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Réfer. : 1312 .
Auteur : Linthaut, Henri de.
Titre : Commentaire sur le Trésor des Trésors.
S/titre : de Christofle de Gamon.
Editeur : Claude Morillon. Lyon.
Date éd. : 1610 .
@
C O M M E N T A I R E
D E
H E N R I D E
LINTHAVT, SIEVR
DE MONT-LION, DOCTEUR
en Medecine
S V R
LE
TRESOR DES TRESORS DE
CHRISTOFLE DE GAMON,
Reueu & augmenté par l'Auteur.
A
LYON par Clavde Morillon, Imprimeur
de Madame La Duchesse de
Montpensier.
-----------------------1610.
avec privilege du Roy.
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@
A U
T R E S-A U G U S T E ET TRES-INVINCIBLE
ROI D'ANGLETERRE,
d'Ecosse, & d'Irlande.

IRE,
L'allégorique enfantement
de Latone en
l'île de Délos, s'étant plusieurs
fois véritablement accompli en
votre île de la grand' Bretagne,
sous le labeur plus qu'Herculéen
de George Reppley, Roger Bacon,
Raimond Lulle, & autres,
m'a obligé d'y adresser les héroïques
conceptions de ce grand
Poète Christofle de Gamon. Je ne
vois lieu au Monde plus propre,
A 2
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ni arbitre plus compétent que
votre auguste Majesté, pour décider
le différent qui pourrait naître
entre leur douce harmonie, &
le chant ennuyeux des Marsyes,
qui de tous temps se sont efforcés,
sous l'appui de Midas, d'obscurcir
la splendeur d'Apollon, & le détenir,
avec toute sa science, dans
le triste fleuve d'oubli. Or notre
Poète l'en ayant vaillamment retiré,
je supplie bien humblement
votre Royale Majesté d'être son
défenseur, & le recevoir d'aussi
bon coeur, comme votre devancière,
l'incomparable Reine Elisabeth
de très-heureuse mémoire,
daigna accepter l'offre du petit
essai de ma première jeunesse.
Si elle trouva quelque goût en ce
fruit encore vert, j'espère que votre
Majesté en trouvera bien d'avantage
en celui-ci plus mûr &
plus rare. Aussi est-ce le Prince
des
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des vrais Médecins, le Phoebus
unique du Ciel terrifié, le Trésor
de tous les Trésors de ce Monde,
& enfin le vrai Phénix, lequel se
revivifiant, ne peut jamais périr.
Priant le Roi des Rois, Sire, que
de même vous puissiez perpétuer
votre Royale lignée jusques à la
résolution générale de l'univers.
Votre très-humble & obéissant serviteur, H E N R I
D E L I N T H A V T.
A 3
@
O D E.
Que de richesses dorées,
Que d'éclat pompeux de splendeurs, O que de Royales grandeurs, Que de liesses désirées! Jamais le Pérou dans ses ports, Jamais la riche Taprobane, Ni jamais la rive Océane Ne vit de si rares Trésors! Voici la corne d'Amalthée, Voici cette digne toison Que le magnanime Jason A sous sa valeur conquêtée: Voici les sablons Lydiens, Si bien qu'en un temps si prospère L'avarice n'a plus que faire De *courre es climats Indiens. De fait le blondoyant Pactole, L'Hydaspe au rivage *gemmeux, Le Bete, & le Gange fameux, Où l'Or court en la vague mole, Voyants que leur flot bondissant N'est à ce Trésor comparable, Font
Note du traducteur :
*courre: du verbe courir?
*gemmeux: de gemme.
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Font pâlir de honte leur sable, Et s'en vont d'un pas languissant. O vraiment très parfait ouvrage, Où la grâce & l'utilité, Apportent la belle clarté A nos yeux couverts de nuage, Et vont découvrant les erreurs De ceux dont la ruse adultère Abuse du sacré mystère Dont les Sages sont amateurs! Pour mieux priver nos yeux de voiles, Ici d'un lustre non pareil, Devançant les rais du Soleil, Flambent deux brillantes Etoiles. Mais toi, qui d'un plus riche atour Embellis de Gamon l'ouvrage, Comment peut ton docte langage Dorer l'or, éclairer le jour? Autre que ta plume savante, Ne pouvait, en tout l'univers, Commenter la Muse éloquente D'un Gamon père aux doctes vers; Autre que sa plume admirable Ne pouvait par un rare écrit, Fournir de matière sortable Au savoir de ton bel esprit. *Ore, si l'implacable Envie, Qu'aucun n'a pu faire mourir, A 4
Note du traducteur :
*ore: alors.
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Contre vous deux osait courir, Soudain elle perdrait la vie: Joints, vous ferez tant redouter Les traits que votre plume élance, Qu'onques la même Résistance N'y pourra même résister! Puis le Roi de la grand' Bretagne, De vos écrits le protecteur, Les fera resplendir d'honneur Dessous l'éclat qui l'accompagne: Et le Raison, à vous louer De tous induira le courage, Voyants, ravis, si docte ouvrage A si docte Roi se vouer. Que puissiez-vous, ô belles âmes, Castor & Pollux radieux, Qui vous partagez gracieux, L'heur de vos immortelles flammes, Puissiez-vous, francs d'obscurité, Bien-heurants nos âmes contentes, Briller Etoiles flamboyantes, Dans le Ciel de l'Eternité. D. P.
LE
@
I
L E
T R E S O R D E S
T R E S O R S
D U SIEUR
CHRISTOFLE de Gamon.
A un singulier ami.

ON (a)
Dieu! mon cher Souci,
que je porte de haine
Muse est si vaine!
L'un (b) toujours chaud d'amour,
infecte l'univers,
L'autre (c) pensant gagner, mêle la prose aux vers,
Le langage terrestre au céleste langage,
Et du parler commun fait un maquignonnage.
(
a) 
B O N droit le Poète commence
ici par une exclamation, & proteste
qu'il abhorre ceux qui se servent
des Muses sacrées en choses
vaines & profanes. Je ne dirai point comme il
l'a témoigné depuis, mêmement en sa Muse
Divine, & plus nouvellement en sa docte Semaine.
Oeuvre dont la beauté & l'utilité donnent
autant de contentement que son arrivée a apporté
d'étonnement; voire que le Temps ni l'envie
A 5
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2 Commentaire sur
ne pourront ébranler, comme bâti sur la vérité
qui ne peut périr. Je parlerai seulement du présent
Poème, qu'il a revu, augmenté, & repurgé
des fautes nées sous ceux qui l'ayant arraché
de son Jardinet de Poésie, pour le transplanter
dans les Muses r'alliées, & depuis dans le Parnasse
des Poètes, ont changé l'intitulé de
la pièce, celé le nom de l'Auteur, & corrompu
les vers en une infinité de lieux: faute jointe à la
malice, & cousine du sacrilège. Voici donc
vraiment le Trésor des Trésors, dont le sujet
n'a besoin d'autre intitulé, & qui comme
tel, n'ayant faute de rien, nous donnera assez de
sujet, sans rien mendier ailleurs: & par la variété
de ses richesses, nous fera jouir d'une matière
autant profitable qu'agréable, & aussi véritable
que rare, comme nous verrons ci-après.
(b) Il taxe, en passant, ceux qui ne chantent &soupirent que d'amour qui vraiment infectant
le Monde, n'y servent qu'à corrompre les bonnes
moeurs, dont il déteste la folle Poésie, témoin
ce qu'il leur dit ailleurs, par ces vers,
Amants que vous sert-il, d'une veine si vaine,
D'écrire tant de vers pour décrire une peine
Qui feinte, vous apporte un vrai détournement.
Ne parlant que d'Amour, chanson tant rechantée,
Vous faites qu'à vos vers nulle amour n'est portée, &c.
(c) Il ne parle point ici proprement de ceux quiparfois entremêlent des vers dans leur prose,
(bien qu'il y faille apporter beaucoup de prudence
& de dextérité) mais de ceux qui plus
versificateurs que Poètes, trempent l'aile à tous
moments, & mêlant le style trivial & prosaïque
au langage céleste de la Poésie, abusent du
nom sacré de Poète.
Ce
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le Trésor des Trésors. 3
Ce n'est pas (a) tout, (mon Tout,) que de bien caqueter,
Car il faut quelquefois, en parlant, profiter.
Je veux (b) te présentant un présent profitable,
Maintenant maintenir une chose incroyable.
Je veux voler plus haut qu'onc ma plume n'a fait,
Aussi (c) le vrai Poète a plus que d'un objet:
Voire donnant lumière aux choses ténébreuses,
Aux rudes quelque grâce, & croyance aux douteuses.
Je veux, (d) poussé du Dieu sur Parnasse adoré,
Te donner, véritable, un Poème doré.
(a) Notre Poète n'estime que le principal *giseà être fardé d'un beau langage. Car de fait, ce
n'est pas qu'il rejette le bien dire: témoin la
beauté de ses inventions, l'énergie de ses termes, la
tissure de ses vers, l'application des mots propres, &
la diversité de ses ornements. Mais il n'affecte
un simple caquet Rhétoricien, ni l'embarrassant
babil du dialecticien, ni la langue captieuse &
sophistique, & abhorre cette sotte & présomptueuse
moquerie du Satyrique. Il veut donc passer outre
en son discours non par celui qui n'est que
trop vulgaire, & ne s'étend qu'à la superficie,
mais avec raisons très fermes, & tirées des entrailles
des choses, veut profiter au public. Ainsi
il méprise l'éloquence d'un Démosthène, Chrysippe
& semblables, si elle n'est accompagnée de
l'utilité: pensant, que s'il en usait ainsi, faisant
profession de choses si sacrées, elle ne lui servirait
que d'opprobre.
(b) Il déclare ici comment il veut profiter, nevoulant point que son parler soit semblable à
l'arc de la nuée, ou à l'apparence de l'Aube du jour
A 6
Note du traducteur :
*gise: demande? nécessite?
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4 Commentaire sur
qui semble quelque chose à la vue, & n'est rien
en effet: mais plutôt au Soleil, réellement
très utile & très beau. Il promet donc de donner
un présent profitable, & vraiment est tel. Car
celui qui l'a une fois reçu, n'a affaire (après
Dieu) d'aucune chose qui soit au Monde, comme
étant l'unique antidote & médecine pour
les maladies quelles qu'elles soient, le vrai restaurateur
de la vieillesse, & le trésor sans fin de
toutes richesses. Ce qu'il promet & prétend montrer
par la continuation de son discours. Mais
tout ainsi que le sujet est plus occulte & sublime,
la méditation en doit être plus haute. Pourtant,
puisque le premier sujet de ce discours est
tel, qu'il n'est non plus compréhensible au sens, que
Dieu même, il sera contraint de prendre les ailes
de l'Aigle, à fin de voler jusques au centre
du Soleil éblouissant, & en rapporter telle illumination
que les yeux de l'humain entendement
le pourront aucunement concevoir. Voilà pourquoi
il se dispose à rechercher à ce coup le plus
beau sujet, après Dieu, de la sacrée Poésie, montant
du ruisseau jusques à la vraie source.
(c) Le Poète qui n'est mêlé, & ne fait traiter detoutes matières dignement & selon leur qualité,
n'est pas vrai Poète. Aussi Homère entre les
Grecs, & Virgile entre les Latins, ont mérité ce
vrai titre, & le montrent par leurs écrits: & notre
Poète, qui le mérite aujourd'hui en France,
le témoigne lui même par les siens. Mais il
se trouvera difficilement un sujet plus digne de
ce divin exercice que celui-ci. Car cette riche
matière comprend en soi le mystère de la Création
du Monde, & des grandeurs & merveilles
de Dieu: étant un vrai Soleil, donnant lumière,
pour
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le Trésor des Trésors. 5
pour certain, aux choses ténébreuses. Tout ce
que la voûte du Ciel englobe n'est qu'une lumière
recelée sous un monstrueux voile d'obscurité.
Ce que témoigne bien le peu de durée & la ruine
de toutes choses. Car tout ainsi que la lumière
est cause de la vie, ainsi sont les ténèbres celle
de la Mort. Mais Dieu par un juste jugement
les a associées à la lumière, afin que tout périt
en son temps, & la corruption & génération des
choses naturelles ne cessât jamais. L'homme aussi
est du tout aveugle, & a besoin que ses ténèbres
soient illuminées par la lumière, laquelle
du-tout céleste & astrale, éclaircit la vue de
l'entendement. Enfin une lumière reluit par
l'autre, les ténèbres étant discutées, & l'esprit
n'étant plus captivé par une *supine ignorance,
se peut librement adapter la céleste impression,
par laquelle il chasse hors le doute, & polit les
choses rudes & raboteuses, leur donnant quelque
grâce, comme le Poète dit qu'il veut faire ici, où
de fait, il marie *dextrement au doux style de la
Poésie une haute matière de Philosophie, & montre
facile ce que la plupart tiennent impossible.
(d) Dieu seul est le vrai Phoebus, père de clarté,& juste distributeur de lumière. Pour ce le Poète
se dit poussé d'icelui, suivant en cela les vrais
Sages, qui tous ont confessé tenir leur savoir de
Dieu. De fait ce sujet est si divin principalement
en la seconde opération, comme le Poète déclare
amplement, qu'il est & a été toujours impossible,
& sera à tous ceux qui viendront après
nous, de le connaître d'eux mêmes, comme
étant un secret qui fuit la connaissance des plus
grands & experts Philosophes du Monde. Car
toute la raison raisonnante du logicien, avec celle
le
Note du traducteur :
*supine: négligent, avec insouciance.
*dextrement: habilement, avec dextérité.
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6 Commentaire sur
d'Empédocle, & d'Aristote, voire toutes les
expériences naturelles défaillent en cela. De sorte
qu'à bon droit Hermès trois fois très grand
dit,
Je ne tiens cette science que par l'inspiration
divine. Alphidius de même,
Saches, mon fils, que
le bon Dieu a réservé cette science pour les postérieurs
d'Adam. Geber affirme le même en sa
Somme, disant,
Notre Science est en la puissance
de Dieu. Voilà pourquoi, prenant pour ailes ce
chariot de lumière, le Poète s'envole sur le mont
Parnasse, où Phoebus préside, & ayant recherché
tous les creux & caveaux de cette montagne sacrée,
a enfin découvert une riche carrière
d'où il tire de quoi bâtir & construire non un
Poème plombé, mais un Poème vraiment doré,
doré en l'ornement du discours, & qui plus est,
doré en la vérité des choses, dont il va gratuitement
faire part à tous ceux qui s'en rendront dignes.
Je sais que nos chercheurs de Midi, à cette
nouvelle, dresseront aussi tôt les oreilles, &
voudront en guise des anciens Argonautes, s'embarquer
à la conquête de cette riche Toison, mais
je leur conseille de différer un peu leur embarquement
jusques sur la fin du discours de notre Poète.
Cependant ils pourront prendre avis s'il y aura
de la tempête pour eux, ou si, ayant vent en
poupe, ils pourront aborder au port de sauveté.
Et te jure (a) qu'aucun craignant de faire faute
N'a découvert encore une chose si haute:
Mais ce n'est-point à toi que doit être celé
Ce que sans pratiquer le Ciel m'a révélé.
Puis, (b) tu n'en useras, tant je t'estime sage,
Pour de ton glaive armé de poison & de rage
Moissonner tes haineux, ni pour faire au gosier
Des
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le Trésor des Trésors. 7
Des grands Rois pour régner, pendre ton fer meurtrier:
Ni pour montrer encor maintes pierres Indiques,
Qui divisent l'or fin sur tes doigts magnifiques.
Ni pour, riche en habits, dans de l'or te porter,
Mais pour (c) sobrement vivre, & le pauvre assister.
(a) Le soupçon légitime engendre une craintede même, principalement lors qu'il se présente
à nos yeux quelque apparence de mine ou trébuchet
souterrain. C'est ce qui fait que notre
divin Poète proteste à son fidèle ami qu'aucun
n'a osé devant lui révéler un si grand secret, &
lui veut faire entendre que si l'amitié qu'il lui
porte n'enflait sa voile, il irait côtoyant prudemment
la rive à lui connue, pour y faire aborder
son vaisseau chargé de sa conquête, plutôt
que de prendre la haute mer & s'abandonner au
libre chois du pirate, pour se faire décharger à
crédit de la riche matière qui maintient son navire
rudement balancé contre l'orage. Il fait &
témoigne que les Sages ont toujours estimé
fort dangereux de voir Diane nue, témoin le
pauvre Actéon, qui changea son corps humain
en bête, & son front ordinaire à des cornes de
Cerf. II n'ignore aussi la substance de l'Oracle
sacré, qui défend de jeter les perles devant les
pourceaux. Donc à bon droit on a craint de faire
faute. Que si cette rare Marguerite était une
fois étalée sur le Théâtre universel, il n'y aurait
aucun des spectateurs qui aussi tôt ne la désirât,
& ne courût après cette Atlante. Le bravache
soldat quitterait ses armes, le bien-disant
avocat, son Bartole, le médecin ses Dieux, Hippocrate,
Galien, Avicenne, & l'Anatomiste sa charogne.
rogne.
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8 Commentaire sur
Voilà pourquoi les Philosophes qui nous
ont précédés, comme dit Alphidius, ont caché
leur principale intention sous diverses énigmes &
innombrables équivoques, afin que la publication
de cette science occulte ne ruinât le Monde.
Car outre la confusion susdite, le labourage cesserait,
le trafic serait perdu, & n'y aurait personne
qui se voulut mêler de travailler, ayant en sa
puissance ce comble de contentement, & ne se
fit accroire noble pour son argent, dont on pourrait
bien dire, comme très bien rencontra quelqu'un
sur cette noblesse bâtarde,
Adieu valeur, adieu science,
De Noblesse les deux piliers,
Puisqu'on voit qu'un peu de finance
Anoblit les *Gallefretiers.
C'est pourquoi Hermès s'excusant, au commencement
de son livre, dit,
Mes enfants, ne pensez
point que les Philosophes aient caché ce grand
secret pour envie qu'ils portent aux gens savants
& bien instruits, mais pour le cacher aux ignorants
& malicieux. Certes il y aurait aussi de quoi se
fâcher à bon escient: car comme dit Rosinus,
Par ce moyen l'ignorant serait semblable au savant,
& les méchants en useraient, au détriment de tout
le peuple. C'est ce que notre Poète veut faire
entendre, comme nous verrons maintenant.
(b) Il prie & commande ici tacitement à sonintime ami de ne déceler ce secret des secrets, &
lui objecte, outre ces incommodités, quatre
malheurs capitaux qui viendraient aussi tôt à
*surcroître, à savoir, la vengeance, l'ambition,
le luxe, & la vanité. Certes nous concevons, outre
une infinité d'autres, ces vices détestables, en
notre première génération. Nous les mettons
de pouvoir en action si tôt que notre jeunesse
vient
Note du traducteur :
*Gallefretier: pauvre hère, va-nu-pieds.
*surcroître: apparaître? s'accroître?
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le Trésor des Trésors. 9
vient à bourgeonner: & ne commençant quasi
qu'à épanouir la première fleur de notre
Printemps, voici aussi tôt le mouvement douloureux,
vrai présage du prochain enfantement de
ces monstres héréditaires *malagmés & incérés
en notre première matière & substance. Si bien
qu'il ne reste que l'eau convenable pour avancer
la maturité de ce fruit dangereux. Mais où la
trouverons-nous, qu'en cette herbe générale qui
est convertible au bien & au mal, & sans laquelle
ces monstres ne peuvent naître, vivre, ni atteindre
leur parfaite maturité? Si maintenant il
était dangereux de découvrir l'herbe qui évacue,
le sang d'un, de deux, ou de plusieurs hommes, à
plus forte raison devrait-on receler, voire enterrer
le secret qui ferait distiller le sang d'un
million de créatures humaines, & déborderait
une mer de cette noble & vivifiante liqueur. Car
si une âme *Neronne possédait ce solide & sans
fin augmentable nerf de la guerre, quelles horreurs,
quelles cruautés, quelles furies ne pousserait-elle
dehors? Quelle serait la digue & levée
si ferme qui pût arrêter la violente course de
ce torrent? Certes il y aurait à craindre que renversant
la palissade, & perçant les flancs, elle culbutât
tout, & répandit ses inondations sur tous
également. L'âme feinte & masquée d'un ambitieux
Nemroth serait-elle plus arrêtée en ses
mouvements? Que si elle possédait cette riche
toison, ne voudrait-elle pas essencifier ses conceptions
crayonnées en Idée? Serait-il bien possible
qu'elle se contînt si long temps sans jeter
réellement les fondements de ses châteaux bâtis
en Espagne, & les poser non seulement en France,
mais par tout l'Univers? Si sans la jouissance
de cet
Note du traducteur :
*malagmés: latin malagma: cataplasme émollient.
*Neronne: de Néron.
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10 Commentaire sur
de cet inestimable Trésor, aucuns se sont bien
ingérés si avant, que d'attenter non seulement à
la Monarchie, mais au Monarque même, (témoin
l'accès de la fièvre pestilentielle, dont la
France a été travaillée si long temps, & auquel
elle a pensé *rechoir durant la jouissance de sa
pleine santé) que pensez-vous, s'ils le possédaient,
quel serait le remède convenable pour apaiser
l'infatigable appétit de ces estomacs gloutons de
domination? Un Heliogabale se pourrait-il accommoder
à la diète quarantaine? Le fabuleux
Phénix & la rare Rémore seraient-ils en assurance
dans leurs cachés manoirs? L'épileptique mouvement
des danseurs ne saisirait-il pas le cerveau
& tous les membres de cet heureux possesseur
qui serait enclin à cette folie. Le paillard se contenterait-il
d'une courtisane? Le paysan de son
*bureau, le marchand de sa *farge, le gentilhomme
de son satin? Ne voudraient-ils pas tous briller
de clinquants à l'Espagnole, & se porter dans l'or
comme dit notre Poète? Le galeux ne couvrirait-
il pas ses doigts de maints diamants & rubis, afin
de cacher ceux de sa gale par de plus précieux?
Bref, je pense que les vallées voudraient être
montagnes, & celles-ci nuées? Les ruisseaux une
grande rivière, & celle-ci la pleine mer. Et ainsi
verrait-on une confusion universelle, & un
Chaos plus véritable que celui d'Ovide. Ce
qu'étant convenable d'obvier, oyons notre devoir
que nous propose notre excellent Poète.
(c) Il dit qu'on doit seulement rechercher ceTrésor pour vivre sobrement en tout & par tout
& assister les pauvres, ambition à la vérité sainte
& profitable autant pour l'âme que pour le
corps: de quoi je ne puis discourir ici plus au
long,
Note du traducteur :
*rechoir: retomber.
*bureau: buron: cabane.
*farge: ?
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le Trésor des Trésors. 11
long, puisque ce saint sujet s'offre plus amplement
ci-après. Car voici pour commencer à
entamer une si belle matière, où notre auteur
gardant l'ordre requis à l'intelligence de cette
science, & pour nous y donner plus facile entrée,
nous montre la procédure de la Nature
en la génération des métaux.
Or en (a) l'age lointain, que l'équitable Astrée,Etait, non encore Astre, ici-bas honorée:
Que (b) Cérès, que Denis, que Priape germant,
Sans semer, sans tailler, sans planter nullement,
Es plaines, es coteaux, es riants jardinages,
Rapportait les épis, les raisins, les herbages:
Qu'on ne voyait briller la fureur sous le fer,
Ni renverser les pins pour traverser la mer:
Que les boeufs ne mouraient frappés des mains humaines,
Et l'avarice encor n'avait borné les plaines.
(a) Le poète voulant comme toucher au dos lapremière voie de Nature, & minuter le commencement
de son opération quant à la génération
particulière des métaux, nous propose ici
l'âge généralissime de tous âges, par la Justice
non encore corrompue, par la multiplication
fraîchement commandée de la bouche du Créateur,
& par toutes les commodités & plaisirs
arrivants sans peine. Enfin il nous met devant les
yeux la reculée antiquité, objet de la matière
qui est la génération de l'or & des autres métaux,
sujet de son Trésor des Trésors.
(b) Avant que passer outre, il faut ici remarquerune grâce, & comme un don particulier à notre
Poète, d'entrelacer parmi les diverses fleurs de
ses
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12 Commentaire sur
ses Poèmes, sans contrainte, & comme insensiblement,
des rapports *ores à deux, ores à trois,
ores à quatre colonnes. J'en donnerai à la curiosité
des lecteurs ces exemples; dont celui-ci
tiré du second jour de sa Semaine, est à deux colonnes,
ou vers coupés:
Le Loup joyeux de sang, le hibou malheureux,
Ecumeur de la nuit, hôte des bois ombreux,
En vain cherchant *l'espau, en vain cherchant les ombres,
Des plus obscures nuits, des forêts les plus sombres,
Ferait sonner ses pieds, ferait plaindre sa voix,
Toujours de jour es champs, toujours de jour es bois.
J'en ai remarqué un semblable dans sa Muse
divine, en la vocation des Gentils. A trois colonnes,
outre celui que notre texte nous fournit,
je rapporterai cet exemple puisé dans ladite
Muse divine, au Dialogue de l'âme & de Christ:
Bref, le ris, le baiser, & l'agréable cours
De mes yeux, de ma bouche, & de tous mes discours,
Sur tout arrête, embaume, entièrement contente,
L'humain regard, la lèvre, & l'oreille écoutante
Mais ce glu, cette odeur, ce plein contentement,
T'est sans force, te put, t'engendre du tourment.
A quatre colonnes, j'en alléguerai ce seul exemple
du septième jour de la Semaine, où il
semble qu'il ait été d'autant plus heureux que
ce rapport est plus riche & difficile que les autres,
Le cliquetis, l'éclair, la pointe, la fureur,
Des armures, des feux, des estocs, du vainqueur,
Etourdit, éblouit, outre-perce, dénie;
Les oreilles, les yeux, l'adversaire, la vie.
Ses écrits artificieux nous fourniraient encore
d'une autre sorte de rapport, qui se fait dedans
un même vers. Mais cette façon étant
plus ancienne & connue, nous la laisserons maintenant
pour reprendre nos brisées.
Bref,
Note du traducteur :
*ores: alors.
*espau: épais?
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le Trésor des Trésors. 13
Bref, (a) en l'âge doré, s'il le faut croire ainsi,Nature qui de l'homme avait plus de souci,
Ayant fait l'or es creux de la Terre profonde,
Le poussait d'elle-même aux yeux de tout le Monde.
Et le Monde, au besoin, saoulant ses coffres d'or,
Ne s'enquérait content, d'où sortait ce Trésor.
(a) Il décrit ici les félicités du premier âge,nommé doré par les Poètes, & par eux colloqué,
non sans mystère, sous le règne de Saturne.
Age où le fer n'avait encore été battu en lames,
où la Terre de son gré, sans connaître le soc de
la charrue, enfantait ses fruits, & de même poussait,
comme pour parade, ses grains d'or, brillants
parmi l'arène des rivières, & sur les croupes
des montagnes. Or en leur fraîche génération
nos premiers parents apercevant ces choses, &
ayant encore le jugement solide, accompagné
de la science & connaissance intérieure des Créatures,
par lequel le premier homme jugea incontinent
le naturel de tous les animaux, surent
aussitôt la vertu & propriété que la Nature
couvait sous cette éblouissante couleur: & tirant
le vrai Soleil de ce Soleil terrestre, le
mirent en usage pour le corps & la santé. Ainsi
l'or reluisait par tout en vertu & en quantité:
mais était plus requis pour sa vertu, n'en ayant
les hommes à faire pour autre sujet. Car le partage
de la Terre n'était encore fait, la balance
n'était en usage, l'avarice n'ôtait le doux sommeil
aux humains, & ne trottait ce fâcheux mot
de Tien & Mien en la bouche des hommes. L'or
était commun, & n'y avait rien de plus précieux
ni plus méprisé que l'or. Mais la sage Nature,
prévoyant que la malice des successeurs ferait
que
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14 Commentaire sur
que ce métal serait la ruine de tout le Monde,
fit en sorte qu'il ne se pût aisément trouver.
Aussi n'eut-il été découvert sans la trop curieuse
vue de celui qui premier l'arracha du
ventre de la Terre, dont pour l'abus qui s'en est
ensuivi, le Poète se plaint au Troisième jour
de sa Semaine, quand il dit,
Mais bien fut malheureux ce pénétrant Lincée,
Qui dardant les rayons de sa vue insensée
Dans les profonds secrets des *cavains infernaux,
Fit connaître au Soleil le Soleil des métaux.
Mais oyons maintenant les particulières raisons
& les effets du mécontentement de la nature.
Mais (a) depuis qu'au déçu de la simple JusticeLes Mortels eurent fait trop immortel le vice:
Qu'on vit trembler l'ivraie es guérets *fromenteux,
Et le champêtre es champs paître en doute ses boeufs:
Nature se fâchant de l'Humaine nature,
Cacha l'or précieux dedans la Terre obscure.
Humains, non plus humains, dit elle, en le cachant,
Vos maux feront changer le pur or en argent,
Le pur argent en fer, & puis le fer encore
En l'Airain, dont le front de fauve se colore,
Puis ce fauve métal en l'étain palissant,
Puis ferez l'étain pâle être plomb noircissant:
Quand (b) vous étiez parfaits, je tendais à parfaire
Tous les métaux en or, & rien n'était contraire.
Ores, quoi que je tende à les rendre parfaits,
Divers empêchement nuiront à mes effets,
Voire & pour les trouver, il faudra que l'homme
entrePar les portes d'horreur, dans le terrestre ventre.
(a) Si tôt que cette monstrueuse Hydre, enfantéepar la désobéissance d'Eve, & fomentée par
la cré-
Note du traducteur :
*cavains: cavernes?
*fromenteux: à froment.
@
le Trésor des Trésors. 15
la crédulité d'Adam, pour être en héritage à
toute sa postérité, commença à pulluler ses têtes:
Nature, pâlissant de voir ce hideux animal infecter
l'humain lignage, & craignant qu'imbu
de son pernicieux venin, il la violât, s'enfuit,
& cacha son trésor doré dans le profond centre
de la Terre, ne laissant à l'or que l'apparence du
lustre qu'il avait auparavant. C'est ce que veut
dire notre Poète, décrivant ici sommairement
les maux que le vice a entraînés au Monde.
Or sur le changement de ce premier âge en
celui de fer, j'ai remarqué au premier livre de
ses Pêcheries, ce trait qui n'a point mauvaise
grâce,
Tôt après les plus obstinez
Se virent ailleurs destinés:
Qui du fer écorche la Terre,
Qui bat, qui ceint la cimeterre,
Qui verse les arbres plus hauts,
Qui, subtil, en creuse les *naus,
Qui puis, écumeur, en trafique,
Qui s'en sert pour la guerre inique:
Tout changea, &c.
Pour ne passer ici légèrement ce qu'il dit que
Nature a caché l'or, il faut savoir que le sens de
cacher, est du-tout allégorique. Car *jaçoit que
l'or ne se trouve la plupart, qu'es profondes entrailles
de la Terre, si est-ce qu'on le trouve aujourd'hui
en plusieurs endroits des Indes dans
le sablon des Rivières, comme nous dirons en
son lieu, & au pied des montagnes, enterré seulement
de la profondeur de deux pieds. Aussi faut-
il considérer ce que dit Rasis, au livre de la
Divinité,
Sachez que les choses naturelles sont par
un si subtil artifice *concaténées ensemble, qu'en
chaque chose, est chaque chose en pouvoir, quoi
qu'on
Note du traducteur :
*naus: nefs?
*j'açoit que : quoique.
*concaténées: enchaînées ensembles.
@
16 Commentaire sur
qu'on ne la voie en effet. Et Albert, au livre des
minéraux, dit que l'or se trouve par tout, parce
qu'on ne voit aucune chose élémentée dans
laquelle on ne trouve naturellement l'or au dernier
raffinement. Puis, il prouve que la plus grande
vertu minérale est en chaque homme, & principalement
entre les dents. Ce qu'afferme le docte
Penot, disant avoir été trouvé de l'or fin en
grains longuets entre les dents des corps morts.
Nature ne l'a-telle donc pas bien caché, puisque
l'homme cherchant l'or ailleurs, ne se prend garde
qu'il ressemble celui qui cherchant son âne,
était monté dessus. Qui pis est, il tient à toute
heure la minière d'or dans sa main, & ne la connaît
point, & quand il la connaîtrait, il ne l'en
saurait tirer sans la permission de ladite Nature,
& l'aide de l'Art. Voilà donc l'or bien caché
voilà ses profondes cavernes, & voilà enfin, ô
mystère! l'or du siècle doré, musé au plus profond
centre de l'or même. Nature avait raison, Dieu
le voulant ainsi. Car il n'était pas raisonnable
que celui qui avait tant méprisé la lumière, &
embrassé si fort les ténèbres, jouisse de la vue de
cet Astre resplendissant. Cette Geantomachie du
péché menaçait déjà l'humain lignage de destruction
totale. Nature redoutait aussi quant &
quant la rétrogradation de ce beau Soleil terrifié
jusques à la forme du plomb vil & abject. Voilà
pour conclure la raison générale & particulière
pourquoi l'or est si caché aujourd'hui, & ne
brille plus par tout, comme il faisait sous le règne
de ce premier Roi de Crète.
(b) Dieu avait au commencement créé touteschoses bonnes & parfaites, mais la chute de
l'homme, introduisant avec elle les maladies, &
finale
@
le Trésor des Trésors. 17
finalement la Mort, introduisit aussi les maladies
& la mort des métaux. C'est pourquoi s'excuse
ici la Nature; & les empêchements qu'elle
met en avant, sont les maladies des métaux
imparfaits, qui n'est autre chose qu'une humidité
superflue, adhérente au Mercure, & un soufre
combustible se tenant au soufre naturel & incombustible.
Or tant que ces deux superfluités
demeurent, les métaux sont malades, périssent
& meurent finalement. En cette sorte lors qu'à
l'eau adhérente au Mercure des dits métaux, survient
d'autre eau des nuées, l'humeur radical, ou
Mercure est noyé, & tout le métal se rouille &
périt petit à petit. D'autre part, si au Soufre
naturel & métallique arrive davantage de soufre
combustible, soit par l'ignorance des Alchimistes,
en leurs cémentations, & calcinations, ou
par la faute les fondeurs, le soufre combustible
s'augmente & s'enflamme, donc il détruit le métal,
& le consume. Ainsi s'enfuit la mort d'icelui.
Car l'esprit s'envole, forcé par ces violents efforts,
comme ne pouvant long temps demeurer en
un corps sale, maladif & infect. Si bien que cette
crasse causant l'imperfection des métaux, empêche
que la Nature ne peut du premier coup
en faire de l'or: comme nous dirons ci-après
plus amplement.
C'est pourquoi l'oeil ravi, voit des riches métaux
La garde (a) ores commise aux dents des animaux.
Les serpents caverneux, & les dragons terribles.
Voire & les noirs Démons, hôtes des monts horribles,
Résistent courageux, à ceux-là que le gain
Pousse à fouiller, hardis, dans le terrestre sein!
B
@
18 Commentaire sur
Mais quoi? L'on (b) s'est enquis, tant la nature humainePréfère au doux repos, souvent la dure peine,
L'on s'est enquis plutôt d'où le métal provient,
Que pourquoi tant caché la Nature le détient.
(a) Le Poète décrit ici brièvement la peine quiaccompagne ordinairement ceux qui sont trop
adonnés à la recherche des veines profondes des
minéraux: & touche les hasards auxquels se trouvent
quelquefois enveloppés les miniers, leur
proposant les morsures des bêtes venimeuses,
la peur Panique qui les accompagne le plus souvent,
& outre cela l'illusion, & les embûches
Diaboliques, lesquelles, comme il est advenu
souvent, les aveuglants par l'apparition d'une veine
fantastique, les incitent à creuser toujours,
sans se donner de garde que tout à coup ils se
voient baignés jusques par-dessus la tête, ou
étant accablés par les pièces des rochers, périssent
la plupart misérablement. Agricola raconte
en un Dialogue nommé le Berman, qu'en une
mine d'Annenberg en Allemagne, nommée la
Corinne Rozée, un Démon tua tout à un coup
douze miniers: de sorte que ladite mine a été
délaissée, quoi qu'elle regorge en argent. Je laisse
à part les maladies, mauvaises couleurs, tremblements
de membres, & enfin la brève vie
qu'en rapportent la plupart de ces perceurs de
montagnes.
(b) Il démontre ensuite la vanité de ces chercheursmétallistes, lesquels dévoient, avant que
descendre dans ces gouffres effroyables, savoir
pourquoi Nature a tant caché les métaux, &
ne les fait éclore sur le dos de la Terre, comme
me
@
le Trésor des Trésors. 19
elle fait les végétaux & animaux. Car par ce
moyen, ils fussent plutôt parvenus à la possession
de la vertu & utilité, que de la vue & maniement
de ces corps solides, lesquels demeurant
en la forme de leur lourde masse, ne profitent en
rien: mais sont plutôt cause de mal que de bien
à la vie humaine. Vu que comme dit notre
Poète par cette belle sentence, au troisième jour
de sa Semaine,
L'Or en ce temps ferré qui de vertu n'a cure,
Est des vices humains, l'inhumaine pâture,
Un charme de l'esprit, ayant des déloyaux,
Semence de souci, élément de tous maux.
Nous quitterons donc ces entreprises fâcheuses
à ceux qui aiment mieux la coque que
le moyeu, l'ombre que le vrai corps: & procéderons
par voie de composition à la vraie anatomie
des métaux & minéraux. Mais avant que
venir à leur particulière génération, nous déduirons
la production générale. Et enfin endoctrinés
en la vraie connaissance de la création de
toutes les parties de nos sujets, nous parviendrons
aisément à la parfaite construction du
corps métallique. Lequel résolvant après derechef
en ses parties, nous pourrons sans faillir,
imitant Nature où il sera nécessaire, parvenir par
une exubérante décoction à une vertu séminale
& multipliante des métaux. Dont pour bien entendre
notre Poète, en ce qu'il chante très-doctement
de la naissance de ces corps astrés de notre
basse Astronomie, il faudra prendre la matière
un peu de plus haut déclarant comme la Nature
besogne es antres de la Terre. Ainsi l'on apprendra
en quoi l'art la peut ensuivre, & conséquemment
quelle est la matière requise pour les parfaire
B 2
@
20 Commentaire sur
sur terre. Car en ceci consiste le principal but
où doit viser le vrai Philosophe, comme Geber
l'en exhorte au commencement de sa Somme:
& Avicenne défend de s'entremettre de pratiquer
cet art Royal, si premièrement on n'a connu
le vrai fondement & matière des mines.
Nous commencerons donc à la génération
de la matière générale des métaux, qui est le
Mercure. Nous poserons six chefs, & viendrons
premièrement à ce qui est mu, secondement à
ce qui fait mouvoir, tiercement au lieu ou terme
d'où vient ce qui est mu, quatrièmement au
lieu où il est porté, en cinquième lieu, es voies
par où il passe étant engendré, & finalement à ce
qui excite le moteur.
Ce qui est mu est la matière du Mercure, laquelle
n'est autre chose qu'une humidité visqueuse
& subtile, comme dit Albert, & Geber
qui affirme le même en sa Somme, & Aristote,
qui dit au quatrième des Météores, que tous
simples qui sont congelés par le froid abondent
en leur première matière en humidité aqueuse.
Il faut à présent considérer que cette matière
aqueuse remplit tout le ventre de la Terre, &
est un suc coagulable, lequel est la première matière
du Mercure & la plus reculée des métaux,
engendrant en outre toutes choses par le moyen
de son agent, qui est le moteur, car elle ne peut
produire soi même, & cet agent n'est autre
chose qu'une façon de terre minérale, qui est
comme la crème & graisse d'icelle, laquelle Nature,
comme toute savante, adjoint à la matière
visqueuse. Ainsi se produit le Mercure de ces
deux, agent & patient, ou humidité visqueuse &
terrestréité subtilisée; & par ce moyen est double,
ayant
@
le Trésor des Trésors. 21
ayant en soi son soufre ou terre, qui ne diffère
d'avec l'humidité visqueuse, sinon en tant que
ladite terre est plus cuite, & par conséquent plus
épaissie, & en un mot, un Mercure joint à son
soufre homogène inséparablement. Enfin entrent
en la génération du Mercure deux humidités
visqueuses, l'une au-dehors & extrinsèque,
que nous avons nommée patiente, l'autre au-dedans
intrinsèque & agente. Lesquelles sont tellement
mêlées ensemble, que toutes deux ne
sont qu'une simple matière, laquelle ne peut en
partie être consumée par le feu, qu'elle ne le soit
entièrement. De cette admirable mixtion est procréé
le Mercure que nous voyons communément.
Ce que nous certifie Arnold de Villeneuve quand
il dit que ces deux susdites matières sont conjointes
parfaitement dans le Mercure, & le terrestre
retient l'humide avec soi: ou l'humide l'emporte.
Le même affirme aussi Albert le Grand,
qui recherchant les causes des compositions métalliques,
a très bien remarqué, considérant pourquoi
l'argent-vif est toujours mouvant, que c'est
pour ce que l'humidité surdomine en la partie
terrestre, comme par même raison, savoir par
leur mixtion indicible & univoque, le terrestre
dominant sur l'humidité, est cause que l'argent
vif ne mouille les mains, ni aucune chose qu'il
touche, excepté ce qui est de sa nature. Quant au
troisième point à savoir le lieu ou terme d'où
vient ce qui est mu, ce sont les cavernes des terres
minérales, comme témoigne Albert en son
livre des simples métalliques. Et en ceci s'accordent
avec lui Geber, Aristote, Arnaud de Villeneuve,
Bonus Italien, &c. Le quatrième point
est le lieu, où il est porté: pour lequel il faut
B 3
@
22 Commentaire sur
considérer que Nature ne pouvant être oisive,
pousse le Mercure à rechercher son agent, lequel
nous appelons communément soufre, qui est
en même degré, faisant comparaison de lui à
l'argent vif, que la présure en la comparant au
lait, l'homme à la femme; & l'agent à la matière
sujette. C'est donc vers ce lieu où le Mercure est
naturellement porté par la Nature, comme enseigne
Isaac Hollandais en son livre des oeuvres
minéraux: qui dit en outre, touchant le lieu où
il passe, que le Mercure venant premièrement à
être converti en une exhalaison, s'évapore par
les ouvertures des mines, qui est son seul passage.
Or ce qui excite le moteur se fait par un mouvement
extérieur, qui n'est autre chose que l'action
du Ciel: comme en ceci sont d'accord tous
les Philosophes tant anciens que modernes.
Dont nous conclurons, que par l'infatigable
mouvement des flambeaux célestes, pleins d'un
feu actif, la Terre est comme engrossée & secondée,
& recevant cette influence, est d'autre côté
pleine d'un feu vaporeux, que la Nature alimente
d'une eau minérale, par la concoction de
la matrice de la Terre, & prend corps, devenant
un suc coagulable, par le moyen de ce qui meut,
qui est la viscosité terrestre. Donc la matière
trouvant son agent extérieur ou présure
devient une terre qui contient en soi la matière
du haut Ciel, comme témoigne Penot en ses
axiomes Magiques. Ainsi naît le Mercure des
Philosophes, qui n'est autre chose que l'esprit
du Monde, devenu corps au centre de la Terre:
duquel nous parlerons plus amplement en son
lieu. Procédons donc à la génération des métaux,
qui se fait de la terre minérale que le docte
Liba
@
le Trésor des Trésors. 23
Libavius appelle *Chalcanteuse: Métaux ayant
pour matière le Mercure, & pour forme le Soufre
ou agent extérieur qui le congèle. D'où
vient que le Mercure est dit la mère, & le Soufre
le père des métaux, le Mercure principe féminin,
froid & humide, & le Soufre principe
masculin, sec & chaud: comme ledit Libavius témoigne
& en discourt plus amplement en son livre
de la nature des métaux. Or des métaux aucuns
sont parfaits, autres imparfaits. Les parfaits
sont ceux que la nature a amenés jusqu'au terme
absolu du genre métallique, & sont Argent & Or.
Donc pour passer outre, nous reviendrons à notre
Poète, que le Lecteur pourra plus aisément
entendre par notre introduction précédente.
Donc (a) l'or éclatant, Roi de toute la bande,
Ce métal traîne-gens, qui chaud, sur tout commande,
Vient d'un (b) Soufre subtil, pur, & rougement joint
Au blanc & vif-argent, qui pur, ne brûle point.
(a) Ainsi que le Soleil céleste est le centre duCiel, & Roi des Etoiles, principalement des
Astres estivaux, le Lion le Roi des animaux irraisonnables,
& l'homme de tous les animaux;
Ainsi l'Or est le centre, Soleil & Roi des métaux,
& la créature la plus noble que Dieu ait créée
après l'homme. Car il n'y a rien au Monde qui
soit de son genre ne rien si précieux, pourtant est
& devait-il être l'ornement des Rois & Monarques.
(b) L'Or est donc le plus parfait métal, subsistantd'un très mûr & très pur Mercure & étant
par la force d'un très excellent Soufre, cuit &
mixtionné avec lui, est rendu très-ferme,
B 4
Note du traducteur :
*chalcanteuse: de chaux.
@
24 Commentaire sur
très compact, & orné d'une teinture citrine, & en
somme n'est qu'un Mercure très exquisément cuit
& très constamment coagulé. Car quand le Soufre
rouge & pur se mêle avec le blanc clair &
pur Mercure, il congèle ledit Mercure, & lors
cette matière devient un jaune & reluisant Arsenic,
plus subtil & plus pur que l'Arsenic blanc
& le plus grand venin du Monde. Que si un
grand & puissant cheval en avalait une once, il
mourrait sans doute: comme témoigne Isaac
Hollandais en son premier livre des minéraux.
Car ce venin s'adresse du premier coup au coeur
par une vertu magnétisme, & de là s'épand en
un instant par tous les membres, infectant mortellement
par tout où il passe, & causant ainsi
le trépas, non seulement à l'homme, mais à tous
animaux également. Mais par longueur de temps,
& par l'action du moteur externe & interne, le
venin se recule dans l'intérieur de la substance
de l'Or, ramenant au-dehors la partie familière
à Nature. De sorte que cette matière qui auparavant
était un très grand & funeste poison, devient
maintenant par le pouvoir de l'art une médecine
très-excellente. Car cet axiome est certain,
__ Quand la chose qui est dans le centre___
d'un sujet en pouvoir, vient en action,_
__
la chose diffuse par effet en la circon-_
__
férence, se cache au centre en pouvoir._
De sorte que l'or mis en action devient l'unique
ferment de la vertu Solaire, existant volatile
& spirituel dans les choses radicales des
métaux
@
le Trésor des Trésors. 25
métaux végétaux & animaux. Ce que ne devraient
ignorer nos médecins putatifs; en outre
nos tireurs de teintures devraient considérer
que l'or en son manifeste est bien citrin,
mais en son occulte extrêmement rouge. Pour ce
n'est-il pas seulement teint lui-même, mais donne
une teinture abondante aux autres, & est un
principe & séminal du Soufre parfait. Il porte
en son front la chaleur sèche modérée, & cache
en son profond le feu de la même Nature.
C'est pourquoi il a en soi la semence masculine,
& une splendeur amiable & attrayante, dont
il est courtisé de tout le monde. Il imite la Nature
de son père céleste, dont il est le Soleil des
Chimistes, mais plus légitimement des vrais
Philosophes. Et tout ainsi que le Soleil du grand
Monde, étant au Signe du Lion, darde sur notre
Méridien ses plus cuisantes flammèches: ainsi
l'or étant décorporé par l'artiste jusques en sa
couleur plus haute, à savoir obscurément sanguine,
est en sa propre maison, nommé le Lion
terrifié, & communément appelé Lion rouge, se
comparant au Lion d'Afrique quant à son extérieur,
mais en son opération & vertu, plus proprement
au coeur de l'homme. Il sympathise à
l'Elixir occulte des végétaux, mais principalement
à l'Astre du vin, lequel n'est autre chose que sa
quintessence. Il ne communique qu'avec le
Mercure sept fois mortifié par les bains vitriolés
de Hongrie, avec lequel après, comme dit
l'allégorique fontaine du Trévisan, il se mêle
inséparablement. En fin, ce métal traîne-gens,
(comme le nomme proprement notre Poète)
fait son arsenal & ses munitions, pour la guerre
contre le Duc Mercure, d'orpiment, de *sandarace,
B 5
Note du traducteur :
*sandarace: sandaraque.
@
26 Commentaire sur
de soufre fixe, précipité fixe, cinabre, antimoine
&c. Nous laisserons encore les dissections
de ces esprits incorporés à nos faiseurs de cendres,
& retournerons à la génération plus exacte
de notre Roi souterrain.
Notez donc que l'Or s'engendre en deux
façons, la première, quand le Mercure exhalant
par les fentes de sa mine, rencontre le Soufre
des Philosophes rouge, & pur, dont se fait l'Or,
Nature sépare de lui l'agent extérieur, qui
n'est qu'un Soufre. Voilà pourquoi l'Or est plus
parfait que les autres métaux, & les autres métaux
moins parfaits, parce que leur Soufre ou
agent extérieur n'est encore séparé. D'où vient
que l'un demeure plomb, l'autre étain, l'autre
cuivre ou fer, n'étant amenés à cette simplicité
de l'Or, sinon par une longue & laborieuse décoction
de la Nature, qui n'a autre intention
que de purger les métaux de leur Soufre. Car
ce qu'elle fait en la première opération par une
parfaite décoction, elle le fait en la seconde
par une longue & continuelle digestion, digérant
& purifiant les métaux peu à peu, tant qu'ils
soient réduits en Or. Et ceci est la seconde génération
de l'Or, dont le Poète parlera ci-après,
& dont le bon Trévisan dit,
Le Soufre n'est autre
chose que pur feu, à savoir chaud & sec, cachez
au Mercure qui est par long temps en la minière,
mu par le mouvement naturel des corps célestes,
& se mouvant ainsi se digère en lui le froid & l'humide.
Dont selon les degrés des altérations il est
changé en diverses formes métalliques, comme
nous dirons tantôt, Car voici notre Poète qui
amène maintenant sur le Théâtre l'Argent,
pour lui faire jouer son personnage en son rang.
L'argent
@
le Trésor des Trésors. 27
L'Argent, (a) Or imparfait, qui son maître maîtrise,Où défaut la chaleur & la couleur requise,
Se va de (b) pur Mercure es mines produisant,
Et de Soufre très pur, blanchâtre & reluisant,
(c) Comme on voit ces Bernards, sur les rives Tethydes,Se former au patron des coquilles humides
Qu'ils revêtent tous nus, quand la jeune saison
Et leur muable instinct, les change de maisons:
Ce blanc métal se forme en bêtes dessous terre,
Suivant les creux retors des veines de la pierre.
(a) Dieu n'a rien créé solitaire, mais a donné àchaque mâle sa femelle, aux poissons, aux oiseaux,
aux bêtes, à l'homme, aux herbes, aux
plantes, & aux choses sensibles & insensibles,
afin que par la conjonction des deux sexes se
continuât la propagation des espèces de toutes
créatures, excitée par la continuelle influence
du Ciel, qui même a sa femelle, laquelle est la
Lune. De fait, il est raisonnable que celui qui
marie, conjoint & engendre toutes choses ici-
bas, ait aussi sa moitié, pour lui aider à l'exécution
des commandements de l'Eternel. Voilà
pourquoi la Lune a la charge des Etoiles hivernales,
dont elle est le centre; comme le Soleil
l'est des Astres estivaux. Et tout ainsi que le Phoebus
céleste est le père de notre Soleil, ou Or,
ainsi cette Diane est la mère de notre Lune ou
Argent. Et tout ainsi que la femme est moins
parfaite que l'homme; l'Argent est moins parfait
que l'Or en toutes ses parties, qui sont le
poids, le son, la couleur. De sorte qu'il demeure
toujours quelque chose à parfaire en elle, qui
B 6
@
28 Commentaire sur
jamais ne vaudra rien, si elle ne s'accorde en tout
& par tout avec l'Or son légitime époux, quittant
l'amour & la présomption de soi-même, qu'elle
cache sous le masque fardé du Soufre
agent extérieur, lequel perd quant & elle tous
les autres métaux quand ils passent par le bain
chaud de Vulcain.
(b) La génération de l'Argent ne diffère guèrede celle de l'Or. Car quand le Soufre blanc &
net tombe dans l'Argent-vif pur, alors par la commixtion
de ces deux s'engendre l'Arsenic blanc,
qui est aussi un dangereux venin, toutefois
moins que l'Arsenic rouge. La Lune donc
est un métal parfait, (mais un peu moins que
l'Or) blanc, composé d'un Mercure pur & quasi
fixe, & d'un Soufre blanc & net, qui n'est pas
du-tout achevé de cuire, & toutefois est presque
fixe comme le Mercure. Pourtant n'endure-
t-elle le cément Royal, l'Antimoine, Soufre, cadmie,
&c. Et peut nonobstant être fixée par cémentation
physique ou réduction en sa première
matière. Elle se dilate moins que l'Or sous
le marteau, & se laisse comme lui, tirer en filets
très-subtils. Elle est la Lune des Alchimistes, &
l'Or blanc des vrais Philosophes. Car
__ La Lune du ciel n'est pas la mère de___
la Lune terrestre des Philosophes, mais_
__
un certain Mercure céleste, première_
__
créature de la Nature._
Les anciens Philosophes consacrent à cette
Lune terrifiée le cerveau de l'homme, mais principalement
cipale
@
le Trésor des Trésors. 29
celui de la femme, étant raisonnable
que l'effet homogène cadre en tous ses
mouvements avec son plus proche objet. Elle a
pour son siège & tabernacle le Cancre souterrain,
qui est le Mercure vulgaire, comme l'Or, le
Lion ou Mercure corporel. Dont étant passée
par les mains des Philosophes, elle donne une
teinture blanche, & est la mère de la naissance &
production physique, comme l'Or le père. Elle
a le corps moins compact que l'Or, & pour ce est
plus haut-parlante & éclatante. Aussi ne pèse-
t-elle point tant que l'Or. Elle a son magasin
fourni à part, de cinabre, sublimé fixe, sel Armoniac
fixe, Aimant, Soufre fixe & blanc, &
des sels qui ne craignent le feu, pour faire la guerre
au Mercure, toutefois avec une prétention
autre que celle de l'Or, n'accordant avec son époux,
qu'en l'assassinat & mort de ce pauvre
jouvenceau, qui ne parle pas sans raison, quand,
plaignant son désastre, il dit,
__ Ceux que j'ai engendrés me tuent._
Elle est la porte du Ciel, & cache en son intérieur
le manteau azuré de la voûte céleste. Elle
s'engendre en deux façons, comme le Soleil, &
en parlerons encore ci-après.
(c) Bernard, est un petit poisson de l'espèce desCancres, vivotant sur le bord de la mer, comme
récitent Mathiole & autres. Il s'enferme dans la
coquille qu'il trouve, comme un Ermite dans
sa petite cellule, dont même on l'appelle Bernard
l'Ermite. Ainsi croissant il prend la forme de
sa maisonnette, comme s'il était jeté au moule.
Notre Poète en tire une comparaison pour plus
vivement
@
30 Commentaire sur
vivement exprimer cette diversité de figures que
nous voyons en l'Argent venant des mines: à savoir
qu'elle procède des concavités & retortillements
des veines de la roche ou pierre minérale.
Pour confirmation de ce, Agricola raconte
en son Berman, avoir été trouvé souvent des
pièces d'Argent formées les unes en carré, les
autres en octogone, les autres comme un diamant,
& souvent en vraie aiguille. Il affirme d'avoir
trouvé dans les minières des instruments des
miniers, tous formés d'Argent, à savoir un marteau,
& un petit couteau de *sarpe. D'avantage, dit
avoir vu dedans les pierres minérales, des figures
d'herbes, bêtes, & autres choses étranges:
semblant par cette diversité dont Nature se plaît
à opérer, qu'elle a voulu braver les Géomètres,
tailleurs d'images, & lapidaires.
(a) L'amant du noir aimant, le (b) fer salement dur
Naît d'un Soufre qui brûle, & d'un Mercure
impur:Et (c) l'Airain tintinant vient d'un impur Mercure,
Et d'un Soufre terrestre à la rouge teinture.
L'Etain (d) d'Argent-vif blanc & de Soufre provient,
Voire en sa superficie un blanc Mercure tient.
Et (e) toi, Plomb languissant, puises ta laide forme
De Mercure non pur, & de Soufre difforme.
(a) L'amour que le Fer porte à l'Aimant, & l'Aimantau Fer, est si grand, & admirable, que ni
Empédocle, ni Aristote, ni aucun de ces rechercheurs
de raison, n'en ont jamais su proférer la
moindre cause. Mais semblables à ce Péripatéticien
désespéré, se sont noyés avec leur raison
dans
Note du traducteur :
*sarpe: serpe. Outil à tailler, émonder.
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le Trésor des Trésors. 31
dans cette mer de merveilles, laquelle cependant
épand ses ruisseaux par tous les valons de la
Terre, & regorge par la sommité des montagnes
hautaines. Car il n'y a chose sous le Ciel qui
n'ait ce divin attrait enfermé en soi. Enfin y a-
t-il beaucoup de genres aimantins, qui par une
semblable force de l'Aimant tirent à eux d'une
familiarité occulte, les choses lesquelles à l'oeil
leur semblent contraires. Mais d'où vient cette
privauté? C'est de ce que
__ L'esprit habitant dans un corps étran-___
ger attire à soi son corps homogène._
Si les Archi-philosophes du passé, & nos combatteurs
de langue du jourd'hui se fussent avisés
de ce secret, ils eussent fait place à cette chaste
Vierge la Nature, que leurs vaines raisons s'efforcent
de violer. Si nos Médecins aussi se fussent
avisés de trouver & faire sortir de pouvoir en
action cette vertu Magnétisme qui habite dans
tous leurs simples, ils eussent naturellement tiré
hors du corps humain l'humeur peccante, sans
force ni violence, & sans tant de symptômes funestes,
délivrant cette vertu aimantine, par préparation
naturelle, de son corps étranger, pour
faire la cure, comme dit Hippocrate, hâtivement,
sûrement & joyeusement. Je m'étonne que cette
routière & vieille sorte de médecine imbue &
crevant de raisons naturelles, n'a toutefois rien
plus en haine que d'opérer par voie de Nature,
& semble aussi que nos Alchimistes s'engagent
par une ligue indissoluble avec cette sorte de Médecins:
voulant composer avec les choses contre
tre
@
32 Commentaire sur
Nature, l'oeuvre où la seule Nature doit présider.
Que produisent-ils aussi tous deux? L'un
un cimetière bossu, l'autre des monstres qui s'en
vont enfin avec le vent. Laissons-les reculer
de la Nature, & approchons un peu de plus près
l'enclos de cette merveille, qui est que l'Aimant
n'attire pas seulement le fer, mais le fer étant
frotté par l'Aimant, & frottant d'autre fer, contribue
sa vertu à en attirer d'autre. Cette vertu attractive
& communicative se peut artificiellement
produire par la diligence du vrai Médecin en la
Colophane, Térébenthine, Soufre, Pois, Rhubarbe,
Agaric & semblables, en les dépurant, exaltant
& fermentant dûment, & séparant d'eux le
corps étranger. Le Philosophe peut par cette
vertu, faire que sa fontaine attire le corps du Roi,
que ce Roi après attire à soi tous ses bons sujets.
Mais où s'en va précipiter ma plume? Pour retourner
donc à notre Poète, nous remarquerons
que ce n'est point sans cause qu'il nomme noir
l'Aimant dont sa Muse parle ici. Car celui qui
est blanc n'est point amant du fer, mais de la
chair, comme lui-même l'a très bien remarqué
en La Semaine, où il dit élégamment,
Ainsi que le Lierre, à replis tournoyants,
S'agrafe contre un mur chargé de mousse & d'Ans.
Ou serrement étreint, d'une *tortise allure
D'un Chêne perruqué l'éparse chevelure:
Ou comme la pucelle épointe éperdument
Des flèches de l'Amour, embrasse étroitement
Son jeune favori, & sur la bouche aimée
Imprime un doux baiser, *l'Arre d'un Hyménée:
Ainsi ce corps friand, cet Aimant vigoureux,
Attache en notre bouche un baiser amoureux:
Voire un baiser s'y joint, que la main envieuse,
A peine fait lâcher sa prise audacieuse!
Mais bon Dieu! qu'avons-nous du solide Elément
De
Note du traducteur :
*tortise: tortueuse?
*arre: le temps?
@
le Trésor des Trésors. 33
De plus prodigieux que ce subtil Aimant?
Qui frotte, comme on dit, aux lames inhumaines,
Fait sans trépas, leur pointe outrepasser les veines,
Fontaines de la vie, & glisser au travers
Des peaux, fibres, tendons, muscles, artères, nerfs,
Sans effroi sans, douleur, & sans que même on voie
Qu'un torrent, par la plaie, à flots rouges ondoie?
Quelle forte vertu, quel vertueux effort,
Fait qu'un glaive acéré, l'image de la Mort,
En faisant une plaie heureusement traîtresse,
Sans tuer nous massacre, & sans navrer nous blesse?
J'estimerais incroyable la vertu de cette seconde
espèce d'Aimant, si moi-même n'en avais
été témoin oculaire, & n'avais vu dans la ville
du Puy qu'un Apothicaire ayant frotté une aiguille
à cet Aimant blanc; s'en perçait les mains,
sans douleur quelconque, & sans qu'il en sortît
une goutte de sang!
(b) Ce mauvais garçon & rustre incivil de fer,comme l'appelle Paracelse, ose bien débattre la
Royauté avec son Prince, se disant le plus proche
de la couronne, & s'étonne ledit Paracelse,
comment d'un si vil roturier on pourrait faire
un Gentilhomme. Ce qui est toutefois aisé à faire
au Roi: & le peut aussi faire par imitation
le vrai Philosophe, ôtant au fer son habit extérieur,
& lui vêtant la chemise azurée, afin
qu'il devienne Astral, & change son naturel en
celui du Mars céleste. Tout ceci se fera aussi si
on le fait seulement baigner & laver en notre
fontaine, dont l'eau est de telle vertu que tous les
six métaux y quittent leur forme ancienne & corruptible,
& vêtent une nature incorruptible. De
sorte que sortants nus de cette fontaine ils resplendissent
comme le Roi des métaux, & sont
alors vraiment les Planètes de notre Ciel terrifié,
rifié,
@
34 Commentaire sur
ou basse Astronomie. Or afin que le lecteur
puisse mieux entendre ceci, & ne s'ombrage point
de ce que nous nommons les choses corporelles
& matérielles, Astres: il faut qu'il entende
que nous disons ce qui est haut, formel, comme
ce qui est bas, matériel. De sorte que tout ce qui
de sa propre nature & mouvement tend en haut,
nous les disons plus parfait: pour ce qu'il est porté
à l'hôtel de la forme, & au comble de la perfection:
& ainsi se conforme d'autant plus à la nature
du Ciel qu'il est plus éthéré & dépouillé de
l'embarras matériel. Car il endosse alors la noblesse
de la forme, & (selon les institutions Philosophiques)
devient Astral, voire peut être appelé
Astre. Voici maintenant la vraie roue sur laquelle
tournent & se façonnent de tous temps l'Enfer,
le Ciel, & tant de transmutations en Astres,
& diverses formes par Ovide & autres Poètes.
Le fer matériel donc est un métal imparfait,
dur, & d'une couleur livide en son apparent, mais
rouge en son occulte, ayant beaucoup de fixe, &
peu de Mercure volatil, participant toutefois un
peu des deux: *jaçoit qu'il n'ait guère du dernier.
Pour ce se fond-il tardivement, & soutient longtemps
la rougeur du feu. Il se calcine promptement,
parce que si peu d'argent-vif & de soufre non
fixe qu'il a, est bien tôt consumé, & pour sa petite
quantité actuelle se mêle difficilement avec
l'argent vif. Toutefois ses parties terrestres lui
étant ôtées, & rendu Astral, comme nous avons
dit, il devient actif, plus mercurial, & adhère
opiniâtrement à l'argent-vif. Il peut être exalté
en acier, & transmué en cuivre. S'il est toutefois
joint à l'Or ou l'Argent, il n'en peut jamais
être séparé, mais comme un vrai Connétable
table
Note du traducteur :
*j'açoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 35
& Lieutenant de Roi, procure l'étendue
des limites du Royaume. Aucuns le préfèrent
pour son utilité au Roi des métaux, & peut être
au regard de l'économie & police. Mais le vrai
Philosophe considérant l'intime substance, nature,
& fin de l'Or, n'ignorant point cependant
les très grandes utilités du fer, trouve que les utilités
d'icelui ne sont à comparer à celles de l'Or.
Ainsi faut-il peser & discerner la différence du
maître & du serviteur. Le fer a son magasin
fait de l'Aimant & toutes pierres & marcassites
à feu, pourtant est-il le vrai Vulcain des Philosophes,
& le Mars des Alchimistes, le fiel des
Physiciens, & qui est chose merveilleuse, l'unique
Chirurgien pour les plaies & l'étanchement
de sang: par ce moyen faisant & guérissant les
blessures.
(c) L'amie de Mars est le Cuivre craquetant, rouillant,& dur, & est composé d'un Mercure & d'un
Soufre impurs, ayant la plupart fixe & l'autre
volatile, toutefois moins fixe que le fer. Il a la
couleur rougeâtre & se fond & enflamme plutôt
que le fer. La cause est que Vénus a plus de
Mercure & de Soufre volatil que le Mars. Cependant
est en ceci de l'humeur de son favori,
qu'elle ne chérit & n'aime guères la compagnie
de Mercure, pour ce qu'elle en tient fort peu. Elle
abonde en Soufre vitriolé, & beaucoup de terrestréité.
Elle endure fort librement d'être battue
de son amoureux. Voilà pourquoi elle s'étend
aisément sous le marteau, mais comme
une impudique, regorge toutefois ses vilainies.
Pour la privauté qu'elle a avec Mars, les Poètes
ont feint cette surprise de Mars couché avec
Vénus, découverts par Phoebus, & subtilement
attrapés
@
36 Commentaire sur
attrapés par le ret du jaloux Vulcain, qui causa,
comme dit Ovide, un plaisant spectacle à tous
les Dieux, & un grand désir à Mercure d'être
surpris comme Mars, en un si plaisant ébat. Voire
avec raison, car Vénus ayant dépouillé sa
robe verte, & étant en chemise, serait aisément
prise pour la chaste Diane, dont Mercure, après
Phoebus, aime sur tout l'alliance. Si elle est si téméraire
que de baiser l'aimant de son ami, elle
s'en farde, prenant le visage de Phoebus. Le même
masque lui donne aussi la Cadmie. Elle a au
corps humain le gouvernement sur les reins, &
pour son ménage toutes sortes de vitriol. Aucuns
des Alchimistes la choisissent pour le sujet
de leur Elixir & Lion vert, mais l'ayant longtemps
alambiquée, ils trouvent la vérité en la fable
qui dit que Vénus est née de l'écume de la
mer. Car pensant exalter ce métal jusques à la
vertu de ce grand feu, qui pourrait dessécher un
Océan de vif-argent, ils ne trouvent enfin, le
passants par les foudres de Vulcain, qu'une écume
virulente & puante: loyer vraiment digne
de ces nautoniers qui sans nacelle présument
de voguer sur la mer de cette Cyprienne.
(d) Le débonnaire Jupiter nous donne l'Etainpour embellir notre Ciel, & parce que ce n'est
autre chose qu'un plomb purgé & plus digéré
par Nature que Saturne, on l'appelle plomb-
blanc, & par ainsi, enfant du Plomb, comme Jupiter
est fils de Saturne. Il est imparfait, mol, blanc,
resplendissant, avec un peu de lividité. Son
Mercure est le plus parfait entre ceux des imparfaits
métaux: aussi est-il plus mol & volatil que
le Mercure des métaux durs, & plus stable & cuit
que le plomb noir. Son Soufre est blanc, aigre,
&
@
le Trésor des Trésors. 37
& moins mûr que son Mercure, laissant en son
départ une teinture dorée & rouge. Cependant il
laisse toujours quelque partie en arrière par l'action
de la fonte, & enfin a en soi quelque fixité
voire égale à ses deux principes, *jaçoit qu'il abonde
plus en Mercure qu'en Soufre. Il a peu de son,
à cause de sa mollesse: & parce qu'à son Mercure
adhère quelque terrestréité, il craque & mène
bruit quand on l'étend sous le marteau. Il aime
fort le Mercure, & en cela montre la prochaineté
de la perfection en ses racines. Pourtant se
tient-il opiniâtrement à l'Or & à l'Argent, desquels
il ne veut démordre qu'à grand' force: &
si l'on le contraint par la violence du feu de lâcher
prise, il emporte toujours la pièce, détruisant
quelqu'un de leurs membres. Il veut le
foie au Microcosme, & le bismuthum, ou étain
de glace, & l'Antimoine blanc pour ustensile. Ce
pervers métal a long temps banni le plomb de l'île
d'Angleterre, comme jadis Jupiter chassa Saturne
de l'île de Crète. Les Poètes le dépeignent,
non sans raison, pour l'inventeur des fards, puisque
nos Espagnols en savent industrieusement
tirer leur blanc, pour céruser la peau basanée
de leurs Señoras. Aussi nos Sophistes savent
bien chercher en ce bon Dieu quelque lumière
ou teinture, pour teindre, ou plutôt barbouiller
le Cuivre. On tire cependant de lui une belle
couleur rouge, & les vrais Philosophes rendent
l'Etain Jovial, lui donnant les ailes de l'Aigle.
Mais en la médecine il ne vaut guères que pour
restaurer la brèche faite au-dehors en ce beau
bâtiment du petit Monde.
(e) Le malheureux Saturne veut le plomb noirpour sa part, comme sa créature empreinte au
Ciel
Note du traducteur :
*j'açoit que: quoique.
@
38 Commentaire sur
Ciel des Sages, & est un métal mol plus imparfait
& livide que l'étain. Il est légèrement congelé
par un Mercure & soufre puants, impurs
& terrestres, & quelquefois infectés d'un esprit
arsenical. Il est aigre & rongeant, pourtant dévore-t-il
toute imperfection adhérente aux métaux
parfaits, laquelle il convertit avec soi, en un soufre
& vilenie brûlée. Il se fond plus légèrement
que les autres métaux à cause de la petite congélation
de ses principes, & de sa grande mollesse.
Il ne peut être calciné facilement, pour ce que
son Soufre est fermement mixtionné avec son
Mercure. Ce qui ne se fait point en l'Etain, duquel
le Soufre s'envole légèrement, laissant une
chaux ou poudre pour ce qu'il a des esprits âcres
& terrestres. Il calcine aisément l'Or & l'Argent.
Il arrête le cours de l'Argent-vif par sa
fumée, cependant lui-même est résolu légèrement
en Mercure. Il est familier avec l'Argent, &
diffère d'avec l'Etain, en ce qu'il est plus impur,
humide, & difficile à calciner, ayant plus grande
quantité de Soufre constant. L'Antimoine le
plus terrestre, puant & arsenical est de sa nature.
Or parce que ce vieillard Saturne est prudent &
secret, les Philosophes lui ont de tous temps donné
en garde la vierge sacrée, vrai sujet de leur
art occulte & science Royale. Il l'enferme soigneusement
au centre de la Terre donnant pour garde
à cette vierge féconde deux dragons venimeux
& cruels afin de la préserver de la force enragée
de ceux qui persécutant la bénigne Nature, se
rendent du tout indignes de la vue resplendissante
de cette Diane, laquelle ne veut être gouvernée
que de ceux lesquels, n'ont encore bu
dans la coupe de Babylone, remplie d'erreur, de
menson
@
le Trésor des Trésors. 39
mensonge & de tromperies: mais se montre à
ceux qui ayant dépouillé le manteau fallacieux
de la raison humaine, tâchent à se rendre dignes
de voir sous la permission de ce bon gouverneur
de Crète, cette belle Danaë. Voilà pourquoi l'on
trouve aujourd'hui si peu de Jupiters, & beaucoup
d'Actéons en cette chasse Spagirique, & un
nombre infini de Vulcains cornus en la forgerie
Alchimique: lesquels laissant battre la paille
vide, je m'en retourne à notre divin Poète.
Ainsi (a) le blanc Mercure est parmi les métaux,
Tel que le fécond sperme entre les animaux,
Il semble industrieux, au Mercure *Nomie,
Dont le lustre enrichit la haute Astronomie:
Car avec les bons il luit plein de bonheur,
Avec les malheureux languit plein de malheur:
Et (b) comme il se conforme à ces corps pronostiques,
Ainsi fait-il, à dextre, envers les métalliques.
Mais ce n'est pas assez: Il faut (c) Lincée encor,De plus loin découvrir la naissance de l'Or.
La Nature (d) recherche une place profonde,
Où la (e) terre se forme en mainte masse ronde,
Un immobile (f) endroit, où parfois puisse entrer
L'ardeur du boiteux *févre, & (g) Titan pénétrer.
C'est là (h) qu'elle fait l'Or prenant de l'eau clairette,
Et de la terre rouge, onctueusement nette,
Dont (i) l'une de froideur est pleine humidement,
L'autre de (l) même espèce est chaude sèchement.
Mais si (m) l'amas n'est pur, la puissance moiteuse(n) Dissout & (o) refroidit la vertu chaleureuse.
Lors (p) le feu qui, subtil au centre est allumé,
Va réchauffant l'eau froide, & (q) le chaud consumé:
Ainsi (r) s'entremêlant par leurs minces parties,
Ces choses (s) en Saturne après sont converties:
Puis
Note du traducteur :
*nomie: grec nomimos: conforme à l'usage, normal, habituel?.
*fèvre: celui qui travaille les métaux. Le boiteux fèvre: Vulcain.
@
40 Commentaire sur
Puis (t) s'échauffant encore à fin de mieux monter,
Se cuisent d'un degré, devenant Jupiter.
Puis (u) par chaleur plus grande, à la Lune parviennent,
Puis (x) se font en Vénus, puis (y) en Mars elles deviennent.
Puis sentant (z) du long chaud la finale action,
Acquièrent du Soleil la grand' perfection.
(a) La nature de l'Argent-vif est si admirableque Fallopius, comme récite le docte Libavius, le
tient avec l'Aimant, es choses purgatives, entre
les miracles de la Nature: étant une liqueur &
une eau qui ne mouille-point pourtant les mains.
Il est spirituel, froid, humide & blanc en son manifeste,
mais chaud, sec, citrin, & rouge en son
occulte. Il est très familier aux métaux, adhère intérieurement
à iceux, les résout, & s'accommode à
leur nature.
__ Le Mercure passant par degrés par___
la nature des métaux prend leur forme_
__
l'une après l'autre, jusqu'à la nature de_
__
l'or, où il s'arrête, comme au bout de la_
__
carrière de la Nature._
Il est la première matière de tous les métaux,
lesquels se résolvent en Mercure, comme la glace
en eau. Il a en soi son Soufre analogique &
homogène, & de ce Soufre procède sa teinture.
Cet esprit volatil & légèrement fuyant surpasse
tous les métaux en pondérosité, & ne reçoit
pas de prime abord lesdits métaux en soi
sinon l'Or. Il peut être achevé par art, & être
réduit en métal par leur soufre. Il s'endurcit
& se
@
le Trésor des Trésors. 41
congèle par voie de sublimation, & pour sa volatilité
s'enfuit du-tout du feu, de sorte qu'il
n'admet point de séparation en ses parties. Quand
il est fixe il demeure du-tout arrêté. Il y a deux
sortes d'Argent-vif, le minéral & le corporel. Le
premier se trouve dans les mines, & l'autre se
tire des métaux, & de la mixtion de ces deux
s'engendre le Mercure, lequel est inconnu à la
plupart des Alchimistes, mais fort familier, voire
domestique aux vrais Philosophes, & pourtant
dit par eux, Mercure mystique.
(b) Le Poète compare ici le Mercure terrestreavec le Céleste, lequel selon qu'il se joint au firmament
avec les autres Astres, se fait semblable
à eux. Pour ce, disent les Astrologues, que quand
il est plastiquement joint avec le Soleil, il y a deux
Soleils au Ciel: & ainsi, étant avec Saturne, Mars,
Vénus, est dit Saturnien, Mercurien, Vénusien.
Il est bon avec les bons, mauvais avec les
mauvais augmentant & multipliant leur bonté
ou mauvaiseté, bonheur ou malheur. De même
est notre Mercure ici-bas. Car étant radicalement
joint avec l'Or, il devient pur Or avec lui,
& enfin avec les autres métaux. De sorte que de
sa nature, il est du tout convertible, & comme
cire ou pâte, pour recevoir toutes impressions,
& porte tel nom qu'on lui veut donner. Car au
commencement de l'oeuvre des Philosophes, ils
le nomment eau: quand la noirceur apparaît, terre:
quand il est sublimé, ou exalté au blanc, air:
quand il est rubifié le disent un feu, lequel est la
fin de leur travail. Pourtant les Philosophes ne
lui attribuent sans raison tant de belles qualités
quand ils commandent de ne prendre autre
chose que le Soleil & le Mercure, lesquels joints
C
@
42 Commentaire sur
ensemble font la pierre. Car lui seul atténue
l'Or, & le réduit en sa première matière, ce que
ne peut le plus violent feu du monde. C'est de
ce glorieux Mercure, dont étant régénéré les
Philosophes disent,
__ Tout ce que les Sages cherchent est au___
Mercure._
Il s'engendre étant sublimé avec de l'eau-de-
vie, & est une vierge, parce qu'il n'a encore fait
aucun métal au ventre de la Terre, & cependant
il nous enfante la Pierre. En dissolvant le Ciel,
c'est-à-dire l'Or, il ouvre & tire d'icelui l'âme, &
la porte quelque temps en son ventre, la remettant
en son temps dedans le corps mondifié, dont
naît aux Philosophes leur Pierre, avec le sang
de laquelle les corps des métaux, étant teints,
sont glorifiés & vêtus de la robe précieuse de
leur Roi, demeurant au reste ledit Mercure une
Vierge sans macule. En fin ses vertus sont en si
grand nombre, qu'il faudrait un traité d'à part
pour les spécifier au long.
(c) Les Poètes anciens, disent que Lyncée futcelui qui découvrit premier les métaux, pénétrant
de sa vue les arbres & les rochers, d'où est
venu ce proverbe d'un homme ayant bonne vue,
qu'il a des yeux de Lyncée: mais qu'on puisse
voir ce qui est sous terre il est impossible. Toutefois
Agricola nous raconte: en son Berman,
que Lyncée a commencé le premier à fouir après
le cuivre, l'argent & les autres métaux: & s'adonnant
à cet exercice, portait avec soi, comme
les autres fossoyeurs métallistes, des lanternes sous
terre, d'où est venu que la populace dit qu'il pouvait
voit
@
le Trésor des Trésors. 43
voir en toutes les parties de la Terre. De même
font de Lyncée l'interprète de Lycophron.
(d) Le Poète décrit plus particulièrement la générationde l'Or par la Nature, laquelle, comme
dit Eximidius en la Tourbe, est le commencement
de tout, perpétuelle, infinie, cuisant & digérant
toutes choses: pourtant ne peut aucune
chose être procréée ni engendrée sans elle. La
Nature seule collige le corps Elémentaire en
l'oeuvre de la Nature, & comme est très bien dit,
De Dieu procède quelque chose prochaine à
lui, laquelle est la Nature, Nature que Zoroastre
nomme un feu invisible. Enfin est-il vrai que
l'Esprit de Dieu, un amour ignée, a de soi-même
fait sortir quelque vigueur du feu lors qu'il
était porté sur les eaux: car rien ne se peut engendrer
sans ce feu, ou chaleur, qui est un feu,
non celui qu'on s'est figuré Elémentaire, mais
Astral. Dieu a inspiré cette vigueur es choses
créées, lors qu'il dit, Croissez & multipliez. Ce qui
ne se pourrait faire s'il n'y avait une Nature
double, de laquelle tous les Sages disent, que
la Nature se réjouit en la Nature, la Nature surmonte
la Nature, & la Nature contient la Nature.
Ce ne sont pourtant deux Natures diverses,
mais seulement une différente en forme, ayant
l'une les choses de l'autre en soi, l'autre ayant
autres accidents, par lesquels elle opère ce qui
convient à sa Nature. Ainsi toutes choses sont
sorties d'une chose; & finissent en une chose; &
ces deux choses ne sont, quant à la génération
de l'Or, qu'une eau sulfureuse vainquant toute
la Nature. Ainsi les Natures vont au devant
de leur Nature, & Nature engrosse Nature, dont
Nature enfin engrossée, cherche un lieu propre
C
@
44 Commentaire sur
pour parfaire & enfanter le fruit de la Nature.
Nature porte donc son fruit dans la matrice du
Monde, laquelle est le centre de la Terre, & cette
place profonde dont parle notre Poète.
(e) Quand la graisse de la Terre échauffée trouvela substance de l'eau quelque peu *globée, il se
fait une mixtion de force petits grains en forme
de perles menues. Car dans les mines habite
une vertu fort abondante à donner la forme
en déterminant les mélanges à une certaine fin,
laquelle toutes fois n'a su figer le Mercure en
Or, s'il n'est mêlé avec cette vertu informante
par petites parties par l'exhalaison fumeuse &
soufreuse, afin qu'il soit de par tous *circuy, &
la chaleur puisse plus facilement pénétrer pour
le fixer, que si lesdits grains étaient en forme
longue, triangulaire ou quadrangulaire. De
fait cette fabrique ronde convient mieux au circulaire
mouvement du Mercure, lequel étant
passé par un cuir ou drap, tombant par menus
grains se fonde toujours sur sa rotondité, comme
le seul patron de la perfection de la Nature,
qui produit presque toutes les semences & germes
de la Terre en forme perleuse. Ainsi le souffle
chaud étant dans le Soufre des Philosophes,
au centre de la Terre, *spirant sur l'onde moite
du Mercure; fait tout de même comme les enfants,
qui mettant du savon parmi l'eau, soufflants
par un petit chalumeau dans cette mixtion
visqueuse contenue dans une coquille, forment
des petites bouteilles rondes & orbiculaires qui
s'attachent au bout de leur petit canal, lesquelles
secouées, montent en l'air, ou quelquefois, à
cause de leur viscosité mêlée avec l'eau, par la
douce haleine s'arrêtent, voltigeant quelque
temps
Note du traducteur :
*globée: d'une forme arrondie, sphérique, englobée?
*circuy: entouré, encerclé.
*spirant: respirant.
@
le Trésor des Trésors. 45
temps avec grand plaisir à ces petits Singes de
Nature. Qui doute maintenant que le Soufre
*inuadant le Mercure, & la chaleureuse exhalaison
soufflant sur cette matière Mercuriale, ne
forme des petites vessies & ampoules rondes,
qui sentant la vertu coagulante demeurent
enfin éparses & séparées par l'incidence de la
terre minérale, laquelle se met entre deux? C'est
donc ce que veut dire notre Auteur, touchant
ce rond amas de Terre, servant comme de moules
à la Nature, pour représenter son oeuvre si parfait
selon le patron de la perfection de toute perfection,
qui est le père de l'Or, ou Phoebus céleste.
(f) Dieu a, par un contre poids admirable, assisla Terre ronde, comme sur son vrai fondement,
sur lequel elle demeure ferme en son être, sans
se mouvoir ni vers l'un ni vers l'autre Pôle. Car
il est requis, comme veulent tous les Philosophes,
qu'il y ait, pour la génération & corruption
des choses naturelles, un lieu immobile. Si la
Terre se mouvait, comme font les Astres, l'art
d'Astronomie ne serait point, ni les saisons, ni
la production des choses. Enfin toute cette Machine
du grand Monde ne serait qu'une confusion
totale. Il faut donc que la matière ait
un lieu immobile où elle produise ce pesant &
grave Roi, comme veut notre Poète. Autrement
le boiteux *févre, (qui n'est autre chose
que le Vulcain, ou la chaleur de la Terre, lequel
Paracelse appelle Archée) ne pourrait envoyer
les flammes de son souffle sur cet Embryon de Latone:
mais à la mode de nos souffleurs enverrait
son vent en fumée, & perdrait sa journée: ce qui
est faux, comme Ovide témoigne le contraire
en l'allégorie de Mars & Vénus citée ci devant.
C 3
Note du traducteur :
*inuadant - invadant: envahissant?
*fèvre: celui qui travaille les métaux. Le boiteux fèvre: Vulcain.
@
46 Commentaire sur
(g) Titan c'est le Soleil, ou plutôt le feu vigoureuxdes corps célestes, d'où procède ce mouvement
extérieur, (duquel nous avons parlé ci
devant) & d'où aussi l'influence dévale & pénètre
jusqu'au centre de la Terre. Mais cette chaleur
est si petite, comme dit le Trévisan, qu'elle
est imperceptible, & y est continuée.
Car *jaçoit,
dit-il,
qu'il soit nuit, la chaleur naturelle ne laisse
d'y être. Et il y a de l'apparence: car le Soleil
n'est ni chaud ni froid, ni sec ni humide, pourtant
n'a aucun angle ni extrémité. Et comme dit
Jean Isaac Hollandais,
Le Ciel a le pouvoir de *supéditer
les choses nécessaires, en réfrigérant le chaud,
échauffant le froid, séchant l'humide, & humectant
le sec. Cependant Eximidius dit,
Les Etoiles
& Astres, étant ignées sont de cette nature de
fomenter & cuire, & afin qu'ils demeurassent en
leur être, & fissent leur office,
Dieu, dit-il,
a, entre
eux & la Terre, & les choses qui doivent être
fomentées & cuites, constitué des aériens pour défendre
aux Etoiles, & principalement à la flamme
du Soleil, de brûler toutes choses. Cette opinion,
suivie de Raimond Lulle & d'Aristote, est fausse
& erronée: & tiens avec ledit Trévisan, que les
corps célestes ont une chaleur continuelle, & si
lente, qu'à peine elle se peut imaginer, & qu'ainsi
le Soleil n'est ni chaud ni froid, mais que son
mouvement est naturellement chaud & vigoureux,
excitant par une chaleur amiable l'action
de la chaleur du Vulcain de la Terre. Celui qui
désirera plus ample discours sur ce sujet, lise la
troisième partie de la Philosophie naturelle
du dit Trévisan.
(h) Le lieu donc où se fait l'Or, est où se faitce rond amas & mélange de terre *calchanteuse,
se, &
Note du traducteur :
*j'açoit que: quoique.
*supéditer: fournir en abondance, procurer.
*calchanteuse: sans doute chalcanteuse: de chaux.
@
le Trésor des Trésors. 47
& ce Soufre mouvant & rouge, le patient
& blanc Mercure, & la douce & excitante chaleur
du Soleil susdit. Or ce Mercure blanc est
l'eau clairette dont parle notre Poète, élaborée,
nettoyée & exaltée jusqu'à son suprême degré.
Nature pareillement prend de la terre rouge &
légèrement fondante, laquelle sans user de mesure
ou balance, elle joint par une proportion
indicible, avec le brillant & étincelant Mercure,
& ainsi cuisant ledit Embryon, & séparant ce qui
est superflu, produit l'Or en premier chef comme
nous avons dit ci-devant. C'est ici le Roi
des métaux, qui parvient à sa Royauté par la seule
élection de la Nature. Voyons maintenant comment
en plusieurs lieux ce Roi se crée & parvient
à la Couronne, par plusieurs offices & états
& enfin par sa propre vaillance.
(i) Le Poète veut dire ici que le Mercure del'Or non encore cuit par l'action de son Soufre,
est plein de froideur sous la forme humide,
& qu'il ne faut pourtant entendre cette froideur
être comme au Mercure vulgaire, mais seulement
au regard de son propre Soufre, de même
qu'on pourrait dire que la plus chaude femme
est très froide au regard de l'homme comme
témoignent tous les Physiciens & Médecins.
(l) Le Soufre rouge, comme nous avons dit, est trèschaud & sec, au regard de son froid & humide
Mercure. Notre Poète montre encore plus
clairement que ci-dessus les qualités des deux
principes parfaits de l'Or, afin de ne rien omettre
& bien distinguer lesdits deux principes, d'avec
les deux imparfaits commencements des imparfaits
métaux.
(m) Nous avons dit ci-devant en la plainte de C 4
@
48 Commentaire sur
la Nature, qu'elle ne peut pas toujours donner
du premier coup au but de la perfection, à cause
des empêchements provenant en la première
mixtion de l'humidité visqueuse & terrestréité
onctueuse, qui font cet amas impur, duquel parle
ici notre Poète. Cependant la mouvante
Nature ne pouvant demeurer oisive, tache d'amener
son oeuvre commencé à la perfection destinée.
Pour quoi faire, elle adjoint à ce Mercure
son propre agent, mixtion minérale, laquelle
congèle ledit Mercure, comme la présure le
lait, & étant parachevé, elle le couve par une
chaleur lente, & comme *febricicante, tout ainsi
qu'une poule échauffe ses oeufs.
(n) Il est besoin, en toute légitime conjonctionque l'humide dissolve le sec, le patient l'agent,
autrement ne se peut faire l'altération, ni sans
icelle la vraie congélation en forme métallique.
C'est pourquoi le Mercure dissout son Soufre,
pour se mêler avec lui, comme deux gouttes
d'eau se joignent ensemble inséparablement.
(o) Par cette dissolution l'amas apparaît en formed'eau épaisse où domine la frigidité, chassant
la chaleur jusques au centre de la mixtion,
afin qu'elle puisse également jeter ses flammèches
par toute la circonférence.
(p) La chaleur ainsi répercutée, le Soufre commencepetit à petit à élancer du point de son
cercle ses rayons vifs & actifs par toutes les parties
du Mercure froid & mortifié. Et pour ce que
la chaleur & sécheresse est plus digne que la froideur
& l'humidité, elle tend toujours à les vaincre,
s'élevant petit à petit par l'agitation du
mouvement des corps célestes.
(q) La froidure donc & l'humidité dominant encore
Note du traducteur :
*febricicante: de fièvre.
@
le Trésor des Trésors. 49
encore, semblent avoir du tout éteint la chaleur
naturelle du Mercure, laquelle languissant,
dénonce plutôt la mort que la vie.
(r) Parce qu'au Mercure rien n'est vide de chaleursulfureuse, mais est mêlée avec lui par
toutes ses parties, l'action continuelle de cette
chaleur persévérant toujours, surmonte la frigidité
& humidité du Mercure, & le sec & le fixe
commence à dominer. Dont selon les degrés de
cette altération du Mercure par son Soufre,
commence à paraître la première couleur de la
Nature, à savoir la noirceur.
(s) Ainsi ladite chaleur ou Soufre, gagnant undegré sur l'humidité du Mercure se fait le plomb,
comme témoigne le Trévisan, & est le premier
métal que par cette voie la Nature produit, qui
n'est autre chose qu'un Mercure épaissi, toutefois
ladre, vilain, & pondéreux, inutile à la génération,
& enfin conforme en toutes ses moeurs
au Saturne Olympien.
(t) Nature continuant sa décoction sur cettecongelée & impure masse gagne un autre degré
sur l'humidité du Mercure Saturnien, se fait
Etain, ou Jupiter, lequel n'est qu'un plomb blanc
ou Mercure plus congelé & purifié. Ainsi ledit
Mercure est par Nature promu à une plus noble
charge, étant d'un rustre & paysan fait clerc
& homme de Justice, imitant en tout le Jupiter
céleste.
(v) Ici la chaleur commence à se revigorer unpeu d'avantage, & consommant de l'humidité du
féminin Mercure, se fait la Lune, un métal imparfaitement
parfait, un Mercure à demi fixe,
congelé au blanc par le Soufre, lequel est dedans
ledit Mercure, Nature commençant & s'apprêtant
C 5
@
50 Commentaire sur
à séparer le Soufre extérieur de ce
Mercure efféminé.
(x) La chaleur se hausse maintenant, & gourmandela frigidité & l'humidité du féminin
Mercure, commençant à les pousser vers le centre
dont ladite chaleur était auparavant l'hôtesse,
afin que l'occulte commence à se manifester,
& le manifeste à se cacher, le vaincu à se hausser,
& le vainqueur à être surmonté. Ainsi par ce
changement s'engendre la verdoyante & impudique
Vénus, portant quant & elle la vérole que
le Mercure couvait sous le menstruel blanc de
la Lune, laquelle étant pure en son extérieur,
fait que ladite Vénus est aussi plus nette en son
intérieur, & enfin est né le Mercure Vénusien.
(y) Ici triomphe la chaleur Mercuriale, & le jalouxLemnien quittera bien tôt sa besogne: car voici un Mercure enflammé, qui dorénavant avec
un peu de support de la bénigne Nature, parviendra
tôt à l'état où il respire dès sa première jeunesse.
C'est la Royauté, car il ne lui manque plus
rien qu'être dépouillé de sa cuirasse & de ses armes,
afin que comme triomphant, il endosse le
manteau flamboyant de Phoebus changeant ainsi
sa férocité en une gravité & Majesté Royale, &
sa dureté en une grave mollesse. De sorte que
Mars n'est autre chose qu'un Soufre Mercuriel,
& quasi fixe, caché sous une grande dureté.
(z) L'agent extérieur étant totalement séparédu Mars, le manifeste caché au centre, & l'occulte
ayant gagné la circonférence, se montre maintenant
le Mercure parfaitement congelé portant
en son front les marques de l'Archée de la terre
ou feu. Enfin est né l'Or, qui n'est autre chose
que pur feu digéré par le Soufre étant dedans
le Mercu
@
le Trésor des Trésors. 51
le mercure, indivisible & simple, & par conséquent
la plus noble Créature que Dieu ait créée
sur la Terre, après l'homme.
Ainsi (a) l'Or se parfait, & ne faut qu'on s'étonne
D'ouïr qu'un tel sujet sa naissance lui donne:
Des charognes des boeufs se va bien produisant
De petits animaux un troupeau reluisant:
Animaux qui grouillants prennent des ailerettes,
Volent es prés fleuris pour voler les fleurettes:
Et faits Mouches à miel, es troncs des chênes
vieux,Font, race de fiente, un miel délicieux.
(a) Le Poète fait ici une belle comparaison desAbeilles naissant parfois de corruption, avec
l'Or, maintenant provenu d'un puant & ladre
menstrue du Mercure impur en ses racines, duquel
néanmoins naît ce vertueux miel des Philosophes,
qui est l'Or, lequel ôté de sa ruche &
passé par le filtre des Sages, devient un miel &
Nectar savoureux: miel & Nectar duquel ayant
usé tous les jours, un certain soldat Romain
vécut outre l'age commun des hommes. C'est
celui à qui l'Empereur Octavian demanda ce
qu'il avait fait pour atteindre un tel age si sain
& robuste, & qui répondit,
J'ai souvent bu du
miel dissout, & me suis frotté de son huile au-dehors.
D'ailleurs cette comparaison des Mouches à
miel & leur opération, est fort convenable avec
le Mercure qui naît aussi comme de fiente minérale,
à savoir humidité & terrestréité visqueuse
& impure, & lequel étant préparé, devient Mouche
à miel minérale, de laquelle parle fort à propos
le docte George Reppley Philosophe Anglais,
C 6
@
52 Commentaire sur
quand il dit,
Le Mercure est notre mouche à
miel. Car tout Ainsi que l'Avette prend le plus pur
& la quintessence des fleurettes, & des herbes, ainsi
fait notre Mercure sur les teintures & quintessences
des métaux. Retournons à notre Or.
Pour (a) l'Or qui court blafard es courantes rivières,
Ayant aux flots cruels écumants ses minières,
Payé devant le temps son avare rançon,
Faible, il ne peut venir à sa jaune cuisson.
Mais y (b) fut parvenu par la vertu mouvante
De l'esprit métallique, & la force échauffante
Des Soufres, qui bouillants, portent par maints canaux
Le feu continuel qui cuit les froids métaux.
(a) Parce qu'il se trouve le plus souvent de l'Ormêlé parmi le sablon des rivières, Albert le
Grand a pensé que ces petits grains s'y engendraient.
Mais il se trompe, comme dit Agricola:
car ce jaune sablon y est porté par le cours & les
ravages des rivières qui le déracinent de la pierre
minérale. Ainsi l'eau humectant & pénétrant
souvent ladite terre, avec son impétuosité le
*transfond & l'emporte par ses ondes roulantes.
Tout ainsi que lavant un métal cémenté & mis
en poudre, pour en ôter les remèdes salés &
brûlés, en versant l'eau hors du mortier pour
ôter les fèces, bien souvent si l'on la verse trop
rudement, il coule de la poudre métallique. De
même advient-il souvent aux Orfèvres nettoyant
leurs lavures. Et Pline écrit que les Espagnols
ayant coupé les monts, jettent force
eau dans leurs cavernes, afin de laver l'Or, lequel
coulant en des réceptacles propres, ils cueillent
lent
Note du traducteur :
*transfond: traverse, déplace.
@
le Trésor des Trésors. 53
en masse poudreuse. Ainsi l'Or, étant arraché
de ses grandes & petites veines, est mêlé
parmi l'arène, comme dit notre Poète, & est
transporté deçà & delà, mais ne s'y engendre
point, parce que le sable n'a point de veines, dans
lesquelles l'humeur dont se fait l'Or, se puisse
contenir. Toutefois si sous le sablon y avait
des veines, l'Or s'y pourrait produire, comme
témoigne le susdit Agricola.
(b) Le Poète ne parle pas ici de l'Or granulé &parfait, qui se trouve parmi le sablon des rivières,
mais seulement de celui qui n'étant encor
achevé de cuire, est contraint, devant le terme,
de payer le tribut à ces coureurs de Neptune.
Cet Or donc enlevé de son nid & de sa matrice,
ne peut parvenir à sa naissance, parce que le sablon
aride n'a point de réceptacle, ni de veine
propre pour le loger, mais est ce misérable embryon
contraint de demeurer une masse informe,
laquelle eut recouvrée la parfaite disposition
de ses membres, si on ne l'eut arraché d'entre
les bras de la Nature, dont la chaleur nourrissante
l'eut enfin éclose & achevée. C'est ce que
veut dire notre Poète en cet endroit touchant
cet Or blafard des rivières. Dont étant sur ce
propos, & prêts à sortir du Royaume ténébreux
de Pluton, comme déjà arrivés sur ses derniers
limites, il faut, (afin de humer l'air tant désiré
avec plus de contentement) nous aller promener
un peu sur ces plaisantes rivières, où nous verrons
les larcins des postillons de ce ravissant
Neptune, non de l'Or seulement, mais de maintes
pierres précieuses. Cependant je fretterai l'esquif,
envoilerai votre navire, & apprêterai tout
votre équipage pour le voyage de Colchos. Et
afin
@
54 Commentaire sur
afin de vous faire découvrir tous ces beaux
fleuves, je vous présenterai ici comme une
Carte de rivière, tout à propos, pour votre
contentement, prise du second livre des Pêcheries
de notre Poète, où sa Muse décrit doctement
les plus précieux fleuves du Monde:
Je chante tous premier, les rivages dorés,
Qui du Monde plus beau sont du Monde adorés,
Sont chéris des Humains, *preignants de folle envie,
Qui avares pour vivre, & prodigues de vie,
Gagnent sans rien gagner, & repassent les Mers,
Pour ne passer qu'un coup les fleuves des Enfers!
Je veux chanter les ports de la Portugaise onde,
Où sous ses pieds ailés la Poutre vagabonde
Qui courtise, en béant, son Zéphyr gracieux,
Fait rejaillir le bril de l'or ambitieux:
Je veux chanter le Bete à la Profonde vague,
Où l'Or, en brillonnant de vague en vague, vague,
Je veux chanter l'Achate aux Cantarides ports,
Qui la Gagate roule es Sicilides bords,
(La Gagate au front noir, à qui l'huile coulante
Est onde mortifère, & l'onde huile brûlante)
Et qui, riche, bigarre en mille petits ronds
Des glaces de Cipris ses rivages féconds:
Afin qu'en chaque temps, de sa marge, il ressemble
A ces champs *apréés où le Printemps assemble,
D'un émail sans émail, beau de mille couleurs,
Le Muguet, & l'Euphraize, à mille & mille fleurs:
Et que des Scorpions les *nouailleuzes queues,
N'élancent sur ses bords leurs pointures tortues:
Car ils haïssent l'Agathe, & cette Agathe hait
Le désir *essardé que la fièvre nous fait.
Je veux chanter Lycorne, au surnom Evenide,
Au rivage Grégeois, à la vague Aetolide,
Et au sable doré, Je veux chanter encor
De Marize Egean le jaunâtre trésor.
Je veux chanter, gaillard, des Indes reculées
Maint fleuve précieux. Les ondes dévalées
Du superbe Caucase au Gangétique *bers,
Du Gange à l'Antibole, & d'Antibole es Mers,
Vont-elles pas roulant mainte richesse blonde
En
Note du traducteur :
*preignants: preindre: opprimer, accabler.
*apréés: fleuris?
*nouailleuzes: noueuses?
*essardé: essarder: brûler, dessécher, sécher.
*bers: berceau.
@
le Trésor des Trésors. 55
En des grains menuets? et l'Hydaspienne onde,
Qui vomit son tribut dans Inde long-courant
De maints sablons *gemmeux va ses bords décorant.
Mais dois-je préférer le Phizon ni l'Hydaspe,
Au clair-flottant trésor du Scytique Arimaspe?
Je ne veux t'oublier, fleuve aux flots Lydiens,
Pactole blondissant: ni Herme, qui tes biens
Bouillassant par ses eaux, d'or *triboule sa face,
Comme on voit quand de l'air la fâcheuse grimace,
Moite, bave sur nous, s'échanger peu à peu
En un *rous *partroublé des rivières le bleu:
Fleuve cent fois heureux, qui jouit sans envie
De tout ton Or, qu'en vain le vain mortel envie.
Je tais les flots voûtés de ce Corbe Colchois,
Qui dresse en se courbant sur le courbe gravois
Des trésors très luisants: & ne dis le Parane,
Dont es flots *surcroissants la *bourbeliere Cane
Bavote l'argent fin. Je laisse à dire encor
Du *gemmeux Maraignon l'admirable trésor:
Trésor durement clair, dont la verdeur efface
Des fuyards blés d'Avril la verdissante face.
Je ne fait oreiller les rocs essorillés,
Pour ouïr d'Orrellan les trésors remouillés.
Mais n'estime, ô beau Bel, que les vagues dorées
Fassent caler le *los de tes ondes vitrées:
Non, non, le fol mépris du Verre scintillant
Ne m'engendre un mépris de ton verre coulant.
N'est-ce un aussi grand cas que tes ondes *fuitives
Nagent sur un pavé de cristallines rives,
Qu'Eole sur ton front, par se tournebouler,
Fasse d'un clair *nuau l'air sombre étinceler,
Comme on voit brilloter d'un à l'autre rivage,
Quand sous les fiers métaux Mars allume sa rage,
Et que tes flots *verrer figent incontinent
Le plomb & la ferraille, en verre brillonnant,
Comme c'est un grand tort, que d'ôter à ta glace.
Pour être trop vulgaire, & son prix & sa grâce?
Aussi, plutôt, grand Bel, ta verrine beauté,
Laissera l'éclatant de son vert argenté,
Que rien de mon cerveau ton souvenir étrange,
De mon coeur ton Amour, de mes vers ta louange.
Sortons de ces rivières, & nous embarquons à
bon
Note du traducteur :
*gemmeux: de gemme.
*triboule: tribouler: tourmenter, affliger.
*rous: roux?
*partrouble: trouble?
*surcroissants: ?
*bourbeliere: borber, bourber: barboter, de borb: bouillonnement de l'eau.
*los: louange, honneur.
*fuitives: qui fuient?
*nuau: nuage?
*verrer: de verre.
@
56 Commentaire sur
bon escient, dressons nos mâts, & guindons nos
artimons, pour commencer le voyage, & aller à
la conquête du Trésor de tous les Trésors. Car
voici la pleine mer, le temps nous est propre, &
Neptune & Eole nous promettent je ne sais quelle
bonne rencontre. Mais avant que désancrer, &
exposer nos voiles à l'haleine de ce doux Zéphyr,
oyons notre Poète prendre son congé des Déesses
souterraines.
Voilà ce que m'a dit le troupeau des NymphettesQui réside & préside es cavernes secrètes,
Qui entre es antres noirs des monts, qui crevassés,
Muse de l'Or brillant les trésors entassés.
Le Poète feint ici un troupeau de Nymphettes
comme Concierges du doré Dédale de ce mauvais
fils de Saturne. Tous les Poètes sont pleins
de telles gentillesses, nous baillant tantôt un
Satyre, un Faune, tantôt un Dieu marin, un Glauque,
tantôt une Diane chasseresse, un Pan, une
Néréide, une Sirène. Mais quant à nos mines,
les Païens n'ont pas cru sans apparence qu'il y
présidait je ne sais quelle divinité, pour les apparitions
frauduleuses qu'ils y voyaient. Car
comme récite Agricola, il se tient es mines une
espèce de Démons, dont les uns ne font aucun
dommage aux métallistes, mais vont vagabondant
par ces cavernes creuses, & ne faisant
rien, semblent toujours s'exercer eux-mêmes:
maintenant creusant une veine, tantôt amoncelant
ce qui en est coupé: quelquefois tournants
la roue dont on épuise, quelquefois se
jouant aux miniers & les irritants, faisant semblant
d'y prendre plaisir. Ce ménage se fait
souvent
@
le Trésor des Trésors. 57
souvent es mines, où l'espoir des richesses attire
le plus du temps les métallistes, vassaux & tributaires
de Pluton, qui vont sans crainte des inondations
inopinées, & désillusions de si dangereux
hôtes. Cependant nos Alchimistes encore plus
avides après ces entrailles de la Terre, ne veulent
prendre la peine d'employer seulement un
an à la lecture & contemplation de la Carte de
la Nature, dépeinte si vivement dans les écrits
de tant d'illustres Philosophes, & notamment
par le docte discours né sous un labeur certainement
Herculéen de ce brave Libavius, qui n'a
non seulement pour ce regard enterré le renom
des anciens, mais se bien barricadé son oeuvre,
qu'aucun ci-après n'y pourra ajouter du sien
sans superfluité. Je ne puis assez recommander ses
doctes écrits, par lesquels il a rédigé cette science
en vrai art. Dont à bon droit il emporte le
laurier d'Hermès, lequel est le premier conquérant
de cette Reine des arts : de cette Reine
qui ne vous sera favorable si vous ne courtisez
sa mère, l'amiable Nature, qui seule engendre
notre art. Vous examinerez donc diligemment
les dits des anciens, à fin d'être instruits en la
connaissance des choses naturelles. Mais sur
tout il vous faut, (comme dit Isaac Hollandais en
son livre des minéraux) savoir particulièrement
ce qui est sujet au cercle de la Lune, son cours, le
temps du commencement de sa carrière, & le
point d'où elle a débusqué. Ainsi vous saurez la
nature des métaux, comment ils croissent, & en
quelle nature ils aiment à être réduits, & se fussent
réduits si Nature n'eut été empêchée, dont
il faut aussi avoir connaissance du naturel de la
chose empêchante. Sur tout il vous faut savoir,
si vous
@
58 Commentaire sur
si vous voulez être opérateur parfait, en quelles
opérations il faut imiter Nature, & en quelles
non. Autrement je ne vous conseille point de
vous embarquer avec nous. Car ceux qui l'ignorent,
viennent à cette table comme l'âne au souper,
sont bannis du Consistoire des Philosophes,
& ne recueillent aucun fruit de leur culture,
n'ayant la racine où leur contemplation entée
puisse fructifier. D'ailleurs soyez diligents avant
que vouloir apprendre à médicamenter les métaux
malades & imparfaits, de vous régénérer
vous-mêmes, & de puiser cette science de la
source de toute sagesse, qui seule la fait découler
sur qui bon lui semble. Cherchez la pour vous
baigner en l'admiration des merveilles de Dieu
& des opérations de la Nature, laquelle est son
image, comme dit Hermès trois fois grand en
son cantique. Vous procurerez sa gloire & non la
vôtre, laquelle est nulle. Ainsi vous commencerez
ce voyage à fin d'en rapporter de l'assistance
aux nécessiteux, & du soulagement pour les malades.
Car où l'opération, comme dit Libavius,
est sans labeur, & l'intention mauvaise, que personne
n'en espère seulement le moindre heureux
succès. Il faut aussi que l'Argonaute soit exempt
de témérité & stupidité, qu'il connaisse bien son
Pôle & les signes des choses, afin que s'il sort,
tant soit peu de la vraie route, il puisse facilement
se redresser. Il faut aussi qu'il soit patient,
car comme dit le Sage,
toute précipitation est du Diable,
& beaucoup sont péris pour l'amour de leur
impatience au milieu de leur course. Evitez toutes
les observations des Etoiles, excepté l'Ourse,
vous assurant que votre navigation sera bien
commencée si votre bateau se désancre sous
les
@
le Trésor des Trésors. 59
les voeux & prières pieuses, sans excéder le pouvoir
de la Nature, & les sciences ordinaires &
légitimes, comme étant aussi la seule prétention
de notre Poète, lequel voyant se préparer à enfiler
la haute mer, j'imposerai ici silence.
(a) Mais je vais bien plus loin: la (b) Nature admirableEn six ou sept cents ans fait l'Or tant désirable:
Et (c) mon hardi dessein te veut montrer encor
Que (d) plutôt, & mieux qu'elle, on peut faire de
l'Or.Tu n'iras (e) donc guidé du gain & de lanternes,
Chercher pour l'Or la Mort es obscures cavernes:
Cavernes que premier, jadis (f) Faune alla voir,
Ignorant ce qu'ici je veux faire savoir.
Car ce qu'un curieux en des périls s'élance,
Quand il procède mal, procède d'ignorance.
Quel plaisir, en portant, vrai Démon souterrain,Le martel au cerveau, le marteau dans la main,
D'aller cherchant, fouillant, par infertiles peines,
Les profonds intestins des montagnes hautaines?
Quel plaisir que d'entrer, fuyant les Astres clairs,
Mort de peur dans la Terre, & vif dans les Enfers?
Faire une mine triste en ne trouvant la mine,
Et comme les Géants, auteurs de leur ruine,
Renverser les hauts monts, puis enfin supporter?
Accablé sous le faix, l'ire de Jupiter?
(a) Certes notre Poète entreprend un voyagehardi, long, & non sans danger de rencontrer
plusieurs écueils menaçants de naufrage. De
fait son entreprise n'est en rien inférieure à celle
le du
@
60 Commentaire sur
du Magnanime Jason & de son compagnon
Hercule, embarquez pour cingler en Colchos,
non pour *embler la Toison d'or, mais apprendre
ce divin art de Médée, comme récite Suidas, art
si sublime & magnifique, que l'on y voit comme
dans un clair miroir, non seulement l'université
de toutes Créatures, mais l'intérieur de la Nature,
son pouvoir, ses effets, son être. Car dans
le sujet de cette science est amassé, comme en un
centre, tout ce que nous voyons enclos & épars
en la circonférence de ce grand Monde. Dont
n'étant ce sujet de la nature du Ciel ni des Eléments,
les Philosophes l'ont nommé d'un nom
*péculier, l'Ame, moyenne Nature. Et tout ainsi
que Dieu, seul Archétype de ce Monde, y est partout
présent: cette moyenne Nature est partout
le petit Monde du Philosophe, à savoir partout
son sphérique vaisseau. Et comme Dieu est
grand, incompréhensible, & infini, ainsi cette
chose semble presque innombrable en la procréation
de son semblable, & peut étendre sa
durée avec celle du grand Monde. Car alors la
vertu générative sera arrachée d'entre les mains
de la Nature par l'exécution de l'édit irrévocable
de l'Eternel, seul auteur de cette admirable
science, dont aucuns ont attribué l'invention à
Aros, & Marie Prophétesse, toutefois avec plus
d'apparence, à Hermès Trismégiste. Certes il nous
faut monter plus haut, pour chercher la première
source de cette rivière épandant ses veines par
tous les corps des Créatures, qui surmontant
en nombre les millions des millions, ne peuvent
avoir été anatomisées en un siècle, mais par
ceux qui en ont consumé beaucoup, comme Adam,
Enoch, Mathusalem, & plusieurs de leurs
descen
Note du traducteur :
*embler: voler.
*peculier: particulier.
@
le Trésor des Trésors. 61
descendants. C'est cet Adam créé par la bonté de
celui duquel la puissance accomplit la volonté,
& dont la grandeur & la vérité resplendissent
de gloire éternelle. C'est lui qui de cette Sapience
immortelle reçut la connaissance de toutes
choses, lesquelles plus elles approchaient
l'origine de l'intérieur du possesseur, plus elles
lui étaient familières & domestiques. L'esprit
donc de celui sommeillerait, qui croirait que celui
qui n'ignorait la Nature, ses procédures, & le
caractère qu'elle empreint comme un feu es
choses produites, ignorât la chose même. Nous
lisons le contraire, car le Créateur ayant mis devant
ce premier Roi du Monde, tous animaux à
lui assujettis, Adam prononça comme unique Physionomiste,
le courage & magnanimité du Lyon,
la cruauté du Tigre, la voracité du Loup, la vitesse
du Cerf, la ruse du Renard, leur imposant
à *trestous leur nom convenable. Comment donc
n'eut-il connu alors le naturel des métaux
& le pouvoir auquel Nature les destinait, pour
prévenir les misères dont les Créatures le menaçaient
déjà avec toute sa postérité? Celui
qui de tous temps, nonobstant la chute de
ce misérable, a conté les cheveux de nos têtes,
& a soin des inutiles passereaux, comme nous a
révélé l'Oracle du véritable Apollon, lui aurait-
il ôté le soin & le moyen servant à sa nécessité?
Non certes. Car si tôt qu'il fut banni de l'heureux
séjour du Paradis terrestre, il prévit & prévint
de bonne heure, l'incommodité de la faim
& du froid, témoin les états qu'il enseigna à
Caïn & Abel. Celui qui sut si naturellement
choisir & discerner sa moitié, d'avec les autres
animaux, pour la propagation de son espèce,
eut
Note du traducteur :
*trestous: tous.
@
62 Commentaire sur
eut-il failli à l'élection des choses médicinales
& antidotaires? & dormi en faisant le choix
d'entre les minéraux, végétaux, & animaux, se
laissant en cela surmonter par plusieurs bêtes
qui connaissent leur médicament propre? Aurait-
il, sans être jaloux de sa primogéniture, voulu
céder, comme Esau à Jacob, tous les droits d'icelle
à sa race, & ainsi reléguer cette divine connaissance
au temps d'Hermès Trismégiste, ou de Job?
Quelque apparence nous le pourrait faire accroire:
oyant parler Job si avant des métaux, & Hermès
poser à cette divine science un fondement
si solide, sans qu'aucun de leurs devanciers, l'ait
pratiquée. Mais il ne faut croire que laissant ce
Royal exercice, il ait mieux aimé s'amuser avec
Jubal à enseigner à chanter, & faire des fifres &
violons, ou avec Tubal caïn s'adonner à la forgerie
du cuivre, & du fer. Mais quoi? Ce serait
trop d'attribuer tout à ce premier homme & ses
plus proches descendants, il faut préférer cet
honneur à ceux qui vécurent sur la déclinaison
de la perfection des siècles précédents.
Que la raison juge s'il y a de l'apparence.
Quant à moi, quittant ma part de cette dispute,
je m'arrête sur ce que de la connaissance de
l'homme intérieur d'Adam, n'étant après sa
chute du tout éteinte, mais seulement troublée
en pouvoir (dégât que la continuelle transgression
a fait depuis sortir en effet) procède la
théorie & la pratique de notre Philosophie. De
sorte que l'Eternel créant les semences minérales,
végétales & animales, avec leur vertu productive
en infini, infuse en Adam la semence très-
générale de toutes sciences, servant à l'usage
de ce triple Embryon, dont la connaissance nous
embaume
@
le Trésor des Trésors. 63
embaume & abreuve d'un Nectar & d'une Ambroisie,
sentant les grandeurs & merveilles de
Dieu & de la Nature. Grand est donc, & plein
de majesté le sujet pourquoi notre Poète nous
va mener si loin. Car s'il est ainsi que la science
est d'autant plus admirable & recommandable
que le sujet en est sublime: cet objet doit de droit
tenir le premier lieu après la vraie & sainte
Théologie. Car il ne s'acquiert sans labeur &
danger, pourtant est-il besoin que celui qui se
met à la conquête de cette riche Toison, mène
avec soi un Hercule indomptable: car il trouvera
à qui parler à la descente de sa barque. En premier
lieu s'opposera à lui un Geryon à trois têtes,
lequel dompté, il faudra qu'il passe sur le ventre
à l'hydre, laquelle renaissant résistera toujours.
Après se présentera le cruel Diomède, marchant
à quatre chevaux, lequel dépêché, le conquérant
sera bien heureux, s'il peut surmonter
le becquettement des oiseaux Stymphalides, &
vaincre le Sanglier noircissant, mater le Lyon
rugissant, terrasser le Taureau mugissant, & enfin
en chassant, atteindre le Cerf à pieds d'airain, & aux
cornes d'or, & attirer par cautèle le triple portier
hors de l'Enfer, afin de librement arracher
le sujet désiré hors de son temple cristallin.
(b) Le Poète voulant mieux faire entendre lagrandeur de son entreprise, brave ici la Nature,
lui reprochant la tardiveté dont elle use à la
production du Roi des métaux, oeuvre où elle
emploie le plus souvent six ou sept cents ans.
C'est ce qu'affirme aussi ce grand Philosophe
Isaac Hollandais, disant en son second livre des
oeuvres minéraux, Le Mercure venant des mines
n'est autre chose qu'un sperme cru, n'étant assez
sez
@
64 Commentaire sur
cuit es mines, & peut-être devrait encore y
être deux ou trois cents ans avant que se congeler.
Et quand il serait du tout congelé, il y demeurerait
encore plusieurs années avant que la
matière fût convertie en poudre, & y étant, faudrait
que par une longue décoction de la chaleur
naturelle, elle devînt poudre rouge & se fixât,
& cela, dit-il peu après, se serait de l'Or en
mille ans, selon que Dieu & Nature opèrent.
Donc notre Poète peut bien donner le long terme
qu'il donne, puisque cet auteur en donne
même d'avantage à la Nature en cette opération.
(c) Ton dessein est vraiment bien hardi, monPoète, & du tout herculéen. Car tu entreprends
non seulement de combattre les monstres susdits,
mais oses prendre les armes contre l'universelle
Gigantomachie de ces faux Alchimistes, voire
contre cette fourmillante cohorte de Philosophâtres
à quatre cornes. Mais tourne hardiment
la tête à ces monstres, & à ces ennemis jurés de
la Nature. Montre-leur combien est grand leur
aveuglement, & comme ils se fourvoient de la
vérité des choses, nonobstant tout leur babil,
l'autorité de leurs maîtres. Traverse-les de cet
estoc, en dépeignant au vif leur présomption d'oser
préférer la vanité de l'Ecole Péripatéticienne,
à celle de la Nature, l'image de Dieu, & égaler
leurs opinions frivoles à des raisons fondées
sur l'expérience. Moque-toi hardiment d'eux, qui
laissent captiver sous une impie tyrannie, leur esprit,
étant confinés par le bon plaisir de leurs
bourreaux, en des limites, que ces misérables
pour mourir, n'oseraient franchir!
(d) Voici un témoignage que le dessein de notre tre
@
le Trésor des Trésors. 65
Poète est hardi comme il dit. Est-il possible
de faire de l'Or plutôt & mieux que la Nature?
Est-il possible à l'homme de faire une pomme,
une herbe, une feuille d'arbre, ou comme dit le
saint Oracle, d'ajouter une coudée à sa stature:
& cependant faire l'Or, qui n'est qu'en la puissance
de la Nature? Ne craint-il point qu'on le
vienne maintenant assommer par un million
*d'ergos? Je lui conseille de ne branler point
pourtant, puisque la vérité, l'autorité & l'expérience,
sont pour le seconder en ce combat. Voici
donc la vérité & l'expérience par le témoignage
de deux graves personnages, dont le
premier est Franciscus Picus Mirandula, en son
troisième livre, chapitre second, & l'autre Robert
Valense en son livre de l'antiquité & vérité
de l'art chimique.
Depuis peu d'années, dit ledit
Mirandula,
est décédé Nicolas Mirandula Prêtre,
connu par nous, vieillard, de l'ordre des frères mineurs,
homme de bonne vie. Celui-ci, selon le témoignage
de plusieurs, du Cuivre a fait de l'argent
& quelque peu d'or. Et celui est encor plein de vie,
lequel a vu faire de l'or audit Prêtre en Jérusalem.
Ledit Picus dit encore:
il y a eu un Prêtre
Appollonien, homme de bon renom de l'ordre des Prédicateurs,
qui n'a craint d'affirmer qu'il savait
vingt & quatre moyens infaillibles par lesquels il
faisait de l'or, & étaient écrits en un Temple public
à Rome ces mots, A V R I E X P L V M B O
C O L L E C T O R I.
Un tel a été vu depuis peu
de temps à Venise, lequel par une certaine poudre,
n'excédant la quantité d'un grain de poivre, a,
transmué une assez grande quantité de vif-argent
en Or. Et un de mes sujets a converti une once d'argent-vif
en argent, par la quantité d'une chose ne
D
Note du traducteur :
*ergos: ergot: argument sophistique, chicane.
@
66 Commentaire sur
pesant qu'un grain, & cela en la présence de trois
témoins: dont parlant à un d'eux, j'ai ouï dire qu'il
avait diligemment pris garde à la projection &
conversion, & que la médecine était de couleur de
cendres. Il y a un personnage encore en vie, & de
mes amis, qui en ma présence a fait de l'Or & de
l'Argent plus de soixante fois par les choses métalliques,
& n'y est parvenu par un moyen seulement,
mais par plusieurs. J'ai vu une eau métallique
engendrant de soi-même de l'Or & de l'Argent,
sans y ajouter Or ni Argent, ni soufre, ni Mercure.
J'ai encore vu tirer de l'argent du Cuivre
par la force d'une certaine eau. Il y en a un qui tire,
quand il lui plaît, de l'Or pur de ses petits fourneaux,
& le vend publiquement pour fort bon Or:
& celui-ci est assez bien moyenné. Il y a aussi un
certain personnage vivant, lequel j'ai vu tirer de
l'Or & de l'Argent du Cuivre par le suc d'une certaine
plante, & s'est si bien mis à son aise qu'il
marche & se maintient à l'égal d'un gentilhomme
bien renté. Un autre transmuait l'Argent-vif en
Argent, qui contenait aussi de l'Or. J'ai vu tirer
du cinabre tantôt de l'Or, tantôt de l'Argent,
sans toutefois y ajouter aucun d'iceux: & ai vu
de l'huile du Cinabre par une simple administration,
se produire Or & Argent, toutefois en petite
quantité. J'ai aussi souvent vu transformer le
Mercure du Plomb & du Cuivre en bon Or &
Argent. J'ai manié de mes mains & vu de mes
propres yeux, l'Or lequel en ma présence avait
été fait de l'Argent en l'espace d'environ trois
heures, sans changer l'Argent en Eau ou en Mercure.
Celui qui désirera plus de l'expérience
prouvée par ces Auteurs, lise leurs oeuvres, & il
trouvera de quoi se contenter. Arnold de Villeneuve
atteste par sa foi sainte d'avoir fait, vu
@
le Trésor des Trésors. 67
& tâté la Pierre. De même en disent Thomas
d'Aquin, le Comte Bernard, Arnol, Guillaume le
spéculateur témoigne qu'il a abandonné à Rome
des verges ou lingots d'Or faits par lui à
toute preuve. De même jurent & protestent les
disciples de Paracelse de leur maître. Et Isaac
Hollandais maître du dit Paracelse affirme d'avoir
fait la Pierre par divers oeuvres, Rhungius,
illustre Chimiste, écrit d'avoir vu l'argent
chimique: Batiste Porte, Ierosme Rubeus, Dornesius
& George Ripleus Anglais certifient d'avoir
vu l'argent fait des deux Cinabres. De
même le Sieur du Chêne docte Médecin, Jean
des Vogelins, Penot, Henry Conrad, & autres innombrables
affirment tous d'une voix, la vérité
de l'art de faire de l'Or, comme dit notre poète.
Libavius écrit qu'il a fait l'Azoth, & dit n'avoir
passé outre, mais j'en laisse le jugement aux enfants
de la science. Pour moi, je crois qu'encor
qu'il n'ait passé outre pour lors, qu'il ne s'est depuis
arrêté en si beau chemin, *jaçoit que le Philosophe
dise,
Qui fait notre Cuivre, fait tout, bien
qu'il ne sache le reste. Car il n'eut su faire l'Azoth
sans faire le cuivre des Philosophes. Cayer
nous raconte en son histoire de la paix, qu'il y a
aujourd'hui, un disciple de Paracelse Allemand, lequel
a atteint la perfection de l'oeuvre,& se nomme
Hulsterhuren, lequel pour avoir mal ménagé
sa science & sa liberté est tombé sous la puissance
de l'Empereur. Moi-même ai vu, témoin
plusieurs que je pourrai nommer en cet endroit,
tirer de l'Or & de l'Argent d'une certaine
eau minérale, sans y avoir ajouté de l'Or ni de
l'Argent. J'ai encore vu transmuer le Cinabre
artificiel en Argent: & changer le fer en cuivre
D 2
Note du traducteur :
*j'açoit que: quoique.
@
68 Commentaire sur
en moins de trois heures. Ce qui, moyennant
l'entrée que j'avais en cette science, par la Théorique,
m'a fait confesser l'art être véritable, lequel
j'avais inconsidérément blâmé, comme les
autres, en mon Introduction en la Physique judiciaire.
Venons maintenant à l'autorité dont
Agricola, quoi qu'il n'affectionne guère l'Alchimie,
est contraint d'alléguer les auteurs illustres
de cette Royale science, en la *prefation des choses
métalliques.
Je m'étonne, dit-il,
qu'il y a de
tous temps en tant qu'Alchimistes qui ont composé
l'art de changer un métal en l'autre. Hermolaus
Barbarus, orné de tout genre de doctrine, en a produit
plusieurs par leur nom. Mais moi, dit-il,
vous en nommerai plusieurs, & sont Osthasres,
Hermès Trismégiste, Chanes, Rosin, Alexandrinus
écrivant à sa soeur Theosebie, Olympidore Alexandrin,
Democritus, Orus, Chrisorichius, Lebichius,
Comerius, Ioannes Apuleius, Petasius, Pelagius, Africanus,
Théophile, Synesius, Estienne écrivant à
l'Empereur Heracle, & Heliodore à Theodose, Geber,
Callides, Rhacaidibus, Veradian, Rhodian, Canides,
Merlin, Raimond Lulle, Arnaud de Villeneuve,
Augustin, Panthee Venitien. Trois femmes illustres
en ont aussi traité, & sont Cléopâtre, la vierge
Taphuntia, & Marie Prophétesse. Tous ces Alchimistes
ont usurpé une oraison absolue, excepté
Loh & Aurele Augurele Ariminense, qui ont compris
leurs paroles sous des vers. Ce sont ici les
propres paroles d'Agricola, lequel nonobstant
tant d'autorités par lui-même alléguées, ne laisse
*d'opugner la vérité & l'expérience, avec l'aboyante
troupe des zoïles & Satyres cornus.
Mais y a-t-il chose plus sotte & inique que de
haïr ce qu'on ignore? Prenez que la chose doive
ve être
Note du traducteur :
*prefation: préface? entête?
*opugner: attaquer.
@
le Trésor des Trésors. 69
être haïe, y a-t-il cependant rien plus abject
& vilain que condamner une science en laquelle
on n'a seulement entendu la moindre maxime,
ni connu la Nature & son pouvoir, moins
les propriétés occultes des métaux? Mais comment
comprendraient-ils ce qui est hors d'eux, qui ne
sentent ni ne savent ce qu'en moins de vingt-
quatre heures la Nature opère en eux-mêmes,
transmuant herbes, plantes & tous fruits &
animaux mangeables en leur sang, & substance
totale? Au reste, que ceux qui nient l'Alchimie
être une science véritable, lisent la défense
d'Alchimie de Libavius, auquel je les recommande.
Et pour conclure cette partie, voyons
comment l'art peut faire de l'Or. Il faut connaître
devant tout, qu'il y a trois causes *effectrices
qui sont le commencement, le milieu &
la fin de toutes choses, lesquelles elles tiennent
toutes enfermées en elles, & sont Dieu, Nature
& l'art. Triangle divin, dont Dieu dit, Nature
fait & l'Art imite. Ainsi Nature commandée
par la cause première, produit tous les jours des
choses nouvelles, dont l'art imprimant en soi
par la conception la similitude de ces choses
poursuit d'une façon admirable la trace & les linéaments
de la Nature: de sorte que si l'entendement
de l'homme n'était quelquefois *opilé,
vous diriez que la Nature est défaillante en ses
opérations. Car l'art s'aidant de la Nature, la
corrige, surmonte; & supplée au défaut d'icelle,
principalement en cette sacrée Philosophie naturelle
& opérative, la conjoignant en cela à la
médecine qui ne nous peut montrer la vérité de
ce qu'elle enseigne que par l'expérience. Car, par
exemple ladite Médecine certifie que la Rhubarbe
D 3
Note du traducteur :
*effectrices: à l'origine de l'effet.
*opilé: obstrué, bouché.
@
70 Commentaire sur
purge la colère, on n'en peut rien croire, sinon
que l'ayant baillée à un malade, la santé s'en ensuive,
par la distraction de l'humeur. Ainsi dirons-
nous, que si l'expérience montre que par la fumée
du plomb ou soufre des sels le Mercure
s'endurcit & congèle, & le fer est changé en cuivre
par le vitriol, le cinabre converti en argent
par la fumée de l'argent, l'on peut préparer une
médecine très parfaite & homogène aux métaux,
par laquelle nous puissions parfaitement arrêter
l'Argent vif, & parfaire les imparfaits métaux,
vu que les composés minéraux congèlent
l'Argent-vif, & le réduisent à leur naturel. Si l'Argent
corporel, encor imparfait, parfait une mixtion
imparfaite & illégitime, pourquoi, rendu
parfait, & réduit en Elixir, ne pourra-t-il guérir
les autres métaux imparfaits? Pareillement le
Vitriol Vénusien, transformant, ou pour mieux
dire, tirant de l'occulte de Mars cette affinité qu'il
a avec le cuivre, l'Or, un métal parfait & réduit
en médecine, par une exubérante décoction,
moyennant l'administration de l'art, ne pourra-
t-il tirer en effet l'Or que les imparfaits métaux
tiennent en pouvoir? Il appert donc par ces
raisons qu'on peut aussi bien, voire mieux que la
Nature, faire de l'Or. Car il est certain, témoin
même Aristote au quatrième des Météores, que
tout ce qui fait acte d'un oeil, est oeil. Notre Or que
nous faisons par notre divin oeuvre est semblable
au minéral, & plus parfait, par ce que l'art, en
purgeant encore l'Or minéral, a, par une double
décoction, supplée au défaut de la Nature, dont il
fait aussi mieux que l'Or minéral l'opération
de l'Or. Aussi la préparation que l'art ajoute à
celle de Nature est cause que nous abrégeons le
temps
@
le Trésor des Trésors. 71
temps en la production de l'Or, comme nous dirons
plus amplement ci-après. Celui qui voudra
savoir d'autres raisons sur ce sujet lise le
traité de Roger Bachon, intitulé
De l'admirable
puissance de l'art & de la Nature.
(e) L'avidité du gain est bien misérable, quanden lieu de trouver de quoi pouvoir à la nécessité
de cette vie, on se jette sans y penser entre les
bras de la Mort précipitée, ou qui pis est, en un
mal lequel consumant peu à peu comme une
chandelle, fait mourir sans mourir. C'est pourquoi
ordinairement ces fourmis de métallistes
sont sujets à une courte haleine, & périssent la
plupart minés par la phtisie, comme dit Agricola
en son Berman, ajoutant qu'on trouve en des
mines de Carpate telle femme laquelle a dépêché
sept maris en noces réitérées, lesquels une
mort précipitée lui a ravis l'un après l'autre.
Ceux-ci en lieu du gain cherchent vraiment la
mort, dont parle notre Poète.
(f) Agricola dit en son Berman que Faune étaitfils de Picus & neveu de Jupiter, & qu'il était
autrement appelé Mercure par les Grecs. Celui-
ci aurait été le premier qui trouva l'or en Crète.
Au reste notre Poète se moque ici plaisamment
des grimaces, postures, & façons de ces misérables
métalliques, leur proposant le vrai moyen
par lequel sans danger, & sans peine, ils pourront
trouver des mines plus certaines & fructueuses
que celles qu'ils cherchent, la plupart
guidés par une boussole fallacieuse.
Or (a) le Sage imitant la Nature très-sage,Prend de ce qui déjà s'est cuit par son ouvrage.
Et d'un (b) feu non commun sait abréger le temps,
D 4
@
72 Commentaire sur
Et mettre en jours ses mois, en semaines ses ans.
(a) Le Conte Trévisan dit en son épître *responsivesur la transmutation des métaux, qu'il y
a des choses végétales, mais principalement
sensitives, lesquelles la plupart, engendrent leur
semblable, par la concurrence des deux semences
mixtionnées en la *coïtion du mâle & de la
femelle Oeuvre naturel, que le Philosophe, dit-il,
imite en la génération de l'Or. Car l'homme ne
saurait achever les spermes humains, mais peut
disposer l'homme à la génération productive.
De même est-ce en l'Or, & en la génération du
Mercure commun dont pour l'indicible proportion
de son humidité visqueuse avec sa terre onctueuse,
l'art ne saurait imiter la Nature en cet
endroit, ni lui contribuer le pouvoir productif.
C'est pourquoi le docte Libavius dit en son traité
de la pierre Philosophale, que l'art ne peut donner
un pouvoir essentiel, mais est contraint de le
prendre de la Nature, non comme elle le détient
imparfait en la matrice de la Terre, mais comme
il est pendant mûr & cuit en l'arbre: & en ceci le
Sage imite la très sage Nature, comme dit notre
Poète, laquelle prend pour faire l'Or, le Mercure
cuit &; digéré & le Soufre fixé par elle.
(b) Le feu secret des Philosophes est par euxnommé le Vulcain, par une comparaison de ce
Vulcain, lequel selon Diodore Sicilien est le premier
inventeur de mettre l'Or, l'Argent, le Cuivre,
le Fer & tout ce qu'on peut forger d'iceux,
eu usage par le feu dont est avenu que ces hommes
de feu lui ont dédié leurs voeux & sacrifices,
& pour son utilité, l'ont nommé Vulcain, ni
plus ni moins que cette race idolâtre & Païenne
ne
Note du traducteur :
*responsive: de réponse, en réponse.
*coïtion: action de coïter.
@
le Trésor des Trésors. 73
appelait la guerre Mars, parce qu'il fut le premier
inventeur des armes offensives. Or il y a
plusieurs Vulcains ou feux, comme le feu contre
Nature, le feu naturel, le feu non naturel, & le
commun.
Le feu contre Nature est le feu de charbon, lequel
essaye par violence la fixation de l'oeuvre,
le feu naturel est le feu interne & inné es choses,
le feu non naturel est appelé *ministrant, serviteur
& externe, qui selon les occasions se fait
en plusieurs manières, comme pour la première
préparation de l'oeuvre, par le bain, lampe, ou
fient, & en la seconde avec des cendres. Le feu
commun est le feu de la flamme ou du bois. Il faut
derechef entendre lesdits feux mystiquement,
comme le feu naturel est le Soufre du Soleil
& de la Lune. Le feu contre Nature, est celui
contre la nature du Mercure, & est l'eau forte,
autrement appelé Dragon violent, un feu très-
fort, qui brûle comme celui d'Enfer, & est le
Mercure des Philosophes, lequel ils nomment
aussi feu de la géhenne, par la putréfaction duquel
sont resserrées les clôtures que le feu mondain
ne saurait onques ouvrir. Ainsi le Mercure est
bain, lampe, fient, & cendres: mais tous ces feux
sont dedans le verre du Philosophe. Il y a encore
d'autres appellations des feux Chimiques, lesquels
selon les diverses opérations se sont acquis
divers noms, que je nommerai ici selon la table
des feux des Philosophes; représentée par Libavius
en sa Pyrotechnie.
Il y a donc le feu dit des principes, qui est de
deux sortes, manifeste, & occulte: dont chacun se divise
en deux parties: savoir le manifeste, en céleste
& élémentaire; l'occulte, qui est caché dans
D 5
Note du traducteur :
*ministrant: celui qui agit, par opposition à ministré, celui qui reçoit
l'action.
@
74 Commentaire sur
choses naturelles, en instrumental & principal:
l'instrumental en comme le feu de la géhenne, autrement
nommé caustique potentiel, dont la
matière étant davantage élaborée, passe en
clef de l'art, & en menstrue céleste, accommodé
pour la résolution & exaltation: le principal
est à cause de la médecine, afin qu'il soit analogique
à l'élément des Etoiles, & à la chaleur
naturelle, comme de ceux qui sont instruits
pour le pouvoir médicinal, qui sont quintessences,
huiles ignées & célestes, & de ceux qui
fabriquent la Pierre, dans lesquels est le feu du
Mercure, de la Lune & du Soleil, & sont dits, feu
des Philosophes, selon les degrés divers, chaux
vive, *rubre, teinture, & élixir rouge, comparé au
feu du Soleil, dont est appelé Soufre vif.
Ainsi le Philosophe peut par le feu Chimique,
abréger le temps de la Nature, par deux voies, à
savoir par la réduction des métaux en leur première
matière, & par le moyen du Ciel ou Tartre
des Philosophes (qui sont deux feux *instrumentels),
& ainsi refaire lesdits métaux de nouveau,
congelant leur Mercure par le feu approprié, &
introduisant une forme nouvelle, par le moyen
du Soufre naturel, rouge, ou blanc, ce qui se
peut faire en fort peu de temps, & l'autre encore
plutôt, comme par la projection de notre divine
médecine. Ainsi réduira-t-on, non seulement
les ans de la Nature en mois, les mois en semaines,
les semaines en jours, mais les ans en heures,
les heures en minutes, & cela principalement
par le feu approprié susdit, & qui n'est pas commun
à tout Philosophe, comme les autres que nous avons
dit. De fait nul des Philosophes n'a mis ce
divin agent, dont il ne se faut émerveiller si nos
devanciers ont failli, ceux du jourd'hui faillent
Note du traducteur :
*rubre: variété de teinture, (peut être le roudou-redoul-rodoul?).
*instrumentels: instrumentaux, c'est à dire agents.
@
le Trésor des Trésors. 75
& *faudront ceux qui viendront. Quant à moi, si
je n'eusse senti ce feu, & vu ses effets, je ne fusse
parvenu à ce que je sais. C'est une chose étrange
que nul ou bien peu de Philosophes en a parlé, vu
que ce feu parle lui-même, vrai sujet de toutes
merveilles, & sel sans lequel les esprits ne peuvent
pénétrer ni se joindre radicalement avec les corps.
Sans ce feu un corps ne peut entrer dans l'autre,
ni aucune vraie teinture être donnée, comme
enseigne Isaac Hollandais par cette comparaison
prise du second livre de ses oeuvres minéraux,
où il pose le drap blanc & à teindre au lieu du
corps, la *rubre au lieu de l'âme, & l'alun au lieu
de l'esprit, ou substance moyenne, comme médiateur
entre l'âme & le corps, sans lequel rien
ne se fait. Car si l'alun n'entre en l'oeuvre, la *rubre
ne peut entrer dedans le drap, mais demeure fixe
à part & se perd invisiblement, dont l'étoffe demeure
pâle. Car la couleur de la *rubre est l'âme,
& l'alun participe des deux, qui fait (moyennant
l'eau qui représente notre feu approprié) que
l'un entre dans l'autre. Lors le teinturier fait
bouillir le drap, l'alun, & la *rubre dedans l'eau,
& quand il voit sa teinture entrée dans le drap,
il le suspend, afin qu'il se sèche, lors l'eau s'en va,
& la couleur demeure fixe dedans le drap. La
même procédure faut-il observer en nos oeuvres.
Car *jaçoit que nos corps, esprits, & âmes
métalliques soient bien préparés ils n'entreront
en la racine l'un de l'autre, ni ne demeureront
jamais ensemble sans le moyen de ce feu approprié,
sel armoniac, ou eau sèche. Que pensent
donc faire nos pauvres Evangélisants Alchimistes,
avec tant de fourneaux & de feux fantastiquement
gradués, sinon éclore leurs oeufs au
D 6
Note du traducteur :
*faudront: failliront.
*rubre: variété de teinture, (peut être le roudou-redoul-rodoul?).
*j'açoit que: quoique.
@
76 Commentaire sur
vent, & faire une infinité de folles dépenses? Il
leur faudrait pour bien employer leur feu artificiel,
un oeuf informé par le sperme du Coq, &
ce feu secret, & non commun, comme dit notre
Poète. Aussi, bien que nous l'ayons appelé eau, il
n'est pas pourtant eau commune, à savoir Mercure
vulgaire, mais comme dit Geber & Aristote
une eau sèche, laquelle, comme dit Hermès, se
tire d'une vilaine & puante matière menstruale,
& se trouve, dit Danthyn, dans les vieilles étables,
cloaques & garde-robes. Morien en dit,
Notre
eau croît dans les monts & vallées. Dont ces fols
chimistes croient que c'est le Mercure, mais
ils se trompent. Car c'est une eau sèche donnant
ingrès, amassant tous les esprits minéraux, &
quand elle a fait quelque conjonction, soit
vivifiant un corps par voie Physique, ou assemblant
en la projection le Mercure congelé, avec
la teinture, elle s'en va les laissant fixés ensemble.
Ce feu, ou eau sèche se trouve en toute
chose composée des Eléments: & si cela n'était,
notre science ne serait pas, parce qu'on
a à faire de ce feu tant es oeuvres végétaux, &
animaux, que minéraux. C'est pourquoi, si
vous voulez faire sûrement un oeuvre grand,
une conjonction, fixation ou multiplication,
il vous faut ce feu, ou eau sèche. Dont le susdit
Isaac dit,
Toutes les oeuvres que j'ai écrites sont
bonnes & louables, mais il y a deux choses que
je n'ai pas nommées, à savoir l'esprit, & l'eau sèche,
pourtant j'adjure tous ceux es mains desquels
ce traité pourra tomber, & le pourront entendre,
de cacher ce secret: car sans la connaissance d'icelui
tout art mondain est trompeur & inutile:
& ce secret décelé, vous pourrez parfaitement faire
re
@
le Trésor des Trésors. 77
tel oeuvre qu'ils vous plaira, & avec peu de temps
& de travail. Nous tiendrons donc ce secret
secrètement enfermé au cabinet de Bias, afin de
ne troubler le repos des os sacrés de ce grand
Philosophe Hollandais, & n'encourir le courroux
de Dieu & des Anges, & la foudroyante excommunication
de la tourbe des Philosophes.
C'est assez d'avoir traité de ce feu non commun,
lequel entend notre Poète, vers lequel je reprends
mon chemin.
Pour matière il prend donc le Soufre & le Mercure,
De sexe différents, & pareils de nature:
Car un genre tout seul, de soi n'engendre rien,
Et quand Dieu fit le Roi du Monde terrien,
D'une même Nature il forma sa femelle,
Afin qu'il engendrât se joignant avec elle.
Il faut ici distinguer la matière reculée & la
moyenne d'avec la vraie, comme nous avons
fait ci-devant en la génération du Mercure &
des métaux. Certes ce mot de matière est si fréquent
en la bouche de nos Alchimistes, que je
m'étonne qu'elle n'est déjà changée en forme.
Tout le monde demande de la matière, le juriste,
le Médecin, l'apothicaire, le tailleur, l'architecte,
voire jusqu'au sale bouvier. Mais tous ceux-
ci ont une matière certaine & limitée, excepté
le fol Alchimiste, qui n'a jamais assez de matière
pour la fomenter d'un million d'humeurs fantasques,
& crois que jamais le rieur Abderite
n'eut tant d'atomes en la tête, que cette matière
est multipliée au cerveau de nos Alchimistes.
Aujourd'hui ils ont choisi un sujet pour matière,
tière
@
78 Commentaire sur
demain ils en prendront une autre, & ainsi
cherchant toujours ne trouvent jamais rien. Au
contraire le Sage, ferme en son entreprise, &
appuyé sur la Nature, ne peut ni ne veut autre que
l'unique sujet engendrant son semblable, lequel
répond à ce qu'il cherche, & est une chose cuite
dedans le ventre de la Terre, par une chaleur
sulfureuse. Car la matière de toutes choses
n'est qu'une, laquelle opère diverses choses naturellement,
par l'action majeure ou mineure,
en brûlant ou ne brûlant point, & en ceci
tous les Philosophes sont d'accord. Penot
nomme cette seule matière l'esprit du Monde,
fait corporel au ventre de la Terre, lequel reçoit
en soi toutes les facultés, soient animales, végétales,
ou minérales. Car comme la cire prend
l'impression de toute forme, cette seule matière
soufre l'induction de la propriété de toute chose
naturelle. Enfin toutes choses sont venues
d'un & retournent à un. Ce qu'affirme Hermès
Trismégiste, quand il dit,
Tout ainsi que toutes
choses ont été d'un, par la méditation d'un, ainsi
toutes choses sont nées par adaptation de cette seule
chose. Cette unité donc reluisant, non en
cette science seulement, mais aussi mystiquement
en la création, rédemption, & sanctification de
l'homme, nous servira de boussole & d'Etoile de
Nord, pour parvenir au havre de salut, & à une
béatitude complète.
La première partie en cette science est celle
qui approche plus du naturel métallique. La matière
donc résoute en Mercure est la plus proche
& première matière en cet art, puisque tous les
métaux se résolvent en Mercure. Mais voyons si
cette seule matière suffira pour engendrer notre
oeuvre.
@
le Trésor des Trésors. 79
oeuvre Le Mercure tout seul ne saurait rien produire,
puisqu'il attend d'être parachevé, & devenir
métal, & quoi que les Philosophes le nomment
la seule matière, il n'est pourtant que la terre
où nous jetons notre semence, afin qu'elle
croisse, fleurisse, & porte fruit, comme le grain du
froment dont il faut savoir que
__ C'est un grand secret de pouvoir com-___
prendre que le Mercure est le menstrue,_
__
& le soufre la semence de nos oeuvres._
Ainsi les principes de la Nature sont aussi les
principes de l'art. Car comme vous avez ouï ci
devant, Nature prend pour la génération du Mercure
l'humidité visqueuse & terrestréité sulfureuse,
qui sont la matière reculée, & pour la
plus proche, ledit Mercure maintenant fait, auquel
elle ajoute son Soufre, ou vrai agent:
pourtant les Sages, comme vrais enfants de la
Nature, ont cherché quelque chose dans les minéraux,
qui contient en soi un Mercure pur &
net, & un Soufre pur & incombustible. Et où
ces deux étaient ainsi mêlés, comme n'étant
qu'une chose, selon une proportion due, & congelés
tellement ensemble, qu'ils ne peuvent plus
être séparés, mais sont tous deux volatils & spirituels,
ils ont dit que là était le sujet de leur
Pierre. Que si les yeux de votre entendement
ne sont bouchés, vous connaîtrez le vrai soufre
& le Mercure: car je les nomme brièvement,
sans *circuition de paroles, & connaîtrez
par ce qui est dit ci devant, tous les métaux qui
croissent dans les mines, & leur nature. Que si
vous ne m'entendez encore, je vous en ferai
comme
Note du traducteur :
*circuition: entourer, encercler.
@
80 Commentaire sur
comme une montre de chacun à part, à fin
que vous ne pensiez que j'aie voulu cacher chose
aucune appartenant à la vraie introduction de
cette science. Commençons donc au Mercure,
puisque notre Poète dit qu'il faut prendre le
Soufre & le Mercure.
Pour bien entendre le régiment des Mercures,
il faut savoir qu'il y en a de deux sortes, à savoir
le Mercure cru, & le Mercure des corps, ou
Mercure congelé, qui sont ceux des six métaux.
Le Mercure cru est celui que la Nature a engendré
dans la mine, & lequel les Philosophes
nomment l'Autruche née dans la Terre, & convient
avec l'eau qui ne mouille point les mains.
Le Mercure congelé est le métal même, principalement
l'Or, qui n'est qu'un Mercure parfaitement
cuit & élaboré par la Nature. Pour ce le
laissant en repos pour un peu de temps, nous
poursuivrons celui qui s'enfuyant, se moque à
toutes heures de nos pauvres Alchimistes, leur
jouant le tour de l'Hydre renaissante, dont fâchés
ils ont condamné ce pauvre Mercure, comme
inutile à fermenter la pâte moisie de leurs
conceptions, forgeant cet axiome, que le Mercure
vulgaire, comment qu'il soit préparé, n'entre
point en notre magistère. Cruauté certes
très grande de condamner ainsi ce Messager des
dieux, dont pour maintenir le droit, nous confessons
bien que
__ Le Mercure vulgaire n'est qu'un sper-___
me cru & inutile à la génération._
Mais étant préparé par la main d'un savant
artiste, il acquiert non seulement le nom d'un des
Mer
@
le Trésor des Trésors. 81
Mercures des Philosophes, mais est alors une
clef de l'art. C'est pourquoi nous disons que
__ Si la préparation du Mercure vulgai-___
re eut été connue aux étudiants de cet-_
__
te science, ils n'eussent eu à faire d'autre_
__
Mercure des Philosophes, eau métalli-_
__
que, ou ciel, parce que tout cela est com-_
__
pris en sa préparation._
Si vous vous étonnez de cet axiome, Messieurs
les Alchimistes, vous le ferez bien davantage
si vous pouviez goûter le fruit de celui
qui dit,
__ Toute chose dont on peut tirer un___
Mercure, est la matière de la Pierre._
Toutefois il ne faut pas entendre ceci trop
crûment, mais considérer que c'est le plus grand
secret de la science universelle, secret que les anciens
Philosophes ont de tous temps caché, excepté
Raymond Lulle, qui dit en son Testament,
Le Mercure vulgaire ne vaut pas une figue pourrie!
ce que je dis parce qu'il vaut beaucoup. Je vous
révèle donc le secret des secrets, & notez diligemment
l'axiome allégorique allégué ci devant,
que le Mercure vulgaire est le menstrue
de la Pierre & le Soufre la forme. Mais ce Soufre
n'est pas Soufre vulgaire, mais le Mercure
parfait. D'où s'ensuit que pour notre divin oeuvre,
il les faut tous deux ensemble. Car l'imparfait
est froid & humide, patient & féminin, pourtant
désirant la perfection. Mais il faut considérer
dérer
@
82 Commentaire sur
ici qu'il y a plusieurs sortes de Mercures
vulgaires, dont le pire est celui qu'on trouve dans
les bains, & sous les tas des vieux foins, lequel
contient ces herbes putréfiées, chaudes, sèches, &
visqueuses de cette espèce, comme la grand' Lunaire,
Chélidoine, Adente, & herbe aux sonnettes:
& celui qui s'engendre à la rosée de Mai,
des *brouées & sèches vapeurs de la Terre, depuis
le commencement des jours Caniculaires,
jusqu'à la fin de l'Automne, & qu'on voit le soir
couler sur la terre, & éclairer comme chandelles,
& *scintiles de feu. Celui-ci est si léger, humide,
peu cuit, & d'un Soufre si éloigné du poids,
de la siccité, pesanteur, solidité & décoction de
celui des métaux, qu'il ne peut souffrir la moindre
chaleur, qu'il ne laisse séparer son eau, &
s'envole avec elle. Mais notre vrai Mercure
vulgaire est composé d'une autre eau plus pesante,
& d'une terre ou Soufre plus cuit, & se
trouve dans les veines des hautes montagnes,
comme nous avons montré ci-devant, dont le
meilleur est celui de Levant ou d'Espagne, lequel
nous entendons aussi être une de nos matières
en pouvoir. Voici donc maintenant tous
les Mercures de l'art. Le grand Rosaire nous en
baille quatre, le Mercure préparé, le Mercure
exalté, celui de la Magnésie, & l'Azoth, ou Mercure
onctueux: dont trois sont très nécessaires,
à savoir le Mercure calcinant les corps, & est le
Mercure préparé, le Mercure sublimant lesdits
corps, & celui auquel on ajoute le ferment.
Voilà donc le rôle de tous nos Mercures, dont
nous parlerons plus particulièrement en son lieu:
concluants que de tous les Mercures, le Mercure
vulgairement vulgaire peut être matière de la
Pierre,
Note du traducteur :
*brouée: brumes, brouillard.
*scintilles: étincelles.
@
le Trésor des Trésors. 83
Pierre, étant dûment préparé. Dont nous appelons
de l'injuste arrêt des Alchimistes incompétents,
à la Cour souveraine de la Nature, & de
l'expérience faite & autorisée par un nombre infini
de Philosophes illustres.
Ainsi qu'il y a beaucoup de Mercures vulgaires,
aussi y a-t-il beaucoup de Soufres. De sorte
que comme il y a sept Mercures, un vulgaire, &
six des métaux, il y a aussi sept Soufres principaux,
à savoir le vulgaire & six Soufres métalliques.
Celui qui entend bien ceci, que dans
les métaux n'est pas le Soufre vulgaire, mais
un métallique & de la nature du vitriol, saura
que le Mercure vulgaire, préparé comme il
faut, & comme nous avons dit, pourra résoudre
les métaux, & ainsi ne prendra que la matière
mercuriale, pour laquelle il engloutit toute
la substance du métal, regorgeant le Soufre
d'icelui, après qu'il l'aura séparé de la conjonction
concentrique qui est faite du Mercure vulgaire
& du corporel. Par enfin il sera contraint
de croire que ce qui se sépare du vif-Argent après
la résolution & la putréfaction, est le Soufre
vitriolé & métallique, de la nature duquel sont
les Soufres du vitriol vulgaire, de l'alun, & de
toute sorte d'atraments, pierres à feu, & marcassites.
Mais ceux-ci sont inutiles aux oeuvres des
Sages, aussi bien que les Mercures des herbes,
des bains, & de la rosée susmentionnés. Il y a
encore d'autres Soufres, comme l'Orpiment,
l'Arsenic rouge, & l'Arsenic blanc, desquels l'artiste
peut tirer une moyenne substance, servant
aux oeuvres particuliers. Mais pour les Soufres,
tout le secret d'iceux consiste au Soufre des
métaux desquels nous parlerons autre part.
Le
@
84 Commentaire sur
Le Sage donc, dit notre Poète, prend le
Soufre & le Mercure pour le sujet de son oeuvre,
lesquels encore qu'ils soient différents en
forme ou sexe, ne le sont en nature, & faut qu'il
soit ainsi. Car comme dit le grand Roi Aros,
Notre médecine est faite de deux choses étant d'une
essence. Dont il faut entendre que le Soufre
vulgaire n'est point de la nature du Mercure,
comme croient les faux Alchimistes. Car ledit
Aros dit, Notre Soufre n'est pas vulgaire,
mais fixe, & ne vole point, & est de la nature
Mercurielle. C'est pourquoi Geber dit en
sa Somme,
Au profond de la nature du Mercure
est le Soufre qui se fait par longue attente es veines
de la Terre. Car Nature n'a autre matière
pour besogner que pure forme Mercuriale,
ayant en soi son Soufre homogène, fixe & incombustible,
comme la raison, l'autorité, & l'expérience
le montrent. C'est ce qu'affirment Calib,
Bendegid, Iesid, & Marie Juive, quand ils disent
que Nature fait les métaux de chaleur & sécheresse,
surmontant la froideur & moiteur du
Mercure en l'altérant. Non pas qu'autre substance
le parfasse, & *jaçoit que le Soufre semble
différent en genre du Mercure, il ne l'est qu'autant
que l'homme l'est de la femme, lesquels
notre Poète allègue fort à propos, pour dépeindre
mieux au vif ses raisons. Car en la Création,
Dieu fit l'homme, & puis la femme, & leur dit,
Faites de vos substances des semblables à vous.
Puis dit des autres Créatures,
Que chacune porte
son fruit, qu'elle multiplie, & fasse son semblable.
C'est pourquoi aussi Dieu commanda à Noé de
mettre en l'Arche de chaque espèce d'animaux,
mâle & femelle selon son genre, & non autrement.
ment.
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 85
Si cela n'était, il n'y aurait point de génération
en cet art. Car le Mercure seul n'engendre
rien, mais produit son semblable avec son
semblable, auquel seul il se réjouit. Car
__ La Nature a en sa nature semblable,___
une opération perpétuelle, non en une_
__
espèce différente, moins en un genre_
__
divers._
Donc plus il y a de diversité es choses,
moins il y a d'unité, laquelle toute fois est requise
en notre oeuvre, sous deux diverses formes.
Ceux donc s'aillent cacher, qui veulent mêler le
Soufre vulgaire avec le Mercure, contre la
raison & la Nature, laquelle ne nous a jamais
fait voir l'Argent vif, & le soufre vulgaire
joints ensemble dans les mines, quoi que le travail
des fols Alchimistes prétende les marier ensemble.
Car j'en ai connu à Bordeaux lesquels
ont tenu ce couple illégitime trois ans durant au
lit nuptial & cristallin, où en lieu d'un enfant
légitime, ils n'ont engendré qu'une poudre bâtarde
& un Cinabre, toutefois beau, mais qui
n'était que pour payer le sel qu'avait mangé
en un mois l'un d'iceux. Car il faut savoir qu'ils
étaient trois en cette héroïque entreprise, qui
*partissaient entr'eux le temps de leur sentinelle,
de trois en trois mois, sans bouger d'auprès du
fourneau. Mais ce n'est pas tout. Les petits font
des petites folies, mais les grands des grandes,
voire grandissimes, témoins deux que le respect
que je leur dois me défend de nommer ici. La
même farce a été jouée un long temps par un
grand Seigneur Allemand, à La Haye en Hollande.
Et
Note du traducteur :
*partissaient: répartissaient, partageaient.
@
86 Commentaire sur
Et n'y a pas long temps qu'une dame illustre d'extraction
& d'esprit, fomentait cet embryon ou
faux germe, auprès du marché noir en la Beauce,
usant d'un feu de flamme un an durant. De sorte
qu'elle *dîma tellement le bois de son mari,
qu'il semblait que la grande Jument de Gargantua
s'y fut promenée. Mais le pis fut encore
qu'elle n'enfanta que du vent.
Le Soufre est sec & chaud, agent, & masculin,
Et l'autre humide & froid, patient, féminin.
Ce (a) différent état fait qu'ils donnent naissance,
Car dessus son pareil le pareil n'a puissance.
Si même empire aussi sur l'homme avait le froid
Qu'il a dessus la femme, onc il n'engendrerait.
Le Soufre (b) est ce Lion, ainsi nommé des Sages,
A fin que l'ignorant ignorât leurs langages:
Car si le fier Lion est Roi des animaux,
L'Or au sceptre superbe, est le Roi des métaux.
(c) L'autre est ce grand Dragon à l'échine volante,Qui, colère, est rempli de poison violente:
Car sentant l'Aspre ardeur, il (d) s'envole soudain,
Et (e) tue, en dissolvant, le métal souverain.
(a) Il est hors de controverse que là où se doitfaire quelque génération la contrariété est nécessairement
requise. Comme pour notre sujet,
la sécheresse & la chaleur du Soufre agissant, &
la froideur & humidité du Mercure pâtissant.
Cette contrariété, toutefois, n'est qu'accidentelle
ou échangeante. Car ce que l'un est extérieurement,
l'autre l'est intérieurement. De cet état
différent, dit le Poète, procède la génération, alléguant
la copulation du mâle & de la femelle,
qui doivent toutefois être d'une même espèce.
ce.
Note du traducteur :
*dîma: de dîme, dixième.
@
le Trésor des Trésors. 87
Lors le mâle étend son action sur la femelle,
laquelle la reçoit, & engrossée produit le fruit
mûr & désiré de leur espèce: car autrement ils
n'engendreraient que des monstres. Or pour ce
qu'il n'y a autre femelle pour notre Soufre,
que le Mercure imparfait, nous le lui donnons
pour femme, & par conséquent le parfait à l'imparfait,
pour mari: & faut qu'au moins la sécheresse
du Soufre excède au quadruple l'humidité
du Mercure, afin qu'il y ait de l'action
par cette diversité, vu que, comme dit notre
Poète, le pareil n'a de la puissance sur son pareil.
Ainsi donc se fait la génération de toutes
choses. Ce que nos Alchimistes dévoyés ne
peuvent comprendre, *jaçoit que la tourbe des
Philosophes dit clairement qu'il nous faut imiter
la Nature en la conception de l'enfant dans
la matrice. Ce sont des paroles exemptes d'ambiguïté,
& cependant comme étourdis & aveuglés
ils amalgament le Mercure cru avec la Lune, pensants
les fixer tous deux ensemble, sans se donner
de garde que tous deux symbolisent en une nature
froide, humide & imparfaite. Encore n'ont-
ils l'esprit d'interposer une moyenne nature, &
les marient sans l'aveu & la bénédiction d'Hymen.
Mais ils éteindront plutôt le feu par le
feu, qu'ils ne les fixeront ensemble. Quelqu'un
peut être me dira, que je lui montre bien son
dévoiement, mais ne le mets point au droit
chemin. Or pour l'y mettre je l'avertirai qu'avant
que pouvoir fixer le Mercure avec la Lune
on les rendrait plutôt sous deux volatils. Car la
Lune est si froide & humide, (comme non fixe)
que le Mercure la pourrait sublimer avec lui, la
tirant de sa terre. De sorte qu'il ne demeurerait
au
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
88 Commentaire sur
au fond que les fèces de la Lune, dans lesquelles
serait son sel. Notez toutefois ici un secret non
vulgaire. Si vous y ajoutez une plus grande
quantité de Mercure cru, & donnez le feu un peu
plus grand, il emportera & vivifiera votre Lune,
ne laissant point de sel comme devant, mais seulement
des fèces inutiles. Mais c'est grand cas que
l'ignorance ne peut comprendre ceci, mais veut
de deux choses pareilles causer une génération
sans savoir introduire la diversité de sexe dont
parle notre Poète. Observez donc cet arrêt
donné par la Nature, & publié par l'expérience,
que
__ Deux choses semblables n'engen-___
drent rien, & ne peuvent être jointes_
__
sans un milieu._
Ce milieu est l'esprit, lequel est chaud & sec
dont étant joint avec la Lune & le froid & humide
Mercure, il tempère par sa bénigne chaleur
& sécheresse la froideur & l'humidité de tous les
deux. Enfin est-il la seule cause que l'un entre
dans l'autre, & se rend un même corps avec eux,
par le moyen de son juste poids & du bon gouvernement
du feu extérieur. Si donc nos pauvres
Evangélisants entendaient bien le fond de
ceci, ils n'auraient tant de fâcheuses rencontres,
mais toujours des joyeuses nouvelles: car le
bon succès de leurs amalgamations, fixations &
multiplications, voire en des oeuvres plus grandes.
(b) Nous avons ci devant baillé le rôle de tousles Soufres, entre lesquels nous avons rejeté le
vulgaire, & les autres combustibles, comme
l'Arsenic
@
le Trésor des Trésors. 89
l'Arsenic, l'Orpiment & le *reagal inutiles à nos
oeuvres. Notez donc maintenant ce que dit Aristote
au neuvième de sa métaphysique, à savoir,
Là où l'agent & la matière sont semblables, les
opérations sont toujours semblables, encore que les
moyens soient divers: comme le Soufre semble
divers au Mercure, car les moyens & la matière
sont deux choses. Que si la matière est une & du
tout semblable, toutes les opérations qui semblent
au commencement contraires, sont en fin
un même effet: comme témoigne le dit Philosophe.
Pour ce Geber dit en sa Somme, que notre
science *ensuie la Nature au plus près qu'il
lui est possible. Le même dit Hermès, Pythagore,
Senior, & plusieurs autres. Puis donc qu'elle
ensuit Nature, il faut nécessairement confesser
qu'elle use de semblable matière, (qui n'est qu'une,
à savoir l'Argent vif) non entant qu'elle est
seule, mais mêlée avec son propre agent, qui est
le Soufre, lequel est de deux sortes, combustible
& incombustible. L'incombustible est celui
qui cause l'imperfection des métaux, & le combustible
leur perfection. Dont errent tous ceux
qui avec de tels Soufres, comme celui de Saturne,
Jupiter & Venus, pensent faire quelque
chose de bon en cette science. Car
__ Il est impossible de parfaire les mé-___
taux avec le Soufre des imparfaits,_
__
d'autant qu'une chose ne saurait plus_
__
donner qu'elle n'a reçu._
Je ne nie pas toutefois qu'avec le Soufre de
Mars on ne fasse de grandes choses es oeuvres
E
Note du traducteur :
*reagal: réalgar.
*ensuie: de ensuivre: suivre.
@
90 Commentaire sur
particulières, puisqu'il a un Soufre quasi semblable
à celui de l'Or: Soufre dont on peut
facilement produire une médecine particulière
pour guérir les imparfaits métaux. Mais quant
au Soufre, que le Poète nomme ici un Lyon,
son rugissement est bien malaisé à comprendre,
sa patte bien difficile à attraper, & sa tanière bien
cachée, quoi que les fols Alchimistes la croient
partout. Ce qui les range à cette croyance est ce
que les anciens ont dit, Notre Soufre est en
toutes choses. Mais cette vérité, pour être mal
entendue, leur fait prendre ce faux parti. Car *jaçoit
que toute chose déterminée ait en soi sa
parfaite médecine elle n'y est point préparée, &
si l'on la pouvait préparer, il ne faudrait chercher
autre médecine ailleurs, vu que chacun
l'aurait en soi pour son usage. Enfin il ne pourrait
avenir à l'homme aucune maladie, dont il
n'eût en soi le remède, s'il le pouvait prendre
de soi-même, sans détriment de ses parties. De
même faut-il entendre de toute sorte d'animaux
& végétaux. Dont pour exemple, dans le plomb
est un Soufre, qui, préparé, pourrait guérir son
propre Mercure, mais ne ferait pourtant Or ni
Argent, mais un imparfait métal purifié & préparé,
pour recevoir l'entière santé du vrai Apollon,
Lyon, ou Soufre grand & universel, lequel aurait
le pouvoir de donner cette médecine que
tout le Monde cherche. Car l'homme engendre
l'homme, le Lyon de Lyon, & l'Or engendre
l'Or, & peut seul parfaire l'imparfait Mercure.
Car il a en soi le vrai Soufre incombustible,
& est le Roi des Trésors des mines, comme le
Lyon celui des animaux de la Terre, & l'Aigle
des oiseaux de l'air. Mais il ne faut pas penser
que
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 91
que l'Or par soi, seul engendre quelque chose,
& soit le Soufre dont parle notre Poète, demeurant
en sa forme métallique. Ce serait se tromper
lourdement, car il n'est alors Soufre qu'en
pouvoir, mais, dûment altéré, il devient vrai
Soufre vif, vivifiant les corps-morts & les mûrissant,
de sorte qu'il supplée au défaut de la Nature,
parce que ce Soufre est superflu en sa maturité,
selon ce qui est parfait en sa nature, & devient
encore plus fructueux étant plus cuit, recuit
& dépuré: dont s'engendrent de lui plusieurs
Soufres nobles par exaltation, comme étant
réduit en viscosité, il devient Soufre fixant le
Mercure. S'il est altéré, il fixe, altère & s'augmente,
& lors est nommé minière ou Soufre multipliant.
S'il est refait & réduit, il multiplie sa vertu
multipliante: si incéré, devient le Soufre grand
& vrai Phénix des Soufres. Etant en base de
sa putréfaction, il est nommé soufre noir.
Etant fixé au blanc, Soufre blanc: & au rouge,
Soufre rouge. Enfin le Soufre est le Soleil des
Philosophes & par conséquent trois Soleils. Dont
Avicenne dit qu'on ne trouve un tel Soufre sur
la Terre, que celui du Soleil, lequel est aussi appelé
Lyon par les Sages, pour ce que la cinquième
maison du Ciel, s'appelle le Lyon, participant de
ses rares & excellentes qualités, dont ils lui ont
donné le nom d'icelui. Il y a encore d'autres Soufres
des Philosophes, qui se préparent par voie
manuelle, comme le suc de notre Lunaire, l'Or
sublimé en forme d'Arsenic, de même l'Argent,
& enfin toutes les vraies teintures des métaux
sont Soufres.
(c) Ils ont appelé le Mercure Dragon à l'échinevolante, comme dit notre Poète, parce qu'il est
E 2
@
92 Commentaire sur
un venin fort mortel aux métaux. De fait en les
touchant il les tue, principalement l'Or, quand
il le dissout. Et cette morsure venimeuse se fait
en la seconde opération de l'oeuvre. Non pour ce
qu'il entre quelque chose venimeuse en notre
oeuvre, comme aucuns pensent, s'arrêtant à la
lettre, mais il faut être soigneux de ne passer la
propre heure de la naissance de notre Dragon,
qui est la vraie eau Mercurielle, Azoth, ou Lion
vert, afin de lui conjoindre son propre corps, que
nous disons levain. Il est aussi venimeux quant à
nous, pour ce que, comme le venin n'apporte au
corps humain que dommage, si nous faillons de
joindre notre Dragon à son vrai Levain à l'heure
déterminée, il n'est qu'un vrai venin pour le
mal qu'il nous apporte.
(d) Il ne faut entendre ce voler en la premièreopération ni en la seconde, car au contraire le
Mercure ne se doit jamais séparer de l'Or, pourtant
nous administrons le feu petit, de peur que
la disjonction se fasse en lieu de la conjonction,
comme l'entendent nos Alchimistes, croyants
qu'il soit de besoin de sublimation en notre
divin Magistère. Ils ne considèrent point que les
Philosophes ont mis à dessein beaucoup d'opérations
pour amuser les indignes de cette
science: comme la solution, réduction, distillation,
congélation, évaporation, incération, calcination
& sublimation, laquelle ne se fait qu'en
l'incération, dont le Mercure sentant l'extrême
chaleur de ce grand Soufre, s'envole jusques à
la Lune, (laquelle est la tête Sphérique du vaisseau,
laissant le dit Soufre, noir, comme charbon
pourtant dit Soufre mort ou Or mort) mais il
retombe aussi tôt sur ledit Soufre mortifié. Ce
que
@
le Trésor des Trésors. 93
que voyant les Sages, ils ont nommé cela leur
sublimation, & est une vraie sublimation. Pourtant
dit Geber en la Tourbe,
Quand votre Pierre
ou oeuvre sera bien conjointe & assemblée, ajoutez-y
continuellement la sublimation. Ce qui trompe
nos gens, ignorants que cette sublimation ou
volée du Dragon se fait en même vaisseau clos
avec les autres opérations susdites, sans jamais y
toucher, mais pensant qu'à chacun de ces magistères
il faille un vaisseau particulier, & se montrant
à chaque coup, non vrais enfants, mais bâtards
de la science. C'est pourquoi ils ne posséderont
aussi l'héritage des Sages.
Voilà donc vraiment la matière certaine.
Plusieurs en la cherchant, trouvent beaucoup de
peine,Ne sachant que c'est l'Or en sperme transformé,
Et l'Argent-vif bien pur proprement animé.
Notre Poète met ici pour matière l'Or transformé
en sperme, & le Mercure proprement animé.
Ce qu'il faut entendre en deux façons: car
il faut animer le Mercure manuellement & naturellement,
& transformer l'Or en sperme de
même façon: vu que demeurant comme il est,
il ne saurait être Soufre ni semence de la
Pierre. La première façon consiste en la préparation
manuelle du dit Or, de laquelle Hermès
Trismégiste dit,
Au commencement ne soyez paresseux
de bien préparer & mondifier votre Soufre
& vos autres ingrédients, les mondifiant &
conglutinant subtilement ensemble, afin que vous
vous réjouissiez bien tôt. Item Danthon, & Morien
disent, Mêlez-bien l'eau avec sa terre, l'humide
E 3
@
94 Commentaire sur
avec le sec, afin que bien tôt vous voyez la
noirceur de la Mer. Et Isaac Hollandais dit, Mon
fils, quand vous voulez illustrer votre oeuvre grand,
il faut que vous connaissiez tous ceux qui font
son genre, & principalement le père, la mère, le frère
& la soeur dans le lit nuptial, bras contre bras, &
bouche contre bouche, & ils mourront incontinent:
c'est-à-dire putréfieront bientôt. Car le père & le
frère sont une même chose, à savoir l'Or, & la
mère & la soeur pour le Mercure. Par cette manuelle
préparation donc le temps *s'acourcist fort,
parce que vous subtilisez fort votre matière, de
sorte que Nature n'a qu'à la cuire. D'autre part si
vous essensifiez bien votre Or, vous ne rencontrerez
point la terre damnée en la première décoction,
mais le Mercure dissoudra l'Or sans aucune
résidence de fèces. Ainsi celui sera maître
parfait qui saura transformer son Or en sperme,
avant le jeter dans la matrice du Mercure, lequel
il faut aussi préparer & animer manuellement,
avant le joindre avec son Or ou Argent: Car
__ Si le Mercure n'est préparé & animé,___
il ne profite rien ni en l'universel ni en_
__
l'oeuvre particulier._
Donc avant que passer outre, il faut dire que
c'est qu'animation. Animer manuellement n'est
autre chose qu'incorporer le Mercure avec son
esprit métallique, afin de le rendre propre à recevoir
l'âme du Soleil & de la Lune, selon qu'il aura
été préparé. Au reste cette animation, selon
tous les philosophes, n'est autre chose que verser
une âme dans un corps. Car le Mercure vulgaire,
quoi qu'il soit vivant sous une forme toujours
jours
Note du traducteur :
*s'acourcist: se réduit, se raccourcit.
@
le Trésor des Trésors. 95
mouvante, n'a pas cette vie qui est requise,
vu que par icelle il ne saurait engendrer. Mais
il lui faut une vraie vie, afin que d'icelle il puisse
vivifier le Mercure mort dedans le Sol & la
Lune, dont pour le mener à cette action, notez
que
__ Les Philosophes prennent le Mercu-___
re congelé par la Nature, & l'animent,_
__
puis le vivifient par même moyen, &_
__
ainsi du binaire se fait par le tiers le pre-_
__
mier cercle des Philosophes._
En cet axiome gît un des plus grands secrets
du Monde. Car il montre au doigt cette tant précieuse
préparation & animation du Mercure
vulgaire. Et ainsi nous avons dit que c'est qu'on
réduit en sperme & Mercure proprement animé,
comme veut notre Poète; selon la première façon.
Reste à parler de la naturelle animation du
Mercure, & transformation de l'Or en sperme
ou en Mercure. Pour le bien entendre, il faut
noter que toute génération se fait d'un corporel
& vif, car les esprits, ni aussi les corps morts
n'engendrent point. Il faut donc que l'esprit, ou
Or spirituel devienne corporel, le corporel, Or
spirituel, & enfin tous deux ensemble un Or spirituel
& vivant. Ce qui se fait en notre secrète
animation, non à part, mais par une même &
mutuelle action, d'autant que l'animation du
Mercure Philosophal est ici la transformation
de l'Or en sperme. Car
E 4
@
96 Commentaire sur
__ L'or résout en Mercure, est esprit___
âme, & sperme._
Ce sperme n'est qu'un feu infus dans le Mercure
dûment préparé, par lequel il acquiert une
puissance végétative, propre à recevoir la forme
de son espèce & agent, qui est l'âme. Ame laquelle
est une essence aérée, ignée ou céleste, éloignée
de la substance terrestre, & néanmoins ledit
Mercure ne saurait recevoir cette âme, sans
un moyen, qui est l'esprit participant de la matière
terrestre & de la céleste. Il faut donc entendre
que *jaçoit que notre Mercure Philosophal
soit animé manuellement, il est encore &
doit être un corps féminin, froid & humide, au
regard de l'esprit de l'Or, chaud sec & masculin,
comparé au feu & à l'âme divine: laquelle étant
si contraire à notre Mercure ne lui pourrait
donner sa forme sans le moyen de son esprit,
que le grand Hermès appelle vent, quand il dit,
Le vent le porte dedans sen ventre. Et peu après
La Terre est sa nourrice. Cette terre n'est que notre
Mercure Philosophal, lequel, comme n'étant
que pur Or spirituel, est seul propre pour
concevoir & nourrir cet Or divin, par le moyen
de l'esprit, afin qu'après il nous produise le fils
du feu, & ce Roi tant courtisé des Sages. Notez
maintenant qu'à l'heure que cette animation,
fermentation ou conception se fait, notre vraie
matière naît par la concurrence des spermes
du mâle & de la femelle, lesquels deux spermes
sont nécessaires, non à part, mais mêlez inséparablement.
Lors Nature ne saurait faire de cette
mixtion qu'un Or spirituel, vif, & engendrant
son semblable, comme étant la seule fin de cette
te
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 97
matière. Donc cette spermatique union s'appelle
première matière, comme dit est. Car tout
ainsi que les semences de l'homme & de la femme,
jointes, Nature besognant sur icelles ne
fait que la forme d'un enfant, ainsi Nature ne
peut donner autre forme sur notre matière, sur
quoi elle besogne, que celle de l'Or, à laquelle
elle est disposée, n'en pouvant point recevoir
d'autre. Cette glorieuse matière se montre en
forme Mercuriale ou eau (que les Philosophes
appellent Mer) laquelle Morien dit n'être qu'Argent-vif
exalté par art sur l'Argent-vif imparfait,
disant que c'est l'Argent-vif animé.
Il se pourrait aussi prouver par une infinité de
raisons que le Mercure double est notre vraie
matière que Nature nous crée, aidée de notre
art.
Je sais (a) qu'il faut couvrir, comme nos Poésies,Ce céleste secret, d'un tas d'allégories.
Je sais que ce savoir de Nature écolier,
Veut entourer sans bruit, son saint front de laurier,
Maintenir sa grandeur (b) sous un sacré silence,
Et de ses hauts secrets admirer l'excellence.
(a) Les anciens Philosophes ont été admirablesd'avoir su si *dextrement ombrager la science
sous le plaisant voile des fables Poétiques. Car
si nous croyons Empédocle, l'entière pratique
de cet art & sa matière, est cachée sous la fable
de Pyrrhe & Deucalion, & particulièrement la
préparation du Soufre sous la fuite d'Hercule
& d'Anthée. Par la conversion de Jupiter en une
pluie d'or, la distillation de l'Or Philosophal.
Par les yeux d'Argus convertis en la queue du
E 5
Note du traducteur :
*dextrement: habilement, avec dextérité.
@
98 Commentaire sur
Paon le Soufre changeant de couleur. Sous la
fable d'Orphée, la douceur de notre quintessence
& Or potable. Par la Gorgone empierrant
ceux qui la regardaient ils ont couvert la fixation
de l'Elixir, Et caché la sublimation Philosophale
par *Jupin converti en Aigle, enlevant &
emportant au Ciel Ganymède. Sous la fiction
de l'arbre d'or dont coupant une branche en
sortait une autre, ils ont recelé la distillation de
l'Or des Philosophes: qu'ils ont aussi couverte
sous Jupiter coupant les génitoires de son père.
Ils ont nommé l'eau Mercuriale le chariot de
Phaéton. Par Minerve armée, ils ont entendu cette
eau distillée, qui a en soi les très subtiles parties
du Soufre. Par Vulcain que Minerve fuit,
ils ont caché le Soufre suivant ladite eau, & son
sel en la putréfaction. Par l'épaisse nuée dont
Jupiter environnait Io, ils ont entendu la petite
peau paraissant au commencement de la congélation
de l'Elixir: & ont dit que les pellicules
noires suivantes sont les voiles noires avec lesquelles
Thésée revenait à Athènes. Sous le déluge
& la génération des animaux, ils ont entendu
la génération & distillation des Soufres. Par
Mars, notre Soufre, par Junon l'air, & quelquefois
l'Elément de la Terre. Sous Vulcain jeté
en Lemnos à cause de sa difformité, ils ont
figuré la préparation de notre premier Soufre
noir. Sous Atalante ils ont couvert notre
eau Mercurielle, *isnelle & fugitive, de laquelle
le cours est arrêté par les pommes d'or jetées
par Hippomène, qui sont nos Soufres fixants
& coagulants. Et ce de quoi Thésée oignit
la bouche du Minotaure sont les espèces des
Soufres du Labyrinthe, c'est-à-dire de notre
vase
Note du traducteur :
*Jupin: Jupiter.
*isnelle: rapide, agile, légère.
@
le Trésor des Trésors. 99
vase engluant notre eau Mercuriale, laquelle
est le vrai Minotaure, pour être minérale
& animale, & par ainsi participant des deux natures.
Voilà une partie des fictions des Poètes cachant
les points principaux de notre science.
Dont si vous désirez plus ample interprétation,
consultez Brachesque en son Dialogue du Demogorgon,
& Geber. Quant aux allégories, métaphores
& énigmes, ils sont sans fin, J'en alléguerai
quelques-unes au soulagement des étudiants
en ce divin art. Quand donc les Philosophes
disent que l'oeuvre de la Pierre est un jeu
d'enfants, & un oeuvre de femme, entendez pour
la femme la terre de notre Pierre, ou le Mercure
qui semble achever l'oeuvre entière, & pour
les enfants les ignorants qui ayant fait la sublimation
se jouent avec la Terre, qui est la base
de la Pierre, & la jettent là. D'autre part les Philosophes
disent qu'on trouve leur Pierre dans les
montagnes & cavernes. Item Reppley Philosophe
Anglais dit en son livre des douze portes,
que les poissons & les oiseaux nous apportent
la Pierre. Propositions dont la faute de les
entendre a causé cette erreur de chercher la matière
de la Pierre en toute chose. Mais il les faut
entendre ainsi, que comme le Soleil céleste est
par tout ce Monde universel par ses rayons, de
même notre matière, laquelle est le Soleil terrien
ou l'Or, est par tout le vaisseau, qui est le
Monde mineur, les montagnes la tête du verre,
& les cavernes la terre résidante au fond du
verre. Les oiseaux sont les couleurs & esprits
montants & descendants, & les poissons les deux
Mercures. Ils disent tout clair, Notre Pierre est
E 6
@
100 Commentaire sur
en toute chose: & est vrai à savoir es métaux qui
sont les choses de la Pierre, comme de son genre.
Ce qui se peut entendre autrement, à savoir
que la Nature est en toute chose, & pour ce
qu'elle a en soi tous les noms, la Nature est tout
le Monde, & le sujet du Philosophe. C'est pourquoi
la Pierre a beaucoup de noms, & est en
toutes ces choses, mais plus en l'une qu'en l'autre,
vu que les Philosophes ne demandent que
la vertu générative des métaux, dont ils disent
que les riches, qui sont l'Or & l'Argent, & les
pauvres, les imparfaits métaux, ont aussi bien
cette nature de la Pierre que les autres. Mais cependant
la Nature de l'Or & de l'Argent est
plus constante dans le feu que celle des autres
métaux. Les Philosophes aussi cherchent une
chose fixe & permanente qui régisse tout le
Monde, comme font le Soleil & la Lune, à raison
de quoi les anciens nommaient le Soleil, Seigneur
du Monde, contenant en soi la vie, & la
vertu pour guérir toutes choses, produisant le
jour & la nuit par son mouvement, & illuminant
tout le Monde par sa lumière. Pourtant dit le
Soleil,
Je suis la Pierre, ou, en moi est la Pierre,
Ils disent aussi,
Faites du mâle & de la femelle
un cercle, & le divisez en quadrangle, le quadrangle
en triangle, & du triangle faites l'unité. Le
mâle & la femelle sont l'Or & l'Argent, où le
Soufre & le Mercure des Philosophes, qui
est le binaire, le cercle est la solution de ces deux
en première matière. De sorte qu'ils sont joints
ensemble comme deux gouttes d'eau. Le quadrangle
sont les quatre signes qui paraissent en
l'oeuvre, le premier au Mercure naturellement
animé, le second audit Mercure congelé en matière
tière
@
le Trésor des Trésors. 101
noire, le troisième est l'oeuvre fixe au blanc,
& le quatrième l'oeuvre parachevé au rouge. Le
triangle sont les trois couleurs capitales, qui se
font en la fermentation & incération, à savoir
noir, blanc & rouge, & l'unité est l'oeuvre multiplié
& incéré. Voilà les points principaux des
énigmes, métaphores & allégories. Dont nous en
expliquerons d'autres selon que notre Poète
nous en donnera le sujet en la suite de son ouvrage.
(b) Le Poète dit que toutes ces allégories & fictionsont été introduites pour serrer ce sacré
secret sous la clef du silence. Pour ce aussi Platon
a enterré ses préceptes sous la lame des figures
reculées & mathématiques, témoin son épître
de la nature du premier *Ens, adressée à Denis Sicilien.
Il faut, dit-il,
écrire par ambages & énigmes:
afin que si l'on était contraint d'abandonner
le livre à la Terre ou à la Mer, celui qui le lirait
ne l'entendît point. C'est pourquoi les Poètes
ont donné lieu à tant de fables à fin de resserrer
le doux Nectar des Philosophes sous l'écorce
extérieure de leurs fictions, & le garder d'être
englouti par la tourbe ignoble des ignorants. Pythagore
n'en a pas été moins soigneux: car
quand il recevait quelqu'un en son école, il lui
donnait pour premier précepte, de ne divulguer
au vulgaire ce qui se traitait en son école.
Pour ce il imposait, durant cinq ans, un continuel
silence à ses auditeurs, les contraignant de
faire les muets, afin qu'ils ne pussent rien demander
à leur Maître, & moins conférer ensemble
de ce qu'ils entendaient de lui. Nous lisons
aussi que les Egyptiens ont colloqué leurs doctrines
& traditions entre les choses saintes, lesquelles
quelles
Note du traducteur :
*Ens: Etre.
@
102 Commentaire sur
ils ont laissées par Cabale à leurs disciples,
écrites en lettres non lisibles, comme par
des formes d'animaux & choses semblables, étant
les vrais sceaux de la Nature. Ainsi par ces
déguisements, l'on a plus admiré qu'entendu
ces choses sacrées, comme dit notre Poète.
Mais puisqu'*ores j'y suis, la clarté me conduit,Le jour porte-lumière est plus beau que la nuit.
Il faut donc purger de sa froide nature,
Avant le fermenter, le féminin Mercure:
Car dans son frileux ventre, il n'aurait le pouvoir,
Par le mâle levain, de jamais concevoir.
Ainsi pour une humeur froidement infertile,
Mainte femme souvent est rendue stérile,
Puis perdant par son soin, sa froide qualité,
Plus chaude, en se purgeant, perd sa stérilité.
Notre Poète voulant ouvrir le rideau, en découvrant
le point principal, & ôter la pierre
contre laquelle achoppent ordinairement nos pauvres
Alchimistes, leur montre combien est nécessaire
la préparation du Mercure avant que le
mêler avec l'Or, lequel est son ferment, Soufre,
ou levain. Or notez que le Mercure a une certaine
superfluité d'humidité, & des parties plombées,
sulfureuses, & terrestres, qu'il lui faut
ôter nécessairement, quoi que cela semble absurde
à ceux qui n'entendent les raisons des Philosophes.
Cependant plusieurs se trompent en
ceci, & ne peuvent parvenir à leur dessein, ne sachant
ce qui est superflu, ni ce qui défaut aussi
au Mercure. J'en ai connu qui étaient bien
occupés après des amalgamations, fixations &
multiplications, les uns d'un mois, les autres de
sept
Note du traducteur :
*ores: alors.
@
le Trésor des Trésors. 103
sept ou huit Semaines, & quelquefois de dix
mois, voire d'un an entier. Les autres étaient
si-longs qu'ils n'en pouvaient voir la fin, pour
avoir ignoré la préparation du Mercure, dont ils
n'ont su garder au commencement, au milieu,
& à la fin, l'humidité requise, (à cause de la superfluité
aqueuse) ou la sécheresse modérée, à
cause des parties terrestres susdites. De sorte
que leurs oeuvres étaient ou trop humides, ou
trop sèches & chaudes. Ainsi s'opiniâtrant à la
lutte ils perdaient la solution, & enfin l'ingrès
de leurs matières, voire le temps, le frais & leurs
oeuvres. Pour ce je vous conseille de bien mondifier
& préparer votre Mercure, puisqu'en cela
gît tout le secret de l'oeuvre. Car
__ Comme le Mercure vulgaire est la___
première matière des naturels métaux,_
__
ainsi le Mercure préparé est la première_
__
matière non seulement de métaux my-_
__
stiques, mais de nos minières, Elixir, &_
__
pierre. Car il faut qu'il entre au com-_
__
mencement, au milieu, & à la fin, de_
__
toutes les oeuvres des Philosophes._
Ce
Mercure a aussi l'artiste pour père & laNature pour mère, & est la clef unique pour fermer
& ouvrir les plus secrets cabinets de la Nature.
Il pénètre tous les métaux, & sépare leurs
éléments, les réduisant en leur première matière,
ce que le Mercure cru ne saurait faire. Pourtant
on le nomme, feu de la *gesne, Mercure de
Mercu
Note du traducteur :
*de la gesne: de la géhenne.
@
104 Commentaire sur
Mercure, Ciel des Philosophes, fort vinaigre,
eau de vie métallique, & pour sa qualité corrodante,
est dit Salpêtre, sel armoniac, sel gemme,
alun, vitriol, & sel commun. Donc dûment amalgamé
avec les métaux, & principalement
avec l'Or, il ne désiste jamais de les réduire à sa
Nature, vivifiant leur Mercure mortifié, & séparant
d'avec eux l'agent extérieur, qui est leur
Soufre vitriolé. Par ce moyen, (faisant l'anatomie
des métaux) vous pouvez voir que c'est
que des métaux. On le nomme aussi eau permanente,
parce qu'étant une fois joint avec lesdits
métaux par solution radicale, il ne s'en sépare jamais.
Il est subtil, pur, céleste, du tout exempt de
l'humidité abondante, & de la terrestréité sulfureuse,
pourtant dit, Moyenne substance Mercuriale,
esprit de Mercure, Or volatil, feu de la
Nature, Mercure mystique, Mercure né d'un Soufre
virginal, urine des enfants, fontaine dorée
& argentée, Mercure animé, réduisant tous
corps qu'il dissout en Or & en Argent, moyennant
son feu approprié. Il dissout puissamment les
métaux, pourtant on dit de lui
__ Notre Mercure brûle les corps plus___
que le feu d'Enfer._
Ainsi réduit-il le corps Solaire en un esprit
pur, que les Philosophes nomment Azoth, Mercure
onctueux, Lion vert, &c. & lors est achevé
le second cercle des Philosophes. Enfin il resserre
tous les corps solides, & ouvre toutes leurs
serrures. Dont il désire l'intérieure nature des
métaux, & montant par-dessus toutes les planètes
les porte dans le Ciel avec soi, & leur
fait
@
le Trésor des Trésors. 105
fait recevoir la force des choses supérieures &
inférieures, comme dit Hermès, dévêtant leur
nature terrestre & les revêtant de la céleste, en
laquelle le Monde se réjouit. Pour cette divine
qualité il advient que lui seul peut commencer
& achever tout oeuvre des Philosophes, comme
n'étant qu'Or spirituel; lequel, comme nous
avons dit ci-dessus, revivifie l'Or corporel, & lors
ledit Or engrosse l'Or spirituel. Ainsi l'esprit
devient corps, le corps esprit, & tous deux deviennent
Or spirituel & céleste, lequel après semé
& incorporé avec son sujet légitime, engendre
de l'Or à l'infini. Il faut donc préparer votre
Mercure vulgaire, afin qu'il puisse faire tout
ce que dessus. Car autrement il ressemble à la
femme stérile par trop de froideur & d'humidité,
laquelle toutefois se fertilise étant purgée
& échauffée, selon le degré de la fécondité féminine,
suivant la Comparaison très propre que
fait ici notre Poète. Plusieurs Philosophes ont
enseigné cette préparation les uns obscurément,
les autres clairement, comme Geber, Arnaud de
Villeneuve, le grand Rosaire, le bon Trévisan.
Alanus & autres, auxquels je renvoie le Lecteur.
Réfuterai-je ici l'objection commune,Que l'art doit joindre à l'Or le Mercure de Lune?
La Lune au prix de l'Or semble un corps féminin,
Mais son Mercure sec, est chaud & masculin:
Car sa constance, es feux, vainc les expériences:
Ainsi rien ne naîtrait de deux mâles semences,
Que si du pur Argent le Mercure exalté,
N'est propre à bien serrer ce noeud tant souhaité,
Celui qui sous l'Or blond cache son clair visage,
Peut moins lier, plus cuit, ce sacré mariage.
Mais
@
106 Commentaire sur
Mais celui qui brillant, n'est trop cuit ni trop cru,
Pour ce rare Hyménée, a seul, plus de vertu.
C'est un plaisir d'ouïr nos Alchimistes se
vanter, l'un que s'il avait le Mercure de Lune,
l'autre celui de Jupiter, l'autre celui de l'Antimoine,
l'autre celui du Soleil, l'art ne lui saurait
faillir. Mais les pauvres gens se trompent. Qu'ils
aient le Mercure du Sol, (car c'est celui qu'ils
souhaitent le plus) pour le fixer il faudrait son
ferment convenable, qui serait l'Or, (car de lui
donner le ferment de la Lune, ce serait mettre
la charrue devant les boeufs) & leur faudrait avec
icelui fixer derechef leur Or. Car
__ Tout Mercure des corps est derechef___
réduit en métal par un peu de ferment_
__
rouge ou blanc dans le feu approprié, au-_
__
trement il retient toujours la forme_
__
Mercurielle._
Qu'ils courent maintenant le temps & la dépense,
& ils n'auront peine d'emprunter les coffres
de Crasse pour serrer leurs trésors. Que si ce défaut
advient au Mercure le plus parfait de tous,
que feront-ils avec celui de Saturne, de Jupiter
& Venus, qui n'ont que la nature & le pouvoir
d'un métal parfait. Il leur faudrait les exalter
premièrement en la qualité du Mercure d'argent,
par le Soufre blanc, & après les fixer avec
le Soufre rouge, en Or. Ainsi les frais, & le
temps mangeraient tout le profit. De même leur
adviendrait-il avec le Mercure de la Lune, dont
parle ici le Poète, en le joignant à l'Or pour
faire l'oeuvre. Car ils ne feraient que fixer ledit
Mer
@
le Trésor des Trésors. 107
Mercure en Or, à quoi faire il leur faudrait le
feu approprié. C'est donc folie de penser produire
le grand oeuvre avec le Mercure de la Lune,
qui est masculin, chaud & sec, comme celui de
l'Or, & moins encore avec celui du Soleil. Car
*jaçoit, comme dit très bien notre Poète, que la
Lune semble féminine au regard de l'Or, ce quelle
endure l'essai du feu, démontre sa grande décoction;
& cependant il est besoin que notre
menstrue soit cru, ou autrement il ne pourrait
dissoudre l'Or, dont il est arrêté que
__ Il faut, au grand oeuvre, que le Mer-___
cure cru dissolve l'Or en Mercure._
Car sa seule crudité est cause de la dissolution,
dont plus un Mercure est cuit, moins il dissout
& plus il est cru plutôt il dissout. Mais il
se congèle aussi d'autant plus tard, parce que son
humidité ne peut être si tôt consumée. Notez
donc ces deux extrémités au Mercure vulgaire,
& en celui des corps parfaits, à savoir que
l'un est trop cru, l'autre trop humide, & demeurant
tels ne peuvent servir de menstrue: bien
que toutefois il nous les faille tous deux. Car
celui de l'Or donne la forme au menstrue froid
& humide, de sorte qu'avec le temps il pourra devenir
parfait, vu que
__ L'Or dissout en Mercure par voie phy-___
sique est esprit, âme, Soufre ou forme._
Donc l'Or & l'Argent ne pourront servir
que de Soufres, l'un au rouge, l'autre au blanc,
& puisque, comme le Poète a dit ci-devant, &
nous venons de montrer, que rien ne s'engendre
de deux
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
108 Commentaire sur
de deux mâles semences, & qu'en toute génération
la diversité homogène est requise, il faut
de nécessité, opposer au soufre cuit, très chaud
& sec, le cru, très froid & humide Mercure, lequel
toutefois demeurant ainsi, ne peut servir de
menstrue, n'ayant du tout point de soufre.
Par ainsi le Mercure médiocre, à savoir l'animé,
est ici requis, comme n'étant trop cru ni trop
cuit, mais dûment proportionné à son Soufre,
comme la femme tempérée à son mari. Il
faut maintenant voir comment nous pourrons
tempérer notre Mercure, & pour ce faire noter
cet axiome,
__ Le Mercure vulgaire passe par de-___
grés par le naturel de tous les métaux,_
__
s'égalant à eux, jusqu'à ce qu'il parvien-_
__
ne à sa dernière perfection, laquelle est_
__
l'Or._
Voilà le chemin ouvert pour parvenir à ce
grand secret, & le tempérer à la nature duquel
métal imparfait qu'on voudra, principalement
de celui auquel le Mercure vulgaire se peut
égaler étant préparé, cuit & fermenté, & aussi
aux qualités du soufre du dit métal, lequel le
doit congeler, car
__ Le Mercure des métaux imparfaits___
tient le milieu entre le Mercure cru, &_
__
le cuit, comme le verjus tient le milieu_
__
entre l'eau & le vin._
Le Mercure vulgaire requiert de nous cette
propor
@
le Trésor des Trésors. 109
proportion en l'échauffant, desséchant & fermentant
proportionnellement. Et quand il est enfin
approprié au Mercure des corps imparfaits, il
est plus vulgaire, mais Philosophal, & lors il
n'est nécessaire de le préparer: car il y a certain
corps dans lequel le Mercure des Philosophes
est caché, mais le moyen de l'en tirer est fort difficile.
Or ne pouvant aisément avoir celui-ci,
il le faut faire monter, afin qu'il lui ressemble, &
l'arrêter sur le sommet de cette proportion.
Mais c'est une maxime que
__ Si la préparation du Mercure vul-___
gaire n'est enseignée par un artiste, ou_
__
révélée divinement, il est hors de la_
__
puissance humaine d'y parvenir._
Nous réserverons donc ce grand secret
sous la clef du silence, ayant assez fait de vous
avertir, avec notre Poète, de ne mêler le Mercure
cru avec l'Or, sans l'avoir préparé, afin que
vous ne perdiez votre temps & votre dépense,
& ne soyez contraints par le désespoir de démentir
cet art véritable.
Je me (a) ris donc de ceux dont l'espérance fièrePense enfanter cet oeuvre, ignorant la matière:
Car qui ne sait l'entrée au bout n'arrivera,
Et qui ne sait qu'il *quiert, ne sait qu'il trouvera.
Je me (b) ris bien de ceux qui laissant la prochaine,
Veulent réduire l'Or en matière lointaine:
Comme si l'animal, engendrant, ne donnait
Le sperme, sa matière, mais poudre retournait.
Mais je veux que par eux l'Or se soit vu détruire,
(Si l'art le peut défaire, aussi bien que construire:
Vu
Note du traducteur :
*quiert: cherche, recherche.
@
110 Commentaire sur
Vu qu'il souffre indompté, la froidure & l'ardeur)
Quels refaiseurs si grands referont sa grandeur,
Je me (c) ris de tous ceux qui cherchent les teintures
De l'Or & de l'Argent, es étranges natures,
Es yeux de mainte bête, es herbes, es cheveux,
Es serpents, scorpions, vers, & coques des oeufs,
Et, fols, pensent parfaire une oeuvre si divine,
Par le sang, les Crapauds, la fiente, ou l'urine.
Ils veulent, aveuglés, par la laide noirceur
De l'encre & du charbon former une blancheur:
Ils amusent le Monde, & s'abusent encore,
Ils déshonorent l'art, & l'art les déshonore:
Mais s'ils sèment l'ordure, ils la moissonneront,
Car les choses, sans plus, donnent ce qu'elles ont.
(a) Le Poète se moque galamment, & se rit icià bon droit de trois sortes de Philosaphâtres,
les uns travaillant confusément, les autres voulant
faire plus que l'art ne peut ni ne requiert,
les derniers cherchant des choses étranges & illégitimes,
pour la matière de notre oeuvre. Nous
commencerons par la première bande la plus sotte
& plus blâmable, vu que la chute d'un savant
est plus lourde que celle d'un ignorant. Certes
la confusion est dangereuse en tous états,
mêmement la où la simplicité l'accompagne à tâtons.
Et est une grande misère que ces misérables
souffleurs ne veulent ni ne peuvent considérer
la possibilité de la Nature qui ne va point
d'une extrémité à l'autre, sans passer par le milieu.
Ainsi se montrent-ils les plus ignorants de
tous. Car si l'on fait conter à un enfant une rangée
d'écus, ne commencera-t-il pas par un bout,
pour venir par ordre jusques à la fin? Un oiseau
saurait-il voler d'un arbre à l'autre, sans battre le
vide
@
le Trésor des Trésors. 111
vide de l'air qui est entre-deux? De penser seulement
le contraire, ce serait démentir ses propres
sens. Le mouvement le plus vite, comme
de la bale du canon, & de la foudre, a son commencement,
son milieu, & sa fin. Comment seraient-ils
donc ce grand oeuvre, n'en sachant
seulement l'entrée? commençant par le mariage
du mari rouge & sa blanche femelle, afin de
procurer par une mutuelle altération la concurrence
des spermes des deux, faisant naître l'azoth,
ou Lyon vert, tant souhaité des Sages?
Comment pourraient-ils, d'une flèche acérée
atteindre l'Aigle blanc, & surprendre le Lyon
rouge en sa chaude tanière? Mais comment
congèleront-ils le Mercure comme il faut, qui
ne savent pas seulement le joindre légitimement
avec son agent, qui lui sert de présure, comme la
*chardonnerette au lait? Comment, dis-je, le congèleront-ils,
quand ils n'ont commencé par la
solution de son ferment, base de la fixation?
Car
__ Ce qui congèle le Mercure, le fixe, &___
le teint par même moyen._
Ainsi, faisant cette faute, ils ne produisent
que des sophistications, dont la moindre est
quelquefois suffisante de faire gagner à son maître
le Paradis par escalade.
(b) Les seconds pensent faire plus que le huitièmedes Sages de Grèce, quand ils espèrent rendre
leur Or en la matière dont Nature s'est servie
en la procréation de l'esprit corporel du Monde,
ou en la semence du Mercure hermaphrodite.
Car l'Or est un corps simple, lequel ni l'air, ni
le feu, ni la Terre, ni le Soufre, ni l'Antimoine,
ne, ni
Note du traducteur :
*chardonnerette: ferment employé pour cailler le lait?.
@
112 Commentaire sur
ni les Marcassites, ni chose aucune ne pourraient
détruire. Toutes choses naturelles ne
peuvent rien en l'Or, moins en la matière qu'on
tire de lui. Car tant plus ils agissent en icelle,
plus elle devient noble & forte. Comment donc
délieront-ils ce noeud, où toutes ces choses si
violentes ne savent rien faire, tant ce corps approche
de la simplicité? Car plus on le presse à la
séparation, ou matière divisible, à laquelle ces
rêveurs le pensent faire reculer, plus il s'avance
vers la simplicité complète, de laquelle il est le
plus proche. Notez donc que l'Or ne peut
être divisé en deux parties différentes, mais en
deux égales, dont l'une sera rouge, l'autre blanche,
ou terre volatile, & l'autre fixe. Non que la
partie volatile soit de son corps (comme le Mercure
des imparfaits peut être séparé de son Soufre
ou sel) laissant sa partie fixe en bas: mais on
peut prendre certaine quantité de l'Or, & la sublimer,
& en réduire une autre quantité (sous la
conservation de sa fixité) en un corps transparent
& propre pour fixer derechef l'autre quantité
volatile. Car
__ L'Or monte tout en sublimant, ou de-___
meure tout au fond en se clarifiant._
Je ne nie point qu'il ne faille réduire l'Or en
sa première matière, & cela ou par voie manuelle,
comme quand on en fait le Soufre arsenical,
en sublimant, ou par la procédure de la Nature &
l'art, en le dissolvant, & altérant par son menstrue,ou par le Mercure des Philosophes. Car
la réduction est la première règle en la pratique
de l'oeuvre, où l'artiste défait en peu de temps
tout ce que la Nature a bâti en beaucoup d'années,
nées,
@
le Trésor des Trésors. 113
réduisant son oeuvre en sa première matière
métallique, à savoir en forme mercurielle ou
sulfureuse, & non en matière aquatique ou
poudreuse, par laquelle, quand cela serait bien
possible, tout serait perdu, Car
__ Il n'est qu'en la puissance de la Na-___
ture de faire le Mercure, en prenant de_
__
l'eau & de la terre._
(c) La troisième escadre semble porter envieaux deux autres troupes. Car concevant mal le
sens des philosophes, ils ne produisent que choses
monstrueuses. Ils tâchent à assouvir leur appétit
désordonné d'avarice, par des viandes défendues
des médecins Philosophes, ou hébétés
d'une *supine ignorance, élisent pour base de
leurs bâtiments des étoffes ruineuses & étranges,
& les cherchent es herbes, es coquilles des
oeufs, du sang & autres ordures que leur reproche
notre Poète. Mais quand ils ont bien sué,
ils n'ont rien fait, & demeurent en leur erreur,
trompés de ce que les Philosophes disent,
La
matière de la Pierre est en toute chose, comme
nous avons dit ci-dessus. D'autre part il y en a qui
ne sont point sots, mais très méchants, qui usent
de choses *improportionnables, pour décevoir
les gens de bien, & de ces choses tâchent de tirer
du vif-argent, des huiles & des eaux, qu'ils
nomment les quatre Eléments. Item sel Armoniac,
Arsenic, Soufre & Orpiment, dont ils auraient
plutôt fait de les acheter tous faits par
la main de la Nature. Ils cherchent aussi des teintures
dans des choses végétales & sensibles pleines
de combustibilité & terrestréité, ainsi presque
F
Note du traducteur :
*supine: négligence, insouciance.
*improportionnables: impropres?.
@
114 Commentaire sur
du tout exemptes d'humidité: & laissant l'Or
l'Argent, dont la semence leur pourrait par un
labeur légitime & l'aide de la Nature, apporter
du fruit sans fin. De fait en iceux est ce que nous
cherchons, & non en autre chose du Monde, car
le reste plein de puanteur & d'imperfection, ne
peut endurer l'examen du feu. Il y a outre ces
trois formes d'Alchimistes, d'autres plus sages,
prenants pour leur sujet les quatre esprits capitaux,
comme le Soufre vulgaire, l'Arsenic, l'Orpiment
& le sel Armoniac, & pensent en produire
une bonne teinture. Mais ils ne le peuvent,
comme il appert par cet axiome définitif,
__ Teindre n'est autre chose, que rédui-___
re le teint en sa nature, & demeurer_
__
avec lui, sans transformation, en ensei-_
__
gnant la nature de batailler contre le feu._
__
Car la nature du teignant s'accorde à celle_
__
du teint._
De fait si vous teignez avec l'Or ou l'Argent
l'Etain, le plomb ou autre semblable, l'accord est
aux natures, parce que tous ont pris leur origine
du Mercure. Le mûr est ici joint avec le non
mûr, afin que le non mûr devienne parfait par
le mûr. Mais ces quatre esprits susdits, étant
différent en nature d'avec les métaux, je demande
s'ils doivent teindre, s'ils seront convertis, ou
s'ils convertiront. S'ils doivent être convertit
ils ne sont point teinture, comme il appert par la
définition susdite. S'ils doivent convertir, ils
convertiront la chose teinte en leur nature, laquelle
est terrestre & étrangère aux métaux.
C'est
@
le Trésor des Trésors. 115
C'est pourquoi ils ne peuvent en teignant, faire
un métal. Et qu'en teignant, ils convertissent le
teint en leur nature se prouve par cet axiome,
__ Tout ce qui engendre produit son___
semblable._
A cette raison étant la teinture de ces quatre
esprits génératifs, la Terre engendrera une chose
semblable à soi, & terrestre. Pourtant fuyez
toutes ces choses qui ne s'accordent à la Nature,
comme les cheveux fumants, le cerveau, la salive,
le lait de femmes, le sang, l'urine, la fiente,
l'embryon, le menstrue le sperme, les os des
morts, les poissons, les oiseaux, les vers, crapauds,
& basilics naturels & artificiels, où gît une grande
fable. Ne cherchez aussi les sucs des végétaux,
& mêmement les deux Simples, nommés l'un
Lunaire, l'autre Solaire. Gardez vous de prendre
aucune chose dont les Philosophes se sont servis
de comparaison, comme quand ils disent,
Prenez de l'Arsenic blanc, du Soufre vif, Thériaque,
Lune fixe, &c. parce qu'ils entendent autre
chose par ces mots là. Ceux qui feront le contraire
se tromperont eux-mêmes, en trompant
les autres, voulant par une chose méchante
faire une chose bonne, & par une chose défectueuse
suppléer au défaut de la Nature. Croyez
donc notre Poète, que celui qui sème l'ordure
ne moissonnera point le froment: fuyez
comme conseille le bon Trévisan, tous sels,
aluns, couperoses, atraments, vitriols, borax, pierres
d'aimant, & autres pierres minérales & précieuses,
& le talc, & le *gyp. Laissez tous métaux
seulets: car bien que par eux soit l'entrée, vous
n'en feriez rien, & moins des moyens minéraux.
F 2
Note du traducteur :
*gyp: gypse.
@
116 Commentaire sur
Car *jaçoit qu'on en puisse faire des métaux, ils
ne le feront qu'en apparence. C'est donc folie de
chercher en une chose ce qu'elle n'a point en soi.
Je ne vous veux toutefois celer qu'on trouve au
centre de la Terre une terre vierge, laquelle
purgée par l'eau & le feu de son péché originel,
comme dit le docte Penot, est le sujet de toutes
merveilles. Car d'icelle, moyennant le Mercure
du grand Monde, l'art peut tirer tout ce que la
Nature engendre es entrailles de la Terre, soient
métaux parfaits ou imparfaits, & sept sortes de
sels, autant de Mercures, & autant de Soufres,
avec la gomme Azotique de Raimond Lulle, sa
Lunaire, Solaire, Ciel, Tartre, sel Armoniac,
&c.
Mais (a) poursuivons notre oeuvre, & qu'ils suivent
leurs voies:Ils se trouvent enfin, orphelins de leurs joies,
Et quoi que l'on leur crie, ô pauvres obstinés,
Ils aigrissent leur mal, étant médecinés!
Comment donc, pour n'errer, opère *ores le Sage?
Du (b) Soufre & du Mercure il fait un mariage,
Qui par (c) un juste poids, en vertu, modéré,
Engendre au clair vaisseau, (d) l'Elixir désiré.
Car c'est d'un tel surnom que l'Arabe l'appelle,
Pour receler, prudent, une poudre si belle,
Qu'on nomme Pierre (e) aussi, par-ce que fixement,
Sa fermeté subsiste en un feu véhément.
(a) La folie a tellement congelé, & fixé l'humeurvisqueux & lunatique du cerveau de nos Alchimistes,
que je crois que ni le Ciel, ni le Mercure
des Philosophes mêmes, ne pourrait résoudre
en sa première matière cette pierre dure
qui
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
*ores: alors.
@
le Trésor des Trésors. 117
qui va roulant dans la tête sophistique de ces
obstinés. Mais quand on l'aurait amollie, je m'assure
que tout l'Ellébore d'Auvergne, de Languedoc,
ni des Pyrénées, alambiqué & rendu en purgatif
spécifique, ne pourrait en purgeant, vider cette
humeur gluante. Et quand on les aurait ramenés
en leur bon sens, par l'aide du grand Elixir,
ils se prendraient encore à leur Médecin, fâchés
qu'il leur ôtât ce plaisir, où ils se baignent
se promettant en Idée mille félicités & richesses,
ne respirant que des Baronnies, des Comtés,
voire des Royaumes, & en fin un pouvoir sans
limite. Mais ils ne se prennent garde, que, bâtissant
leurs palais imaginaires, il leur arrive le
plus souvent comme à ce Tharsis, qui de pauvre
Pécheur, croyant devenir grand Seigneur, &
chantant sa fortune future, tomba dans la Mer
qu'il voulait abandonner par mépris, & dont
notre Poème même chante plaisamment le destin
dans ses premières oeuvres, où l'ayant fait parler,
il conclut en ces mots,
Ainsi chantait Tharsis n'ayant rien si à coeur,
Que d'accroître, ébloui, son renom & son heur:
Mais il se vit trompé: La malheureuse pente
Du roc qui le portait, fut sous lui trop glissante:
Car le pauvre Tharsis, s'en voulant en aller,
Se sentit du plus haut jusqu'au gouffre couler:
Il s'agrafe des mains, l'ongle & les bras lui faillent.
Il *chet la Mer en bruit, lors les ondes qui baillent,
Le baillent aux poissons, & lui qui paravant
Des troupeaux de Neptune, gaillard, allait vivant.
Se voyant *ore appât des troupeaux de Neptune,
De maints cris éclatants importune Portune.
Glauque s'en ébahit: L'escadron argenté
Des nymphes de Thétis, la rivagère Acté:
Durymeduse & Thée, & Janire attrayante,
Accourent de vitesse, à la roche noyante:
Mais connaissant Tharsis, en lieu de l'assister,
F 3
Note du traducteur :
*chet: tombe, de cheoir.
*ore: alors
@
118 Commentaire sur
Aux flots & aux poissons le laisse emporter! Et lors le malheureux, par cette mort cruelle, (Comme Icare jadis) fit la Mer immortelle.
De même en advient-il à nos pauvres Alchimistes,
qui bâtissant leur fortune sur des fondements
ruineux, se trouvent enfin précipités du
faîte de leurs prétentions en l'abîme du désespoir.
Mais revenons à notre sujet.
(b) Nous avons dit ci devant que c'est queMercure, & Soufre des Philosophes, à savoir
deux substances homogènes & de même nature,
qui sont le Mercure animé & l'Or, qui ne diffèrent
sinon en ce que l'un est masculin congelé
& fixe par Nature, & l'autre féminin volatil &
animé par art, lesquels assemblés selon l'intention
des Philosophes, & gouvernés par une due
proportion du feu, engendrent un corps plus parfait
que celui dont ils ont puisé leur origine.
Or pour parvenir à cette perfection, le Philosophe
dépouille le Roi de ses ornements Royaux,
le mène au bord de la fontaine, & là le hache
en pièces bien menues, & le jette dans ladite
fontaine son amie, pour être régénéré en un
corps plus beau, & changer sa vieillesse stérile à
une fertile jeunesse; par laquelle il acquiert le moyen
de s'habiller d'habits dix fois plus beaux
qu'auparavant, par la dot que lui apporte la fontaine
son amoureuse, qui lui avait fait l'amour
si long temps. De fait c'est le naturel de la femelle
d'attirer le mâle à ses amours, & non celui du
mâle d'attirer la femelle. Car la Nature non jamais
oisive agit en elles, les émouvant à la génération
de leur espèce, afin de se multiplier &
perpétuer. Donc ce mariage du soufre &
du Mercure est appelé des Philosophes, Rebis,
ferment
@
le Trésor des Trésors. 119
ferment, (toutefois manuel,) parce que ledit
soufre ou Or est le vrai Levain de l'Elixir,
maintenant un vrai mariage du mâle & de la
femelle qui donne espérance à leur sage Tuteur
d'en voir en son temps de la lignée, qui est la
Pierre qu'ils déguisent ainsi, pour abuser les
ignorants, qui ne regardent qu'à l'extérieur de
leurs écrits.
(c) Celui qui veut dûment exercer cet art, &faire une multiplication, fixation, ou minière,
doit savoir sur le doigt le poids de chaque chose.
En ceci se trompent la plupart de nos Alchimistes.
Car s'ils mettent trop de la chose volatile
en la fixe, la partie volatile emporte la meilleure
partie fixe. Au contraire si la fixe est plus
forte que la volatile, elle retient la meilleure
partie volatile avec soi. Pour ce il faut modérer
un poids selon la vertu des étoffes, & en cela nécessairement
suivre Nature. Mais comment le
ferons-nous? Qui est d'entre les voyageurs des
Royaumes Plutoniques, qui ait onques trouvé
aucune balance es boutiques de la Nature? Nous
en attendons encore le rapport, & cependant le
poids est nécessaire. Notez donc, que le poids,
comme dit le Comte Trévisan, n'est requis là
où il n'y a qu'une chose, car il n'est question que
du poids en vertu. Mais où il y en a deux, il les
faut peser, pour les proportionner selon la quantité
requise. Ainsi le poids des Philosophes se
donne au regard du Soufre qui est au Mercure,
& en ceci consiste tout le secret, dont remarquez
cette maxime que
__ Le feu qui ne domine point au Mer-___
cure, est celui qui digère la matière._
F 4
@
120 Commentaire sur
Imaginez donc combien le feu est plus subtil
que l'eau, l'air, ou la Terre, & combien il en faut
pour pouvoir vaincre les autres. Par ainsi le
poids est en la première composition élémentaire
du Mercure, & n'est autre chose, comme
dit le susdit Trévisan. Si vous êtes Philosophe,
vous jugerez qu'il faut que la Nature fasse le
poids: car elle ne peut errer, & ne prend plus
qu'il ne lui faut, vu quelle est la juste & sage
dépensière des trésors de l'Eternel. Il faut donc
que vous fassiez premièrement la conjonction
ou composition, puis altérant, & mixtionnant,
l'union se fera, là où vous n'aurez à faire du
poids. Pour ce si vous désirez être vrai artiste
& bon disciple de la Nature, il la faut imiter en
tous ses faits, proportionnant votre poids au sien:
autrement vous vous en pourrez repentir, comme
dit à ce propos le Code de toute vérité,
Si tu
fais mixtion sans poids, il adviendra de la *retardation
par laquelle te seras découragé. Et Abugazab
maître de Platon, a laissé par écrit en fort
peu de paroles, mais vraiment dorées, tout le secret
du poids des Philosophes, disant,
La puissance
terrienne sur son résistant, selon la résistance
différée, est l'action de l'agent en cette matière. Ces
paroles sont le vrai fondement du poids, lesquelles
le bon Trévisan a épilogué, & ne les a voulu
expliquer, pour ne rompre son voeu fait à Dieu,
à la raison & aux Sages, comme nous le faisons
aussi pour n'encourir leur juste indignation.
(d) Elixir est un mot Arabe, comme dit fortbien notre Poète, qui le prend ici pour la Pierre
parfaite en sa blancheur ou rougeur. Car
__ La pierre des Philosophes n'est au-_ tre
Note du traducteur :
*retardation: retard.
@
le Trésor des Trésors. 121
__
tre chose que la très parfaite teinture de_
__
l'Or & de l'Argent._
Geber nous en donne trois ordres, dont le
premier est un Soufre blanc, toutefois non
exactement fixe, pour ce n'arrête-t-il le Mercure
que de même. Le second est un Soufre blanc
fixant parfaitement le Mercure. Le tiers un
Soufre blanc & rouge, qui se peut multiplier
en vertu & quantité, & fait projection sur les imparfaits
métaux. Isaac Hollandais est un peu diffèrent
en ces trois sortes de médecine ou Elixir.
Car par le premier il fixe parfaitement, par le
second il fixe & fait projection sur les métaux
mondifiés, & par le tiers fait projection indifféremment
sur les métaux impurs, sans les préparer
aucunement. Mais en voici la vraie définition,
pour bien distinguer tout ce qui est requis pour
ce regard.
__ Elixir n'est autre chose que le corps___
résout en eau Mercuriale._
Et comme dit Trévisan en sa lettre *responsive,
Elixir est dit de E, qui signifie ex, & Lixis qui
signifie Aqua, parce que de cette eau, à savoir
Mercuriale, toutes choses sont faites. Il en donne
un bel exemple, quand il dit,
En la médecine
on joint l'eau simple de la fontaine en la première
décoction par *élixation avec la chair d'un poulet,
& par le premier degré de la décoction apparaît du
jus, & une décoction bonne & parfaite, étant en
effet dissoutes en l'eau les parties aqueuses & aérées
de la chair du dit poulet, quoi que la terre &
le feu soient aussi en effet. Mais afin que ladite
F 5
Note du traducteur :
*responsive: en réponse à.
*élixation: décoction.
@
122 Commentaire sur
médecine devienne un restaurant plus parfait, on
broie la chair cuite, & y joint-on le jus, & avec un
feu plus fort on distille le tout: de sorte que ce n'est
plus qu'une chose, où le subtil de la terre & le feu
se sont mêlés avec les parties aqueuses & aérées
du poulet, dont toute la vertu est en cette liqueur.
De même se fait-il en notre Elixir, où l'esprit
cru minéral, comme l'eau, est joint avec son
corps, qui est notre Soufre, le dissolvant en la
première décoction, & premier degré du feu.
Ainsi de ces deux choses est composé l'Elixir, à
savoir d'une eau teinte, ce qu'il faut noter pour
bien entendre le Poète.
(e) Nous avons dit ci dessus que la Pierre n'estautre chose que la très parfaite teinture de l'Or
& de l'argent, mais il faut noter, qu'il y a trois
sortes de Pierre, minérale, végétale, & animale,
dont chacune est double, à savoir blanche & rouge.
Mais le grand Rosaire dit que la Pierre est
dite toute chose parce qu'elle a de soi & en soi
toute chose servant à sa perfection. Et Vincent
dit en son miroir naturel,
Notre Elixir est dit
Pierre & non Pierre: Pierre parce qu'il peut être
broyé, & non Pierre, parce qu'il se fond, & comme
dit notre Poète, parce qu'il demeure fixe
dans le feu. En fin, il est aussi dit Pierre, par-ce
que le Philosophe y bâtit toute sa félicité, après
Dieu, en cette vie.
Mais dois-je *ore ébloui d'une vaine apparence,Prêter, veuf de pitié, mon envieux silence,
Au seul respect de ceux dont la crainte a caché
De cet oeuvre divin le secret, recherché?
Certes, ma franche humeur le vrai ne peut dédire:
Car le Dieu dont l'amour si grands choses m'inspire,
N'en
Note du traducteur :
*ore: alors.
@
le Trésor des Trésors. 123
N'enseigne le savoir par qui l'Ouvrier est fait
D'un Alchimiste faux, *lachrymiste parfait,
Quand donc l'Artiste a mis la matière en sa place,
Jusqu'au temps accompli sa main ne la déplace:
Elle est comme l'enfant, qui ne doit être ôté
Du ventre maternel jusqu'au terme arrêté.
Car l'air refroidissant sa chaleur naturelle,
Détruirait la vertu de son âme nouvelle.
L'Ame n'est que chaleur, & la matière après,
Ne pourrait d'aucun feu se parfaire jamais.
Voilà donc décelé ce tant celé mystère,Que l'enfant est enclos dans la Lune sa mère:
Car que peut voir notre oeil sous le cours du Soleil,
Qui soit mieux que le verre à la Lune pareil?
Le verre a la couleur clairement pâlissante,
La Lune a la couleur pâlement éclairante:
Lui reçoit près du feu les couleurs des vapeurs,
Elle aussi les reçoit du Dieu porte chaleurs.
Le Poète découvre ici un grand secret, à savoir
que depuis que l'Hyménée du Soufre &
du Mercure est fait, le Philosophe qui en a été
le *Paranymfe ne visite plus la chambre nuptiale,
jusqu'à ce que le mariage est accompli, & l'enfant
conçu & né. Il fait comparaison de cet
Embryon agissant à celui de l'animal raisonnable,
qui ne peut ni ne doit être visité, jusqu'à
ce que de soi-même il ouvre la matrice & désire
la lumière: Comparaison que le vrai Philosophe
doit bien éplucher. Le Saturne donc
opère le premier en l'union des deux menstrues,
en congelant & éteignant, au premier mois,
par sa froidure & siccité, la matière en une masse.
Le second mois Jupiter opère par sa chaleur
F 6
Note du traducteur :
*lachrymiste: déplorable, lamentable.
*Paranymfe: latin paranymphus: celui qui reconduit les mariés, garcon
d'honneur.
@
124 Commentaire sur
bénigne, digérant ledit congelé en quelque masse
charnue, qui lors s'appelle Embryon, commençant
à démontrer les signes de son genre, toutefois
communs à tous animaux. Le troisième
mois, Mars agit dans la matière par une chaleur
& siccité haussée & plus forte, par laquelle il la
divise, & dispose les membres. Le quatrième, le
Soleil, comme Seigneur de cette génération, infuse
l'esprit, & lors elle commence à se mouvoir
& vivre. Le cinquième mois Mercure prend sa
place en ce travail, faisant les trous & *respiraux.
Le sixième, Venus dispose les sourcils, les yeux,
les parties honteuses & autres semblables. Le
septième vient la Lune, & avec son humidité &
frigidité travaille à sortir l'enfant, & s'il naît en
ce temps il vit avec difficulté, & ne naissant point,
se débilite. Dont Saturne reprend le gouvernement
au huitième mois, contraignant l'acception
de l'enfant par sa froideur & sécheresse, &
s'il naissait lors, ne pourrait vivre. Le neuvième
mois le débonnaire Jupiter r'entre en besogne,
& par sa chaleur vivifiante recrée les forces
débilitées de l'enfant, en le nourrissant, &
lors étant renforcé l'enfant change sa chambre
obscure à cette grande & lumineuse Salle de l'Univers.
Les mêmes considérations faut-il avoir
en la génération de notre Pierre. Notant en outre
que l'eau conserve trois mois durant notre
matière dans la matrice, qui est notre vaisseau.
Autant de temps le garde & fomente notre feu,
auquel succède en même opération l'air chaud
par trois mois. Toutefois notre enfant ne peut
sortir du ventre de son vaisseau que les vents
du dit air ne soient discutés par le feu Solaire,
mais après il sort, ouvre la bouche, & désire qu'on
l'alai
Note du traducteur :
*respiraux: orifices respiratoires?.
@
le Trésor des Trésors. 125
l'allaite, c'est-à-dire qu'on le refasse & incère. Par
là vous êtes instruits, d'égaler la dose en vertu
avec la propre matière, la mettre dans le vaisseau
où il la faut enfermer, sans l'en tirer, jusques
à la fin de l'oeuvre. Il faut seulement user
des degrés requis & proportionnés à la température
de la Nature, qui seule nous produira ce
que nous désirons. Au contraire, si nous faillons
en ces choses, elle nous produira un faux
germe, ou quelqu'autre nouveauté. Tout le mystère
de l'oeuvre se fait donc par une seule voie
& pratique sans lever la matière de son vaisseau
ni la refroidir aucunement. Car
__ L'or, résout une fois en esprit, s'il___
sent le froid, se perd avec tout l'oeuvre._
Dont si la matière congelée après la dissolution,
& desséchée, se refroidissait, elle s'endurcirait
& restreindrait tellement ses pores, qu'elle
éteindrait & dissiperait ses esprits, sans les pouvoir
jamais restaurer, parce que la douceur du
feu requise à sa décoction, ne pourrait pénétrer
jusqu'au profond de la masse trop compacte, ni
l'échauffer également, sans fortifier le feu, ce
que faisant, on la brûlerait, ou la contraindrait-
on de s'en aller. Car l'air ferait évanouir son esprit,
sans le pouvoir rappeler, comme il arrive au
bas or des rivières, lequel emporté par grains
en forme de sablon, par l'impétuosité des torrents
passants par les minières, & brisant les
vaisseaux naturels, avant sa parfaite décoction, ne
peut après par aucun feu artificiel, être parfait,
comme il l'eût été par le soin de la Nature, s'il
fût demeuré dans son vaisseau, & sur la chaleur
continue qu'elle lui administrait, comme nous
l'avons
@
126 Commentaire sur
l'avons montré ci devant en la génération des
métaux. C'est ce que veut dire notre Poète touchant
la comparaison de l'enfant avec notre divin
oeuvre.
Dirais-je que le feu, père à cette grand' Pierre,Semble au feu qui contourne & féconde la Terre?
Car comme le grand Roi des clairs flambeaux des
CieuxFait que la vapeur monte au Vide spacieux,
Et faisant sur la Terre une céleste ronde,
Fertilise du Ciel tout le terrestre Monde:
Ainsi le feu cuisant du sage opérateur
Pousse sur la matière une lente vapeur,
Pour, contournant toujours la matière croissante,
Former l'oeuvre plus beau que la Nature enfante.
Quand après l'astre Hiver, le souverain FlambeauRamène sur la Terre un jeune Renouveau,
Sa fertile chaleur, au commencement douce,
En émouvant le germe, es racines se pousse.
Les racines après ressentant ce doux chaud,
Joyeuses d'enfanter, tirent leur sève en haut,
Cette sève se pousse es branches *ocieuzes,
Qui lors vêtent leurs bras de verdeurs gracieuses,
Puis le chaud peu à peu, renforçant ses vertus,
Durcit le poil nouveau des arbres revêtus,
Les arbres souffrent puis une chaleur plus forte,
Et la forte chaleur la maturité porte.
Mais si quand l'Hiver triste a tondu la verdeur,
Le Soleil, tout d'un coup, renflammait son ardeur,
Brûlant les arbres nus & séchés de froidure,
Il viendrait, non produire, mais détruire Nature:
Ainsi pour procréer cet ouvrage excellent,
Lors que le feu commence, il doit être plus lent,
Puis
Note du traducteur :
*ocieuses: oisives.
@
le Trésor des Trésors. 127
Puis montant par degrés, doit la Nature ensuivre,
Qui soudain peut tuer, mais soudain ne fait vivre,
Vu que plutôt qu'au naître, à la mort tend toujours
L'ouvrage où de la hâte est admis le secours.
Pour ce du lait bénin la viande légère
Est des tendres enfants la pâture première,
Puis quand ce mets liquide a fait leurs os plus forts,
De plus forte viande on sustente leurs corps.
Comme un corps mort ne cuit, lors qu'un Démon y
entre,Par faute de chaleur, ce qu'il met dans son ventre,
Ainsi l'esprit moteur dont l'aide opère ici,
Sans ce chaud naturel, ne le digère aussi.
Le Poète nomme ici le feu, Père de la Pierre,
& est le feu naturel. Ensuite il traite du feu extérieur,
& de son gouvernement, dont il donne
trois exemples pris du Soleil en la première saison
de l'année, de l'estomac, & d'un jeune enfant,
concluant toutefois que si le feu naturel n'est en
la matière, ou est éteint par l'ignorance ou négligence
de l'artiste, que l'extérieur n'y peut
plus rien faire, dont il amène la comparaison
d'un esprit étranger en un corps mort. Quant
au reste, il est assez clair, toutefois je dirai en
passant qu'il faut que votre feu allume le feu dedans
le vaisseau, & le garde de s'éteindre, comme
veut Reppley quand il dit en ses douze portes
Qu'est-ce que vous vous amusez à l'entour de
votre feu, faites votre feu dans votre vaisseau.
Ainsi nous avons double feu, le Soufre naturel,
ou de la Nature, & le feu instrumental, aidant
l'un à l'autre. Si bien que le feu est tout l'art
dont s'aide Nature. Le Trévisan dit qu'il a mis
son
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128 Commentaire sur
son vaisseau au bain & au fient, mais pour néant,
& sur le feu de charbon qui était encore pis: car
sa matière sublimait. Notez par là que la chaleur
des minières est nulle, & comme insensible, car
se elle y était, son ouvrage se ferait tout à coup.
Donc il nous faut un moteur extérieur pour hâter
la besogne, & n'importe qu'il soit feu de
lampe, de fient ou de charbon, étant appliqué selon
la proportion de la matière changeante de
nature en nature, & selon que le moteur intérieur
du vaisseau pousse soi-même à l'action.
Il faut donc, comme dit le Trévisan, faire feu
digérant, continuel, non violent, subtil, environnant,
aérien, clos, *incomburant, & altérant, &
En mon vrai Dieu, (dit-il)
je t'ai dit toute la manière
du feu. Or qu'il ne le faut précipiter, oyez
ce que dit le grand Rosaire,
Gardez de vouloir,
parfaire votre solution avant le temps requis, car
cette hâte est signe de privation de conjonction. A
ce propos dit aussi Marie prophétesse,
Le feu fort
garde de faire la conjonction. Et notez ce secret,
que le Mercure est tout notre feu, comme feu
de cendres, de bain, & de charbon nu, & cela
selon qu'il est vif, ou mortifié, blanchi ou rougi,
changement que vous devez suivre, proportionnant
votre feu extérieur à la chaleur du bain,
des cendres, du sablon, & du feu nu. Si vous
êtes maintenant bon artiste & Philosophe, vous
entendrez ce que doit être votre feu. Regardez
ce que dit à ce propos la lumière d'Aristote,
Le Mercure se doit cuire en un triple vaisseau, pour
évaporer & convertir l'activité de la sécheresse
du feu, en l'humidité vaporeuse de l'air *circuissant
la matière. Et le Trévisan en sa pratique
allégorique met un mur *circuissant un creux de
chêne
Note du traducteur :
*incomburant: qui ne peut brûler.
*circuissant: entourant.
@
le Trésor des Trésors. 129
chêne, dans lequel est la fontaine où se baigne
le Roi. Voilà donc un triple vaisseau. Et Geber
dit,
Le feu ne digère point notre matière, mais sa
chaleur altérante & bonne, qui est estimée sèche
par l'air qui est la moyenne région, où le feu ait à se
mouvoir & *s'amoitir. En fin c'est le feu, qui peut
faire ou détruire notre oeuvre, comme disent
Aros & Calib, le Mercure & le feu suffisent, au
milieu & à la fin, mais non au commencement,
où il est question d'une petite chaleur de feu, &
le Rebis.
(a) C'est ici le secret de Jupiter, qui donneUn doux embrassement à sa douce Latone.
Ils sont dedans une île, & l'île est le vaisseau,
Junon y vient du Ciel, c'est du creux chapiteau,
Par où découle au fond mainte humeur aérée,
Et trouve, en descendant, cette Nymphe sacrée,
Dont Diane & Phoebus en *Dele vont naissant,
Qui sont le blanc Trésor, & l'autre rougissant.
Comme le haut Soleil, quant au Mouton il monte,
Surpasse la froideur qui Saturne surmonte,
L'inférieur Soleil qui cet oeuvre accomplit,
De la matière au four la froideur abolit.
C'est ici (b) que l'épreuve à l'Artiste déclareCet antique secret de Dédale & d'Icare,
Qui père & fils enclos, leur forme déguisant,
Au labyrinthe étroit du vaisseau reluisant,
Ont du visqueux amas des matières subtiles,
Dessus leurs flancs cirés mis des plumes mobiles,
Et d'un vol ondoyant, parmi l'air emmuré,
*Ore haut, ore bas, fendent le Ciel verré.
(a) Le poète ayant bien amplement enseigné ci- dessus le gouvernement du feu extérieur, retourne
ne au
Note du traducteur :
*s'amoitir: devenir moite.
*Dele: l'île de Delos.
*ore: soit, ou bien.
@
130 Commentaire sur
au mariage du Soufre & du Mercure, & décrit
le coït de Jupiter & Latone, dont se fait la
conjonction des deux précieux gémeaux, Phoebus
& Diane, qui naissent en l'île de *Dele. Par Latone
dont il entend le Soufre impur & altéré,
ou le bas de la Pierre, par Jupiter l'eau Mercuriale
animée, ou le haut de ladite Pierre ou le Soufre
plus subtil, & par Junon le corps du Mercure
aérien lequel descendant du Ciel ou chape
du vaisseau, va trouver ledit Soufre impur, à
savoir Latone, laquelle engrossée par le Soufre
subtil ou Or spirituel, enfante l'Elixir blanc &
rouge. Car alors la froidure, (comparée à Saturne)
est surmontée par la douce chaleur de Jupiter,
ou de l'inférieur Soleil. Ainsi le haut se fait
comme ce qui est en bas, & le bas comme ce qui
est en haut, selon l'axiome de notre grand Hermès,
c'est-à-dire que l'Or qui est fixe & terrestre,
par sa pesanteur tombe toujours en bas, cherchant
son Elément, parce qu'il est seul entre les
métaux qui tombe au fond du Mercure, & tous
les autres nagent dessus, & le Mercure parce
qu'il est volatil, recherche le haut, qui est l'air:
mais sentant l'Or, le dissout en sa forme de Mercure
courant, comme lui, le fait esprit léger &
sperme masculin & aéré, & prêt à monter en sa
région suprême & éthérée. Ainsi le bas est monté
en haut, & faut maintenant que notre Mercure
(ou Jupiter) descende en bas, afin que le
haut & volant soit semblable à ce qui était en
bas, qui est l'Or. Car le corps est devenu esprit,
& faut maintenant que l'esprit devienne corps.
(b) Dédale signifie en la pratique de notre oeuvre,le Soufre variable, parce qu'il le change
d'une couleur & nature en autre, car Dédale signifie,
gnifie,
Note du traducteur :
*Dele: l'île de Delos.
@
le Trésor des Trésors. 131
choses diverses. Ce Soufre est le père de
l'autre subtil & fusible, ou Or spirituel dans notre
double Mercure, qui est cet Icare fils de
Dédale. Par le Labyrinthe les Poètes entendent
notre oeuf ou vaisseau, ou plutôt la pierre vile,
se montrant sous le masque hideux de la noirceur.
Quant aux ailes dont ils tâchent à s'en
voler, ce sont les choses qui servent à la sublimation.
Ainsi sous cette fable ils ont caché la vraie
distillation des Philosophes. Car des gouttes
montent au haut du vaisseau par la sublimation,
lesquelles sentant la réverbérante chaleur de
l'Artiste, ne s'y peuvent arrêter, mais tombent
derechef dans le reste de l'eau *subsidante en bas,
& ainsi fondant ses ailes tombe dans la Mer, ou
amas visqueux dont parle notre Poète. Les ignorants
n'ont entendu cette fable, ni cette distillation,
de laquelle Morien dit en la Tourbe,
Apres la sublimation ajoutez incontinent la distillation.
(a) Mon Dieu le grand plaisir, lors que l'Ouvrier voit naîtreLes signes qui lui font son ouvrage connaître!
Tantôt (b) il voit le noir corrompu de poison,
Puis le gris qui du noir montre la guérison:
Puis diverses couleurs qui ne trouvant issue,
Semblent au bigarré d'une liquide nue
Se recourbant en arc, quand Phoebus darde au
creuxDe l'humide *nuau, ses rayons chaleureux.
*Ore (c) il voit éclater une blancheur parfaite,Montrant que sa matière est entièrement nette:
Tantôt (d) une rougeur, qui sèche, fait paroir
La plus grand' pureté qu'au Monde on puisse voir.
Mais
Note du traducteur :
*subsidante: restante.
*nuau: nuage.
*ore: alors
@
132 Commentaire sur
Mais ainsi qu'un enfant peut vivre au mois septième,
Aussi bien que ceux-là que produit le neuvième:
Car les Planètes ont sur lui versé leurs rais,
Et fait, en le purgeant, tous ses membres parfaits:
Mais l'enfant ne saurait, quoi que les femmes *dient,
Quand leurs sales larcins aux *Ieans elles pallient,
Vivre au huitième mois, où Saturne nuisant
Des nouvelles humeurs dedans lui va causant.
Ainsi cette matière, en sa blancheur naïve,
Aussi bien qu'en la rouge est entièrement vive:
Mais lors qu'elle commence à perdre sa blancheur,
Jusqu'au rouge parfait, elle perd sa vigueur.
Non pas que de son eau la force intérieure
Qu'on ne restaurerait, en ce changement meure,
Mais étant pour le blanc prête en perfection,
Le feu plus continu lui perd cette action.
(a) La Pierre passant d'une extrémité en l'autre,*jaçoit qu'elle ne reçoive toutes les couleurs du
Monde, comme pense la troupe errante des Alchimistes,
est susceptible de toutes les moyennes
en général, dites moyennes pour ce seul respect.
Premièrement paraît la noire, puis la grise, puis
la blanche susceptible en puissance, non en effet,
de toutes couleurs, puis la tannée, à laquelle succède
la rougeâtre, puis la rouge, & enfin l'autre
rouge qui surmonte les Rubis en toute beauté.
En cet endroit, il faut noter que lors que la matière
commence à prendre sa blancheur, il apparaît
un plumage de toutes couleurs dans le ventre
du matras de la couleur de l'Iris, laquelle
s'engendre des rais du Soleil retenus & réverbérés
dans la concavité de la nue humide, comme
remarque notre Poète. Car la matière ayant encore
core
Note du traducteur :
*dient: disent?.
*Iean: jean: maris trompé.
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 133
un peu d'humidité, que le quart degré du
feu élève dans le concave du matras blanc &
diaphane, rend une couleur rutilante, qui se recourbe
dans le creux du vaisseau, pour ce qu'elle
ne peut sortir, & par les rayons du feu extérieur,
reçoit diverses couleurs. Ce qui a fait dire aux
Philosophes qu'on voit en notre Pierre toutes
les couleurs du Monde.
(b) Il y a trois couleurs principales qui se doiventmontrer en l'oeuvre: le noir, le blanc, le rouge.
La noirceur, première couleur, est nommée
des anciens Dragon venimeux, quand ils disent,
Le Dragon dévorera sa propre queue. Les autres la
nomment, le Serpent engrossant soi-mêmes.
Les autres, la tête ou le bec du Corbeau, la noirceur
de la Mer, le noir plus noir que le noir, &
Aigle noir. Geber & Danthyn disent de cette
couleur,
Réjouissez-vous, parce que sous cette noirceur
la blancheur est cachée. Certes si l'oeuvre demeure
toujours blanc & n'apparaît aucune noirceur,
l'opérateur la doit abandonner; comme les
Corbeaux abandonnent au nid les Corbillats,
jusqu'à ce que leur duvet qui demeure blanc l'espace
de sept ou huit jours, se change en plumage
noir, comme celui de leur père & mère, qui lors
les reconnaissant, les tiennent pour leurs, & les
nourrissent. Ainsi notre Pierre avant sa dissolution,
& quelque temps après est blanche, qui ne
laisse aisément juger si la dissolution requise est
parachevée, jusqu'à ce qu'elle a revêtu le noir.
Ce qu'avenant, l'opérateur doit reconnaître
son oeuvre pour légitime, & la nourrir jusques à
sa perfection. Cette noirceur est aussi dite l'Elément
terrestre, & un venin mortel, & ce en premier
lieu à cause de la putréfaction qu'elle a engendrée,
gendrée,
@
134 Commentaire sur
car toute corruption de matière, de
quelque qualité qu'elle soit, la rend mortelle. En
second lieu, pour déclarer l'action des Dragons
& des Lions qui se sont entre-tués, & finalement
à cause des matières qui étaient mortelles &
inutiles, si Nature ne les eût animées pour les
enfanter visiblement. A quoi nous ne saurions
parvenir sans la noirceur au ventre de sa mère,
jusques au temps de l'enfantement, qui se faisant
le septième mois, est parfait au blanc, & peut vivre,
comme l'enfant qui naît audit mois, ainsi
que notre Poète allègue fort à propos.
(c) La blancheur est la fin de la sublimation, &la vraie fixation des Philosophes, pourtant dite,
Lune fixe, chaux vive, minière, Soufre blanc,
Reine des métaux, mère des perles, Elixir blanc,
le blanc plus blanc que le blanc, Lion blanc, Aigle
blanc, lait virginal. Enfin ils lui ont donné
tous les noms de ce qui porte une extrême blancheur.
(d) La rougeur est la dernière couleur & la findu premier travail du Philosophe, & est dite,
Pierre, minière, Soufre & Lion rouge, le Roi
des métaux, père des Rubis, Elixir & oeuvre rouge,
le rouge plus rouge que le rouge, sang humain,
portant enfin tous noms de toute chose
rouge, corps glorifié, qui vit de siècle en siècle
jusques à la consommation du Monde. Roi immortel,
& comme dit Hermès, C'est la force forte
de toute force, vainquant toute chose. Dont
tous ses ennemis, les métaux imparfaits, sont
contraints faire paix avec lui. Si bien que le
Philosophe voyant cette belle & céleste rougeur
a de quoi se réjouir, & rendre grâces au Soleil
éternel par la grâce & lumière duquel ce beau
Phoebus
@
le Trésor des Trésors. 135
Phoebus s'est rendu son domestique, & par ses
rayons lui a donné la gloire du Monde universel,
& la clarté qui chasse; les ombres de toute
obscurité & mensonge.
(a) Donc quand la cuisson est du tout achevée,En sa haute rougeur la Pierre est élevée:
Telle que notre sang qui, lors, qu'il est bien cuit,
Par la chaleur du foie, en rougeur est réduit.
(b) *Ore elle est ce vautour, qui sur la droite côteD'un mont grandement haut, chante d'une voix
haute,Je suis noir, & tantôt vais tout gris paraissant,
Tantôt blanc comme neige, & tantôt rougissant.
Voilà donc, abusés, comme il vous faut entendre
Que les quatre Eléments se viennent ici rendre:
Car la Terre est le noir, le feu l'autre couleur,
L'onde est la blancheur pure, & l'air c'est la rougeur.
C'est donc, c'est donc alors que tressautant de joie,L'ouvrier va louant Dieu, qui ce bien lui envoie.
C'est (c) alors qu'il a vu ce qui montre de fait
Que le feu doit un jour purger le Monde infect.
C'est alors qu'il a vu ce que l'ancien cache
Sous le veillant Pasteur de la fille d'Inache:
Car comme d'yeux d'Argus les Pans sont bigarrés,
Cette matière abonde en signes colorés.
C'est alors qu'il a vu que sur la fraîche Terre,
Pyrrhe & Deucalion vont ruant mainte pierre:
Les femmes que fait Pyrrhe est l'Argent-vif fixé,
Les hommes que fait l'autre est le Soufre annexé.
Bref, c'est lors qu'il a vu cette Gorgone dure,
Changeant ceux qu'elle oeillade, en pierreuse nature;
Menson
Note du traducteur :
*ore: alors.
@
136 Commentaire sur
Mensonge qui fait voir l'effet non mensonger
De ce divin Trésor, qu'en Pierre on voit changer.
(a) Le Poète ne compare sans cause cette dernièredécoction se montrant sous la couleur vermeille,
à la rougeur du sang dûment cuit par
la transmuante chaleur du foie. Car comme le
sang enfin altéré, nourrissant les membres, est
changé en leur substance, cette rougeur prise
par la bouche, peut être transmuée & servir
de restauratif & médecine unique. C'est pourquoi
les Philosophes appellent cette rougeur
sang humain, & Lion rouge, *jaçoit qu'aucuns
nomment ainsi l'Or, avant son altération, comme
étant ce Lion, sang, ferment, & teinture en
pouvoir, & élaboré par l'art, est tel en effet:
étant autrement dit, Or Astral, ou Electre des
Philosophes.
(b) Il y a eu de tous temps des Alchimistes siignorants, qu'ayant amené l'oeuvre à la perfection
d'une rougeur absolue, ils l'ont quitté, pensant
qu'il ne valait rien, parce qu'il ne fluait
point, & n'avait ingrès quand ils l'ont voulu jeter
sur le Mercure ou sur les métaux imparfaits.
Dont ils ont conclu l'art être ou faux, ou impossible.
Certes ils avaient quelque raison, car ils
n'avaient qu'une terre rouge, qui avait perdu
son humidité, comme dit Geber,
Les esprits qui
ont perdu leur humidité par sublimation & fixation
ne peuvent rien faire de bon, tandis qu'ils sont
terre, ou aussi secs. Et telle est notre rougeur, qui
étonne les ignorants, ne sachant qu'il lui faut
rendre son humidité perdue, allaitant ce jeune
Lionceau avec le propre lait de sa mère: & ne
quitter
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 137
quitter l'oeuvre là où il la faut recommencer. De
fait, ce Vautour leur crie de la haute côte qui
est cette haute couleur, qu'ils ne le délaissent
point afin qu'il ne les délaisse: & qu'il est noir,
gris, blanc, rouge, voulant dire qu'il faut refaire
l'oeuvre, par une même procédure, par laquelle
apparaissent derechef tous ces signes & couleurs
que l'ignorance a pris pour des oeuvres *particuliers,
pour en bâtir après ce grand & universel
oeuvre. Ce qui est contre la Nature & l'expérience,
comme l'ont montré le Trévisan, Isaac &
tous les autres vrais Philosophes, entr'autres
Geber, qui dit que l'oeuvre se fait en un seul fourneau,
& en un seul vaisseau, où il se dissout se putréfie,
se congèle, conjoint, sublime, fixe, & incère
soi-même, se rendant fusible comme la cire.
Il se sépare soi-même, nous faisant voir sous
un même régime de feu, & sans le bouger, ce
qu'on nomme les quatre Eléments. Car premièrement
nous avons vu l'eau & la Terre, qui
sont l'Or & le Mercure, lesquels avaient en leur
occulte le feu & l'air. Mais ceux-ci n'étaient susceptibles
qu'à l'intellect. Apres nous avons vu
de nos yeux le blanc, qui est dit air, provenu de
l'eau ou Mercure, & maintenant le rouge, qui est
comme feu procréé par l'action du Soufre
vainqueur. C'est pourquoi les anciens ont nommé
ces couleurs les quatre Eléments, quoi qu'en
effet il n'en soit que deux: à savoir l'Eau & la
Terre, d'où naît par le troisième, qui est le
Soufre médiateur, ce glorieux ternaire, première
& prochaine matière de toutes choses
composées, lesquelles, tant en leur composition
que résolution font voir ces quatre couleurs
comme leurs enfants, lesquels nos pauvres Aristotéliciens
G
Note du traducteur :
*particulier: procédé de transmutation non universel.
@
138 Commentaire sur
ont pris pour les pères mêmes: à savoir
pour l'agent & le patient, ou l'Eau & la Terre.
De fait ces deux sont la seule & première matière
récitée par le législateur de la race Abrahamide,
& confirmée par Hermès Trismégiste, &
enfin par les descendants des vrais Philosophes:
auxquels s'accorde l'invincible expérience des
vrais Alchimistes, lesquels expérimentent tous
les jours que de deux par le troisième toutes
choses proviennent. C'est ce qui se voit en la
composition du Mercure simple des Philosophes,
en celle de l'Azoth, en l'incération, en la
fermentation de l'oeuvre, & enfin au commencement
& parachèvement d'icelui, sans voir ni
avoir affaire du quatrième, comme veulent nos
quadrateurs du cercle, lesquels laissant couronner
faussement leur cercle de ce laurier carré,
je retourne à notre Poète.
(c) Le poète fait ici une belle comparaison,montrant que comme le Monde a été une fois
purgé par l'eau & le sera enfin par le feu: qu'aussi
l'eau a premièrement lavé les fèces extérieures
de l'oeuvre, & le feu a sur la fin, seul, nettoyé &
consumé toutes les ordures & fèces intérieures
de la Pierre. C'est pourquoi les Philosophes disent
que l'azoth & le feu purgent & lavent Latone,
laquelle nous avons dit être cette terre
impure que Jupiter va trouver en Delos. En ceci
consiste tout le secret de notre science, à savoir
qu'il faut que toutes choses meurent &
soient régénérées par l'eau & le feu, & qu'après
elles deviennent un corps spirituel, dit quintessence,
ou Magnésie: comme nous enseigne le
divin dialogue du fils de Dieu avec Nicodème.
Enfin cette rougeur naît en pouvoir après que
le
@
le Trésor des Trésors. 139
le Mercure a tranché la tête d'Argus & les couleurs
sont évanouies, lesquelles nous appelons la
queue du Paon. C'est aussi, comme dit notre
Poète, cette façon d'engendrer mâles & femelles,
par la comparaison de Pyrrha & Deucalion,
par laquelle est signifiée la projection de l'oeuvre
blanc & rouge: oeuvre, qui après, augmenté en
vertu, est notre Gorgone convertissant les métaux
imparfaits (qui sont nos hommes de la parenté
de la Pierre) en vraies Pierres: Ce qui se
fait par adaptation, comme dit Hermès en sa table
d'émeraude: & enfin ils participent à la
gloire de leur Roi, comme dit la pratique allégorique
du bon Trévisan.
Or (a) afin qu'es métaux sa matière ait entrée,De Lune ou de Soleil il la rend incérée:
Et (b) par sa poudre blanche alors il va changeant,
Jetant un poids sur dix, l'imparfait en argent:
Ou jetant sur cent poids un poids de rouge extrême,
Son argent vient un or, qui sur l'autre est suprême.
Ainsi l'essai fait voir que l'imparfait métal
Tient un Soufre d'essence, un autre accidental.
Celui-ci qui puant, n'est enfermé qu'au pore,
Sans gâter les métaux, d'avec eux s'évapore:
Mais celui-là demeure, & s'il ne demeurait,
La forme des métaux soudain se détruirait.
L'essentielle humeur jamais ne se divise
De son propre sujet, qu'elle ne le détruise.
Que si je le prouvai, je dirai les Humains
En produire en leurs corps des exemples certains:
Car quand l'aigre santé fait dans nous résidence,
L'humeur qui de nos corps l'état tranquille offense,
Soudain par la sueur, ou l'art médicinal,
Se séparant de nous, nous sépare du mal:
G 2
@
140 Commentaire sur
Mais si c'était l'humeur par l'essence sortie,
La perdant, nous perdrions & l' humeur & la vie,
Comme ceux qui poussés d'un funeste dessein,
Font perdre tout leur sang, perdent l'âme soudain.
(a) Il y a deux sortes d'incération, dont la premièreest la plus vraie & plus naturelle, laquelle
se fait quand par une longue décoction &
même régime de feu, la Terre commence à
croître & s'épaissir, & l'eau à se diminuer. Danthyn
le Philosophe dit:
Il faut distraire sa sueur,
& la lui faire boire après. Pour ce les Philosophes
appellent cette opération, Cibation, mêlant
le lait à la terre feuillée. Mais il faut faire
cela par mesure, afin que sa blancheur, sa rougeur,
sa bonté, sa quantité, & sa vertu, croisse &
s'augmente. Or l'autre sorte d'incération est celle
dont parle ici le poète, & est de rendre fusible
une chose dure, & qui ne se peut fondre, afin
que la médecine ait ingrès. Car après qu'on a,
par un long travail, produit la Pierre au blanc &
au rouge, elle ne peut pourtant faire la projection:
parce qu'elle ne se pourrait résoudre, mais
demeurerait terre rouge ou blanche, dont on
voit aisément qu'il lui défaut la fluxibilité, laquelle
il lui faut donner, afin qu'elle ait entrée
dans les métaux. Nos pauvres Alchimistes Evangélisants
ont cherché cette incération dans
des huiles étranges, comme en celle d'Antimoine,
d'Arsenic, & semblables mais en vain,
puisque la Nature ne se nourrit que de ce qui
est de sa Nature, qui est le Mercure: car
__ Les corps des métaux parfaits, altérés___
selon l'art, boivent subitement, & natu-_
relle
@
le Trésor des Trésors. 141
__
rellement leur Mercure._
En ceci consiste le fondement des minières &
de la projection, à savoir que le Mercure corporel,
parfait & courant, augmente en quantité, &
donne ingrès, & le Mercure fixé, blanc ou rouge,
fermente, & augmente aussi en quantité. Par ce
moyen vous avez des minières, si vous voulez,
& pouvez faire projection quand il vous plaira.
Sur quoi j'ai assez dit au bon entendeur.
(b) Le Poète ne parle en ce qui s'ensuit que dela projection, & de la transmutation qu'elle fait,
grande ou petite, selon la perfection de la médecine.
Car plus elle est subtilisée & teinte, plus
elle opère abondamment, & ainsi suivant la Nature,
nous achevons les imparfaits métaux. Dont
il faut noter, comme dit notre Poète, que lesdits
métaux imparfaits ont double Soufre, à savoir
homogène, par lequel avec une même eau
Mercurielle, ils ne sont que Mercures: & un accidentel
par lequel ils sont congelés en plomb, étain,
cuivre, ou fer, voire en or ou argent selon
la perfection ou imperfection du dit Soufre,
comme il a été dit en la génération des métaux,
en laquelle la principale vertu de la congélation
gît au Soufre, par lequel le Mercure diversement
congelé par la Nature, lui baille, sa forme
selon ledit Soufre. Or une matière ne saurait
endurer deux formes, dont, si l'on veut introduire
une forme meilleure dans les métaux
imparfaits, il les faut, selon Aristote, réduire en
leur première matière, en séparant la susdite forme
accidentelle. C'est ce que fait parfaitement
notre médecine par la projection, par laquelle
elle se joint au Mercure des métaux, lequel elle G 3
@
142 Commentaire sur
purge, fixe, & rend en la perfection de l'Or & de
l'Argent, séparant le Soufre combustible & accidentel,
qu'elle expose au feu de la *consumtion.
Il appert donc que nous ne nous vantons point
proprement de faire de l'Or, ni transmuer, introduisant
une forme étrange, comme la calomnie
le voudrait faire accroire car nous guérissons
seulement le Mercure malade des imparfaits métaux,
par la vertu d'un Mercure parfait en médicament,
tout ainsi que par une médecine on guérît
le corps humain, comme dit très à propos notre
Poète, lequel en tout le reste est assez clair.
Qu'est-ce donc maintenant, l'âme à son corps se range,Et nonobstant tout art, d'un étrange s'étrange?
Montrez-vous pas à clair, sous cette fiction,
O Philosophes vieux, votre projection,
Et qu'il faut que la chose où la forme s'adresse,
Pour tant mieux s'animer, soit de semblable espèce?
Aussi de vrai le feu, quant à l'onde il est joint,
Car l'eau ne lui est propre, il ne l'anime point.
Mais comme une chandelle (où le suif & la flamme,
Sont celui-là le corps, cette ci comme l'âme)
Va soudain contre bas une autre r'allumant,
Qui demi-pied dessous, éteinte, va fumant.
Lors contre son instinct, pour trouver nourriture,
Le feu léger descend par la fumée obscure:
Ainsi de l'Elixir l'ouvrage *ores parfait,
Vraie forme & vraie âme à tout métal *infet,
Mettant es noirs métaux de sa splendeur extrême,
*S'éjouît de tomber dans son espèce même.
La sympathie qui est entre notre Elixir & la
substance moyenne ou Mercurielle, est la cause
de cet
Note du traducteur :
*consomption: destruction.
*ores: alors.
*infet: infect?.
*s'éjouit: se réjouit.
@
le Trésor des Trésors. 143
de cette tant soudaine teinture & illumination
des métaux. C'est aussi ce que montre clairement
notre Poète par la flamme d'une chandelle
rallumant sous soi contre son instinct la mèche
demi-éteinte. Montrant en outre par là,
que si les métaux n'avaient le pouvoir d'être
animés, ce suprême Elixir ne leur saurait donner
vie, non plus que le feu à la chandelle plongée
dans l'eau. Donc cette huile incombustible
ne peut entretenir sa lumière que par la mèche
de cet alun plumeux, qui est en tout métal
en pouvoir. Dont le faisant bouillir dans ladite
huile incombustible, il rend un feu ou lumière
qui ne s'éteint jamais, dont nous tiendrons le
secret de nos lampes caché sous les lettres hiéroglyphiques
d'Egypte, de peur que la superstition
de ce siècle trop curieux en éteigne les flammèches.
Voilà (a) comme le Roi, pompeux d'habits Royaux,Sortant de la fontaine, enrichit ses vassaux:
Parce que d'imparfaits, tous les corps métalliques,
Par ce Roi des trésors sont rendus magnifiques:
Et tel que le Soleil sur les Astres moins clairs,
Tel est ce surgeon d'or sur les métaux divers.
Celui-là vigoureux, donne aux Astres lumière;
L'autre aux impurs métaux sa puissance plénière;
Semblable (b) à l'odorant & rougeâtre Safran,
Prends-en un petit brin, puis après le répand
Par-dessus beaucoup d'eau, tu verras l'eau se faire
De fade, bien *flairante, & jaunâtre de claire.
Qu'est-ce (c) donc de Vulcain, laid du Ciel élancé,
Et dedans l'île après, des Singes avancé,
Que ce Roi que, difforme, au vase on précipite,
Où celui le nourrit qui la Nature imite?
G 4
Note du traducteur :
*flairante: odorante, parfumée.
@
144 Commentaire sur
Quand donc (d) il est parfait, on croît en quantitéLa suprême grandeur de ce Roi souhaité.
Et faut que par l'Ouvrier l'oeuvre alors soit refaite,
Si l'Ouvrier veut encor son oeuvre plus parfaite.
Car comme plus Vulcain, fait incarnat le fer,
Plus il croît sa vertu pour pouvoir échauffer:
Ainsi plus on recuit cette Pierre admirable,
Plus cette Pierre accroît sa force incomparable:
Si (e) qu'en fin un seul brin de ce rare trésor,
(S'elle était vif-argent) rendrait la Mer en or!
(a) Le bon Trévisan feint une fontaine dans laquellele grain d'or, qu'il nomme son livret d'or,
étant jeté, meurt, renaît, & devient un Roi très
puissant, lequel rafraîchi, c'est-à-dire incéré, ressort,
ayant la chair très vermeille, laquelle il
donne à manger à ses vassaux, qui sont les imparfaits
métaux, & lors leur désir est accompli,
dont ils possèdent d'un droit entier la couronne
de leur Roi. Ainsi comme dit notre Poète, lesdits
métaux imparfaits sont rendus magnifiques,
bien que ce Roi retienne pour soi une splendeur
aussi excellente que le Soleil sur les autres
Astres.
(b) Le Poète montre par sa comparaison du Safranla vertu teignante de cet Elixir. Car comme
une partie de Safran teint l'eau & lui donne
sa bonne odeur, de même un seul grain de
cet Elixir corrige & teint en sa nature une grand'
quantité de métal imparfait.
(c) Les Philosophes nomment les trois couleurscapitales trois Soleils, un blanc, un noir, un
rouge. Dont notre Poète admirant la beauté de
ce Roi rougement flamboyant, retourne à l'extrême
trême
@
le Trésor des Trésors. 145
noirceur & laideur, dont il était barbouillé
quand il suait en la fontaine où il était appelé
le Soleil noir, ou Vulcain, que les Poètes ont
dit fils de Jupiter & de Junon, & à cause de sa
difformité, jeté en l'île de Lemnos, où il fut
nourri des singes. Par Vulcain ils ont entendu
ce Soufre, ou ce Roi noir, que nous avons ci-
devant nommé, le feu des Philosophes, lequel
pour son onctuosité se sépare d'avec l'Azoth, ou
Mercure double, nommé Jupiter & Junon. Pourtant
disent-ils que ce Vulcain ou Soufre est le
fils séparé de leur ventre. C'est quand il nage sur
l'eau Mercuriale, & après tombe au fond du
vaisseau, lequel ils représentent par Lemnos, où
ce Vulcain est nourri des Singes, qui sont les artistes,
vrais imitateurs de la Nature. Ce qui se fait
en la cibation, en laquelle ils donnent à manger
& boire peu à peu à ce Soufre son propre
lait: comme nous avons dit sur l'incération naturelle.
(d) Le Poète parle ici de l'augmentation en vertu,qui est en faisant croître par réitérée réfection
ou répétition de l'oeuvre, le Soufre d'icelui,
auquel seul consiste la vertu de la congélation
& de la fixation du Mercure des métaux,
à savoir en le dissolvant derechef puis le fermentant
& incérant: car
__ La vertu du Soufre ne s'étend que___
jusqu'à certaine proportion d'un terme._
Donc l'opération réitérée est cause que
l'oeuvre croît en Soufre, & par conséquent en
vertu de congeler plus de Mercure, & par la fermentation
croît en quantité ledit Soufre.
Semblable au fer qui plus il se rougit au feu;
G 5
@
146 Commentaire sur
plus il augmente sa chaleur & vertu de brûler,
comme dit fort bien notre Poète.
(e) L'oeuvre ainsi souvent recuite, deviendraitinfiniment puissant en vertu médicinale. Ce que
notre Poète veut dire, comparant la vertu transmutatoire
d'une fort petite quantité de ce Trésor
à l'immense grandeur de la Mer. Certes si
l'Océan était vif-Argent, il pourrait par continuelle
projection être transmué en Or & en
Argent. Mais laissons ces montagnes d'Atlas, &
ces souhaits de Midas, & entendons notre Poète
plus sainement, prenant la Mer pour notre
Mercure limité dans l'entour du vaisseau, & dont
un seul brin de notre poudre rouge jeté dedans,
le peut tout congeler en fin Or. Ainsi nous laisserons
cette augmentation infinie au seul infini:
de peur qu'entreprenants trop, & voulant, comme
Phaéton, mener ce chariot ardent mal à propos,
nous ne nous précipitions du faîte de la félicité
dans l'abîme de tout malheur. Il nous
suffira donc de subvenir par cette suprême
médecine à la défectueuse & quasi mourante
pratique des Galénistes, & cependant par ce moyen
annoncer le glorieux pouvoir de Dieu en la
Nature. Thomas d'Aquin a réputé très grand
péché de révéler le secret de l'augmentation à
l'infini, lequel croyants, nous retiendrons nos
désirs & nos langues dans les bornes de la modestie.
(a) Voilà donc ce Phénix, dont l'essence immortelleEn cendres convertie, au feu se renouvelle.
Voilà comme l'art trouve un robuste animal,
Qui, étant végétable, encor soit minéral.
Voilà celui qui dit, Que ton soin ne me quitte,
Et
@
le Trésor des Trésors. 147
Et mon loyal secours ne *laira ton mérite.
Et voilà comme on peut un trésor découvrir,
Pour pouvoir tous les jours cent mille hommes
nourrir.Car comme on peut donner de la vive lumière
Sans amoindrir du feu la clarté coutumière:
Celui sur qui le Ciel a versé ce grand bien,
Riche, en peut impartir, sans l'amoindrir en rien.
Moins heureux (b) sont les Rois: leurs grandeurs menacéesNe les font, bien-souvent, riches, que de pensées:
Pour trouver l'heur au Monde, ils se font malheureux,
Ils commandent aux gens, les gens disposent d'eux:
Ils n'osent bien souvent, pareils à ce Tantale,
Tenter d'avoir le bien qui devant eux s'étale:
Où celui qui prudent, jouit de ce beau don,
Plus riche qu'il ne veut, semble au grand Salomon,
O Secret des secrets! ô Richesse infinie!Bien qui, trop envié, contre aucun n'a envie!
Que tu fais bien douer & l'esprit & le corps,
L'un d'une grande science, & l'autre de trésors!
T'ai-je pas dit aussi, La Mort suit ma nature,
Je suis le froment pur qu'on sème en terre pure:
Je porte grand & seul, des noms grands & divers,
Et qui jouit de moi jouit de l'Univers?
(a) Les Poètes voulant voiler ce Trésor desTrésors, & son augmentation, ont feint un Phénix,
qui mourant produit toujours de soi-même,
un autre de son espèce naissant, mourant, &
se revivifiant au feu. De sorte que sous cette fable
ils nous ont voulu faire entendre comme le
vrai Phénix, qui est ce divin Elixir est né du feu,
à savoir du Soufre; & est converti en cendres
G 6
Note du traducteur :
*laira: laissera, abandonnera.
@
148 Commentaire sur
dans le feu, quand l'oeuvre est derechef résolu en
Soufre noir: & se ressuscite dans le feu, quand il
redevient Soufre ou Elixir rouge. Enfin il est
toujours le même & unique oiseau, se sacrifiant
aux rayons du Soleil, ce qui se fait en notre
fermentation, réitérée par l'Or le Soleil des
métaux. C'est aussi ce Phénix, lequel, comme dit
notre Poète, *jaçoit qu'il soit animal, parce qu'il
vivifie tout, est aussi végétal, parce qu'il croît en
quantité & en vertu; & minéral pour le regard
de la matière d'où il naît. C'est aussi cet oiseau
qui étant né, crie que l'artiste ne le quitte
point, afin qu'il ne quitte l'artiste: mais qu'on lui
dresse le bûcher afin qu'il se puisse brûler, revivifier,
& multiplier en infini. Augmentation par
laquelle on peut parvenir à tant d'utilités, qu'il
serait impossible de les raconter. Nous en réciterons
seulement quelqu'une, commençants à
celle qui fait aboyer après cet art Royal, non
seulement le sale Bouvier, mais les grands Princes,
Rois & Monarques, le docte & l'ignorant,
le sage & l'idiot, & en général tout homme de
quelque état qu'il soit. Ce qui les pousse donc
à cette recherche, est le désir immodéré des richesses
du Monde. De fait, elles sont le vrai antidote
contre les misères qu'enfante la pauvreté,
laquelle n'entraîne qu'incommodités, tue souvent
le corps & l'esprit, trouble l'entendement,
& tient tous jours la porte ouverte au désespoir
Or ce Trésor des Trésors y remédie, car le
possesseur d'icelui ne peut avoir faute de rien,
soit en temps de paix ou de guerre, d'abondance
ou de stérilité. Rien ne le peut empêcher de
voir tous les jours; augmenter ses biens. Son héritage
le suit partout, partout lui ouvre les
portes
Note du traducteur :
*jaçoit que : quoique.
@
le Trésor des Trésors. 149
portes, lui acquiert la faveur des grands & l'amitié
des petits. Cependant il n'a que faire du Courtisan,
ni de mendier rien du Prince. Son esprit repose,
& ne sait que c'est des élancements de la bourrelante
Envie. Le voilà donc bien heureux,
& assuré contre ce misérable naufrage qui
accompagne sa naissance, & menace sa vieillesse.
Outre cela, il tient en sa main l'unique instrument
pour pouvoir exécuter à toute heure les
effets de cette tant recommandée Charité, par
laquelle l'homme se peut, seul montrer vrai
homme. Et cependant plus il fait de largesse,
plus il a le moyen d'en faire; comme montre
notre Poète fort clairement, par sa comparaison
de la lumière d'une chandelle.
(b) Ce bon compagnon eut raison, lequel ayantdemandé au Tyran de Syracuse de jouir seulement
un jour de son Trône Royal, révoqua
sa folle requête, voyant la félicité qu'il s'imaginait
en recevoir, ne tenir qu'à un filet, & être
fermentée par l'horreur & la menace d'un dangereux
cimeterre. Aussi ce Roi ne fut Tyran,
lors que par un si doux breuvage il apaisa la
folle soif de cet altéré, montrant par ce stratagème,
à combien de dangers est sujet l'état des
Rois & des Princes: Etat le plus souvent sanglant
& funeste tant en le pourchassant, qu'en le
possédant, & le délaissant. Témoins en sont les
quatre Monarchies éteintes, & celle du Turc.
Dont on peut dire justement que cette sentence
de Solon à Crésus, N E M O A N T E O B I-
T V M B E A T V S, s'adresse principalementaux grands de la Terre. Pour ce notre Poète dit
fort bien que les Rois sont moins heureux que
le possesseur de ce Trésor incomparable, qui
ne
@
150 Commentaire sur
ne peut jamais périr, comme les sceptres & les
Trésors des Grands. Car soit qu'il soit en l'eau,
en la terre, ou au feu, il s'y maintient sans pouvoir
rétrograder en un pire état, comme l'image
Monarchique de Daniel, de laquelle la tête
d'Or dégénérait en une poitrine d'Argent, celle-ci
en un ventre de Cuivre, & celui-ci en des
cuisses de Fer & d'argile. Ce que nous savons
être advenu sous les Monarchies des Babyloniens,
sous les Perses, sous les Grecs, & enfin
sous les Romains, terreur de l'Univers, dont il
ne nous reste plus que l'argile. Où au contraire,
ce Trésor inépuisable naît du Fer, duquel se
fait le Cuivre, du Cuivre l'Argent, de l'Argent,
l'Or, & de cet Or ce Phénix véritable, qui par sa
mort même se rend plus durable & plus glorieux,
donnant en la dextre de son possesseur le
moyen pour vivre longuement, & en sa gauche
les richesses & les honneurs. Au reste cet Astre,
vainqueur de toute lumière, lui sert de guide assuré
pour acquérir sapience, développant son esprit
du *brouillas de cette vulgaire & routière
doctrine des Péripatéticiens: Doctrine qu'il dédaigne
à bon droit, voyant qu'elle n'est rien au
prix de ce secret des secrets, par lequel rien ne
lui peut être secret.
Je (a) ne veux raconter que cette digne Pierre,Rend, ô merveille utile! infrangible le verre,
Qu'elle fait mainte gemme, & sa forte liqueur
Donne à la vieille Perle une vive couleur.
Mais (b) faut-il taire ici l'assistance divineQue fait aux corps humains cette grand' Médecine?
Hélas! Père éternel, tu n'es comme l'ami,
Qui
Note du traducteur :
*brouillas: brouillard.
@
le Trésor des Trésors. 151
Qui promettant beaucoup, fait plaisir à demi:
D'autant que l'homme peut, comblé de ta largesse,
En avançant ses biens, retarder sa vieillesse.
Car si l'Or mis en poudre, ou l'Or qu'on fait bouillir.
Peut, sans se digérer, la santé rétablir,
Ne pourra cette Pierre, & sèche & tempérée,
Qui pour se cuire en sang, au foie est digérée,
Chaude, nous restaurer la radicale humeur,
Et changer le poil blanc, une humide froideur!
Que si l'art a fait voir cet Elixir suprême,
Par un feu modéré, s'être amendé soi-même,
Et s'il guérît parfait, les imparfaits métaux,
Pourquoi ne pourra-t-il nous priver de tous maux?
C'est cette Pierre aussi que les fils de Science,
Nomment, pour la cacher, Fontaine de jouvence:
Car rien dessous le Ciel n'a semblable vertu
Pour relever le corps de vieillesse abattu.
Qu'on (c) ne s'étonne point, si par l'art & Nature,L'homme, de soi non pur, fais une oeuvre si pure:
Il faudrait s'étonner si l'homme qui fût fait
Noble, accort, raisonnable, ignorait ce secret.
Car hé! pourquoi serait cette commune mère,
La bénigne Nature, aux Humains plus sévère,
Qu'aux Aigles, aux Corbeaux, aux Cerfs, & aux
Serpents,Qui savent ce qui peut les dépouiller des ans?
Et pourquoi, si celui dont l'esprit sans culture,
De ses boeufs vigoureux pourfend la Terre dure,
Sait des cheveux dorés de son champ non ingrat,
Et des peuples volant la matière & l'état,
L'excellent fils de l'art n'aura-t-il connaissance
Des principes certains de si rare science,
Et ne pourra l'esprit qui peut au Ciel monter,
Des terrestres boyaux les replis feuilleter?
a Le
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152 Commentaire sur
(a) Le Sage dit que l'oisiveté est l'oreiller duDiable, sur lequel l'homme, s'endormant ne
songe qu'aux vices, & n'en peut être réveillé
que par le travail & l'occupation. C'est pourquoi
notre Poète, ne voulant que celui qui aura
atteint le but de la science qu'il enseigne, languisse
en une morne oisiveté, ou s'adonne à des
exercices illicites, lui découvre une occupation,
où il pourra s'employer avec autant de plaisir
que d'utilité. Il dit donc que notre Pierre rend
le verre malléable, renouvelle la Perle, & que sa
forte liqueur fait mainte gemme. De fait la liqueur
du composé blanc fait des Perles: celle du
rouge les Rubis. Aussi l'on peut tellement préparer,
comme disent les Philosophes anciens, ledit
composé blanc que jeté sur le Cristal il l'endurcit
en Diamant: & celui du rouge préparé
& jeté sur ledit Cristal le transmue en escarboucle.
L'huile rouge, tiré de l'Aigle blanc, a
telle vertu, que si une Améthyste obscure y est
jetée & fomentée en icelle par une chaleur douce,
l'espace d'un mois; elle devient un Rubis haut
en couleur, meilleur que les autres & endurant
toutes épreuves. En fin toutes pierres précieuses
y étant plongées durant vingt & quatre heures,
& nourries par une chaleur modérée, montent
à si haut degré qu'elles font honte à leurs
semblables. Vous laisserez donc les jeux & les
vils exercices aux enfants, & courrez après ces
précieux joyaux, desquels toutefois vous n'enrichirez
point vos doigts, mais les vendant, en
achèterez de plus précieux, qui sont l'assistance
des pauvres, des orphelins, & des veuves, & la
bénédiction de l'Eternel, afin de changer votre
Trésor d'ici-bas, à celui qui enrichit éternellement
ment,
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le Trésor des Trésors. 153
l'âme & le corps.
Notre Poète déclare ici la miséricorde infinie
de Dieu envers l'homme, plus grande, sans
comparaison, que celle de l'homme envers son
prochain. Car non content de donner aux enfants
d'Adam du contentement à leur esprit, & des richesses
à leurs souhaits, il leur donne encore les
remèdes aux maladies de leurs corps, & aux incommodités
de la vieillesse. Cette vieillesse
n'est autre chose que la destruction & séparation
des trois principes, Sel, Soufre, & Mercure,
assemblés dès le commencement en la composition
du corps. Séparation par laquelle le sujet
se dissout, & retombe en ce de quoi il avait
été composé. Dont on peut colliger que si les dites
qualités de ces trois parties, se pouvaient
toujours maintenir proportionnellement en
force & action, sans que l'une surmontât l'autre,
le corps ne mourrait jamais. Tel est l'Or en ce
parfait Elixir, auquel ces parties étant incorruptibles
si elles sont dissoutes en matière digestible,
sans doute elles peuvent infuser leur vertu
au corps humain. Non que l'homme, par ce
moyen, se puisse immortaliser, mais il se peut,
sans excès maintenir en sa force & vigueur, jusques
au terme préfix par la loi Divine. Cette
Pierre est donc, comme dit notre Poète, la
fontaine de jouvence, tant célébrée par les Philosophes,
bien que la plupart de nos médecins
putatifs, aussi bien que l'ignorante populace estiment
que ce soient fables & folies. Cependant
ils disent eux-mêmes que la seule odeur de l'Or
qui entre est es restaurants, étant en liqueur convenable
ou pris par la bouche en poudre (qui
ne se peut aucunement digérer) restaure le corps
& ra
@
154 Commentaire sur
& rajeunit l'homme: & de fait, comme dit notre
même Poète en sa Semaine,
Certes l'Or sert au corps: la macule il efface
Qui peut civilement se perche sur sa face:
L'impudente verrue il sape peu à peu,
Et mis au départir de l'incarnat de feu,
Tout rouge, au rouge vin, les membres fortifie,
Par sa douce liqueur notre coeur vivifie,
De polypes, de dartre, & de teigne rend net,
Aide aux esprits vitaux, & l'étique remet.
Que s'il sert ainsi contre certaines maladies,
ce grand Elixir rendu potable par une réitéré
multiplication digéré en sang & se joignant à l'humeur
radical, opère bien plus au corps humain,
par voie de restauration, que l'odeur ou poudre
corporelle de l'Or. Toutefois si l'on en donne à
l'homme extérieurement ensafrané de l'humeur
du fiel & intérieurement jaune d'avarice, il lui
pourra beaucoup profiter. Car lui baillant souvent
de l'Or, on pourrait faire que Nature par
une extase de joie, redoublant les forces du patient,
chasserait miraculeusement ce qu'auparavant
elle ne pouvait, destituée de la vigueur du
malade. Voilà la jaunisse guérie par leur poudre
d'Or: voire comme la fille d'une grand'Dame
d'auprès de Castres en Albigeois, laquelle peinte
de cette humeur jaunâtre, prit des mains d'un
Charlatan se disant dogmatique, de la poudre
d'Or, & de la limaille de fer, mêlés ensembles.
Mais elle devint encore plus jaune, voire teinte
jusques à plus de vingt & quatre carats. Cependant
la ruse de sa gouvernante attendit l'enfantement
de cet amalgame fécal, lequel reçu dans
un pot de chambre de verre, elle lava, comme la
sage-femme nettoie l'enfant des barbouillements
de la matrice, puis me le laissa pour éprouver si
ce Roi
@
le Trésor des Trésors. 155
ce Roi des métaux n'aurait été détruit par l'estomac
de cette Damoiselle. Je trouvai que non:
mais doutant que la bonne femme n'eût assez
lavé ce couple métallique, je le fis baigner dans la
fontaine de l'ancien Roi de Crète, puis passer
par les foudres de Vulcain. Ainsi nous trouvâmes
que l'Or y était en même poids, & plus
beau qu'auparavant, excepté quelque grain qui
se pouvait être égaré dans le dédale des boyaux
de la Damoiselle. J'ai voulu insérer ici ce stratagème
Galénique, parce qu'il me fait croire
que cette erreur invétérée n'est venue que de bailler
au patient les remèdes tous crus, sans séparer
l'impur d'avec le pur. Que puisque l'estomac attire
la vertu de l'Or qui est si fixe, massif & corporel,
sans que même il se digère, pourquoi ne
pourrait-il séparer la vertu d'un médicament
sans comparaison plus digestible, voire même
bien souvent alimenteux. La Damoiselle susdite
pourra nier la majeure, au moins en ce qui était
de sa maladie, & pour moi si j'étais juge de ce
différend, je ne condamnerai seulement cette
sorte de gens à vider des bonnes villes, comme
jadis de Rome, ainsi que pestes de la République,
mais les confinerais, avec leurs sales cuisiniers
au centre de nos Antipodes, ou du moins leur
interdirai l'eau & le feu, afin qu'ils mangeassent
leurs perdrix, chapons & viandes toutes crues, &
sans laver. Nous démontrerons les erreurs infinies
de cette sorte de Médecins, en notre Arsenal
Spagirique, s'il plaît à Dieu d'allonger encore
nos jours, pour faire paraître les munitions au
premier bruit de guerre, accompagnées de nos
escadrons invincibles, marchants sous le guidon
de l'expérience. Mais à propos de l'expérience,
vertu
@
156 Commentaire sur
vertu tant nécessaire en la Médecine, elle a découvert,
depuis peu de temps, un Simple dont la
vertu quasi incroyable, a été du tout inconnue
de Dioscoride, de Mathiole, & même de Daleschams,
qui a surchargé l'herbier d'environ cent
Simples inconnus auparavant. Cette herbe miraculeuse
s'appelle Lit-à-part, spécifique selon l'expérience
d'un grave Médecin contre l'asthme &
ses dépendances: & fut ordonnée pour tout remède
à un gentilhomme Français, travaillé de
ce fâcheux mal, d'en prendre tous les jours une
partie, & sa femme l'autre. Chose prodigieuse,
de guérir en partie le mari par l'usage de cette
herbe prise en partie par sa femme, & qui magnifie
& prouve aussi bien la vérité de l'art Hippocratique,
que les cautères achevant à guérir les
maladies délaissées, & que l'acte d'un certain
Médecin qui se fit arracher les dents à un charlatan,
pour vérifier ce que dit Paracelse, qu'ils ne
savent guérir avec toute leur science un simple
mal de dent.
(c) Hermès le trois fois grand, ayant diligemmentconsidéré l'être de l'homme, & le comparant
à celui des autres Créatures, s'écrie, en disant:
O homme vraiment animal admirable, qui
mériterait d'être Adoré! En un autre lieu,
Il connaît
les genres des Démons, il communique avec
Dieu, voire pourrait être déifié. Et Daniel au huitième
Psaume,
Tu l'as fort-peu rendu inférieur
aux Anges. Mais qu'eût dit Hermès, s'il eût
vécu lors que Dieu même se rendit notre frère,
adoptant notre nature humaine? dont restaurés
en notre félicité perdue, nous pouvons avoir
la connaissance de toutes choses, si nous la demandons
d'un coeur non feint à celui qui est la
voie
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le Trésor des Trésors. 157
voie, la vie & la vérité. Ce que considérant, notre
Poète & raison d'alléguer que si les oiseaux
& autres Créatures irraisonnables savent choisir
ce qui sert à prolonger leur vie & leur santé:
à plus forte raison le doit savoir le Roi légitime
de toutes Créatures. Et que si l'homme peut
pénétrer jusques dedans le Ciel, il peut bien
encore mieux pénétrer dans les secrets de la
Terre.
(a) N'est-ce pas un grand cas que tant de maladies:Par ce seul Elixir puissent être bannies?
Un seul mal se guérit d'un seul médicament,
Car une cause enfante un effet seulement.
Pauvres gens! & je dis qu'une seulette chose,
Selon ce qui la prend, diverses causes cause.
Voit-on pas d'un seul coup, faire des faits divers
Sur la boue & la cire, à l'oeil de l'univers?
Aussi de ce grand bien, la substance parfaite,
Quoi qu'une seule chose en tant qu'elle est extraite
Des Eléments premiers, & retient leur pouvoir,
Des effets différents nous peut bien faire voir.
De vrai, (b) je ne crois pas qu'aussi sans cette Pierre,Ces Pères qui, premiers, possédèrent la Terre,
Eussent-peu si long temps des ans se dépêtrer,
Voire à cinq fois cent ans sainement engendrer.
Je sais qu'on tient que Dieu faisait croître leur age,
Pour voir plutôt par eux croître l'humain lignage:
Que plus près ils sortaient des mains de leur Auteur,
Plus un bon naturel renforçait leur verdeur:
Et que les *almes fruits, avant l'âpre vengeance
Du flot universel, avaient plus de substance:
Mais
Note du traducteur :
*almes: âmes.
@
158 Commentaire sur
Mais je sais bien qu'aussi le premier des Mortels
Savait des faits de Dieu les effets naturels.
Et sa prudence élire une chose durable,
Qui peut rendre longtemps, un corps incorrompable:
Si bien que par cabale on a puisé des siens,
De ce grand Elixir les incroyables biens.
Je n'ignore pourtant que le Ciel en tous âge,
D'un secret si sacré n'a découvert l'usage.
De toujours le grand Roi sur tous Rois élevé,
S'est dans son cabinet maint trésor réservé,
Pour mieux de temps en temps, montrant leur excellence,
Témoigner de ses biens l'immortelle abondance.
Ceux qui depuis cent ans, d'un beau désir guidés,
Dans des logis de pin, de cordage guindés,
N'ont craint nouveaux Thyphis, de tenter la fortune
Sur les flots insolents du perfide Neptune,
Ont découvert au monde un Monde qui nouveau,
Semble de ce grand Tout receler le plus beau:
Ainsi dès quelque temps, ceux à qui l'exercice
A d'un art si divin enseigné la notice,
Ont déterré ce bien, qu'un long & morne oubli,
Es cendres d'ignorance avait enseveli.
(a) Tout ce qui est épars en effet en la circonférenced'un cercle, est amassé au centre d'icelui
en pouvoir. Ainsi la lumière éparse par le vaste
circuit du Ciel en effet, est ramassée en un en pouvoir,
à savoir en un seul Soleil. De même toutes
les vertus médicinales parsemées en une infinité
de plantes, de poissons, d'oiseaux, d'animaux
terrestres, minéraux & pierres précieuses, est ramassée
en effet en notre Soleil Léonin, Voilà
pourquoi il peut, seul, guérir toutes sorte de
mala
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le Trésor des Trésors. 159
maladies, comme le vrai Apollon & l'unique
Roi des médicaments. Les autres choses naturelles,
n'ayant cette vertu qu'en petites étincelles,
ne peuvent guérir chacune qu'une seule maladie.
Mais ce Soleil vigoureux peut, seul, autant
que tous les simples du Monde: préserve les
corps humains de toute corruption & maladie,
les maintient en leur beauté, & retarde leur vieillesse
& leur mort, jusques au terme que la sagesse
de Dieu a prescrit à toute Créature. Tellement
que ce seul moyen nous peut *redimer, durant le
temps que nous avons à vivre, des incommodités
qui sont que le vieillard, comme dit notre Poète
en une naïve description de la vieillesse,
Chétif! tremble, rechigne, est d'émois attaqué,
Est provoqué sans peine, à peine révoqué.
Se *deût, traîne ses ans affaissés, de misère,
Soufre les lois d'airain de l'âge plus sévère.
Croule, plaint, rêve, & semble, en recourbant son dos,
De sa bouche ridée entamer ces propos:
*Ore que des saisons les courses retournées
Aggravent de langueurs mon corps rouillé d'années,
O Terre, enterre-moi, borne mes maux passés,
Et dans ton creux giron prend mes membres lassés.
Or que cet Elixir, étant une seule chose, puisse
causer divers effets, le Poète le prouve ici
élégamment par la diverse action du Soleil sur
la cire & la boue. Si bien que c'en est comme du
Soleil, qui, bien qu'il ne soit qu'une chose simple,
n'étant ni froid ni chaud, ni sec ni humide,
*supedite le tout où il est besoin: échauffant le
froid & refroidissant le chaud, humectant le sec,
& séchant l'humide, endurcissant le mol & amollissant
le dur. Ainsi cette Médecine est la Créature
du Monde la plus parfaite, absolue en tous
ses nombres, & inexpugnable à tous les efforts
du
Note du traducteur :
*redimer: redisme: dixième de dîme.
*deût: de doloir: souffrir, déplorer, se lamenter.
*ore: alors.
*supedite: fournit en abondance.
@
160 Commentaire sur
du Temps. Toutefois aucuns fols Médecins veulent
maintenir qu'on peut trouver des Simples,
tant minéraux que végétaux, qui sont de la Nature
de l'Or, & desquels on peut tirer une médecine
universelle, imitant la vertu de la nôtre.
Mais sauf leur honneur ils se trompent, & épargnent
la vérité. Car il n'y a rien, ni dedans ni
dehors les mines, qui égale l'Or en vertu médicinale.
Dont il ne se faut étonner si cet Apollon,
faisant sa charge de médecin, peut guérir toute
sorte de maux.
(b) Le Poète allègue ici les raisons de ceux quiplutôt poussés d'envie que d'expérience contre
ce bel art, tâchent par des imaginations frivoles,
d'obscurcir le lustre de cette divine Médecine:
par laquelle, comme il est vrai semblable,
ceux qui ont vécu devant & après le déluge ont
fomenté leur longue vie par une santé vigoureuse.
Tout ce qu'on pourrait apporter au contraire
ne fait que pour nous. Car quant à la bénédiction
de Dieu, elle doit être plus grande maintenant
envers ceux qui, voyant des yeux de la
foi, celui par qui sont bénites toutes les nations
de la Terre, & vivant selon sa loi; peuvent, suivant
sa promesse, atteindre une longue vie. D'ailleurs,
nous pouvons par cette Médecine vraiment
alimenteuse, suppléer au défaut de nos
nourritures, & leur faire recouvrer l'efficace que
leur avait contribué le premier âge. Car cet Elixir
nourrit l'humeur radicale, & redouble toutes
les facultés naturelles, principalement la
digestive, & la vertu séparative. En outre, comme
analogique au Soleil céleste, il vivifie ce qu'on
prend par la bouche, & le transmue en baume,
vraie nourriture du baume de l'homme, l'augmentant,
gmentant,
@
le Trésor des Trésors. 161
le clarifiant, & dissipant les froides
humeurs, & enfin désopilant d'ordinaire les
passages de l'esprit de vie, dont *l'Opilation est la
seule cause des maladies & de la mort. Ces admirables
vertus ont souvent incité les Sages à
illustrer leur siècle par la découverte de ce riche
joyau. Dont si notre âge s'étonne d'ouïr
parler d'aucuns qui en ont la possession, il faut
qu'il s'étonne aussi des inventions inconnues
aux siècles précédents, comme de la triomphante
découverte des Indes dont parle notre Poète,
jadis inconnue même au grand Chevalier de
l'air, le fils de Danaë, & à son frère l'indomptable
Thébain: Témoin les colonnes ou plutôt
montagnes portant encore son nom. Pour retourner
à la longue vie, je renvoie le lecteur curieux
au Dialogue de Demorgorgon, & de Raimond
Lulle, comme aussi au traité de l'admirable
puissance de l'art & de Nature de Roger Bacon
Anglais, & au discours des deux parties sur
la longue vie d'un certain Juif errant, allégué par
Cayer dans son histoire de la France.
C'est le seul Or potable, & le seul fruit de vie.C'est le Nectar non feint, & la vraie Ambroisie:
C'est l'herbe dont jadis l'amante de Jason,
Déchargea de ses ans le décrépit Aeson.
Touchant l'Or potable, il ne sera hors de propos
d'en parler en passant, parce que c'est le sujet
qui trotte le plus parmi les discours de ces
deux extrémités de Médecins, Galénistes & Paracelsistes,
les uns le prisant comme savants, les
autres le méprisant comme ignorants, imitant
le Renard qui méprisait le fruit que le
H
Note du traducteur :
*opilation: opprimer, boucher.
@
162 Commentaire sur
difficile accès ne lui permettait de goûter.
Quant à la qualité du sujet, l'Or est en sa nature
& en sa forme métallique plus chaud que tous les
Simples du Monde, toutefois non excessivement,
mais tempérément, n'ayant en soi aucune chaleur
nuisante & corrosive, tant en sa composition
qu'en sa réduction en huile. Il n'a aussi aucune
humidité ni sécheresse qui empêche sa durée
ni notre santé. Car il est tempéré en toutes
ses qualités, & les a dans soi si harmonieusement
& proportionnément unies, qu'il en naît
cette sympathie, par laquelle l'une maintient
l'autre sans *discord. C'est ce qui le rend incorruptible,
& fait même que le feu démesuré, qui
consume & dévore toute autre chose, n'y peut
faire brèche, mais le purge, l'embellit & l'enrichit,
comme nous avons dit ci devant. Car il
est la matière en pouvoir de la vraie Salamandre
des Philosophes, qui se réjouit dedans le
feu, & fait avec vérité ce que le mensonge attribue
à l'animal qui porte ce nom. C'est pourquoi
les sages le prennent, & en font leur Or potable
particulier & spécifique pour le coeur, & un remède
excellent pour mêler avec les autres spécifiques
servant aux parties nobles & ignobles, en
quoi il fait merveilles. Mais ce n'est encore le
vrai Or potable, dont parle notre Poète: car il
n'entend de l'Or potable commun qui n'a la vertu
de notre grand Elixir. Ce qui se prouve par
l'action que l'un & l'autre a sur les métaux: qui
est un grand secret à noter. Il faut donc que le
grain de l'Or meure & soit altéré, puis étant
ressuscité il est cette Médecine générale & vraiment
Apollinienne, vivifiant toutes choses Médecine
par laquelle mêmes un Roi d'Egypte
nommé
Note du traducteur :
*discord: désaccord.
@
le Trésor des Trésors. 163
nommé Xophar prolongea sa vie jusques à trois
cents ans, comme récite Crinot qui a été très
excellent Philosophe entre les Allemands. En fin
cet Or potable est figuré par le remède de Médée
envers le père de son amant, comme allègue notre
Poète.
Ce (a) n'est donc pas votre art, ô coureurs Alchimistes,O trompeurs, ô larrons, ignorants, & Sophistes:
Ce n'est votre art, Souffleurs, aux regards enfumés,
Qui vos biens & le temps pour néant consumés,
Et qui toujours souffrant la noire odeur du Soufre,
Ressemblez (b) ces Esprits du Plutonique gouffre.
Aussi ne fait votre art la jeunesse fleurir,
Mais la jeunesse enfin par votre art peut mourir:
Témoins ceux qui perdants moyens honneur & vies,
Récompensent, trompés, leurs grandes tromperies.
Qu'ainsi puissent toujours les Sages qui sans fin,
Crèvent leur estomac contre votre art malin,
Vous voir trouver la Mort, & perdre le mystère
Dont on met es métaux quelque teint adultère.
Si (c) ne faut-il pourtant, ô vous à qui les CieuxOnt daigné découvrir ce Trésor précieux,
Estimer que de soi, jamais l'humaine engeance
Vers un secret si haut guinde sa connaissance:
Car Dieu l'a révélé, pour montrer aux Mortels
Combien plus seront beaux les biens spirituels.
Que si vous l'employez à nourrir votre vice,
Ou pareils à Midas, êtes noirs d'avarice,
Etant riches de biens, & pauvres de raison,
Vous aurez le corps sain, l'âme sans guérison.
J'ai (d) donc *ores sans mât, sans antennes, sans voile, H 2
Note du traducteur :
*ores: alors.
@
164 Commentaire sur
Au seul & doux aspect d'une infaillible Etoile,
Découvert un Pérou, plus fécond mille fois
Que les surgeons dorés des plus riches Indois.
J'ai fait qu'*or ce savoir n'est tel que la vipère,
Ou le facile accès au grand secret n'adhère.
Car comme Prométhée, (& n'en déplaise aux
Dieux)Pour parfaire un grand art, j'ai volé jusqu'aux
Cieux;Et voilà (mon Damon) comme par fois ma Muse
Sur des champs essartés, en se jouant, s'amuse.
Car souvent il vaut mieux suivre un rare sujet,
Que le train tant frayé d'un familier objet.
(a) L'expérience atteste tous les jours que touteCréature tend vers son centre, ou lieu de son
origine. Je tairai ici les corps célestes, & les
choses sublunaires, & ne parlerai que de l'homme,
lequel déchu de sa félicité, par le délit de
son premier père, ne laisse pourtant de sentir
quelque fois les élancements des rayons divins
dont il jouissait en ce bienheureux séjour d'Eden.
C'est pourquoi il ne peut reposer, mais son
âme flottant en ce corps caduc, comme en une
nacelle combattue de vagues contraires, n'aspire
qu'au port désiré, auquel ne pouvant surgir avant
qu'avoir payé le tribut qu'il doit à la Nature, il
embrasse l'ombre de ce qu'il connaît représenter
aucunement le contentement de son âme
prisonnière. De là naît la diversité des états,
dont l'un cherche son souverain bien en la domination,
l'autre en la Justice, l'autre en la Médecine,
l'autre en d'autres vacations plus ou moins
nobles, selon que son âme est plus ou moins
brouillée par les vapeurs du tempérament du
corps.
Note du traducteur :
*or: alors.
@
le Trésor des Trésors. 165
corps. Mais ceux sont les plus heureux qui savent
choisir, comme la Madeleine, la meilleure
part, la contemplation de la Loi de Dieu. Or
quelque état que ce soit ne pouvant subsister
sans les trésors souterrains, tous aboient après,
& y a des Philosophes en chacun d'iceux. De
ces Philosophes, aucuns, mais peu, ont recherché
de tous temps, ce bel art, par une étude méthodique,
& en sont venus à bout, après un travail
vraiment Herculéen: les autres y parviennent,
favorisés de l'assistance Divine, & de l'aide de
leur bien heureux Astre, qui dès leur naissance
les pousse à la recherche de cet art Royal, comme
à la possession de leur vrai héritage. A tels donc
appartient cette science, non à ceux que notre
Poète baptise ici diversement selon leurs mérites,
les appelant en premier lieu, coureurs Alchimistes.
De fait ceux-ci ne vont publiant que
des recettes fausses & erronées, lesquelles le
plus souvent ils n'entendent eux-mêmes. L'un
dira avoir une projection d'un poids sur dix,
l'autre sur vingt: l'autre se vante de force tiercelets,
pars cum parte, & médiums pour le rouge,
l'un à dix & huit carats, l'autre à vingt, l'autre
à l'Or d'écu, l'autre à l'Or de Ducat, l'autre à la
plus haute couleur qui ait jamais été. Les uns se
vantent d'en avoir qui soutiennent la fonte, les
autres tous jugements. Que si vous en voulez
pour le blanc, ils ne manqueront de vous en
vendre, à savoir un blanc à dix deniers, l'autre à
onze, l'autre à argent de téton, l'autre à blanc
du feu, l'autre à la touche. Mais voici des marchands
bien autrement assortis, qui sont les porteurs
de teintures, dont l'une sera nommée, l'oeuvre
d'un tel Pape, Roi, Evêque, ou de tels autres,
H 3
@
166 Commentaire sur
noms, afin qu'on y ajoute plus de foi & qu'on se
laisse tromper à crédit sous le bruit incertain
que ces grands personnages ont eu ces oeuvres
ou teintures. Mais il s'en faut enquêter, & examiner
ou faire examiner ces galants avec leurs
marchandises, de peur que le mensonge gagne, à
votre désavantage, la place de la vérité. C'est
grand cas que plusieurs grands Seigneurs &
braves esprits ne peuvent encore être faits sages
par l'exemple d'autrui, ni tenir la bride à leur
légèreté, pour ne laisser aller leur croyance aux
persuasions de ces pipeurs, & principalement
en chose si importante, où il va de l'honneur de
leur maison, & la perte de leurs moyens. Or ce
mal est si enraciné en plusieurs, poussés d'un insatiable
désir des richesses, dont ces Sophistes
promettent un Monde, que pour les guérir il les
faudrait refondre ou du moins cémenter avec
le sel d'Ellébore. Mais n'y a-t-il point d'autre
cause, me dira quelqu'un, pourquoi l'on se laisse
enfin attraper à la glu de ces maudits oiseleurs,
si y en a plusieurs, voire & bien différentes, dont
la plus commune est l'incapacité de savoir discourir
en l'entendement la possibilité de la Nature,
& ne pouvoir considérer que si ce que ces
ignorants promettent, était, ils se feraient premièrement
riches eux-mêmes, s'arrêteraient
chez eux, & n'auraient que faire de courir ainsi
le pays. De fait ce qui les pousse n'est pas tant
le désir d'enseigner leur savoir à leur prochain,
que celui qu'ils ont de lui attraper la bourse.
C'est pourquoi notre Poète les appelle à bon
droit, larrons & sophistes, par ce que parvenus
au bout de leur carrière, ils s'amusent la plupart,
contraints par la pauvreté, à donner sur le nez
des
@
le Trésor des Trésors. 167
des Rois & des Princes, & attrapés sur ce bel
exercice, se trouvent riches pour jamais. Or le
plus convenable épithète que le Poète leur baille
ici est, quand il les appelle Ignorants: mais il
les eût encore mieux accommodés de les appeler
fols en cramoisi. J'en veux faire monter quelques-uns
sur le théâtre, dont le premier a joué
une très belle farce en un village en Hollande,
nommé Egmont sur mer, appartenant au Seigneur
qui en porte le nom. Celui-ci ayant résidé
longtemps à Rome, & là *grabelé quelques
passages de l'Ecriture sainte, & de la Physique,
car il était autrement bon Péripatéticien, se
fonda sur les principes de la Création du Monde,
à savoir que l'eau étant la première matière
dont Dieu fit la Terre, il fallait aussi faire une terre
de l'eau, & en icelle semer l'Or, & la-dedans le
rétrograder en minière. Et parce que les Poètes
& Philosophes disent que Venus est née de
l'écume de la Mer, il estimait qu'il en fallait
prendre en la pleine Lune. De fait ledit Comte
d'Egmont le vit un jour qu'il s'était mis jusques
aux genoux dans la Mer, où il recueillait
l'écume des vagues. Ce que voyant ledit seigneur,
ravi de ce spectacle, lui demanda ce qu'il
voulait faire de cette bave de Neptune. Lors il
lui conta avec une gravité magistrale son grand
mystère, accompagné de force passages des saintes
lettres, & de plusieurs raisons Aristotéliques:
car l'un n'eût rien valu sans l'autre. Mais ledit
Seigneur ne pouvant croire que telle folie pût
tomber en l'esprit de celui qu'il pensait bon
Philosophe, en voulut voir la fin, qui fut qu'il
avait rempli un grand matras de cette eau salée
jusques à la tierce partie, & sigillé hermétiquement
H 4
Note du traducteur :
*grabelé: passé au crible, examiné, épluché.
@
168 Commentaire sur
puis le mit à congeler sous un feu de lampe.
Je crois qu'il est encore après, tant il s'opiniâtra
au contenu de sa recette, & vous ai présenté celui-ci,
comme le Prince des fols Alchimistes
Le second aimait mieux besogne faite, &
se tenait en une petite ville du même Comté
de Hollande, appelé Vuorden. Celui-ci ayant vu
un petit Traité du docte Henry Conrad Allemand,
intitulé D E C H A O P H I S I C O P H Y-
S I C O C H I M I C E C A T H O L I C O E T
M A G N O, auquel il avait lu que le sujet dont
les Philosophes tirent leur menstrue pour dissoudre
l'Or était une chose commune, & que
chacun foulait aux pieds, en lieu que l'autre
prenait de l'eau, prie de la terre grasse, laquelle
il disait être le vrai Catholicon, & en distillait
un esprit sulfureux aucunement inflammable
comme l'eau-de-vie. Ce que voyant, le pauvre
homme pensait déjà être en Colchos, ne se
donnant de garde que de la terre qu'il prenait
pour son sujet, on faisait une sorte de mottes, que
les Hollandais nomment Tourbes, lesquelles
sont pleines de Soufre, & n'y use-t-on d'autre
chose pour le feu, à cause du défaut du bois.
Le troisième, qui était à Utrecht en Hollande,
n'était du tout si malavisé, mais amalgamant
l'Or avec le Mercure vulgaire, en fit un
amalgame qu'il mit dans un matras à long col,
le *sigillant, & le tint trois ans durant à la réverbération
du Soleil, disant que cette chaleur
était le vrai feu des Philosophes. Car il faut
noter que ce Philosophe était Anabaptiste, ou
plutôt âne bâté, du tout confit, comme sa secte,
en la spiritualité, dont il lui faut pardonner
s'il usait d'un feu de même.
Venons
Note du traducteur :
*sigillant: fermant d'un sceau, fermant hermétiquement.
@
le Trésor des Trésors. 169
Venons à La Haye, où est la Cour des Etats
des Provinces unies, & le droit chemin d'Egmont
en France. Il y avait là un docte personnage,
lequel ayant vu le passage où Hermès
dit,
Honorez les Pierres, car en icelles est une
âme Divine: l'entendant à la lettre, prit des
cailloux blancs & transparents, & les calcina &
en tira le sel, lequel il distilla en un esprit, pour
en icelui attirer l'âme du Phoebus terrestre ou de
l'Or, & ainsi produire le dissolvant radical, mais
en vain, comme l'expérience lui montra.
Faisons une escapade jusques en Angleterre,
& nous y verrons dans Londres certain gentilhomme,
qui s'étant promené en la grand'sale
du Château Royal dit Westminster, & ayant
là jeté sa vue sur les riches vitres & leurs peintures,
y vit représentés, entre autres choses rares,
les faits de Jason en Colchos, Lors il s'imagina
que cette histoire (qui couvre allégoriquement
l'oeuvre des Philosophes) n'y était peinte
sans quelque grand mystère. Dont s'étant bien
flatté en son esprit, il se mit à travailler sur le
verre, pour en tirer ce verre rouge ou escarboucle
des Philosophes: & s'y est si fort opiniâtré,
qu'il a servi de fable & de risée à tout le
Monde.
Voyons maintenant si nous ne trouveront
point de ces enfarinés de folie en France. Je
puis dire y en avoir connu un nombre infini
durant ma résidence, & parce qu'il faut que chaque
mâle ait sa femelle, nous marierons les fols
de Flandres & d'Angleterre avec les folles de
France. Donc une certaine Damoiselle demeurant
à trois ou quatre lieues d'Abbeville,
ayant lu, comme elle me confessa, que le Soufre
H 5
@
170 Commentaire sur
était l'Agent du grand oeuvre, & le Mercure
la matière, les maria ensemble, & les ayant
pulvérisés, les mit au Soleil à blanchir, les humectant
tous les jours avec une eau qu'elle
avait tirée du Fer, selon sa recette. Et disait que
par cette petite chaleur du Soleil, & la vertu incérante
du Fer, tout se tournerait en poudre
rouge comme cinabre, qui ferait merveille sur
les métaux. Je crois que si cette-ci eût été avec
l'Anabaptiste ci-devant mentionné, ils eussent
fait quelque chose de bon, étant tous bien d'accord,
chose pourtant rare, touchant le feu Céleste.
J'en pourrais alléguer quelques-unes de la Cour,
n'était le respect d'une dame, dont les obligations
que je lui ai me feront pardonner à celles
de sa qualité. Je m'en vais donc jusques à Angers,
où je trouve la plus subtile en Philosophie
que notre Siècle ait enfantée. C'est une damoiselle,
qui, comme la précédente, entendant mal
les Sages, quand ils commandent de prendre le
sang d'un homme cholérique, voulut encore subtiliser
ces paroles, disant que le sang d'un homme
était incertain à cause de l'excès que l'incontinence
lui peut faire commettre, & qu'il vaudrait
mieux prendre le sang d'un enfant cholérique encore
puceau, car elle craignait peut être de
faire une Pierre Philosophale vérolée. Si bien
qu'elle épia l'heure qu'un jeune garçon vint
mendier à sa porte, lequel, pour inciter sa colère,
elle fit rabrouer & injurier par sa servante. L'enfant,
à cette aumône inespérée, s'émeut, & rue
des pierres contre la chambrière, ce qui témoigna
son naturel cholérique, & la dignité de son
sang magnanime, pour en faire ce grand Elixir.
On
@
le Trésor des Trésors. 171
On l'amadoue donc, & par je ne sais quelle
subtilité particulière, on lui fait trouver bon de
lui tirer du sang. Ce qui fut fait, voire en tel
lieu, & en telle quantité, que cet enfant perdit
la vue. Pour ce qui en est avenu depuis, je m'en
rapporte à Messieurs d'Angers. Au reste, quand je
pense à ces fines folies, & celles que je pourrais
encore réciter, je perds espérance d'en pouvoir
sortir. Pour ce je m'arrêterai ici, de peur
de trop fâcher ce sexe, que j'ai toujours honoré,
comme je fais encore: & en contre-échange
du récit que j'ai fait de deux d'icelles, finirai ce
propos par un du genre masculin, comme je l'ai
commencé par icelui. C'est qu'un certain coureur
persuada un grand Seigneur se tenant lors
près de Rennes en Bretagne, que la matière de la
Pierre se tirait de la cervelle de toute sorte de
petits oiseaux. Ce Seigneur, ou le croyant, ou
voulant éprouver ses piperies, lui permit de
tirer sur ses terres; ce qu'il exécuta si bien, secondé
de plusieurs bons arquebusiers, qu'il dépeupla
en peu de temps, toute la forêt du dit Seigneur.
Enfin il distilla les cervelles de cette infortunée
chasse, pour en tirer l'eau Mercurielle selon
Reppley qui dit en ses douze portes, que les oiseaux
nous apportent le sujet de la Pierre. Pour
leur chair, je crois que les chiens de ce Seigneur
en eurent la moindre partie, & qu'elle ne fut
fripée par Mons. l'Alchimiste sans la bien amalgamer
avec la meilleure eau Mercurielle de
Bacchus, dont la cave du dit Seigneur est toujours
bien fournie.
(b) Ceux que notre Poète compare aux Espritsdu Plutonique gouffre, sont nos bourreaux des
Soufres, principalement de l'Arsenic & *Reagal,
H 6
Note du traducteur :
*reagal: réalgar.
@
172 Commentaire sur
qui semblables à des Dragons venimeux, infectent
tellement par leur vaporante haleine, nos
Philosophâtres, qu'aux uns les dents tombent,
les autres en rapportent la Phtisie, le haut mal, &
d'autres maladies, dont notre Poète dit fort bien
que leur art ne fait fleurir la jeunesse, mais la fait
mourir, infectant le baume du corps. Je me suis
souvent rencontré sur les plus plaisants spectacles
du Monde, trouvant monsieur le rêveur entre
les ruines de ses fourneaux, faisant une mine,
comme un second Enée plaignant son désastre,
parmi les ruines de Troie. Vous eussiez vu
des fourneaux pétardés, des alambics fêlés, des
matras crevés, des retortes fondues, des *cruzols
cassés, voire, qui est plus de dommage, des pélicans
décollés, & leurs ailes coupées. Pour les métaux,
tout s'était sauvé par la retraite, & ne restait
pour le souffle vent en la bataille de Vulcain,
que la fiente minérale, viande *condigne à tels
opérateurs. Que si tous ceux dont l'intention
n'est bonne au *pourchas de cette Royale Philosophie,
étaient toujours servis de mêmes
mets, l'appétit de prodiguer leur temps & le bien
de leur prochain leur serait ôté, & cette noble
science ne servirait plus de fable parmi ceux qui
se servent des abus de ces pipeurs pour la blasonner.
J'exhorte aussi tous ceux qui déjà pourront
avoir goûté quelque expérience en cet art
véritable, de ne croire plus de léger ceux qui
semblent prostituer leurs teintures de si grand
prix, & qu'ils les examinent avant que les mettre
en besogne. Car ce grand oeuvre dont parle ici
le Poète, & les grandes teintures, ne sont pas du
gibier de ces affronteurs, qui cherchent dans les
Soufres communs, & se hâtant pour s'enrichir
chir
Note du traducteur :
*cruzols: creusets.
*condigne: qui mérite la récompense ou la punition.
*pourchas: poursuite?.
@
le Trésor des Trésors. 173
tout à coup, perdent beaucoup de bon Or,
& ne trouvant la vraie teinture, blâment l'art,
comme faux, & divertissent par ce moyen les novices
de cette science, les aveuglants par leurs
courts & particuliers mensonges. De fait ils ne
savent que c'est que des teintures grandes, &
ignorent la différence d'entre une teinture humide,
& une sèche. Ils n'entendent point quand
le Soufre noir doit être éteint par son propre
feu liquide ou Azotique, ni quand on doit étouffer
le Lion ardent en son propre sang, & quand
on le doit ressusciter. Ils n'entendent encore
quand la première solution est achevée & rompue,
& quand les dernières couleurs terrestres
doivent apparaître en la décoction. En fin ces
ignorants parfaits ne sauraient bien appliquer
une Teinture sur un métal. Demandez donc
diligemment comment la Teinture qu'on vous
promet s'achèvera par l'Opérateur. Car la Teinture
sèche est amenée à la blancheur par la viscosité
sans apparition d'aucune couleur, & l'humide
se produit & blanchit par la solution & ascension,
puis par l'extinction des couleurs célestes &
Philosophales. Donc le Philosophe qui n'entendra
tout ceci avant que commencer à travailler,
ne fera jamais rien qui vaille en cette
science universelle. Que s'il parvenait à quelque
petite chose, ce serait par hasard, comme un
aveugle qui frapperait un oiseau d'un coup de
flèche, & ne pourrait après en refaire autant.
C'est ainsi qu'il en arrive aux ignorants, qui sans
y penser, trouvent quelque vérité & science mais
voulant recommencer n'y peuvent revenir, mais
sont contraints de tout quitter, & s'abandonner
eux-mêmes au désespoir.
c Le
@
174 Commentaire sur
(c) Le Poète remontre ici le grand bien que Dieufait à ceux à qui il permet de trouver ce Trésor
inestimable, dont considérant la grandeur & le
difficile accès, il dit que le Philosophe doit fuir
toute présomption, afin qu'il n'estime y être parvenu
par sa propre capacité. Ce qui est impossible
comme dit Geber en sa Somme, disant que celui
qui présume trouver cet art par les livres, y parviendra
bien tard.
Parce, dit-il en un autre lieu,
que nous avons écrit la vraie pratique pour nous-
mêmes, y mêlant la façon d'enquérir. C'est pourquoi
il y a mis aussi sa procédure en divers chapitres.
Et Alphidius dit,
Les Philosophes qui nous
ont précédés ont caché leur principale intention
sous diverses énigmes. Et Geber en sa Médecine Solaire,
Les Philosophes n'ont écrit la science inventée
que pour eux-mêmes. C'est donc pourquoi
l'homme ne la peut trouver de soi-même en
lisant les livres des Philosophes, pour les grandes
difficultés qu'on y voit. Car qu'est-ce qui peut
engendrer plus de difficultés que la rencontre
d'une contrariété si grande contre tant d'auteurs
renommés, voire entre les écrits d'un même
Auteur? comme témoignent les écrits de Rasis
quand il dit au livre des Lumières,
J'ai assez montré
en mes livres le vrai ferment requis pour la
multiplication des Teintures des métaux, lequel
j'ai affirmé ailleurs n'être le vrai levain, en délaissant
la vraie connaissance à celui qui aura le
jugement de le connaître. Touchant la matière le
nôtre divin oeuvre, si l'un écrit qu'elle est de vil
prix, trouvée sur les fumiers, & que les riches, &
pauvres l'ont, comme dit Zeno, & autres en la
Tourbe des Philosophes: incontinent Barseus
dira,
Ce que vous cherchez n'est pas de peu de prix.
D'autre
@
le Trésor des Trésors. 175
D'autre part un autre dira qu'elle est fort précieuse,
& ne peut être trouvée qu'à grands frais.
Pour les instruments, si l'un a dit qu'il faut préparer
notre oeuvre en divers vaisseau, & fourneaux,
comme Geber en sa Somme; il y en a d'autres
qui assureront qu'il ne faut qu'un seul vaisseau
& fourneau pour tout, comme sont Lilius,
Rasis, Alphidius & autres. Puis les uns mettent
neuf mois à la procréation de notre vrai Phénix
ou grand oeuvre, comme Rasis: & Rosinus & Platon
veulent un an. Au reste on trouve les termes
de cette science si divers, qu'il nous est impossible,
comme dit Raimond Lulle, de découvrir la
vérité entre tant de diversités, si Dieu ne nous
inspire par son S. esprit ou ne nous la révèle par
quelque savant Philosophe. Voilà pourquoi
nous n'en voyons guère qui l'entendent, & n'en
savons rien jusques après leur mort: parce qu'ayant
acquis cette science à si grand peine, ils la cèleraient
à eux-mêmes, s'il était possible, en lieu
de la communiquer aux autres. Il ne faut donc
trouver étrange, si l'on ne voit personne qui se
vante d'avoir fait ce divin oeuvre, mais s'étonner
comme il y en a aucun qui soit parvenu à cette
connaissance. Enfin il en faut donner à Dieu
l'honneur, puis qu'il donne ce secret, comme dit
Geber, à celui qu'il lui plaît, & lui ôte quand
bon lui semble. Vous vous garderez donc d'employer
les fruits de cet arbre doré autrement
qu'en oeuvres charitables, afin que ce bien ne soit
le dernier que vous recevrez de Dieu: & ne vous
en servirez point, comme dit notre Poète, pour
nourrir votre vice, si vous considérez la grandeur
de celui qui vous en a choisi pour possesseur
entre tant de millions de personnes, & mesurez
surez
@
176 Commentaire sur
l'excellence du don, & la félicité immortelle
que ce Trésor inépuisable vous peut faire
concevoir aucunement que Dieu vous prépare
encore si vous faites valoir ce riche talent à sa
louange & à sa gloire.
(d) Le Poète prenant congé de son cher ami,qu'il nomme son Damon, faisant allusion à la
fidèle & réciproque amour de Damon & de Pythias,
dit avoir découvert des vraies Terres-
neuves, & montré la connaissance de cette grande
science. Or pour en faire comme une brève
récapitulation, je dis que le sujet d'icelle comprend
en soi le vrai fléau des métaux, lequel
régénéré en un autre être, que les anciens nomment
leur première matière, produit des bêtes
très furieuses, le Lyon, le Crocodile, & le Dragon,
qui dévorent, brûlent, & rendent, en leur
colère, l'imparfait parfait. Cependant le Lyon
engendre en sa propre force l'Aigle, qui lui
apporte sa viande, & le nourrit. Après, le Crocodile
dévore le Lyon, & le Crocodile est mangé
par le Lyon ardent. Prenez-le donc, & le sang
du Lyon & le brûlez à grand' force avec l'Aigle,
& de ces trois se feront un. Ce sera l'arbre
d'Or susdit, lequel portera en tous temps ses fruits
& semences, dont naîtront des pommes délicieuses.
On peut couper des jetons & des branches
de cet arbre, & les enter ou transplanter, à
fin qu'ils portent aussi force fruits, & de diverse
façon, qui ne dégénéreront de l'arbre dont ils
seront coupés, quoi qu'on les ente sur un sauvageon
infertile, mais l'orneront & l'anobliront.
Tout ceci se doit faire en leur Printemps
afin qu'ils donnent des bons fruits en Eté, s'augmentant
petit à petit, & enfin, se multipliant
à l'in
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le Trésor des Trésors. 177
à l'infini par la voie de l'adaptation admirable,
dont fait mention Hermès Trismégiste en sa table
d'émeraude. Voilà donc amplement déclarée
cette science vraiment haute, & qui seule
surpasse infiniment toutes celles où l'ambition
pousse les âmes désireuses des honneurs & des
richesses du Monde. Dont mettant fin à mon
discours sur l'oeuvre de notre Poète, je dirai
avec lui,
Mon lue peut de choses demande,
Mais son chant aime la hauteur:
Car mieux vaut une chose grande,
Que beaucoup de peu de valeur.
F I N.
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P E R M I S S I O N,
I
L est permis à Claude Morillon, d'imprimer le présent livre, avec défense en tel cas requises. Fait ce quinzième Mars, mil six cent dix.
S E V E.
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Extraict du Privilege du Roy.
P Ar grace & Privilege du Roy, il est permisà Claude Morillon, Libraire & Imprimeur
de Lyon, imprimer, ou faire imprimer, vendre
& distribuer, vn livre intitulé,
Commentaire
de Henry de Linthaut, Sieur de Mont lion, docteur
en Medecine: Sur le Tresor des Trezors de
Christofle de Gamon, reveu & augmenté par
l'auteur. Et ce pour le temps & terme de six
ans consecutifs: Avec deffences à tous autres
Libraires & imprimeurs du Royaume de
France, de quelques Provinces qu'ils soyent
des subjects du Roy, d'imprimer, faire imprimer,
vendre, debiter, tenir & achepter,
ny eschanger ou traffiquer dedans & dehors
ledict Royaume, aucuns desdits liures, ny
augmenter ou diminuer, ny extraict d'aucune
chose, sans le sceu & consentrment dudict
Morillon, aux peines & amendes applicables
ainsi que plus amplement est contenu és
lettres patentes de sa Majesté. Données à Paris
au mois de Mars 1610. Et de son regne le vint-
vniesme.
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Achevé d'imprimer le 30. Mars 1610.
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