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Réfer. : 0602 .
Auteur : Euquiem du Martineau, Mathurin.
Titre : Le Pilote de l'Onde Vive.
S/titre : ou Le Secret du Flux et Reflux de la Mer.
Editeur : Laurent d'Houry. Paris.
Date éd. : 1689 .
@
A V E R T I S S E M E N T.

A première fois
que ce Traité parût
au jour, quelques-uns
de ceux
qui n'en comprenaient
pas le sens
allégorique, publièrent d'abord
qu'il était si abstrait qu'on ne le
pouvoir goûter ni entendre:
Ceux au contraire qui ont quelque
connaissance des Principes
de la nature, & qui se plaisent
aux Livres qui traitent de la Philosophie
secrète des Anciens,
y ont pris tant de satisfaction,
que ne s'en trouvant presque
plus d'exemplaires, ils m'ont demandé
â ij
@
A V E R T I S S E M E N T
avec empressement de
leur en donner cette nouvelle
Edition: & pour m'y engager
encore plus volontiers, ils ont
bien voulu me faire grâce d'un
petit discours assez curieux sur
la même matière, qu'ils m'ont
conseillé de mettre à la fin de
ce recueil. C'est ce que nous
avions à dire de nôtre part, laissons
maintenant parler l'Auteur
à ceux qui liront son Ouvrage.
------------------------------------
M Y L E C T E U R,Ayant plu à Dieu de
me donner quelques
lumières dans la Philosophie
naturelle, & particulièrement
sur la cause du flux &
reflux de la Mer, & sur celle
du Point fixe, j'en ai fait la matière
du Discours que tu verras
@
A U
L E C T E U R.
dans la suite. Je l'ai accompagné
d'un Voyage abrégé des
Indes, avec la figure & l'explication
de la Quadrature du Cercle
tant recherchée par les Anciens,
dont l'Histoire m'a été
faite par un Gentilhomme que
j'ai rencontré dans mes Voyages;
J'avais de la répugnance à
la joindre à mon Traité du flux
& reflux, à cause qu'elle peut
plutôt passer pour une fable,
que pour une véritable Histoire.
En effet, on a peine à s'imaginer
que pour faire un Voyage
des Indes, il soit absolument
nécessaire d'équiper deux Vaisseaux,
puis s'embarquer dans un,
& faire seulement servir l'autre
à porter des Victuailles. Qu'on
soit obligé d'aller aux Iles Fortunées
pour attendre le Vent: Que
de ce lieu on fasse voile aux Hespérides;
â iij
@
A V E R T I S S E M E N T
qu'on y prenne des eaux,
& un sel convenable à faire ce
voyage: que ces eaux & ce sel
étant mis dans un vaisseau,
ayant la vertu de donner pendant
le chemin tous les vents
propres, & qu'ils rendent le
voyage heureux: que le Port des
Indes où l'on va, soit dans un
petit golfe inconnu, qu'on suppose
être au Royaume d'Eden,
qui borde la Mer Rouge: qu'il
faille charger ces Vaisseaux de
plusieurs marchandises qu'on ne
rapporte pas communément des
Indes; & qu'enfin on n'emploie
que vingt-quatre heures pour
retourner de ce lieu à Dantzig:
Certes tout ce détail parait fabuleux;
& quelque science qu'il
contienne, celui qui le voudrait
faire passer pour une histoire
sérieuse, ne serait pas raisonnable.
@
A U
L E C T E U R.
Ce que je trouve de plus
admirable, & de plus digne à
considérer, est une figure de la
Quadrature du Cercle, composée
sur les Principes de la Nature,
& dont on n'a pas encore
entendu parler.
Ayant communiqué cette Histoire,
& cette Figure à un de
mes amis parfaitement bon
Physicien, & l'ayant prié de m'en
dire son sentiment; il m'a assuré
que l'un & l'autre étaient mystérieux,
qu'ils renfermaient de
grands secrets, & qu'ils ne s'adressaient
pas proprement à des
Matelots & autres gens de marine,
mais plutôt aux Hommes les
plus doctes. En un mot, il m'en
a dit tant de bien, que je me suis
trouvé obligé de l'y ajouter
pour seconde Partie. Qu'on ne
me blâme donc point si l'on
@
A V E R T I S S E M E N T
n'en comprend pas le sens d'abord,
je n'y mets rien du mien:
je ne fais simplement que la relation
d'une Histoire ou d'une fable,
comme on voudra l'appeler,
& aussi sincèrement qu'elle
m'a été faite, enfin Lecteur profites-en
si tu peux: mais fais-en
la lecture entière, & suspens ton
jugement jusqu'à la fin: peut-
être y trouveras-tu plus de satisfaction
que tu ne penses, ou
du moins seras-tu récompensé
par le présent qu'on te fait de
Deux Nouveaux Traités sur notre
Philosophie.
Au reste comme les mouvements
que j'ai observé en la Mer
sont en si grand nombre, qu'il
se pourrait rencontrer de la confusion
à les traiter séparément;
pour les rendre plus intelligibles,
je les ai réduits sous six
@
A U
L E C T E U R.
principaux Mouvements, & tout
le Traité en onze Chapitres, qui
renferment plusieurs questions
naturelles & curieuses, & qui
servent beaucoup à l'éclaircissement
du sujet. J'ai commenté
chacun de ces Chapitres d'un
entretien ou colloque familier
que j'ai eu aux Tuileries avec
un de mes amis à qui je fis la
lecture de ce Livre.
@
T A B L E
D E S
M A T I E R E S.
LE CHAP. I. T
Raite des nombres
les plus
parfaits & mystérieux, premier,
Principes; & fait voir de qu'elle
manière il les faut entendre, &
en faire l'application. page 1 Le Chap. deuxième
fait connaîtrel'harmonie & l'intelligence
qu'il y a entre les causes célestes
& les terrestres; ce que c'est que
seconds principes; & comment les
mixtes se composent. p. 7 Le Chap. troisième
parle desEléments, de leurs qualités & de
leurs mélanges, tant doubles que
simples. p. 18 Le Chap. quatrième
représente
@
T A B L E.
une figure du flux & reflux de la
Mer, avec celle du point fixe, laquelle
montre la disposition des
causes centrales & célestes, qui
causent les divers mouvements de
la Mer. p. 21 Le Chap. cinquième
donnel'explication de ce Système, suivant
les Principes de l'Astrologie judiciaire
& naturelle. p. 23 Le Chap. sixième,
comprend undiscours de la Mer, & de tous ses
mouvements en général, réduits sous
six principaux. p. 29 Le Chap. septième
explique lepremier mouvement de la Mer, celui
du point fixe, & des douze corps
qui l'environnent. p. 32 Le Chap. huitième
nous découvreles deuxième & troisième mouvements
de la mer; la cause particulière
de son flux & reflux, les
vents, & leur diverses natures:
@
T A B L E.
& une réfutation de l'opinion de
Copernic. p. 36 Le Chap. neuvième
renfermele quatrième mouvement de la mer,
par lequel l'on voit que la Lune
s'accommode à son mouvement;
& que le flux & reflux secret qui
est en elle, procède des sept Planètes.
p. 110
Le Chap. dixième
contient lecinquième mouvement de la Mer,
& fait voir comment la Mer a
des marées deux fois l'année si prodigieuses,
qu'elles submergent &
inondent souvent les campagnes
voisines. p. 139 Le Chap. onzième
concerne lesixième & dernier mouvement de
la Mer; & démontre comme la Mer
dans une saison de l'année fait une
marée presque aussi haute que les
précédentes, & dans une autre saison
une marée très-basse.
@
T A B L E.
La Seconde Partie
contientl'Histoire du Voyage abrégé des Indes,
& la figure de la quadrature
du cercle, dont j'ai parlé, avec
une explication purement naturelle.
Comme je tiens cette Histoire d'un
homme très-savant que je ne connais
point, & qui disparu subitement,
après me l'avoir fait; pour
marquer ma reconnaissance, j'avais
résolu de lui dédier cet Ouvrage,
sous le titre de Mercure inconnu,
comme vous verrez à la fin de ce
Livre; mais mon Ami ne l'ayant
pas trouvé à propos, je me suis contenté
de vous en faire le récit, &
me suis seulement appliqué à vous
dresser une table qui pût beaucoup
contribuer à l'intelligence de ce Livre
& de ses matières.
Fin de la Table.
@
Extrait du Privilège du Roi.
P AR grâce & Privilège du Roi, en
datte du 6. Janvier 1678. Signé,
CLINET: Il est permis à MATHURIN
EYQUEM DU MARTINEAU, de faire
imprimer un Livre intitulé,
Le Pilote
de l'Onde Vive, &c. Avec défenses à
tous Imprimeurs, Libraires, & autres
d'en imprimer, vendre ni débiter, sans
le consentement de l'Exposant ou de
ses ayant cause, à peine de trois mil
livres d'amande, confiscation des Exemplaires
contrefaits, & de tous dépens,
dommages & intérêts, ainsi qu'il est
plus au long porté par ledit Privilège.
Ledit Sieur * * * * a cédé son droit
de Privilège à LAURENT D'H O U R Y,Marchand Libraire, suivant l'accord
fait entre eux.
Registré sur le Livre de la Communauté
@
des Imprimeurs & Marchands Libraires de
Paris; Signé, C O V T E R O T, Syndic.
Achevé d'imprimer pour la première fois
le 3. Juin 1678.
Les Exemplaires ont été fournis.
@
N O M S D E S C A R A C T E R E S
contenus dans les Figures du flux
& reflux de la Mer, de la Quadrature
du Cercle, & des Vents.
Le Bélier
Est. Le Taureau
Est Nord-est. Les Gémeaux
Nord-est. Le Cancer
Nord. Le Lion
Nord ouest. La Vierge
Ouest, Nord-ouest. La Balance
Ouest. Le Scorpion
Ouest Sud-ouest. Le Sagittaire
Sud-ouest. Le Capricorne, Sud.
Le Verseau
Sud-est. Les Poissons
Est Sud-est.
Planètes autour de l'Agneau.
Saturne.
Jupiter.
Mars.
Soleil.
Venus.
Mercure.
Lune.
@
1
L E
P I L O T E D E
L'O N D E V I V E,
o u
LE SECRET DU FLUX
ET REFLUX DE LA MER,
ET DU POINT FIXE.
------------------------------------
P R E M I E R E P A R T I E.
C H A P I T R E
I.
Des nombres les plus parfaits & mystérieux; premiers principes.

O M M E je traiterai
dans tout ce Discours des
Causes naturelles, il
semble qu'auparavant, il
serait à propos de parler de l'Etre
des Etres; c'est à dire, de cette première
Cause, de laquelle toutes les
A
@
2 L E P I L O T E
autres sont produites, & dépendent.
Mais comme c'est une substance
infinie, & incompréhensible, qu'il
est nécessaire d'une vocation singulière
pour traiter un sujet si éminent,
que je n'en ressens aucune, &
ne reconnais point en moi assez de
lumières pour pénétrer si avant:
J'aime mieux m'en rapporter à ce
qui en est écrit, que d'entreprendre
un Ouvrage que les Hommes ni
les Anges ne pourront jamais définir.
Je traiterai donc simplement &
succinctement dans ce Chapitre des
nombres les plus parfaits & mystérieux,
par lesquels les Sages, qui
ont recherché avec soin & exactitude
les secrets de la Nature, ont
eu une parfaite connaissance de
Dieu: je ferai connaître ceux pour
lesquels ils ont eu le plus de vénération,
& je les ferai servir de base
& de fondement à tout ce discours.
Il n'est rien de plus certain, que
les nouveaux Sages, infiniment plus
éclairés que les anciens, sont demeurés
d'accord, que le nombre de
@
D E
L'O N D E V I V E 3
trois était le plus parfait; parce
qu'il se rapporte à la très-sainte &
très-sacrée Trinité des personnes
unies en un seul Dieu, que ce nombre
est sans fin, comme il est sans
commencement, & que tous les autres
nombres en dépendent, comme
les effets de leur cause.
Après ce nombre, a suivi celui de
sept, puis celui de neuf, ensuite celui
de dix, puis celui d'onze, &
enfin celui de douze; & ceux qui
ont passé plus avant, sont sortis des
termes de la Nature, après lesquels
il n'y a rien de certain.
------------------------------------
C O L L O Q U E
1.
L'Ami. I L est vrai que les Anciens
ont eu grande vénération
pour les nombres, particulièrementpour ceux se sept, & de
neuf; mais il n'ont jamais dit les
raisons, les propriétés, ni démontré
l'usage: Si vous en savez
des particularités, vous me ferez
A ij
@
4 L E P I L O T E
plaisir de me le dire.
L'Aut. N'ayant point lu d'Auteur
qui en ait traité distinctement
& à fonds, j'en ai cherché la connaissance
dans les traditions populaires;
& dans mes voyages ayant eu
le bonheur de rencontrer des savants
Cabalistes, & conféré souvent avec
eux, voici ce que j'en ai appris.
Dans leur cabale, les sept Planètes
se prennent pour le nombre
de sept, tant chanté dans leurs oeuvres
secrètes.
Que ces sept points sont masculins,
& lors qu'ils veulent faire des
oeuvres particulières, ils prennent
un de ces points, & les joignent aux
nombres féminins; & de cette union
se fait un composé conforme à
leur intention; comme lors que nous
joignons les voyelles aux consonnes,
de leur mélange nous formons des
mots, qui expriment nos sentiments
& nos pensées.
Que le nombre de neuf signifie le
Ciel Cristallin, parce que si nous
comptons les Cieux de degré en degré,
@
D E
L'O N D E V I V E 5
à commencer par celui de la
Lune, qui est le plus près de la terre,
ce Ciel se trouve le neuvième,
& les Philosophes voulant imiter la
Nature, & composer un Ciel qui
lui ressemble, prennent des eaux
pures, qui ont en elles un degré de
feu naturel, & en composent un
Ciel, qui a les mêmes vertus &
les mêmes propriétés.
Le dixième Ciel, qui est purement
un degré de feu très-subtil
appelé premier mobile, se prend
pour le dixième nombre, parce qu'il
coagule & perfectionne les eaux du
Ciel Cristallin, qui est au dessous,
& le retient par sa propre vertu.
Que le Ciel Empirée se prend pareillement
pour le onzième nombre,
parce qu'il est parfait, & qu'il sert
de séjour aux Bien-heureux; qu'il n'y
a point de changement, ni de vicissitude
en lui: Finalement que le
nombre de douze fait la fin du cercle;
c'est à dire, lorsque ce nombre
aura accompli sa révolution avec le
A iij
@
6 L E P I L O T E
feu central, la Nature sera par lui
entièrement consommée & transmuée.
Voila, Monsieur, ce que j'en
ai appris; passons, s'il vous plaît,
aux seconds principes, qui seront
plus intelligibles.
@
D E
L'O N D E V I V E 7
C H A P I T R E
II.
Des seconds principes.
L ORS que Dieu fit l'ouvrage de
l'Univers, il créa trois sujets
pour s'en servir dans ses desseins.
Le premier, est la nature Angélique,
dont il se sert pour inspirer à
l'homme, qu'il a créé libre entre
toutes les créatures, par un effet de
sa miséricorde & de sa clémence,
les sentiments d'une vie glorieuse &
immortelle, par la pratique d'une
vie pure & sainte.
Le second, sont les influences que
les Astres distillent jusques au centre
de la terre, par un effet de sa puissance,
par le moyen desquelles la
terre & les autres Eléments sont
animés & produisent incessamment
les diversités des choses, que nous
voyons sur son théâtre pour son ornement,
A iiij
@
8 L E P I L O T E
le bien & l'utilité de cet
homme.
Et le troisième est un Globe au
centre de la terre, avec certains
corps, par les souffles & les mouvements
desquels il fait rejeter les
mêmes influences vers la surface;
lesquelles s'alliant avec les Eléments
sont insinuées dans les mixtes, & exécutent,
par un effet de sa justice,
ses volontés dans la basse région.
Bien que nous sachions que Dieu
ait pu faire toutes choses par sa parole;
néanmoins les Ecritures nous
apprennent qu'il a créé le monde
dans plusieurs intervalles, & quelque
travail. Il l'a voulu ainsi, pour
nous faire connaître qu'il fallait
que toutes choses travaillassent pour
sa gloire, & que l'homme même y
serait sujet comme les autres créatures.
Pour comprendre l'ordre que
Dieu a tenu lors de la création du
Monde, & de la distribution des choses,
suivant ma pensée; il faut considérer
cet esprit infini comme un
@
D E
L'O N D E V I V E 9
Ouvrier (si nous pouvons parler
ainsi, sans offenser sa divine Majesté)
qui travaille une matière, en
sépare les parties, & les établit suivant
leurs qualités, leurs propriétés,
& leur mérite.
Pour ce sujet, je suppose que Dieu
avant toutes choses, avait créé la
nature Angélique, incorruptible, &
éternelle, pour l'adorer & le servir.
Ensuite, pour n'être pas obligé
de créer les choses les unes après les
autres, il créa tout d'un coup une
matière qui contenait les quatre
Eléments, & toutes les semences,
que nous appelons cahos. Que dans
cette matière, les choses y étaient
confusément mêlées, & en sont sorties
par ordre. Voici la disposition
de ce cahos, & comme il a plu à
Dieu que les choses en soient sorties.
Il créa par sa toute-puissance, au
centre de cette matière, un Globe,
la surface duquel est divisée en douze
parties égales, chacune ayant au
milieu un corps sphérique, qui occupe
@
10 L E P I L O T E
le diamètre de la partie qui se
meut circulairement, sur des pôles
qui lui sont propres.
Au centre de ce Globe, par le
dedans, un autre corps fixe & arrêté
comme la terre au milieu de
l'Univers, auquel Dieu a attaché
l'esprit de feu, afin que de ce lieu
étendant sa qualité dans la masse,
il la fit travailler, & en fit sortir ce
qui était en elle.
Le feu, qui auparavant était au
dessus de toute la masse, par sa nature,
ne fut pas si-tôt renfermé au
centre, qu'il commença d'agir, s'insinua
peu à peu dans la matière,
(comme nous voyons qu'il agit dans
l'eau, la réduisant en vapeur) la
troubla, l'agita, l'éleva, & en fit
distiller une quinte-essence pure &
incorruptible, de laquelle Dieu a
créé le Ciel Empirée, où les Anges
& tous les Bien-heureux l'adorent,
& chantent ses louanges.
Après cette quinte-essence, le feu
s'étant fortifié, en fit sortir une seconde
moins pure, de laquelle, par
@
D E
L'O N D E V I V E 11
la parole de Dieu, les Cieux inférieurs
ont été faits & élevés en rondeur,
comme la figure la plus parfaite,
autour de la matière dont elle
était distillée.
Le feu s'étant de plus fortifié,
fit sortir une troisième quintessence,
contenant les semences de
toutes choses.
Ces semences ont été spécifiées,
purifiées, & réduites en corps, que
nous appelons Astres. Ces corps
sont divisés en Etoiles errantes,
que nous appelons Planètes, &
en Etoiles fixes. Celles-ci furent
placées au Firmament, & sont demeurées
attachées à leur Ciel, comme
des Abeilles à leur rayon: d'où
elles jettent sur la terre leurs semences,
& y font des procréations conformes
à leur nature. De sorte qu'on
peut dire qu'elles sont les auteurs
des Minéraux, & d'une partie des
Végétables.
Les Planètes, ont été placées
plus près de la terre; le Soleil a leur
milieu, afin que de ce lieu, par l'action
@
12 L E P I L O T E
de son mouvement, les Etoiles
& les autres Planètes, fussent
émues, excitées, & jetassent leurs
semences; & la Lune au plus bas
degré, afin qu'elle les reçût & les
réfléchit au centre, par la sympathie
qu'elle a avec les eaux & les composés
Elémentaires, pour être ensuite
élevées vers la surface, par la vertu
des causes centrales: si bien que
nous pouvons dire aussi, qu'elles
sont les auteurs des Métaux, des
grands végétables, & des insectes,
qui n'ont point d'ordre dans les
semences des composés, qui se font
par copulation de mâle & de femelle.
Ces choses étant faites avec le
reste des créatures, ce qui est resté
au milieu de l'Univers, a été appelé
Eléments corruptibles, desquels
tous les corps sublunaires sont composés.
@
D E
L'O N D E V I V E 13
------------------------------------
C O L L O Q U E
II.
L'Ami. I L est vrai que les Astres
influent sur les composés,
les atténuent ou les animent, suivant
la nature de leurs influences
mais que leurs influences soient apportées
au centre, & que du centre
elles soient réfléchies à la surface de
la terre, par les mouvements des
corps que vous y établissez; que
ces influences soient la cause des
vents, des pluies, des grêles, du
tonnerre, de la foudre, des orages
& des tempêtes, qui se forment
dans la région Elémentaire, c'est ce
que je n'accorde pas, parce que l'orbe
de la terre est si prodigieusement
épais, qu'il est impossible qu'elles
la puissent pénétrer. Et quand elles
y seraient apportées, les corps que
vous y supposez ayant un mouvement
réglé, nous causeraient toujours
une même température, ou douce,
ou violente, & il n'y aurait jamais
@
14 L E P I L O T E
de changement dans la basse région.
L'Aut. Si tous les Eléments étaient
réduits en terre, serrés &
unis ensemble, & pétrifiés comme
des Rochers, je crois qu'elles ne les
pénétreraient pas: Mais comme l'air
& l'eau sont pénétrables & fluides,
les influences les pénètrent, & y
sont apportées comme les rayons du
Soleil, pénètrent un corps diaphane,
& sont poussées au centre avec
autant d'activité, qu'un éclair se
montre & disparaît.
Ce n'est pas le mouvement des
corps qui sont au centre, qui font
le tempérament de l'air, & sa variation,
ce sont les diverses qualités
des influences des Planètes, qu'ils
distribuent dans le temps qu'elles
ont marqué en tombant; sur le point
fixe, & ce temps est toujours suivant
leur force ou leur faiblesse. Il
n'y a que ce sujet dans la nature capable
de recevoir les influences des
Astres, & les distribuer à jours certains,
& qu'on peut prédire: car
autant que les Planètes ont de divers
@
D E
L'O N D E V I V E 15
regards entr'eux à l'heure d'un
nouveau quartier de la Lune, c'est
autant de diverses influences qui
tombent; les unes sont fortes, les
autres sont faibles; les unes sont
d'une nature, les autres d'une autre;
les unes sont pour être produites le
jour même qu'elles sont tombées;
d'autres le lendemain, & d'autres
quatre jours après, plus ou moins.
Il est d'une nécessité qu'il y ait un
sujet certain sur lequel les influences
tombent, qui les reçoive, qui les
distribue, & mette au jour par ordre,
pour éviter la confusion, qui
se ferait autrement dans la nature.
Ce sujet ne peut être dans un lieu
plus propre qu'au centre de l'Univers,
parce que c'est un point ferme,
constant & immuable , que les
Astres & les Cieux, qui tournent
tout autour, y jettent leurs influences
perpendiculairement, ce qu'ils
ne feraient pas en tout autre point.
Ce point doit avoir une forte antipathie
avec les influences, afin qu'elles
en soient rejetées aux corps qui
@
16 L E P I L O T E
l'environnent, & que ceux-ci, par
le moyen de leurs souffles continuels,
les élèvent par les pores de
la masse, jusques à la surface, &
dans la moyenne région, pour produire
l'effet auquel elles sont destinées.
De toutes les influences qui tombent
ici bas, il n'y a que celles qui
se font au temps que les Planètes
ont des regards entr'eux, à chaque
changement de quartier de la Lune,
qui soient portées au centre, parce
qu'elles tombent sur la Lune, qui a
la propriété de les réfléchir; comme
les rayons du Soleil sont réfléchis
lors qu'ils tombent sur un miroir,
aux objets qui lui sont opposés,
& leur communiquent leurs
qualités, comme je dirai dans la
suite.
Ce sont les influences qui composent
les Métaux dans la terre, & qui
forment la constitution de l'air dans
chaque quartier de la Lune, qui font
toutes les variations & les changements
que nous voyons arriver dans
la
@
D E
L'O N D E V I V E 17
la basse région.
Celles qui se font par les autres
aspects des Planètes, dans d'autres
temps, ne font aucun changement
dans la condition de l'air; mais
elles sont répandues sur les composés,
& par le moyen de l'air s'y
insinuent, & leur communiquent
leurs qualités & leurs vertus, & ne
passent pas plus avant.
Ces douze Corps qui environnent
le Corps fixe (que je nomme Satellites
en ce lieu seulement) ont le
pouvoir par leurs mouvements &
leurs souffles, de faire lever & baisser
les eaux de la mer, comme je
dirai incontinent, après avoir dit
un mot des Eléments, de leurs qualités
& mélanges.
@
18 L E P I L O T E
C H A P I T R E
III.
Des Eléments, de leurs qualités & mélanges.
A PRES que Dieu eut séparé du
Cahos la matière la plus subtile,
qu'il en eut créé les Astres &
les Cieux, qu'il les eut placés chacun
dans le lieu convenable à leur
nature, qu'il les eut établis pour
Souverains sur les Causes inférieures,
ce qui resta au fonds fut une
matière pesante, crasse & impure,
contenant les quatre Eléments. Les
Eléments étaient doubles avant que
la matière subtile, qui était proprement
l'esprit du Cahos, en fût séparée:
mais cette séparation étant
faite, ils sont demeurés simples dans
leurs qualités, & dépouillés de toutes
vertus; savoir le feu qui occupe
le centre chaud, la terre qui l'environne,
comme l'Elément le plus
opaque & impur, sèche; l'eau qui
@
D E
L'O N D E V I V E 19
environne la terre, & qui l'a rafraîchit,
froide; & l'air qui les environne
tous, humide. Ce sont leurs
qualités simples.
Le feu échauffe l'air, l'air humecte
l'eau, l'eau refroidit la terre,
& la terre arrête le feu: Et dans un
autre sens, le feu échauffe la terre,
la terre condense l'eau, l'eau rafraîchit
l'air, & l'air humecte le feu, &
le rend fluide. Et de ces qualités &
mélanges, avec les influences des
Astres qui s'y mêlent, qui les rendent
doubles, qui les lient & les
unissent ensemble, & leur redonnent
leur première vertu, se forment les
composés sublunaires.
------------------------------------
C O L L O Q U E
III.
L'Ami. S I les Eléments étaient
simples & distingués les
uns des autres, comme vous dites,
ils ne s'uniraient point, & ne feraient
jamais de génération; car l'union
vient de la sympathie des objets,
B ij
@
20 L E P I L O T E
& non du contraire; il est nécessaire
qu'ils soient doubles, & que chaque
Elément contienne en soi les autres
Eléments, afin que de cette combinaison,
les composés se forment.
L'Aut. Sans la vertu que Dieu
a mis aux causes centrales, qui par
leur action naturelle, les agitent
& les influences des Astres qui s'y
mêlent, en accélèrent le mouvement,
& leur rendent leur première
forme, ils seraient comme des
cadavres dépouillés de toutes vertus:
Mais comme ces influences pénètrent
la terre jusques au centre,
elles y excitent les corps, dont nous
avons parlé, qui les rejettent par
leur antipathie; elles s'étendent dans
les bas Eléments, elles les animent,
elles les mêlent, elles les subliment,
& de leurs plus pures parties en
composent les mixtes, quelquefois
font bruir la mer, gronder le tonnerre,
tomber la foudre, & font des
prodiges.
Ce serait ici un lieu propre pour
traiter de cette matière, & faire voir
@
D E
L'O N D E V I V E 21
comme cela se fait, autrement que
ceux qui en ont écrit, & comme les
Astres s'alimentent & se soutiennent
naturellement par eux-mêmes,
& se soutiendront tant que l'Auteur
de la Nature les détruise, &
les renferme dans leur premier
néant: Mais ce serait sortir du sujet
que j'ai entrepris, & faire un
gros volume, au lieu d'un prototype;
c'est pourquoi je le remets à un autre
temps, pour parler du Flux &
Reflux de la Mer, & du Point fixe,
qui sont mes principaux objets.
C H A P I T R E
IV.
L'Aut. A Vant que d'entrer dans
le discours du Flux &
Reflux de la Mer, & du Point fixe,
j'ai crû qu'il était nécessaire, pour
une plus parfaite intelligence, d'en
dresser la figure en ce lieu, afin d'y
avoir recours, & faire voir comme
les choses qui le causent, sont disposées
au centre de la terre. La voici:
B iij
@
22 L E P I L O T E
Figure du Flux & Reflux de la
Mer, & du Point fixe.
S P H E R E D R O I T E.
@
D E
L'O N D E V I V E 23
------------------------------------
C O L L O Q U E
V.L'Ami. C Ette figure a quelque
rapport à celle des
Boussoles que l'on imprime pour la
Mer, par le moyen de laquelle les
Pilotes connaissent les vents propres
à leurs navigations; vous en
faites apparemment une explication
particulière.
L'Aut. Il est vrai que ses rayons
montrent les vents, mais pour les
connaître finement, il faut avoir
leur aimant; & le Pilote qui sait
parfaitement l'usage de cet aimant,
s'assujettit facilement les vents, &
les approprie à sa navigation, en
tous temps & en tous lieux. Mais
comme ces Pilotes sont rares, le
commun s'attache à l'aiguille aimantée,
parce qu'elle montre le pôle du
Nord, & la partie fixe & sensible de
notre hémisphère; & c'est par là
qu'ils naviguent, & qu'ils sont (aussi)
souvent arrêtés très-long-temps
dans les ports, & n'en peuvent sortir
@
24 L E P I L O T E
faute de vent propre. Cette figure
a un autre fondement & d'autres
démonstrations; en voici l'explication.
C H A P I T R E
V.
Explication du système ou figure.
Le caractère qui est au milieu ressemblant
à un Soleil, qui jette douze
rayons, est le Point fixe, où réside
le feu élémentaire, dont nous
avons parlé (que Dieu a placé au
centre) les douze petits corps qui
l'environnent en forme de Globe
sont ceux que Dieu a donnés pour
le garder, & empêcher que les eaux
ne l'approchent. Les deux cercles
moyens, qui sont à une ligne près
centre, montre la circonférence de
la Mer: celui qui le suit tout près,
marque la circonférence de la terre,
deux espaces vides qui paraissent
dans le cercle qui marque la Mer,
l'un de l'autre: Le plus bas vers le
sont
@
D E
L'O N D E V I V E 25
sont les deux parties de la Terre,
d'où la Mer s'est retirée, pour s'élever,
& se faire pleine aux deux
points où vous la voyez. Les deux
grands cercles qui entourent la figure,
représentent les faces, concave
& convexe du dixième Ciel, que
nous appelons premier mobile. Les
caractères qui sont décrits entre ces
deux cercles, représentent le Ciel,
divisé en douze parties égales, chacune
desquelles est appelée du nom
de quelque animal, terrestre ou marin,
duquel elle a les qualités, propriétés
& vertus au huitième degré.
E X E M P L E.
Cette figure qui est tout aubas, où est écrit Orient, c'est le
caractère du Bélier.
Celle qui suit le coté où estécrit Septentrion, s'appelle Taureau.
La suivante, les Gémeaux. Après vient le caractère du
Cancre.
C
@
26 L E P I L O T E
Puis celle du Lion.
Après suit celle de la Vierge.
Ensuite la Balance.
Puis le Scorpion.
Ensuite le Sagittaire.
Puis vient le Capricorne.
Ensuite le Verseau.
Et finalement les Poissons.
Comme chacune de ces parties du
Ciel sont simples, celles-ci ont aussi
les qualités simples des Eléments, &
forment la complexion universelle
des composés.
S Ç A V O I R
Le Bélier, le Lion, & le Sagittaire,
ont la nature du feu.
Le Taureau, la Vierge, & le Capricorne,
ont celle de la terre.
Les Gémeaux, la Balance, & le
Verseau, celle de l'air.
Le Cancre, le Scorpion, & les
Poissons, ont celle de l'eau.
Elles ont plusieurs autres vertus &
propriétés, que nous dirons dans la
suite, particulièrement celles qui
doive servir à notre sujet.
@
D E
L'O N D E V I V E 27
------------------------------------
C O L L O Q U E
V.
L'Ami. J E Crois que tout votre
raisonnement sur la cause
du flux & reflux de la mer, de ses
mouvements, & du point fixe, roule
sur cette figure; m'en voila pleinement
instruit: Je suis prêt de
vous entendre; vous commencerez
lors qu'il vous plaira.
L'Aut. Je me persuade, Monsieur
que la plupart des Anciens, qui ont
écrit du flux & reflux de la mer, ne
l'avaient vue que par imagination:
Car s'ils s'étaient exposés aux
voyages que les hommes de ce temps
y font communément, ils auraient
connu ses divers mouvements, & en
auraient parlé.
Les Romains qui ont eu les plus
belles lumières de la nature, & qui
en ont le mieux écrit, ont crû que
la Zone torride était rôtie, par l'ardente
chaleur du Soleil & inaccessible.
Saint Augustin même n'a pu
C ij
@
28 L E P I L O T E
s'empêcher de dire, que la terre était
plate comme une table, & qu'il
n'y avait-point d'Antipodes. Cependant
nous savons par notre
propre expérience, que la Zone
torride est habitée, que le climat y
est tempéré, par les vapeurs qui s'y
élèvent tous les jours, qui s'opposent
aux rayons du Soleil, se réduisent
en rosée, & quelquefois en
pluie, rafraîchissent le pays, & le
rendent fertile; que la terre & la
mer sont sphériques, & qu'il y a
des hommes par tout. Ce qui fait
voir leur erreur, & leur peu d'expérience
en ce fait.
L'Ami. J'ai vu la Mer en plusieurs
endroits de la terre, mais je
n'y ai jamais remarqué qu'un montant
& un descendant, dont chacun
parle, & je crois qu'elle n'a point
d'autres mouvements.
L'Aut. Ce que vous dites sont
ses mouvements ordinaires, qui ne
peuvent être ignorés; mais elle en
a encore de secrets, qui la font monter
plusieurs fois, une fois plus haut
@
D E
L'O N D E V I V E 29
qu'une autre, & descendre de même,
& a plusieurs autres mouvements
que vous verrez dans la suite.
C H A P I T R E
VI.
Discours de la Mer, & de tout ses mouvements en général.
L A Mer a vingt-un mouvements,
que je réduits en six
principaux. Le premier est simple,
& sa fonction est d'engendrer, produire
des eaux, & les retirer en soi-
même dans certain temps. Le deuxième
est pareillement simple, &
son mouvement est croître & s'élever,
jusques à ce qu'elle se soit faite
pleine dans six heures. Le troisième
est simple, comme les précédents,
& son mouvement est de descendre,
& de se faire basse-mer jusques
à son dernier degré, pendant
autres six heures, retardant toujours
de 24. minutes d'heure à chaque
fois qu'elle se fait pleine, qui est
C iij
@
30 L E P I L O T E
quarante-huit minutes pour chaque
jour naturel. Le quatrième mouvement
en contient quatorze; savoir
sept montant plus haut l'un que l'autre,
& sept descendant aussi plus bas
l'un que l'autre. Le cinquième est
double; c'est à dire, qu'elle fait deux
pleins dans deux saisons de l'année
extraordinairement hauts. Le sixième
est pareillement double; c'est à dire
aussi qu'elle fait dans un temps de
l'année un plein extraordinairement
haut, ainsi que les précédents. Et
dans un autre temps, opposé à celui-ci,
se fait extraordinairement
basse.
------------------------------------
C O L L O Q U E
VI.
L'Aut. V Oilà, Monsieur, tous
les mouvements que
j'ai observé dans la Mer.
L'Ami. Il y en a beaucoup, & peu
de gens se les pourront imaginer:
mais n'ont ils point d'autre explication
que celle que vous venez de
faire?
@
D E
L'O N D E V I V E 31
L'Aut. Je prétends vous faire connaître
en peu de paroles des secrets
qui jusques à présent ont été inconnus.
La cause du Flux & Reflux de
la Mer est si particulière, que pour
la faire comprendre, il faut ouvrir
la terre jusques au centre, & la mettre
à l'envers: Mais comme il est
difficile à un Peintre, pour expert
qu'il soit dans son Art, d'accomplir
si bien ses Ouvrages, qu'un bizarre
n'y trouve quelque coup de pinceau
qui lui déplaise; je suis déjà persuadé
que mes Ecrits ne seront pas au
goût de tous les hommes, que beaucoup
les critiqueront, même sans
fondement & sans les examiner:
Mais ceux qui connaîtront la Nature,
qui auront accès avec elle, &
la caresseront aux champs & à la
Ville, chez les nobles & les roturiers,
garderont le silence.
L'Ami. Si les hommes qui composent,
étaient obligés d'écrire au
goût de tous les autres, ils seraient
aussi empêchés que celui qui voudrait
leur donner à tous en même
C iiij
@
32 L E P I L O T E
temps ce qu'ils souhaiteraient. Il
doit suffire de ne rien écrire de ridicule,
qui soit contre le bon sens &
les bonnes moeurs: Car quelques
misérables que puissent être les Ecrits
d'un Auteur un peu raisonnable,
l'on y apprend toujours des
choses que l'on ne savait pas. Continuez
seulement.
L'Aut. Voici le premier mouvement.
C H A P I T R E
VII.
Du premier mouvement de la Mer.
L E premier mouvement ne convient
pas seulement à la Mer,
mais à toute la nature; comme étant
ce mouvement par lequel les composés
se forment, & prennent leur
être.
Ce mouvement procède proprement
du feu élémentaire, qui s'insinue
@
D E
L'O N D E V I V E 33
& se produit au centre des matières,
les digère, les corrompt, les
unit, & les fait végéter.
Nous avons dit ci-devant, que
Dieu avait mis un corps au centre
de l'Univers, & qu'il lui avait joint
le feu élémentaire, & douze corps
qui l'environnent, & se meuvent autour
de lui. Tant ce corps que toute
la masse de l'Univers, ne sont qu'un
composé animé & animant. Le feu
dont je viens de parler, est établi
dans son centre, comme la chaleur
au coeur de l'animal, se répand dans
tout le composé, l'anime & le fait
agir. Les ondes profondes, & les
flots, que nous voyons s'élever si
prodigieusement, & s'entre-suivre
dans la mer, procèdent de ce feu
central qui est en elle, qui la trouble
& l'agite, comme le pouls & les
artères sont agités dans l'animal par
le mouvement du coeur, & le coeur
par la chaleur qui est renfermée en
lui; & c'est le premier mouvement.
Le corps qui se meuvent aux environs
@
34 L E P I L O T E
de ce feu central sont comme
les poumons de tout ce composé,
& sont le second mouvement,
comme je dirai ci-après.
------------------------------------
C O L L O Q U E
VII.
L'Ami. J'Ai crû qu'il n'y avait
point d'autre chaleur élémentaire
que celle du Soleil; qu'elle
servait à la composition des Mixtes,
& à les faire végéter: mais il
semble que vous faites faire ces fonctions
au feu que vous établissez au
centre, & lui donnez la domination
du composé.
L'Aut. Le Soleil & les autres
Planètes sont des objets distingués
des Eléments: Car bien qu'ils en
aient les qualités simples ou mêlées,
ils ne sont pas pour cela Eléments;
ce sont eux qui contiennent
les principales semences des choses,
& les Eléments les corps dans lesquels
les semences sont jetées, &
spécifiées chacune selon leur nature.
@
D E
L'O N D E V I V E 35
Le Soleil est le principal Seigneur,
& le vrai Dominateur des composés
brutes. Il sert à organiser les
corps, leur donner la forme, &
plusieurs autres vertus dont les Eléments
sont dépourvus, comme Dieu
donne la forme à l'homme, & embellit
son Ame des vertus qu'il lui
plaît. Le feu central, que j'appelle
en ce lieu tyran du monde, que
chaque sujet reçoit en naissant, si
petit qu'il soit, est néanmoins celui
qui le soutient, & le sujet ne se
détruit que par sa privation.
Il y a encore un autre feu plein
d'amour & de douceur, qui distille
de la Source éternelle, ou premier
Mobile, dont j'ai parlé au Colloque
du Chapitre des Nombres, qui est
le Principe des choses, auquel rien
ne résiste. Il pénètre tout, résout
tout, sublime tout, & coagule
tout ce qui lui plaît; se produit
dans sa Sphère, & fait toutes choses
nouvelles. Voici le second & le
troisième Mouvement.
@
36 L E P I L O T E
C H A P I T R E
VIII.
Du second & troisième mouvement de la Mer.
J'Expliquerai les deux & troisième
Mouvements de la Mer conjointement,
parce qu'ils n'ont qu'une
même cause. Ce sont ces deux
Mouvements qui composent son Flux
& Reflux; cette grande Merveille
du monde, qui a tant fait écrire les
Hommes.
Cet Esprit infini, qui a fait l'Ouvrage
de l'Univers, a mis au centre
un corps dont nous avons parlé,
que nous appelons fixe, & lui a
joint cette chaleur élémentaire que
nous appelons centrale; laquelle,
par le moyen des Causes supérieures,
produit, fait naître, végéter
& exciter toutes les choses que nous
voyons dans le monde, en occupe
le centre, excite la concupiscence,
qui ne se corrige dans les animaux
@
D E
L'O N D E V I V E 37
que par la raison; & leur être ne
cesse que par sa privation, comme
ai dit.
Ce point a douze principaux
rayons, qui répondent aux douze
Corps dont j'ai ci devant parlé. Il
les inspire, & leur donne le mouvement
& l'action, comme il a inspiré
les Cieux, les composés qui sont
au dessous, & leur a donné aussi le
mouvement & l'action: Et Dieu,
comme la première Cause, a établi
l'ordre du Mouvement, a ordonné
à quelques uns de ces Corps de se
tourner à droit, & à d'autres à gauche:
comme au premier mobile d'aller
d'Orient en Occident, & aux
Cieux inférieurs, d'Occident en
Orient.
Ces douze Corps environnent ce
point fixe en forme de Globe, sont
comme les poumons d'un animal,
qui aspire & respire; & dans cette
aspiration & respiration, par le
moyen de leurs souffles, ils font
élever & baisser les eaux de la Mer:
comme un animal qui aspire & respire,
@
38 L E P I L O T E
abat & élève ses flancs, ou comme
deux hommes qui auraient chacun un
tuyau, percé en bas de deux trous,
opposés à chaque tuyau, & disposés
en sorte que les bouts des tuyaux
avec les trous, seraient sous l'eau,
au milieu d'un vase rond, qui en serait
plein: les quatre trous des deux
tuyaux répondant directement aux
quatre parties de la circonférence
du vase; lesquels souffleraient l'un
après l'autre par le bout supérieur
des tuyaux; & à force de vent feraient
lever & baisser les eaux successivement
dans les quatre parties
du vase qui leur seraient opposées,
à mesure qu'ils de succéderaient,
pour reprendre leur haleine: Ou
bien, qui souffleraient par le tuyau
d'une pipe, où il y aurait un pois à
l'autre bout; lesquels reprendraient
leur haleine pour re-souffler de nouveau,
& feraient élever ce pois
comme auparavant, qui s'était
baissé au trou de la pipe pendant
qu'ils reprenaient leur haleine.
Ils gardent par leurs souffles le
@
D E
L'O N D E V I V E 39
point fixe, & empêchent que la Mer
n'en approche, comme le noyau
d'un *pavi empêche que la chair n'aproche
de son amande, qui en occupe
le centre, & en laquelle réside
toute la vertu: Car si la Mer approchait
du centre, & le surmontait, il
n'y aurait plus d'ordre dans l'Univers:
tout se détruirait comme l'animal
se détruit, & son être cesse,
lors que la chaleur naturelle est attaquée
& surmontée par le flegme
son contraire.
Ces Corps répondent aux douze
Signes du premier Mobile, & portent
leurs mêmes noms. Ils reçoivent
les influences des Astres par les
rayons du centre, & les communiquent
aux Eléments, & à tous les
Composés.
Quatre de ces Signes les plus principaux
de qualités contraires, sont
fixés & arrêtés aux quatre principales
parties du Monde, comme des
bastions: savoir, le Bélier chaud
dans la partie Orientale: Le Cancre
froid dans la partie Septentrionale:
La Balance humide dans la partie
@
40 L E P I L O T E
Occidentale, & le Capricorne, de
qualité sèche, dans la partie Méridionale.
Les autres huit se meuvent circulairement
chacun vis-à-vis de son
rayon; non pas comme les cieux
autour de la terre, mais chacun sur
des Pôles qui leur sont propres,
comme une abeille dans sa logette,
& font leur tour ou révolution en
douze heures vingt-quatre minutes,
par des mouvements différents: comme
le Taureau & les Poissons dans
la partie Orientale, tournant en dedans
du côté du Bélier, qui est entre
deux.
La Vierge & le Scorpion, dans la
partie Occidentale, tournant aussi
en dedans vers le centre, du côté de
la Balance, qui est aussi entre deux.
Le Lion & les Gémeaux, dans la
partie Septentrionale, tournant en
dedans vers le centre, du côté du
Cancre, qui est entre-deux.
Le Sagittaire & le Verseau, dans la
partie Méridionale, tournant en dedans
du côté du Capricorne, qui
est
@
D E
L'O N D E V I V E 41
est aussi entre deux.
Quatre de ces huit ont toujours
le visage vers le centre, quand les
autres quatre l'ont à la surface; c'est
à dire, quand le visage de ceux-ci,
qui l'ont vers le centre, commence
à se tourner, & à monter à la surface.
Le visage de ceux qui l'ont à la
surface, commence à tourner en dedans;
de sorte qu'il y en a toujours
quatre des huit, qui ont le visage
vers le centre, par chaque espace de
six heures douze minutes, & les
autres quatre à la surface, & font
leur révolution entière en douze
heures vingt-quatre minutes. Ces
Mouvements sont propres & naturels
à ces Corps comme au premier
Mobile, & aux Cieux inférieurs
d'aller d'Orient en Occident, &
Occident en Orient; & aux Planètesde se mouvoir dans leurs Epicycles,
monter à leurs Apogées, &
descendre à leurs Périgées.
Ces Signes, ou Corps, sont encore
appelés Vents, dont les quatre
principaux sont, le Bélier, en
D
@
42 L E P I L O T E
la partie Orientale, que nous appelons
Est.
La Balance, en la partie Occidentale,
que nous appelons Ouest. Le
Cancre en la partie Septentrionale,
que nous appelons Nord: Et le Capricorne
en la partie Méridionale,
que nous appelons Sud.
Les autres huit sont des Vents
qui participent de ceux-ci, & en
tirent leurs noms.
Comme les Poissons a le Taureau
dans la partie Orientale; savoir,
les Poissons, Est-Sud-Est, &
le Taureau Sud Est, La Vierge & le
Scorpion en la partie Occidentale;
savoir, la Vierge, Ouest Nord-
Ouest, & le Scorpion, Ouest Sud-
Est. Le Verseau & le Sagittaire en la
partie Méridionale; savoir, le Verseau,
Sud Est, & le Sagittaire, Sud-
Ouest. Le Lion & les Gémeaux, en
la partie septentrionale; savoir, le
Lion, Nord-Ouest & les Gémeaux,
Nord-Est.
Voila d'où dérivent tous les autres
Vents que je ne nommerai point
@
D E
L'O N D E V I V E 43
parce qu'ils ne feraient qu'embrouiller,
& qu'ils sont inutiles à notre
sujet.
Les Vents & les souffles sont naturels
à ces corps, comme aux Astres
& aux Cieux d'influer, & leur
souffle est réglé comme l'aspiration
& respiration aux Poissons & aux
Animaux, & sont agités & mis hors
de cette règle par les influences des
Astres; ainsi que le pouls de l'homme
est mis hors de son assiette naturelle
par le moyen de la fièvre, qui
n'est causée le plus souvent, que par
quelque maligne influence des Etoiles
& des Planètes, qui excitent le
centre, poussent les humeurs, troublent
la constitution, & la dérèglent.
Ainsi, l'agitation naturelle des
flots de la mer, & le mouvement de
son flux & reflux, sont excités par
notre feu central, les mouvements
& les souffles de ces corps que nous
venons de nommer; & voici comme
cela se fait.
Je suppose que la mer soit pleine
D ij
@
44 L E P I L O T E
aux Signes du Bélier & de la Balance,
de notre figure, où elle est
basse, & qu'elle veuille se faire pleine
aux parties Septentrionale &
Méridionale, où sont les Signes du
Cancre & du Capricorne, où elle
est pleine. Les deux Signes du Lion
& des Gémeaux, qui sont aux côtés
du Cancre, ayant le visage vers le
centre, se tournent en dehors; savoir,
le Lion à droite & les Gémeaux
à gauche; & peu à peu leurs
mouvements portant leurs souffles
vers les eaux qui sont élevées du
côté des Signes du Taureau & de
la Vierge, les chassent & les élèvent
de force égale le long de la ligne vers
le point du Cancre; lequel par son
souffle direct & continuel, les élèvent
jusques au point qui leur est limité;
comme un jet d'eau est élevé & poussé
en hauteur, suivant aussi la hauteur
& la force de l'eau, ou quelque
autre instrument qui la pousse.
Les Signes opposés aux Gémeaux
& au Lion, qui sont le Verseau &
le Sagittaire, de tournent dans le même
@
D E
L'O N D E V I V E 45
temps que ceux-ci, & de la même
manière, par le moyen de leurs
souffles, poussent les eaux qui sont
aux côtés du Scorpion & des Poissons:
& avec l'assistance du souffle
direct & continuel du Capricorne,
les élèvent de force égale le long de
la ligne, comme les précédents, &
de ce côté, au point qui leur est
ordonné: Tellement qu'en six heures
douze minutes, qui est la moitié
du temps de leur révolution, la mer
se fait pleine aux parties Méridionale
& Septentrionale; & basse mer
en celles d'Orient & d'Occident,
où les eaux déclinent vers le centre
le long de la ligne qui passe d'Orient
en Occident, avec les visages des
Signes du Taureau & des Poissons,
du Scorpion & de la Vierge, qui
sont dans ces deux parties, à mesure
que les visages & les souffles des autres
signes montent, & s'élèvent de
leur côté: ainsi que les jets des eaux
dont nous avons parlé, s'abaissent
peu à peu, lors que le poids des eaux,
ou l'instrument qui les poussait auparavant,
D iij
@
46 L E P I L O T E
vient à cesser petit à petit,
comme elles étaient montées.
Et lors que la mer se veut élever,
& se faire pleine aux parties Orientale
& Occidentale, où sont les
Signes du Bélier & de la Balance,
les Signes du Taureau & des Poissons,
qui sont aux côtés du Bélier,
le visage vers le centre, se tournent
en dehors; savoir, le Taureau à
droite, & les Poissons à gauche du
côté du Bélier, soufflent de force
égale, à mesure que les visages s'élèvent:
ils chassent les eaux vers les
Signes du Verseau & des Gémeaux,
& avec l'assistance du souffle direct
& continuel du Bélier, les élèvent
le long de la ligne au point qui leur
est déterminé: & les Signes qui leur
sont opposés; savoir, le Verseau &
le Scorpion, qui ont leurs visages
vers le centre, s'élèvent au même
temps que ceux-ci, peu à peu avec
leurs souffles, & de la même manière
que nous avons dit, chassent
les eaux qui sont aux côtés des Signes
du Lion & du Sagittaire, aussi
@
D E
L'O N D E V I V E 47
de force égale, & avec l'assistance
du souffle direct & continuel de la
Balance, les élèvent le long de la
ligne au point qui leur est ordonné.
De sorte qu'en six heures douze
minutes, il se fait pleine mer aux
deux parties d'Orient & d'Occident,
& basse mer en pareil temps en celles
du Septentrion & du Midi, tellement
qu'en douze heures vint-
quatre minutes il se fait pleine mer
dans les quatre parties du Monde:
& il n'est jamais pleine mer en une
partie, qu'il ne le soit en celle qui
lui est opposée, & baisse de même;
parce que les Signes, qui auparavant
avaient élevé les eaux au plein
de mer précédent, rentrent en dedans,
déclinent pour achever leur
révolution, & ne les soutiennent
plus; excepté les fixes, qui les arrêtent
à leur périgée, les y soutiennent,
jusques à ce qu'elles soient prises
par les Vents des autres Signes,
qui s'élèvent peu à peu, les prennent,
& les relèvent vers la surface.
Lorsque la mer est à son périgée,
@
48 L E P I L O T E
quand elle ne serait pas relevé par
les souffles des Signes, ainsi que je
viens de dire, les eaux qui sont à
leur dernier période, n'étant plus
soutenues par les Vents qui les ont
élevées, & mises dans leur plein, descendraient
naturellement aux deux
côtés où la mer est basse, & s'égaleraient
par toute la terre: Aussi
voyons-nous que les cours des eaux
le long des côtes, & dans les rivières,
soit en montant ou descendant,
sont beaucoup plus forts à la deux,
trois, quatre & cinquième heure de
leur cours, qu'à la première & dernière
heure; & il faut qu'il soit ainsi,
afin qu'au moyen de cette règle la
terre soit fixe & arrêtée au centre
de l'Univers, donne le repos aux
hommes, & au reste des créatures.
------------------------------------
C O L L O Q U E
VIII.
L'Ami. N E s'y fait-il point d'autresVents que ceux
qui proviennent des Signes que vous
venez;
@
D E
L'O N D E V I V E 49
venez de nommer au centre.
L'Aut. Il y en a de deux sortes,
les premiers sont ceux qui proviennent
des influences des Astres, qui
sont apportés au centre, lequel les
communique aux Signes qui l'environnent;
ceux-ci les produisent &
les mettent au jour, comme vous
avez vu dans de certains temps,
suivant les principes d'Astrologie,
qui sont les véritables Vents sur lesquels
l'on se doit fonder, parce
qu'on les connaît par les aspects des
Astres, & on les pronostique plusieurs
années avant qu'ils arrivent.
Les seconds ne sont point des
Vents, mais réputés Vents par le
vulgaire. Ce sont des vapeurs & des
exhalaisons engendrées dans la terre
par le Soleil, & la chaleur centrale
lesquels agissant de concert sur l'eau
qui est dans la terre, la pressent d'en
sortir; & comme elle ne peut se retirer,
& se rejoindre promptement à
son tout, s'évapore, & gagne le
haut, s'étend dans les concavités de
la terre; la chaleur la suit, la presse
E
@
50 L E P I L O T E
comme auparavant; elle cherche à
s'échapper, & en ayant trouvé le
moyen, elle sort comme de la fumée,
agitée du vent, par la fente
d'une porte ou d'une fenêtre mal
fermée, elle passe avec précipitation,
& s'élève dans la moyenne région.
Pour l'ordinaire, cela se fait
le matin, quand le Soleil commence
à échauffer & ouvrir les pores de la
terre ce que j'ai vu plusieurs fois
au pied des Alpes, aux Monts Pyrénées,
& plusieurs autres endroits,
tant pleins qu'élevés, particulièrement
à la Cayenne, & aux Iles
qui sont près de la Ligne, où les vapeurs
s'élèvent tous les jours, rafraîchissent
l'air du Pays, & le tempèrent.
Mais comme ces vapeurs &
ces exhalaisons n'ont pas un principe
certain, sur lequel on puisse asseoir
un jugement solide, sur l'heure
& le temps de leur levée, du temps
de leur durée, & du côté qu'elles
s'élèveront & qu'elles souffleront;
si leurs Vents seront chauds ou
froids, secs ou humides, si leurs
@
D E
L'O N D E V I V E 51
Vents seront doux, médiocres, ou
violents; nous ne les mettons point
au rang des Vents qui ont leurs
principes certains, comme ceux de
nos Signes; joint que ces vapeurs
ne s'élèvent que dans des climats humides
& aquatiques, & sujets aux
grandes chaleurs, ne s'étendent que
fort peu; & les Pilotes ne mettent
jamais leurs vaisseaux en mer sur des
Vents de cette nature, parce qu'ils
sont de peu de durée, qu'ils les abandonneraient
bien tôt, & s'en pourrait
trouver de contraires, qui les
obligeraient de relâcher: ils attendent
un de nos maîtres Vents pour
sortir du port, parce qu'il suffit bien
souvent pour faire leur voyage,
quand il serait de cinq cens lieues,
s'il est bien ménagé.
L'Ami. Il est vrai que peu de
gens savent distinguer les Vents,
qui sont produits par les vapeurs de
la terre, & de l'eau, d'avec ceux qui
viennent des Astres, dont la différence
est très-grande; car ceux-ci
ont un principe certain, & leurs règles,
E ij
@
52 L E P I L O T E
& les autres n'en ont point.
Mais dites moi si les corps que vous
m'avez montré, soufflent lors qu'ils
se tournent vers le centre, comme
lors qu'ils se tournent vers la mer
& l'élèvent; pourquoi les Vents
soufflent sur la terre & sur la mer,
plusieurs jours d'un même côté;
puisque suivant le cours des Signes
centriques, ils ne doivent souffler
que pendant six heures douze minutes?
pourquoi quelquefois les
Vents déclinent d'un point à un autre,
& retournent peu de temps après
à leur premier point? pourquoi
les Vents changent quelquefois du
point où ils sont, au point qui leur
est opposé, & retournent à leur premier?
L'Aut. Si ces corps aspirent &
respirent comme font les animaux,
ainsi que nous avons dit, qu'ils fassent
leur respiration lorsqu'ils se
tournent vers la mer, & l'élèvent
par leurs souffles, ils ne peuvent pas
souffler, lors qu'ils se tournent vers
le centre, qui est le temps qu'ils aspirent:
@
D E
L'O N D E V I V E 53
Car si un animal tranquille &
tempéré, aspire & respire mille fois
dans une heure. Il faut douze heures
vingt-quatre minutes, à ces corps
pour aspirer & respirer une fois; par
cette raison vous voyez qu'ils ne
soufflent point, lors qu'ils se tournent
du côté du centre; aussi serait-
il superflu, puis que leur souffle n'y
produirait aucun effet; le demi tour
qu'ils font vers le centre leur sert seulement
de rafraîchissement, & pour
reprendre des nouvelles forces pour
re-souffler comme auparavant.
Dans le nombre des corps que je
vous ai montré, il y en a de fixes &
de mobiles; les fixes, sont le Bélier
en Orient, & la Balance en Occident.
Le Cancre en la partie du
Nord, & le Capricorne en celle du
Midi. Ces quatre sont appelés
maîtres Vents; lorsque l'influence
est distribuée à quelqu'un de
ces corps, le vent pousse sans discontinuer,
vers le côté opposé du
signe qui souffle, & continue peu
ou beaucoup, suivant que l'influence
E iij
@
54 L E P I L O T E
est forte, ou qu'elle est confirmée
au quartier suivant de la Lune.
Si l'influence est confirmée, comme
il arrive souvent, le vent souffle
des mois entiers du même côté: Si
l'influence est distribuée aux Signes
mobiles, le vent ne souffle de leur
côté que pendant six heures douze
minutes, qui est le temps qu'ils emploient
pour se lever avec la mer,
& la faire pleine; puis peu à peu,
ils portent leur vent au Signe fixe,
ou Maître vent du côté qu'ils se
tournent, & l'y joignent, jusques
à ce qu'ils aient achevé leur révolution;
& lors qu'ils recommencent à
monter, ils reprennent leurs mêmes
Vents, & continuent ainsi, tant que
l'influence dure, & jusques à ce
qu'elle soit consommée, ou qu'une
autre la fasse cesser.
L'Ami. D'où vient que ceux qui
vont aux longs cours, sont obligés de
naviguer par plusieurs sortes de Vents,
qu'ils appellent *rums; que des Vents
les portent cent lieues, d'autres soixante,
& d'autres trente, plus ou
moins?
@
D E
L'O N D E V I V E 55
L'Aut. Les Mariniers trouvent
toujours ces Vents en même lieu;
ils sont réglés, & n'ont point d'autre
cause, que les influences des
Astres, & nos Signes centriques,
qui les repoussent. Mais leur distance
en distance, & leur diversité, provient
de l'inégalité de la terre; car
qui pourrait voir sous la mer la figure
de la terre, comme elle est disposée
en elle même, verrait que la
diversité de ses figures, ses concavités
& ses conduits, s'opposant
aux Vents qui sortent du centre, les
coupent & les divisent en plusieurs
parties, avant qu'ils soient au jour;
que c'est ce qui fait la diversité des
*rumps des Vents; qu'ils sont forts
ou faibles, obliques ou droits, &
poussent les Vaisseaux peu ou beaucoup,
suivant leur force & la disposition
de leurs conduits; comme
qui opposerait à la bouche d'un soufflet,
des corps taillés diversement;
lesquels sans difficulté, en soufflant,
écarteraient les Vents, directement
ou de côté, suivant leur disposition,
E iiij
@
56 L E P I L O T E
L'Ami. D'où viennent les grands
coups de vent, que nous voyons toujours
au Printemps, les Vents suivent
le Soleil, qu'ils se lèvent & se
couchent avec lui, & que nous
voyons quelquefois des nuages qui
vont d'un côté & les autres d'un
autre?
L'Aut. Lors qu'il y a plusieurs
influences pour distribuer aux Signes
fixes, c'est à dire, que plusieurs
Etoiles dans un quartier de la Lune,
versent ensemble leurs influences,
la plus forte prend le dessus, &
règne; celle qui suit, ou approche
de sa force, étant dans l'impatience
de régner, s'échappe quelquefois
souffle, & s'oppose à la première
mais comme il faut que son influence
soit consommée avant que celle-
ci puisse régner, elle se retire jusqu'à
ce que la première ait fait son
temps. Et s'il arrive que la première
cesse, & que la dernière règne,
c'est que cette dernière s'est levée
lors que l'autre était à sa fin. Et
encore que l'influence soit consommée,
@
D E
L'O N D E V I V E 57
les nuages ne laissent pas de
rouler, quoi que rien ne les pousse,
à cause du mouvement que l'influence
leur avait donné, c'est d'où
viennent les changements.
Une forte influence étant à un
des quatre Signes fixes, & qu'il en
vienne d'autres aux Signes mobiles,
qui sont à ses côtés; ces Signes
étant tous dans une même partie
du monde, conspirant à même fin:
lors que les signes mobiles, qui sont
au deux côtés du fixe viennent à se
tourner de son côté, ils y joignent
leurs Vents: Pour lors le vent est si
grand, qu'il fait des prodiges; mais
cela ne dure que trois ou quatre heures,
d'autant que ces Signes se renferment
en dedans avec leurs souffles.
Ce vent se renouvelle huit heures
après, si l'influence dure encore;
non pas de même force, mais à
quelque degré moins.
Et lors qu'on voit au Printemps
les Vents Orientaux s'élever & suivre
le Soleil, un bon Général doit
faire battre aux champs, faire marcher
@
58 L E P I L O T E
l'artillerie, & le bagage, &
commander que les Soldas suivent
leur Prince, comme leur Capitaine
pour vaincre ses ennemis: Un Courtisan,
que les Nymphes & les Dryades
suivent Apollon, & lui fassent
la Cour comme Diane. Un Théologien,
qu'on travaille pour le Ciel,
& que l'on convertisse les âmes: Et
un Physicien, que le Soleil ouvre les
prisons dans lesquelles les Vents sont
retenus, qu'il les attire & les fasse
suivre dans sa course; c'est à dire
la chaleur du Soleil ouvrant les pores
de la terre, excite la chaleur centrale;
& toutes deux ensemble font
sortir des concavités de la terre, des
corpuscules, ou vapeurs chaudes &
humides, très-légères & subtiles,
qui grondent en sortant, comme celles
qui sortent d'un bois vert qui est
brûlé par le feu; & comme ces vapeurs
sortent du bois à mesure que
le feu les presse; de même ces corpuscules
ou humidités aériennes sortent
à mesure que le Soleil passe &
ouvre les pores de la terre; & comme
@
D E
L'O N D E V I V E 59
on les voit lever, il semble que
ce soient des Vents qui s'élèvent,
suivent le Soleil, & se couchent avec
lui; c'est un présage de beau
temps, lors que cela arrive.
Et quant à la diversité des Vents
que l'on remarque souffler tout à la
fois, les uns d'un côté, & les autres
d'un autre; faut savoir que les Vents
à leur commencement, élèvent toujours
avec eux quelques vapeurs en
l'air, desquelles les nuages se forment:
cela se voit particulièrement
en mer, lors que le vent veut changer
le vent *fusteur, pousse directement
en l'air, du fonds de la mer,
une vapeur très-subtile, mêlée d'un
peu d'exhalaison; cette vapeur se
grossit, & s'étend peu à peu. Et si
le vent doit être véhément, les
Dauphins dans la Méditerranée, &
les Marsouins dans l'Océan, s'élèvent
sur la mer, & se découvrent.
Ces nuages vont du côté que le vent
les pousse: Un autre vent contraire
à celui ci, voulant s'élever pour
régner, fait aussi lever d'autres vapeurs
@
60 L E P I L O T E
& exhalaisons du côté qu'il
se veut lever; ces vapeurs prennent
le dessus, se condensent & multiplient
peu à peu; forment des nuages
comme les précédentes, & courent
du côté que le vent qui les a
faites lever, les pousse.
Comme ce changement se fait subitement,
les nuages du premier
vent qui étaient en train d'aller,
roulent toujours, tant que le vent
qui les pousse soit apaisé, que les
autres nuages se joignent à eux, &
les amenent de leur côté: ce qui
fait dire à ceux qui ignorent les principes
de la Nature, que les Vents
viennent, & soufflent immédiatement
d'en haut; qu'ils les ont observés,
& les ont vus, comme si les
esprits étaient visibles. Il faut qu'ils
sachent que le vent est un air agité,
par les esprits de nos Signes centriques,
excités par les influences
des Astres, leurs supérieurs, qui sont
tombées, & ont fait leurs impressions
sur le point fixe central lesquelles
il leur a distribuées comme
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D E
L'O N D E V I V E 61
j'ai dit, les fait souffler extraordinairement,
& font élever avec cet
air, des vapeurs & des exhalaisons,
dont se forment les nuages que nous
voyons dans la moyenne région:
Cet air est chaud ou froid, sec ou
humide, suivant la qualité de l'esprit
qui le pousse, & qu'il est pur
ou chargé de vapeurs: Car si les
Vents soufflaient immédiatement
d'en haut, il faudrait qu'ils vinssent
des Astres, ou d'une certaine partie
des Cieux: cela étant, ils ne produiraient
ni vapeurs ni exhalaisons;
les Vents rouleraient, & n'auraient
aucune stabilité, parce que les Astres
& les Cieux, qui roulent & vont
tous les jours d'Orient en Occident,
& auxquels leur cause serait attachée,
les emporteraient avec eux, &
leur feraient faire le tour de la terre
en vingt-quatre heures, ce qui n'est
pas.
Ces subtiles vapeurs, & exhalaisons
dont je viens de parler, qui s'élèvent
dans l'air, viennent d'en bas;
car les Dauphins, & les Marsouins
@
62 L E P I L O T E
qui s'élèvent du fonds de la mer à
la surface, témoignent qu'il y a du
changement au fonds, & l'annoncent
aux Mariniers, qui se tiennent
sur leurs gardes. Je sais qu'il y a des
gens dans le monde très doctes &
savants en plusieurs choses; lesquels
néanmoins ignorent les causes naturelles,
& les moyens que Dieu a
établis dans l'Univers; qui disent,
que les Vents sont des vapeurs &
des exhalaisons qui sortent de la terre,
soufflent & font les Vents que
nous sentons. Cela n'est point, parce
que si les Vents sortaient de la
terre, les vapeurs qui en sortiraient
ne feraient point en mer un changement
si subit, que celui que nous
y voyons, & ne sauraient être apportées
en mer, troubler l'air, &
faire des tempêtes & des orages furieux
dans un quart d'heure, qui
font souvent périr les vaisseaux, qui
sont à plus de mille lieues de terre,
& dans des endroits où il ne se trouve
point de fonds: ce qui marque
indubitablement qu'ils partent du
@
D E
L'O N D E V I V E 63
centre, & sortent par la mer, qui est
un Elément plus flexible & pénétrable
que la terre. Et quand il serait
vrai que les vapeurs & les exhalaisons
qui forment les nuages que
nous voyons dans la moyenne région,
fussent proprement les Vents
qui soufflent communément, toujours
faudrait-il que ces vapeurs &
ces exhalaisons, qui ne se peuvent
lever d'elles mêmes, eussent une
cause qui les produisît, qui les poussât,
& les fît sortir de la terre, &
les agitât dans ]a moyenne région;
ainsi que l'air y est poussé & agité
par les esprits des Vents; cette cause
ne pourrait être que l'agent général,
qui n'est autre chose que le
feu central, qui émeut & agite toutes
choses. Si cette chaleur centrale
agissait d'elle-même immédiatement
& sans cause dominante, elle ferait
incessamment sortir de la terre, où
il y a toujours de l'eau, l'exhalaison
& la vapeur de tous les côtés
avec précipitation, comme le feu ferait
sortir celle qui serait dans un
@
64 L E P I L O T E
pot qu'il ferait bouillir, par un couvercle
percé de plusieurs trous,
droits & obliques; ce qui ferait un
brouillard perpétuel dans la basse région,
nous obscurcirait le jour,
nous donnerait des pluies continuelles,
nous causerait des maladies
pestilentielles, & nous priveraient
de la douceur de la vie. Certes, si
les Vents étaient réellement la vapeur
& l'exhalaison, & qu'ils se fissent
d'eux mêmes, & sans cause
dominante, il faudrait renoncer aux
principes de l'Astrologie, établis &
suivis depuis plus de quatre mille
ans; par le moyen desquels on fait
tous les jours des pronostiques certains;
des temps auxquels nous devons
avoir des Vents, des Pluies,
des Grêles, du Tonnerre, des Orages,
& plusieurs autres choses que
nous admirons journellement; il n'y
aurait jamais de Vents certains,
quelquefois plusieurs Vents souffleraient
ensemble de tous les endroits
de la terre, comme j'ai dit, seraient
contraires les uns aux autres, empêcheraient
pêcheraient
@
D E
L'O N D E V I V E 65
la navigation & le commerce
des hommes: Il faut nécessairement
qu'il y ait dans ce bas Univers
une cause certaine, sur laquelle
les influences des Astres tombent,
& qu'elle les distribue par ordre
pour éviter la confusion; il faut que
cette cause soit arrêtée comme un
but, afin que l'influence la rencontre
lors qu'elle tombe. Qu'y a-t-il au
monde de plus arrêté que le point
central de l'Univers, qui contient
cet esprit de feu élémentaire, qui
occupe le centre de toutes choses
c'est lui qui reçoit, par le moyen de
la Lune, toutes les influences des
Planètes, qui les garde & les distribue
par ordre aux composés sublunaires,
suivant leurs propriétés,
& leurs destinations.
L'Ami. C'est assez parler des
Vents, & de leur nature, je vous
prie parlons un peu d'une opinion
nouvelle & contraire à la votre,
qui est suivie de beaucoup de gens;
en voici la substance.
Certains Philosophes faisans le
F
@
66 L E P I L O T E
Système du monde, ont estimé que
le Soleil était fixe & arrêté au centre
de l'Univers,ayant seulement
un mouvement d'ascension & descension,
que le Firmament était fixe
& sans mouvement, & que la
terre se mouvait dans l'Ecliptique
au lieu du Soleil.
L'Aut. Ce n'est pas sans raison
que cette opinion fait du bruit, car
si on place la terre entre les Cieux,
au lieu même du Soleil, & si on
lui donne les mêmes mouvements,
elle nous fait voir tant d'apparences
célestes de celles qui nous sont démontrées
par Thico & les autres,
qu'elle peut surprendre le Jugement
de ceux qui ne sont pas pleinement
versés dans cette science: mais pour
ceux qui en ont la théorie & la pratique,
elle leur baille assez de jour
pour en reconnaître la fausseté, &
pour conclure en faveur de celle
que nous suivons, comme ayant ses
principes mieux établis & plus certains;
en voici mes raisons.
Il y a deux mille ans, ou environ,
@
D E
L'O N D E V I V E 67
qu'Aristarche Samien (& avant
lui quelque autre) faisant le
Système du monde, eut la pensée
que le Soleil était fixe & arrêté, &
que la terre & les Cieux se mouvaient
autour de lui, parce (dit-il)
que la terre produit tant de choses
qui ont vie & mouvement, que la
cause ne doit pas être moindre que
son effet; mais cette opinion n'a pas
été suivie, elle est demeurée comme
éteinte ou assoupie, jusques au
temps de Copernic, qui l'a relevée, &
appuyée d'un Système tout extraordinaire.
Comme il est inutile à mon
sujet, vous me dispenserez, s'il vous
plaît, de le rapporter tout au long; je
poserai seulement les points principaux,
pour en dire ma pensée, renvoyant
ceux qui en voudront savoir
davantage, à son Livre, & aux
machines du Système, qui en a été
très-artistement composé avec celui
de Thico, & plusieurs autres,
par les RR. PP. Jésuites, en leur
Maison de Clermont à Paris.
Je suppose donc, suivant ce Système,
F ij
@
68 L E P I L O T E
que le Soleil est au centre de
l'Univers, au lieu de la terre, que
le Firmament est fixe & sans mouvement,
que la terre est placée dans
l'Ecliptique, entre les autres Planètes,
au lieu où nous mettons le
Soleil, & quelle a deux mouvements
principaux: le premier sur
son centre, faisant un tour en vingt-
quatre heures d'Occident en Orient:
Le second, dans la ligne Ecliptique
du Zodiaque, qu'elle en fait le tour,
aussi d'Occident en Orient en trois
cens soixante-cinq jours cinq heures
& cinquante trois minutes, suivant
son calcul; ces mouvements étant
les principaux, & qui font la
la question, je ne parlerai point des
autres.
Pour être plus intelligible, je me
servirai d'une méthode si familière,
que les moins éclairés la pourront
comprendre, & usiter avec grande
facilité, & découvriront par son
moyen les divers mouvements des
Astres & des Cieux; comme une
règle certaine qui tombe sous les
@
D E
L'O N D E V I V E 69
sens, & de laquelle les Anciens se
sont servis, avant l'invention & l'usage
des instruments.
Pour connaître lequel c'est de
la terre ou des Cieux, qui se meut
& fait un tour en vingt-quatre heures,
faut nécessairement supposer la
terre fixe & arrêtée au centre de
l'Univers, & que le Firmament
tourne autour de la terre.
Cette supposition faite, sans s'attacher
à connaître les pôles sur lesquels
il fait ce mouvement. Prenez
pour exemple celui du Nord, qui
est sur notre horizon, examinez les
Etoiles qui sont de son côté, attachez
vous à celle qui fait son tour
le plus petit, qui est la première
d'une constellation de sept Etoiles
que nous appelons petite Ourse,
autrement l'Etoile du Nord, qui
sert de guide à tous les Mariniers
Septentrionaux.
Cette Etoile étant découverte,
marchez en ligne directe du côté du
Midi, tant que vous connaissiez
qu'elle se fasse voir sur l'horizon
F iij
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70 L E P I L O T E
pendant douze heures seulement, ce
temps fait juger que c'est la juste
moitié de son mouvement journalier;
que le pôle du Nord est lors
dans l'horizon, & que vous êtes
précisément au milieu du Ciel entre
les deux pôles, Nord & Sud; car si
vous étiez plus près du pôle du
Nord que de celui du Midi, cette
Etoile serait plus de douze heures
sur l'horizon, suivant que vous en
seriez peu ou beaucoup éloigné; &
le contraire, si vous étiez plus près
du pôle du Midi que de celui du
Nord.
De ce lieu à six heures du soir,
regardez à l'Orient, remarquez
une Etoile qui se levera sur l'horizon
en ligne directe, conduisez cette
Etoile de l'oeil, & vous trouverez
qu'à minuit précisément elle se
trouvera toujours sur votre tête,
& qu'à six heures du matin, elle
couchera & disparaîtra.
L'on appelle la route de cette
Etoile, ligne Equinoxiale, parce
qu'elle est justement entre les deux
@
D E
L'O N D E V I V E 71
Pôles du Nord & du Sud, où se fait
le plus rapide mouvement du Firmament,
& les Equinoxes du Printemps
& de l'Automne, lorsque le
Soleil y passe. Cette Ligne est constante
& immuable, ainsi que les
pôles, & sépare le Ciel & la terre
en deux parties égales, une vers le
Nord, & l'autre vers le Sud.
Cette observation faite, retournez
vers le Pôle, remarquez qu'en
vous en approchant, il s'élève sur
l'horizon, & lors que vous aurez
cheminé le quart de la surface de la
terre, qui est suivant les divisions
Géographiques, deux mille sept cens
lieues Françaises, vous l'aurez directement
sur la tête, & l'Etoile
tournoiera tout autour comme un
petit cercle; ne changera jamais tant
que vous demeurerez en ce point,
mais s'abaissera vers l'horizon quand
vous l'abandonnerez, & vous retirerez
du côté de la Ligne. Rien ne
fait cette variation que le mouvement
de l'homme, quand il change
de place, & s'aproche ou s'éloigne
@
72 L E P I L O T E
des Pôles, ou de la Ligne; car les
Montagnes, les Villes & les Châteaux,
qui sont fixes & attachés à
la terre, ont toujours leur même
degré d'élevation, sans vicissitude
ni changement.
Après cet établissement, qui a
pu servir de base & de fondement à
la Géographie, & à toutes les parties,
je dis,
Si la terre se mouvait sur son centre,
hors le centre de l'Univers, &
hors notre Ligne Equinoxiale céleste,
son mouvement de longitude
nous ferait changer tous les jours
d'horizon, & le cercle qui est décrit
autour du Pôle du Nord par son Etoile
(qui nous fait connaître l'heure
du jour & de la nuit, en quelque
saison de l'année, & en quelque
partie Septentrionale que nous
soyons) se perdrait.
La Ligne du mouvement diurne
de la terre, ne s'accordant pas avec
la Ligne Equinoxiale céleste, qui
fait le milieu des Pôles Arctique &
Antarctique, changerait les Pôles,
ferait
@
D E
L'O N D E V I V E 73
ferait perdre les mesures des hauteurs
que l'on prend dans la navigation,
sur les Pôles (que nous
connaissons par leurs Etoiles & l'aiguille
aimantée) ainsi il n'y aurait
aucun ordre dans la navigation, il
faudrait renoncer à son commerce,
qui est des plus importants, parce
qu'il n'y aurait aucune sûreté.
La terre fixe & au centre de l'Univers,
nous rend tous les jours les
Etoiles fixes perpendiculaires à une
heure certaine; & la terre tournoyant
le centre de l'Univers, par
son mouvement de longitude, nous
en changerait incessamment l'heure
& la situation.
La terre mobile par son mouvement
de longitude, nous changerait
l'Orient & l'Occident, le Nord &
le Sud, ferait un très grand dérèglement
dans la Géographie, sur lesquels
elle prend toutes les mesures;
& dans la navigation, parce qu'elle
changerait les points des Vents.
La terre fixe au milieu de l'Univers,
nous fait voir le milieu du
G
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74 L E P I L O T E
Ciel & un horizon constant; & la
terre, par son mouvement de longitude,
change incessamment l'horizon,
& coupe le Ciel en parties
inégales.
La terre fixe au milieu de l'Univers,
nous fait voir les Etoiles du
Nord & du Sud, toujours d'une égale
distance; & la terre dans son
mouvement de longitude, du Signe
du Cancre à celui du Capricorne,
nous les approcheraient & éloigneraient
de quarante-sept degrés ou
environ.
Les hommes qui habitent sous le
premier degré du Cancre, en la partie
Septentrionale, qui voudraient
découvrir de nouvelles Etoiles en
la partie du Sud, les découvriraient
sans partir de leur lieu, dans six mois,
qu'ils y seraient portés par le mouvement
de la terre.
La terre fixe & arrêtée au centre
de l'Univers, a servi pour trouver
le mouvement des Cieux, & ses Pôles,
le mouvement du Soleil & de
tous les Astres; ce qu'il n'aurait pu
@
D E
L'O N D E V I V E 75
faire avec certitude, si elle avait
été mobile.
La terre fixe au centre de l'Univers,
fait que les hommes qui sont
sous les Pôles, ont toujours les Etoiles
qui en sont proche, qui leur
tournent sur la tête, & n'y a que le
mouvement de l'homme qui en fasse
le changement. La terre se mouvant
sur son centre, d'Occident en Orient,
ferait que les vapeurs &
exhalaisons dont se forment les
nuages, qui seraient poussées par
les Vents d'Orient en Occident, passeraient
plus vite quatre fois que
la balle d'un canon, & nous laisserait
derrière celles qui viendraient
d'Occident presque avec la même
vitesse; parce que le mouvement de
la terre sur son centre, serait d'une
rapidité incompréhensible; au contraire,
nous voyons journellement
les nuages aller d'Occident en Orient,
& d'Orient en Occident, d'un
mouvement égal, quand ils sont
poussés par un vent égal.
Si la terre se mouvait sur son centre,
G ij
@
76 L E P I L O T E
la Ligne de son mouvement varierait
toujours, à l'égard du Firmament,
à cause de son mouvement de
longitude, ferait que les Etoiles se
leveraient quelquefois plutôt, quelquefois
plus tard, & se coucheraient
de même: se leveraient une fois directement,
une autre fois obliquement,
& n'observeraient jamais de
régularité, à cause des divers mouvements
de la terre, qui changerait
incessamment l'horizon.
En un mot, tout corps grave &
pesant, tend naturellement en bas,
où est son centre: la terre est un
corps grave & pesant, par conséquent
elle tendrait à son centre, qui
est en bas, si elle n'y était point.
Son centre est le centre de l'Univers,
comme le point le plus bas, & le
plus éloigné des Cieux & des choses
pures, donc il s'ensuit que
la terre est au centre de l'Univers;
car s'il était autrement, ce serait
contre nature, & nous pourrions
soutenir que les pierres, & autres
corps graves, que nous jetterions
@
D E
L'O N D E V I V E 77
en l'air, s'y soutiendraient par eux-
mêmes, & rouleraient autour de la
terre, qui est leur centre; comme
la terre roulerait autour du centre
de l'Univers, qui est le sien; parce
qu'une partie d'un corps a la même
propriété que son tout; & toutes
les démonstrations que l'on peut donner
au contraire, sont fausses & abusives.
A ces raisons, faut ajouter celles
qui sont alléguées par quelques Auteurs
qui ont écrit contre cette opinion,
qui sont,
Lors que la terre parviendrait
aux points des solstices, par son
mouvement de longitude, les longs
jours artificiels, & les longues nuits
artificielles, seraient inégaux.
Lors qu'elle parviendrait aux
points des Equinoxes, aux mois de
Mars & de Septembre, les Equinoxes
ne se feraient pas par toute la
terre, comme lors que le Soleil y
passe.
Les ombres des *stilles Orientales
seraient de grandeur inégale, le
G iij
@
78 L E P I L O T E
Soleil étant en même élevation.
Les choses graves ne tomberaient
pas en angles droits sur les superficies
planes.
Un jet de pierre porterait plus
loin d'un côté que d'autre.
Les Oiseaux qui s'élèveraient à la
moyenne région, ne pourraient rattraper
leurs nids.
Si la terre n'était pas au milieu
de l'Univers, on ne verrait jamais
justement la moitié du Ciel.
Les Planètes & les Etoiles ne
paraîtraient toujours de grandeur
égale en Orient, en Occident, &
au Midi, parce qu'elles ne seraient
pas par tout également distantes de
la terre.
Les Eclipses de Lune n'arriveraient
pas toujours, quand la Lune
& le Soleil sont diamétralement opposés,
mais seulement parfois,
quand ils ne seraient pas aux points
de l'Ecliptique; ce qui est contraire
aux apparences.
Examinons à présent les choses
suivant la nature, s'il y a plus de
@
D E
L'O N D E V I V E 79
raison que le Soleil soit stable au
lieu où Copernic le met, que la
terre.
Si le Soleil est le mâle, & la Terre
la femelle, comme cela ne se
révoque point en doute; la terre,
comme la plus matérielle, plus pesante,
plus impure & corruptible ,
doit être au point le plus bas, &
le plus éloigné des choses pures &
spirituelles. Elle y doit être fixe &
arrêtée, pour y attendre & recevoir
constamment les influences des Astres,
comme un théâtre, sur lequel
chacun doit faire son personnage,
exercer son action, & produire un
effet conforme à sa nature.
Si le Soleil était en bas, cet ordre
serait irrégulier & contre nature,
qui ordonne le mouvement &
le dessus au mâle, & le dessous & la
stabilité à la femelle, pour recevoir
l'influence du mâle, laquelle autrement
se perdrait, parce que sa matrice
ne serait pas dans son centre,
& ne ferait point de génération.
Si le Soleil était fixe & arrêté,
G iiij
@
80 L E P I L O T E
il serait comme un homme qui veille,
tranquille & tempéré, qui ne
produit aucune chose, quoi qu'il
le pût: Cependant, il est nécessaire
qu'il travaille pour répandre sa
semence ou son influence, qu'il s'échauffe
par son mouvement, qu'il
communique sa chaleur aux Astres
qu'il les anime, qu'il les dilate, &
les oblige de verser la leur; ce qu'ils
ne feraient pas, s'ils n'étaient excités
& animés par l'amour du Soleil,
c'est à dire, que l'amour du
Soleil, comme de toute créature,
est le motif du mouvement, & le
mouvement la cause de la chaleur,
la chaleur la source de l'éclat & de
la lumière, & l'éclat & la lumière,
celle de l'influence, & l'influence le
témoignage de l'amour, qui est la fin
du cercle, & l'accomplissement de
toutes choses.
Si bien que si le Soleil était sans
mouvement, nous pourrions dire
certainement qu'il serait sans amour,
& s'il était sans amour, il serait
sans action, sans chaleur, sans lumière
@
D E
L'O N D E V I V E 81
& sans influence: & les Astres
qui sont aux Cieux, qui tirent leur
lumière de celle du Soleil, ne produiraient
aussi aucun éclat, ni aucune
influence. Tout serait éteint,
sans vie & sans action, & serait sur
le penchant de son premier néant.
Voilà mon opinion contre le Système
de Copernic, & quoi faut ajouter
la disposition de la Sainte Ecriture.
Josué nous apprend dans l'ancien
Testament, qu'il arrêta par sa prière
le Soleil au milieu de sa course.
Et l'Evangile, (qui sont les paroles
prononcées par Jésus-Christ même,
Fils de Dieu) que les Cieux passerons?
mais que ses paroles ne passeront
pas. Par conséquent, concluons
que la terre est fixe & arrêtée
au centre de l'Univers; que le
Soleil & tous les Cieux tournent
tout autour, & y versent leurs influences.
Outre que les vrais Sages
n'ignorent pas ces vérités, ils connaissent
encore suffisamment, que
le Firmament, outre son mouvement
@
82 L E P I L O T E
journalier, fait quelques progrès
d'Occident en Orient, qu'il y
passera par succession de temps, &
que la nature nous donne tous les
ans des fruits célestes à jours certains,
mille fois plus excellents que
la Manne; qui peuvent rendre heureux
les hommes qui les connaissent,
qui en savent user.
L'Ami. Il est vrai que l'opinion
commune, & pour laquelle je tiens
est plus recevable que celle de Copernic:
mais toujours, est-ce quelque
chose d'admirable, d'avoir si
bien ajusté son Système à celui de
Thico, qu'il fasse balancer les opinions.
Et ses partisans en sont si entêtés,
que si-tôt qu'un homme
propose des raisons au contraire,
sans les examiner ni les entendre,
ils disent, qu'il n'y a point d'homme
d'esprit, qui ne sont de cette opinion:
Cela m'est arrivé, & m'a surpris;
ce qui me fait présumer que
vous serez critiqué.
L'Aut. Il est vrai que ceux qui
n'ont pas le fonds & l'usage de cette
@
D E
L'O N D E V I V E 83
doctrine, s'y trouvent embarrassés;
mais ceux qui la possèdent, &
qui se donnent la peine de l'examiner,
en trouvent bien tôt le défaut.
Les hommes qui lui donnent bruit,
se plaisent à la nouveauté, & ne
considèrent pas si elle a de bons ou
de mauvais fondements; ce qui a
fait les hérésies & les schismes qui
sont aujourd'hui parmi les hommes.
Il y en a d'autres qui applaudissent
plus, parce qu'elle a des partisans,
que par connaissance. La critique
est la moindre de mes peine, & l'on
ne peut avoir que du plaisir, de
voir un Philosophe aux prises avec
un Matelot d'eau douce, qui par hasard
rendra sa critique insipide.
L'Ami. Tous les hommes ne sont
pas propres à se donner la peine d'examiner
des points si difficiles; ceux
qui les applaudissent, font mieux à
mon sens, que ceux qui les combattent;
car pour réfuter avec raison
une opinion revêtue de quelque apparence,
comme celle de Copernic,
il faut auparavant entrer dans le cabinet,
@
84 L E P I L O T E
l'examiner à fonds, & le
consulter plus d'une fois. Mais pour
quoi nous embarrasser des sentiments
particuliers? laissons suivre
cette opinion à qui voudra, il n'y a
rien de plus libre; si elle n'est pas à
notre goût, rien ne nous force d'entrer
dans son parti, tenons-nous à
la notre. A dire vrai, je crois que
nous ferons mieux, puis que nous
en avons l'usage utile, il y a plus de
quatre mille ans, & que les Ecritures
qui sont de la Religion & de la
Foi, l'établissent positivement: ainsi
chacun sera satisfait dans son opinion.
Disons à présent quelque chose
des opinions de ceux qui ont écrit
du flux & reflux de la mer: j'en trouve
de si erronées, que je n'y puis penser
sans étonnement. Je ne prétends
pas vous les réciter, cela serait inutile;
j'en rapporterai seulement
trois, qu'on pourrait, comme les
plus raisonnables, opposer à la votre.
La première est, que le flux & reflux
@
D E
L'O N D E V I V E 85
se fait par un balancement de la
terre, du Nord au Sud, & du Sud
au Nord. La seconde, que les influences
des Etoiles, qui sont aux
parties du Nord & du Sud, attirent
successivement les eaux de la mer à
elles, & font le flux & reflux. Et la
troisième, que c'est par la naturelle
sympathie de la Lune avec les eaux
de la mer; laquelle les élève & les
attire à elle, à mesure qu'elle se
tourne.
L'Aut. Il est vrai que ces trois
opinions sont communément reçues;
mais il n'y a pas d'apparence
que le flux & reflux se fasse par
aucun de ses moyens.
Car si le flux & reflux se faisait
par un mouvement de la terre, du
Nord au Sud, & du Sud au Nord,
comme vous dites; I. Il n'y aurait
jamais de flux ni de reflux à l'Orient
& à l'Occident, & les eaux y
seraient toujours égales, ce qui n'est
pas. 2. Le mouvement de la mer se
faisant de douze en douze heures
les édifices qui seraient sous la Ligne
@
86 L E P I L O T E
Equinoxiale, auraient la Ligne
à un plein de mer d'un côté, & à
un autre plein d'un autre. 3. Les
vaisseaux qui s'en iraient aux longs
cours, étant portés au de-là de la
Ligne par un plein de mer, seraient
rapportés au de-ça par un autre.
4. Les eaux étant une fois penchées
du côté où se ferait le plein,
par leur pesanteur, empêcheraient
la terre de se relever; & ne se relevant
point, il n'y aurait ni flux, ni
reflux. 5. Les édifices de haute élévation,
vers les Pôles où l'inclination
se ferait, qui serait de soixante
huit pieds, ou environ, suivant
les règles de Géométrie, pencheraient
si fort, qu'à un plein de mer
tout au moins crouleraient, & au
second se renverseraient. 6. Le Peuple
du Nord, à la basse mer, perdrait
de vue certaines Etoiles qu'ils
voient toujours, parce qu'elles seraient
cachées sous le Pôle; & par
même raison, ils en verraient d'autres
dans la partie Méridionale,
qu'ils n'ont jamais vus; & lors
@
D E
L'O N D E V I V E 87
qu'ils auraient pleine mer, ils verraient
des Etoiles sous le Pôle qu'ils
ne voient pas; & celles qu'ils
voient du côté du Midi, leur seraient
cachées. 7. Les pleins de
mer leur seraient toujours égaux, &
à la même heure, & ne les auraient
pas successivement à toutes les heures
du jour & de la nuit, comme
sous les avons. Si le flux & reflux
se faisait par le mouvement de la
terre, du Nord au Sud, & du Sud
au Nord, il nous hausserait & baisserait
incessamment les Pôles, &
l'on n'y pourrait prendre de justes
mesures, & faudrait que la terre fît
un tour entier en quatorze jours,
vingt deux heures, vingt-quatre
minutes: ce qui serait contraire à
la nature des Eléments, qui ne peuvent
avoir deux mouvements contraires
à la fois, s'ils ne sont conduits
par une cause étrangère & surnaturelle.
Il y aurait d'autres accidents que
je n'explique point, parce que ceux
que je viens de dire ne tombent pas
@
88 L E P I L O T E
sous les sens.
Si le flux & reflux se faisait du
Nord au Sud, & du Sud au Nord,
par la force des Etoiles, qui attireraient
successivement à elles, les
eaux de l'un à l'autre pôle, comme
deux hommes, une scie à une pièce de
bois. Outre les raisons qui viennent
d'être dites, il faudrait que les Etoiles
qui sont à l'un & à l'autre Pôle,
fussent de force égale, ou inégale:
si elles étaient de force égale,
elles tiendraient la terre & la mer
en équilibre, & n'y aurait jamais
pleine mer, ni d'un côté ni d'autre;
& si elles étaient de force égale,
les eaux de la mer, qui auraient
été une fois attirées du côté où les
Etoiles seraient les plus fortes, y
demeureraient; parce qu'elles ne
pourraient être attirées de l'autre
côté, où les Etoiles seraient les
plus faibles; & par conséquent, il
n'y aurait jamais de flux ni de reflux.
Ceux qui disent que le flux & reflux
de la mer, se fait par les influences
ces
@
D E
L'O N D E V I V E 89
de la Lune, auraient plus de raison;
soit parce que la mer se rencontre
toujours pleine dans les quatre
parties du monde, où la Lune se
trouve; soit encore, parce que les
os des animaux se trouvent toujours
pleins de moelle, & les végétables
pleins de suc & de sève, lors qu'elle
est pleine; ou soit par la naturelle
sympathie qu'elle a avec les eaux, à
cause de sa qualité froide: Car ceux
qui ont cette opinion y prennent
deux cours du flux & reflux de la
mer, qui se font dans les quatre parties
du monde, à toutes les heures
du jour & de la nuit, en vingt-huit
jours, vingt deux heures, vingt-quatre
minutes, suivant les mouvements
réguliers de nos Signes terrestres,
pour un cours ordinaire de la Lune,
qui se fait en vingt-neuf jours, douze
heures quarante-quatre minutes;
& font décliner son Epicycle du surplus;
ce qui ferait voir au contraire,
que la Lune suivrait le mouvement
de la mer, & s'y accommoderait,
plutôt que la mer ne s'accommoderait
H
@
90 L E P I L O T E
au mouvement de la Lune.
Si le flux & reflux se faisait par
la force de l'influence de la Lune:
En premier lieu, la mer serait toujours
pleine, du côté que la Lune
se tournerait, & jamais à son opposé,
parce qu'il faudrait que les influences
de la Lune, qui attireraient
les eaux du côté qu'elle serait, eussent
encore la faculté de les rejeter
du côté qui lui serait opposé pour
y faire pleine mer à même temps,
& tenir la terre fixe, & l'empêcher
d'incliner: ce qui est absurde; d'autant
que les influences des Astres,
ni la sympathie des choses qui ont la
faculté d'attirer, n'ont pas celle de
rejeter dans le même temps. En second
lieu, il n'y aurait jamais qu'un
plein de mer en vingt-quatre heures,
qui suivrait toujours la Lune,
qui ferait incliner la terre du côté
que les eaux pencheraient, & le
reste du temps, la mer serait basse
dans toutes les autres parties de la
terre: les eaux de la mer se tiendraient
sujettes du côté de la Lune,
@
D E
L'O N D E V I V E 91
&, ne l'abandonneraient point dans
sa circulation; ainsi que nous voyons
la limaille de fer se joindre & se tenir
sujette à l'aimant, la paille à
l'ambre, & toutes les choses qui
sympathisent. Il est vrai, que la Lune
influe sur tous les composés; qu'elle
leur donne de la vigueur, ou les débilite,
suivant qu'elle est forte ou faible
dans son cours, une fois le mois.
Mais il est vrai aussi, que depuis le
premier jour qu'elle s'est conjointe
au Soleil, & s'est faite nouvelle,
elle va toujours croissant, jusques à
dix-huit heures vingt deux minutes
de son quinzième jour; à laquelle
heure elle se fait pleine, & commence
à décroître, & à diminuer,
jusques à ce qu'elle soit parvenue à
son dernier quartier. Au contraire,
la mer monte pendant sept jours, &
puis s'abaisse pendant autres sept
jours; après lesquels elle commence
à monter & à descendre comme
auparavant: ce qui est contraire au
mouvement de la Lune.
La Lune concourt seulement au
H ij
@
92 L E P I L O T E
quatrième mouvement de la Mer
avec les autres Planètes, ainsi que
je montrerai dans la suite: Mais
dans le grand flux & reflux que je
viens d'expliquer; ni elle ni les autres
Planètes n'y concourent nullement;
il a sa cause dans son centre
incorruptible, ainsi que celui des
Cieux.
Peut-être que vous direz, qu'il
n'y a point de flux ni de reflux en la
Méditerrané qui est Orientale; que
n'y ayant point de flux ni de reflux,
il n'en doit point avoir en Occident;
& que par conséquent, son mouvement
ne peut être que du Septentrion
au Midi, & du Midi au Septentrion.
Je réponds, que la Méditerranée
n'est point une mer, mais un étang
plein d'eau salée, qui n'a de communication
à l'Océan, que par le
Détroit de Gibraltar, qui est si serré,
& sa barre est si haute, à cause
de la proximité des terres, qu'il est
impossible que les eaux de l'Océan,
qui haussent & font les marées, y
@
D E
L'O N D E V I V E 93
puissent entrer en six heures douze
minutes: lever les eaux de la Méditerranée
au même degré que celles
que nous voyons le long des côtes,
qui sont face à l'Océan; en
sortir & se faire basses de même en
pareil temps; joint qu'il n'est pas
vrai, que la Méditerranée soit sans
flux & reflux; car j'en ai remarqué
dans le plus grand calme, près d'un
pied, aux côtes les moins sablonneuses;
& à celles qui sont entièrement
sablonneuses, deux pieds; &
plus de cinq à six pieds, lors qu'il
y avait des Vents en mer: ce qui
marque, si nous n'y voyons pas le
flux & reflux si haut qu'en l'Océan,
que c'est à cause de son étroite communication
avec l'Océan: Que son
fonds, qui est presque tout de rochers,
élevé à preuve de sonde, ne
peut être pénétré par les Vents qui
viennent du centre, pour élever les
eaux comme ils font à l'Océan.
Mais il n'est pas de même en la partie
Occidentale, & par toutes les
côtes des terres accessibles, qui font
H iij
@
94 L E P I L O T E
face à l'Océan; car l'on y remarque
assurément un flux & reflux réglé,
& de même force que celui du
Nord & du Sud. Il ne faut pas même
s'imaginer que le petit flux & reflux
que nous y avons observé, vienne
de sa communication avec l'Océan;
parce qu'il serait impossible
que les eaux se puissent étendre dans
une si vaste étendue que la Méditerranée,
& en sortir par un si petit
détroit en si peu de temps.
Car si ce petit flux & reflux se faisait
par la communication des eaux
de l'Océan, que nous y avons reconnu
monter & s'y étendre environ
quarante lieues du Détroit, ainsi
que dans la rivière de Bordeaux;
cela se ferait à peu près au temps
que la mer serait dans son plein; les
eaux passeraient par dessus la barre
du Détroit, & se retireraient presque
en même temps; la barre du
Détroit serait toujours à fleur d'eau,
& les vaisseaux n'y passeraient jamais,
particulièrement à la basse
mer, sans un extrême péril. Si les
@
D E
L'O N D E V I V E 95
eaux passaient par quelque canal au
défaut de la barre, les eaux seraient
plus serrées, & auraient encore plus
de difficulté, pour entrer & sortir,
qu'auparavant; & ne sauraient s'étendre
dans les extrémités de la Méditerranée,
ni faire lever & baisser
les eaux dans douze heures vingt-
quatre minutes, comme elles se
haussent & se baissent dans l'Océan.
Et par une raison surabondante, si
la Lune gouvernait les eaux de la
mer, elle donnerait à celles de la
Méditerranée (comme étant de même
nature & qualité) un montant
& descendant réglé de seize à dix-
huit pieds, semblables à celui de
l'Océan, que nous voyons journellement:
car sa sympathie & ses influences
agissants sans obstacle, élèveraient
& abaisseraient infailliblement
ses eaux, au même degré, ce
qu'elle ne fait point: & si nous n'y
voyons pas ce grand flux & reflux,
il n'y a point d'autres causes, ni
d'autres raisons que celles que nous
avons dites, du Détroit & de sa barre,
@
96 L E P I L O T E
qui empêche la communication
de ses eaux; & de son fonds,
qui est pour la plus grande partie de
rochers, qui s'opposent aux Vents
qui sortent du centre, les empêchent
d'agiter les eaux, les élever, & leur
donner le même mouvement, qu'à
celles de l'Océan: Aussi n'y voit-on
jamais de tempêtes, ni d'orages furieux,
comme sur l'Océan; ni dans
son calme, les ondes si profondes,
ni ses flots si élevés; car si cela
était, les galères & les autres vaisseaux,
dont les Orientaux se servent
dans leurs commerces, n'y résisteraient
pas.
Ce petit flux & reflux n'a donc
point d'autre cause, que celle qui
fait celui de l'Océan, & l'extraordinaire
hauteur des eaux que nous y
voyons, arrive quelquefois, à proportion
comme dans l'Océan, & par
toutes les autres mers, procède des
Vents extraordinaires, que nos Signes
centriques jettent, lors qu'ils
sont excités par les rayons des aspects
des Astres supérieurs, qui sont
portés
@
D E
L'O N D E V I V E 97
portés au centre par le moyen de la
Lune; ils soufflent, ils excitent la
mer, l'enflent & l'élèvent extraordinairement:
si les influences sont
malignes, ils font sortir de la terre
les exhalaisons & les vapeurs mêlées,
qui s'élèvent à la moyenne
région; il s'en forme des orages &
des foudres qui mettent, s'il semble,
toute la nature en convulsion.
Si au contraire, les influences sont
bénignes, nous sentons souffler un
vent doux, qui nettoie & purifie
l'air, le rend tranquille, serein &
agréable; & cela se fait à chaque
quartier de la Lune; car c'est dans
ce temps que la mer s'ouvre, & fait
passage à l'influence des Astres, que
la Lune réfléchit au centre, ainsi
que le Ciel s'ouvre à la fin de chaque
Signe, au temps que le Soleil
entre dans un nouveau; & ces influences
ont dans ce temps, cent fois
plus de vertu, qu'en tout autre.
Qu'on ne dise donc plus, que la
Lune vulgaire soit la cause du flux
& reflux, aussi de la mer vulgaire,
I
@
98 L E P I L O T E
cela n'est pas; c'est notre point fixe,
& ses douze Signes qui le gouvernent,
& le gouverneront jusques
à la fin du monde, que tout retournera
à son premier néant.
Quand les Philosophes ont dit,
que le Soleil & la Lune gouvernaient
la mer, ils n'ont point entendu
la mer vulgaire, de laquelle
ils n'ont jamais connu le flux & reflux,
ni ses mouvements; mais ils
ont entendu parler de leur mer Philosophique,
qui a son point fixe dans
son centre, ainsi que l'Océan, dont
j'ai distinctement parlé, si vous y avez
pris garde.
Voila la manière dont la Lune influe;
mais elle n'est pas la cause singulière
de cette influence; elle n'en
est que le moyen par lequel les influences
des Planètes sont apportées
au centre; lequel ensuite les
réfléchit, & les communique par ses
rayons aux Signes qui l'environnent,
de nature contraire à l'influence, &
des Signes du premier mobile; dans
lesquels les aspects & les regards des
@
D E
L'O N D E V I V E 99
Planètes qui ont causé les influences,
se sont faites.
Ces Signes produisent & mettent
au Jour, dans la région élémentaire,
leurs effets dans les composés; ils y
font leurs impressions, ils les atténuent,
ou leur donnent de la vigueur,
suivant la nature & qualité de l'influence.
L'Ami. Vous avez tenu un discours
qui me passe, & que je comprends
faiblement; cela sera cause
peut-être, que je vous ferai des
questions irrégulières; si cela arrive,
vous y suppléerez, s'il vous
plaît.
Dites-moi, si les Etoiles fixes
influent, & si leurs influences sont
apportées au centre, & sublimées à
la surface, comme celle des Planètes.
L'Aut. Vous êtes trop éclairé,
pour avancer rien d'incongru, c'est
moi qui vous prie de suppléer à mon
insuffisance, si je ne satisfais au mérite
de vos questions, suivant vos
intentions: néanmoins, je tâcherai
I ij
@
100 L E P I L O T E
de m'expliquer, & de lever vos
doutes, le mieux qu'il me sera possible.
Bien que les Etoiles soient en
grand nombre, & que chacune ait un
sujet en terre qu'elle affecte, & sur
lequel elle influe: pour cela, leurs
influences ne se mêlent point; &
comme elles n'ont pas besoin d'une
longue digestion & putréfaction,
d'une grande sublimation, ni d'une
forte & longue chaleur, comme les
influences minérales & métalliques;
elles ne sont point apportées au centre;
mais après qu'elles se sont alliées
& conglutinées avec une humidité
aérienne, elles sont portées dans
la matrice qui leur est propre; elles
sont digérées, corrompues, sublimées,
& conduites à leur perfection,
par la chaleur centrale, &
celle du Soleil, chacune suivant sa
nature, & la disposition de sa matrice.
L'Ami. Pourquoi obligez-vous
les Planètes, d'influer sur la Lune,
pour apporter les influences au centre.
@
D E
L'O N D E V I V E 101
L'Aut. Pour deux raisons; la
première, par la singulière sympathie
qu'elle a avec les bas éléments &
leurs composés. La seconde, parce
que la Lune étant le premier degré
de perfection des Planètes, elles
ne sauraient parvenir au Soleil
qu'elles ne passent par son degré.
Toutes les Planètes tendent naturellement
au Soleil, comme à leur
Roi; & la Lune étant un milieu
par lequel il faut qu'elles passent avant
d'y parvenir; elles y jettent
leurs influences, e]les y prennent le
sceau & le caractère de la Lune; &
étant rejetées au centre, il les digère,
il les corrompt, & les sublime
dans les entrailles de la terre, où
elles sont nourries, augmentées, &
conduites à leur perfection, par la
chaleur centrale, & celle du Soleil,
suivant les matrices pures ou impures
qu'elles rencontrent.
Il est nécessaire que ces influences
soient apportées au centre, parce
qu'elles ont besoin d'une matrice
bien close, d'une longue digestion
K iij
@
102 L E P I L O T E
& putréfaction; d'une grande sublimation
& nourriture; d'une forte
& longue chaleur, pour parvenir à
leur degré de perfection où elles
n'arriveraient jamais, si elles étaient
portées dans les matrices communes
des autres Etoiles, qui font
leurs productions en quarante-cinq
jours, peu plus ou moins; parce que
la chaleur extérieure venant à leur
manquer, par l'absence du Soleil,
l'action de la chaleur centrale qui
en est soutenue, & qui doit travailler
sans intermission, cesserait; les
composés demeureraient éteints,
sans mouvement, & ne produiraient
rien de conforme à l'intention de la
nature & de la semence & seraient
comme des fruits avortés.
L'Ami. Vous dites que le Ciel &
la mer s'ouvrent dans de certains
temps, & que les influences que les
Planètes versent dans cet intervalle
sont plus fortes, & ont plus
de vertu qu'en tout autre; c'est une
nouvelle doctrine, de laquelle je
n'ai point encore entendu parler,
@
D E
L'O N D E V I V E 103
& que je ne conçois pas, je vous
prie de m'en donner l'explication.
L'Aut. Nous ne devons point
appeler nouvelle doctrine, celle qui
est aussi vieille que le monde, ni
blâmer ce que nous n'entendons pas:
mais nous devons nous accuser nous-
mêmes de notre peu d'intelligence
& faire notre possible pour entrer
dans l'esprit des Auteurs. Un sot
s'abuserait, s'il croyait pouvoir
comprendre à l'ouverture d'un Livre,
ce qu'un homme de bon sens,
& d'un esprit sublime, ne peut apprendre
qu'avec beaucoup de peine,
& un long travail. Si on ne pouvait
parler que des choses qui ont été
dites, les hommes n'auraient besoin
que de leur seule mémoire, puisque
l'esprit, qui est la lumière naturelle,
avec laquelle ils voient & pénètrent
toutes choses, ne pourrait plus
rien innover & découvrir: il faudrait
qu'ils se renfermassent entièrement
à ce que les anciens auraient
écrit: ce qui est absurde, parce
que le monde renferme tant de
K iiij
@
104 L E P I L O T E
merveilles, qu'encore qu'il subsistât
cent mille ans, & que tous les jours
l'on découvrît des choses nouvelles,
il en resterait encore plus qu'on
n'en aurait découvert: Je vous fais
part ces miennes, comme à mon
ami; mais afin que vous en soyez
plus éclairci, vous saurez que toutes
les fois que le Soleil sort d'un
Signe, & qu'il passe dans un autre,
il se forme dans ce même temps un
certain mélange des influences, &
des vertus du Soleil, & de ce Signe,
qui composent une influence
d'une nature différente de celle qui
fluait auparavant; cette influence
tombe sur la Lune, qui la reçoit &
la garde; & de toutes les influences
des Planètes, il n'y a que celle-ci
que la Lune garde & retient par devers
elle, dont se forme une production
particulière, renvoyant les autres
au centre, pour y être digérées,
& sublimées, dans les matrices
qui leur sont convenables.
Et lors que la mer s'ouvre à tous
les quartiers de la Lune, c'est à dire,
@
D E
L'O N D E V I V E 105
qu'à tous ses quartiers, qui sont de
sept jours quelques heures, & quelques
minutes, la mer achevant son
cours du montant ou descendant,
qui est de pareil temps (comme je
dirai incontinent) elle fait une espèce
de station & de repos, pour
prendre un mouvement nouveau; &
dans ce même temps, la Lune étant
pareillement en aspect avec les Planètes,
réfléchit leurs influences au
centre, qui en fait la distribution
aux Signes qui l'environnent, comme
un miroir distribue & réfléchit les
rayons du Soleil, aux objets qui lui
sont opposés. Ces influences nous
signifient toujours, à chaque quartier
de la Lune, quelque chose nouvelle
dans la région élémentaire;
nous voyons aussi que les hommes
qui s'attachent à la vie rustique,
s'appliquent à tous les changements
de quartier de la Lune; soit à labourer
soit à semer, soit à émonder, ou
soit à cueillir; ils font toujours quelque
besogne nouvelle qui concerne
l'agriculture.
@
106 L E P I L O T E
L'Ami. Pourquoi la Lune garde-t-elle
plutôt les influences du
Soleil, que celles des autres Planètes?
L'Aut. Parce que les choses parfaites
ont de l'affinité, & sympathisent
mieux ensemble, qu'une chose
parfaite avec une qui ne l'est pas.
Bien que la Lune ne soit pas si parfaite
que le Soleil elle est néanmoins
plus parfaite que Saturne,
Jupiter, Mars, Venus, & Mercure,
parce que sa substance est fixe, ou
peu s'en faut, & celle des Planètes
ne l'est pas: c'est pourquoi, la Lune
ne s'améliorant pas avec e]les,
elle rejette leurs influences au centre,
pour y être digérées, pourries,
sublimées & perfectionnées, comme
j'ai dit.
Mais comme le Soleil est parfait,
& qu'il s'en faut quelque chose que
la Lune ne le soit; elle retient ses influences,
s'allie avec elles, & se rend
parfaite avec elles; c'est la raison
pour laquelle l'on trouve toujours la
Lune dans les matrices du Soleil,
@
D E
L'O N D E V I V E 107
parce qu'elle n'a pas besoin de tant
de digestions & de sublimations, de
si forte chaleur, ni si longue, que
les autres Planètes, pour être conduite
à sa perfection; mais elle a
seulement besoin d'une matrice pure,
& bien close.
L'Ami. Les influences des Planètes,
dont vous avez parlé, sont-
ce les mêmes qui produisent les
Vents des Signes centriques? ne
tombent-elles jamais sur la Lune,
qu'au changement de ses quartiers?
& ne sont-elles apportées au centre
que dans ce temps?
L'Aut. Les Planètes ont diverses
opérations, comme les animaux;
elles ont des regards doux & bénins,
qui rendent l'animal qui naît au
temps qu'elles regardent la Lune,
ou leur ascendant, d'un bon oeil,
sein, tempéré, joyeux, agréable,
facile, heureux en toutes choses, &
de longue vie. Elles ont d'autres regards
qui les agitent, les troublent,
les rendent précipités, furieux, déplaisants,
valétudinaires, & malheureux
@
108 L E P I L O T E
dans le cours de la vie. Ces
sortes d'influences se font à toutes
les heures du jour & de la nuit, &
se répandent par tout, lors que les
Planètes se trouvent en aspect avec
la Lune; ainsi elles ne sont point apportées
au centre.
Mais les influences que les Planètes
versent, lors qu'elles sont en
aspect avec la Lune à chaque changement
de quartier, & desquelles
les composés métalliques se forment:
ces influences, dis-je, sont
apportées au centre, elles y excitent
nos Signes centriques, lesquels
par la force de leurs souffles, les élèvent
dans les entrailles de la terre;
elles élèvent avec elles une humidité
aérienne ou mercuriale, & une
très-pure partie de la terre grasse &
soufreuse, avec lesquelles cette influence
s'allie; laquelle s'attachant
au concavités de la terre, s'y digère,
s'y pourrit, s'y résout, s'y sublime,
s'y nourrit, & s'y alimente par des
matières semblables, jusques à une
entière perfection.
@
D E
L'O N D E V I V E 109
Si le vent de nos Signes n'élevait
cette matière, elle demeurerait
au centre, & ne s'y ferait aucune
génération métallique, vents,
orages, ni aucun changement de
temps sur la terre. Comme vous êtes
bon Physicien, je me persuade que
vous entendez facilement ce que je
viens de dire.
L'Ami. Je vous entends, & suis
satisfait; je vous prie, parlons à présent
du quatrième mouvement de la
mer.
L'Aut. Bien que le quatrième
mouvement ait sa cause dans les
Cieux, sa conception n'en est pas
pour cela plus difficile; & je me persuade,
que vous y appliquant, comme
vous avez fait au précédent,
vous le comprendrez avec la même
facilité; parce que tous ses mouvements
sont sensibles comme ceux des
animaux.
L'Ami. Je m'y attacherai autant
qu'il me sera possible: lisez.
@
110 L E P I L O T E
C H A P I T R E
IX.
Du quatrième mouvement de la Mer.
B Ien qu'il semble que ce mouvement,
qui en contient quatorze,
ait sa cause difficile, & de
grande discussion, elle ne l'est pas
pourtant. Il n'y a point d'homme
qui ne la conçoive incontinent,
pourvu qu'il ait une légère connaissance
de la Sphère naturelle; car si
la cause du mouvement précédent
est cachée dans le centre de la terre;
la cause de celui-ci au contraire,
bien qu'elle soit dans les Cieux, est
néanmoins visible. Ces deux causes
sont opposées, & l'on peut dire,
que la supérieure, qui fournit la
forme, qui est invisible, est néanmoins
visible; & celle qui la reçoit,
qui en est animée, & qui doit être
visible, est invisible & cachée.
@
D E
L'O N D E V I V E 111
Ce mouvement se divise en sept
montant plus haut l'un que l'autre,
& en sept descendant, aussi plus
bas l'un que l'autre.
Tous ces mouvements procèdent
des sept Planètes, & en sont absolument
gouvernés; ils élèvent la
mer de degré en degrés l'un après
l'autre, comme ils sont élevés dans
leurs Cieux, & la font baisser de
même.
Le premier régime & gouvernement
de ces mouvements est donné
à Saturne, le plus haut des Planètes;
parce que le cahos, au commencement
du monde, était plein:
que pour en séparer les Eléments, &
les réduire au centre, il en fallut élever
les parties les plus subtiles, pour
rendre le reste pondéreux & susceptible
de génération; & à mesure
que ces parties s'élevaient, & se séparaient
du cahos, la masse se diminuait,
& s'abaissait aussi. Cette
séparation donna de l'air au cahos,
qui était plein comme un oeuf, lors
qu'il sort du ventre de la poule; car
@
112 L E P I L O T E
Dieu travailla sur le cahos, pour séparer
ces parties subtiles d'avec les
grossières, impures, & corruptibles,
sans comparaison, comme la Nature
travaille sur l'oeuf, lors qu'elle en
veut produire un poulet.
Premièrement, l'oeuf est extérieurement
échauffé par un degré de
chaleur; laquelle dilatant & ouvrant
les pores de la coquille, &
excitant la chaleur centrale de l'oeuf,
exhalent son humidité superflue; de
sorte, que si le lendemain vous regardez
cet oeuf, vous y verrez une
petite couronne à un bout, qui marque
que son humidité la plus subtile,
s'est exhalée par ses pores, & que
l'air s'y est introduit en son lieu.
Le second jour, cette couronne
se montre un peu plus grande que
le premier; le troisième, plus que le
second, & continue ainsi pendant
dix jours, à mesure que son humidité
s'exhale: ce qui reste, ce temps
passé, sont les Eléments corruptibles,
dont le corps est composé.
Le second régime est donné à Jupiter,
piter,
@
D E
L'O N D E V I V E 113
immédiatement au dessous de
Saturne. Le troisième à Mars, au
dessous de Jupiter. Le quatrième au
Soleil, au dessous de Mars. Le cinquième
à Venus, au dessous du Soleil.
Le sixième à Mercure, au dessous
de Venus; & le septième à la
Lune, au dessous de Mercure.
Les eaux s'étant ainsi retirées de
degré en degré, depuis le Ciel de
Saturne jusques à celui de la Lune,
de jour en jour, pendant sept jours;
elles commencent à monter par même
degré pendant sept autres jours,
tant qu'elles soient parvenues au
Ciel de Saturne: & lors qu'elles y
sont arrivées, elles commencent à
descendre, puis à remonter, comme
je viens de dire: employant à chaque
régime actuel, vingt-quatre
heures, quarante-huit minutes;
montant aujourd'hui plus haut que
hier, demain plus haut qu'aujourd'hui,
& après demain plus haut
que demain; & descendent de même,
aujourd'hui plus bas que hier,
demain plus bas qu'aujourd'hui, &
K
@
114 L E P I L O T E
après demain plus bas que demain,
jusques à ce que les eaux aient fait
le cours des sept Planètes, en montant
& descendant. Pendant ce
temps, la Mer se fait pleine dans
toutes les quatre parties du Monde.
Ce nombre rompu de quarante-
huit minutes, que la Mer retarde
par chaque jour naturel, est à remarquer.
Il fait que la Mer se fait pleine
en quatorze jours, onze heures,
douze minutes, & toutes les heures
du jour, & de la nuit; & sert de
règle aux Patrons qui viennent de
la haute Mer, pour trouver l'heure
certaine de la marée, & entrer dans
les Ports, où l'on ne peut entrer que
de pleine Mer.
Ce mouvement de la Mer répond
précisément aux mouvements de nos
Signes centriques, lesquels en vingt-
huit révolutions emploient justement
ce même temps. Ce qui ne
serait pas, si le mouvement de la
Mer d'un plein à l'autre, comme le
vulgaire croit, était précis & réglé
de douze heures. Au contraire, le
@
D E
L'O N D E V I V E 115
mouvement des Planètes, qui se
rapporte justement à celui de nos
Signes centriques, & qui fait que
la terre est abreuvée de son eau,
toutes les heures du jour, & de la
nuit, arriveraient toujours à la même
heure: & il y aurait certains
points de la terre, qui n'en seraient
pas arrosés. Ainsi tout concourt
avec subordination, au soutien des
ordres que Dieu a établis dans la
structure de l'Univers.
Voila comme la Lune concourt au
flux & reflux de la Mer; c'est à dire,
concurremment avec les autres Planètes,
& non pas singulièrement,
comme l'on s'imagine.
Le secret du mouvement de la
Mer, que je viens d'expliquer, est si
grand, qu'il surpasse tous les secrets,
& jamais homme ne l'a écrit ni révélé,
que je sache.
C'est ce mouvement qui est le
principe des choses qui tirent leur
origine de la Mer; qui les fait germer
dans sept jours, qui les fait végéter,
& leur donne au bout de sept
K ij
@
116 L E P I L O T E
autres jours leur première forme,
qui leur en donne une nouvelle, sept
jours après, & leur donne enfin, au
bout de sept autres jours, celle qui
convient à leur nature.
Ensuite le Soleil les prend; il travaille
sur elles, il les dilate, il les
organise, & leur donne dans quinze
jours leur dernier degré de perfection:
comme il dilate la Lune, la
remplit de vertus, & lui donne sa
perfection, à mesure qu'il la regarde,
& lui communique directement ses
rayons & son influence.
Le mouvement que la Mer fait en
s'abaissant de jour en jour, corrompt
entièrement, au bout de sept jours
la forme qu'elle leur avait donnée à
son plein, & leur en donne une autre;
Et le mouvement qu'elle fait,
en montant de jour en jour, corrompt
aussi entièrement au bout de
sept autres jours celle-ci, & leur
en communique une toute nouvelle,
& plus parfaite.
Comme la Lune, à chaque changement
de quartier, reçoit des influences
@
D E
L'O N D E V I V E 117
des Astres, qu'elle en reçoit
de plus nobles, lors qu'elle se
conjoint au Soleil, & qu'elle les
communique aux Composés élémentaires.
De même, toutes les
fois que la Mer s'abaisse vers le centre
où réside le Soleil central, elle
en reçoit des vertus nouvelles, qu'elle
élève & communique par l'agitation
ses ondes & ses flots successifs,
aux choses qu'elle a fait naître.
Entre les choses que la Mer procrée
tous les mois, ainsi que la Lune,
il se trouve le long de ses bords, dans
une espèce d'écume grasse comme du
bitume, un je ne sais quoi ressemblant
à un oiseau, qui prend la nature
des sept Planètes successivement,
& des petites sources d'eaux
vives, claires & transparentes comme
du cristal, qui prennent celle du
neuvième Ciel.
Tous ces Mouvements ont des
noms propres, qui conviennent à
leur nature & à leur vertu.
Le premier commence par Saturne,
le plus haut des Planètes; c'est
K iij
@
118 L E P I L O T E
dire, par le descendant: les eaux
s'étant baissées d'un degré, ce mouvement
est appelé eaux mortes, à
cause que Saturne, du mouvement
duquel elles sont parties, est le symbole
de la mort; & qu'elles n'auraient
jamais rien produit, si elles y
étaient demeurées.
Lors que les eaux sont descendues
de degré en degré, jusques
à la Lune, leur degré le plus
bas, elles s'appellent eaux basses:
Lors que les eaux sont à ce degré,
elles y germent, s'il faut ainsi parler,
non pas le premier jour qu'elles
y sont parvenues, mais le second,
qui est le premier qu'elles commencent
à monter: & lors qu'elles sont
à ce second jour, nous appelons ce
mouvement, pointe d'eau; & le deuxième
jour qu'elles sont montées à
Mercure leur second degré; ce mouvement
est appelé mouvement en
puissance. Lors qu'elles sont montées
à Venus, le troisième jour, leur
troisième degré, elles sont appelées
eaux vives, comme qui dirait venir
@
D E
L'O N D E V I V E 119
de puissance en acte. Etant montées
au Soleil, leur quatrième degré,
au quatrième jour, ce mouvement
est appelé mineur. Le cinquième
jour, étant montées à Mars, leur
cinquième degré, ce mouvement
s'appelle mouvement d'altération.
Le sixième jour étant montées à Jupiter,
leur sixième degré; ce mouvement
est appelé mouvement de cupidité.
Finalement lors qu'elles sont
parvenues le septième jour à Saturne,
leur septième degré, ce mouvement
est appelé chef d'eau, parce
qu'elles ne peuvent monter plus
haut, & qu'elles ont parachevé leur
Cercle.
En effet, ce mouvement paraît
sous la ligne Equinoxiale en certain
temps de l'année, comme un chef
ou une petite montagne, & dure
pendant quatre jours: deux jours en
Saturne, savoir, le jour qu'elles y
sont montées, & le Jour qu'elles y
prennent le mouvement pour descendre.
Le troisième est, lors qu'elles
sont descendues à Jupiter, leur second
@
120 L E P I L O T E
degré d'abaissement; & le quatrième,
lors qu'elles sont descendues
à Mars, leur troisième degré
d'abaissement. Ce qui fait quatre;
jours après lesquels le Chef se perd
& se submerge.
L'on ne donne point de titre aux
eaux, depuis Saturne en descendant,
jusques à ce qu'elles soient parvenues
à la Lune, leur dernier degré,
que celui d'eaux mortes qu'on leur
a donné, étant encore en Saturne,
quand elles ont commencé à descendre.
Si bien qu'elles ne sont pas si
tôt descendues à la Lune, qu'elles
commencent à monter, & ne sont
sont pas si tôt montées à Saturne,
qu'elles commencent à descendre.
Ces eaux continuent toujours ces
mouvements de degré en degré, jour
par jour, & successivement: En telle
sorte qu'en vingt huit jours, vingt-
deux heures, vingt-quatre minutes,
la Mer fait deux cours dans chaque
partie du Monde, pendant que la
Lune en fait un.
L'on voit donc par ces divers
mouvements,
@
D E
L'O N D E V I V E 121
mouvements, que la Mer se trouve
pleine dans des temps que la Lune est
basse; qu'elle s'abaisse dans des temps
que la Lune croît; qu'elle se fait pleine
au temps que la Lune est pleine,il
est vrai: Mais aussi elle monte & croît
quand la Lune descend, & décroît à
son dernier quartier; & elle est pleine
au temps que la Lune est entièrement
basse. Si la Lune gouvernait la
Mer, la Mer suivrait absolument ses
mouvements: & lors que la Mer aurait
commencé à croître, elle ne
s'arrêterait pas au septième jour, &
ne prendrait pas le mouvement du
descendant comme elle fait; mais
elle monterait sans discontinuer jusques
& passé le quatorzième jour
ainsi que la Lune croît, & descendrait
de même sans discontinuer
jusques à la fin de son cours; même
son cours serait égal à celui de la
Lune, qui est de vingt-neuf jours
douze heures, quarante-quatre minutes:
Au lieu que celui de la Mer
n'est que de quatorze jours, onze
heures, douze minutes; Et si on le
L
@
122 L E P I L O T E
double pour le faire cadrer à celui
de la Lune, comme j'ai dit au précédent
Chapitre, il ne sera que de
vingt-huit jours, vingt-deux heures,
vingt-quatre minutes. Il faut que la
Lune retarde pour s'égaler au mouvement
de la Mer, afin qu'elle se
trouve tous les jours aux quatre parties
du Monde, lors que la Mer s'y
fait pleine. Qu'elle avance ensuite
pour se joindre au Soleil, & se faire
nouvelle dans son temps: ainsi que
nous voyons dans les Ephémérides
qu'elle est deux jours dans des Signes,
& trois jours dans d'autres,
Ce qui procède du mouvement
qu'elle fait dans son Epicycle, & du
lever direct & oblique de quelques
Signes du Zodiaque, qui l'avancent
& retardent dans son cours, au lieu
que le mouvement de notre centre,
dont la révolution se fait en douze
heures vingt-quatre minutes, est régulier,
ferme & constant, comme
celui du premier mobile: & le mouvement
des sept Planètes que je
viens d'expliquer, s'accorde si bien
@
D E
L'O N D E V I V E 123
ce mouvement, qu'en cent ans il
ne s'y trouvera pas une minute de
différence. Cela marque la correspondance
des choses hautes avec les
basses, comme dit Hermès, ce qui
est en bas, est comme ce qui est en
haut, & ce qui est en haut, est comme
ce qui est en bas; ce qui durera
sans corruption jusques à la consommation
des siècles.
------------------------------------
C O L L O Q U E
IX.
L'Ami. I L est vrai qu'avec un
peu d'application, l'on
peut facilement comprendre les
mouvements que vous venez d'expliquer,
& leur cause; mais il me semble
qu'à travers ce discours, je vois
quelque chose que je ne connais pas;
je voudrais bien qu'il vous plût
m'en éclaircir, & me dire ce que
vous entendez par cet Oiseau, &
ces sources claires & limpides, qui
prennent, dites vous, successivement
la nature de tous les Planètes.
L ij
@
124 L E P I L O T E
L'Aut. Comme les Signes célestes
sont les maisons & les domiciles
des Planètes, qu'ils montrent,
lors qu'ils sont chacun dans ceux
qu'ils affectent, beaucoup plus de
vertu que dans les autres; que tous
les mois le Soleil sort d'un Signe &
entre dans un nouveau; que la production
dont j'ai parlé se fait dans
ce Signe; je dis, que ce Signe forme
la complexion universelle de cette
production; & comme ce Signe
est soumis au Planète qui le domine,
les choses qui en sont produites,
ont la nature de ce Planète;
ainsi que les ascendants & les Planètes
qui dominent, forment la
complexion de tous les composés,
& leur donnent leur nature.
Je puis vous dire avoir rencontré
parmi le monde, des hommes qui
m'ont assuré avoir vu cet Oiseau,
mais ils le dépeignent tous diversement.
Le premier dit, qu'il a son plumage
luisant, de couleur changeante,
comme la gorge d'un pigeon, &
@
D E
L'O N D E V I V E 125
appelle Alcyon; qu'il fait ses petits
en Hiver, dans l'écume grasse qui
est poussée aux bords de la mer, par
l'impulsion des ondes & des flots:
que pendant neuf jours, qui est le
temps qu'il emploie pour les éclore,
la mer se calme, & ne s'y fait
jamais d'orage, & que les Crocodiles
du Nil dorment pendant ce
temps.
Le deuxième demeure d'accord de
ce que le premier dit; mais il ajoute,
que son plumage est grisâtre;
que c'est un Phoenix, & qu'il se renouvelle
au Printemps; que ces petites
sources d'eau claires & limpides
qui l'environnent, se dessèchent
peu de temps après; & en leur lieu
succède un jonc odorant & piquant;
duquel, lorsqu'il est sec &
fort, cet Oiseau dresse un bûcher
de douze brins seulement, & l'allume
par son mouvement à la faveur
des rayons du Soleil, se consomme
& renaît de ses cendres, beaucoup
plus fort qu'il n'était.
Le troisième, que son plumage est
L iii
@
126 L E P I L O T E
très-luisant, mais d'un rouge brun
qu'il fait ses petits en été; que c'est
un Pélican, parce, dit-il, que ses
petits naissent de ces sources d'eau,
qu'après qu'ils sont éclos, de son
bec il ouvre sa poitrine, & les nourrit
de son sang; ils meurent & ressuscitent
plus forts que la première
fois.
Et le quatrième, qu'il a son plumage
luisant & noir comme l'Aigle,
qu'il est presque fait comme un Dragon;
qu'il fait ses petits en Automne,
& que c'est un Serpent ailé de
la mer, qu'il habite avec les Dragons
& conçoit; & lors que les petits
qu'il a dans son ventre sont à
terme, ils lui percent les flancs, le
tuent, & se repaissent de son sang
& de sa chair, meurent & ressuscitent
ensemble.
Bien que je croie que toutes ces
opinions signifient quelque chose de
particulier, néanmoins je n'en adapte
aucune à mon sujet; & si quelqu'une
en pouvait approcher, ce serait
la seconde. Mais s'il était vrai
@
D E
L'O N D E V I V E 127
que ce fût un Phoenix, il faudrait
qu'il naquît, & se consommât tous
les mois; ce qui ne serait plus ce
qu'on dit du Phoenix, qu'il est singulier,
& ne se renouvelle que tous
les cinq cens ans; ce qui me fait
croire que ce sont d'autres Oiseaux,
dont je n'ai pas connaissance.
L'Ami. Ce que vous dites peut
être, mais du votre, qu'en dites
vous.
L'Aut. Ce que je sais de particulier
de cet Oiseau, le voici.
Dans un voyage que j'ai fait à
Madagascar il y a quelques années,
après avoir doublé le Cap de bonne
Espérance, nous rangeâmes la côte,
jusques à ce que nous eûmes reconnu
que nous repassions la ligne.
Pour lors nous étant approchés de
terre pour découvrir quelque havre,
nous aperçûmes une petite
baye, couverte de quelques montagnes;
ayant jugé que notre vaisseau
y pouvait être en assurance, nous y
entrâmes & mouillâmes l'ancre.
Ayant fait mettre la chaloupe dehors,
L iiij
@
128 L E P I L O T E
je me mis dedans avec notre
Pilote; car c'était en quelque façon
de lui que je tenais la connaissance
de cet Oiseau.
Etant à terre, nous prîmes, lui
& moi, notre chemin le long de la
côte; & après avoir marché une
heure ou environ, examinant en
passant toutes les écumes que nous
rencontrions le long de la mer,
nous entendîmes une forte piaillerie
d'Oiseaux; ayant tiré de ce côté,
& en étant proche, notre voyage
sera heureux, dit mon Pilote,
car j'aperçois un flocon d'écume
extraordinairement élevé, & une
infinité d'Oiseaux marins qui l'environnent;
qui est une marque indubitable,
que celui que nous cherchons
n'en est pas loin: Et comme
nous approchions, ces Oiseaux nous
voyant, se retirèrent dans des trous
qui étaient à des rochers près de là,
& nous regardaient si fixement
qu'ils nous donnaient de la crainte.
Néanmoins ils ne branlèrent pas,
& nous laissèrent examiner à loisir
@
D E
L'O N D E V I V E 129
cette écume, que nous trouvâmes
d'une qualité grasse comme bitume,
& d'une consistance si solide, que
nous la pouvions facilement manier
sans la rompre.
Après en avoir examiné quantité,
nous parvînmes enfin à un flocon
plus élevé que les autres; nous étant
avancés, nous y aperçûmes
une ouverture comme celle d'un nid
d'Oiseau, & un petit oeuf dedans,
avec plusieurs petites sources d'eau,
plus claires que du cristal, qui adhéraient
à l'écume, tout autour du
nid. J'avoue que je n'eus jamais plus
de joie, & dans mon transport, j'opinai
incontinent qu'il le fallait
prendre; mais mon Pilote s'y opposant,
me dit, bien que l'oeuf ait
de grandes vertus, elles ne sont pas
considérables comme celles de l'Oiseau,
il faut prendre patience. Nous
étant consultés, nous résolûmes de
nous tenir auprès, & de veiller jusques
à ce qu'il fut éclos: Qu'en attendant
notre Pilote irait en diligence
à notre vaisseau, pour nous
@
130 L E P I L O T E
faire apporter des rafraîchissements,
un matelas, & une voile, pour faire
une cabane. Ce qui fut à l'instant
exécuté; notre cabane étant dressée,
chacun se disposa de veiller à
son tour: la nuit ne fut pas si-tôt
venue, & nous dans la cabane, que
les Oiseaux qui étaient dans les
trous sortirent, retournèrent autour
du nid, & recommencèrent leur
piaillerie comme auparavant.
Ceux qui ont écrit, que la piaillerie
des Oiseaux était de mauvais
augure, avaient grande raison, car
nous en eûmes la preuve peu de
temps après.
Le jour ne fut pas si-tôt fini,
que ces Oiseaux, à la faveur de la
lumière que nous avions dans notre
cabane, nous vinrent assiéger; &
ayant trouvé les défauts des jointures,
entrèrent dedans avec violence,
nous attaquèrent avec furie; &
après un combat de plus d'une heure,
nous fûmes obligés de leur céder
la place, & nous sauver dans
l'obscurité. Après avoir marché
@
D E
L'O N D E V I V E 131
quelque temps parmi des rochers
très-raboteux, & difficiles, nous arrivâmes
enfin à un, où il y avait
une petite caverne; nous y entrâmes,
& y passâmes le reste de la
nuit.
Si tôt que le jour fut venu,
étant sortis, nous nous trouvâmes
environnés de précipices, qui
nous faisaient frissonner. Ne pouvant
concevoir comme nous les
avions évités dans notre désordre,
& une nuit si sombre. Il
fallut s'en démêler peu à peu, &
après avoir reconnu le chemin par
lequel nous étions venus le jour précédent,
nous cherchâmes un lieu
commode pour regarder de loin notre
nid & nos Oiseaux. Etant montés
sur une petite éminence, de laquelle
nous les pouvions voir à l'aise,
& ayant regardé de ce côté, nous ne
vîmes que notre cabane; en étant
approchés, nous ne trouvâmes plus
de nid, ni d'Oiseaux, que ceux
que nous avions massacrés le soir,
qui ressemblaient par la tête & le
@
132 L E P I L O T E
plumage à des Aiglons.
Nous étant lamentés un peu de
temps inutilement de notre disgrâce,
nous retournâmes à notre vaisseau,
où étant arrivés, nous envoyâmes
quérir le matelas & la voile;
& nous étant trouves couverts
de blessures, & enflés comme des
hydropiques, des coups de becs que
ces animaux nous avaient donnés,
chacun se fit tirer du sang, & se mit
au lit, jusques à ce qu'il fût guéri.
Et comme je reprochais à mon Pilote,
que s'il avait voulu nous aurions
pris l'oeuf, sans hasard de la
vie, comme nous avions fait; il est
vrai, me dit il, si nous avions pris
cet oeuf, nous en eussions fait de
grandes choses; mais si nous avions
pu prendre l'Oiseau, nous en eussions
bien fait de plus grandes; &
l'ayant pressé de me dire à quoi l'un
& l'autre étaient propres: prenant
l'oeuf, me dit-il, & le donnant à
manger à des poules, & ensuite
donner à manger de la chair de ces
poules, si peu que rien à des malades,
@
D E
L'O N D E V I V E 133
elle guérit toutes fièvres, elle
rajeunit, fait tomber les cheveux
blancs, & revenir les dents à ceux
qui les ont perdues. Mais l'Oiseau,
en le faisant cuire avec l'eau des
sources qui étaient autour de son
nid, outre qu'il fait le même, corrige
les vices de Nature, règle le
tempérament, guérit la pneumonie,
la paralysie, l'hydropisie, la lèpre,
la manie, la migraine, la goutte,
toutes maladies incurables, de
quelque nature qu'elles soient. Après
m'en avoir fait ces éloges, j'en
fus plus sensiblement touché qu'auparavant;
mais notre perte étant
sans remède, il fallut s'en consoler;
nous continuâmes notre route, dans
laquelle mon pauvre pilote mourut
de déplaisir. C'est tout ce que je peux
vous dire de cet Oiseau, & que
son oeuf ressemblait à ceux que pondent
communément les poules grasses;
n'ayant qu'une pellicule, si blanche
& si délicate, que le jaune paraissait
à travers; que l'Oiseau habite
dans les cavernes des hautes
@
134 L E P I L O T E
montagnes qui sont le long de la
mer, & que bien souvent, comme
la mer le fait naître, elle le couvre
& le fait disparaître.
L'Ami. Ce que vous venez de dire
de cet Oiseau est rare, & marque
que le Pilote qui vous en avait
donné la connaissance, n'était pas
commun, & qu'il savait plus que
la marine.
L'Aut. Il savait parfaitement
toutes les mers; il connaissait finement
les terres; il savait scientifiquement
distinguer les Vents d'en-
haut d'avec ceux d'en-bas; en un
mot, il savait plus que le bord, le
tribord, & le bas bord; & je n'ai
jamais fait une si grande perte, ni
plus sensible.
L'Ami. Il est très difficile de perdre
nos amis sans douleur, particulièrement
ceux qui nous ont obligés.
Mais enfin, ce que vous venez
de dire de cet Oiseau, est-ce une
vérité, & croyez vous que la mer
en produise qui ait les vertus que
vous avez dites?
@
D E
L'O N D E V I V E 135
L'Aut. Ce n'est point une fable,
quant à l'oeuf; mais une histoire qui
m'est arrivée. A l'égard de l'Oiseau,
je ne l'ai point vu; & pour des vertus
& celles de l'oeuf, le récit m'en
a été fait par mon Pilote, pendant
la maladie dont il est mort, & je
crois que cela peut être, puis que
j'ai rencontré depuis des hommes
qui m'ont assuré l'avoir vu, comme
je vous ai dit.
L'Ami. Comme peut-on connaître
ces hommes, parmi un si grand
nombre qu'il y en a dans le monde?
L'Aut. A leurs armes & à leur
vertu.
L'Ami. Quelles sont leurs armes?
L'Aut. Celles de nature.
L'Ami. Quelles sont les armes de
nature?
L'Aut. Celles qu'un chacun y
prend, suivant ses lumières & ses
connaissances, mais les plus honorables
& profitables, sont celles du
signe de la Croix.
L'Ami. Je vous prie, expliquez
vous.
@
136 L E P I L O T E
L'Aut. Je ne puis m'expliquer
plus nettement, ni vous parler plus
sincèrement; je vous prie n'en parlons
plus, car le souvenir de ma perte
se renouvelle, & commence à me
mettre dans un chagrin insupportable.
L'Ami. Je serais marri de vous
déplaire, n'en parlons plus; mais
dites-moi ce qu'il vous semble du
flux & reflux de *l'Euripe, qui l'a
sept-fois par jour; de la mer Caspienne,
qui n'a aucune communication
avec les autres mers, qui reçoit
des eaux douces de plusieurs
Fleuves & Rivières, qui néanmoins
est salée comme l'Océan, & ne se
hausse ni ne se baisse. Pourquoi l'on
appelle certaines mers, noire, blanche,
jaune, rouge, &c.
L'Aut. Vous me demandez tant
de choses, que s'il fallait y répondre
suivant leur mérite, nous n'achèverions
pas ce soir la lecture de
ce manuscrit; en trois mots en voici
ma pensée.
Comme les Planètes affectent les
jours de la semaine, & les eaux de
l'Océan,
@
D E
L'O N D E V I V E 137
l'Océan, & les gouvernent en partie,
comme j'ai fait voir, elles affectent
aussi les eaux de l'Euripe, &
les heures du jour naturel; elles divisent
les heures du jour naturel, en
sept parties égales; & suivant ce partage,
elles règnent tour à tour; elles
élèvent les eaux & les abaissent
non pas de la même manière que
celles de l'Océan, mais d'une autre
toute différente.
Dans l'Océan, elles abaissent premièrement
les eaux de degré par degré,
& jour par jour, comme elles
sont élevées dans leurs Cieux: mais
en ce flux ici, un Planète ne succède
point à l'autre, que celui qui
le précède n'ait consommé sa révolution,
c'est à dire, qu'il fait entièrement
son tour en montant &
descendant.
Encore que je dise que l'Euripe ait
son flux & reflux sept fois par jour,
il ne faut pas s'imaginer qu'il soit
réglé comme celui de l'Océan, qui
ne se rompt jamais; il l'a seulement
de cette manière pendant une partie
M
@
138 L E P I L O T E
du cours de la Lune, & le reste hétéroclite.
Cette variation procède
de la Lune, lors qu'elle est tardive,
c'est à dire, lors que son épicycle
(après qu'elle a été directe un
temps) la rapporte en rétrogradant
dans le même Signe d'où elle était
sortie; comme lors que la Lune est
directe, elle concourt à ce flux &
reflux; lors qu'elle est tardive, ou
rétrograde, par une influence contraire,
ainsi que tous les Planètes,
lorsqu'ils sont rétrogrades, elle en
rompt l'harmonie, trouble & dérègle
son flux & reflux. Je vous dirais
assurément de belles choses sur ce sujet;
mais comme l'heure nous presse,
& que je ne veux pas abuser de
l'honneur de vôtre audience, je les
remets à la première rencontre.
La mer Caspienne est un Lac qui
a communication par des canaux
souterrains, avec la mer Noire, qui
n'en est pas éloignée, laquelle la
rend salée: elle perd ses eaux par
d'autres canaux, de la même force
que sont les Fleuves & les Rivières
@
D E
L'O N D E V I V E 139
qui découlent dedans; c'est pourquoi
les eaux y sont toujours également
salées, & ne se haussent ni
ne se baissent jamais.
Pour les mers, Noire, Blanche,
Jaune, Rouge, &c. les couleurs qui
leur paraissent, procèdent de la nature
de leur ame, qui est unie à leur
centre; je sais que d'autres diront,
qu'elles procèdent de leur fonds,
auquel elles relèvent la couleur à
la surface; l'un & l'autre sont véritables,
mais le premier est plus
physicien. Passons, s'il vous plaît,
au cinquième mouvement.
C H A P I T R E
X.
Du cinquième mouvement de la Mer.
C E mouvement est double, &
consiste en deux Marées, qui
se font extraordinairement hautes,
aux mois de Mars & de Septembre.
M ij
@
140 L E P I L O T E
Pour entendre ce chapitre, ainsi
que tout ce que nous avons dit dans
tout ce discours, il se faut souvenir
qu'il est dirigé sous la Sphère droite,
les Pôles du Nord & du Sud étant
dans l'horizon.
La Ligne Equinoxiale, qui prend
à l'Orient, où est décrit le Signe du
Bélier, & qui répond en Occident,
où est décrit aussi le Signe de la Balance,
divise la Sphère en deux parties
égales. Cette ligne marque le
milieu & la profondeur de la mer,
où il y a le moins de terre, & par
conséquent, les parties les plus faibles
du point fixe ou feu central, les eaux
les plus courageuses, montent & s'assemblent
en cette partie, l'attaquent,
le pressent, & voudraient le
faire sortir du centre, parce que
c'est le lien naturel de leur repos.
Encore que je dise, que les eaux
les plus courageuses attaquent le
point fixe, il ne faut pas s'imaginer,
que ce soit par haine, puis que le
feu central est leur vie, ainsi que de
tous les corps élémentaires; mais
@
D E
L'O N D E V I V E 141
c'est plutôt pour le cacher aux hommes,
contre lesquels elles ont une
extrême jalousie, à cause qu'il se
montre quelquefois de nuit à ceux
qu'il aime, comme une petite lumière,
que nous appelons communément
ardent, & leur indique
les trésors cachés, dont il est absolument
le maître.
Lors que le Soleil, aux mois de
Mars & de Septembre, passe sous
cette ligne pour aller vers les Pôles,
le mouvement du premier mobile
étant dans cet endroit extrêmement
rapide, emporte aussi le
Soleil avec plus de rapidité que
vers les Pôles où le mouvement est
plus lent; ce mouvement s'échauffe
plus qu'auparavant, la chaleur tombe
perpendiculairement sur les eaux,
le feu central se meut de son côté,
agit plus qu'auparavant, ces deux
feux attaquent l'eau qui est entre-
deux; laquelle se sentant pressée, ne
pouvant résister à tant de chaleur,
s'échauffe; une partie s'élève en vapeur
à la moyenne région, comme
M iij
@
142 L E P I L O T E
si elle voulait combattre contre le
Soleil, mais elle y est réduite en
rosée, ou en pluie, & précipitée au
lieu d'où elle était sortie. Une plus
grande partie descend, & se retire
avec précipitation vers les Pôles du
Nord & du Sud, qui sont bas dans
l'horizon, comme dans sa pente naturelle,
jusques à ce que le Soleil
ait passé la Ligne; & lors qu'il est
passé, elles reviennent à l'assaut,
attaquent le point fixe comme auparavant.
Cela dure quatorze ou
quinze jours, savoir, sept jours
avant que le Soleil soit parvenu à la
Ligne, & sept jours après l'avoir
passée: C'est ce qui donne au mois
de Mars & de Septembre, les grandes
& fortes marées dans les deux
hémisphères du Nord & du Sud, qui
enfle les eaux des Rivières, les grossit,
& les fait déborder.
@
D E
L'O N D E V I V E 143
------------------------------------
C O L L O Q U E
X.
L'Ami. A U langage que vous
avez tenu dans ce manuscrit,
il semble que vous soyez
du sentiment de ceux qui tiennent,
que le Soleil n'est chaud qu'à cause
de son mouvement, qui produit la
chaleur: ce ne serait pas mon opinion;
car si le Soleil n'était chaud
qu'à cause de son mouvement, il
s'ensuivrait que son mouvement serait
le principe de la chaleur, & non
pas la chaleur le principe du mouvement.
Si la chaleur provenait du
mouvement du Soleil, la Lune qui
a un mouvement aussi rapide à proportion,
& qui est beaucoup plus
près de la terre, nous échaufferait
ainsi que le Soleil. Au contraire,
nous savons, que plus la Lune est
pure & proche de nous, plus elle
nous communique de froidure;
donc la chaleur ne peut provenir du
mouvement. Mais si le Soleil est
@
144 L E P I L O T E
chaud, c'est à cause de l'esprit de
feu qui est en lui, qui l'échauffe &
l'anime, & nous sentons sa chaleur,
tempérée ou violente, suivant qu'il
s'éloigne ou s'aproche de nous.
L'Aut. Si la chaleur que nous
sentons dans cette basse région, procédait
du centre du Soleil, suivant
l'opinion commune, elle dominerait
les autres qualités qui sont en lui,
les corromprait, & le composé se
détruirait ainsi que les composés naturels,
dans lesquels une des qualités
élémentaires prédomine, & ne
serait pas éternel. Le Soleil est un
composé de qualités égales comme
l'or, dans lequel aucune qualité ne
prédomine; & la chaleur qu'il nous
communique, procède de son influence;
il ne donne son influence,
qu'au moyen de son mouvement,
ainsi que tout mâle jette la sienne,
par son mouvement naturel, ou violent;
naturel, lors qu'intérieurement
par de certaines images qui passent
en dormant par la mémoire, réveillent
les esprits, les échauffent,
&
@
D E
L'O N D E V I V E 145
& les animent par l'affinité naturelle
qu'il y a entre ces facultés. Ces
esprits échauffent les vaisseaux spermatiques:
ils se dilatent, ils s'ouvrent,
& la semence qui est la vraie
Influence s'échappe. La violente,
lors que le mâle, se conjoint à la femelle;
par ce mouvement il jette sa
semence dans la matrice, qui la retient
& conçoit. De même le Soleil,
au moyen de son mouvement
s'échauffe, verse son influence sur la
terre; qui contient les matrices
des choses, qui la retiennent & conçoivent:
Et si nous sentons sa chaleur
plus forte dans un temps que
dans un autre, cela vient de ce que
ses rayons, qui sont proprement la
source de son influence, de sa semence,
& de sa lumière, nous regardent
obliquement ou perpendiculairement.
S'ils nous regardent perpendiculairement,
les atomes ou
corpuscules de son influence sont réfléchis,
& nous échauffent: Si obliquement,
ne trouvant rien qui les
arrête, & qui les réfléchisse, passent
N
@
146 L E P I L O T E
outre, & ne nous échauffent
point. Ainsi je crois que ceux qui
tiennent que sa chaleur procède
du mouvement, sont fondés en
meilleure raison, & je suis de leur
sentiment. Voici le sixième Mouvement.
C H A P I T R E
XI.
Du sixième Mouvement de la Mer.
L E sixième Mouvement est double
comme le précédent: Il
consiste en une grande marée, qui
se fait vers les mois de Décembre &
de Janvier, & dans un grand descendant
qui se fait dans les mois de
Juin & de Juillet.
Ni l'un ni l'autre de ces deux
Mouvements n'ont point leur cause
au centre, ni leur être certain. Leur
cause est casuelle, & dépend de la
diversité des aspects & influences
@
D E
L'O N D E V I V E 147
des Astres: qui causent les vents,
les pluies, les neiges, & les orages,
la sécheresse ou le calme, & n'arrivent
que par accident: Car l'extraordinaire
hauteur de la Mer, qui arrive
aux mois de Décembre & de
Janvier, qui est le temps auquel les
pluies & les neiges abondent le
plus, n'est pas générale. Elle n'est
que dans les rivières de la partie
du Nord; elle procède ou des influences
des Astres, qui excitent
extraordinairement les souffles de
nos Signes centriques, qui font
monter la Mer par leurs vents excessifs
dans les rivières plus haut que
de coutume, repoussent les eaux
qui en descendent, les enflent en
sorte que bien souvent elles sortent
de leur lit, & ravagent les campagnes;
ou de la grande abondance
des neiges qui sont sur la terre dans
cette saison, qui fondent précipitamment;
en sorte que les ruisseaux
coulent en abondance dans les rivières,
les grossissent, les élèvent, &
les font déborder; ou par des pluies
N ij
@
148 L E P I L O T E
continuelles qui grossissent les ruisseaux
& les rivières. Mais celui-ci
est de fort peu de durée, parce que
les eaux des pluies coulent incessamment,
à mesure qu'elles tombent:
Mais tous ces flux sont casuels,
& n'ont point leur cause certaine.
Le second Mouvement procède
des aspects & des influences des
Astres, qui font sortir de nos Signes
centriques des vents chauds & secs,
joint la chaleur du Soleil, qui est
véhémente en cette saison, qui conspirent
également à exhaler les eaux
des ruisseaux, les dessèchent, ne
coulent plus, & les rivières ne sont
plus si grosses. Cela fait que la Mer
s'étant retirée à la fin du descendant,
les eaux se trouvent extraordinairement
basses. Le semblable se
fait de ces deux Mouvements dans la
partie du Sud, savoir, le flux ou
montant lors que nous avons l'Eté,
& que les eaux sont basses; & la
basse mer lors que nous avons l'Hiver,
& que les eaux sont hautes. Il
@
D E
L'O N D E V I V E 149
y a plusieurs raisons naturelles, que
je retranche pour ne point ennuyer
le Lecteur.
------------------------------------
C O L L O Q U E
XI.
L'Aut. V Oilà, Monsieur, ce
qui concerne la cause
du flux & reflux de la Mer, de ses
Mouvements, & du Point fixe. Il ne
reste plus que la relation d'une Histoire
d'un voyage abrégé des Indes,
& de la quadrature du Cercle fort
curieux, qui me fut faite il y a quelques
années par un Gentilhomme
que je rencontrai en Italie; par laquelle
il est montré qu'on peut faire
ce voyage en neuf mois, au lieu de
trois années qu'on y emploie ordinairement.
Bien que je l'estime fabuleuse
par ses circonstances, je l'ai
joint néanmoins à ce petit Traité, à
la persuasion d'un de mes Amis, bon
Physicien, à qui je l'ai communiqué;
lequel m'a assuré que c'était plutôt
un mystère important qu'un véritable
voyage. Ne me blâmez pas si
N iij
@
150 L E P I L O T E
vous y trouvez des choses qui répugnent
au bon sens & à la raison; je
n'en suis ni l'Auteur ni l'interprète:
J'en fais seulement un rapport
sincère, ainsi qu'on me l'a fait. S'il
est vrai qu'il contienne quelque secret
utile à l'homme; je souhaite de
tout mon coeur que les honnêtes
Gens en profitent, pour la gloire de
Dieu, & le salut de leur ame.
L'Ami. Je me souviens d'avoir autrefois
ouï dire que des Gens avaient
fait de semblables voyages;
mais je n'en ai jamais vu, & j'ai
examiné plusieurs Auteurs qui ont
écrit du long cours, sans y avoir
trouvé aucune chose qui en approche:
au contraire, j'ai reconnu
en tous de grands soins, de grandes
fatigues, & une infinité de périls
presque inévitables; si par le moyen
de cette Histoire nous en pouvons
avoir la clef, & de la quadrature du
Cercle, que personne n'a encore
trouvé, le public, & moi particulièrement,
vous en serons très obligés.
L'Aut. Le voici, écoutez.
@
151
S E C O N D E
P A R T I E.
Voyage abrégé des Indes Orientales, & la quadrature du Cercle.
L'Aut. 
l y a quelques
années que me
trouvant à Venise,
& voulant
retourner en France, je m'embarquai
pour venir à Padoue. Estant
entré dans la barque, je fus assez
heureux de prendre place auprès
d'un Gentilhomme des plus honnêtes
& des plus généreux qu'on se
pu imaginer; comme vous verrez
dans la suite: ce qui m'obligea, après
un discours général & indifférent,
de lier une conversation particulière
N iiij
@
152 L E P I L O T E
avec lui; dans laquelle étant tombés
par hasard sur la cause du flux
& reflux de la Mer, & du Point fixe;
& lui ayant dit les remarques
particulières que j'en avais faites, &
mon sentiment. Cette pensée n'est
pas à rejeter (me dit-il) la manière
dont vous l'établissez, & les raisons
dont vous vous servez pour
l'appuyer, jointes à l'expérience que
vous en avez, méritent d'être mises
au jour. Si vous avez ce dessein, &
que vous souhaitiez grossir votre
Ouvrage d'un voyage nouveau des
Indes, qui conviendra fort au sujet,
pour être plus court & plus utile que
celui que l'on fait d'ordinaire, je
vous en ferai la description pour
l'avoir fait avec un de mes amis.
Vous me faites trop de grâce (Monsieur,
repartis-je) je l'accepte, à la
charge qu'il en fera la plus belle &
principale partie. Il y a du plaisir à
vous obliger, répliqua-t-il; car vous
êtes extrêmement reconnaissant, &
rendez avec usure les choses que
l'on vous prête. Je ne fais pas si
@
D E
L'O N D E V I V E 153
grand cas de ce que je veux vous
apprendre, que je ne le mette au
dessous de vous: Mais il suffit que
vous me témoignez le désirer, pour
vous le communiquer avec plaisir,
En voici l'Histoire.
U N Homme se disant mon parent,
& mon ami, me prit un
jour en particulier, & me tint ce
langage. Vous étiez encore dans le
berceau, que je conçus une tendre
amitié pour vous; laquelle s'étant
augmentée par la vertu que je vous
ai vu pratiquer, & les mouvements
du sang, comme étant descendu
d'un de mes frères, décédé il y a
trois cens ans. (A ces paroles je
souris, & crûs qu'il extravaguait,
ou qu'il voulait rire.) Je sais que
cela est comme incroyable (continua-
t-il) mais la chose n'en est pas moins
véritable; & vous en pouvez avoir
la preuve par les Titres de la Maison
qui sont entre vos mains. Vous
trouverez qu'en l'année ........ mes
frères & moi fîmes le partage des
@
154 L E P I L O T E
biens que nos parents nous avaient
laissés. Après qu'il fut fait, chacun
prit le parti qui convint le plus à
son inclination. Mes frères s'établirent
dans le commerce, & la mienne
m'ayant porté à voyager, je vendis
à mon aîné la maison où vous
demeurez, qui m'était échue en
partage. Je lui en passai le contrat,
& vous le trouverez parmi vos Titres.
(Cette vérité me surprit, &
m'obligea à l'écouter plus sérieusement,
& avec plus d'attention que
je n'avais fait.) Et m'en ayant
compté l'argent (continua-t-il) je
fis mon équipage, & partis quelques
jours après. J'ai demeuré près de
deux cens ans à me promener de
tous côtés: J'ai eu plusieurs aventures;
mais une sur toutes, par le
moyen de laquelle je me suis toujours
entretenu dans une parfaite
santé, comme vous voyez. Enfin,
ma curiosité s'étant lassée, & n'ayant
plus d'objet, étant retourné dans
ma patrie, je n'ai trouvé que des
visages nouveaux. Tous ceux que je
@
D E
L'O N D E V I V E 155
connaissais, & qui me pouvaient
connaître n'y étant plus. Depuis
j'y ai vécu en personne privée, sans
me faire connaître. J'ai pris un
soin singulier de me faire instruire
de la Famille, particulièrement de
celle de mon frère aîné, duquel vous
êtes directement descendu, à dessein
de la servir dans l'occasion, s'il
m'était possible. Et vous ayant reconnu
pour le plus sage & accompli
de vos parents, j'ai crû que vous méritiez
que je vous fisse part de ma
bonne fortune. Elle n'est point sujette
à la vicissitude & révolution des
temps, ni au caprice de la Fortune,
qui renverse bien souvent les Familles
les mieux établies: elle dépend
seulement de la liberté. C'est une
navigation, par le moyen de laquelle
vous pourrez aller aux Indes Orientales,
& en revenir en peu de
mois, au lieu de trois années qu'on
y emploie ordinairement, en rapporter
des trésors immenses & précieux;
parce que le lieu que je vous
enseignerai est inconnu aux simples
@
156 L E P I L O T E
navigateurs.
Ce voyage se fait sans peine, sans
péril, & la dépense qu'il y convient
faire est assez médiocre: Il y a seulement
des temps à prendre, &
quelques circonstances à observer.
Comme vous pourriez y manquer
j'ai résolu d'en faire le voyage, pour
vous le montrer. si vous êtes dans
ce sentiment, disposez vos affaires,
& soyez prêt à vous embarquer
lors que je vous le dirai. Je le ferai
avec joie, repartis-je, & serai
toujours prêt lors que vous le serez.
Pensez y donc, répliquai-je.
Et m'ayant quitté s'en alla sur le
Port, choisit & fréta deux navires,
les fit équiper, & m'unir de toutes
choses nécessaires. Quelques jours
après m'étant venu dire que tout
était prêt, nous nous embarquâmes
dans un, & donna ordre à celui
qui avait la conduite de l'autre,
destiné pour apporter les victuailles,
de nous suivre.
Nous fîmes voile le quinzième
du mois de Mars, & prismes la
@
D E
L'O N D E V I V E 157
route des Iles Fortunées autrement
les Canaries. Nous y arrivâmes
le premier jour du mois d'Avril;
sans aucune aventure remarquable.
Après avoir mouillé l'ancre, nous
descendîmes à terre & nous fîmes
conduire dans la meilleure Hôtellerie.
Au bout de trois jours, que la
fatigue de la Mer se fût un peu dissipée,
mon parent me proposa de
nous aller promener dans l'Ile voulant
me faire voir, disait-il, des
choses plaisantes & contraires au
Sentiment de bien des gens, qui
croient connaître les secrets de la
Nature, & qui les ignorent.
Lui ayant témoigné que je n'avais
de volonté que la sienne, nous sortîmes
sur l'heure, & prîmes le chemin
droit à une montagne qui était
devant nous. Comme nous marchions,
devisant de choses indifférentes:
m'arrêtant par le bras;
Voyez-vous cette montagne (me
dit-il) me la montrant du doigt; peu
de gens savent ce qu'elle contient,
@
158 L E P I L O T E
non pas même ceux du pays, & qui
en sont voisins. Et à même temps,
voulant passer outre, je l'arrête à
mon tour & lui dis; C'est ne me
rien dire si vous n'achevez. Vous le
saurez tantôt répartit-il: Continuons
seulement notre chemin.
Lors que nous fûmes arrivés au
pied de cette montagne, il me montra
une infinité de petits animaux,
qui ressemblaient à des fourmis volantes;
lesquels entraient & sortaient
confusément d'une caverne, qui était
au pied de la montagne. Il y en
avait de noirs & hideux: il y en
avait de si polis, que l'éclat du Soleil
les faisait reluire comme des
Iris. Quelques uns paraissaient doux
& bénins & d'autres furieux & affreux.
Comme je les considérais
attentivement, & que je cherchais
dans mon imagination la cause de
ces objets, celle de leurs figures &
de leurs divers mouvements. S'approchant
de moi. Je vois bien, me
dit-il, que vous êtes en peine de
trouver l'origine de ces animaux:
@
D E
L'O N D E V I V E 159
n'y rêvez plus; ce sont les esprits
des vents, revêtus des corps élémentaires,
qui se jouent, & qui attendent
le commandement de se
mettre en campagne. Vous me surprenez,
répartis-je, de dire que ce
sont des esprits: ne savons nous
pas que les esprits sont invisibles?
que s'ils prennent des corps, c'est
par permission divine, ou pour nous
signifier de sa part des choses que
notre entendement ne peut, ou ne
veut concevoir; que cette transformation
se fait toujours en la présence
des hommes, à qui Dieu veut que
ces choses soient révélées? Où est
la nécessité que ces esprits prennent
des corps dans un lieu désert & inaccessible
comme celui ci, puis
qu'ils n'y peuvent produire la cause
de leur transformation? Vous
& moi en sommes la cause, répliqua-
t-il, & Dieu permet qu'ils se manifestent
à nous, pour des raisons qui
nous sont inconnues
Ce sont ces esprits qui conduisent
dans cette région élémentaire, les
@
160 L E P I L O T E
vapeurs & les exhalaisons desquelles
se forment les nuages, les vents,
les pluies, les foudres & les orages,
que les influences des Astres, qui
tombent au centre de l'Univers (&
qui en sont rejetées) font lever de
la terre. Nous devons attendre en ce
lieu les vents qui nous sont nécessaires
(en partie:) Car tous ceux
qui aspirent à ce voyage sont obligés,
avant se mettre en pleine Mer,
de reconnaître cette terre; autrement
ils flotteraient sur l'Océan
comme un vaisseau sans gouvernail,
& sans Pilote, & n'arriveraient jamais
à bon port.
Il me montra plusieurs autres curiosités,
que j'ai imprimé dans ma
mémoire, pour m'en faire un entretien
secret dans mes heures de retraites.
Le jour commençant à se retirer,
& la nuit à s'approcher, nous
reprîmes le chemin de notre Hôtellerie.
Lors que nous y fumes arrivés,
il me pria de le laisser seul un
peu de temps; (car il faisait souvent
de petites retraites, dans lesquelles
quelles
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D E
L'O N D E V I V E 161
il était bien aise de n'être
point interrompu.) J'en fus ravi,
parce que je voulais méditer sur les
choses que j'avais vues, & les écrire,
crainte d'en perdre le souvenir.
Il se retira d'un côté, & moi
de l'autre. Quelque temps après,
nous étant venu dire que le souper
était prêt, nous y allâmes. Comme
il y avait Compagnie, nous ne parlâmes
que de choses générales &
indifférentes. Le soupé fini, chacun
se retira dans sa chambre. J'avoue
qu'il me fut impossible de dormir,
parce que j'eus toute la nuit
dans la tête ce que j'avais vu le
jour. A peine l'Aurore commençait-
elle à poindre, que je me levai,
m'en allai dans sa chambre lui donner
le bon jour; & lui ayant demandé
s'il avait bien dormi, mieux que
vous, me dit-il; car je me persuade
que toute la nuit vous avez rêvé
ce que vous vîtes hier, qui vous
en aura empêché. Vous dites vrai,
repartis-je; quelque chose que j'aie
pu faire pour en éloigner le souvenir,
O
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162 L E P I L O T E
il m'a été impossible, & j'ai
attendu le jour avec une extrême
impatience. J'y ai pris néanmoins
un singulier plaisir, & faut, s'il
vous plaît, que nous y retournions
tantôt; car je serai bien aise de le
revoir encore. Je le veux bien, répartit-il,
mais il ne se faut pas si fort
arrêter à une chose, qu'elle nous en
fasse négliger d'autres, desquelles
nous avons pareillement affaire.
Après avoir déjeuné, nous prîmes
le chemin de notre montagne:
mais soit qu'il le manquât à dessein,
ou sans y penser, au lieu de prendre
le sentier qui nous y conduisait,
nous en prîmes un qui allait à la
prairie qui était au bas. Cette prairie
était bordée d'un nombre infini
de Cannes dont on fait le sucre, &
entourée de coteaux touffus de Grenadiers
& Citronniers, d'où découlaient
plusieurs ruisseaux, qui faisaient
un doux & agréable murmure.
Comme il vit que je considérais
avec attention cet aspect: Arrêtons-
nous un peu ici, me dit-il, & admirons
@
D E
L'O N D E V I V E 163
le plaisir que la Nature a
pris en le faisant.
A peine fûmes-nous assis, qu'un
vieillard, d'une façon grave & majestueuse
nous vint aborder, & nous
ayant salués, nous dit de bonne
grâce: Je connais, Messieurs, à vôtre
façon que vous êtes Etrangers
& que la curiosité de voir le pays,
vous a conduit ici. Cette raison
m'oblige de vous prier d'entrer chez
moi, pour vous rafraîchir un moment.
Nous le remerciâmes, & fîmes
ce que nous pûmes pour nous
en dispenser: mais ses instances furent
si pressantes, qu'il fallut enfin
lui accorder. Et bien, Monsieur, lui
dis-je, puis qu'il vous plaît que
nous entrions chez vous, prenez la
peine de nous montrer le chemin, &
nous vous suivrons. A même temps
il prit le devant, entra chez lui, &
nous le suivîmes. Vous soyez les
bien venus, nous dit-il: Si vous n'êtes
pas traités comme vous le méritez,
ma mauvaise fortune en sera la
cause. Il commanda qu'on apprêtât
O ij
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164 L E P I L O T E
la collation.
Pendant que les apprêts se faisaient,
nous entrâmes dans une salle
dont la vue s'étendait sur des Jardinages
capables de divertir les plus
mélancoliques; tant par la diversité
de leurs compartiments, que par celle
des arbres & des fleurs dont ils
étaient remplis. De là nous passâmes
dans une galerie à perte de
vue; les fenêtres de laquelle répondaient
d'un codé sur d'autres
jardins où étaient plusieurs grottes,
cascades, & palissades d'eau; & de
l'autre côté, sur la prairie que nous
avions déjà vue. Cette galerie était
entièrement lambrissée de bois
aromatique, qui la rendait d'odeur
suave & douce. Ses lambris de toutes
parts, représentaient en peinture
haut & bas relief, toutes les Histoires
saintes & profanes qui ont
jamais été écrites.
Comme l'excellence de ces Ouvrages
attiraient notre admiration,
la curiosité d'en connaître les Auteurs
m'obligea de le supplier de
@
D E
L'O N D E V I V E 165
m'en dire le nom. Ces Ouvrages
que vous voyez (me dit-il; ce Palais
& son enceinte ont été faits par
la Nature, & n'est pas possible aux
hommes d'en faire de semblables.
Comme je voulais entrer en matière,
& raisonner sur la possibilité
& impossibilité de la Nature; l'on
nous vint dire que la collation était
sur la table. Incontinent, nous ayant
pris par la main; Allons, Messieurs,
allons nous rafraîchir (nous dit-il)
je suis fâché du peu de diligence de
mes gens: il faudra regagner le temps
qu'ils nous ont fait perdre, à demeurer
à table demie heure plus que
nous n'aurions fait. Il marcha le
premier, & nous le suivîmes. Ayant
passé de chambre en chambre, d'appartement
en appartement nous arrivâmes
enfin à la salle où la collation
nous attendait. La diversité
des objets que j'avais vu & leur
rareté se représentant incessamment
à mon imagination, me suggérait que
c'était un enchantement semblable
aux Palais des Fées de l'Antiquité:
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166 L E P I L O T E
d'où je ne sortirais jamais, me donnait
une extrême inquiétude. Je ne
vous en ferai pas la peinture, parce
que le temps nous presse, & que je
crains de n'en avoir pas assez pour
vous dire des choses plus importantes
& nécessaires: Mais figurez-vous
tout ce que l'esprit humain a jamais
inventé pour enrichir le Palais d'un
grand Prince, soit en architecture
régulière, sculpture, haut & bas relief,
peinture, miniature, tapisseries,
meubles d'or & d'argent: Cela
n'est rien en comparaison.
Ayant lavé les mains, il nous fit
voir mon parent & moi d'un côté,
& se mit de l'autre. Et bien qu'il
eût des Officiers en nombre, qui se
tenaient toujours devant lui dans un
profond respect, & attendaient ses
commandements, il voulut néanmoins
lui même nous servir des
viandes qui étaient sur la table, nous
pressant incessamment de manger,
par cent paroles obligeantes: Ce
qui était inutile; car les viandes
étaient si délicates, & si bien apprêtées,
@
D E
L'O N D E V I V E 167
qu'elles nous conviaient
d'elles-mêmes.
Après être sortis de table, l'ayant
remercié de sa bonne chère, nous
voulûmes prendre congé de lui, &
nous en retourner. Où voulez-vous
aller (dit-il) il est presque nuit; les
chemins de ce lieu sont des plus difficiles,
& fort peu de gens les savent :
Vous ne sauriez-arriver de
jour à votre logis, sans hasard de
vous perdre: Il faut coucher ici.
Ce serait trop vous incommoder,
Monsieur (répartis-je.) Nullement,
(répliqua-t-il) & je ne vois point
de cause qui pût vous dispenser de
me faire ce plaisir, que la mauvaise
chère que vous avez faite. Que dites-vous,
Monsieur (repartis-je:)
toute la terre ne saurait faire un
meilleur régal que celui que nous
venons de faire: Et il y d'autant plus
de quoi l'admirer & s'en étonner, que
c'est dans un lieu champêtre & inaccessible,
éloigné de toute commodité
de vivres & de commerce, & serait
très-mal à vous de dire autrement,
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168 L E P I L O T E
payer un bien fait par une ingratitude.
S'il est ainsi (dit-il ) vous ne
devez pas hésiter à m'accorder la
prière que je vous fais. Si vous prenez
nos importunités pour des offices
(répartis-je) & que vous souhaitiez
que nous les continuions,
pour vous obliger nous y consentons
pour autant qu'il vous plaira. Vous
ne pouvez m'obliger plus sensiblement,
(répliqua-t-il ) & peut-être
que vous n'en serez pas marris: Allons
faire un tour de promenade,
pendant que le soupé s'apprêtera.
Nous demeurâmes dans ce Palais
quatre jours à considérer incessamment
choses nouvelles. Au dernier,
après avoir vu ses Parterres, ses
Jardinages, ses Fontaines, ses Grottes
& ses Cascades, & un nombre infini
de figures entre-mêlées, auxquelles
il ne manquait que la parole: Nous
étant trouvés au bout d'une allée
du Parc, & un peu fatigués de la
promenade; poussant sa bonne humeur
plus qu'il n'avait fait: Vous
ne me connaissez pas (nous dit-il)
& ne
@
D E
L'O N D E V I V E 169
& ne savez qui je suis: je veux
vous l'apprendre, mais auparavant
asseyions-nous. Etant entrés dans un
Cabinet qui était au bout de l'allée,
& chacun s'étant assis à sa
commodité, il commença en cette
sorte.
Je suis persuadé que vous avez
souvent entendu parler des Pygmées
sans les connaître, j'en suis le Roi
A ce mot nous étant levés pour lui
faire des excuses si nous ne lui
avions pas porté le respect que nous
lui devions, faute d'avoir l'honneur
de le connaître, & voulant
nous tenir debout. Point de façon
je vous prie (nous dit-il) je suis un
homme comme vous; reprenez vos
places, si vous voulez m'obliger.
(Nous le ferons, repartis-je, puis
que votre Majesté nous le commande:)
Qui a eu une puissance souveraine
sur toute la terre (reprit-il)
& maintenant réduit dans cette misérable
caverne. J'avais choisi pour
mon séjour cette Ile, comme la principale
clef de mes Etats Indiens, &
P
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170 L E P I L O T E
comme un climat tempéré, abondant
en miel, en sucre, en fruits &
en toutes les douceurs de la vie.
J'ai vécu dans cette félicité, depuis
le commencement du monde,
jusques au temps que l'avidité des
hommes les a armés contre eux-mêmes,
qu'ils ont cherché à s'agrandir
& faire des progrès les uns sur les
autres; qu'ils ont trouvé l'invention
des Vaisseaux, & l'art diabolique
de la poudre & du canon; qu'ils
ont porté leurs armes dans mes Indes,
se sont emparés des mines d'or
d'argent, & ont subjugué mes
Royaumes; poussés par une avidité
insatiable, sont venus dans cette
Ile, où je tenais ma Cour; m'ont
déclaré la guerre, ont défait mes
Armée, & m'ont réduit à me sauver
de nuit dans cette caverne, qui
leur est inconnue, où je me tiens secrètement
avec le peu de gens qui
me restent; ils nous ont fait passer
pour des Barbares, & pour faire la
guerre aux grues. Il est vrai, depuis
que les Amazones ont aussi été
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D E
L'O N D E V I V E 171
subjuguées, qui étaient auparavant
un Peuple contre lequel nous étions
toujours en guerre, pour nous entretenir
dans l'exercice des armes,
fuir l'oisiveté, & attendre une meilleure
fortune; nous avons fait la
guerre à ces animaux; nous nous
sommes repus de leur chair & de
leur sang, comme d'un mets délicieux,
& avons fait nos couchettes
les plus molles & délicates de leurs
dépouilles. Nous leur faisons encore
la guerre, mais avec tant de circonspection,
qu'ils ne s'en aperçoivent
point, car s'ils le savaient, ils
nous dresseraient des embûches,
nous surprendraient, enlèveraient
les trésors qui nous restent, & nous
feraient leurs esclaves. Je veux bien
qu'on sache que nous n'avons rien
de barbare que le nom; que nous
avons parmi nous la courtoisie, la
cordialité, la sincérité, & la justice,
comme les autres Nations: Que
nous possédons dans toute leur pureté,
l'Astrologie, la Musique, la
Médecine, toutes les Langues, &
P ij
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172 L E P I L O T E
les principes des Arts libéraux. Ils
n'ont jamais parlé de nous aux Nations
qui auraient pu prendre nos
intérêts, & nous venger de leur injustice,
que par paraboles, énigmes,
fables, ou figures: Ils ne leur
ont jamais dit nettement qui nous
étions. Votre Majesté sait donc
l'Astrologie (dis-je l'interrompant)
parfaitement, répliqua-t-il; si je
n'appréhendais de lui déplaire, je
lui demanderais la grâce de me dire
ce qui me réussira du voyage que j'ai
entrepris; m'ayant répondu qu'il ne
fallait pour cela que la Géomancie, il
marqua à même temps sur la poussière,
avec une baguette qu'il avait
à la main, plusieurs petits ronds
rangés bizarrement; & après les avoir
médités, voici des choses bien
extraordinaires, dit-il, je vous prie,
dites-moi le jour & l'heure de vôtre
naissance, & le Pays où vous
êtes né, afin que je les rectifie par
l'Astrologie.
Lui ayant dit, il traça sur la poussière
d'un autre côté avec la même
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D E
L'O N D E V I V E 173
baguette, quelques lignes quadrangulaires,
& des caractères que je ne
connaissais point; & marmottant je
ne sais quoi entre ses dents, s'écria
tout d'un coup, qu'est-ce que je
vois? est-ce un rêve, ou une vérité?
Je vois, Monsieur, que le Ciel vous
prépare une des plus hautes fortunes:
Vous devez être un jour Roi
de sept Royaumes, & en posséder
les trésors. Mais ce qui me surprend
le plus, est que vous y êtes conduit
par un homme le plus savant du
monde, qui les méprise: je ne dois
plus vous regarder comme vassal,
mais comme frère. Ce discours
m'ayant donné de la pudeur, l'interrompant:
Jusques à ce jour, dis-je,
j'avais ajouté quelque créance à l'Astrologie,
pour certains pronostics,
qu'un de mes amis qui s'y connaît
avait faits, & qui s'étaient
heureusement rencontrés véritables:
mais ce que votre Majesté vient de
me dire m'en désabuse, & me persuade,
que ce n'est que bagatelle,
qu'elle n'a que des principes incertains,
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174 L E P I L O T E
& mal établis, & qu'elle se
rie agréablement de moi: Mais afin
qu'elle en ait plus de sujet, je la supplie
de me dire, comme elle s'est
conservée depuis le commencement
du monde, & que tant d'autres
hommes qui sont venus depuis, soient
morts.
Je n'ai rien dit qui ne soit véritable,
& que je ne soutienne par de
bons principes, répliqua-t-il: mais
touchant ma personne, vous saurez
que les Amazones avaient un
Fleuve de si grande vertu, qu'il me
rajeunissait toutes les fois que je m'y
pouvais baigner. Elles s'y opposaient,
& c'était le sujet de notre
guerre: Mais depuis qu'elles ont
perdu leurs Etats, & moi les miens,
je me suis renouvelé par la dépouille
des jeunes grues, qui ont la même
vertu que ce Fleuve. Et comme
j'allais lui faire encore une question,
mon parent m'ayant fait signe que
c'était assez, & qu'il était temps
de s'en aller; levant le siège, nous
sommes redevables à la fortune, dit-
@
D E
L'O N D E V I V E 175
il, de nous avoir procuré l'honneur
de voir votre Majesté, que nous
ne connaissions à la vérité que comme
une fable; mais nous lui serions
doublement obligés, si elle
nous faisait naître les occasions de
nous revancher pas(r) nos services,
des courtoisies que nous en avons
reçu. Je n'ai rien fait, répliqua-
t-il, que je ne fasse tant que vous
me ferez l'honneur de demeurer.
Nous lui rendîmes grâces de ses civilités:
Mais comme nous voulions
sortir; les Princes, dit-il, n'ont pas
accoutumé de recevoir des visites
des étrangers, & les laisser partir
sans leur faire des présents: Ce serait
de mauvaise grâce à moi, de
vous laisser aller sans vous en faire;
je vous demande un moment. A
même temps, étant entré dans son
cabinet, qui était près du lieu où
nous étions, il prit deux médailles,
accompagnées chacune d'une longue
chaîne d'or, & en nous les présentant,
nous dit fort obligeamment,
s'il fallait proportionner mes
P iiij
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176 L E P I L O T E
présents à notre mérite, je vous
connais d'une si haute estime, que je
me trouverais dans l'impuissance de
vous en faire: Et bien que ceux que
je vous présente soient de peu de
valeur, je vous crois si honnêtes,
que vous les recevrez comme s'ils
étaient de plus haut prix. C'est dont
je vous conjure, & de vous souvenir
du mal-heureux Roi des Pygmées,
lors que vous verrez ses armes,
qui sont gravées sur ces Médailles.
Nous les reçûmes respectueusement,
avec protestation d'en
conserver une mémoire éternelle.
Après l'avoir derechef remercié,
nous prîmes congé de lui; & comme
nous sortions, me tirant doucement
par le bras, il me dit à l'oreille,
Adieu mon libérateur, mais plutôt
mon assassin. & se renferma incontinent.
Comme un moment de joie
recrée les esprits, & les envoie dans
toutes les parties les plus éloignées,
les réjouit & les anime; de même
un déplaisir sensible par un contraire
effet, les glace & les éteint dans
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D E
L'O N D E V I V E 177
un moment; dans cet instant je sentis
l'effet de ces deux contraires.
Le premier dilatant mon coeur,
en fit sortir un torrent de joie, laquelle
s'étendant par tous mes nerfs
& toutes mes veines, marqua le
plaisir que j'avais de lui faire service:
Mais le second, comme un
poison mortel, serrant mon coeur
suffoqua la source des esprits vitaux;
& glaçant dans un moment le sang
des veines & des artères, roidit mes
nerfs, & me rendit comme paralytique.
Mon parent qui marchait toujours,
s'étant aperçu que je ne
le suivais pas, se retourna, & m'ayant
vu comme immobile contre la porte
du Palais, vint à moi, & me
trouvant plus pale qu'un trépassé,
me demanda d'où procédait ce changement
si subit; d'une parole, répondis-
je d'une voix languissante,
que ce Prince vient de me dire, &
lui ayant dit, il se prit à rire, en
disant, la douleur que vous venez
de ressentir est le prélude d'une joie
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178 L E P I L O T E
future, & vous exécuterez un jour
avec plaisir ce qu'il vient de vous
dire. Ah, Monsieur, repartis-je,
n'insultez pas, s'il vous plaît, à ma
peine, si vous ne voulez me voir
mourir sur l'heure. Vous êtes trop
tendre pour un homme, répliqua-
t-il, demeurons-en là, & parlons
des choses qui vous soient plus agréables;
voyons quelles sont ses
armes.
Ayant tiré les Médailles qu'il nous
avait données, & les ayant regardées,
nous vîmes qu'il y avait d'un
côté en pièces de rapport, artistement
appliquées, trois fleurs de lis
de sable en chef, & une perle façon
de larme en coeur, une couronne
Royale pour timbre, & deux Anges
pour supports. Et de l'autre côté
de la Médaille, une femme nue
tenant d'une main une pomme d'or,
& un flambeau allumé de l'autre,
avec le même timbre, & les mêmes
supports.
Et comme nous marchions devisant
de notre aventure, je me souvins
@
D E
L'O N D E V I V E 179
tout à coup de notre montagne,
ce qui m'obligea de lui dire
qu'il en fallait chercher le chemin.
Il me répondit brusquement contre
son ordinaire, il n'en est plus besoin,
puis que vous en avez vu le
prototype; retournons seulement à
notre Hostellerie, le plus promptement
qu'il nous sera possible, & retirons
nos gens de l'inquiétude où
ils sont de nous avoir perdus il y
a quatre jours. Allons, dis-je, craignant
de lui déplaire; effectivement
étant arrivés, nous les trouvâmes
dans une consternation indicible,
ne sachant ce que nous étions
devenus; nous en régalâmes une partie
avec nous, & donnâmes ordre à
l'Hôte de faire bonne chère au reste:
Ainsi chacun tâcha de se réjouir, &
de noyer son chagrin dans la joie &
le divertissement. Le lendemain le
vent s'étant rendu propre, nous
nous embarquâmes, levant l'ancre,
& fîmes voile vers les Hespérides,
où nous arrivâmes le six de Mai,
avec notre même fortune, nous
@
180 L E P I L O T E
mouillâmes l'ancre à l'Ile du Cap
Vert; & ayant ordonné aux Matelots
de calfeutrer les Navires, & les
caréner, nous descendîmes à terre
Si-tôt que nous fûmes descendus,
voici, me dit-il, le lieu où nous devons
faire la seconde station, &
prendre les eaux convenables à nôtre
voyage. Ce lieu est aussi délectable
que les Canaries; regardez cette
Prairie verdoyante, émaillée de mille
fleurs, & cette Forêt sombre qui
est au bout; les Arbres chargés de
fleurs, de feuilles & de fruits, renfermés
de sept montagnes, d'où découlent
plusieurs petits ruisseaux,
qui font le murmure confus que
nous entendons: Voyez ces Sirènes
& ces Tritons, mêlés ensemble,
qui se baignent dans ces Fontaines;
ces Nymphes le long des Bois & des
Prairies, fleurer les fleurs, savourer
la douceur des fruits, & se jouer
à mille jeux; tout y est tranquille &
dans une profonde paix; approchez,
regardez ces eaux de diverses couleurs,
& de goûts différents. M'étant
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D E
L'O N D E V I V E 181
avancé, je vis que toutes ces
eaux, bien qu'elles fussent diverses
en couleurs & en goûts, procédaient
néanmoins d'une même source: que
les unes étaient chaudes, douces
& amères, les autres froides, aigres
& salées, & d'autres tenaient le
milieu; ce qui me donna occasion
de lui demander à quoi elles étaient
propres.
Ces eaux sont venimeuses dans
leur source, me dit-il, mais lors
qu'elles sont cuites à un certain degré,
& administrées suivant l'art
elles guérissent toutes maladies chroniques
& désespérées, & ont d'autres
propriétés & vertus que je passe
sous silence: nous avons seulement
besoin de celle qu'on appelle
*Pelidor, qui est d'un vert naissant,
comme seule nécessaire à ce voyage.
A même temps ayant demandé un
vaisseau, & lui ayant apporté, il
en puisa avec une coupe qu'il avait
& la mit dedans: Puis montant à la
source par les degrés de nature, il
prit du fruit d'un arbre, qui avait
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182 L E P I L O T E
des racines dans la fontaine, & le
mit dans le vaisseau, avec cette eau;
& l'ayant bien fermé, l'exposa aux
rayons du Soleil contre un rocher
qui était proche; laissons-la purifier,
dit-il, pendant que nous irons à l'Ile
de Sel, qu'on appelle par corruption,
Ile de Fer, parce qu'il y a
quantité de mines de ce métal qui
est près d'ici. Et ayant commandé
à quelques Matelots de prendre des
victuailles, & d'entrer dans une de
nos chaloupes, nous nous embarquâmes,
& prîmes la route de cette
Ile. Lors que nous y fûmes arrivés,
il commanda aux Matelots de
nous attendre; nous étant avancés
vers le milieu de l'Ile, & en étant
proche, se tournant de mon côté,
il me dit, c'est ici où règne Pluton:
A ce mot le frisson me prit, & faisant
deux pas en arrière, & quoi,
Monsieur, lui dis-je, un peu bégayant,
de peur de voir quelque
démon, l'enfer est-il en ce lieu.
Faut-il faire des imprécations &
des pactes, pour faire la navigation
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D E
L'O N D E V I V E 183
que nous avons entreprise? si
cela est, je vous déclare que j'y renonce,
& que je n'en suis point:
Non, non, me dit-il, nous ne ferons
rien indigne d'un Chrétien.
c'est un mystère, il est vrai, mais
un mystère Religieux, que Dieu
n'accorde qu'à ses amis, & à ceux
qui peuvent souffrir le martyre
pour son nom. En ce cas, repris-je
il n'y a rien que je ne fasse, & je serai
ravi de mourir pour sa gloire. Je
suis bien aise de vous voir dans ces
sentiments, répliqua-t-il; mais ce
n'est pas encore ici le lieu ni l'heure
de votre vocation; continuons
cependant notre entreprise, avancez
& ne craignez rien; regardez
cet abîme, c'est le plus profond
qui soit au monde; les Rochers caverneux
& inaccessibles qui l'environnent,
contiennent plusieurs pierres
précieuses, semblables à celles
qu'on nous apporte d'Orient, mais
qui ont plus de vertu.
Plusieurs hommes en ont eu connaissance,
& sont venus ici pour
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184 L E P I L O T E
en prendre & faire leur fortune,
quelques-uns y ont réussi, & d'autres
en ont été empêchés par des
Aigles & des Griffons furieux, qui
en ont la garde: si nous voulions
nous en prendrions, car j'en sais le
moyen; mais comme deux Vents
opposés empêchent la navigation
d'un & d'autre côté, elles seraient
contraires à la notre; il nous faut
seulement prendre un vieux sel,
haut & clair, luisant & moussu, qui
est aux environs; car c'est ce sel qui
tient la clef des Vents que je vous
ai montré aux Iles Fortunées; qui
les commande, abrégé & rend le
voyage heureux: & se tournant du
côté droit, me le montra dans une
caverne: S'étant avancé pour le
prendre, chose incroyable, ces Aigles
& ces Griffons, qui auparavant
rodaient tout à l'entour, avec
une fierté indicible, s'adoucirent
tout à coup, lui vinrent au devant
d'une façon soumise, lui becquetaient
doucement les mains, comme
s'ils avaient voulu exprimer
qu'ils
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D E
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qu'ils se soumettaient à son pouvoir.
Il les caressa pareillement par cent
paroles amiables & courtoises, comme
si ces animaux eussent été raisonnables,
pendant lesquelles il prit
le sel qu'il souhaitait; & l'ayant
caché discrètement, les régala d'une
coupe pleine d'ambroisie qu'il
avait apporté; & nous étant retirés
en toute diligence dans notre
chaloupe, nous reprîmes le chemin
du Cap Vert; où étant arrivés,
nous trouvâmes que nos gens avaient
achevé la carène des Navires,
& nous attendaient avec impatience.
Il prit le vaisseau où était l'eau
de *Pelidor, dont j'ai parlé, l'ayant
ouvert, puisa la plus claire; & ayant
bien nettoyé le vaisseau, en remit
dedans une partie, & mit ensuite le
sel que nous avions apporté, ferma
bien le vaisseau, le mit dans notre
Navire, & ayant mis l'eau qui était
restée dans un autre, le fit mettre
dans le Navire destiné pour les
victuailles, ordonna aux matelots de
Q
@
186 L E P I L O T E
rendre ce qui était nécessaire dans
cette Ile. Tout étant prêt, nous
levâmes l'ancre, & la misaine seulement,
à cause des orages & des
tempêtes, qu'il prédit que nous
devions avoir. Il fit allumer la lampe
près de la boussole, fermer le
tillac & toutes les portes; commanda
qu'on tînt le gouvernail, & qu'on
fît porter au Sud. Peu de temps après,
ayant regardé par les fenêtres
de la chambre, nous aperçûmes
que certaines vapeurs, qui s'élevaient
de la mer, formaient des
nuages qui couvraient l'air; lesquels
nous donnèrent des pluies en abondance,
des vents & des orages furieux,
comme il avait dit, qui durèrent
quelques mois.
Au bout de quarante jours que
nous eûmes levé l'ancre, étant sorti
sur le tillac, avec son astrolabe,
il prit ses hauteurs au pied de la croisée
antarctique, qui est une constellation
de quatre Etoiles qui paraissent
du côté du Sud, à laquelle les
Pilotes prennent leurs hauteurs lors
@
D E
L'O N D E V I V E 187
qu'ils sont près de la Ligne: Et ayant
trouvé qu'elle était élevée de trente
degrés & sur l'horizon; il me dit que
nous étions sous la Ligne Equinoxiale
que l'orage durerait encore quarante
jours: Tirant une lunette de longue
vue qu'il avait dans sa poche,
il me fit voir la mer Noire du côté du
Nord, & le Cap de Bonne Espérance
vers le Midi. Comme je ne
pouvais comprendre comme cela se
pouvait, en étant si éloignés; il
me dit que cela se faisait, parce
que la mer était sphérique comme
la terre; que lors qu'on était sous
cette Ligne, l'on était au point le
plus élevé du Globe; que de ce lieu
l'on voyait facilement les Pôles dans
l'horizon, & qu'ayant une lunette
d'une fabrique la plus fine qu'on se
peut imaginer, & taillée d'une manière,
qui étendait & recourbait
les rayons visuels, lui faisait voir
les choses les plus basses & les plus
éloignées, & les représentait avec
leurs couleurs & leurs dimensions
naturelles.
Q ij
@
188 L E P I L O T E
Il commanda au Pilote de faire
toujours porter au Sud, pour prendre
le vent au dessus du Cap, afin
de le doubler, & ranger les terres
au dessous de Madagascar.
Quarante jours après, comme il
avait dit, étant sorti de la chambre,
& monté sur le tillac, il prit
derechef ses hauteurs, sur la même
constellation; & ayant reconnu
qu'elle était au même degré,
dit que nous passions la Ligne pour
la seconde fois, & que les pluies &
les orages cesseraient bien tôt: En
effet, peu de temps après, nous aperçûmes
que les brouillards commençaient
à s'apaiser, que l'air
s'éclaircissait, & qu'un vent de Sud
Ouest, plus doux que le précédent
poussait notre vaisseau. Prenant sa
lunette, & me faisant voir la mer
Blanche, qui se découvrait peu à
peu, il dit tout haut, nous sommes
hors de tout danger, hissons la grande
voile, & qu'on fasse porter vers
l'Orient. A dire vrai, nous n'eûmes
plus de peine, & notre chagrin
@
D E
L'O N D E V I V E 189
cessa; le Ciel s'éclaircit, la
mer se calma, & l'air & la mer, qui
avaient été long temps agités par
les vents & les orages, prirent un
tempérament tranquille, & nous
commençâmes à goûter le plaisir de
la navigation. Ayant cinglé vers la
mer Arabique, nous entrâmes en
peu de temps dans une mer azurée,
& ensuite d'un vent Oriental,
dans la mer Rouge. Nous tirâmes
droit à un Canal qu'il nous montra,
qui conduit dans les terres du
Royaume d'Adam, qu'on appelle
Aden par corruption, entre la Ville
qui en porte le nom, & celle de
Zibith, aussi capitale du Royaume
de Zibith, qui borde la mer Rouge.
Ensuite d'un vent de Sud, toutes
les voiles hautes, nous entrâmes
dans ce Canal, & puis dans
un petit Golfe, entouré de hautes
Montagnes, plein d'eau d'un
rouge brun, ou violet enfoncé: c'est
ce que nous appelons mer de pourpre,
me dit-il, tant souhaitée des
Q iij
@
190 L E P I L O T E
hommes doctes; néanmoins autant
inconnue aux Scolastiques, que la
source du Nil, qu'on fait descendre
des Montagnes de la Lune. C'est
ici la terre de laquelle Adam, le
premier homme, a été créé, & le
lieu où sont conduites, par la divine
Providence, les choses les plus précieuses
qui naissent aux Indes Orientales,
& celles qui viennent du Paradis
Terrestre, par les quatre Fleuves
qui en descendent. Il était nécessaire
de vous en montrer le chemin,
& de vous y conduire, car son
entrée est si difficile, & son réduit
si petit, que vous n'y seriez jamais
parvenu sans naufrage.
Ayant amené & mouillé l'ancre,
& ordonné aux Matelots, qu'une
partie s'employât à calfeutrer les
Navires, & les caréner, & l'autre
à recueillir le long de la mer & des
côtes, de quoi les charger, il me
prit par la main, & me dit d'une
tendresse paternelle, & vous, mon
fils, venez avec moi faire un autre
travail. Vous savez déjà, que
@
D E
L'O N D E V I V E 191
pour venir en ce lieu, il a fallu par
le moyen de l'Art, forcer la nature
de nous fournir les vents qui nous
étaient nécessaires; il en faut faire
de même pour retourner; c'est un
mystère qui ne doit pas être ignoré,
autrement nous ne sortirions jamais
de ce havre, & toutes nos peines
seraient inutiles. Achevons donc
notre ouvrage, rectifions la matière
qui est dans notre vaisseau, tant
que nous y voyions par avance, les
vents qui nous sont propres, & les
aventures qui nous doivent arriver
dans notre retour.
Il prit le vaisseau qui était dans
notre Navire, le porta à terre, &
l'ouvrit, & ayant tiré le sel qui était
dedans, qu'il trouva changé de
sa première forme, le mit dans un
autre, versa dessus de l'eau de *Pelidor,
le ferma, & le mit à la grande
chaleur du Soleil; & m'ayant
commandé de me tenir auprès, &
d'observer ce qui se passerait il s'en
alla. A peine m'eut-il quitté, que
je vis certaines vapeurs s'élever du
@
192 L E P I L O T E
fonds, qui formaient des petits nuages
qui se résolvaient en pluie à
mesure qu'ils s'élevaient; laquelle
tombant en bas, fit une obscurité.
Après cette obscurité, parut un jour
clair & serein, qui me fit voir une
terre légère, couverte d'un vert
naissant, chargée de fruits d'un jaune
pâle, le Ciel d'un bleu céleste,
avec un Aurore éclatant, suivi d'un
Soleil enflammé: J'étais si attentif à
considérer ces merveilles, qu'on
m'aurait pris pour un extasié; &
j'y aurais sans doute passé la nuit,
s'il ne m'était venu dire qu'il était
temps de souper. Je m'en retirai
avec peine, mais il fallait obéir.
M'ayant demandé ce qui s'était
passé pendant son absence, je lui
en fis la relation, & lui marquai
toutes les circonstances que j'avais
exactement observé. J'en suis bien
aise, dit-il, les couleurs que vous
avez vu, sont celles des mers sur
lesquelles vous commanderez un
jour. C'est assez, n'en parlons plus,
soupons & nous reposons, demain
nous
@
D E
L'O N D E V I V E 193
nous ferons des choses nouvelles.
Le lendemain étant allez vers
notre Vaisseau, il l'ouvrit, & mettant
sur ma matière qui était dedans
de la même eau, il me dit: Chaque
fois que nous ferons ceci, nous
abrégerons notre retour de la moitié
du temps que nous avons employé
pour venir: il nous le faut réitérer
si souvent, que notre retour
se fasse à Dantzig avec une telle vitesse,
qu'il passe plutôt pour un
songe, on une rêverie, que pour
une vérité: ce qui arrivera à la septième
fois. Mais afin que nos gens
ne s'aperçoivent pas de notre Art
& que nous le puissions réduire en
pratique sans qu'ils en aient connaissance,
lors que nous partirons
d'ici, après avoir levé l'ancre &
mis à la voile, vous leur ferez prendre
à chacun un gobelet d'un breuvage
que je vous donnerai, qui les
assoupira de telle sorte, qu'ils ne
s'éveilleront qu'à la rade. Vous
veillerez seul avec moi, parce qu'il
vous faut prendre de l'eau de toutes
R
@
194 L E P I L O T E
les Mers, sur lesquelles nous passerons,
& la mettre dans des vaisseaux
chacune séparément, pour en
faire ce que je vous dirai dans la
suite.
Notre ouvrage étant achevé,
nous portâmes notre vaisseau dans
le Navire, & allâmes le long de la
côte aider nos gens à recueillir la
charge de nos Vaisseaux.
Les Matelots n'eurent pas si tôt
achevé la carène des navires, que
la charge en fut prête, nous les fîmes
lester de mines d'or & d'argent,
que nos gens avaient trouvé au
pied de deux petites montagnes, &
achever de remplir de bois de Brésil,
de Cannelle, de Girofle, de Muscade,
d'Encens, d'Aloès, de Myrrhe,
d'Ambre, de Manne, de Coton,
de Lin, de quelques Perles, de Pierres
fines, de Nard, & d'un Baume
précieux.
L'embarquement étant fait, il me
dit; avant partir il faut aller rendre
grâces à Dieu à un Temple qu'il
y a sur cette Montagne (qui est une
@
D E
L'O N D E V I V E 195
de celles qui sont le long de la côte
ou nous étions) & consulter un
saint Homme qui le garde. Allons
quand il vous plaira, lui dis-je.
Nous étant mis en chemin sur
l'heure, nous n'arrêtâmes point que
nous n'y fussions arrivés. Estant là
je croyais trouver un Temple à la
façon des nôtres, & un homme sociable,
avec lequel je pus raisonner
& m'instruire de quelques particularités
du pays que j'avais en pensée.
Je trouvai que ce Temple était
fait en Dôme, comme la Rotonde
de Rome. Il n'y avait pour y
entrer qu'une porte qui était d'airain,
& posée du côté du Soleil levant.
Etant entrés je vis que l'Autel
était posé au milieu du Temple,
soutenu de quatre piliers de différentes
qualités, quoi qu'ils fussent
d'une même matière.
Ces piliers étaient en l'air ainsi
que l'Autel, soutenus d'un lien invisible.
Autour de l'Autel, par le
haut, le bas & les côtés étaient sept
lampes ardentes, qui éclairaient à
R ij
@
196 L E P I L O T E
l'Autel, soutenues aussi par un lien
invisible. Les murailles du Temple
étaient azurées, & parsemées d'étoiles
brillantes comme celles du
Firmament. Le Gardien de ce Temple
était assis sur l'Autel, comme
sur un Trône, vêtu d'une Tunique
tirant sur un rouge-brun. Il rayonnait
de toutes parts comme un Soleil,
& avait un livre ouvert devant lui.
Autour du Temple il y avait douze
fenêtres, & à chacune fenêtre une
figure si artistement travaillée, que
je suis encore en doute si ce sont des
corps animés, ou des figures: car
elles ouvraient la bouche, roulaient
les yeux, joignaient les mains,
& se mouvaient comme des créatures
vivantes. Directement au dessus
il y avait douze niches, dans
lesquelles il y avait aussi en chacune
une figure plus blanche que l'Albâtre,
qui avaient les yeux enflammés
comme des Colombes, & jetaient
du lait par les mamelles. Au dessous
des niches, (tout autour du
Temple par le dedans) il y avait un
@
D E
L'O N D E V I V E 197
gazon herbu, élevé en manière de
Perron: Sur le Perron il y avait des
Agneaux par petits troupeaux qui
paissaient vis-à-vis des figures.
Un autre homme que celui qui
était sur l'Autel, prenait les Agneaux,
& les égorgeait l'un après
l'autre, mettait leur sang dans des
vases; & ayant divisé en deux les
toisons des Agneaux qu'il avait égorgés,
en faisait baiser une partie
à la figure de la fenêtre, & l'autre
à la figure de la niche, vis-à-vis
desquelles les Agneaux avaient été
pris; & les attachait à une colonne
qui était au pied du Perron: & après
les y avoir laissés quelque temps,
mettait chaque partie dans un vase,
arrosait de sang celle qu'il avait
fait baiser à la figure de la fenêtre
& de lait celle qu'il avait fait baiser
à celle de la niche, & mettait
les vases sur un petit piédestal qui
était vis-à-vis des figures. Au dessous
du piédestal il y avait une
petite lumière qui brûlait incessamment,
& qui consommait le Sacrifice.
R iij
@
198 L E P I L O T E
Lors que cet homme avait achevé
son expédition en un endroit, il en
allait faire autant à un autre: Mais
ce qui me surprit davantage, fut de
voir que dans ces gazons il y naissait
successivement d'autres Agneaux
à la même place où ceux qui avaient
été égorgés avaient été pris:
que cet homme n'avait pas si tôt
fait le tour du Temple, qu'il n'achevait
que dans un an, à ce que
me dit mon parent, que les Agneaux
du premier lieu se trouvaient aussi
forts qu'étaient ceux qu'il avait
égorgés l'année précédente. Il recommençait
& continuait toujours
sans intermission cet exercice. Ma
curiosité m'ayant porté de demander
à cet homme à quelle fin il sacrifiait
ces Agneaux, n'ayant pas
répondu, & voulant redoubler,
croyant qu'il n'avait pas entendu,
mon parent me frappant sur l'épaule,
me dit à l'oreille, Cet homme
est muet & sourd: nous sommes dans
le Temple du Silence, dédié à la
Mémoire: il faut seulement regarder,
@
D E
L'O N D E V I V E 199
considérer avec jugement, se
souvenir & se taire.
Les figures des niches avaient les
yeux élevés vers celles qui étaient
au dessus, & semblait qu'elles leur
offraient en sacrifice ces victimes,
ou les priaient d'en avoir pitié.
Celles des fenêtres avaient le visage
& les yeux tournés du côté du
saint homme; & le mouvement de
leurs yeux, de leurs lèvres, & de
leurs mains, ne semblaient se faire
que pour le louer, ou requérir quelque
chose de lui.
Toutes ces figures avaient leurs
titres à leur piédestal en lettres
Hébraïques: Et tout autour du Temple
était aussi écrit en mêmes caractères
d'or, d'une grandeur démesurée
ces paroles,
per ignem & aquam
totum fecit: Mon parent, qui n'ignorait
point ces mystères, après avoir
fait sa prière, s'adressa au S. Homme
qui était à l'Autel, & lui parla
en cette sorte.
Saint Homme, qui êtes en vénération
parmi les Anges & les Hommes,
R iiij
@
200 L E P I L O T E
& en ce lieu l'Interprète des
Oracles du Dieu tout-puissant: Je vous
supplie très-humblement, lui présenter
les voeux que je viens de faire, &
m'obtenir de sa miséricorde, par vos
intercessions, la rémission de mes
fautes passées; la grâce d'une parfaite
pénitence, & celle d'une meilleure
vie à l'avenir; afin qu'un jour
tous ensemble, nous puissions dans
son Royaume lui rendre l'honneur
& la gloire que nous lui devons:
Et d'autant que nous sommes éloignés
de notre Patrie, & sur le point
de partir pour y retourner, si j'ai
manqué au mystère que j'ai entrepris,
je vous supplie me faire connaître
ma faute, & m'inspirer les
moyens d'y remédier avant notre
départ: me révéler si mon parent
ici présent, que j'ai instruit avec
tout soin & exactitude, fera un bon
usage de mes leçons, comme il promet,
& que j'espère.
Ce saint Homme, qui jusques
alors avait paru intrépide, s'éleva
droit, & fit la réponse que vous
@
D E
L'O N D E V I V E 201
allez entendre.
R E P O N S E.
M
O R T E L, pour répondre à ta
prière, le tout-puissant, qui
en ce lieu invisible, m'inspire de te
dire: que pour la vie exemplaire que
tu mene, il t'a rempli de grande Sapience:
Pour cette raison tu n'es point
failli. Que tu gardes toujours ses Commandements
& ses oeuvres, & tu parviendras
à la dernière perfection. Si
ton parent suit tes préceptes, ce qui dépendra
de lui, sans doute il aura la
même récompense. Et pour gage certain
de ces paroles, sortant de ce Temple,
il te sera présenté par une main
inconnue, une boëte que tu recevras,
& la garderas sans l'ouvrir, jusques à
ce que tu sois arrivé dans ton pays, que
tu délivreras à ton parent.
Quand il eut achevé ces paroles,
il s'assit comme auparavant, & ferma
son livre, sur lequel je vis qu'il
y avait pour titre en gras caractères
d'or:
Liber Viti & Sapientiae. Après
@
202 L E P I L O T E
cette réponse, nous lui fîmes chacun
une profonde révérence, & reprîmes
notre chemin. Ainsi que
nous marchons, étant encore près
du Temple, nous aperçûmes un bras
tendu, qui tenait en sa main une
boëte, & qui nous la présentait.
Mon parent sachant qu'elle lui
était destinée, s'avança & la prit
avec respect. L'ayant serrée, nous
continuâmes notre chemin. Etant
arrivés à nos Vaisseaux, sans rien
témoigner de ce qui s'était passé, il
demanda si tout était prêt: on lui
dit qu'on n'attendait que ses ordres
pour partir. Il commanda qu'on levât
l'ancre, & qu'on hissât toutes
les Voiles: ce qui fut fait incontinent.
Le vent s'étant rendu propre,
nous sortîmes du Port.
Ce fut lors qu'ayant fait apporter
sur le tillac du Navire, dans lequel
il avait fait entrer tous nos Matelots,
& attacher celui qui avait
servi à porter les victuailles; une
*cacque pleine de liqueur qu'il avait
dans sa chambre. Tenant une coupe
@
D E
L'O N D E V I V E 203
en main, me la donna, & me dit
d'en faire boire à tous ceux qui étaient
dans le Navire en reconnaissance
de la peine & du soin qu'ils
avaient pris pour recueillir diligemment
les marchandises, & charger
les Navires. Ce qu'ayant fait, chacun
fut tellement assoupi, que la
plupart n'ayant pu gagner leur lit,
demeurèrent surpris d'un profond
sommeil, au lieu même où ils avaient
bu. De sorte que je demeurai seul
avec lui: Et ayant puisé de l'eau des
Mers sur lesquelles nous passions,
comme il m'avait recommandé, nous
nous trouvâmes le lendemain à la
rade de Dantzig.
Avant que d'éveiller nos Matelots,
dit-il, entrons dans la chambre, que je
vous dise ce que vous ferez des eaux
que vous avez recueilli. Etant entrés
il me dit:
Si celle de pourpre, qui est la première,
venait à vous manquer, vous
en feriez avec celle d'azur & rouge,
en les exposant au Soleil.
Dans celle de pourpre, vous y
@
204 L E P I L O T E
semerez de bon blé; à même temps
se formera une terre, qui produira
un froment que jamais homme n'a
vu son pareil.
Dans la rouge, vous y noierez
une truite mouchetée de noir & de
blanc, & elle produira du poisson
de la même espèce qui ne s'épuisera
jamais.
Dans la verte, une pomme d'api;
elle produira un arbre immortel,
chargé de feuilles & de fruits
en abondance.
Dans la jaune, des pépins d'un
bon *Complan; elle produira une vigne.
& des raisins éternels, si vous
la savez cultiver.
Dans la blanche, un gland doré:
elle produira une forêt de Chênes
d'une continuelle verdure, qui vous
recréera dans votre solitude; vous
fournira d'ombrage contre la chaleur
du Soleil, & du bois pour vous
faire éviter les rigueurs de l'Hiver.
Et dans la noire, vous y mettrez
trois Etoiles terrestres, en disant
trois fois d'une ferme foi,
Domine,
@
D E
L'O N D E V I V E 205
Domine Deus meus. & Pater meus,
descende super terram, & exultabit
anima mea. D'où se formera un Ciel
& une terre nouvelle, qui produiront
comme un nouveau Paradis
terrestre, des fruits incorruptibles,
qui serviront à vous féliciter dans
ce monde, & à vous rendre heureux
dans l'autre. Mais afin de mériter
ces grâces, il faut mortifier votre
corps par des jeunes fréquents, élever
votre esprit à Dieu par des
prières continuelles, visiter les pauvres,
leur faire l'aumône, & penser
les malades. Ce que vous pouvez
faire facilement si vous savez bien
user du baume, & du trésor qui
est dans notre Vaisseau.
Je vous assure, Monsieur, lui dis-
je, que j'en ferai un bon usage. Cependant
je vous prie, dites-moi s'il
n'y a point d'autre chemin pour aller
aux Indes que celui que nous
venons de faire. Le Soleil, la Lune,
& les autres Planètes en tracent un
chaque jour (me dit-il) vous pouvez
choisir de plusieurs qui sont ici;
@
206 L E P I L O T E
Néanmoins si vous commencez vôtre
voyage par les Azymes, ou les
quatre points Cardinaux, il sera
plus facile & plus court que tous les
autres, mais moins lucratif. Toutefois
celui que nous venons de faire,
qui s'accomplit en autant de temps
que l'enfant demeure dans le ventre
de sa mère; c'est à dire en neuf mois,
vous doit suffire si vous êtes raisonnable.
Allons maintenant éveiller nos
gens: En disant ces paroles, il sortit
de la chambre, & s'en alla sur le tillac.
Je le suivis: E; comme j'avais
la bouche ouverte pour lui demander
quelque chose qui m'était venu
dans la pensée, il tomba une nuée
sur notre Navire qui le couvrit, & se
fit un petit vent qui l'enleva, & le fit
disparaître: ce qui me fit jeter un cri
si haut, que tous nos Matelots s'en
éveillèrent, & je pâmai de douleur.
A leur réveil, m'ayant trouvé
comme mort, ils me secoururent du
mieux qu'il leur fut possible. Après
que j'eus repris mes sens, je leur fis
@
D E
L'O N D E V I V E 207
le récit comme nous avions vogué
depuis les Indes, & comme après
être arrivés au Port il avait disparu.
Ce qui les mit encore dans un
plus grand étonnement: mais enfin
il fallut prendre patience.
Et comme je donnais les ordres
pour descendre à terre, je me souvins
de la boëte que le saint Homme
lui avait ordonné de me délivrer
lors que nous serions arrivés. Dans
l'incertitude s'il l'avait emportée, je
rentrai promptement dans la chambre
pour voir si elle y était: je la
trouvai sur la table, je la pris, &
l'ouvris sur le champ, tant j'avais
d'impatience de savoir ce qu'il y
avait. J'y trouvai une figure des
plus bizarres, que j'ai toujours gardée,
& que voici.
L'Aut. Ce Gentilhomme ayant
tiré cette figure de la pochette me
la montra: l'ayant examiné je lui
rendis; il la serra, & continuant,
avec un billet contenant ce que je
vous vais dire.
@
208 L E P I L O T E
L'Aut. D'autant que ce billet
porte l'explication de la figure, j'ai
cru qu'il était nécessaire de la dresser
en ce lieu avant que de réciter
le billet, pour une plus parfaite intelligence.
La voici.
FIGURE
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D E
L'O N D E V I V E 209
FIGURE DE LA QUADRATURE du Cercle.
Occident
Orient.
@
210 L E P I L O T E
------------------------------------
B I L L E T.
A
MI, sois attentif à ce que je
vais dire, & pese mes paroles.
Cette figure que tu vois est semblable
à celle du Temple que tu as vu,
& en fait l'explication.
Le Temple, ainsi que cette figure,représente le Globe de l'Univers. Les
douze figures mouvantes qui sont aux
fenêtres du Temple, celles qui sont aux
niches; les Agneaux & les gazons
qui sont à leurs pieds, sont appelés
peuples & alliances, & signifient les
fruits que les Signes célestes, que tu
vois gravés autour de cette figure, produisent
successivement chaque mois dans
le Paradis terrestre, dont les sept Planètes
qui sont aussi gravés autour de
l'Agneau qui est au centre, sont les
Chefs. Cet homme qui vole dans cette
figure, qui tient une épée d'une main;
& un Globe de l'autre, représente le
temps, qui détruit & sacrifie tout au
Temple de Mémoire, ainsi que tu as
@
D E
L'O N D E V I V E 211
vu: les lignes qui partent du Midi
& du Septentrion. qui répondent aux
parties Orientale & Occidentale,signifient
les quatre piliers qui soutiennent
l'Autel du Temple, a que tout
le cercle de cette figure se réduit en ces
quatre parties, qu'on appelle Eléments.
Les trois lignes qui répondent directement
au Signe du Verseau, des Gémeaux,
& de la Balance, qui forment
un triangle équilatéral dans le Carré:
que les quatre Eléments se réduisent
avec le soufre du Planète dominant
en eau Mercuriale, de laquelle ces
trois Signes ont leur nature. L'Angle
qui procède du carré, & du triangle
qui répond au Signe du Bélier, qui a
la nature du feu, & forme la figure
d'un homme renversé crucifié: que de
cette eau Mercuriale, & le Signe du
feu qui est en cet angle, est produit l'Agneau
qui est au centre de la figure; &
cet Agneau celle du saint Homme qui
est assis à l'Autel. Ces quatre lignes
qui partent de l'Orient, de l'Occident,
du Midi & du Septentrion, & qui
aboutissent vers le centre de la figure:
S ij
@
212 L E P I L O T E
que l'Agneau a en lui la nature des
quatre qualités Elémentaires également
distribuées. Les sept Etoiles, ou
Planètes, qui sont autour des sept
lampes qui éclairent à l'Autel du Temple;
& les rayons qui environnent
l'Agneau, le livre de Vie du saint
Homme: Car il faut que tu saches
que cet Homme a été un Agneau en
son temps, par sa vertu & ses souffrances,
& que sa vie est toute pure & céleste.
La figure triangulaire qui est
dans le Carré, que cet Agneau étant
devenu Homme, a été élevé en Croix:
car ces deux angles d'en-bas représentent
les deux bras; l'angle d'en-haut
les pieds, & l'angle qui est hors du
triangle en bas, forme par un angle du
Carré, représente la tête, & toutes ces
parties ensemble, un Homme renversé
crucifié. Cette manière de Croix renversée
t'inspire, à son imitation, de
chercher la Croix: & lors que tu l'aura
trouvée, la prendre avec respect &
humilité, pour participer à sa gloire.
Et comme dans la composition de ceCorps parfait les Eléments ont passé les
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D E
L'O N D E V I V E 213
uns dans les autres, se sont unis, & se
sont faits amis, sans jamais pouvoir être
séparés; cette circulation & union Elémentaire
est appelée avec raison
Quadrature de Cercle par le moyen de
laquelle toutes choses sont consommées:
& celui qui cherche la Quadrature ailleurs,
perd son temps & son huile:
Profite de ces paroles si tu es sage.
Après avoir lu ce Billet, je le
replié, & le remis dans la boëte
comme il était, & la serrai. Cette
lecture me fit faire une nouvelle réflexion
sur la perte que je venais de
faire, & renouvela en mon coeur
une douleur très sensible: il fallut
néanmoins s'en consoler, & donner
les ordres nécessaires pour notre
débarquement: Ce qu'ayant été
exécuté, & fait des dons à tous ceux
qui étaient dans notre Vaisseau
proportionnés à ma fortune, & à
leur emploi, je fis apporter le reste
chez moi.
L'Aut. Comme ce Gentilhomme
achevait cette histoire, notre barque
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arrivait au Port de Spolete.
L'ayant voulu presser de m'éclaircir
de quelque chose que je croyais n'avoir
pas bien entendu, il me fit signe
de me taire. Je gardai le silence;
& m'étant pressé de sortir le
premier de la barque pour lui donner
la main à la descente, lors que
je me retournai pour lui rendre, je
ne le vis plus. Je le cherchai des
yeux sans dire mot, à droite & à
gauche; mais ne le voyant pas, je
demandai aux Matelots, & à la
Compagnie ce qu'il était devenu:
ils me dirent qu'il était sorti immédiatement
après moi, & qu'ils ne
savaient le chemin qu'il avoir pris:
ce qui me donna un tel chagrin, que
j'en pensai mourir: Mais ayant fait
réflexion que mon mal était sans
remède, Je me consolai à rappeler
ma mémoire des choses qu'il m'avait
dites. Si tôt que je fus & mon Hôtellerie;
pour n'en perdre pas le
souvenir je pris la plume, & traçai
sur du papier la figure que vous avez
vue, & l'histoire que vous venez
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d'entendre. Je sais bien qu'elle n'est
pas régulière, qu'il était nécessaire
de supposer des aventures de Dantzig,
aux Iles Fortunées; de ce lieu
aux Hespérides, & des Hespérides
aux Indes; d'autant que les trajets
& les temps sont longs, & pouvaient
permettre le récit de quelque agréable
aventure pour recréer le Lecteur.
Je l'aurais fait si j'avais voulu,
ayant pour cela plus de matière
qu'il n'était nécessaire: Mais ne
m'en ayant pas été fait, c'eût plutôt
été une rapsodie de discours embrouillés,
sans forme & sans figure,
qu'une sincère Relation. Si vous y
trouvez des défauts, ne m'en blâmez
point; parce que je n'ai rien
avancé qui ne soit essentiel, & qui
ne m'ait été dit par le Gentilhomme
dont j'ai parlé, qui m'a donné cette
Histoire pour l'ornement de mon
Traité du flux & reflux de la Mer.
L'Ami. Je crois que le Gentilhomme
qui vous a fait le discours
que vous venez de réciter, a prétendu
vous faire part d'une Histoire
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scientifique, sous une allégorie fabuleuse;
& je reconnais de si grandes
choses dans la figure de la Quadrature
du Cercle, de laquelle vous
avez fait graver l'image, que je suis
surpris de ce que vous lui donnez le
titre de bizarre. Je me persuade que
celui qui a inventé la Quadrature du
Cercle, a entendu parler de la Quadrature
des Eléments: Et comme ils sont
toujours en guerre, il a voulu dire
que le Philosophe qui trouvera le
moyen de les unir & mettre d'accord,
en sorte qu'ils puissent tous
quatre exister dans un sujet, sans que
le chaud surmonte le froid, & le
froid le chaud: le sec l'humide, &
l'humide le sec, comme ils font dans
cette figure, pourra certainement dire
avoir trouvé la véritable Quadrature
du Cercle: Car les points qui
composent cette Quadrature, remplissent
justement l'espace du Cercle
Elémentaire, qui le réduit encore
aux trois Principes naturels montrés
par la figure triangulaire, tirée sur
le carré; & celle ci à la production
ction
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d'un objet qui les renferme
tous en soi. C'est la véritable Philosophie
des Anciens, connue de peu
de gens, mais la plus raisonnable,
puis qu'elle nous apprend à connaître
parfaitement Dieu par les degrés
& les opérations de la Nature, à
nous humilier pour sa gloire, & à
faire nôtre salut. Ce Gentilhomme
était assurément un des douze frères
de Rose-croix de Dantzig, qui savent
de jour en jour ce qui se passe
par tout le monde, & qui se rendent
invisibles quand bon leur semble, &
toutes les fois qu'ils veulent.
L'Aut. Il est vrai que si l'Auteur
de la Quadrature du Cercle
n'avait entendu que tracer simplement
sur un cercle un carré qui renfermât
en soi les mêmes quantités
& espaces de la surface pleine du
Cercle, (suivant le sentiment commun)
il me semble qu'il ne faut pas
être grand Philosophe pour trouver
cette Quadrature: Car si l'on mesure
la circonférence d'un Cercle; que
l'on divise cette mesure en quatre
T
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parties égales, & que l'on forme un
carré de ces quatre lignes, il n'est
rien de plus certain que ce carré
sera régulier, qu'on le pourra diviser
en autant de parties égales ou
inégales que l'on voudra, & qu'il
contiendra justement en soi les mêmes
quantités des espaces qui se
trouveront renfermées par le Cercle,
duquel les quatre lignes du carré
sont la circonférence. Cela tombe
sous le sens, & l'expérience en est
facile. La voici.
Que l'on prenne un vaisseau rond
qui représente le Cercle, & un carré
qui aient les dimensions que j'ai
dit: qu'ils soient également unis &
posés de même hauteur ou profondeur:
remplissez en un d'eau, ou de
sable bien fin: videz-le dans l'autre,
vous trouverez certainement qu'il le
remplira avec la même justesse: Mais
de cette Quadrature il n'en revient
aucune utilité, au lieu que le Philosophe,
auteur de la Quadrature du
Cercle, qu'on a mise en ce Livre,
n'a point entendu faire une proposition
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de cette nature, qui ne serait
qu'une bagatelle, & ce serait donner
au public une chose assez infructueuse.
Il y a plus d'apparence qu'il ait
voulu parler de celle dont l'image est
ici représentée, laquelle néanmoins,
encore que le carré soit renfermé
par le Cercle, & que les quatre cotés
ne soient pas de la même quantité
que la circonférence du Cercle,
doit donner à connaître, que de la
manière que cette Quadrature est établie,
elle contient en soi tout ce qui
est contenu par le même Cercle; ce
qui n'est pas un petit mystère. J'ai
bien voulu en faire part au public,
avec le récit de son Histoire, telle que
je la tiens du Gentilhomme que je
rencontrai dans mes voyages, & à
qui j'avais dessein de dédier ce Livre
sous le titre
du Mercure inconnu; afin
que si par hasard elle tombait entre
les mains de quelque Savant, qui en
comprît la doctrine & son utilité, il
voulut bien à son défaut en faire l'explication,
& la donner au public, avec
la même sincérité que je les ai exposés
l'un & l'autre.
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L'Ami. Vous alliez faire bien aises
Messieurs ]es Chimistes, de dédier
vôtre Livre à leur Mercure.
L'Aut. Vous êtes un railleur,
Monsieur, je ne crois pas qu'il y ait
dans tout ce Discours un mot dont
ces Messieurs puissent tirer avantage.
Je veux qu'ils sachent que je ne
reconnais point d'autre Mercure que
l'Homme, qui est un Mercure lépreux,
à cause de son péché, lequel a
fait mourir le Soleil de Justice, c'est
à dire, JESUS CHRIST Fils de Dieu;
& qu'il n'y a rien qui le puisse laver
de sa lèpre, & l'unir à l'humanité
glorieuse de JESUS CHRIST que les
eaux du Baptême & la Pénitence, ni
d'autre Pierre Triangulaire que celle
de la très-sainte & très-adorable Trinité,
du Père, du Fils, & du Saint
Esprit, unis en une seule Essence, &
une seule Divinité; ce que tout Chrétien
doit savoir & connaître pour
son salut.
L'Ami. Je vous prie ne vous engagez
pas plus avant; car vous êtes
assez échauffé de la lecture que vous
venez de faire.
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L'Aut. C'est peu de chose. J'ai
cru être obligé de vous parler ainsi,
pour vous dissuader de cette pensée,
si vous l'aviez, & tous ces Messieurs,
que je conseille de ne point acheter
mon Livre dans cet esprit, puis qu'il
y a des choses plus importantes &
meilleures à considérer. Mais il se fait
tard, la nuit s'aproche, il faut se
retirer pour éviter le serein. Je vous
rends grâces, Monsieur, & vous assure
de rechercher avec empressement
les occasions de me revancher de
l'honneur que vous m'avez faite, de
me donner une audience favorable
dans un temps qui vous est si précieux.
L'Ami. Je ne pouvais mieux l'employer,
& vous prie de croire que je
m'en fais un extrême plaisir.
L'Aut. Je vous donne le bon soir,
& demeure vôtre obligé.
M.E. S.D.M.B.
F I N.
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