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Réfer. : 0013I .
Auteur : Le Trévisan.
Titre : La Parole délaissée..
S/titre : Traité Philosophique.
Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome II.
Date éd. : 1740 .
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PAGE VIERGE.
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400 LA PAROLE DELAISSE'E,
L
A P A R O L E D E L A I S S E'E,
T R A I T E' P H I L O S O P H I Q U E,
de Bernard, Comte de la Marche
Trévisane.

A première chose requise à
la secrète Science de la Transmutation
des Métaux, est la
connaissance de la Matière,
dont se tirent l'Argent-vif des
Philosophes & leur Soufre, desquels ils
font & constituent leur divine Pierre.
La Matière, dont cette Médecine souveraine
est extraite, est l'Or, très pur, l'Argent
très fin, & notre Mercure ou Argent-
vif, lesquels tu vois journellement altérés
& changés par artifice en Nature d'une Matière
blanche & sèche, en manière de Pierre,
de laquelle notre Argent-vif & notre
Soufre sont élevés & extraits avec force
ignition, par une destruction réitérée de
cette
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TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
401
cette matière, en résolvant & sublimant.
Dans cet Argent-vif sont l'Air & le feu,
qui ne peuvent être vus des yeux corporels,
tant ils sont rares & spirituels: Ce
qui dément ceux qui croient que les quatre
Eléments sont réellement & visiblement
séparés dans l'Oeuvre, chacun à part;
mais ils n'ont pas bien conçu la nature des
Choses: Car, on ne peut donner les Eléments
simples; nous les connaissons seulement
par leurs opérations & les effets, qui
sont dans les bas Eléments, savoir dans la
Terre & dans l'Eau, selon qu'ils sont altérés
de nature close & grosse, par laquelle
ils sont mués de Nature en Nature.
L'Or & l'Argent, selon la Doctrine de
tous les Philosophes, sont la Matière de
notre Pierre. En vérité, dit Hermès, son
Père est le Soleil, & sa Mère est la Lune.
Ce qui embarrasse le plus, c'est de savoir
quel est le tiers Composant; c'est-à-dire,
quel est cet Argent-vif, duquel nous faisons
notre Compôt avec l'Or & l'Argent.
Pour le savoir, il faut remarquer que
l'Oeuvre des Philosophes est divisée principalement
en deux Parties. Les Philosophes
divisent la seconde Partie en Pierre
blanche accomplie, & en Pierre rouge également
accomplie. Mais parce que le fondement
du Secret consiste dans la première
Partie, ces Philosophes ne voulant pas divulguer
Tome II. * L l
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402 LA PAROLE DELAISSE'E,
ce Secret, ils ont fort peu écrit
de cette première Partie. Et je crois que
si ce n'eût été pour éviter que cette Science
ne parût fausse en ses Principes, ils auraient
gardé un profond silence sur cette première
Partie, & n'en auraient fait aucune
mention. S'ils n'en avaient aucunement parlé,
cette même Science eût été entièrement
ignorée, & serait périe, ou passerait pour
fausse.
Comme cette première Partie est le
Commencement, la Clef & le Fondement
de notre Magistère, si cette Partie est ignorée,
la Science demeure trompeuse &
fausse dans l'expérience. Afin donc que
ce très grand Secret, qui est la Pierre, à
laquelle on n'ajoute rien d'étrange, ne se
perde pas à l'avenir, j'ai résolu d'en écrire
quelque chose de certain & de véritable,
ayant vu cette bénite Pierre, & l'ayant
tenue, dont Dieu m'est témoin, & j'en
confie le Secret à toute Ame sacrée, sous
peine de périr, si elle le révèle aux Méchants.
C'est pourquoi les Philosophes ont
appelé ce Secret
la Parole délaissée, ou
tu
en cet Art, qu'ils ont presque tous cachée
avec soin, de peur que les Indignes
n'en eussent connaissance.
Il faut donc que tu saches que la Pierre
Philosophale est divisée en trois Degrés,
savoir la Pierre Végétale, la Minérale,
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
403
& l'Animale, ou qui a Ame & Vie. La
Pierre Végétale, disent les Philosophes,
est proprement & principalement cette première
Partie, qui est la Pierre du premier
Degré, de laquelle, Pierre de Villeneuve,
frère d'Arnaud du même nom, dit sur la
fin de son
Rosaire: Le commencement de
notre Pierre, est l'Argent-vif, ou sa Sulfuréité,
qu'il nous faut avoir de sa grosse
Substance corporelle, avant qu'il puisse
passer au second Degré.
Le commencement donc de notre Pierre,
est que le Mercure, croissant en l'Arbre,
soit composé & sublimé en l'allégeant;
car c'est le Germe Volatil, qui se
nourrit, mais qui ne peut croître sans l'Arbre
fixe, qui le retient, comme le téton
fait la vie de l'Enfant. De là il paraît que
cette Pierre est Végétale, comme étant le
doux Esprit, croissant du Germe de la
Vigne, joint dans le premier Oeuvre au
Corps fixe blanchissant, ainsi qu'il est dit
dans le
Songe Vert, où la Pratique de cette
Pierre Végétale est donnée à ceux qui
savent entendre la Vérité; laquelle Pratique
je ne mettrai point ici pour de justes
raisons. (1)
P R E M I E R
D E G R E'.
Dans le premier Degré de la Pierre Physique,
(1) Nous mettons le Songe Verd dans ce Volume.
L l ij
@
404 LA PAROLE DELAISSE'E,
nous devons faire notre Mercure
Végétal net & pur, qui est appelé par les
Philosophes Soufre blanc, non urent, lequel
sert de moyen pour conjoindre les Soufres
avec les Corps. Et comme ce Mercure
est véritablement de Nature fixe, subtile,
& net, il s'unit avec les Corps, y adhère,
& se joint dans leur profond, moyennant
sa chaleur, & son humidité. Les Philosophes
ont dit de lui, qu'il est le Moyen
de conjoindre les Teintures, & non pas
l'Argent-vif Vulgaire, qui est trop froid
& flegmatique, & par conséquent destitué
de toute opération de Vie, laquelle consiste
dans la chaleur & dans la moiteur.
Mais parce qu'il est en partie volatil, il
sert aussi de moyen pour mêler les Esprits
volatils, & pour adhérer & se joindre à la
Substance fixe des Corps. Nous allons
toucher la triple cause de sa nécessité.
La première, comme nous avons à
joindre les deux Semences, à savoir du
Mâle & de la Femelle, il faut que l'un soit
mêlé avec l'autre par un naturel amour,
& par une co-naturelle spongiosité, en
sorte que ce qu'il y a de plus dans l'un,
soit attiré par le plus de l'autre, & par
conséquent que l'un soit mêlé avec l'autre,
& qu'ils soient conjoints ensemble.
Et pourtant, comme ces deux Corps,
Or & Argent, sont rendus moites par une
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TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
405
chaleur digestive, dissolutive, & subtilative,
alors ils deviennent première Matière,
& simple; & en cet état ils prennent le
nom de Semence prochaine à Génération,
par l'impression qu'ils reçoivent à cause de
leur simplicité & de leur obéissance à la
chaleur instrumentale, équipollente & semblable
à la chaleur naturelle de ce Mercure.
Et c'est alors que s'en fait l'
Elixir
des Philosophes; la première Partie de la
Pierre étant ordinairement appelée de ce
nom d'Elixir.
Cette première Partie donc est un
Moyen pour conjoindre les extrémités du
Vaisseau de Nature, & dans ce Vaisseau
les Esprits doivent être transmués en fuyant
de Nature en Nature. Ce que nous disons
fait voir la seconde cause de sa nécessité;
car comme la Pierre doit être imprégnée
d'Esprits, il convient qu'il y ait en elle
quelque Vertu rétentive, qui embrasse ces
Esprits, afin qu'ils soient plus facilement
mêlés aux très petites Parties des Corps.
Cette Vertu rétentive est véritablement
dans ce Mercure Physique; & comme il
est en partie de Nature spirituelle, il est un
véritable Esprit, dépuré & purifié de toute
féculence ou résidence terrestre: Esprit,
dis-je, véritable & fixe, & en partie volatil:
Car il contient la Nature de l'un &
de l'autre Feu; ce qui manifeste sa ponticité
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406 LA PAROLE DELAISSE'E,
ou aigreur, ou componction aiguë,
qu'on remarque dans ses Opérations, puisque
par ce Mercure mortifié, le Mercure
Vulgaire, comme dit le Texte, est facilement
congelé.
Cependant il n'est pas fixe par lui-même;
car pour le devenir, il faut qu'il soit
joint au Soleil & à la Lune, & fait leur
Ami, afin que ce qui est en lui volatil,
soit fixé avec ces deux Corps; c'est-à-
dire, que de cette Chose qui est composée
de toutes ces Choses, mêlées ensemble
avec les Collatéraux, le Mercure
vulgaire puisse être directement fixé.
C'est la cause pourquoi de nouveaux
Corps y sont mis, & ils sont fixes, afin
que le Feu composé, qui est appelé Mercure
sublimé, ou première Matière, soit
tellement informé du Ferment propre,
qu'il obtienne la force de longue persévérance
dans la bataille du Feu, malgré sa
grande âpreté.
A ce sujet, l'Hortulain dit, Que ce à
quoi ce Mercure doit être joint; c'est-à-
dire, avec quoi il doit se fixer, ne doit
point lui être étranger. En parlant de ce
Mercure, Raimond Lulle dit, Que l'Argent-vif,
par nous fait, congèle le commun,
& est aux Hommes plus commun que le
commun du moindre prix; qu'il est de
plus grande vertu, comme aussi de plus
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TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
407
forte rétention. Ce qui fait dire à Géber,
qu'il est signe de perfection, parce que c'est
une Gomme plus noble que les Marguerites,
laquelle convertit & attire toute autre
Gomme à sa Nature fixe, claire & pure;
la fait toujours durer avec elle au Feu, avec
lequel elle s'éjouit. C'est pourquoi, dit le
Texte, alléguant Morien: Ceux qui
croient composer notre bénite Pierre,
sans cette première Partie, sont semblables
à ceux qui veulent monter aux plus hauts
Pinacles, sans échelle, lesquels avant que
d'y arriver, tombent en bas en misères &
en douleurs.
Ce Mercure donc est le commencement
& le fondement de tout ce glorieux Magistère;
car il contient en soi un Feu, qui
doit être repu & nourri de plus grand &
plus fort Feu, au second Régime de la
Pierre.
Donc, tant le Feu enclos de ce Mercure
par le premier Régime, que celui qui
doit être aussi enclos par le second, dans
les Choses naturelles, est nommé propre
Instrument, qui est la seconde Chose requise,
& principalement à connaître dans
ce haut Magistère. En sorte que la Matière,
dont on doit commencer l'Oeuvre,
étant connue, on doit premièrement enclore
le Feu dans la Matière volatile &
fixe, en chauffant & coagulant avec Dissolution
@
408 LA PAROLE DELAISSE'E,
des Corps. Pour faire un Mystère de
cette
inclusion ou
emprisonnement du Feu,
les Philosophes l'ont appelée Sublimation
ou Exaltation de Matière mercurielle. Ce
qui fait qu'Arnaud de Villeneuve dit, Que
le Mercure soit premièrement sublimé;
c'est-à-dire, le Mercure étant de nature
basse, savoir de Terre & d'Eau, il doit être
ramené à une Nature noble & haute, savoir
d'Air & de Feu, qui sont très prochains
de ce Mercure, selon l'intention de
la Nature & de l'Art. C'est pourquoi,
quand cette Pierre mercurielle est ainsi
exaltée & subtilisée, elle est sublimée
de première Sublimation, & il convient
encore de la sublimer avec son Vaisseau.
Raimond Lulle dit à ce sujet: Nous espérons
en notre Seigneur que notre Mercure
sera sublimé à plus grandes Choses, avec
addition de la Chose qui le teint; & son
Ame sera exaltée en gloire.
Je te dis donc, appelant Dieu à témoin
de cette Vérité, que ce Mercure ayant
été sublimé, il a paru Vêtu d'une aussi
grande blancheur, que celle de la neige des
hautes Montagnes, sous une très subtile
& cristalline splendeur, de laquelle il sortait,
à l'ouverture du Vaisseau, une si douce
odeur, qu'il ne s'en trouve point de semblable
dans ce Monde. Et moi, qui te
parle, je sais que cette merveilleuse blancheur
cheur
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TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
409
a paru à mes propres yeux; que j'ai
touché de mes mains cette subtile cristallinité,
& que j'ai par mon odorat senti cette
merveilleuse douceur, de laquelle je pleurai
de joie, étant étonné d'une chose si
admirable. Et pour cela, béni soit le Dieu
éternel, haut & glorieux, qui a mis tant
de merveilleux Dons dans les Secrets de
la Nature, & qui a bien voulu les montrer
à quelques Hommes. Je sais que quand
tu connaîtras les Causes de cette Disposition,
tu te demanderas: Qu'elle est donc
cette Nature, qui étant donnée d'une
Chose corrompante, tient néanmoins en
elle une Chose toute Céleste? Personne ne
peut raconter tant de merveilles. Toutefois,
un temps viendra peut-être, que je te
raconterai plusieurs Choses spéciales de
cette Nature, desquelles je n'ai pas encore
obtenu du Seigneur la permission de t'instruire
par écrit. Quoi qu'il en soit, quand
tu auras sublimé ce Mercure, prends le
tout frais & tout récent avec son Sang, de
peur qu'il ne s'envieillisse, & le présente
à ses Parents, à savoir au Soleil & à la
Lune, afin que de ces trois Choses, Soleil,
Lune & Mercure, notre Compôt
soit fait, & que commence le deuxième
Degré de notre Pierre, lequel se nomme
Minéral.
Tome II. * M m
@
410 LA PAROLE DELAISSE'E,
D E U X I E'M E
D E G R E'.
Si tu veux avoir une bonne multiplication
en très fortes Qualités & Vertus Minérales
par les Opérations du deuxième
Degré, moyennant Nature, prends les
Corps nets, & unis avec eux ce Mercure,
selon le poids connu des Philosophes, &
conjoints cette Eau sèche, qui a en soi le
Soufre des Eléments, & qui est appelée
Huile de Nature & Mercure sublimé &
subtilisé, dissous & endurci par les préparations
du premier Degré, en séparant
toujours & rejetant les résidences ou fèces
qu'il fait dans la Sublimation, comme
n'étant d'aucune valeur.
Il ne faut pas que dans notre Sublimation,
la Chose sublimée demeure à la hauteur
du Vaisseau, comme il arrive dans la
Sublimation des Sophistes. Dans la nôtre
au contraire, ce qui est sublimé, demeure
seulement un peu élevé sur les fèces du
Vaisseau; car la plus subtile & la plus pure
Partie nage toujours sur ces fèces, & se
joint aux côtés du Vaisseau, ce qui est
impur demeurant naturellement au fond,
parce que la Nature, par cette évacuation,
désire être restituée en mieux, en perdant
de mauvaises & d'impures parties, pour en
recouvrer de plus pures & de meilleures.
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
411
Par toutes ces choses, on voit la troisième
Cause de sa nécessité, laquelle est
que, comme le Mercure est net, clair,
blanc & incombustible, il illumine toute
la Pierre, la défend d'adustion ou brûlement,
& tempère l'ardeur du Feu contre
Nature, en le ramenant à vrai tempérament
& concorde avec le feu naturel:
Car ce Mercure Philosophique contient
par excellence le Feu innaturel, dont la
souveraine Vertu est *attrempement contre
l'ardeur du Feu contre-Nature, & comme
une aide amiable du Feu naturel naturalisant,
c'est-à-dire se convertissant soi-
même en Nature, ou se faisant soi-même naturel,
par une douce *attempérence avec
le Feu naturel, ce qui est un très grand
Secret, connu de peu de Gens, d'où ce
Mercure est dit Terre nourrice, comme
étant le Germe, sans lequel la Pierre ne
peut croître ni se multiplier. C'est pourquoi
Hermès dit: La Terre est la Nourrice
de notre Pierre, de laquelle le Soleil
est le Père, & la Lune la Mère. Elle
monte de la Terre au Ciel, & derechef
elle descend en Terre: Sa force est entière,
si elle est tournée en Terre, de laquelle
Terre, avec les deux Corps parfaits, la
droite Composition des Philosophes prend
naissance & commencement.
Qu'il te suffise donc de ces deux Corps,
M m ij
@
412 LA PAROLE DELAISSE'E,
car ils sont semblables à la Chose requise &
demandée, comme le dit Arnaud de Villeneuve;
c'est-à-dire, Que comme la fin de
la Pierre est d'être parfaite, elle parfait le
Mercure vulgaire, & les autres Corps imparfaits,
en les transmuant en Or & en
Argent. Il faut donc nécessairement rechercher
cette Vertu transmutative, là où
elle est, & on ne peut la trouver plus convenablement,
que dans les Corps parfaits:
Car si la puissance, la force & la Vertu
de transmuer les Métaux imparfaits en véritable
Or, n'est pas dans un Corps pur &
fin, en vain irait-on chercher cette Vertu
dans le Cuivre ou dans un autre Métal
imparfait. Je dis la même chose de l'Argent;
car dans tout le Genre des Métaux,
l'Or & l'Argent seulement sont parfaits.
Pour avoir donc cette Substance Mercurielle
dans laquelle est cette parfaite Vertu
de transmuer en Or & en Argent les
Métaux imparfaits, il faut recourir à tes
deux Corps parfaits, & non ailleurs. C'est
pourquoi tu dois savoir que la Conjonction
de ces deux Corps est le terme naturel
de dernière Subtilisation & de Transmutation
en la première Matière de régénération;
& par cette raison, de cette Conjonction,
comme de première & simple
Matière, est faite la Génération du véritable
Elixir.
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
413
La Lune, réduite en première Matière,
est la Matière passive; car véritablement
elle est l'Epouse du Soleil, & ils sont l'un
& l'autre en très prochaine affinité.
Telle est la convenance entre le Mâle
& la Femelle du Genre de l'Art, desquels
s'engendre le Soufre blanc & rouge, conglutinant
& congelant le Mercure: Et certainement
meilleure Création, & plus voisine
Transmutation est toujours faite, quand
le propre Mâle est conjoint avec sa propre
Femelle en une nature: & le Mâle est ce
qui s'éjouit le plus au profond de la Matière
passive par sa subtilité naturelle, & il
la transmue & convertit en sa nature de
Soufre. Ce qui a porté Dastin, Anglais, à
dire de cette Conjonction: Si la Femme
blanche est mariée avec le Mari rouge, ils
s'embrasseront incontinent, se joindront,
s'accoupleront ensemble, & ne feront
qu'un Corps par leur Dissolution.
Cette Copulation est le Mariage Philosophique,
& le Lien indissoluble. C'est
pour cela qu'il est dit; Ces Deux deviennent
Un par conversion, & tiennent par
Un, à savoir par notre Mercure, qui est
l'Anneau du souverain Lien; Aussi est-il
appelé La Fille de Platon, qui conjoint les
Corps assemblés par amour.
Compose donc notre très secrète Pierre
de ces trois Choses, & non d'autres; car
M m iij
@
414 LA PAROLE DELAISSE'E,
les Choses requises à cet effet sont en elles
seules.
Cette Amalgame, ou Composition Physique,
étant ainsi traitée, on peut véritablement
dire que la Pierre n'est qu'une
Chose: Car tout ce Compôt est une mixtion
ou mélange, dont le prix est d'une
valeur inestimable; c'est-à-dire, que le
prix en est si grand, qu'on ne saurait se le
figurer: Car il est notre Airain, dont il est
dit dans la Tourbe: Sachez tous que nulle
vraie Teinture n'est faite que de cet Airain;
c'est-à-dire, de notre Confection, qui
se fait seulement des trois Choses, dont
nous venons de parler: Et alors commence
la seconde Partie de notre très noble Pierre,
& la Pierre du Second Degré, qui est
appelée Minérale.
Il faut remarquer ici que la Pierre ou le
Mercure, qui, par la première Opération,
était né si clair & si resplendissant, est par
cette seconde Opération mortifié, noirci,
& devient difforme avec tout le Compôt,
afin qu'il puisse ressusciter victorieux, plus
clair, plus pur, & plus fort qu'il n'était
auparavant. Car cette mortification est la
revivification parce qu'en le mortifiant, il
se revivifie & en se revivifiant, il se mortifie.
Ces deux Opérations sont tellement
enchaînées l'une avec l'autre, que l'une ne
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
415
peut être sans l'autre, comme l'enseignent
tous les Philosophes; car la Génération
de l'un, est la Corruption de l'autre. Tout
cela néanmoins n'est autre chose que créer
le Soufre de Nature, & réduire le Compôt
en la première Matière prochaine au
Genre Métallique.
Sachez donc que ce Compôt est cette
Substance, de laquelle ce Soufre de Nature
doit se retirer par confortation &
nourrissement, en mettant dans cette Substance
la Vertu minérale, pour qu'elle soit
finalement faite une nouvelle Nature, dénuée
de toutes terrestréités superflues &
corrompantes, & de toutes humidités flegmatiques,
qui empêchent la Digestion.
Où il faut observer que selon les diverses
altérations ou mutations d'une même Matière
en sa Digestion, divers noms lui sont
imposés par les Philosophes: Et selon différentes
complexions, quelques-uns ont
appelé ce Compôt Présure coagulante ou
épaississante, d'autres l'ont nommé Soufre,
Arsenic, Azote, Alun, Teinture
illuminant tout Corps, & Oeuf des Philosophes:
Car comme un Oeuf est composé
de trois choses, savoir de la Coque, du
Blanc & du Jaune; de même notre Oeuf
physique est composé de Corps, d'Ame,
d'Esprit, quoiqu'à la vérité notre Pierre
soit une même chose, selon le Corps, selon
M m iiij
@
416 LA PAROLE DELAISSE'E,
l'Ame & selon l'Esprit; mais, selon
diverses raisons & intentions des Philosophes,
elle est tantôt dite une chose, &
tantôt une autre; ce que Platon nous fait entendre,
quand il dit, que la Matière flue
à l'infini; c'est-à-dire toujours, si la forme
n'arrête son flux.
Ainsi c'est une Trinité en Unité, & une
Unité en Trinité; parce que là, sont Corps,
Ame & Esprit; là aussi sont Soufre, Mercure
& Arsenic: Car le Soufre spirant,
c'est-à-dire jetant sa vapeur en Arsenic,
opère en copulant le Mercure; & les Philosophes
disent que la propriété de l'Arsenic
est de respirer, & que la propriété du Soufre
est de coaguler, congeler, & arrêter le
Mercure. Toutefois ce Soufre, cet Arsenic,
& ce Mercure ne sont pas ceux que
pense le Vulgaire; car ce ne sont pas ces
Esprits venimeux que les Apothicaires vendent;
mais ce sont les Esprits des Philosophes,
qui doivent donner notre Médecine;
au lieu que les autres Esprits ne peuvent
rien pour la perfection des Métaux.
C'est donc en vain que travaillent les
Sophistes, qui font leur Elixir de tels Esprits
venimeux & pleins de corruption:
Car certainement la vérité de la souveraine
subtilité de Nature, n'est en nulle autre
chose, que dans ces trois Choses, à savoir
Soufre, Arsenic & Mercure Philosophique,
dans lesquels seulement est la réparation
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
417
& la totale perfection des Corps, qui
doivent être purgés & purifiés.
Les Philosophes ont imposé plusieurs
noms à notre Pierre, & cependant elle
n'est toujours qu'une Chose. Par cette raison,
laissez la pluralité des noms, & vous
arrêtez à ce Compôt, qu'il faut mettre une
fois dans notre Vaisseau secret, d'où il ne
doit point être tiré, que la Roue élémentaire
ne soit accomplie, afin que la force
& vertu active du Mercure, qui doit être
nourri, ne soit suffoquée ou perdue: Car
les Semences des choses, qui naissent de
Terre, ne croissent ni ne multiplient, si leur
force & vertu générative leur est ôtée par
quelque qualité étrangère: Aussi semblablement,
cette Nature ne se multipliera
jamais, ni ne sera multipliée, si elle n'est
préparée en manière d'eau.
La matrice de la femme, après qu'elle
a conçu, demeure close & fermée, afin
qu'il n'y entre aucun air étranger, &
que le fruit ne se perde pas: De même
notre Pierre doit toujours demeurer close
dans son Vaisseau, & rien d'étranger ne
doit lui être ajouté: Elle doit seulement
être nourrie & informée par la Vertu
informatrice de sa nature, & multiplicative,
non seulement en quantité, mais
aussi en qualité très forte: De sorte qu'il
faut influer ou mettre dans la Matière son
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418 LA PAROLE DELAISSE'E,
Humidité vivificative, par la vertu de laquelle
elle est nourrie, accrue, & multipliée.
Après donc que notre Compôt est fait,
la première chose à laquelle on doit s'appliquer,
c'est de l'animer en y mettant la
Chaleur naturelle ou l'Humidité vivificative,
ou l'Ame, ou l'Air, ou la Vie par la
voie de la Solution & de la Sublimation
avec Coagulation; car sans cette Chaleur,
elle demeurerait sans action, & sans Ame,
serait privée de ses hautes vertus, & n'aurait
aucun mouvement de Génération. La
manière d'introduire la Chaleur dans la
Matière, c'est de la convertir de disposition
en disposition, & de nature en nature;
c'est-à-dire, de l'élever d'une nature très
basse, à une nature très haute, & très noble.
Cette disposition se fait par sa propre
Sublimation, Dissolution de Terre, &
Congélation d'Eau, ou Ingrossation, ou
Mortification, ou résurrection & Sublimation
en légers Eléments. De sorte donc,
que tout le Cercle de ce Magistère, n'est
autre chose qu'une parfaite Sublimation,
laquelle toutefois a plusieurs Opérations
particulières, & enchaînées ensemble.
Cependant il y en a deux principales, à
savoir la parfaite Dissolution, & la parfaite
Congélation: Aussi tout le Magistère
n'est autre chose que parfaitement dissoudre,
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
419
& parfaitement congeler l'Esprit:
Et ces opérations ont une telle liaison entre
elles, que jamais le Corps ne se dissout,
que l'Esprit ne se congèle, ni l'Esprit ne
se congèle point, que le Corps ne se dissolve.
Ce qui fait dire à Raimond Lulle,
que tous les Philosophes ont déclaré que
l'Oeuvre entier du Magistère, n'est que
Dissolution & Congélation. Pour avoir
ignoré ces opérations, de grands Personnages
en d'autres Sciences ont été trompés;
la présomption de leur savoir leur a
fait présumer qu'ils entendaient les Cercles
de la Nature, & la manière de circuler.
Il est donc important de bien connaître
la manière de cette Circulation, qui véritablement
n'est autre chose qu'imbiber &
abreuver, ou faire boire le Compôt selon
le juste poids de notre Eau mercurielle,
que les Philosophes commandent de nommer
Eau permanente, parce que dans cette
Imbibition le Compôt est digéré, dissout,
& congèle d'une manière accomplie & naturelle.
C'est une chose véritable, Que si une
Matière de Terre doit être faite Feu, il faut
qu'elle soit subtilisée, préparée, & faite plus
simple qu'elle n'était. Il en est de même
de notre Compôt, atténué & subtilisé, en
telle sorte, que le Feu domine en lui, &
@
420 LA PAROLE DELAISSE'E,
cette Subtilisation & Préparation de Terre
est faite avec Eaux subtiles, souverainement
aigres & aiguës, qui n'ont aucune
fétidité ni mauvaise odeur, telle, comme
dit Géber dans sa
Somme, qu'est l'Eau
de notre Argent-vif sublimé, & ramené à
nature de Feu, sous les noms de Vinaigre,
de Sel, d'Alun, & de plusieurs autres
liqueurs très aigres. Par laquelle Eau les
Corps sont subtilisés, réduits & ramenés à
leur première Matière, prochaine à la Pierre
ou à l'Elixir des Philosophes. Remarquez
que comme l'Enfant, au ventre de sa Mère,
doit être nourri de son aliment naturel,
qui est le sang menstruel, afin qu'il puisse
croître en quantité & en qualité plus forte,
de même notre Pierre doit être nourrie de
sa graisse, dit Aristote, & de sa propre nature
& substance.
Mais quelle est cette graisse, qui est le nourrissement,
la vie, l'accroissement & la multiplication
de notre Pierre? Les Philosophes
l'ont totalement celée, comme étant
le grand Secret qu'ils ont juré de ne jamais
révéler ni manifester à aucun, & ils ont remis
à Dieu seul, ce Secret pour le révéler,
ou inspirer à qui il lui plaira. Cependant,
cette humidité grasse & vivifique, ou donnant
vie, est appelée par quelques Philosophes,
Eau Mercurielle, Eau permanente,
Eau demeurant au feu, Eau divine;
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
421
& elle est la Clef & le Fondement de toute
l'Oeuvre.
De cette Eau mercurielle & permanente,
il est dit dans la Tourbe, Qu'il faut que
le Corps soit occupé par flamme du feu,
afin qu'il soit *dérompu, dépecé, & débilité;
à savoir, avec cette Eau pleine de
feu, dans laquelle le Corps est lavé jusqu'à
ce que tout soit fait Eau, laquelle n'est pas
Eau de Nue ni de Fontaine, comme le
croient les Ignorants & les Sophistes, mais
c'est notre Eau permanente; laquelle toutefois,
sans le Corps avec lequel elle est
jointe, ne peut être permanente, c'est-à-
dire qu'elle ne peut demeurer au feu; &
qu'elle s'enfuit aussitôt: & tout le secret
de notre Pierre est dans cette Eau permanente:
car c'est dans cette Eau qu'elle se
parfait, parce que l'Humidité, qui la vivifie,
est en elle, comme étant sa vie & sa
résurrection.
Au sujet de cette Eau très secrète, il est
dit dans la Tourbe: l'Eau, par elle seule,
fait tout: car elle dissout tout; elle congèle
tout ce qui est congelable; elle dépèce
& *dérompt tout sans aide d'autrui; en elle
est la chose qui teint & qui est teinte: Bref,
notre Oeuvre n'est autre chose que Vapeur
& Eau, qui est dite mondifiante, ou
nettoyant, blanchissant, rubifiant, & déjetant
la noirceur des Corps; & les Philosophes
@
422 LA PAROLE DELAISSE'E,
l'ont nommée Eau permanente, Huile
fixe & incombustible, ou qui ne peut
être brûlée. C'est l'Eau que les Philosophes
ont divisée en deux parties, l'une desquelles
dissout le Corps en le calcinant, c'est-
à-dire en le réduisant en Chaux & en le
congelant; & l'autre partie nettoie le
Corps de toute noirceur, le blanchit &
rougit, & le fait fluer ou courir en multipliant
ses parties. Cette Eau dans la Tourbe
est appelée le Vinaigre très aigre & très
aigu: Car c'est une Humidité chaude en elle-même
d'une chaleur vivifiante, contenant
en soi une Teinture invariable, qui
ne peut être altérée.
Alphidius a nommé cette Eau
Attrempanceou mesure des Sages, & Urines des
Jeunes Colériques. Pour ne pas faire connaître
cette Eau, les Philosophes l'ont cachée
sous différents noms, & elle n'est connue
que de très peu de Gens.
Hermès l'a connue & touchée, Géber
l'a connue, Alphidius l'a traitée, Morienus
l'a écrite, le Lis l'a entendue, Arnaud
de Villeneuve l'a bien aperçue, Raimond
Lulle l'a faiblement déclarée, le Texte ne
l'a pas ignorée, Rasis, Avicenne, Galien,
Hipocrate, Haly, & souverainement Albert
l'ont sagement cachée, & Dastin, Bernard
de Grave, Pythagoras, Merlin l'ancien
& Aristote l'ont très bien entendue:
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
423
Bref, cette Eau, qui triomphe de tout, est
nommée céleste, glorieuse, dernier & final
Secret pour nourrir notre honorable Pierre,
sans laquelle Eau elle n'est jamais
amendée, nourrie, accrue, ni multipliée;
& pour cela, les Philosophes ont celé la
manière de faire cette Eau comme la Clef
de leur Magistère (1). Et certainement j'ai
lu plus de cent volumes de Livres, traitant
de cet Art, sans avoir trouvé dans aucun la
perfection de cette Eau Mercurielle. J'ai vu
aussi plusieurs Hommes savants en cette
Science, sans en avoir trouvé aucun qui
eût ce Secret, excepté un grand Médecin,
qui me dit avoir soupiré pendant trente-six
ans avant que d'y être parvenu.
Il est dit qu'à cette Nature est donné
une double Nature, à savoir d'Or &
d'Argent, dans les entrailles desquels, comme
dans le ventre de sa Mère, l'Argent
vif est contenu, multiplié, purgé & converti
en Soufre blanc, non urant, par l'action
de la chaleur du feu, étant là-dedans
informé régulièrement par l'Art. Donc
cette Eau Mercurielle n'est autre chose
que l'Esprit des Corps, converti en nature
de Quintessence, donnant vertu à la
| (1) L'Auteur du Ro- | le feu, parce que du Corps
|
| saire, en parlant de cette | de l'Or, elle fait un pur
|
| Eau secrète: Notre Eau, | Esprit ce que le feu comdit-il.
|
| est plus forte que | mun ne peut faire.
|
@
424 LA PAROLE DELAISSE'E,
Pierre & la gouvernant. Et cette Pierre,
ou notre Compôt, est Matrice contenante,
& Lien expédient & convenable, savoir
Terre, Mère ou Vaisseau de Nature, retenant
vertu formative de la Pierre, en
quoi la chaleur naturelle est mise, qui est
cette vertu
issante du Vaisseau par le cinquième
Esprit. C'est pourquoi ce Vaisseau,
est appelé Mère & Nourrice, parce qu'il
donne une vertu naturelle au Soufre, qu'il
paît & qu'il nourrit.
Ceci donc est notre Compôt en ce Vaisseau
naturel, dans lequel les Esprits sont
transmués de nature en nature, & plus ils
fuient, plus ils s'altèrent dans ce Vaisseau
& s'éloignent de leur corruption & imperfection,
jusqu'à ce qu'ils parviennent à
l'accomplissement de Quintessence: Ce qui
fait qu'ils prennent, ou vêtent une nouvelle
nature, qui est nette, blanche, pure,
dénuée de toute corrosivité & superfluité
terrestre, adurante ou brûlante, & flegmatique
évaporable.
En cette affinité du Vaisseau, l'humidité de
l'Esprit, est par sa viscosité ou nature
gluante, retenue en adhérence, ou conjonction
naturelle & ferme, & le Compôt s'y
échauffe comme dans son humidité radicale,
mêlée & mortifiée. Après quoi la chose
morte ressuscite avec Sublimation joyeuse
d'enfantement, en soi relevant totalement
ment
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
425
de nature salsugineuse & amère. Mais
l'Enfant à la puissance de se soutenir soi-
même; & comme il est encore de nature
simple, il convient de le nourrir d'un petit-
lait gras, à savoir de son Humidité vivifiante,
de laquelle en partie il a été engendré,
& qui est notre Eau permanente, Lait
de Vierge, ou Eau de vie, qui ne vient
point de la vigne, & néanmoins elle est
dite Eau de vie, parce qu'elle vivifie notre
Pierre & la fait ressusciter. Elle est aussi
dite Sang réincrudé, ou refait cru, Menstrue
blanchie, Nourrissement de l'Enfant,
Viande du coeur, Eau de mer, Venin des
Vivants, Viande des Morts, & Argent vif
des Philosophes, dépuré de sa féculence
terrestre par sublimation Philosophique.
Après donc que notre Compôt est fait,
on doit le mettre dans son Vaisseau secret,
cuire à feu très lent, ou sec ou humide,
& lui faire boire de notre Eau permanente,
peu à peu, en dissolvant & congelant tant
de fois que la Terre monte feuillée, laquelle
ensuite doit être calcinée & finalement
incérée, en la fixant avec la même
Eau, qui est appelée Huile incombustible
& fixe, jusqu'à ce qu'elle flue ou fonde
promptement comme de la cire.
Raimond Lulle dit que la Cération doit
être tant de fois réitérée ou recommencée
sur la Pierre, la Sublimation de la partie humide
Tome II. * N n
@
426 LA PAROLE DELAISSE'E,
réservée, que la Pierre, avec sa propre
Humidité, radicalement permanente &
fixe, & qui ne laisse jamais son Corps, donne
une droite fusion. C'est pourquoi, ajoute
ce Philosophe, il est commandé d'abreuver
notre Pierre avec cette Humidité permanente,
qui rend claires ses parties; car
après sa parfaite mondation ou purgation de
toutes choses corrompantes, & mêmement
des deux humeurs superflues, l'une grasse
& adustible, & l'autre flegmatique & évaporable,
la Pierre est ramenée en propre
nature & substance de Soufre non brûlant;
& sans cette Humidité, jamais notre Pierre
n'est amendée, nourrie, augmentée, ni
multipliée. Il faut remarquer que durant
sa digestion, notre Pierre prend alternativement
toutes sortes de Couleurs. Néanmoins,
il n'y en a que trois principales, dont
on doit avoir grand soin, sans se mettre
en peine des autres; la Couleur noire, qui est
la première, la Clef & le Commencement de
l'Oeuvre; la Couleur blanche, qui est la seconde;
& la Couleur rouge, qui est la troisième.
C'est pourquoi il est dit que la Chose
dont la tête est rouge, les pieds blancs,
& les yeux noirs est tout le Magistère.
Observez donc que quand notre Compôt
commence à être abreuvé de notre Eau
permanente, alors il est entièrement tourné
en manière de Poix fondue, & devenu
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
427
noir comme charbon; en cet état il est appelé
la Poix noire, le Sel brûlé, le Plomb
fondu, le Laiton non net, la Magnésie,
& le Merle de Jean; car, durant cette Opération,
on voit comme une nuée noire,
volant par la moyenne Région du Vaisseau,
au fond duquel demeure la Matière,
fondue en manière de Poix, qui se dissout
totalement. En parlant de cette nuée, Jacques
du Bourg Saint Saturnin s'écrie: O
bénite nuée, qui t'envoles par notre Vaisseau!
C'est là l'Eclipse du Soleil, dont
parle Raimond Lulle.
Quand cette Masse est ainsi noircie, elle
est dite morte & privée de sa Forme: Le
Corps est aussi dit mort, & éloigné de
son *attrampement, son Ame étant séparée
de lui. Alors l'Humidité se manifeste
en couleur d'Argent-vif, noir & puant,
lequel auparavant était sec, blanc, bien
odorant, ardent, dépuré de Soufre par la
première Opération, & il faut recommencer
à le dépurer par cette seconde Opération.
Ce Corps se trouve prive de son
Ame, qu'il a perdue, de sa splendeur &
de cette merveilleuse lucidité qu'il avait
premièrement, & maintenant il est noir &
enlaidi; ce qui fait que Géber le nomme
pour sa propriété, Esprit puant, Noir blanc
occultement, & Rouge manifestement, &
encore Eau vive sèche.
N n ij
@
428 LA PAROLE DELAISSE'E,
Cette Masse, ainsi noire ou noircie, est
la Clef, le Commencement, & le Signe
d'une parfaite manière d'opérer au second
Régime de notre Pierre précieuse. Aussi
Hermès, dit-il, en voyant cette noirceur:
Croyez que vous avez opéré par la bonne
voie.
Donc cette Noirceur montre la vraie
manière d'opérer; car la Masse étant rendue
difforme, & corrompue de vraie corruption
naturelle, il s'ensuit de cette Corruption
une Génération de nouvelle disposition
réelle en cette Matière; à savoir,
acquisition d'une nouvelle Forme,
lucide, claire, pure, resplendissante, &
d'une odeur suave & douce.
L'Oeuvre de noircir étant accomplie,
il faut en venir à l'Oeuvre de blanchir, qui
est une des Roses de ce Rosier physique,
laquelle est désirée de plusieurs, requise
& attendue. Toutefois, comme nous avons
déjà dit, avant que la parfaite Blancheur
apparaisse, toutes les Couleurs, qu'on
saurait imaginer, sont vues & aperçues
dans l'Oeuvre, desquelles on ne doit point
s'embarrasser, excepté seulement de la Blancheur
qu'on doit attendre avec une patience
constante.
Observez que la manière d'opérer au
Noir, au Blanc, & au Rouge est toujours
la même; à savoir, cuire le Compôt en le
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
429
nourrissant de notre Eau permanente; c'est-
à-dire, le Blanc d'Eau blanche, & le Rouge
d'eau rouge, par lequel Nourrissement,
ou Imbibitions & Digestions, on extrait de
la Pierre cette moyenne Substance de Mercure,
qui est toute la perfection de notre
double Magistère. De manière que la Pierre
doit être purgée, non seulement des
sulfuréités, mais aussi de toutes terrestréités
par Sublimation d'Eaux, par Calcinations
de Terre, par Inhumations & Décoctions
de ces superfluités; par Réductions,
entre Distillations & Calcinations; &
ensuite cette moyenne Substance de ce Mercure
vous conjoindrez avec un Soufre qui
lui soit propre, & cuire le tout ensemble
si longuement, qu'il soit congelé & privé de
toute Humidité superflue, par la voie
d'une chaleur naturelle, qui lui corresponde;
après quoi il est sublimé en Soufre
blanc comme la neige. Par tout ceci, on
voit que notre Pierre contient en soi
deux Substances d'une même nature; l'une
volatile, & l'autre fixe, & les Philosophes
appellent ces Substances unies leur
Argent-vif. Par notre Opération, la Pierre
doit donc être parfaitement séparée de
toutes superfluités brûlantes & corrompantes;
& il n'y doit demeurer que la seule
& pure subtilité, ou moyenne Substance
d'argent-vif congelé, & dépuré de toute
@
430 LA PAROLE DELAISSE'E,
nature sulfureuse, étrangère, ou corrompante.
Cette Dépuration se parfait quand le
Corps se tourne en Esprit, & que l'Esprit
se retourne en Corps, par réitération de Calcination,
Réduction & Sublimation, par
lesquelles la Dissolution des Corps est faite
avec la Congélation ou Epaississement
de l'Esprit, & la Congélation de cet Esprit
se fait avec la Dissolution des Corps.
C'est donc par une seule Opération que
toutes choses sont faites; à savoir, Solution
de l'Argent-vif fixe, avec Congélation
de certain poids de l'Argent-vif volatil,
& leur ablution se fait avec Eau mesurée,
ainsi que la Coagulation de cette
Eau en Pierre se fait moyennant la chaleur
du Mâle qui opère par la Femelle.
La Pierre naît donc véritablement après
la première Conjonction de ces deux Mercures,
comme d'Homme & de Femme, &
elle ne peut prendre naissance autrement.
Par cette Opération le Corps est dépecé,
détruit, & gouverné soigneusement
jusqu'à ce que son Ame subtile, étant extraite
de son épaisseur, se soit tournée
en Esprit impalpable. Alors le Corps est
tourné en non-Corps; ce qui est la véritable
Règle pour bien opérer.
Souvenez-vous que tout ce Corps est
dissous par l'Esprit aigu, & qu'il se fait
spirituel en se mêlant avec lui. Et comme
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
431
cet Esprit est sublimé, il est nommé
Eau, laquelle se lave elle-même, & se nettoie,
comme nous l'avons déjà dit, en montant
avec sa très subtile Substance, & délaissant
ses parties corrompantes; & les
Philosophes ont appelé cette Ascension,
Distillation, Ablution & Sublimation.
T R O I S I E'M E
D E G R E'.
Quand la Sublimation se trouve parfaitement
accomplie, la Pierre est alors vivifiée
de son Esprit vivifiant, ou Ame naturelle,
dont elle avait été privée en noircissant:
elle est inspirée, animée, ressuscitée,
& menée à la dernière fin de toute
subtilité & pureté, & réduite en Pierre
cristalline, blanche comme neige, elle est
un peu élevée dans le Vaisseau, au fond
duquel demeurent les résidences.
Cette Pierre cristalline étant séparée de
ses résidences, mettez-la à part, & la sublimez
sans ces résidences: car si vous
vous essayez de la sublimer avec ses mêmes
résidences, jamais vous ne les séparerez
d'ensemble, & votre travail vous deviendrait
inutile.
En sublimant donc sans ces résidences, on
a la Terre blanche feuillée, le Soufre blanc
non urant, congelant, & fixant après parfaitement
le Mercure; nettoyant tout Corps
@
432 LA PAROLE DELAISSE'E,
impur, & parfaisant l'Imparfait en le réduisant
en véritable Argent.
Ce Soufre, étant ainsi sublimé, il n'y a
blancheur au monde qui excède la sienne;
car il est dénué de toutes choses corrompantes,
& est une Nature nouvelle, une
Quintessence venant des plus pures parties
des quatre Eléments; c'est le Soufre
de Nature, l'Arsenic non urant, le Trésor
incomparable, la Joie des Philosophes,
leur Délectation si désirée, la Terre
blanche, feuillée & claire, l'Oiseau d'Hermès,
la fille de Platon, l'Alun sublimé,
le Sel Ammoniac, & de nouveau le Merle
blanc, dont les plumes excédent en lucidité
le cristal, & il est de grande resplendeur,
de très suave odeur, & de souveraine
pureté, netteté, subtilité & agilité.
Ce Merle blanc Philosophique est d'une
vertu inexprimable, car c'est la Substance
du plus pur Soufre du monde, laquelle
est l'Ame simple de la Pierre, nette & noble,
& séparée de toute épaisseur corporelle.
Il faut calciner ce Soufre blanc par
sèche Décoction, jusqu'à ce qu'il devienne
une Poudre impalpable & très subtile, &
privée de toute Humidité superflue. Après
quoi il doit être incéré de l'Huile blanche
des Philosophes, peu à peu, jusqu'à ce
qu'il flue très promptement comme Cire.
Cette Incération accomplie, qui n'est autre
tre
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
433
chose que réduction à fusion, ou à fonte
de la chose qui ne peut fondre, notre glorieuse
Pierre des Philosophes au blanc est
parfaite, fluente & fondante, plus blanche
que la neige, participante de quelque Verdeur;
persévérante au feu; retenant &
congelant le Mercure, & le fixant ensuite;
teignant & transmuant tout Métal imparfait
en véritable Lune: & si vous en jetez
un poids sur mille d'Argent-vif, ou de
quelque autre Métal imparfait, il les convertira
en Argent plus fin, plus pur, &
plus blanc que celui des Mines.
La manière de la Projection & de la
Multiplication au blanc & au rouge est
semblable.
Cependant la Multiplication se fait en
deux manières; l'une par projection, en
jetant un poids sur cent, & tout sera Médecine,
de laquelle un poids convertira
autre cent poids, aussi en Médecine parfaite;
& un poids de ces cent, fait cent
poids de pur Argent, ou de pur Or.
Il y a d'autres manières plus profitables
& plus secrètes de multiplier la Médecine
par projection, dont je me tais à présent;
mais par Multiplication la Pierre est augmentée
sans fin; c'est à savoir par ses
Digestions, Animations ou Imbibitions
d'Huile Mercurielle, laquelle Huile est
de nature des Métaux; Et cette Multiplication
Tome II. * O o
@
434 LA PAROLE DELAISSE'E,
se fait seulement en imbibant ou
abreuvant la Pierre de cette Huile permanente,
& en dissolvant & congelant autant
de fois qu'on le voudra: Car plus
la Pierre sera digérée, plus elle sera parfaite,
& plus de poids elle convertira,
parce qu'elle sera plus subtilisée. En quoi
est accomplie la Rose blanche, céleste,
suave, & si chérie des Philosophes. Après
que la Pierre au blanc est accomplie, il
en faut dissoudre une partie, & tant la calciner,
selon que le veulent quelques Philosophes,
que par vertu de longue Décoction,
elle soit tournée en cendre impalpable,
& qu'elle devienne colorée en citrinité.
Il faut ensuite l'abreuver de son
Eau rouge, jusqu'à ce qu'elle demeure
rouge comme corail. Dans son Codicille,
au Chapitre de la Calcination de la Terre,
Raimond Lulle dit: N'oublie pas de calciner
en son feu allumé la matière de la
Terre préconnue de la Pierre, avec réitération
de Destruction, de Distillation d'Eau,
& de Calcination de Corps, jusqu'à ce que
la Terre demeure blanche & vide de
toute humidité: & après, continuez par
plus grande force de feu & d'imbibition
d'Eau, jusqu'à ce qu'elle devienne rouge
comme Hyacinthe, en Poudre impalpable,
& sans tact. Le Signe de perfection est
manifestement montré, quant à sa dernière
@
TRAITE' PHILOS. DU TREVISAN.
435
Calcination, la Matière demeure privée
de toute humidité, en parlant du second
Procédé, & principalement du second Régime,
qui est de faire la Pierre rouge. Géber
dit, qu'elle n'est pas faite sans addition
de la chose qui la teint, que Nature connaît
bien; à savoir, sans qu'elle soit abreuvée
& teinte de cette Eau Céleste, de laquelle
il est dit au
Lis des Philosophes:
O Nature Céleste! comment tournes-tu
nos Corps en Esprit! O quelle merveilleuse
& puissante Nature! Elle est par-dessus
tout, elle surmonte tout, & elle est le
Vinaigre, qui fait que l'Or est véritable
Esprit, ainsi que l'Argent. Sans elle, ni
Noirceur, ni Blancheur, ni Rougeur ne
peuvent jamais être faite en notre Oeuvre:
Donc, quand cette Nature est jointe
au Corps, elle le tourne en Esprit, & de
son Feu spirituel, le teint d'une Teinture
invariable, & qui ne peut être effacée.
Hermès nomme cette Nature Céleste,
Eau des Eaux; & Alphidius l'appelle Eau
des Philosophes Indiens, Babyloniens &
Egyptiens. Sans cette Eau, par laquelle
les Corps sont faits Esprits & réduits à
leur première Nature ou Matière, notre
Pierre n'est jamais amendée, la Blanche sans
l'Eau blanche, & la Rouge sans l'Eau rouge.
Soit donc la Pierre Rouge abreuvée de
l'Eau Rouge, pour qu'enfin tant par longue
O o ij
@
436 LA PAROLE DELAISSE'E,
Décoction ou Cuisson, que par longue
Imbibition ou continuel Abreuvement,
elle soit faite rouge comme Sang,
Hyacinthe, Ecarlate, ou Rubis, & luisante
comme un Charbon embrasé, mis
dans un lieu obscur: & finalement, que
notre Pierre soit ornée d'un Diadème rouge.
Ce qui fait dire à Diomédes: Votre
Roi venant du Feu avec sa Femme, gardez-vous
de les brûler par trop grand feu:
Cuisez-les donc doucement, afin qu'ils
soient faits premièrement Noirs; après
Blancs, ensuite Citron & Rouge, & finalement
Venin teignant.
Car, comme dit Aegistus, ces Choses
doivent être faites par division des Eaux.
Je vous commande de ne mettre pas toute
l'Eau ensemble, mais peu à peu, & cuisez
doucement jusqu'à ce que l'Oeuvre
soit accompli.
On voit par là que la Pierre demeure
rouge de vraie rougeur, lumineuse, claire
& vive, fondante comme Cire, par la
Teinture de laquelle l'Argent-vif vulgaire,
& tous Métaux imparfaits peuvent être
teints & parfaits en très vrai & très bon
Or, beaucoup meilleur que celui des Mines.
En quoi est accomplie notre précieuse
Pierre, surmontant toute Pierre précieuse,
laquelle est un Trésor infini à la gloire de
Dieu, qui vit & règne éternellement.
Fin de la Parole délaissée.