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Réfer. : 0008 .
Auteur : Anonyme.
Titre : La Lumiere sortant par soi-mesme des Tenebres.
S/titre : Poëme sur la composition de la Pierre.
Editeur : André Cailleau. Paris. B. des Ph. Ch. Tome III.
Date éd. : 1741 .
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PAGE VIERGE.
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322 LA LUMIERE
L A
L U M I E R E
SORTANT PAR SOI-MESME
D E S
T E N E B R E S.
P O E M E Sur la Composition de la Pierre des Philosophes, traduit de l'Italien, avec un Commentaire.
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C H A N T
P R E M I E R.
I.

E Cahos ténébreux étant sorti
comme une Masse confuse du
fonds du Néant, au premier
son de la Parole toute-puissante;
on eût dit que le désordre l'avait produit,
& que ce ne pouvait être l'Ouvrage
d'un Dieu, tant il était informe. Toutes
@
SORTANT DES TENEBRES.
323
choses étaient en lui dans un profond
repos, & les Eléments y étaient confondus,
parce que l'Esprit Divin ne les avait
pas encore distingués.
II.
Qui pourrait maintenant raconter de
quelle manière les Cieux, la Terre & la
Mer furent formés si légers en eux-mêmes,
& pourtant si vastes, eu égard à leur
étendue? Qui pourrait expliquer comment
le Soleil & la Lune reçurent là-haut le
mouvement & la lumière, & comment
tout ce que nous voyons ici-bas, eut la
Forme & l'Etre? Qui pourrait enfin comprendre
comment chaque chose reçut sa
propre dénomination, fut animée de son
propre esprit, &, au sortir de la Masse
impure & inordonnée du Cahos, fut réglée
par une loi, une quantité & une mesure.
III.
O vous du divin Hermès les Enfants,
& les Imitateurs, à qui la Science de votre
Père a fait voir la Nature à découvert;
vous seuls, vous seuls savez comment
cette main immortelle forma la Terre &
les Cieux de cette Masse informe du Cahos;
car votre grand Oeuvre fait voir
clairement que de la même manière dont
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324 LA LUMIERE
est fait votre Elixir philosophique, Dieu
aussi a fait toutes choses.
IV.
Mais il n'appartient pas à ma faible plume
de tracer un si grand tableau, n'étant
encore qu'un chétif Enfant de l'Art, sans
aucune expérience: Ce n'est pas que vos
doctes Ecrits ne m'aient fait apercevoir le
véritable but où il faut tendre; & que je
ne connaisse bien cet Illiaste, qui a en lui
tout ce qu'il nous faut, aussi bien que cet
admirable Composé, par lequel vous avez
su amener de puissance en acte la vertu
des Eléments.
V.
Ce n'est pas que je ne sache bien que
votre Mercure secret, n'est autre chose
qu'un Esprit vivant, universel & inné, lequel
en forme de vapeur aérienne descend
sans cesse du Ciel en Terre pour remplir
son ventre poreux, qui naît ensuite parmi
les Soufres impurs, & en croissant passe
de la nature volatile à la fixe, se donnant
à soi-même la forme d'Humide radical.
VI.
Ce n'est pas que je ne sache bien encore,
que si notre Vaisseau ovale n'est
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SORTANT DES TENEBRES.
325
scellé par l'Hiver, jamais il ne pourra
retenir la vapeur précieuse, & que notre
bel Enfant mourra dès sa naissance, s'il
n'est promptement secouru par une main
industrieuse & par des yeux de Lincée, car
autrement il ne pourra plus être nourri
de sa première humeur, à l'exemple, de
l'homme, qui après s'être nourri de sang
impur dans le ventre maternel, vit de lait
lorsqu'il est au monde.
VII.
Quoique je sache toutes ces choses;
je n'ose pourtant pas encore en venir aux
preuves avec vous, les erreurs des autres
me rendant toujours incertain. Mais si
vous êtes plus touché de pitié que d'envie,
daignez ôter de mon esprit tous les
doutes qui l'embarrassent; & si je puis être
assez heureux pour expliquer distinctement
dans mes Ecrits tout ce qui regarde votre
Magistère, faites, je vous conjure, que
j'aie de vous pour réponse:
Travaille
hardiment, car tu sais ce qu'il faut savoir.
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326 LA LUMIERE
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CHANT DEUXIE'ME.
Que le Mercure & l'Or du vulgaire ne
sont pas l'Or & le Mercure des Philosophes, & que dans le Mercure des Philosophes, est tout ce que cherchent les Sages. Où l'on touche en passant la pratique de la première Opération que doit suivre l'Artiste expérimenté.
STROPHE I.
Q ue les Hommes, peu versés dans
l'Ecole d'Hermès, se trompent, lorsqu'avec
un esprit d'avarice, ils s'attachent
au son des mots. C'est ordinairement sur
la foi de ces noms vulgaires d'Argent vif
& d'Or qu'ils s'engagent au travail, &
qu'avec l'Or commun ils s'imaginent, par
un feu lent, fixer enfin cet Argent fugitif.
II.
Mais s'ils pouvaient ouvrir les yeux de
leur esprit pour bien comprendre le sens
caché des Auteurs, ils verraient clairement
que l'Or & l'Argent vif du vulgaire
sont destitués de ce Feu universel, qui est
le véritable Agent, lequel Agent ou Esprit
abandonne les Métaux dès qu'ils se
trouvent dans des Fourneaux exposés à la
violence des flammes; & c'est ce qui fait
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SORTANT DES TENEBRES.
327
que le Métal hors de sa Mine se trouvant
privé de cet Esprit, n'est plus qu'un Corps
mort & immobile.
III.
C'est bien un autre Mercure, & un autre
Or, dont a entendu parler Hermès;
un Mercure humide & chaud, & toujours
constant au feu. Un Or qui est tout feu &
tout vie. Une telle différence n'est-elle
pas capable de faire aisément distinguer
ceux-ci de ceux du vulgaire, qui sont des
Corps morts privés d'esprit, au lieu que
les nôtres sont des Esprits corporels toujours
vivants.
IV.
O grand Mercure des Philosophes!
c'est en toi que s'unissent l'Or & l'Argent,
après qu'ils ont été tirés de puissance en
acte: Mercure tout Soleil & tout Lune;
triple Substance en une, & une Substance
en trois. O chose admirable! Le Mercure,
le Soufre & le Sel me font voir trois
Substances en une seule Substance.
V.
Mais où est donc ce Mercure aurifique,
qui, étant résolu en Sel & en Soufre,
devient l'Humide radical des Métaux, &
leur Semence animée? Il est emprisonné
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328 LA LUMIERE
dans une prison si forte, que la Nature
même ne saurait l'en tirer, si l'Art industrieux
ne lui en facilite les moyens.
VI.
Mais que fait donc l'Art? Ministre ingénieux
de la diligente Nature, il purifie
par une flamme vaporeuse les sentiers qui
conduisent à la prison. N'y ayant pas de
meilleurs guide ni de plus sûr moyen que
celui d'une chaleur douce & continuelle
pour aider la Nature, & lui donner lieu de
rompre les liens dont notre Mercure est
comme garrotté.
VII.
Oui, oui, c'est ce seul Mercure que
vous devez chercher, ô Esprits indociles!
puisqu'en lui seul vous pouvez trouver
tout ce qui est nécessaire aux Sages.
C'est en lui que se trouvent en puissance
prochaine & la Lune & le Soleil, qui sans
Or & Argent du vulgaire, étant unis ensemble,
deviennent la véritable Semence
de l'Argent & de l'Or.
VIII.
Mais toute Semence est inutile si elle
demeure entière, si elle ne pourrit, & ne
devient noire; car la Corruption précède
toujours la Génération. C'est ainsi que
procède
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SORTANT DES TENEBRES.
329
procède la Nature dans toutes ses Opérations;
& nous qui voulons l'imiter, nous
devons aussi noircir avant de blanchir, sans
quoi nous ne produirons que des Avortons.
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CHANT TROISIE'ME.
On conseille ici aux Alchimistes vulgaires
& ignorants de se désister de leurs Opérations sophistiques, parce qu'elles sont entièrement opposées à celles que la véritable Philosophie nous enseigne pour faire la Médecine universelle.
STROPHE I.
O Vous! qui pour faire de l'Or par le
moyen de l'Art, êtes sans cesse parmi
les flammes de vos charbons ardents;
qui tantôt congelez, & tantôt dissolvez
vos divers Mélanges en tant & tant de
manières, les dissolvant quelques-fois entièrement,
quelquefois les congelant seulement
en partie; d'où vient que comme
des Papillons enfumés, vous passez les
jours & les nuits à rôder autour de vos
Fourneaux.
II.
Cessez désormais de vous fatiguer en
vain, de peur qu'une folle espérance ne
Tome III.
E e
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330 LA LUMIERE
fasse aller toutes vos pensées en fumée. Vos
travaux n'opèrent que d'inutiles sueurs,
qui peignent sur votre front les heures
malheureuses que vous passez dans vos
salles retraites. A quoi bon ces flammes
violentes, puisque les Sages n'usent point
de charbons ardents, ni de bois enflammés
pour faire l'Oeuvre Hermétique?
III.
C'est avec le même Feu dont la Nature
se sert sous terre, que l'Art doit travailler,
& c'est ainsi qu'il imitera la Nature.
Un Feu vaporeux, mais qui n'est pourtant
pas léger; un Feu qui nourrit & ne
dévore point; un Feu naturel, mais que
l'Art doit faire; sec mais qui fait pleuvoir;
humide, mais qui dessèche. Une
Eau qui éteint, une Eau qui lave les
Corps, mais qui ne mouille point les mains.
IV.
C'est avec un tel Feu que l'Art, qui
veut imiter la Nature, doit travailler, &
que l'un doit suppléer au défaut de l'autre.
La Nature commence, l'Art achève,
& lui seul purifie ce que la Nature ne
pouvait purifier. L'Art a l'industrie en
partage, & la Nature la simplicité; de
sorte que & l'un n'aplanit le chemin, l'autre
s'arrête tout aussitôt.
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SORTANT DES TENEBRES.
331
V.
A quoi donc servent tant & tant de
Substances différentes dans des Cornues,
dans des Alambics, si la Matière est unique
aussi bien que le Feu? Oui, la Matière
est unique, elle est par tout, & les
Pauvres peuvent l'avoir aussi bien que les
Riches. Elle est inconnue à tout le monde,
& tout le monde l'a devant les yeux;
elle est méprisée comme de la boue par le
Vulgaire ignorant, & se vend à vil prix;
mais elle est précieuse au Philosophe, qui
en connaît la valeur.
VI.
C'est cette Matière, si méprisée par les
ignorants, que les Doctes cherchent avec,
soin, puisqu'en elle est tout ce qu'ils peuvent
désirer. En elle se trouvent conjoints
le Soleil & la Lune, non les vulgaires,
non ceux qui sont morts. En elle est renfermé
le Feu, d'où ces Métaux tirent leur
vie; c'est elle qui donne l'Eau ignée,
qui donne aussi la Terre fixe; c'est elle
enfin qui donne tout ce qui est nécessaire
à un Esprit éclairé.
VII.
Mais au lieu de considérer qu'un seul
Composé suffit au Philosophe, vous vous
E e ij
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332 LA LUMIERE
amusez, Chimistes insensés, à mettre plusieurs
Matières ensemble; & au lieu que
le Philosophe fait cuire à une chaleur
douce & solaire, & dans un seul vaisseau,
une seule vapeur qui s'épaissit peu
à peu; vous mettez au feu mille ingrédients
différents; & au lieu que Dieu a fait
toutes choses de rien, vous au contraire,
vous réduisez toutes choses à rien.
VIII.
Ce n'est point avec les Gommes molles
ni les durs Excréments, ce n'est point
avec le sang ou le sperme humain, ce
n'est point avec les Raisins verts, ni les
Quintessences herbales, avec les Eaux
fortes, les Sels corrosifs, ni avec le Vitriol
Romain, ce n'est pas non plus avec
le Talc aride, ni l'Antimoine impur, ni
avec le Soufre, ou le Mercure, ni enfin
avec les Métaux même du vulgaire
qu'un habile Artiste travaillera à notre
grand Oeuvre.
IX.
A quoi servent tous ces divers mélanges?
puisque notre Science renferme tout
le Magistère dans une seule Racine, que je
vous ai déjà assez fait connaître, &
peut-être plus que je ne devais. Cette Racine
contient en elle deux Substances, qui
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SORTANT DES TENEBRES.
333
n'ont pourtant qu'une seule Essence; &
ces Substances, qui ne sont d'abord Or
& Argent qu'en puissance, deviennent enfin
Or & Argent en acte, pourvu que nous
sachions bien égaliser leurs poids.
X.
Oui, ces Substances se font Or & Argent
actuellement, & par l'égalité de leurs
poids, le volatil est fixé en Soufre d'Or.
O Soufre lumineux! ô véritable Or animé!
j'adore en toi toutes les merveilles
& toutes les vertus du Soleil. Car ton Soufre
est un trésor, & le véritable fondement
de l'Art, qui mûrit en Elixir ce que
la Nature mène seulement à la perfection
de l'Or.
@
334 LA LUMIERE
AVANT PROPOS.
I L y a très peu de Gens, qui entendant
parler de la Pierre Philosophale, ne
froncent le sourcil à ce nom, &, en secouant
la tête, ne rebutent ce Traité. En
bonne foi, n'est-ce pas une grande injustice
que de blâmer ainsi ce qu'on ne connaît
point? Avant que de donner son jugement,
il faudrait au moins savoir ce
que l'on condamne, & ce que c'est que
la Pierre Philosophale; mais ceux qui en
usent de la sorte, jugent de cette Science
par rapport aux Artistes vulgaires, qui,
au lieu de la Pierre qu'ils promettent de
faire, consument tout leur avoir, & celui
des autres; & voyant tant d'impostures,
tant de fausses Recettes, & tant de vaines
promesses des Charlatans, ils prennent
occasion de là d'attaquer la vérité de l'Art,
ne considérant pas que ceci n'est point
l'Ouvrage des Chimistes ordinaires, mais
des vrais Philosophes, & qu'il est aussi peu
facile à ces Philosophâtres de faire cette
Pierre, que de faire descendre la Lune en
Terre, ou de produire un nouveau Soleil.
Pour être Philosophe il faut savoir
parfaitement les fondements de toute la
Nature, car la Science de la Pierre Philosophale
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SORTANT DES TENEBRES.
335
surpasse de bien loin toutes les
autres Sciences, & tous les autres Arts,
quelque subtils qu'ils soient; y ayant toujours
cette différence entre les Ouvrages
de la Nature, & ceux de l'Art, que les
premiers sont les plus parfaits, les plus
achevés, & les plus sûrs; & si (suivant
l'Axiome d'Aristote) il n'y a rien dans
l'entendement qui n'ait été auparavant
dans le sens, il sera vrai de dire, que ce
que nous concevons, nous ne le concevons
qu'à l'occasion de ce que la Nature
fait tous les jours devant nos yeux; car tous
les Arts ont tiré leurs Principes, & leurs
premières Idées des Ouvrages naturels;
ce qui est si connu de tous ceux qui ont
quelque intelligence au-delà du commun,
qu'il serait inutile de vouloir le justifier.
Mais sans nous amuser à de vains discours,
il faut savoir en général que la Pierre des
Philosophes n'est autre chose que l'Humide
radical des Eléments, répandu à la vérité
en eux, mais réuni dans leur Pierre, &
dépouillé de toute souillure étrangère. Ainsi
il ne faut pas s'étonner si elle peut opérer
de si grandes choses, étant très constant
que la vie des Animaux, des Végétaux
& des Minéraux ne consiste que
dans leur Humide radical. Et de même
qu'un Homme, qui voudrait entretenir
une Lampe allumée, ne craindrait pas qu'elle
@
336 LA LUMIERE
s'éteignît s'il avait de l'huile de réserve,
parce qu'il n'aurait qu'à y en remettre
à mesure qu'il s'en consumerait. Tout
de même lorsque notre Humide radical,
dans lequel le feu de la vie est renfermé,
vient à se consumer, la Nature a besoin
qu'on lui refournisse de nouvel Humide
par le moyen des aliments, sans
quoi cette lumière de la vie, libre de ses
liens, s'envolerait. Il arrive cependant
quelquefois que la Chaleur naturelle est si
débilitée en son Humide radical par quelque
accident, qu'elle n'a pas la force d'en
reprendre de nouveau dans la nutrition,
ce qui la rend languissante, & fait qu'enfin
elle abandonne son corps par la mort. Mais
si quelqu'un pouvait lui donner une Essence
dépouillée d'excréments, & parfaitement
purifiée par l'Art; alors sans doute
la Chaleur naturelle attirerait cette Essence
à soi, la convertirait en sa nature, &
redonnerait au corps sa première vigueur;
mais tous ces médicaments ne serviraient
de rien à un Homme mort, quelques balsamiques,
& quelques parfaits qu'ils pussent
être; car il n'y a que le Feu de Nature,
renfermé dans le corps? qui s'approprie
les médicaments, & se délivre par
leur moyen des mauvaises humeurs, qui
l'empêchent de faire avec liberté son office
vital dans son propre Humide radical. Il
faut
@
SORTANT DES TENEBRES.
337
faut donc par la voie de la nutrition lui
fournir un aliment convenable & restaurant,
& alors ce Feu vital recouvrera ses
premières forces; au lieu que les autres
médicaments ne font qu'irriter la Nature,
bien loin de la rétablir. Que servirait-il à
un Soldat blessé à mort, & qui aurait perdu
tout son sang, qu'on voulût l'exciter au
combat par le son des Trompettes, & le
bruit des Tambours, & qu'on prétendît
l'encourager par là à soutenir les travaux
de Mars? de rien sans doute; cela lui nuirait
au contraire, & ne serait que lui imprimer
une terreur funeste. Il en est de même
d'une Nature débilitée & languissante
par la déperdition ou suffocation de son
Humide radical, & rien ne serait si dangereux
ni si inutile que de l'irriter par des
médicaments; mais si on pouvait augmenter
& fortifier l'Humide radical, alors la
Nature d'elle-même se débarrasserait de
ses excréments & de ses superfluités. Nous
pouvons dire la même chose à l'égard du
Végétable & du Minéral. On s'étonne donc
avec justice de l'entêtement de ceux qui
sont sans cesse occupés à des remèdes pour
la santé, & qui cependant ignorent entièrement
la source d'où découle & la santé
& la vie. Que ces gens-là ne s'ingèrent
plus de parler de Pierre Philosophale,
puisqu'ils se servent si mal de leur raison.
Tome III.
F f *
@
338 LA LUMIERE
Pour conclusion, je dis que celui à qui
Dieu aura gratuitement accordé la possession
de cette Pierre, & donné l'esprit pour
s'en bien servir, non seulement jouira d'une
santé parfaite, mais pourra encore avec
l'aide de la Providence prolonger ses jours
au-delà du terme ordinaire, & avoir le
moyen de louer Dieu dans une longue &
douce vie.
C'est une loi inviolable de la Nature,
que toutes les fois qu'un corps est attaqué
de maladie procédant de la contrariété
des qualités, il tombe en ruine, parce
qu'il n'est plus soutenu que par une nature
languissante, & que son esprit vital l'abandonne
pour retourner vers sa patrie;
quiconque aura tant soit peu flairé l'odeur
de la Philosophie, tombera d'accord
que la vie des Animaux, ou leur
esprit vital étant tout spirituel, & d'une
nature éthérée, comme sont toutes les
formes qui dérivent des influences célestes,
(je ne parle pas ici de l'Ame raisonnable
qui est la vraie forme de l'Homme)
n'a nulle liaison avec les corps terrestres,
que par des milieux qui participent
des deux natures. Si donc ces milieux ne
sont très constants, & très purs, il est sûr
que la vie se perdra bientôt, ne pouvant
recevoir d'eux aucune permanence. Or
dans la Substance des Mixtes, ce qu'il y
@
SORTANT DES TENEBRES.
339
à de plus constant & de plus pur, c'est
leur Humide radical, lequel contient proprement
toute la nature du Mixte, comme
nous le ferons voir dans un Chapitre
exprès. C'est donc-là un véritable milieu,
& un sujet capable de contenir en son
centre la vie du corps, laquelle n'est autre
chose que le Chaud inné, le Feu de
nature & le vrai Soufre des Sages, que
les Philosophes savent amener de puissance
en acte dans leur Pierre. Ainsi celui
qui a la Pierre des Philosophes, a l'Humide
radical des choses, dans lequel le
Chaud inné, qui y était enfermé, a pris
la domination par le moyen d'un artifice
subtil mais naturel, & a déterminé sa propre
humidité, la transmuant par une douce
coction en Soufre igné. Toute la nature
du Mixte réside dans cet Humide
radical; ce qui fait que quand on a l'Humide
radical de quelque chose, on en a
toute l'essence, toute la puissance, &
toutes les vertus; mais il faut qu'il soit extrait
avec beaucoup d'industrie, par un
moyen naturel & philosophique, & non
pas selon l'Art spagirique des Chimistes
vulgaires, dont les Extraits sont mélangés,
pleins d'acrimonie, en sorte qu'il ne
s'y trouve plus rien de bon ou très peu.
Mais comme j'ai dit, il faut, avant toutes
choses, bien comprendre ce que c'est que
F f ij
@
340 LA LUMIERE
cet Humide radical, duquel je me propose
de traiter dans les Chapitres suivants
assez au long pour en instruire quiconque
les voudra lire & relire avec application.
Qu'on juge donc de quel prix est la
Pierre des Philosophes; & s'il est vrai
qu'on peut reprendre sa santé par le moyen
de la substance nourrissante des aliments, &
par la vertueuse essence de quelques bons
remèdes, nonobstant que ces aliments &
ces remèdes soient pris avec toute leur
écorce, & avec le mélange de leurs excréments,
quel effet ne doit-on pas attendre
de leur Humide radical, ou plutôt de
leur noyau & de leur centre dépouillé de
tout excrément, & pris dans un véhicule
convenable. Un pareil Remède n'agit pas
violemment, & n'irrite pas la Nature; au
contraire, il rétablit ses forces languissantes,
& lui communique, par les influences
bénignes & fécondes, une chaleur naturelle
en laquelle il abonde. C'est par là
qu'il opère dans les corps des Animaux
des cures admirables & incroyables, lorsqu'au
lieu d'employer la main du Médecin,
la Nature seule sert en même temps
de Médecin & de Remède.
Tous les médicaments ordinaires ne font,
comme nous avons dit, qu'irriter la Nature,
& l'obliger de ramasser toutes ses
forces contr'eux; d'où il arrive qu'après
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SORTANT DES TENEBRES.
341
avoir pris quelque remède, on reste longtemps
languissant & abattu. La Nature
seule sait rejeter les excréments, & c'est
cette seule faculté qui est nécessaire en pareille
occasion. Car de donner des purgatifs
à un corps affaibli, ce n'est qu'aigrir
le mal, & augmenter les excréments,
au lieu de les diminuer; mais puisque c'est
le propre de la Nature, lorsqu'un Homme
est en santé, de rejeter d'elle-même
les humeurs superflues; pourquoi, quand
elle est languissante, ne pas tâcher de la fortifier,
& de lui communiquer une nouvelle
vigueur par le moyen de notre Médecine?
Que de cures admirables & d'effets surprenants
naîtraient de cette méthode.
Je ne nie pas qu'on donne quelquefois
des Cardiaques, qui, avec la faculté de
purger, en ont encore d'autres très bonnes;
mais outre qu'on en use fort rarement,
ces Remèdes sont préparés si grossièrement,
& leur vertu est si faible, qu'ils
sont la plupart du temps fort inutiles; il
arrive même souvent, que celui qui les
prend est si mal, qu'il n'a pas la force, non
pas de sentir l'effet du Remède, mais de
sentir même le Remède. Je sais bien encore
qu'il y a certains Remèdes qui soulagent
la Nature sans l'irriter, & qui par
leur Vertu spécifique attirent & surmontent
la maladie & l'humeur, & il est vrai
F f iij
@
342 LA LUMIERE
qu'avec de tels Remèdes on serait quasi
sûr de guérir. Mais qui est-ce qui les connaît,
ou qui, les connaissant, les sait
bien préparer? La Science douteuse ne
produit que des effets douteux; & il n'y
a que la seule Médecine Philosophique
qui soit propre à toutes sortes de maladies;
non que par de différentes qualités
elle produise des effets différents, car sa
faculté est uniquement de fortifier la Nature,
laquelle par ce moyen est en état de
se délivrer de toutes sortes de maux,
quand on les supposerait infinis.
C'est sans doute de cette Médecine qu'il
est dit dans l'Ecriture Sainte, que Dieu
a créé une Médecine de la Terre, que
l'Homme sage ne méprisera point. Elle
est dite de la Terre, parce que les Philosophes
la tirent de la Terre, & l'élèvent; à
une nature toute céleste. Qui connaît cette
Médecine, n'a pas besoin de Médecin,
à moins qu'il n'en use en plus grande quantité
que la Nature ne demande; car c'est
un Feu très pur, qui étant trop fort, dévorerait
une moindre flamme; & comme
un Homme, qui mangerait trop suffoquerait
sa chaleur naturelle par trop de substance,
de même les forces du corps ne
pourraient soutenir une trop grande abondance
de ce Remède, & la chaleur naturelle
serait trop dilatée. Les racines des
@
SORTANT DES TENEBRES.
343
Arbres, & les semences des Végétaux se
nourrissent d'eau, & vivent d'eau; mais
s'il y en a en trop grande abondance, elles
se noient & meurent. En cela comme en
toutes choses il faut de la prudence.
Qu'on ne s'étonne donc plus si notre
Pierre opère de grandes choses, lorsqu'elle
est administrée par les sages mains
du Philosophe, & si les maladies les plus
opiniâtres & les plus incurables sont guéries
comme par miracle, puisque la Nature
en est tellement fortifiée & renouvelée,
qu'il n'y a point de mauvaise qualité qu'elle
ne soit en état de surmonter. Apprenez que
c'est de la Nature seule que vous recevez
la guérison & la santé, pourvu que vous
sachiez l'aider, & comme vous ne craignez
point que votre Lampe s'éteigne
tandis que vous avez de l'huile pour y
mettre, ne craignez pas non plus que les
maladies vous assaillent, tandis que la Nature
aura en réserve un si grand trésor.
Cessez donc de vous fatiguer nuit & jour
dans la recherche de mille Remèdes inutiles,
& ne perdez pas votre temps dans de
vaines Sciences, ni dans des Opérations
fondées sur de beaux raisonnements, en
vous laissant entraîner par l'exemple, &
par les opinions du Vulgaire. Tâchez plutôt
de bien comprendre ce que c'est que
la Pierre des Philosophes, & alors vous
F f iiij
@
344 LA LUMIERE
aurez le vrai fondement de la Santé, le
trésor des Richesses, & la connaissance
certaine de la Nature, avec la Sapience.
Mais il est temps de dire ici quelque
chose de la vérité & de la possibilité de cet
Art à l'égard de la Teinture, par laquelle
les Philosophes assurent qu'on peut teindre
en Or les Métaux imparfaits, parce que
la connaissance de cette possibilité donnera
encore plus d'envie de s'attacher à
l'étude de cette Doctrine; & sans nous
arrêter à l'autorité des Philosophes, dont
on peut lire les Ecrits à ce sujet, nous ne
nous attacherons qu'aux raisons qui nous
ont persuadé, afin d'en mieux persuader
le Lecteur, & lui donner lieu de juger des
choses par lui-même, & non pas par autrui,
comme nous l'avons pratiqué, avant
que nous eussions la connaissance de la vérité.
Tous les Métaux ne sont autre chose
qu'Argent vif coagulé, & fixé absolument
ou en partie, & comme il serait trop
long de rapporter ici l'autorité des Philosophes
pour prouver cette vérité, nous
les laisserons encore à part à cet égard, &
nous dirons seulement qu'il est constant,
par l'expérience, que la Matière des Métaux
est Argent vif, parce que dans leur
liquéfaction ils font connaître visiblement
les mêmes propriétés & la même nature
@
SORTANT DES TENEBRES.
345
de l'Argent vif. Ils en ont le poids, la
mobilité, la splendeur, l'odeur, & la facile
liquéfaction; quoi qu'on jette dessus,
il surnage à la superficie; ils sont liquides
& ne mouillent point les mains; ils sont
mous, & quand ils sont liquéfiés, ils s'en
vont en fumée comme l'Argent vif en plus
ou moins de temps, selon qu'ils sont plus
ou moins décuits & fixés, à l'exception
toutefois de l'Or, qui, pour sa grande pureté
& fixité, ne s'envole point du feu,
mais y demeure constant dans la fusion.
Les Métaux démontrent toutes ces propriétés
de l`Argent vif, non seulement dans
la liquéfaction, mais encore en ce qu'ils se
mêlent facilement avec l'Argent vif; ce
qui n'arrive à aucun autre corps sublunaire,
la principale propriété de l'Argent vif
étant de ne se mêler qu'avec ce qui est de
sa propre nature. Quand donc il se mêle
avec les Métaux, cela vient de la matière
de l'Argent vif, qui leur est commune,
& le Fer ne se mêle avec lui, &
avec les autres Métaux que difficilement,
parce qu'il a très peu d'Argent vif, dans
lequel réside la vertu métallique, avec
beaucoup de Soufre terrestre, & il faut
même quelque artifice pour lui donner la
splendeur mercurielle, la facile liquéfaction,
& les autres propriétés dont nous
avons parlé, lesquelles toutes conviennent
@
346 LA LUMIERE
plus ou moins à certains Métaux qu'à d'autres.
La ductilité, qui consiste dans l'union
mercurielle, & dans la conglutination
de l'Humide radical, est encore une
marque dans les Métaux que l'Argent vif
y abonde, & y est très fixe, ce qui fait
que l'Or est le plus ductile des Métaux.
Outre ce que nous venons de dire,
pour justifier que les Métaux ne sont autre
chose qu'Argent vif, on le découvre
encore dans l'anatomie, & dans la décomposition
de ces mêmes Métaux, car il s'en
tire un Argent vif de même essence que
l'Argent vif vulgaire, & toute la substance
du Métal se réduit en lui, à proportion
que chaque Métal en participe; mais
du Fer beaucoup moins que des autres
Métaux, à cause de quoi il est le plus imparfait,
comme l'Or est le plus parfait en
ce qu'il est tout Argent vif. D'où l'on doit
conclure que si l'Or n'est le plus parfait
des Métaux, & n'est proprement tout Métal,
que parce qu'il est tout Argent vif
fixe, il n'y a point d'autre substance d'Argent
vif, soit pure ou impure, soit cuite
ou crue, cette différence ne changeant
rien à l'espèce, comme un Fruit est
toujours le même quant à l'espèce, soit
qu'il soit vert ou mûr, acerbe ou doux,
& qu'il diffère en degrés de maturité,
ou comme un Homme sain diffère d'un
@
SORTANT DES TENEBRES.
347
Homme malade, & un Enfant d'un Vieillard.
Cela posé, Que les Métaux ont pour
Substance métallique le seul Argent vif,
leur transmutation ou plutôt leur
maturation
en Or ne sera pas impossible, puisqu'il
ne faut pour cela que la seule décoction;
or cette décoction se fait par le moyen de
la Pierre Physique, qui étant un vrai Feu
métallique, achève dans un instant, par
la main du Philosophe, ce que la Nature
est mille ans à faire. A l'égard de cette
Pierre, elle est faite de la seule moyenne
& très pure Substance de l'Argent vif, &
si l'Argent vif vulgaire peut bien se mêler
avec les Métaux lorsqu'ils sont en fusion,
comme l'eau se mêle avec l'eau, que ne
peut-on pas dire de cette noble, très pure
& très pénétrante Médecine, qui est tirée
de lui, & amenée à une souveraine pureté,
égalité, & exaltation? Sans doute elle
pénétrera l'Argent vif dans ses moindres
parties; elle l'embrassera comme étant de
sa nature, & étant toute ignée, & rouge
au-dessus de la rougeur des Rubis, elle le
teindra en couleur citrine, qui est le résultat
de la suprême rougeur, mêlée & tempérée
avec la blancheur de l'Argent vif.
A l'égard de la fixité, nous disons que la
substance de l'Argent vif dans tous les
Métaux, l'Or excepté, est crue & pleine
@
348 LA LUMIERE
d'une humidité superflue, parce que c'est
en cela que l'Argent vif abonde; or le Sec
naturellement attire son propre Humide,
le dessèche peu à peu, & ainsi la Sécheresse
& l'Humidité se tempérant l'une par
l'autre, il se fait un Métal parfaitement
égalisé, qui est l'Or: Et comme il n'est ni
sec ni humide, mais participant également
de l'un & de l'autre, cette égalité fait que
la partie volatile ne surmonte point la partie
fixe, mais qu'au contraire elle résiste
au feu, y étant retenue par celle-ci; &
parce que dans l'ouvrage de la Nature le
Sec terrestre & l'Humide sont liés en homogénéité;
de là vient que dans la substance
de l'Argent vif, ou tout s'envole,
ou tout demeure fixe & constant dans le
feu, sans que rien de la partie humide
s'exhale, ce qui ne peut arriver à aucun
autre Corps, à cause du défaut de cette
parfaite mixtion.
Nous voyons donc maintenant comment
notre Humidité desséchée, & rendue
souverainement pure, & pénétrante,
peut entrer dans la Substance de l'Argent
vif, renfermée dans les Métaux, la teindre
& la fixer, après en avoir séparé les
excréments dans l'examen, & qu'il n'y a
que cette seule Substance qui se puisse convertir
en Or, à l'exclusion des autres. Par
où se découvre l'erreur de ceux qui s'imaginent
@
SORTANT DES TENEBRES.
349
qu'un Corps imparfait, comme
le Cuivre, le Fer ou quelqu'autre semblable,
peut être tout converti en Or par
la Médecine, sans réparation de ses excréments
& de sa scorie; & qu'il n'y a que sa
seule Substance humide mercurielle qui
puisse être ainsi changée. Ceux donc qui
le prétendent, sont des Imposteurs; car
il ne se peut faire d'altération que dans
des Natures semblables; & quand on nous
raconte que des clous, ou autres morceaux
de Fer, trempés dans un certain
Menstrue, ont été transmués en Or, on
nous dit faux, car l'on ne connaît pas la
nature des Métaux; car quoi qu'une partie
paroisse Or, & que l'autre garde sa
première Forme métallique, il ne s'ensuit
pas pour cela qu'il y ait eu de transmutation;
mais c'est une imposture, & n'est
autre chose qu'une partie d'Or, collée
adroitement à une autre partie de Métal
imparfait, à la vérité avec tant de justesse:
qu'il semble effectivement que ce soit un clou
entier mais la fraude est facilement
découverte par un Esprit éclairé.
Ce furent les choses par lesquelles je
demeurai persuadé de la vérité de la Science,
& je crois qu'elles suffiront à tout Homme
de bon entendement, pourvu qu'il les
rapporte toujours à la possibilité de la Nature.
@
350 LA LUMIERE
Cependant il peut consulter encore
les autres Auteurs; mais avant que d'entreprendre
l'Oeuvre qu'il lise & relise attentivement
ce qui suit.
@
SORTANT DES TENEBRES.
351
CHANT PREMIER.
I.
Le Cahos ténébreux étant sorti comme une
Masse confuse du fonds du Néant, au premier son de la Parole toute-puissante; on eût dit que le désordre l'avait produit, & que ce ne pouvait être l'Ouvrage d'un Dieu tant il était informe. Toutes choses étaient en lui dans un profond repos, & les Eléments y étaient confondus, parce que l'Esprit Divin ne les avait pas encore distingués.
------------------------------------------
CHAPITRE PREMIER.

'Ouvrage de la Création
étant un ouvrage Divin, il est
sans doute que pour le bien
comprendre, il faudrait un esprit
surnaturel, & que c'est se jeter dans
de grands embarras, que d'entreprendre
de parler de ce qui est si fort au-dessus
de nous, puisque toutes les hyperboles,
@
352 LA LUMIERE
& toutes les similitudes, prises des
choses visibles, ne sauraient nous fournir
d'idée, qui réponde, comme il faut,
à l'extension de ce Point invisible & infini.
Toutefois, si par les choses créées on
peut aller jusques au Créateur, & s'il est
de l'ordre de sa nature ineffable, de faire
connaître ses propriétés & son essence,
quoi que d'une manière imparfaite
à notre égard, par les choses qu'il produit
au-dehors, il ne fera pas hors de
propos de suivre notre Poète dans les instructions
qu'il donne sur ce sujet, & d'expliquer
un peu plus au long ce qu'il a si
doctement écrit en peu de mots de ce
merveilleux Ouvrage, afin que ce que
nous dirons puisse être de quelque utilité
à ceux qui professent l'Art Hermétique,
& serve en même temps à la louange de
ce grand Ouvrier, dont, (comme parle le
Prophète) les Cieux racontent la gloire,
& leur Etendue les oeuvres de ses mains.
Il est impossible à l'Homme d'élever un
bâtiment, si auparavant il n'a posé ses fondements;
mais ce qui est défendu à la Créature
est permis au Créateur, parce qu'étant
lui-même la base de ses propres ouvrages,
il n'a pas besoin d'autre fondement.
Si on demande donc pourquoi la
Terre, pressée de tous côtés par l'Air,
demeure immobile, pourquoi les Cieux
&
@
SORTANT DES TENEBRES.
353
& la masse des Corps célestes se remuent
avec tant d'ordre, & que cependant nos
yeux ne discernent point la Cause & le
Principe de toutes ces choses; il suffit pour
toute réponse de dire que ce sont des
émanations du Centre, & que le Centre
en est la véritable base. O Mystère admirable,
révélé à peu de personnes! La base
de tout le Monde, c'est le Verbe incréé
de Dieu; & comme le propre du
Centre est de représenter un Point dans
lequel il ne peut y avoir ni dualité ni division
quelconque, qu'y a-t-il aussi de plus
indivisible, quelle plus grande unité que
le Verbe Divin. Le Point du Centre, non
moins indivisible qu'invisible, ne se peut
comprendre que par la Circonférence; de
même le Verbe de Dieu invisible n'est
compréhensible que par les Créatures.
Toutes les Lignes se tirent du Centre &
aboutissent au Centre; de même tout ce
qu'il y a de créé est sorti du Verbe de
Dieu, & retournera en lui après la révolution
circulaire des temps. Le Point du
Centre demeure immobile pendant que la
roue tourne; de même le Verbe de Dieu
demeure immuable pendant que toutes les
autres choses sont sujettes à des changements
& à des vicissitudes. Comme toutes
choses sont émanées du Centre par extension,
ainsi toutes choses retourneront au
Tome III.
G g
@
354 LA LUMIERE
Centre par resserrement; l'un a été fait
par une bonté incréée, l'autre se fera par
une sagesse impénétrable.
Le Verbe ineffable de Dieu est donc,
pour ainsi dire, le Centre du Monde, &
cette visible Circonférence est émanée de
lui, retenant en quelque façon la nature
de son Principe; car tout ce qui est créé
renferme en soi les Lois éternelles de son
Créateur, & il l'imite autant qu'il peut
dans toutes ses actions. La Terre est comme
le Point Central de toutes les choses
visibles: tous les fruits, & toutes les productions
de la Nature font aussi voir à l'oeil
qu'elles renferment dans leur Centre le
Point de leur Semence, qu'elles l'y conservent,
& que de lui émanent toutes
leurs vertus & leurs propriétés, comme
autant de Lignes qui se tirent du Centre,
ou comme autant de Rayons qui sortent
d'un Corps lumineux. L'Homme, ce petit
Monde, dont l'image a tant de rapport
avec celle du grand Monde, n'a-t-il
pas un Coeur, duquel, comme du Centre,
dérivent les Artères, qui sont les véritables
lignes des Esprits vitaux, & leurs
rayons étincelants? Où, je vous prie, est
le modèle & l'exemplaire de cette structure,
si ce n'est dans le grand Monde? où
est la Loi qui a prescrit une telle disposition,
si ce n'est l'impression Divine? En
@
SORTANT DES TENEBRES.
355
sorte que comme Dieu soutient tout par
sa présence, tout est gouverné aussi par
ses Lois éternelles. Posons donc pour
constant que de ce Point ont été tirées
cette infinité de Lignes que nous voyons.
Mais il y a une grande Question, qui
n'est pas encore bien décidée, à savoir
comment & sous quelle forme était la Matière
des choses dans le Point de sa création.
Si nous considérons de près la Nature,
& la disposition des choses inférieures,
nous aurons lieu de croire que ce
n'était qu'une Vapeur aqueuse, ou une
ténébreuse Humidité; car si entre toutes
les Substances créées, la seule Humidité
se termine par un terme étranger, & si par
conséquent c'est un Sujet très capable de
recevoir toutes les Formes, elle seule aussi
a dû être le Sujet sur lequel a roulé tout
l'ouvrage de la Création. En effet, ce
Cahos ténébreux, comme l'a fort bien
remarqué notre Poète, étant informe, &
une masse confuse, propre à toutes les
Formes, & indifférente pour toutes (selon
qu'Aristote, & plusieurs savants Scolastiques
après lui, ont dit de leur Matière
première) devait nécessairement avoir
l'Essence d'une Vapeur Humide.
On remarque que dans toutes les productions
qui se font au Monde inférieur,
les Spermes sont toujours revêtus d'une
C g ij
@
356 LA LUMIERE
humeur aqueuse, & que les Semences des
Végétaux, qui ont en elles une nature hermaphrodite,
étant jetées en terre pour y
être réincarnées, commencent par se mollifier,
& par être réduites en une certaine
humidité mucilagineuse. Il ne se fait
point de Génération en quelque Règne
que ce soit, (comme nous le ferons voir
dans un Chapitre exprès) qu'auparavant
les Spermes ne soient réduits en leur première
Matière, laquelle est un vrai Cahos,
non plus universel, mais particulier, &
spécifié.
La Nature a voulu que les Semences
végétables fussent couvertes d'une dure
écorce pour les défendre de l'injure des
Eléments, & les conserver plus longtemps,
pour la commodité & l'usage du Genre
Humain; mais lorsque nous voulons les
multiplier par une nouvelle génération, il
faut nécessairement les réincruder, & les
réduire en quelque façon dans leur premier
Cahos. A l'égard des Semences des
Animaux, comme elles sont plus nobles,
plus remplies d'esprits de vie; elles n'auraient
pu se conserver hors de leurs corps,
à moins d'avoir une écorce plus dure que
le marbre, ce qui aurait répugné à la dignité
du Composé, & aurait été fort incommode
pour la génération. C'est pourquoi
la sage Nature n'a pas voulu séparer
@
SORTANT DES TENEBRES.
357
le Sperme du Corps, mais elle l'y a conservé
tout cru & aqueux; & ce Sperme,
comme on l'expliquera ailleurs, par l'excitation
d'un mouvement libidineux, est
jeté dans une matrice convenable, comme
dans sa terre pour y être réincrudé par
l'union du Sperme féminin, de nature plus
humide, & ensuite multiplié en vertu &
en quantité par le moyen de la nutrition.
Ce que nous avons dit des deux Règnes
Animal & Végétable, se peut fort
bien appliquer au Règne Minéral; mais
comme nous en devons traiter dans un
Chapitre particulier, nous n'en dirons rien
ici; Il suffit que nous ayons fait voir, que
l'Humidité aqueuse ou la Vapeur ténébreuse
a été sans doute la Matière de cette
Masse informe, & de cet Embryon du
Monde, qui devait servir de base & de
fondement à toutes les Générations. Et
tout ce que nous avons avancé sur ce
Sujet se prouve par la Doctrine, Evangélique,
où il est dit du Verbe Divin,
que par lui toutes choses ont été faites;
& que sans lui rien de ce qui a été
fait, n'eût été fait; & lorsqu'il est ajouté
que ce Verbe était avec Dieu, cela veut
dire, qu'au commencement il y avait un
Centre ou un Point infini, premier Principe
incompréhensible, qui était ce Verbe
éternel, duquel Point toutes choses ont
@
358 LA LUMIERE
été tirées, & sans ce Point rien ne pouvait
être. Et à l'égard de cette Vapeur humide,
qui a servi à former le premier Cahos, &
qui a été tirée de ce Point, Moïse nous la
désigne assez, quand il dit que la Lumière
fut créée immédiatement, & que l'Esprit
du Seigneur se mouvait sur les Eaux; ne
faisant, comme on voit, mention que de
la Lumière pour la Forme, & de l'Eau
pour le Sujet cahotique, & informe avant
la manifestation de la Lumière, par la vertu
de l'Esprit Divin.
Au reste, quoi qu'il soit dit qu'au commencement
Dieu créa le Ciel & la Terre,
il ne faut pourtant pas entendre que la distinction
du Ciel & de la Terre ait été faite,
avant que la Lumière fût séparée des
Ténèbres, n'étant pas de la dignité ni de
l'ordre des choses, que la création de la
Lumière fût postérieure à celle de la Terre,
& que les choses inférieures fussent
produites avant les supérieures. Car, si
selon l'opinion commune des Théologiens,
la troupe des Anges & des Esprits bienheureux
a été créée dans le point même
de la création, de la plus pure substance
de la Lumière, quelle apparence y aurait-
il que l'Elément de tous le plus grossier,
& la lie du Monde fût produit avant ces
Intelligences célestes? Outre cela, je demanderais,
si en ce temps-là le Ciel & la
@
SORTANT DES TENEBRES.
359
Terre étaient distingués comme nous les
voyons, ou s'ils étaient confus & pèle
mêle. Si c'est le premier, & qu'on entende
que la Terre occupait le centre du
Monde, & que les Cieux l'environnaient
sphériquement; comment se pouvait faire
le mouvement des Cieux sans la Lumière,
de laquelle dérive tout mouvement? Car
de dire qu'ils ne se mouvaient pas, ce serait
avouer que la Terre, par ce repos &
& cette privation de mouvement, aurait
été derechef comme engloutie dans son
premier Cahos sans aucune distinction,
puisqu'il n'appartenait qu'à la seule Lumière
de chasser les Ténèbres, & de les repousser
jusqu'au fonds des Eaux, comme
nous l'expliquerons dans la suite. Si aussi on
dit qu'ils n'étaient pas alors arrangés comme
ils sont à présent, donc ils étaient connus,
& nullement distingués en Ciel & en
Terre, & le Ciel n'aurait pu à juste titre
porter le nom de Firmament, ou d'Etendue,
qui sépare les Eaux d'avec les Eaux;
mais c'eût été un Cahos sans ordre, & une
masse confuse, ce que nous accordons.
Moïse fait donc ici une division générale
du Monde, désignant par le Ciel la partie
supérieure visible, & la partie inférieure
par la Terre, comme plus grossière & élémentaire;
après quoi il passe à la distinction
particulière, en nous apprenant que la Lumière
@
360 LA LUMIERE
fut tirée de ce Point central & éternel.
Or comme la Lumière était la véritable
Forme de cette première Vapeur humide,
il se fit aussi en même temps la production
de toutes les Formes en général.
Le Cahos n'avait donc au commencement
que l'apparence d'une Eau nébuleuse,
& ce qui confirme cette vérité, c'est
qu'il est dit ensuite, que les Eaux, qui
étaient au-dessus de l'Etendue, furent divisées
des Eaux qui étaient au-dessous de
l'Etendue; par où il parait clairement,
qu'en haut & en bas, dessus & dessous
l'Etendue, il n'y avait autre chose qu'une
substance d'Eau, comme le Sujet le plus
propre à toutes les Formes, créé à cet
effet d'une façon merveilleuse.
Ce fondement ainsi posé, il faut maintenant
poursuivre la description de cet
Ouvrage immortel. Or nous avons dit,
que du Centre étaient sorties ces Vapeurs
confuses & sans ordre qualifiées du nom
d'Abîme, sur lequel les Ténèbres étaient
épandues; & alors, comme l'enseigne notre
Poète, tous les Eléments confondus
& mêlés ensemble sans aucun ordre,
étaient dans un plein repos, & ce profond
silence était comme une image de la mort,
les Agents ne faisaient aucune action, les
Patients ne souffraient aucune altération,
nul mélange des uns avec les autres & par
conséquent
@
SORTANT DES TENEBRES.
361
conséquent nul passage de la Corruption à
la Génération; enfin il n'y avait aucune
marque de vie ni de fécondité.
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE II.
Qui pourrait maintenant raconter de quelle
manière les Cieux, la Terre & la Mer furent formés si légers en eux-mêmes, & pourtant si vastes, eu égard à leur étendue? Qui pourrait expliquer comment le Soleil & la Lune reçurent là-haut le mouvement & la lumière, & comment tout ce que nous voyons ici-bas, est la Forme & l'Etre? Qui pourrait enfin comprendre comment chaque chose reçut sa propre dénomination, fut animée de son propre esprit, &, au sortir de la Masse impure & inordonnée du Cahos, fut réglée par une loi, une quantité & une mesure.
CHAPITRE II.
L A Lumière sortant comme un trait
de cet éternel & immense trésor de
Lumière, chassa dans un instant toutes les
Ténèbres par la splendeur radieuse, dissipa
l'horreur du Cahos, & introduisit la
forme universelle des choses, comme
Tome III.
H h *
@
362 LA LUMIERE
peu auparavant, le Cahos en avait fourni
la Matière universelle. Aussitôt on vit
l'Esprit du Seigneur se mouvoir sur les
Eaux, ne demandant qu'à produire, &
tout prêt d'exécuter les ordres du Verbe
éternel. Déjà par la production de la Lumière,
le Firmament avait commencé d'être,
comme un milieu entre la supérieure
& la plus subtile partie des Eaux, & entre
l'inférieure & la plus grossière. Après
quoi, de la plus pure Lumière, enrichie de
l'Esprit Divin, fut créée la nature Angélique,
dont l'office perpétuel est d'être
portée sur les Eaux surcélestes dans le
Ciel empirée, toujours prête d'obéir aux
ordres de son Souverain.
Les Lois éternelles de Dieu ont passé
de-là aux Créatures inférieures, & c'est
sur ce Divin Modèle que la Nature a formé
ses règles pour toutes les choses d'ici
bas; en sorte que chaque Créature est
comme le Singe de son Créateur, & représente
parfaitement bien l'ordre admirable
dont il s'est servi. Car, comme du
Centre du Verbe éternel les rayons de
Lumière s'épandirent au long & au large
dans l'immensité, de même chaque Corps
créé pousse sans cesse hors de lui ses propres
rayons, quoi qu'invisibles, qui se
multiplient à l'infini. Or ces Rayons ou Esprits,
qui émanent ainsi de tous les Corps,
@
SORTANT DES TENEBRES.
363
sont des particules, mais enveloppées, de
cette première Lumière parfaitement pure,
qui seule peut frapper & pénétrer le Verre,
& même le Diamant le plus dur, ce qui
est refusé à l'Air le plus subtil. C'est donc
une Loi de Dieu qui oblige chaque Créature,
autant que ses forces le lui peuvent
permettre, de suivre le premier ordre établi
dans le point de la Création. Ce que
nous justifierons encore plus clairement
dans un Traité que nous ferons exprès,
Dieu aidant, pour sa gloire & l'utilité des
Enfants de l'Art.
Déjà par la vertu de cet Esprit Divin,
séparateur, les plus pures & plus subtiles
Vapeurs avaient été ramassées, & comme
elles participaient abondamment de la
Lumière diffuse, elles étaient par conséquent
un Sujet très propre à y fixer la Lumière.
Aussi vit-on d'abord le Firmament
orné de Corps lumineux; déjà des étincelles
de Lumière avaient brillé, & déjà
les Etoiles tremblantes avaient fait éclater
leurs rayons dans les Cieux, quand le Souverain
Créateur rassembla toute cette Lumière
dans le Corps du Soleil, qu'il fit
comme le Siège de sa Majesté, suivant ce
que dit le Prophète:
Il a mis son Tabernacle
dans le Soleil.
Par l'irradiation continuelle de la Lumière
le jour avait apparu; les Eléments
H h ij
@
364 LA LUMIERE
étaient émus; le Principe des Générations
était prochain, & n'attendait que le commandement
du Verbe éternel. Cependant,
quoi qu'il y eût naturellement de la sympathie
entre les Eaux inférieures & les supérieures,
il ne laissait pas pourtant d'y
avoir beaucoup de disproportion entr'elles,
& les Agents supérieurs auraient sans
doute agi avec trop de vitesse & de promptitude
sur les inférieurs; ce qui obligea le
savant Architecte de l'Univers d'unir ces
deux extrêmes par un milieu convenable,
afin que leur mutuelle action fût plus modérée.
Pour cet effet il créa la Lune, &
l'établit comme la Femelle du Soleil, afin
qu'ayant reçu en elle sa Lumière chaude
& féconde, elle l'attrempât par son humidité,
& versât par ce moyen des influences
plus propres & plus convenables aux
Natures inférieures. Il donna la domination
sur le jour à l'un, & à l'autre la domination
sur la nuit, la plaçant dans la plus basse
partie du Ciel, afin qu'elle fût plus en état
de recevoir les influences des Supérieurs,
& les communiquer aux Inférieurs. Il jugea
aussi à propos de la composer de la
moins pure partie des Eaux supérieures,
qu'il ramassa en un corps afin que sa Lumière
fût plus opaque, plus froide, & plus
humide; & de là vient que toutes les altérations
des Corps sublunaires sont attribuées
plutôt à la Lune qu'au Soleil, à cause de
@
SORTANT DES TENEBRES.
365
son affinité avec la Nature inférieure, &
que les milieux s'unissent bien plus aisément
aux extrêmes, que les extrêmes ne
s'unissent entr'eux. Mais il est temps de
poursuivre l'ordre de la Création.
Déjà par la Création du Firmament &
des Corps lumineux s'était fait le mélange
des Eléments, & déjà les Eaux inférieures
commençaient à souffrir quelque altération,
quand, par l'action des Supérieurs,
& par la voie de la raréfaction, il s'éleva
comme du sein de ces Eaux, & se forma
de la plus pure de leurs parties l'Air
que nous respirons; & comme les Eaux
les plus grossières environnaient encore
toutes choses, Dieu, par sa parole, les
rassembla toutes, faisant apparoir le Sec
ou la Terre, qui fut comme l'excrément
& les fèces de ce premier Cahos.
Mais que dirons-nous du mouvement
& de l'étendue des Cieux, de la stabilité
de la Terre, & de tout ce qui est contenu
en eux? & comment pourrons-nous atteindre
à ce qui est si fort au-dessus de notre
portée? Il semble qu'il ne doit appartenir
qu'aux célestes Habitants d'annoncer
de si grandes choses; cependant, puisque
nous faisons la principale partie de cette
Lumière très pure, ce serait un crime de
ne pas profiter des avantages que Dieu
nous a donnés, & notre âme toute céleste,
H h iij
@
366 LA LUMIERE
quoi qu'enfermée dans un Corps élémentaire,
serait indigne de son origine,
si elle ne publiait de toutes ses forces les
choses magnifiques du très-Haut; ce serait
même une espèce d'impiété, & en
quelque façon combattre l'harmonie admirable
des Ouvrages Divins, que de n'oser
nous élever jusqu'aux choses supérieures,
puisqu'elles sont d'un même ordre
avec nous. Il n'y a qu'un seul Auteur de
toutes choses, dans lequel il ne peut y
avoir de variété; qu'il ne reçoit aucune
exception, & il a toute la perfection qu'il
est possible d'imaginer. Ainsi il faut reconnaître
que tout est également l'ouvrage
de sa sagesse, & l'effet de sa bonté &
que l'intention du Créateur a été que les
choses créées, qui étaient incompréhensibles
en lui, fussent compréhensibles hors
de lui, afin que par elles nous pussions
parvenir à le connaître; & puisque le Ciel
l'Air & le Soleil même, sont aussi bien les
Créatures de ses mains que la moindre pierre
& le moindre grain de sable, il faut croire
qu'il n'est pas plus difficile de connaître
les uns, que de comprendre les autres.
Peut-être que quelque Esprit mal-fait,
& qui fuit la Lumière pour suivre les Ténèbres,
s'imaginera que le Corps humain
est d'une structure moins noble, & moins
parfaite que les Cieux; mais il se tromperait
@
SORTANT DES TENEBRES.
367
fort, puisque les Cieux & le Monde
même n'ont été faits que pour lui. Ayons
donc bon courage, & ne craignons point
d'entreprendre de discourir des choses supérieures,
par rapport à ce que nous connaissons
des inférieures, puisqu'une petite
lumière en augmente une plus grande, &
qu'une étincelle allume quelquefois un
grand feu.
Mais avant que d'entrer dans la distinction
des Cieux, il faut savoir ce qu'on
doit entendre par ce mot de Ciel, & consulter
sur cela l'Ecriture Sainte comme notre
unique règle, puisque l'ordre de la
Création y est fort fidèlement décrit dans
la Genèse, quoi qu'un peu obscurément?
& que Moïse n'en a rien dit que par inspiration
Divine, étant pourtant d'ailleurs
fort savant, & fort instruit dans la Science
de la Magie naturelle. On nous y apprend
donc que Dieu fit le Firmament
ou l'Etendue, afin de séparer les Eaux
d'avec les Eaux, & que Dieu appela
cette Etendue
Ciel, par où l'on voit que
le mot de Ciel & celui de Firmament ne
sont qu'une seule & même chose; & que
lorsqu'il est dit qu'il y a eu deux sortes
d'Eaux, les unes au-dessus du Firmament,
& les autres au-dessous; c'est comme si on
disait qu'il y a eu des Eaux au-dessus du
Ciel, & des Eaux au-dessous du Ciel. Il
H h iiij
@
368 LA LUMIERE
est encore dit que les Eaux, qui étaient
au-dessous du Ciel, furent rassemblées en
un lieu, afin que le Sec, c'est-à-dire la
Terre, apparût, & que cet amas d'Eaux
fût appelé Mer, comme tout ce qui est
au-dessus de ces Eaux inférieures fût appelé
du seul nom de Ciel ou Firmament.
Au reste il ne faut pas croire que ces
Eaux inférieures puissent jamais outrepasser
le commandement Divin, qui porta
qu'elles seraient assemblées en un lieu.
C'est pourquoi, quand nous voyons que
ces Eaux ne peuvent s'élever au-dessus de
la Région des nues, c'est parce qu'immédiatement
au-delà est le Ciel ou le Firmament
séparateur des Eaux. Car quoique
le propre de l'Eau soit de se raréfier, &
que la raison naturelle nous dicte, que
plus elle monte, plus elle doit acquérir
de raréfaction, à cause de la grande capacité
du lieu; toutefois il arrive que ces
Eaux se resserrent au lieu de se dilater,
& qu'elles se condensent en cet endroit-
là, comme si elles y rencontraient un verre
ou un cristal solide; ce qui ne provient
nullement du froid, ou de quelque autre
Cause éloignée, mais de leur seule obéissance
aux ordres de Dieu, qui a voulu
qu'elles fussent distinctes & séparées des
Eaux supérieures par le Firmament. Nous
pouvons donc déterminer que le Ciel,
@
SORTANT DES TENEBRES.
369
proprement parlant, contient tout cet espace,
qui est depuis le dessus des nues
jusqu'aux Eaux supérieures, appelées par
plusieurs le Ciel cristallin: & le Ciel ou Firmament
(pour parler selon l'écriture) est
le Séparateur des Eaux. A l'égard de la
division qu'on fait du Ciel en plusieurs
parties différentes, ce n'est qu'une façon
de parler.
Dieu plaça les Etoiles & les autres Luminaires
dans le Ciel, chacun dans le lieu
qui convenait le plus à sa nature; le Firmament
n'étant de soi autre chose que la
division des Eaux, & une certaine étendue
dans laquelle là Lumière devait être
répandue pour éclairer & informer le monde.
Mais comme la Lumière est de nature
spirituelle, & par conséquent invisible, il
était nécessaire de la revêtir de quelque
Corps opaque, par le moyen duquel elle
pût être sensible aux autres Créatures, ce
qui obligea le souverain Créateur de former
des Luminaires de l'amas des Eaux
supérieures, dont il fit divers Corps suivant
la volonté, & leur départit la Lumière
nécessaire pour luire deçà & delà. Et
comme dans tous les Corps de cette basse
Région, les Eaux inférieures ont servi à
fournir la Matière dont il était besoin, on
doit dire aussi que tous les Corps célestes
n'ont été formés que de la seule Matière
@
370 LA LUMIERE
des eaux supérieures; car en effet, à quoi
bon multiplier les Matières, puisque du
seul Cahos on pouvait faire toutes les diverses
distinctions qui ont été faites.
Dieu donc ayant ramassé quelques parties
des Eaux supérieures, sous une forme
sphérique, la nature de l'Eau étant
toujours de se condenser en rond, il les
revêtît de lumière, & les plaça dans le
Firmament, afin (comme il est dit dans la
Genèse) que quelques-unes présidassent sur
le jour, & les autres sur la nuit & fussent
pour signes des temps & des saisons. Sur
quoi il est bon de remarquer en passant
combien c'est une chose ridicule, pour ne
pas dire impie, que d'ajouter foi aux discours
de ces Astrologues qui font leurs observations
sur ces Corps célestes, avec la
pensée de pénétrer dans les secrets de Dieu,
touchant les divers événements des Hommes,
leurs inclinations, leurs actions, & autres
accidents, qui ne peuvent être prévus
que par Dieu seul, lequel s'en est réservé
la connaissance, & duquel seul dépend tout
ce qui arrive au Monde. Mais laissons-les
flotter au gré de leurs erreurs, & contentons-nous
de pouvoir, par le moyen de
ces Corps célestes, faire des pronostics,
touchant les divers changements du temps
& des saisons, ce que pourra facilement
connaître un Homme un peu habile & expérimenté.
@
SORTANT DES TENEBRES.
371
Tous les Corps lumineux occupèrent
chacun leur place dans la vaste étendue
du Firmament, & y furent balancés par
leur propre poids & selon leur nature différente.
Et quoique ce soient des Corps
légers, puisqu'ils sont formés des Eaux
Supérieures; néanmoins, par rapport au Firmament,
& eu égard à leur masse, ils seraient
assez pesants pour craindre qu'ils ne
sortissent de cette même place, s'ils n'y
étaient arrêtés, & comme fixés par le
vouloir de Dieu, & par la direction de
quelque Intelligence assignée à chacun
d'eux, selon l'opinion de quelques Théologiens,
qui veulent que tous les Corps
des Créatures aient chacun une Intelligence
particulière qui préside sur eux.
Ayez à cela le mouvement rapide du
premier Mobile, qui, étant circulaire,
fait, que tout ce qui se meut par lui, demeure
dans sa propre Sphère & dans son
Ecliptique. L'expérience même nous faisant
voir que quelque masse que ce soit,
de Plomb ou de Marbre, dès qu'elle vient
à tourner sphériquement, perd son poids,
& vole, pour ainsi dire, en tournoyant
également autour du Centre; en sorte
qu'un fil très délié serait capable de l'y retenir
toujours dans une même distance.
Nous voyons encore qu'une roue, quelque
grande qu'elle soit, après le premier
@
372 LA LUMIERE
mouvement qui lui est imprimé, se meut
par soi-même, & tourne avec facilité autour
de son Axe. Après cela il ne faut plus
s'étonner que les Corps des Luminaires,
quoique d'une grandeur prodigieuse, tournent
facilement chacun dans sa propre
Sphère, sans varier d'un seul point, comme
s'ils étaient cloués à un mur solide. Au
reste la cause d'un tel mouvement ne provient
que de cet Esprit vivant & lumineux,
dont ces Corps sont pleins; car cet Esprit
ne peut souffrir le repos, & c'est de lui
que dépendent toutes les actions, & toute
la force des Esprits vitaux, comme
nous le ferons voir quelque jour en traitant
de la structure admirable de l'Homme.
Le Ciel donc proprement est pris pour
le Firmament, lequel de sa nature est unique,
& sans distinction. Mais comme nous
avons accoutumé d'appeler du nom de
Ciel tout ce que nous voyons au-dessus
de nous revêtu d'un habillement céleste,
soit le Lieu des Eaux supérieures, soit
l'Empirée, la dénomination se prenant ordinairement
de ce qui est le plus sensible
& le plus en vue; de même Moïse a employé
le mot de Terre pour désigner les
Eléments inférieurs, & celui de Ciel pour
signifier les supérieurs. En imitant Moïse,
nous appellerons donc tout ce qui est au-
dessus de nous
Ciel, & tout ce qui est en
@
SORTANT DES TENEBRES.
373
bas
Terre; après quoi nous diviserons cette
Partie supérieure en trois Classes ou en
trois Cieux.
Le premier Ciel sera posé depuis cette
Région Elémentaire, qui est immédiatement
au-dessus des nues, & où les Eaux
inférieures ont leur terme assigné par le
Créateur jusqu'aux Etoiles fixes; c'est-à-
dire, jusqu'au Lieu où sont les Planètes
errantes, ainsi dites à cause que dans leur
tour, elles n'observent aucun ordre entr'elles,
mais tournent différemment les
unes des autres pour mieux donner la
forme à l'Univers, & servir à marquer le
changement des temps & des saisons.
Le deuxième Ciel sera le Lieu même
des Corps fixes, dans lequel les Etoiles
vont également, gardant toujours entre-
elles la même distance, & observant un
cours invariable, ce qui fait qu'on les appelle
fixes, comme si elles étaient effectivement
attachées à quelque Corps solide.
Ce premier & ce deuxième Ciel se joignent
successivement, & il n'y paraît aucune
distinction, n'étant qu'un même Firmament,
& la même Partie supérieure de
l'Univers, comme nous l'avons déjà dit.
Le troisième Ciel sera le Lieu même
des Eaux surcélestes, distinctes des Eaux
inférieures par le Firmament séparateur, &
c'est là que sont les Cataractes des Cieux,
@
374 LA LUMIERE
qui s'y conservent pour l'exécution des
secrets jugements de Dieu, & pour servir
d'instruments à sa vengeance, comme on
a vu autrefois, lorsque Dieu envoya le
Déluge pour la punition des Hommes.
C'est jusqu'à ce troisième Ciel, voisin de
l'Empirée, où réside la Majesté de Dieu
& l'Armée de ses saints Anges, & où l'Ecriture
nous apprend que Saint Paul a été
ravi, & elle ne nous marque point de bornes
plus éloignées que le troisième Ciel.
On pourrait demander si ces Eaux surcélestes
mouillent, ou non; mais il n'y a
nulle difficulté à décider qu'elles ne mouillent
point, parce que ce sont des Eaux
raréfiées d'une raréfaction souverainement
parfaite, & que c'est proprement l'Esprit
des Eaux. Et s'il nous est permis d'argumenter
du moins au plus: Les Eaux inférieures,
quoique grossières & comme les
fèces des autres, ne mouillent point lorsqu'elles
sont raréfiées & répandues ça & là
dans les Airs, les Eaux supérieures doivent
encore moins mouiller, tant à cause
de leur nature plus subtile, que parce qu'elles
sont dans une bien plus vaste étendue.
D'où l'on peut apprendre que plus l'Eau
est raréfiée, plus elle approche de la nature
de cette première Eau très pure, placée
au-dessus du Firmament dans la Région
Ethérée. De cette raréfaction des
@
SORTANT DES TENEBRES.
375
Eaux, & de leur nature bien étudiée, le
Philosophe Hermétique tirera plus d'instruction
que de toute la Science d'Aristote
& de ses Sectateurs, quoique d'ailleurs
très subtile & très belle, considérée à
d'autres égards: C'est ce qu'insinue le
docte Sendivogius dans sa
Nouvelle Lumière,
quand il dit qu'on doit bien observer
les merveilles de la Nature, & surtout
dans la raréfaction de l'Eau; mais
nous traiterons de ces choses plus amplement
dans leur lieu.
A l'égard de la Matière, dont le Firmament
est composé on ignore si ce n'est
qu'un vide, ou si c'est quelque chose de
différent des Eaux qui l'environnent. Mais
en examinant de près la nature des choses,
peut-être, ne laisserons-nous pas de pénétrer
la vérité malgré l'éloignement qu'il y
a delà à nous. Nous disons donc que la
Substance des Eaux a servi de Matière
universelle, comme la Lumière a servi de
Forme universelle; & comme la Lumière
diffuse de tous côtés devait être principalement
resserrée dans le Firmament, &
y resplendir avec plus d'éclat, son domicile
devait aussi par conséquent avoir plus
d'affinité avec la Lumière que la Substance
matérielle n'en a, afin qu'elle eût lieu
de luire & de l'épandre plus librement;
or il n'y a que l'Air, & la nature de l'Air
@
376 LA LUMIERE
qui soit voisine du Feu, ce que nous
voyons par l'exemple de notre feu ordinaire
qui vit d'air, comme étant très conforme
à sa nature, d'où nous concluons
que dans la Région Ethérée, où les Eléments
sont plus purs & dans une plus grande
vigueur, la Lumière tient lieu de Feu,
le Firmament d'Air, & les Eaux supérieures
d'Eau. A l'égard de la Terre, comme
elle n'est pas proprement un Elément,
mais l'écorce & la lie des Eléments, elle
n'a point de rang dans un lieu où il n'y
en a point pour des excréments; car la Lumière
étant là dans son propre & naturel
habitacle, elle n'a pas besoin d'enveloppe,
comme elle en a besoin ici-bas, ainsi que
nous l'allons faire voir.
Après avoir parlé du Ciel & des Corps
célestes, il est temps de venir aux Eléments
inférieurs; & parce que nous avons
souvent fait mention des Eaux inférieures,
il faut présentement en dire quelque chose.
Les Eaux inférieures ayant été séparées,
& ramassées en un lieu par la vertu du
Verbe Divin, à quoi contribua beaucoup
l'action de la Lumière, qui, chassant les
Ténèbres, les obligea de se réfugier dans
le profond des Eaux, voilà aussitôt comme
un nouveau Cahos, qui se fit voir
dans la Nature inférieure, car tous les
Eléments y étaient confondus & sans ordre,
dre
@
SORTANT DES TENEBRES.
377
& il ne s'y faisait aucune action, Ce
qui obligea le Sage Créateur de départir
à cette Nature inférieure une Lumière qui
lui fût particulière; mais parce qu'il est de
la nature de la Lumière de vouloir toujours
s'élever en haut, il songea à lui donner
un Sujet qui fût propre à lui servir
de domicile & à le retenir, & pour cela
il choisit le Feu: Mais parce qu'il est très
pur & très sec de sa nature, fort sitibond,
& fort attractif de son humide naturel aérien,
qu'il aurait trop aisément absorbé
par l'action qui lui est naturelle, & se serait
si fort augmenté; qu'il aurait été capable
de consumer presque tout le Monde,
& de convertir en lui tout l'Air inférieur;
la Nature prudente, ou plutôt l'Auteur
même de la Nature, en établissant le
Feu pour servir de véhicule à la Lumière,
voulut en même temps lui assigner une
dure Prison, à savoir la Terre, & qu'il
y fût retenu sous ses enveloppes impures,
de peur qu'il n'échappât. Il fut donc garrotté,
pour ainsi dire par un double lien, à
savoir par la froideur de la Terre, & par
l'humidité de l'Eau crasse, afin qu'étant
soumis à ces qualités contraires & anti-péristatiques,
il demeurât arrêté pour la commodité
de la Nature inférieure. Voilà
comment le Feu fut fait le véhicule de la
Forme, c'est-à-dire de la Lumière; & son
Tome III,
I ii
@
378 LA LUMIERE
Siège mis en la Terre, la lie des Eaux inférieures,
où il est détenu sous une dure
écorce.
Ce Feu agit sur la Matière qui lui est
plus voisine, & plus propre à pâtir, à savoir
l'Eau, qu'il raréfie aussitôt & convertis
en la nature de l'Air, qui est au-dessous
des nues mêlé d'Eau, & attiré par la force
des Corps célestes. Mais si ce Feu trouve
renfermée au Centre de la Terre une
humidité aérienne, déjà produite par son
action, laquelle n'ait pu s'exhaler à cause
de la solidité des Lieux & l'opacité de
la Terre, & qu'il agisse de nouveau sur
elle, en joignant à cette humidité aérienne
les plus sèches & les plus subtiles parties
de la Terre, de là se fait le Soufre
bitumineux & terrestre, lequel est divers
selon la diversité des Lieux. Si aussi cet
Air trouve jour pour sortir, il émeut l'autre
Air & cause le vent. Et si ce même
Feu agit sur une humidité aqueuse, l'aérienne
s'étant exhalée, & qu'elle se joigne
aux plus pures, mais plus sèches parties de
la Terre, auxquelles elle se rende adhérente,
alors se fait le Sel commun, & delà
vient la cause de la salure de la Mer; car
la Mer étant trop profonde, & quasi au
Centre de la Terre, où le Feu central est
le plus vigoureux, ce Feu trouvant là un
grand amas d'Eaux, qui y sont en quelque
@
SORTANT DES TENEBRES.
379
sorte de repos, il agit continuellement
sur cette Matière humide, l'aérienne s'exhalant
toujours par les portes de l'Eau, &
delà se fait le Sel, comme de cette exhalaison
d'Air naissent les tempêtes, les tourbillons,
& les vents qui viennent de la
Mer. Mais nous traiterons quelque jour
plus amplement de ces choses, aussi bien
que du flux & reflux de la Mer. C'est assez
pour le présent de savoir quels effets produit
ordinairement cette exhalaison de
l'humidité aérienne, laquelle étant aussi
quelquefois retenue dans la Terre, en des
lieux très renfermés qui font obstacle à
son passage, y excite de grands tremblements
de Terre selon la quantité de la Matière
émue. De cette continuelle action
du Feu sur l'humidité aqueuse, l'union
des plus subtiles parties de la Terre, se
fait, comme nous avons dit, le Sel commun,
lequel par l'agitation de la Mer,
sort des cavernes de la Terre, & l'Eau
s'en imprégnant par un mouvement continuel,
devient salée. Mais ces Eaux salées,
venant à passer par les pores de la Terre
dans leur cours ordinaire, ce Feu n'a plus
d'action sur elles, d'autant que les Sources
des Fontaines ou des Rivières se trouvent
profondes; car la génération du Sel ne
se fait point sur la superficie de la Mer
mais dans la Terre. De là vient que si les
I iij
@
380 LA LUMIERE
Lieux où se fait le Sel sont enduits de
craie, ou s'ils ont les pores fort petits,
en sorte que l'Eau ne puisse les pénétrer
pour y servir à la génération du Sel, ou
que le Sel étant fait, elle ne puisse le puiser
ni s'en imprégner, alors il demeure
dispersé dans les entrailles de la Terre, &
l'Eau reste sur la superficie, douce comme
elle était auparavant; mais dans le
fonds de la Mer, où il y a une grande
quantité d'arène, il y a passage à l'Eau
pour entrer & se charger de la substance
du Sel, & ainsi devenir salée.
Voilà comment le Ciel, la Terre, &
la Mer ont été produits de ce premier Cahos
informe, & comme le Monde s'est
trouvé formé de leurs divers arrangements,
avec règle, poids & mesure. Mais mon
dessein étant de traiter de cette grande
Matière dans un Livre exprès, nous y
renvoyons le Lecteur.
@
SORTANT DES TENEBRES.
381
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE III.
O vous! du divin Hermès les Enfants &
les Imitateurs, à qui la Science de votre Père a fait voir la Nature à découvert; vous seuls, vous seuls savez comment cette main immortelle forma la Terre & les Cieux de cette Masse informe du Cahos; car votre grand Oeuvre fait voir clairement que de la même manière dont est fait votre Elixir philosophique, Dieu aussi a fait toutes choses.
CHAPITRE III.
L Es seuls Enfants de la Science Hermétique
connaissent les véritables Fondements
de toute la Nature, & eux seuls,
éclairés de cette belle Lumière, méritent
le nom de Physiciens. C'est à eux, ainsi
qu'à des Aigles, qu'il est permis de regarder
fixement le Soleil, source de toute
Lumière, à l'heure de sa naissance, &
qui peuvent de leurs mains toucher ce Fils
du Soleil, le tirer de ses ténèbres, le laver,
le nourrir & le mener à un âge de
maturité. Ce sont eux encore qui connaissent
& adorent Diane, la véritable Soeur,
& qui ayant eu Jupiter favorable dans leur
@
382 LA LUMIERE
naissance, sont comme les Singes du Créateur
dans l'Ouvrage de leur Pierre; mais
s'ils l'imitent sagement, ils le bénissent &
le louent perpétuellement, lui rendant
des grâces infinies du grand bien qu'ils possèdent.
En effet, qui pourrait s'imaginer
que d'une petite Masse confuse, où
les yeux du Vulgaire ne voient que fèces,
& abomination, le sage Chimiste
en puisse tirer une Humidité ténébreuse
& mercurielle, contenant en soi
tout ce qui est nécessaire à l'Oeuvre,
suivant le dire commun.
Que dans le
Mercure est tout ce que cherchent les Sages;
& que dans ce Réservoir des Eaux
supérieures & inférieures tous les Eléments
se trouvent renfermés, lesquels en doivent
être extraits par une seconde Séparation
Physique, parfaitement purifiés, &
conduits ensuite à l'acte de la Génération
par le moyen de la Corruption. Qui pourrait
croire que là se trouvât le Firmament,
diviseur des Eaux supérieures d'avec les
inférieures, & le domicile des Luminaires
auxquels il arrive quelquefois des éclipses?
Qui croirait enfin qu'au Centre de notre
Terre se trouvât un Feu, le vrai véhicule
de la Lumière, qui ne fût ni dévorant
ni consumant, mais au contraire qui est
nourrissant, naturel, & la source de la
vie, & de l'action duquel s'engendre au
@
SORTANT DES TENEBRES.
383
fonds de la Mer Philosophique le vrai
Sel de Nature, & qu'il se trouve en même
temps au sein de cette Terre vierge
le vrai Soufre, qui est le Mercure des
Sages, & la Pierre des Philosophes? O!
vous parfaitement heureux d'avoir pu conjoindre
les Eaux Supérieures avec les inférieures,
par le moyen du Firmament: O
vous encore plus habiles d'avoir su laver
la Terre avec le Feu, la brûler avec l'eau,
& ensuite la sublimer! Certainement toute
sorte de félicité & de gloire vous accompagnera
sur la Terre, & toute obscurité
s'enfuira de vous. Vous avez vu les
Eaux supérieures qui ne mouillent point;
vous avez manié la Lumière avec vos
propres mains; vous avez su comprimer
l'Air; vous avez su nourrir le
Feu, & sublimer la Terre en Mercure,
en Sel, & enfin en Soufre. Vous avez
connu le Centre; vous en avez su tirer
des rayons de Lumière, & par la Lumière,
vous avez su chasser les Ténèbres &
voir un nouveau Jour. Mercure vous est
né, la Lune a été entre vos mains, &
le Soleil a pris naissance chez vous; il y
est né une seconde fois, & a été exalté;
Vous avez admiré ce Soleil dans sa rougeur,
& la Lune dans sa blancheur, &
vous avez contemplé toutes les Etoiles
du Firmament au milieu des Ténèbres
@
384 LA LUMIERE
de la nuit; Ténèbres devant la Lumière;
Ténèbres après la Lumière, enfin la Lumière
mêlée avec les Ténèbres vous a apparu.
Que dirai-je davantage, vous avez
produit un Cahos, vous avez donné une
Forme à ce Cahos, que vous avez tirée
de lui-même, & ainsi vous avez eu la première
Matière, que vous avez informée
d'une Forme plus noble qu'elle n'avait
auparavant; vous l'avez ensuite corrompue,
& l'avez enfin élevée à une Forme
entièrement parfaite. Mais c'est trop parler
sur un Sujet où il est bon d'être plus réservé.
@
SORTANT DES TENEBRES.
385
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE
IV.
Mais il n'appartient pas à ma faible plume
de tracer un si grand tableau, n'étant encore qu'un chétif Enfant de l'Art, sans aucune expérience; Ce n'est pas que vos doctes Ecrits ne m'aient fait apercevoir le véritable but où il faut tendre; & que je ne connaisse bien cet Illiaste, qui a en lui tout ce qu'il nous faut, aussi bien que cet admirable Composé, par lequel vous avez su amener de puissance en acte la vertu des Eléments.
CHAPITRE IV.
I Ci notre Poète s'excuse d'avoir osé se
servir de la comparaison qu'il a mise en
avant, & fait bien voir que c'est une qualité
attachée au vrai Philosophe que d'être
humble, & sans vanité; au contraire
des autres qui parlent hardiment de ce
qu'ils ne savent pas. Ils disent bien à la
vérité que le Mercure & le Soufre entrent
dans notre Composition; mais aveugles
qu'ils sont, ils ignorent quel est ce
Mercure, quel est ce Soufre & ne connaissent
ni ce qu'ils traitent, ni le but où
il faut tendre, & les voies qu'il faut tenir
Tome III.
* K k
@
386 LA LUMIERE
leur sont incompréhensibles. Ils s'en tiennent
au Mercure vulgaire, assurant qu'il
n'y en a point d'autre, quoique le docte
Sendivogius affirme le contraire dans son
Dialogue, où il dit qu'il y a bien un autre
Mercure, & quoi qu'il soit dit encore
ailleurs que notre Mercure ne se trouve
point tel sur la Terre, mais qu'il est extrait
des Corps. Enfin quoique tous les Philosophes
unanimement condamnent le Mercure
vulgaire, & défendent de s'en servir,
ils s'obstinent à commenter à leur mode le
texte des Philosophes, & veulent absolument
qu'ils aient entendu que le Mercure,
dans la forme que nous le voyons,
n'est pas à la vérité le Mercure des Philosophes,
mais seulement lorsqu'il est travaillé
& purifié à leur fantaisie, & qu'il est
réduit sous une autre forme. Quelle folie,
grands Dieux! c'est à peu près comme
si quelque Auteur avait défendu qu'on se
servît du Soufre commun pour la confection
du Verre, & qu'un Homme s'obstinât
néanmoins de l'en vouloir tirer, par
la seule raison que la défense aurait regardé
le Soufre tel que nous l'avons, mais
non pas le Soufre travaillé & préparé; en
faisant en lui-même ce beau raisonnement,
que le Soufre a été au commencement
Terre, & que par conséquent il peut se
réduire en cendre, de laquelle se fera le
@
SORTANT DES TENEBRES.
387
Verre. Qui ne voit que ce serait aller directement
contre l'intention de celui qui
aurait fait la défense. Voilà comme font
ceux qui travaillent sur le Mercure vulgaire,
lequel par l'action de la Nature a passé
dans une Substance certaine, très inutile
à l'Art; & quoique le Mercure, l'Or, &
les autres Métaux, même tous les Corps
sublunaires contiennent en eux naturellement
le Mercure des Philosophes, c'est
pourtant une très grande folie de travailler
sur les uns & sur les autres, puisque
l'Art a besoin d'un Corps qui soit voisin
de la génération. Qu'ils sachent donc que
nous devons travailler sur un Corps créé
par la Nature, que comme une bonne & prévoyante
Mère elle présente à l'Art tout
préparé. Dans ce Corps, le Soufre & le
Mercure se trouvent mêlés, mais très faiblement
liés ensemble, en sorte que l'Artiste
n'a qu'à les délier, les purifier, & derechef
les réunir par un moyen admirable. Tout
cela se doit faire, non pas par caprice, &
par un travail ordinaire, mais avec beaucoup
de sagesse & d'industrie, & toujours
selon les voies & les règles de la Nature,
qui seule doit gouverner entièrement l'Ouvrage
Philosophique, & c'est par là seulement
qu'on peut parvenir au but qu'on
se propose.
Ce Corps est appelé par notre Poète,
K k ij
@
388 LA LUMIERE
Illiaste, ou Hylé, & en effet c'est un véritable
Cahos, qui dans cette nouvelle
production contient en soi, quoique confusément,
tous les Eléments, lesquels l'Art
industrieux doit séparer, & purifier par le
ministère de la Nature, afin qu'étant derechef
conjoints, il en naisse le véritable
Cahos des Philosophes; c'est-à-dire, un
Ciel nouveau & une Terre nouvelle. De
cet Hylé ou Cahos le docte Pennot dit
admirablement bien dans ses Canons sur
l'Ouvrage Physique, que l'Essence, en
laquelle habite l'Esprit que nous cherchons,
est entée & gravée en lui, quoi
qu'avec des traits & des linéaments imparfaits.
La même chose est dite par Ripleus,
Anglais, au commencement de ses douze
Portes; & Aegidius de Vadis dans son dialogue
de la Nature, fait voir clairement,
& comme en lettres d'Or, qu'il est resté
dans ce Monde une portion de ce premier
Cahos, connue, mais méprisée d'un
chacun, & qui se vend publiquement. Je
pourrais alléguer une infinité d'Auteurs
qui parlent de ce Cahos ou Masse confuse;
mais ce qu'ils en disent ne peut être
entendu que des Enfants de l'Art. Ce sont
les Oracles du Sphinx, qui ne sont clairs
que pour ceux qui les comprennent, &
qui sous une même écorce cachent la vie
& la mort. Que celui donc qui entreprendra
@
SORTANT DES TENEBRES.
389
de manier nos Serpents hermétiques,
s'arme d'une Théorie solide & fondamentale,
s'il ne veut trouver sa perte où il
cherche sa sûreté & ses avantages.
Que ces malheureux Philosophâtres
sont à plaindre, qui sur la simple lecture
de quelques Livres, osent mettre la main
à l'Oeuvre. Il ne s'agit pas de lire, mais
d'entendre ce qu'on lit; car s'il n'y avait
qu'à prendre au pied de la lettre ce que
disent les Philosophes, que de Savants,
que d'Hermès, que de Gébers il y aurait
au Monde! mais il n'y a eu, & n'y aura
qu'un Hermès & qu'un Géber. Qu'il suffise
donc aux plus Sages d'être réputés dignes
de leur succéder, qu'ils comptent qu'ils
ne sauront jamais rien faire, s'ils n'apprennent
auparavant comment il faut faire.
Notre Poète a parfaitement connu cette
vérité, Qu'il ne sert de rien de connaître
la Matière, de savoir les Opérations
vulgaires, & de comprendre même la
nature de l'Illiaste, si en même temps on
n'a une parfaite intelligence des Livres,
& une profonde théorie. Car enfin ceci
est l'Ouvrage des Philosophes & non des
Chimistes ordinaires; c'est une Oeuvre de
la Nature, & non une subtilité de l'Art.
Il faut donc commencer par bien apprendre
ce que c'est que la Nature, & c'est ce
que tu trouveras, mon cher Lecteur, écrit
K k iij
@
390 LA LUMIERE
en plusieurs lieux, mais c'est à toi de séparer
la rose des épines, & si ton jugement
ne te sert à cela, la quantité des Livres
& des Docteurs ne te servira de rien; ce
sera plutôt une confusion qu'une véritable
Science, & loin d'acquérir des Connaissances,
tu ne feras que perdre & ton temps
& ta peine.
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE V.
Ce n'est pas que je ne sache bien que votre
Mercure secret, n'est autre chose qu'un Esprit vivant, universel & inné, lequel en forme de vapeur aérienne descend sans cesse du Ciel en Terre pour remplir son ventre poreux, qui naît ensuite parmi les Soufres impurs, &, en croissant passe de la nature volatile à la fixe, se donnant à soi-même la forme d'Humide radical.
CHAPITRE V.
I l est temps maintenant de mettre au
jour, autant qu'il dépendra de nous, le
fondement de toute la Doctrine, puisqu'il
ne servirait de rien de connaître le Sujet
de notre Science, si l'on ignorait ce qui
est renfermé en lui, & ce qui en doit être
@
SORTANT DES TENEBRES.
391
tiré; c'est dans ce dessein que notre Poète
continue d'expliquer la nature du Mercure
des Philosophes, mais pourtant sous
un voile qui cache la vérité aux yeux des
Ignorants, & la laisse apercevoir aux Sages
& aux Entendus.
Il établit un double mouvement au
Mercure, un de Descension, & l'autre
d'Ascension: Et comme le premier sert à
l'information des Matières disposées, par
le moyen des rayons du Soleil & des autres
Astres, qui de leur nature se portent
vers les Corps inférieurs, & à réveiller
par l'action de son Esprit vital le feu de
Nature, qui est comme assoupi en elles,
aussi le mouvement d'ascension lui sert
naturellement à purifier les Corps des excréments
qu'ils ont contractés, & à exalter
les Eléments purs avec lesquels il s'unit,
& dont il fortifie la Nature; après
quoi il retourne vers sa Patrie, devenu
plus vicieux à la vérité, mais non pas plus
mûr ni plus parfait.
Tout de même qu'il y a dans le Mercure
un mouvement double, aussi trouve-t-on
en lui une double nature, à savoir
une ignée & fixe, l'autre humide & volatile;
& c'est par là qu'il accorde les Discordants,
& qu'il concilie les Contraires.
Si nous regardons sa nature intrinsèque,
c'est le Coeur fixe de toutes choses, très
K k iiij
@
392 LA LUMIERE
pur, & très persévérant au feu, le vrai
Fils du Soleil, le Feu de la Nature, Feu
essentiel, le véhicule de la Lumière; en
un mot le véritable Soufre des Philosophes.
De lui procède la splendeur; de sa
Lumière la Vie, & de son mouvement
l'Esprit. A l'égard de sa nature extrinsèque,
c'est de tous les Esprits le plus spirituel;
de toutes les puretés la plus pure;
la Quintessence des Eléments; les Fondements
de toute la Nature, la première Matière
des choses; une Liqueur Elémentaire;
en un mot le véritable Mercure des
Philosophes.
Ce double mouvement, & cette double
nature du Mercure, font qu'on le
considère sous deux différents regards; car
avant sa Congélation & dans la voie de
Descension, c'est la Vapeur aérienne &
très pure des Eléments de la Nature des
Eaux supérieures, portant naturellement
dans son sein l'Esprit de la Lumière, &
le vrai Feu de la Nature: Il est humide
& volatile, & c'est la plus noble portion
de ce premier Illiaste ou Cahos: C'est
l'eau permanente, tirée de cette première
Humidité, toujours la même, & toujours
incorruptible: C'est le Vent ou l'Air
des Cieux, qui porte en son ventre la fécondité
du Soleil, & qui de ses ailes couvre
la nudité du Feu. Mais après la Congélation,
@
SORTANT DES TENEBRES.
393
c'est l'Humide radical des choses,
qui sous de viles scories, ne laisse
pas de conserver la noblesse de sa première
origine, & sans que son lustre en soit
taché; c'est une Vierge très pure, qui n'a
point perdu sa virginité, quoi qu'on la
trouve au milieu des Places publiques,
elle est en tout Corps, & chaque Composé
la recèle en lui. Que serait-ce qu'un
Corps sans son Humide radical, & comment
une Substance pourrait-elle subsister
sans son propre Sujet? Comment les
Esprits pourraient-ils être retenus s'il n'y
avait pas un lieu propre à les retenir?
Comment enfin le Soufre de Nature pourrait-il
être renfermé, s'il n'avait pas sa
propre prison? Pour le mieux reconnaître,
examinons un peu de plus prés la nature
des choses.
Il y a trois Humidités en tout Composé,
comme l'enseigne le docte Evaldus
Vogélius au Chapitre de l'Humidité radicale,
dont la première s'appelle Elémentaire,
laquelle, dans chaque Corps,
est opiniâtrement unie à la Terre, & cette
Terre & Eau, ainsi unies, sont appelées
le Vase des autres Eléments; cette humidité
n'abandonne jamais absolument le
Composé, au contraire elle demeure toujours
avec lui, même dans les Cendres,
dans le Sel, qui en est tiré; & ce qui
@
394 LA LUMIERE
est plus admirable, c'est qu'elle reste même
dans le Verre, à qui elle donne la fluidité:
Cette Humidité est le véritable &
très pur Elément de l'Eau, qui n'a reçu
aucune altération des autres Eléments, mais
qui est demeuré dans la seule & simple
nature d'Eau, hors l'union qu'il a contractée
avec la partie terrestre. La deuxième
Humidité est nommée Radicale,
de laquelle il a été dit quelque chose ci-
dessus, & dont nous parlerons encore
plus amplement ci-après: Dans cette Humidité
consiste particulièrement la force
du Corps; mais elle s'enflamme, & se sépare
aisément du Composé; il en reste
pourtant toujours quelque petite portion,
& même dans les cendres; mais elle se
dissipe entièrement dans la vitrification. La
troisième Humidité s'appelle Alimentaire,
& c'est proprement l'aliment qui survient
au Composé: Elle est de la nature de
l'Humidité radicale; mais c'est avant sa
Congélation, & lorsqu'elle n'a point encore
souffert d'altération considérable par
les Agents Spécifiques: Elle s'appelle de
divers noms, & souvent elle est prise chez
les Philosophes pour l'Humidité radicale,
à dessein d'embarrasser les Lecteurs:
Cette Humidité est volatile, & abandonne
presque la première le Corps. Au reste
la connaissance de ces trois Humidités est
@
SORTANT DES TENEBRES.
395
plus nécessaire pour ceux qui s'attachent
à notre Science, que celle de leur propre
Langue; car sans elle il est absolument
impossible de bien connaître le Mercure
des Philosophes.
Je dirai encore en peu de mots, touchant
la première Humidité, que c'est l'Elément
grossier de l'Eau uni avec l'Elément
grossier de la Terre, & qu'ils sont
les Vases de la Nature, dans lesquels les
deux autres Eléments purs sont renfermés,
savoir le Feu dans la Terre, & l'Air dans
l'Eau; mais non pas pourtant immédiatement;
car le véritable Air est renfermé
dans un autre Corps plus pur, aussi bien
que le véritable Feu. Ces deux Eléments
sont encore nommés les Corps par les
Philosophes, parce qu'ils communiquent
la corporéité à toute la Nature, & que
leur substance sert comme d'habillement
pour couvrir la nudité des véritables Eléments;
mais le Corps de la Terre particulièrement
comprend & revêt toutes choses.
A l'égard de la seconde Humidité, c'est
une Humidité aérienne, qui, avant sa
Congélation, étant la vapeur des Eléments,
de nature éthérée, conserve cette
même nature après la Congélation, ce
qui fait que dans chaque Composé, elle
prend la forme d'Huile, surtout dans les
@
396 LA LUMIERE
Végétaux, & dans les Animaux. A l'égard
des Minéraux, comme ils abondent
principalement en humidité aqueuse & en
terrestréité, toutes deux liées ensemble,
à cause de quoi leur Huile a reçu une altération
terrestre & grossière, il s'ensuit
que la nature de leur Huile, où domine
l'Humidité, est transmuée en une qualité
terrestre, où règne principalement la sécheresse,
& de là vient que leur Humide
radical, surtout des Métaux, résiste plus
opiniâtrement au feu que l'Humide des
autres Corps; toutefois cet Humide n'est
pas fixe en tous, parce que l'aqueux y
prévaut quelquefois au terrestre; mais si
une telle Humidité était resserrée & transmuée
par la Coction, alors l'Humide
radical deviendrait très constant & très
fixe au feu. L'Huile donc abonde en
Humidité aérienne, ce qui fait qu'elle
brille, & s'allume aisément, cette propriété
étant particulière à l'Humidité aérienne,
(au lieu que les autres Humidités
s'envolent sans s'enflammer) parce
que l'Air est de la nourriture du Feu, qui
vit de l'Air, s'en sustente, s'en réjouit
& se revêt de son corps; de sorte qu'on
peut dire que tout ce qui est de substance
huileuse dans les Corps, Contient en soi
cette Humidité radicale, laquelle dans les
Végétaux est sous une forme oléagineuse;
@
SORTANT DES TENEBRES.
397
dans les Animaux sous une forme de graisse;
& dans les Minéraux sous une forme
de Soufre, comme nous avons dit; quoi
qu'il arrive pourtant quelquefois que cette
Substance varie, & pour le nom &
pour la forme: Mais, au fonds, c'est
cette seule Humidité aérienne & radicale,
renfermée dans leur intrinsèque,
qui est à considérer; car cette Humidité
étant détruite, le Composé tombe, &
n'est plus ce qu'il était; étant altérée,
tout le Corps est altéré; car c'est dans
cette seule Humidité que consiste le vrai
sujet de toutes les altérations, aussi bien
que le fondement des générations; mais
cette Humidité subsistant, subsiste en même
temps la vertu du Composé, lequel
est vigoureux ou languissant, selon l'abondance
ou le défaut de cette Humidité:
Enfin, la Nature se trouve renfermée
en elle, & s'y conserve: C'est le véritable
Sperme des choses, dans lequel réside
le Point séminal, comme nous l'expliquerons
ci-après.
Pour ce qui est de la troisième Humidité,
c'est proprement le Mercure végétable
étant encore dans la voie de Descension,
lorsque par les Rayons planétaires,
il descend pour faire végéter la Nature,
& multiplier la Semence dans les
Corps; mais parce que c'est une vapeur
@
398 LA LUMIERE
très subtile, & très spirituelle, comme
l'insinue fort doctement notre Auteur,
elle a besoin, pour pénétrer les Corps inférieurs
& se mêler avec eux, de revêtir la
forme d'Eau, par le moyen de laquelle
elle empêche que les Corps ne soient brûlés:
Elle sert entièrement à la production
des choses dans l'acte de la génération,
car c'est le véritable Dissolvant de la Nature,
pénétrant les Corps par sa spiritualité
innée, & réveillant le Feu interne
lorsqu'il est assoupi; causant aussi par son
Humidité la corruption & la noirceur, &
à cause de l'acidité qu'il a contractée dans
un Corps tout-à-fait minéral. Il est très
acide, & très aigu, & c'est le véritable
Auteur de toutes les motions. Il est quelquefois
comparé au Menstruë, & il a une
telle & si grande vertu, qu'on ne saurait
l'exprimer, quoi qu'à le considérer en lui-
même, & grossièrement, il soit très imparfait,
très crû & même très vil; mais
c'en est assez.
Les Philosophes ont quatre sortes de
Mercure, dont les noms confondent tellement
les Lecteurs, qu'il est quasi impossible
d'en pénétrer le véritable sens. Le
principal & le plus noble est le Mercure
des Corps, car c'est le plus virtuel & le
plus actif de tous, & c'est aussi à son acquisition
que tend toute la Chimie, puisque
@
SORTANT DES TENEBRES.
399
c'est la véritable Semence, tant recherchée,
de laquelle se fait la Teinture
& la Pierre des Philosophes. C'est ce Mercure,
qui a mû les Philosophes à tant
écrire; c'est lui qui est véritablement la
Pierre; & qui ne le connaît pas, se rompt
inutilement la tête à la chercher. Le second
est le Mercure de Nature, dont l'acquisition
demande un Esprit très subtil,
& très docte: C'est le véritable Bain des
Sages, le Vase des Philosophes, l'Eau
véritablement Philosophique, le Sperme
des Métaux, & le fondement de toute la
nature: Enfin, c'est la même chose que
l'Humide radical, dont nous avons parlé
ci-devant. Le troisième est appelé le Mercure
des Philosophes, parce qu'il n'y a
que les seuls Philosophes qui le puisent
avoir; il ne se vend point; il n'est point
connu, & ne se trouve que dans les seuls
magasins des Philosophes, & dans leurs
Minières. C'est proprement la Sphère de
Saturne, la véritable Diane, & le vrai Sel
des Métaux, dont l'acquisition est au-dessus
des forces humaines; sa nature est très
puissante, & c'est par lui que commence
l'Ouvrage Philosophique, c'est-à-dire,
après son acquisition. O que d'Enigmes
ont pris de lui leur origine! que de Paraboles
faites pour lui! que de Traités
composés sur lui! Il est caché sous tant
@
400 LA LUMIERE
de voiles, qu'il semble que toute l'adresse
des Philosophes a été mise en Oeuvre pour
le bien envelopper. Le quatrième est le
Mercure commun, non celui du Vulgaire,
qui est nommé de la sorte seulement
par ressemblance, mais le nôtre, qui est
le véritable Air des Philosophes; la vraie
moyenne Substance de l'Eau, & le vrai
Feu secret: Il est appelé commun, parce
qu'il est commun à toutes les Minières;
que c'est par lui que les Corps des Minéraux
sont augmentés, & que c'est en lui
que consiste la Substance métallique.
Si tu connais bien ces quatre Mercure,
mon cher Lecteur, te voilà déjà à
l'entrée, & le Sanctuaire de la Nature t'est
ouvert; car tu as déjà en eux trois Eléments
parfaits, à savoir l'Air, l'Eau, & le
Feu: A l'égard de la Terre pure, tu ne
peux l'avoir que par la Calcination Philosophique;
& alors seulement la vertu de
la Pierre sera entière, quand tout sera
changé en Terre. Mais voilà suffisamment
parlé de la nature de Mercure, & si notre
Auteur, dans un autre genre d'écrire, en
a traité doctement & magnifiquement,
nous croyons avoir dit en peu de mots
tout ce qui s'en pouvait dire, & aussi
clairement qu'une telle Science le peut
permettre. Tu verras encore dans la suite
de plus grandes choses; en sorte qu'il ne
te
@
SORTANT DES TENEBRES.
401
te restera que de mettre la main à l'Oeuvre;
mais avant que de commencer,
prends garde à bien entendre ce que tu
liras.
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE VI.
Ce n'est pas que je sache bien encore que
si notre Vaisseau ovale n'est scellé par l'Hiver, jamais il ne pourra retenir la vapeur précieuse, & que notre bel Enfant mourra dès sa naissance, s'il n'est promptement secouru par une main industrieuse & par des yeux de Lincée, car autrement il ne pourra plus être nourri de sa première humeur, à l'exemple de l'Homme, qui après s'être nourri de sang impur dans le ventre maternel, vit de lait lorsqu'il est au monde.
CHAPITRE VI.
T Ous les Auteurs disent beaucoup de
choses du Sceau d'Hermès, & assurent
tous que sans lui le Magistère serait
détruit, puisque par son moyen seul les
Esprits sont conservés & le Vaisseau bien
muni. Mais je n'ai pu encore comprendre
ce que veut dire notre Poète par le mot
d'Hiver qu'il emploie, de sorte que je
Tome III. *
@
402 LA LUMIERE
croirais aisément que c'est une faute d'écriture,
& qu'il devrait y avoir
sigillarsi
di verro au lieu
di verno, la ressemblance
des mots ayant pu tromper le Copiste.
Cependant je n'ignore pas ce que Sendivogius
entr'autres enseigne, à savoir
que l'hiver est cause de putréfaction,
parce que les pores des Arbres & des Plantes
sont bouchés par le froid, ce qui fait
que les Esprits s'y conservent mieux, &
ont leurs actions plus vigoureuses. Mais
je ne vois pas comment ce raisonnement
pourrait être appliqué à notre Oeuvre,
où une chaleur continuelle doit environner
la Matière, & l'échauffer jusques à la
fin, tous les Auteurs convenant que si
elle vient à cesser un moment, la Composition
tombe & l'Ouvrage est détruit.
Ils apportent pour exemple l'Oeuf mis
sous la poule pour la production du Poulet,
qui devient inutile dès qu'il est refroidi.
C'est ce qui a mis mon esprit en suspens
sur l'intention de notre Auteur. Pour
toi, mon cher Lecteur, sans t'arrêter à
tout cela, lorsque tu voudras en temps
dû mettre ton Oeuvre dans ton Vaisseau,
prends seulement bien garde qu'il soit scellé
exactement, afin que la vertu y soit retenue
dans toute sa force, & que les Eaux
salutaires & précieuses ne puissent en sortir,
car c'est là où est tout le péril: Rapporte
@
SORTANT DES TENEBRES.
403
surtout ton Ouvrage à celui de la
Nature; qu'elle te serve de Maîtresse &
de Guide, & observe soigneusement comment
elle opère en pareil cas; ayant toujours
dans ton esprit la manière dont elle
se sert pour mettre son ouvrage dans son
vase, & l'y sceller exactement, car la connaissance
de l'un donne celle de l'autre.
Si tu veux chasser le froid de la maison,
allumes y du feu; mais si tu veux retenir
l'esprit, qui ne demande qu'à retourner
vers sa Patrie, empêche l'Ennemi d'approcher
des murailles, de peur qu'il ne
tombe entre ses mains, & alors il demeurera
à la maison; sois donc prudent &
avisé.
Nous avons nécessairement besoin d'une
Sage-femme lors de la naissance de
l'Enfant; mais, si elle le reçoit sans précaution;
on doit appréhender qu'il ne lui
échappe: Ou, si l'ayant reçu devant le
temps, elle le serre trop avec ses linges,
il courra risque d'être suffoqué: Et enfin
si elle n'a bien soin d'en séparer l'arrière-
faix & les autres superfluités, il est à craindre,
ou qu'il n'en meure, ou qu'il n'en
soit perpétuellement infecté. On ne saurait
donc trop, en pareille occasion, recommander
la prudence & la vigilance;
car chaque chose a son heure déterminée
pour la naissance, aussi bien que son Automne
L l ij
@
404 LA LUMIERE
pour la maturité. Les fruits cueillis
avant le temps, ne viennent jamais à
une parfaite maturité; s'ils mûrissent aussi
plus qu'il ne faut, ils pourrissent aisément.
Ainsi rien n'est si nécessaire que de connaître
ce terme moyen & précis de la
parfaite maturité; car que servirait-il de
cultiver un fruit, de l'arroser, & le faire
mûrir, s'il n'était pas cueilli dans le temps
convenable; ce serait une peine entièrement
perdue.
Le temps de la naissance n'est point
déterminé par les Philosophes, qui varient
fort entre eux sur cela; mais il suffit d'avertir
le Lecteur que tout fruit se doit
cueillir en sa saison, & que la Nature qui
se plaît dans ses propres Nombres, est
satisfaite du Nombre mystérieux de
Sept,
surtout dans les choses qui dépendent
du Globe Lunaire, la Lune nous faisant
voir sensiblement une quantité infinie d'altérations
& de vicissitudes dans ce Nombre
Septenaire. C'est par ce Nombre magique
que la Nature, & tout ce qui en dépend,
est secrètement gouverné. Mais ce
Mystère naturel est caché aux Esprits grossiers,
qui ne peuvent rien voir que par les
yeux du corps, qui se contentent de cela
& ne cherchent rien davantage.
Ce Nombre
Septenaire est un des grands
Secrets des Philosophes, & quiconque
@
SORTANT DES TENEBRES.
405
saura par lui comprendre l'ordre de l'Univers,
saura un Mystère, qui, bien loin
de devoir être révélé, doit au contraire
être enseveli dans un profond silence; mais
quelque jour, Dieu aidant, nous traiterons
plus à fonds de ces grandes choses.
Que dirons-nous présentement de la
Nutrition, ou de la secrète Multiplication,
dont le Mystère repose parmi les plus
grands Secrets des Philosophes. Car que
servirait-il de cueillir la Moisson, si étant
cueillie, on ne la conservait avec soin
pour l'employer à l'usage de la Multiplication.
Nous disons donc qu'il y a de trois
sortes d'Augmentations; une, qui se fait
par la voie de la Nutrition; l'autre par
l'addition d'une nouvelle Matière, & la
troisième par dilatation ou raréfaction;
mais cette dernière n'est pas proprement
une Augmentation, c'est une Circulation
d'une même Matière, & l'atténuation de
ses parties. Des deux autres, la seconde,
qui est celle qui se fait par addition, regarde
plutôt l'Art que la Nature, laquelle
n'a point de mouvement local, ni de parties
qui y soient propres; mais elle use
seulement d'attraction, & c'est là proprement
l'Augmentation qui se fait par la voie
de la Nutrition.
Pour comprendre fondamentalement ce
que c'est que la Nutrition, il est nécessaire
@
406 LA LUMIERE
de savoir que le Sec attire naturellement
son
Humide, & que plus l'Humide
est spiritueux, plus il est facilement attiré:
Or le Feu de Nature, qui réside dans
l'Humidité radicale, comme nous le ferons
voir ci-après, étant très sec, & le
plus actif des Eléments, il attire à soi celui
d'entr'eux qui est le plus raréfié, & le plus
spiritualisé, à savoir l'Air. De là vient que
l'Air étant ôté, le Feu s'éteint, parce
qu'il est nourri, quoique d'une manière
insensible, de la moyenne Substance du
Feu. Cette moyenne Substance aérienne
est revêtue d'un Corps aqueux, & elle est
dépouillée de cette écorce extérieure par
le moyen de la corruption, s'insinuant
dans le profond de l'Humide radical, qui
est de même nature qu'elle, mais plus congelé;
& ensuite, par une nouvelle génération,
au moyen du feu digérant, elle se
transforme en ce même Humide radical,
d'où il arrive une continuelle corruption,
& une continuelle génération. Il est vrai
que la nutrition & la réparation de ce qui
a été détruit, ne se fait pas toujours, parce
que le feu qui doit faire en même temps
une double action, à savoir de consumer
ce qui a été digéré, & de rétablir par une
nouvelle nutrition ce qui a été consumé,
se trouve quelquefois affaibli, ou bien est
empêché par quelque accident de faire son
@
SORTANT DES TENEBRES.
407
attraction, & c'est alors que le Corps
meurt par la dissipation de son Humide
radical, consumé par son propre feu. Afin
donc que la nutrition se fasse comme il
faut, il ne suffit pas qu'il y ait un feu agissant,
& une consummation de l'Humide radical
(laquelle pourtant est nécessaire, car
si rien ne se consumait, la Nature serait
toujours contente, le Composé serait
immortel, & dans les Animaux il n'y aurait
jamais de faim, ni de désir de nouvel
aliment.) Il ne suffit pas non plus qu'il
y ait un nouvel aliment tout prêt; mais il
faut encore que l'action du Feu interne
soit égale, & même supérieure à la résistance
qui se fait de la part du
Nourrissant;
autrement l'effort de l'
Attirant serait vain
dès qu'il ne pourrait convertir l'
Attiré en
sa nature. Nous en avons l'exemple dans
l'Homme, dont la chaleur naturelle dévore
perpétuellement son propre Humide
radical, ce qui cause la faim, & le désir
d'une nouvelle matière semblable: Quoi
qu'il ait pris son aliment, & que ce mouvement
de désir ait cessé, il ne laisse pas
d'être encore nécessaire, pour que cet aliment
soit converti en nourriture, de lui
ôter tous ses empêchements, de le dépouiller
de son écorce extérieure, de l'atténuer
par la formation du Chyle, & de le faire
passer, pour ainsi dire, en la nature de son
premier Cahos; & alors l'aliment, ainsi
@
408 LA LUMIERE
raréfié, est aisément attiré par la chaleur naturelle
pour suppléer au défaut de l'Humide
radical consumé, lequel pourtant ne
se répare jamais absolument, à cause des
excréments que laissent les aliments, qui
vont toujours en s'augmentant & aussi à
cause que le Feu agissant s'affaiblit par une
action trop continuée, suivant cet Axiome,
que tout Agent, à force d'agir, pâtit,
& en pâtissant s'affaiblit. Voilà comme
se fait la nutrition de l'Homme, &
par conséquent son augmentation, à savoir
par l'assimilation des aliments; d'où il
s'ensuit que dans l'Oeuvre Physique, cet
Agent naturel, ou Feu de Nature, consume
continuellement par son action son
propre humide radical, & qu'ainsi il est
nécessaire de lui donner un nouvel aliment
à la place de celui qui a été consumé:
Mais parce qu'au commencement sa
vertu est faible, il ne faut lui donner d'abord
qu'un peu d'aliment, qui soit fort
léger jusqu'à ce que ce feu s'étant fortifié,
on puisse lui donner des mets plus solides.
Notre Auteur nous enseigne donc
par là de fortifier l'Enfant après sa première
nourriture par de nouveaux aliments,
à l'exemple de l'Embryon humain, qui
dans le ventre de la Femme, est sustenté
d'un menstrue faible, mais à qui on donne
après qu'il est né, une plus forte nourriture,
à savoir du lait. CHANT
@
SORTANT DES TENEBRES.
409
================================
CHANT PREMIER.
STROPHE VII.
Quoique je sache toutes ces choses, je n'ose
pourtant pas encore en venir aux preuves avec vous, les erreurs des autres me rendant toujours incertain. Mais si vous êtes plus touché de pitié que d'envie, daignez ôter de mon esprit tous les doutes qui l'embarrassent; & si je puis être assez heureux pour expliquer distinctement dans mes Ecrits tout ce qui regarde votre Magistère, faites, je vous conjure, que j'aie de vous pour réponse: Travaille hardiment, car tu sais ce qu'il
faut savoir.
CHAPITRE VII.
A Près que notre Auteur nous a fait
comme toucher au doigt notre divine
Science, il s'excuse de n'en pas dire
davantage, sur ce qu'il lui reste à lui-
même beaucoup de choses à apprendre;
& il confesse qu'il aurait dû faire voir
plus de doctrine, ayant à parler à des Gens
savants: Il craint même qu'il ne manque
quelque chose à son Ouvrage, & que
l'ordre n'y soit pas bien gardé. Apprenez
de là, Vendeurs de fumée, combien il est
Tome III.
M m *
@
410 LA LUMIERE
difficile de faire notre Oeuvre, puisqu'il
ne s'agit pas de faire des Opérations vulgaires,
qui, bien que parfaites dans leur
genre, sont inutiles à notre dessein, &
méprisées de tous les Philosophes. Il n'y
a, comme nous avons dit, qu'une Opération
dans notre Magistère: Tous les
Philosophes nous l'enseignent, en nous
avertissant d'abandonner toutes ces Opérations
Sophistiques, & de nous tenir à la
Nature, chez laquelle seule on trouve la
vérité.
C'est dans la Sublimation Philosophique
que sont renfermées toutes les autres
Opérations, & en elle seule consiste tout
ce que l'Artiste peut faire de mieux & de
plus subtil. Si donc quelqu'un sait bien
faire cette Sublimation, il peut se vanter
d'avoir connu un des plus grands Secrets,
& des plus grands Mystères des Philosophes.
Mais afin que tu puisses toi-même
la comprendre clairement, vois comment
Géber définit la Sublimation: C'est, dit-
il, l'Elévation par le feu d'une Chose sèche
avec adhérence au Vaisseau. Pour donc
faire une bonne Sublimation, il y a trois
choses que tu dois connaître, le Feu, la
Chose sèche, & le Vase. Si tu les connais,
tu es heureux, & tu n'as qu'à faire
en sorte que la Chose sèche adhère au
Vaisseau; car si elle n'y adhérait pas, elle
@
SORTANT DES TENEBRES.
411
ne vaudrait rien; mais pour qu'elle y adhère,
il faut qu'elle soit de même nature
que le Vaisseau, & c'est leur nature qui
fait leur ressemblance; car la Sécheresse est
de la nature du Feu, lequel est de toutes
les choses la plus sèche: C'est par elle
qu'il dissipe & consume toute humidité,
comme c'est par elle aussi qu'il abonde en
pureté; mais elle s'augmente de beaucoup
dans notre Sublimation; & c'est toute autre
chose que quand il était renfermé dans
les fèces: Il faut avoir soin aussi que le
Vaisseau soit très pur & de la nature du
Feu. Or, entre toutes les Matières, le
seul Verre & l'Or sont les plus constants
au feu, s'y plaisent, & s'y purifient davantage;
mais parce que l'Or ne se peut
avoir qu'à grand prix, & que de plus il
se fond aisément, les Pauvres n'auraient
pas le moyen d'entreprendre l'Ouvrage
Philosophique, & il n'y aurait que les
Riches & les Grands de ce Monde; Ce
qui dérogerait à la Providence & à la bonté
du Créateur, qui a voulu que ce Secret
fût indifféremment pour tous ceux qui le
craindraient. Il faut donc s'en tenir à un
Vaisseau de verre, ou de la nature du verre,
très pur, & tiré des cendres avec adresse
& subtilité d'esprit. Mais, que les
Disciples de l'Art prennent bien garde ici
à ne pas se tromper, & à bien connaître
M m ij
@
412 LA LUMIERE
ce que c'est que le Verre Philosophique,
en s'attachant au sens & non pas au son des
mots; c'est l'avis que je leur donne par un
esprit de piété & de charité. Dans ce Vaisseau
de verre bien connu, s'accomplit la
Sublimation, lorsque la Nature sèche s'élève
par le moyen du Feu & adhère au
Vaisseau à cause de sa pureté & de leur
même nature. Au reste, s'il y a beaucoup
à suer dans la recherche du Vaisseau, il
n'y a pas moins de peine dans la construction
du Feu. Mais comme nous en
parlerons dans un Chapitre particulier,
nous croyons qu'il suffit pour le présent
de ce que nous avons dit: Que ceci serve
seulement de leçon aux Chimistes ignorants,
qui croient qu'on doit entendre ces
choses à la lettre, & qui, sans étude précédente,
s'imaginent faire l'Oeuvre par
leurs Sublimations vulgaires. Ils lisent continuellement
Géber, mais sans l'entendre, &
le succès, ne répondant pas à leur attente,
ils sont les premiers à aboyer contre
les vrais Philosophes: Et parce qu'ils ont
pris un seul Auteur pour leur Guide, ils
ne daigneraient pas en regarder d'autres,
ne sachant pas qu'un Livre en ouvre un
autre, & que ce qui se trouve en abrégé
dans l'un, se trouve étendu dans l'autre:
Qu'ils lisent donc les Livres des Philosophes,
& surtout de ceux qui, moins
@
SORTANT DES TENEBRES.
413
envieux que les autres, ont transmis à
leurs Successeurs la Connaissance de la
Nature. Entre tous ces Traités, ceux qui
se trouvent insérés dans le
Musaeum Hermeticum
tiennent, à mon sens, le premier
rang, & surtout le Traité, qui a pour titre
Via veritatis, quoi qu'il y ait aussi bien
que dans les autres un Serpent caché, qui
d'abord ne laisse pas de piquer ceux qui
ne prennent pas garde. Mais que dirons-
nous de tant de Volumes, plus dangereux
que la peste, dont les Auteurs, quoi que
très doctes en leur genre, sont pourtant
si remplis d'envie, que Dieu sans doute
les punira d'avoir été la cause de tant de
malheurs, & les mesurera à la même mesure
dont ils ont mesuré les autres? Car
enfin, si l'amour du Prochain est aussi bien
que celui de Dieu, le Sommaire de la
Loi Sainte & des Commandements Divins,
que devient cette Loi, & où sera l'observation
de ces Commandements, si l'envie
règne si fort parmi les Hommes? A quoi
servent tant de Traités pleins d'impostures,
tant de fausses Recettes, & tant d'Ecrits
suggérés par le Démon, sinon pour perdre
les Gens trop crédules? Et quel avantage
a un Philosophe de suer sur de pareils
Ouvrages, qui causent tant de maux?
N'est-ce pas assez de ces Rejetons pestilentiels,
& de ces Semences maudites,
M m iij
@
414 LA LUMIERE
incapables de rien produire de bon, sans
que l'Envie, à l'exemple de Satan, vienne
remplir nos Champs d'ivraie? C'est
cette rage envieuse, source de tant de
malheurs dont le souffle fatal renverse les
Maisons, & dont les brouillards infects
gâtent la Moisson & détruisent l'espérance
des Pauvres. Ce sont vos langues envenimées,
dont les pointes réduisent en cendre
la substance des Malheureux, & ce
sont ces noires vapeurs, que vous répandez
dans vos Ecrits, qui jettent l'horreur
& les ténèbres dans l'esprit de ceux qui
vous lisent. Si vous ne voulez pas qu'on
profite de la lecture de vos Livres, pourquoi
attirer les Gens par de belles promesses,
& que ne gardez-vous plutôt un silence,
dont Dieu & les Hommes vous
sauraient plus de gré que de parler avec
envie? On voit beaucoup d'Auteurs, qui,
en accusant les autres d'avoir été envieux,
& d'avoir caché malicieusement la vérité,
répandent dans leurs discours encore plus
d'obscurité que les premiers, ce qui fait
que les pauvres Etudiants ne recueillent de
toute leur doctrine que beaucoup de confusion;
car si l'un rejette une chose, l'autre
l'élève jusqu'au Ciel; l'un commande
ce que l'autre défend, & de cette manière
ils confondent tellement l'esprit du Lecteur,
que plus il étudie, plus il a sujet
@
SORTANT DES TENEBRES.
415
de se défier de la vérité de l'Art.
Il n'y en a quasi point, parmi ceux qui
écrivent, qui ne promettent de parler
fidèlement & sincèrement; & cependant
leurs discours sont si pleins d'ambiguïté,
qu'à grand peine peuvent-ils être entendus
par les plus Doctes: Et quoi qu'ils s'excusent
sur ce qu'ils n'ont pas la liberté d'en
dire davantage, & qu'on a mis, pour ainsi
dire, un cachet sur leurs lèvres, on ne
laisse pourtant pas de démêler leur envie,
quelque soin qu'ils prennent de la cacher.
Il vaut bien mieux se taire, lorsqu'on se
croit obligé de garder le secret, que de
substituer un mensonge à sa place, à dessein
de jeter les Gens dans l'erreur: Enfin
les Philosophes parlent entr'eux si obscurément,
qu'à peine y trouve-t-on un
seul mot exempt de Sophisme. Qu'ils cachent
la Pratique tant qu'ils voudront, à
la bonne heure; mais, au moins, qu'ils
enseignent fidèlement la Théorie & les
Fondements de la Science, car sans Fondements
il ne peut y avoir d'Edifice. Est-
ce que l'Art ne serait pas assez caché aux
Ignorants, si les Philosophes se contentaient
d'être réservés ou sur la Matière,
ou sur le Vaisseau, ou sur le Feu! A peine
avec cela, y en aurait-il de mille un qui
pût approcher de cette Table sacrée; mais
il ne suffit pas à ces Messieurs de cacher
M m iiij
@
416 LA LUMIERE
toutes ces choses, il faut encore qu'ils
mettent en leur place des visions & des
fantaisies, par où, bien loin de rendre un
Lecteur plus savant, ils ne font que montrer
leur malice & leur envie. Que ces Envieux
n'imitent-ils Hermès, dont ils se disent
les Enfants; car quoique dans sa Table
d'Emeraude il ait été un peu réservé,
il n'a pas laissé pourtant de faire sentir l'odeur
de cette divine Science, de laquelle
il a parlé très doctement; mais ceux qui
sont venus après lui, au lieu d'éclaircir
ses paroles, y ont jeté de plus grandes
ténèbres, & ont porté la chose à un tel
excès d'obscurité, qu'il n'y a point d'Esprit,
quelque subtil & éclairé qu'il soit,
qui puisse la pénétrer, à moins que d'être
secouru de la Lumière d'en haut, à laquelle
rien ne peut résister.
Il se trouve des Gens, qui, lisant certains
Auteurs, lesquels ont d'abord un
air de sincérité & de charité, tiennent
qu'il faut rejeter pour l'Oeuvre toutes
sortes de Minéraux, & s'attacher, par
leur conseil, aux Métaux: Mais lisant ensuite
que les Métaux du Vulgaire sont
morts, parce qu'ils ont souffert le feu de
fusion, ils recourent à ceux qui sont encore
dans les Mines & se mettent à travailler
sur eux, & ne trouvant rien dans la
suite de l'Ouvrage, qui les contente,
@
SORTANT DES TENEBRES.
417
après avoir fait divers Essais, tantôt sur
un Métal, & tantôt sur un autre, rebutés
de leurs Expériences, ils reprennent les
Livres, & trouvant que tous les Métaux
imparfaits, sans exception, sont condamnés,
touchés par la raison & par l'autorité,
ils en reviennent aux Métaux parfaits,
à savoir à l'Or & à l'Argent; mais après
y avoir pendant quelque temps perdu leur
peine, & consumé leur Bien, ils se ravisent
tout d'un coup, en considérant que
ces Métaux sont d'une très forte composition,
& se mettent en tête qu'il faut les
réincruder, comme ils disent, par un Dissolvant
naturel, qu'ils croient mal-à-propos
être le Mercure vulgaire; mais quoiqu'ils
fassent avec de telles Matières, ils
ne trouvent que du dommage & de la
honte, parce qu'ils ignorent les véritables
Principes de la Nature, sur lesquels on
doit asseoir son fondement, & ne savent
ni ce que l'Or vulgaire contient, ni ce
qu'il peut donner; car s'ils connaissaient
bien cela, ils verraient que notre Corps,
le véritable Or des Sages, possède suffisamment
tout ce qui est nécessaire à l'Art.
Ceux qui travaillent, comme nous venons
de dire, se voyant enfin trompés dans
leurs espérances, viennent à mépriser toutes
sortes de Corps, & à blasphémer contre
la Nature, ne comprenant pas que chaque
@
418 LA LUMIERE
Corps, selon son Espèce, contient
en soi sa propre Semence, laquelle ne se
trouve point dans des choses diverses.
Après donc avoir vainement travaillé tantôt
sur une chose, & tantôt sur une autre,
ils recourent encore une fois aux Livres,
où trouvant que les Auteurs condamnent
toutes sortes de Végétaux, d'Animaux,
de Minéraux, & de Métaux mêmes, par
un raffinement ridicule, ils sortent hors de
la Nature, & portent leur recherche, ou
plutôt leur folie, tantôt jusques dans le
Ciel, & tantôt jusqu'au Centre de la Terre,
essayant par de pénibles travaux, d'extraire
un Sel vierge de la Terre, ou un Lait
volatil de l'Air, de la Rosée, ou de la
Pluie; mais lorsqu'ils croient avoir fait une
Pierre très fixe, & le vrai Soufre des Philosophes,
il se trouve qu'ils n'ont autre
chose qu'une Pierre aérienne & le Soufre
des Sots.
Les erreurs infinies de ceux qui travaillent,
ne viennent que de ce que les Philosophes
trompent de dessein formé (par) ceux
qui les lisent, s'imaginant que par ce
moyen, ils les détourneront du travail;
mais ils se trompent eux-mêmes; car chacun
aime tellement son erreur, qu'il se remet
à travailler de nouveau avec plus de
chaleur & de confiance qu'il n'a fait. La
cause de tant de malheurs est donc la seule
@
SORTANT DES TENEBRES.
419
envie des Auteurs; ce qui fait que notre
Poète, épouvanté de tant de sortes d'erreurs
où tombent ceux qui s'attachent à
cette Science, doute de lui-même, & de
son propre Ouvrage, implorant avec humilité
l'indulgence des Philosophes, & sur
tout de ceux, qui, n'étant point infectés
du venin de l'Envie, en exercent tous les
devoirs, & sont revêtus d'une charité vraiment
Philosophique. C'est de ceux-là dont
on ne saurait trop, ni trop bien parler,
car ce sont les Oracles de la Nature, qui
n'annoncent que de bonnes choses: Ce
sont des Astres radieux, dont la Lumière
éclate pleinement aux yeux de ceux qui
les consultent. Mais revenant à la modestie
de notre Poète, qui lui fait dire qu'il ne
sait pas l'Oeuvre, & lui fait demander
l'indulgence des Philosophes, il y a beaucoup
d'apparence qu'il n'en use de la sorte
que par prudence, & qu'il aime mieux
passer pour Disciple que pour Maître.
Néanmoins, pour le satisfaire, & ceux
aussi qui seront dans les mêmes doutes
que lui, nous voulons bien les assurer
qu'ils peuvent entreprendre l'Oeuvre hardiment,
quand ils sauront par théorie,
comment, par le moyen d'un Esprit crû,
on peut extraire un Esprit mûr du Corps
dissout, & derechef l'unir avec l'Huile vitalepour opérer les miracles d'une seule
@
420 LA LUMIERE
Chose, ou pour parler plus clairement,
quand ils sauront avec leur Menstrue végétable,
uni au minéral, dissoudre un troisième
Menstrue essentiel, pour ensuite,
avec ces divers Menstrues, laver la Terre,
& l'ayant lavée, l'exalter en nature céleste,
afin d'en composer leur Foudre sulfureux,
lequel, dans un clin d'oeil, pénètre les
Corps, & détruit leurs excréments. Voilà
tout ce qu'il nous est permis de leur dire,
encore d'un style figuré, parce que cela
regarde la Pratique, de laquelle peut-être
quelque jour nous traiterons plus clairement:
Soyez-en donc contents, vous, qui
aimez la Science, & qui recherchez la vérité.
Fin du premier Chant.
@
SORTANT DES TENEBRES.
421
CHANT DEUXIEME.
STROPHE I.
Que les Hommes, peu versés dans l'Ecole
d'Hermès, se trompent, lorsqu'avec un esprit d'avarice, ils s'attachent au son des mots. C'est ordinairement sur la foi de ces noms vulgaires d'Argent vif & d'Or qu'ils s'engagent au travail, & qu'avec l'Or commun ils s'imaginent par un feu lent fixer enfin cet Argent fugitif.
------------------------------------------
CHAPITRE PREMIER.

Ous avons déjà touché les
erreurs de ceux qui travaillent
avec l'Or & l'Argent vif, s'imaginant
de pouvoir en tirer
quelque profit; & nous avons fait voir
qu'ils ignorent entièrement les Principes
de la Nature; ce qui fait qu'au lieu de
trouver la Pierre, au milieu des Ténèbres
qui les environnent, ils heurtent lourdement
@
422 LA LUMIERE
contre les plus grosses Pierres qui
se trouvent en leur chemin. Leur opinion
roule uniquement sur ce que l'Or est le
plus noble de tous les Corps, & qu'il
contient en lui la Semence aurifique, laquelle
ils prétendent, disent-ils, multiplier
avec son Semblable, & dans cette vue
ces pauvres Idiots se proposent de le faire
végéter. Cette erreur est fortifiée chez
eux par les discours captieux de certains
Philosophes, qui enseignent que dans l'Or
sont les Semences de l'Or, & qu'il est le
véritable Principe d'aurification, comme
le Feu l'est d'ignition. Doctrine, dont sans
doute on peut tirer beaucoup de fruit,
pourvu qu'elle soit prise dans son véritable
sens, mais qui étant mal entendue, perd
les Ignorants. Notre Poète fait fort bien
connaître la cause d'une telle erreur, quand
il reprend ceux qui n'approchent de cet
Art divin que dans un esprit d'avarice,
& dont le coeur, ne désirant que de l'Or,
fait qu'ils ne sont jamais contents, s'ils n'ont
de l'Or dans leurs mains: Son éclat éblouit
leurs esprits aussi bien que leurs yeux, &
sa solidité ébranle la faiblesse de leur cerveau:
Sa beauté attache leur désir, & sa
vertu occupe tous leurs Sens; mais sa forte
Composition ne produit que leur confusion,
& sa noblesse fait voir la petitesse de
leurs conceptions.
@
SORTANT DES TENEBRES.
423
Il est sans doute que dans l'Or est
contenue la Semence aurifique, & même
plus parfaitement qu'en aucun autre
Corps; mais cela ne nous oblige pas nécessairement
à nous servir d'Or vulgaire;
car cette Semence se trouve de même dans
chacun des autres Métaux, puisque ce n'est
autre chose que ce Grain fixe, que la Nature
a introduit dans la première Congélation
du Mercure, comme l'enseignent
parfaitement Flamel & les autres; & en
cela, il n'y a point de contradiction, puisque
tous les Métaux ont une même origine
& une Matière commune, comme
nous le ferons voir ci-après: D'où il s'ensuit,
que quoi que cette Semence soit plus
parfaite dans l'Or, toutefois elle se peut
extraire bien plus aisément d'un autre
Corps que de l'Or même, & la raison en
est que les autres Corps sont plus ouverts,
c'est-à-dire moins digérés, & leur humidité
moins terminée, la Nature n'ayant
accoutumé d'introduire la Forme de l'Or
qu'après la dernière cuisson. Les autres
Métaux donc n'ayant pu encore recevoir
cette Forme à cause du manque de cuisson,
se trouvent plus ouverts, non-seulement
par l'humidité de leur Substance,
qui n'est pas assez digérée, mais encore
à cause du mélange & de l'adhérence
des excréments, qui empêchent la compacité
@
424 LA LUMIERE
& la parfaite union; ce qui fait que
le Fer, quoi que plus cuit que l'Argent
(comme entr'autres l'enseignent doctement
Bernard Trévisan) n'est pas néanmoins
si parfait, ni si uni dans sa Substance
mercurielle, à cause de la quantité des
fèces, qui ont empêché la cuisson, & par
conséquent l'union: Mais pour ce qui est
de l'Or, il a reçu la dernière cuisson, &
la Nature a exercé sur lui son action dans
toute son étendue, & y a imprimé toutes
ses vertus; en forte qu'il serait très long,
très difficile, & presque impossible de
travailler sur lui à moins que d'avoir cette
Eau éthérée, le Ciel des Philosophes,
& leur vrai Dissolvant. Quiconque l'a,
peut se vanter d'avoir la parfaite connaissance
de la Pierre, & d'avoir atteint,
comme on dit, les bornes Atlantiques.
L'Or vulgaire ressemble à un fruit, qui,
parvenu à une parfaite maturité, a été séparé
de l'Arbre, & quoi qu'il y ait en lui
une Semence très parfaite, & très digeste,
néanmoins, si quelqu'un, pour le
multiplier, le mettait en terre, il faudrait
beaucoup de temps, de peine, & de soins
pour le conduire jusqu'à la végétation:
Mais, si au lieu de cela, on prenait une
greffe, ou une racine du même Arbre, &
qu'on la mît en terre, on la verrait en
peu de temps & sans peine végéter & rapporter
porter
@
SORTANT DES TENEBRES.
425
beaucoup de fruit. Il en est de même
de l'Or; c'est le fruit de la Terre minérale
& de l'Arbre solaire; mais un fruit
d'une très solide mixtion, & le Composé
le plus achevé de la Nature, lequel, à
cause de cette égalité d'Eléments, qui se
trouve en lui, souffre très difficilement la
corruption & l'altération de ses qualités,
pour passer à une nouvelle génération.
C'est donc une entreprise fort difficile &
presque impossible, de prétendre le mettre
en Terre pour le réincruder & le conduire
à la végétation; mais, si au lieu de
cela, on prend sa racine ou sa greffe, on
aura bien plus aisément ce qu'on souhaite,
& la végétation en arrivera bien plutôt.
Concluons donc, Que quoique l'Or
contienne en soi sa propre Semence, c'est
en vain qu'on travaille sur lui, puisqu'on
peut la trouver plus aisément ailleurs. Mais
que dirons-nous de l'Argent vif vulgaire,
que les Ignorants prennent pour leur Dissolvant
& pour la Terre Philosophique,
dans laquelle l'Or doit être semé pour s'y
multiplier: Certes, c'est une erreur pire que
la première; & quoique d'abord il semble,
à cause de son affinité avec l'Or,
qu'il doit avoir la faculté de se dissoudre;
toutefois il est aisé de s'en désabuser dès
qu'on examine un peu les Principes de notre
Tome III.
N n
@
426 LA LUMIERE
Art: Car nous accordons bien qu'il
n'y a point de Corps qui ait tant de ressemblance
& d'affinité avec la nature de l'Or
que lui, en sorte qu'il est vrai de dire que
l'Or n'est autre chose qu'un Argent vif
congelé, & cuit par la vertu de son propre
Soufre, à cause de quoi il a acquis
l'extension sous le marteau, la constance
au feu, & la couleur citrine; mais cela ne
fait pas que l'Argent vif ait la puissance
de le dissoudre, ni qu'il la puisse jamais
acquérir, d'autant plus qu'il a passé dans
une autre Substance, & qu'il a perdu sa
première pureté & simplicité, étant devenu
un Corps métallique très abondant en
humidité superflue, & chargée d'une lividité
terrestre, qui le rendent incapable
de cette action.
Ce serait une grande bêtise de s'imaginer
qu'en mettant de la Semence d'un
Homme avec du sang d'un autre Homme,
on pourrait faire une nouvelle génération,
sur ce fondement que la Semence
n'est autre chose que la très pure partie
du sang, lequel a reçu une grande digestion,
& que le sang est seulement plus
humide & plus cru; mais si au lieu de cela
le Sperme était jeté dans la matrice d'une
Femme, où il se trouve un sang menstruel
fort cru, lequel, par la vertu du Sel
de la matrice, a acquis une certaine acuité
@
SORTANT DES TENEBRES.
427
& ponticité, alors ce Sperme, se trouvant
dans son propre vase, s'y réincruderait
sans doute par la voie de la putréfaction,
& passerait à une nouvelle génération.
Il en est de même de l'Argent-vif;
car quoi qu'il soit de même nature que l'Or
& que par son abondante humidité il s'insinue
aisément dans ses pores, & y fasse
une désagrégation des moindres parties, en
sorte qu'il paroisse dissout; toutefois ce
serait une grande erreur de croire une pareille
Dissolution bonne, qui proprement
n'est autre chose qu'une corrosion du Métal,
comme sont celles qui se font avec
les Eaux fortes vulgaires. Un tel Argent-
vif n'est pas notre Sang menstruel, & ce
n'est que pour tromper les Ignorants, que
les Auteurs se servent de ce nom équivoque.
L'Or & l'Argent-vif vulgaires ne conviennent
point du tout à l'Oeuvre Physique,
non-seulement à l'égard de leur propre
Substance, mais encore parce qu'il leur
manque une chose, qui, dans notre Art,
est d'une absolue nécessité, à savoir un
Agent propre. Je n'entends pas parler ici de
cet Agent interne, qui est la vertu du Soufre
Solaire, dont nous parlerons ci-après;
mais de l'Agent externe, lequel doit exciter
l'interne, & l'amener de puissance en
acte. Or cet Agent a été séparé de l'Or;
N n ij
@
428 LA LUMIERE
dans la fin de sa décoction, c'est-à-dire
qu'à mesure qu'une nouvelle forme d'Or
a été introduite dans la Matière, cet Agent
s'est retiré, après y avoir toutefois imprimé
sa propre vertu, (comme dit très bien
sur cela l'Auteur du Livre intitulé
Margarita
pretiosa) en sorte qu'il n'est resté
qu'une seule Substance matérielle; déterminée
par l'action de l'Agent interne après
son excitation. Si donc la Nature a séparé
de l'Or cet Agent, parce qu'ils ne
peuvent compatir ensemble, pourquoi voudrions-nous
le rejoindre derechef? En vérité
cela serait ridicule, tandis que nous
pouvons avoir un Corps, avec lequel cet
Agent se trouve uni par les Poids de la
Nature, auxquels, si on sait ajouter les
poids de l'Art, alors l'Art achèvera ce
que la Nature n'a pu faire. Zachaire parle
aussi fort doctement, dans son Opuscule,
de l'Argent-vif vulgaire, comme étant
privé de cet Agent externe, & nous enseigne
qu'il n'est demeuré tel que nous le
voyons, que parce que la Nature ne lui a
pas joint son propre Agent. Que se peut-il
de plus clair & de plus intelligible? Si
donc l'Or & l'Argent-vif vulgaire sont
destitués de leur Agent propre, que pouvons-nous
espérer de bon de leur cuisson?
Le Comte Bernard semble avoir eu la
même pensée, lorsque, défendant de prendre
@
SORTANT DES TENEBRES.
429
pour l'Oeuvre Physique, les Animaux,
les Végétaux, & les Minéraux, il ajoute,
& les Métaux, comme s'il voulait dire
les Métaux, qui sont restés seuls & sans
Agent (1), ainsi que l'explique l'Auteur
| (1) Il paraît que le Tré- | mûre & plus active pour la
|
| visan pense autrement qu'on | digestion: De même, la
|
| ne le rapporte ici. Ce que je | Semence de la Femme,
|
| vais transcrire de lui à ce | contenant en soi plus actuel-
|
| sujet, quoi qu'un peu long, | lement les Eléments indi-
|
| n'en sera pas moins satisfai- | gestes & crûs, qui sont la
|
| sant pour ceux qui aiment | Terre & l'Eau, est passive
|
| les éclaircissements. Il est im- | & indigeste. Ces deux Se-
|
| possible, dit-il dans sa Ré- | mences étant mêlées dans
|
| ponse à Thomas de Boulo- | le Vase naturel de la Fem-
|
| gne, que l'Art produise les | me, sans aucune addition de
|
| Semences humaines, mais | choses étrangères, & étant
|
| il peut mettre l'Homme | aidées par la chaleur inter-
|
| dans l'état qu'il doit être | ne de la Femme, les Elé-
|
| pour engendrer son sembla- | ments actifs de la Semence
|
| ble. Les Semences vitales | de l'Homme digèrent &
|
| se digèrent seulement par | mûrissent les Eléments pas-
|
| la Nature dans les Vais- | sifs de la Semence de la
|
| seaux Spermatiques; mais | Femme, & par ce moyen
|
| nous pouvons mêler ces Se- | l'Homme est engendré par-
|
| mences dans la matrice par | fait en sa nature. Notre Art
|
| la Conjonction du Mâle & | divin est semblable à cette
|
| de la Femelle, & cette Con- | génération de l'Homme:
|
| jonction est comme l'Art, | parce que comme dans le
|
| qui dispose & mêle les Na- | Mercure, dont la Nature
|
| tures en Semences pour la | fait l'Or dans le Vase mi-
|
| génération de l'Homme. | néral, se fait la Conjon-
|
| Par exemple: La Semence | ction des deux Semences,
|
| de l'Homme, comme plus | masculine & féminine: De
|
| mûre, plus parfaite & plus | même, en notre Art se fait
|
| active, est conjointe par | une semblable Conjonction
|
| artifice avec la Semence pas- | de l'Agent, & du Patient;
|
| sive & moins digérée de la | car les Eléments actifs; qui
|
| Femme. La Semence de | font la Semence masculine,
|
| l'Homme, contenant en soi | & les Eléments passifs, qui
|
| plus actuellement les Elé- | font la Semence féminine,
|
| ments d'Agent, qui sont | se conjoignent naturelle-
|
| l'Air & le Feu, est plus | ment, en gardant toujours
|
@
430 LA LUMIERE
du Livre intitulé
Arca aperta. Or il est
certain qu'entre tous les Métaux, ces deux
seulement, à savoir l'Or & l'Argent-vif,
peuvent être dits sans Agent propre; l'Or,
| la proportion de la Nature. | artificiellement, quoi que
|
| Cette première Conjonction | l'Art ne puisse engendrer
|
| mercurielle s'appelle Dige- | les Semences. L'Art ne
|
| stion, durant laquelle la | peut savoir les propor-
|
| Puissance est mise en Acte; | tions requises dans la Mix-
|
| c'est-à-dire, la Semence | tion pour faire les Semences
|
| masculine est tirée de la Se- | & les Causes des Etres,
|
| mence féminine, ou autre- | qui se font dans la Terre,
|
| ment l'Air & le Feu sont | qui est le Lieu naturel de
|
| tirés de la Terre & de l'Eau, | leur génération; mais il
|
| par une Digestion & Subti- | conjoint les Semences, pro-
|
| liation qui se fait de ces | duites par la Nature, afin
|
| Eléments. Outre cette Con- | que de leur Conjonction
|
| jonction & Digestion natu- | soit produite la Chose, qui
|
| relles des Semences dans le | doit être engendrée, dans
|
| Mercure, les Philosophes | laquelle ces deux Semences
|
| ont imaginé une autre Con- | demeurent mêlées ensem-
|
| jonction & Digestion plus | ble, quoiqu'Aristote sem-
|
| subtiles: C'est pourquoi, | ble être d'une opinion con-
|
| non seulement ils font de | traire. Notre Soufre donc,
|
| l'Or, mais encore ils le font | on Semence masculine, ne
|
| plus excellent que le com- | se retire point après la
|
| mun. Ils commandent donc | Coagulation du Mercure,
|
| de prendre l'Or, qui con- | comme quelques-uns l'as-
|
| tient en soi les Eléments | sure faussement, en disant
|
| actifs, comme une Semen- | que cela se fait par la
|
| ce masculine, & le Mercu- | vertu du Soleil, dont la
|
| re, qui contient en soi | chaleur parfait sous la Ter-
|
| les Eléments passifs, comme | re la Forme de l'Or. Ils
|
| une Semence féminine, & | parleraient mieux s'ils di-
|
| de conjoindre dûment l'un | saient que c'est par le
|
| avec l'autre, afin de les | moyen de mouvement de
|
| dissoudre en leur admini- | son Globe & de celui de
|
| strant seulement une cha- | tous les Cieux, parce que
|
| leur, qui mette en mouve- | les rayons du Soleil n'é-
|
| ment celle de l'Or pour di- | chauffant que la superficie
|
| gérer le Mercure. Ainsi | de la Terre, n'échauffent
|
| donc, comme l'Homme s'en- | point sa profondeur, dans
|
| gendre naturellement, de | laquelle les Métaux sont
|
| même l'Or est engendré | engendrés.
|
@
SORTANT DES TENEBRES.
431
parce que son Agent en a été séparé dans
la fin de sa décoction; & l'Argent-vif,
parce qu'il n'y a jamais été introduit, &
qu'il est demeuré ainsi cru & indigeste.
Que les Chimistes apprennent donc de
là, combien ils se trompent lorsqu'ils travaillent
avec l'Or & l'Argent vif; prenant
l'un pour le Dissolvant, & l'autre pour ce
qui doit être dissous; & combien peu ils
entendent les Philosophes? Pour nous,
nous vous disons hardiment que ni l'Or
vulgaire, ni l'Argent-vif vulgaire, ne doivent
point entrer dans l'Oeuvre Philosophique,
ni en tout ni en partie. Qu'après
cela chacun fasse valoir tant qu'il voudra
son opinion, il me suffit de savoir que je
suis dans la vérité, & que je l'ai manifestée
au monde.
@
432 LA LUMIERE
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE II.
Mais s'ils pouvaient ouvrir les yeux de leur
esprit pour bien comprendre le sens caché des Auteurs, ils verraient clairement que l'Or & l'Argent vif de vulgaire sont destitués de ce Feu universel, qui est le véritable Agent, lequel Agent ou Esprit abandonne les Métaux dès qu'ils se trouvent dans les Fourneaux exposés à la violence des flammes; & c'est ce qui fait que le Métal hors de sa Mine, se trouvant privé de cet Esprit, n'est plus qu'un Corps mort & immobile.
CHAPITRE II.
N Otre Poète semble souscrire à l'opinion
que nous venons d'expliquer,
en disant que les Métaux vulgaires
sont sans Esprit ou Agent, parce qu'ils
l'ont perdu dans la fusion; ce qui insinue
que tous les Métaux, étant encore dans
leurs Mines, ont avec eux cet Agent, à
la réserve seulement de l'Or & de l'Argent-vif,
lesquels, quoique dans leurs
Mines, n'ont pourtant pas leur Agent
propre parce que, comme nous avons
fait voir, il a été séparé de l'Or par sa
décoction
@
SORTANT DES TENEBRES.
433
décoction finale, & n'a jamais été joint
à l'Argent-vif par la Nature. Mais afin que
le Lecteur ne retombe pas dans sa première
erreur, il est temps que nous disions quelque
chose de la Génération des Métaux.
Tous les Philosophes assurent unanimement
que les Métaux sont formés par
la Nature de Soufre & de Mercure, & engendrés
de leur double vapeur: Mais la
plupart expliquent trop brièvement & trop
confusément la manière dont se fait cette
Génération. Nous disons donc que la vapeur
des Eléments, comme nous l'avons
ci-devant montré, sert de Matière à toute
la Matière inférieure, & que cette vapeur
est très pure & presque imperceptible,
ayant besoin de quelque enveloppe au
moyen de laquelle elle puisse prendre
corps, autrement elle s'envolerait & retournerait
dans son premier Cahos. Cette
vapeur contient en soi un Esprit de lumière
& de feu, de la nature des Corps
Célestes, lequel est proprement la Forme
de l'Univers. En sorte que cette vapeur,
ainsi imprégnée de l'Esprit Universel, représente
assez bien le premier Cahos, dans
lequel tout ce qui était nécessaire à la Création
était renfermé, c'est-à-dire la Matière
Universelle, & la Forme Universelle. C'est
elle qu'Hermès appelle Vent, lequel porte
en son ventre le Fils du Soleil. Lors
Tome III.
O o *
@
434 LA LUMIERE
donc que par le mouvement des Corps
Célestes elle est poussée vers le Centre,
comme elle ne peut demeurer sans agir,
elle s'insinue dans la Terre, qui est le Centre
du Monde: Mais ayant besoin d'un
Corps pour se rendre sensible, elle prend
un Corps d'Air, qui est le même que nous
respirons, & se renferme en lui pour servir
d'aliment à la vie qui est en nous, &
en même temps pour nourrir & vivifier
toute la Nature. Cette vapeur est attirée
au travers de l'Air par notre Feu interne,
lequel la transmue & la convertit en sa
propre nature; mais toutefois après l'avoir
fait passer par des
Milieux convenables,
comme nous le ferons voir plus amplement
quelque jour, en traitant de la véritable
Anatomie de l'Homme. Cet Air est
attiré si promptement & si naturellement
qu'il est impossible de concevoir aucun
temps, aucun lieu, aucun corps dans lequel
ne se fasse pas une telle attraction,
ce qui prouve invinciblement qu'il n'y a
point de vide dans la Nature, comme
l'attestent tous les Philosophes & tous les
Scolastiques; & bien que quelques-uns
tâchent de prouver le contraire par des expériences,
ce sont de mauvaises preuves,
fondées sur de fausses suppositions; car ils
ne prennent pas garde, que ce qu'ils appellent
vide, n'est qu'une simple raréfaction,
@
SORTANT DES TENEBRES.
435
qui n'empêche point qu'il n'y ait de
l'Air, ou une Substance semblable, dans
laquelle réside l'Esprit dont nous parlons.
Nul Corps au Monde ne pourrait avoir
ni conserver son Etre substantiel, s'il n'était
doué de cet Esprit, lequel se spécifie
& revêt la nature de chaque Corps, pour
y exercer les fonctions déterminées de
Dieu, lequel a voulu que chaque chose
eût en soi son Esprit spécifique pour la
conservation de son Etre substantiel: Et
comme cet Esprit, qui réside en chaque
Corps, est de la nature du Feu, ainsi que
nous l'avons expliqué au Traité de la
Création, il est sans doute qu'il a sans
cesse besoin d'un aliment qui lui soit propre,
la nature du feu demandant qu'il soit
nourri & alimenté continuellement pour
remplacer ce qu'il dissipe aussi continuellement,
à cause du mouvement perpétuel
qui est en lui, aussi bien que dans les
Corps Célestes, doués de ce même Esprit.
Le mouvement de cet Esprit, tel qu'il
se fait dans les Corps, est caché & ne peut
jamais s'apercevoir par les Sens, à moins
que l'Art ne conduise ce même Esprit à
une nouvelle génération par le ministère
de la Nature. A la vérité nous voyons
bien que les Animaux attirent cette vapeur
spirituelle, qui est dans l'Air; mais
O o ij
@
436 LA LUMIERE
à l'égard des autres Corps, dont la Nature
est plus grossière & plus impure, il
n'est pas si facile à cet Esprit de s'y insinuer
lorsqu'il n'est revêtu que du Corps
de l'Air: Il a donc besoin d'un Corps plus
solide, & qui ait plus d'affinité avec les
Corps Terrestres: C'est pourquoi cette
pure vapeur des Eléments s'insinue dans
l'Eau, & se revêt de son Corps, & par
ce moyen les Végétaux & les Minéraux
reçoivent bien plus facilement leur aliment,
à cause de cette conformité à leur
nature: Cet Esprit donc n'est pas seulement
renfermé dans l'Air, mais aussi dans
l'Eau.
L'Eau est dispersée par toute la Terre,
& devient quelquefois salée, comme nous
l'avons fait voir. Or il arrive qu'en certains
Lieux où l'Air est renfermé, cet Air, par
la sympathie & la correspondance qu'il a
avec les Corps Célestes, est ému de leur
mouvement, & ce mouvement de l'Air
(ex)cite la vapeur renfermée dans cette Eau
salée, & raréfie l'Eau: Dans cette raréfaction,
il se fait une grande commotion,
& dilatation des Eléments: Et comme en
même temps d'autres vapeurs sulfureuses,
qui sont aussi répandues dans ces Lieux-
là, à cause de la continuelle génération
du Soufre qui s'y fait (comme nous l'avons
encore fait voir ci-dessus) viennent
@
SORTANT DES TENEBRES.
437
à s'élever, il arrive qu'elles se mêlent avec
la vapeur aqueuse & mercurielle, & circulent
ensemble dans la matrice de cette
Eau salée, d'où ne pouvant plus sortir,
elles se joignent au Sel de cette Eau, &
prennent la forme d'une Terre lucide, qui
est proprement le Vitriol de Nature; le
Vitriol n'étant autre chose qu'un Sel, dans
lequel sont renfermés les Esprits mercuriels
& sulfureux, & n'y ayant rien dans
toute la Nature qui contienne si abondamment
& si visiblement le Soufre que le Vitriol,
& tout ce qui est de la nature du
Vitriol.
De ces Eaux Vitrioliques, par une nouvelle
commotion des Eléments, causée
par celle de l'Air, dont nous avons parlé,
s'élève une nouvelle Vapeur, qui n'est
ni mercurielle ni sulfureuse, mais qui est
de la nature des deux, & en s'élevant par
son mouvement naturel, elle élève aussi
avec elle quelque portion de Sel, mais la
plus pure, la plus lucide, & la mieux purifiée
par l'attouchement de cette Vapeur;
en suite de quoi elle se renferme dans des
Lieux plus ou moins purs, plus secs ou
plus humides, & là, se joignant à la féculence
de la Terre, ou à quelqu'autre Substance,
il s'en engendre diverses sortes de
Minéraux, de la génération spécifique
desquels nous traiterons, Dieu aidant, en
O o iij
@
438 LA LUMIERE
quelque autre occasion. Mais à l'égard de
la génération des Métaux, nous disons
que si cette double Vapeur parvient à un
lieu, où la graisse du Soufre soit adhérente,
elles s'unissent ensemble, & font
une certaine Substance glutineuse, qui
ressemble à une masse informe, de laquelle,
par l'action du Soufre, agissant sur l'Humidité
vaporeuse qui est abondante en ces
Lieux-là, se forme un Métal pur ou impur,
selon la pureté ou l'impureté des
Lieux: Car si ces Vapeurs sont pures &
les Lieux aussi très purs, il s'engendrera
un Métal très pur, à savoir l'Or, duquel
le propre Agent sera séparé à la fin de la
décoction; en sorte qu'il ne restera plus
que la seule Humidité mercurielle, mais
coagulée: Et s'il arrive que la décoction
ne s'achève pas, & que le Soufre ne soit
pas entièrement séparé, alors il s'engendrera
divers Métaux imparfaits, qui le seront
plus ou moins, à proportion de la
pureté ou de l'impureté de la Vapeur &
du Lieu, & tels Métaux sont dits imparfaits,
parce qu'ils n'ont pas encore acquis
une entière perfection par la dernière
Forme.
A l'égard de l'Argent-vif vulgaire, il
s'engendre aussi de cette même Vapeur,
lorsque, par la chaleur du Lieu, ou la
commotion des Corps supérieurs, elle
@
SORTANT DES TENEBRES.
439
s'élève avec les plus pures parties du
Sel, mais séparée de son Agent propre,
dont l'Esprit s'est évaporé par un mouvement
trop subit, comme il arrive à l'Esprit
des autres Métaux dans la fusion: Et
cela fait qu'il ne reste dans l'Argent-vif que
la partie mercurielle, privée de son Mâle,
c'est-à-dire, de son Agent ou Esprit sulfureux,
& qu'ainsi il ne peut jamais être
transmué en Or par la décoction de la Nature,
à moins qu'il ne fût de nouveau imprégné
de cet Agent, ce qui n'arrive jamais.
Parce que nous avons dit, il est aisé de
voir combien le Vitriol est éloigné, dans
la génération des Métaux, & quelle illusion
se font ceux qui travaillent sur lui
comme sur la véritable Matière de la Pierre,
dans laquelle doit résider actuellement
la véritable Essence métallique.
On voit aussi que les Métaux, tandis
qu'ils sont dans leurs Mines, ont avec
eux leur propre Agent, mais qu'ils en sont
privés par la fusion, & ne retiennent que
l'écorce & l'enveloppe de ce Soufre, qui
est proprement la scorie du Métal, par où
est encore condamnée l'erreur de ceux qui
travaillent sur les Métaux imparfaits, après
qu'ils ont souffert la fusion.
Mais quelque misérable Chimiste inférera
O o iiij
@
440 LA LUMIERE
peut-être de là, que les Métaux imparfaits,
étant encore dans leurs Mines,
pourraient donc bien être le Sujet sur
lequel l'Art doit travailler. Quand on lui
accorderait la conséquence, toujours serait-ce
mal-à-propos qu'il entreprendrait
de travailler sur eux, puisque nous avons
fait voir que les Vapeurs mercurielles,
dont ces Métaux imparfaits ont été formés,
où les Lieux de leur naissance étaient
impurs & contaminés. Comment donc
pourraient-ils donner cette pureté qu'on
demande pour l'Elixir? Il n'appartient
qu'à la seule Nature de les purifier, ou à
ce bienheureux Soufre aurifique, c'est-à-
dire, à la Pierre parfaite & achevée, laquelle,
en cet état, est un vrai Feu éthéré,
très pénétrant, qui dans un instant
donne la pureté aux Métaux, en séparant
d'eux leurs excréments, & en y introduisant
la fixité & la pureté, parce qu'il est
lui-même très fixe & très pur: Et si l'Artiste
prétendait séparer lui-même ces impuretés,
il arriverait qu'en y travaillant,
cet Esprit ou cet Agent, si nécessaire à
l'Oeuvre, s'enfuirait de ses mains. C'est
donc l'ouvrage de la Nature, & non pas
de l'Art: Mais ce que l'Art peut faire,
c'est de prendre un autre Sujet, déjà
préparé par la Nature, duquel nous traiterons
dans un Chapitre exprès, le plus
@
SORTANT DES TENEBRES.
441
clairement qu'il nous sera possible, pour
le soulagement des pauvres Etudiants, &
pour la gloire du très-Haut.
================================
CHANT DEUXIEME,
STROPHE III.
C'est bien un autre Mercure, & un autre
Or, dont a entendu parler Hermès; un Mercure humide & chaud, & toujours constant au feu. Un Or qui est tout feu & toute vie. Une telle différence n'est- elle pas capable de faire aisément distinguer ceux-ci de ceux du vulgaire, qui sont des Corps morts privés d'esprit, au lieu que les nôtres sont des Esprits corporels toujours vivants.
CHAPITRE III.
O N n'entend parler chez les Philosophes
que d'Or-vif, d'Or Philosophique;
mais bien loin de vouloir nous
expliquer ce que c'est, il semble qu'ils
prennent à tâche de le voiler, & de l'envelopper
sous des ombres. Cependant, comme
c'est en cela principalement que consiste
le véritable fondement de la Doctrine,
& même de la Pratique, j'ai cru ne
pouvoir mieux faire que d'en dire présentement
quelque chose.
@
442 LA LUMIERE
Ce n'est pas sans raison que les Philosophes
lui ont donné le nom d'Or, car
il est réellement Or en Essence, & en
substance; mais bien plus parfait & plus
achevé que celui du Vulgaire: C'est un
Or qui est tout Soufre, ou plutôt, c'est
le vrai Soufre de l'Or: Un Or, qui est
tout feu, ou plutôt le vrai feu de l'Or,
qui ne s'engendre que dans les Cavernes
& dans les Mines Philosophiques: Un
Or, qui ne peut être altéré ni surmonté
par aucun Elément, puisqu'il est lui-même
le Maître des Eléments: Un Or très fixe,
en qui seul consiste la fixité: Un Or très
pur, car il est la pureté même: Un Or
tout-puissant, car sans lui tout languit:
Or balsamique, c'est lui qui préserve tous
les Corps de pourriture: Or animal, c'est
l'âme des Eléments, & de toute la Nature
inférieure: Or végétable, c'est le Principe
de toute végétation: Or minéral, car
il est sulfureux, mercuriel, & salin: Or
éthéré, car il est de la propre nature des
Cieux, & c'est un vrai Ciel Terrestre,
voilé par un autre Ciel: Enfin, c'est un
Or Solaire, car c'est le Fils légitime du
Soleil, & le vrai Soleil de la Nature: C'est
lui dont la vigueur fortifie les Eléments,
dont la chaleur anime les Esprits, & dont
le mouvement meut toute la Nature: De
son influence naissent toutes les vertus des
@
SORTANT DES TENEBRES.
443
Choses, car il est l'influence de la Lumière,
une portion des Cieux, le Soleil inférieur
& la Lumière de la Nature, sans
laquelle la Science même est aveugle: Sans
sa chaleur, la Raison est imbécile; sans
ses rayons, l'Imagination est morte; sans
ses influences, l'Esprit est stérile, & sans
sa Lumière, l'Entendement demeure dans
de perpétuelles Ténèbres. C'est donc très
à-propos que les Philosophes lui ont donné
le nom d'Or-vif, puisqu'il est lui-même,
comme j'ai dit, la vie de l'Or, &
de sa propre Substance: Car l'Or n'est
qu'une Substance mercurielle très pure,
séparée de ses excréments, & de son propre
Agent externe, dans laquelle le Soufre
interne, ou autrement le Feu intrinsèque
a introduit ses qualités, par lesquelles
les autres qualités élémentaires ont été
changées, & sont demeurées soumises à
la domination de celles-ci; ce qui fait que
l'Or est inaltérable; car toutes les qualités
des Eléments sont en lui dans un tel
équilibre, qu'il n'y a plus de lieu au mouvement;
en sorte que le Volatil étant surmonté
par la nature du Fixe, & le Fixe
également mêlé avec le volatil, il en résulte
une certaine homogénéité, qui fait
sa perfection & la pureté du Composé.
L'Or vif des Philosophes n'est encore
autre chose que le pur feu du Mercure, c'est-
@
444 LA LUMIERE
à-dire la plus digeste & la plus accomplie
portion de la très noble Vapeur des Eléments:
C'est l'Humide radical de la Nature,
plein de son chaud inné: C'est une Lumière,
revêtue d'un Corps éthéré parfaitement
pur, comme nous l'avons expliqué au Chapitre
de la Création, où nous avons fait voir
que la Lumière ne pouvant résider dans
cette Région inférieure, le Créateur l'avait
renfermée dans le Feu, & l'avait revêtue
de son Corps: Or ce Feu est un
pur Esprit, qui fait sa demeure dans le
Centre des Eléments, & sert de véhicule
à la Lumière. Notre Esprit donc est joint
à l'Humide radical des choses, & réside
particulièrement dans le chaud inné; ce
qui fait qu'à bon droit les Sages ont dit de
leur Or-vif, que c'était la très pure Vapeur
des Eléments, sur laquelle l'Esprit
igné avait commencé d'agir, & y avait
imprimé la fixité, la faisant passer en nature
de Soufre, d'où elle a pris le nom de
Soufre des Philosophes, à cause de la
qualité ignée, qui domine en elle: Elle ne
laisse pas aussi d'être appelée très souvent
du nom de Mercure, parce que toute son
Essence dépend de la Substance mercurielle.
C'est ce Soufre qui agit en tout Composé,
& qui ayant en soi la nature de la
Lumière Céleste, veut à son exemple,
@
SORTANT DES TENEBRES.
445
continuellement séparer la Lumière des
Ténèbres, c'est-à-dire le pur de l'impur:
C'est là le véritable Agent interne, qui agit
sur sa propre Matière mercurielle, ou Humide
radical, dans lequel il se trouve renfermé.
C'est la Forme informant toutes
choses; & dans l'ordre de la Génération,
c'est de son action & de l'altération qu'il
cause, que naissent toutes les diverses Couleurs,
selon les divers degrés de la digestion;
mais sa Couleur propre & naturelle
est le rouge parfait, auquel se termine toute
son action, & où se manifeste son entière
domination sur le Sujet altéré. C'est
le chaud inné, lequel se repaît continuellement
de son propre Humide radical;
& comme celui-ci fournit sans cesse la
Matière, l'autre agit aussi perpétuellement.
C'est enfin le véritable Artisan de la Nature,
par qui se manifestent les vertus sympathiques,
& par qui se font toutes les attractions;
d'où il nous est aisé de comprendre
la nature de la Foudre, qui n'est
autre chose qu'une exhalaison très sèche
de la Terre, laquelle étant répandue dans
les airs, ne demande qu'à s'élever, & dans
cette élévation, venant à se purifier & à
se dépouiller des fèces & des excréments
auxquels elle est jointe, elle commence à
sentir peu à peu ses forces sympathiques.
Cette exhalaison contient en soi cette Vapeur
@
446 LA LUMIERE
des Eléments, que nous avons dit être
répandue par toute la Nature, mais revêtue
d'un Corps, parce qu'elle a déjà acquis
quelque fixité au moyen de la siccité
terrestre: Et comme dans cette nouvelle
élévation, elle se trouve jointe à une autre
Vapeur plus volatile, qui exhale incessamment
de la Terre, elle est contrainte
de s'élever avec elle jusqu'au plus haut
de l'air, où se trouvant plus pure & plus
dégagée de ses excréments, comme j'ai
dit, elle prend une nature ignée, & continuant
à s'élever toujours d'avantage, à
cause de la Vapeur volatile à laquelle elle
est unie, elle s'échauffe enfin & s'altère
par le mouvement des Etoiles & des Corps
Célestes; en sorte qu'ayant attiré à soi
les plus subtiles parties terrestres de l'exhalaison,
& tout son Humide radical étant
consumé, elle est dans un instant transmuée
en un Soufre terrestre, lequel étant de nature
fixe, n'est plus porté en haut, comme
il arrive aux Soufres volatils, mais tombe
en terre avec tant d'impétuosité, qu'il n'y
a point d'obstacle assez fort pour lui résister.
La même chose arrive au Soufre des
Philosophes, lorsqu'il est projeté sur de
l'Argent-vif; car, par son feu, il change en
sa nature tout l'Humide radical, qui est
très abondant dans l'Argent-vif, après en
avoir séparé & rejeté les excréments; Et
@
SORTANT DES TENEBRES.
447
cet Argent-vif devient lui-même Soufre &
Médecine dans toutes les parties, pourvu
que l'Humidité se trouve inférieure à la
vertu & siccité du Soufre: Car, si la projection
se fait sur une trop grande quantité
d'Argent-vif, en sorte qu'elle absorbe &
surmonte la vertu du Soufre, alors il n'est
changé & fixé qu'en Or, dans lequel il se
fait un tempérament entre l'Humide radical
& le Chaud inné. Au reste, la Foudre
étant portée au travers de l'Air par sa propre
vertu, elle est attirée en Terre par un
autre Soufre qui se trouve fixe en elle,
parce que le Fixe s'éjouït de la Nature
fixe, & va avec précipitation l'embrasser,
se joindre à lui: Après quoi la Foudre,
étant tombée en Terre, son mouvement
cesse, & se trouvant dans un Lieu qui lui
est propre, & où, par la présence de l'Attirant,
il se fait plutôt une rétention qu'une
attraction, elle demeure en repos, se refroidit
& se concentre dans son propre
Corps, après avoir déposé la férocité, &
réprimé sa violence. A l'égard de ses effets
prodigieux, il ne s'en faut point étonner;
car comme c'est le Feu très fixe de
la Nature, il détruit en un clin d'oeil tout ce
qu'il touche, & en consume tout l'Humide
radical, à peu près comme une grande
flamme en dévore une moindre, & qu'une
grande Lumière en absorbe une médiocre.
@
448 LA LUMIERE
Il arrive aussi quelquefois, que la Foudre
acquiert dans ces exhalaisons, une certaine
nature spécifique, suivant laquelle
elle détermine son action, en sorte qu'elle
détruira une chose, & ne fera aucun dommage
à une autre; ce qui provient de ce
qu'elle attire à soi, & absorbe seulement
ce qui est de sa nature, laissant ce qui lui est
étranger: Et quoique chaque Corps ait
en soi cet Humide radical des Eléments,
qu'il soit d'une seule & même nature partout,
& qu'il n'y en ait point de deux sortes,
toutefois parce qu'il se trouvera dans
quelque Corps des Esprits Spécifiques,
opposés à ceux de la Foudre, & qu'il sera
outre cela environné de divers excréments,
alors la Foudre, sentant une nature
contraire à la sienne, se portera ailleurs,
& s'attachera à un autre Sujet. A
l'égard de ces Esprits spécifiques, nous
en traiterons plus amplement ailleurs, il
suffit pour le présent d'avoir fait connaître
d'où proviennent les vertus sympathiques
& la force des attractions.
L'effet du Soufre, ou Chaud inné des
Eléments, duquel nous traitons dans ce
présent Chapitre, se découvre encore
mieux dans la Poudre à Canon, car elle
abonde extrêmement en vapeur aérienne
mercurielle, à cause de la nature du Soufre
& du Salpêtre, qui y sont renfermés:
Mais
@
SORTANT DES TENEBRES.
449
Mais, parce que son Humide est cru, &
plus volatil que fixe par sa nature aérienne;
quoique cet Humide ait pourtant en soi
son Chaud inné ou Feu interne, il arrive
que lorsqu'elle est embrasée, elle démontre
entièrement sa nature volatile, &
remonte en haut vers sa Patrie, à cause de
la conformité qu'elle a avec les choses supérieures,
enlevant avec soi des portions
d'exhalaison terrestre & ignée; mais elle
ne fait que vaquer au milieu des airs, sans
qu'il y ait en elle aucun sentiment d'attraction,
ni aucun mouvement, qui la porte
plus loin, & dans cet état indifférent elle
sert seulement à la Nature pour de nouveaux
usages. Mais si la Nature fixe était
en elle alors elle chercherait le Centre
de la Terre, & s'y précipiterait, comme on
voit qu'il arrive à la Foudre, ou à la Poudre
fulminante de l'Or, dont les Experts
savent bien extraire le Soufre fixe (suivant
ce qu'enseignent fidèlement plusieurs
Auteurs) lequel après qu'il a été mêlé
avec des choses inflammables & volatiles,
à la façon de la Poudre à Canon, devient
lui-même inflammable; mais étant enflammé,
il ne s'envole pas dans les Airs; au
contraire, devenu plus libre & dégagé de
ses excréments, il se précipite vers la Terre
à l'exemple de la Foudre; & malgré tous
les obstacles, il se cache en elle, à cause
Tome III.
Pp
@
450 LA LUMIERE
que le Soufre de l'or, étant devenu fixe
par la Nature, est puissamment attiré par
le Feu fixe, qui est renfermé dans la Terre;
& ainsi par son propre mouvement, il
est entraîné vers le lieu de sa Sphère. Puisqu'on
discerne donc si visiblement de semblables
attractions, pourquoi ne voudra-
t-on pas que ce qu'on appelle Vertus occultes
& sympathiques, viennent de la même
Cause, quoique cela ne soit pas tout-à-fait
sensible aux Ignorants. O combien y a-t-il
de choses dans le cours ordinaire de la
Nature qu'on attribue fort mal à propos à
ces Vertus occultes! Mais il n'appartient
pas à de malheureux Philosophâtres de
connaître la nature des Choses; cet avantage
est réservé aux seuls vrais Philosophes.
Que ceux donc qui s'arrêtent ainsi aux
Causes occultes, s'en tiennent aux vaines
subtilités de l'Ecole; quoiqu'il faut beaucoup
mieux pour eux de passer pour Chimistes,
& que cela leur servît au moins à
la connaissance de quelque vérité, que
d'aboyer, comme ils font, contre la Lune,
faisant voir qu'ils ne sont au fond que
des Bêtes: Mais que chacun se berce à
son gré de ses propres chimères, j'y consens
de bon coeur.
Notre Soufre est à bon droit appelé Or
vif, puisqu'il est en effet le mouvement &
la vie de toutes choses; & notre Poète
@
SORTANT DES TENEBRES.
451
en a très doctement décrit la nature, en
disant qu'il est chaud & humide, très fixe
au feu, & pourtant de nature spirituelle;
ce qui fait véritablement un Esprit corporifié.
Il n'est donc pas surprenant que les
Philosophes le cachent aux Ignorants, &
ne le découvrent que sous le nom d'Or
vif; parce qu'en lui consiste tout le Secret,
& toute la Science. Mais examinons un
peu en quel Lieu, & en quel Corps principalement
on peut le trouver, afin d'en
expliquer fidèlement toute la Théorie.
Le Soufre, dont il s'agit, est renfermé
en tout Corps, & nul Corps ne peut
subsister sans lui, comme il est aisé de l'inférer
de sa nature; il est dans les Vallées;
il est dans les Montagnes; il est au profond
de la Terre, dans le Ciel, dans
l'Air, en toi, en moi, en tout Lieu enfin,
& en tout Corps; en sorte qu'on peut
fort bien dire que l'Or-vif des Philosophes
se trouve par tout; mais proprement
on le doit trouver dans sa Maison, & c'est
là qu'il faut la prendre, autrement ce sera
en vain qu'on le cherchera ailleurs. L'Or
la maison de l'Or est le Mercure, comme
l'enseignent tous les Philosophes: C'est
donc dans la maison du Mercure qu'il
faut le chercher; mais il ne faut pas entendre
ici le Mercure vulgaire; car quoiqu'il
s'y trouve aussi, & que son Corps le
P p ij
@
452 LA LUMIERE
renferme, toutefois ce n'est qu'imparfaitement
& en puissance seulement, comme
nous avons déjà dit. Apprends donc à connaître
le Mercure, & sache que là où
il réside principalement & plus abondamment,
c'est là que se trouve le Soufre:
Sache de plus que c'est un vrai Feu, &
que le Feu vit de l'Air: Où donc l'Air
abonde davantage, c'est là qu'il se nourrit,
qu'il croît, & qu'il se trouve facilement:
Mais prends garde à le bien discerner
dans les Lieux, où, quoi qu'emprisonné,
il ne laisse pas d'exercer quelque
sorte d'empire, & non pas en ceux où il
est absolument soumis aux autres, & souillé
par des excréments; car le Feu de la Nature
tend toujours à dominer sur les autres
Eléments, s'il n'en est empêché par l'abondance
d'Eau qui lui est contraire, ou qu'il
ne soit suffoqué sous les excréments: De là
vient qu'il est écrit: Ne mange pas du Fils,
dont la Mère abonde en menstrue.
Les Philosophes ont donc cherché leur
Pierre dans les Minéraux, pensant y trouver
une Nature fixe, & une permanence
propre à conserver la vie dans son Etre,
parce que les Minéraux sont d'une nature
plus fixe, à cause de la grossièreté des
Eléments qui les composent, & l'abondance
d'Eau & de Terre, qui est en eux;
ce qui fait que leur Humide radical, approchant
@
SORTANT DES TENEBRES.
453
davantage de la fixité, se convertit
plus aisément en Soufre fixe. Outre
cela les Minéraux, & surtout les Métaux
s'engendrent aux entrailles de la Terre, où
l'Humide des Eléments, que les Influences
ont porté au Centre, se conserve en plus
grande abondance, d'où vient que les
Principes, dont les Métaux sont composés,
sont fort remplis de cet Esprit éthéré;
& outre cela encore à force de circuler
en vapeur, & de se sublimer, ils se
purifient davantage, au lieu que dans les
autres Composés, on ne saurait trouver
cette naturelle & parfaite Sublimation, à
cause de la porosité des Vases & de la débilité
des Matrices, qui ferait que tout ce
qui se sublimerait s'envolerait: Ou si la
Substance était plus corporelle, il se ferait
une Altération & une Corruption, tendant
à Génération, avec quelque déperdition
d'Esprits, qui, particulièrement
dans la génération d'un Enfant, pénétrant
la Matrice, causeraient divers symptômes,
ou à la tête, ou à quelqu'autre partie du
corps. Les Eléments donc ne s'élevant pas
en vapeur, ni ne se raréfiant pas, il ne se
fait aucune circulation, & par conséquent
point de purification; par où il est aisé de
savoir de quelle excellence doit être la Pierre
Physique, qui, par le moyen d'une seconde
sublimation, qui se fait dans le
@
454 LA LUMIERE
Vaisseau Philosophique, acquiert une bien
plus grande perfection, & une pureté, si
j'ose le dire, toute céleste; ce qui fait
qu'a bon droit les Philosophes l'ont appelé
leur Ciel.
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE IV.
O grand Mercure des Philosophes, c'est en
toi que s'unissent l'Or & l'Argent, après qu'ils ont été tirés de puissance en acte; Mercure tout Soleil & tout Lune; triple Substance en une, & une Substance en trois. O chose admirable! Le Mercure, le Soufre & le Sel me font voir trois Substances en une seule Substance.
CHAPITRE IV.
N Ous avons déjà discouru brièvement
du Mercure des Philosophes; mais
afin de le donner mieux à connaître, il
faut savoir que c'est par les seuls Philosophes
que ce Mercure est tiré de puissance
en acte, la Nature n'étant pas capable
d'elle-même d'achever cette production,
parce qu'après une première Sublimation,
elle s'arrête, & sa Matière étant disposée,
elle y introduit la Forme, faisant de l'Or
ou quelqu'autre Métal, selon le plus ou
@
SORTANT DES TENEBRES.
455
le moins de Décoction, & aussi selon que
les Lieux sont purs ou impurs. Les Philosophes
ont pris soin de cacher ce Mercure
sous des voiles, & de l'envelopper de
Paraboles; n'en ayant jamais parlé que
par Enigme, & surtout sous le nom d'Amalgame
d'Or, & d'Argent vif vulgaires,
donnant au Soufre le nom d'Or, & au
Mercure celui d'Argent vif, & cela pour
mieux tromper les Ignorants. Tous leurs
mots sont équivoques, & c'est là leur façon
de parler; tellement que ce serait une
pure bêtise de vouloir travailler suivant le
son de leurs paroles. Si cet Amalgame ne
se faisait qu'avec l'Or & l'Argent vif vulgaires,
ô que de Gens deviendraient Possesseurs
de la Pierre Philosophale; tout le
monde serait Philosophe, & la Science
serait aisée à acquérir par cette seule Opération.
Mais, au fonds, que peut-on recueillir
d'un pareil Amalgame, quoique
fait avec beaucoup de soin? rien sans
doute, & il n'y a qu'un Esprit subtil &
pénétrant qui puisse bien comprendre le
Mercure & le Soufre des Philosophes,
aussi bien que leur union. Que les Chimistes
cessent donc de s'arrêter au son des
mots, & qu'ils sachent que de travailler
suivant leur sens apparent, c'est une pure
folie, & une dissipation de ses Biens, ce
qu'ils reconnaîtrons enfin à leurs dépens.
@
456 LA LUMIERE
Après que par la Sublimation l'Art a
purifié le Mercure, ou la Vapeur des Eléments,
à quoi est requise une industrie
merveilleuse, alors il faut l'unir à l'Or vif,
c'est-à-dire y introduire le Soufre, afin
qu'ils ne fassent ensemble qu'une seule
Substance, & un seul Soufre. C'est cette
union que l'Artiste doit parfaitement connaître;
& les
Points ou
Milieux, par lesquels
il peut y parvenir; sans quoi il sera
frustré de son attente. Il a besoin pour
cet effet de savoir plusieurs choses; mais
surtout, si le Mercure & le Soufre sont
bien purifiés; ce qui n'est pas aisé, à moins
de connaître bien le principal Agent de
cet Oeuvre, le Vaisseau qui y est propre,
& plusieurs autres choses, enseignées par
les Philosophes au sujet de la Sublimation.
Quand donc ils seront bien purifiés, il
faudra les unir parfaitement & les amalgamer
ensemble, afin que, par l'addition de
ce Soufre l'Ouvrage soit abrégé, & la
Teinture augmentée. C'est ici où nous
devons imiter le silence des Philosophes,
de peur que la science ne soit profanée;
car il est écrit de laisser ceux qui errent,
dans leur erreur, & que ce n'est que par la
permission de Dieu qu'on parvient à la connaissance
de cet Oeuvre, lequel consiste
à savoir conjoindre le Soleil & la Lune
dans un seul Corps. Mais afin aussi qu'on
ne
@
SORTANT DES TENEBRES.
457
ne nous accuse pas d'envie? si nous n'en
disons pas davantage, nous protestons que
si à la vérité nous nous sommes réservés
quelque chose, il n'y a au moins aucun
mensonge dans tout ce que nous avons
dit: Que nous n'avons enseigné aucune
Opération Sophistique: Que nous n'avons
point proposé diverses Matières, &
Qu'enfin nous avons fait voir clairement
qu'il n'y a qu'une seule vérité, quoique,
par un juste jugement de Dieu, elle soit
voilée pour quelques-uns.
Nous ajoutons encore que ce Mercure
est très souvent appelé par les Philosophes
leur Cahos, parce qu'en lui est renfermé
tout ce qui est nécessaire à l'Art:
Par la même raison encore ils l'ont nommé
leur Corps, le sujet de l'Art, la Lune
pleine, l'Argent vif animé, & d'une infinité
d'autres noms. Et parce que les trois
Principes y sont également balancés par
l'opération de la Nature, les Philosophes,
à cause de cette parfaite union des Principes,
l'ont quelquefois appelé Vitriol: En
effet le mariage du Soleil & de la Lune
s'y fait voir à l'oeil, on y voit le Roi dans
son bain, Joseph dans sa prison, & l'on y
contemple le Soleil dans sa Sphère; mais
l'explication de tous ces noms demanderait
un gros volume, ainsi nous la remettrons
à une autre fois.
Tome III.
Q q *
@
458 LA LUMIERE
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE V.
Mais où est donc ce Mercure aurifique,
qui, étant résolu en Sel & en Soufre, devient l'Humide radical des Métaux, & leur Semence animée? Il est emprisonné dans une prison si forte, que la Nature même ne saurait l'en tirer, si l'Art industrieux ne lui en facilite les moyens.
CHAPITRE V.
L E Soufre des Philosophes est, comme
nous avons dit, enclos dans l'intime
de l'Humide radical, mais emprisonné
sous une si dure écorce, qu'il ne peut
s'élever dans les airs que par une extrême
industrie de l'Art; car la Nature n'a pas
dans les Mines un Menstruë convenable
ni capable de dissoudre & délivrer ce Soufre,
faute de mouvement local, & selon
que la vapeur s'élève, ou qu'elle demeure
renfermée, tout ce qui est de la première
Composition demeure aussi, ou s'envole;
mais si derechef elle pouvait dissoudre,
putréfier & purifier le Corps métallique,
sans doute elle nous donnerait elle-même
la Pierre Physique, c'est-à-dire un Soufre
exalté & multiplié en vertu. Tout fruit,
@
SORTANT DES TENEBRES.
459
ou tout grain, qui n'est pas derechef mis
dans une terre convenable pour y pourrir,
ne multipliera jamais, & demeurera
tel qu'il est. Or l'Artiste, qui connaît le bon
grain, prend ce grain, & le jette dans sa
terre après l'avoir bien fumée & préparée,
& là il se pourrit, se dissout, & se subtilise
tellement, que sa vertu prolifique s'étend
se multiplie presque à l'infini: Et au lieu
que d'abord cette vertu était renfermée
& comme assoupie dans un seul grain, elle
acquiert dans cette régénération tant de
force & d'étendue, qu'elle est contrainte
d'abandonner sa première demeure, pour
se loger dans plusieurs autres grains. Que
les Disciples de l'Art considèrent donc
attentivement comment, par le seul acte
de la Putréfaction & de la Dissolution, ce
Soufre interne acquiert une si grande vertu,
renfermée dans le premier grain, qui
est si simple d'abord, & à laquelle on n'en
ajoute point de plus grande, est tellement
fortifiée & purifiée par elle-même, qu'elle
passe aisément de la puissance à l'acte en
multipliant son Humide radical par l'Humide
radical des Eléments, auquel elle se
joint, car c'est en cela que consiste la vertu
spécifique, & point du tout en autre
chose. Tout de même, si l'on sait prendre
le Grain Physique; & qu'on le jette
dans sa terre bien fumée, bien purgée de
Q q ij
@
460 LA LUMIERE
ses Soufres impurs, & amenée à une parfaite
pureté, il est sans doute qu'il pourrira;
que le pur se séparera de l'impur dans
une véritable Dissolution, & qu'enfin il
passera à une nouvelle Génération beaucoup
plus noble que la première.
Si tu sais trouver cette Terre, mon
cher Lecteur, il te reste peu de chemin à
faire pour atteindre à la perfection de
l'Oeuvre. Ce n'est point une terre commune,
mais une Terre Vierge; ce n'est
pas non plus celle que les Fous cherchent
dans la terre sur laquelle nous marchons,
où il n'y a nul Germe & nulle Semence;
mais c'est celle qui s'élève souvent au-dessus
de nos têtes & sur laquelle le Soleil terrestre
n'a point encore imprimé ses actions.
Cette Terre est infectée de vapeurs pestilentielles,
& de venins mortifères, desquels
il faut la purger avec beaucoup de soin
& d'artifice, & l'aiguiser par son Menstrue
cru, afin qu'elle acquière plus de vertu
pour dissoudre: Au reste il ne faut pas entendre
ici cette Terre des Sages, où les vertus
des Cieux se trouvent ramassées, &
dans laquelle le Soleil & la Lune sont ensevelis;
car une pareille Terre ne s'acquiert
que par une véritable & complète Calcination
Physique; mais celle, dont il s'agit
ici, est une Terre qui appète les embrassements
du Mâle, c'est-à-dire la Semence
@
SORTANT DES TENEBRES.
461
Solaire; en un mot elle est désignée chez
les Philosophes par le nom de Mercure.
Mais prends garde, cher Lecteur, de ne
pas confondre ce nom de Mercure, &
prends pour ton Maître & ton Guide le
Chapitre cinquième du premier Chant,
afin que par son moyen tu te débarrasses
de ces filets; car cet Art est un Art mystérieux,
qui ne peut s'apprendre, qu'après
avoir bien connu ses véritables Principes.
Attache-toi donc à les connaître, & tu
parviendras à la fin que tu désires.
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE VI.
Mais que fait donc l'Art? Ministre ingénieux
de la diligente Nature, il purifie par une flamme vaporeuse les sentiers qui conduisent à la prison. N'y ayant pas de meilleur guide ni de plus sûr moyen que celui d'une chaleur douce & continuelle pour aider la Nature, & lui donner lieu de rompre les liens dont notre Mercure est comme garrotté.
CHAPITRE VI.
L A Nature a toujours accoutumé de se
servir de chaleur pour la Génération
des choses, & cette chaleur est manifeste
& sensible dans les Animaux. A l'égard
Q q iij
@
462 LA LUMIERE
des Végétaux, elle est à la vérité insensible,
mais elle ne laisse pas d'être compréhensible
suivant que le Soleil s'avance ou
se recule; ce qu'on appelle les Saisons;
quoi qu'il ne faille pas croire que la chaleur
du Soleil soit une Cause efficiente,
mais seulement une Cause occasionnelle;
le Feu externe de la Nature étant excité
par le mouvement du Soleil & des autres
Sphères. Mais pour ce qui est des Minéraux,
la chaleur n'y est jamais perceptible,
si ce n'est par accident, lorsque les
Soufres s'enflamment. Une telle chaleur
ne contribue point à la Génération, au
contraire, elle brûle & détruit ce qui est
déjà engendré dans les lieux voisins: Ainsi,
il faut chercher pour eux une autre chaleur,
& l'on trouvera qu'elle ne doit pas
s'apercevoir par les Sens, parce que si
cela était, l'Ouvrage de la Nature serait
trop prompt, mais elle doit être telle qu'on
s'aperçoive plutôt du froid, comme il
arrive dans les Mines, ou règne un froid
perpétuel, malgré lequel (ce qui est admirable)
la Nature conserve toujours la
Cause de la Génération; c'est-à-dire, une
chaleur, qui ne répugne point au froid,
qui étant de la nature des Etres supérieurs,
est plutôt intelligible que sensible;
mais ce n'est pas merveille que nos Sens,
étant renfermés dans un Corps grossier,
@
SORTANT DES TENEBRES.
463
ne puissent discerner ce qui est d'une Substance
spirituelle. Nous concevons bien,
par exemple, dans les choses artificielles,
que l'aiguille d'une Montre se meut sans
cesse, & nous jugeons de son mouvement
par les effets qu'il produit; cependant il n'y
a personne qui ait le Sens assez Subtil pour
apercevoir ce mouvement, quelque application
qu'il ait à l'observer. On peut donc
aisément conclure, par un argument tiré du
petit au grand, que le mouvement de la
Nature, beaucoup plus subtil que celui de
l'Art, doit être imperceptible à nos sens.
Enfin, c'est une chaleur de la nature des
Esprits, qui est d'être toujours en mouvement:
& comme le mouvement est la Cause
de la chaleur, elle a une faculté innée
d'échauffer. On en peut trouver quelque
idée dans les Eaux fortes, & dans de semblables
Esprits, qui ne brûlent pas moins
en Hiver, que le feu fait en tout temps,
& qui font de tels effets, qu'on les croirait
capables de détruire toute la Nature, & la
réduire à rien; toutefois l'Humide radical
des Eléments ne craint point leur voracité,
car en lui, comme nous avons dit, réside
un feu d'une nature beaucoup plus noble,
qui méprise cet autre feu. De là vient que
l'Or, qui abonde en cet Humide radical,
n'est point détruit par de telles Eaux, &
quoi qu'il paroisse quelquefois dissous par
Q q iiij
@
464 LA LUMIERE
elles & réduit en nature d'Eau, ce n'est
qu'une illusion des Sens, puisqu'il sort de
ces mêmes Eaux aussi beau qu'auparavant,
en conservant son même poids; ce qui
n'arrive pas aux autres Corps, parce que
leur Humide n'est pas si terminé ni si digéré
par le feu intrinsèque de la Nature,
lequel se trouve suffoqué en eux par l'Humidité
trop crue, ce qui le rend languissant,
& susceptible d'altération par le Feu
de ces Eaux fortes, en sorte qu'il s'envole
aisément, & que le Composé est réduit
à rien, ne restant plus qu'une cendre corrodée.
A l'égard de ces Esprits corrosifs,
ils sont appelés Feux contre Nature, par
ce qu'ils détruisent la Nature. Que les Ignorants
apprennent donc de là combien ils
errent, quand ils prennent de pareilles Eaux
pour dissoudre les Métaux, ou d'autres
Matières semblables, au lieu de se servir
du même Feu, dont se sert la Nature, lequel
il faut seulement savoir bien aiguiser,
afin de le rendre plus actif, & plus
convenable à la nature du Composé. Au
reste, la construction de ce Feu est très
ingénieuse, & en cela consiste presque tout
le Secret Physique, les Philosophes n'en
ayant rien dit, ou très peu de chose. Pour
nous, nous en parlerons ci-après, nous
contentant pour le présent d'avertir les
Chimistes de se donner bien de garde de
@
SORTANT DES TENEBRES.
465
construire leur Feu avec les Eaux fortes &
vulgaires, car ce n'est pas avec un tel Feu
qu'il faut secourir la Nature, mais avec un
Feu doux, naturel & administré à propos.
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE VII.
Oui, oui, c'est ce seul Mercure que vous
devez chercher, ô Esprits indociles! puisqu'en lui seul vous pouvez trouver tout ce qui est nécessaire aux Sages. C'est en lui que se trouvent en puissance prochaine & la Lune & le Soleil, qui sans Or & Argent du vulgaire, étant mis ensemble, deviennent la véritable Semence de l'Argent & de l'Or.
CHAPITRE VII.
I L est dit dans le Dialogue de la Nature,
& ailleurs, qu'on juge aisément du
principe qui fait agir, par la fin qu'on se
propose. Mais à l'égard des Chimistes, il
n'est pas difficile de voir que le but auquel
ils aspirent, est de faire de l'Or, & qu'ils
ne sont portés à l'acquisition de cet Art
que par ce seul motif. La tyrannie que l'Or
exerce sur les coeurs, s'est tellement emparée
du Monde, qu'il n'y a aucun Pays,
aucune Ville, aucun endroit où l'Or ne
@
466 LA LUMIERE
manifeste son pouvoir: Il n'y a point de
Savant, point de Paysan, point d'Enfant
même qui ne soit réjoui par son éclat, &
ne soit attiré par sa beauté; & cela parce
qu'il est de la Nature Humaine de désirer
le bien, & de rechercher ce qu'il y a de
plus parfait. Or il n'y a rien sous le Soleil
de plus parfait que ce Fils du Soleil, dans
lequel est gravé le véritable caractère du
Père: Ce n'est point un Enfant adultérin,
mais son Fils légitime, & sa véritable Race,
revêtue de toute sa splendeur, qui a
réuni en soi toutes ses Vertus, & qui les
départ ensuite libéralement aux autres.
Rien n'est si beau dans le Ciel que le Soleil,
rien de si parfait sur la Terre que
l'Or; aussi toute la Troupe Chimique n'aspire
qu'à sa possession; d'où il arrive que
telle qu'est leur fin, tel est leur travail;
c'est-à-dire, que leur intention étant d'avoir
de l'Or, le fondement de leur travail
est l'Or; mais ils ne savent pas que pour
la multiplication des choses, on ne demande
pas le Fruit ni le Corps, mais le
Sperme & la Semence du Corps, avec laquelle
il se puisse multiplier. Mais il est
temps d'expliquer en peu de mots ce que
c'est que ce Sperme & cette Semence.
Nous avons déjà dit ci-devant en plusieurs
endroits, que le véritable Sujet de
la Nature, ou Substance des Corps, était
@
SORTANT DES TENEBRES.
467
l'Humide radical, & nous avons si bien
fait voir la Nature de cet Humide radical,
qu'il ne reste plus à savoir que l'ordre
de sa Spécification, & la manière de
sa Multiplication. Pour y parvenir, il faut
regarder comme une chose constante que
le Feu de la Nature, ou autrement le Soufre
de Nature, réside dans cet Humide
radical, & qu'il est le grand Artisan de la
Nature, auquel elle obéit absolument;
car ce qu'il veut, la Nature le veut aussi.
Or ce Feu, ainsi renfermé dans les Corps,
ne désire que de s'étendre en vertu, & en
quantité; c'est pourquoi il convertit sans
cesse en soi l'Humide radical; & se multiplie
en le consumant; mais cela se fait imperceptiblement;
& à mesure, autrement
la nature du Corps se détruirait, si on ne
lui fournissait pas toujours un nouvel Humide
pour remplacer l'Humide consumé.
Ce Feu est le Chaud inné, toujours plein
de vie & de chaleur: mais il est gouverné
par des Effets spécifiques, lesquels
sont de la nature de la Lumière surcéleste,
& ont reçu cette Spécification dans le
point de la Création par la vertu ineffable
de Dieu, & selon son bon plaisir, auquel
la Nature ne fait qu'obéir, en suivant sans
relâche ses Lois éternelles. Ces Esprits
spécifiques demeurent constamment dans
les Corps jusqu'à ce qu'ils soient entièrement
@
468 LA LUMIERE
consumés, & réduits à rien; c'est-à-
dire, tant que l'Humide radical subsiste
en tout ou en partie; mais lui, étant une
fois détruit, la vertu spécifique est aussi
détruite. Ce Chaud inné, enrichi de son
Esprit spécifique, réside, comme nous
avons dit, dans le Domaine royal de l'Humide
radical, comme le Soleil dans sa
propre Sphère: La nature du Corps lui
obéit, & l'Humide radical lui fournit sans
cesse sa matière, son aliment, lequel est
aussi sans cesse dévoré par ce Feu, & converti
dans sa propre nature; mais cette coction
est plus ou moins forte, & la Nature
opère plus ou moins facilement, selon
le plus ou le moins d'excréments qu'elle
rencontre. Cet Humide est dispersé par
tout le Corps, & se conserve dans le Centre
de la moindre de ses particules; &
lorsqu'il abonde en Humidité, c'est le
Sperme du Corps: Mais si cette Humidité
est terminée & plus cuite, alors c'est
proprement la Semence du Corps. La Semence
n'est donc autre chose qu'un Point
invisible du Chaud inné, revêtu de son
Esprit spécifique, lequel réside dans l'Humide
radical, & cet Humide; après quelque
altération, est proprement le Sperme
du Corps.
Cette Semence, en quelque Règne que
ce soit, Animal, Végétable ou Minéral,
@
SORTANT DES TENEBRES.
469
veut sans cesse se multiplier autant qu'elle
en a le moyen; mais elle est souvent
contrainte de demeurer en repos & sans
action, renfermée dans son Corps, à cause
que la Nature n'a pas de mouvement
local, à moins que l'Art industrieux
n'excite la chaleur interne par quelque
moyen externe, & ne lui donne lieu par
cet aiguillon de rassembler ses forces, &
de réveiller sa vertu pour s'en servir à
dévorer son Humide radical, & ainsi se
multiplier: Mais l'Humide radical, qui
est l'aliment propre de la Semence, est
aussi quelquefois tellement enveloppé d'excréments,
qu'il ne saurait aider au Chaud
inné; en sorte qu'il demeure tout languissant
& sans action, quoique le propre
de sa nature soit d'agir, & lors,
ne pouvant attirer à soi qu'une très petite
portion de l'Humide radical, & encore
avec beaucoup de peine & de temps, il
arrive enfin, par l'émotion naturelle & l'intempérie
des Eléments, qu'il se détruit entièrement,
& retourne vers sa Patrie; d'où
il revient dans de nouveaux Corps: Ainsi
la Corruption de l'un est la Génération de
l'autre, par une continuelle vicissitude des
choses.
Dans le Règne Animal, le Chaud inné
attire des aliments l'Humide, qui lui est
nécessaire pour sa restauration; & par cette
@
470 LA LUMIERE
attraction, les parties du Corps affaiblies,
se refournissent d'un nouvel Humide à la
vérité, mais pourtant plus cru, quoi qu'il
soit de même nature, & qu'il ait d'autant
plus d'affinité avec lui, que ces aliments
sont plus souvent pris du même Règne: Ils
sont quelquefois pris aussi du Végétable,
où cet Humide a reçu une spécification
particulière, mais plus convenable pourtant
à la Nature Animale, que celui qui
se trouve, dans les Minéraux ou dans les
Eléments, dont la nature est trop universelle.
Au reste, tous ces Humides radicaux
sont d'une même Substance & Essence,
à la différence que quelqu'uns n'ont
reçu aucune coction, & que les autres
l'ont reçue en partie.
La Nature, dans ses Opérations, passe
toujours par des
Milieux, & ne va jamais
d'une extrémité à l'autre, si elle n'y est
forcée; ce qui arrive très rarement, comme
on le remarque dans les Gens, qui, au
rapport de quelques Auteurs, ont vécu
pendant un certain temps d'air seulement,
ou de terre appliquée sur leur estomac,
d'où on prétend qu'ils aient tiré l'Humide,
qui y était renfermé: Mais quand cela
serait vrai, il n'en faudrait pas faire une
règle. Quoiqu'il en soit, l'Humide radical
est attiré de toutes les parties du Corps
pour le rétablissement du Chaud inné, qui
@
SORTANT DES TENEBRES.
471
a été consumé, & toutes ces diverses parties,
se trouvant pleines de cet aliment,
rejettent un certain superflu aqueux, qui a
quelque affinité avec l'eau, lequel demeure
répandu par tout le Corps, jusqu'à
ce que, par la faculté attractive de certaines
parties, il y soit attiré & conservé
pour l'usage du Sperme: Ensuite de quoi,
venant à recevoir sa détermination dans
les Vases Spermatiques, il devient enfin
un véritable Sperme, lequel ayant été répandu
par tout le Corps, & en ayant ramassé
en soi toute la vertu, contient, à
cause de cela, en puissance tous les membres
du Corps distinctement: Et de là s'établit
la vérité de cette Doctrine, Que le
Sperme est le dernier & le plus parfait excrément
de l'aliment.
Ce Sperme veut toujours être séparé
du Corps grossier, pour être porté dans
un lieu pur, où il puisse servir à la génération
de l'Animal, & comme c'est l'Extrait
& la Quintessence du Corps, il est nécessaire
qu'il soit dissous par quelque chose
de fort pur, afin que le Chaud inné,
ou le Point Séminal, contenu en lui, puisse
aisément se fortifier & multiplier en vertu.
Pour donc y parvenir, la Nature a
donné cet instinct à l'Animal de s'accoupler
avec sa Femelle, afin que, par cet
accouplement, ce Sperme fut porté hors
@
472 LA LUMIERE
de son lieu, & jeté dans une matrice convenable.
Le Sperme masculin, étant entré dans
la matrice, s'unit dans l'instant avec le
Sperme féminin, d'où résulte un certain
Sperme de nature hermaphrodite. Dans le
Sperme féminin dominent les Eléments passifs,
& dans le Sperme masculin dominent
les Eléments actifs, ce qui leur donne lieu
d'agir & de pâtir entr'eux; car autrement
s'ils étaient de même qualité, il ne se ferait
pas d'altération, ni si facilement ni si
promptement, & il serait à craindre que
la vertu Spécifique de la Semence, qui est
très subtile, ne s'évanouit.
Ces spermes, venant à recevoir quelque
altération, à quoi contribue la qualité
acide du Menstrue, alors le Chaud inné
commence à agir sur l'Humide & l'assimile
à soi; & ainsi croissant en vertu & en quantité,
il devient plus mûr & plus actif; en
sorte que recevant toujours un nouvel aliment
du Menstrue, il le transmue en chair,
en os, & en sang. Mais comme nous traiterons
de cela dans son lieu, il suffit pour
le présent de savoir, que ce Sperme s'augmente
par la transmutation du sang menstruel,
& que ce sang menstruel abonde en
Humidité, laquelle sert à faire corrompre
le Sperme; c'est-à-dire, que par sa crudité
& son acidité, il corrompt les Eléments
humides
@
SORTANT DES TENEBRES.
473
humides de l'Humide radical, & les dissout;
en sorte qu'étant purifiés par cette
altération, ils deviennent un aliment plus
noble & plus propre pour la Semence, à
laquelle ils donnent lieu d'agir avec plus
de vertu, & de conduire les choses à une
plus grande maturité. Mais c'est assez parler
du Règne Animal.
A l'égard du Végétable, nous disons
de même, que le Sperme des Végétaux
est leur Humide radical, répandu dans
toute la masse du Corps, lequel est abondant
en Humidité aqueuse: Ce Sperme ne
demande qu'à être subtilisé & élevé en haut
par l'attraction de l'Air supérieur, parce
qu'il est Air lui-même, & que la Nature
s'éjouït en sa nature; de là vient que les
Arbres, & les Plantes s'élèvent en haut,
laissant en bas la partie grossière, jusqu'à
ce qu'étant parvenus à une subtilité convenable,
& le pur étant toujours séparé
de l'impur, ils passent enfin en grain de Semence.
Ce grain, où est renfermé le Sperme,
est de nature hermaphrodite, & contient
en soi les qualités masculine & féminine;
car les Végétaux n'ayant pas un mouvement
local pour faire l'accouplement
des deux Natures, il a été nécessaire que
cette double Nature fût contenue; dans les
Grains, & dans les Semences. Ces Grains
demeurent sans action, & ne passent point
Tome III.
R r
@
474 LA LUMIERE
à une nouvelle génération, à moins qu'ils
ne soient mis en mouvement par un Agent
externe: Mais si le Laboureur les jette
dans une terre, qui leur soit propre, comme
dans une matrice, dans laquelle il y ait
une humeur crue & menstruale, alors ils
se corrompent par le moyen de cette humeur,
& d'un certain Esprit âcre nitreux,
& par cette corruption le Sperme est purifié,
& la Semence dissoute, laquelle attire
à soi son aliment pour sa restauration;
mais ne se trouvant pas suffisamment dans
le Grain même, elle est obligée d'en attirer
de la terre, dont elle fortifie & multiplie
sa vertu: Et en même temps, par cette
attraction, sont aussi attirées quelques
parties de Terre & d'Eau, qui servent de
voies aux autres Eléments & à l'Humide
radical; & de cette façon la Semence croît
en quantité à l'égard du Corps, & en qualité
à l'égard de sa vertu. La Semence est
puissamment portée à une telle attraction,
en sorte que ne pouvant demeurer en repos,
elle va elle-même au-devant du nutriment,
s'étendant en racines, lesquelles
se glissent sous terre pour y chercher sans
cesse un nouvel aliment, & quoi qu'il y
en ait abondamment dans l'Air, toutefois
celui qui est dans la terre a plus d'affinité
avec la nature de Grain, parce qu'il est
moins spirituel; ce qui a obligé le Maître
@
SORTANT DES TENEBRES.
475
de la Nature de disposer tellement les choses,
qu'en même temps que les Grains seraient
semés, le froid de l'Hiver environnât
la Terre, afin que les pores en étant
bouchés, la Semence ne pût aller prendre
son aliment dans l'Air, mais qu'elle le
cherchât dans la Terre, où, comme nous
avons dit, il est plus convenable à sa nature.
Outre cela, par l'action du grand froid,
cette vapeur des Eléments, ou cet Humide
radical cru des choses, se conserve bien
mieux en terre, parce que les pores en étant
bouchés, les racines s'étendent bien plus
librement dans son sein, & y deviennent
bien plus vigoureuses, y prenant un
corps dur & solide, à cause de la froideur
de la terre, & de la grossièreté de
l'Eau: Mais quand le Printemps vient reprendre
la place de l'Hiver, alors les pores
de la Terre s'ouvrent; & cette vapeur,
venant à s'exhaler, les racines, qui se trouvent
destituées d'aliment, sont obligées
d'aller le chercher dans l'Air, où elles
sentent qu'il est, ce qui fait qu'elles s'élèvent,
& sont comme attirées en haut, &
dans cette élévation, le pur est toujours
plus aisément séparé de l'impur, l'aliment
grossier étant attiré des racines pour la
production de la masse seulement: Au
reste; la Plante croît & se fortifie jusqu'à
R r ij
@
476 LA LUMIERE
ce qu'elle soit parvenue à un âge de perfection;
après quoi son attraction étant
affaiblie, elle est contrainte de s'arrêter
dans les termes de sa grandeur; mais le
pur ne laisse pas toujours d'être séparé de
l'impur, & de se renfermer sous une écorce,
d'où il se forme une grande quantité
de nouveaux Grains, & ainsi se fait la multiplication
des Végétaux, par laquelle d'un
seul Corps, il en naît plusieurs d'une façon
merveilleuse.
Venons présentement aux Minéraux,
& disons qu'ils sont produits de la même
manière, parce que la Nature est une, &
la même par tout. A l'égard des Métaux
en particulier, comme nous avons déjà
traité de leur Génération, nous y renverrons
le Lecteur, nous contentant de dire
quelque chose ici de leur Semence. La
Semence des Métaux est proprement leur
Chaud inné; c'est-à-dire, le Feu enclos
dans l'Humide radical; & parce que la
Nature a eu le temps & le lieu propre pour
bien purifier leur Humide & le subtiliser
en vapeur, on peut dire que les Métaux,
à raison de leur grande homogénéité, ne
sont autre chose que l'Humide radical lui-
même; surtout les Métaux parfaits, lesquels
n'ont retenu aucune Scorie, ni aucun
Soufre externe, mais en ont été séparés.
Cet Humide est appelé d'un autre
@
SORTANT DES TENEBRES.
477
nom, Argent vif; mais il ne faut pas s'imaginer
qu'il ait été purifié & subtilié assez
parfaitement pour avoir acquis entièrement
une nature spermatique; au contraire,
il a contracté dans la terre quelque
grossièreté par l'union d'une Substance
aqueuse, en laquelle les Métaux abondent
extrêmement; ce qui fait que ce sont proprement
des fruits de l'eau, comme les
Végétaux le sont de la terre. Pour ce qui
est des autres Eléments, ils y sont mêlés
diversement.
Le Sperme donc des Métaux est renfermé
dans son Corps, lequel Corps est
l'Argent-vif, tant du Vulgaire, que celui
des autres Métaux, & c'est lui qui en est
proprement la Matière; en sorte que si
vous séparez du Métal la Substance de
l'Argent-vif (ce qui est facile à faire,) ce
qui reste n'est plus un Métal. Ce Sperme
ne laisse pas d'être souillé, parce qu'il est
renfermé dans un Corps de terre & d'eau,
& bien que cette eau & cette terre soient
très pures & très resplendissantes au regard
des autres Corps, toutefois, par rapport à
la Semence, ce ne sont que comme des
fèces, & comme une écorce; parce que
le Point séminal est de la nature du Ciel,
dont il participe beaucoup plus que de la
Nature inférieure. Ce Sperme est le véritable
véhicule de la Lumière céleste, qui
@
478 LA LUMIERE
ne pouvait loger que dans un Corps aussi
pur, & ce Corps est proprement la moyenne
Substance de l'Argent vif, dont Géber
& les autres parlent tant, disant que c'est
la Pierre connue des Philosophes, & désignée
dans leurs Chapitres: Et que c'est
enfin le véritable Sperme des Métaux, lequel
il faut nécessairement avoir, puisque
sans lui la multiplication de la Semence
est impossible. La Semence des Métaux
est donc enclose dans ce Sperme, de la
même manière qu'il a été dit à l'égard des
autres Règnes; mais dans des degrés
différents, selon le plus ou le moins de coction,
de purification. Elle se peut aussi
extraire de tout Corps, mais fort facilement
à l'égard de quelques-uns, & très
difficilement à l'égard des autres, c'est-à-
dire, quasi point du tout. Il est nécessaire
à l'Artiste de bien connaître cette Semence,
& l'ayant connue, l'extraire pour opérer
une nouvelle Génération & Multiplication:
Mais avant cela, il est nécessaire que
son Sperme se putréfie, se sépare, & se
purifie par un Moyen propre & un Menstrue
convenable, dans une matrice qui le
soit aussi; après quoi tu la trouveras multipliée,
& tu auras la véritable Pierre des
Philosophes, & le Soufre des Sages. Je te
dis encore que cette Semence a surtout
acquis dans les Métaux la nature fixe, ce
@
SORTANT DES TENEBRES.
479
qui a obligé les Philosophes de la chercher
particulièrement en eux, afin d'avoir une
Médecine fixe, qui ne se consumât pas aisément,
ni ne s'envolât à une douce chaleur.
Sois donc prudent, mon cher Lecteur,
dans l'extraction de cette Semence:
Si tu veux parvenir à l'Oeuvre Philosophique,
que cela te suffise.
================================
CHANT DEUXIEME.
STROPHE VIII.
Mais toute Semence est inutile, si elle demeure
entière, si elle ne pourrit, & ne devient noire; car la Corruption précède toujours la Génération. C'est ainsi que procède la Nature dans toutes ses Opérations; & nous, qui voulons l'imiter, nous devons aussi noircir avant de blanchir, sans quoi nous ne produirons que des Avortons.
CHAPITRE VIII.
N Otre Poète enseigne ici brièvement
ce que nous avons déjà expliqué,
à savoir que sans la putréfaction, il est
impossible d'atteindre au but désiré, qui
est la délivrance du Soufre, ou Semence,
renfermée dans la prison des Eléments: Et
en effet, il n'y a que ce seul moyen, car
@
480 LA LUMIERE
si la Semence n'est jetée en terre pour y
pourrir, elle demeure inutile, la Nature
nous enseignant de procéder par la corruption
à la multiplication des Semences.
Or cette corruption ne s'accomplit que
dans un Menstrue approprié, comme nous
l'avons fait voir en parlant des Animaux
& des Végétaux. Dans les Animaux, le
Menstrue est placé dans la matrice, où le
Sperme se corrompt; & à l'égard des Végétaux,
leur Menstrue se trouve dans la
terre, où les Semences sont réincrudées
& corrompues. Pour ce qui est des Minéraux,
leur Menstrue est renfermé dans
leur propre matrice, qui est prise pour
leur terre: mais comme dans les Animaux,
les matrices doivent être confortées,
& les Femelles nourries des meilleurs
aliments, sans quoi l'Embryon aurait
de la peine à être poussé dehors, ou resterait
très infirme; & comme il faut aussi
dans les Végétaux que la terre soit labourée,
purifiée, appropriée, & fumée, autrement
en vain y jetterait-on du Grain;
il en est de même des Minéraux, & sur
tout de nos Métaux dans la procréation
de l'Elixir; car si la Semence aurifique
n'est jetée dans une terre bien préparée,
mais l'Artiste ne viendra à bout de ce
qu'il souhaite, parce qu'autrement la matrice
sera infectée de vapeurs puantes, &
de
@
SORTANT DES TENEBRES.
481
de Soufres impurs. Sois donc très circonspect
dans la culture de cette terre,
après quoi jettes-y ta Semence, & sans
doute elle te rapportera beaucoup de
fruit.
Fin du second Chant.
Tome III.
S f *
@
482 LA LUMIERE
CHANT TROISIEME.
STROPHE I.
O vous! qui pour faire de l'Or par le moyen
de l'Art, êtes sans cesse parmi les flammes de vos charbons ardents; qui tantôt congelez, & tantôt dissolvez vos divers Mélanges en tant & tant de manières, les dissolvant quelquefois entièrement, quelquefois les congelant seulement en partie; d'où vient que comme des Papillons enfumés, vous passez les jours & les nuits à roder autour de vos fourneaux.
------------------------------------------
CHAPITRE PREMIER.

E front des Chimistes, toujours
moite de la sueur qu'il
distille sans cesse, marque bien
la dissolution de leur cerveau;
mais il a beau s'en élever des vapeurs,
elles sont si noires & si impures, que bien
loin que leur ignorance soit purgée par ce
@
SORTANT DES TENEBRES.
483
moyen, & leur tête purifiée, elles ne font
que découvrir leur folie. C'est le supplice
des Damnés que d'avoir toujours envie de
voir la Lumière, & d'être dans de perpétuelles
Ténèbres: Il en est de même de
ces Chimistes; car quoi que la Lumière se
lève pour les autres, ils demeurent toujours
ensevelis dans un profond sommeil,
& leurs yeux sont dans un aveuglement
qui ne finit point. Quel moyen de chasser
d'autour d'eux les Ténèbres qui les environnent,
& comment dissoudre la grossièreté
de leur esprit, si le feu continuel
de leurs Fourneaux a tellement raréfié leur
entendement, qu'il ne leur en reste presque
plus. Vous les voyez sans cesse occupés
à anatomiser toutes sortes de Mixtes
par leurs Calcinations, Dissolutions,
Cohobations, & Sublimations, s'imaginant
avoir distinctement, par ce moyen
les diverses Substances des Eléments, &
donnant à leurs Mélanges, à leurs Huiles,
& à leurs folles Confections divers noms,
comme d'Air, de Feu, & semblables.
Quelle extravagance de prétendre purger
les Corps de leur crasse, & de leur impureté,
par le moyen des Eaux corrosives,
& contre nature, qui corrompent & détruisent
la Nature, renfermée dans les Mixtes.
Ces Eaux dissolutives des Philosophes
ne doivent point mouiller les mains, parce
S f ij
@
484 LA LUMIERE
qu'elles sont du genre des Esprits mercuriels
& permanents, qui ne s'attachent
qu'aux choses qui sont de leur propre nature:
Et s'ils lisaient les Auteurs, ils verraient
qu'ils enseignent que nulle Eau ne
peut dissoudre les Corps d'une véritable
Dissolution, que celle qui demeure avec
eux dans une même Matière, & sous une
même Forme, & que les Métaux dissous
peuvent derechef recongeler. Mais, en
vérité, quelle convenance y a-t-il entre les
Eaux de ces gens-là, de leurs Corps?
nulles sans doute; car au lieu de se joindre
à eux, elles surnagent au-dessus, &
demeureraient de la sorte au feu jusqu'au
jour du Jugement. Malheureux qu'ils sont,
ils prétendent être fort habiles, & ne se
sont jamais donné la peine d'apprendre ce
qu'il faut nécessairement savoir avant
toutes choses.
Il n'y a pas moins d'habileté à connaître
l'Eau des Philosophes, qu'il y en a à
connaître leur Soufre; & l'ouvrage de la
Solution est aussi caché chez eux, que
l'Or qu'ils entendent qu'il faut dissoudre
est mystérieux. Cela est cause que les Ignorants
prennent d'abord l'Or vulgaire, ou
quelqu'un des autres Métaux, & qu'ils essayent
de le dissoudre avec le Mercure,
ou avec quelqu'autre Minéral corrosif, ce
qu'ils font vainement. Quelle folle raison
@
SORTANT DES TENEBRES.
485
leur peut persuader qu'un Corps terrestre
sera conjoint avec une Humidité aqueuse
sans un
Milieu, qui puisse unir ces deux
Natures, tous les Philosophes ordonnant
expressément de combiner les Eléments par
des
Milieux, & enseignant que jamais les
Extrêmes ne peuvent être unis sans une
nature participante des deux? Mais les
pauvres Gens ne savent rien de ce qu'il
faut savoir, & ils veulent édifier sans avoir
un bon fondement: Ils joignent ensemble
diverses choses selon leur caprice & sans
examen, & ils s'imaginent tout possible &
tout aisé. Il y en a plusieurs d'entr'eux qui
raisonnants suivant la capacité de leur petit
cerveau, établissent pour un Axiome indubitable,
Que la Matière est une; qu'il
faut la dissoudre & purifier, puis en extraire
ce qu'elle a de pur, & ensuite la joindre
avec un Mercure bien lavé; après
quoi, sans autre industrie, & sans autre
feu que celui des charbons, on doit la
commettre aux soins de la Nature. Ceux
qui raisonnent de la sorte sont les plus doctes,
& prétendent entendre parfaitement
les paroles des Philosophes mais les pauvres
Ignorants n'en comprennent pas la véritable
intention. Car avant de commettre
l'ouvrage à la Nature, il faut, à l'exemple
du Laboureur, que l'Artiste choisisse
le Grain qui lui est nécessaire; qu'il le dépure,
S f iij
@
486 LA LUMIERE
& qu'ensuite il le mette dans une
terre bien cultivée; après quoi il peut sans
difficulté le confier aux soins de la Nature,
à l'aide d'une simple chaleur, administrée
au-dehors. Qu'ils commencent donc
par entendre ce que c'est que notre Grain,
ce que c'est que la culture de notre terre,
& après ils pourront dire qu'ils savent
quelque chose. Mais puisque nous avons
touché ce qui regarde la Solution, il est à
propos que nous l'examinions avec un peu
d'attention.
Les Auteurs disent qu'il y a trois sortes
de Solution dans l'Ouvrage Physique:
La première, qui est la Solution ou Réduction
du Corps cru & métallique dans
ses Principes, à savoir en Soufre & en
Argent vif; La deuxième, est la Solution
du Corps Physique: Et la troisième, est la
Solution de la Terre minérale. Ces Solutions
sont si enveloppées de termes obscurs,
qu'il est impossible de les entendre
sans le secours d'un Maître fidèle. La première
Solution se fait, lorsque nous prenons
notre Corps Métallique, & que nous en tirons
un Mercure & un Soufre; c'est là que
nous avons besoin de toute notre industrie,
& de notre Feu occulte artificiel pour extraire
de notre Sujet ce Mercure ou cette
Vapeur des Eléments, la purifier après l'avoir
extraite, & ensuite par le même ordre
@
SORTANT DES TENEBRES.
487
naturel, délivrer de ses prisons le Soufre,
ou l'Essence du Soufre; ce qui ne
peut se faire que par le seul moyen de la
Solution, & de la Corruption, laquelle
il faut parfaitement connaître: Le signe
de cette Corruption est la noirceur, c'est-
à-dire qu'on doit voir dans le Vase une
certaine fumée noire, laquelle est engendrée
de l'Humidité corrompante du
Menstrue naturel; car c'est d'elle que dans
la commotion des Eléments, se forme cette
Vapeur. Si donc tu vois cette Vapeur noire,
sois certain que tu es dans la droite
voie, & que tu as trouvé la véritable méthode
d'opérer. La deuxième solution
se fait, quand le Corps Physique est dissous,
conjointement avec les deux substances
ci-dessus, & que dans cette Solution
tout est purifié, & prend la Nature
Céleste; c'est alors que tous les Eléments
subtiliés préparent le fondement d'une
nouvelle Génération, & c'est là proprement
le véritable Cahos Philosophique
& la vraie première Matière des Philosophes,
comme l'enseigne le Comte Bernard;
car c'est seulement après la Conjonction
de la Femelle & du Mâle, du
Mercure & du Soufre, qu'elle doit être
dite la première Matière, & non auparavant.
Cette Solution est la véritable réincrudation,
par laquelle on a une Semence
S f iiij
@
488 LA LUMIERE
très pure, & multipliée en vertu; car si le
Grain demeurait en terre sans être réincrudé
& réduit dans cette première Matière,
en vain le Laboureur attendrait-il la Moisson
désirée. Tous les Spermes sont inutiles
pour la multiplication, s'ils ne sont auparavant
réincrudés: C'est pourquoi il est
très nécessaire de connaître parfaitement
cette réincrudation, ou réduction en première
Matière; par laquelle seule se peut
faire cette deuxième Solution du Corps
Physique. A l'égard de la troisième Solution,
c'est proprement cette humectation
de la Terre, ou Soufre Physique & Minéral,
par laquelle l'Enfant augmente ses forces;
mais comme elle a principalement son
rapport à la Multiplication, nous renverrons
le Lecteur à ce que les Auteurs en ont
écrit. Voilà ce que nous avions à dire brièvement
sur le sujet de la Solution, afin que
le Lecteur puisse bien comprendre tout ce
qui appartient à la Théorie, & qu'avec ce
secours il lise plus hardiment les Ecrits des
Philosophes, & se dépêtre plus facilement
de leurs filets.
@
SORTANT DES TENEBRES.
489
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE II.
Cessez désormais de vous fatiguer en vain,
de peur qu'une folle espérance ne fasse aller toutes vos pensées en fumée. Vos travaux n'opèrent que d'inutiles sueurs, qui peignent sur votre front les heures malheureuses que vous passez dans vos salles retraites, A quoi bon ces flammes violentes, puisque les Sages n'usent point de charbons ardents, ni de bois enflammés pour faire l'Oeuvre Hermétique.
CHAPITRE II.
N Ous devrions dans ce Chapitre, pour
suivre l'ordre de notre Poète, parler
du travail ridicule des Artistes ignorants;
mais parce que nous en avons déjà dit quelque
chose, & que nous aurons encore occasion
d'en parler, nous n'y insisterons pas
pour le présent, de crainte d'être trop prolixes,
nous nous contenterons seulement
d'avertir le Lecteur sur le sujet du Feu, qu'il
ne faut pas entendre un feu de charbon, de
fumier, de lampe, ni de quelqu'autre genre
que ce soit; mais que c'est le Feu dont
use la Nature, ce Feu si fort caché chez
les Philosophes, & dont ils ne parlent
@
490 LA LUMIERE
que très obscurément; la construction duquel
est aussi difficile qu'elle est secrète,
& si les Artistes la savaient, nous pouvons
assurer hardiment qu'ils n'auraient
qu'à entreprendre l'Oeuvre des Philosophes
pour y réussir: Mais afin que le Lecteur
soit convaincu de mes bonnes intentions
sur ce sujet, nous allons passer à l'explication
du Chapitre qui suit.
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE III.
C'est avec le même Feu dont la Nature se
sert sous terre, que l'Art doit travailler, & c'est ainsi qu'il imitera la Nature. Un Feu vaporeux, mais qui n'est pourtant pas léger; un Feu naturel, mais que l'Art doit faire; sec, mais qui fait pleuvoir; humide, mais qui dessèche. Une Eau qui éteint, une Eau qui lave les Corps, mais qui ne mouille point les mains.
CHAPITRE III.
J E ne m'étonne pas si plusieurs, & presque
tous ont erré faute de connaître
ce Feu; car c'est comme si quelqu'un
manquait d'instruments nécessaires à son
@
SORTANT DES TENEBRES.
491
Art; il est sûr qu'il ne viendrait jamais au
but qu'il se propose, & ne serait rien que
d'estropié & d'imparfait. Afin donc que
vos Ouvrages soient parfaits, ô Enfants de
l'Art, servez-vous de ce Feu instrumental,
par lequel seul toutes choses se font
parfaites. Ce Feu est répandu par toute la
Nature, car sans lui elle ne saurait agir,
& par tout où la vertu végétative est
conservée, là aussi ce Feu est caché. Ce
Feu se trouve toujours joint à l'Humide
radical des choses, & accompagne continuellement
le sperme cru des Corps:
Mais, quoi qu'il soit ainsi répandu par
toute la Nature inférieure, & dispersé dans
les Eléments, il ne laisse pas d'être inconnu
au monde, & ses actions ne sont pas assez
considérées. C'est ce Feu qui cause la corruption
des choses, car c'est un Esprit très
cru, ennemi du repos, qui ne demande
que la guerre & la destruction. C'est une
chose qu'on ne saurait trop admirer dans
la Nature que tout ce qui se trouve exposé
à l'Air, tout ce qui est dans l'Eau, ou
sous la Terre se réduit à rien, & retourne
dans son premier Cahos. Les Pierres les
plus solides, les plus fortes Tours, les plus
superbes Edifices, les Marbres les plus
durs, & tous les Métaux enfin, excepté
l'Or, sont réduits en poudre après une
longue suite de temps. Le Vulgaire ignorant
@
492 LA LUMIERE
a accoutumé d'attribuer une chose si
surprenante au temps qui dévore tout; &
cela vient de ce qu'il ignore ce qui est caché
dans les Eléments, & surtout dans
l'Air. C'est une flamme invisible & insensible,
qui insensiblement consume tout, &
l'enveloppe sous un profond silence. Ce
Feu dont nous parlons est dissous dans l'Air,
parce qu'il est tout aérien de sa Nature,
Par son Esprit cru il décompose les Mixtes,
& détruisant les Ouvrages de la Nature,
il réduit toutes choses dans leur premier
Etre par le moyen de la corruption:
C'est par lui que les couvertures de plomb
de certains Bâtiments, sont après un long
temps converties en une rouille blanche,
qui ressemble à la Céruse artificielle, &
qui étant lavée par l'eau des pluies, se
confond avec elle & se perd. Le Fer, tout
de même, est changé en scorie peu à peu,
& une partie après l'autre: Les cadavres
des Animaux, leurs ossements, les troncs
des Arbres, aussi bien que leurs racines
quasi terrifiées, les Marbres, les Pierres,
les Métaux, enfin tout ce qui est dans la
Nature tombe par succession de temps, &
est réduit au néant par cette seule Cause,
& par ce seul Feu secret.
Ce Feu est quelquefois appelé Mercure
par les Philosophes, par une équivoque
de nom; parce qu'il est de nature aérienne,
@
SORTANT DES TENEBRES.
493
& que c'est une vapeur très subtile,
participant du Soufre avec lequel elle a
contracté quelque souillure; & nous disons
de bonne foi, Que qui connaît le
Sujet de l'Art, connaît aussi que c'est là
principalement que réside notre Feu, toutefois
enveloppé de fèces & d'impuretés;
mais il ne se communique qu'aux vrais Sages,
qui le savent constituer & purifier.
Il a tiré du Soufre une imperfection, &
une siccité adustible, qui fait qu'on doit
agir avec lui sagement & avec précaution,
si on veut s'en bien servir; autrement il devient
inutile. Faute de ce Feu, la Nature
cesse souvent d'agir dans les Corps, & où
l'entrée lui est déniée, là ne se fait aucun
mouvement vers la génération, la Nature
laissant son Ouvrage imparfait dès que
cet Agent n'a plus son action libre. Ce
Feu est dans un continuel mouvement, &
sa flamme vaporeuse tend perpétuellement
à corrompre, & à tirer les choses de
puissance en acte; comme il se voit dans
les Animaux, lesquels ne seraient jamais
portés à la génération, ne rechercheraient
jamais l'accouplement, & ne songeraient
jamais à la production de leurs semblables,
sans ce Feu prompt à se mouvoir, qui excite
& réveille leur propre feu lorsqu'il est
engourdi: C'est lui qui est la véritable
Cause du mouvement libidineux, par lequel
@
494 LA LUMIERE
l'Animal est porté à se joindre à son
semblable, & y est excité par un aiguillon
très piquant; ce qui fait qu'en certain
temps les Animaux sont tellement excités
à l'acte de la génération, que malgré tous
les obstacles, oubliant toute tristesse, &
méprisant toute douleur, ils s'y portent de
toute leur puissance, & en suivent tous les
mouvements avec joie. Qui des Hommes
serait assez fou pour souhaiter toutes les
saletés attachées à cet action? Qui voudrait
se donner toutes les peines qui servent
ordinairement de moyen pour y parvenir?
& Qui ne craindrait de s'exposer
aux maladies, qui dérivent de cette source,
si on n'y était forcé par un mouvement
violent, & entraîné par les Lois de la Nature.
C'est ce Feu, lequel répandu dans les
membres, agite tout le Corps, usurpant
un pouvoir tyrannique sur les facultés qui
lui sont soumises, & soumettant toute notre
volonté aux appétits de l'Ame; de
sorte qu'on peut dire, si quelqu'un résiste
à ses flammes, que ce n'est que par un secours
Divin, & par le frein d'une raison
toute-puissante. Cet Esprit très subtil s'insinue
dans les entrailles & les émeut fortement,
& par son feu allume toute la masse
du sang. C'est par sa chaleur que le Feu
interne est excité & comme invité au combat
de Vénus, car elle se porte avec violence
@
SORTANT DES TENEBRES.
495
aux Vases spermatiques, & les
échauffe tellement, que la Semence pleine
d'Esprits se dilatant, & rompant les bornes
de sa prison, ne demande qu'à être
jetée dans la matrice de la Femme, afin
de s'y multiplier dans son propre vaisseau,
en faisant passer sa vertu générative de
puissance en acte.
Ce Feu exerce un semblable pouvoir
dans le Règne Végétable; mais, quoi
qu'il s'y trouve renfermé dans tous les
Corps, néanmoins, parce que les Eléments
y sont plus grossiers que dans le Règne
Animal, il n'est pas excité si aisément, &
il a besoin de l'industrie de l'Art, & qu'on
appelle à son secours l'Air, ou quelqu'autre
Elément, afin d'être rendu plus actif &
plus prompt à opérer: Ce qui se remarque
à l'arrivée du Printemps, & dans l'Eté,
car alors les pores des Corps étant ouverts,
ce Feu, répandu dans les Eléments
de l'Eau, de la Terre & de l'Air s'insinue
dans ces Corps, & fait voir son action
dans l'ouvrage de la végétation. Sans ce
feu la Nature, accablée sous le faix des
excréments, ne ferait que languir, au lieu
qu'étant réveillée par ce mouvement vif
& pressant, elle agit sans cesse; & devenue
plus vigoureuse, elle épand sa vertu
au long & au large.
On peut dire la même chose des Minéraux,
@
496 LA LUMIERE
& comme ils s'engendrent dans les
Cavernes de la Terre, il est aisé à cet Esprit
de feu de s'y conserver à cause de
la solidité des Lieux; ce qui fait que la
Nature y engendre plus commodément
les Métaux, surtout si les Lieux ont déjà
été purifiés par ce même Feu. Mais comme
il arrive quelquefois, à cause de la
froideur du Lieu, que les pores du Corps
sont bouchés, & que cela fait qu'ils demeurent
sans action, pleins d'obstructions
& d'excréments; alors cet Esprit est obligé
de vaguer dans ces antres, & y suscite
souvent des mouvements violents, après
avoir abandonné son Corps. Mais pour le
mieux faire connaître ce Feu, sache qu'il
s'enveloppe ordinairement d'excréments sulfureux;
parce qu'il appète la nature
chaude, & qu'il se revêt d'un habillement
salin, ce qui fait que la Terre étant pleine
de Soufres, les Métaux s'y engendrent
très aisément, pourvu que les autres Causes
matérielles y interviennent. Mais après
que la Nature a achevé la génération des
Corps métalliques, il ne se fait point de
multiplication à cause des empêchements
dont nous avons parlé ci-devant, & que
ce Feu s'évanouit subitement. De là vient
aussi que les Métaux, qui ont souffert le
feu de fusion, demeurent comme morts,
parce qu'ils sont privés de leur Moteur externe;
terne;
@
SORTANT DES TENEBRES.
497
& c'est ce qui oblige l'Artiste,
quand la Nature a cessé d'agir, de la secourir
en doublant ses poids, & en y introduisant
un plus grand degré de feu.
Enfin nous disons que ce Feu, à cause
de la siccité sulfureuse dont il participe,
veut être humecté, afin de s'insinuer plus
librement dans le Sperme humide féminin,
& le corrompre par son humidité superflue;
mais à cause de sa qualité volatile
& sèche, il est très difficile de l'attraper,
& il faut le pêcher avec un ret bien délié
par un moyen qui soit propre à cela. C'est
dans cette occasion que l'Artiste doit connaître
parfaitement les sympathies des choses
& leurs propriétés, & qu'il doit être
versé dans la Magie naturelle. Le Menstrue
doit être aiguisé par ce Feu, afin que ses
forces en soient augmentées; & il ne suffit
pas à l'Artiste de connaître le Feu, il faut
encore qu'il sache l'administrer, & qu'il
entende parfaitement les degrés de sa proportion;
mais comme cela dépend de l'expérience
& de l'habileté des Maîtres, nous
n'en dirons pas davantage présentement.
Tome III.
T t
@
498 LA LUMIERE
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE IV.
C'est avec un tel Feu que l'Art, qui veut
imiter la Nature, doit travailler, & que l'un doit suppléer au défaut de l'autre. Nature commence, l'Art achève, & lui seul purifie ce que la Nature ne pouvait purifier. L'Art a l'industrie en partage, & la Nature la simplicité; de sorte que si l'un n'aplanit le chemin, l'autre s'arrête tout aussitôt.
CHAPITRE IV.
N Ous avons fait voir ci-dessus en quoi
consiste l'habileté de l'Art, à savoir,
à secourir la Nature, & surtout dans l'administration
du Feu, tant externe qu'interne.
Ce dernier sert pour l'abréviation
de l'Oeuvre, & consiste dans l'addition
d'un Soufre plus mûr & plus digeste, par
le moyen duquel la Sublimation Physique
se parfait entièrement; car le Feu augmente
le Feu, & deux Feux unis, échauffent
davantage & convertissent les Eléments
passifs en leur nature, bien plus aisément
que ne saurait faire un seul. C'est donc
un très grand artifice que de savoir secourir
le Feu par le Feu, & tout l'Art de
@
SORTANT DES TENEBRES.
499
la Chimie n'est autre chose que de bien
connaître les Feux, & les savoir bien
administrer.
Les Philosophes nous parlent dans leurs
Livres de trois sortes de Feux, le Naturel
& l'Innaturel, & le Feu contre-nature.
Le Naturel est le Feu masculin, le principal
Agent; mais pour l'avoir, il faut
que l'Artiste emploie tous ses soins &
toute son étude; car il est tellement languissant
dans les Métaux, & si fort concentré
en eux, que sans un travail très
opiniâtre, on ne peut le mettre en action.
L'Innaturel est le Feu féminin, & le
Dissolvant universel, nourrissant les Corps,
& couvrant de ses ailes la nudité de la
Nature; il n'y a pas moins de peine à
l'avoir que le précédent. Celui-ci paraît
sous la forme d'une fumée blanche, & il
arrive très souvent que sous cette Forme
il s'évanouit par la négligence des Artistes.
Il est presque incompréhensible, quoique
par la sublimation Physique il apparaisse
corporel & resplendissant.
Le Feu contre-nature est celui qui corrompt
le Composé, & qui le premier a la
puissance de dissoudre ce que la Nature
avait fortement lié. Il est voilé sous une
infinité de noms, afin d'être mieux caché
aux Ignorants, & pour bien le connaître,
T t ij
@
500 LA LUMIERE
il faut beaucoup étudier, lire & relire les
Auteurs, & comparer toujours ce qu'ils
disent avec la possibilité de la Nature. Il y
a outre cela divers Feux, comme de fumier,
de bain, de cendres, d'écorces
d'Arbres, de noix, d'huile, de lampe
& autres qui tous sont compris mystiquement
sous la Catégorie de ces trois Feux,
ou par eux-mêmes, ou en partie, ou en
tant qu'unis ensemble; mais parce qu'il faudrait
un gros volume pour expliquer tous
ces noms, & plusieurs autres encore qui
se trouvent dans les Livres, il suffira pour
le présent, & dans le dessein que nous
avons d'éviter la prolixité, d'en avoir
donné quelque idée, d'autant mieux que
notre Poète a si clairement décrit les propriétés
de ce Feu, qu'il semble n'être pas
besoin d'un plus grand éclaircissement.
@
SORTANT DES TENEBRES.
501
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE V.
A quoi donc servent tant & tant de Substances
différentes dans des Cornues, dans des Alambics, si la Matière est unique aussi bien que le Feu? Oui, la Matière est unique, elle est par tout, & les Pauvres peuvent l'avoir aussi bien que les Riches. Elle est inconnue à tout le monde, & tout le monde l'a devant les yeux; elle est méprisée comme de la boue par le Vulgaire ignorant, & se vend à vil prix; mais elle est précieuse au Philosophe, qui en connaît la valeur.
CHAPITRE V.
P Resque tous les Philosophes conviennent
entr'eux sur l'unité de la Matière,
& affirment unanimement qu'elle est une
en nombre & en espèce; mais plusieurs
entr'eux entendent parler de la Matière
Physique, qui est une Substance mercurielle,
& à cet égard ils disent qu'elle est
une, parce qu'en effet il n'y a qu'un seul
Mercure en toute la Nature, quoi qu'il
contienne en soi diverses qualités, par
lesquelles il varie, selon la diverse domination
& altération de ces qualités. Pour
@
502 LA LUMIERE
moi, je n'entends point ici cette sorte d'unité,
mais celle qui regarde le Sujet Physique,
que l'Artiste doit prendre à la main,
& qui sans aucune équivoque est unique;
car notre Oeuvre ne se fait point de plusieurs
Matières, l'Art n'étant pas capable
de mêler les choses avec proportion, ni de
connaître les poids de la Nature. Il n'y a
donc qu'une Nature, qu'une Opération,
& enfin qu'un seul Sujet, lequel sert de base
à tant d'Opérations merveilleuses.
Ce Sujet se trouve en plusieurs lieux,
& dans chacun des trois Règnes; mais si
nous regardons à la possibilité de la Nature,
il est certain que la seule Nature métallique
doit être aidée de la Nature, & par
la Nature: C'est donc dans le Règne minéral
seulement où réside la Semence métallique,
que nous devons chercher le
Sujet propre à notre Art, afin de pouvoir
opérer facilement. Mais quoi qu'il y ait
plusieurs Matières de cette sorte, il y en
a une pourtant qu'il faut préférer aux autres:
il y a divers âges dans l'Homme,
mais l'âge viril est le plus propre à la génération:
Il y a diverses Saisons dans l'année,
mais l'Automne est le plus propre à
cueillir la moisson: Enfin, il y a divers,
Luminaires dans le Ciel, mais le Soleil
est le seul propre à illuminer. Apprends donc
à connaître quelle est la Matière la plus
@
SORTANT DES TENEBRES.
503
propre, & choisis la plus facile. Nous rejetons
surtout, toutes les Matières, dans
lesquelles l'Essence métallique n'est pas
renfermée, non-seulement en puissance,
mais aussi en acte très réel, & ainsi tu n'erreras
pas au choix de ta Matière. Où n'est
pas la Splendeur métallique, là ne peut
être la Lumière de notre Sperme. Laisse
donc chacun dans son erreur, & prends
garde de te laisser surprendre aux fourberies,
& aux illusions, si tu veux réussir
dans ton dessein: Et saches certainement
que tout ce qui est nécessaire à l'Art est
renfermé dans ce seul & unique Sujet. Il
est vrai qu'il faut aider la Nature afin qu'elle
fasse mieux son ouvrage, & qu'elle l'achève
plus promptement, & cela par un
double moyen lequel, sur toutes choses,
il te faut connaître.
Ce Sujet non-seulement est un, mais il
est outre cela méprisé de tout le monde,
& à le voir on n'y reconnaît aucune excellence.
Il n'est point vendable, car il
n'est d'aucun usage hors l'Oeuvre Philosophique,
& lorsqu'il est dit par les Philosophes
que toute Créature en use,
qu'il se trouve dans les boutiques, & qu'il
est connu de tout le monde, ils entendent
par là ou l'Espèce ou la Substance interne
du Sujet, qui, étant mercurielle, se trouve
en toutes choses. Bien des Gens l'ont
@
504 LA LUMIERE
souvent dans leurs mains, & le rejettent
par ignorance, ne croyant pas qu'il puisse
y avoir rien de bon en lui, comme il m'est
arrivé plusieurs fois à moi-même. Mais
afin de te le marquer plus clairement, voici
une nouvelle leçon que je vais te donner.
Sache donc que le Soufre Philosophique
n'est autre chose que le Feu très
pur de la Nature, dispersé dans les Eléments,
& renfermé par cette même Nature
dans notre Sujet, & dans plusieurs autres,
où il a déjà reçu quelque coction, par
laquelle il est en partie congelé & fixé;
toutefois sa fixité n'est encore qu'en puissance,
parce qu'il est enveloppé de beaucoup
de vapeurs volatiles, qui sont cause
qu'il s'envole aisément & s'évanouit dans
les airs: Car lorsque dans un Sujet la partie
volatile surmonte la fixe, toutes deux
deviennent volatiles, & cela est selon les
règles, & la possibilité de la Nature. Cette
Lumière ne se trouve donc point actuellement
fixe sur la Terre, sans être surmontée
des qualités contraires, hormis dans
l'Or; ce qui fait que l'Or est le seul de
tous les Corps où les Eléments sont dans
une proportion égale, & par conséquent
fixe & constant au feu. Mais lorsque cette
vertu fixe est surmontée par une plus grande
partie volatile de même nature qu'elle,
& qu'elle se trouve jointe à des excréments
vaporeux
@
SORTANT DES TENEBRES.
505
vaporeux, alors elle perd cette fixité pour
un temps, quoi qu'elle l'ait toujours en
puissance. Notre Soufre, lequel est requis
pour l'Oeuvre, est la splendeur du Soleil,
& de la Lune de la nature des Corps
Célestes, & revêtu d'un semblable Corps.
Ainsi il faut que tu cherches soigneusement
en quel Sujet cette splendeur peut
être & s'y peut conserver, & sache que
là où est cette splendeur, là est la Pierre
tant recherchée. Il est de la nature de la
Lumière de ne pouvoir paraître à nos
yeux sans être revêtue de quelque Corps,
& il faut que ce Corps soit propre aussi à
recevoir la Lumière: Là où est donc la
Lumière là doit aussi être nécessairement
le véhicule de cette Lumière. Voilà le
moyen le plus facile pour ne point errer.
Cherche donc avec la lumière de ton esprit,
la Lumière qui est enveloppée de Ténèbres,
& apprends de là que le Sujet le
plus vil de tous, selon les Ignorants, est
le plus noble selon les Sages, puisqu'en
lui seul la Lumière repose, & que c'est
par lui seul qu'elle est retenue & conservée.
Il n'y a aucune nature au monde, excepté
l'Ame raisonnable, qui soit si pure
que la Lumière, ainsi le Sujet qui contient
la Lumière doit être très pur, & le
Vase, qui doit servir à tous les deux, ne
doit pas non plus manquer de pureté. Voilà
Tome III.
* V v
@
506 LA LUMIERE
comment dans un Corps très abject est
renfermée une chose très noble, & cela
afin que toutes choses ne soient pas connues
de tous.
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE VI.
C'est cette Matière, si méprisée par les
Ignorants, que les Doctes cherchent avec soin, puisqu'en elle est tout ce qu'ils peuvent désirer. En elle se trouvent conjoints le Soleil & la Lune, non les vulgaires, non ceux qui sont morts. En elle est renfermé le Feu, d'où ces Métaux tirent leur vie; c'est elle qui donne l'Eau ignée, qui donne aussi la Terre fixe; c'est elle enfin qui donne tout ce qui est nécessaire à un Esprit.
CHAPITRE VI.
N Otre Poète continue dans ce Chapitre
d'enseigner à sa manière ordinaire
ce que nous avons déjà dit du Sujet
de l'Art; mais afin de ne pas ennuyer par
des répétitions, nous dirons seulement ici
que dans ce Sujet sont renfermés le Sel,
le Soufre & le Mercure des Philosophes,
lesquels doivent être extraits l'un après
l'autre par une Sublimation Physique parfaite
@
SORTANT DES TENEBRES.
507
& accomplie: Car d'abord on doit
tirer le Mercure en forme de vapeur ou
de fumée blanche, & enduite dissoudre
l'Eau ignée, ou le Soufre par le moyen
de leur Sel bien purifié, volatilisant le fixe,
& conjoignant les deux ensemble dans une
union parfaite. A l'égard de cette Terre
fixe, dont notre Poète dit qu'elle est contenue
dans notre Sujet, nous disons qu'en
elle gît la perfection de la Pierre, le véritable
Lieu de la Nature, & le Vaisseau où
se reposent les Eléments. C'est une Terre
fusible & ignée, très chaude & très pure,
laquelle doit être dissoute & inhumée,
pour être rendue plus pénétrante, & plus
propre à l'usage des Philosophes, & pour
être enfin le second Vaisseau de toute la
perfection. Car comme il est dit au sujet
du Mercure que le Vaisseau des Philosophes
est leur Eau, aussi peut-on dire à l'égard
de cette Terre, que le Vaisseau des
Philosophes est leur Terre. La Nature,
comme une prudente Mère, t'a donné,
mon cher Lecteur, dans ce seul Sujet tout
ce que tu peux désirer afin que tu en tires
le noyau, & que tu le prépares pour ton
usage.
Cette Terre, par sa Sécheresse ignée &
innée, attire à soi son propre Humide, &
le consume; & à cause de cela elle est
comparée au Dragon qui dévore sa queue.
V u ij
@
508 LA LUMIERE
Au reste elle n'attire & n'assimile à soi son
Humide que parce qu'il est de sa même
nature. Par où se découvre la sottise de
ceux qui essayent vainement d'unir & de
congeler par le moyen de leurs Eaux, des
choses tout-à-fait opposées & aussi éloignées
entr'elles, que le Ciel l'est de la
Terre, dans lesquelles il ne se fait pas la
moindre attraction. La chaleur externe
n'est pas capable de congeler l'Eau, à
quelque degré que soit mise cette chaleur;
bien loin de cela, elle la dissout, & la raréfie
en l'élevant dans les airs. Mais la chaleur
interne de notre Terre Physique opère
bien plus naturellement; aussi en arrive-
t-il une sûre & parfaite congélation.
@
SORTANT DES TENEBRES.
509
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE VII.
Mais au lieu de considérer qu'un seul Composé
suffit au Philosophe, vous vous amusez, Chimistes insensés, à mettre plusieurs Matières ensemble; & au lieu que le Philosophe fait cuire à une chaleur douce & solaire, & dans un seul Vaisseau, une seule Vapeur qui s'épaissit peu à peu, vous mettrez au feu mille ingrédients différents; & au lieu que Dieu a fait toutes choses de rien, vous au contraire, vous réduisez toutes choses à rien.
CHAPITRE VII.
N Otre Auteur se moque en cet endroit
de tous les vains travaux des
Chimistes vulgaires, & surtout de ceux
qui travaillent sur diverses Matières à la
fois; ce qui répugne entièrement à la vérité
de la Science; car ces Substances sont
séparées ou par la Nature ou par l'Art: Si
c'est par la Nature, quoi qu'ils fassent,
ils ne pourront jamais conjoindre ce que
la Nature a disjoint, & toujours la Substance
aqueuse surnagera; ce qu'il y a
même à considérer, c'est qu'ils ne connaîtront
jamais le juste poids, parce qu'ils
V u iij
@
510 LA LUMIERE
n'ont pas en leur pouvoir la balance de la
Nature, laquelle, par ses attractions, pèse
les Essences des choses; & ainsi il arrivera
que ces Ignorants, bien loin de fortifier
ces attractions, les détruiront, ne considérant
pas que l'estomac de l'Animal attire
seulement ce qui lui est nécessaire, &
rejette le reste par les excréments. Il leur
est donc impossible de connaître ce véritable
poids & par conséquent leur erreur
est sans remède; car prenant des choses
contraires & déjà séparées par la Nature,
dans lesquelles il ne se peut faire d'attraction,
jamais le poids ne se trouvera.
Que si ces Substances sont séparées par
l'Art, le poids de la Nature ne s'y trouvera
pas non plus, étant détruit & dissipé
par la discontinuité des Eléments, & une
partie demeurera toujours séparée de l'autre.
Ainsi ceux-là n'errent pas moins, qui,
prenant deux Matières, prétendent les travailler,
les purifier & les conjoindre par
leurs sophistiques opérations, que ceux
qui, ne prenant qu'un seul Sujet, le divisent
en plusieurs parties, & par une vaine
Dissolution croient les réunir derechef.
Notre Art ne consiste point en pluralité,
& quoi qu'il soit ordonné presque dans tous
les Traités des Philosophes de prendre
tantôt une chose & tantôt une autre, à
savoir une partie fixe & une partie volatile,
@
SORTANT DES TENEBRES.
511
ou bien de prendre de l'Or ou
quelqu'autre Corps, le purifier, le calciner
& le sublimer, tout cela n'est que
tromperie & qu'un pur mouvement d'envie
pour abuser les Hommes; mais quand
ils auront reconnu leurs erreurs par leur
propre expérience, alors ils verront que
je n'ai enseigné que la vérité.
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE VIII.
Ce n'est point avec les Gommes molles ni
les durs Excréments, ce n'est point avec le Sang ou le Sperme humain; ce n'est point avec les Raisins verts, ni les Quintessences herbales, avec les Eaux fortes, les Sels corrosifs, ni avec le Vitriol Romain, ce n'est pas non plus avec le Talc aride, ni l'Antimoine impur, ni avec le Soufre, ou le Mercure, ni enfin avec les Métaux même du vulgaire qu'un habile Artiste travaillera à notre grand Oeuvre.
CHAPITRE VIII.
C Eux qui travaillent sur les Animaux,
les Végétaux, & surtout ce qui en
dépend, se trompent fort lourdement; &
V u iiij
@
512 LA LUMIERE
quiconque peut s'imaginer de telles choses,
n'est pas digne de porter le nom de
Philosophe: Car quelle convenance, je
vous prie, y a-t-il entre les Animaux &
les Métaux, soit matérielle, soit formelle?
Diront-ils, pour s'excuser, que les Animaux,
les Végétaux, & les Minéraux ont
un même Principe de Substance en général,
étant tous sortis d'un seul & même
Cahos? De tels Ignorants ne connaissent
guères la Nature, & n'ont jamais aperçu
sa Lumière; aussi serait-ce du temps perdu
que de s'amuser à réfuter une si vaine
opinion, d'autant plus qu'on ne doit jamais
disputer contre ceux qui nient les Principes.
On se contente donc de leur dire,
Qu'au lieu d'entreprendre tant de vaines
Opérations sur des raisons aussi faibles, il
leur serait encore plus pardonnable d'anatomiser
les Eléments de l'Air ou de l'Eau
commune, dans lesquels ils pourraient
trouver ces mêmes Substances & moins
souillées d'excréments. On peut dire la
même chose à ceux qui s'amusent à travailler
sur les Gommes & sur les Raisinés, qui
ne sont proprement que des excréments de
l'Humide radical des Végétaux, que la
Nature a rejeté comme une superfluité:
Ce n'est pas qu'il n'y ait eu quelque légère
altération des Eléments, & qu'elles ne renferment
quelque vertu spécifique, capable
@
SORTANT DES TENEBRES.
513
d'action; mais que cela elle bien éloigné
de la Nature minérale, dans laquelle seule
on doit chercher ce qu'il faut pour notre
Oeuvre.
Ceux-là se précipitent encore dans un
abîme d'erreurs qui travaillent sur les Sels,
& sur les Eaux fortes & corrosives; car
ces choses n'ont point en elles cet admirable
Soufre Physique, la Nature n'étant jamais
que dans sa propre nature; & de plus,
elles n'ont point cette splendeur métallique
qu'il nous faut nécessairement trouver. Ces
sortes d'Eaux ne sauraient jamais nous
être utiles, car ce sont des Humidités
contre nature qui la dissipent & la détruisent
par leurs impuretés, & leurs Esprits
puants; & bien loin de nous servir de leur
ministère pour notre Art, nous devons au
contraire les éviter comme une peste.
Mais que dirons-nous de ceux qui travaillent
sur le Vitriol? car il semble qu'ils
ont touché droit au but, le Vitriol contenant
en soi les Principes desquels se forme
l'Essence Métallique: & ainsi ayant le principe,
il n'est pas malaisé d'arriver à la Fin.
Nous disons qu'ils se trompent comme les
autres, parce que ce Principe est trop
éloigné, & qu'il nous faut prendre une
Matière prochaine & spécifiée, dans laquelle
la Nature ait pesé ses Spermes, &
ait renfermé une Semence prolifique. Or
@
514 LA LUMIERE
le Vitriol ne contenant point cette Semence
métallique, laquelle, comme nous avons
dit, ne se trouve pas dans le Sang encore
cru, mais seulement dans un Corps amené
à un certain terme de perfection, c'est
à bon droit qu'il est rejeté, & qu'il ne
peut être pris pour notre Matière. Il en est
de même du Soufre & de l'Argent vif vulgaires,
en chacun desquels il manque quelque
chose, savoir en celui-ci l'Agent
propre, & en l'autre la Matière due, ou
le Patient; à cause de quoi ils sont rejetés
de tous les Philosophes. Il faut dire encore
la même chose des autres Minéraux,
dans lesquels on ne saurait trouver cette
splendeur & cette Essence métallique,
dont nous avons parlé.
Mais pour ce qui regarde l'Antimoine,
il semble qu'il soit en état de nous donner
ce que nous cherchons; car il a une si
grande affinité avec les Métaux, qu'on
peut dire que c'est proprement un Métal
cru: Cependant, si nous examinons sa
composition intrinsèque, il est certain que
nous trouverons qu'il a de très grandes
superfluités, & entr'autres une humidité
grossière & indéfinie, qu'il est très difficile
à l'Art de purifier, à cause que sa nature
est trop déterminée au Saturne, étant
proprement un Plomb ouvert & cru, transmué
par l'opération de la Nature, ce qui
@
SORTANT DES TENEBRES.
515
a obligé les Philosophes de défendre qu'on
s'y attachât, ni qu'on travaillât sur lui.
Ceux qui travaillent sur les Métaux,
errent encore beaucoup dans le choix
de la Matière prochaine qu'il faut prendre;
car étant unique, il n'est pas nécessaire
de s'amuser par trop de raffinement
à faire des Amalgames, ni aucune
autre vaine mixtion: Mais comme
nous avons déjà traité de leur Génération
& des Causes de leur imperfection, laquelle
les empêche d'être propres pour notre
Oeuvre, nous renverrons le Lecteur à ce
qui en a été dit.
Pour la conclusion de ce Chapitre, nous
avertirons ici le Fils de la Science, qu'il
doit profiter des expériences d'autrui, &
se mettre en tête que puisque tant de Gens
ont travaillé sur les Minéraux, par une infinité
d'Opérations différentes, sans pourtant
happer au but, il faut nécessairement
qu'ils aient erré à l'égard des Principes,
& des Fondements de l'Art, comme le
Comte Bernard le justifie par sa propre expérience,
nous apprenant qu'il a voyagé
presque par tout le Monde sans jamais
trouver que des Opérateurs sophistiques,
lesquels ne travaillaient pas en Matière
due, mais toujours sur de mauvaises Matières,
toutes lesquelles il nomme, & condamne
en même temps comme inutiles
@
516 LA LUMIERE
pour l'Oeuvre. Il faut donc qu'il y ait une
autre Voie, & une autre Matière, que les
yeux du Vulgaire ne discernent point; car
si la Matière était une fois connue, il est
certain qu'après beaucoup d'erreurs, on
trouverait enfin le secret de la bien travailler;
mais on voit qu'ils ne la connaissent
pas, à cela particulièrement qu'ils se
jettent d'erreur en erreur, sans pouvoir jamais
s'en dépêtrer, ni discerner la moindre
vérité: Ils ont toujours dans les mains
des Métaux & des Minéraux, & ne Savent
point lesquels sont vifs, lesquels sont
morts, lesquels sont sains, lesquels sont
malades, & de cette ignorance naît encore
une infinité d'autres erreurs, jusqu'à ce
qu'après s'être longtemps flattés inutilement,
perdant enfin tout espoir, ils ne
songent plus qu'à tromper les autres.
@
SORTANT DES TENEBRES.
517
================================
CHANT TROISIEME.
STROPHE IX.
A quoi servent tous ces divers mélanges?
puisque notre science renferme tout le Magistère dans une seule Racine, que je vous ai déjà assez fait connaître, & peut- être plus que je ne devais. Cette Racine contient en elle deux Substances, qui n'ont pourtant qu'une seule Essence; & ces Substances, qui ne sont d'abord Or & Argent qu'en puissance, deviennent enfin Or & Argent en acte, pourvu que nous sachions bien égaliser leurs poids.
CHAPITRE IX.
C Omme notre Auteur parle ici de l'égalité
des poids, nous nous croyons
obligés, nonobstant ce que nous en avons
déjà dit, d'en instruire de nouveau le Lecteur
studieux.
C'est l'office de l'Art & non de la Nature
d'observer exactement le poids en
toutes choses. Mais quand la Nature a
déjà ses propres poids, comme nous l'avons
fait voir dans le Chapitre septième,
la même Doctrine nous apprend à accommoder
nos poids aux poids de la Nature,
@
518 LA LUMIERE
& d'y travailler comme elle fait, par voie
de purification & d'attraction; c'est-à-dire,
que quand nous avons bien purifié nos
Substances, & que de la Nature terrestre
nous les avons élevées à la dignité céleste,
dans le même moment, & par la force
de l'attraction nous pesons nos Eléments
dans une si juste proportion, qu'ils demeurent
comme balancés, sans qu'une partie
puisse surpasser l'autre; car lorsqu'un
Elément égale l'autre en vertu, en sorte,
par exemple, que le Fixe ne soit point surmonté
par le volatil, ni le Volatil par le
Fixe, alors de cette harmonie naît un juste
poids, & un mélange parfait. Cette égalité
de poids se voit manifestement dans
l'Or vulgaire, & c'est ce qui fait que les
vertus des Eléments demeurent tranquilles
en lui, sans qu'aucun domine sur l'autre;
mais au contraire, leur force, étant unie
par ce moyen, il est capable de résister à
toutes les qualités contraires des Eléments
survenant du dehors. Dans notre Oeuvre
tout de même, lorsqu'un pareil mélange
est achevé, nous pouvons dire que nous
avons le véritable Or vif des Philosophes
parce que la vie est bien plus abondamment
en lui que dans l'Or vulgaire, &
qu'il est tout rempli d'Esprits, en sorte
qu'on peut le regarder aussitôt comme un
vrai Mercure, que comme un Soufre.
Cela doit suffire au sujet des poids.
@
SORTANT DES TENEBRES.
519
CHANT TROISIEME.
STROPHE X.
Oui, ces Substances se font Or & Argent
actuellement, & par l'égalité de leurs poids, le volatil est fixé en Soufre d'or. O lumineux! ô véritable Or animé! j'adore en toi toutes les merveilles & toutes les vertus du Soleil. Car ton Soufre est un trésor, & le véritable fondement de l'Art, qui mûrit en Elixir ce que la Nature mène seulement à la perfection de l'Or.
CHAPITRE X.
L Es Philosophes ont écrit plusieurs
choses touchant la vertu de leur Soufre,
ou Pierre cachée; & comme, en cette
occasion, ils n'ont point déguisé la vérité,
mais au contraire l'ont éclaircie le
plus qu'ils ont pu, le Lecteur pourra s'instruire
suffisamment dans leurs Livres, où
il trouvera que ce n'est autre chose que
l'Humide radical de la Nature, revêtu &
enrichi des qualités du Chaud inné, lequel
a le pouvoir d'opérer des choses admirables,
& même incroyables; démontrant
puissamment ses vertus dans les trois Règnes.
Nous avons déjà fait voir ce qu'il
@
520 LA LUMIERE
peut opérer sur les Animaux: A l'égard
des Végétaux, il est sans doute qu'il peut
en étendre si fort la vertu, qu'un Arbre
portera du fruit trois ou quatre fois l'année,
& bien loin que ses forces en soient
diminuées, elles en seront augmentées;
car c'est un Soleil terrestre qui épand sans
cesse ses fertiles rayons du Centre à la Circonférence,
fortifiant si puissamment la Nature,
qu'elle multiplie au centuple. On
voit que les Jardiniers ont bien su trouver
le secret d'avoir des Roses tous les
mois, & de multiplier assez leur vertu
pour la faire aller au-delà du terme ordinaire:
Pourquoi donc, par une confortation
encore plus grande, ne fera-t-on, pas
croître & multiplier les autres Végétaux?
Et pour ce qui est des Minéraux, ne doit-
on pas croire qu'il fera encore dur eux
de bien plus grands effets, puisqu'ils ont
beaucoup plus de convenance avec sa nature
fixe, & que ces effets-là seront mille
fois plus admirables que ne disent les Auteurs,
dont la plupart ne l'ont pas bien
su, & les autres l'ont exprès enveloppé
sous le silence? Quoiqu'il en soit, nous
soutenons que par le moyen de ce grand
Secret, il sera possible à un habile Artiste
d'étendre si loin la force & la vertu des
choses, que ce qu'il opérera, paraîtra miraculeux,
surnaturel, surtout s'il sait
bien
@
SORTANT DES TENEBRES.
521
bien se prévaloir de la connaissance qu'il
aura des vertus sympathiques.
A l'égard de ce qu'on dit que par notre
Pierre, le Verre est rendu malléable, la
chose est fort incertaine, quoique par raison
elle soit possible, puisque la malléabilité
ou l'extension provient d'une certaine
oléaginité fixe & radicale, qui conglutine
les choses, & les unit par leurs plus petites
parties, en quoi notre Pierre abonde
extrêmement. Le verre étant donc une
très pure portion de terre & d'eau privée
de son Humide radical, comme nous avons
fait voir au Chapitre du Mercure, il ne
serait pas surprenant qu'en lui redonnant
un nouvel Humide radical, ses parties se
conglutinassent, & fissent ensemble un certain
Etre homogène. Enfin une infinité de
miracles se peuvent faire par cette voie-là,
lesquels ne seront pourtant que l'effet de
la simple Magie naturelle, mais que les
Ignorants croiront être des productions du
Démon, ne faisant pas réflexion que c'est
un sacrilège & une impiété que d'attribuer
à ce malin Esprit ce qui est dû à la seule
Nature, ou à l'Auteur de la Nature.
Au lieu d'Epilogue, nous avertissons
seulement le Lecteur, que s'il lit ces choses
dans l'esprit d'une sage curiosité,
avec le désir de s'instruire, nous voulons
bien consacrer avec joie cet Ecrit à son
Tome III.
* X x
@
522 LA LUMIERE
loisir, afin qu'il en puisse retirer le fruit
qu'il souhaite, à proportion de l'étendue
& de la capacité de son esprit, ce que
nous prions Dieu de lui accorder. Mais il
doit savoir aussi que tout Don parfait
vient du Père des Lumières, & qu'il est
écrit que la Sapience n'entrera jamais dans
une Ame souillée, & qu'on aura beau
avoir l'esprit subtil, ou une profonde érudition,
si le Très-Haut ne daigne regarder
en pitié ceux qui l'invoqueront en sincérité
de coeur, & ne leur accorde gratuitement
ce grand Don. Quiconque donc
s'approchera sans cette véritable disposition,
s'en retournera sans aucun fruit. Nous
protestons au reste que si nous avons avancé
quelque chose contre la Foi Catholique
& Chrétienne, directement ou indirectement,
nous voulons que cela soit tenu
pour non écrit; reconnaissant que le
principal point du Philosophe est de marcher
selon la règle de JESUS-CHRIST le
Rédempteur, & de craindre sur toutes
choses Dieu notre Souverain Juge.
F I N du Troisième Volume.
TABLE
@
| T A B L E | |
| |
|
| Des Chapitres contenus dans ce | |
| Troisième Volume. | |
| |
|
| L ES douze Clefs de Philosophie de Frère | |
| Basile Valentin, Religieux de l'Ordre | |
| de Saint Benoît, page | 1
|
| Avant-Propos. Livre I. |
|
| Livre II. Première Clef de l'Oeuvre des |
|
| Philosophes, de la Préparation de la | |
| première Matière, | 23 |
| Deuxième Clef de l'Oeuvre des Philoso- | |
| phes, | 27 |
| 3e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 30 |
| 4e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 33 |
| 5e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 36 |
| 6e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 40 |
| 7e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 43 |
| 8e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 47 |
| 9e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 56 |
| 10e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 61 |
| 11e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 65 |
| 12e Clef de l'Oeuvre des Philosophes, | 68 |
| De la première Matière de la Pierre des |
|
| Philosophes, | 70 |
| Livre III. Contenant en abrégé une Répé- |
|
| tition de tout ce qui est enseigné dans les | |
@
T A B L E
| Traité des douze Clefs de la Pierre pré- | |
| cieuse des Philosophes, | 72 |
| Du Mercure. Premier Principe de L'Oeu- |
|
| vre des Philosophes, | 75 |
| Du Soufre. Second Principe de l'Oeuvre |
|
| des Philosophes, | 76 |
| Du Sel; Troisième Principe de l'Oeuvre |
|
| des Philosophes, | 77 |
| Première Addition, contenant les Ensei- |
|
| gnements de l'Oeuvre des Philosophes, | 81 |
| Seconde Addition, pour les mêmes Opé- |
|
| rations, | ibid. |
| L'Azot, ou le Moyen de faire l'Or caché |
|
| des Philosophes, du Frère Basile Va- | |
| lentin, Première Partie. | 84 |
| L'Azot, ou le Moyen de faire l'Or caché |
|
| des Philosophes, Seconde Partie. | 155 |
| La Table d'Emeraude d'Hermès, ou les |
|
| Paroles des Secrets de ce Philosophe | 158 |
| Les Paroles d'Hermès dans son Piman- |
|
| dre, | 160 |
| Le Symbole du Frère Basile Valentin, | 161 |
| Le Symbole nouveau, | 162 |
| Matière Première, | 165 |
| Opération du Mystère Philosophique. Pre- |
|
| mière Figure, | 167 |
| Seconde Figure, | 168 |
| Troisième Figure, | ibid. |
| Quatrième Figure, | 169 |
| Cinquième Figure, | 170 |
| Sixième Figure, | 172 |
@
T A B L E
| L'Oeuvre Universel des Philosophes, | 174 |
| Déclaration d'Adolphe, | 175 |
| Le Symbole de Saturne, | 179 |
| L'ancienne Guerre des Chevaliers, ou le |
|
| Triomphe Hermétique, | 181 |
| Entretien d'Eudoxe & de Pyrophyle sur |
|
| l'Ancienne Guerre des Chevaliers, | 204 |
| Lettre aux vrais Disciples d'Hermès, con- | |
| tenant six principales Clefs de la Philo- | |
| sophie secrète, | 293 |
| La Lumière sortant par soi-même des |
|
| Tenebres, | 322 |
| Poème sur la Composition de la Pierre des |
|
| Philosophes, traduits de l'Italien, avec | |
| un Commentaire, Chant Premier; | ibid. |
| Chant deuxième, | 326 |
| Chant Troisième, | 329 |
| Avant Propos, | 334 |
| Chant Premier, Strophe I. | 351 |
| Chant Premier, Strophe II. | 361 |
| Chant Premier, Strophe III. | 381 |
| Chant Premier, Strophe IV. | 381 |
| Chant Premier, Strophe V. | 390 |
| Chant Premier, Strophe VI. | 401 |
| Chant Premier, Strophe VII. | 409 |
| Chant Deuxième, Strophe I. | 421 |
| Chant Deuxième, Strophe II. | 432 |
| Chant Deuxième, Strophe III. | 441 |
| Chant Deuxième, Strophe VI. | 454 |
| Chant Deuxième, Strophe V. | 458 |
| Chant Deuxième, Strophe VI. | 461 |
@
T A B L E
| Chant Deuxième, Strophe VII. | 465 |
| Chant Deuxième, Strophe VIII. | 479 |
| Chant Troisième, Strophe I. | 482 |
| Chant Troisième, Strophe II. | 489 |
| Chant Troisième, Strophe III. | 490 |
| Chant Troisième, Strophe IV. | 498 |
| Chant Troisième, Strophe V. | 501 |
| Chant Troisième, Strophe VI. | 506 |
| Chant Troisième, Strophe VII. | 509 |
| Chant Troisième, Strophe VIII. | 511 |
| Chant Troisième, Strophe IX. | 517 |
| Chant Troisième, Strophe X. | 519 |
Fin de la Table du Troisième Volume.