (*) en Eau: on doit en user
de la même manière avec notre Pierre,
qui n'a besoin que du secours de l'Artiste
de l'opération de ses mains, & de l'action
4. du feu (*) naturel: car elle ne se résoudra jamais
d'elle-même; quand elle demeurerait
éternellement sur la terre: c'est pourquoi
nous devons l'aider; de telle manière toutefois,
que nous ne lui ajoutions rien, qui
lui soit étranger, & contraire.
Tout ainsi que Dieu produit le froment
dans les champs, & que c'est ensuite à
nous à le mettre en farine, la pétrir, &
en faire du pain; de même notre Art re5.
quiert que nous fassions la même chose, (*)
Dieu nous a créé ce Minéral; afin que
nous le prenions tout seul, que nous décomposions
son Corps grossier, & épais;
que nous séparions, & prenions pour nous
@

Hermétique 183

ce qu'il renferme de bon dans son intérieur;
que nous rejetions ce qu'il a de superflu;
& que d'un venin mortel, nous apprenions
à faire une Médecine souveraine.
Pour vous donner une plus parfaite intelligence
de cet agréable Entretien; je
vous ferai le récit de la dispute qui s'éleva
entre la Pierre des Philosophes, l'Or,
& le Mercure; de sorte que ceux qui depuis
longtemps s'appliquent à la recherche
de notre Art, & qui savent de quelle
manière on doit traiter (*) les Métaux & les 6.
Minéraux, pourront en être assez éclairés,
pour arriver droit au but qu'ils se proposent
Il est cependant nécessaire que nous nous
appliquions à connaître (*) extérieurement 7.
& intérieurement l'essence & les propriétés
de toutes les choses qui sont sur la terre, &
que nous pénétrions dans la profondeur des
Opérations, dont la Nature est capable.

R E C I T.

L 'Or, & le Mercure allèrent un jour à
main armée, pour combattre & pour
subjuguer la Pierre. L'Or, animé de fureur,
commença à parler de cette sorte.

L'Or.
Comment as-tu la témérité de t'élever
au-dessus de moi, & de mon Frère Mercure,
& de prétendre la préférence sur
@

184 Le Triomphe

8. nous? toi, qui n'es qu'un (*) Vers bouffi de
Ignores-tu que je suis le plus précieux,
le plus constant, & le premier de
tous les Métaux? Ne sais-tu pas que les
Monarques, les Princes, & les Peuples
font également consister toutes leurs Richesses
en moi, & en mon Frère Mercure;
& que tu es au contraire le dangereux Ennemi
des Hommes, & des Métaux; au
lieu que les plus habiles Médecins ne cessent
de publier, & de vanter les vertus sin9.
gulières que je possède (*) pour donner &
pour conserver la santé à tout le monde?

LA PIERRE.
A ces paroles, pleines d'emportement,
Mon
cher Or, pourquoi ne te fâches-tu pas
plutôt contre Dieu, & pourquoi ne lui
demandes-tu pas pour quelles raisons il
n'a pas créé en toi, ce qui se trouve en
moi?

L'OR.
C'est Dieu même qui m'a donné l'honneur,
la réputation, & le brillant éclat,
qui me rendent si estimable: c'est pour cette
raison que je suis si recherché d'un chacun.
Une de mes plus grandes perfections
est d'être un Métal inaltérable dans le feu,
& hors du feu; aussi tout le monde m'aime,
&
@

Hermétique 185

& court après moi: Mais toi tu n'es qu'une
(*) Fugitive, & une Trompeuse, qui abu- 10.
se tous les Hommes: Cela se voit en ce
que tu t'envoles, & que tu t'échappes des
mains de ceux qui travaillent avec toi.

LA PIERRE.
Il est vrai, mon cher Or, c'est
Dieu qui t'a donné l'honneur, la constance,
& la beauté, qui te rendent précieux:
c'est pourquoi tu es obligé de rendre des
grâces éternelles à sa divine bonté, & ne
pas mépriser les autres, comme tu fais:
Car je puis te dire que tu n'es pas cet Or,
dont les Ecrits des Philosophes font mention;
(*) mais cet Or est caché dans 11.
mon sein. Il est vrai, je l'avoue, je coule dans
le feu, & n'y demeure pas toutefois;
tu sais fort bien que Dieu & la nature
m'ont donné cette qualité, & que cela doit
être ainsi; d'autant que ma fluidité tourne à
l'avantage de l'Artiste, qui sait (*) la ma- 12.
nière de l'extraire. Sache cependant que
mon Ame demeure constamment en moi, &
qu'elle est plus stable, & plus fixe, que tu
n'es, tout Or que tu sois, & que ne sont
tous tes Frères, & tous tes Compagnons.
Ni l'eau, ni le feu, quel qu'il soit, ne peuvent
la détruire, ni la consumer; quand
ils agiraient sur elle pendant autant de
temps que le Monde durera.
Tome III. Q
@

186 Le Triomphe

Ce n'est donc pas ma faute, si je suis recherchée
par des Artistes, qui ne savent
pas comment il faut travailler avec moi,
ni de quelle manière je dois être préparée.
Ils me mêlent souvent avec des Matières
étrangères, qui me sont entièrement contraires.
Ils m'ajoutent de l'eau, des poudres,
& autres choses semblables, qui détruisent
ma nature & les propriétés qui me
sont essentielles; aussi s'en trouve-t-il à peine
13. un entre cent, (*) qui travaille avec moi. Ils
s'appliquent tous à chercher la vérité de l'Art
dans toi, & dans ton Frère Mercure: c'est
pourquoi ils errent tous, & c'est en cela
que leurs travaux sont faux. Ils en sont
eux-mêmes un bel exemple: car c'est inutilement
qu'ils emploient leur Or, & qu'ils
tâchent de le détruire: il ne leur reste de
tout cela, que l'extrême pauvreté, à laquelle
ils se trouvent enfin réduits.
C'est toi, cher Or, qui es la première
cause de ce malheur, tu sais fort bien que
sans moi, il est impossible de faire aucun
Or, ni aucun Argent, qui soient parfaits;
& qu'il n'y a que moi seule, qui aie ce
merveilleux avantage. Pourquoi souffres-
tu donc, que presque tout le monde entier
fonde ses Opérations sur toi, & sur le
Mercure? Si tu avais encore quelque reste
d'honnêteté, tu empêcherais que les
Hommes ne s'abandonnassent à une perte
@

Hermétique 187

toute certaine; mais, comme au lieu de
cela, tu fais tout le contraire, je puis soutenir
avec vérité, Que c'est toi seul, qui
es un Trompeur.

L'OR.
Je veux te convaincre par l'autorité des
Philosophes, que la vérité de l'art peut
être accomplie avec moi. Lis Hermès. Il
parle ainsi: Le Soleil est son Père, (*) & 14.
la Lune sa Mère: or je suis le seul que l'on
compare au Soleil.
Aristote, Avicenne, Pline, Serapion,
Hipocrate, Dioscoride, Mesué, Rasis,
Averroës, Géber, Raymond Lulle, Albert
le grand, Arnaud de Villeneuve,
Thomas d'Acquin, & un grand nombre
d'autres Philosophes, que je passe sous
silence pour n'être pas long, écrivent
tous clairement, & distinctement, Que les
Métaux, & la Teinture Physique, ne sont
composés que de Soufre, & de Mercure; (*) 15.
que ce Soufre doit être rouge, incombustible,
résistant constamment au feu, &
que le Mercure doit être clair, & bien purifié.
Ils parlent de cette sorte sans aucune
réserve, ils me nomment ouvertement par
mon propre nom, & disent que dans l'Or
c'est-à-dire dans moi, se trouve le Soufre
rouge, digeste, fixe, & incombustible; ce
qui est véritable, & tout évident; car il n'y
Q ij
@

188 Le Triomphe

a personne qui ne connaisse bien, que je
suis un Métal très constant & inaltérable;
que je suis doué d'un Soufre parfait, & entièrement
fixe, sur lequel le feu n'a aucune
puissance.
Le Mercure fut du sentiment de l'Or;
il approuva son discours; soutint que tout
ce que son Frère venait de dire, était véritable,
& que l'Oeuvre pouvait se parfaire
de la manière que l'avaient écrit les
Philosophes ci-dessus allégués. Il ajouta
même, que chacun connaissait assez
16. combien était grande (*) l'amitié mutuelle,
qu'il y avait entre l'Or, & lui, préférablement
à tous les autres Métaux; qu'il
n'y avait personne, qui ne pût aisément en
juger par le témoignage de ses propres
yeux, que les Orfèvres & autres semblables
Artisans savaient fort bien, que lors
qu'ils voulaient dorer quelque Ouvrage,
ils ne pouvaient se passer du mélange de
l'Or, & du Mercure, & qu'ils en faisaient
la Conjonction en très peu de temps, sans
difficulté, & avec fort peu de travail. Que
ne devait-on pas espérer de faire avec plus
de temps, plus de travail, & plus d'application?

LA PIERRE.
A ce discours, la Pierre se mit à rire, &
leur dit: en vérité, vous méritez bien l'un
@

Hermétique 189

& l'autre qu'on se moque de vous, & de
votre démonstration. Mais c'est toi, cher
Or, que j'admire encore plus, voyant
que tu t'en fais si fort accroire, pour l'avantage
que tu as d'être bon à certaines
choses. Peux-tu bien te persuader que les
anciens Philosophes ont écrit, comme
ils ont fait, dans un sens qui doive s'entendre
à la manière ordinaire? & crois-tu
qu'on doive simplement interpréter leurs
paroles à la lettre?

L'OR.
Je suis certain que les Philosophes, &
les Artistes que je viens de citer, n'ont
point écrit de mensonge. Ils sont tous de
même sentiment touchant la vertu que je
possède. Il est bien vrai qu'il s'en est trouvé
quelques-uns, qui ont voulu chercher
dans des choses entièrement éloignées, la
puissance & les propriétés, qui sont en
moi; ils ont travaillé sur certaines Herbes;
sur les Animaux; sur le Sang; sur les Urines;
sur les Cheveux; sur le Sperme; &
sur des choses de cette nature. Ceux-là
se sont sans doute écartés de la véritable
voie, & ont quelquefois écrit des faussetés:
mais il n'en est pas de même des Maîtres
que j'ai nommés. Nous avons des
preuves certaines, qu'ils ont en effet possédé
ce grand Art; c'est pourquoi nous
@

190 Le Triomphe

devons ajouter foi à leurs Ecrits.

LA PIERRE.
Je ne révoque point en doute que ces
Philosophes n'aient eu une entière connaissance
de l'art; excepté toutefois
quelques-uns de ceux que tu as allégués;
car il y en a parmi eux, mais fort peu, qui
l'ont ignoré, & qui n'en ont écrit, que
sur ce qu'ils en ont ouï dire: mais lorsque
les véritables Philosophes nomment simplement
l'Or, & le Mercure, comme les
principes de l'Art, ils ne se servent de ces
termes, que pour en cacher la connaissance
aux Ignorants, & à ceux qui sont indignes
de cette science: car ils savent
fort bien que ces Esprits vulgaires ne s'attachent
qu'aux noms des choses, aux Recettes,
& aux Procédés, qu'ils trouvent
écrits; sans examiner s'il y a un solide fondement
dans ce qu'ils mettent en pratique.
Mais les Hommes savants, & qui lisent les
bons Livres avec application, considèrent
toutes choses avec prudence; examinent
le rapport & la convenance qu'il y a entre
une chose & une autre, & par ce moyen
ils pénètrent dans le fondement de l'Art;
de sorte que par le raisonnement, & par la
méditation, ils découvrent enfin quelle
est la Matière des Philosophes, entre lesl'indiquer,
quels il ne s'en trouve aucun, qui ait voulu
@

Hermétique 191

ni la donner à connaître ouvertement,
& par son propre nom.
Ils se déclarent nettement là-dessus,
lors qu'ils disent qu'ils ne révèlent jamais
moins le Secret de leur Art, que lorsqu'ils
parlent clairement, & selon la manière
ordinaire de s'énoncer: mais ils avouent
au contraire que (*) lorsqu'ils se ser- 17.
vent de Similitudes, de Figures, & de Paraboles,
c'est en vérité dans ces endroits
de leurs Ecrits qu'ils manifestent leur Art:
Car les Philosophes, après avoir discouru
de l'Or et du Mercure, ne manquent pas
de déclarer ensuite, & d'assurer, que leur
Or n'est pas le Soleil ou l'Or vulgaire, &
que leur Mercure, n'est pas non plus le
Mercure commun. En voici la raison.
L'Or est un Métal parfait, lequel à cause
de la perfection que la nature lui a donnée,
ne saurait être poussé, par l'Art,
à un degré plus parfait; de sorte que de
quelque manière qu'on puisse travailler
avec l'Or; quelque artifice qu'on mette
en usage; quand on extrairait cent fois sa
Couleur & sa Teinture; l'Artiste ne fera
jamais plus d'Or & ne teindra jamais une
plus grande quantité de Métal, qu'il y
avait de Couleur & de Teinture dans
l'Or, dont elle aura été extraite. C'est
pour cette raison, que les Philosophes disent,
Qu'on doit chercher la perfection (*) 18.
@

192 Le Triomphe

dans les choses imparfaites, & qu'on l'y
trouvera. Tu peux lire dans le Rosaire ce
Raymond Lulle, que tu
m'as cité, est de ce même sentiment; il assure
que ce qui doit être rendu meilleur,
ne doit pas être parfait; parce que dans
ce qui est parfait, il n'y a rien à changer,
& qu'on détruirait plutôt sa nature que
d'ajouter quelque chose à sa perfection.

L'OR.
Je n'ignore pas que les Philosophes
toutefois cela
se peut appliquer à mon Frère Mercure,
qui est encore imparfait; mais si on
nous joint tous deux ensemble, il reçoit
alors de moi la perfection, qui lui manque:
Car il est du Sexe féminin, & moi
je suis du Sexe masculin; ce qui fait dire
aux Philosophes, que l'art est un Tout
Tu vois un exemple de cela
dans la procréation des Hommes: car il
ne peut naître aucun Enfant sans l'accouplement
du Mâle & de la Femelle; c'est-à-
dire, sans la conjonction de l'un avec l'autre.
Nous en avons un pareil exemple dans
les Animaux, & dans tous les Etres vivants.

LA PIERRE.
Il est vrai ton Frère Mercure est imparfait
19. (*) & par conséquent il n'est pas le Mercure
@

Hermétique 193

des Sages: aussi, quand vous seriez
conjoints ensemble, & qu'on vous tiendrait
ainsi dans le feu pendant le cours
de plusieurs années, pour tâcher de vous
unir parfaitement l'un avec l'autre; il arrivera
toujours la même chose; savoir,
qu'aussitôt que le Mercure sent l'action
du feu, il se sépare de toi, se sublime,
s'envole, & te laisse seul en bas. Que si on
vous dissout dans l'Eau forte; si on vous
réduit en une seule masse; si on vous résout;
si on vous distille, & si on vous
coagule; vous ne produirez toutefois
jamais qu'une Poudre, & un Précipité rouge.
Que si on fait projection de cette Poudre
sur un Métal imparfait, elle ne le teint
point: mais on y trouve autant d'Or, qu'on
en avait mis au commencement, & ton
Frère Mercure te quitte & s'enfuit.
Voilà quelles sont les expériences, que
ceux, qui s'attachent à la recherche de la
Chimie, ont faites à leur grand dommage,
pendant une longue suite d'années: voilà
aussi où aboutit toute la connaissance qu'ils
ont acquise par leurs travaux: Mais pour ce
qui est du Proverbe des Anciens, dont tu
veux te prévaloir, Que l'Art est un Tout
entièrement homogène; Qu'aucun Enfant
ne peut naître sans le Mâle & la Femelle; &
que tu te figures, que par là les Philosophes
entendent parler de toi & de ton Frère Mercure;
Tome III. * R
@

194 Le Triomphe

je dois te dire nettement que cela est
faux, & que mal à propos on l'entend de
toi; encore qu'en ces mêmes endroits les
Philosophes parlent juste, & disent la vérité.
20. Je te certifie que c'est ici (*) la Pierre angulaire,
qu'ils ont posée, & contre laquelle
plusieurs milliers d'Hommes ont bronché.
Peux-tu bien t'imaginer qu'il en doit
21. être de même (*) avec les Métaux, qu'avec
les choses qui ont vie. Il t'arrive en ceci
ce qui arrive à tous les faux Artistes: Car
lors que vous lisez de semblables passages
dans les Philosophes, vous ne vous attachez
pas à les examiner davantage, pour
tâcher de découvrir si de telles expressions
cadrent & s'accordent, ou non, avec ce
qui a été dit auparavant, ou qui est dit
dans la suite: Cependant tu dois savoir,
que tout ce que les Philosophes ont écrit
de l'Oeuvre en termes figurés, se doit
entendre de moi seule, & non de quelque
autre chose, qui soit dans le Monde, puis
qu'il n'y a que moi seule, qui puisse faire
22. ce qu'ils disent, & que (*) sans moi, il est impossible
de faire aucun Or, ni aucun Argent,
qui soient véritables.

L'OR.
Bon Dieu! n'as-tu point de honte de
& ne
@

Hermétique 195

crains-tu pas de commettre un péché, en
te glorifiant jusques à un tel point, que d'oser
t'attribuer à toi seule, tout ce que tant de
Sages & de Savants Personnages ont écrit
de cet Art, depuis tant de Siècles, toi, qui
n'es qu'une Matière crasse, impure, & venimeuse;
& tu avoues, nonobstant cela,
que cet Art est un Tout parfaitement
homogène? Tu dis de plus, Que sans toi,
on ne peut faire aucun Or, ni aucun Argent,
qui soient véritables, comme étant
une chose (*) universelle. N'est-ce pas là une 23.
contradiction manifeste; d'autant que plusieurs
savants Personnages se sont appliqués
avec tant de soin & d'exactitude
aux curieuses recherches qu'ils ont faites,
qu'ils ont trouvé d'autres voies (ce sont
des Procédés qu'on nomme des Particuliers,)
desquels cependant on peut tirer une
grande utilité.

LA PIERRE.
Mon cher Or, ne sois pas surpris de ce
que je viens de te dire, & ne sois pas si imprudent
que de m'imputer un mensonge, à
moi qui (*) ai plus d'âge que toi. S'il m'ar- 24.
rivait de me tromper en cela, tu devrais
avec juste raison excuser mon grand âge;
puisque tu n'ignores pas qu'il faut porter
respect à la vieillesse.
Pour te faire voir que j'ai dit la vérité
R ij
@

196 Le Triomphe

afin de défendre mon honneur, je ne veux
m'appuyer que de l'autorité des mêmes
Maîtres, que tu m'as cités, & que par
conséquent tu n'es pas en droit de récuser.
Voyons particulièrement Hermès. Il parle
ainsi: Il est vrai, sans mensonge, certain,
& très véritable, que ce qui est en
bas, est semblable à ce qui est en haut; &
ce qui est en haut, est semblable à ce qui
25. est en bas: (*) c'est par ces choses, qu'on
peut faire les miracles d'une seule chose.
Voici comment parle Aristote. O! que
cette chose est admirable, qui contient en
elle-même toutes les choses dont nous
avons besoin. Elle se tue elle-même; & ensuite
26. elle reprend vie d'elle-même; (*) elle
s'épouse elle-même, elle s'engrosse elle-
même, elle naît d'elle-même; elle se résout
d'elle-même dans son propre sang;
elle se coagule de nouveau avec lui, &
prend une consistance dure; elle se fait
blanche; elle se fait rouge d'elle-même;
nous ne lui ajoutons rien de plus,
& nous n'y changeons rien, si ce n'est
que nous en séparons la grossièreté, &
la terrestréité.
Le Philosophe Platon parle de moi en
ces termes. C'est une seule & unique chose,
d'une seule & même espèce en elle-même.
27. (*) Elle a un Corps, une Ame, un Esdomine.
prit, & les quatre Eléments, sur lesquels elle
@

Hermétique 197

Il ne lui manque rien; elle n'a pas
besoin des autres Corps, car elle s'engendre
elle-même; toutes choses sont d'elle,
par elle, & en elle. »
Je pourrais te produire ici plusieurs autres
témoignages: mais comme cela n'est
pas nécessaire, je les passe sous silence,
pour n'être pas ennuyeuse: Et comme tu
viens de me parler de Procédés, ou Particuliers,
je vais t'expliquer en quoi ils
diffèrent de l'Art. (*) Quelques Artistes, 28.
qui ont travaillé avec moi, ont poussé
leurs travaux si loin, qu'ils sont venus à
bout, de séparer de moi mon Esprit, qui
contient ma Teinture; en sorte que le mêlant
avec d'autres Métaux & Minéraux,
ils sont parvenus à communiquer quelque
peu de mes vertus & de mes forces aux
Métaux, qui ont quelque affinité, & quelque
amitié avec moi: Cependant les Artistes
qui ont réussi par cette voie, &
qui ont trouvé sûrement une partie de
l'Art, sont véritablement en très petit
nombre. Mais comme ils n'ont pas connu
(*) l'origine d'où viennent les Teintures, 29.
il leur a été impossible de pousser leur
travail plus loin; & ils n'ont pas trouvé
au bout du compte, qu'il y eût une grande
utilité dans leur Procédé: mais si ces
Artistes avaient porté leurs recherches au-
delà, & qu'ils eussent bien examiné qu'elle
R iij
@

198 Le Triomphe

30. est la (*) Femme, qui m'est propre; qu'ils
l'eussent cherchée; & qu'ils m'eussent uni
à elle; c'est alors que j'aurais pu teindre
mille fois davantage; mais, au lieu
de cela, ils ont entièrement détruit ma
propre nature, en me mêlant avec des
choses étrangères: C'est pourquoi, bien
qu'en faisant leur calcul, ils aient trouvé
quelque avantage, fort médiocre toutefois,
en comparaison de la grande puissance
qui est en moi; il est constant néanmoins
que cette utilité n'a procédé, & n'a eu son
origine que de moi, & non de quoique ce
soit autre, avec quoi j'aie pu être mêlée.

L'Or.
Tu n'as pas assez prouvé par ce que tu
viens de dire: Car encore que les Philosophes
parlent d'une seule chose, qui renferme
en soi les quatre Eléments, qui a un
Corps, une Ame, & un Esprit; & que
par cette chose ils veuillent faire entendre
la Teinture Physique; lorsqu'elle a été
poussée jusqu'à sa dernière perfection; qui
est le but où ils tendent; néanmoins cette
chose doit, dès son commencement, être
composée de moi, qui suis l'Or, & de
mon Frère, qui est le Mercure, comme
étant tous deux la Semence masculine, &
la Semence féminine; ainsi qu'il a été
dit ci-dessus: Car après que nous avons
été suffisamment cuits, & transmués en Teinture,
@

Hermétique 199

nous sommes pour lors l'un & l'autre
ensemble une seule chose, dont les Philosophes
parlent.

LA PIERRE.
Cela ne va pas comme tu te l'imagines.
Je t'ai déjà dit ci-devant, qu'il ne peut
se faire une véritable union de vous deux;
parce que vous n'êtes pas un seul Corps;
(*) mais deux Corps ensemble; & par con- 31.
séquent vous êtes contraires, à considérer
le fondement de la Nature. Mais moi, j'ai
un Corps (*) imparfait, une Ame constante, 32.
une Teinture pénétrante: j'ai de plus un
Mercure clair, transparent, volatil, &
mobile, & je puis opérer toutes les grandes
choses, dont vous vous glorifiez tous
deux, sans toutefois que vous puissiez
les faire: Parce que c'est moi qui porte
dans mon sein l'Or Philosophique, & le
Mercure des Sages. C'est pourquoi les
Philosophes, en parlant de moi, disent:
Notre Pierre (*) est invisible, & il n'est pas 33.
possible d'acquérir la possession de notre
Mercure, autrement que par le moyen de
deux (*) Corps, dont l'un ne peut recevoir 34.
sans l'autre la perfection, qui lui est requise.
C'est pour cette raison qu'il n'y a que
moi seule, qui possède une Semence masculine
& féminine, & qui sois en même
temps un Tout entièrement homogène;
aussi me nomme-t-on Hermaphrodite. Richard,
R iij
@

200 Le Triomphe

Anglais, rend témoignage de moi,
disant la première Matière de notre Pierre
s'appelle REBIS (deux fois chose): c'est-à-
dire une chose qui a reçu de la Nature une
double propriété occulte, qui lui fait donner
le nom d'Hermaphrodite; comme qui
dirait une Matière, dont il est difficile de
pouvoir distinguer le Sexe, & de découvrir
si elle est mâle, ou si elle est femelle,
d'autant qu'elle incline également de deux
côtés: C'est pourquoi la Médecine Universelle
35. se fait d'une chose, qui est (*) l'Eau,
& l'Esprit du Corps.
C'est cela qui a fait dire, que cette Médecine
qui a trompé un grand nombre de Sots,
à cause de la multitude des Enigmes, sous
lesquelles elle est enveloppée: Cependant
cet Art ne requiert qu'une seule chose, qui
est connue d'un chacun, & que plusieurs
souhaitent. Et le tout est une chose, qui
36. n'a pas sa pareille dans le Monde. (*) Elle est
vile toutefois, & on peut l'avoir à peu de
frais: il ne faut pas pour cela la mépriser;
car elle fait, & parfait des choses admirables.
Le Philosophe Alain dit: Vous, qui travaillez
à cet Art, vous devez avoir une
ferme & constante application d'esprit à
votre travail, et ne pas commencer à essayer
tantôt une chose, & tantôt une audes
L'art ne consiste pas dans la pluralité
@

Hermétique 201

Espèces; mais dans le Corps, & dans
l'Esprit. O! qu'il est véritable, que la Médecine
de notre Pierre est une chose, un
Vaisseau, une Conjonction. Tout l'artifice
commence par une chose, & finit par
une chose: bien que les Philosophes, dans
le dessein de cacher ce grand Art, décrivent
plusieurs voies; savoir une Conjonction
continuelle, une Mixtion, une
Sublimation, une Dessiccation, & tout autant
d'autres voies & Opérations qu'on
peut en nommer de différents noms: Mais
(*) la Solution du Corps ne se fait que dans 37.
son propre Sang.
Voici comment parle Géber: Il y a un
Soufre dans la profondeur du Mercure,
qui le cuit, & qui le digère dans les veines
des Mines, pendant un très long temps.
Tu vois donc bien, mon cher Or, que je
t'ai amplement démontré que ce Soufre
n'est qu'en moi seule; puisque je fais tout
moi seule, sans ton secours, & sans celui
de tous tes Frères, ni de tous tes Compagnons.
Je n'ai pas besoin de vous: mais
vous avez tous besoin de moi; d'autant
que je puis vous donner à tous la perfection,
& vous élever au-dessus de l'état,
où la Nature vous a mis.
A ces dernières paroles, l'Or se mit furieusement
en colère, ne sachant plus que
répondre. Cependant, il tînt conseil avec
@

202 Le Triomphe

son Frère Mercure, & ils convinrent ensemble,
qu'ils s'assisteraient l'un l'autre,
espérant qu'étant deux contre notre Pierre,
qui n'est qu'une & seule, ils la surmonteraient
facilement; De sorte, qu'après n'avoir
pu la vaincre par la dispute, ils prirent
résolution de la mettre à mort par
l'épée. Dans ce dessein, ils joignirent leurs
forces, afin de les augmenter par l'union
de leur double puissance.
Le combat se donna. Notre Pierre déploya
ses forces, & sa valeur: les combattit
38. tous deux; (*) les surmonta, les dissipa, &
les engloutit l'un & l'autre; en sorte qu'il
ne resta aucun vestige, qui pût faire connaître
ce qu'ils étaient devenus.
Ainsi, chers Amis, qui avez la crainte
de Dieu devant les yeux, ce que je viens
de vous dire, doit vous faire connaître
la vérité, & vous éclairer l'esprit autant
qu'il est nécessaire, pour comprendre le
fondement du plus grand & du plus précieux
de tous les Trésors qu'aucun Philosophe
n'a si clairement exposés, découverts,
ni mis au jour.
Vous n'avez donc pas besoin d'autre
chose. Il ne vous reste qu'à prier Dieu,
qu'il veuille bien vous faire parvenir à la
possession d'un Joyau, qui est d'un prix
inestimable. Aiguisez après cela la pointe
de vos Esprits; lisez les Ecrits des Sages
@

Hermétique 203

avec prudence; travaillez avec diligence
& n'agissez pas avec précipitation dans un
Oeuvre si précieux (*). Il a son temps ordon- 39.
né par la Nature; tout de même que les
Fruits, qui sont sur les Arbres, & les grappes
de raisins que la Vigne porte. Ayez
la droiture dans le coeur, & proposez-vous
dans votre travail, une fin honnête; autrement
Dieu ne vous accordera rien: (*) Car 40.
il ne communique un si grand Don, qu'à
ceux qui veulent en faire un bon usage;
& il en prive ceux, qui ont dessein de s'en
servir, pour commettre le mal. Je prie
Dieu qu'il vous donne sa sainte bénédiction.
Ainsi soit-il.

FIN.

pict
@

204 Le Triomphe

pict

ENTRETIEN
D'E U D O X E
ET DE
P Y R O P H I L E
sur
L'ANCIENNE GUERRE DES CHEVALIERS


Pyrophile.
pict Moment heureux, qui fait que
je vous rencontre en ce Lieu!
Il y a long temps que je souhaite
avec le plus grand empressement
du monde de pouvoir vous entretenir du
progrès que j'ai fait dans la Philosophie,
par la lecture des Auteurs, que vous m'avez
conseillé de lire, pour m'instruire du
fondement de cette divine science, qui
porte par excellence le nom de Philosophie.
@

Hermétique 205

Eudoxe.
Je n'ai pas moins de joie de vous revoir,
& j'en aurai beaucoup d'apprendre
quel est l'avantage que vous avez tiré de
votre application à l'étude de notre sacrée
science.

Pyrophile.
Je vous suis redevable de tout ce que
j'en sais, & de ce que j'espère encore pénétrer
dans les Mystères Philosophiques;
si vous voulez bien continuer à me prêter
le secours de vos lumières. C'est vous qui
m'avez inspiré le courage qui m'était nécessaire,
pour entreprendre une étude,
dont les difficultés paraissent impénétrables
dès l'entrée, & capables de rebuter à tous
moments les Esprits les plus ardents à la recherche
des vérités les plus cachées; mais
grâces à vos bons conseils, je ne me trouve
que plus animé à poursuivre mon entreprise.

Eudoxe.
Je suis ravi de ne m'être pas trompé
au jugement que j'ai fait du caractère de
votre esprit, vous l'avez de la trempe qu'il
faut l'avoir pour acquérir des Connaissances,
qui passent la portée des Génies ordinaires,
& pour ne pas mollir contre tant
@

206 Le Triomphe

de difficultés, & qui rendent presqu'inaccessible
le Sanctuaire de notre Philosophie:
Je loue extrêmement la force avec laquelle
je sais que vous avez combattu les discours
ordinaires de certains Esprits, qui
croient qu'il y va de leur honneur, de
traiter de rêverie tout ce qu'ils ne connaissent
pas; parce qu'ils ne veulent pas, qu'il
soit dit, que d'autres puissent découvrir
des vérités, dont eux n'ont aucune intelligence.

Pyrophile.
Je n'ai jamais crû devoir faire beaucoup
d'attention aux raisonnements des Personnes,
qui veulent décider des choses qu'ils
ne connaissent pas: mais je vous avoue
que si quelque chose eut été capable de
me détourner d'une Science, pour laquelle
j'ai toujours eu une forte inclination
naturelle, ç'aurait été une espèce de honte,
que l'ignorance a attaché à la recherche
de cette Philosophie. En effet, il est
fâcheux d'être obligé de cacher l'application
qu'on y donne; à moins que de vouloir
passer dans l'esprit de la plupart du
monde pour un Homme, qui ne s'occupe
qu'à de vaines Chimères: mais comme la
vérité, en quelqu'endroit qu'elle se trouve,
a pour moi des charmes souverains; rien
n'a pu me détourner de cette étude. J'ai lu
@

Hermétique 207

les Ecrits d'un grand nombre de Philosophes,
aussi considérables pour leur savoir,
que pour leur probité; & comme je n'ai
jamais pu mettre dans mon esprit, que tant
de grands Personnages fussent autant d'Imposteurs
publics; j'ai voulu examiner leurs
Principes avec beaucoup d'application, &
j'ai été convaincu des vérités qu'ils avancent;
bien que je ne les comprenne pas
encore toutes.

Eudoxe.
Je vous sais fort bon gré de la justice
que vous rendez aux Maîtres de notre
Art: Mais dites-moi, je vous prie, quels
Philosophes vous avez particulièrement
lus, & qui sont ceux qui vous ont le plus
satisfait? Je m'étais contenté de vous en
recommander quelques-uns.

Pyrophile.
Pour répondre à votre demande, j'aurais
un grand Catalogue à vous faire; il y
a plusieurs années que je n'ai cessé de lire
divers Philosophes. J'ai été chercher la
science dans sa source. J'ai lu la Table
d'Emeraude, les Sept Chapitres d'Hermès,
& leurs Commentaires. J'ai lu Géber, la
Tourbe, le Rosaire, le Théâtre, la Bibliothèque,
& le Cabinet Chimiques, &
particulièrement Artéphius, Arnaud de Villeneuve,
@

208 Le Triomphe

Raymond Lulle, le Trévisan,
Flamel, Zachaire, & plusieurs autres Anciens,
& Modernes, que je ne nomme pas;
entre autres Basile Valentin, le Cosmopolite,
& Philalèthe.
Je vous assure que je me suis terriblement
rompu la tête, pour tâcher de trouver
le point essentiel dans lequel ils doivent
tous s'accorder, parce qu'ils se servent
d'expressions si différentes, qu'elles
paraissent même fort souvent opposées.
Les uns parlent de la Matière en termes
abstraits, les autres, en termes composés:
les uns n'expriment que certaines
Qualités de cette Matière; les autres
s'attachent à des Propriétés toutes différentes:
les uns la considèrent dans un état
purement naturel, les autres en parlent
dans l'état de quelques-unes des perfections
qu'elle reçoit de l'Art; tout cela jette
dans un tel Labyrinthe de difficultés, qu'il
n'est pas étonnant, que la plupart de ceux
qui lisent les Philosophes, forment presque
tous des Conclusions différentes.
Je ne me suis pas contenté de lire une fois
les principaux Auteurs, que vous m'avez
conseillés; je les ai relus autant de fois,
que j'ai cru en tirer de nouvelles lumières,
soit touchant la véritable matière; soit
touchant ses diverses Préparations, dont
dépend tout le succès de l'Oeuvre. J'ai
fait
@

Hermétique 209

fait des extraits de tous les meilleurs Livres.
J'ai médité là-dessus nuit & jour; jusqu'à
ce que j'ai cru connaître la Matière,
& ses Préparations différentes, qui ne sont
proprement qu'une même Opération continuée.
Mais je vous avoue qu'après un si
pénible travail, j'ai pris un singulier plaisir,
à lire l'Ancienne Querelle de la Pierre des
Philosophes avec l'Or, & le Mercure; la
netteté, la simplicité, & la solidité de cet
Ecrit m'ont charmé; & comme c'est une
vérité constante, que qui entend parfaitement
un véritable Philosophe, les entend
sûrement tous, permettez-moi, s'il vous
plaît, que je vous fasse quelques questions
sur celui-ci, & ayez la bonté de me répondre,
avec la même sincérité, dont vous
avez toujours usé à mon égard. Je suis
assuré qu'après cela, je serai autant instruit,
qu'il est besoin de l'être, pour mettre la
main à l'Oeuvre, & pour arriver heureusement
à la possession du plus grand de tous
les Biens temporels, dont Dieu puisse récompenser
ceux qui travaillent dans son
amour, & dans sa crainte.

Eudoxe.
Je suis prêt à satisfaire à vos demandes,
& je serai très aise, que vous touchiez le
point essentiel, dans la résolution où je suis
de ne rien vous cacher de ce qui peut servir
pour l'instruction, dont vous croyez
Tome III. S
@

210 Le Triomphe

avoir besoin. Mais je crois qu'il est à propos,
que je vous fasse faire auparavant quelques
remarques, qui contribueront beaucoup
à éclaircir quelques endroits importants
de l'Ecrit dont vous me parlez.
Remarquez donc que le terme de Pierre
est pris en plusieurs Sens différents, & particulièrement
par rapport aux trois différents
états de l'Oeuvre. Ce qui fait dire
à Géber, Qu'il y a trois Pierres, qui sont
les trois Médecines, répondant aux trois
degrés de perfection de l'Oeuvre. De sorte
que la Pierre du premier Ordre, est la
matière des Philosophes, parfaitement purifiée,
& réduite en pure Substance Mercurielle:
La Pierre du second Ordre est
la même Matière cuite, digérée, & fixée
en Soufre incombustible; la Pierre du
troisième Ordre est cette même Matière
fermentée, multipliée & poussée à la dernière
perfection de Teinture fixe, permanente,
& teingente: Et ces trois Pierres
sont les trois Médecines des trois Genres.
Remarquez de plus qu'il y a une grande
différence entre la Pierre des Philosophes,
& la Pierre Philosophale. La première
est le Sujet de la Philosophie, considérée
dans l'état de sa première Préparation,
dans lequel elle est véritablement
Pierre, puisqu'elle est solide, dure, pe(dit
sante, cassante, friable. Elle est un Corps
@

Hermétique 211

Philalèthe), puisqu'elle coule dans le
feu, comme un Métal; elle est cependant
Esprit, puisqu'elle est toute volatile. Elle est
le Composé, & la Pierre qui contient l'Humidité
qui court dans le feu dit Arnaud de Villeneuve
dans sa Lettre au Roi de Naples.
C'est dans cet état qu'elle est une Substance
moyenne, entre le Métal & le Mercure,
comme dit l'Abbé Synésius. C'est enfin,
dans ce même état que Géber la considère,
quand il dit en deux endroits de
sa Somme: Prends notre pierre c'est-à-dire
(dit-il) la Matière de notre pierre; tout
de même que s'il disait: Prends la Pierre
des Philosophes qui est la Matière de la
Pierre Philosophale.
La Pierre Philosophale est donc la même
Pierre des Philosophes, lorsque, par le
Magistère secret, elle est parvenue à la
perfection de Médecine du troisième Ordre,
transmuant tous les Métaux imparfaits
en pur Soleil, ou Lune, selon la nature
du Ferment, qui lui a été ajouté.
Ces distinctions vous serviront beaucoup
pour développer le Sens embarrassé des
Ecritures Philosophiques, & pour éclaircir
plusieurs endroits de l'Auteur, sur lequel
vous avez des questions à me faire.

Pyrophile.
Je reconnais déjà l'utilité de ces remarques,
S ij
@

212 Le Triomphe

& j'y trouve l'explication de quelques-uns
de mes doutes: Mais avant que
de passer outre, dites-moi je vous prie,
si l'Auteur de l'Ecrit, dont je vous parle,
mérite l'approbation, que plusieurs Savants
lui ont donnée, & s'il contient tout
le Secret de l'Oeuvre?

Eudoxe.
Vous ne devez pas douter que cet Ecrit
ne soit parti de la main d'un véritable Adepte,
& qu'il ne mérite par conséquent
l'estime, & l'approbation des Philosophes.
Le dessein principal de cet Auteur est de désabuser
un nombre presque infini d'artistes,
qui trompés par le Sens littéral des Ecritures,
s'attachent opiniâtrement à vouloir
faire le Magistère par la Conjonction de
l'Or avec le Mercure diversement préparé;
& pour les convaincre absolument, il soutient
avec les plus anciens, & les plus recommandables
Philosophes, que l'Oeuvre n'est
fait que d'une seule chose, d'une seule &
1. même espèce.

Pyrophile.
C'est justement là le premier des endroits
qui m'ont causé quelque scrupule:
car il me semble qu'on peut douter avec
raison, qu'on doive chercher la perfection
dans une seule & même Substance, & que
@

Hermétique 213

sans y rien ajouter, on puisse en faire toutes
choses. Les Philosophes disent au contraire,
que non seulement il faut ôter les superfluités
de la Matière; mais encore,
qu'il faut y ajouter ce qui lui manque.

Eudoxe.
Il est bien facile de vous délivrer de ce
doute par cette comparaison; Tout de
même que les Sucs extraits de plusieurs
herbes, dépurés de leur marc, & incorporés
ensemble, ne font qu'une Confection
d'une seule & même Espèce; ainsi les
Philosophes appellent avec raison leur Matière
préparée une seule & même chose;
bien qu'on n'ignore pas que c'est un Composé
naturel de quelques Substances d'une
même Racine, & d'une même Espèce,
qui font un Tout complet, & homogène;
En ce Sens, les Philosophes sont tous
d'accord; bien que les uns disent, Que
leur Matière est composée de deux choses,
& les autres de trois, Que les uns écrivent
qu'elle est de quatre, & même de cinq, &
les autres enfin, qu'elle est une seule chose.
Ils ont tous également raison, puisque
plusieurs choses d'une même Espèce naturellement,
& intimement unies, ainsi que
plusieurs Eaux distillées d'herbes, & mêlées
ensemble, ne constituent en effet qu'une
seule & même chose: Ce qui se fait dans
@

214 Le Triomphe

notre Art, avec d'autant plus de fondement,
que les Substances qui entrent dans
le Composé Philosophique, différent beaucoup
moins entre elles, que l'Eau d'Oseille
ne diffère de l'Eau de Laitue.

Pyrophile.
Je n'ai rien à répliquer à ce que vous
venez de me dire. J'en comprends fort bien
le Sens: mais il me reste un doute, sur ce
que je connais plusieurs Personnes qui sont
versées dans la lecture des meilleurs Philosophes,
& qui néanmoins suivent une Méthode
toute contraire au premier fondement,
que notre Auteur pose; savoir, Que la
Matière Philosophique n'a besoin de quoi
que ce soit autre, que d'être dissoute; &
2. coagulée. Car ces Personnes commencent
leurs Opérations par la Coagulation;
il faut donc qu'ils travaillent sur une Matière
liquide, au lieu d'une Pierre: Dites-
moi, je vous prie, si cette voie est celle
de la vérité.

Eudoxe.
Votre remarque est fort judicieuse. La
plus grande partie des vrais Philosophes
est du même sentiment que celui-ci. La
Matière n'a besoin que d'être dissoute, &
ensuite coagulée; la Mixtion, la Conjonsemblables
ction, la Fixation, la Coagulation, & autres
@

Hermétique 215

Opérations, se font presque
d'elles-mêmes: Mais la solution est
le grand secret de l'Art. C'est ce Point
essentiel, que les Philosophes ne révèlent
pas. Toutes les Opérations du premier
Oeuvre, ou de la première Médecine, ne
sont, à proprement parler, qu'une Solution
continuelle; de sorte que Calcination,
Extraction, Sublimation, & Distillation ne
sont qu'une véritable Solution de la Matière.
Géber n'a fait comprendre la nécessité
de la Sublimation, que parce qu'elle
ne purifie pas seulement la Matière de ses
parties grossières & adustibles; mais encore
parce qu'elle la dispose à la Solution,
d'où résulte l'Humidité Mercurielle, qui
est la Clef de l'Oeuvre.

Pyrophile.
Me voilà extrêmement fortifié contre
ces prétendus Philosophes, qui sont d'un
sentiment contraire à cet Auteur; & je ne
sais comment ils peuvent s'imaginer que
leur opinion cadre fort juste avec les meilleurs
Auteurs.

Eudoxe.
Celui-ci tout seul suffit pour leur faire
voir leur erreur; il s'explique par une comparaison
très juste de la Glace, qui se fond
à la moindre chaleur; pour nous faire connaître,
@

216 Le Triomphe

Que la principale des Opérations
3. est de procurer la Solution d'une Matière
dure, & sèche, approchant de la nature de la
Pierre, laquelle toutefois, par l'action
du feu naturel, doit se résoudre en Eau
sèche, aussi facilement, que la Glace se
fond à la moindre chaleur.

Pyrophile.
Je vous serais extrêmement obligé, si
vous vouliez me dire ce que c'est que le
4. Feu naturel. Je comprends fort bien que
cet Agent est la principale Clef de l'Art.
Plusieurs Philosophes en ont exprimé la
nature par des Paraboles très obscures;
mais je vous avoue que je n'ai encore pu
comprendre ce Mystère.

Eudoxe.
En effet c'est le grand Mystère de l'Art,
puisque tous les autres Mystères de cette
sublime Philosophie dépendent de l'intelligence
de celui-ci. Que je serais satisfait,
s'il m'était permis de vous expliquer ce
secret sans équivoque; mais je ne puis faire
ce qu'aucun Philosophe n'a cru être en
son pouvoir. Tout ce que vous pouvez
raisonnablement attendre de moi, c'est de
vous dire, que le Feu naturel, dont parle
ce Philosophe, est un Feu en puissance, qui
ne brûle pas les mains; mais qui fait paraître
son
@

Hermétique 217

son efficace pour peu qu'il soit excité par le
Feu extérieur. C'est donc un Feu véritablement
secret, que cet Auteur nomme Vulcain
Lunatique dans le titre de son Ecrit.
Artéphius en a fait une plus ample description,
qu'aucun autre Philosophe. Pontanus
l'a copié, & a fait voir qu'il avait erré
deux cent fois; parce qu'il ne connaissait
pas ce Feu, avant qu'il eût lu, &
compris Artéphius; Ce Feu mystérieux est
naturel, parce qu'il est d'une même nature
que la Matière Philosophique; l'Artiste
néanmoins prépare l'un & l'autre.

Pyrophile.
Ce que vous venez de me dire augmente
plus ma curiosité, qu'il ne la satisfait.
Ne condamnez pas les instantes prières que
je vous fais, de vouloir m'éclaircir davantage
sur un point si important, qu'à moins
que d'en avoir la connaissance, c'est en
vain qu'on prétend travailler; on se trouve
arrêté tout court d'abord après le premier
pas, qu'on a fait dans la Pratique de
l'Oeuvre.

Eudoxe.
Les Sages n'ont pas été moins réservés
touchant leur Feu, que touchant leur Matière;
de sorte qu'il n'est pas en mon pouvoir
de rien ajouter à ce que je viens de
Tome III. T *
@

218 Le Triomphe

vous en dire. Je vous renvoie donc à Artéphius,
& à Pontanus. Considérez seulement
avec application, que ce Feu naturel
est néanmoins une artificieuse invention
de l'Artiste; qu'il est propre à calciner,
dissoudre, & sublimer la Pierre des Philosophes;
& qu'il n'y a que cette seule sorte
de feu au monde, capable de produire
un pareil effet. Considérez que ce Feu est de
la nature de la Chaux, & qu'il n'est en aucune
manière étrangère à l'égard du Sujet de
la Philosophie. Considérez enfin par quels
moyens Géber enseigne de faire les Sublimations
requises à cet Art: pour moi, je
ne puis faire davantage, que de faire pour
vous le même souhait, qu'a fait un autre
Philosophe: Sydera Veneris, & corniculatae
Dianae tibi propitia sunto.

Pyrophile.
J'aurais bien voulu que vous m'eussiez
parlé plus intelligiblement; mais puisqu'il
y a de certaines bornes, que les Philosophes
ne peuvent passer; je me contente de
ce que vous venez de me faire remarquer;
je relirai Artéphius avec plus d'application,
que je n'ai encore fait; & je me souviendrai
fort bien que vous m'avez dit, Que
le Feu secret des Sages est un Feu, que
l'Artiste prépare selon l'Art, ou du moins,
qu'il peut faire préparer par ceux qui ont
@

Hermétique 219

une parfaite connaissance de la Chimie;
Que ce Feu n'est pas actuellement chaud,
mais qu'il est un Esprit igné, introduit dans
un Sujet d'une même nature que la Pierre,
& Qu'étant médiocrement excité par le Feu
extérieur, la calcine, la dissout, la sublime,
& la résout en Eau sèche, ainsi que le dit
le Cosmopolite.

Eudoxe.
Vous comprenez fort bien ce que je
viens de vous dire; j'en juge par le Commentaire
que vous y ajoutez. Sachez
seulement que de cette première Solution,
Calcination, ou Sublimation, qui sont ici
une même chose, il en résulte la Séparation
des parties terrestres & adustibles de
la Pierre; surtout, si vous suivez le conseil
de Géber touchant le régime du feu,
de la manière qu'il l'enseigne, lorsqu'il
traite de la Sublimation des Corps, & du
Mercure. Vous devez tenir pour une vérité
constante, qu'il n'y a que ce seul
moyen au monde, pour extraire de la
Pierre son humidité onctueuse, qui contient
inséparablement le Soufre, & le Mercure
des Sages.

Pyrophile.
Me voilà entièrement satisfait sur le principal
point du premier Oeuvre: Faites-
T ij
@

220 Le Triomphe

moi la grâce de me dire si la comparaison
5. que notre Auteur fait du Froment avec la
Pierre des Philosophes, à l'égard de leur
préparation nécessaire, pour faire du Pain
avec l'un, & la Médecine Universelle avec
l'autre, vous paraît une comparaison bien
juste.

Eudoxe.
Elle est autant juste qu'on puisse en faire,
si on considère la Pierre en l'état, ou l'Artiste
commence de la mettre, pour pouvoir
être légitimement appelée le Sujet, &
le Composé Philosophique: Car tout
de même que nous ne nous nourrissons pas
de blé, tel que la Nature le produit;
mais que nous sommes obligés de le réduire
en farine, d'en séparer le son, de la pétrir
avec de l'eau, pour en former le Pain,
qui doit être cuit dans un four, pour être
un aliment convenable: De même, nous
prenons la Pierre; nous la triturons; nous
en séparons par le Feu secret, ce qu'elle a
de terrestre; nous la sublimons; nous la
dissolvons avec l'Eau de la Mer des Sages;
nous cuisons cette simple Confection, pour
en faire une Médecine souveraine.

Pyrophile.
Permettez-moi de vous dire qu'il me paraît
@

Hermétique 221

quelque différence dans cette comparaison.
L'auteur dit qu'il faut prendre
ce Minéral tout seul, pour faire cette
grande Médecine, & cependant, avec du
blé tout seul, nous ne saurions faire du
Pain; il faut y ajouter de l'eau & même
du levain.

Eudoxe.
Vous avez déjà la réponse à cette
Objection, en ce que ce Philosophe,
comme tous les autres, ne défend pas absolument
de ne rien ajouter; mais bien de
rien ajouter, qui soit étranger & contraire.
L'eau qu'on ajoute à la farine, ainsi que
le levain, ne sont rien d'étranger ni de
contraire à la farine; le Grain, dont elle est
faite, a été nourri d'eau dans la terre; &
partant elle est d'une nature analogue avec
la farine: De même que l'eau de la Mer
des Philosophes est de la même nature que
notre Pierre; d'autant que tout ce qui est
compris sous le Genre Minéral, & Métallique,
a été formé & nourri de cette même
Eau dans les entrailles de la Terre,
où elle pénètre avec les influences des Astres.
Vous voyez évidemment, parce que
je viens de dire, que les Philosophes ne
contredisent point, lorsqu'ils disent que
leur Matière est une seule & même Substance,
& lorsqu'ils en parlent comme d'un
T iij
@

222 Le Triomphe

Composé de plusieurs Substances d'une
seule & même Espèce.

Pyrophile.
Je ne crois pas qu'il y ait Personne qui
ne doive être convaincu par des raisons
aussi solides, que celles que vous venez
d'alléguer. Mais dites-moi, s'il vous
plaît, si je me trompe, dans la conséquence
que je tire de cet endroit de notre Au6.
teur, où il dit, que Ceux qui savent de
quelle manière on doit traiter les Métaux,
& les Minéraux, pourront arriver droit
au but qu'ils se proposent. Si cela est ainsi,
il est évident qu'on ne doit chercher la
Matière, & le sujet de l'Art, que dans
la famille des Métaux & des Minéraux,
& que tous ceux qui travaillent sur d'autres
sujets, sont dans la voie de l'erreur.

Eudoxe.
Je vous réponds que votre conséquence
est fort bien tirée: Ce Philosophe
n'est pas le seul, qui parle de cette sorte;
il s'accorde en cela avec le plus grand
nombre des Anciens, & des Modernes.
Géber, qui a su parfaitement le Magistère,
et qui n'a usé d'aucune Allégorie, ne
traite dans toute sa Somme, que des
Métaux, & des Minéraux; des Corps
et des Esprits, & de la manière de les
@

Hermétique 223

bien préparer, pour en faire l'Oeuvre:
Mais comme la Matière Philosophique
est en partie Corps, & en partie Esprit;
qu'en un sens elle est Terrestre, & qu'en
l'autre elle est toute Céleste; & que certains
Auteurs la considèrent en un sens, & les
autres en traitent en un autre; cela a
donné lieu à l'erreur d'un grand nombre
d'Artistes, qui sous le nom d'Universalistes,
rejettent toute Matière qui a reçu
une détermination de la Nature; parce
qu'ils ne savent pas détruire la Matière
particulière, pour en séparer le Grain &
le Germe, qui est la pure Substance Universelle,
que la Matière particulière renferme
dans son sein, & à laquelle l'Artiste
sage & éclairé, sait rendre absolument
toute l'Universalité qui lui est nécessaire,
par la Conjonction naturelle
qu'il fait de ce Germe avec la Matière
Universalissime: de laquelle il a tiré son
origine. Ne vous effrayez pas à ces expressions
singulières; notre Art est Cabalistique.
Vous comprendrez aisément ces
Mystères, avant que vous soyez arrivé à
la fin des questions, que vous avez dessein
de me faire, sur l'auteur que vous examinez.

Pyrophile.
Si vous ne me donniez cette espérance,
T iij
@

224 Le Triomphe

je vous proteste, que ces mystérieuses
obscurités seraient capables de me rebuter,
& de me faire désespérer d'un bon
succès: mais je prends une entière confiance
en ce que vous me dites, & je
comprends fort bien que les Métaux du
vulgaire ne sont pas les Métaux des Philosophes;
puisque je vois évidemment que
pour être tels, il faut qu'ils soient détruits,
& qu'ils cessent d'être Métaux; &
que le Sage n'a besoin que de cette Humidité
visqueuse, qui est leur Matière
première, de laquelle les Philosophes
font leurs Métaux vivants, par un artifice,
qui est aussi secret, qu'il est fondé
sur les Principes de la nature; N'est-ce
pas là votre pensée?

Eudoxe.
Si vous savez aussi bien les Lois de
la pratique de l'Oeuvre, que vous me
paraissez en comprendre la Théorie; vous
n'avez pas besoin de mes éclaircissements.

Pyrophile.
Je vous demande pardon. Je suis bien
éloigné d'être aussi avancé que vous vous
l'imaginez; ce que vous croyez être un
effet d'une parfaite connaissance de l'Art,
n'est qu'une facilité d'expression, qui ne
vient que de la lecture des Auteurs, dont
@

Hermétique 225

j'ai la mémoire remplie. Je suis au contraire
tout prêt à désespérer de posséder
jamais de si hautes Connaissances, lorsque
je vois que ce Philosophe veut, comme
plusieurs autres, que celui qui aspire
à cette science, connaisse extérieurement 7.
& intérieurement les Propriétés de toutes
choses, & qu'il pénètre dans la profondeur
des opérations de la Nature. Dites-moi,
s'il vous plaît, qui est l'Homme qui peut
se flatter de parvenir à un savoir d'une si
vaste étendue?

Eudoxe.
Il est vrai que ce Philosophe ne met
point de bornes au savoir de celui qui
prétend à l'intelligence d'un Art si merveilleux:
Car le Sage doit parfaitement
connaître la Nature en général, & les
Opérations qu'elle exerce, tant dans le
Centre de la Terre, en la génération des
Minéraux, & des Métaux; que sur la
Terre, en la production des Végétaux,
& des Animaux. Il doit connaître aussi la
Matière Universelle, & la Matière Particulière
& immédiate, sur laquelle la Nature
opère pour la génération de tous
les Etres. Il doit connaître enfin le rapport
& la sympathie, ainsi que l'antipathie
& l'aversion naturelle, qui se rencontre
entre toutes les choses du Monde. Telle
@

226 Le Triomphe

était la Science du Grand Hermès, & des
premiers Philosophes, qui, comme lui,
sont parvenus à la connaissance de cette
sublime Philosophie, par la pénétration
de leur Esprit, & par la force de leurs
Raisonnements. Mais depuis que cette
science a été écrite, & que la connaissance
générale, dont je viens de donner
une idée, se trouve dans les bons Livres;
la lecture, & la méditation, le bon sens
& une suffisante Pratique de la Chimie,
peuvent donner presque toutes les Lumières
nécessaires, pour acquérir la connaissance
de cette suprême Philosophie;
si vous y ajoutez la droiture du coeur
& de l'intention, qui attirent la bénédiction
du Ciel sur les Opérations du Sage,
sans quoi il est impossible de réussir.

Pyrophile.
Vous me donnez une joie très sensible.
J'ai beaucoup lu; j'ai médité encore
davantage; je me suis exercé dans
la Pratique de la Chimie; j'ai vérifié le
dire d'Artéphius, qui assure Que celui-là
ne connaît pas la Composition des Métaux,
qui ignore comment il les faut détruire, &
sans cette destruction, il est impossible
d'extraire l'Humidité Métallique, qui est
la véritable Clef de l'Art; de sorte que je
puis m'assurer d'avoir acquis la plus grande
@

Hermétique 227

partie des qualités, qui, selon vous,
sont requises en celui qui aspire à ces
grandes Connaissances. J'ai de plus un
avantage bien particulier, c'est la bonté
que vous avez de vouloir bien me faire
part de vos lumières, en éclaircissant mes
doutes; permettez-moi donc de continuer,
& de vous demander, sur quel
fondement l'Or fait un si grand outrage
à la Pierre des Philosophes, l'appelant 8.
un Vers venimeux, & la traitant d'ennemie
des Hommes, & des Métaux?

Eudoxe.
Ces expressions ne doivent pas vous
paraître étranges. Les Philosophes mêmes
appellent leur Pierre, Dragon, &
Serpent, qui infecte toutes choses par son
venin. Sa Substance en effet & sa vapeur
sont un Poison, que le Philosophe doit
savoir changer en Thériaque, par la préparation,
& par la cuisson. La pierre de
plus, est l'Ennemie des Métaux, puisqu'elle
les détruit, & les dévore. Le Cosmopolite
dit qu'il y a un Métal, & un
Acier, qui est comme l'eau des Métaux;
qui a le pouvoir de consumer les Métaux;
qu'il n'y a que l'Humide Radical du Soleil
& de la lune, qui puisse lui résister.
Prenez garde cependant, de ne pas confondre
ici la Pierre des Philosophes, avec
@

228 Le Triomphe

la Pierre Philosophale; parce que si la première,
comme un véritable Dragon, détruit,
& dévore les Métaux imparfaits;
la seconde, comme une souveraine Médecine,
les transmue en Métaux parfaits,
& rend les parfaits plus que parfaits, &
propres à parfaire les imparfaits.

Pyrophile.
Ce que vous me dites ne me confirme
pas seulement dans les Connaissances que
j'ai acquises par la lecture, par la méditation,
& par la pratique; mais encore
me donne de nouvelles lumières, à l'éclat
desquelles, je sens dissiper les ténèbres,
sous lesquelles les plus importantes
Vérités Philosophiques m'ont paru voilées
jusqu'à présent. Aussi je conclus par les
termes de notre Auteur, Qu'il faut que
les plus grands Médecins se trompent, en
9. croyant Que la Médecine Universelle est
dans l'Or vulgaire. Faites-moi la grâce
de me dire ce que vous en pensez.

Eudoxe.
Il n'y a point de doute que l'Or possède
de grandes vertus, pour la conservation
de la santé, & pour la guérison des
plus dangereuses maladies. Le Cuivre,
l'Etain, le Plomb, & le Fer sont tous les
jours utilement employés par les Médecins;
@

Hermétique 229

de même que l'argent; parce que
leur Solution, ou Décomposition, qui
manifeste leurs propriétés, est plus facile
que ne l'est celle de l'Or. C'est pourquoi,
plus les préparations que les Artistes ordinaires
en font, ont de rapport aux Principes,
& à la Pratique de notre Art; plus
elles font paraître les merveilleuses vertus
de l'Or: Mais je vous dis en vérité, que
sans la connaissance de notre Magistère,
qui seul enseigne la destruction essentielle
de l'Or, il est impossible d'en faire la
Médecine Universelle; mais le Sage peut
la faire beaucoup plus aisément avec l'Or
des Philosophes, qu'avec l'Or vulgaire:
Aussi voyez-vous que cet Auteur fait répondre
à l'Or par la pierre, Qui doit bien
plutôt se fâcher contre Dieu de ce qu'il ne
lui a pas donné les avantages, dont il a
bien voulu la douer elle seule.

Pyrophile.
A cette première injure que l'Or fait
à la Pierre, il en ajoute une seconde,
l'appelant Fugitive, & Trompeuse, qui 10.
abuse tous ceux qui fondent en elle quelque
espérance. Apprenez-moi, je vous prie,
comment on doit soutenir l'innocence de
la Pierre, & la justifier d'une calomnie de
cette nature.
@

230 Le Triomphe

Eudoxe.
Souvenez-vous des remarques que je
vous ai déjà fait faire, touchant les trois
états différents de la Pierre; & vous connaîtrez
comme moi, qu'il faut qu'elle
soit dans son commencement toute volatile,
& par conséquent fugitive, pour
être dépurée de toutes sortes de terrestréités,
& réduite de l'imperfection à la
perfection que le Magistère lui donne
dans ses autres états; c'est pourquoi
l'injure que l'Or prétend lui faire, tourne
à sa louange; d'autant que si elle n'était
volatile, & fugitive dans son commencement,
il serait impossible de lui
donner à la fin la perfection, & la fixité
qui lui sont nécessaires; de sorte que si
elle trompe quelqu'un, elle ne trompe
que les Ignorants: mais elle est toujours
fidèle aux Enfants de la Science.

Pyrophile.
Ce que vous me dites est une vérité
constante: J'avais appris de Géber qu'il
n'y avait que les Esprits, c'est-à-dire,
les Substances volatiles, capables de pénétrer
les Corps, de s'unir à eux, de les changer,
de les teindre, & de les perfectionner;
lors que ces Esprits ont été dépouillés
de leurs parties grossières, & de leur humidité
@

Hermétique 231

adustible. Me voilà pleinement satisfait
sur ce point: Mais comme je vois
que la Pierre a un extrême mépris pour
l'Or, & qu'elle se glorifie de contenir dans 11.
son sein un Or infiniment plus précieux;
faites-moi la grâce de me dire, de combien
de sortes d'Or les Philosophes reconnaissent.

Eudoxe.
Pour ne vous laisser rien à désirer touchant
la Théorie & la Pratique de notre
Philosophie, je veux vous apprendre que
selon les Philosophes, il y a trois sortes
d'Or.
Le premier, est un Or astral, dont le
Centre est dans le Soleil, qui par ses
rayons le communique en même temps
que sa lumière, à tous les Astres, qui lui
sont inférieurs. C'est une Substance ignée,
& une continuelle émanation de Corpuscules
solaires, qui, par le mouvement du
Soleil & des Astres, étant dans un perpétuel
flux & reflux, remplissent tout
l'Univers; tout en est pénétré dans l'étendue
des Cieux, sur la terre, & dans
ses entrailles: Nous respirons continuellement
cet Or Astral, ces particules solaires
pénètrent nos Corps & s'en exhalent
sans cesse.
Le second, est un Or Elémentaire;
@

232 Le Triomphe

c'est-à-dire, qu'il est la plus pure & la
plus fixe portion des Eléments, & de
toutes les Substances, qui en sont composées;
de sorte que tous les Etres sublunaires
des trois Genres, contiennent
dans leur Centre un précieux Grain de cet
Or élémentaire.
Le troisième, est le beau Métal, dont
l'éclat, & la perfection inaltérables, lui
donnent un prix, qui le fait regarder
de tous les Hommes, comme le souverain
Remède de tous les maux, & de toutes
les nécessités de la vie, & comme l'unique
fondement de l'indépendance de
la grandeur & de la puissance humaine;
c'est pourquoi il n'est pas moins l'objet
de la convoitise des plus grands Princes,
que celui des souhaits de tous les Peuples
de la Terre.
Vous ne trouverez plus de difficulté
après cela, à conclure, que l'Or Métallique
n'est pas celui des Philosophes, &
que ce n'est pas sans fondement, que
dans la Querelle dont il s'agit ici, la Pierre
lui reproche, qu'il n'est pas tel, qu'il
pense être: mais que c'est elle, qui cache
dans son sein le véritable Or des Sages,
c'est-à-dire les deux premières sortes
d'Or, dont je viens de parler: Car
vous devez savoir que la Pierre étant
la plus pure portion des Eléments Métalliques,
liques,
@

Hermétique 233

après la séparation & la purification,
que le Sage en a fait, il s'ensuit
qu'elle est proprement l'Or de la seconde
Espèce; mais lors que cet Or parfaitement
calciné, & exalté jusqu'à la netteté, &
à la blancheur de la neige, a acquis par le
Magistère une sympathie naturelle avec
l'Or Astral, dont il est visiblement devenu
le véritable Aimant, il attire, & il
concentre en lui-même une si grande
quantité d'Or Astral, & de particules solaires,
qu'il reçoit de l'émanation continuelle
qui s'en fait du Centre du Soleil, &
de la Lune, qu'il se trouve dans la disposition
prochaine d'être l'Or vivant des
Philosophes, infiniment plus noble, &
plus précieux, que l'Or Métallique, qui
est un Corps sans Ame, qui ne saurait
être vivifié, que par notre Or vivant,
& par le moyen de notre Magistère.

Pyrophile.
Combien de nuages vous dissipez dans
mon esprit, & combien de Mystères Philosophiques
vous me développez tout à la
fois, par les choses admirables que vous
venez de me dire! Je ne pourrai jamais
vous en remercier autant que je le dois.
Je vous avoue que je ne suis plus surpris
après cela, que la Pierre prétende la préférence
au-dessus de l'Or, & qu'elle méprise
Tome III. V
@

234 Le Triomphe

son éclat, & son mérite imaginaires;
puisque la moindre partie de ce qu'elle
donne aux Philosophes, vaut plus que
tout l'Or du Monde. Ayez, s'il vous plaît,
la bonté de continuer à mon égard, comme
vous avez commencé; & faites-moi
la grâce de me dire comment la Pierre
12. peut se faire honneur d'être une Matière
fluide, & non permanente; puisque tous
les Philosophes veulent qu'elle soit plus
fixe, que l'Or même?

Eudoxe.
Vous voyez que votre Auteur assure
que la fluidité de la Pierre tourne à l'avantage
de l'Artiste; mais il ajoute qu'il
faut en même temps, que l'Artiste sache
la manière d'extraire cette fluidité,
c'est-à-dire cette Humidité, qui est la seule
chose, dont le Philosophe a besoin,
comme je vous l'ai déjà dit: De sorte
qu'être fluide, volatile, & non permanente,
sont des qualités autant nécessaires
à la Pierre dans son premier état, comme
le sont la fixité & la permanence,
lorsqu'elle est dans l'état de sa dernière
perfection: C'est donc avec raison qu'elle
s'en glorifie d'autant plus justement, que
cette fluidité n'empêche point qu'elle ne
soit douée d'une Ame plus fixe, que n'est
l'Or: Mais je vous dis encore une fois,
@

Hermétique 235

que le grand secret consiste à savoir la
manière de tirer l'humidité de la Pierre.
Je vous ai averti, que c'est là véritablement
la plus importante Clef de l'Art.
Aussi est-ce sur ce point, que le grand
Hermès s'écrie, Bénite soit la forme
aqueuse qui dissout les Eléments. Heureux
donc l'Artiste, qui ne connaît pas
seulement la Pierre; mais qui sait de
plus la convertir en Eau. Ce qui ne peut
se faire par aucun autre moyen, que par
notre Feu secret, qui calcine, dissout,
& sublime la Pierre.

Pyrophile.
D'où vient donc, Qu'entre cent Arti- 13.
stes, il s'en trouve à peine un qui travaille
avec la Pierre, & qu'au lieu de s'attacher
tous à cette seule & unique Matière,
seule capable de produire de si grandes
merveilles, ils s'appliquent au contraire
presque tous à des Sujets, qui n'ont
aucune des Qualités essentielles, que les
Philosophes attribuent à leur Pierre?

Eudoxe.
Cela vient en premier lieu de l'ignorance
des Artistes, qui n'ont point autant
de connaissance, qu'ils devraient
en avoir, de la Nature, ni de ce qu'elle
est capable d'opérer en chaque chose:
V ij
@

236 Le Triomphe

En second lieu, cela vient d'un manque
de pénétration d'esprit, qui fait qu'ils
se laissent aisément tromper aux expressions
équivoques, dont les Philosophes
se servent, pour cacher aux Ignorants,
& la Matière & ses véritables Préparations.
Ces deux grands défauts sont cause que
ces Artistes prennent le change, & s'attachent
à des Sujets auxquels ils voient
quelques-unes des Qualités extérieures de
la véritable Matière Philosophique, sans
faire réflexion aux caractères essentiels,
qui la manifestent aux Sages.

Pyrophile.
Je reconnais évidemment l'erreur de
ceux qui s'imaginent que l'Or, & le Mercure
vulgaires sont la véritable Matière des
Philosophes; & j'en suis fort persuadé,
voyant combien est faible le fondement
sur lequel l'Or s'appuie, pour prétendre
cet avantage au-dessus de la Pierre, alléguant
en sa faveur ces paroles d'Hermès,
Le Soleil est son Père & la Lune est
14. sa Mère.

Eudoxe.
Ce fondement est frivole; je viens de
vous faire voir ce que les Philosophes entendent,
lors qu'ils attribuent au Soleil
& à la Lune les principes de la Pierre.
@

Hermétique 237

Le Soleil, & les astres en sont en effet
la première Cause; ils influent à la Pierre
l'Esprit, & l'Ame, qui lui donnent la vie,
& qui font toute son efficace. C'est pourquoi
ils en sont le Père & la Mère.

Pyrophile.
Tous les Philosophes disent comme
celui-ci, Que la Teinture Physique est 15.
composée d'un Soufre rouge, & incombustible,
& d'un Mercure clair & bien purifié:
Cette autorité est-elle plus forte,
que la précédente, pour devoir faire conclure
que l'Or, & le Mercure sont la Matière
de la Pierre?

Eudoxe.
Vous ne devez pas avoir oublié, Que
tous les Philosophes déclarent unanimement,
que l'Or et les Métaux vulgaires
ne sont pas leurs Métaux; Que les leurs
sont vivants, & Que les autres sont morts.
Vous ne devez pas avoir oublié non plus
que je vous ai fait voir par l'autorité
des Philosophes, appuyée sur les Principes
de la Nature, que l'Humidité Métallique
de la Pierre préparée et purifiée,
contient inséparablement dans son sein
le Soufre & le Mercure des Philosophes;
qu'elle est par conséquent cette seule
Chose d'une seule & même Espèce, à laquelle
@

238 Le Triomphe

on ne doit rien ajouter; & que
le seul Mercure des Sages a son propre
Soufre, par le moyen duquel il se coagule
& se fixe: Vous devez donc tenir pour
une vérité indubitable, que le mélange
artificiel d'un Souffre, & d'un Mercure,
quels qu'ils puissent être, autres que ceux
qui sont naturellement dans la Pierre, ne
sera jamais la véritable confection Philosophique.

Pyrophile.
Mais cette grande amitié naturelle qui
16. est entre l'Or & le Mercure, & l'union
qui s'en fait si aisément, ne sont-ce pas des
preuves, que ces deux substances doivent
se convertir par une Digestion convenable,
en une parfaite Teinture?

Eudoxe.
Rien n'est plus absurde que cela: car
quand tout le Mercure, qu'on mêlerait
avec l'Or se convertirait en Or; ce qui
est impossible; ou que tout l'Or se convertirait
en Mercure, ou bien en une
moyenne Substance; il ne se trouverait
jamais plus de Teinture Solaire dans cette
Confection, qu'il y en avait dans l'Or,
qu'on aurait mêlé avec le Mercure: Et
par conséquent elle n'aurait aucune vertu
teingente, ni aucune puissance multiplicative.
@

Hermétique 239

Outre qu'on doit tenir pour constant,
qu'il ne se fera jamais une parfaite
union de l'Or, & du Mercure; & que
ce fugitif Compagnon abandonnera l'Or
aussitôt qu'il se sentira pressé par l'action
du feu.

Pyrophile.
Je ne doute en aucune manière de ce
que vous venez de me dire; c'est là le sentiment
conforme à l'expérience des plus
solides Philosophes, qui se déclarent ouvertement
contre l'Or & le Mercure vulgaires:
Mais il me vient en même temps
un scrupule, sur ce qu'étant vrai que les
Philosophes ne disent jamais moins la vérité,
que lors qu'ils l'expliquent ouvertement,
ne pourraient-ils pas, touchant
l'exclusion évidente de l'Or, abuser ceux
qui prennent leurs paroles à la lettre? ou
bien doit-on tenir pour assuré, comme
dit cet Auteur, Que les Philosophes ne 17.
manifestent leur Art, que lorsqu'ils se servent
de Similitudes, de Figures & de Paraboles?


Eudoxe.
Il y a bien de la différence entre déclarer
positivement, que telle ou telle Matière
n'est pas le véritable Sujet de l'Art,
comme ils font touchant l'Or, & le Mercure;
@

240 Le Triomphe

& donner à connaître sous des Figures
& des Allégories, les plus importants
Secrets, aux Enfants de la Science, qui
ont l'avantage de voir clairement les Vérités
Philosophiques, à travers les voiles
énigmatiques, dont les Sages savent les
couvrir. Dans le premier cas, les Philosophes
disent négativement la vérité sans
équivoque; mais lorsqu'ils parlent affirmativement,
& clairement sur ce sujet,
on peut conclure, que ceux qui s'attacheront
au sens littéral de leurs paroles,
seront indubitablement trompés. Les Philosophes
n'ont point de moyen plus assuré,
pour cacher leur science à ceux qui
en sont indignes, & la manifester aux Sages,
que de ne l'expliquer que par des
Allégories dans les points essentiels de
leur Art; c'est ce qui fait dire à Artéphius,
Que cet art est entièrement Cabalistique,
pour l'intelligence duquel, on a
besoin d'une espèce de révélation, la
plus grande pénétration d'esprit, sans le
secours d'un fidèle Ami, qui possède ces
grandes Lumières, n'étant pas suffisante
pour démêler le vrai d'avec le faux: Aussi
est-il comme impossible, qu'avec le seul
secours des Livres, & du travail, on
puisse parvenir à la connaissance de la Matière,
& encore moins à l'intelligence
d'une Pratique si singulière, toute simple,
toute
@

Hermétique 241
toute naturelle, & toute facile qu'elle
puisse être.

Pyrophile.
Je reconnais par ma propre expérience,
combien est nécessaire le secours d'un
véritable Ami, tel que vous l'êtes. Au
défaut de quoi il me semble que les Artistes,
qui ont de l'esprit, du bon sens, &
de la probité, n'ont point de meilleur
moyen, que de conférer souvent ensemble,
tant sur les lumières qu'ils tirent de
la lecture des bons Livres, que sur les
Découvertes qu'ils font par leur travail;
afin que de la diversité, & du choc,
pour ainsi dire, de leurs différents sentiments,
il naisse de nouvelles étincelles
de clarté, à la faveur desquelles ils puissent
porter leurs Découvertes, jusqu'au
dernier terme de cette secrète Science.
Je ne doute pas que vous n'approuviez
mon opinion: mais comme je sais que
plusieurs Artistes traitent de vision & de
paradoxe le sentiment des Auteurs, qui
soutiennent avec celui-ci, Qu'on doit chercher
la perfection dans les choses impar- 18.
faites, je vous serai extrêmement obligé,
si vous voulez bien me dire votre sentiment
sur un point, qui me paraît d'une
grande conséquence.
Tome III. * X
@

242 Le Triomphe

Eudoxe.
Vous êtes déjà persuadé de la sincérité,
& de la bonne foi de votre Auteur;
vous devez d'autant moins la révoquer
en doute sur ce point, qu'il s'accorde
avec les véritables Philosophes; & je ne
saurais mieux vous prouver la vérité de
ce qu'il dit ici, qu'en me servant de la
même raison qu'il en donne, après le savant
Raimond Lulle. Car il est constant
que la nature s'arrête à ses Productions,
lors qu'elle les a conduites jusqu'à l'état,
& à la perfection qui leur convient:
Par exemple, lorsque d'une Eau Minérale,
très claire & très pure, teinte par
quelque portion de Souffre Métallique,
la Nature produit une Pierre précieuse,
elle en demeure là, comme elle fait, lors
que dans les entrailles de la Terre, elle
a formé de l'Or, avec l'Eau Mercurielle,
Mère de tous les Métaux, imprégnée d'un
pur Souffre Solaire: De sorte que comme
il n'est pas possible de rendre un Diamant,
ou un Rubis, plus précieux qu'il
n'est en son espèce; de même il n'est pas
au pouvoir de l'Artiste, je dis bien plus,
il n'est pas au pouvoir même de la Nature,
de pousser l'Or a une plus grande
perfection que celle qu'elle lui a donnée:
Le seul Philosophe est capable de porter
@

Hermétique 243

la Nature depuis une imperfection indéterminée,
jusqu'à la plus que perfection.
Il est donc nécessaire que notre Magistère
produise quelque chose de plus que parfait,
& pour y parvenir, le Sage doit
commencer par une chose imparfaite, laquelle
étant dans le chemin de la perfection,
se trouve dans la disposition naturelle
à être portée, jusques à la plus que perfection,
par le secours d'un Art tout divin,
qui peut aller au-delà du terme limité
de la Nature: Et si notre Art ne
pouvait rendre un Sujet plus que parfait,
on ne pourrait non plus rendre parfait,
ce qui est imparfait, & toute notre Philosophie
serait une pure vanité.

Pyrophile.
Il n'y a personne qui ne doive se rendre
à la solidité de vos raisonnements:
mais ne dirait-on pas, que cet Auteur se
contredit ici manifestement, lors qu'il
fait dire à la Pierre, que le Mercure commun
(quelque bien purgé qu'il puisse
être) n'est pas le Mercure des Sages;
par aucune autre raison, sinon à cause
qu'il est imparfait; puisque selon lui, s'il 19.
était parfait, on ne devrait pas chercher
en lui la perfection.
X ij
@

244 Le Triomphe

Eudoxe.
Prenez bien garde à ceci, & concevez
bien, que si le Mercure des Sages a été
élevé par l'Art d'un état imparfait, à un
état parfait, cette perfection n'est pas
de l'ordre de celle, à laquelle la Nature
s'arrête dans la production des choses, selon
la perfection de leurs Espèces, telle
qu'est celle du Mercure vulgaire; mais
au contraire, la perfection que l'Art donne
au Mercure des Sages, n'est qu'un état
moyen, une disposition, & une puissance,
qui le rend capable d'être porté par
la continuation de l'Oeuvre, jusqu'à l'état
de la plus que perfection, qui lui donne
la faculté, par l'accomplissement du Magistère,
de perfectionner ensuite les Imparfaits.

Pyrophile.
Ces raisons, toutes abstraites qu'elles
sont, ne laissent pas d'être sensibles, &
de faire impression sur l'esprit: pour moi,
je vous avoue que j'en suis entièrement
convaincu: Ayez la bonté, je vous prie,
de ne pas vous rebuter de la continuation
de mes demandes. Notre Auteur
assure que l'erreur, dans laquelle les Artistes
tombent, en prenant l'Or & le Merde
cure vulgaires, pour la véritable Matière
@

Hermétique 245

la Pierre, abusés en cela par le Sens
littéral des Philosophes, est la grande 20.
pierre d'achoppement d'un millier de Personnes;
pour moi je ne sais comment, avec
la lecture & le bon sens, on peut s'attacher
à une opinion, qui est si visiblement
condamnée par les meilleurs Philosophes.

Eudoxe.
Cela est pourtant ainsi. Les Philosophes
ont beau recommander qu'on ne se
laisse pas tromper au Mercure, ni même
à l'Or vulgaire; la plupart des Artistes s'y
attachent néanmoins opiniâtrement, &
souvent après avoir travaillé inutilement
pendant le cours de plusieurs années, sur
des Matières étrangères, reconnaissent
enfin la faute qu'ils ont faite; ils viennent
cependant à l'Or & au Mercure vulgaires,
dans lesquels ils ne trouvent pas mieux
leur compte. Il est vrai qu'il y a des Philosophes,
qui paraissant d'ailleurs fort
sincères, jettent néanmoins les Artistes
dans cette erreur; soutenant fort sérieusement,
que ceux qui ne connaissent pas
l'Or des Philosophes, pourront toutefois
le trouver dans l'Or commun, cuit
avec le Mercure des Philosophes. Philalèthe
est de ce sentiment; il assure que le
Trévisan, Zachaire, & Flamel ont suivi
cette voie; il ajoute cependant Qu'elle
X iij
@

246 Le Triomphe

n'est pas la véritable voie des Sages; quoi
Mais ces assurances,
toutes sincères qu'elles paraissent,
ne laissent pas de tromper les Artistes;
lesquels voulant suivre le même Philalèthe
dans la purification & l'animation,
qu'il enseigne, du Mercure commun,
pour en faire le Mercure des Philosophes,
(ce qui est une erreur très grossière sous
laquelle il a caché le secret du Mercure des
Sages) entreprennent sur sa parole un Ouvrage
très pénible & absolument impossible;
aussi après un long travail, plein
d'ennuis & de dangers, ils n'ont qu'un
Mercure un peu plus impur, qu'il n'était
auparavant, au lieu d'un Mercure animé
de la Quintessence Céleste: Erreur déplorable,
qui a perdu & ruiné, & qui ruinera
encore un grand nombre d'Artistes.

Pyrophile.
C'est un grand avantage de pouvoir
se faire sage aux dépens d'autrui: pour
moi, je tâcherai de profiter de cette erreur,
en suivant les bons Philosophes,
& en me conduisant selon les lumières
que vous me faites la grâce de me donner.
Une des choses qui contribue le plus
à l'aveuglement des Artistes, qui s'attachent
à l'Or, & au Mercure, est le dire
commun des Philosophes, savoir, que
@

Hermétique 247

leur Pierre est composée de Mâle & de
Femelle, que l'Or tient lieu de Mâle, selon
eux, & le Mercure de Femelle: Je
sais bien, (ainsi que le dit mon Auteur)
Qu'il n'en est pas de même avec les Mé- 21.
taux, qu'avec les choses qui ont vie; Cependant
je vous serai sensiblement obligé,
si vous voulez bien avoir la bonté de m'expliquer
en quoi consiste cette différence.

Eudoxe.
C'est une vérité constante, que la Copulation
du Mâle, & de la Femelle est ordonnée
de la Nature, pour la génération
des Animaux; mais cette union du Mâle
et de la Femelle, pour la production de
l'Elixir, ainsi que pour celle des Métaux,
est purement allégorique, & n'est non
plus nécessaire, que pour la production
des Végétaux, dont la Semence contient
seule tout ce qui est requis pour la germination,
l'accroissement, & la multiplication
des Plantes. Vous remarquerez
donc que la Matière Philosophique, ou
le Mercure des Philosophes, est une véritable
Semence, laquelle bien qu'homogène
en sa Substance, ne laisse pas d'être
d'une double nature; c'est-à-dire, qu'elle
participe également de la nature du Souffre,
& de celle du Mercure Métallique,
intimement & inséparablement unis, dont
@

248 Le Triomphe

l'un tient lieu de Mâle, & l'autre de Femelle:
C'est pourquoi les Philosophes l'appellent
Hermaphrodite, c'est-à-dire, qu'elle
est douée des deux Sexes; en sorte
que sans qu'il soit besoin du mélange d'aucune
autre chose, elle suffit seule pour
produire l'Enfant Philosophique, dont la Famille
peut être multipliée à l'infini; de même
qu'un Grain de blé pourrait, avec
le temps, & la culture, en produire une
assez grande quantité pour ensemencer un
vaste Champ.

Pyrophile.
Si ces merveilles sont aussi réelles, qu'elles
sont vrai semblables, on doit avouer
que la Science, qui en donne la connaissance,
& qui en enseigne la Pratique, est
presque surnaturelle, & divine: Mais pour
ne pas m'écarter de mon Auteur, dites-
moi, je vous prie, si la Pierre n'est pas
bien hardie de soutenir hautement, & sans
en alléguer des raisons bien pertinentes,
Que sans elle il est impossible de faire aucun
22. Or, ni aucun Argent, qui soient véritables.
L'Or lui dispute cette qualité, appuyé
sur des raisons, qui ont beaucoup de
vraisemblance; & il lui met devant les
yeux ses grandes défectuosités, comme
d'être une Matière crasse, impure, & veSubstance
nimeuse; & que lui au contraire est une
@

Hermétique 249

pure & sans défauts: De manière
qu'il me semble, que cette haute prétention
de la Pierre, combattue par des
raisons, qui ne paraissent pas être sans
fondement, méritait bien d'être soutenue,
& prouvée par de fortes raisons.

Eudoxe.
Ce que j'ai dit ci-devant est plus que
suffisant pour établir la prééminence de la
Pierre au-dessus de l'Or, & de toutes les
choses créées: Si vous y prenez garde,
vous reconnaîtrez que la force de la vérité
est si puissante, que l'Or, en voulant
décrier la Pierre, par les défauts qu'elle
a en sa naissance, établit, sans y penser,
sa supériorité, par la plus solide des raisons,
que la Pierre puisse alléguer elle-
même en sa faveur. La voici.
L'or avoue, & reconnaît que la Pierre
fonde son droit de prééminence sur ce
qu'elle est une chose universelle. En faut-il 23.
davantage pour la condamnation de l'Or,
& pour l'obliger de céder à la Pierre? Vous
n'ignorez pas de combien la Matière Universelle
est au-dessus de la Matière Particulière.
Vous venez de voir que la Pierre
est la plus pure portion des Eléments
Métalliques, & que par conséquent elle
est la Matière première du Genre Minéral
& Métallique, & que lors que cette même
@

250 Le Triomphe

Matière a été animée, & fécondée par l'union
naturelle, qui s'en fait avec la Matière
purement universelle, elle devient la
Pierre végétable, seule capable de produire
tous les grands effets, que les Philosophes
attribuent aux trois Médecines
des trois Genres. Il n'est pas besoin de
plus fortes raisons pour débouter, une
fois pour toutes, l'Or et le Mercure vulgaires,
de leurs prétentions imaginaires:
L'Or & le Mercure, & toutes les autres
Substances particulières, dans lesquelles
la Nature finit ses Opérations, soit qu'elles
soient parfaites, soit qu'elles soient absolument
imparfaites, sont entièrement inutiles,
ou contraires à notre Art.

Pyrophile.
J'en suis tout convaincu; mais je connais
plusieurs Personnes, qui traitent la
Pierre de ridicule, de vouloir disputer
d'ancienneté avec l'Or. Cet Auteur-ci
soutient ce même Paradoxe, & reprend
l'Or sur ce qu'il perd le respect à la Pierre,
en donnant un démenti à celle qui est plus
24. âgée que lui. Cependant comme la Pierre
tire son origine des Métaux, il me paraît
difficile de comprendre le fondement de
son ancienneté.
@

Hermétique 251

Eudoxe.
Il n'est pas bien malaisé de vous satisfaire
là-dessus: Je m'étonne même que
vous ayez formé ce doute. La pierre est
la première Matière des Métaux, par conséquent
elle est devant l'Or, & devant
tous les Métaux: Et si elle en tire son origine,
ou si elle naît de leur destruction, ce
n'est pas à dire qu'elle soit une production
postérieure aux Métaux; mais au contraire
elle leur est antérieure, puis qu'elle est
la Matière dont tous les Métaux ont été
formés. Le secret de l'Art consiste à savoir
extraire des Métaux cette première
Matière, ou ce Germe Métallique, qui
doit végéter par la fécondité de l'Eau de
la Mer Philosophique.

Pyrophile.
Me voilà convaincu de cette vérité, &
je trouve que l'Or n'est pas excusable de
manquer de respect pour son Aînée, qui a
dans son parti les plus anciens & les plus
grands Philosophes. Hermès, Platon, Aristote,
sont dans ses intérêts. Personne n'ignore
qu'ils ne soient, sur cette dispute,
des Juges irrécusables. Permettez-moi seulement
de vous faire une question sur chacun
des passages de ces Philosophes, que
la Pierre a cités ici, pour prouver par leur
@

252 Le Triomphe

autorité, qu'elle est la seule, & véritable
Matière des Sages.
Le passage de la Table d'Emeraude du
grand Hermès, prouve l'excellence de la
Pierre, en ce qu'il fait voir que la Pierre
est douée de deux natures, savoir de
celle des Etres supérieurs, & de celle des
Etres inférieurs; & que ces deux natures,
toutes semblables, ont une seule &
même origine: De sorte que nous devons
conclure, qu'étant parfaitement unies en
la Pierre, elles composent un tiers Etre
d'une vertu ineffable: Mais je ne sais si
vous serez de mon sentiment, touchant la
Traduction de ce passage & le Commentaire
d'Hortulanus. On lit après ces mots:
25. ce qui est en bas est comme ce qui est en
haut; & ce qui est en haut est comme ce qui
est en bas. On lit (dis-je) pour faire les
Miracles d'une seule chose. Pour moi, je
trouve que l'Original Latin a tout un autre
sens: Car le Quibus, qui fait la liaison des
dernières paroles avec les précédentes,
veut dire que par ces choses (c'est-à-dire
par l'union de ces deux Natures) on fait
les Miracles d'une seule chose. Le pour,
dont le Traducteur, & le Commentateur
se sont servis, détruit le sens & la raison
d'un passage, qui est de lui-même fort juste,
& fort intelligible. Dites-moi, s'il
vous plaît, si ma remarque est bien fondée.
@

Hermétique 253

Eudoxe.
Non seulement votre remarque est fort
juste; mais encore elle est très importante.
Je vous avoue que je n'y avais jamais fait
réflexion; vous faites en ceci mentir le
proverbe, vu que le Disciple s'élève au-
dessus du Maître. Mais, comme j'avais lu
la Table d'Emeraude plus souvent en Latin,
qu'en Français, le défaut de la Traduction
& du Commentaire ne m'avait
point causé d'obscurité, comme elle peut
faire à ceux, qui ne lisent qu'en Français
ce Sommaire de la sublime Philosophie
d'Hermès. En effet la Nature supérieure,
& la Nature inférieure ne sont pas semblables,
pour opérer des Miracles; mais
c'est parce qu'elles sont semblables, qu'on
peut par elles faire les Miracles d'une seule
chose. Vous voyez donc que je suis tout
à fait de votre sentiment.

Pyrophile.
Je me sais bon gré de ma remarque:
je doutais qu'elle pût mériter votre approbation;
& je m'assure après cela, que les
Enfants de la Science me sauront aussi
quelque gré d'avoir tiré de vous sur ce
sujet un éclaircissement, qui satisfera sans
doute les Disciples du grand Hermès. On
ne doute pas que le savant Aristote n'ait
@

254 Le Triomphe

parfaitement connu le grand Art. Ce qu'il
en a écrit, en est une preuve certaine:
aussi dans cette dispute, la Pierre sait se
prévaloir de l'autorité de ce grand Philosophe,
par un passage qui contient ses
plus singulières & plus surprenantes qualités.
Ayez, s'il vous plaît la bonté de me
dire comment vous entendez celles-ci:
26. Elle s'épouse elle-même; elle s'engrosse elle-
même; elle naît d'elle-même.

Eudoxe.
La Pierre s'épouse elle-même; en ce que
dans sa première génération, c'est la Nature
seule, aidée par l'Art, qui fait la parfaite
union des deux Substances, qui lui
donnent l'Etre, de laquelle résulte en même
temps la dépuration essentielle du Soufre
& du Mercure Métalliques. Union &
épousailles si naturelles, que l'artiste,
qui y prête la main, en y apportant les dispositions
requises, ne saurait en faire une
démonstration par les Règles de l'Art;
puis qu'il ne saurait même bien comprendre
le Mystère de cette union.
La Pierre s'engrosse elle-même; lors que
l'Art, continuant d'aider la Nature par des
moyens tout naturels, met la Pierre dans
la disposition qui lui convient, pour s'imprégner
elle-même de la Semence Astrale,
qui la rend féconde, & multiplicative de
son Espèce.
@

Hermétique 255

La pierre naît d'elle-même: parce qu'après
s'être épousée, & engrossée elle-
même, l'Art ne faisant autre chose que
d'aider la Nature, par la continuation d'une
chaleur nécessaire à la génération, elle
prend une nouvelle naissance d'elle-même,
tout de même que le Phénix renaît de ses
cendres: Elle devient le Fils du Soleil, la
Médecine Universelle de tout ce qui a vie,
& le véritable Or vivant des Philosophes,
qui par la continuation du secours de l'Art,
& du ministère de l'Artiste, acquiert en
peu de temps le Diadème Royal, & la
puissance souveraine sur tous ses Frères.

Pyrophile.
Je conçois fort bien, que sur ces mêmes
Principes, il n'est pas difficile de comprendre
toutes les autres Qualités, qu'Aristote
attribue à la Pierre, comme de se
tuer elle-même; de reprendre vie d'elle-même;
de se résoudre d'elle-même dans son propre
sang; de se coaguler de nouveau avec
lui, & d'acquérir enfin toutes les propriétés
de la Pierre Philosophale. Je ne trouve
même plus de difficultés après cela dans
le passage de Platon. Je vous prie toutefois
de vouloir bien me dire ce que cet
Ancien entend, avec tous ceux qui l'ont
suivi, savoir: Que la pierre a un Corps, 27.
@

256 Le Triomphe

une Ame, & un Esprit, & que toutes choses
sont d'elle, par elle, & en elle.

Eudoxe.
Platon aurait dû, dans l'ordre naturel,
passer devant Aristote, qui était son Disciple,
& duquel il est vraisemblable qu'il
avait appris la Philosophie secrète, dont il
voulait bien qu'Alexandre le Grand le crût
parfaitement instruit; si on en juge par
quelques endroits des Ecrits de ce Philosophe,
mais cet ordre est peu important,
& si vous examinez bien le passage de Platon,
& celui d'Aristote, vous ne les
trouverez pas beaucoup différents dans le
sens. Pour satisfaire néanmoins à la demande
que vous me faites, je vous dirai
seulement que la Pierre a un Corps, puisqu'elle
est, ainsi que je vous l'ai dit ci-devant,
une Substance toute Métallique, qui
lui donne le poids: Qu'elle a une Ame,
qui est la plus pure Substance des Eléments,
dans laquelle consiste sa fixité, & sa permanence:
Qu'elle a un Esprit, qui fait
l'union de l'Ame avec le Corps: Il lui
vient particulièrement de l'influence des
astres, & il est le véhicule des Teintures.
Vous n'aurez pas non plus beaucoup de
peine à concevoir, que toutes choses sont
d'elle, par elle, & en elle; puisque vous
avez déjà vu, que la Pierre n'est pas seulement
ment
@

Hermétique 257

la première Matière de tous les Etres,
contenus sous le Genre Minéral, & Métallique;
mais encore qu'elle est unie à la
Matière Universelle, dont toutes choses
ont pris naissance; & c'est là le fondement
des derniers attributs, que Platon donne
à la Pierre.

Pyrophile.
Comme je vois que la Pierre ne s'attribue
pas seulement les Propriétés Universelles,
mais qu'elle prétend aussi, Que le 28.
succès que quelques Artistes ont eu dans certains
Procédés particuliers, soit uniquement
venu d'elle; Je vous avoue que j'ai quelque
peine à comprendre comment cela
s'est pu faire.

Eudoxe.
Ce Philosophe l'explique toutefois
assez clairement. Il dit que quelques Artistes,
qui ont connu imparfaitement la Pierre,
& qui n'ont su qu'une partie de l'Oeuvre,
ayant cependant travaillé avec la Pierre,
& trouvé le moyen d'en séparer son
Esprit, qui contient sa Teinture, sont venus
à bout d'en communiquer quelques
parties à des Métaux imparfaits, qui ont
affinité avec la Pierre, mais que pour n'avoir
pas eu une connaissance entière de ses
vertus, ni de la manière de travailler avec
Tome III. * Y
@

258 Le Triomphe

elle, leur travail ne leur a pas apporté une
grande utilité; outre que le nombre de
ces Artistes est assurément très petit.

Pyrophile.
Il est naturel de conclure par ce que
vous venez de me dire, qu'il y a des Personnes
qui ont la Pierre entre les mains,
sans connaître toutes ses vertus, ou bien,
s'ils les connaissent, ils ne savent pas
comment on doit travailler avec elle, pour
réussir dans le grand Oeuvre, & que cette
ignorance est cause que leur travail n'a aucun
succès. Je vous prie de me dire si cela
est ainsi.

Eudoxe.
Sans doute, plusieurs Artistes ont la
Pierre en leur possession; les uns la méprisent,
comme une chose vile; les autres
l'admirent, à cause des caractères en
quelque façon surnaturels, qu'elle apporte
en naissant, sans connaître cependant tout
ce qu'elle vaut. Il y en a enfin qui n'ignorent
pas, qu'elle est le véritable Sujet de
la Philosophie; mais les Opérations que
les Enfants de l'Art doivent faire sur ce
noble sujet, leur sont entièrement inconnues,
par ce que les livres ne les enseignent
pas, & que tous les Philosophes caPierre
chent cet Art admirable, qui convertit la
@

Hermétique 259

en Mercure des Philosophes, & qui
apprend à faire de ce Mercure la Pierre
Philosophale. Cette première Pratique est
l'Oeuvre Secret, touchant lequel les Sages
ne s'énoncent que par des Allégories, &
par des Enigmes impénétrables, ou bien
ils n'en parlent point du tout. C'est là,
comme j'ai dit, la grande Pierre d'achoppement,
contre laquelle presque tous les
Artistes trébuchent.

Pyrophile.
Heureux ceux qui possèdent ces grandes
Connaissances! Pour moi, je ne puis
me flatter d'être arrivé à ce point: je ne
suis qu'en peine de savoir comment je
pourrai assez vous remercier de m'avoir
donné tous les éclaircissements, que je pouvais
raisonnablement souhaiter de vous,
sur les endroits les plus essentiels de cette
Philosophie, ainsi que sur tous les autres,
touchant lesquels vous avez bien voulu
répondre à mes questions. Je vous prie
instamment, de ne pas vous lasser, j'en ai
encore quelques-unes à vous faire, qui me
paraissent d'une très grande conséquence.
Ce Philosophe assure que l'erreur de ceux
qui ont travaillé avec la Pierre, & qui n'y
ont pas réussi, est venue de ce qu'ils n'ont 29.
pas connu l'origine d'où viennent les Teintures.
Si la source de cette Fontaine Philosophique
Y ij
@

260 Le Triomphe

est si secrète, & si difficile à
découvrir; il est constant qu'il y a bien des
Gens trompés: car ils croient tous généralement
que les Métaux, & les Minéraux,
& particulièrement l'Or, contiennent dans
leur Centre cette Teinture, capable de
transmuer les Métaux imparfaits.

Eudoxe.
Cette Source d'Eau vivifiante est devant
les yeux de tout le monde, dit le Cosmopolite,
L'Or,
l'Argent, les Métaux, & les Minéraux
ne contiennent point une Teinture multiplicative
jusques à l'infini; il n'y a que les
Métaux vivants des Philosophes, qui
aient obtenu de l'Art & de la Nature,
cette faculté multiplicative: Mais aussi
il n'y a que ceux qui sont parfaitement éclairés
dans les Mystères Philosophiques, qui
connaissent la véritable origine des Teintures.
Vous n'êtes pas du nombre de ceux
qui ignorent, où les Philosophes puisent
leurs Trésors, sans crainte d'en tarir la
Source. Je vous ai dit clairement, & sans
ambiguïté, que le Ciel, & les Astres,
mais particulièrement le Soleil et la Lune,
sont le Principe de cette Fontaine d'Eau
vive, seule propre à opérer toutes les merveilles
que vous savez. C'est ce qui fait
dire au Cosmopolite dans son Enigme,
@

Hermétique 261

que dans l'Ile délicieuse, dont il fait la
description, il n'y avait point d'eau; que
toute celle qu'on s'efforçait d'y faire venir,
par machines, & par artifices, était
ou inutile, ou empoisonnée, excepté celle,
que peu de personne savaient extraire des
rayons du Soleil, ou de la Lune. Le moyen
de faire descendre cette Eau du Ciel, est
certes merveilleux; il est dans la Pierre,
qui contient l'Eau centrale, laquelle est
véritablement une seule & même chose
avec l'Eau Céleste, mais le secret consiste
à savoir convertir la Pierre en un Aimant,
qui attire, embrasse, & unisse à soi
cette Quintessence Astrale, pour ne faire
ensemble qu'une seule Essence, parfaite
& plus que parfaite, capable de donner la
perfection aux Imparfaits, après l'accomplissement
du Magistère.

Pyrophile.
Que je vous ai d'obligations, de vouloir
bien me révéler de si grands Mystères,
à la connaissance desquels je ne pouvais
jamais espérer de parvenir, sans le secours
de vos lumières! Mais puisque vous trouvez
bon que je continue, permettez-moi,
s'il vous plaît, de vous dire, que je n'avais
point vu jusqu'ici un Philosophe, qui eut
aussi précisément déclaré que fait celui-
ci qu'il fallait donner une Femme à la
@

262 Le Triomphe

30. Pierre, la faisant parler de cette sorte: Si
ces Artistes avaient porté leurs recherches plus
loin, & qu'ils eussent examiné quelle est la
Femme, qui m'est propre; qu'ils l'eussent
cherchée, & qu'ils m'eussent uni à elle;
c'est alors que j'aurais pu teindre mille-fois
davantage. Bien que je m'aperçoive en
général que ce passage a une entière relation
avec le précédent; je vous avoue
néanmoins que cette expression, d'une
Femme convenable à la Pierre, ne laisse
pas de m'embarrasser.

Eudoxe.
C'est beaucoup cependant, que vous
connaissiez déjà de vous-même, que ce
passage a de la connexité avec celui que
je viens de vous expliquer; c'est-à-dire,
que vous jugez bien, que la Femme qui
est propre à la Pierre, & qui doit lui être
unie, est cette fontaine d'Eau vive, dont
la Source toute Céleste, qui a particulièrement
son Centre dans le Soleil, & dans
la Lune, produit ce clair & précieux Ruisseau
des Sages, qui coule dans la Mer des
Philosophes, laquelle environne tout le
Monde; ce n'est pas sans fondement, que
cette divine Fontaine est appelée par cet
Auteur la Femme de la Pierre; quelques-
uns l'ont représentée sous la forme d'une
Nymphe Céleste; quelques autres lui donnent
@

Hermétique 263

le nom de la chaste Diane, dont la
pureté & la virginité n'est point souillée
par le lien spirituel qui l'unit à la Pierre;
en un mot, cette Conjonction magnétique
est le Mariage magique du Ciel avec la
Terre, dont quelques Philosophes ont
parlé: de sorte que la Source féconde de
la Teinture Physique, qui opère de si grandes
merveilles, prend naissance de cette
union conjugale toute mystérieuse.

Pyrophile.
Je ressens avec une satisfaction indicible
tout l'effet des lumières, dont vous
me faites part; & puisque nous sommes
sur ce point, permettez-moi, je vous prie,
de vous faire une question, qui pour être
hors du Texte de cet Auteur, ne laisse
pas d'être essentielle à ce sujet. Je vous
supplie de me dire, si le Mariage magique
du Ciel avec la Terre, se peut faire en tout
temps; ou s'il y a des Saisons dans l'année,
qui soient plus convenables les unes
que les autres, à célébrer ces Noces
Philosophiques.

Eudoxe.
J'en suis venu trop avant, pour vous
refuser un éclaircissement si nécessaire, &
si raisonnable. Plusieurs Philosophes ont
marqué la Saison de l'année, qui est la plus
@

264 Le Triomphe

propre à cette Opération. Les uns n'en
ont point fait de mystères; les autres, plus
réservés, ne se sont expliqués sur ce point
que par des Paraboles. Les premiers ont
nommé le mois de Mars, & le Printemps.
Zachaire, & quelques autres Philosophes
disent, qu'ils commencèrent l'Oeuvre à
Pâques, & qu'ils la finirent heureusement
dans le cours de l'année. Les autres se contentent
de représenter le Jardin des Hespérides
émaillé de fleurs, & particulièrement
de Violettes & de Hyacinthes, qui
sont les premières productions du Printemps.
Le Cosmopolite, plus ingénieux
que les autres, pour indiquer que la Saison
la plus propre au travail Philosophique,
est celle dans laquelle tous les Etres
vivants, sensitifs, & végétables, paraissent
animés d'un feu nouveau, qui les porte
réciproquement à l'amour, & à la multiplication
de leur Espèce, dit que Venus est
la Déesse de cette Ile charmante, dans laquelle
il vit à découvert tous les Mystères
de la Nature: mais pour marquer plus précisément
cette Saison, il dit qu'on voyait
paître dans la prairie des Béliers, & des
Taureaux, avec deux jeunes Bergers, exprimant
clairement dans cette spirituelle
Allégorie, les trois mois du Printemps, par
les trois Signes Célestes qui leur répondent:
Aries, Taurus, & Gemini.
Pyrophile.
@

Hermétique 265

Pyrophile.
Je suis ravi de ces interprétations. Ceux
qui sont plus éclairés que je ne suis dans
ces Mystères, ne feront peut-être pas autant
de cas que je fais, du dénouement de
ces Enigmes, dont le Sens toutefois a
été, jusqu'à présent, impénétrable à plusieurs
de ceux, qui croient d'ailleurs entendre
fort bien les Philosophes. Je suis persuadé
qu'on doit compter pour beaucoup
un pareil éclaircissement, capable de faire
voir clair dans d'autres obscurités plus importantes:
En effet, peu de personnes s'imaginaient,
que les Violettes & les Hyacinthes
de d'Espagnet; & les Bêtes à cornes
du Jardin des Hespérides; le Ventre
& la Maison du Bélier du Cosmopolite,
& de Philalèthe; l'Ile de la Déesse Vénus,
les deux Pasteurs, & le reste que vous venez
de m'expliquer, signifiassent la Saison
du Printemps. Je ne suis pas le seul, qui
doive vous rendre mille grâces, d'avoir bien
voulu développer ces Mystères; je suis assuré
qu'il se trouvera dans la suite des temps
un grand nombre d'Enfants de la Science,
qui béniront votre mémoire, pour leur
avoir ouvert les yeux sur un point, qui
est plus essentiel à ce grand Art, qu'ils ne
se le seraient imaginé.
Tome III. Z *
@

Le Triomphe
Eudoxe.
Vous avez raison, en ce qu'on ne peut
s'assurer d'entendre les Philosophes, à moins
qu'on n'ait une entière intelligence des
moindres choses, qu'ils ont écrites. La
connaissance de la Saison propre à travailler
au commencement de l'Oeuvre, n'est
pas de petite conséquence. En voici la
raison fondamentale. Comme le Sage entreprend
de faire par notre Art une chose,
qui est au-dessus des forces ordinaires de
la Nature, comme d'amollir une pierre,
& de faire végéter un Germe Métallique;
il se trouve indispensablement obligé d'entrer
par une profonde méditation dans le
plus secret intérieur de la Nature, & de
se prévaloir des moyens simples, mais efficaces,
qu'elle lui en fournit: Or vous
ne devez pas ignorer que la Nature, dès
le commencement du Printemps, pour se
renouveler, & mettre toutes les Semences,
qui sont au sein de la Terre, dans
le mouvement qui est propre à la végétation,
imprègne tout l'Air qui environne la
Terre, d'un Esprit mobile, & fermentatif,
qui tire son origine du Père de la Nature:
C'est proprement un Nitre subtil,
qui fait la fécondité de la Terre, dont il
est l'Ame, & que le Cosmopolite appelle
le Sel-pêtre des Philosophes. C'est donc
@

Hermétique 267

dans cette seconde Saison, que le sage
Artiste, pour faire germer sa Semence
Métallique, la cultive, la rompt, l'humecte,
l'arrose de cette prolifique Rosée, &
lui en donne à boire autant que le poids
de la Nature le requiert: De cette sorte,
le Germe Philosophique, concentrant cet
Esprit dans son sein, en est animé & vivifié,
& acquiert les propriétés, qui lui sont
essentielles, pour devenir la Pierre végétable,
& multiplicative. J'espère que vous
serez satisfait de ce raisonnement, qui est
fondé sur les Lois, & sur les Principes de
la Nature.

Pyrophile.
Il est impossible qu'on puisse l'être plus
que je le suis; vous me donnez des lumières,
que les Philosophes ont cachées sous
un voile impénétrable, & vous me dites
des choses si importantes, que je pousserais
volontiers mes questions plus loin,
pour profiter de la bonté que vous avez
de ne me rien déguiser; mais pour ne pas
en abuser, je reviens à l'endroit de mon
Auteur, où la Pierre soutient à l'Or, & au
Mercure, qu'il est impossible qu'il se fasse
une véritable union entre leurs deux Substances:
Parce, leur dit elle) que vous 31.
n'êtes pas un seul Corps; mais deux Corps
ensemble, & par conséquent vous êtes contraires,
@

268 Le Triomphe

à considérer les Lois de la Nature.
Je sais bien que la pénétration des Substances,
n'étant pas possible selon les Lois
de la Nature, leur parfaite union ne l'est
pas non plus, & qu'en ce sens-là, deux
Corps sont contraires l'un à l'autre: Cependant,
comme presque tous les Philosophes
assurent que le Mercure est la
première Matière des Métaux, & que selon
Géber il n'est pas un Corps, mais un
Esprit qui pénètre les Corps, & particulièrement
celui de l'Or, pour lequel il a
une sympathie visible; n'est-il pas vraisemblable
que ces deux Substances, ce Corps
& cet Esprit, peuvent s'unir parfaitement,
pour ne faire qu'une seule & même chose
d'une même nature?

Eudoxe.
Remarquez qu'il y a deux erreurs dans
votre raisonnement: La première, en ce
que vous croyez que le Mercure commun
est la première & simple Matière, dont les
Métaux sont formés dans les Mines; cela
n'est pas ainsi. Le Mercure, est un Métal,
qui pour avoir moins de Soufre, & moins
d'impuretés terrestres que les autres Métaux,
demeure liquide & coulant, s'unit
avec les Métaux, mais particulièrement
avec l'Or, comme étant le plus pur de
tous; & s'unit moins facilement avec les
@

Hermétique 269

autres Métaux, à proportion qu'ils sont plus
ou moins impurs dans leur composition naturelle.
Vous devez donc savoir, qu'il y
a une première Matière des Métaux, dont
le Mercure même est formé, c'est une Eau
visqueuse & Mercurielle, qui est l'Eau de
notre Pierre. Voilà quel est le sentiment
des véritables Philosophes.
Je serais trop long, si je voulais vous
déduire ici tout ce qu'il y a à dire sur ce
Sujet. Je viens à la seconde erreur de votre
raisonnement, laquelle consiste en ce
que vous vous imaginez que le Mercure
commun est un Esprit Métallique, qui,
selon Géber, peut pénétrer intérieurement,
& teindre les Métaux, s'unir & demeurer
avec eux, après qu'il aura été artificieusement
fixé. Mais vous devez considérer
que le Mercure n'est appelé Esprit par
Géber, que parce qu'il s'envole du feu, à
cause de la mobilité de sa Substance homogène:
Toutefois cette propriété ne
l'empêche pas d'être un Corps Métallique,
lequel, pour cette raison, ne peut
jamais s'unir si parfaitement avec un autre
Métal, qu'il ne s'en sépare toujours, lorsqu'il
se sent pressé par l'action du feu.
L'expérience montre l'évidence de ce
raisonnement & par conséquent la Pierre
a raison de soutenir à l'Or, qu'il ne se peut
jamais faire une parfaite union de lui avec
Mercure. Z ij
@

270 Le Triomphe

Pyrophile.
Je comprends fort bien, que mon raisonnement
était erroné, & pour vous dire le
vrai, je n'ai jamais pu m'imaginer que le
Mercure commun fût la première Matière
des Métaux; bien que plusieurs graves Philosophes
posent cette vérité, pour un des
fondements de l'Art. Et je suis persuadé
qu'on ne peut trouver dans les Mines, la
vraie première matière des Métaux, séparée
des Corps Métalliques: Elle n'est
qu'une Vapeur, une Eau visqueuse, un Esprit
invisible, & je crois en un mot que la
Semence ne se trouve que dans le Fruit.
Je ne sais si je parle juste; mais je crois
que c'est là le vrai sens des éclaircissements
que vous avez bien voulu me donner.

Eudoxe.
On ne peut avoir mieux compris, que
vous avez fait, ces vérités connues de peu
de Personnes. Il y a de la satisfaction à parler
ouvertement avec vous des Mystères
Philosophiques. Voyez quelles sont les demandes
que vous avez encore à me faire.

Pyrophile.
Je ne sais si la Pierre ne se contredit
point elle-même, lorsqu'elle se glorifie,
32. d'avoir un Corps imparfait avec une Ame
@

Hermétique 271

constante, & une Teinture pénétrante; ces
deux grandes perfections me paraissent incompatibles
dans un Corps imparfait.

Eudoxe.
On dirait ici que vous avez déjà oublié
une vérité fondamentale, dont vous
avez été pleinement convaincu ci-devant:
Souvenez-vous donc que si le Corps de
la Pierre n'était imparfait, d'une imperfection,
toutefois en laquelle la Nature n'a
pas fini son Opération, on ne pourrait y
chercher, & encore moins y trouver la
perfection. Cela posé, il vous sera bien facile
de juger, Que la constance de l'Ame,
& la perfection de la Teinture ne sont pas
actuellement, ni en état de se manifester
dans la Pierre, tant qu'elle demeure dans
son être imparfait; mais lorsque par la continuation
de l'Oeuvre, la Substance de la
Pierre a passé de l'imperfection à la perfection,
& de la perfection à la plus que perfection,
la constance de son Ame & l'efficace
de la Teinture de son Esprit, se trouvent
réduites de la Puissance à l'Acte: De
sorte que l'Ame, l'Esprit, & le Corps de
la Pierre, également exaltés, composent un
Tout d'une nature, & d'une vertu incompréhensible.

Pyrophile.
Puisque mes demandes vous donnent
Z iiij
@

272 Le Triomphe

lieu de dire des choses si singulières, ne
trouvez pas mauvais, je vous prie, que je
continue. Je me suis toujours persuadé que
la Pierre des Philosophes est une Substance
réelle, qui tombe sous les Sens; cependant
je vois que cet Auteur assure le
33. contraire, en disant: Notre Pierre est invisible.
Je vous assure que quelque bonne
opinion que j'aie de ce Philosophe, il me
permettra de n'être pas de son sentiment
sur ce point.

Eudoxe.
J'espère toutefois que vous en serez
bientôt. Ce Philosophe n'est pas le seul
qui tient ce langage; la plupart parlent
de la même manière qu'il fait; & à vous
dire le vrai, notre Pierre est proprement
invisible, aussi bien à l'égard de sa Matière,
comme à l'égard de sa Forme. A l'égard
de sa Matière; parce qu'encore que
notre Pierre, ou bien notre Mercure, (il
n'y a point de différence) existe réellement,
il est vrai néanmoins qu'elle ne paraît
pas à nos yeux; à moins que l'Artiste
ne prête la main à la Nature, pour l'aider
à mettre au monde cette Production Philosophique:
C'est ce qui fait dire au Cosmopolite,
Que le Sujet de notre Philosophie
a une existence réelle; mais qu'il
ne se fait point voir, si ce n'est, lorsqu'il
@

Hermétique 273

plaît à l'artiste de le faire paraître.
La Pierre n'est pas moins invisible à l'égard
de sa Forme; j'appelle ici sa Forme,
le Principe de ses admirables facultés, d'autant
que ce Principe, cette énergie de la
Pierre, & cet Esprit dans lequel réside
l'efficace de sa Teinture, est une pure Essence
Astrale impalpable, laquelle ne se
manifeste que par les effets surprenants
qu'elle produit. Les Philosophes parlent
souvent de leur Pierre, considérée en ce
sens-là. Hermès l'entend ainsi, lorsqu'il
dit, Que le Vent la porte dans son ventre;
& le Cosmopolite ne s'éloigne point de
ce Père de la Philosophie, lorsqu'il assure,
Que notre Sujet est devant les yeux de tout
le monde; que Personne ne peut vivre sans
lui; & que toutes les Créatures s'en servent;
mais que peu de Personnes l'aperçoivent.
bien, n'êtes-vous pas du sentiment de votre
Auteur, & n'avouez-vous pas, que de
quelque manière que vous considériez la
Pierre, il est vrai de dire qu'elle est invisible?


Pyrophile.
Il faudrait que je n'eusse ni esprit, ni
raison, pour ne pas tomber d'accord d'une
vérité, que vous me faites toucher au
doigt, en me développant en même temps
le sens le plus caché, & le plus mystérieux
@

274 Le Triomphe

des Ecritures Philosophiques. Je me trouve
si éclairé par tout ce que vous me
dites, qu'il me semble que les Auteurs
les plus abstraits n'auront plus d'obscurité
pour moi: Je vous serai cependant
fort obligé, si vous voulez bien me dire
votre sentiment, touchant la proposition,
que cet Auteur avance, Qu'il n'est pas
34. possible d'acquérir la possession du Mercure
Philosophique autrement, que par le moyen
de deux Corps, dont l'un ne peut recevoir
la perfection sans l'autre. Ce passage me
paraît si positif, & si précis, que je ne doute
pas qu'il soit fondamental dans la
Pratique de l'Oeuvre.

Eudoxe.
Il n'y en a pas assurément de plus fondamental,
puisque ce Philosophe vous
marque en cet endroit, comment se forme
la Pierre, sur laquelle toute notre Philosophie
est fondée. En effet, notre Mercure,
ou notre Pierre prend naissance de
deux Corps: Remarquez cependant que
ce n'est pas le mélange de deux Corps
qui produit notre Mercure, ou notre Pierre:
Car vous venez de voir que les Corps
sont contraires, & qu'il ne s'en peut faire
une parfaite union: Mais notre Pierre naît
au contraire de la destruction de deux
@

Hermétique 275

Corps, lesquels agissant l'un sur l'autre
comme le Mâle et la Femelle, ou comme
le Corps & l'Esprit, d'une manière autant
naturelle, qu'elle est incompréhensible à
l'Artiste, qui y prête le secours nécessaire,
cessent entièrement d'être ce qu'ils
étaient auparavant, pour mettre au jour
une Production d'une nature, & d'une origine
merveilleuse, & qui a toutes les dispositions
nécessaires, pour être portée par
l'Art, & par la Nature, de perfection en
perfection, jusqu'au souverain degré, qui
est au-dessus de la Nature même.
Remarquez aussi que ces deux Corps,
qui se détruisent, & se confondent l'un
dans l'autre, pour la production d'une
troisième Substance, & dont l'un tient lieu
de Mâle, et l'autre de Femelle, dans cette
nouvelle Génération, sont deux Agents,
qui se dépouillant de leur plus grossière
Substance dans cette action, changent de
nature, pour mettre au monde un Fils
d'une origine plus noble, & plus illustre
que le Père et la Mère, qui lui donnent
l'être: Aussi, il apporte en naissant, des
marques visibles, qui font voir évidemment
que le Ciel a présidé à sa naissance.
Remarquez de plus, que notre Pierre
renaît plusieurs & diverses fois; mais que
dans chacune de ses nouvelles naissances,
elle tire toujours son origine de deux choses.
@

276 Le Triomphe

Vous venez de voir comment elle
commence de naître de deux Corps: Vous
avez vu qu'elle épouse une Nymphe Céleste,
après qu'elle a été dépouillée de sa
Forme terrestre, pour ne faire qu'une seule
& même chose avec elle; Sachez aussi
qu'après que la Pierre a paru de nouveau
sous une Forme terrestre, elle doit
encore être mariée à une Epouse de son
même sang, de sorte que ce sont toujours
deux choses qui en produisent une seule,
d'une seule & même Espèce: Et comme
c'est une vérité constante, que dans tous
les différents états de la Pierre, les deux
choses qui s'unissent pour lui donner une
nouvelle naissance, viennent d'une seule
& même chose: C'est aussi sur ce fondement
de la Nature, que le Cosmopolite
appuie une vérité incontestable dans notre
Philosophie, savoir, Que d'un il s'en
fait deux & de deux, un, à quoi se terminent
toutes les Opérations naturelles & philosophiques,
sans pouvoir aller plus loin.

Pyrophile.
Vous me rendez si intelligibles & si palpables
ces sublimes vérités, toutes abstraites
qu'elles sont, que je les conçois presque
aussi évidemment, que si c'étaient des
Démonstrations Mathématiques. Permettez-moi,
@

Hermétique 277

s'il vous plaît, de vous demander
encore quelques éclaircissements, afin
qu'il ne me reste plus aucun doute touchant
l'interprétation de cet Auteur. J'ai fort
bien compris que la Pierre née de deux
Substances d'une même Espèce, est un
Tout homogène, & un tiers-Etre, doué
de deux natures, qui le rendent seul suffisant
par lui-même à la génération du Fils
du Soleil: mais j'ai quelque peine à bien
comprendre, comment ce Philosophe entend,
Que la seule chose, dont se fait la 35.
Médecine Universelle est l'Eau, & l'Esprit
du Corps.

Eudoxe.
Vous trouveriez le sens de ce passage,
évident de lui-même, si vous vous souveniez,
que la première & la plus importante
Opération de la Pratique du premier
Oeuvre, est de réduire en Eau le Corps,
qui est notre Pierre, & que ce point est
le plus secret de nos Mystères. Je vous ai
fait voir que cette Eau doit être vivifiée,
& fécondée par une Semence Astrale, &
par un Esprit Céleste, dans lequel réside
toute l'efficace de la Teinture Physique:
De sorte que si vous y faites réflexion,
vous avouerez qu'il n'y a point de vérité
plus évidente dans notre Philosophie, que
celle que votre Auteur avance ici, savoir,
@

278 Le Triomphe

que la seule chose, dont le Sage a
besoin, pour faire toutes choses, n'est autre
L'eau
est le Corps & l'Ame de notre Sujet; la
Semence Astrale en est l'Esprit: C'est
pourquoi les Philosophes assurent que leur
Matière a un Corps, une Ame & un Esprit.

Pyrophile.
J'avoue que je m'aveuglais moi-même,
& que si j'y avais bien fait réflexion,
je n'aurais formé aucun doute sur cet endroit.
Mais en voici un autre, qui n'est
point cependant un sujet de doute; mais
qui ne laisse pas pour cela, de me faire souhaiter
que vous veuillez bien dire votre
sentiment sur ces paroles-ci: Savoir, que
la seule chose, qui est le sujet de l'Art, &
36. qui n'a pas sa pareille dans le Monde, est
vile toutefois & qu'on peut l'avoir à peu
de frais.

Eudoxe.
Cette chose si précieuse par les dons excellents,
dont le Ciel l'a pourvue, est véritablement
vile, à l'égard des Substances,
dont elle tire son origine. Leur prix
n'est point au-dessus des facultés des Pauvres.
Dix sols sont plus que suffisants pour
acquérir la Matière de la Pierre. Les Instruments
@

Hermétique 279

toutefois, & les moyens qui
sont nécessaires pour poursuivre les Opérations
de l'Art, demandent quelque sorte
de dépense; ce qui fait dire à Géber,
Que l'Oeuvre n'est pas pour les Pauvres. La
Matière est donc vile, à considérer le fondement
de l'Art, puisqu'elle coûte fort
peu; elle n'est pas moins vile, si on considère
extérieurement ce qui lui donne la
perfection, puisqu'à cet égard, elle ne
coûte rien du tout; d'autant Que tout
le monde l'a en sa puissance, dit le Cosmopolite:
De sorte, que soit que vous distinguiez
ces choses, soit que vous les confondiez
(comme font les Philosophes,
pour tromper les Sots, & les Ignorants)
c'est une vérité constante, que la Pierre
est une chose vile en un sens: mais qu'elle
est très précieuse en un autre, & qu'il n'y
a que les Fous qui la méprisent, par un
juste jugement de Dieu.

Pyrophile.
Me voilà bientôt autant instruit que
je puis le souhaiter; faites-moi seulement
la grâce de me dire, comment on peut
connaître quelle est la véritable Voie des
Philosophes; puisqu'ils en décrivent plusieurs
différentes, & qui paraissent souvent
opposées. Leurs Livres sont remplis d'une
@

280 Le Triomphe

infinité de diverses Opérations; savoir
de Conjonctions, Calcinations, Mixtions,
Séparations, Sublimations, Distillations,
Coagulations, Fixations, Dessiccations,
dont ils font sur chacune des Chapitres
entiers; ce qui met les Artistes dans un tel
embarras, qu'il leur est presque impossible
d'en sortir heureusement. Ce Philosophe
insinue, ce semble, que comme il
n'y a qu'une chose dans ce grand Art, il
n'y a aussi qu'une Voie; & pour toute raison,
37. il dit, Que la Solution du Corps ne
se fait que dans son propre Sang. Je ne
trouve rien dans tout cet Ecrit, où vos
lumières me soient plus nécessaires, que
sur ce point, qui concerne la Pratique de
l'Oeuvre, sur laquelle tous les Philosophes
font profession de se taire: Je vous
conjure de ne pas me les refuser.

Eudoxe.
Ce n'est pas sans beaucoup de raison,
que vous me faites une telle demande:
Elle regarde le point essentiel de l'Oeuvre;
& je souhaiterais de tout mon coeur pouvoir
y répondre aussi distinctement que
j'ai fait à plusieurs de vos autres questions.
Je vous proteste que je vous ai dit partout
la vérité; je veux en faire encore de
même; mais vous savez que les Mystères
res
@

Hermétique 281

de notre sacrée Science ne peuvent
être enseignés qu'avec des termes mystérieux:
Je vous dirai néanmoins, sans équivoque,
que l'intention générale de notre
Art, est de purifier exactement, & de subtiliser
une Matière, d'elle-même immonde
& grossière. Voilà une vérité très importante,
qui mérite que vous y fassiez
réflexion.
Remarquez que pour arriver à cette
fin, plusieurs Opérations sont requises,
qui ne tendant toutes qu'à un même but,
& qui ne sont dans le fond considérées
par les Philosophes, que comme une seule
& même Opération, diversement continuée.
Observez que le feu sépare d'abord
les parties hétérogènes, & conjoint les
parties homogènes de notre Pierre: Que
le Feu secret produit ensuite le même effet;
mais plus efficacement en introduisant dans
la Matière un Esprit igné, qui ouvre intérieurement
la porte secrète, qui subtilise,
& qui sublime les parties pures, les séparant
des parties terrestres & adustibles.
La Solution, qui se fait ensuite par l'addition
de la Quintessence Astrale, qui anime
la Pierre, en fait une troisième Dépuration,
& la Distillation l'achève entièrement:
Ainsi, purifiant, & subtilisant la
Pierre par plusieurs différents degrés, auxquels
les Philosophes ont accoutumé de
Tome III. A a
@

282 Le Triomphe

donner les noms d'autant d'Opérations
différentes & de Conversion des Eléments;
on l'élève jusqu'à la perfection, qui est la
disposition prochaine, pour la conduire à
la plus que perfection, par un Régime proportionné
à l'intention finale de l'Art;
c'est-à-dire, jusqu'à la parfaite Fixation.
Vous voyez donc qu'à proprement parler,
il n'y a qu'une Voie, comme il n'y a
qu'une intention dans le premier Oeuvre,
& que les Philosophes n'en décrivent plusieurs,
que parce qu'ils considèrent les différents
degrés de Dépurations, comme
autant d'Opérations & de Voies différentes,
dans le dessein (ainsi que le remarque
fort bien votre Auteur) de cacher ce grand
Art.
Pour ce qui est des paroles, par lesquelles
votre Auteur conclut, savoir,
Que la Solution du Corps ne se fait que
dans son propre Sang; je dois vous faire
observer que dans notre Art, il se fait en
trois temps différents, trois Solutions essentielles,
dans lesquelles le Corps ne se dissout
que dans son propre Sang, c'est au
commencement, au milieu, & à la fin
de l'Oeuvre: Remarquez bien ceci. Je
vous ai déjà fait voir que dans les principales
Opérations de l'Art, ce sont toujours
deux choses, qui en produisent une;
que de ces deux choses l'une tient lieu de
@

Hermétique 283

Mâle, & l'autre de Femelle; l'un est le
Corps, l'autre est l'Esprit: Vous devez
en faire ici l'application; savoir, que dans
les trois Solutions, dont je vous parle,
le Mâle & la Femelle, le Corps & l'Esprit,
ne sont autre chose que le Corps &
le Sang, & que ces deux choses sont d'une
même nature, & d'une même espèce: De
sorte que la Solution du Corps dans son
propre Sang, c'est la Solution du Mâle par
la Femelle, & celle du Corps par son Esprit.
Voici l'ordre de ces trois Solutions
importantes.
En vain vous tenteriez par le Feu la
véritable Solution du Mâle en la première
Opération, elle ne vous réussirait jamais,
sans la Conjonction de la Femelle:
C'est dans leurs embrassements réciproques
qu'ils se confondent, & se changent l'un
l'autre, pour produire un Tout homogène,
différent des deux. En vain vous auriez
ouvert & sublimé le Corps de la Pierre,
elle vous serait entièrement inutile,
si vous ne lui faisiez épouser la Femme
que la Nature lui a destinée; elle est cet
Esprit, dont le Corps a tiré sa première
origine; aussi il s'y dissout, comme fait
la glace à la chaleur du feu, ainsi que votre
Auteur l'a fort bien remarqué. Enfin
vous essayeriez en vain de faire la parfaite
Solution du même Corps, si vous ne réitériez
A a ij
@

284 Le Triomphe

sur lui l'affusion de son propre Sang,
qui est son Menstrue naturel, sa Femme,
& son Esprit tout ensemble, avec lequel
il s'unit intimement, qu'ils ne font plus
qu'une seule & même Substance.

Pyrophile.
Après tout ce que vous venez de me
révéler, je n'ai plus rien à vous demander
touchant l'interprétation de cet Auteur.
Je comprends fort bien tous les autres avantages,
qu'il attribue à la Pierre, au-dessus
de l'Or et du Mercure. Je conçois aussi
comment l'excès du dépit de ces deux
Champions, les porta à joindre leurs forces,
pour vaincre la Pierre par les armes,
n'ayant pu la surmonter par la raison:
38. Mais, comment entendez-vous, Que la
Pierre les dissipa, & les engloutit l'un &
l'autre, en sorte qu'il n'en resta aucuns vestiges?

Eudoxe.
Ignorez-vous que le grand Hermès dit,
que la Pierre est la Force forte de toute force?
car elle vaincra toute chose subtile, &
pénétrera toute chose solide. C'est ce que
votre Philosophe dit ici en d'autres termes,
pour vous apprendre que la puissancapable
ce de la Pierre est si grande, que rien n'est
@

Hermétique 285

de lui résister. Elle surmonte en
effet tous les Métaux imparfaits, les transmuant
en Métaux parfaits, de telle manière,
qu'il ne reste aucuns vestiges de ce
qu'ils étaient auparavant (I).

Pyrophile.
Je comprends fort bien ces raisons; mais
il me reste nonobstant cela un doute, touchant
les Métaux parfaits; l'Or par exemple
est un Métal constant & parfait, que
la Pierre ne saurait engloutir.

Eudoxe.
Votre doute est sans fondement; car
tout de même que la Pierre à proprement
parler, n'engloutit pas les Métaux imparfaits,
mais qu'elle les change tellement de
nature, qu'il ne reste rien, qui fasse connaître
ce qu'ils étaient auparavant; ainsi

(I) Il n'est pas question cure, parce qu'étant de la
ici de la Pierre parfaite au nature de l'un & de l'autre,
Blanc ou Rouge, qui con- elle les dissout sans violence,
vertit les Métaux imparfaits & fait de leur Substance avec
en Lune & en Soleil, & Eu- la sienne un Corps, qui s'ap-
doxe, pour mieux instruire pelle alors l'Elixir des Phi-
Pyrophile, aurait pu lui ré- losophes? & leur Azot, lors-
pondre que la Pierre, dont qu'après le Régime de Sa-
il s'agit dans cet Article, est turne, ces trois Substances
cette moyenne Substance du d'une même Racine, ne font
Trévisan, cette Eau Mercu- plus ensemble qu'une seule
rielle, Principe des Métaux, & même Substance.
qui engloutit l'Or & le Mer-
@

286 Le Triomphe

la Pierre, ne pouvant engloutir l'Or, ni
le transmuer en un Métal plus parfait, elle
le transmue en Médecine, mille fois plus
parfaite que l'Or, puisqu'il peut alors
transmuer mille fois autant de Métal imparfait
selon le degré de perfection,
que la pierre a reçue du Magistère.

Pyrophile.
Je reconnais le peu de fondement qu'il
y avait dans mon doute: mais à vous dire
le vrai, il y a tant de subtilité dans les
moindres paroles des Philosophes, que
vous ne devez pas trouver étrange, que
je me sois souvent arrêté sur des choses,
qui devaient me paraître assez intelligibles
d'elles-mêmes. Je n'ai plus que deux
demandes à vous faire, au sujet des deux
conseils que mon Auteur donne aux Enfants
de la Science, touchant la manière de
procéder, & la fin qu'ils doivent se proposer
dans la recherche de la Médecine Universelle.
Il leur conseille en premier lieu,
d'aiguiser la pointe de leur esprit; de lire
les Ecrits des Sages avec prudence; de
travailler avec exactitude; d'agir sans précipitation
39. dans un Oeuvre si précieux: Parce,
dit-il, qu'il a son temps ordonné par la
Nature; de même que les fruits qui sont
sur les Arbres, & les grappes de raisins que
@

Hermétique 287

la Vigne porte. Je conçois fort bien l'utilité
de ces conseils; mais je vous prie de
vouloir m'expliquer, comment se doit entendre
cette limitation du temps.

Eudoxe.
Votre Auteur vous l'explique suffisamment
par la comparaison des Fruits, que
la Nature produit dans le temps ordonné.
Cette comparaison est juste: la Pierre est
un Champ, que le Sage cultive, dans lequel
l'Art & la Nature ont mis la Semence,
qui doit produire son Fruit: Et comme
les quatre Saisons de l'année sont nécessaires
à la parfaite production des Fruits,
la Pierre de même a ses Saisons déterminées.
Son Hiver, pendant lequel le Froid,
& l'Humide dominent dans cette Terre
préparée, & ensemencée; Son Printemps,
auquel la Semence Philosophique, étant
échauffée, donne des marques de végétation
& d'accroissement: Son Eté, pendant
lequel son Fruit mûrit, & devient propre
à la Multiplication: Son Automne, auquel
ce Fruit parfaitement mûr, console le Sage,
qui a le bonheur de le cueillir.
Pour ne vous rien laisser à désirer sur
ce Sujet, je dois vous faire remarquer ici
trois choses. La première, que le Sage
doit imiter la Nature dans la Pratique de
@

288 Le Triomphe

l'Oeuvre; & comme cette savante Ouvrière
ne peut rien produire de parfait, si
on en violente le mouvement, de même
l'Artiste doit laisser agir intérieurement les
Principes de sa Matière, en lui administrant
extérieurement une chaleur proportionnée
à son exigence. La seconde, que
la connaissance des quatre Saisons de
l'Oeuvre doit être la Règle, que le Sage
doit suivre dans les différents Régimes du
Feu, en le proportionnant à chacune,
selon que la Nature le démontre, laquelle
a besoin de moins de chaleur pour faire
fleurir les Arbres, & former les Fruits,
que pour les faire parfaitement mûrir. La
troisième, que bien que l'Oeuvre ait ses
quatre Saisons, ainsi que la Nature, il ne
s'ensuit pas, que les Saisons de l'Art &
de la Nature doivent précisément répondre,
les unes aux autres, l'Eté de l'Oeuvre
pouvant arriver sans inconvénient dans
l'Automne de la Nature, & son Automne,
dans l'Hiver. C'est assez que le Régime
du Feu soit proportionné à la Saison
de l'Oeuvre: C'est en cela seul que consiste
le grand secret du Régime, pour lequel
je ne puis vous donner de règle plus
certaine.

Pyrophile.
Par ce raisonnement, & cette similitude,
litude
@

Hermétique 289

vous me faites voir clair sur un
point, dont les Philosophes ont fait un de
leurs plus grands Mystères, car l'intelligence
des Régimes ne se peut tirer de leurs
Ecrits; mais je vois avec une extrême satisfaction,
qu'en imitant la Nature, &
commençant l'ordre des Saisons de l'Oeuvre
par l'Hiver, il ne doit pas être difficile
au sage de juger comment, par les
divers degrés de chaleur, qui répondent
à ces Saisons, il peut aider la Nature, &
conduire à une parfaite maturité les Fruits
de cette Plante Philosophique.
Mon Auteur conseille en second lieu
aux Enfants de la Science d'avoir la droiture
dans le coeur, & de se proposer dans
ce Travail une fin honnête, leur déclarant
positivement, que s'ils ne sont dans ces
bonnes dispositions, ils ne doivent pas attendre
sur leur Oeuvre, la bénédiction du
Ciel, de laquelle tout le bon succès dépend.
Il assure, Que Dieu ne communique 40.
un si grand Don, qu'à ceux qui en veulent
faire un bon usage, & qu'il en prive ceux
qui ont dessein de s'en servir pour commettre
le mal. Il semble que ce ne soit là qu'une
manière de parler, qui est ordinaire aux
Philosophes; je vous prie de me dire
quelles réflexions on doit faire sur ce dernier
point.
Tome III. * B b
@

290 Le Triomphe

Eudoxe.
Vous êtes assez éclairé dans notre Philosophie,
pour comprendre, que la possession
de la Médecine Universelle, & du
grand Elixir, est de tous les Biens de ce
Monde le plus réel, le plus estimable, &
le plus grand, dont l'Homme puisse jouir.
En effet, les richesses immenses, les Dignités
souveraines, & toutes les Grandeurs
de la Terre, ne sont point à comparer
à ce précieux Trésor, qui est le seul
des Biens temporels, capable de remplir le
coeur de l'Homme. Il donne à celui qui
le possède, une vie longue, exempte de
toutes sortes d'infirmités, & met en sa
puissance plus d'Or & d'Argent, que n'en
ont tous les plus puissants Monarques ensemble.
Ce Trésor a de plus cet avantage
particulier, au-dessus de tous les autres
Biens de la vie, que celui qui en jouit,
se trouve parfaitement satisfait, même de
sa seule contemplation, & qu'il ne peut
jamais être troublé de la crainte de le perdre.
Vous êtes d'ailleurs pleinement convaincu,
que Dieu gouverne le Monde; que
sa Divine Providence y fait régner l'ordre,
que sa Sagesse infinie y a établi depuis
le commencement des Siècles; & que
cette même Providence n'est point cette
@

Hermétique 291

Fatalité aveugle des Anciens, ni ce prétendu
Enchaînement, ou cet Ordre nécessaire
des choses, qui doit les faire suivre
sans aucune distinction; mais vous êtes
au contraire bien persuadé que la Sagesse
de Dieu préside à tous les Evénements qui
arrivent dans le Monde.
Sur le double fondement, que ces deux
réflexions établissent, vous ne pouvez
douter, que Dieu, qui dispose souverainement
de tous les Biens de la Terre, ne
permet jamais, que ceux qui s'appliquent
à la recherche de ce précieux Trésor, dans
le dessein d'en faire un mauvais usage,
puissent, par leur travail, parvenir à sa
possession: En effet quels maux ne seraient
pas capables de causer dans le Monde un
Esprit pervers, qui n'aurait d'autre vue,
que de satisfaire son ambition, & d'assouvir
ses convoitises, s'il avait en son pouvoir,
& entre ses mains, ce moyen assuré
d'exécuter ses plus criminelles entreprises.
C'est pourquoi les Philosophes, qui connaissent
parfaitement les maux & les désordres,
qui pourraient arriver dans la Société
Civile, si la connaissance de ce grand
Secret était révélée aux Impies, n'en traitent
qu'avec crainte, & n'en parlent que
par Enigmes; afin qu'il ne soit compris
que de ceux, dont Dieu veut bénir l'étude,
& le travail.
Bb ij
@

290 Le Triomphe

Pyrophile.
Il ne se trouvera Personne de bon sens,
& craignant Dieu, qui n'entre dans ces
sentiments, & qui ne doive être entièrement
persuadé, que pour réussir dans une
si grande, & si importante Entreprise, il
ne faille supplier incessamment la Bonté
Divine, d'éclairer nos esprits, & de donner
sa bénédiction à nos travaux. Il ne me reste
plus qu'à vous rendre de très humbles
grâces de ce que vous avez bien voulu
me traiter en Enfant de la Science, me
parler sincèrement, & m'instruire dans de
si grands Mystères, aussi clairement, &
aussi intelligiblement, qu'il est permis de
le faire, & que je pouvais le souhaiter.
Je vous proteste que ma reconnaissance
durera tout autant que ma vie.

F I N.
@

293

pict

L E T T R E

Aux vrais Disciples d'Hermès, conte-
nant six principales Clefs de la
Philosophie Secrète.

S I j'écrivais cette Lettre pour persuader
la vérité de notre Philosophie à
ceux, qui s'imaginent qu'elle n'est qu'une
vaine Idée, & un pur Paradoxe, je
suivrais l'exemple de plusieurs Maîtres en
ce grand Art; je tâcherais de convaincre
de leurs erreurs ces sortes d'Esprits,
en leur démontrant la solidité des Principes
de notre Science, appuyés sur les
Lois, & sur les Opérations de la Nature,
& je ne parlerais que légèrement de ce
qui regarde sa Pratique: Mais comme j'ai
un dessein tout différent, & que je n'écris
que pour vous seuls, sages Disciples
d'Hermès, & vrais Enfants de l'Art, mon
unique but est de vous servir de Guide
dans une Route si difficile à suivre. Notre
Pratique en effet est un Chemin dans des
Sables, où l'on doit se conduire par
l'Etoile du Nord, plutôt que par les vestiges
qu'on y voit imprimés. La confusion
des traces, qu'un nombre presqu'infini
Bb iij
@

294 Le Triomphe

de Personnes y ont laissées, est si
grande, & on y trouve tant de différents
Sentiers, qui mènent presque tous
dans des Déserts affreux, qu'il est presque
impossible de ne pas s'égarer de la véritable
Voie, que les seuls Sages, favorisés du
Ciel, ont heureusement su démêler &
reconnaître.
Cette confusion arrête tout court les
Enfants de l'Art, les uns dès le commencement,
les autres dans le milieu de cette
course Philosophique, & quelques-uns
même lorsqu'ils approchent de la fin de
ce pénible Voyage, & qu'ils commencent
à découvrir le terme heureux de leur
Entreprise; mais qui ne s'aperçoivent
pas, que le peu de chemin, qui leur reste
à faire, est le plus difficile. Ils ignorent
que les Envieux de leur bonheur ont creusé
des fosses & des précipices au milieu
de la Voie, & que faute de savoir les
détours secrets, par où les Sages évitent
ces dangereux pièges, ils perdent malheureusement
tout l'avantage qu'ils avaient
acquis, dans le même temps qu'ils s'imaginaient
d'avoir surmonté toutes les difficultés.
Je vous avoue sincèrement, que la Pratique
de notre Art est la plus difficile chose
du monde, non par rapport à ses Opéy
rations, mais à l'égard des difficultés qu'il
@

Hermétique 295

a de l'apprendre distinctement dans les
Livres des Philosophes: Car si d'un côté
elle est appelée avec raison, un Jeu d'Enfants;
de l'autre elle requiert en ceux, qui
en cherchent la vérité par leur travail &
leur étude, une connaissance profonde
des Principes, & des Opérations de la
Nature dans les trois Genres; mais particulièrement
dans le Genre Minéral & Métallique.
C'est un grand point de trouver
la véritable Matière, qui est le Sujet de
notre Oeuvre: Il faut percer pour cela
mille voiles obscurs, dont elle a été enveloppée:
Il faut la distinguer par son propre
nom, entre un million de noms extraordinaires,
dont les Philosophes l'ont diversement
exprimée: Il en faut comprendre
toutes les propriétés, & juger de tous les
degrés de perfection, que l'Art est capable
de lui donner: Il faut connaître le
Feu secret des Sages, qui est le seul Agent,
qui peut ouvrir, sublimer, purifier, &
disposer la Matière à être réduite en Eau:
Il faut pénétrer pour cela jusqu'à la Source
Divine de l'Eau Céleste, qui opère la
Solution, l'Animation, & la Purification
de la Pierre: Il faut savoir convertir notre
Eau Métallique en Huile incombustible
par l'entière Solution du Corps, d'où elle
tire son origine, & pour cet effet il faut
faire la Conversion des Eléments, la Séparation,
B b iiij
@

296 Le Triomphe

& la Réunion des trois Principes:
Il faut apprendre comment on doit en
faire un Mercure blanc, & un Mercure
citrin: Il faut fixer ce Mercure, le nourrir
de son propre Sang, afin qu'il se convertisse
en Soufre fixe des Philosophes.
Voilà quels sont les points fondamentaux
de notre Art; le reste de l'Oeuvre se trouve
assez clairement enseigné dans les Livres
des Philosophes, pour n'avoir pas
besoin d'une plus ample explication.
Comme il y a trois Règnes dans la Nature,
il y a aussi trois Médecines en notre
Art, qui font trois Oeuvres différents dans
la Pratique, & qui ne font toutefois que
trois différents degrés qui élèvent notre
Elixir à sa dernière perfection. Ces importantes
Opérations des trois Oeuvres, sont
réservées sous la Clef du Secret par tous
les Philosophes, afin que les sacrés Mystères
de notre divine Philosophie ne soient
pas révélés aux Profanes: Mais pour
vous, qui êtes les Enfants de la Science,
& qui pouvez entendre le langage des
Sages, les Serrures vous seront ouvertes,
et vous aurez les Clefs des précieux Trésors
de la Nature, & de l'Art, si vous
appliquez tout votre esprit à comprendre
ce que j'ai dessein de vous dire, en termes
autant intelligibles, qu'il est nécessaivous
re, pour ceux qui sont prédestinés, comme
@

Hermétique 297

êtes, à la Connaissance de ces
sublimes Mystères. Je veux vous mettre
en main six Clefs, avec lesquelles vous
pourrez entrer dans le Sanctuaire de la
Philosophie, en ouvrir tous les Réduits,
& parvenir à l'intelligence des Vérités les
plus cachées.

Première Clef.
La première Clef, est celle qui ouvre
les Prisons obscures, dans lesquelles le
Soufre est renfermé; c'est elle qui sait extraire
la Semence du Corps, & qui forme
la Pierre des Philosophes, par la Conjonction
du Mâle, avec la Femelle; de l'Esprit
avec le Corps; du Soufre avec le Mercure.
Hermès a manifestement démontré
l'Opération de cette première Clef par
ces paroles. De Cavernis Metallorum occultus
est, qui lapis est venerabilis, colore
splendidus, mens sublimis, & mare patens
(1): Cette Pierre a un brillant éclat: elle
contient un Esprit d'une origine sublime:
Elle est la Mer des Sages, dans laquelle
ils pêchent leur mystérieux Poisson. Le même
Philosophe marque encore plus particulièrement
la naissance de cette admirable
Pierre, lorsqu'il dit: Rex ab igne veniet,
ac conjugio gaudebit, & occulta patebunt
(2). C'est un Roi couronné de gloire,
qui prend naissance dans le Feu, qui se
@

298 Le Triomphe

plaît à l'union de l'Epouse qui lui est donnée:
C'est cette union qui rend manifeste
ce qui était auparavant caché.
Mais avant que de passer outre, j'ai un
conseil à vous donner, qui ne vous sera
pas d'un petit avantage: C'est de faire
réflexion que les Opérations de chacun
des trois Oeuvres, ayant beaucoup d'analogie,
& de rapport les uns aux autres,
les Philosophes en parlent à dessein
en termes équivoques, afin que ceux qui
n'ont pas des yeux de Lincée, prennent le
change, & se perdent dans ce Labyrinthe,
duquel il est bien difficile de sortir.
En effet lorsqu'on s'imagine qu'ils parlent
d'un Oeuvre, ils traitent souvent
d'un autre: Prenez donc garde de ne pas
vous y laisser tromper: car c'est une vérité,
que dans chaque Oeuvre le sage
Artiste doit dissoudre le Corps avec l'Esprit,
il doit couper la tête du Corbeau,
blanchir le noir & rougir le blanc; c'est
toutefois proprement dans la première
Opération, que le Sage Artiste coupe la
tête au noir Dragon, & au Corbeau.
Hermès dit, que c'est delà que notre Art
prend son commencement, Quod ex Corvo
nascitur, hujus Artis est principium (1).
Considérez que c'est par la Séparation de
la Fumée noire, sale, & puante du Noir
très noir, que se forme notre Pierre Astrale,
@

Hermétique 299

blanche, & resplendissante, qui contient
dans ses veines le Sang du Pélican:
C'est à cette première purification de la
Pierre, & à cette blancheur luisante, que
se termine la première Clef du premier
Oeuvre.

Seconde Clef.
La seconde Clef dissout le Composé
ou la pierre, & commence la Séparation
des Eléments, d'une manière Philosophique:
Cette Séparation des Eléments ne se
fait qu'en élevant les parties subtiles &
pures, au-dessus des parties crasses & terrestres.
Celui qui sait sublimer la Pierre
Philosophiquement, mérite à juste titre
le nom de Philosophe, puisqu'il connaît
le feu des Sages, qui est l'unique
Instrument, qui puisse opérer cette Sublimation.
Aucun Philosophe n'a jamais ouvertement
révélé ce Feu secret, & ce
puissant Agent, qui opère toutes les merveilles
de l'Art: Celui qui ne le comprendra
pas, & qui ne saura pas le distinguer
aux caractères, avec lesquels j'ai tâché
de le dépeindre dans l'entretien d'Eudoxe
& de Pyrophile, doit s'arrêter ici,
& prier Dieu qu'il l'éclaire: car la connaissance
de ce grand Secret est plutôt
un Don du Ciel, qu'une lumière acquise
par la force du raisonnement: Qu'il lise cependant
@

300 Le Triomphe

les Ecrits des Philosophes; qu'il
médite, & sur tout qu'il prie; il n'y a
point de difficulté qui ne soit éclairci
par le travail, par la méditation, & par la
prière.
Sans la Sublimation de la Pierre, la Conversion
des Eléments, & l'Extraction des
Principes, est impossible; & cette Conversion,
qui fait l'Eau de la Terre, l'Air
de l'Eau, & le Feu de l'Air, est la seule
voie par laquelle notre Mercure peut être
fait, & préparé. Appliquez-vous donc
à connaître ce Feu secret, qui dissout la
Pierre naturellement, & sans violence, &
la fait résoudre en Eau dans la grande Mer
des Sages, par la Distillation qui se fait
des rayons du Soleil & de la Lune. C'est
de cette manière que la Pierre, qui selon
Hermès, est la Vigne des Sages, devient
leur Vin, qui produit par les Opérations
de l'Art leur Eau de vie rectifiée; & leur
Vinaigre très aigre. Ce Père de notre Philosophie
s'écrie sur ce Mystère: Benedicta
aquina Forma, quae Elementa dissolvis (1)!
Les Eléments de la Pierre ne peuvent être
dissous, que par cette Eau toute Divine,
& il ne peut s'en faire une parfaite dissolution,
qu'après une Digestion & Putréfaction
proportionnée, à laquelle se
termine la seconde Clef du premier Oeuvre.
@

Hermétique 301

Troisième Clef.
La troisième Clef comprend elle seule
une plus longue suite d'Opérations, que
toutes les autres ensemble. Les Philosophes
en ont fort peu parlé, bien que la
perfection de notre Mercure en dépende;
les plus sincères même, comme Artéphius,
le Trévisan, Flamel, ont passé
sous silence les Préparations de notre Mercure,
& il ne s'en trouve presque pas un,
qui n'ait supposé, au lieu d'enseigner,
la plus longue & la plus importante des
Opérations de notre Pratique. Dans le dessein
de vous prêter la main en cette partie
du chemin, que vous avez à faire, où
faute de lumière, il est impossible de suivre
la véritable Voie, je m'étendrai plus,
que les Philosophes n'ont fait, sur cette
troisième Clef, ou du moins je suivrai
par ordre ce qu'ils ont dit sur ce Sujet,
si confusément, que sans une inspiration
du Ciel, ou sans le secours d'un fidèle
Ami, on demeure indubitablement dans
ce Dédale, sans pouvoir en trouver une
issue heureuse. Je m'assure, que vous,
qui êtes les véritables Enfants de la Science,
vous recevrez une très grande satisfaction
de l'éclaircissement de ces Mystères
cachés, qui regardent la Séparation
& la Purification des Principes de notre
@

302 Le Triomphe

Mercure, qui se fait par une parfaite Dissolution,
& Glorification du Corps, dont
il prend naissance, & par l'union intime
de l'Ame avec son Corps, dont l'Esprit
est l'unique lien, qui opère cette Conjonction:
C'est là l'intention, & le point essentiel
des Opérations de cette Clef, qui
se termine à la Génération d'une nouvelle
Substance, infiniment plus noble que la
première.
Après que le sage Artiste a fait sortir
de la Pierre une Source d'Eau vive, qu'il
a exprimé le Suc de la Vigne des Philosophes,
& qu'il a fait leur Vin, il doit remarquer
que dans cette Substance homogène,
qui paraît sous la forme de l'Eau,
il y a trois Substances différentes, & trois
Principes naturels de tous les Corps, Sel,
Souffre & Mercure, qui sont l'Esprit, l'Ame,
& le Corps; & bien qu'ils paraissent
purs & parfaitement unis ensemble, il s'en
faut beaucoup qu'ils le soient encore; car
lorsque par la Distillation nous tirons
l'eau, qui est l'Ame et l'Esprit, le Corps
demeure au fond du Vaisseau, comme
une Terre morte, noire, & féculente,
laquelle néanmoins, n'est pas à mépriser;
car dans notre Sujet, il n'y a rien qui ne
soit bon. Le Philosophe Jean Pontanus
proteste que les superfluités de la Pierre
se convertissent en une véritable Essence,
@

Hermétique 303

que celui qui prétend séparer quelque
chose de notre Sujet, ne connaît rien
dans la Philosophie, & que tout ce qu'il
y a de superflu, d'immonde, de féculent,
& enfin toute la Substance du Composé,
se perfectionne par l'action de notre Feu.
Cet avis ouvre les yeux à ceux, qui pour
faire une exacte purification des Eléments
& des Principes, se persuadent qu'il ne
faut prendre que le subtil, & rejeter l'épais;
mais les Enfants de la Science ne
doivent pas ignorer que le Feu, & le Soufre
sont cachés dans le centre de la Terre,
& qu'il faut la laver exactement avec
son Esprit, pour en extraire le Baume,
le Sel fixe, qui est le Sang de notre Pierre:
Voilà le Mystère essentiel de cette
Opération, laquelle ne s'accomplit qu'après
une Digestion convenable, & une
lente Distillation. Suivez donc, Enfants
de l'Art, le précepte que vous donne le
véridique Hermès, qui dit en cet endroit:
Oportet autem nos cum hâc aquina Animâ,
ut Forman sulphuream possideamus,
Aceto nostro eam miscere; cum enim Compositum
solvitur, Clavis est restaurationis (1).
Vous savez que rien n'est plus contraire
que le Feu, & l'Eau; il faut néanmoins que
le sage Artiste fasse la paix entre des Ennemis,
qui dans le fond s'aiment ardemment.
Le Cosmopolite en a dit le moyen
@

304 Le Triomphe

en peu de paroles: Purgatis ergo rebus,
fac ut Ignis & Aqua amici fiant; quod in
Terrâ suâ, quae cum iis ascenderat, facilé
facient (1). Soyez donc attentifs sur ce point,
abreuvés souvent la Terre de son Eau, &
vous obtiendrez ce que vous cherchez.
Ne faut-il pas que le Corps soit dissout
par l'Eau, & que la Terre soit pénétrée
de son humidité, pour être rendue propre
à la génération? Selon les Philosophes
l'Esprit est Eve; le Corps est Adam;
ils doivent être conjoints pour la propagation
de leur Espèce. Hermès dit la même
chose en d'autres termes: Aqua namque
fortissima est natura, quae transcendit,
& fixam in Corpore naturam excitat; hoc
est laetificat (2). En effet, ces deux Substances,
qui sont d'une même nature, mais de deux
Sexes différents, s'embrassent avec le même
amour, & la même satisfaction, que
le Mâle & la Femelle, & s'élèvent insensiblement
ensemble, ne laissant qu'un peu
de fèces au fond du Vaisseau; de sorte
que l'Ame, l'Esprit, & le Corps, après
une exacte Dépuration, paraissent enfin
inséparablement unis sous une Forme plus
noble, & plus parfaite, qu'elle n'était auparavant,
& aussi différente de la première
Forme liquide, que l'Alcool de vin, exactement
rectifié, & acué* de son sel, est
différent de la Substance du vin, dont il
*acué: débarrassé.
@

Hermétique 305

a été tiré: Cette comparaison n'est pas seulement
très juste, mais elle donne de plus
aux Enfants de la Science une connaissance
précise des Opérations de cette troisième
Clef.
Notre Eau est une Source vive, qui
sort de la Pierre, par un miracle naturel
de notre Philosophie: Omnium primo est
Aqua, quae exit de hoc Lapide (1). C'est Hermès
qui a prononcé cette grande vérité.
Il reconnaît de plus, que cette Eau est le
Fondement de notre Art. Les Philosophes
lui donnent plusieurs noms; car
tantôt ils l'appellent Vin, tantôt Eau de
vie, tantôt Vinaigre, tantôt Huile, selon
les différents degrés de préparation, où
selon les divers effets qu'elle est capable
de produire. Je vous avertis néanmoins
qu'elle est proprement le Vinaigre des Sages,
& que dans la Distillation de cette
divine Liqueur, il arrive la même chose
que dans celle du Vinaigre commun: Vous
pouvez tirer de ceci une grande instruction;
l'Eau & le Flegme montent le premier;
la Substance huileuse, dans laquelle
consiste l'efficace de notre Eau, vient la
dernière. C'est cette Substance moyenne
entre la Terre & l'Eau, qui, dans la
génération de l'Enfant Philosophique, fait
la fonction de Mâle; Hermès nous la fait
bien remarquer par ces paroles intelligibles:
Tome III. * C c
@

306 Le Triomphe

Unguentum mediocre, quod est
ignis, est medium inter foecem, & aquam (1).
Il ne se contente pas de donner ces lumières
à ses Disciples, il leur enseigne de
plus dans sa Table d'Emeraudes, de quelle
manière ils doivent se conduire dans
cette Opération. Separabis Terram ab
Igne; subtile ab spisso suaviter, magno
cum ingenio (2). Prenez garde sur tout de ne
pas étouffer le Feu de la Terre par les
Eaux du Déluge. Cette Séparation, ou
plutôt cette Extraction se doit faire avec
beaucoup de jugement.
Il est donc nécessaire de dissoudre entièrement
le Corps, pour en extraire toute
son Humidité, qui contient ce Soufre
précieux, ce Baume de Nature, & cet
Onguent merveilleux, sans lequel vous ne
devez pas espérer de voir jamais dans votre
Vaisseau cette Noirceur si désirée de
tous les Philosophes. Réduisez donc tout
le Composé en Eau, & faites une parfaite
union du Volatil avec le Fixe: C'est un
précepte de Sénior, qui mérite que vous
y fassiez attention: Supremus fumus, dit-
il, ad infimum reduci debet, & divina
aqua Rex est de Caelo descendens, Reductor
Animae ad suum Corpus est, quod demum
à morte vivificat (3). Le Baume de vie est caché
dans ces fèces immondes; vous devez
les laver avec l'Eau Céleste, jusqu'à ce
@

Hermétique 307

que vous en ayez ôté la noirceur, & pour
lors votre Eau sera animée de cette Essence
ignée, qui opère toutes les merveilles
de notre Art. Je ne puis vous donner là-
dessus de meilleurs conseils, que ceux du
grand Trismégiste: Oportet ergo vos ab
aqua fumum super-existentem, ab Unguento
nigredinem, & à foece mortem depellere
(1); mais le seul moyen de réussir dans
cette Opération, vous est enseigné par le
même Philosophe, qui ajoute immédiatement
après: Et hoc dissolutione, quo peracto,
maximam habemus Philosophiam,
& omnium secretorum Secretum (2).
Mais afin que vous ne vous trompiez
pas au terme de Composé, je vous dirai
que les Philosophes ont deux sortes de
Composés. Le premier, est le Composé
de la Nature; c'est celui dont j'ai parlé
dans la première Clef: car c'est la Nature
qui le fait d'une manière incompréhensible
à l'Artiste, qui ne fait que prêter la main
à la Nature, par l'administration des choses
externes, moyennant quoi elle enfante,
& produit cet admirable Composé. Le
second est le Composé de l'Art; c'est
le Sage qui le fait par l'union intime du
Fixe avec le Volatil, parfaitement conjoints,
avec toute la prudence qui se peut
acquérir par les lumières d'une profonde
Philosophie. Le Composé de l'Art n'est pas
C c ij
@

308 Le Triomphe

tout à fait le même dans le second, que
dans le troisième Oeuvre, c'est néanmoins
toujours l'Artiste qui le fait. Géber le définit
un Mélange d'Argent vif & de Soufre,
c'est-à-dire du Volatil & du Fixe,
qui, agissant l'un sur l'autre, se volatilisent,
& se fixent réciproquement jusqu'à
une parfaite fixité. Considérez l'exemple
de la Nature, vous verrez que la
Terre ne produirait jamais de Fruit, si
elle n'était pénétrée de son Humidité, &
que l'Humidité demeurerait toujours stérile;
si elle n'était retenue, & fixée par la
siccité de la Terre.
Vous devez donc être certains, qu'on
ne peut avoir aucun bon succès en notre
Art, si dans le premier Oeuvre, vous ne
purifiez le Serpent, né du limon de la Terre,
si vous ne blanchissez ces fèces féculentes
& noires, pour en séparer le Soufre
blanc, le Sel armoniac des Sages, qui
est leur chaste Diane, qui se lave dans le
Bain. Tout ce Mystère n'est que l'extraction
du Sel fixe de notre Composé, dans
lequel consiste toute l'énergie de notre
Mercure. L'Eau, qui s'élève par Distillation,
emporte avec elle une partie de
ce Sel ignée; de sorte que l'affusion de
l'Eau sur le Corps réitérée plusieurs fois,
imprègne, engraisse, & féconde notre
Mercure, & le rend propre à être fixé;
@

Hermétique 309

ce qui est le terme du second Ouvre: On
ne saurait mieux exposer cette vérité,
qu'Hermès a fait par ces paroles: Cum viderem
quod Aqua sensim crassior, duriorque
fieri inciperet, gaudebam; certo enim
sciebam, ut invenirem quod querebam (1).
Quand vous n'auriez qu'une fort médiocre
connaissance de notre Art, ce que
je viens de vous dire serait plus que suffisant,
pour vous faire comprendre que
toutes les Opérations de cette Clef, qui
met fin au premier Oeuvre, ne sont autres
que Digérer, Distiller, Cohober, Dissoudre,
Séparer, & Conjoindre, le tout avec
douceur, & patience: De cette sorte, vous
n'aurez pas seulement une entière extraction
du Suc de la Vigne des Sages; mais
encore vous posséderez leur véritable Eau
de vie: Et je vous avertis que plus vous
la rectifierez, & plus vous la travaillerez,
plus elle acquerra de pénétration, & de
vertu: Les Philosophes ne lui ont donné
le nom d'Eau-de-vie, que parce qu'elle
donne la vie aux Métaux; elle est proprement
appelée la grande Lunaire, à
cause de la splendeur, dont elle brille; ils
la nomment, aussi la Substance sulphurée,
le Baume, la Gomme, l'Humidité visqueuse,
& le Vinaigre très aigre des Philosophes,
&c.
Ce n'est pas sans raison que les Philosophes
@

310 Le Triomphe

donnent à cette liqueur Mercurielle
le nom d'Eau pontique, & de Vinaigre
très aigre: Sa ponticité exubérante est le
vrai caractère de sa vertu; il arrive de plus,
comme je l'ai déjà dit, dans sa Distillation,
la même chose qui arrive en celle
du Vinaigre, le flegme & l'eau montent les
premiers, les parties soufreuses & salines
s'élèvent les derniers: Séparez le Flegme
de l'Eau, unissez l'Eau & le Feu ensemble,
le Mercure avec le Soufre, & vous
verrez enfin le Noir très noir, vous blanchirez
le Corbeau, & rougirez le Cygne.
Puisque je ne parle qu'à vous; vrais
Disciples d'Hermès, je veux vous révéler
un Secret, que vous ne trouverez
point entièrement dans les Livres des Philosophes.
Les uns se sont contentés de
dire, que de leur liqueur on en fait deux
Mercures, l'un blanc, & l'autre rouge.
Flamel a dit plus particulièrement, qu'il
faut se servir du Mercure citrin, pour
faire les Imbibitions au rouge; il avertit
les Enfants de l'Art de ne pas se tromper
sur ce point; il assure aussi qu'il s'y serait
trompé lui-même, si Abraham Juif ne l'en
avait averti. D'autres Philosophes ont enseigné,
que le Mercure blanc est le Bain
de la Lune, & que le Mercure rouge est
le Bain du Soleil: Mais il n'y en a point
qui aient voulu montrer distinctement aux
@

Hermétique 311

Enfants de la Science, par quelle voie ils
peuvent obtenir ces deux Mercures. Si
vous m'avez bien compris, vous êtes déjà
éclairé sur ce point. La lunaire est le
Mercure blanc: Le Vinaigre très aigre est
le Mercure rouge. Mais pour mieux déterminer
ces deux Mercures, nourrissez-
les d'une Chair de leur espèce, le Sang
des Innocents égorgés, c'est-à-dire, les
Esprits des Corps, font le bain, où le Soleil
& la Lune se vont baigner.
Je vous ai développé un grand Mystère,
si vous y faites bien réflexion: les Philosophes
qui en ont parlé, ont passé très
légèrement sur ce point important: le Cosmopolite
l'a touché fort spirituellement
par une ingénieuse Allégorie, en parlant
de la Purification, & de l'Animation du
Mercure: hoc fiet, dit-il, si Seni nostro aurum
& argentum deglutire dabis, ut ipse
consumat illa, & tandem ille etiam moriturus
comburatur (1). Il achève de décrire
tout le magistère en ces termes: Cineres
ejus spargantur in Aquam, coquito eam
donec satis est, & habes Medicinam curandi
lepram (2). Vous ne devez pas ignorer
que notre vieillard est notre Mercure; &
que ce nom lui convient, parce qu'il est
la Matière première de tous les Métaux:
Le même Philosophe dit, qu'il est leur
Eau, à laquelle il donne le nom d'Acier
@

312 Le Triomphe

& d'Aimant, & il ajoute pour une plus
grande confirmation de ce que je viens de
vous découvrir: Si undecies coit Aurum
cum eo, emittit suum Semen, & debilitatur
ferè ad mortem usque; concipit Chalybs,
& generat Filium Patre clariorem (1). Voilà
donc un grand Mystère, que je vous révèle
sans aucun Enigme; c'est là le Secret
des deux Mercures, qui contiennent les
deux Teintures. Conservez-les séparément
& ne confondez pas leurs espèces, de
peur qu'ils ne procréent une Lignée monstrueuse.
Je ne vous parle pas seulement plus intelligiblement
qu'aucun Philosophe n'a fait,
mais aussi je vous révèle tout ce qu'il y a
de plus essentiel dans la Pratique de notre
Art: Si vous méditez là-dessus, si vous
vous appliquez à le bien comprendre;
mais surtout, si vous travaillez sur les lumières
que je vous donne; je ne doute
nullement que vous n'obteniez ce que
vous cherchez: Et si vous ne parvenez à
ces Connaissances, par la Voie que je vous
marque, je suis bien assuré que difficilement
vous arriverez à votre but, par la
seule Lecture des Philosophes. Ne désespérez
donc de rien: Cherchez la Source
de la Liqueur des Sages, qui contient tout
ce qui est nécessaire à l'Oeuvre: Elle est
cachée sous la Pierre: Frappez dessus avec
@

Hermétique 313

la verge du Feu magique, & il en sortira
une claire Fontaine: Faites ensuite comme
je vous ai montré: Préparez le Bain
du Roi avec le Sang des Innocents, &
vous aurez le Mercure des Sages animé,
qui ne perd jamais ses vertus, si vous le
gardez dans un Vaisseau bien bouché.
Hermès dit, qu'il y a tant de sympathie entre
les Corps purifiés, & les Esprits, qu'ils
ne se quittent jamais, lorsqu'ils ont été unis
ensemble; parce que cette union est semblable
à celle de l'Ame avec le Corps glorifié,
après laquelle la Foi nous apprend,
qu'il n'y aura plus de séparation, ni de
mort. Quia Spiritus, ablutis Corporibus
desiderant inesse, habitis autem ipsis, eos
vivificant, & in iis habitant (1). Vous voyez
par là le mérite de cette précieuse Liqueur,
à laquelle les Philosophes ont donné
plus de mille différents noms: Elle est
l'Eau-de-vie des Sages, l'Eau de Diane,
la grande Lunaire, l'Eau d'Argent vif:
Elle est notre Mercure, notre Huile incombustible,
qui au froid se congèle
comme de la glace, & se liquéfie à la chaleur
comme du beurre: Hermès l'appelle
la Terre feuillée, ou la Terre des Feuilles;
non sans beaucoup de raison; car si
vous l'observez bien, vous remarquerez
qu'elle est toute feuilletée: En un mot,
elle est la Fontaine très claire, dont le
Tome III. D d *
@

314 Le Triomphe

Comte Trévisan fait mention: Enfin, elle
est le grand Alkaest, qui dissout radicalement
les Métaux: Elle est la véritable Eau
permanente, qui après les avoir dissous,
s'unit inséparablement à eux, & en augmente
le Poids & la Teinture.

Quatrième Clef.
La quatrième Clef de l'Art, est l'entrée
du second Oeuvre; c'est elle qui réduit
notre Eau en Terre; il n'y a que cette
seule Eau au monde, qui, par une simple
cuisson, puisse être convertie en Terre;
parce que le Mercure des Sages porte
dans son Centre son propre Soufre,
qui le coagule. La Terrification de l'Esprit
est la seule Opération de cet Oeuvre:
Cuisez donc avec patience; si vous avez
bien procédé, vous ne serez pas long
temps sans voir les marques de cette Coagulation;
& si elles ne paraissent dans
leur temps, elles ne paraîtront jamais;
parce que c'est un signe indubitable, que
vous avez manqué en quelque chose d'essentiel,
dans les premières Opérations:
Car pour corporifier l'Esprit, qui est notre
Mercure, il faut avoir bien dissout le
Corps, dans lequel (le) Souffre, qui coagule
le Mercure, est renfermé. Hermès assure
que notre Eau Mercurielle aura acquis
toutes les vertus, que les Philosophes
@

Hermétique 315

lui attribuent, lorsqu'elle sera changée en
Terre: Vis ejus integra est, si in Terram
conversa fuerit (1). Terre admirable par sa fécondité;
Terre de Promissions des Sages,
lesquels, sachant faire tomber la Rosée du
Ciel sur elle, lui font produire des Fruits
d'un prix inestimable. Le Cosmopolite exprime
très bien les avantages de cette bénite
Terre: Qui scit Aquam congelare calido,
& Spiritum cum eâ jungere, certé rem
inveniet millesies pretiosiorem auro, & omni
re (2). Rien n'approche du mérite de cette
Terre, & de cet Esprit, parfaitement alliés
ensemble, selon les Règles de notre
Art: Ils sont le vrai Mercure, & le vrai
Soufre des Philosophes, le Mâle vivant,
& la Femelle vivante, qui contiennent la
Semence, qui peut seule procréer un Fils
plus illustre que ses Parents. Cultivez donc
soigneusement cette précieuse Terre; arrosez-la
souvent de son Humidité, desséchez-la
autant de fois, & vous n'augmenterez
pas moins ses vertus, que son poids,
& sa fécondité.

Cinquième Clef.
La cinquième Clef de notre Oeuvre est
la Fermentation de la Pierre avec le Corps
parfait, pour en faire la Médecine du troisième
Ordre. Je ne dirai rien en particulier
de l'Opération du troisième Oeuvre;
D d ij
@

316 Le Triomphe

sinon, Que le Corps parfait est un Levain
nécessaire à notre Pâte: Que l'Esprit doit
faire l'union de la Pâte avec le Levain,
de même que l'Eau détrempe la Farine,
& dissout le Levain, pour composer une
Pâte fermentée, propre à faire du Pain.
Cette Comparaison est fort juste; c'est
Hermès qui l'a faite le premier. Sicut enim
pasta sine fermento fermentari non potest;
sic cum corpus sublimaveris, mundaveris,
& turpitudinem à foece separaveris; cum
jungere volueris, pone in eis fermentum, &
aquam terram confice, ut pasta fiat fermentum
(1). Au sujet de la Fermentation, le
Philosophe répète ici tout l'Oeuvre, &
montre que tout de même que la Masse
de la Pâte devient toute Levain, par l'action
du Ferment, qui lui a été ajouté;
ainsi toute la Confection Philosophique
devient par cette Opération un Levain,
propre à fermenter une nouvelle Matière,
& à la multiplier jusqu'à l'infini.
Si vous observez bien de quelle manière
se fait le Pain, vous trouverez les proportions,
que vous devez garder entre
les Matières, qui composent votre Pâte
Philosophique. Les Boulangers ne mettent-ils
pas plus de Farine que de Levain,
& plus d'Eau, que de Levain, & de Farine?
Les lois de la Nature sont les Rède
gles que vous devez suivre dans la Pratique
@

Hermétique 317

tout notre Magistère. Je vous ai
donné sur tous les points principaux toutes
les instructions qui vous sont nécessaires;
de sorte qu'il serait superflu de vous
en dire davantage, particulièrement touchant
les dernières Opérations, à l'égard
desquelles les Philosophes ont été beaucoup
moins réservés, que sur les premières,
qui sont les fondements de l'Art.

Sixième Clef.
La sixième Clef enseigne la Multiplication
de la Pierre, par la réitération de
la même Opération, qui ne consiste qu'à
ouvrir & fermer; dissoudre & coaguler;
imbiber & dessécher; par où les vertus
de la Pierre s'augmentent à l'infini. Comme
mon dessein n'a pas été de décrire
entièrement la Pratique des trois Médecines,
mais seulement de vous instruire
des Opérations les plus importantes, touchant
la préparation du Mercure, que
les Philosophes passent ordinairement sous
silence, pour cacher aux Profanes des
Mystères, qui ne sont que pour les Sages;
je ne m'arrêterai pas davantage sur ce point,
& je ne vous dirai rien non plus de ce qui
regarde la Projection de la Médecine,
parce que le succès que vous attendez ne
dépend pas delà: Je ne vous ai donné des
instructions très amples que sur la troisième
D d iij
@

318 Le Triomphe

Clef, à cause qu'elle comprend une
longue suite d'Opérations, lesquelles,
quoi que simples & naturelles, ne laissent
pas de requérir une grande intelligence
des Lois de la Nature, & des Qualités
de notre Matière, aussi bien qu'une
parfaite connaissance de la Chimie, & des
différents degrés de chaleur, qui conviennent
à ces Opérations.
Je vous ai conduit par la droite Voie,
sans aucun détour; & si vous avez bien
remarqué la Route que je vous ai tracée,
je m'assure que vous irez droit au but,
sans vous égarer. Sachez-moi bon gré
du dessein, que j'ai eu de vous épargner
mille travaux, & mille peines, que j'ai essuyées
moi-même dans ce pénible voyage,
faute d'un secours pareil à celui que je
vous donne dans cette Lettre, qui part
d'un coeur sincère, & d'une tendre affection
pour tous les véritables Enfants de
la Science. Je vous plaindrais beaucoup,
si, comme moi, après avoir connu la véritable
Matière, vous passiez quinze années
entièrement dans le travail, dans l'étude,
& dans la méditation, sans pouvoir
extraire de la pierre, le Suc précieux,
qu'elle renferme dans son sein, faute de
connaître le Feu secret des Sages, qui
fait couler de cette Plante sèche & aride
en apparence, une Eau, qui ne mouille
@

Hermétique 319

pas les mains, & qui par l'union magique
de l'Eau sèche de la Mer des Sages, se
résout en une Eau visqueuse, en une Liqueur
mercurielle, qui est le Principe, le
fondement, & la Clef de notre Art: Convertissez,
séparez, & purifiez les Eléments,
comme je vous l'ai enseigné, & vous posséderez
le véritable Mercure des Philosophes,
qui vous donnera le Soufre fixe,
& la Médecine Universelle.
Mais je vous avertis, qu'après que vous
serez parvenus à la connaissance du Feu
secret des Sages, vous ne serez pas toutefois
encore au bout de la première
Carrière. J'ai erré plusieurs années dans
le chemin qui reste à faire, pour arriver à
la fontaine mystérieuse, où le Roi se baigne,
se rajeunit, & reprend une nouvelle
vie, exempte de toutes sortes d'infirmités:
Il faut que vous sachiez outre cela purifier,
échauffer, & animer ce Bain Royal:
c'est pour vous prêter la main dans cette
Voie secrète, que je me suis étendu
sur la troisième Clef, où toutes ces Opérations
sont déduites. Je souhaite de tout
mon coeur, que les instructions que je vous
ai données, vous fassent aller droit au but.
Mais souvenez-vous, Enfants de la Science,
que la connaissance de notre Magistère
vient plutôt de l'Inspiration du Ciel,
que des Lumières que nous pouvons acquérir
D d iiij
@

320 Le Triomphe

par nous-mêmes. Cette vérité est
reconnue de tous les Philosophes: c'est
pourquoi ce n'est pas assez de travailler;
priez assidûment; lisez les bons Livres;
& méditez nuit & jour sur les Opérations
de la Nature, & sur ce qu'elle peut être
capable de faire, lorsqu'elle est aidée
par le secours de notre Art, & par ce moyen
vous réussirez sans doute dans votre Entreprise.
C'est là tout ce que j'avais à vous dire,
dans cette Lettre; je n'ai pas voulu vous
faire un Discours fort étendu, tel que la
Matière paraît le demander; mais aussi je
ne vous ai rien dit que d'essentiel à notre
Art: De sorte, que si vous connaissez
notre Pierre, qui est la seule Matière de
notre Pierre, & si vous avez l'intelligence
de notre Feu, qui est secret & naturel tout
ensemble, vous avez les Clefs de l'Art,
& vous pouvez calciner notre Pierre, non
par la Calcination ordinaire, qui se fait
par la violence du Feu; mais par une Calcination
Philosophique, qui est purement
naturelle.
Remarquez encore ceci avec les plus
éclairés Philosophes, qu'il y a cette différence,
entre la Calcination ordinaire,
qui se fait à force de feu, & la Calcination
naturelle: Que la première détruit le
Corps, & consume la plus grande partie
@

Hermétique 321

de son Humidité radicale; & que la
seconde ne conserve pas seulement l'Humidité
du Corps, en le calcinant; mais encore
elle l'augmente considérablement.
L'expérience vous fera connaître dans
la Pratique cette grande vérité; car vous
trouverez en effet, que cette Calcination
Philosophique, qui sublime, & distille la
Pierre en la calcinant, en augmente de
beaucoup l'Humidité: La raison en est,
que l'Esprit igné du Feu naturel se corporifie
dans les Substances qui lui sont
analogues. Notre Pierre est un Feu Astral,
qui sympathise avec le Feu naturel, & qui,
comme une véritable Salamandre, prend
naissance, se nourrit, & croît dans le Feu
Elémentaire, qui lui est géométriquement
proportionné.

-----------------------------------------

Le Nom de l'Auteur est en Latin dans
Cette Anagramme:

DIVES - SICUT - ARDENS, S***.

F I N.
@


Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.