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Page

Réfer. : 1700 .
Auteur : Perrault Charles.
Titre : Les Contes de Charles Perrault.
S/titre : .

Editeur : Marpon C. Flammarion. Paris.
Date éd. : 19xx .
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LES

C O N T E S D E P E R R A U L T


EN VERS ET EN PROSE
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PARIS, - IMP. C. MARPON ET E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26,
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LES CONTES
DE C H A R L E S P E R R A U L T
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CONTES EN VERS -------
HISTOIRES OU CONTES DU TEMPS PASSÉ
(Contes de ma mère Loye)
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Avec deux Essais sur la Vie et les œuvres de Perrault et sur la MYTHOLOGIE dans ses CONTES
Des Notes et Variantes et une Notice bibliographique.
PAR
ANDRÉ LEFÈVRE

pict

PARIS
C. MARPON & E. FLAMMARION
ÉDITEURS RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON
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ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES
DE CHARLES PERRAULT
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Les Contes du temps passé sont la partie la plus légère
des oeuvres de Charles Perrault : peut-être est-ce
pour cela qu'ils ont seuls surnagé.
Le premier commis de Colbert, l'homme répandu
dans la meilleure société de son temps, le champion
des modernes dans la fameuse querelle littéraire où
Boileau avait pris parti pour les anciens, le polygraphe
abondant qui n'a cessé d'écrire sur tout sujet en prose
et en vers, n'est réellement connu que par ses Contes
de fées. En somme, la postérité ne s'est pas trompée.
C'est dans ces petites compositions, si courtes et si
sobres, que la langue de Perrault, d'ordinaire négligée
et flasque, acquiert tout à coup une consistance,
une allure, un caractère. Nous parlons surtout des
Contes en prose. Perrault n'est pas un fort ouvrier
poétique; un flux aisé, quelques passages très heureux
rendent agréable la lecture de Grisélidis , des
Souhaits ridicules, de Peau d'âne principalement;
mais à quelle distance ces opuscules ne restent-ils pas,
pour le style, du moindre Conte de La Fontaine !
Quant à la prose, elle est excellente; elle réalise la
perfection du genre, dans les huit Contes fameux. Ce
sont, dira-t-on, des esquisses, des cadres trop petits
même pour leur sujet; l'Oiseau bleu, la Chatte blanche,
Percinet, le Prince Lutin, la Biche au bois, sont autrement
nourris, et plus ingénieusement développés.
Eh! bien, sans nier l'agrément et les mérites de ces
menus romans qui ont charmé notre enfance, nous
trouvons dans la manière de Perrault une réelle supériorité :
l'impression qui reste de chacun de ses
personnages est nette et vivante; loin de lui les fades
Princes Charmants, les princesses toujours parfaites;
a

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VI ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

ou du moins il les laisse à l'arrière-plan; il ne s'étend
pas sur ce qui est banal et de convention. Quant aux
fées, il n'en use que discrètement, comme il convient
de faire avec des personnes mystérieuses.
Il semble vraiment que, par reconnaissance, elles lui
aient, dans sa vieillesse, fait don de l'immortalité.
N'est-il pas naturel, en publiant cette nouvelle et
peut-être définitive édition de Peau d'âne, de Cendrillon,
de la Belle au bois dormant, de Barbe-Bleue,
n'est-il pas juste de placer en tête de ces Contes la biographie
de celui qui ne vit que par eux ? Notre Perrault
a laissé de courts Mémoires, écrits pour ses enfants
avec une simplicité, une sincérité, qui nous
dispenseront de recourir à d'autres sources ; chemin
faisant, nous pourrons parcourir et apprécier quelques-uns
des ouvrages qui, de son temps, lui assuraient
une sorte d'autorité dans le monde des lettres et des
arts.

I. - JEUNESSE DE CHARLES PERRAULT.

Pierre Perrault, originaire de Touraine, avocat au
parlement, eut quatre fils : Pierre, avocat et financier ;
Claude, médecin et architecte ; Nicolas, docteur en Sorbonne
et théologien janséniste; enfin Charles, l'académicien,
né à Paris, le 12 janvier 1628. L'éducation de
tous ces hommes distingués ne laissa rien à désirer.
« Ma mère, dit Charles Perrault, se donna la peine
de m'apprendre à lire; après quoi on m'envoya au collège
de Beauvais, à l'âge de huit ans et demi. J'y ai fait
toutes mes études, ainsi que tous mes frères. Mon père
prenait la peine de me faire répéter mes leçons, les soirs,
après soupé, et m'obligeait de lui dire en latin la substance
de ces leçons. Cette méthode est très bonne pour
faire entrer les étudiants dans l'esprit des auteurs
qu'ils apprennent par coeur. J'ai toujours été des premiers
dans mes classes, hors dans les plus basses,
parce que je fus mis en sixième que je ne savais pas
encore bien lire. J'aimais mieux faire des vers que de
la prose ; et les faisais quelquefois si bons, que mes
régents me demandaient souvent qui me les avait faits.
J'ai remarqué que ceux de mes compagnons qui en faisoient
bien ont continué d'en faire : tant il est vrai que
ce talent est naturel et se déclare dès l'enfance. »

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DE CHARLES PERRAULT. VII

Il réussissait particulièrement en philosophie et s'entendait
à pousser un argument, lorsqu'une querelle
d'enfant avec son professeur interrompit le cours régulier
de ses études. Au reste, il n'avait plus grand
chose à tirer de l'enseignement scolaire: Donc, ayant
rompu en visière à son pédant, il sortit de la classe
avec un de ses camarades nommé Beaurin. Toutefois,
comme il était et fut toujours poli, il n'oublia pas de
faire la révérence au maître et à tous les écoliers. »
Les deux révoltés s'en allèrent de là au jardin du Luxembourg ;
on les voit d'ici, sous les arbres, raisonnant
sur leur démarche et prenant la résolution de ne plus
retourner en classe, « parce qu'il n'y avait plus à profiter. »
Ils se mirent à étudier ensemble.
« Cette espèce de folie, écrit Charles Perrault, fut
cause d'un bonheur ; car si nous eussions achevé nos
études à l'ordinaire, nous aurions apparemment, chacun
de notre côté, passé le temps à ne rien faire. Nous
exécutâmes notre résolution, et, pendant trois ou
quatre années de suite, M. Beaurin vint presque tous
les jours deux fois au logis ; le matin à huit heures
jusqu'à onze et, l'après-dîné, depuis trois heures jusqu'à
cinq. Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement
à ces trois ou quatre années d'études. Nous
lûmes presque toute la Bible et presque tout Tertullien,
l'histoire de France de la Serre et de Davila ; nous
traduisîmes le traité de Tertullien, de l'Habillement
des femmes; nous lûmes Virgile, Horace, Tacite, et la
plupart des autres auteurs classiques, dont nous fîmes
des extraits, que j'ai encore... L'été, lorsque cinq heures
étaient venues, nous allions nous promener au Luxembourg.
« Dans ce temps-là vint la mode du burlesque.
M. Beaurin, qui savait que je faisais des vers, mais
qui jamais n'avait pu en faire, voulut que nous traduisissions
le sixième livre de l'Enéide en vers burlesques.
Un jour que nous y travaillions et que nous
en étions encore au commencement, nous nous mimes
à rire si haut des folies que nous mettions dans notre
ouvrage, que mon frère, celui qui fut depuis docteur
de Sorbonne, et qui avait son cabinet proche du mien,
vint savoir de quoi nous riions. Nous le lui dîmes, et,
comme il n'était encore que bachelier, il se mit à travailler
avec nous, et nous aida beaucoup. Mon frère le
médecin, qui sut à quoi nous nous divertissions, en


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VIII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

voulut être ; il en fit même plus lui seul, à ses heures
de loisir, que nous tous ensemble : ainsi la traduction
du sixième livre de l'Enéide s'acheva ; et l'ayant mise
au net le mieux que je pus, il y fit deux estampes à
l'encre de la Chine, très belles. Ce manuscrit est parmi
les livres de la tablette où n'y a que ceux de la famille.
Cet ouvrage nous donna occasion de faire celui
des Murs de Troie ou de l'Origine du Burlesque, dont
le premier livre a été fait en commun et imprimé ; le
second n'est que manuscrit, et a été composé tout entier
par mon frère le médecin. Le ridicule est poussé
un peu trop loin, dans ces Murs de Troie; mais il y
a d'excellents morceaux. En gros, le sujet en est bon :
car il est ingénieux de dire qu'Apollon a inventé la
grande poésie, comme fils de Jupiter, puisque cette
poésie s'appelle le langage des dieux; qu'il a inventé la
poésie champêtre et pastorale, pour avoir été berger
chez Admète, et qu'il a imaginé le burlesque, pour
avoir bâti les murs de Troie avec Neptune, parce que
c'est dans les ateliers des maçons et de toutes sortes
d'ouvriers qu'il a appris les expressions triviales qui
entrent dans la composition du burlesque.
« Il ne manque à cette imagination que d'être ancienne,
pour être estimée des savants. Il y a deux vers,
dans le sixième livre de l'Enéide, qui ont été fort estimés :
c'est dans l'endroit où Virgile dit que les héros
conservent, dans les Champs-Elysées, les mêmes inclinations
qu'ils ont eues pendant leur vie. On voyait là,
dit la traduction, le cocher Tydacus,

Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyait l'ombre d'un carrosse.
Cyrano fut si aise de voir que les chariots n'étaient
que des ombres, de même que ceux qui en avaient
soin, qu'il voulut absolument nous connaître. Cette
pensée était du docteur de Sorbonne. »
Malheureux théologien ! Pauvre victime de la grâce
efficace ! Exclu avec soixante-dix confrères, sans compter
saint Augustin, de l'orthodoxe Sorbonne, et profondément
oublié, peut-être en toute sa vie n'a-t-il
écrit que deux lignes durables, et on les lui a volées.
Le trait que, sans le savoir, il décochait à la postérité,
n'y a point porté son nom. C'est à Scarron qu'on en
fait honneur, Tous les deux n'en peuvent mais aujourd'hui.

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DE CHARLES PERRAULT. IX

Du moins que l'ombre du joyeux cul-de-jatte
rende à l'ombre du grave scolastique une ombre de renommée !
Nicolas Perrault, toutefois, mérite bien un
souvenir. Une conférence intime où il défendait M. Arnauld
devant sa famille assemblée a probablement doté
notre prose d'un de ses chefs-d'oeuvre. Pierre Perrault
raconta l'entretien à M. Vitart, intendant de M. le duc
de Luynes, qui demeurait à Port-Royal. « Au bout de
huit jours, disent nos Mémoires, M. Vitart vint au logis
de mon frère le receveur, qui demeurait avec moi
dans la rue Saint-François, au Marais, et lui apporta
la première lettre Provinciale de M. Pascal. « Voilà,
lui dit-il en lui présentant cette lettre, le fruit de ce
que vous me dîtes il y a huit jours. » Cette lettre, qui
ne parle que du pouvoir prochain et du pouvoir éloigné
de la grâce, en attira une seconde, et celle-là une
autre, jusqu'à la dix-huitième, qui est la dernière des
Provinciales. Voilà quel en a été le sujet et l'origine. »
En juillet 1651, Charles Perrault et deux de ses amis
allèrent prendre leurs licences à Orléans. Ils n'étaient
pas très forts, car notre auteur n'apprit les Institutes
qu'après l'examen. Mais « on n'était pas en ce temps-là
si difficile qu'aujourd'hui à donner des licences, ni les
autres degrés de droit civil et canonique. » Ce qui suit
en est la preuve.
« Dès le soir même que nous arrivâmes, il nous prit
fantaisie de nous faire recevoir, et ayant heurté à la
porte des écoles sur les dix heures du soir, un valet
qui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous
souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt.
Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous,
il nous fit entrer, et alla réveiller les docteurs, qui
vinrent au nombre de trois nous interroger, avec leurs
bonnets de nuit sous leur bonnet carré. En regardant
ces trois docteurs, à la faible lueur d'une chandelle,
dont la lumière allait se perdre dans l'épaisse obscurité
des voûtes, je m'imaginais voir Minos, Aeaque et
Rhadamanthe qui venaient interroger des ombres. Un
de nous, à qui l'on fit une question dont il ne me souvient
pas, répondit hardiment : Matrimonium est legitima
maris et feminae conjunctio, individuam vitae
consuetudinem continens, et dit sur ce sujet une infinité
de belles choses qu'il avait apprises par coeur. On
lui fit ensuite une autre question sur laquelle il ne
répondit rien qui vaille. Les deux autres furent aussi

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X ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

interrogés, et ne firent pas beaucoup mieux que le
premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il
y avait plus de deux ans qu'ils n'en avaient interrogé.
de si habiles, et qui en sussent autant que nous. Je
crois que le son de notre argent, que l'on comptait
derrière nous pendant que l'on nous interrogeait, fit
la bonté de nos réponses. » Quelques jours après, ils
étaient tous trois reçus avocats à Paris.
Perrault, malgré des débuts heureux, ne traîna pas
la robe beaucoup plus de deux ans. L'exemple de son
frère Pierre, qui « valait beaucoup, mais ne se faisait
pas valoir, » le détourna du Palais. De nature, il n'aimait
point la chicane. Le chaos de notre ancienne législation
lui a inspiré un voeu qui l'honore, voeu qui ne
devait et ne pouvait être réalisé que par la Révolution.
Hors les Institutes, dit-il, très bon livre pour fortifier
le sens commun, « hors les ordonnances et les coutumes,
qu'il serait utile de réduire à une seule pour
toute la France, si cela se pouvait, de même que les
poids et mesures, je crois qu'il faudrait brûler tous les
autres livres de jurisprudence, digestes, codes avec
leurs commentaires, et particulièrement tous les livres
d'arrêts ; n'y ayant point de meilleur moyen au monde
pour diminuer le nombre des procès. »

II. - PERRAULT COMMIS DE COLBERT.

Sur ces entrefaites, Pierre Perrault acheta la charge
de receveur général des finances de Paris, et Charles
fut son commis. Dix années durant (1654-1664), cette
demi-sinécure lui permit de se livrer à ses goûts de
lettré et d'artiste amateur. Tous les membres de cette
famille avaient le sens du dessin et de l'architecture ;
et, tout en étudiant dans la riche bibliothèque de l'abbé
de Serisi, achetée par son frère; tout en écrivant un
Portrait d'Iris dont son ami Quinault se fit honneur
auprès du public, et surtout d'une « jeune demoiselle
qu'il aimait; » puis un assez fade dialogue entre l'Amour
et l'Amitié, plusieurs fois imprimé, traduit en italien,
et que M. Fouquet « fit écrire sur du vélin, avec de la
dorure et de la peinture, » et encore deux odes sur la
Paix et sur le mariage du roi; il entreprit de construire
à Viry, sur ses plans et ceux de ses frères, une
maison de plaisance ornée d'une grotte en rocaille.

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DE CHARLES PERRAULT. XI

L'édifice fut trouvé bien entendu ; et le succès de cette
fantaisie vint aux oreilles de Colbert (1657).
Vers la fin de 1662, Colbert, auquel Louis XIV avait
promis la surintendance des bâtiments, résolut de s'attacher
« une espèce de petit conseil pour toutes les
choses dépendantes des belles-lettres » et des arts,
comme devises, légendes de médailles, inscriptions,
projets de fêtes et divertissements, plans de monuments
à la gloire du roi, relations de victoires, collections de
paroles royales, etc., etc. « Il avait déjà jeté les yeux
sur M. Chapelain, qu'il connaissait pour l'homme du
monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus
droit pour toutes ces matières ; sur M. l'abbé de Bourséis,
qu'il regardait de longue main comme un prodige
de science et de littérature, et sur M. l'abbé de Cassagnes,
qui, par une pièce en vers qu'il avait faite, où
Henri IV donne des instructions au roi son petit-fils,
avait mérité son estime et sa bienveillance. Il lui manquait
un quatrième. » Sur la présentation de Chapelain
et après un exercice préalable dont le sujet fut la
récente acquisition de Dunkerque, Charles Perrault fut
agréé, choisi pour secrétaire et gratifié d'un traitement
de cinq cents écus, qui s'accrut de cinq cents livres
en 1669 et lui fut payé régulièrement jusqu'en 1683..
Le 3 février 1663, les quatre élus, réunis chez Colbert,
reçurent ses instructions confidentielles et fixèrent
les jours de séance. Tels furent les débuts de la petite
Académie, humble noyau de l'une des plus laborieuses
sections de notre Institut, l'Académie des inscriptions
et belles-lettres. L'adjonction de Charpentier, spécialement
chargé d'écrire au jour le jour l'histoire du roi,
tâche ingrate plus tard dévolue à Pellisson, à Racine
et à Boileau, porta à cinq le nombre des fondateurs.
Dûment installée, menée au roi qui daigna lui promettre
« de la matière » digne d'être mise en oeuvre
par d'aussi habiles mains, la petite Académie commença
de peiner sur le vers latin et l'allégorie. Dans
cette sphère minuscule notre Perrault remporta de
véritables triomphes : ainsi, sur quarante-huit devises
pour tapisseries, les seize choisies se trouvèrent être
précisément les siennes ; dans une autre occasion importante,
il en fit passer neuf sur seize ; il eut l'honneur
d'excogiter pour le dauphin âgé de quatre ans
une médaille et une devise superbes : « un éclat de
tonnerre » avec ce mot : Et ipso terret in ortu (Terrible


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XII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

en sa naissance même), qui « fut mis sur les enseignes
du régiment de Monseigneur et sur les casaques de ses
gardes. » Ces bagatelles ne l'absorbaient pas tout entier ;
il trouvait le temps d'acquérir des titres plus réels
à la faveur du ministre. Ce fut lui qui rédigea, pour
Colbert et sous sa dictée, sur le registre même de
l'Académie, toute « l'affaire de M. Fouquet, d'un bout
à l'autre. »
Dans le même temps, il prit part à la fondation de
ce qui fut depuis l'Académie des sciences. La gloire de
Colbert est un soleil qui ne manque pas de taches ;
mais l'odieux de ses procédés financiers, sa complaisance
pour les prodigalités du maître, ce naïf mépris
de la justice qui ne lui laissait voir dans les martyrs
des dragonnades que des recrues pour ses galères, ne
doivent point faire oublier les services rendus à la
France par l'égoïste ambition de ce sombre personnage,
de cette âme sans scrupule et sans merci. Colbert
créa donc l'Académie des sciences ; c'est-à-dire qu'il
voulut assembler chez lui et revêtir d'un caractère officiel
les savants qui se réunissaient librement chez M. de
Montmort. C'étaient, pour les mathématiques, Roberval,
Frenicle, Huygens, Blondel ; pour l'astronomie,
Cassini, Auzout, de la Hire; pour l'anatomie, de la
Chambre, Claude Perrault Gayant, du Vernay ; pour
la chimie, Duclos, Bourdelin , Bord; pour la botanique,
Dodard et Marchand. Carcavi, Picard, Buot,
Pecquet, Mariotte, Duhamel étaient aussi membres de
la nouvelle compagnie, à laquelle étaient adjoints des
auxiliaires, le voyageur Richer, le constructeur Niquet.
« Il fut ordonné que les astronomes ne s'appliqueraient
point à l'astrologie judiciaire, et que les chimistes ne
travailleraient point à la pierre philosophale : ces deux
choses ayant été trouvées très frivoles et très pernicieuses. »
Claude Perrault (1), comme on le verra bientôt et
comme on le sait d'ailleurs, n'était pas seulement savant
en médecine; son rare talent d'architecte et de


1. Claude Perrault est né à Paris en 1613. Il mourut en 1688. On a de lui l'Abrégé des dix livres de Vitruve, l'Ordonnance
des cinq espèces de colonnes ; des Essais de Physique, des Mémoires
pour servir à l'Histoire naturelle des animaux ; un
Recueil de diverses machines ; enfin la Colonnade du Louvre, et
l'Allée d'eau à Versailles.

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DE CHARLES PERRAULT. XIII

décorateur a fait oublier ses autres mérites. Il fut en
somme un des esprits les plus distingués de son siècle ;
mais on peut croire que, sans l'influence de Charles,
sa modestie l'eût tenu dans l'ombre; et nous ne le
connaîtrions que par une injuste épigramme de Boileau.
Puisque nous suivons, dans ces notes biographiques,
l'ordre des Mémoires de Perrault, on ne sera pas fâché
de lire ici quelques curieux détails sur les fameuses
libéralités de Louis XIV aux savants et aux gens de
lettres.
« M. Colbert fit un fonds de la somme de cent mille
livres sur l'état des bâtiments du roi, pour être distribué
aux gens de lettres. Tout ce qui se trouva d'hommes
distingués pour l'éloquence, la poésie, les mécaniques
et les autres sciences, tant dans le royaume que dans
les pays étrangers, reçurent des gratifications, les uns
de mille écus, les autres de deux mille livres, les autres
de cinq cents écus, d'autres de douze cents livres, quelques-uns
de mille livres, et les moindres de six cents
livres. Il alla de ces pensions en Italie, en Allemagne,
en Danemark, en Suède et aux dernières extrémités du
Nord : elles y allaient par lettres de change. A l'égard
de celles qui se distribuaient à Paris, elles se portèrent
la première année chez tous les gratifiés, par le commis
du trésorier des bâtiments, dans des bourses d'or,
les plus propres du monde ; la seconde année, dans
des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent
pas demeurer au même état et vont naturellement en
dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir
soi-même les pensions chez le trésorier, en monnaie
ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize
mois; et, quand on déclara la guerre à l'Espagne, une
grande partie de ces libéralités s'amortirent. Il ne resta
presque plus que les pensions des académiciens de la
petite Académie et de l'Académie des sciences : ce qui
a continué et continue encore jusqu'à présent. »
Colbert ayant inauguré sa surintendance (1664) par
une sorte de concours d'architecture pour la construction
de la façade du Louvre, Claude Perrault présenta
un croquis, qui fut tout d'abord préféré au dessin de
Le Vau, l'architecte en titre. C'était la célèbre colonnade.
Charles Perrault s'employa d'autant plus chaudement
pour son frère, qu'il avait lui-même collaboré
au projet. « La pensée du péristyle est de moi, dit-il,

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XIV ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

et l'ayant communiquée à mon frère, il l'approuva et
la mit dans son dessin, mais en l'embellissant infiniment :
ce dessin fut exposé dans la salle comme les
autres ; ce fut un plaisir d'entendre les jugements qu'on
fit de ce dessin : il fut trouvé beau et magnifique, mais
on ne savait à qui l'attribuer. »
Colbert toutefois, non sans sagesse, ne pouvait se
décider à choisir du premier coup le plan d'un amateur,
d'un savant qui n'était pas architecte de profession.
Il résolut d'envoyer le projet de Le Vau à Rome
en priant Poussin de le soumettre aux principaux artistes
de l'Italie. Charles Perrault fut chargé d'écrire
au grand peintre une lettre où étaient exposées les intentions
du roi; de plus Colbert y annonçait l'établissement
prochain d'une Académie de France à Rome et en
confiait la direction à Poussin. La lettre, fort convenablement
rédigée, demeura dans les cartons. Mais les
dessins de Le Vau n'en partirent pas moins; les architectes
italiens, en guise de réponse, fournirent de
nombreux plans dont aucun ne fut agréé. C'est alors
qu'on suggéra au roi l'idée d'appeler le cavalier Bernin,
l'auteur de la superbe colonnade de la place Saint-
Pierre, à Rome. On sait la réception triomphale qui
de ville en ville fut ménagée au Bernin, l'accueil qu'il
reçut de Louis XIV, son magnifique traitement, son
orgueil ou plutôt sa vanité surhumaine, ses colères,
finalement son échec mérité. Ch. Perrault n'abandonna
point la partie, il ne cessa de miner sourdement le
puissant adversaire de son frère, et sa persévérance
triompha : voyons-le à l'oeuvre.
Quinze jours après l'installation du Bernin, il réussit
à voir ses dessins. « M. Colbert, dit-il, me demanda
si je les avais vus; et je lui répondis que non : je puis
assurer que c'est la seule fois que je n'ai pas dit la vérité
à ce ministre. « C'est quelque chose de fort grand,
me dit-il. - Il y a sans doute des colonnes isolées, lui
répondis-je. - Non, reprit-il, elles sont au tiers du
mur. - La porte est-elle fort grande? lui dis-je. -
Non, répliqua-t-il, elle n'est pas plus grande que la
porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque
autre chose de semblable, qui allait à lui faire
remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les
mêmes défauts que l'on reprochait au dessin de M. Le
Vau, et de la plupart des autres architectes; et ce fut
à cette occasion que je feignis de ne point connaître

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DE CHARLES RERRAULT. XV

les dessins du cavalier: ces critiques devant avoir plus
de force ne les ayant pas vus, que si je les eusses faites
après les avoir examinés ; outre que je n'aurais peut-
être pas osé en dire alors mon avis avec autant de
liberté. »
L'attaque n'était pas maladroite; il s'agissait maintenant
de mettre le ministre aux prises avec l'artiste.
C'était là le coup de maître. Véritablement le Bernin
avait été mal inspiré. Perrault n'eut pas de peine à
noter quelques-uns des défauts dont le projet était
rempli. Il en fit un mémoire qu'il envoya à Colbert.
« J'ai été surpris, me dit-il, du mémoire que vous m'avez
envoyé; tout ce que vous marquez est-il vrai, et
l'avez-vous bien examiné ? - Je ne crois pas, monsieur,
avoir rien mis qui ne soit comme je l'ai observé;
mais n'y aurait-il pas de l'imprudence dans la liberté
que j'ai prise ? - Vous avez bien fait, me dit-il; continuez,
on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de
cette importance; je ne comprends pas, ajouta-t-il,
comment cet homme l'entend, de nous donner un dessin
où il y a tant de choses mal conçues. » Dès ce
moment, Colbert ne cessa de harceler le Bernin, de
lui présenter observation sur observation. C'était le
logis du roi, les chambres des seigneurs, mille détails
auxquels le théâtral italien s'entendait assez mal.
« M. Colbert, disait le Bernin à M. de Chantelou, me
traite de petit garçon ; avec des discours inutiles sur
des privés et des conduits sous terre.,. il veut faire
l'habile et n'y entend rien ; c'est un vrai cocalone ! »
Cependant l'artiste s'efforçait de complaire à son rude
surveillant. Un jour, il apporta au conseil des bâtiments
un dessin qu'il tenait sur sa poitrine et qu'il
se mit à vanter avec une telle emphase « qu'il semblait
qu'il fût descendu jusqu'au fond des enfers. » Il supprimait
tout bonnement l'oeuvre de Jean Goujon. Colbert
parut approuver fort cette pensée. Indigné d'une
telle forfanterie, Perrault ne put s'empêcher de faire
observer tout bas au ministre que « cela ne se pouvait
faire sans abattre tout le pavillon, et même les trois
autres qui sont en symétrie, chose à laquelle on était
convenu de ne penser jamais. » Sur les instances du
cavalier, Colbert lui fit part de l'objection. « On voit
bien, dit celui-ci, que monsieur n'est pas de la profession;
il ne lui appartient donc pas de dire son sentiment
sur une chose où il ne connaît rien. » Colbert

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XVI ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

répondit qu'il avait raison. Le dessin fut admiré et on
se sépara. Perrault « traité de part et d'autre comme
le plus chétif et le plus ignorant des hommes » n'en
suivit pas moins le ministre et, dans un corridor, lui
demanda pardon de la liberté qu'il avait prise
« Croyez-vous, me dit-il tout en colère, que je ne voie
pas cela tout aussi bien que vous ? Peste soit du bougre
qui pense nous en faire accroire ! » Je fus très
étonné, et louai Dieu dans le même moment de ce
qu'il me faisait voir si clairement ce que c'est que la
cour) et à quelle dissimulation sont obligés ceux qui
veulent y vivre. »
Cependant les dessins de Bernin étaient agréés. La
première pierre avait été posée en grande pompe. C'en
était fait des espérances des Perrault et de la colonnade.
Charles ne perdit point courage, il donna de sa
personne et ne craignit pas de visiter le Bernin et de
le critiquer en face. Une bordée d'injures le laissa parfaitement
calme. « A un homme de ma sorte! » criait
et répétait l'artiste; « moi que le pape traite avec tant
d'honnêteté! et pour qui il a tant d'égards ! Que je
sois traité ainsi! » Sur ces entrefaites, le Bernin demanda
à passer l'hiver en Italie ; on pense que ce ne
fut pas sans joie que Perrault lui porta lui-même, la
veille du départ, (« dans mes bras pour lui faire plus
d'honneur ») trois mille louis d'or en trois sacs, avec
brevet de douze mille livres de pension. L'ennemi absent,
on pouvait travailler de plus belle. Un nouveau
mémoire de Charles Perrault, pressant et décisif, renouvela
l'embarras de Colbert. Quand il s'était agi de
bâtir sur les fondations de Bernin, le roi, amené par
Colbert, avait écouté les observations des courtisans,
généralement mal disposés pour le fastueux étranger,
et s'en était allé sans rien décider. Après s'être convaincu
que le plan nouveau sortait des conditions
acceptées de part et d'autre et entraînait la démolition
du Louvre, Colbert rompit définitivement avec l'élève
et représentant de Bernin en France : « Le cavalier,
s'écria-t-il, s'est cru un grand personnage et nous a
pris pour de grands sots ; mais il s'est trompé également
et en l'un et en l'autre ! »
Il s'en fallait encore que le plan de Claude Perrault
fût adopté. Bien que Colbert le goûtât, il hésitait devant
ce qui pouvait sembler un passe-droit. Enfin,
ayant demandé à Le Vau un nouveau projet, il porta


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DE CHARLES PERRAULT. XVII

les deux dessins au roi. Charles Perrault était présent.
« C'était dans le petit cabinet du roi à Saint-Germain;
il n'y avait que Sa Majesté, son capitaine des gardes,
M. Colbert et moi. Le roi les regarda fort attentivement,
ensuite de quoi il demanda à M. Colbert lequel
des deux il trouvait le plus beau et le plus digne d'être
exécuté. Ce ministre dit que, s'il en était le maître, il
choisirait celui qui n'avait point de galerie : ce dessin
était celui de M. Le Vau, ce qui m'étonna fort. Mais
il ne se fut pas plutôt déclaré pour ce dessin, que le
roi dit : « Et moi, je choisis l'autre, qui me semble
plus beau et plus majestueux. » Je vis que M. Colbert
avait agi en habile courtisan, qui voulait donner
tout l'honneur du choix à son maître. Peut-être même
était-ce un jeu joué entre le roi et lui. » En effet, Colbert
n'aurait pas mené Perrault à une déconvenue.
Restait une dernière épreuve : l'exécution. A qui la
confier? D'une part, Colbert ne pouvait se faire à l'idée
« de préférer les pensées d'un médecin, en fait d'architecture,
aux dessins du plus célèbre des architectes. »
Puis « l'envie des maîtres du métier à Paris, ne manqua
pas de s'écrier contre cette résolution et de faire
de mauvaises plaisanteries, en disant que l'architecture
devait être bien malade, puisqu'on la mettait
entre les mains des médecins. » Tout cela était de
bonne guerre. Charles Perrault crut triompher de toutes
les susceptibilités en provoquant la création d'un
conseil des bâtiments, composé de Le Vau, Le Brun
et Claude Perrault, conseil présidé par Colbert, avec
lui-même pour secrétaire ; il espérait trouver dans
Le Brun un allié, mais celui-ci se rangea du parti de
Le Vau. On retourna le dessin de Claude en cent façons,
si bien que Dorbay, élève de Le Vau, put prétendre
que son maître en était l'auteur. Il fallut, pour
décider Colbert, faire en petites pierres de taille un
modèle exact de tout l'édifice. Ce fut encore Charles
Perrault qui proposa cet expédient. Il est donc permis
de dire sans exagération que la France lui doit la colonnade
du Louvre, ouvrage qui, sans être à l'abri
de toute critique, l'emportait de beaucoup sur les
autres projets, et qui honore grandement l'architecture
nationale.
Pour en finir avec les services rendus à l'art par
Charles et Claude Perrault, disons que le premier fit
obtenir au second la décoration (inachevée) de la place
CONTES DE PERRAULT. b
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XVIII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

du Trône, la construction de l'Observatoire de Paris.
(1667), de la chapelle de Sceaux; on doit encore au
médecin-architecte la conception des bains d'Apollon,
de la charmante allée d'eau qui descend au bassin de
Neptune, et le dessin de la plupart des vases, soit en
marbre, soit en bronze, qui ornent le parc de Versailles.
Charles l'aida beaucoup dans toutes ces compositions.
Les deux frères, jouissant de l'entière confiance
de Colbert, avaient alors la haute main sur tous
les embellissements de Versailles. Nous ne savons si
Charles Perrault eut raison ou tort de faire échouer
un projet de Riquet qui prétendait y amener la Loire;
mais il épargna ainsi aux pauvres contribuables une
dépense, peut-être stérile, de plusieurs millions. Une
circonstance qui touchera plus le public et qu'on
ignore généralement, c'est que, sans notre Perrault,
les promeneurs n'auraient peut-être jamais joui du
jardin des Tuileries.
« Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter
et mis dans l'état où vous voyez : « Allons, me
dit M. Colbert, aux Tuileries en condamner les portes;
il faut consacrer ce jardin au roi, et ne le pas laisser
ruiner par le peuple, qui en moins de rien l'aura
gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude
et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la
grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, monsieur,
le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit
bourgeois, a pour ce jardin; non-seulement les
femmes et les petits enfants ne s'avisent jamais de
cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher; ils s'y
promènent tous comme des personnes raisonnables :
les jardiniers peuvent, monsieur, vous en rendre témoignage;
ce sera une affliction publique de ne pouvoir
plus venir ici se promener, surtout à présent
qu'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de
Guise. - Ce ne sont que des fainéants qui viennent
ici, me dit-il. - Il y vient, lui répondis-je, des personnes
qui relèvent de maladie, pour y prendre l'air;
on y vient parler d'affaires, de mariages et de toutes
choses qui se traitent plus convenablement dans un
jardin que dans une église, où il faudra à l'avenir se
donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je,
que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux,
qu'à fin que tous leurs enfants puissent s'y
promener. » Il sourit à ce discours, et dans ce même

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DE CHARLES PERRAULT. XIX

temps la plupart des jardiniers s'étant présentés devant
lui, il leur demanda si le peuple ne faisait pas bien
de dégât dans leur jardin. « Point du tout, monseigneur,
répondirent-ils presque tous en même temps,
ils se contentent de s'y promener et de regarder. -
Ces messieurs, repris-je, y trouvent même leur
compte, car l'herbe ne croît pas si aisément dans les
allées. » M. Colbert fit le tour du jardin, donna ses
ordres, et ne parla point d'en fermer l'entrée à qui que
ce fût. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte
empêché qu'on n'ôtât cette promenade au public. Si
une fois M. Colbert eût fait fermer les Tuileries, je
ne sais pas quand on les aurait rouvertes. Cette dureté
aurait été louée de toute la cour, qui ne manque jamais
d'applaudir au ministre, particulièrement quand
il paraît y avoir du zèle pour le plaisir du prince. »
Cette page ne respire-t-elle pas l'honnêteté, et cette
bonhomie parfois spirituelle qui fait le charme des
Contes ? Elle marque d'un trait aimable le caractère
un peu effacé, difficile à définir, de cet amateur en art,
en finances et en littérature, de cet intermédiaire actif
et bien intentionné, plein de mérites divers et sans
un seul talent supérieur, attaché à sa famille, à son
ministre, à son roi, à son pays, à sa place aussi, courtois,
maître de lui, fin, à tout prendre incapable d'une
action basse. Charles Perrault n'était pas un premier
rôle, encore moins un comparse; c'était une vraie et
universelle utilité. Ce qu'il était dans le monde de
la finance et de l'art officiel, il le fut également dans
le monde littéraire.
Comme écrivain, il avait peu produit encore, quelques
madrigaux, quelques poésies fades, l'épopée
burlesque des Murs de Troie, dont le premier chant
avait été imprimé en 1653, dont le second, écrit tout
entier de la main de Claude, n'a jamais été publié et a
été recueilli par chance à la Bibliothèque de l'Arsenal.
Heureux temps pour les auteurs, que celui où de si
minces opuscules étaient des titres suffisants à la renommée !
Non seulement le XVIIe siècle, moins affairé
que le nôtre, n'exigeait pas la quantité, il avait raison
en cela ; mais encore, exception faite pour sept ou
huit écrivains de premier ordre, il était assez coulant
sur la qualité.

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XX ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

III. - PERRAULT ACADÉMICIEN.

Donc, parmi les astra minora, Perrault ne brillait
point au dernier rang. Colbert le croyait de l'Académie,
et désira qu'il en fût. L'histoire n'est pas longue
et vaut d'être citée.
« M. Colbert m'ayant demandé des nouvelles de
l'Académie française, dans la pensée qu'il avait que
j'en étais, je lui répondis que je n'en savais point,
n'ayant pas l'honneur d'être de cette compagnie. Il
parut étonné, et me dit qu'il fallait que j'en fusse.
« C'est une compagnie, me dit-il, que le roi affectionne
beaucoup; et comme mes affaires m'empêchent d'y
aller aussi souvent que je voudrais, je serai bien aise
de prendre connaissance par votre moyen de tout ce
qui s'y passe : demandez la première place qui vaquera. »
Peu de temps après, M. Boileau, frère de
M. Despréaux, vint à mourir. Tous les académiciens
à qui j'en parlai ou en fis parler, me promirent leur
voix et me dirent qu'il fallait avoir l'agrément de
M. le Chancelier. L'étant allé trouver à Saint-Germain-
en Laye, il me dit qu'il avait promis la place que je
lui demandais à madame la marquise de Guiche, sa
fille, pour M. l'abbé de Montigny, mais qu'il me donnerait
son agrément avec plaisir pour la première qui
vaquerait.
« A quelques mois de là, M. de la Chambre, médecin
très célèbre, et de l'Académie française, vint à
mourir. Toute l'Académie résolut de me nommer en
sa place; mais M. Colbert me dit que je n'y songeasse
pas, parce que M. de la Chambre, médecin, et fils du
défunt, lui en avait parlé pour son frère, curé de
Saint-Barthélemi. Je n'y songeai plus, et il fallut solliciter
puissamment presque tous ceux de la compagnie
qui me voulaient nommer, de n'en rien faire, en
leur représentant de quelle conséquence il serait, qu'a
mon occasion, l'intention de M. Colbert ne fût pas
exécutée. M. de la Chambre fut donc élu, et j'attendis
encore. Le procédé de l'Académie, dont j'étais fort content,
déplut tellement à mes frères, et ils me tourmentèrent
si fort là-dessus, que je laissai passer
MM. Regnier et Quinault, et plusieurs autres; mais
enfin M. l'abbé de Montigny, évêque de Léon, étant

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DE CHARLES PERRAULT. XXI

mort, l'Académie me nomma sans que je fisse aucune
sollicitation. » (1671.)
Après ces menues tracasseries, dont la tradition,
croyons-nous, ne s'est pas perdue encore, Perrault
débita sa harangue (qui n'a pas dû lui coûter grand
peine) et commença immédiatement son oeuvre de
modeste et raisonnable initiative. S'appuyant du succès
obtenu par son discours, il proposa qu'à l'avenir
« l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception,
et qu'elle se fît voir dans ces sortes de cérémonies,
lorsqu'elle est parée. » L'assemblée pensant acquiescer
à une suggestion de Colbert, et malgré l'opposition
de Chapelain, « rigide observateur des coutumes anciennes, »
se rangea tout d'une voix à cet avis flatteur.
Bientôt après, la réception de Fléchier inaugura brillamment
ces séances, si chères encore à nos belles
dames de la réaction clérico-libérale. « On peut dire
que l'Académie changea de face à ce moment de peu
connue qu'elle était, elle devint si célèbre qu'elle faisait
le sujet des conversations ordinaires. » Les beaux diseurs,
comme l'abbé Tallemant le jeune, ne négligèrent
aucune occasion de déployer leur éloquence
éphémère, non sans y gagner de bons prieurés et des
pensions supplémentaires. Le roi, comble d'honneur,
ne dédaigna point de succéder, dans l'office de protecteur,
au chancelier qui venait de mourir; il établit
l'Académie au Louvre, dans un appartement meublé
à neuf, et lui composa de ses doubles une belle petite
bibliothèque, bientôt accrue des oeuvres des académiciens
morts et vivants.
Colbert et Perrault ne furent pas étrangers à ces
munificences. Ils s'attachèrent à faire de l'Académie
une société régulière et surtout officielle. Médiocre
service, après tout, mais à bonne intention, au moins
de la part de Perrault.
Lorsque ce dernier entra dans la Compagnie, les
élections se faisaient en famille. « Un mois après la
mort d'un académicien, un de la compagnie, après en
avoir parlé avec quelques-uns de ses amis de la compagnie,
disait : Nous avons perdu M. un tel, etc., je
crois que nous ne pourrions mieux faire que de jeter
les yeux sur M. un tel, pour remplir sa place : vous
connaissez son mérite, etc. » Ch. Perrault proposa et
fit adopter le vote au scrutin secret, qui assurait mieux
la liberté du choix. Il acheta même, à cette occasion,

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XXII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

« une petite machine fort commode » et la donna à
l'Académie.
Les séances avaient été jusque-là très irrégulièrement
suivies; « Les uns venaient de bonne heure, les
autres fort tard; les uns y entraient lorsque les autres
commençaient à en sortir, et quelquefois le temps se
passait à dire des nouvelles. » Aussi travaillait-on au
Dictionnaire depuis plus de quarante ans. Un nouveau
règlement, auquel Perrault ne fut pas étranger, fixa
l'heure d'entrée et de sortie (de trois à cinq). Une pendule,
donnée par Colbert, conduite par l'horloger
Thuret, un registre des délibérations, couvert en maroquin,
un huissier chargé d'entretenir la provision
d'écritoires, de flambeaux, de cire, de bois, enfin la
distribution de jetons de présence, accompagnèrent
cette sage mesure dont l'effet ne tarda guère à se faire
sentir. C'est à la pendule et aux jetons qu'on doit en
partie l'achèvement du Dictionnaire : « car depuis ce
rétablissement, on a plus et mieux travaillé dix fois
qu'on n'avait fait jusqu'alors. » Perrault, entre tous,
se montra rigide observateur de la règle. « Pour empêcher,
dit-il, qu'on ne donnât des jetons à ceux qui
viendraient après l'heure sonnée, ce qui commençait
à se pratiquer par une espèce d'honnêteté qu'on avait
les uns pour les autres, et qui eût anéanti tout le fruit
qu'on en pouvait attendre, je n'entrai, exprès, deux ou
trois fois, qu'un moment après l'heure sonnée : on
voulut me mettre sur la feuille pour participer aux
jetons; je ne le souffris point, afin qu'étant établi
qu'on ne me faisait point de grâce lorsque j'arrivais
après l'heure sonné; personne ne s'en plaignît si on
en usait de même à son égard. »
Ainsi réglementée, l'Académie fut jugée digne de
figurer parmi les grands corps de l'Etat, « chose qui
donne bien du relief à la compagnie. » Perrault raconte
agréablement les préliminaires d'une distinction
si flatteuse. C'était un jour que le grand roi, après
une partie de paume, se faisait « frotter » au milieu
de ses officiers et de ses courtisans. Cette friction paraissait
assouplir l'échine et la majesté royales, et véritablement
Louis XIV était de bonne humeur, disposé
à entendre raillerie, comme il arrive parfois aux simples
mortels. Son secrétaire, celui qui écrivait et souvent
signait pour lui, Toussaint Rose, académicien,
saisit l'instant favorable et se permit d'entretenir le

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DE CHARLES PERRAULT. XXIII

maître. L'un frottait, l'autre flattait, double jouissance.
« Sire, » disait Rose, « on ne peut pas disconvenir
que Votre Majesté ne soit un très grand prince, très
bon, très puissant et très sage, et que toutes choses ne
soient très bien réglées dans son royaume. Cependant
j'y vois régner un désordre horrible, dont je ne puis
m'empêcher d'avertir Votre Majesté. - Quel est donc,
Rose, dit le roi, cet horrible désordre ? - C'est, Sire,
que je vois des conseillers, des présidents et autres
gens de longue robe, dont la véritable profession n'est
pas de haranguer, mais bien de rendre justice au tiers
et au quart, venir vous faire des harangues sur vos
conquêtes, pendant qu'on laisse en repos là-dessus
ceux qui font une profession particulière d'éloquence.
Le bon ordre ne voudrait-il pas que chacun fît son
métier, et que messieurs de l'Académie française,
chargés par leur institution de cultiver le précieux don
de la parole, vinssent vous rendre leurs devoirs dans
ces jours de cérémonie où Votre Majesté veut bien
écouter les applaudissements et les cantiques de joie
de ses peuples sur les heureux succès qu'il plaît
à Dieu de donner à ses armes ? - Je trouve, Rose,
dit le roi, que vous avez raison : il faut faire cesser
un si grand désordre, et qu'à l'avenir l'Académie française
vienne me haranguer comme le Parlement et les
autres compagnies supérieures. Avertissez-en l'Académie,
et je donnerai ordre qu'elle soit reçue comme
elle le mérite. »
En effet (l'honnête coeur de Perrault devait battre
de joie), lorsque l'Académie en corps alla haranguer
le roi, à la suite du Parlement, et de la Chambre des
comptes et de la Cour des aides, elle fut menée par
le maître des cérémonies jusqu'à la chambre sacrée.
« La harangue plut extrêmement », et l'Académie conserva
depuis lors le privilège d'aller aduler en face
le roi-soleil et ses pâles successeurs.
Perrault se plaisait infiniment à ces petites grandes
choses, à ces règlements intérieurs, aux discussions
sur le Dictionnaire, aux lectures d'académie. Le temps
n'était pas loin, d'ailleurs, où il allait pouvoir s'y
livrer tout entier. Divers incidents avaient lentement
refroidi ses relations avec Colbert. L'accroissement
des dépenses, l'avidité insatiable d'un roi que des
guerres continuelles ne pouvaient arracher un moment
à ses goûts fastueux, n'avaient point tardé à

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XXIV ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

assombrir le caractère du ministre. On crut un moment
qu'il allait donner sa démission. « Son amour
pour le bien public, » (naïf Perrault!) put seul lui
donner la force de conserver ses fonctions. Mais lui
qui d'ordinaire, en entrant dans son cabinet, se
frottait les mains, il ne se mit plus guère « sur son
siège pour travailler, qu'avec un air chagrin et même
en soupirant. De facile et aisé qu'il était, il devint
difficile et difficultueux. » Le malaise des finances
n'atteignait pas seulement les contribuables, les rentiers,
les entrepreneurs ; les hauts employés et les
favoris eux-mêmes en souffraient. Perrault se trouvait
chaque année en avance de plusieurs milliers de
livres qu'il recouvrait avec peine.
Son frère, le receveur général, singulièrement obéré
déjà par une remise d'impôts (il y perdait 400,000 fr.
en 1664.), persécuté par les créanciers de l'État, réduit
à prendre sur le courant quelques fonds pour apaiser
les plus fâcheux, fut durement abandonné par Colbert,
son ami, qui était cause de sa ruine, et vit du
jour au lendemain sa charge vendue. Malgré tous les
efforts de Perrault, ses reproches même, dont le ministre
lui sut mauvais gré, le malheureux Pierre
Perrault ne put jamais rentrer dans ses avances :
aucun dédommagement ne lui fut accordé. Mais,
disons-le à son honneur et à celui de sa famille,
Colbert ne réussit pas à le déconsidérer. Ses créanciers
les plus inexorables devinrent ses défenseurs.
« Si votre frère, » disait l'un d'eux, « avait mon bien
entre ses mains, je saurais bien me le faire rendre ;
mais c'est un homme qu'on a égorgé au coin d'un
bois; je le soulagerai en tout ce qui me sera possible,
bien loin de l'opprimer. » Sa réputation était telle
que, dans le temps même de son adversité, qui a duré
seize ans, deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout
leur argent comptant, qui montait à plus de qua-.
rante mille écus. Mon frère représentait quelquefois
à Colbert, qu'entre ses créanciers il en avait trois ou
quatre, de ses plus proches parents, qu'il eût été bien
aise de pouvoir satisfaire ; que leurs créances ne montaient
pas ensemble à plus de cinquante mille livres;
qu'il le suppliait de lui accorder cette somme en déduction
des trois cent mille livres que le roi lui devait,
et que, s'il lui faisait cette grâce, il ne mourrait
pas avec tant de douleur. Ce ministre eut la dureté

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DE CHARLES PERRAULT. XXV

de les lui refuser, et le laissa mourir sans lui faire
raison de la moindre chose. »
Charles Perrault s'était vu fermer la bouche : il
continua son service avec le même zèle, mais non
sans inquiétude et sans prudence. A l'occasion de
son mariage que Colbert eût voulu voir plus avantageux
(la dot était de 70,000 livres), il lui fit voir
qu'en dehors de ses appointements, fort convenables
il est vrai, sa charge ne lui rapportait aucun profit,
que les commissions et autres prélèvements répugnaient
à son caractère, et que sa fortune modeste
ne lui permettait pas d'aspirer à une plus riche union.
Ces réclamations indirectes ne lui valurent que de
vagues promesses. Enfin son travail lui devint si
onéreux, Colbert devint si difficile et si chagrin,
« qu'il n'y avait plus moyen d'y suffire ni d'y résister.
Le ministre voulut que M. de Blainville, son fils,
que l'on appelait alors M. Dormoy, travaillât sous
lui dans les bâtiments et fît presque tout mon emploi.
Je pris le parti de le lui abandonner tout entier. »
Tous les papiers mis en bon ordre, rendus avec un
inventaire exact, Perrault se retira « sans éclat et
sans bruit » dans sa maison du faubourg Saint-Jacques,
qui lui permettait d'envoyer ses enfants au
collège, « ayant toujours estimé qu'il valait mieux que
des enfants vinssent coucher à la maison de leur père,
que de les mettre pensionnaires dans un collège, où
les moeurs ne sont pas en si grande sûreté. » Après
la mort de Colbert, un tiers environ de sa charge lui
fut remboursé.
« Me voyant libre, dit-il, je songeai qu'ayant travaillé
avec une application continuelle pendant près
de vingt années (1664-1683), et ayant cinquante ans
passés, je pouvais me reposer avec bienséance et me
retrancher à prendre soin de l'éducation de mes enfants. »
Son aimable philosophie pratique l'aida à
supporter encore une minime et blessante avanie.
Collaborateur de Colbert, il éprouva l'animosité de
Louvois. Celui-ci, ayant succédé à Colbert dans la
surintendance des bâtiments, se trouva hériter aussi
de la haute main sur la petite académie dont il traitait
volontiers les membres de faiseurs de rébus et
de chansonnettes ; il demanda un mémoire sur les
travaux et attributions de ce conseil; ce fut Perrault
qui dressa la note. Toutefois, se sentant mal vu, il

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XXVI ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

s'abstint de la présenter lui-même, et la laissa porter
par ses confrères Charpentier, Quinault et Tallemant,
« M. de Louvois leur dit ces paroles : « Vous avez
jusqu'ici, messieurs, fait des merveilles, mais il faut,
s'il se peut, faire encore mieux à l'avenir : le roi vous
va donner la matière où il ne tiendra qu'à vous de
faire des choses admirables. Combien êtes-vous? -
Nous sommes quatre, monseigneur, répondit M. Charpentier.
- Qui sont-ils? - Il y a, reprit M. Charpentier,
M. Perrault... - M. Perrault, dit M. de Louvois,
vous vous moquez, il n'en était point, il avait assez
d'affaires dans les bâtiments ; et les autres, qui sont-
ils ? - Il y a, dit M. Charpentier, M. l'abbé Tallemant,
M. Quinault et moi. - Mais ne vous voilà
que trois, où est le quatrième ? - J'ai eu l'honneur
de vous dire, reprit M. Charpentier, qu'il y avait
M. Perrault. - Et je vous dis, reprit M. de Louvois
avec un ton de voix élevé et qui marquait qu'il ne
voulait pas être davantage contredit, qu'il n'en était
pas. » M. Charpentier se tut ; et M. de Louvois poursuivit :
« Qui était donc ce quatrième? » Alors l'un
des trois dit : « M. Félibien venait quelquefois dans
l'assemblée, lire des descriptions qu'il faisait de divers
endroits des bâtiments du roi. - Voilà enfin ce
quatrième que je cherchais, dit M. de Louvois : or
ça, allez-vous-en, messieurs, et travaillez de toutes
vos forces. » Voilà comme je fus exclu de la petite
académie, où j'aurais été assez aise d'être continué;
mais il fallut encore souffrir cette mortification. »
Indépendant de toute fonction et de tout ministre,
Ch. Perrault retourna aux lettres, qu'il avait à peu
près abandonnées depuis 1664. On ne peut guère en
effet rattacher à la littérature un gros in-folio, publié
en 1669 sous ce titre : Courses de Têtes et de Bagues,
faites par le Roi et par les Princes et seigneurs de sa
cour, décrites par Ch. Perrault, et ornées de planches
gravées par Chauveau. Ses différents ouvrages
en prose et en vers, tels que le Miroir ou la métamorphose
d'Orante, la Chambre de justice de l'amour,
le poème de la Peinture, etc., recueillis en 1675 par
Le Laboureur, et imprimés (in-40) sur le manuscrit
original que l'auteur avait déposé dans la Bibliothèque
de Versailles, ne révèlent aucune sorte d'originalité.
Tout y est moyen ou médiocre, et ce juste
milieu ne compte pas, dans les productions de

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DE CHARLES PERRAULT. XXVII

l'esprit. On en est réduit à trouver joli et à citer comme
tel ce petit madrigal :

L'amour est un enfant aussi vieux que le monde, Il est le plus petit et le plus grand des dieux; De ses feux il remplit le ciel, la terre et fonde, Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.
Rien à signaler dans le poème de la Peinture, éloge
hyperbolique de Le Brun, si ce n'est peut-être quelques
vers sur la vieille légende de la silhouette aimée
qu'une jeune fille dessine sur la muraille :

Sur le mur opposé la lampe, en ce moment, Marquait du beau garçon le visage charmant; L'éblouissant rayon de sa vive lumière, Serrant de toutes parts l'ombre épaisse et grossière Dans le juste contour d'un trait clair et subtil. Eu avait nettement dessiné le profil.
Il paraît que le dix-septième siècle, dont le goût a
été quelque peu surfait, prisait ce genre tempéré. Perrault
lui-même, malgré sa modestie, ne laissait pas
de s'en faire accroire. Il mentionne avec satisfaction
son poème de Saint-Paulin, « qui eut assez de succès,
malgré les critiques de quelques personnes d'esprit. »
(1686.) Comme toute oeuvre dévote est littérairement
mort-née, nous n'insisterons pas.

IV. - PERRAULT DÉFENSEUR DES MODERNES.

Il faut attacher plus d'importance au discours en
vers intitulé le Siècle de Louis-le-Grand ; non pas
que nous y voyions, avec M. Paul Lacroix, « un morceau
achevé de poésie descriptive »; mais on y trouve
du moins, comme dans la pièce de l'Apologie des
femmes, une sorte d'entente, un soupçon de ce que
doit être le style poétique soutenu. Il y a même des
passages agréables : une ingénieuse allusion à la circulation
du sang :

L'homme, de mille erreurs autrefois prévenu Et malgré son savoir, à soi-même inconnu, Ignorait en repos jusqu'aux routes certaines Du méandre inconnu qui coule dans nos veinas,
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XXVIII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

et surtout, une spécieuse critique d'Homère. Nous transcrirons
ce morceau, parce que les débats qu'il souleva
lancèrent Perrault dans une voie nouvelle.

Vaste et puissant génie, inimitable Homère, D'un respect infini ma muse te vénère. Non, ce n'est pas à tort que tes inventions En tout temps ont charmé toutes les nations.... Cependant si le ciel, favorable à la France, Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance, Cent défauts qu'on impute au siècle où tu naquis Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis. Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance, Prêts à s'entre percer du long fer de leur lance, N'auraient pas si longtemps tenu le bras levé Et, lorsque le combat devrait être achevé, Ennuyé les lecteurs d'une longue préface Sur les faits éclatants des héros de leur race. Ta verve aurait formé ces vaillants demi-dieux Moins brutaux, moins cruels et moins capricieux. D'une plus fine entente et d'un art plus habile Aurait été forgé le bouclier d'Achille, Chef-d'oeuvre de Vulcain, où son savant burin, Sur le front lumineux d'un résonnant airain, Avait gravé le ciel, les airs, l'onde et la terre Et tout ce qu'Amphitrite en ses deux bras enserre, Où l'on voit éclater le bel astre du jour Et la lune au milieu de sa brillante cour; Où l'on voit deux cités parlant diverses langues, Où de deux orateurs on entend les harangues, Où de jeunes bergers, sur la rive d'un bois, Dansent l'un après l'autre et puis tous à la fois; Où mugit un taureau qu'un fier lion dévore, Où sont de doux concerts, et cent choses encore Que jamais d'un burin, quoiqu'en la main des dieux, Le langage muet ne saurait dire aux yeux : Ce fameux bouclier, dans un siècle plus sage, Eût été plus correct et moins chargé d'ouvrage. Ton génie, abondant en ses descriptions, Ne t'aurait pas permis tant de digressions Et, modérant l'excès de tes allégories, Eût encor retranché cent doctes rêveries Où ton esprit s'égare et prend de tels essors Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.
Perrault, dans le cours de son poème, passe en
revue les sciences et les arts, comparant l'antiquité
aux temps modernes, et partout adjugeant la palme à
ses contemporains : « Peut-être, » disait-il,

Peut-être qu'éblouis par tant d'heureux progrès, Nous n'en lugeons pas bien pour en être trop près.
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DE CHARLES PERRAULT. XXIX

Et pourquoi les modernes seraient-ils inférieurs
aux anciens ?

A former les esprits comme à former les corps, La nature en tout temps fait les mêmes efforts; Son être est immuable, et cette force aisée, Dont elle produit tout, ne s'est point épuisée : Jamais l'astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons N'eut le front couronné de plus brillants rayons; Jamais, dans le printemps, les roses empourprées D'un plus vif incarnat ne furent colorées; Non moins blanc qu'autrefois brille dans nos jardins L'éblouissant émail des lis et des jasmins.... De cette même main les forces infinies Produisent en tout temps de semblables génies.
Suit un dithyrambe en l'honneur du plus grand
roi du monde, où l'on regrette de lire cet éloge des
dragonnades :

Et par ses pieux soins l'hérésie étouffée Fournit à ses vertus un immortel trophée;
Puis, des éloges, souvent mal motivés, sont distribués
pêle-mêle à Regnier, Maynard, Gombaud, Malherbe,
Godeau, Racan, aux « galants Sarrazins », aux
« tendres Voitures », aux « Molières naïfs », aux Rotrous,
aux Tristam, enfin au « célèbre Corneille »,

Du théâtre français l'honneur et la merveille, Qui sut si bien mêler aux grands événements L'héroïque beauté des nobles sentiments.
De La Fontaine, de Racine, de Boileau, pas un mot ;
ils devaient se contenter apparemment de ce vers
général :

Et cent autres encor, délices de leur temps.
Inde irae. Une querelle littéraire se compliqua d'animosités
personnelles. C'est ce qui apparaît déjà
dans le récit de Perrault :
« Le Siècle de Louis-le-Grand, dit-il, reçut beaucoup
de louanges dans la lecture qui s'en fit à l'Académie
française, le jour qu'elle s'assembla pour
témoigner la joie qu'elle ressentait de la convalescence
de Sa Majesté, après la grande opération qui lui fut
faite. Ces louanges irritèrent tellement M. Despréaux.

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XXX ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

qu'après avoir grondé longtemps tout bas, il se leva
dans l'Académie, et dit que c'était une honte qu'on
fît une telle lecture, qui blâmait les plus grands
hommes de l'antiquité. M. Huet, alors évêque de
Soissons, lui dit de se taire, et que, s'il était question
de prendre le parti des anciens, cela lui conviendrait
mieux qu'à lui, parce qu'il les connaissait
beaucoup mieux ; mais qu'ils n'étaient là que pour
écouter. Depuis cette aventure, le chagrin de M. Despréaux
lui fit faire plusieurs épigrammes, qui n'allaient
qu'à m'offenser, mais nullement à ruiner mon
sentiment touchant les anciens. M. Racine me fit
compliment sur cet ouvrage, qu'il loua beaucoup,
dans la supposition que ce n'était, qu'un pur jeu d'esprit
qui ne contenait point mes véritables sentiments,
et que, dans la vérité, je pensais tout le contraire de
ce que j'avais avancé dans mon poème. Je fus fâché
qu'on ne crût pas, ou du moins qu'on fît semblant
de ne pas croire que j'eusse parle sérieusement; de
sorte que je pris la résolution de dire en prose ce que
j'avais dit en vers, et de le dire d'une manière à ne
pas faire douter de mon vrai sentiment là-dessus.
Voilà quelle a été la cause et l'origine de mes quatre
tomes de Parallèles.
Ce livre, Parallèle des anciens et des modernes (1688-
1696). 4 vol. in-12), fit jeter les hauts cris à Boileau,
qui riposta par sa traduction de Longin, et à l'helléniste
Mme Dacier, traductrice d'Homère. Il était cependant
fort innocent. C'est un long dialogue, trop long,
où un président, défenseur des anciens, et un abbé,
champion des modernes, dissertent non sans agrément
devant un chevalier, qui dit un peu de tout. Il y a de
bons traits contre Pindare, Platon, l'Anthologie
grecque. On oppose Malherbe à Horace, Corneille aux
tragiques grecs, Molière à Plaute, La Fontaine à
Phèdre, Bossuet, Fléchier, Bourdaloue à Démosthènes
et à Cicéron. Thème aujourd'hui banal, toujours soutenable
et toujours contestable, parce qu'il est avant
tout affaire de goût. Feu Hyacinthe Rigaud, après Bayle
et plus complètement, a raconté avec esprit la fameuse
querelle des anciens et des modernes, et nous n'avons
aucunement l'intention de reprendre un sujet désormais
épuisé. Constatons seulement que tout l'avantage
de la courtoisie et du sang-froid demeura à
Charles Perrault. Boileau fut aigre, colère et quelque

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DE CHARLES PERRAULT. XXXI

peu lourdaud. Non content de saluer Peau d'âne par
le compliment que voici, qui, s'il n'est pas de lui,
vient des siens :

Perrault nous a donné Peau d'Ane; Qu'on le loue ou qu'on le condamne, Pour moi, je dis comme Boileau : Perrault nous a donné sa peau.
ou d'écrire, en langage plus noble et plus fin :

Un torrent dans les prairies Roule à flots précipités. Malherbe dans ses furies Marche à pas trop concertés. J'aime mieux, nouvel Icare, Dans mes vers suivant Pindare, Tomber du ciel le plus haut, Que, loué de Fontenelle, Raser, craintive hirondelle, La terre comme Perrault.
il osa s'attaquer durement au médecin-architecte,
Claude Perrault, qui l'avait, paraît-il, soigné et guéri.
Du moins celui-ci prit pour lui les premiers vers du
quatrième chant de l'art poétique :

Dans Florence jadis vivait un médecin...
à coup sûr, l'épigramme :

Oui, j'ai dit dans mes vers qu'un célèbre assassin....
Les deux frères répondirent à cette indélicatesse par
un apologue suffisamment clair et bien tourné, Le
Corbeau guéri par la cigogne, ou l'ingrat parfait :
c'est la fable de La Fontaine (le Loup et la Cigogne)
avec cette conclusion :

Si l'os que deux fois j'ai tiré Dans sa gorge fût demeuré, La même gorge envenimée N'eût pas blessé ma renommée. Mais quoi! c'est un ingrat parfait : D'un outrage il paye un bienfait.
La pièce demeura d'ailleurs inédite; c'est Collin de
Plancy qui l'a retrouvée dans les remarques critiques
de Joly sur le dictionnaire de Bayle.

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XXXII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

Il était facile à Boileau d'épiloguer sur les oeuvres
de Charles Perrault ; mais lui-même n'était pas sans
prêter le flanc à la critique. Sa Xe Satire, qui n'est pas
une de ses bonnes, à moins qu'il n'ait voulu prouver
jusqu'à l'évidence la supériorité d'un ancien (Juvénal,
VI) sur un moderne, fournit à Perrault une occasion
favorable : il y répondit par une Apologie des femmes,
où il y a de jolis vers :

Si ses beaux yeux ornés d'une brune paupière Jettent, sans y penser, de longs traits de lumière, Si sa bouche enfantine et d'un corail sans prix A tous les agréments que forme un doux souris; Si sa main le dispute à celles de l'aurore, Et si le bout des doigts est plus vermeil encore, Faudra-t-il déplorer le sort de son époux? Et pourrais-tu le voir sans en être jaloux? Il n'est rien ici-bas de plus digne d'envie, Ni qui mêle tant d'or au tissu d'une vie... Si dans la bonne chère un époux emporté En dissipant son bien altère sa santé, Par de sages repas, et sans dépense vaine, Chez elle adroitement l'épouse le ramène... Ce n'est pas seulement dans les premiers beaux jours, Ni dans la jeune ardeur des naissantes amours, Que d'un heureux hymen se goûtent les délices. Son cours n'est pas moins doux que ses tendres prémices... Tout plaît d'elle; il n'est plus de médecine amère, Dès qu'elle passe à lui par une main si chère; Et si le ciel enfin ordonne son trépas, Sans peine et sans murmure il meurt entre ses bras... Pendant que le prôneur du libre célibat, Luttant contre la mort sur son triste grabat.. Voit, l'oeil à demi-clos, son valet qui le vole, Et sent, quoiqu'abattu de douleur et d'ennui, Qu'on tire impudemment son drap de dessous lui.
L'Ode sur la prise de Namur n'était pas pour désarmer
les ennemis du satirique. Perrault s'en empara ;
et sa lettre à M. D. (Despréaux) sur la préface de cette
pièce (Oeuvres posthumes, pp. 306-326), à la fois maligne
et courtoise, est un modèle de bonne prose. Il
commence par écarter ce qu'il y avait d'excessif dans
les appréciations de Boileau sur le Parallèle ; déclare
qu'il a toujours aimé Homère et Virgile; qu'il n'y a
point de crime à trouver des incohérences dans Pindare,
ni même à apprécier des écrivains honorables
tels que Chapelain, Cotin ou Cassagne, ou Mlle de Scudéry,
encore moins à contester les formules absolues

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DE CHARLES PERRAULT. XXXIII

de l'Art poétique ; il termine par de très justes observations
sur la malheureuse ode pindarique. Une autre
lettre, fort agréable, à M. P., achève la victoire : strophe
par strophe, feuille à feuille, la fleur mal venue y est
disséquée ; il n'en reste miette. Et pour comble, les
vers rocailleux et ternes de Boileau y sont comparés,
à leur désavantage, avec une ode que M.Chapelain fit
autrefois pour le cardinal de Richelieu. »
La lutte se prolongea six ans environ. Des amis intervinrent
enfin, et les bons offices d'Arnauld réconcilièrent
l'ancien et le moderne. Les deux adversaires
s'offrirent mutuellement leurs ouvrages. On connaît
les vers de Boileau :

Tout le trouble poétique A Paris s'en va cesser. Perrault l'anti-pindarique Et Despréaux l'homérique Consentent de s'embrasser.
Croire que les sentiments de Boileau aient changé
serait aventureux ; Perrault était vraiment pour lui un
assez petit compagnon. Poète très spécial et très fort
en ce qu'il savait faire, l'auteur du Lutrin ne pouvait
goûter un talent d'amateur. Au moins cessa-t-il de médire.
Quant à Perrault, il abandonna sans arrière-
pensée une querelle dont il s'était tiré à son honneur;
il sut, dans ses impartiaux Eloges des hommes illustres
du XVIIe siècle (z vol. in-folio, 1696-1700), rendre
justice à Racine et à Boileau.
La facilité, les aptitudes diverses de Perrault, son
admiration pour La Fontaine, avec lequel il n'entendait
nullement rivaliser, le portèrent à s'essayer dans
la Fable; mais, ne se sentant pas de la taille à lancer des
personnages originaux dans « la comédie aux cent actes
divers, » il se borna à une traduction des fables de
Faerne, si largement mises à contribution par La Fontaine
(1699, in-12). Ce petit volume, dédié à l'abbé de
Dangeau, renferme quelque apologues qui ne sont
pas sans mérite, Les Anes et Jupiter, Le Chat et le
Coq, Le Chien, le Coq et le Renard. En voici un qu'on
ne lira peut-être pas sans agrément :

MERCURE ET UN SCULPTEUR.
Un jour, Mercure, qui voulait Savoir en quelle estime il était sur la terre CONTES DE PERRAULT c
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XXXIV ESSAI SUR. LA VIE ET LES OEUVRES

Entra chez un sculpteur, où du dieu du tonnerre L'auguste image s'étalait. Il demanda combien elle valait ; Si peu la fit le statuaire Que le fils en secret se moqua de son père. Ensuite il vit Junon, qui, belle et sans défaut. Fut estimée un peu plus haut. Ayant enfin regardé son image, Il crut que le sculpteur le ferait d'avantage, Parce qu'il est un dieu qui rend pécunieux, Parce que les beaux-arts savamment il exerce, Qu'il est le messager des dieux Et qu'il préside à tout commerce. Ayant donc demandé quel en était le prix : Prenez, dit le sculpteur, l'une et l'autre figure, Et par dessus vous aurez le Mercure. Souvent pour qui s'estime on n'a que du mépris.
Quand nous aurons mentionné quelques opuscules
publiés ça et là, notamment dans le recueil d'Adrien
Moëtjens (1694.-1701), une épître à Fontenelle sur le
Génie, une autre sur la Chasse, une Idylle à la Quintinie,
un essai de traduction des Adieux d'Hector et
d'Andromaque, morceaux presque tous lus aux séances
de l'Académie, la liste des oeuvres diverses sera à peu
près épuisée (voir d'ailleurs notre Bibliographie), et
nous nous trouverons en présence des Contes en vers
et en prose, qui constituent, avec le Parallèle et les
Mémoires, les véritables titres de Perrault à l'attention
de la postérité.
Il mourut le 16 mai 1703, et fut remplacé à l'Académie,
en 1704, par un cardinal de Rohan. Thomas a
dit de lui, dans un langage quelque peu vague et amphigourique :
« Au dessus de l'envie, au dessus de la
haine, au dessus de tous les petits intérêts, il ne fut
jamais qu'utile; il produisit les talents comme d'autres
les eussent écartés; ses connaissances étaient beaucoup
plus étendues que celles d'un homme ordinaire Il avait
embrassé une partie des sciences abstraites, saisi plusieurs
branches de la physique, et jeté sur la nature en
général ce coup d'oeil d'un philosophe qui cherche à
étendre la carrière des arts et à y transporter, par de
nouvelles imitations, de nouvelles beautés ; mais il se
distingua surtout dans cette partie de l'esprit philosophique,
utile lors même qu'il se trompe, qui analyse
les principes du goût, n'admire rien sur parole et, avant
d'adopter une opinion même de deux mille ans, cherche
toujours à s'en rendre compte. »

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DE CHARLES PERRAULT. XXXV

Citons encore, et de préférence, un jugement de
Mme Dacier, d'autant plus précieux qu'il émane d'une
adversaire décidée : « C'était un homme d'esprit et
d'une conversation agréable, et qui a fait quelques jolis
petits ouvrages qui ont plu avec raison. Il avait d'ailleurs
toutes les qualités qui forment l'honnête homme
et l'homme de bien : il était plein de piété, de probité,
de vertu, poli, modeste, officieux, fidèle à tous les devoirs
qu'exigent les liaisons naturelles et acquises; et,
dans un poste considérable auprès d'un des plus grands
ministres que la France ait eus et qui l'honorait de sa
confiance, il ne s'est jamais servi de sa faveur pour sa
fortune particulière, et il l'a toujours employée pour
ses amis. »

V. - CONTE BADIN ATTRIBUÉ A PERRAULT.

Le XVIIe siècle, sous sa haute perruque, était moins
grave qu'on ne le fait. Il aimait, à ses heures, les nourritures
légères et les confiteries, épigrammes, énigmes,
madrigaux, contes et joyeux devis; les dames les plus
huppées ne faisaient point la petite bouche aux Contes
de La Fontaine. Le sang vif de nos aïeux, transfusé
dans les veines des Boccace, des Straparole, des Arioste,
revenait volontiers se mêler à la source, encore fréquentée,
des Cent nouvelles, des Contes de la reine de
Navarre, source de rire et de gaillardise qui exhilarait
les Marot, les Rabelais, les Bonaventure, les Béroalde,
les Eutrapel et les Estienne. Maints recueil où a puisé
M. Charles Louandre pour ses Conteurs contemporains
de La Fontaine atteste cette persistance de la vieille
gaieté qui frétille sous le patois de certaines mazarinades,
sous les grosses équivoques de Tabarin, dans
mille pièces anonymes. Jamais les grandes oeuvres ne
vont seules, elles sont toujours dans un courant qui
entraîne d'autres productions analogues, mais éphémères.
Senecé, Vergier n'étaient pas des imitateurs isolés
de La Fontaine. Il nous est arrivé de rencontrer à
l'Arsenal (9200 B et 9201, réserve) deux précieux petits
bouquins que nous recommandons aux fureteurs ;
l'un, de 1672 (Paris, Augustin Besoigne, grande salle
du Palais, avec privilège) et intitulé : Contes nouveaux
en vers dédiés à S. A. R. Monsieur, frère unique du

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XXXVI ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

roi, par de Saint-Glas ; l'autre, sans nom d'auteur (Cologne,
P. Marteau, 1688 ; Contes mis en vers par M. D.,
et poésies diverses), qui tous deux renferment d'assez
aimables opuscules de cette sorte, entre autres Le Père
nourricier de Franconville, très digne d'être remis en
lumière.
Ce genre badin ne parait guère avoir tenté notre Perrault,
qui, malgré son goût d'adolescent pour le burlesque,
devait être maintenu par la vie de famille et
par ses relations jansénistes. Toutefois on lui attribue
avec vraisemblance, et sans réclamation, une petite
composition insérée seulement dans un Recueil des
meilleurs Contes en vers (in-8°, Genève, 1774) et dont
le style facile rappelle celui de Griselidis et des Souhaits.
N'osant la mêler à une collection consacrée et dont le
ton est différent, nous la transcrirons ici, d'après Collin
de Plancy et M. Charles Louandre. Cela a pour titre :

L'ESPRIT FORT.
Il est des coeurs bien faits que rien ne décourage, Qui, choisissant toujours le parti le plus sage, Désarment la rigueur des destins ennemis Et, par des sentiments qu'un noble esprit suggère, S'élèvent noblement au-dessus de la sphère Où leur planète les a mis.
Lise était belle et jeune, et son époux Damis Cachait sous sa perruque un brave à cheveux gris. Lise avait cent vertus, Damis était bon prince : Leur parfaite union passait dans la province Pour un miracle de nos jours ;
Jamais tant d'agrément jamais tant de sagesse Ne firent honorer Lucrèce, Et jamais tant de soins et de tendres amours N'accompagnèrent la vieillesse ; Rien ne manquait enfin à leur félicité. Barbe grise et jeune beauté Font ordinairement un méchant attelage ; Cependant tout roulait si bien dans le ménage, Qu'au bout de l'an, le bon seigneur Vit arriver un successeur. Tandis qu'avec plaisir il élève l'enfance De cet aimable rejeton, Un jubilé revient en France : On sait qu'en ce temps d'indulgence. Chacun demande à Dieu pardon Le pécheur prend la discipline ;
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DE CHARLES PERRAULT. XXXVII

D'un zèle tout nouveau les chrétiens sont touchés; On ressasse les gros péchés; Les gros et les petits, tout passe à l'étamine.
Aux pieds d'un directeur, la belle, un beau matin, Avec un repentir sincère, Déclare nettement que le petit Colin N'était pas le fils de son père. Halte-là, dit le confesseur, Pour un Confiteor vous n'en serez pas quitte : Est-il juste, entre nous, qu'un bâtard déshérite Un légitime successeur ? Il faut, madame, vous résoudre, Et plus tôt que plus tard, j'en suis fâché pour vous, A déclarer le fait à votre époux; Sans quoi je ne puis vous absoudre. Comment et de quel front avouer un tel cas ? La voilà dans un embarras Qu'on ne peut exprimer. En effet l'aventure Etait, pour un époux, à digérer bien dure.
En proie à ses remords et cédant au chagrin, Elle tomba bientôt dans une maladie Qui fit tout craindre pour sa vie, Sur le rapport du médecin. Le mari croit déjà que la mélancolie De sa chère moitié va terminer les jours; Mais qu'il est éloigné d'en pénétrer la cause! Elle veut l'en instruire, et jamais elle n'ose. - Ose tout, dit-il, mes amours; Rien ne me déplaira, pourvu que tu guérisse. Quoi! faut-il qu'un secret te donne la jaunisse ? Et voudrais-tu mourir plutôt que de parler ? Vis et parle, crois-Moi. - Je vais tout révéler, Dit-elle, puisqu'enfin un repos favorable Doit terminer bientôt mon état déplorable. J'étais à la maison des champs, Où je faisais la ménagère. Quand la voisine Alix, par des discours touchants Auxquels on ne résiste guère Me prouva qu'avoir des enfants Etait à vous chose impossible Me prôna les malheurs de la stérilité Qui passait chez les Juifs pour un affront terrible, Puis dans un jour charmant me fit voir la beauté D'une heureuse fécondité. Je me rendis, hélas! à cette douce amorce, Et Lucas, le valet de notre métayer, Avec moi se trouvant un jour dans un grenier, Je me souvins d'Alix, et je manquais de force. Je lui parlai d'amour; à mes yeux il comprit Où j'en voulais venir par mon tendre langage
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XXXVIII ESSAI SUR LA VIF, ET LES OEUVRES

Et, sur un sac de blé... sac funeste et maudit! Faut-il en dire davantage ? De ce malheureux sac notre Colin sortit. A Lucas je donnai, je pense, Trois boisseaux de froment pour toute récompense. Si je vous ai trahi, je meurs; pardonnez-moi A cela près, toujours je vous gardai ma foi.
- N'est-ce pas de mon blé que tu payas l'ouvrage? Lui répondit Damis, nullement effrayé; Ne m'en parle pas davantage : Cet enfant est à moi, puisque je l'ai payé. La belle en peu de temps reprit ses lis, ses roses, Son embonpoint, sa belle humeur; Colin fut élevé comme un petit seigneur. A la maison des champs on parla d autres choses; Enfin, pour s'épargner d'inutiles ennuis, Cet époux a vécu depuis Comme si du sac l'aventure Etait chimère toute pure.
Bel exemple pour les maris, Dont le chagrin jaloux demande une apostrophe Danois prit en tel cas le meilleur des partis Et soutint cet assaut en brave philosophe.
VI. - ENGOUEMENT POUR LES CONTES
DE FÉES VERS I690.

Maintenant qu'on a vu dans quelle mesure Perrault,
une fois par hasard, se prêtait au goût de son temps,
suivons-le dans une voie plus conforme à ses moeurs
et à sa gravité. Là encore il cède à un engouement, il
obéit à une mode impérieuse.
La féerie, le merveilleux, n'étaient point nouveaux en
France. Nos Romans du moyen âge sont pleins de fées
et d'enchanteurs. La grande invasion du Ve siècle était
venue ajouter au vieux fonds des légendes celtiques
le trésor des mythes populaires de la Germanie et de
la Scandinavie. Toutes les religions confondues avaient
déposé sur notre sol, dans nos esprits, comme un résidu
de toutes leurs superstitions passées ou présentes.
Un petit monde idéal s'était formé, où les fées
des sources et des forêts gauloises, les korrigans celtiques,
les ondines du Rhin, et les elfes et les nains
du Harz, gardiens des richesses souterraines, se rencontraient
avec les walkyries, avec les ogres, frères des

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DE CHARLES PERRAULT. XXXIX

Cyclopes et des démons solaires. Des infiltrations orientales,
par les Croisades, par les diverses traductions du
Pantchatantra indien, (plus tard par les Mille et une
Nuits), y avaient jeté un peuple nouveau de génies armés
de talismans et de paroles magiques, de Péris séduisantes
et de goules funéraires ; joignez-y les légendes
des saints et les mythes défigurés mais non anéantis
par le christianisme. Ces chimères, démarquées pour
ainsi dire et mêlées dans un amalgame bizarre qui
n'était plus d'aucun pays et d'aucun temps, répandues
dans l'Occident tout entier, hantaient et lutinaient les
imaginations ignorantes et naïves. Il en sortait des légendes
pleines de variantes infinies que les nourrices
contaient aux petits enfants. Parfois localisées, elles
inspiraient ces terreurs qui rampent encore dans le
fond des campagnes. Les incrédules s'en amusaient.
Au XVIe siècle (pour ne pas remonter à Marie de France),
quelques écrivains s'étaient plu à recueillir quelques-
uns de ces Contes populaires. Bonaventure des Périers
avait rédigé à sa façon l'histoire de Peau d'âne ; Straparole
en Italie, plus tard suivi par l'auteur d'un Pentaméron,
s'était exercé sur plusieurs des récits que
nous aurons à analyser. Noël du Fail, dans ses Propos
rustiques, nous montre ses paysans de la Hérissaie,
près de Rennes, écoutant, dans leurs veillées, Cuir
d'asnette et d'autres fables où l'on croit parfois reconnaître
quelques-uns des sujets familiers à La Fontaine.
Du village, ces contes passaient au château, à la
ville ; Voltaire se les rappelle quand il dit :

O l'heureux temps que celui de ces fables, Des bons démons, esprits familiers, Des farfadets aux aux mortels secourables On écoutait tous ces faits admirables Dans son château, près d'un large foyer. Le père et l'oncle, et la mère et la fille Et les voisins, et toute la famille Ouvraient l'oreille a monsieur l'aumônier Qui leur faisait des contes de sorcier.
Au XVIIe siècle, les fées, un peut délaissées, revivaient
dans la bibliothèque bleue. Louis XIV enfant les connaissait.
Loret, en 1650, parlait même des Contes de
ma mère l'Oie, et La Fontaine disait en souriant : « Si
Peau d'âne m'était conté ! » Mais c'était l'âge des longues
pastorales, des romans allégoriques interminables, des

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XL ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

Astrées, des Polexandres, des Cyrus et des Clélies. Quand
on se fut lassé de ces rhapsodies et tandis que Mme de
La Fayette, par la Princesse de Clèves, par Zaïde, inaugurait
l'étude intime du coeur humain, des salons aimables
se retournant vers les naïves légendes où elles
ne voyaient plus que des thèmes de morale ornée, redemandaient
aux fées et aux lutins, bien innocents
pour eux, l'amusement des longues soirées, la distraction
qu'ils ne trouvaient plus dans les maximes, les
portraits et les jeux de société.
M. Giraud, dans la préface de l'excellente édition
Perrin, a fort bien saisi ce mouvement. Au seuil des
années sombres, lorsque la dévotion et l'hypocrisie
allaient s'ajouter par surcroît à l'humiliation des défaites
et à la misère du peuple, la société, oppressée
d'une vague et menaçante angoisse, se jetait hors de
la réalité, préférant aux noirs présages les fées secourables,
au règne entraîné vers l'abîme les contes où
tout finit bien.
Ce fut le genre à la mode, dans le dernier quart du
siècle, chez la marquise de Lambert, qui habitait le
bel hôtel occupé aujourd'hui par le cabinet des médailles,
et où se réunissait une société spirituelle et
choisie, dont Fontenelle était le principal personnage;
chez la comtesse de Murat, femme de beaucoup d'esprit
qui écrivit elle-même des contes agréables; chez
madame d'Aulnoy, amie de Saint-Evremond, et qui
se fit une réputation par ses contes de fées ; chez
madame Le Camus, autre femme aimable et lettrée,
parente du cardinal de ce nom, épouse d'un conseiller
d'Etat; chez la duchesse d'Épernon, chez la comtesse
de Grammont », chez mademoiselle Lhéritier de Villaudon,
enfin jusque chez Mademoiselle, Elisabeth-
Charlotte d'Orléans, soeur de Philippe duc de Chartres,
depuis duc d'Orléans et régent du royaume.
La plupart de ces dames et des écrivains qu'elles
recevaient ont écrit des contes; les souvenirs d'enfance,
les récits des nourrices, la Bibliothèque bleue
en fournissaient abondamment la matière. Il n'y avait
qu'à laisser courir la plume. Les manuscrits enfouis
par Conrart dans un silence prudent et qui dorment
encore à l'Arsenal sont pleins de ces exercices. Les
contes de Hamilton sont assez connus. Avant de
passer à Perrault, nous devons signaler quelques-uns
des recueils qui ont paru de son temps.

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DE CHARLES PERRAULT. XLI

C'est d'abord le volume de Mlle Lhéritier, qui parut
en 1696 sous deux titres et avec deux formats différents :
Bigarrures ingénieuses ou Recueil de diverses pièces
galantes en prose et en vers, suivant la copie de
Paris. Chez Jean Guignard, à l'entrée de la grand
salle ; à l'image saint Jean. M.DC.XCVI. Petit in-12,
veau fauve marbré. Arsenal 12087.
Oeuvres meslées, contenant l'Innocente tromperie,
l'Avare puny, les Enchantements de l'éloquence, les
Avantures de Finette, nouvelles, et autres ouvrages
en vers et en prose de Mlle L'H***, avec le Triomphe
de madame Des-Houlières, tel qu'il a été composé
par Mlle L'H***. A Paris, au Palais, chez Jean Guignard.,
etc. M.DC.LXXXXVI. Avec privilège du roi. Très
petit in-8e,. veau fauve. Arsenal 12088.
Mademoiselle Lhéritier, alliée à la famille Perrault,
accueillie dans les salons littéraires, présidait avec sa
soeur mademoiselle de Nouvellon des réunions qui
avaient succédé aux célèbres samedis de Mlle de Scudéry
sa voisine. Comme ses amis et ses parents elle
semble avoir pris parti pour les modernes et contre
Boileau surtout qui « ne modérant point son sel trop
caustique, avait, au grand scandale du beau sexe,
réduit à trois le nombre des femmes d'honneur. » En
composant des contes elle voulait à la fois obéir à la
mode, relever un genre national et réagir contre
l'imitation exclusive de l'antiquité. « Je me fais, écrivait-elle
à une dame D. G., un plaisir de vous annoncer
aujourd'hui qu'on est devenu, depuis quelque
temps, du goût dont vous êtes. On voit de petites
histoires répandues dans le monde, dont tout le dessein
est de prouver agréablement la solidité des proverbes.
Nos ancêtres, qui étaient ingénieux dans leur
simplicité, s'apercevant que les maximes les plus
sages s'impriment mal dans l'esprit, si on ne les lui présente
toutes nues, les habillèrent, pour parler ainsi,
et les firent paraître sous des ornements... Je me
souviens parfaitement combien vous vous étonniez
qu'on ne s'avisât point de faire des Nouvelles ou des
Contes qui roulassent sur ces maximes antiques : on
y est enfin venu, et je me suis hasardée à me mettre
sur les rangs, pour marquer mon attachement à de
charmantes dames, dont vous connaissez les belles
qualités. » Ailleurs, envoyant à madame d'Épernon

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XLII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

ses Enchantements de l'éloquence, elle comparait le
Merveilleux des contes à celui des légendes classiques
et de la mythologie : « J'aime autant dire, » poursuivait-elle,
« qu'il sortait des perles et des rubis de la
bouche de Blanche, pour désigner les effets de l'éloquence,
que de dire qu'il sortait des éclairs de celle
de Périclès. Contes pour contes, il me paraît que ceux
de l'antiquité gauloise valent bien à peu près ceux
de l'antiquité grecque; et les fées ne sont pas moins
en droit de faire des prodiges que les dieux de la
fable. » Elle se félicite d'entrer « des premières dans
des routes nouvelles », à la suite d'un « académicien
illustre par quantité de beaux ouvrages, et
par les lauriers admirables qu'il a dans tous les beaux
arts; il a mis en vers des contes de ce caractère, qui
ont eu une approbation universelle. Ensuite on en
a fait en prose, et enfin cette mode est devenue générale. »
Parmi ses nouvelles, empruntées aux troubadours
(elle ne dit pas auxquels), et dédiées à mesdames de
Murat, d'Epernon, Le Camus, et à mademoiselle Perrault
sa cousine, fille de notre auteur, il en est une,
la meilleure assurément, qui a joui jusqu'à nos jours
d'une singulière fortune. Les Avantures de Finette,
l'adroite princesse, ont été par les éditeurs du
XVIIIe siècle attribuées à Perrault: aujourd'hui
qu'on en connaît l'auteur, elles figurent encore le
plus souvent à la suite des Contes de ma mère l'oie;
et M. Giraud lui-même, non sans agrément pour le
lecteur, n'a pas cru devoir déroger à l'usage.
Les publications de mademoiselle Lhéritier et de
Ch. Perrault (1691-1697) furent un signal longtemps
attendu et donnèrent l'essor à toute une littérature
pseudo-enfantine. L'année 1698 vit éclore : Les contes
moins contes que les autres, sans parangon et la Reine
des fées, d'un nommé Preschac ( « un de ces hommes,
dit Walckenaër, si communs aujourd'hui, qui sont
continuateurs et imitateurs par métier des ouvrages
des autres » ); les Contes des fées de la comtesse de
Murat, dédiés à S. A. S. la princesse douairière de
Conti ; les Contes des fées de Mme la comtesse d'Aulnoy
(8 vol.); les Fées, contes des contes de Mlle de la
Force. En 1703 parut la Tyrannie des fées détruite,
nouveaux contes dédiés à Mme la duchesse de Bourgogne,
par Mme d'Auneuil.

@

DE CHARLES PERRAULT. XLIII

Dès 1699, l'abbé de Villiers crut devoir s'élever
contre ce débordement de féeries ; il lança, sans grand
succès, des Entretiens sur les contes des fées et sur
quelques autres ouvrages du temps, pour servir de
préservatif contre le mauvais goût, dédies à messieurs
de l'académie française. Il blâmait justement certains
défauts que Perrault d'ailleurs a évités, et qui gâtent
souvent les compositions de ses émules, la longueur,
la fantaisie déréglée et le manque de naïveté.
Depuis, d'autres objections ont été produites, plus
graves, plus générales, plus spécieuses aussi. On a
dit que les fictions étaient pour l'enfance une dangereuse
nourriture, que la morale répugnait à ces déguisements,
que les jeunes esprits ne gagnaient au
commerce des fées que des idées fausses et de sottes
superstitions. Notre ami P. J. Stahl en tête de la
riche édition Hetzel-Doré a spirituellement écarté ces
scrupules tardifs. A son plaidoyer aimable et sensé,
nous ajouterons quelques réflexions qui ne lui ont
pas échappé sans doute, mais qu'il n'a pas voulu
présenter. Que peuvent reprocher aux fées, nous ne
dirons pas les amis des saints des vierges miraculeuses,
mais les adorateurs de la grâce et de la providence?
Qu'importent les noms donnés aux caprices
apparents de la destinée? Dos à dos les enchanteurs
et les saints, les génies et les anges, les fées et les
dames de bon secours, les exorcismes et les formules
magiques, les talismans et les chapelets ! Des superstitions
qui s'imposent, qui troublent la vie privée ou
publique, et des fictions innocentes auxquelles nul
ne croit, lesquelles nuisent le plus? Si vous voulez
exterminer les fées et les contes, laissez là les trônes
et les dominations, les mythes. Rangez-vous aux
sévères méthodes de l'observation et de l'expérience,
et vous aurez conquis le droit rigoureux de proscrire
tout ce qui dépasse l'exacte réalité; encore, ce droit,
ne l'exercerez-vous pas. C'est aux effets que vous
jugez les causes. Y a-t-il eu des enfants dont l'esprit
ait été faussé par la lecture du Chaperon rouge ou
de l'Oiseau bleu? Pour nous, nous n'en connaissons
pas. Les contes amusent, ils exercent l'imagination,
ils éveillent le sentiment, à l'âge où la pensée n'est
pas encore; ils sèment des fleurs dans les oasis de
l'aride pédagogie. C'est là un bienfait qui doit leur
être compté. Bien plus, dans une certaine mesure,

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XLIV ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

leur petit enseignement sonne juste : qu'est-ce au
fond que les fées ? Rien autre chose que la personnification,
légère, passagère, et si transparente ! des
fatalités naturelles que l'homme subit et corrige à
moitié ; heureuses, il en profite ou les fait naître;
mauvaises, il les combat, par la persévérance, l'adresse
et la vertu. Telle est précisément la moralité, tel est
le sens voulu, cherché, des contes de fées. Nous essaierons,
tout à l'heure, de prouver que le fond de
ces fictions, de ces mythes oubliés ou travestis, est
totalement étranger à la morale; mais nous n'aurons
point fourni d'armes contre nous. Il suffit en effet,
pour le point qui nous occupe, que les auteurs des
contes en aient su tirer des leçons de conduite, et
c'est ce qu'ils ont fait d'ordinaire. Dans la pensée de
Perrault, les contes sont des apologues.

VII. -- LES CONTES DE PERRAULT
EN VERSET EN PROSE.

Charles Perrault ne fut amené que par degrés, sans
parti pris d'avance, à un genre qui, avant lui, n'était
pas entré dans la littérature. Il hésita longtemps
entre le simple conte moral, comme sont Griselidis
et les Souhaits, et le conte de fées proprement dit;
il vit d'abord dans les sujets légendaires une matière
à vers faciles et familiers dont la lecture pouvait être
une distraction pour l'Académie et un amusement
décent pour les soirées de ses spirituelles amies; et
plus tard, lorsqu'il se fut décidé à faire parler en
prose le petit Poucet et Barbe-bleue, il ne crut pas
devoir attacher son nom d'homme grave et posé à des
opuscules rédigés pour des enfants.
C'est en 1691 qu'il publia, et qu'il lut sans doute à
l'Académie le petit poème intitulé : La marquise de
Salusses ou la patience de Griselidis, et suivi d'un
envoi en prose à Monsieur *** (J. B. Coignard). Dans
sa post-face, il répondait à d'assez nombreuses critiques,
d'une manière assez fine, mais sans désarmer
toutefois les censeurs, comme on le verra bientôt.
Une traduction naïve en prose, de Lemasson, dans la
Bibliothèque Bleue avait déjà rendu populaire le récit

@

DE CHARLES PERRAULT. XLV

que Boccace (Décaméron, dixième journée) et Chaucer
avaient emprunté à nos fabliaux. L'histoire est d'une
choquante invraisemblance, et Perrault, quoiqu'il l'ait
embellie d'agréables développements, aurait aussi
bien pu la laisser dormir là où La Fontaine l'avait
oubliée. La patience de Griselidis est aussi humiliante
pour la dignité humaine que la cruauté de son époux
est ridicule et stupide. C'est là que les enchantements
auraient été de mise pour pallier ces exagérations.
Mais Perrault dédaignait encore les fées. Peau d'âne
allait bientôt lui en faire connaître le pouvoir.
Quelque rédaction populaire qui n'est pas venue
jusqu'à nous, peut-être les vers connus de La Fontaine
(liv. VIII, fable IV, 1678), bien plutôt que la nouvelle
de Bonaventure des Périers dans les Contes et joyeux
devis, avaient dès longtemps attiré sur le sujet de
Peau d'âne l'attention de Perrault. Dans le second
volume des Parallèles (1689, 2e éd. 1693), on lit ces
mots qui semblent renfermer ce que les artistes
nomment une première pensée : « Les fables milesiennes
sont si puériles que c'est leur faire assez
d'honneur que de leur opposer nos contes de Peau
d'âne et de la mère l'oye. »
C'est en 1694, dans un Recueil de pièces curieuses
et nouvelles tant en prose qu'en vers (La Haye, Adrian
Moëtjens, trente parties en cinq vol. in-12 ; Bibliothèque
de l'Institut AA, 304; Arsenal 12086), signalé
déjà par M. Potier dans son catalogue de Chaponay,
et par Walckenaër (1826), que parurent pour la première
fois Peau d'âne et les Souhaits ridicules, suivis
d'une réédition de Griselidis avec quelques variantes,
notées à la fin de ce volume. Puis, la même année,
une plaquette publiée chez la veuve de Jean-B. Coignard
réunit les trois contes en vers.
Le bruit qui s'était fait autour de Griselidis se renouvela
autour de Peau d'Âne. On en trouve l'écho
dans deux Lettres de M. *** à Mlle ***, admises dans
le tome II du Recueil Moëtjens (p. 17-104), et datées
des 24 et 28 mars 1694. L'auteur de ces articles
« qui n'a examiné Griselidis que sur une copie à la
main (la lettre est donc post-datée, car la 1ère édition
est de 1691), n'en connaissait pas l'auteur et ne
sentait pas qu'il avait à faire à l'illustre M. Perrault. »
Il assure même « qu'il doutait que Peau d'Ane fût de
lui, à cause que ce qu'il avait vu avec admiration de

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XLVI ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

M. Perrault, comme le Génie, le Siècle de-Louis-le-
Grand, l'Idille à M. de la Quintinye lui cachaient si
fort l'auteur des pièces qu'il examine: » Il reproche à
Griselidis le mélange du sacré et du profane; moins
puérile est l'objection contre la cruauté non motivée
du prince; mais on n'a guère à retenir de sa lettre
que cette remarque piquante et juste : « Je ne sais
si notre auteur se fait un plan de son ouvrage, avant
que de travailler... Il a l'esprit vif, l'expression brillante
et variée; mais la rime qui ne lui obéit pas toujours
entraîne quelquefois sa raison, comme des chevaux
mal disciplinés entraînent le cocher et la voiture. »
La seconde lettre blâme Perrault de ne pas avoir
nettement expliqué comment s'opérait le déguisement
de Peau d'Ane. « Quand les nourrices, dit-elle, content
Peau d'Ane aux petits enfants, ils n'y regardent
pas de si près : tout passe à la faveur de l'admiration
et de l'étonnement où les mettent toutes les choses
extraordinaires... Il pourrait bien être que c'est de
cette sorte que la fable se débitait et se rendait intelligible
dans son origine; mais comme elle est fort
vieille et que la tradition en a passé au travers de
plusieurs siècles..., il n'y aurait rien de surprenant
que le tout manquât aujourd'hui de quelques-unes
de ses principales circonstances, capables de donner
de la lumière à tout le reste. Mais il y avait lieu
d'attendre qu'un auteur aussi ingénieux que le
nôtre répandrait un peu de son bon esprit sur la
fable, et ne la conterait pas au public tout à fait aussi
obscure et aussi confuse que sa nourrice la lui avait
contée à lui-même autrefois pour l'endormir. » Le
critique essaie ensuite de refaire le conte à sa manière
et se montre fort satisfait de ses inventions. En
somme ses observations n'ont guère plus de valeur
que la fade plaisanterie de Boileau : « Le conte de
Peau d'âne et l'histoire de la femme au nez de boudin,
mis en vers par M. Perrault de l'Académie française »,
et Peau d'Ane demeure le plus agréable conte de
fées en vers que nous possédions. Le style en est
plus châtié et la marche mieux entendue que dans
Griselidis.
Au reste, le succès fut vif et rapide, comme l'indiquent
les premiers mots de la préface mise en tête de
la quatrième édition (J. B. Coignard, 1695) : « La
manière dont le Public a reçu les pièces de ce recueil,

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DE CHARLES PERRAULT. XLVII

à mesure qu'elles lui ont été données séparément,
est une espèce d'assurance qu'elles ne lui déplairont
pas en paraissant toutes ensemble. »
Les contes en prose furent successivement insérés
dans le recueil Moëtjens, dans l'ordre suivant : La
belle au bois dormant (1696, tome V, 2e partie);
Petit chaperon rouge, la Barbe bleue, le Maître chat
ou le Chat botté, les Fées, Cendrillon ou la petite
pantoufle de verre, Riquet à la houppe, le petit Poucet
(1697, tome V, 4e partie).
Ces huit contes, avec quelques variantes, surtout
dans la Belle au bois dormant, parurent dès 1697
chez Barbin, en un petit volume in-12 de 230 pages,
avec frontispices très médiocres, que l'on considère
comme l'édition princeps et qui atteint dans les ventes
des prix considérables. Une courte dédicace à Mademoiselle
est signée P. Darmancour. En regard du
titre : Histoires ou contes du temps passé, avec des
moralités, une mauvaise image de Clouzier représente
une vieille filant, deux enfants devant elle, et
derrière, sur un écriteau cloué à une porte, cette
inscription : Contes de ma mère loye. (Voir une description
complète dans la Bibliographie.) P. (Perrault)
d'Armancour, au nom duquel est libellé le
privilège du roi, était le fils de l'académicien, un
enfant de dix ans, par qui le père se faisait sans
doute raconter les histoires de la nourrice : C'est
ainsi que Perrault a surpris le secret de cette narration
naïve (sauf quelques traces d'esprit et quelques
allusions) si parfaitement mesurée à la portée des
intelligences enfantines. De là cette sobriété qui semble
n'avoir voulu garder que les traits imprimés dans
la mémoire de son petit garçon. En ce sens P. Darmancour
a été le collaborateur de son père. Mais nul,
si ce n'est peut-être M. Paul Lacroix, d'après une
allusion de Mlle Lhéritier aux contes « qu'un de ses
jeunes élèves (de Perrault) a mis depuis peu sur le
papier avec tant d'agréments » nul n'a contesté à
Charles Perrault la paternité réelle des Histoires du
temps passé. Il ne faut voir dans la signature P. Darmancour
qu'un pseudonyme transparent, un scrupule
d'homme grave et d'académicien, peut-être aussi
une gracieuseté de père à enfant. N'était-ce pas d'un
homme de goût et d'esprit d'attribuer ces contes à
l'un de ceux auxquels ils étaient destinés ?

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XLVIII ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES

L'édition princeps fut immédiatement suivie d'une
contrefaçon hollandaise, aussi rare et presque aussi
chère que l'original (Contes de ma mère Loye, histoires
ou Contes du temps passé, avec des moralitez, par le fils
de Mr Perraut de l'Académie françoise, suivant la copie
de Paris).
La réimpression de 1707 (veuve Barbin) et l'édition
de 1724 (Nic. Gosselin) reproduisent fidèlement le texte
et l'ordre des huit contes en prose. En 1742, avec l'édition
de La Haye, commencent les altérations, les interpositions
et les additions. L'Adroite princesse y est
pour la première fois attribuée à Perrault ; mais si
l'agrément de cette nouvelle en excuse l'insertion, l'on
comprend moins pourquoi l'ordre primitif a été abandonné.
Voici la classification nouvelle généralement
suivie jusqu'à nos jours. Le petit Chaperon rouge,
les Fées, la Barbe-bleue, la Belle au bois dormant, le
Maître Chat ou le Chat botté, Cendrillon ou la petite
pantoufle de verre, Riquet à la houpe, le Petit Poucet,
l'Adroite princesse. En 1778, l'éditeur Lamy ajouta encore
la Veuve et ses deux filles, médiocre contrefaçon
des Fées.
Une édition très estimée pour sa belle impression
(1781, Lamy), mais tout aussi fautive que la précédente,
a du moins le mérite d'avoir réuni pour la première
fois en un volume les huit Contes en prose et
les trois Contes en vers, que M. de Paulmy avait pour
ainsi dire retrouvés et commentés dans sa Bibliothèque
des Romans. La Veuve et ses deux filles n'y figure pas.
On y trouve Finette, et une médiocre Peau d'âne en
prose avec une petite dédicace en vers à Mlle de Lubert,
rapsodie postérieure à la Peau d'âne en vers de Perrault.
De cette édition procèdent la plupart des innombrables
éditions publiées de 1795 a 1864, et dont nous
ne citerons ici que les principales : An III (1795), Garnery
et Letellier, in-12 ; 1826, Peytieux et Dondey-
Dupré, Oeuvres choisies de Ch. Perrault, par M. Collin
de Plancy, contenant également les deux Peau d'âne
et Finette, édition commode et dont les notes ne manquent
pas de mérite ; 1826 et 1835, chez plusieurs éditeurs,
les Contes (texte mal établi et incomplet), avec
une assez bonne notice biographique de M. Paul Lacroix,
et la faible Dissertation sur les Contes, de Walckenaër,
parue isolément en 1826, sous forme de Lettres

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DE CHARLES PERRAULT. XLIX

à une dame ; 1840, Curmer, illustré ; 1842, Ch. Gosselin
Mémoires, Contes, etc., avec la notice P. Lacroix
et la dissertation Walckenaër ; 1868, Hetzel-Doré, superbe
volume où l'on regrette la présence de Peau
d'âne en prose et l'absence des trois contes en vers.
Enfin, la meilleure, la seule bonne édition complète,
à laquelle il ne manque que des variantes, des notes
et une introduction moins vague en certaines parties,
a été donnée en 1865 par M. Ch. Giraud de l'Institut
(Lyon, Louis Perrin ; Paris, Leclère fils, in-8°, 2e édition).
Le texte a été revu sur les originaux avec un soin
suffisant, et l'on peut lire en toute confiance Charles
Perrault dans ce beau livre. Toutefois, nous espérons
que la présente édition n'aura point à redouter de comparaison.
Exécutée dans des conditions matérielles modestes,
mais élégantes, elle se recommandera par une
fidélité encore plus rigoureuse (voir les Variantes) aux
textes de 1694, 95 et 97, et une révision rationnelle
de l'orthographe et de la ponctuation; par un travail
qui dispensera, croyons-nous, de la lecture des Oeuvres
choisies de notre auteur; par une notice spéciale où la
mythologie des contes sera examinée à la lumière de
l'érudition moderne ; enfin par une bibliographie étendue.
On regrettera peut-être de n'y plus retrouver
l'agréable nouvelle de mademoiselle Lhéritier, que
M. Giraud n'a pas eu le courage d'exclure. Mais nous
n'avons pu et dû admettre dans ce volume que les
Contes de Perrault.



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CONTES DE PERRAULT. d
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LA MYTHOLOGIE



A côté de sa littérature écrite, chaque peuple possède
une littérature anonyme, chansons, récits, fragments
épiques, inspiratrice longtemps méconnue de la première,
dont la philosophie, l'histoire, la linguistique
interrogent tardivement les vestiges, rassemblent et
confrontent les monuments épars ; ces jalons, que relève
l'érudition patiente, et que l'induction relie, ne
révèlent-ils pas à l'oeil attentif la marche et la direction
de la pensée humaine ? Les Contes, les contes de fées
eux-mêmes, ont ici leur part d'enseignement. Ils
amusent aujourd'hui les enfants; mais l'humanité a
passé par l'enfance, et les fantaisies de son jeune âge
ont droit à l'attention des hommes. Ce sont les tâtonnements
de l'imagination et de la curiosité aux prises
avec le spectacle du monde et le mystère de la vie.
Les frères Grimm ont deviné les premiers l'importance
des contes. En recueillant les Hausmaerchën de
l'Allemagne, ils ont ouvert une voie où se précipitent
aujourd'hui les investigateurs.
Glinski, Schleicher, Dasent, Ralston ont réuni, en
divers temps, les contes slaves (quelques-uns ont été
traduits en français par M. Alexandre Chodzko), lituaniens,
danois et scandinaves.
Afanasieff a fait entrer dans une vaste collection
toutes les légendes répandues sur le sol de la Russie.
On a des contes du Décan, des contes américains,
des contes zoulous, anglais, piémontais, roumains, etc. ;
des contes flamands, habilement arrangés par M. Ch.
Deulin.
M. Luzel a publié et analysé des contes armoricains.
M. Gaston Paris s'est attaché au petit Poucet.
Enfin M. Angelo de Gubernatis a tenté dans sa Zoological
Mythology de classer et d'expliquer, non sans
aventureuses hypothèses, les métamorphoses animales

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LI

qui jouent un si grand rôle dans les fables de tous les
peuples ; et M. Hyacinthe Husion, dans sa Chaîne traditionnelle,
vient de proposer pour quelques contes
célèbres, notamment pour ceux de Perrault, des interprétations
fort ingénieuses ; son livre, bien qu'amicalement
malmené dans la rigoureuse Revue critique
(nous ne contestons pas la justesse des objections), a
pleinement réussi : succès qui nous rassure et nous
encourage. Dans un champ plus restreint que le sien,
avec une allure plus dégagée encore et plus mondaine,
nous encourrons volontiers les mêmes critiques, compétentes
et d'avance acceptées. Il s'agit ici d'être lu.
Il est probable que le nombre de pareils travaux ira
s'accroissant d'année en année. Mais dès à présent nous
possédons des éléments d'appréciation générale qui
manquaient presque totalement à nos devanciers. Tout
d'abord, ce qui frappe dans ces groupes de contes nationaux,
c'est moins la diversité de leurs physionomies
locales que leurs caractères communs, leur air
de famille. Evidemment, ils ne sont pas éclos isolément
dans chacun des pays où on les retrouve; mais,
d'autre part, ils n'y ont pas été produits tous à la fois
par un état particulier, une phase de l'intelligence
humaine : non pas qu'un tel état d'esprit, n'ait pu et
n'ait dû être traversé par l'imagination de toutes les
races ; mais toutes les fractions de l'humanité n'ont
point marché du même pas ; les périodes de leur développement
n'ont pas été simultanées. Or les contes
pris en masse, ceci est indubitable au moins pour l'Europe,
portent la marque d'une même gestation initiale.
Ils ne sont donc pas autochtones, ils sont importés ;
ils ne sont pas nés, ou plutôt ils n'ont pas été créés sur
les points de la terre ou ils ont fleuri et fructifié; il
y en a de gaulois, d'allemands, de slaves, mais il n'y
en a point, si l'on considère leurs germes, leur substance,
qui soient d'origine slave, germanique ou celtique.
Rien de plus utile, de plus nécessaire que l'étude historique
des familles de contes; il importe d'établir en
chaque pays la succession de variantes ajoutées par
chaque nation, par chaque province, par chacune des
sous-races superposées qui forment les peuples modernes,
à la tradition primitive et commune, de déterminer
les échanges, les emprunts qu'entraînent
les influences mutuelles et inégales de civilisations

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LII LA MYTHOLOGIE

voisines, les lentes infiltrations des contacts paisibles,
et les brusques intrusions de la conquête violente. Mais
les érudits qui, chacun de leur côté, défrichent le vaste
champ des littératures populaires, ne doivent jamais
oublier qu'ils travaillent sur un plan commun, que
leurs monographies concourent à un ensemble plus
vaste que les histoires locales et nationales.
Les divers courants légendaires ont reçu et absorbé
chemin faisant une foule d'affluents étrangers anciens
et nouveaux, ils ont dans leur miroir sinueux réfléchi
des paysages, des cieux, des figures différentes, des terrains
qui ont coloré leurs eaux ; mais la dernière, la
plus infime de leurs ramifications infinies est encore
alimentée par la source primitive dont ils sont descendus,
avec les langues et les idées. C'est de cette source
même, à laquelle nous font remonter la linguistique et
la mythologie comparées, c'est de ce fonds primitif, de
ce trésor aryen grossi déjà sans doute avant l'histoire
d'éléments sémitiques, touraniens, mongols, dravidiens,
que le philosophe aime à embrasser d'un coup
d'œil tout le réseau complexe des littératures populaires;
sans tenir compte des erreurs de la celtomanie,
sans s'inquiéter outre mesure des vérités partielles mêlées
à des théories incomplètes, il s'établit, en vertu
d'une induction légitime, au point de jonction, c'est à-
dire au point de départ des fables et des contes, et il
reconnaît, dans leurs héros et leurs aventures, des personnifications
et des arrangements anthropomorphiques
de ces métaphores à la fois naïves et subtiles qui
se sont incarnées en dieux, animées en mythes, imposées
en croyances et en dogmes.
« Réminiscences ou transformations d'anciens mythes,
d'anciens adages, d'anciens proverbes, » mêlées
d'éléments ethniques souvent difficiles à déterminer,
les contes de fées sont nés dans les classes inférieures,
au foyer du pâtre et du laboureur : ce sont des mythes
vulgaires et de second ordre. Les peuples dont les migrations
ont à diverses époques renouvelé la vie occidentale
les ont emportés avec eux, comme une partie
d'eux-mêmes, de leur mobilier intellectuel. Partout on
y retrouve des fragments de la grande épopée mythique,
mille incidents des grandes luttes célestes et
atmosphériques entre la lumière et les ténèbres, la
pluie et la foudre, le vent et les orages, mille êtres fictifs,
tour à tour propices ou malfaisants, selon que leurs

@

DANS LES CONTES DE PERRAULT. LIII

actes prétendus, ces phénomènes naturels et impassibles
dont le résultat varie avec les saisons et les heures,
avaient été jugés, par un antique poète, favorables ou
désastreux. Les caractères de ces personnages à faces
multiples ont été plus ou moins fixés par les religions ;
mais les contes, tout en les enfermant dans des contours
humains ou animaux, leur ont conservé l'indécision
primitive qui en est l'essence même.
Elles ne sont ni bonnes ni méchantes, ces fées, ces
parques, ces nymphes, ces apsaras, ces walkyries, ces
nornes, ces ondines, ces péris; ils ne sont ni bons ni
méchants, ces génies, ces daimones, ces lutins, ces kobolds,
ces gnômes, ces nains gardiens des trésors lumineux
ou souterrains, formes et expressions diverses
d'une entité capricieuse et vide de sens qu'on a nommée
providence, destin, hasard, par laquelle on se plaît
encore à expliquer sommairement, ou mieux à ne pas
expliquer du tout les vicissitudes des choses humaines.
C'est l'homme, qui, invinciblement poussé par une tendance
contre laquelle il lutte aujourd'hui à grand peine,
les douant de ses propres facultés, a masqué leur néant
de sa propre figure, des traits variés que comporte son
visage, a réfléchi en eux les mille nuances de son tempérament,
de ses passions et de son esprit. Il en a fait,
autant qu'il a pu, ses semblables, des hommes. C'est
lui qu'il aime ou qu'il craint en eux.
Le surnaturel n'est que le mélange factice de l'homme
et de la nature; il réside dans l'attribution chimérique
de la vie et de la volonté à des phénomènes fatals qui
ne vivent ni ne veulent. Il ne contient que ces deux
éléments et leurs combinaisons. On ne s'étonnera donc
pas si les contes ne déposent dans le creuset de la critique
qu'un bien petit nombre de faits, toujours complémentaires
des deux composants du surnaturel, si
l'apparente diversité des légendes n'est égalée que par
leur monotonie fondamentale. De même que vingt-
quatre lettres suffisent aux milliers de mots qui constituent
une langue, de même quelques images et quelques
idées ont pu satisfaire aux exigences indéfinies
de la fantaisie anthropomorphique : elles ne diffèrent
que par le nom.
Les Fées, par exemple, dont on trouvera l'histoire
complète dans un livre de M. Alfred Maury, ces fées
où l'on a vu une création particulière du génie celtique,
qui habitent les sources, les bois, les roches,

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LIV LA MYTHOLOGIE

les vapeurs aériennes, qui, à la fois taquines et familières,
avant tout fantasques, tourmentent et favorisent
les humains, assistent les jeunes mères et
se penchent les mains pleines de présents heureux ou
funestes sur le berceau des enfants, répondent trait
pour trait à toutes les puissances féminines que nous
leur avons plus haut associées; leur office est celui des
nymphes de toutes les mythologies. Tous les membres
de la famille aryenne ont emporté les leurs et les ont
établies avec eux partout où ils s'arrêtaient. Celles de
la Gaule sont particulièrement vénérables, si les populations
gauloises représentent en Occident, comme l'on
croit, le premier flot de l'immigration orientale. Elles
le sont encore parce qu'en elles se résument les plus
anciens souvenirs de nos aïeux indépendants, et qu'elles
ont survécu, en quelque sorte, aux divinités helléniques
et romaines, aux anges, aux dominations et
aux saintes de la mythologie chrétienne. Sous leur
nom latin (fata, fatuae), on entend encore ces voix qui
parlent dans les choses, le bruit de l'eau, des feuilles,
des vents, l'écho des collines, la sonorité de l'air; on
prend sur le fait ces puissances occultes, que l'homme
a cachées lui-même en tout ce qu'il ne comprenait pas.
En arrivant d'Asie, ont-elles trouvé sur notre sol déjà
des fées plus antiques, des génies indigènes? Rencontre
possible. Si l'âge de pierre comportait un sentiment
religieux, c'était bien cette vague crainte qui s'attache
aux objets inconnus et muets. Pour l'homme des cavernes,
bien des choses, bien des lieux devaient être
tabou, comme disent les polynésiens, consacrés et mystérieux.
Mais leur fétichisme probable s'était-il élevé
déjà à la conception d'êtres mythiques, de dieux promus
à la dignité de la figure humaine? Le saura-t-on
jamais ? Quoi ,qu'il en soit, les fées de la Gaule peuvent
être considérées comme une des plus antiques créations
religieuses de l'humanité.
Aux traditions apportées et élaborées par les Gaulois
sont venues se mêler sur notre sol, pendant la période
gallo-romaine et les temps chaotiques du moyen âge,
d'autres formes des mêmes traditions, conservées, développées
par les Grecs, les Romains, les Germains,
les Normands. Et c'est sur ce fonds singulièrement altéré
par l'intrusion du christianisme qu'a travaillé
d'abord notre langue, la première qui se soit dégagée
des langes de la basse latinité. A partir du XIIe siècle,

@

DANS LES CONTES DE PERAULT. LV

semble-t-il, d'autres éléments antiques, empruntés à
l'Inde par les Persans les Arabes, les Juifs talmudiques
ont pénétré en Occident, avec les traductions
et Imitations du Pantchatantra (Kalila et Dimna,
Livre des Lumières). Au XIIIe siècle, nos Chansons de
Geste, nos Romans d'aventure, nos fabliaux ont commencé
à répandre au delà du Rhin, des Alpes et des
Pyrénées les fruits de l'imagination française. D'inévitables
échanges, amalgamant les fables des différents
groupes européens, ont créé une sorte de monde idéal,
historique, chevaleresque et merveilleux où, par un
évhémérisme inconscient et naturel, les magiciennes
et les enchanteurs ont été associés aux dieux, aux fées,
aux saints, qu'ils doublaient pour ainsi dire.
Notons en passant que la sorcellerie et la magie sont
intimement liées à toute croyance au surnaturel. Les
superstitions sont le fondement même des religions;
des choses, des fétiches, des entités, elles ont passé aux
hommes qui les divinisaient ; tout prêtre est un sorcier,
depuis le brahmane et le bonze jusqu'au pontife-
roi, depuis les augures jusqu'aux jeteurs de sort et aux
exorcistes officiels. Tout est fétiche, depuis le talisman
et l'anneau, depuis l'arme enchantée jusqu'à la médaille
et au chapelet bénit.
De ce monde idéal traversé par l'hippogriffe et la
licorne, par les bottes de sept lieues et les manteaux
voyageurs, tout retentissant de coups de lance invraisemblables,
à chaque instant bouleversé par de fabuleuses
aventures, par les délires de la fantaisie adolescente,
la grande épopée de l'Arioste est, au XVIe siècle,
la plus fidèle et la plus amusante image. Ce qu'est
Homère pour l'âge héroïque de la Grèce, Arioste l'est
à son tour pour l'âge héroïque de la nouvelle Europe.
Tout à l'entour de cette colossale tentative de fusion
entre tous les mythes reçus, refaits, renouvelés par le
moyen âge, une foule de légendes isolées, de fragments
populaires étaient recueillis et rédigés par des poètes,
des romanciers, des chroniqueurs, tels que Boccace,
Chaucer, Béroalde, Despériers, Du Fail, Rabelais, tels
que Straparole et Basile del Torone, tels encore que
les auteurs souvent anonymes de la Bibliothèque bleue.
Enfin les variantes orales, les récits familiers de la veillée
ou du berceau persistaient à côté de la forme écrite,
et c'est là, très certainement, que Perrault a rencontré
tout faits ses Contes du temps passé.

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LVI LA MYTHOLOGIE

Il n'est pas probable qu'il ait connu et mis à contribution
les Notti piacevoli de Straparola (1550. On y
trouve Peau d'âne et le Chat botté), bien qu'elles fussent
traduites en français; encore moins Il Pentamerone
del cavalier Giovan Battista Basile, ouero lo cunto
de li cunti, trattenimiento de li peccerille, di Gian
Alesio Abbatutis (1637, Naples, en patois napolitain)
où figurent Cendrillon, le Maître chat et l'Adroite
princesse. La tradition qu'il reproduit diffère évidemment
de la version acceptée par ces auteurs. La sienne
est uniquement française et populaire.
Il va sans dire que les conteurs en récitant ou en rédigeant
de pareilles fables n'en soupçonnaient aucunement,
Perrault moins que tout autre, l'origine mythique.
Et qui donc, au siècle de Louis XIV, aurait
aventuré si loin une pensée soigneusement circonscrite
dans le cercle des vérités moyennes? Si la littérature
féerique se bornait aux Contes de Perrault et de
ses imitateurs, à ces prétendues moralités arrangées
par des écrivains de profession et autant que possible
accommodées à l'intelligence des enfants et la raison
des hommes, il serait superflu de la soumettre à une
sorte de sérieuse exégèse. Des illusions métaphoriques
qui leur ont certainement donné naissance, les Contes
de Perrault n'ont gardé que des traits altérés et rares;
mais les comparaisons suggérées par les travaux de
l'érudition moderne permettent maintenant d'y ressaisir
les fils presque imperceptibles de ce que M. Hyacinthe
Husson a nomme la Chaîne traditionnelle.
Voyons donc, succinctement et sans appareil rébarbatif,
ce qui se cache d'enfantine cosmogonie sous
les robes de soleil, sous la peau des loups mangeurs
de petites filles, dans les citrouilles d'où sortent des
carrosses d'or, dans les bottes de sept lieues et les
petites pantoufles de verre.
Et d'abord, qu'est-ce que ma mère l'oye ? Pourquoi
ce nom bizarre est-il attribué à la vieille filandière
qui, dans les vignettes de 1697 et 1742, raconte aux
enfants des histoires merveilleuses ? Loret la connaissait
déjà en 1650, et cite dans sa gazette les
contes de ma mère l'oie. C'était une appellation légendaire
et consacrée. Des recherches savantes ont
permis d'assimiler en toute certitude notre fileuse à
une reine au pied d'oie, Pédauque, fort populaire
dans la vieille France, souvent représentée sur le

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LVII

portail des églises, notamment à Sainte-Marie de
Nesles (diocèse de Troyes), à Saint-Bénigne de Dijon,
à Saint-Pierre de Nevers, à Saint-Pourçain en Auvergne,
et à laquelle font allusion divers passages de
Rabelais et de Noël du Fail.
Parlant de certaines femmes au pied large, Rabelais
dit : « Elles étaient largement pattées, comme
sont les oies, et comme jadis à Toulouse le portait la
reine Pédauque. » Un personnage des contes d'Eutrapel
jure par la quenouille de la reine au pied d'oie,
de la reine Pédauque de Toulouse. Et Bullet assure
qu'il y avait à Toulouse un aqueduc appelé le pont
de la reine oie. Ainsi cette reine avait un pied d'oie,
et elle filait; de plus, circonstance bizarre et obscure,
elle était de Toulouse et plus célèbre en Languedoc
qu'ailleurs. Mais quel était son nom? Mabillon, d'ailleurs
démenti par Montfaucon, voit dans la reine
Pédauque sainte Clotilde. L'abbé Leboeuf la rapproche
de la reine de Saba qui, introduite dans un
appartement de cristal et trompée par la transparence
du plancher, releva sa robe comme si elle voulait
passer l'eau et laissa voir à Salomon, dans l'indiscret
miroir, des pieds grossiers et des jambes cagneuses.
Etrange imagination ! Une locution proverbiale semble
nous remettre sur la voie : « du temps que Berthe
filait... » disait-on en France et en Italie, pour signifier
un âge antique et fabuleux. Or notre histoire a
conservé le souvenir de deux reines Berthe « aux
grands pieds. » L'une, la moins ancienne, est Berthe
ou Bertrade, répudiée au XIe siècle par le roi Robert,
pour cause de parenté. Pour décider au divorce le
naïf Robert le pieux, Abbon, abbé de Fleury, lui
conta que la reine venait d'accoucher d'un canard,
ou d'une oie; et le bruit se répandit qu'elle-même
était affligée d'une vraie patte de canard ou d'oie.
Cette Berthe au pied d'oie fut immédiatement confondue
avec une autre Berthe épouse du roi Pépin, et
qui est la véritable Berthe au grand pied. Ne serait-ce
pas ce pied qui, transmis à Charlemagne par sa mère,
est devenu notre pied de roi ?
La mère l'oie était donc une reine Pédauque et elle
s'appelait Berthe. Mais Berthe (Berchta) n'est pas
seulement la femme de Robert et de Pépin, c'est
encore une divinité germanique bien connue; il est
probable que les Francs austrasiens de la cour

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LVIII LA MYTHOLOGIE

carolingienne confondaient la reine et la déesse. Celle-
ci, puissance lumineuse, file l'or et l'argent, et elle est
souvent présentée comme l'amie et la compagne des
enfants. D'où lui vient son pied d'oie? peut-être de ce
qu'elle alterne dans les contes du nord avec Freya, la
Vénus au pied de cygne. Elle est parfois même remplacée,
dans les légendes christianisées, par sainte
Lucie (dont le nom se rapporte à lux, la lumière, et
à laquelle est consacré le canard, proche parent de
l'oie et du cygne). Parfois encore on lui a substitué
la vierge Marie, preuve du haut rang qu'elle tenait.
dans les mythologies du nord. Rappelons que les
oies étaient consacrées à Junon, reine des dieux
latins, épouse et forme féminine de Jupiter, le père
du jour.
L'oie, si fort rabaissée dans nos basses-cours, n'était
pas, dans l'antiquité réduite à un rôle si infime.
A peine domestiquée, ainsi que le canard, elle marchait
l'égale du cygne. L'Inde ancienne faisait peu de
différence, sous le rapport de la noblesse, entre ces
trois oiseaux. Ce sont des oies qui portent à la princesse
Damayanti les tendresses de Nala; ce sont des
oies sacrées qui ont sauvé le Capitole. A cette vénération
pour les oies se rattache une historiette recueillie
par Vigneul-Marville et relatée par M. le marquis
de Varennes dans la préface d'une édition des
contes de Perrault (Bertin, 1854). Il y avait en Basse-
Normandie un château bâti par les fées (le château
de Pirou); au pied de l'édifice, une vingtaine de niches
recevaient tous les ans les oies sauvages qui venaient
s'y reposer et pondre en passant.
Ajoutez que le pied écarté des palmipèdes a pu être
l'emblème de la lumière matinale, qui, de l'horizon,
rayonne dans toutes les directions. Singulière destinée
des mythes ! Des hautes régions de l'air, ils viennent
se condenser sur la terre en personnages chétifs,
vulgaires et presque ridicules ; de métamorphose en
métamorphose décroissantes, cette Berchta qui filait
l'or et l'argent et dont la douce influence favorisait la
croissance des êtres, se défigure en reine au long pied,
en reine Pédauque; sa face lumineuse se ride, sa
taille s'affaisse, et il ne reste plus de la déesse qu'une
vieille filandière contant des fables aux petits enfants.
Mais ce qu'elle file, ce sont des robes couleur de temps,
de soleil et de lune; ce qu'elle conte en branlant

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LIX

la tête ce sont les aventures des astres, des vents et
des nuages, premiers héros de l'épopée aryenne.
Telle est l'explication de M. A. de Gubernatis et
de M. H. Husson. Et elle se rapporte si bien à notre
sujet que nous nous plaisons à l'adopter, sous bénéfice
d'inventaire. Toutefois, pour les lecteurs peu
soucieux d'interprétations si aventureuses, nous rapporterons
l'opinion spécieuse de l'éditeur de 1781.
Selon lui, l'expression : contes de ma mère l'oie, fait
allusion à un ancien fabliau où une mère oie, instruisant
de petits oisons qui semblent bridés par le
charme de ses récits, leur conte des histoires dignes
d'elle et d'eux; sans doute quelqu'une des Oies de
frère Philippe, qui, dans sa vieillesse, pérorait à tort
et à travers !

Peau d'âne est le premier sujet féerique qui ait
tenté Charles Perrault. Aucune légende, avons-nous
dit, n'était demeurée plus populaire, et n'avait mieux
conservé ses traits particuliers dans ses nombreuses
variantes. Partout on retrouve la belle gardeuse d'oies
(toujours la mère l'oie!) dont la beauté se dérobe
sous une vilaine peau noire. Un jour, au fond de son
bouge obscur, elle quitte un moment sa laide enveloppe
et prend plaisir à s'admirer dans sa belle robe
couleur de soleil. Voilà que le fils du roi, visitant
par hasard cette ferme isolée, s'avise de regarder par
un trou de serrure. La beauté de la jeune fille l'éblouit.
« Il la prit pour une divinité. »
Qui ne reconnaîtrait Peau d'âne dans la Pernette
de Bonav. Des périers; dans la Doralice de Straparole
(nuit I, fable IV), « laquelle étant sollicitée de son
père (Thibauld, prince de Salerne), arriva en Angleterre
où Genèse l'épousa et en eut deux enfants qui
furent mis à mort par Thibauld, dont Genèse se
vengea depuis »; dans la belle-fille d'un roi des Lithaunische
Maerchen de Schleicher; dans l'héroïne
d'un conte breton, le Roi Serpent et le prince de
Tréguier (Luzel, archives des missions scientifiques,
3a série, tome I, Ire. livraison), qui se dérobe aux
poursuites de son père et devient « une princesse
Souillon » gardeuse de dindons; dans sainte Dipne
ou Dympne (légende chrétienne recueillie par le jésuite
Ribadeneira), fille d'un roi d'Irlande, qui,
fuyant de pareilles obsessions, se réfugie en Flandre

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LX LA MYTHOLOGIE

où son père la fait mettre à mort? Enfin la même
fable est reproduite dans un conte de Chaucer et dans
l'histoire de la belle Héleine de Constantinople, mère
de Saint-Martin de Tours en Touraine et de Saint-
Brice son frère.
Le fond apparent de Peau d'âne est l'amour d'un
père pour sa fille. Qu'il s'agisse de Cinyras et de
Myrrha, de Pradjapati et de Ouchas, d'Indra et
d'Ahalyâ, on sait le secret innocent de ces incestes
divins. Ces pères qui poursuivent leurs filles et leur
font violence sont d'ordinaire une seule et même
personnification du soleil qui suit l'aurore. Cette
histoire du soleil père, frère et amant de l'aurore revient
à chaque page du Rig-Véda. L'aurore, sous le
nom de Saranyu, par exemple, est fille de Twachtar
ou Savitri, ou Viçvaroupas, ou Vivasvat. Ces qualificatifs
d'un même personnage sont naturellement
associés à un autre groupe de métaphores solaires,
que le hasard des mots a féminisées et qui sont tour
à tour ou simultanément filles, soeurs ou épouses.
Nos ancêtres n'ont pas trouvé d'autres comparaisons
pour exprimer les rapports étroits de temps et de
substance qui unissent le soleil et l'aurore. De ces
rapprochements emblématiques sont nées dans toutes
les mythologies des légendes analogues.
Ainsi, dans notre conte, dit M. de Gubernatis, c'est
la belle jeune fille, l'aurore ou la lumière, qui, persécutée
par son père incestueux, se déguise durant la
nuit et s'enfuit au crépuscule. Et ce qui nous met sur
la voie ce sont les fameuses robes couleur de temps,
de lune ou de soleil que Peau d'âne demande à son
père, et qu'elle revêt dans son réduit à l'heure où le
prince (autre soleil) la regarde par la serrure : autant
d'indices du caractère mythique des personnages ;
c'est encore l'anneau caché dans le gâteau; comme la
couronne ou le collier qui figurent en d'autres récits,
l'anneau est l'emblème des cycles du temps, l'annus
latin ; ce sont aussi les pièces d'or que l'âne excrète,
fragments de lumière; enfin, c'est l'âne lui-même.
En Orient, l'âne est estimé presque à l'égal du
cheval, et non à tort : il suffit de voir l'onagre, l'hémione,
le zèbre. On en fait, sans hésitation, un
coursier du soleil ; il est surtout, dans le Véda, la
monture des Açwins, ces cavaliers jumeaux qui personnifient
les deux crépuscules. Il ne faut point

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXI

omettre une de ses qualités natives, qu'il n'a point
perdue et que les anciens prisaient fort, eux, les
adorateurs de Priape : l'âne, demandez plutôt à la
curieuse dame de Lucius, voire à Oolibah, est un
énergique reproducteur. Cette observation naïve a
beaucoup fait pour l'élévation de l'âne au rang d'animal
solaire. C'est en vertu de cette assimilation si
conforme aux sentiments brutaux d'hommes plongés
encore jusqu'aux épaules dans l'animalité, que l'âne
répand des pièces d'or au seul mot de Bricklebrit
(conte germanique). L'âne de Lucius et d'Apulée,
âne d'or qui recouvre la figure humaine en broutant
des roses (les roses de l'aurore); Midas, le roi aux
oreilles d'âne, favori de Bacchus et de Silène dont
l'âne est la monture, qui change en or tout ce qu'il
touche, Midas, dieu national des Phrygiens, nom du
soleil naissant dans la rosée, possesseur d'un jardin
plein de ces roses que nous connaissons, Midas qui,
rien qu'à se baigner dans le Pactole, le sème de paillettes
d'or; voilà bien les pareils, les ménechmes de
l'âne aux pièces d'or, écorché pour la fugitive. Quel
manteau convenait mieux à l'aurore que la peau du
soleil ?
La peau d'âne, c'est la brume du matin, ou bien
encore l'épaisseur du nuage où le soleil, enfermé se
révèle par des rayons intermittents. C'est un déguisement
qui sied aux êtres lumineux. Dans une contrefaçon
germanique de la fable de Psyché, l'époux qui
ne doit pas être connu « se lève le matin, rassasié de
sommeil, cherchant la peau d'âne dont il a l'habitude
de s'envelopper. »
La peau d'âne peut être comparée à la peau de
poisson du démiurge babylonien Oannès, à la peau de
lion d'Héraclès et du dieu égyptien Bès, à la peau de
chèvre d'Artémis et de Junon Lanuvienne, à la peau
de chien des pénates, à la peau d'ours du héros danois
Ragnar Lodbrok, à ces plumages de cygne sous
lesquels se cachent pour épier les jeunes filles au
bain certains curieux indiscrets des contes Malais ou
Samoyèdes.
Traduisons Peau d'âne en langage ordinaire : quand
le soleil couchant va se précipiter dans la nuit, l'aurore
du soir (le crépuscule), que nos aïeux distinguaient
mal de l'aube, échappe à l'astre qui tombe;
elle se cache dans la brume qui tous les jours se

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LXII LA MYTHOLOGIE

résout en brillante rosée. Dans sa fuite elle conserve
son pouvoir lumineux, l'essence même de l'espace,
du soleil, de la lune et de tous les astres. Au matin,
elle se revêt timidement de son éclat naturel. Atteinte
par le soleil levant, elle se dérobe encore à plusieurs
reprises sous les vapeurs presque dissipées; puis,
sûre de recommencer le cours périodique de ses manifestations,
elle se livre au grand astre et se résorbe
en sa splendeur.
Ce tableau cosmique a excité l'admiration de nos
aïeux; ils l'ont traduit et retourné en cent façons; et
ne pouvant rien figurer que d'après eux-mêmes, ils
ont condensé en personnages humains, acteurs de
drames humains, les phénomènes successifs qui animent
le poème des jours. Quant à l'inceste, un de ces
crimes sagement créés par des sociétés plus affinées,
il témoigne à la fois, et d'une confusion entre des
métaphores appliquées au même concours de faits,
et d'un état ou les relations entre les sexes n'étaient
point contenues dans des limites fixes, où la moralité
n'existait pas encore. Il est une des preuves les plus
manifestes de l'antiquité de Peau d'âne.
La Belle au bois dormant est une autre version,
plus transparente encore et moins compliquée, de la
même histoire. La disparition momentanée de la
lumière, ou l'engourdissement de la terre pendant la
saison froide, le retour du soleil et la joie féconde
qu'il répand dans l'univers; le triomphe nouveau de
la nuit ou de l'hiver, et la victoire définitive de l'astre
du jour : tel est le canevas sur lequel a brodé l'imagination
inconsciente.
La belle endormie rappelle Kora, Perséphonè, Proserpine,
entraînées dans le royaume sombre et, de
même que les dioscures, rendues tous les six mois à
la lumière. Il est vrai que le sommeil, ici, doit durer
cent ans; mais une variante danoise le réduit à sept.
Le temps, d'ailleurs, ne fait rien à l'affaire. Il
suffit que ce sommeil ait un caractère fatal. La
vieille fée oubliée et qui condamne la princesse à
une mort précoce, c'est précisément le fatum antique,
la Némésis inexorable, cette jalousie des dieux, si
souvent dénoncée par les tragiques grecs. L'héroïne
est blessée d'un fuseau, le fuseau de la Parque, instrument
de la destinée.

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXIII

Il est curieux que les héros lumineux périssent
ainsi d'une blessure insignifiante, au pied, comme
Balder atteint par la pointe d'une branche, au talon,
comme Achille, à l'oeil, comme Isfendiar.
On a rapproché de la Belle au bois dormant Eurydice,
mordue par un serpent, ramenée au jour par
Orphée, puis reperdue, Brunhild piquée par une
épine et réveillée par Sigurd. Il y a encore une légende
du Dékan, rapportée par miss Frère, où une
petite fille rencontre l'ongle d'un Rakchasa (démon)
enfoncé dans sa porte; elle s'évanouit; survient un
roi qui la ranime.
On retrouve encore la Belle au bois dans une nouvelle
du Pentaméron napolitain, mais nulle part plus
visiblement que dans une vieille chanson populaire
de l'ouest, recueillie par M. Jérôme Bujeaud (Niort,
1866). L'esprit gaulois en a banni l'idéal, et cette
poésie discrètement empreinte dans la prose de Perrault.
Du mythe évaporé il ne reste plus qu'une sorte
de grâce rustique. Voici cette chanson

Quand j'étais chez mon père Guenillon, Petite jeune fille Il m'envoyait au bois, Guenillon, Pour cueillir la nouzille. Ah! ah ! ah ! ah! ah ! Guenillon, Saute en guenille.
Il m'envoyait au bois Pour cueillir la nouzille. Le bois était trop haut, La belle trop petite...
Le bois était trop haut; La belle trop petite. Elle se mit en main Une tant verte épine.,,
Elle se mit en main Une tant verte épine. A la douleur du doigt. La bell' s'est endormie...
A la douleur du doigt La bel' s'est endormis
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LXIV LA MYTHOLOGIE

Et au chemin passa Trois cavaliers bons drilles,..
Le premier des trois Dit : Je vois une fille. Le second des trois Dit : elle est endormie...
Le second des trois, guenillon, Dit : elle est endormie. Et le dernier des trois, guenillon Dit : elle sera ma mie. Ah! ah! ah! ah ah Guenillon, Saute en la guen
Autour de la dormeuse, tout s'endort, majordome,
valets, filles de service, tout jusqu'à la petite Pouffe,
sans doute la chienne en quête des aurores, Saramâ,
la soeur du petit chien qui secoue des pierreries, de
La Fontaine, de la chienne d'Erigone, de Scirios,
gardien des étoiles, qu'on voit sur quelques gemmes
antiques. Dans un conte norrain, une Cendrillon fait,
en se peignant, ruisseler de ses cheveux des paillettes
d'or ; un petit chien repose à ses pieds; elle lui dit :
« Cours, mon petit chien Flo (comparez l'ancien haut
allemand flus et l'anglais flush, rougir), et vois s'il
fera bientôt jour. » Elle répète trois fois la formule,
le chien sort, et l'aube paraît.
A l'arrivée du prince soleil, du chevalier-printemps,
tout s'éveille et les ombres s'enfuient. La petite
Aurore et le petit Jour sont les fruits du lumineux
hyménée; ainsi dans Hésiode, Aithra et Héméra sortent
du sein de la Nuit; ainsi Latone (Lêtô) enfante
Phoibos et Artémis.
Il semble que le conte soit terminé. Mais il recommence,
et recommencera indéfiniment, avec la nuit,
avec l'hiver, figurés ici par l'absence du roi-soleil,
qui est parti pour la guerre quotidienne ou annuelle,
et par la domination momentanée de la reine-ogresse.
Cette reine est une Rakchasi, l'épouvante nocturne,
la puissance de destruction, Nirriti, dont le Çivaïsme
a fait Maha-Kali, « déesse à la grande bouche et aux
grandes dents. » Au moment ou elle va dévorer la
reine-aurore et ses enfants, le prince, l'astre, est de
retour, et la nuit succombe.

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXV

Le petit Chaperon rouge, au premier abord, échappe
à toute explication scientifique. Quoi de mythique en
cette fillette qui, portant un gâteau et un pot de
beurre à sa mère grand, s'amuse à l'école buissonnière,
est accostée par le loup et croquée pour avoir
été légère et étourdie? Perrault n'en a-t-il pas tiré
toute la conclusion : « On voit ici... que les jeune;
filles

Font très mal d'écouter toutes sortes de gens, Et que ce n'est pas chose étrange S'il en est tant que le loup mange. »
Et pourtant, ce chaperon ou coiffure rouge, c'est le
carmin de l'aube. Cette petite qui porte un gâteau,
c'est l'aurore, que les Grecs nommaient déjà la messagère,
angelicia. Ce gâteau et ce pot de beurre, ce sont
peut-être les pains sacrés (adorea liba) et le beurre
clarifié du sacrifice. La mère grand, c'est la personnification
des vieilles aurores, que chaque jeune aube
va rejoindre. Le loup astucieux, à la plaisanterie féroce,
c'est ou bien le soleil dévorant et amoureux, ou
bien le nuage et la nuit.
« Cette image du loup pour figurer le soleil, dit
M. Hyacinthe Hussor, peut d'abord paraître d'un
choix invraisemblable. Elle est cependant conforme
à une très ancienne conception aryenne. Une légende
védique fait changer le soleil en loup (Vrika) pour
s'unir à Saranyu. » Apollon, le dieu solaire (Lycien),
et le dieu Sabin du Soracte, désigné par les Latins
sous le nom d'Apollon Soranus, avaient le loup pour
animal emblématique. Les mots Lupus, Lukos, Lux,
lucina (Luc na, Lunai, light, licht, renferment tous
l'idée de lumière. En quoi le loup est-il lumineux?
Par ses yeux qui brillent dans la nuit? Y a-t-il eu
confusion très antique entre deux racines voisines
dont l'une s'appliquait à une bête fauve et l'autre
à la lumière? Le même fait, quelle qu'en soit l'origine,
s'est produit pour une racine ark qui a fourni à la
fois une désignation pour le soleil, arkas, le nom de la
grande-ourse et de l'ours lui-même, ark-tos, ur(k)-sus.
Une contradiction, assez fréquente dans la genèse
des mythes, et justifiée par les moeurs de cet animal
noctambule, a parfois assimilé loup à l'épouvante
nocturne, à cette Maha-kali qui a singulière ressemblance!
« une grande bouche et de grandes dents. »
Tel est le rôle du loup Fenris dans l'Edda. Dans les
CONTES DE PERRAULT e
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LXVI LA MYTHOLOGIE

légendes de la race hellénique, Lycaon, qui est métamorphosé
en loup (il en portait presque le nom), a
mangé ou fait manger un enfant : « circonstance qu'il
est très - curieux de rapprocher du dénouement de
l'histoire du Petit Chaperon rouge. »
Le Roth-Kappchen des frères Grimm (Petit Chaperon
rouge allemand) finit moins tristement. La mort
des aurores, nous l'avons vu dans la Belle au bois,
n'est jamais définitive. Ici l'adolescente et la mère grand
sont rendues à la vie par un chasseur qui ouvre le
ventre du loup, Héraclès sauveur d'Alceste. « Oh! que
j'ai eu de frayeur, dit l'enfant, et qu'il faisait noir là
dedans! » C'est ainsi que, dans les Védas, Vartikâ, la
caille, l'une des images du soleil qui se roule, se retourne
durant la nuit, pour reparaître à l'orient, est
arrachée par les Açwins à la gueule d'un loup. Dans
le même conte de Grimm, le Chaperon délivré remplit
de pierres le ventre du, loup; ce qui fait penser à la
pierre que Rhéa substitue à Zeus enfant et que le
vieux Kronos avale sans sourciller, vague réminiscence
peut-être du principe igné renfermé dans l'aérolithe.
On voit que le sens du conte demeure étranger à la
moralité de Perrault. Il peut s'exprimer en peu de
mots : « L'aube messagère de vie est promptement
atteinte et effacée par le soleil ; » ou bien, d'après une
autre indication : « la lumière, dans son cours, est
interceptée par le nuage ou par la nuit. »

Entre le loup du petit Chaperon rouge et Barbe-
bleue, la transition est plus aisée qu'on ne croirait.
Nous lisons dans l'introduction un peu superficielle
de la charmante édition Perrin : « Il est un conte de
fées d'origine bretonne avérée, c'est celui de Barbe-
bleue ; le principal personnage est le fameux maréchal
de Raiz, pendu à Nantes en 1440, et en effet surnommé
Barbe-Bleue. » Rien de plus contestable. Quand
même on supposerait que l'entrée du mot Barbe-bleue
dans la littérature populaire date de l'exécrable maréchal
de Raiz, il faut tout de suite avouer que rien
dans la légende ne se rapporte à ce scélérat. Barbe-
bleue tue ses femmes; Raiz éventrait et suppliciait les
enfants dont sa lubricité ne pouvait plus rien tirer.
Au reste, il ne manque pas de barbes bleues dans
les mythologies. Sans parler de l'Egyptien Bès, face
terrible à langue pendante, terminée par une barbe

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXVII

peinte en bleu, on peut citer parmi les personnages à
barbe d'azur, Indra, le dieu radieux, pluvieux, tonnant,
et cet Aditya Aryaman (le soleil sous son aspect
redoutable), dont les anciens Bactriens ont peut-être
fait leur esprit du mal, Angromainyus, Ahrimane.
Est-ce que Zeus lui-même, dont les noirs sourcils faisaient
trembler l'Olympe, n'est pas porteur d'une
grande barbe sombre!
Barbe-bleue est de complexion amoureuse et surtout
inconstante. C'est là le cas de tous les personnages
solaires, Ixion à la roue (1), Tantale, Sisyphe, Siegfried,
Sourya lui-même, Héraclès, Samson.
Comme eux, Barbe-bleue est possesseur de grandes
richesses ; mais ce qu'il a de plus précieux, c'est la chambre
secrète où sont enfermés les cadavres de ses femmes,
les vêtements et les trésors des aurores disparues.
Ces trésors cachés, ces chambres interdites ne sont
pas rares dans la fable. Nul ne pouvait entrer dans le
trésor d'Ixion sans périr, témoin son beau-père Désionée,
« ou sans être trahi par des traces d'or ou de
sang. » On lit dans Eschyle (c'est Athéna qui parle) :
« Confidente de Zeus, je sais ce qu'il faut dire ; seule je
connais les clés des chambres divines où la foudre est
scellée. » Dans un conte armoricain, Bihanic et l'ogre,
et dans des contes slaves, « il est aussi question de
chambres mystérieuses et de leurs clés. » Elles abondent
dans les Mille et une nuits.
L'aurore, selon les poètes védiques, visite toute demeure,
voit tout et fait tout voir. C'est, par excellence,
la curieuse. La femme de Barbe-bleue ne l'est
pas moins ; elle ouvre la chambre défendue, mais la
clé demeure à jamais tachée de sang, du sang des aurores
passées. Elle la frotte en vain : la trace de la
lumière ne se peut laver. La clé d'or, attribut du Péroun
(dieu hunnique de l'orage, adopté par les Slaves), c'est
le rayon ou l'éclair. Elle intervient dans de nombreux
contes de toute provenance ; jetée à l'eau, elle est


1. Sourya est, dans les Védas, une roue incandescente. Shamas- dieu-soleil des Assyriens, est symbolisé par une roue. En vieux
norrain, le soleil est fagrahvel. « belle roue. »
Cette comparaison presque inévitable se retrouve dans ce vers de Lucrèce :
Hic neque tum solis rota cerni, lumine largo Altivolans, poterat. (De natura rerum, livre V.)
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LXVIII LA MYTHOLOGIE

rapportée par un poisson ou par un héros. Elle est
d'or, parfois d'ivoire.
Dans un conte allemand, Fichters Vogel, un magicien
déguisé, ravisseur et tueur de jeunes filles, puissance
solaire sous son aspect redoutable, ou bien,
selon M. Cox, puissance obscure analogue aux Pani
védiques, voleurs de lumière, tient la place de Barbe-
bleue. Il a successivement pour épouses trois soeurs
auxquelles il remet un oeuf (oeuf de la poule rouge,
oeuf de Léda, emblème cosmogonique) et une clé. Deux
périssent victimes de leur curiosité. La dernière, aussi
curieuse mais plus avisée, échappe au danger, rassemble
les membres épars de ses soeurs ressuscitées;
puis, enduite de miel et de plumes comme un oiseau
(Ourvaçi, Progné, Philomèle), elle mystifie le tyran
redoutable qui trouve la mort dans un incendie allumé
par « les deux frères. »
Dans une variante chrétienne, recueillie par les frères
Grimm, la vierge Marie emporte au ciel une jeune
fille et lui remet douze clés licites et une clé défendue.
Les douze premières chambres sont habitées par les
douze apôtres, ceints d'une éblouissante lumière.
Vaincue par la curiosité, l'enfant ouvre la treizième :
c'est le Saint des Saints où la trinité siège au sein de
la splendeur suprême. L'innocente touche le rayonnement
divin, et son doigt devient couleur d'or. Elle
s'enfuit épouvantée, le coeur palpitant; « et la couleur
de l'or restait sur son doigt et ne s'effaçait pas, quelque
soin qu'elle prît de le laver. »
On sait la péripétie du conte et le poignant dialogue
de la pauvre échevelée et de la soeur Anne, tandis que
Barbe-bleue brandit le grand coutelas, la bande éclatante
qui, à l'aube ou au coucher du soleil, tranche
au bord du ciel le lien de la nuit et du jour. Deux cavaliers,
« les deux frères, » entrent comme un tourbillon
et tuent Barbe-bleue.
Ce sont les Açwins, les Dioscures qui délivrent Hélène
ravie par Thésée, les jumeaux appelés Alci chez
les Naharvales (Tacite, Germania, XLIII), les deux
divinités qui figuraient sur l'autel des Nautes parisiens,
trouvé au commencement du dernier siècle sous
le choeur de Notre-Dame; enfin, ce sont « les deux
frères d'or, montés sur des chevaux d'or » qui jouent
un grand rôle dans les Hausmaerchen.
Comme on le voit, les incidents principaux se

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXIX

rapportent encore tous ici à des mythes défigurés et
amalgamés. Aucun ne semble plus spécialement breton,
que slave, indien ou germanique.
Le Chat botté est plus embarrassant; et, s'il est facile
d'accumuler les rapprochements, il l'est beaucoup
moins de remonter à l'origine du conte. Ce qui est
avéré, c'est que Perrault l'a reçu, comme ses autres
sujets, de la tradition populaire et non de récits écrits,
analogues au sien. Selon Cambry (Voyage au Finistère)
le Chat botté, aussi bien que Poucet et Barbe-
bleue, amuse depuis des siècles les enfants de la Basse-
Bretagne. Mais ce n'est pas en Bretagne que le conte
est né, car il se retrouve à la fois dans des recueils
italiens, germaniques, slaves, russes, qui ne pouvaient
guère emprunter leurs historiettes aux traditions
bretonnes.
Straparole (Notti piacevoli, nuit XI, fable 1) raconte
une histoire très analogue, sous ce titre : « Soriane
meurt et laisse trois enfants, Dussolin, Tésifon et
Constantin le fortuné. Ce dernier, par le moyen d'une
chatte, acquiert un puissant royaume. »
Basile, dans son Pentaméron, ajoute une fin qui
n'est pas venue à la connaissance de Perrault. « Dans
le conte napolitain, dit M. Giraud, Cagliuso (le maître
du chat), se voyant grand seigneur et bien établi dans
ses richesses, prodigue les remerciements au chat, envers
lequel il se reconnaît plus obligé qu'à son propre
père, et lui fait ce serment : « Après ta mort, que Dieu
veuille éloigner de cent ans ! je te promets de t'embaumer
et de te placer dans une châsse d'or, qui ne
sortira pas de ma chambre, afin que ton souvenir soit
toujours présent à ma pensée. » Le chat a l'air de le
croire; mais, pour l'éprouver, peu de jours après, il
contrefait le mort, étendu dans les broussailles du
jardin. Madame Cagliuso, ayant vu la bête gisante,
se met à crier : « Ah ! quel malheur! notre chat qui
est mort! » A quoi Cagliuso répond : « Ma foi! c'est
bien le dernier de mes soucis. - Mais qu'en ferons-
nous? » dit la femme. « Tu vas voir, » réplique le
mari ; et, prenant le chat par une patte, il fait mine
de vouloir le jeter par-dessus les murs. Le chat, se
redressant alors, lui dit : « Voilà donc la reconnaissance
que tu me jurais, ô mendiant que j'ai vêtu!
Voilà ce que c'est que de laver la tête à un âne, vilain

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LXX LA MYTHOLOGIE

coeur et beau langage, c'est assez pour tromper tout
le monde. » Et, sur ces mots, il s'élance d'un bond
hors du jardin. Cagliuso essaye, mais en vain, de le
faire revenir, en lui présentant des friandises; il n'y
eut pas moyen. Le chat court encore, en répétant :
« De noble appauvri Dieu me garde, et d'un croquant
passé richard! »
En anglais, il existe un Chat botté, Puss-in-boots.
Dans un conte russe, publié par Afanasief, on remarque
les quatre vers suivants : « Le chat fourre ses
pieds - dans des bottes rouges ; - il porte une épée au
côté - et un bâton à la patte. » Ce chat a une queue d'or.
Une chanson autrichienne, rapportée par Grimm,
dit : « Notre chat a mis de petites bottes... ; il trouve
un petit enfant dans le soleil. »
Enfin la Chatte blanche, illustrée par Mme d'Aulnoy,
paraît dans toutes sortes de légendes italiennes, allemandes,
slaves, suédoises, albanaises, où elle remplace
Peau-d'Ane, Cendrillon, la Belle au bois dormant.
Jusqu'ici, trois ou quatre particularités seulement
se réfèrent à une origine mythique : les bottes, dans
Perrault ; les bottes rouges et la queue d'or, d'Afanasief ;
le passage de la chanson autrichienne : un petit
enfant dans le soleil.
Une étude plus approfondie semble confirmer ces
données. Le chat ne figure guère dans les légendes de
l'Inde antique. Son nom de Marjara (qui se nettoie
lui-même ?) pouvait cependant prêter à la métaphore;
Manou en fait seulement l'image du faux dévot, de
l'hypocrite : c'est le « bon apôtre » de La Fontaine.
Mais, dans un conte du Dékan, une jeune fille enlevée
par deux aigles a pour compagnon un chat incendiaire.
La mythologie scandinave donne à Freya un char
attelé de deux chats. Une saga suédoise parle d'un
chat aux yeux d'or qui, sous prétexte de les donner
au géant Eigil, attache celui-ci et lui crève les deux
yeux avec une fourche à deux dents : singulière déformation
du mythe d'Ulysse et Polyphème.
« M. de Saulcy a cru reconnaître sur une monnaie
gauloise une triade de chats. » Un tombeau gallo-romain
(musée de Bordeaux) montre une femme tenant
un chat, et un coq à ses pieds. Peut-être y a-t-il là
une intention mythique. La singulière coutume de jeter
des chats dans les feux de la Saint-Jean semble se
rapporter à un symbolisme qui associait le chat à la

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXXI

lumière. Le Christianisme a fait du chat un animal
diabolique et propre aux maléfices.
Il est une mythologie où le chat jouit d'honneurs
particuliers, la mythologie égyptienne; et là, sans aucun
doute possible, il est bien le principe lumineux.
Il est probable que sa domestication tardive attira sur
lui l'attention ; l'éclat nocturne de ses yeux, la phosphorescence
de son pelage, frappèrent à la fois le superstitieux
et l'artiste hiératique. Le chat fut adoré
en Egypte. Sans parler des momies de chats entassées
à Béni-Hassan, on connaît des chats de bronze, ornés
de colliers et de pendants d'oreilles, des déesses à tête
de chat, Belet, Pacht, peut-être d'origine syrienne,
sorte de Diane. Ajoutons que, dans ses Métamorphoses,
Ovide raconte que Diane se cacha sous la forme
d'une chatte. C'est cette chatte divine qui, sur la stèle
Metternich, est appelée « fille du Soleil. »
En effet, le grand chat (ou lion) d'Héliopolis était
le dieu Ra, le soleil lui même. Voici ce que disent les
textes à ce sujet : « Je suis ce grand chat qui était à
l'allée du Perséa, dans An (Héliopolis), dans la nuit du
grand combat; celui qui a gardé les impies, dans le
jour où les ennemis du Seigneur universel ont été
écrasés » (Emm. de Rouge, Rituel funéraire, 1860.)
Sur le papyrus Cadet, ce chat, au pied du Perséa (le
grand arbre de vie, le Frène Iygdrasil), tient sous sa patte
la tête d'un serpent. Sur les papyrus de Dublin et de
Leyde, « il tient un sabre et tranche la tête du reptile. »
Un manche de miroir égyptien, emblème lumineux,
représente « une jeune fille nue, se coiffant de la main
droite, » sans doute avec un de ces pectines solis dont
parle Tertullien, « et soutenant sur son bras gauche
un chat ou une chatte. »
Si l'on songe que, plus de quinze siècles avant notre
ère, les Egyptiens ont répandu leur civilisation sur le
bassin de la Méditerranée, on sera tenté de rechercher
en Egypte l'origine et les attributs lumineux du chat
de nos contes.
Passons aux personnages humains.
Le maître du chat peut assez légitimement passer
pour le « troisième frère, faible et ingénieux, qui, du
sein de la pauvreté, s'élève à la richesse et aux honneurs.
Notez qu'il sort de l'eau, sans doute au matin,
pour épouser la fille du roi, quelque aurore peut-être. Ce
serait un emblème du soleil levant, qui, faible d'abord,

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LXXII LA MYTHOLOGIE

grandit tout à coup. » M.de Gubernatis a profondément
étudié la légende des trois frères, qui figurent divers
états du soleil et reparaissent fréquemment dans les
Mille et une Nuits, voire dans les Contes flamands,
récemment interprétés par M. Charles Deulin.
L'Ogre, qu'on explique souvent par le nom des
Ouigours, tribu hunnique ou magyare dont les cruautés
épouvantèrent l'Europe, se rapporte au moins autant,
soit aux Rakchasas de l'Inde, soit à l'ouragan,
Roudra, dont une épithète est précisément ougra, l'horrible,
soit encore au soleil slave, Vsévède, que nous
retrouverons dans le petit Poucet. Dans les Sept Corbeaux
de Grimm, le Soleil est un mangeur d'enfants,
comme Moloch. Gargantua, le dieu celtique, a aussi
ce caractère dévorant. La puissance métamorphique
de l'Ogre rappelle Protée, et aussi la souris de l'Hitopadéça
(II, 66), qui se change en tigre.
Quant à Carabas, nom oriental (Kéroub, Cherouba,
chérubin ?), Perrault aura pu le rencontrer dans l'histoire
de Lenain de Tillemont : c'était un fou, que le
peuple d'Alexandrie, pour se moquer d'Agrippa, roi
des Juifs, revêtit d'une natte, d'une couronne en carton
et d'un sceptre de roseau. M. Giraud voit dans les
grands biens du marquis de Carabas une allusion à la
fortune énorme de Louvois. « On croit, dit-il, entendre
M. de Coulanges glosant avec Mme de Sévigné (3 oct.
1694) : « Quand la curiosité nous porte à demander le
nom de ce village : « A qui est-il ? » On nous répond :
« C'est à Madame (de Louvois). - A qui est celui qui
est plus éloigné? - C'est à Madame. - Mais là-bas,
un autre que je vois ? - C'est à Madame. - Et ces forêts?
- C'est à Madame, » etc. Dégagé de tout accroissement
de fantaisie, et de toute allusion, le Chat botté
doit peut-être se résumer ainsi : Le soleil levant, accompagné
et figuré par un autre lui-même, le chat, grandit
rapidement, épouse l'aurore et règne sur le monde.

Si l'histoire du Maître Chat n'est pas dénuée d'obscurité,
rien au contraire de plus transparent que le
charmant petit conte intitulé les Fées. Partout, d'ailleurs,
il se retrouve : Slaves, Allemands, Norrains, Flamands
le répètent et l'enjolivent à l'envi.
Dans un conte slave, le Pleur de perles, recueilli par
Glinski et traduit par M. A. Chodzko, la bonne soeur
« ayant fait l'aumône à un pauvre vieillard, » reçoit

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXXIII

de trois jeunes gens inconnus le don de pleurer des
perles, de sourire des roses, de remplir de poissons
dorés l'eau que touchera sa main. La mauvaise soeur,
par jalousie, fait l'aumône au vieillard; mais les trois
jeunes gens la condamnent à pleurer des lézards, à
sourire des crapauds, à remplir l'eau de serpents. Une
variante allemande remplace les trois jeunes gens par
trois nains, les perles et les roses par des pièces d'or.
Evidemment, la jeune fille aux perles et aux diamants,
c'est l'aurore qui sème la rosée sur les fleurs ;
la soeur méchante, c'est l'obscurité, la brume hivernale,
qui n'enfante que des maux.

Cendrillon, qui se tient près du foyer, est aussi une
aurore, momentanément éclipsée. La Gatta Cenerentola
du Pentaméron napolitain et de l'opéra italien,
l'Aschenputtel de Grimm, et, dans les contes bretons,
cette princesse Souillon méprisée de tout le monde,
qui est la plus jeune des trois filles d'un roi de Naples,
sont de la même famille.
Deux circonstances doivent ici attirer l'attention : les
trois soeurs; la pantoufle de verre.
Les trois soeurs font pendant aux trois frères solaires.
C'est presque toujours la plus jeune, qui, maltraitée
par les aînées, se trouve tout a coup portée au
sommet de la fortune. « Une des qualités particulières
de la jeune soeur, dit Gubernatis, c'est qu'elle ne déploie
sa beauté que devant les yeux de son mari. » Les
histoires de Psyché, des Gorgones, des Parques, des
Furies, comportent également trois soeurs, de même
que la mythologie grecque admet les trois frères :
Zeus, Hadès, Poséidon.
La pantoufle est mentionnée à deux reprises dans
les contes russes. Ici, Cendrillon s'appelle Marie.
Une soeur aînée, sur le conseil de sa mère, marâtre
de Cendrillon, se coupe le gros orteil pour chausser
la pantoufle. Le prince, d'abord trompé, découvre la
supercherie, aux traces de sang qui souille la pantoufle.
Là, c'est une jeune fille qui est à l'église, en
splendide toilette. Un prince bien fait survient, qui
étale de la glu sur le sol ; la fugitive perd ainsi une
pantoufle qui la fait retrouver.
Strabon et Elien ont connu cette légende; on la reconnaît
sous le déguisement historique dont ils l'ont
affublée. Ils content que la pantoufle de la courtisane

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LXXIV LA MYTHOLOGIE

Rhodope fut déposée par un aigle sur les genoux de
Psammétichus; le Pharaon, se figurant la beauté de la
dame d'après la petitesse du pied, la fait chercher, la
découvre et l'épouse.
Qu'est-ce donc que cette pantoufle mystérieuse, qui
joue ici le rôle de l'anneau de Peau d'Ane ? Elle rappelle
la sandale perdue de Jason, le soulier que, dans
certaines localités en Angleterre, on jetait derrière les
jeunes mariés, le soulier ou sabot de Noël et de saint
Nicolas. Partout elle est un présage de bonheur. L'héroïne
d'un conte très voisin de Cendrillon, que miss
Frère a recueilli dans le Dékan, de la bouche d'une aya
(bonne d'enfant), a pour nom Sodewa-bai, la dame de
la bonne fortune. Dans l'Inde antique et dans l'Allemagne
du moyen âge « c'est par la transmission du
soulier que s'opérait l'investiture du pouvoir. »
En Egypte, la chaussure et la plante des pieds,
vouées, selon Proclus, à Isis, ont aussi une valeur emblématique.
On en voit de figurées sur des tablettes
votives; et on lit, dans un texte funéraire, cette formule :
« Illumination des ténèbres sous tes pieds. » On
doit à M. Mariette une très curieuse observation : « Il
résulte, dit-il, de l'examen des momies, qu'on leur enlevait
la peau de la plante des pieds, et qu'on se servait
pour cette opération d'un instrument de pierre.
On remplaçait quelquefois la peau enlevée par des
sandales dont les bords étaient dorés; la peau se roulait
et se mettait dans le ventre des momies. »
Le nom punique d'un ami de saint Augustin, Namphano,
semble signifier « les pieds de la bonne fortune. »
Enfin « l'image prétendue des pieds du Bouddha-Çakyamouni
était un des Yantras ou signes de bon
augure vénérés par ses disciples. »
De tous ces faits, il semble résulter que la plante des
pieds et la chaussure étaient un emblème heureux. En
lisant ce vers de Shakespeare : « Le jour joyeux se tient
sur le bout du pied au faîte brumeux des montagnes, »
on se prend à voir dans la pantoufle brillante la dernière
trace laissée sur l'horizon par le pied matinal de
l'aurore.
Voici l'interprétation, quelque peu aventureuse, de
Gubernatis « La légende de la pantoufle perdue et
du prince qui cherche le pied auquel elle appartient,
pivot de l'histoire populaire de Cendrillon, me paraît
reposer tout entière sur l'épithète védique de l'aurore,

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXXV

apâd (sans pied ou sans chaussure).» De là sans doute
la perte de la chaussure et la recherche du pied.
La pantoufle; qui est d'or dans beaucoup de légendes,
est de verre dans le conte de Perrault. C'est la leçon
originale, changée en vair (sorte de fourrure variée)
par la plupart des éditeurs modernes, et rétablie,
avec raison, n'en déplaise à l'auteur d'une chronique
du Temps du 4 juin 1874, par M. Giraud dans son
excellent texte. Le verre, substance brillante, qu'il faille
y voir une allusion aux tissus en verre filé de Venise,
très en faveur sous Louis XIV, ou seulement un débris
de la légende primitive conservée dans sa forme populaire,
convient parfaitement à un mythe lumineux.

Riquet à la houppe semble n'être que le développement
de l'aphorisme : « l'amour embellit ce qu'il.
aime. » On y sent toutefois encore le passage d'éléments
métaphoriques dont le récit moderne s'est dégagé.
L'histoire « d'un prince grenouille qui revient à sa
forme première dès qu'il obtient d'être épousé par
une jeune fille » se retrouve en plusieurs pays. Selon
M. Hyacinthe Husson, cette ancienne tradition symbolique
ferait allusion au soleil qui sort des eaux. Si
une pareille assimilation paraît douteuse et forcée, du
moins reconnaîtra-t-on sans peine dans Riquet, sortant
de terre avec ses cuisiniers et ses serviteurs, un de ces
nains enchanteurs, gardiens des richesses souterraines,
considérées comme la métallisation de rayons
enfouis dans le sol.
Ces nains, « sages habitants des montagnes » (Edda),
tels qu'Andravari, possesseur de trésors accumulés
dans une caverne, et qu'Alberich, le gardien du trésor
des Nibelungen, ces nains celtiques, germaniques,
slaves, qui font cortège à Koylad, dieu des métaux,
sont toujours « fantasques, capricieux, mystificateurs ».
Leur caractère les apparente au riche et spirituel
Riquet à la houppe, peut-être aussi au malin Poucet.
La donnée d'un être faible, misérable ou petit, qui
parvient à la puissance et à la gloire, a exercé l'imagination
des peuples les plus divers.
Tel est, dans l'Inde, le nain Vichnou qui exécute
en moins d'un instant trois enjambées géantes ; dans
les pays slaves, Malchik-s-palchik, l'enfant gros
comme le doigt, et Pokatigorochek le pois roulant,
conçu d'un pois avalé ; en Allemagne, le Dâumling de

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LXXVI LA MYTHOLOGIE

Grimm, avalé par une vache, puis par un loup, qui
pénètre par une fente dans le trésor royal dont il jette
l'or à poignées ; dans le nord et en Angleterre, Thumbekin,
Tom Thumb (Old ballads de Th. Evans), que
sa mère couche dans une coquille de noix, et qui devenu,
à la cour d'Arthur, un personnage, triomphe
des plus vaillants de la Table ronde; Arthur lui-
même, représenté comme petit (Contes Gallois du Xe
siècle), et disant à Gwenniwar « Ne me raille pas ;
quoique petit, je vaincrais seul cent guerriers »; chez
les Gaëls et les Bretons, Pérédur, qui n'est pas nain
de corps, mais dont l'esprit est petit, et qui n'en gagne
pas moins la coupe d'or (disque solaire de Stésichore,
esquif d'Héraclès), laquelle devient plus tard
le Saint-Graal; dans les Flandres, le Martin de Ch. Deulin ;
dans le pays Wallon, Pocé qui conduit la grande-
ourse; dans notre Forez, Plan-pougnet et gros d'in
pion (Plein-poignet, gros d'un poing.) ; sur les côtes
d'Asie-Mineure, en Grèce et en Albanie, Grain de poivre
et Moitié de pois.
Presque partout, le début de l'histoire est le même,
ou analogue. Des parents, pour une cause ou pour une
autre, désirent vivement un enfant, et obtiennent par
divers moyens un fils qui n'est pas plus gros qu'un
pois, qu'une fève, qu'un moineau, que le poing ou le
pouce. Mais c'est là que s'arrête la ressemblance avec
le conte de Perrault; dans les traditions germaniques,
slaves, anglaises et même foréziennes, Poucet est conducteur
de char ou de boeufs, il se cache dans l'oreille
d'une vache, il est avalé par divers animaux. Ces éléments
caractéristiques ont absolument disparu de la
légende telle que l'a recueillie et rédigée notre conteur;
le sens en était à ce point altéré, incohérent, méconnaissable
que les nourrices avaient cessé d'y prendre
intérêt; la mémoire s'en était perdue. C'est ainsi que
l'esprit français élimine d'ordinaire tout ce qui est
malpropre ou grossier.
M. Gaston Paris, dans une très savante étude, à laquelle
nous renvoyons le lecteur (Mémoires de la société
de linguistique de Paris, tom. I, 4e fascicule) est parvenu
a reconstituer la fable antique, au moins telle
qu'elle a été connue et développée par les Germains et
les Slaves. Le petit Poucet est originairement un dieu
aryen conducteur et voleur de boeufs célestes, qu'il faut
assimiler à l'Hermès enfant des hymnes homériques

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXXVII

et des vases peints (où son berceau est un soulier),
et que l'imagination populaire a logé dans la plus
petite étoile de la grande ourse, dont il guide le char.
La démonstration de l'ingénieux linguiste nous paraît
complète et rigoureuse ; mais, par son appareil
scientifique, elle convient mieux à un recueil spécial
qu'à cette causerie. Elle n'élucide d'ailleurs que le moindre
côté du conte de Perrault, le nom du héros et son
caractère divin et lumineux. Contentons-nous donc de
savoir que la coïncidence des traditions germaniques,
slaves et helléniques « permet de rattacher originairement
Poucet à la grande ourse et de faire remonter
les plus anciens traits de la légende du petit bouvier
céleste à l'époque où on ne se représentait encore les
sept étoiles du nord que comme sept grands boeufs
errant dans le champ du ciel. »
Nous risquerons ici cependant une remarque qui paraît
avoir échappé à M. Gaston Paris. « Il était une fois
un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants,
« ne peut-on pas voir dans ces premiers mots
de notre conte une réminiscence des sept étoiles ou
boeufs de la grande ourse ? Ce rapprochement vraisemblable
permettrait d'atténuer la part prépondérante que
M. G. Paris attribue, dans la formation de la légende,
aux Germains et aux Slaves et donnerait à penser que
les éléments du conte ont été généralement répandus
parmi tous les groupes de la famille aryenne.
Les bottes de sept lieues, la forêt, les cailloux et les
miettes semés sur le chemin, la défaite de l'ogre, sont
les principaux accessoires substitués par Perrault aux
incidents ordinaires de la fable.
Quant aux bottes, celles du Maître chat sans doute,
figure réduite des trois pas de Vichnou, elles symbolisent
la vélocité de la lumière. Ce sont les sandales
rapides de Persée, les talonnières d'Hermès, les chaussures
d'or d'Athéna, les souliers enchantés du roi Poutraka
(poutra, puer, enfant), dans le recueil indien de
Somadéva-Bhatta de Cachemire.
La forêt, c'est la nuit ou le nuage ; la lumière entrevue
du haut de l'arbre, c'est l'aube lointaine.
Les cailloux et la mie de pain, ce sont les étoiles,
la voie lactée, route qui conduit, dans les récits germaniques,
au moulin où tournent la meule lumineuse
et la roue solaire. Il rappelle le fil d'Ariane et le peloton
conducteur des contes slaves et flamands; la plume

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LXXVIII LA MYTHOLOGIE

et la goutte de sang que laisse tomber toutes les sept
lieues une colombe indienne, les perles que sème une
soeur pour guider sa soeur (contes du Dékan); les grains
de blé qui mènent le Rakchasa à la demeure aérienne
de Sourya-Bai, la dame-soleil ; le pois qui, de temps
en temps, échappe à la main d'un prince Estonien
(Esthoniche maerchen de Fr. Kreuzwald, traduits par
F. Loeve, Halle, 1860. 14° histoire).
L'Ogre paraît bien être ici le Minotaure de Crète,
qui dévore de jeunes existences, le soleil dévorant les
Sept corbeaux de Grimm, le dieu solaire slave des
Trois cheveux d'or (Chodzko), Dède Vsévède, le vieillard
qui sait tout.
Dans le conte slave, Plavaçek entre au palais de
Vsévède pour lui ravir ses trois cheveux d'or. Il y trouve
une vieille filant comme une parque, la mère du soleil.
La vieille, par pitié, cache Plavaçek dans sa manche,
sous la forme d'une fourmi : « Je suis sa mère,
dit-elle; c'est le soleil brillant en personne. Tous les
matins il est enfant ; à midi il devient homme, et le
soir il vieillit comme un centenaire décrépit (Tithon).
Mon fils le soleil est doué d'une âme charitable, mais
en rentrant chez lui il a faim, et je ne m'étonnerais pas
si, aussitôt arrivé, il ordonnait de te faire rôtir pour
son souper. » Les premiers mots de Vsévède sont précisément
ceux de l'ogre : « Je sens ici de la chair
humaine. » Dans la Princesse de Tonkolaine (Luzsl, contes
bretons, Archives des missions scientifiques, 3e série,
Tome Ier, livraison I), le héros arrive dans le palais du
soleil. Une bonne femme lui dit : « Mais, mon pauvre
enfant, mon fils aura grand faim quand il reviendra,
et il pourrait bien te manger. » Le soleil arrive et,
ayant flairé l'air : « Je sens ici odeur de chrétien ! Il
y a un chrétien ici, et je veux le manger. » La vieille
l'arrête en le menaçant de son bâton.
On voit assez ce qu'est la femme de l'Ogre. Ses sept
filles aux couronnes d'or seront, si l'on veut, les sept
soeurs védiques qui représentent les lueurs matinales,
les sept rayons d'Agni, les sept génies du mal, opposés
et semblables aux sept Amchaspands.
Le petit Poucet, avec ses bottes, finit tout naturellement
en Mercure : il est le messager du roi et des belles.
Encore un trait de la légende primitive.

Ni les Trois souhaits ni Griselidis ne présentent

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DANS LES CONTES DE PERRAULT. LXXIX

d'intérêt mythique. L'origine de ces contes est d'ailleurs
ancienne. Le sujet du premier, traité avec une
grande supériorité par La Fontaine (« Il est au Mogol
des follets, etc. »), est indiqué dans plusieurs fables
orientales : Jupiter, Mercure ou les génies écoutent les
voeux des mortels et les accomplissent parfois au grand
dam des quémandeurs. Ici, l'aune de boudin, nous disait
Charles Deulin, est le substitut décent d'un autre
engin innommable.
Griselidis, nous l'avons dit, a été prise par Boccace
dans nos fabliaux. Il est curieux de la retrouver avec
de légères variantes dans les contes populaires russes
d'Afanasief (Narodnija ruskija Skaski, livre V, histoire
29. Moscou 1860-1861). En voici le résumé d'après
Gubernatis :
« Il y avait une fois un roi qui ne pouvait trouver
jeune fille assez belle à son gré. Un jour revenant de
la chasse, il rencontre une fille de berger paissant son
troupeau, si belle que l'on chercherait en vain sa pareille
dans l'univers. Il s'éprend d'elle et s'engage à
l'épouser, mais à la seule condition que, quoi qu'il
puisse faire, elle ne dira jamais rien qui lui déplaise.
La pauvre enamourée consent ; les noces sont célébrées,
et, pendant une année, le couple vit uni et heureux.
Un fils leur est né ; alors, le roi dit cruellement
à sa femme que le garçon doit périr, afin qu'on ne puisse
jamais dire que l'héritier du trône est le fils d'une bergère.
La pauvre femme se résigne, disant : « Que la
volonté du roi soit faite.« Une autre année se passe, et
une fille est née. Elle aussi doit disparaître, car elle
ne peut jamais devenir une princesse; elle demeurerait
toujours une paysanne. La malheureuse mère, une
fois de plus, s'incline devant la volonté du roi, qui, cependant,
confie ses enfants, non à un exécuteur, mais
bien à sa soeur, pour qu'ils reçoivent tous les soins dus
à leurs naissance et qualités royales. Des années s'écoulent :
le petit prince et la petite princesse grandissent
en beauté, en santé, en bonté et en joie, et dépassent
l'adolescence. Alors le roi soumet son épouse à la
dernière épreuve. Il la renvoie à sa cabane en habit
de bergère et lui signifie qu'elle a vécu avec lui assez
longtemps. Puis il lui ordonne de revenir pour mettre
les appartements en ordre, et d'attendre la nouvelle
fiancée qu'il se propose de lui substituer. La fille du
berger obéit encore, sans un murmure. La fiancée

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LXXX LA MYTHOLOGIE DE PERRAULT.

arrive et prend place à table. Ils mangent, boivent et
sont joyeux. La, fille de berger est obligée de tout voir
et de tout entendre; elle sert en silence. A la fin, le roi
lui dit : « Eh! bien, ma fiancée n'est-elle pas belle !» L'infortunée
répond avec un héroïque effort : « Si elle te
semble belle, encore plus me le doit-elle paraître, à
moi. » Alors le roi, au comble de la félicité, s'écrie :
« Revêts-toi de nouveau de tes royaux atours et prends
place à mes côtés ; tu as été et toujours tu seras mon
épouse, ma seule épouse. Celle-ci, ma fiancée supposée,
est ta fille, et ce beau jeune homme est ton fils. »
La pauvre héroïne avait accompli la dernière preuve
de sa vertu ; elle avait triomphé. »
Notre tâche aussi est accomplie, si nous avons prouvé
que les Contes de ma mère l'oie renferment les éléments
mythiques emportés dans leurs migrations par tous les
peuples de la famille aryenne, éléments mélangés en
chemin de légendes étrangères; que ces fables nées
de métaphores personnifiées, tout comme les systèmes
religieux des Indiens, des Grecs, des Romains, des
Celtes, des Germains et des Slaves, méritent l'attention
sérieuse de l'historien philosophe; que l'esprit français,
sobre et fin, a su merveilleusement les accommoder
à son goût, et les marquer de cette empreinte particulière
que Perrault a scrupuleusement conservée,
sans le savoir.
Les petites moralités enfantines ou mondaines qu'il
a jointes à ses récits, ne se rapportent en aucune façon
au fonds où il a puisé. Les vrais acteurs de ces petits
drames cosmiques, le soleil et l'aurore, le nuage, la
nuit, l'hiver, l'ouragan, n'ont rien à voir avec le vice
et la vertu, avec le châtiment et la récompense; mais
l'homme fait tout à son image ; en incarnant sa volonté
et ses moeurs dans les objets impassibles de sa
reconnaissance et de sa terreur, il a soumis leurs actes
imaginaires aux règles de la société et de la nature humaine,
et leur a donné une valeur morale et démonstrative.
Ici encore, Charles Perrault est demeuré fidèle.
sans le savoir, aux procédés de la mythologie.

André LEFÈVRE.

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C O N T E S

E N V E R S


CONTES DE PERRAULT. 1
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PRÉFACE.
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L A manière dont le public a reçu les pièces de
ce recueil, à mesure qu'elles lui ont été données
séparément, est une espèce d'assurance
qu'elles ne lui déplairont pas, en paraissant
toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes,
qui affectent de paraître graves, et qui
ont assez d'esprit pour voir que ce sont des
contes faits à plaisir, et que la matière n'en est pas
fort importante, les ont regardées avec mépris ;
mais on a eu la satisfaction de voir que les gens
de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte.
Ils ont été bien aises de remarquer que ces bagatelles
n'étaient pas de pures bagatelles, qu'elles
renfermaient une morale utile, et que le récit
enjoué dont elles étaient enveloppées n'avait été
choisi que pour les faire entrer plus agréablement
dans l'esprit et d'une manière qui instruisît et
divertît tout ensemble. Cela devait me suffire
pour ne pas craindre le reproche de m'être amusé
à des choses frivoles. Mais, comme j'ai affaire à

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4 CONTES EN VERS.

bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et
qui ne peuvent être touchés que par l'autorité et
par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire
là-dessus.
Les fables milésiennes, si célèbres parmi les
Grecs, et qui ont fait les délices d'Athènes et de
Rome, n'étaient pas d'une autre espèce que les
fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone
d'Ephèse est de la même nature que celle de Griselidis :
ce sont l'une et l'autre des Nouvelles,
c'est-à-dire des récits de choses qui peuvent être
arrivées et qui n'ont rien qui blesse absolument
la vraisemblance. La fable de Psyché, écrite par
Lucien et par Apulée, est une fiction toute pure et
un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane.
Aussi voyons-nous qu'Apulée le fait raconter, par
une vieille femme, à une jeune fille que des voleurs
avaient enlevée, de même que celui de Peau
d'Ane est conté tous les jours à des enfants par
leurs gouvernantes et par leurs grand'mères. La
fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir
de faire, comme il lui plairait, la pluie et le
beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne
recueillit que de la paille sans aucuns grains,
parce qu'il n'avait jamais demandé ni vent, ni
froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose
nécessaire cependant pour faire fructifier les plantes;
cette fable, dis-je, est de même genre que le
conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un
est sérieux et l'autre comique ; mais tous les deux
vont à dire que les hommes ne connaissent pas
ce qui leur convient, et sont plus heureux d'être

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PRÉFACE. 5

conduits par la Providence, que si toutes choses
leur succédaient selon qu'ils le désirent.
Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux
modèles, dans la plus sage et la plus docte antiquité,
on soit en droit de me faire aucun reproche.
Je prétends même que mes fables méritent mieux
d'être racontées que la plupart des contes anciens,
et particulièrement celui de la Matrone d'Ephèse
et celui de Psyché, si on les regarde du côté de la
morale, chose principale dans toutes sortes de
fables, et pour laquelle elles doivent avoir été
faites. Toute la moralité qu'on peut tirer de la
Matrone d'Ephèse est que souvent les femmes qui
semblent les plus vertueuses le sont le moins, et
qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient
véritablement.
Qui ne voit que cette morale est très mauvaise,
et qu'elle ne va qu'à corrompre les femmes par le
mauvais exemple, et à leur faire croire qu'en
manquant à leur devoir elles ne font que suivre la
voie commune ? Il n'en est pas de même de la
morale de Griselidis, qui tend à porter les femmes
à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y
en a point de si brutal ni de si bizarre dont la
patience d'une honnête femme ne puisse venir à
bout.
A l'égard de la morale cachée dans la fable de
Psyché, fable en elle-même très agréable et très
ingénieuse, je la comparerai avec celle de Peau
d'Ane, quand je la saurai ; mais, jusqu'ici, je n'ai
pu la deviner. Je sais bien que Psyché signifie
l'âme; mais je ne comprends point ce qu'il faut

@

6 CONTES EN VERS.

entendre par l'Amour, qui est amoureux de
Psyché, c'est-à-dire de l'âme, et encore moins ce
qu'on ajoute, que Psyché devait être heureuse
tant qu'elle ne connaîtrait point celui dont elle
était aimée, qui était l'Amour; mais qu'elle serait
très malheureuse dès le moment qu'elle viendrait
à le connaître : voilà pour moi une énigme impénétrable.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette
fable, de même que la plupart de celles qui nous
restent des anciens, n'ont été faites que pour
plaire, sans égard aux bonnes moeurs, qu'ils négligeaient
beaucoup.
Il n'en est pas de même des Contes que nos
aïeux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les
ont pas contés avec l'élégance et les agréments
dont les Grecs et les Romains ont orné leurs
fables; mais ils ont toujours eu un très grand soin
que leurs contes renfermassent une morale louable
et instructive. Partout la vertu y est récompensée,
et partout le vice y est puni. Ils tendent tous
à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête,
patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui
arrive à ceux qui ne le sont pas.
Tantôt ce sont des fées qui donnent pour don
à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité,
qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira
de la bouche un diamant ou une perle ; et, à une
autre fille qui leur aura répondu brutalement,
qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une
grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des
enfants qui, pour avoir bien obéi à leur père et à
leur mère, deviennent grands seigneurs; ou d'autres

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PRÉFACE. 7

qui, ayant été vicieux et désobéissants, sont
tombés dans des malheurs épouvantables.
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes
ces fables dans leurs aventures, il est certain
qu'elles excitent dans les enfants le désir de ressembler
à ceux qu'ils voient devenir heureux, et
en même temps la crainte des malheurs où les
méchants sont tombés par leur méchanceté. N'est-
il pas louable à des pères et à des mères, lorsque
leurs enfants ne sont pas encore capables de goûter
les vérités solides et dénuées de tout agrément,
de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de
les leur faire avaler, en les enveloppant dans des
récits agréables et proportionnés à la faiblesse de
leur âge! Il n'est pas croyable avec quelle avidité
ces âmes innocentes, et dont rien n'a encore corrompu
la droiture naturelle, reçoivent ces instructions
cachées; on les voit dans la tristesse et
dans l'abattement tant que le héros ou l'héroïne
du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie
quand le temps de leur bonheur arrive; de même
qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité
du méchant ou de la méchante, ils sont ravis
de les voir enfin punis comme ils le méritent. Ce
sont des semences qu'on jette, qui ne produisent
d'abord que des mouvements de joie et de tristesse,
mais dont il ne manque guère d'éclore de
bonnes inclinations.
J'aurais pu rendre mes contes plus agréables,
en y mêlant certaines choses un peu libres dont on
a accoutumé de les égayer ; mais le désir de plaire
ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que

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8 CONTES EN VERS.

je me suis imposée, de ne rien écrire qui pût blesser
ou la pudeur, ou la bienséance. Voici un madrigal
qu'une jeune demoiselle de beaucoup d'esprit
a composé sur ce sujet, et qu'elle a écrit
au-dessous du conte de Peau d'Ane que je lui
avais envoyé :

Le conte de Peau d'Ane est ici raconté Avec tant de naïveté, Qu'il ne m'a pas moins divertie Que quand, auprès du feu, ma nourrice ou ma mie Tenaient en le faisant mon esprit enchanté. On y voit par endroits quelques traits de satire, Mais qui, sans fiel et sans malignité, A tous également font du plaisir à lire. Ce qui me plaît encor dans sa simple douceur C'est qu'il divertit et fait rire, Sans que mère, époux, confesseur, Y puissent trouver à redire.


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L A M A R Q U I S E D E S A L U S S E S

OU
LA PATIENCE DE GRISELIDIS
NOUVELLE
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A MADEMOISELLE ***

E N vous offrant, jeune et sage beauté,
Ce modèle de patience, Je ne me suis jamais flatté Que par vous de tout point il serait imité;
C'en serait trop, en conscience.
Mais Paris, où l'homme est poli, Où le beau sexe né pour plaire Trouve son bonheur accompli, De tous côtés est si rempli D'exemples du vice contraire, Qu'on ne peut, en toute saison, Pour s'en garder ou s'en défaire, Avoir trop de contre-poison.
Une dame aussi patiente Que celle dont ici je relève le prix
Serait partout une chose étonnante; Mais ce serait un prodige à Paris.
Les femmes y sont souveraines; Tout s'y règle selon leurs voeux; Enfin c'est un climat heureux Qui n'est habité que de reines.
Ainsi je vois que, de toutes façons, Griselidis y sera peu prisée; Et qu'elle y donnera matière de risée
Par ses trop antiques leçons.
Ce n'est pas que la patience Ne soit une vertu des dames de Paris;
Mais, par un long usage, elles ont la science
De la faire exercer par leurs propres maris.

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GRISELIDIS.

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A u pied des célèbres montagnes
Où le Pô, s'échappant de dessous ses roseaux,
Va dans le sein des prochaines campagnes
Promener ses naissantes eaux,
Vivait un jeune et vaillant prince,
Les délices de sa province.
Le ciel, en le formant, sur lui tout à la fois
Versa ce qu'il a de plus rare,
Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il sépare,
Et qu'il ne donne qu'aux grands rois.

Comblé de tous les dons et du corps et de l'âme,
Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars ;
Et, par l'instinct secret d'une divine flamme,
Avec ardeur il aima les beaux-arts.
Il aima les combats, il aima la victoire,
Les grands projets, les actes valeureux,
Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'histoire
Mais son coeur, tendre et généreux,
Fut encor plus sensible à la solide gloire
De rendre ses peuples heureux.

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12 CONTES EN VERS.

Ce tempérament héroïque
Fut obscurci d'une sombre vapeur,
Qui, chagrine et mélancolique,
Lui faisait voir dans le fond de son coeur
Tout le beau sexe infidèle et trompeur.
Dans la femme où brillait le plus rare mérite,
Il voyait une âme hypocrite,
Un esprit d'orgueil enivré,
Un cruel ennemi, qui sans cesse n'aspire
Qu'à prendre un souverain empire
Sur l'homme malheureux qui lui sera livré.

Le fréquent usage du monde,
Où l'on ne voit qu'époux subjugués ou trahis,
Joint à l'air jaloux du pays,
Accrut encor cette haine profonde.
Il jura donc plus d'une fois
Que, quand même le Ciel, pour lui plein de tendresse
Formerait une autre Lucrèce,
Jamais de l'hyménée il ne suivrait les lois.

Ainsi, quand le matin, qu'il donnait aux affaires,
Il avait réglé sagement
Toutes les choses nécessaires
Au bonheur du gouvernement ;
Que du faible orphelin, de la veuve oppressée
Il avait conservé les droits,
Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcée
Avait introduit autrefois,
L'autre moitié de la journée
A la chasse était destinée,
Où les sangliers et les ours,

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GRISELIDIS. 13

Malgré leur fureur et leurs armes,
Lui donnaient encor moins d'alarmes
Que le sexe charmant qu'il évitait toujours.

Cependant ses sujets, que leur intérêt presse
De s'assurer d'un successeur
Qui les gouverne un jour avec même douceur,
A leur donner un fils le conviaient sans cesse.

Un jour dans le palais ils vinrent tous en corps,
Pour faire leurs derniers efforts.
Un orateur, d'une grave apparence,
Et le meilleur qui fût alors,
Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence;
Il marqua leur désir pressant
De voir sortir du prince une heureuse lignée
Qui rendît à jamais leur état florissant ;
Il lui dit même, en finissant;
Qu'il voyait un astre naissant,
Issu de son chaste hyménée,
Qui faisait pâlir le croissant.

D'un ton plus simple et d'une voix moins forte,
Le prince à ses sujets répondit de la sorte :

Le zèle ardent dont je vois qu'en ce jour
Vous me portez aux noeuds du mariage
Me fait plaisir, et m'est de votre amour
Un agréable témoignage;
J'en suis sensiblement touché,
Et voudrais dès demain pouvoir vous satisfaire;
Mais, à mon sens, l'hymen est une affaire

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14 CONTES EN VERS.

Où plus l'homme est prudent plus il est empêché.
Observez bien toutes les jeunes filles :
Tant qu'elles sont au sein de leurs familles,
Ce n'est que vertu, que bonté,
Que pudeur, que sincérité;
Mais sitôt que le mariage
Au déguisement a mis fin,
Et qu'ayant fixé leur destin
Il n'importe plus d'être sage,
Elles quittent leur personnage,
Non sans avoir beaucoup pâti ;
Et chacune, dans son ménage,
Selon son gré prend son parti.

L'une, d'humeur chagrine, et que rien ne récrée,
Devient une dévote outrée
Qui crie et gronde à tous moments;
L'autre se façonne en coquette
Qui sans cesse écoute ou caquette
Et n'a jamais assez d'amants.
Celle-ci, des beaux-arts follement curieuse,
De tout décide avec hauteur,
Et, critiquant le plus habile auteur,
Prend la forme de précieuse;
Cette autre s'érige en joueuse,
Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,
Et même jusqu'à ses habits.

Dans la diversité des routes qu'elles tiennent,
Il n'est qu'une chose où je vois
Qu'enfin toutes elles conviennent,
L'est de vouloir donner la loi :

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GRISELIDIS. 15

Or je suis convaincu que, dans le mariage,
On ne peut jamais vivre heureux
Quand on y commande tous deux.
Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage,
Cherchez une jeune beauté
Sans orgueil et sans vanité,
D'une obéissance achevée,
D'une patience éprouvée,
Et qui n'ait point de volonté;
Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.

Le prince, ayant mis fin à ce discours moral,
Monte brusquement à cheval,
Et court joindre, à perte d'haleine,
Sa meute, qui l'attend au milieu de la plaine.

Après avoir passé des prés et des guérets,
Il trouve ses chasseurs couchés sur l'herbe verte :
Tous se lèvent, et tous alerte
Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts.
Des chiens courants l'aboyante famille,
Deçà, delà, parmi le chaume brille;
Et les limiers, à l'oeil ardent,
Qui, du fort de la bête, à leur poste reviennent,
Entraînent, en les regardant,
Les forts valets qui les retiennent.

S'étant instruit par un des siens
Si tout est prêt, si l'on est sur la trace,
Il ordonne aussitôt qu'on commence la chasse,
Et fait donner le cerf aux chiens.

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16 CONTES EN VERS.

Le son des cors qui retentissent,
Le bruit des chevaux qui hennissent,
Et des chiens animés les pénétrants abois
Remplissent la forêt de tumulte et de trouble ;
Et, pendant que l'écho sans cesse les redouble,
S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.

Le prince, par hasard, ou par sa destinée,
Prit une route détournée,
Où nul des chasseurs ne le suit;
Plus il court, plus il s'en sépare;
Enfin, à tel point il s'égare
Que des chiens et des cors il n'entend plus le bruit.

L'endroit où le mena sa bizarre aventure,
Clair de ruisseaux et sombre de verdure,
Saisissait les esprits d'une secrète horreur;
La simple et naïve nature
S'y faisait voir et si belle et si pure,
Que mille fois il bénit son erreur.

Rempli des douces rêveries
Qu'inspirent les grands bois, les eaux et les prairies,
Il sent soudain frapper et son coeur et ses yeux
Par l'objet le plus agréable,
Le plus doux et le plus aimable
Qu'il eût jamais vu sous les cieux.
C'était une jeune bergère
Qui filait au bord d'un ruisseau,
Et qui, conduisant son troupeau,
D'une main sage et ménagère
Tournait son agile fuseau.

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GRISELIDIS. 17

Elle aurait pu dompter les coeurs les plus sauvages;
Des lis son teint a la blancheur,
Et sa naturelle fraîcheur
S'était toujours sauvée à l'ombre des bocages ;
Sa bouche de l'enfance avait tout l'agrément,
Et ses yeux qu'adoucit une brune paupière,
Plus bleus que n'est le firmament,
Avaient aussi plus de lumière.

Le prince, avec transport dans le bois se glissant,
Contemple les beautés dont son âme est émue;
Mais le bruit qu'il fait en passant
De la belle sur lui fit détourner la vue.
Dès qu'elle se vit aperçue,
D'un brillant incarnat la prompte et vive ardeur
De son beau teint redoubla la splendeur
Et, sur son visage épandue,
Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocent de cette honte aimable,
Le prince découvrit une simplicité,
Une douceur, une sincérité,
Dont il croyait le beau sexe incapable,
Et qu'il voit là dans toute leur beauté.

Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,
Il s'approche interdit et, plus timide qu'elle,
Lui dit, d'une tremblante voix,
Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,
Et lui demande si la chasse
N'a point passé quelque part dans le bois.
CONTES DE PERRAULT 2
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18 CONTES EN VERS.

-- Rien n'a paru, seigneur, dans cette solitude,
Dit-elle, et nul ici que vous seul n'est venu;
Mais n'ayez point d'inquiétude,
Je remettrai vos pas sur un chemin connu.

- De mon heureuse destinée
Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grâce aux dieux.
Depuis longtemps je fréquente ces lieux;
Mais j'avais ignoré jusqu'à cette journée
Ce qu'ils ont de plus précieux.

Dans ce temps, elle voit que le prince se baisse
Sur le moite bord du ruisseau
Pour étancher, dans le cours de son eau,
La soif ardente qui le presse.
Seigneur, attendez un moment,
Dit-elle, et, courant promptement
Vers sa cabane, elle y prend une tasse,
Qu'avec joie, et de bonne grâce,
File présente à ce nouvel amant

Les vases précieux de cristal et d'agate
Où l'or en mille endroits éclate
Et qu'un art curieux avec soin façonna
N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,
Tant de beauté que le vase d'argile
Que la bergère lui donna.

Cependant, pour trouver une route facile
Qui mène le prince à la ville,
Ils traversent des bois, des rochers escarpés
Et de torrents entrecoupés.

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GRISELIDIS 19

Le prince n'entre point dans de route nouvelle,
Sans en bien observer tous les lieux d'alentour;
Et son ingénieux amour,
Qui songeait au retour,
En fit une carte fidèle.

Dans un bocage sombre et frais
Enfin la bergère le mène,
Où, de dessous ses branchages épais,
Il voit au loin dans le sein de la plaine
Les toits dorés de son riche palais

S'étant séparé de la belle,
Touché d'une vive douleur,
A pas lents il s'éloigne d'elle,
Chargé du trait qui lui perce le coeur.
Le souvenir de sa tendre aventure
Avec plaisir le conduisit chez lui;
Mais, dès le lendemain, il sentit sa blessure,
Et se vit accablé de tristesse et d'ennui.

Dès qu'il le peut, il retourne à la chasse,
Où de sa suite adroitement
Il s'échappe et se débarrasse,
Pour s'égarer heureusement.
Des arbres et des monts les cimes élevées,
Qu'avec grand soin il avait observées,
Et les avis secrets de son fidèle amour
Le guidèrent si bien, que, malgré les traverses
De cent routes diverses,
De sa jeune bergère il trouva le séjour.

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20 CONTES EN VERS.

Il sut qu'elle n'a plus que son père avec elle,
Que Griselidis on l'appelle,
Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,
Et que de leur toison, qu'elle seule elle file,
Sans avoir recours à la ville,
Ils font eux-mêmes leurs habits.

Plus il la voit, plus il s'enflamme
Des vives beautés de son âme ;
Il connaît, en voyant tant de dons précieux,
Que, si la bergère est si belle,
C'est qu'une légère étincelle
De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux.

Il ressent une joie extrême
D'avoir si bien placé ses premières amours ;
Ainsi, sans plus tarder, il fit, dès le jour même,
Assembler son conseil et lui tint ce discours :

« Enfin aux lois de l'hyménée,
Suivant vos voeux, je me vais engager ;
Je ne prends point ma femme en pays étranger
Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née,
Ainsi que mes aïeux ont fait plus d'une fois;
Mais j'attendrai cette grande journée
A vous informer de mon choix. »

Dès que la nouvelle fut sue,
Partout elle fut répandue.
On ne peut dire avec combien d'ardeur
L'allégresse publique
De tous côtés s'explique;

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GRISELIDIS. 21

Le plus content fut l'orateur,
Qui, par son discours pathétique,
Croyait d'un si grand bien être l'unique auteur.
Qu'il se trouvait homme de conséquence!
Rien ne peut résister à la grande éloquence,
Disait-il sans cesse en son coeur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile
Des belles de toute la ville,
Pour s'attirer et mériter le choix
Du prince leur seigneur, qu'un air chaste et modeste
Charmait uniquement et plus que tout le reste,
Ainsi qu'il l'avait dit cent fois.

D'habit et de maintien toutes elles changèrent,
D'un ton dévot elles toussèrent,
Elles radoucirent leur voix;
De demi-pied les coiffures baissèrent,
La gorge se couvrit, les manches s'allongèrent :
A peine on leur voyait le petit bout des doigts.

Dans la ville avec diligence,
Pour l'hymen dont le jour s'avance,
On voit travailler tous les arts :
Ici se font de magnifiques chars
D'une forme toute nouvelle,
Si beaux et si bien inventés,
Que l'or qui partout étincelle
En fait la moindre des beautés.

Là, pour voir aisément et sans aucun obstacle
Toute la pompe du spectacle,

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22 CONTES EN VERS.

On dresse de longs échafauds ;
Ici, de grands arcs triomphaux,
Où du prince guerrier se célèbre la gloire
Et de l'amour sur lui l'éclatante victoire.

Là sont forgés, d'un art industrieux,
Ces feux qui, par les coups d'un innocent tonnerre,
En effrayant la terre,
De mille astres nouveaux embellissent les cieux.
Là, d'un ballet ingénieux
Se concerte avec soin l'agréable folie;
Et là, d'un opéra peuplé de mille dieux,
Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,
On entend répéter les airs mélodieux.

Enfin, du fameux hyménée
Arriva la grande journée.

Sur le fond d'un ciel vif et pur
A peine l'aurore vermeille
Confondait l'or avec l'azur,
Que partout, en sursaut, le beau sexe s'éveille;
Le peuple curieux s'épand de tous côtés;
En différents endroits des gardes sont postés
Pour contenir la populace
Et la contraindre à faire place.
Tout le palais retentit de clairons,
De flûtes, de hautbois, de rustiques musettes ;
Et l'on n'entend aux environs
Que des tambours et des trompettes.

Enfin le prince sort entouré de sa cour :

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GRISELIDIS. 23

Il s'élève un long cri de joie;
Mais on est bien surpris quand, au premier détour,
De la forêt prochaine on voit qu'il prend la voie,
Ainsi qu'il faisait chaque jour.
Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte ;
Et de ses passions, en dépit de l'amour,
La chasse est toujours la plus forte.

Il traverse rapidement
Les guérets de la plaine, et, gagnant la montagne,
Il entre dans le bois, au grand étonnement
De la troupe qui l'accompagne.
Après avoir passé par différents détours
Que son coeur amoureux se plaît à reconnaître,
Il trouve enfin la cabane champêtre
Où logent ses tendres amours.

Griselidis, de l'hymen informée
Par la voix de la renommée,
En avait pris son bel habillement;
Et, pour en aller voir la pompe magnifique,
De dessous sa case rustique
Sortait en ce même moment.

- Où courez-vous, si prompte et si légère?
Lui dit le prince en l'abordant
Et tendrement la regardant;
Cessez de vous hâter, trop aimable bergère :
La noce où vous allez, et dont je suis l'époux,
Ne saurait se faire sans vous.
Oui, je vous aime, et je vous ai choisie
Entre mille jeunes beautés,

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24 CONTES EN VERS.

Pour passer avec vous le reste de ma vie,
Si toutefois mes voeux ne sont pas rejetés.

- Ah ! dit-elle, seigneur, je n'ai garde de croire
Que je sois destinée à ce comble de gloire ;
Vous cherchez à vous divertir.
- Non, non, dit-il, je suis sincère ;
J'ai déjà pour moi votre père.
(Le prince avait eu soin de l'en faire avertir.)
Daignez, bergère, y consentir :
C'est là tout ce qui reste à faire.
Mais, afin qu'entre nous une solide paix
Eternellement se maintienne,
Il faudrait me jurer que vous n'aurez jamais
D'autre volonté que la mienne.

- Je le jure, dit-elle, et je vous le promets ;
Si j'avais épousé le moindre du village,
J'obéirais, son joug me serait doux :
Hélas! combien donc davantage,
Si je viens à trouver en vous
Et mon seigneur et mon époux!

Ainsi le prince se déclare;
Et, pendant que la cour applaudit à son choix,
Il porte la bergère à souffrir qu'on la pare
Des ornements qu'on donne aux épouses des rois,
Celles qu'à cet emploi leur devoir intéresse,
Entrent dans la cabane; et là, diligemment,
Mettent tout leur savoir et toute leur adresse
A donner de la grâce à chaque ajustement.

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GRISELIDIS. 25

Dans cette hutte où l'on se presse,
Les dames admirent sans cesse
Avec quel art la pauvreté
S'y cache sous la propreté ;
Et cette rustique cabane,
Que couvre et rafraîchit un spacieux platane,
Leur semble un séjour enchanté.

Enfin, de ce réduit sort pompeuse et brillante
La bergère charmante :
Ce ne sont qu'applaudissements
Sur sa beauté, sur ses habillements;
Mais, sous cette pompe étrangère,
Déjà plus d'une fois le prince a regretté
Des ornements de la bergère
L'innocente simplicité.

Sur un grand char d'or et d'ivoire
La bergère s'assied, pleine de majesté;
Le prince y monte avec fierté
Et ne trouve pas moins de gloire
A se voir comme amant assis à son côté,
Qu'à marcher en triomphe après une victoire.
La cour les suit, et tous gardent le rang
Que leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.

La ville, dans les champs presque toute sortie,
Couvrait les plaines d'alentour
Et, du choix du prince avertie,
Avec impatience attendait son retour.
Il paraît ; on le joint. Parmi l'épaisse foule
Du peuple qui se fend, le char à peine roule;

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26 CONTES EN VERS.

Par les longs cris de joie à tout coup redoublés
Les chevaux émus et troublés
Se cabrent, trépignent, s'élancent,
Et reculent plus qu'ils n'avancent.

Dans le temple on arrive enfin ;
Et là, par la chaîne éternelle
D'une promesse solennelle,
Les deux époux unissent leur destin ;
Ensuite au palais ils se rendent,
Où mille plaisirs les attendent,
Où la danse, les jeux, les courses, les tournois,
Répandent l'allégresse en différents endroits.
Sur le soir, le blond Hyménée
De ses chastes douceurs couronna la journée.
Le lendemain, les différents états
De toute la province
Accourent haranguer la princesse et le prince,
Par la voix de leurs magistrats.

De ses dames environnée,
Griselidis, sans paraître étonnée,
En princesse les entendit,
En princesse leur répondit.
Elle fit toute chose avec tant de prudence,
Qu'il sembla que le ciel eût versé ses trésors
Avec encor plus d'abondance
Sur son âme que sur son corps.
Par son esprit, par ses vives lumières,
Du grand monde aussitôt elle prit les manières ;
Et même, dès le premier jour,
Des talents, de l'humeur des dames de sa cour

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GRISELIDIS. 27

Elle se fit si bien instruire,
Que son bon sens, jamais embarrassé,
Eut moins de peine à les conduire
Que ses brebis du temps passé.

Avant la fin de l'an, des fruits de l'hyménée
Le ciel bénit leur couche fortunée.
Ce ne fut point un prince, on l'eût bien souhaité;
Mais la jeune princesse avait tant de beauté,
Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie.
Le père, qui lui trouve un air doux et charmant,
La venait voir de moment en moment,
Et la mère, encor plus ravie,
La regardait incessamment.

Elle voulut la nourrir elle-même :
« Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploi
Que ses cris demandent de moi,
Sans une ingratitude extrême?
Par un motif de nature ennemi,
Pourrais-je bien vouloir de mon enfant que j'aime
N'être la mère qu'à demi? »

Soit que le prince eût l'âme un peu moins enflammé
Qu'aux premiers jours de son ardeur,
Soit que de sa maligne humeur
La masse se fût rallumée
Et de son épaisse fumée
Eût obscurci son sens et corrompu son coeur,
Dans tout ce que fait la princesse
Il s'imagine voir peu de sincérité ;
Sa trop grande vertu le blesse :

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28 CONTES EN VERS.

C'est un piège qu'on tend à sa crédulité.
Son esprit inquiet, et de trouble agité,
Croit tous les soupçons qu'il écoute,
Et prend plaisir à révoquer en doute
L'excès de sa félicité.

Pour guérir les chagrins dont son âme est atteinte
Il la suit, il l'observe, il aime à la troubler
Par les ennuis de la contrainte,
Par les alarmes de la crainte,
Par tout ce qui peut démêler
La vérité d'avec la feinte.
C'est trop, dit-il, me laisser endormir ;
Si ses vertus sont véritables,
Les traitements les plus insupportables
Ne feront que les affermir.

Dans son palais il la tient resserrée,
Loin de tous les plaisirs qui naissent à la cour,
Et, dans sa chambre; où seule elle vit retirée,
A peine il laisse entrer le jour.
Persuadé que la parure
Et le superbe ajustement
Du sexe que pour plaire a formé la nature
Est le plus doux enchantement,
Il lui demande avec rudesse
Les perles, les rubis, les bagues, les bijoux
Qu'il lui donna pour marque de tendresse,
Lorsque de son amant il devint son époux.

Elle, dont la vie est sans tache,
Et qui n'a jamais eu d'attache

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GRISELIDIS. 29

Qu'à s'acquitter de son devoir,
Les lui donne sans s'émouvoir ;
Et même, le voyant se plaire à les reprendre,
N'a pas moins de joie à les rendre
Qu'elle en eut à les recevoir.

« Pour m'éprouver mon époux me tourmente
Dit-elle, et je vois bien qu'il ne me fait souffrir
Qu'afin de réveiller ma vertu languissante,
Qu'un doux et long repos pourrait faire périr.
S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assurée
Que telle est du Seigneur la conduite sur moi,
Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée
N'est que pour exercer ma constance et ma foi.
Pendant que tant de malheureuses
Errent, au gré de leurs désirs,
Par mille routes dangereuses,
Après de faux et vains plaisirs;
Pendant que le Seigneur, dans sa lente justice,
Les laisse aller au bord du précipice,
Sans prendre part à leur danger,
Par un pur mouvement de sa bonté suprême,
Il me choisit comme un enfant qu'il aime,
Et s'applique à me corriger.

Aimons donc sa rigueur utilement cruelle ;
On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert
Aimons sa bonté paternelle,
Et la main dont elle se sert. »

Le prince a beau la voir obéir sans contrainte
A tous ses ordres absolus :

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30 CONTES EN VERS.

« Je vois le fondement de cette vertu feinte,
Dit-il, et ce qui rend tous mes coups superflus,
C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte
Qu'à des endroits où son amour n'est plus.

Dans son enfant, dans la jeune princesse,
Elle a mis toute sa tendresse :
A l'éprouver si je veux réussir,
C'est là qu'il faut que je m'adresse;
C'est là que je puis m'éclaircir. »

Elle venait de donner la mamelle
Au tendre objet de son amour ardent,
Qui, couché sur son sein, se jouait avec elle
Et riait en la regardant.

« Je vois que vous l'aimez, lui dit-il, cependant
Il faut que je vous l'ôte, en cet âge encor tendre,
Pour lui former les moeurs et pour la préserver
De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut pren-
Mon heureux sort m'a fait trouver [dre;
Une dame d'esprit qui saura l'élever
Dans toutes les vertus et dans la politesse
Que doit avoir une princesse.
Disposez-vous à la quitter,
On va venir pour l'emporter »

Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,
Ni les yeux assez inhumains,
Pour voir arracher de ses mains
De leur amour l'unique gage.
Elle, de mille pleurs se baigne le visage,

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CRISELIDIS. 31

Et, dans un morne accablement,
Attend de son malheur le funeste moment.

Dès que d'une action si triste et si cruelle
Le ministre odieux à ses yeux se montra,
« Il faut obéir, lui dit-elle; »
Puis, prenant son enfant, qu'elle considéra,
Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,
Qui de ses petits bras tendrement la serra,
Toute en pleurs elle le livra.
Ah ! que sa douleur fut amère !
Arracher l'enfant ou le cœur
Du sein d'une si tendre mère,
C'est la même douleur.

Près de la ville était un monastère
Fameux par son antiquité,
Où des vierges vivaient dans une règle austère,
Sous les yeux d'une abbesse illustre en piété :
Ce fut là que, dans le silence,
Et sans déclarer sa naissance,
On déposa l'enfant et des bagues de prix,
Sous l'espoir d'une récompense
Digne des soins que l'on en aurait pris.

Le prince, qui tâchait d'éloigner par la chasse
Le vif remords qui l'embarrasse
Sur l'excès de sa cruauté,
Craignait de revoir la princesse,
Comme on craint de revoir une fière tigresse
A qui son faon vient d'être ôté :
Cependant il en fut traité

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32 CONTES EN VERS.

Avec douceur, avec caresse,
Et même avec cette tendresse
Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prospérité.

Par cette complaisance et si grande et si prompte
Il fut touché de regret et de honte;
Mais son chagrin demeura le plus fort.
Ainsi, deux jours après, avec des larmes feintes,
Pour lui porter encor de plus vives atteintes,
Il lui vint dire que la mort
De leur aimable enfant avait fini le sort.

Ce coup inopiné, mortellement la blesse :
Cependant, malgré sa tristesse,
Ayant vu son époux qui changeait de couleur,
Elle parut oublier son malheur,
Et n'avoir même de tendresse
Que pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonté, cette ardeur sans égale
D'amitié conjugale,
Du prince tout à coup désarmant la rigueur,
Le touche, le pénètre et lui change le coeur,
Jusque-là qu'il lui prend envie
De déclarer que leur enfant
Jouit encore de la vie;
Mais sa bile s'élève et, fière lui défend
De rien découvrir du mystère
Qu'il peut être utile de taire.

Dès ce bienheureux jour, telle des deux époux
Fut la mutuelle tendresse,

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GRISELIDIS. 33

Qu'elle n'est point plus vive aux moments les plus doux
Entre l'amant et la maîtresse.

Quinze fois le soleil, pour former les saisons,
Habita tour à tour dans ses douze maisons,
Sans rien voir qui les désunisse :
Que si quelquefois par caprice
Il prend plaisir à la fâcher,
C'est seulement pour empêcher
Que l'amour ne se ralentisse :
Tel que le forgeron, qui, pressant son labeur,
Répand un peu d'eau sur la braise
De sa languissante fournaise,
Pour en redoubler la chaleur.

Cependant la jeune princesse
Croissait en esprit, en sagesse.
A la douceur, à la naïveté
Qu'elle tenait de son aimable mère,
Elle joignit de son illustre père
L'agréable et noble fierté
L'amas de ce qui plaît dans chaque caractère
Fit une parfaite beauté.

Partout comme un astre elle brille :
Et, par hasard, un seigneur de la cour,
Jeune, bien fait et plus beau que le jour,
L'ayant vu paraître à la grille,
Conçut pour elle un violent amour.

Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la nature
Et que toutes les beautés ont,
CONTES DE PERRAULT. 3
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34 CONTES EN VERS.

De voir l'invisible blessure
Que font leurs yeux au moment qu'ils la font,
La princesse fut informée
Qu'elle était tendrement aimée.
Après avoir quelque temps résisté,
Comme on le doit, avant que de se rendre,
D'un amour également tendre
Elle l'aima de son côté.

Dans cet amant, rien n'était à reprendre ;
Il était beau, vaillant, né d'illustres aïeux,
Et, dès longtemps, pour en faire son gendre
Sur lui le prince avait jeté les yeux.
Ainsi donc, avec joie il apprit la nouvelle
De l'ardeur tendre et mutuelle
Dont brûlaient ces jeunes amants ;
Mais il lui prit une bizarre envie
De leur faire acheter par de cruels tourments
Le plus grand bonheur de leur vie.

« Je me plairai, dit-il, à les rendre contents;
Mais il faut que l'inquiétude,
Par tout ce qu'elle a de plus rude,
Rende encor leurs feux plus constants.
De mon épouse, en même temps,
J'exercerai la patience,
Non point, comme jusqu'à ce jour,
Pour rassurer ma folle défiance :
Je ne dois plus douter de son amour;
Mais pour faire éclater aux yeux de tout le monde
Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde,
Afin que, de ses dons si grands, si précieux,

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GRISELIDIS. 35

La terre se voyant parée,
En soit de respect pénétrée;
Et, par reconnaissance, en rende grâce aux cieux.

Il déclare en public que, manquant de lignée
En qui l'État un jour retrouve son seigneur,
Que, la fille qu'il eut de son fol hyménée
Etant morte aussitôt que née,
Il doit ailleurs chercher plus de bonheur;
Que l'épouse qu'il prend est d'illustre naissance;
Qu'en un couvent on l'a jusqu'à ce jour
Fait élever dans l'innocence,
Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut juger à quel point fut cruelle
Aux deux jeunes amants cette affreuse nouvelle.
Ensuite, sans marquer ni chagrin, ni douleur,
Il avertit son épouse fidèle
Qu'il faut qu'il se sépare d'elle,
Pour éviter un extrême malheur;
Que le peuple, indigné de sa basse naissance,
Le force à prendre ailleurs une digne alliance.

« Il faut, dit-il, vous retirer
Sous votre toit de chaume et de fougère,
Après avoir repris vos habits de bergère,
Que je vous ai fait préparer. »

Avec une tranquille et muette constance,
La princesse entendit prononcer sa sentence.
Sous les dehors d'un visage serein
Elle dévorait son chagrin ;

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36 CONTES EN VERS.

Et, sans que la douleur diminuât ses charmes,
De ses beaux yeux tombaient de grosses larmes,
Ainsi que quelquefois, au retour du printemps,
Il fait soleil et pleut en même temps.

« Vous êtes mon époux, mon seigneur et mon maître,
Dit-elle en soupirant, prête à s'évanouir,
Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr,
Je saurai vous faire connaître
Que rien ne m'est si cher que de vous obéir. »

Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire,
Et là, se dépouillant de ses riches habits,
Elle reprend, paisible et sans rien dire,
Pendant que son coeur en soupire,
Ceux qu'elle avait en gardant ses brebis.

En cet humble et simple équipage,
Elle aborde le prince et lui tient ce langage :

« Je ne puis m'éloigner de vous
Sans le pardon d'avoir su vous déplaire ;
Je puis souffrir le poids de ma misère,
Mais je ne puis, seigneur, souffrir votre courroux ;
Accordez cette grâce à mon regret sincère,
Et je vivrai contente en mon triste séjour,
Sans que jamais le temps altère
Ni mon humble respect, ni mon fidèle amour. »

Tant de soumission et tant de grandeur d'âme,
Sous un si vil habillement,
Qui dans le coeur du prince, en ce même moment,

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GRISELIDIS. 37

Réveilla tous les traits de sa première flamme,
Allaient casser l'arrêt de son bannissement.
Ému par de si puissants charmes,
Et prêt à répandre des larmes,
Il commençait à s'avancer
Pour l'embrasser,
Quand tout à coup l'impérieuse gloire
D'être ferme en son sentiment
Sur son amour remporta la victoire,
Et le fit, en ces mots, répondre durement :

« De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire ;
Je suis content de votre repentir ;
Allez, il est temps de partir. »
Elle part aussitôt et, regardant son père,
Qu'on avait revêtu de son rustique habit,
Et qui, le coeur percé d'une douleur amère,
Pleurait un changement si prompt et si subit :
« Retournons, lui dit-elle, en nos sombres bocages,
Retournons habiter nos demeures sauvages,
Et quittons sans regret la pompe des palais.
Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,
Mais on y trouve, avec plus d'innocence,
Un plus ferme repos, une plus douce paix. »

Dans son désert à grand'peine arrivée,
Elle reprend et quenouille et fuseaux,
Et va filer au bord des mêmes eaux
Où le prince l'avait trouvée.
Là son coeur, tranquille et sans fiel,
Cent fois le jour demande au ciel
Qu'il comble son époux de gloire, de richesses,

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38 CONTES EN VERS.

Et qu'à tous ses désirs il ne refuse rien.
Un amour nourri de caresses
N'est pas plus ardent que le sien.

Ce cher époux qu'elle regrette,
Voulant encore l'éprouver,
Lui fait dire dans sa retraite
Qu'elle ait à le venir trouver.

« Griselidis, dit-il, dès qu'elle se présente,
Il faut que la princesse à qui je dois demain
Dans le temple donner la main
De vous et de moi soit contente.
Je vous demande ici tous vos soins, et je veux
Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes voeux.
Vous savez de quel air il faut que l'on me serve :
Point d'épargne, point de réserve ;
Que tout sente le prince, et le prince amoureux.

« Employez toute votre adresse
A parer son appartement :
Que l'abondance, la richesse,
La propreté, la politesse,
S'y fassent voir également ;
Enfin, songez incessamment
Que c'est une jeune princesse
Que j'aime tendrement.

« Pour vous faire entrer davantage
Dans les soins de votre devoir,
Je veux ici vous faire voir
Celle qu'à bien servir mon ordre vous engage. ».

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GRISELIDIS. 39

Telle qu'aux portes du Levant
Se montre la naissante aurore,
Telle parut en arrivant
La princesse, plus belle encore.
Griselidis, à son abord,
Dans le fond de son coeur sentit un doux transport
De la tendresse maternelle ;
Du temps passé, de ses jours bienheureux,
Le souvenir en son coeur se rappelle.
« Hélas! ma fille, en soi-même dit-elle,
Si le ciel favorable eût écouté mes voeux,
Serait presque aussi grande, et peut-être aussi belle! »

Pour la jeune princesse, en ce même moment,
Elle prit un amour si vif, si véhément,
Qu'aussitôt qu'elle fut absente,
En cette sorte au prince elle parla,
Suivant, sans le savoir, l'instinct, qui s'en mêla :

« Souffrez, seigneur, que je vous représente
Que cette princesse charmante
Dont vous allez être l'époux,
Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,
Ne pourra supporter, sans en perdre la vie,
Les mêmes traitements que j'ai reçus de vous.
Le besoin, ma naissance obscure
M'avaient endurcie aux travaux,
Et je pouvais souffrir toutes sortes de maux
Sans peine et même sans murmure ;
Mais elle qui jamais n'a connu la douleur,
Elle mourra dès la moindre rigueur,
Dès la moindre parole un peu sèche, un peu dure,

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40 CONTES EN VERS.

Hélas! seigneur, je vous conjure
De la traiter avec douceur.

- Songez, lui dit le prince avec un ton sévère,
A me servir selon votre pouvoir ;
Il ne faut pas qu'une simple bergère
Fasse des leçons et s'ingère
De m'avertir de mon devoir. »
Griselidis, à ces mots, sans rien dire,
Baisse les yeux et se retire.

Cependant, pour l'hymen, les seigneurs invités,
Arrivèrent de tous côtés ;
Dans une magnifique salle
Où le prince les assembla,
Avant que d'allumer la torche nuptiale,
En cette sorte il leur parla :

« Rien au monde, après l'espérance,
N'est plus trompeur que l'apparence ;
Ici l'on en peut voir un exemple éclatant
Qui ne croirait que ma jeune maîtresse,
Que l'hymen va rendre princesse,
Ne soit heureuse et n'ait le coeur content?
Il n'en est rien pourtant.

« Qui pourrait s'empêcher de croire
Que ce jeune guerrier, amoureux de la gloire,
N'aime à voir cet hymen, lui qui, dans les tournois,
Va sur tous ses rivaux remporter la victoire
Cela n'est pas vrai toutefois.
Qui ne croirait encor qu'en sa juste colère

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GRISELIDIS. 41

Griselidis ne pleure et ne se désespère ?
Elle ne se plaint point, elle consent à tout,
Et rien n'a pu pousser sa patience à bout.

« Qui ne croirait enfin que de ma destinée
Rien ne peut égaler la course fortunée,
En voyant les appas de l'objet de mes voeux?
Cependant, si l'hymen me liait de ses noeuds,
J'en concevrais une douleur profonde,
Et de tous les princes du monde
Je serais le plus malheureux.

« L'énigme vous paraît difficile à comprendre
Deux mots vont vous la faire entendre,
Et ces deux mots feront évanouir
Tous les malheurs que vous venez d'ouïr.

« Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personne
Que vous croyez m'avoir blessé le coeur
Est ma fille, et que je la donne
Pour femme à ce jeune seigneur,
Qui l'aime d'un amour extrême,
Et dont il est aimé de même.

« Sachez encor que, touché vivement
De la patience et du zèle
De l'épouse sage et fidèle
Que j'ai chassée indignement,
Je la reprends, afin que je répare,
Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,
Le traitement dur et barbare
Qu'elle a reçu de mon esprit jaloux.

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42 CONTES EN VERS.

« Plus grande sera mon étude
A prévenir tous ses désirs,
Qu'elle ne fut, dans mon inquiétude,
A l'accabler de déplaisirs ;
Et si dans tous les temps doit vivre la mémoire
Des ennuis dont son coeur ne fut point abattu,
Je veux que plus encore on parle de la gloire
Dont j'aurai couronné sa suprême vertu. »

Comme, quand un épais nuage
A le jour obscurci,
Et que le ciel, de toutes parts noirci,
Menace d'un affreux orage;
Si, de ce voile obscur, par les vents écarté,
Un brillant rayon de clarté
Se répand sur le paysage,
Tout rit et reprend sa beauté
Telle dans tous les yeux, où régnait la tristesse,
Eclate tout à coup une vive allégresse.

Par ce prompt éclaircissement,
La jeune princesse, ravie
D'apprendre que du prince elle a reçu la vie,
Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment.
Son père, qu'attendrit une fille si chère,
La relève, la baise, et la mène à sa mère,
A qui trop de plaisir, en un même moment,
Otait presque tout sentiment.

Son coeur, qui, tant de fois en proie
Aux plus cuisants traits du malheur,
Supporta si bien la douleur,

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GRISELIDIS. 43

Succombe au doux poids de la joie.
A peine de ses bras pouvait-elle serrer
L'aimable enfant que le ciel lui renvoie ;
Elle ne pouvait que pleurer.

« Assez, dans d'autres temps, vous pourrez satisfaire
Lui dit le prince, aux tendresses du sang ;
Reprenez les habits qu'exige votre rang,
Nous avons des noces à faire. »

Au temple on conduisit les deux jeunes amants,
Où la mutuelle promesse
De se chérir avec tendresse
Affermit pour jamais leurs doux engagements.
Ce ne sont que plaisirs, que tournois magnifiques,
Que jeux, que danses, que musiques,
Et que festins délicieux,
Où sur Griselidis se tournent tous les yeux ;
Où sa patience éprouvée
Jusques au ciel est élevée
Par mille éloges glorieux.
Des peuples réjouis la complaisance est telle
Pour leur prince capricieux,
Qu'ils vont jusqu'à louer son épreuve cruelle,
A qui d'une vertu si belle,
Si séante au beau sexe, et si rare en tous lieux,
On doit un si parfait modèle.

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A MONSIEUR ***

EN LUI ENVOYANT GRISELIDIS.

S I je m'étais rendu à tous les différents avis
qui m'ont été donnés sur l'ouvrage que je
vous envoie, il n'y serait rien demeuré que le
conte tout sec et tout uni ; et, en ce cas, j'aurais
mieux fait de n'y pas toucher, et de le laisser
dans son papier bleu, où il est depuis tant d'années.
Je le lus d'abord à deux de mes amis. -
« Pourquoi, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractère
de votre héros ? Qu'a-t-on affaire de savoir
ce qu'il faisait le matin dans son conseil, et moins
encore à quoi il se divertissait l'après - dînée?
Tout cela est bon à retrancher. - Otez-moi, je
vous prie, dit l'autre, la réponse enjouée qu'il fait
aux députés de son peuple, qui le pressent de se
marier ; elle ne convient point à un prince grave et
sérieux. Vous voulez bien encore, poursuivit-il,
que je vous conseille de supprimer la longue description
de votre chasse ? Qu'importe tout cela
au fond de votre histoire ? Croyez-moi, ce sont de
vains et ambitieux ornements, qui appauvrissent
votre poème au lieu de l'enrichir. Il en est de
même, ajouta-t-il, des préparatifs qu'on fait pour
le mariage du prince; tout cela est oiseux et inutile.
Pour vos dames, qui rabaissent leurs coiffures,

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46 CONTES EN VERS.

qui couvrent leurs gorges et qui allongent leurs
manches, froide plaisanterie, aussi bien que celle de
l'orateur qui s'applaudit de son éloquence. - Je
demande encore, reprit celui qui avait parlé le
premier, que vous ôtiez les réflexions chrétiennes
de Griselidis, qui dit que c'est Dieu qui veut l'éprouver :
c'est un sermon hors de sa place. Je ne
saurais encore souffrir les inhumanités de votre
prince ; elles me mettent en colère : je les supprimerais.
Il est vrai qu'elles sont de l'histoire; mais
il n'importe. J'ôterais encore l'épisode du jeune
seigneur qui n'est là que pour épouser la jeune
princesse : cela allonge trop votre conte. - Mais,
lui dis-je, le conte finirait mal sans cela. - Je ne
saurais que vous dire, répondit-il ; je ne laisserais
pas que de l'ôter. ».
A quelques jours de là, je fis la même lecture
à deux autres de mes amis, qui ne me dirent pas
un seul mot sur les endroits dont je viens de parler,
mais qui en reprirent quantité d'autres. « Bien
loin de me plaindre de la rigueur de votre critique,
leur dis-je, je me plains de ce qu'elle n'est
pas assez sévère : vous m'avez passé une infinité
d'endroits que l'on trouve très dignes de censure.
- Comme quoi? dirent-ils. - On trouve, leur
dis-je, que le caractère du prince est trop étendu,
et qu'on n'a que faire de savoir ce qu'il faisait le
matin, et encore moins l'après-dînée. - On se
moque de vous, dirent-ils tous deux ensemble,
quand on vous fait de semblables critiques. - On
blâme, poursuivis-je, la réponse que fait le prince
à ceux qui le pressent de se marier, comme trop
enjouée, et indigne d'un prince grave et sérieux.
- Bon! reprit l'un d'eux; et où est l'inconvénient
qu'un jeune prince d'Italie, pays où l'on en

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GRISELIDIS. 47

accoutumé à voir les hommes les plus graves et
les plus élevés en dignité dire des plaisanteries, et
qui d'ailleurs fait profession de mal parler et des
femmes et du mariage, matières si sujettes à la
raillerie, se soit un peu réjoui sur cet article ?
Quoi qu'il en soit, je vous demande grâce pour
cet endroit, comme pour celui de l'orateur qui
croyait avoir converti le prince, et pour le rabaissement
des coiffures ; car ceux qui n'ont pas
aimé la réponse enjouée du prince ont bien la
mine d'avoir fait main basse sur ces deux endroits-
là. - Vous l'avez deviné, lui dis-je. Mais, d'un
autre côté, ceux qui n'aiment que les choses plaisantes
n'ont pu souffrir les réflexions chrétiennes
de la princesse, qui dit que c'est Dieu qui la veut
éprouver; ils prétendent que c'est un sermon hors
de propos. - Hors de propos? reprit l'autre ; non-
seulement ces réflexions conviennent au sujet,
mais elles y sont absolument nécessaires. Vous
aviez besoin de rendre croyable la patience de
votre héroïne ; et quel autre moyen aviez-vous
que de lui faire regarder les mauvais traitements
de son époux comme venant de la main de Dieu ?
Sans cela, on la prendrait pour la plus stupide de
toutes les femmes; ce qui ne ferait pas assurément
un bon effet. »
- « On blâme encore, leur dis-je, l'épisode du
jeune seigneur qui épouse la jeune princesse. -
On a tort, reprit-il : comme votre ouvrage est un
véritable poème, quoique vous lui donniez le titre
de Nouvelle, il faut qu'il n'y ait rien à désirer
quand il finit. Cependant, si la jeune princesse
s'en retournait dans son couvent sans être mariée,
après s'y être attendue, elle ne serait point contente,
ni ceux qui liraient la Nouvelle. »

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48 CONTES EN VERS.

Ensuite de cette conférence, j'ai pris le parti de
laisser mon ouvrage tel à peu près qu'il a été lu
dans l'Académie. En un mot, j'ai eu soin de corriger
les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises
en elles-mêmes; mais, à l'égard de celles que j'ai
trouvées n'avoir pas d'autre défaut que de n'être
pas au goût de quelques personnes, peut-être un
peu trop délicates, j'ai cru n'y devoir pas toucher.

Est-ce une raison décisive D'ôter un bon mets d'un repas, Parce qu'il s'y trouve un convive Qui, par malheur, ne l'aime pas ? Il faut que tout le monde vive, Et que les mets, pour plaire à tous, Soient différents comme les goûts.
Quoi qu'il en soit, j'ai cru devoir m'en remettre
au public, qui juge toujours bien. J'apprendrai
de lui ce que j'en dois croire, et je suivrai
exactement tous ses avis, s'il m'arrive jamais de
faire une seconde édition de cet ouvrage.


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P E A U D'A N E

CONTE.






CONTES DE PERRAULT. 4
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A MADAME LA MARQUISE DE L..

I l est des gens de qui l'esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n'approuve et n'estime
Que le pompeux et le sublime ;
Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait
Peut aimer, sans rougir, jusqu'aux marionnettes ;
Et qu'il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d'agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s'émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'ogres* et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?

Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l'histoire de Peau d'Ane.

*Homme sauvage qui mangeait les petits enfants.

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P E A U D'A N E


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I L était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi :
Ses voisins le craignaient, ses états étaient calmes,
Et l'on voyait de toutes parts
Fleurir à l'ombre de ses palmes
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Était si charmante et si belle,
Avait l'esprit si commode et si doux,
Qu'il était encore avec elle
Moins heureux roi qu'heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée,
Plein de douceur et d'agrément,
Avec tant de vertus une fille était née,
Qu'ils se consolaient aisément
De n'avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste et riche palais,
Ce n'était que magnificence;

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52 CONTES EN VERS.

Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d'or et de broderie ;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C'est qu'au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend;
Mais, lorsque vous saurez ses vertus nom pareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature,
Qu'il ne faisait jamais d'ordure,
Mais bien beaux écus au soleil,
Et louis de toute manière,
Qu'on allait recueillir sur la blonde litière,
Tous les matins à son réveil.

Or le ciel, qui parfois se lasse
De Tendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu'une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours;
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie
Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

Arrivée à sa dernière heure,

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PEAU D'ÂNE. 53

Elle dit au roi son époux :
« Trouvez bon qu'avant que je meure,
J'exige une chose de vous ;
C'est que, s'il vous prenait envie
De vous remarier quand je n'y serai plus...

- Ha! dit le roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.

- Je le crois bien, reprit la reine,
Si j'en prends à témoin votre amour véhément ;
Mais, pour m'en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,

Adouci toutefois par ce tempérament,
Que, si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.

Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut.
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu'il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire.

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54 CONTES EN VERS.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois,
Il voulut procéder à faire un nouveau choix ;
Mais ce n'était pas chose aisée ;
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d'attraits et d'agrément
Que celle qu'on venait de mettre au monument.

Ni la cour, en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d'alentour,
Dont on alla faire le tour,
N'en purent fournir une telle;
L'infante seule était plus belle,
Et possédait certains tendres appas
Que la défunte n'avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et brûlant d'un amour extrême,
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devait l'épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse, triste
D'ouïr parler d'un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.

De mille chagrins l'âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l'écart,
De nacre et de corail richement étoffée,
C'était une admirable fée,
Qui n'eut jamais de pareille en son art.

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PEAU D'ÂNE. 55

Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'était une fée en ces bienheureux temps,
Car je suis sûr que votre mie
Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.

« Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici ;
Je sais de votre coeur la profonde tristesse,
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire,
Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser :
Écouter sa folle demande
Serait une faute bien grande ;
Mais, sans le contredire, on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne,
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu'à son amour votre coeur s'abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »

Aussitôt la jeune princesse
L'alla dire en tremblant à son père amoureux,
Qui dans le moment fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que, s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils vouvoient s'assurer qu'il les ferait tous pendre.

Le second jour ne luisait pas encor,

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56 CONTES EN VERS.

Qu'on apporta la robe désirée :
Le plus beau bleu de l'empyrée
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or,
D'une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l'infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.

« Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune;
Il ne vous la donnera pas. »

A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur :
« Que l'astre de la nuit n'ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours; sans faute, on me la rende.

Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s'en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d'argent,
Lors même qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Était à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit :
« Je ne saurais être contente,
Que je n'aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »

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PEAU D'ÂNE. 57

Le prince, qui l'aimait d'un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or et de diamants
Disant que, s'il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s'en donner la peine;
Car l'ouvrier industrieux ,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l'ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Climène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d'or il se promène,
D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.

L'infante, que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main
« Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu'il aura l'âne que vous savez,
Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse!
Demandez-lui la peau de ce rare animal;
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »

Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encor
Que l'amour violent, pourvu qu'on le contente,

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58 CONTES EN VERS.

Compte pour rien l'argent et l'or.
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l'infante l'eut demandée.

Cette peau, quand on l'apporta,
Terriblement l'épouvanta,
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que, quand on fait le bien, on ne doit jamais craindre ;
Qu'il faut laisser penser au roi
Qu'elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi ;
Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu'elle s'en aille en quelque État lointain,
Pour éviter un mal si proche et si certain.

« Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encor ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée ;
Et, lorsque vous voudrez l'ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'âne est un masque admirable :
Cachez-vous bien dans cette peau.

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PEAU D'ÂNE. 59

On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau. »

La princesse, ainsi travestie,
De chez la sage fée à peine fut sortie
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince, qui pour la fête
De son heureux hymen s'apprête,
Apprend, tout effrayé, son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue,
Qu'on ne parcoure promptement ;
Mais on s'agite vainement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin ;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées :
Les dames de la cour, toutes découragées,
N'en dînèrent point la plupart ;
Mais du curé, surtout, la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard
Et, qui pis est, n'eut point d'offrande.

L'infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d'une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait, pour servir, de trouver une place ;
Mais les moins délicats et les plus malheureux,
La voyant si maussade et si pleine d'ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.

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60 CONTES EN VERS.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D'une souillon, dont l'industrie
Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux cochons.

On la mit dans un coin, au fond de la cuisine,
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler :
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots

Elle avait le dimanche un peu plus de repos ;
Car ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre, et, tenant son huis clos
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l'azur des cieux ne saurait égaler;
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'était.

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PEAU D'ÂNE. 61

Ce doux plaisir la sustentait,
Et la menait jusqu'à l'autre dimanche.
J'oubliais à dire en passant
Qu'en cette grande métairie,
D'un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie ;

Que là, poules de Barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canepetières,
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent, au retour de la chasse,

Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau Céphale:
Son air était royal, sa mine martiale,
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d'Ane, de fort loin, le vit avec tendresse,
Et reconnut, par cette hardiesse,
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encor le coeur d'une princesse.
« Qu'il a l'air grand, quoiqu'il l'ait négligé !
Qu'il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé !
D'une robe de rien s'il m'avait honorée;

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62 CONTES EN VERS.

Je m'en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j'ai. »

Un jour, le jeune prince, errant à l'aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d'Ane était l'humble séjour.
Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure.
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements,
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Égalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince, au gré de son désir,
La contemple et ne peut qu'à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.

Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage ;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S'emparèrent de tout son coeur.

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais, croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

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PEAU D'ÂNE. 63

Dans le palais, pensif, il se retire;
Et là, nuit et jour il soupire:
Il ne veut plus aller au bal,
Quoiqu'on soit dans le carnaval ;
Il hait la chasse, il hait la comédie ;
Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au coeur ;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.

Il s'enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour,
Au fond d'une allée effroyable,
Où l'on ne voit goutte en plein jour.
C'est, lui dit-on, Peau d'Âne, en rien nymphe ni belle,
Et que Peau d'Âne l'on appelle
A cause de la peau qu'elle met sur son cou ;
De l'amour c'est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide
Qu'on puisse voir après le loup.
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l'amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N'en seront jamais effacés.

Cependant la reine sa mère,
Qui n'a que lui d'enfant, pleure et se désespère ;
De déclarer son mal elle le presse en vain ;
ii gémit, il pleure, il soupire ;
Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire
Que Peau d'Âne lui fasse un gâteau de sa main ;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.

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64 CONTES EN VERS.

« O ciel! madame, lui dit-on,
Cette Peau d'Ane est une noire taupe,
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
- N'importe, dit la reine, il le faut satisfaire,
Et c'est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette mère,
S'il en avait voulu manger.

Peau d'Âne donc prend sa farine,
Qu'elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et, pour bien faire sa galette,
S'enferme seule en sa chambrette.
D'abord elle se décrassa.
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d'argent, que vite elle laça,
Pour dignement faire l'ouvrage,
Qu'aussitôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt, par hasard, il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix ;
Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis ;
Et pour moi, franchement, je l'oserais bien croire
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,

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PEAU D'ÂNE. 65

Qu'on ne peut la voir un moment
Qu'elle ne sache qu'on l'a vue.
Je suis bien sûr encore, et j'en ferais serment,
Qu'elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.

On ne pétrit jamais un si friand morceau ;
Et le prince trouva la galette si bonne,
Qu'il ne s'en fallut rien que, d'une faim gloutonne,
Il n'avalât aussi l'anneau.
Quand il en vit l'émeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle étroit,
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d'une joie incroyable ;
Sous son chevet il le mit à l'instant ;
Et, son mal toujours augmentant,
Les médecins, sages d'expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu'il était malade d'amour.

Comme l'hymen, quelque mal qu'on en die,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier.
Il s'en fit quelque temps prier ;
Puis dit: « Je le veux bien, pourvu que l'on me donne.
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.
CONTE DE PERRAULT. 5
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66 CONTES EN VERS.

Voilà donc qu'on se met en quête
De celle que l'anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang.
Il n'en est point qui ne s'apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.

Le bruit ayant couru que, pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu.
L'une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L'autre en coupe un petit morceau ;
Une autre, en le pressant, croit qu'elle l'apetisse;
Et l'autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros, en fait tomber la peau.
Il n'est enfin point de manoeuvre
Qu'une dame ne mette en oeuvre
Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

L'essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Étaient trop gros, et n'entraient pas.
Les comtesses et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main,
Et la présentèrent en vain.

Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,

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PEAU D'ÂNE. 67

Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois ;
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D'un dédain presque égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot, à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s'y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu'un câble au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait ;
Car il ne restait, en effet,
Que la pauvre Peau d'Âne au fond de la cuisine.
Mais, comment croire, disait-on,
Qu'à régner le ciel la destine !
Le prince dit : « Et pourquoi non ?
Qu'on la fasse venir ! » - Chacun se prit à rire.
Criant tout haut : « Que veut-on dire,
De faire entrer ici cette sale guenon ! »
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l'ivoire
Qu'un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D'une justesse sans égale,
Son petit doigt fut entouré,

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68 CONTES EN VERS.

La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.

On la menait au roi dans ce transport subit ;
Mais elle demanda qu'avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s'apprêtait à rire ;
Mais lorsqu'elle arriva dans les appartements,
Et qu'elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales ;
Que ses aimables cheveux blonds,
Mêlés de diamants dont la vive lumière
En faisait autant de rayons ;
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui, pleins d'une majesté fière,
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser ;
Et que sa taille, enfin, si menue et si fine
Qu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser,
Montrèrent leurs appas et leur grâce divine,
Des dames de la cour et de leurs ornements
Tombèrent tous les agréments.

Dans la joie et le bruit de toute l'assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d'appas;
La reine en était affolée,
Et le prince, son cher amant,
De cent plaisirs l'âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement

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PEAU D'ÂNE. 69

Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures;
Le monarque en pria tous les rois d'alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l'aurore,
Montés sur de grands éléphants ;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore
Faisaient peur aux petits enfants ;
Enfin, de tous les coins du monde
Il en débarque, et la cour en abonde.

Mais nul prince, nul potentat
N'y parut avec tant d'éclat
Que le père de l'épousée,
Qui, d'elle autrefois amoureux,
Avait, avec le temps, purifié les feux
Dont son âme était embrasée :
Il en avait banni tout désir criminel ;
Et, de cette odieuse flamme,
Le peu qui restait dans son âme
N'en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu'il la vit : « Que béni soit le ciel,
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant, dit-il, » et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l'embrasser.
Chacun à son bonheur voulut s'intéresser ;
Et le futur époux était ravi d'apprendre
Que d'un roi si puissant il devenait le gendre.

Dans ce moment, la marraine arriva,
qui raconta toute l'histoire,

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70 CONTES EN VERS.

Et par son récit acheva
De combler Peau d'Âne de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu'un enfant apprenne
Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir ;

Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu'elle est toujours couronnée,

Que, contre un fol amour et ses fougueux transports,
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu'il n'est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue ;

Que de l'eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature,
Pourvu qu'elle ait de beaux habits ;

Que sous le ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine être belle
Et qui souvent ne s'imagine encor
Que, si des trois beautés la fameuse querelle
S'était démêlée avec elle,
Elle aurait eu la pomme d'or.

Le conte de Peau d'Âne est difficile à croire,
Mais, tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

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LES

S O U H A I T S R I D I C U L E S

CONTE.
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A MADEMOISELLE DE LA C...


S I vous étiez moins raisonnable,
Je me garderais bien de venir vous conter La folle et peu galante fable Que je m'en vais vous débiter. Une aune de boudin en fournit la matière :
Une aune de boudin, ma chère! Quelle pitié! c'est une horreur, S'écriait une précieuse, Qui, toujours tendre et sérieuse, Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur.
Mais vous qui, mieux qu'âme qui vive, Savez charmer en racontant, Et dont l'expression est toujours si naïve
Que l'on croit voir ce qu'on entend ; Qui savez que c'est la manière Dont quelque chose est inventé, Qui, beaucoup plus que la matière, De tout récit fait la beauté ; Vous aimerez ma fable et sa moralité.
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière.


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LES

SOUHAITS RIDICULES

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I L était une fois un pauvre bûcheron
Qui, las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Achéron :
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que, depuis qu'il était au monde,
Le ciel cruel n'avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter apparut ;
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut.
« Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre ;
Point de souhaits, point de tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.

- Cesse d'avoir aucune crainte;
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.

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74 CONTES EN VERS.

Écoute donc : je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être ;
Vois ce qui peut te rendre heureux,
Vois ce qui peut te satisfaire ;
Et, comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire. »

A ces mots, Jupiter dans les cieux remonta ;
Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
« Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci rien faire à la légère ;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.

Çà, dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n'avons qu'à faire des souhaits. »
Là-dessus, tout au long, le fait il lui raconte.
A ce récit, l'épouse, vive et prompte,
Forma dans son esprit mille vastes projets ;
Mais, considérant l'importance
De s'y conduire avec prudence :
« Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience ;
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence ;
Remettons à demain notre premier souhait,

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LES SOUHAITS RIDICULES 75

Et consultons notre chevet.
- Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise ;
Mais, va tirer du vin derrière ces fagots. »
A son retour, il but; et, goûtant à son aise,
Près d'un grand feu, la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise :
« Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos !»

A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un boudin fort long, qui, partant
D'un des coins de la cheminée,
S'approchait d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant ;
Mais, jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que, par bêtise toute pure,
Son homme imprudent avait fait,
Il n'est point de pouille et d'injure
Que, de dépit et de courroux,
Elle ne dit au pauvre époux.
« Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,
De l'or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du boudin qu'il faut que l'on désire ?
- Eh bien! j'ai tort,dit-il; j'ai mal placé mon choix,
J'ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.
Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf! »
L'époux, plus d'une fois, emporté de colère,

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76 CONTES EN VERS.

Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire,
« Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés!
Peste soit du boudin, et du boudin encore!
Plût à Dieu, maudite pécore,
Qu'il te pendît au bout du nez ! »

La prière aussitôt du ciel fut écoutée;
Et, dès que le mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie ; elle avait bonne grâce,
Et, pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet,
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage,
Il l'empêchait de parler aisément ;
Pour un époux, merveilleux avantage,
Et si grand, qu'il pensa, dans cet heureux moment,
Ne souhaiter rien davantage !

« Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d'un plein saut me faire roi.
Rien n'égale, il est vrai; la grandeur souveraine ;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger,
De l'aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu'une aune.

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LES SOUHAITS RIDICULES 77

Il faut l'écouter sur cela,
Et qu'elle-même elle soit la maîtresse
De devenir une grande princesse,
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là. »

La chose bien examinée,
Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait;
Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son bavolet
Que d'être reine et d'être laide.

Ainsi le bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand potentat,
D'écus ne remplit point sa bourse ;
Trop heureux d'employer son souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource!
A remettre sa femme en l'état qu'elle était.

Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits;
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le ciel leur a faits.

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C O N T E S

EN PROSE

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(HISTOIRES OU CONTES DU TEMPS PASSÉ)
CONTES DE MA MÈRE LOYE
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A MADEMOISELLE.


MADEMOISELLE,
O N ne trouvera pas étrange qu'un enfant ait
pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil;
mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de
vous les présenter. Cependant, MADEMOISELLE, quelque
disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces
récits et les lumières de votre esprit, si on examine
bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi
blâmable que je le parois d'abord. Ils renferment tous
une morale très sensée, et qui se découvre plus ou
moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les
lisent. D'ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste
étendue d'un esprit, que de pouvoir s'élever en même
temps aux plus grandes choses et s'abaisser aux plus
petites, on ne sera point surpris que la même princesse,
à qui la nature et l'éducation ont rendu familier
ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de
prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vrai
que ces Contes donnent une image de ce qui se passe
dans les moindres familles, où la louable impatience
d'instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues
de raison, pour s'accommoder à ces mêmes
enfants, qui n'en ont pas encore; mais à qui convient-il
mieux de connaître comment vivent les peuples,
qu'aux personnes que le ciel destine à les conduire!
Le désir de cette connaissance a poussé des
CONTES DE PERRAULT. 6
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82 CONTES EN PROSE.
héros, et même des héros de votre race, jusque dans
des huttes et des cabanes, pour y voir de près, et par
eux-mêmes, ce qui s'y passait de particulier, cette
connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur
parfaite instruction. Quoi qu'il en soit, MADEMOISELLE,

Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable Ce que la fable a d'incroyable ! Et jamais fée, au temps jadis, Fit-elle à jeune créature, Plus de dons, et de dons exquis, Que vous en a fait la nature ?
Je suis avec un très profond respect,

MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,

Le très humble et très obéissant serviteur. P. DARMANCOURT

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LA

BELLE AU BOIS DORMANT

CONTE.

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I l était une fois un roi et une reine qui étaient
si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés
qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les
eaux du monde : voeux, pèlerinages, menues dévotions,
tout fut mis en oeuvre, et rien n'y faisait.
Enfin, pourtant, la reine devint grosse, et
accoucha d'une fille. On fit un beau baptême ;
on donna pour marraines à la petite princesse
toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il
s'en trouva sept), afin que, chacune d'elles lui
faisant un don, comme c'était la coutume des fées
en ce temps-là, la princesse eût, par ce moyen,
toutes les perfections imaginables.
Après les cérémonies du baptême, toute la
compagnie revint au palais du roi, où il y avait
un grand festin pour les fées. On mit devant
chacune d'elles un couvert magnifique, avec un
étui d'or massif où il y avait une cuiller, une

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84 CONTES EN PROSE.

fourchette et un couteau de fin or, garnis de
diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait
place à table, on vit entrer une vieille fée,
qu'on n'avait point priée, parce qu'il y avait plus
de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour,
et qu'on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n'y
eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif,
comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait
faire que sept, pour les sept fées. La vieille crut
qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces
entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva
auprès d'elle, l'entendit et, jugeant qu'elle pourrait
donner quelque fâcheux don à la petite princesse,
alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher
derrière la tapisserie, afin de parler la dernière,
et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible,
le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs
dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour
don qu'elle serait la plus belle personne du
monde; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit
comme un ange; la troisième, qu'elle aurait une
grâce admirable à tout ce qu'elle ferait ; la quatrième,
qu'elle danserait parfaitement bien; la
cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol ;
et la sixième, qu'elle jouerait de toutes
sortes d'instruments dans la dernière perfection.
Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en
branlant la tête encore plus de dépit que de
vieillesse, que la princesse se percerait la main
d'un fuseau, et qu'elle en mourrait

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 85

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie,
et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce
moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie,
et dit tout haut ces paroles : « Rassurez-
vous, roi et reine, votre fille n'en mourra point ;
il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour
défaire entièrement ce que mon ancienne a fait ;
la princesse se percera la main d'un fuseau ;
mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement
dans un profond sommeil, qui durera cent ans,
au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé
par la vieille, fit publier aussitôt un édit
par lequel il défendait à toutes personnes de filer
au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi, sur
peine de vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la
reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance,
il arriva que la jeune princesse, courant
un jour dans le château, et montant de chambre
en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans
un petit galetas où une bonne vieille était seule
à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait
point ouï parler des défenses que le roi avait
faites de filer au fuseau. « Que faites-vous là, ma
bonne femme ? dit la princesse. - Je file, ma
belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait
pas. - Ah! que cela est joli! reprit la
princesse ; comment faites-vous? donnez-moi que
je voie si j'en ferais bien autant. » Elle n'eut pas
plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort

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86 CONTES EN PROSE.

vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des
fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et
tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au
secours : on vient de tous côtés ; on jette de l'eau
au visage de la princesse, on la délace, on lui
frappe dans les mains, on lui frotte les tempes
avec de l'eau de la reine de Hongrie; mais rien
ne la faisait revenir.
Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint
de la prédiction des fées, et, jugeant bien
qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées
l'avaient dit, fit mettre la princesse dans un bel
appartement du palais, sur un lit en broderie
d'or et d'argent. On eût dit d'un ange, tant elle
était belle; car son évanouissement n'avait point
ôté les couleurs vives de son teint : ses joues
étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail;
elle avait seulement les yeux fermés, mais on
l'entendait respirer doucement : ce qui faisait voir
qu'elle n'était pas morte.
Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos,
jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût
venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie
en la condamnant à dormir cent ans, était dans
le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de
là, lorsque l'accident arriva à la princesse; mais
elle en fut avertie, en un instant, par un petit
nain qui avait des bottes de sept lieues (c'était
des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues
d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et
on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 87

chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le
roi alla lui présenter la main, à la descente du
chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ;
mais, comme elle était grandement prévoyante,
elle pensa que, quand la princesse viendrait à se
réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule
dans ce vieux château : voici ce qu'elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était
dans ce château (hors le roi et la reine) : gouvernantes,
filles d'honneur, femmes de chambre,
gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers,
marmitons, galopins, gardes, suisses, pages,
valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux
qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers
les gros mâtins de la basse-cour, et la petit
Pouffe, petite chienne de la princesse , qui était
auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eût touchés,
ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller
qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être
tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin.
Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes
pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent,
et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment :
les fées n'étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur
chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du
château, et firent publier des défenses à qui que
ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient
pas nécessaires; car il crut dans un quart d'heure,
tout autour du parc, une si grande quantité de
grands arbres et de petits, de ronces et d'épines
entrelacées les unes dans les autres, que bête ni

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88 CONTES EN PROSE.

homme n'y aurait pu passer ; en sorte qu'on ne
voyait plus que le haut des tours du château,
encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta
point que la fée n'eût encore fait là un tour de
son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle
dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait
alors, et qui était d'une autre famille que la princesse
endormie, étant allé à la chasse de ce côté-
là; demanda ce que c'était que des tours qu'il
voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun
lui répondit selon qu'il en avait ouï parler :
les uns disaient que c'était un vieux château où
il revenait des esprits ; les autres, que tous les
sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La
plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait,
et que là il emportait tous les enfants
qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à
son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul
le pouvoir de se faire un passage au travers du
bois.
Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un
vieux paysan prit la parole et lui dit : « Mon
prince, il y a plus de cinquante ans, que j'ai ouï
dire à mon père qu'il y avait dans ce château une
princesse, la plus belle du monde; qu'elle y devait
dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée
par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, se sentit
tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait
fin à une si belle aventure, et, poussé par
l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 89

le-champ ce qui en était. A peine s'avança-t-il
vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces
et ces épines s'écartèrent d'elles-mêmes pour
le laisser passer. Il marche vers le château qu'il
voyait au bout d'une grande avenue où il entra,
et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne
de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres
s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé.
Il ne laissa pas de continuer son chemin : un
prince jeune et amoureux est toujours vaillant.
Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce
qu'il vit d'abord était capable de le glacer de
crainte. C'était un silence affreux : l'image de la
mort s'y présentait partout, et ce n'étaient que
des corps étendus d'hommes et d'animaux qui
paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien,
au nez bourgeonné et à la face vermeille des
suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs
tasses, où il y avait encore quelques gouttes de
vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis
en buvant.
Il passe une grande cour pavée de marbre ; il
monte l'escalier; il entre dans la salle des gardes,
qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule,
et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs
chambres, pleines de gentilshommes et de
dames, dormant tous, les uns debout, les autres
assis. Il entre dans une chambre toute dorée, et
il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts
de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais
vu : une princesse qui paraissait avoir quinze
ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait

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90 CONTES EN PROSE.

quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha
en tremblant et en admirant, et se mit à genoux
auprès d'elle.
Alors, comme la fin de l'enchantement était
venue, la princesse s'éveilla, et, le regardant avec
des yeux plus tendres qu'une première vue ne
semblait le permettre: « Est-ce vous, mon prince ?
lui dit-elle; vous vous êtes bien fait attendre. » Le
prince, charmé de ces paroles, et plus encore de
la manière dont elles étaient dites, ne savait comment
lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ;
il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses
discours furent mal rangés; ils en plurent davantage :
peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était
plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en
étonner : elle avait eu le temps de songer à ce
qu'elle aurait à lui dire; car il y a apparence
(l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne
fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré
le plaisir des songes agréables. Enfin, il y
avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne
s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils
avaient à se dire.
Cependant tout le palais s'était réveillé avec la
princesse : chacun songeait à faire sa charge ; et,
comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient
de faim. La dame d'honneur, pressée comme
les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la princesse
que la viande était servie. Le prince aida la
princesse à se lever: elle était toute habillée, et fort
magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire
qu'elle était habillée comme ma mère-grand, et

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 91

qu'elle avait un collet monté; elle n'en était pas
moins belle.
Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent,
servis par les officiers de la princesse.
Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles
pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près
de cent ans qu'on ne les jouât plus ; et, après
soupé, sans perdre de temps, le grand aumônier
les maria dans la chapelle du château, et la dame
d'honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu :
la princesse n'en avait pas grand besoin, et le
prince la quitta, dès le matin, pour retourner
à la ville, où son père devait être en peine de
lui.
Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu
dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte
d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du
pain noir et du fromage. Le roi, son père, qui
était bonhomme, le crut; mais sa mère n'en fut
pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque
tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours
une raison en main pour s'excuser quand il avait
couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta
plus qu'il n'eût quelque amourette; car il vécut
avec la princesse plus de deux ans entiers, et en
eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille,
fut nommée l'Aurore, et le second, un fils, qu'on
nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus
beau que sa soeur.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le
faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la
vie; mais il n'osa jamais se fier à elle de son

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92 CONTES EN PROSE.

secret : il la craignait, quoiqu'il l'aimât, car elle
était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée
qu'à cause de ses grands biens. On disait même
tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des
ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants,
elle avait toutes les peines du monde à se retenir
de se jeter sur eux : ainsi le prince ne lui voulut
jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au
bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara
publiquement son mariage, et alla en grande
cérémonie quérir la reine sa femme dans son
château. On lui fit une entrée magnifique dans
la ville capitale, où elle entra au milieu de ses
deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre
à l'empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa
la régence du royaume à la reine sa mère, et lui
recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait
être à la guerre tout l'été; et, dès qu'il fut
parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants,
une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir
plus aisément assouvir son horrible envie.
Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à
son maître d'hôtel : « Je veux manger demain à
mon dîner la petite Aurore. - Ah! madame, dit
le maître d'hôtel... - Je le veux, dit la reine (et
elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger
de la chair fraîche), et je la veux manger à la
sauce Robert. »
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait
pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau,

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 93

et monta à la chambre de la petite Aurore :
elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant
et en riant se jeter à son col, et lui demander du
bonbon. Il se mit à pleurer: le couteau lui tomba
des mains, et il alla dans la basse-cour couper la
gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne
sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait rien
mangé de si bon. Il avait emporté en même temps
la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme,
pour la cacher dans le logement qu'elle avait au
fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son
maître d'hôtel : « Je veux manger à mon souper
le petit Jour. » Il ne répliqua pas, résolu de la
tromper comme l'autre fois. Il alla chercher le
petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la
main, dont il faisait des armes avec un gros singe :
il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa
femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et
donna, à la place du petit Jour, un petit chevreau
fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement
bon.
Cela était fort bien allé jusque-là : mais, un
soir, cette méchante reine dit au maître d'hôtel :
« Je veux manger la reine à la même sauce que
ses enfants. » Ce fut alors que le pauvre maître
d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper.
La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter
les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était
un peu dure, quoique belle et blanche; et le
moyen de trouver dans la ménagerie une bête
aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour

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94 CONTES EN PROSE.

sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et
monta dans sa chambre dans l'intention de n'en
pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et
entra, le poignard à la main, dans la chambre de
la jeune reine ; il ne voulut pourtant point la surprendre,
et il lui dit, avec beaucoup de respect,
l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère. « Faites
votre devoir, lui dit-elle en lui tendant le col ;
exécutez l'ordre qu'on vous a donné ; j'irai revoir
mes enfants, mes pauvres enfants, que j'ai tant aimés! »
car elle les croyait morts, depuis qu'on les
avait enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame, lui répondit le pauvre
maître d'hôtel, tout attendri, vous ne mourrez
point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos
chers enfants ; mais ce sera chez moi, où je les ai
cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant
manger une jeune biche en votre place. » Il
la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser
ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder
une biche, que la reine mangea à son
soupé, avec le même appétit que si c'eût été la
reine : elle était bien contente de sa cruauté, et
elle se préparait à dire au roi, à son retour, que
les loups enragés avaient mangé la reine sa femme
et ses deux enfants.
Un soir qu'elle rôdait, à son ordinaire, dans les
cours et basses-cours du château, pour y halener
quelque viande fraîche, elle entendit, dans
une salle basse, le petit Jour, qui pleurait, parce
que la reine sa mère le voulait faire fouetter, à
cause qu'il avait été méchant; et elle entendit

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LA BELLE AU BOIS DORMANT. 95

aussi la petite Aurore, qui demandait pardon pour
son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine
et de ses enfants, et, furieuse d'avoir été trompée,
elle commanda, dès le lendemain matin, avec une
voix épouvantable qui faisait trembler tout le
monde, qu'on apportât au milieu de la cour une
grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de
vipères, de couleuvres et de serpents , pour y
faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel,
sa femme et sa servante : elle avait donné
ordre de les amener les mains liées derrière le
dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à
les jeter dans la cuve, lorsque le roi qu'on n'attendait
pas sitôt, entra dans la cour à cheval, il
était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce
que voulait dire cet horrible spectacle. Personne
n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de
voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la
première dans la cuve, et fut dévorée en un instant
par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre.
Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était
sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle
femme et ses enfants.

MORALITÉ.

Attendre quelque temps pour avoir un époux Riche, bien fait, galant et doux, La chose est assez naturelle; Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle Qui dormît si tranquillement.
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96 CONTES EN PROSE.

La fable semble encor vouloir nous faire entendre Que souvent de l'hymen les agréables noeuds, Pour être différés, n'en sont pas moins heureux, Et qu'on ne perd rien pour attendre. Mais le sexe avec tant d'ardeur Aspire à la foi conjugale, Que je n'ai pas la force ni le coeur, De lui prêcher cette morale.

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LE

PETIT CHAPERON ROUGE

CONTE.
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I L était une fois une petite fille de village, la
plus jolie qu'on eût su voir : sa mère en était
folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette
bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge,
qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait
le petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère ayant cuit et fait des galettes,
lui dit : « Va voir comment se porte ta mère-
grand, car on m'a dit qu'elle était malade. Porte-
lui une galette et ce petit pot de beurre. » Le
petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller
chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre
village. En passant dans un bois, elle rencontra
compère le Loup, qui eut bien envie de la manger;
mais il n'osa, à cause de quelques bûcherons
qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle
allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il
était dangereux de s'arrêter à écouter un loup,
CONTES DE PERRAULT. 7
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98 CONTES EN PROSE.

lui dit : « Je vais voir ma mère-grand, et lui porter
une galette, avec un petit pot de beurre, que
ma mère lui envoie. - Demeure-t-elle bien loin ?
lui dit le Loup. - Oh! oui, dit le petit Chaperon
rouge ; c'est par delà le moulin que vous voyez
tout là-bas, à la première maison du village. -
Eh bien! dit le Loup, je veux l'aller voir aussi :
je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce
chemin-là; et nous verrons à qui plus tôt y sera. »
Le Loup se mit à courir de toute sa force par
le chemin qui était le plus court, et la petite fille
s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à
cueillir des noisettes, à courir après des papillons,
et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle
rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la
maison de la mère-grand ; il heurte : toc, toc. -
« Qui est là? - C'est votre fille, le petit Chaperon
rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix,
qui vous apporte une galette et un petit pot de
beurre, que ma mère vous envoie. » La bonne
mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu'elle
se trouvait un peu mal, lui cria : « Tire la chevillette,
la bobinette cherra. » Le Loup tira la chevillette,
et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne
femme, et la dévora en moins de rien, car il y
avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite
il ferma la porte, et s'alla coucher dans le
lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon
rouge, qui, quelque temps après, vint
heurter à la porte : toc, toc. - « Qui est là? » Le
petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix

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PETIT CHAPERON ROUGE 99

du Loup, eut peur d'abord, mais, croyant que sa
mère-grand était enrhumée, répondit : « C'est
votre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous
apporte une galette et un petit pot de beurre,
que ma mère vous envoie. » Le Loup lui cria en
adoucissant un peu sa voix : « Tire la chevillette,
la bobinette cherra. » Le petit Chaperon rouge
tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant
dans le lit, sous la couverture : « Mets la galette
et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te
coucher avec moi. » Le petit Chaperon rouge se
déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut
bien étonnée de voir comment sa mère-grand
était faite en son déshabillé. Elle lui dit : « Ma
mère-grand, que vous avez de grands bras! -
C'est pour mieux t'embrasser, ma fille! - Ma
mère-grand, que vous avez de grandes jambes!
- C'est pour mieux courir, mon enfant! - Ma
mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !
- C'est pour mieux écouter, mon enfant ! - Ma
mère-grand, que vous avez de grands yeux ! -
C'est pour mieux te voir, mon enfant - Ma
mère-grand, que vous avez de grandes dents ! C'est
pour te manger ! » Et, en disant ces mots,
ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon
rouge, et la mangea.

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100 CONTES EN PROSE.


MORALITÉ.

On voit ici que de jeunes enfants, Surtout de jeunes filles, Belles, bien faites et gentilles, Font très mal d'écouter toutes sortes de gens, Et que ce n'est pas chose étrange, S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups Ne sont pas de la même sorte : Il en est d'une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel et sans courroux, Qui, privés, complaisants et doux, Suivent les jeunes demoiselles Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles. Mais, hélas! qui ne sait que ces loups doucereux De tous les loups sont les plus dangereux !

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LA BARBE-BLEUE

CONTE.
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I L était une fois un homme qui avait de belles
maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle
d'or et d'argent, des meubles en broderies,
et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur,
cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait
si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille
qui ne s'enfuît de devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait
deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda
une en mariage, et lui laissa le choix de celle
qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient
point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à
l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un
homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait
encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs
femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes
étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les
mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs
meilleures amies et quelques jeunes gens du

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102 CONTES EN PROSE.

voisinage, à une de ses maisons de campagne, où
on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que
promenades, que parties de chasse et de pêche,
que danses et festins, que collations : on ne dormait
point et on passait toute la nuit à se faire
des malices les uns aux autres; enfin tout alla si
bien que la cadette commença à trouver que le
maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et
que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on
fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d'un mois, la Barbe-Bleue dit à sa
femme qu'il était obligé de faire un voyage en
province, de six semaines au moins, pour une
affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien
divertir pendant son absence; qu'elle fit venir
ses bonnes amies; qu'elle les menât à la campagne,
si elle voulait; que partout elle fit bonne
chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands
garde-meubles; voilà celles de la vaisselle d'or et
d'argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà
celles de mes coffres-forts où est mon or et mon
argent; celles des cassettes où sont mes pierreries,
et voilà le passe-partout de tous les appartements.
Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du
cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement
bas : ouvrez tout, allez partout; mais, pour
ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je
vous le défends de telle sorte que, s'il vous arrive
de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre
de ma colère. »
Elle promit d'observer exactement tout ce qui
lui venait d'être ordonné, et lui, après l'avoir

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LA BARBE-BLEUE. 103

embrassée, il monte dans son carrosse, et part
pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n'attendirent
pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la
jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de
voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé
y venir pendant que le mari y était, à cause de
sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà
aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets,
les garde-robes, toutes plus belles et plus riches
les unes que les autres. Elles montèrent ensuite
aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez
admirer le nombre et la beauté des tapisseries,
des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons,
des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis
les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les
unes de glace, les autres d'argent et de vermeil
doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques
qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient
d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie,
qui, cependant, ne se divertissait point à voir
toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle
avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement
bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans
considérer qu'il était malhonnête de quitter sa
compagnie, elle y descendit par un petit escalier
dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa
se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée
à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque
temps, songeant à la défense que son mari lui
avait faite, et considérant qu'il pourrait lui

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104 CONTES EN PROSE.

arriver malheur d'avoir été désobéissante; mais la
tentation était si forte, qu'elle ne put la surmonter :
elle prit donc la petite clef, et ouvrit en
tremblant la porte du cabinet.
D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres
étaient fermées. Après quelques moments, elle
commença à voir que le plancher était tout couvert
de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient
les corps de plusieurs femmes mortes et
attachées le long des murs : c'était toutes les femmes
que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu'il
avait égorgées l'une après l'autre. Elle pensa
mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait
de retirer de la serrure, lui tomba de la
main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa
la clef, referma la porte, et monta à sa chambre
pour se remettre un peu ; mais elle n'en pouvait
venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était
tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ;
mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau
la laver, et même la frotter avec du sablon et
avec du grès, il demeura toujours du sang, car la
clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer
tout à fait : quand on ôtait le sang d'un
côté, il revenait de l'autre.
La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le
soir même, et dit qu'il avait reçu des lettres, dans
le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire
pour laquelle il était parti venait d'être terminée
à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put

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LA BARBE-BLEUE. 105

pour lui témoigner qu'elle était ravie de son
prompt retour.
Le lendemain, il lui redemanda les clefs; et
elle les lui donna, mais d'une main si tremblante,
qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.
« D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet
n'est point avec les autres? - Il faut, dit-elle,
que je l'aie laissée là-haut sur ma table. - Ne
manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner
tantôt. »
Après plusieurs remises, il fallut apporter la
clef. La Barbe-Bleue, l'ayant considérée, dit à sa
femme « Pourquoi y a-t-il du sang sur cette
clef ? - Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme,
plus pâle que la mort. - Vous n'en savez
rien! reprit la Barbe-Bleue; je le sais bien, moi.
Vous avez voulu entrer dans le cabinet! Eh bien,
madame, vous y entrerez et irez prendre votre
place auprès des dames que vous y avez vues. »
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant,
et en lui demandant pardon, avec toutes les marques
d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante.
Elle aurait attendri un rocher, belle et
affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue
avait le coeur plus dur qu'un rocher. « Il faut
mourir, madame, lui dit il, et tout à l'heure. -
Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant
les yeux baignés de larmes, donnez-moi un
peu de temps pour prier Dieu. - Je vous donne
un demi-quart d'heure, reprit la Barbe-Bleue;
mais pas un moment davantage. »
Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa soeur, et lui

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106 CONTES EN PROSE.

dit : « Ma soeur Anne, car elle s'appelait ainsi,
monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir
si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis
qu'ils me viendraient voir aujourd'hui ; et, si tu
les vois, fais-leur signe de se hâter. » La soeur
Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre
affligée lui criait de temps en temps : « Anne, ma
soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et la soeur
Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le
soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »
Cependant, la Barbe-Bleue, tenant un grand
coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa
femme: « Descends vite, ou je monterai là-haut.
- Encore un moment, s'il vous plaît, » lui répondait
sa femme; et aussitôt elle criait tout bas :
« Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la soeur Anne répondait : « Je ne vois rien que
le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. »
« Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue,
ou je monterai là-haut. - Je m'en vais, » répondait
la femme; et puis elle criait : « Anne, ma
soeur Anne, ne vois-tu rien venir? - Je vois, répondit
la soeur Anne, une grosse poussière qui
vient de ce côté-ci... - Sont-ce mes frères? -
Hélas! non, ma soeur : c'est un troupeau de
moutons... - Ne veux-tu pas descendre? criait
la Barbe-Bleue. - Encore un moment, » répondait
sa femme ; et puis elle criait : « Anne, ma
soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Je vois,
répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce
côté-ci, mais ils sont bien loin encore. - Dieu
soit loué ! s'écria-t-elle un moment après, ce sont

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LA BARBE-BLEUE. 107

mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de
se hâter. »
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute
la maison en trembla. La pauvre femme descendit,
et alla se jeter à ses pieds tout éplorée et
tout échevelée. « Cela ne sert de rien, dit la Barbe-
Bleue ; il faut mourir. » Puis, la prenant d'une
main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas
en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre
femme, se tournant vers lui, et le regardant
avec des yeux mourants, le pria de lui donner un
petit moment pour se recueillir. « Non, non,
dit-il, recommande-toi bien à Dieu; » et, levant
son bras... Dans ce moment, on heurta si fort à
la porte que la Barbe-Bleue s'arrêta tout court.
On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers,
qui, mettant l'épée à la main, coururent
droit à la Barbe-Bleue.
Il reconnut que c'était les frères de sa femme,
l'un dragon et l'autre mousquetaire, de sorte qu'il
s'enfuit aussitôt pour se sauver; mais les deux
frères le poursuivirent de si près qu'ils l'attrapèrent
avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent
leur épée au travers du corps, et le laissèrent
mort. La pauvre femme était presque aussi
morte que son mari, et n'avait pas la force de se
lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe-Bleue n'avait point
d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse
de tous ses biens. Elle en employa une
partie à marier sa soeur Anne avec un jeune gentilhomme
dont elle était aimée depuis longtemps;

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108 CONTES EN PROSE.

une autre partie à acheter des charges de capitaines
à ses deux frères, et le reste à se marier
elle-même à un fort honnête homme, qui lui
fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé
avec la Barbe-Bleue.

MORALITÉ.

La curiosité, malgré tous ses attraits, Coûte souvent bien des regrets ; Où en voit, tous les jours, mille exemples paraître. C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger; Dès qu'on le prend, il cesse d'être Et toujours il coûte trop cher.
AUTRE MORALITÉ.

Pour peu qu'on ait l'esprit sensé Et que du monde on sache le grimoire, On voit bientôt que cette histoire Est un conte du temps passé. Il n'est plus d'époux si terrible, Ni qui demande l'impossible, Fût-il mal-content et jaloux. Près de sa femme on le voit filer doux: Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être, On a peine à juger qui des deux est le maître.

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LE MAITRE CHAT

Ou
L E C H A T B O T T É


CONTE.
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U N meunier ne laissa pour tous biens, à trois
enfants qu'il avait, que son moulin, son âne
et son chat. Les partages furent bientôt faits; ni
le notaire, ni le procureur n'y furent point appelés.
Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre
patrimoine. L'aîné eut le moulin, le second eut
l'âne, et le plus jeune n'eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si
pauvre lot « Mes frères, disait-il, pourront gagner
leur vie honnêtement en se mettant ensemble
pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que
je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra
que je meure de faim. »
Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui
n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :
« Ne vous affligez point, mon maître;

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110 CONTES EN PROSE.

vous n'avez qu'à me donner un sac et me faire
faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles,
et vous verrez que vous n'êtes pas si mal
partagé que vous croyez. »
Quoique le maître du Chat ne fît pas grand
fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours
de souplesse pour prendre des rats et des souris,
comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il
se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il
ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le Chat eut ce qu'il avait demandé, il
se botta bravement, et, mettant son sac à son
cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes
de devant, et s'en alla dans une garenne où il y
avait grand nombre de lapins. Il mit du son et
des lasserons dans son sac, et, s'étendant comme
s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune
lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde,
vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il
y avait mis.
A peine fut-il couché, qu'il eut contentement ;
un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et
le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le
prit et le tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le
roi et demanda à lui parler. On le fit monter à
l'appartement de Sa Majesté, où étant entré, il
fit une grande révérence au roi, et lui dit :
« Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur
le marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui
prit de donner à son maître) m'a chargé

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LE CHAT BOTTÉ. 111

de vous présenter de sa part. - Dis à ton maître,
répondit ce roi, que je le remercie et qu'il me fait
plaisir. »
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé,
tenant toujours son sac ouvert, et, lorsque deux
perdrix y fuient entrées, il tira les cordons et les
prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter àu
roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le
roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et
lui fit donner pour boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois
mois, à porter de temps en temps au roi du gibier
de la chasse de son maître. Un jour qu'il sut que
le roi devait aller à la promenade, sur le bord de
la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du
monde, il dit à son maître : « Si vous voulez suivre
mon conseil, votre fortune est faite : vous
n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit
que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui
conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.
Dans le temps qu'il se baignait, le roi vint à passer,
et le Chat se mit à crier de toute sa force :
« Au secours! au secours! voilà monsieur le marquis
de Carabas qui se noie! » A ce cri, le roi mit
la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat
qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il
ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours
de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de la
rivière, le Chat s'approcha du carrosse et dit au
roi que, dans le temps que son maître se baignait,
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112 CONTES EN PROSE.

il était venu des voleurs qui avaient emporté ses
habits, quoiqu'il eût crié au voleur! de toute sa
force : le drôle les avait cachés sous une grosse
pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa
garde-robe d'aller quérir un de ses plus beaux
habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le
roi lui fit mille caresses, et, comme les beaux
habits qu'on venait de lui donner relevaient sa
bonne mine (car il était beau et bien fait de sa
personne), la fille du roi le trouva fort à son gré,
et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux
ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres,
qu'elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et
qu'il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir
que son dessein commençait à réussir, prit les
devants, et, ayant rencontré des paysans qui fauchaient
un pré, il leur dit : « Bonnes gens qui
fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que
vous fauchez appartient à monsieur le marquis
de Carabas, vous serez tous hachés menu comme
chair à pâté. »
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs
à qui était ce pré qu'ils fauchaient : « C'est
à monsieur le marquis de Carabas, » dirent-ils
tous ensemble ; car la menace du Chat leur avait
fait peur.
« Vous avez là un bel héritage, dit le roi au
marquis de Carabas. - Vous voyez, sire, répondit
le marquis ; c'est un pré qui ne manque point de
rapporter abondamment toutes les années. »

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LE CHAT BOTTÉ. 113

Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra
des moissonneurs et leur dit : « Bonnes
gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous
ces blés appartiennent à monsieur le marquis de
Carabas, vous serez tous hachés menu comme
chair à pâté. » Le roi, qui passa un moment
après, voulut savoir à qui appartenaient tous les
blés qu'il voyait. « C'est à monsieur le marquis
de Carabas, » répondirent les moissonneurs ; et
le roi s'en réjouit encore avec le marquis. Le
Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours
la même chose à tous ceux qu'il rencontrait, et
le roi émit étonné des grands biens de monsieur
le marquis de Carabas.
Le maître Chat arriva enfin dans un beau château,
dont le maître était un ogre, le plus riche
qu'on ait jamais vu; car toutes les terres par où
le roi avait passé étaient de la dépendance de ce
château. Le Chat, qui eut soin de s'informer qui
était cet ogre et ce qu'il savait faire, demanda à
lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si
près de son château sans avoir l'honneur de lui
faire la révérence.
L'ogre le reçut aussi civilement que le peut un
ogre et le fit reposer. « On m'a assuré, dit le Chat,
que vous aviez le don de vous changer en toutes
sortes d'animaux; que vous pouviez, par exemple,
vous transformer en lion, en éléphant. -
Cela est vrai, répondit l'ogre brusquement, et,
pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir
lion. » Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant
lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non
CONTES DE PERRAULT. 8
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114 CONTES EN PROSE.

sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui
ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.
Quelque temps après, le Chat, ayant vu que
l'ogre avait quitté sa première forme, descendit
et avoua qu'il avait eu bien peur. « On m'a assuré
encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire,
que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la
forme des plus petits animaux, par exemple de
vous changer en un rat, en une souris : je vous
avoue que je tiens cela tout à fait impossible. -
Impossible! reprit l'ogre; vous allez voir ; » et en
même temps il se changea en une souris, qui se
mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas
plus tôt aperçue, qu'il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi , qui vit en passant le beau
château de l'ogre, voulut entrer dedans. Le Chat,
qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur
le pont-levis, courut au-devant et dit au roi :
« Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château
de monsieur le marquis de Carabas ! -
Comment, monsieur le marquis, s'écria le roi, ce
château est encore à vous ! il ne se peut rien de
plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments
qui l'environnent; voyons les dedans, s'il
vous plaît. »
Le marquis donna la main à la jeune princesse,
et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent
dans une grande salle, où ils trouvèrent
une magnifique collation que l'ogre avait fait
préparer pour ses amis, qui le devaient venir
voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé
entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé

@

LE CHAT BOTTÉ. 115

des bonnes qualités de monsieur le marquis de
Carabas, de même que sa fille, qui en était folle,
et voyant les grands biens qu'il possédait, lui
dit, après avoir bu cinq ou six coups : « Il ne
tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous
ne soyez mon gendre. » Le marquis, faisant de
grandes révérences, accepta l'honneur que lui
faisait le roi, et, dès le même jour, il épousa la
princesse. Le Chat devint grand seigneur, et ne
courut plus après les souris que pour se divertir.


MORALITÉ.

Quelque grand que soit l'avantage De jouir d'un riche héritage Venant à nous de père en fils, Aux jeunes gens, pour l'ordinaire, L'industrie et le savoir-faire Valent mieux que des biens acquis.
AUTRE MORALITÉ.

Si le fils d'un meunier, avec tant de vitesse, Gagne le coeur d'une princesse, Et s'en fait regarder avec des yeux mourants; C'est que l'habit, la mine et la jeunesse, Pour inspirer de la tendresse, N'en sont pas des moyens toujours indifférent,

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LES FÉES

CONTE.
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I L était une fois une veuve qui avait deux filles:
l'aînée lui ressemblait si fort d'humeur et de
visage, que, qui la voyait, voyait la mère. Elles
étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses,
qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette,
qui était le vrai portrait de son père pour
la douceur et l'honnêteté, était avec cela une des
plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on
aime naturellement son semblable, cette mère
était folle de sa fille aînée et, en même temps,
avait une aversion effroyable pour la cadette
Elle la faisait manger à la cuisine et travailler
sans cesse.
Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre
enfant allât, deux fois le jour, puiser de l'eau à
une grande demi-lieue du logis, et qu'elle en
rapportât plein une grande cruche. Un jour
qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une
pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.
Oui dà, ma bonne mère, » dit cette belle fille;

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118 CONTES EN PROSE.

et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau
au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta,
soutenant toujours la cruche, afin qu'elle
bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu,
lui dit : « Vous êtes si belle, si bonne et si honnête,
que je ne puis m'empêcher de vous faire un
don; car c'était une fée qui avait pris la forme
d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où
irait l'honnêteté de cette jeune fille. Je vous
donne pour don, poursuivit la fée, qu'à chaque
parole que vous direz, il vous sortira de la bouche
ou une fleur, ou une pierre précieuse. »
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère
la gronda de revenir si tard de la fontaine. « Je
vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre
fille, d'avoir tardé si longtemps; » et, en disant
ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses,
deux perles et deux gros diamants. « Que vois-je
là ! dit sa mère tout étonnée; je crois qu'il lui
sort de la bouche des perles et des diamants. D'où
vient cela, ma fille ? » (Ce fut là la première fois
qu'elle l'appela sa fille.) La pauvre enfant lui raconta
naïvement tout ce qui lui était arrivé, non
sans jeter une infinité de diamants. « Vraiment,
dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille. Tenez,
Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre
soeur, quand elle parle; ne seriez-vous pas bien
aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller
puiser de l'eau à la fontaine, et, quand une pauvre
femme vous demandera à boire, lui en donner
bien honnêtement. - Il me ferait beau voir, répondit
la brutale, aller à la fontaine ! - Je veux

@

LES FEES. 119

que vous y alliez, reprit la mère, et tout à
l'heure. »
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle
prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le
logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine,
qu'elle vit sortir du bois une dame magnifiquement
vêtue, qui vint lui demander à boire.
C'était la même fée qui avait apparu à sa soeur,
mais qui avait pris l'air et les habits d'une princesse,
pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté
de cette fille. « Est-ce que je suis ici venue, lui
dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner
à boire! Justement j'ai apporté un flacon d'argent
tout exprès pour donner à boire à Madame ?
J'en suis d'avis : buvez à même si vous voulez. -
Vous n'êtes guère honnête, reprit la fée, sans se
mettre en colère. Eh bien! puisque vous êtes si
peu obligeante, je vous donne pour don qu'à
chaque parole que vous direz, il vous sortira de
la bouche ou un serpent, ou un crapaud. »
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria :
« Eh bien! ma fille ! - Eh bien ! ma mère! lui
répondit la brutale, en jetant deux vipères et
deux crapauds. - O ciel, s'écria la mère, que
vois-je là? C'est sa soeur qui en est cause : elle
me le paiera ; » et aussitôt elle courut pour la
battre. La pauvre enfant s'enfuit et alla se sauver
dans la forêt prochaine. Le fils du roi, qui revenait
de la chasse, la rencontra et, la voyant si
belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule
et ce qu'elle avait à pleurer! « Hélas! Monsieur,
c'est ma mère qui m'a chassée du logis. » Le fils

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120 CONTES EN PROSE.

du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six
perles et autant de diamants, la pria de lui dire
d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son
aventure. Le fils du roi en devint amoureux; et,
considérant qu'un tel don valait mieux que tout
ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre,
l'emmena au palais du roi son père, où il l'épousa.
Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre
mère la chassa de chez elle; et la malheureuse,
après avoir bien couru sans trouver
personne qui voulût la recevoir, alla mourir au
coin d'un bois.


MORALITÉ

Les diamants et les pistoles Peuvent beaucoup sur les esprits; Cependant les douces paroles Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix.

AUTRE MORALITÉ.

L'honnêteté coûte des soins, Et veut un peu de complaisance; Mais tôt ou tard elle a sa récompense, Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.
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CENDRILLON

OU
LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE

CONTE.
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I L était une fois un gentilhomme qui épousa,
en secondes noces, une femme, la plus hautaine
et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle
avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient
en toutes choses. Le mari avait, de
son côté, une jeune fille, mais d'une douceur et
d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa
mère, qui était la meilleure personne du monde.
Les noces ne furent pas plus tôt faites que la
belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur : elle
ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune
enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables.
Elle la chargea des plus viles occupations
de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle
et les montées, qui frottait la chambre de

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122 CONTES EN PROSE.

madame et celles de mesdemoiselles ses filles ;
elle couchait tout au haut de la maison, dans un
grenier, sur une méchante paillasse, pendant que
ses soeurs étaient dans des chambres parquetées,
où elles avaient des lits des plus à la mode, et
des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds
jusqu'à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec
patience et n'osait s'en plaindre à son père, qui
l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait
entièrement.
Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait
mettre au coin de la cheminée, et s'asseoir dans
les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément
dans le logis Cucendron. La cadette,
qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait
Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec
ses méchants habits, ne laissait pas d'être cent
fois plus belle que ses soeurs, quoique vêtues très
magnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal et qu'il
en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux
demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient
grande figure dans le pays. Les voilà bien
aises et bien occupées à choisir les habits et les
coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle
peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait
le linge de ses soeurs et qui godronnait leurs
manchettes. On ne parlait que de la manière
dont on s'habillerait. « Moi, dit l'aînée, je mettrai
mon habit de velours rouge et ma garniture
d'Angleterre. - Moi, dit la cadette, je n'aurai
que ma jupe ordinaire; mais, en récompense, je

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CENDRILLON. 123

mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière
de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes. »
On envoya quérir la bonne coiffeuse
pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit
acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles.
appelèrent Cendrillon pour lui demander son
avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les
conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à
les coiffer ; ce qu'elles voulurent bien.
En les coiffant, elles lui disaient : « Cendrillon,
serais-tu bien aise d'aller au bal ? - Hélas!
mesdemoiselles, vous vous moquez de moi; ce
n'est pas là ce qu'il me faut. - Tu as raison, on
rirait bien, si on voyait un Cucendron aller au
bal. »
Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de
travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa
parfaitement bien. Elles furent près de deux jours
sans manger, tant elles étaient transportées de
joie. On rompit plus de douze lacets, à force de
les serrer pour leur rendre la taille plus menue,
et elles étaient toujours devant le miroir.
Enfin l'heureux jour arriva; on partit, et Cendrillon
les suivit des yeux, le plus longtemps
qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit
à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs,
lui demanda ce qu'elle avait. « Je voudrais bien...
je voudrais bien... » Elle pleurait si fort qu'elle
ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui
dit : « Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce
pas? - Hélas! oui, dit Cendrillon en soupirant.
- Eh bien! seras-tu bonne fille ? dit sa marraine;

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124 CONTES EN PROSE.

je t'y ferai aller. » Elle la mena dans sa chambre,
et lui dit : « Va dans le jardin, et apporte-
moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt
cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la
porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment
cette citrouille la pourrait faire aller au bal. Sa
marraine la creusa et, n'ayant laissé que l'écorce,
la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt
changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans la souricière,
où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à
Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière,
et, à chaque souris qui sortait, elle lui donnait
un coup de sa baguette, et la souris était
aussitôt changée en un beau cheval : ce qui fit un
bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de
souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait
un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y
a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons
un cocher. - Tu as raison , dit sa marraine, va
voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y
avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les
trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l'ayant
touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait
une des plus belles moustaches qu'on ait jamais
vues.
Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y
trouveras six lézards derrière l'arrosoir; apporte-
les moi. » Elle ne les eut pas plus tôt apportés,
que sa marraine les changea en six laquais, qui
montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec

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CENDRILLON. 125

leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés
comme s'ils n'eussent fait autre chose de
toute leur vie. »
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien ! voilà
de quoi aller au bal n'es-tu pas bien aise ? -
Oui mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes
vilains habits ? » Sa marraine ne fit que la toucher
avec sa baguette , et en même temps ses habits
furent changés en des habits d'or et d'argent,
tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite
une paire de pantoufles de verre, les plus
jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle
monta en carrosse ; mais sa marraine lui recommanda,
sur toutes choses, de ne pas passer minuit,
l'avertissant que, si elle demeurait au bal
un moment davantage, son carrosse redeviendrait
citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais
des lézards, et que ses beaux habits reprendraient
leur première forme.
Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait
pas de sortir du bal avant minuit. Elle part,
ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on
alla avertir qu'il venait d'arriver une grande
princesse qu'on ne connaissait point, courut la
recevoir. Il lui donna la main à la descente du
carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie.
Il se fit alors un grand silence ; on cessa
de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant
on était attentif à contempler les grandes beautés
de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit
confus : « Ah! qu'elle est belle! » Le roi même,
tout vieux qu'il était , ne laissait pas de la

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126 CONTES EN PROSE.

regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait
longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si
aimable personne. Toutes les dames étaient attentives
à considérer sa coiffure et ses habits,
pour en avoir, dès le lendemain, de semblables,
pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles,
et des ouvriers assez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable,
et ensuite la prit pour la mener danser.
Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore
davantage. On apporta une fort belle collation,
dont le jeune prince ne mangea point, tant
il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir
auprès de ses soeurs et leur fit mille honnêtetés ;
elle leur fit part des oranges et des citrons que
le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort,
car elles ne la connaissaient point.
Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit
sonner onze heures trois quarts; elle fit
aussitôt une grande révérence à la compagnie, et
s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut
arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après
l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait
bien aller encore le lendemain au bal, parce que
le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était
occupée à raconter à sa marraine tout ce qui
s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à
la porte; Cendrillon leur alla ouvrir. « Que vous
êtes longtemps à revenir! » leur dit-elle en bâillant,
en se frottant les yeux, et en s'étendant
comme si elle n'eût fait que de se réveiller ; elle
n'avait cependant pas eu envie de dormir, depuis

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CENDRILLON. 127

qu'elles s'étaient quittées. « Si tu étais venue au
bal, lui dit une de ses soeurs, tu ne t'y serais pas
ennuyée ; il est venu la plus belle princesse, la
plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a
fait mille civilités; elle nous a donné des oranges
et des citrons. »
Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur
demanda le nom de cette princesse; mais elles
lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que
le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait
toutes choses au monde pour savoir qui
elle était. Cendrillon sourit et leur dit : « Elle
était donc bien belle ? Mon Dieu! que vous êtes
heureuses! ne pourrais-je point la voir? Hélas!
mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit
jaune que vous mettez tous les jours. - Vraiment,
dit mademoiselle Javotte, je suis de cet
avis! Prêtez votre habit à un vilain Cucendron
comme cela! il faudrait que je fusse bien folle. »
Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en
fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée,
si sa soeur eût bien voulu lui prêter
son habit.
Le lendemain, les deux soeurs furent au bal,
et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que
la première fois. Le fils du roi fut toujours auprès
d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs. La
jeune demoiselle ne s'ennuyait point et oublia ce
que sa marraine lui avait recommandé ; de sorte
qu'elle entendit sonner le premier Coup de minuit,
lorsqu'elle ne croyait point qu'il fût encore onze
heures : elle se leva, et s'enfuit aussi légèrement

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128 CONTES EN PROSE.

qu'aurait fait une biche. Le prince la, suivit,
mais il ne put l'attraper. Elle laissa tomber une
de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa
bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle,
bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et
avec ses méchants habits ; rien ne lui étant resté
de sa magnificence, qu'une de ses petites pantoufles,
la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber.
On demanda aux gardes de la porte du
palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse :
ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne
qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui
avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.
Quand les deux soeurs revinrent du bal, Cendrillon
leur demanda si elles s'étaient encore bien
diverties, et si la belle dame y avait été ; elles lui
dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie, lorsque
minuit avait sonné, et si promptement qu'elle
avait laissé tomber une de ses petites pantoufles
de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du
roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la
regarder pendant tout le reste du bal, et qu'assurément
il était fort amoureux de la belle personne
à qui appartenait la petite pantoufle.
Elles dirent vrai ; car, peu de jours après, le
fils du roi fit publier, à son de trompe, qu'il épouserait
celle dont le pied serait bien juste à la
pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses,
ensuite aux duchesses et à toute la cour,
mais inutilement. On l'apporta chez les deux
soeurs, qui firent tout leur possible pour faire

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CENDRILLON. 129

entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne
purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait,
et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :
« Que je voie si elle ne me serait pas bonne! »
Ses soeurs se mirent à rire et à se moquer d'elle.
Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle,
ayant regardé attentivement Cendrillon, et la
trouvant fort belle, dit que cela était très juste,
et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles.
Il fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle
de son petit pied, il vit qu'il y entrait sans
peine, et qu'elle y était juste comme de cire.
L'étonnement des deux soeurs fut grand, mais
plus grand encore quand Cendrillon tira de sa
poche l'autre petite pantoufle, qu'elle mit à son
pied. Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant
donné un coup de baguette sur les habits de
Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques
que tous les autres.
Alors ses deux soeurs la reconnurent pour la
belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles
se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon
de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient
fait souffrir. Cendrillon les releva et leur dit, en
les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon
coeur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours.
On la mena chez le jeune prince, parée comme
elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais;
et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon,
qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux
soeurs au palais, et les maria, dès le jour même,
à deux grands seigneurs de la cour,
CONTES DE PERRAULT. 9
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130 CONSES EN PROSE.


MORALITÉ,


La beauté, pour le sexe, est un rare trésor. De l'admirer jamais ou ne se lasse ; Mais ce qu'on nomme bonne grâce Est sans prix, et vaut mieux encor.
C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa marraine, En la dressant, en l'instruisant, Tout et si bien qu'elle en fit une reine : (Car ainsi sur ce conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées ; Pour engager un coeur, pour en venir à bout, La bonne grâce est le vrai don des fées; Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

AUTRE MORALITÉ.


C'est sans doute un grand avantage D'avoir de l'esprit, du courage, De la naissance, du bon sens, Et d'autres semblables talents Qu'on reçoit du ciel en partage; Mais vous aurez beau les avoir, Pour votre avancement ce seront choses vaines, Si vous n'avez, pour les faire valoir, Ou des parrains, ou des marraines.

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R I Q U E T A L A H O U P P E

CONTE.
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I L était une fois une reine qui accoucha d'un
fils si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps
s'il avait forme humaine. Une fée, qui se trouva
à sa naissance, assura qu'il ne laisserait pas d'être
aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit :
elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don
qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit
qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le
mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui
était bien affligée d'avoir mis au monde un si
vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença
pas plus tôt à parler, qu'il dit mille jolies
choses, et qu'il avait dans toutes ses actions
je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était
charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde
avec une petite houppe de cheveux sur la tête,
ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la Houppe,
car Riquet était le nom de la famille.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un

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132 CONTES EN PROSE.

royaume voisin accoucha de deux filles. La première
qui vint au monde était plus belle que le
jour ; la reine en fut si aise qu'on appréhenda
que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fit
mal. La même fée qui avait assisté à la naissance
du petit Riquet à la Houppe était présente, et,
pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara
que cette petite princesse n'aurait point d'esprit,
et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle.
Cela mortifia beaucoup la reine ; mais elle eut,
quelques moments après, un bien plus grand chagrin;
car la seconde fille dont elle accoucha se
trouva extrêmement laide. « Ne vous affligez
point tant, madame, lui dit la fée, votre fille sera
récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit,
qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque
de la beauté. - Dieu le veuille, répondit la
reine ; mais n'y aurait-il point moyen de faire
avoir un peu d'esprit à l'aînée , qui est si belle ?
- Je ne puis rien pour elle, madame, du côté de
l'esprit, lui dit la fée; mais je puis tout, du côté
de la beauté; et, comme il n'y a rien que je ne
veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui
donner pour don de pouvoir rendre beau ou
belle la personne qui lui plaira. »
A mesure que ces deux princesses devinrent
grandes, leurs perfections crurent aussi avec elles.
et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée
et de l'esprit de la cadette. Il est vrai que
leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge.
La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'aînée devenait
plus stupide de jour en jour. Ou elle ne

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RIQUET A LA HOUPPE. 133

répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle
disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite,
qu'elle n'eût pu ranger quatre porcelaines
sur le bord d'une cheminée, sans en casser
une ; ni boire un verre d'eau, sans en répandre
la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage dans
une jeune personne, cependant la cadette l'emportait
presque toujours sur son aînée, dans toutes
les compagnies. D'abord on allait du côté de
la plus belle, pour la voir et pour l'admirer ; mais
bientôt après on allait à celle qui avait le plus
d'esprit, pour lui entendre dire mille choses
agréables; et on était étonné qu'en moins d'un
quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès
d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour
de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le
remarqua bien ; et elle eût donné sans regret
toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit
de sa soeur. La reine, toute sage qu'elle était, ne
put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa
bêtise : ce qui pensa faire mourir de douleur
cette pauvre princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois
pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle
un petit homme fort laid et fort désagréable, mais
vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince
Riquet à la Houppe, qui, étant devenu amoureux
d'elle sur ses portraits qui couraient par tout le
monde, avait quitté le royaume de son père, pour
avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de
la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde, avec

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134 CONTES EN PROSE.

tout le respect et toute la politesse imaginables.
Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments
ordinaires, qu'elle était fort mélancolique,
il lui dit : « Je ne comprends point, madame,
comment une personne aussi belle que vous
l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez ;
car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une
infinité de belles personnes, je puis dire que je
n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la
vôtre.
- Cela vous plaît à dire, monsieur, » lui répondit
la princesse et en demeura là. - « La
beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si
grand avantage, qu'il doit tenir lieu de tout le
reste, et, quand on le possède, je ne vois pas qu'il
y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. -
J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide
que vous, et avoir de l'esprit, que d'avoir de la
beauté comme j'en ai, et être bête autant que je
le suis. - Il n'y a rien, madame, qui marque davantage
qu'on a de l'esprit, que de croire n'en
pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là que,
plus on en a, plus on croit en manquer. - Je ne
sais pas cela, dit la princesse; mais je sais que je
suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin
qui me tue. - Si ce n'est que cela, madame, qui
vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre
douleur. - Et comment ferez-vous ? dit la princesse.
- J'ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la
Houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en
saurait avoir à la personne que je dois aimer
le plus ; et comme vous êtes, madame, cette

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RIQUET A LA HOUPPE. 135

personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez
autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que
vous vouliez bien m'épouser. »
La princesse demeura tout interdite, et ne répondit
rien. « Je vois, reprit Riquet à la Houppe,
que cette proposition vous fait de la peine, et je
ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an
tout entier pour vous y résoudre. » La princesse
avait si peu d'esprit, et en même temps une si
grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la
fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte
qu'elle accepta la proposition qui lui était faite.
Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la
Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil
jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était
auparavant : elle se trouva une facilité incroyable
à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une
manière fine, aisée et naturelle. Elle commença,
dès ce moment, une conversation galante et soutenue
avec Riquet à la Houppe, où elle brilla
d'une telle force, que Riquet à la Houppe crut
lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était
réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la
cour ne savait que penser d'un changement si
subit et si extraordinaire; car autant qu'on lui
avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant
lui entendait-on dire des choses bien sensées et
infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une
joie qui ne se peut imaginer ; il n'y eut que sa
cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que,
n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit,

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136 CONTES EN PROSE.

elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon
fort désagréable.
Le roi se conduisait par ses avis, et allait
même quelquefois tenir le conseil dans son appartement.
Le bruit de ce changement s'étant répandu,
tous les jeunes princes des royaumes
voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer,
et presque tous la demandèrent en mariage; mais
elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et
elle les écoutait tous, sans s'engager à pas un
d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si
riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne pût
s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui.
Son père, s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait
la maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle
n'avait qu'à se déclarer. Comme, plus on a d'esprit,
et plus on a de peine à prendre une ferme
résolution sur cette affaire, elle demanda, après
avoir remercié son père, qu'il lui donnât du
temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même
bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour
rêver plus commodément à ce qu'elle avait à
faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant
profondément, elle entendit un bruit sourd sous
ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont
et viennent et qui agissent. Ayant prêté l'oreille
plus attentivement, elle ouït que l'on disait :
« Apporte-moi cette marmite ; » l'autre : « Donne-
moi cette chaudière ; » l'autre : « Mets du bois
dans ce feu. » La terre s'ouvrit dans le même
temps, et elle vit cous ses pieds comme une

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RIQUET A LA HOUPPE. 137

grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons
et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour
faire un festin magnifique. Il en sortit une bande
de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper
dans une allée du bois, autour d'une table
fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et
la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler
en cadence, au son d'une chanson harmonieuse.
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda
pour qui ils travaillaient. « C'est, madame,
lui répondit le plus apparent de la bande, pour le
prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront
demain. » La princesse, encore plus surprise
qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à
coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle
avait promis d'épouser le prince Riquet à la
Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait
qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand
elle fit cette promesse, elle était une bête, et
qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui
avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas, en continuant sa
promenade, que Riquet à la Houppe se présenta
à elle, brave, magnifique, et comme un prince
qui va se marier. « Vous me voyez, dit-il, madame,
exact à tenir ma parole, et je ne doute
point que vous ne veniez ici pour exécuter la
vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le
plus heureux de tous les hommes. - Je vous
avouerai franchement, répondit la princesse, que
je n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et

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138 CONTES EN PROSE.

que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre
telle que vous la souhaitez. - Vous m'étonnez,
madame, lui dit Riquet à la Houppe. - Je le
crois, dit la princesse, et assurément, si j'avais
affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je
me trouverais bien embarrassée. Une princesse
n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous
m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais,
comme celui à qui je parle est l'homme du monde
qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra
raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une
bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à
vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant
l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore
plus difficile en gens que je n'étais, je prenne
aujourd'hui une résolution que je n'ai pu prendre
dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon
à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter
ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne
voyais.
- Si un homme sans esprit, répondit Riquet
à la Houppe, serait bien reçu, comme vous venez
de le dire, à vous reprocher votre manque de
parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je
n'en use pas de même, dans une chose où il y va
de tout le bonheur de ma vie ? Est-il raisonnable
que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une
pire condition que celles qui n'en ont pas ? Le
pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et
qui avez tant souhaité d'en avoir ? Mais venons
au fait, s'il vous plaît. A la réserve de ma laideur,
y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise ?

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RIQUET A LA HOUPPE. 139

Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon
esprit, de mon humeur et de mes manières ? -
Nullement, répondit la princesse; j'aime en vous
tout ce que vous venez de me dire. - Si cela est
ainsi, reprit Riquet à la Houppe, je vais être heureux,
puisque vous pouvez me rendre le plus aimable
des hommes. - Comment cela se peut-il
faire ? lui dit la princesse. - Cela se fera, répondit
Riquet à la Houppe, si vous m'aimez assez
pour souhaiter que cela soit ; et afin, madame,
que vous n'en doutiez pas, sachez que la même
fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don
de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me
plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre
beau celui que vous aimerez, et à qui vous
voudrez bien faire cette faveur.
- Si la chose est ainsi, dit la princesse, je
souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le
prince du monde le plus beau et le plus aimable ;
et je vous en fais le don, autant qu'il est en moi. »
La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces
paroles, que Riquet à la Houppe parut, à ses yeux,
l'homme du monde le plus beau, le mieux fait et
le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques-
uns assurent que ce ne furent point les charmes de
la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit
cette métamorphose. Ils disent que la princesse,
ayant fait réflexion sur la persévérance de son
amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes
qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus
la difformité de son corps ni la laideur de son visage;
que sa bosse ne lui sembla plus que le bon

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140 CONTES EN PROSE.

air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu
que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement,
elle ne lui trouva plus qu'un certain air
penché qui la charmait. Ils disent encore que ses
yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que
plus brillants; que leur dérèglement passa dans
son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour,
et qu'enfin son gros nez rouge eut pour
elle quelque chose de martial et d'héroïque.
Quoi qu'il en soit, la princesse lui promit sur-
le champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtînt le
consentement du roi son père. Le roi, ayant su
que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet
à la Houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un
prince très spirituel et très sage, le reçut avec
plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les
noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe
l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait
donnés longtemps auparavant.

MORALITÉ.

Ce que l'on voit dans cet écrit Est moins un conte en l'air que la vérité même. Tout est beau dans ce que l'on aime; Tout ce qu'on aime a de l'esprit.
AUTRE MORALITÉ.

Dans un objet où la nature Aura mis de beaux traits et la vive peinture D'un teint où jamais l'art ne saurait arriver, Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible, Qu'un seul agrément invisible Que l'amour y fera trouver.

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L E P E T I T P O U C E T


CONTE.
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I L était une fois un bûcheron et une bûcheronne
qui avaient sept enfants, tous garçons ;
l'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en
avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron ait
eu tant d'enfants en si peu de temps; mais c'est
que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait
pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les
incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux
ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait
encore, c'est que le plus jeune était fort
délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce
qui était une marque de la bonté de son esprit.
Il était fort petit, et, quand il vint au monde, il
n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit
qu'on l'appela le Petit Poucet.
Ce pauvre enfant était le souffre-douleurs de
la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant
il était le plus fin et le plus avisé de tous

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142 CONTES EN PROSE.

ses frères, et, s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut
Si grande que ces pauvres gens résolurent de se
défaire de leurs enfants. Un soir que ses enfants
étaient couchés, et que le bûcheron était auprès
du feu avec sa femme, il lui dit, le coeur serré de
douleur : « Tu vois bien que nous ne pouvons
plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir
mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu
de les mener perdre demain au bois, ce qui sera
bien aisé, car, tandis qu'ils s'amuseront à fagoter,
nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous
voient. - Ah ! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu
toi-même mener perdre tes enfants! » Son mari
avait beau lui représenter leur grande pauvreté,
elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre,
mais elle était leur mère.
Cependant, ayant considéré quelle douleur ce
lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit,
et alla se coucher en pleurant.
Le Petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car,
ayant entendu, de dedans son lit, qu'ils parlaient
d'affaires, il s'était levé doucement et s'était glissé
sous l'escabelle de son père, pour les écouter sans
être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point
du reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à
faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un
ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux
blancs, et ensuite revint à la maison. On
partit, et le Petit Poucet ne découvrit rien de
tout ce qu'il savait à ses frères.

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LE PETIT POUCET. 143

Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à
dix pas de distance, on ne se voyait pas l'un
l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et
ses enfants à ramasser des broutilles pour faire
des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés
à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement,
et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier
détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent
à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit
Poucet les laissait crier, sachant bien par où il
reviendrait à la maison, car en marchant il avait
laissé tomber le long du chemin les petits cailloux
blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur
dit donc : « Ne craignez point, mes frères; mon
père et ma mère nous ont laissés ici, mais je
vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement. »
Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison,
par le même chemin qu'ils étaient venus
dans la forêt. Es n'osèrent d'abord entrer, mais
ils se mirent tous contre la porte, pour écouter
ce que disaient leur père et leur mère.
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne
arrivèrent chez eux, le seigneur du village
leur envoya dix écus, qu'il leur devait il y avait
longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela
leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient
de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure
sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps
qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois
plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de

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144 CONTES EN PROSE.

deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés. la
bûcheronne dit : « Hélas,! où sont maintenant
nos pauvres enfants ! Ils feraient bonne chère de
ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est
toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que
nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant
dans cette forêt ? Hélas! mon Dieu, les loups
les ont peut-être déjà mangés ! Tu es bien inhumain
d'avoir perdu ainsi tes enfants! »
Le bûcheron s'impatienta à la fin; car elle redit
plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient, et
qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre,
si elle ne se taisait. Ce n'est pas que le bûcheron
ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme,
mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il
était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui
aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui
trouvent très importunes celles qui ont toujours
bien dit.
La bûcheronne était tout en pleurs : « Hélas!
où sont maintenant mes enfants, mes pauvres
enfants ! » Elle le dit une fois si haut, que les
enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendu,
se mirent à crier tous ensemble : « Nous voilà !
nous voilà! » Elle courut vite leur ouvrir la porte,
et leur dit en les embrassant : « Que je suis aise
de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien
las, et vous avez bien faim ; et toi, Pierrot, comme
te voilà crotté, viens que je te débarbouille. » Ce
Pierrot était son fils aîné, qu'elle aimait plus que
tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau,
et qu'elle était un peu rousse.

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LE PETIT POUCET. 145

Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit
qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils
racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la
forêt, en parlant presque toujours tous ensemble.
Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants
avec eux, et cette joie dura tant que les dix
écus durèrent. Mais, lorsque l'argent fut dépensé,
ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent
de les perdre encore ; et, pour ne pas
manquer leur coup, de les mener bien plus loin
que la première fois.
Ils ne purent parler de cela si secrètement
qu'ils ne fussent entendus par le Petit Poucet,
qui fit son compte de sortir d'affaire comme il
avait déjà fait ; mais, quoiqu'il se fût levé de
grand matin pour aller ramasser de petits cailloux,
il ne put en venir à bout, car il trouva la
porte de la maison fermée à double tour. Il ne
savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant
donné à chacun un morceau de pain pour leur
déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son
pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes
le long des chemins où ils passeraient : il le serra
donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l'endroit
de la forêt le plus épais et le plus obscur ; et, dès
qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et
les laissèrent là. Le Petit Poucet ne s'en chagrina
pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément
son chemin, par le moyen de son pain qu'il
avait semé partout où il avait passé ; mais il fut
bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une
CONTES DE PERRAULT. 10
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146 CONTES EN PROSE.

seule miette : les oiseaux étaient venus qui
avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils marchaient,
plus ils s'égaraient, et s'enfonçaient dans
la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent
qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils
croyaient n'entendre de tous côtés que les hurlements
de loups qui venaient à eux pour les
manger. Ils n'osaient presque se parler, ni tourner
la tête. Il survint une grosse pluie, qui les
perça jusqu'aux os; ils glissaient à chaque pas, et
tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient
tout crottés, ne sachant que faire de leurs
mains.
Le Petit Poucet grimpa au haut d'un arbre,
pour voir s'il ne découvrirait rien ; ayant tourné
la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme
d'une chandelle, mais qui était bien loin, par
delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et, lorsqu'il
fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant,
ayant marché quelque temps, avec ses
frères, du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit
en sortant du bois.
Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette
chandelle, non sans bien des frayeurs : car souvent
ils la perdaient de vue; ce qui leur arrivait
toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques
fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne
femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce
qu'ils voulaient. Le Petit Poucet lui dit qu'ils
étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus
dans la forêt, et qui demandaient à coucher par

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LE PETIT POUCET. 147

charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se
mit à pleurer, et leur dit : « Hélas! mes pauvres
enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que
c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits
enfants ? - Hélas! madame, lui répondit le Petit
Poucet, qui tremblait de toute sa force, aussi
bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien
sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas
de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas
nous retirer chez vous, et, cela étant, nous aimons
mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ;
peut-être qu'il aura pitié de nous si vous voulez
bien l'en prier. »
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait
les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin,
les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès
d'un bon feu; car il y avait un mouton tout entier
à la broche, pour le souper de l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent
heurter trois ou quatre grands coups à
la porte : c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa
femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la
porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était
prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit
à table. Le mouton était encore tout sanglant,
mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait
à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair
fraîche. « Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce
veau que je viens d'habiller, que vous sentez. -
Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois,
reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers ;
u y a ici quelque chose que je n'entends pas. »

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148 CONTES EN PROSE.

En disant ces mots, il se leva de table, et alla
droit au lit.
« Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me
tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il
tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend
d'être une vieille bête. Voilà du gibier qui me
vient bien à propos pour traiter trois ogres de
mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci.»
Il les tira de dessous le lit, l'un après l'autre.
Ces pauvres enfants se mirent à genoux, en lui
demandant pardon ; mais ils avaient affaire au
plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d'avoir
de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait
à sa femme que ce seraient là de friands morceaux,
lorsqu'elle leur aurait fait une bonne
sauce.
Il alla prendre un grand couteau; et en approchant
de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une
longue pierre, qu'il tenait à sa main gauche. Il
en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui
dit : « Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ?
n'aurez-vous pas assez de temps demain ? - Tais-
toi, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés. -
Mais vous avez encore là tant de viande , reprisa
femme : voilà un veau, deux moutons et la
moitié d'un cochon! - Tu as raison, dit l'Ogre :
donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent
pas, et va les mener coucher. »
La bonne lemme fut ravie de joie , et leur
porta bien à souper; mais ils ne purent manger,
tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre,
il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien

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LE PETIT POUCET. 149

régaler ses amis. Il but une douzaine de coups
de plus qu'à l'ordinaire : ce qui lui donna un peu
dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avait sept filles , qui n'étaient encore
que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes
le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient
de la chair fraîche, comme leur père ; mais elles
avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez
crochu, et une fort grande bouche, avec de longues
dents fort aiguës et fort éloignées l'une de
l'autre. Elles n'étaient pas encore fort méchantes;
mais elles promettaient beaucoup, car elles
mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le
sang.
On les avait fait coucher de bonne heure, et
elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant
chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait
dans la même chambre un autre lit de la même
grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de
l'Ogre mit coucher les sept petits garçons; après
quoi, elle s'alla coucher auprès de son mari.
Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les
filles de l'Ogre avaient des couronnes d'or sur la
tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'Ogre quelque
remords de ne les avoir pas égorgés dès le
soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et
prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla
tout doucement les mettre sur la tête des sept
filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes
d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères et
sur la sienne, afin que l'Ogre les prît pour ses
filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait

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150 CONTES EN PROSE.

égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé ;
car l'Ogre, s'étant éveillé sur le minuit, eut regret
d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait
exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement
hors du lit, et, prenant son grand couteau : « Allons
voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles;
n'en faisons pas à deux fois. »
Il monta donc à tâtons à la chambre de ses
filles, et s'approcha du lit où étaient les petits
garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit
Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main
de l'Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait
tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit
les couronnes d'or : « Vraiment, dit-il, j'allais
faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus
trop hier au soir. » Il alla ensuite au lit de ses
filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons :
« Ah! les voilà, dit-il, nos gaillards; travaillons
hardiment.» En disant ces mots, il coupa,
sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content
de cette expédition, il alla se recoucher auprès
de sa femme.
Aussitôt que le Petit Poucet entendit ronfler
l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller
promptement et de le suivre. Ils descendirent
doucement dans le jardin et sautèrent pardessus
les murailles. Ils coururent presque toute
la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où
ils allaient.
L'Ogre, s'étant éveillé, dit à sa femme : « Va-
t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au
soir. » L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de

@

LE PETIT POTSCET. 151

son mari, ne se doutant point de la manière qu'il
entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui
ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut,
où elle fut bien surprise, lorsqu'elle aperçut
ses sept filles égorgées et nageant dans leur
sang. »
Elle commença par s'évanouir, car c'est le premier
expédient que trouvent presque toutes les
femmes en pareilles rencontres. L'Ogre, craignant
que sa femme ne fût trop longtemps à faire
la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut
pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa
femme, lorsqu'il vit cet affreux spectacle. « Ah!
qu'ai-je fait là? s'écria-t-il. Ils me le payeront,
les malheureux, et tout à l'heure. »
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de
sa femme; et, l'ayant fait revenir : « Donne-moi
vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que
j'aille les attraper. » Il se mit en campagne, et,
après avoir couru bien loin de tous les côtés, enfin
il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres
enfants, qui n'étaient plus qu'à cent pas du
logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de
montagne en montagne, et qui traversait des
rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre
ruisseau. Le Petit Poucet, qui vit un rocher
creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses
six frères et s'y fourra aussi, regardant toujours
ce que l'Ogre deviendrait. L'Ogre, qui se trouvait
fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement
(car les bottes de sept lieues fatiguent
fort leur homme), voulut se reposer; et, par

@

152 CONTES EN PROSE.

hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits
garçons s'étaient cachés.
Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit
après s'être reposé quelque temps, et vint
à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants
n'eurent pas moins de peur que quand il
tenait son grand couteau pour leur couper la
gorge. Le Petit Poucet en eut moins de peur, et
dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison
pendant que l'Ogre dormait bien fort, et
qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils
crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.
Le Petit Poucet, s'étant approché de l'Ogre,
lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt.
Les bottes étaient fort grandes et fort larges; mais,
comme elles étaient fées, elles avaient le don de
s'agrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui
qui les chaussait; de sorte qu'elles se trouvèrent
aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles
eussent été faites pour lui.
Il alla droit à la maison de l'Ogre, où il trouva
sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.
« Votre mari, lui dit le Petit Poucet, est en
grand danger ; car il a été pris par une troupe
de voleurs, qui ont juré de le tuer s'il ne leur
donne tout son or et tout son argent. Dans le
moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la
gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir
avertir de l'état où il est, et de vous dire de me
donner tout ce qu'il a de vaillant, sans en rien
retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans
miséricorde. Comme la chose presse beaucoup,

@

LE PETIT POUCET. 153

il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues
que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que
vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. »
La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt
tout ce qu'elle avait; car cet Ogre ne laissait
pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les
petits enfants. Le Petit Poucet, étant donc chargé
de toutes les richesses de l'Ogre, s'en revint au
logis de son père, où il fut reçu avec bien de la
joie.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas
d'accord de cette dernière circonstance, et qui
prétendent que le Petit Poucet n'a jamais fait ce
vol à l'Ogre; qu'à la vérité il n'avait pas fait
conscience de lui prendre ses bottes de sept
lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir
après les petits enfants. Ces gens-là assurent le
savoir de bonne part, et même pour avoir bu et
mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent
que lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes
de l'Ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on
était fort en peine d'une armée qui était à deux
cents lieues de là, et du succès d'une bataille
qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils. trouver le
roi et lui dit que, s'il le souhaitait, il lui rapporterait
des nouvelles de l'armée avant la fin du
jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent
s'il en venait à bout. Le Petit Poucet rapporta
des nouvelles, des le soir même; et, cette
première course l'ayant fait connaître, il gagnait
tout ce qu'il voulait; car le roi le payait parfaitement
bien pour porter ses ordres à l'armée ; et

@

154 CONTES EN PROSE.

une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il
voulait, pour avoir des nouvelles de leurs amants,
et ce fut là son plus grand gain.
Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient
de lettres pour leurs maris ; mais elles
le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose
qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce
qu'il gagnait de ce côté-là.
Après avoir fait pendant quelque temps le métier
de courrier, et y avoir amassé beaucoup de
bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible
d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il
mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices
de nouvelle création pour son père et pour
ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement
bien sa cour en même temps.


MORALITÉ.

On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants, Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands, Et d'un extérieur qui brille; Mais si l'un d'eux est faible, ou ne dit mot, On le méprise, on le raille, on le pille : Quelquefois, cependant, c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille.

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N O T E S E T V A R I A N T E S.



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Pag.
3. La préface des Contes en vers ne se trouve ni
dans l'édition princeps de Griselidis, 1691 (Arsenal
9202, Bibl. nationale Y, 5237 A), ni dans la seconde,
1694, comprenant Griselidis, Peau d'Ane et les Souhaits
(B. nle Y, 5238 A), ni dans Moëtjens. Nous la
donnons, comme a fait M. Ch. Giraud, d'après la
quatrième, de 1695. (Bibi. V. Cousin, 9606.)

7. « Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle... »
C'est Mlle Lhéritier de Villaudon. La Nouvelle de
Griselidis paraît avoir circulé manuscrite.

9. « La marquise de Salusses... » C'est le titre de la
première édition.

10 « Où le beau sexe, né pour plaire, »
(2. éd. 1694.)
Où le sexe né pour lui plaire. (Ire éd. 1691.)
-- « Griselidis y sera peu prisée. »
Griselde y sera peu prisée. (1691

12. « Ou banni quelque impôt... »
Ou remis quelque impôt... (1691.)

14. « Ce n'est que vertu, que bonté,
Que pudeur, que sincérité... »
Ce n'est que vertu, que douceur,
Qu'un même esprit, qu'un même coeur. (1691.)

15. « ............. Et tous alerte...
Il faudrait peut-être : Et tous, alerte !
-- « Entraînent en les regardant »
Entraînent en le regardant. (1691.)

@

156 NOTES ET VARIANTES.

Pag.
Sans doute, en regardant le fort de la bête. Mauvaise
leçon.

16. « Dans les plus creux du bois. »
Dans le plus creux du bois.
(1691. Meilleur texte.)
-- « Bizarre aventure », Bijarre. (1691, 1694.)
-- « Clair de ruisseaux et sombre de verdure. » Vers
critiqué à tort dans le recueil Moëtjens.

17. « Le prince découvrit une simplicité,
Une douceur, une sincérité,
Dont il croyait le beau sexe incapable, »
.................. cette simplicité,
Cette douceur, cette sincérité
Dont il crut jusqu'alors le beau sexe incapable.
(1691.)

18. « ... de cristal et d'agate. » Agathe.
(1691, 1694.)

19. « Sans en bien observer tous les lieux d'alentour;
Sans la bien observer, et les lieux d'alentour. (1691.)
-- « Mais, dès le lendemain, il sentit sa blessure,
Et se vit accablé de tristesse et d'ennui. »
Mais dans les jours suivants qu'il sentit sa blessure,
Il lui causa bien de l'ennui. (1691.)
20. « Il sut qu'elle n'a plus que son père avec elle,
Que Griselidis on l'appelle. »
II sut que Griselde on l'appelle,
Qu'elle n'a plus que son père avec elle. (1691.)

23. « De demi-pied les coiffures baissèrent. »
Éditions originales : les coëffures.

26. « Griselidis, de l'hymen informée, »
De l'hymen, Griselde informée. (1691.)

26. « Griselidis, sans paraître étonnée, »
Griselde, sans être étonnée. (1691.)

33. « Partout comme un astre elle brille
Conçut pour elle un violent amour. »
Un chevalier, aimable autant qu'on le peut être,

@

NOTES ET VARIANTES. 157

Pag.
Qui connut son mérite, et par hasard un jour
La vit à la grille paraître,
Conçut pour elle un violent amour. (1691.)

35. « Il faut, dit-il, vous retirer
Sous votre toit de chaume et de fougère... »
Dans vos bois, lui dit-il, il faut vous retirer
Pour me soustraire à sa colère. (1691.)

38. « Griselidis, dit-il,»
Griselde, lui dit-il, ... (1691.)

39. « Griselidis, à son abord, ....
Le souvenir en son coeur se rappelle. »
Griselde en est émue, et de ses jours heureux
Le tendre souvenir à son coeur se rappelle. (1691.)

40. « Songez, lui dit le prince avec un ton sévère,
A me servir... »
Griselde, dit le prince, avec un ton sévère,
Songer à me servir... (1691.)

41. « Griselidis ne pleure et ne se désespère ? »
Griselde ne se désespère? (1691.)

41. « Que vous croyez m'avoir blessé le coeur. »
A qui vous croyez tous qu'Hymen va me lier.
(1691.)
-- « Pour femme à ce jeune seigneur, »
Pour épouse à ce jeune et brave chevalier. (1691.)

43. « Où sur Griselidis se tournent tous les yeux, »
Où la sage Griselde attire tous les yeux. (1691.)

45. « A monsieur*** en lui envoyant Griselidis. »
En luy envoyant la Marquise de Salusses. (169 r.)
-- « Le caractère de votre héros ? » Du marquis de
Salusses ? (5691.)

46. Les réflexions chrétiennes de Griselidis, « Griselde.
(5691.)
-- « Endroits que l'on trouve très dignes... » Que
l'on a trouvés. (1691.)

47. « L'épisode du jeune seigneur » du chevalier.
(1691.)

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158 NOTES ET VARIANTES.

Pag.
« Dans son couvent » convent dans les éditions
originales.

48. A la fin de la lettre, la première édition (1691)
ajoute le paragraphe suivant :
Vous vous étonnerez peut-être de ce que je donne
le nom de Griselde à la marquise de Salusses, et
non pas celui de Griselidis connu de tout le monde,
et si connu, que la Patience de Griselidis a passé
en proverbe. Je vous diray que je me suis conformé
en cela à Boccace, le premier auteur de cette Nouvelle,
lequel l'appelle ainsi. Que le nom de Griselidis
m'a paru s'être un peu sali dans les mains
du peuple, et que d'ailleurs celui de Griselde est
plus facile à employer dans la Poésie. Je suis, etc.

50. « A madame la marquise de L. » de Lambert.
« Qui raconta toute l'histoire, »
Lui raconta toute l'histoire, (Moëtjens, 1694.)

74. « Là-dessus, tout au long... » Fort au long. (Moëtjens,
1694).

75. « Qu'une aune de boudin viendrait. » Une aune
de boudin. (1694.)

76. « Fanchon était jolie ». La femme était jolie.
(1694, Moëtjens.)
-- « Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage »
1694, Moëtjens ajoute ce vers omis dans le texte définitif:
Et lui fermant la bouche à tout montent.
-- « Et si grand, qu'il pensa, dans cet heureux moment,
Ne souhaiter rien davantage! »
Ces deux vers manquent dans 1691, Moëtjens.
-- « Après un malheur si funeste, »
Pour me dédommager d'un malheur si funeste,
(1691, M.)

77. « Ne devint point grand potentat...
Faible bonheur, ... »
Il ne devint point potentat,
D'écus il n'emplit pas sa bourse

@

NOTES ET VARIANTES. 159

Pag.
Trop heureux d'employer le désir qui restait,
Frêle bonheur, ... (1691, M.)
-- « Bien est donc vrai ». Tant il est vrai. (1691, M.)

84. « Fée, qu'on n'avait point priée »; Moëtjens,
tome V, 1696, ajoute : de la fête.
-- « Sortir d'une tour », de la Tour. (M. t. V, 1696.)
-- « A la petite princesse, alla... » Elle alla (M. V,
1696.)

85. « Rassurez-vous, roi et reine ». Roi et vous, reine,
(1696.)
-- « Par lequel il défendait ». Qui défendait. (1696.)
-- « Sur peine de vie ». Sous peine de la vie. (1696.)
-- « Au haut d'un donjon ». Du donjon. (1696.)
-- « Une bonne vieille ». Une bonne femme. (1696.)
-- « Cette bonne femme ». Cette bonne vieille. (1696:)
-- « Comment faites-vous ». Comment faites-vous
cela. (1696.)

86. « On lui frotte les tempes ». Temples. (1696.)
-- « Rien ne la faisait revenir ». Ne la fait. (1696.)
-- « Le roi qui était monté ». Rentré dans le palais,
et qui monta aussitôt. (1696.)
-- « Jugeant bien qu'il fallait ». Jugeant fort prudemment
qu'il fallait bien. (1696.)

86. « Fit mettre... dans un bel appartement ». Il fit
mettre... dans le plus bel appartement. (1696.)
-- « Le roi ordonna ». Il ordonna. (1696.)
-- « Son heure de se réveiller ». Les trois derniers
mots manquent dans M. 1696.

87. « Traîné par des dragons ». 1696 ajoute : dans la
cour du château.
-- « Le roi alla lui présenter ». Lui alla présenter.
(1696.)
-- « Voici ce qu'elle fit ». Remplacé dans 1696 par :
Qu'y avait-il à faire; quel expédient? Elle en
eut bientôt trouvé.
-- « Dans ce château ». Dans le château. (1696.)
-- « De la basse-cour ». Des basses-cours. (1696.)

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160 NOTES ET VARIANTES.

Pag.
- « A qui que ce soit d'en approcher ». A qui que
ce soit au monde. (1696.)

88. « Le fils du roi ». D'un roi. (1696.)
-- « Qu'il pouvait attraper ». Prendre. (1696.)
-- « Se faire un passage ». Se faire passage. (1696.)
-- « Un vieux paysan ». Un paysan. (1696.)
-- « J'ai oui dire à mon père ». Mon père m'a dit.
(1696.)
-- « La plus belle du monde ». La plus belle qu'on
pût voir. (1696.)
-- « Qu'elle serait réveillée ». Éveillée. (1696.)

89. « II entra, et ». Il entra, mais. (1696.)
-- « Un prince jeune ». Un homme, jeune, prince.
(1696.)
-- Avant-cour ». Anticour. (1696.)
-- Il entre ». Enfin, il entre. (1696.)
-- Une princesse ». Une jeune personne. (1696.)

90. Peu d'éloquence, beaucoup d'amour ». 1696
ajoute : avec cela on va bien loin.
-- « Lui avait procuré ». Lui procurait. (1696.)
-- Qu'ils avaient à se dire ». 1696 ajoute le paragraphe
suivant :
« Quoi, belle Princesse, lui disait le Prince, en la
regardant avec des yeux qui en disaient mille fois
plus que ses paroles, quoi, les destins favorables
m'ont fait naître pour vous servir ? Ces beaux yeux
ne se sont ouverts que pour moi, et tous les Rois
de la terre, avec toute leur puissance, n'auraient pu
faire ce que j'ai fait avec mon amour ? - Oui, mon
cher Prince, lui répondait la Princesse, je sens bien
que nous sommes faits l'un pour l'autre. C'est vous
que je voyais, que j'entretenais, que j'aimais pendant
mon sommeil. La fée m'avait rempli l'imagination
de votre image. Je savais bien que celui
qui devait me désenchanter serait plus beau que
l'amour, et qu'il m'aimerait plus que lui-même, et
dès que vous avez paru, je n'ai pas eu de peine à
vous reconnaître.

@

NOTES ET VARIANTES. 161

Pag.
90. « Réveillé avec ». En même temps que. (1696.)
-- « Mouraient de faim ». 1696 ajoute : Il y avait
longtemps qu'ils n'avaient mangé.
-- « S'impatiente, et dit... que la viande était servie ».
S'impatientant, dit... que sa viande... (1696).
(Viande, vivenda, se disait encore au XVIIe siècle,
chez Louis XIV même, avec le sens de vivres,
nourriture, repas.)

91. Qu'elle avait un collet monté ». Que son collet
était monté. (1696.) Mode du temps de Henri IV,
et qui, lorsque Perrault écrivait, avait précisément
un siècle.
-- « Servis par les officiers de la princesse ». Manque
dans 1696.
-- « Quoiqu'il y eût près de cent ans ». Quoiqu'il y
eût cent ans. (1696.)
-- « Le grand aumônier ». Le premier... (1696.)
-- « Dans la chapelle du château ». Du château
manque dans 1696.
-- « Où son père devait ». Où le roi. (1696.)
-- Le prince.. , et qu'il avait couché ». Ce prince...
et couché. (1596.)
-- « Car il vécut avec la princesse... plus beau que
sa soeur ». Manque totalement dans 1696.
-- « La reine dit plusieurs fois à son fils ». Elle lui
dit plusieurs fois. (1696.)

92. « A cause de ses grands biens ». De son grand
bien. (1696.)
-- « Les inclinations des ogres ». Toutes les. (1696.)
-- « Toutes les peines du monde n. Beaucoup de
peine. (1696.)
-- « Se jeter sur eux ». Se jeter dessus. (1696.)
-- Après « ne lui voulut jamais rien dire », 1696)
ajoute : Il continua pendant deux ans à voir en secret
sa chère Princesse, et l'aima toujours de plus en plus.
L'air de mystère lui conserva le goût d'une première
passion, et toutes les douceurs de l'hymen ne
diminuèrent point les empressements de l'amour.
CONTES DE PERRAULT. 11
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162 NOTES ET VARIANTES.

Pag.
92. « Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout
de deux ans, et... ». Mais quand son père fut
mort et... (1696 )
-- « En grande cérémonie ». En grande pompe.
(1696.)
-- « Où elle entra au milieu de ses deux enfants ».
Manque dans 1696.
-- « Il devait être à la guerre ». Le roi devait. (1696.)
-- « Envoya sa bru ». La jeune reine. (Ibid.)
-- « Pour pouvoir plus aisément assouvir ». Pour y
pouvoir assouvir plus aisément. (Ibid.)
-- « Je veux manger demain ». Maître Simon, je
veux. (Ibid.)
-- Dit la reine, et elle le dit d'un ton ». Reprit-
elle, d'un ton. (Ibid.)
-- « Et je la veux manger à la sauce Robert ».
Manque dans 1696. Robert, célèbre cuisinier
du temps de Louis XIV.
-- « Sa femme et ses enfants ». Remplacé (1696)
par : La jeune reine, qu'il aimait plus que jamais,
depuis qu'elle lui avait donné de beaux enfants, une
fille qu'on nommait l'Aurore, et un garçon qu'on
appelait le Jour, à cause de leur extrême beauté.
Jusqu'ici, les éditeurs de 1742 et 1778 ont volontiers
suivi, pour la Belle au bois dormant, le premier
texte, celui de Moëtjens. Plus loin, ils se conforment
au texte de 1697, avec des altérations de leur crû.

93. « Elle avait pour lors quatre ans ». Elle avait
quatre ans. (1696.)
-- « Et lui fit une si bonne sauce ». Auquel il fit...
(Ibid.)
-- « Sa maîtresse l'assura ». La méchante reine l'assura.
(Ibid.)
-- « Il avait emporté... et l'avait donnée ». Il emporta...
il la donna... (Ibid.)
-- « Je veux manger à mon souper le petit Jour
Je veux manger demain le Jour. (Ibid.)
-- « Comme l'autre fois ». Comme la première fois.
(Ibid.)

@

NOTES ET VARIANTES. 163

Pag.
93. « Donna à la place du petit Jour que l'ogresse
trouva admirablement bon ». Donna à sa place
à la méchante reine... qu'elle trouva admirable.
(Ibid.)
-- « Dit au maître d'hôtel : Je veux manger la reine
à la même sauce que ses enfants. ». Cria d'un
ton effroyable : Maître Simon, maître Simon.
Il alla aussitôt, et elle lui dit : Je veux manger
demain ma bru. (Ibid.)
-- « Le pauvre maître d'hôtel ». Maître Simon.
(Ibid.)
-- « Une bête aussi dure que cela ». De cet âge-là.
(Ibid.)

94. « Faites votre devoir, lui dit-elle ». Faites, lui
dit-elle. (Ibid.) 1742, 1778 ont suivi cette leçon,
qui est beaucoup meilleure.
-- « Maître d'hôtel ». Maître Simon. (Ibid.)
« Vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers
enfants... je les ai cachés... aussitôt à sa chambre,
où la laissant... il alla accommoder une
biche... que la reine mangea... que si c'eût été
la reine ». Vous irez revoir vos chers enfants...
je les tiens cachés... à la chambre de sa femme,
où il la laissa... et alla accommoder la biche...
que l'ogresse mangea... que si ç'avait été la
jeune reine. (Ibid.)
Chers, manque dans 1742 et 1773.
-- « Halener » flairer. Vieux mot excellent.

95. « Pardon pour son frère ». Pour son petit frère.
(1696.)
-- « Avec une voix épouvantable ». Avec cette voix
épouvantable. (1696.)
-- « Le maître d'hôtel ». Maître Simon. (Ibid.)
-- « A les jeter dans la cuve, lorsque le roi ». 1696
ajoute le passage suivant :
Lorsque la jeune Reine demanda qu'on lui laissât
faire ses doléances, et l'Ogresse, toute méchante
qu'elle était, le voulut bien. Hélas! Hélas! s'écria

@

164 NOTES ET VARIANTES.

Pag. 95
la pauvre Princesse, faut-il mourir si jeune? Il est
vrai qu'il y a assez longtemps que je suis au monde,
mais j'ai dormi cent ans, et cela me devrait-il être
compté ? Que diras-tu, que feras-tu, pauvre Prince,
quand tu reviendras et que ton pauvre petit Jour,
qui est si aimable, que ta petite Aurore, qui est si
jolie, n'y seront plus pour t'embrasser, quand je n'y
serai plus moi-même ? Si je pleure, ce sont tes larmes
que je verse, tu nous vengeras peut-être, hélas!
sur toi-même. Oui, misérables, qui obéissez à une
Ogresse, le Roi vous fera mourir à petit feu! L'Ogresse
qui entendit ces paroles qui passaient les
doléances, transportée de rage, s'écria : Bourreaux,
qu'on m'obéisse, et qu'on jette dans la cuve cette
causeuse ! Ils s'approchèrent aussitôt de la Reine et
la prirent par ses robes. Mais, dans ce moment le
roi...

-- « Avec sa belle femme ». Avec sa Reine. (1696.)
-- « Riche, bien fait, galant et doux ».
Riche, vaillant, aimable et doux. (1696.)

Les huit derniers vers de 1697 manquent dans le
premier texte, où la moralité finit à : « qui dormit
si tranquillement ». Elle y gagne.

La belle au bois dormant est le seul récit de Perrault.
qui présente des variantes de cette importance.
parce que la publication dans Moëtjens a précédé
d'un an la mise en volume ; il n'en a pas été de
même pour les autres contes qui ont paru presque
simultanément à la Haye et chez Barbin. Il nous a
paru intéressant de donner presque partout le premier
texte, qui a bien son mérite. Pour nous, nous
le préférons à la leçon définitive; il est moins sec et
admet plus de fantaisie.

97. « La mère ayant cuit et fait des galettes ». Ayant
cuit et fait... (1697). Cette leçon, qui est la vraie, a
été abandonnée en 1742, et c'est M. Giraud qui, le
premier, l'a rétablie. Dans la plupart des éditions,

@

NOTES ET VARIANTES. 165

Pag- 97.
ayant cuit a disparu, ou bien on a écrit ridiculement :
ayant fait et cuit des galettes. Dans nos campagnes,
cuire, signifie faire le pain, l'enfourner; ce terme
était naguère usité dans nombre de petites villes.
Et toutes les fois que l'on cuisait dans les familles,
on profitait de l'occasion pour mettre au four des
galettes et de grosses pâtisseries. L'expression de
Perrault est donc toute simple.

-- « Qu'il était dangereux ». Qu'il est dangereux
(Moëtjens, 1697). Meilleure leçon.
-- « Que vous voyez tout là-bas ». Tout là-bas, là-
bas. (M.)
-- « Eh ! bien, dit le loup ». Eh! bien, lui dit le
loup. (M.)

101. « Et lui laissa le choix ». En lui laissant le
choix. (M.)

104. « De sang caillé, et que, dans ce sang ». Dans
lequel. (M., 1742, 1778.)

110. « Comme quand il se pendait par les pieds, ou
qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort ».
Souvenir de La Fontaine, livre III, fable XVIII.

122. « Nos deux demoiselles. ». Damoiselles. (M.)

137. « La queue de renard sur l'oreille ». Les cuisiniers
de haut rang portaient alors des bonnets de fourrure
avec queue pendante.

147. « Ce veau que je viens d'habiller », terme de
cuisine : préparer pour la cuisson.


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BIBLIOGRAPHIE

DES CONTES DE PERRAULT.
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1691. -- La marquise de Salusses ou la patience de
Griselidis, nouvelle. (Sans nom d'auteur.)
A Paris, de l'imprimerie de Jean-Baptiste Coignard,
imprimeur du Roy et de l'Académie française,
rue Saint-Jacques, à la Bible d'or. M.DC.LXXXXI.
Avec privilège de Sa Majesté. Édition princeps.
Bibliothèque nationale Y, 5237. Arsenal, 9202; jolie
reliure, maroquin pourpré. In-12 de 58 pages, contenant
l'envoi en vers A Mademoiselle ***, et l'envoi
en prose A Monsieur ***, en lui envoyant la Marquise
de Salusses (avec un certain nombre de variantes,
signalées plus haut).
En tête d'un feuillet blanc qui suit le texte, on lit
ces mots en écriture du XVIIe siècle : Donné par
L'auteur 1691.

1694. -- Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant
en prose qu'en vers. A La Haie, chez Adrian Moëtjens,
marchand libraire, près la cour, à la librairie
française.
Bibliothèque de l'Institut AA, 304. Arsenal 12086.
Trente parties reliées en cinq volumes in-12.
Ce recueil, cité par Walckenaër (Lettres sur les
contes de fées, 1826) et par M. Giraud (édition
Perrin-Leclère, 1864 et 1865), contient les contes
en vers et en prose ; c'est l'édition princeps pour

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168 BIBLIOGRAPHIE

Peau d'asne, Les Souhaits, et les Histoires ou contes
du temps passé.
Tome I, partie 1 : Peau d'asne, conte, à madame
la marquise de L. (de Lambert), par le même
(Ch. Perrault), p. 50. Les Souhaits ridicules, conte,
à mademoiselle de la C., par le même, p. 93.
Ibidem, partie 3. Griselidis, nouvelle, par M. Perrault,
de l'Académie française, p. 235. A Monsieur
***, en lui envoyant Griselidis, p. 284.

1694. -- Griselidis, nouvelle, avec le conte de Peau
d'asne et celuy des Souhaits ridicules. Seconde édition.
A Paris. La veuve de Jean-Baptiste Coignard,
imprimeur du roy, et Jean-Baptiste Coignard fils,
imprimeur du roi, rue Saint-Jacques, à la Bible
d'or. M.DC.LXXXXIV. Avec privilège. Bibliothèque nationale,
Y 5238 A. In-12.
Peau d'asne, conte à madame la marquise de L.
est précédé d'un titre complet, avec indication de
l'imprimeur, de la date et du privilège. Pagination
à part. Preuve que ce conte a été publié séparément,
comme Perrault l'indique dans la préface jointe à
la 4e édition de ses contes en vers. Très probablement,
il faut chercher la première édition de Peau
d'âne et des Souhaits ridicules également paginés
à part, dans le recueil signalé ci-dessus, où furent
aussi publiés pour la première fois les contes en
prose.

1695. -- Griselidis, nouvelle, etc., quatrième édition.
A Paris, chez Jean-Baptiste Coignard, imprimeur
ordinaire du roi, rue Saint-Jacques, près Saint-
Séverin, au Livre d'or. M.DC.XCV. Avec privilège.
(Bibliothèque Victor Cousin 9606 ; bonne reliure
en veau ancien, ornée d'un écusson ducal, plaquette
in-12.)
Cette édition est précédée de la préface qui commence
ainsi : « La manière dont le Public a reçu
les pièces de ce recueil, à mesure qu'elles lui ont été
données séparément, est une espèce d'assurance

@

DES CONTES DE PERRAULT. 169

qu'elles ne lui déplairont pas en paraissant toutes
ensemble. » C'est une allusion probable à la publication
Moëtjens de 1694.
La seconde édition des contes en vers, 1694, ne
contient pas cette préface générale, qui manque
aussi dans Moëtjens. La troisième édition ne nous
est pas tombée sous la main.

1696. -- Recueil Moëtjens, tome V, partie 2 : La
Belle au bois dormant, conte (sans nom d'auteur),
p. 130.

(1696. -- Oeuvres mêlées de Mlle Lhéritier de Villaudon
(petit in-8., veau fauve, Arsenal 12088); et Bigarrures
ingénieuses, etc., à Paris, chez Jean Guignard,
à l'entrée de la grande salle, à l'image
Saint-Jean (petit veau fauve marbré), Arsenal
12087 : Les Avantures de Finette.)

1697. -- Recueil Moëtjens, tome V, partie 4 : Petit
chaperon rouge, conte, p. 363. La Barbe-bleue,
conte, p. 376. Le Maistre chat ou le Chat Botté,
conte, p. 390. Les Fées, conte, p. 405. Cendrillon
ou la petite pantoufle de Verre, conte, p. 417.
Riquet à la houppe, conte, p. 437. Le Petit poucet,
conte, p. 451.

1697. - HISTOIRES ou CONTES DU TEMPS
PASSÉ, avec des moralitez. A Paris, chez Claude
Barbin, sur le second Peron de la Sainte-Chapelle,
au Palais. Avec Privilège de Sa Majesté. M.DC XCVII.
230 p., plus le Privilège. Bibliothèque de
M. Cousin, 9677. Exemplaire superbement relié en
maroquin vert, avec doublure des plats en basane
grenat-marron, encadrée de fers exquis. Garde
peigne sur papier du temps; tranches dorées sur
marbrure ancienne. Au dos : Contes de ma mère loye.
Gravure de Clouzier, des plus médiocres, avec cet
écriteau sur une porte, derrière une fileuse qui
conte : Contes de ma mère loye.

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170 BIBLIOGRAPHIE

Au-dessus de la préface, signée P. DARMANCOUR:
Cartouche oblong, avec médaillon ovale en hauteur
orné d'un oeillet, soutenu par deux enfants nus,
couronné d'un ruban flottant avec cette devise :
pulcra et nata coronae, et porté sur une base où
sont inscrits ces deux vers :

Je suis belle et suis née
Pour être couronnée.

Petits frontispices, très médiocres, en tête de
chaque conte.
Le texte est laid. Il n'y a ordinairement point
d'alinéas. Chaque conte est d'un seul tenant, sauf
les moralités.

Table des contes de ce recueil :
La Belle au bois dormant, p. I.
Le petit Chaperon rouge, p. 47.
La Barbe bleue, p. 57.
Le Maistre Chat ou le chat Botté, p. 83.
Les Fées, p. lob.
Cendrillon, ou la petite pantoufle de verre, p. 117.
Riquet à la Houppe, p. 149.
Le petit Poucet, p. 183.

Extrait du privilège du roi. Par grâce et privilège
du roy donné à Fontainebleau, le 28 octobre 1696,
signé LOUVET et scellé : il est permis au Sieur
P. DARMANCOUR de faire imprimer par tel imprimeur
ou libraire qu'il voudra choisir un livre qui
a pour titre, Histoires ou contes du temps passé,
avec des moralités; et ce pendant le temps et espace
de six années consécutives... Et le dit Sieur P. Darmancour,
a cédé son Privilège à Claude Barbin,
pour en jouir par lui, suivant l'accord fait entre
eux. Registré... le 11 janvier 1697, signé P. Aubouin,
syndic. Les exemplaires ont été fournis.
Cette édition princeps des contes en prose manque
à la Bibliothèque nationale et à l'Arsenal.

@

DES CONTES DE PERRAULT. 171

1697. -- Contes de ma mère loye, Histoires ou contes
du temps passé, avec des moralités, par LE FILS DE
M. PERRAUT de l'Académie française, suivant la
copie de Paris. Petit in-12 de. 176 pages précédées
de quatre feuillets, avec huit vignettes.
Contrefaçon hollandaise de la précédente, et tout
aussi rare.

1707. -- Paris, veuve Barbin. Réimpression page
pour page de la première édition des contes en prose;
même frontispice et mêmes vignettes à mi-page.

1711. -- Les Chevaliers errants, par madame la comtesse
d*** (d'Aulnoy). Amsterdam, Etienne Roger.
Le tome V contient les huit contes en prose de
Perrault.

1724. -- Contes de M. Perrault avec des moralitez.
Nouvelle édition. A Paris, au palais. Nicolas Gosselin,
grand salle, à l'Envie. M.DCC.XXIV. Avec privilège
du roi.
Sans vignettes; en tête de la préface à Mademoiselle,
un encadrement avec la devise : Je suis belle
et suis née... pour être couronnée.
L'ordre primitif des contes est conservé. Les
contes en vers ne figurent pas dans cette édition,
pas plus que dans les précédentes. Bibliothèque
nationale Ys + 65g.

1742. -- Histoires ou contes du temps passé, avec des
moralités; par M. Perrault. Nouvelle édition augmentée
d'une Nouvelle, à la fin. A la Haye (Paris,
Coustellier). M.DCC.XLII. in-12, maroquin foncé,
137 pages. Vignettes de Fokke ; sur la gravure du
titre, un écriteau avec les mots : Contes de ma mère
Loye. La préface est signée Perrault Darmancour.
A la suite des contes, dans l'ordre suivant : Le
petit Chaperon rouge, les Fées, la Barbe bleue, la
Belle au bois dormant, le Maître Chat ou le Chat
Botté, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre,

@

172 BIBLIOGRAPHIE

Riquet à la houppe, le petit Poucet, l'éditeur a
placé l'Adroite princesse. Bibliothèque nationale;
et Arsenal 14230.
L'exemplaire de l'Arsenal, ci-dessus décrit, a
appartenu à M. d'Hémery. Le verso du feuillet de
garde porte les trois notes suivantes, de l'écriture
de M. de Paulmy d'Argenson et de ses secrétaires :
« Les contes de M. Perrault d'Armancour (on
avait écrit d'Ablancourt; bla est surchargé), fils de
celui de l'Académie française, ont été imprimés
pour la première fois en 1697. Ils sont très connus
des enfants.
« L'adroite princesse ou avantures de Finette ne
se trouve point dans les premières éditions.
« On trouve dans le 2e tome de la Bibliothèque
de campagne 1749, 18 vol. Inès de Cordoue dans
laquelle est un conte de fées intitulé Riquet à la
houppe qui n'est point le même que celui de
Perrault quoique le fond du conte soit à peu près
le même. »

1745. -- Contes de ma mère l'Oye, en françois et en
anglois. La Haye, J. Néaulme, in-12. Vignettes de
Fokke.

1770. -- Contes nouveaux et plaisants, etc. par Siméon
Valette (Fagon). Barbier, Anonymes, 2948, dit que
ce recueil contient des contes de Perrault.

1778. -- Histoire, ou contes du temps passé, avec des
moralités, savoir : le Chaperon rouge; les Fées;
la Barbe bleue; la Belle au bois dormant; le Chat
botté; Cendrillon; Riquet à la houpe; le petit Poucet;
les Aventures de Finette; la Veuve et ses deux
Filles; par Perrault. Nouvelle édition, plus complète
que les précédentes, et ornée de Figures en
taille-douce. (Vignettes de Fokke, et gravure du
titre avec l'inscription : Contes de ma mère laye.)
A la Haye, et se trouve à Paris, chez Lamy, libraire

@

DES CONTES DE PERRAULT. 173

quai des Augustins, au coin de la rue Pavée.
M.DCC.LXXVIII.
Petit in-8°, Arsenal, 14282.

1781. -- Contes des Fées par Ch. Perrault de l'Académie
française, contenant : Le Chaperon rouge, les
Fées, la Barbe bleue, la Belle au bois dormant, le
Chat botté, Cendrillon, Riquet à la houpe, le petit
Poucet, l'Adroite princesse, GRISELIDIS, PEAU
D'ANE, LES SOUHAITS RIDICULES. (Et Peau d'âne en
prose, in fine, non indiqué.) Nouvelle édition, dédiée
à Son Altesse Sérénissime Mgr le duc de Montpensier.
A Paris, chez Lamy, libraire, quai des Augustins.
M.DCC.LXXXI. Avec approbation et privilège
du roi.
2 tomes en I vol. in-12, XXXII, 280 et 146 pages.
Vignettes de Fokke, moins les gravures entières de
1742. Édition recherchée.
Bibliothèque nationale, exemplaire incomplet.
Bibliothèque de M. Cousin 9600. Bel exemplaire,
veau fauve, tranches dorées, beau texte, beau
papier, grandes marges, grand in-12.
C'est la première édition où figurent les Contes
en vers et Peau d'âne en prose, qui n'est pas de
Perrault.
Précis de la vie et des ouvrages de Charles Perrault,
avec l'analyse de ses contes. L'éditeur sait
que la Veuve et ses deux filles ne sont pas de
Perrault; il se borne à douter de l'authenticité de
Finette. Quant aux petits renseignements moraux
sur les contes, ils sont parfaitement ridicules.
Manquent la préface des contes en prose et celle
des contes en vers.

1795. -- Contes des Fées, contenant etc., par Charles
Perrault de l'Académie française. A Paris, chez
Garnery, libraire, rue Serpente, n° 17. Letellier,
libraire, rue Hautefeuille, n. 34. (Petit in-12.)
an III.
Texte de 1781. Manquent les deux préfaces.

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174 BIBLIOGRAPHIE

1799, 1812, 1816. - Paris, Leprieur, in-18 et in-12.
Figures.

1807. -- Paris. Librairie économique, 2 vol. in-18,
12 vignettes.

1810, 1818. - Paris. Nepveu, in-4°, 10 grav. coloriées.

1811. - Paris. Cassac, in-16, estampes coloriées.

1812. - Paris. Ancelle, in-18, 14 gray.

1813. - Paris. Lefuel, in-16, gravures. Notice sur la
vie et les ouvrages de Perrault, par Mme Dufresnoy.

1816, 1824. - Paris. A. Eymery, in-18.

1817, 1828. - Paris. Guillaume et Cie, in-18. Fig.

1818. - St-Maixent, imprimerie Tersé, in-18.

1821. - Paris. Samson, in-18. Contes des fées et
fablier des enfants, par Ch. Perrault, La Fontaine,
Florian, Aubert, etc., 13 fig., 6 planches.

1819, 1830. - Paris. Pihan-Delaforest, in-12. Composé
(à la casse) par le fils de l'imprimeur, âgé de
6 ans. Six contes seulement, qui ont paru par
cahiers.

1824. - Paris. Delarue, in-16 oblong. Contes choisis
de Perrault et de Mm. d'Aulnoy.

1825. - Paris. L. Janet, in-16. Le Perrault du jeune
âge.

1825. - Oeuvres choisies de Ch. Perrault, de l'Académie
française, avec les Mémoires de l'auteur et
des Recherches sur les contes des fées, par M. Collin
de Plancy. Édition ornée d'un beau portrait. Paris,
Peytieux, libraire-éditeur, galerie Delorme. Dondey-
Dupré père et fils . . . . . . Richelieu, n° 67

@

DES CONTES DE PERRAULT. 175

vis-à-vis la Bibliothèque du Roi. M.DCCCXXVI (in-8°).
Bonne édition. On y trouve tous les contes, mais
non dans l'ordre primitif, plus Finette et Peau
d'âne en prose, et moins la préface des contes en
vers. Le texte est insuffisant.

1826. -- Lettres sur les contes de fées attribués à
Perrault et sur l'origine de la féerie. Anonyme
(Walckenaër), in-12. Paris. Baudouin frères, libraires,
rue de Vaugirard, n. 57. M.DCCC.XXVI.

1826. -- Contes de Perrault, précédés d'une Notice,
par M. Paul L. (Lacroix), et d'une Dissertation sur
les contes, par Walckenaër (réduction des Lettres
précédentes). Paris, Marne, 1826. In-8°. Fig. sur
bois.

- Contes de Perrault, précédés d'une Notice sur
l'auteur, par le Bibliophile Jacob, et suivis d'une
Dissertation sur les contes de fées, par le baron
Walckenaër, membre de l'Institut. Paris. Magnin,
Blanchard et Cie, librairie Louis Janet, rue Honoré-
Chevalier, 3. Imprimerie Bonaventure et Ducessois,
55, quai des Augustins. Gr. in-8°, nombreuses vignettes,
texte gravé. (Sans date.)
Cette édition, assez estimée, à titre de curiosité
sans doute, est fort incomplète, et d'une correction
insuffisante. Elle a admis Peau d'âne en prose et
omis les Contes en vers. La préface a un intérêt
biographique.

1827. -- Lyon. Chambert. Choix des plus jolis comtes
de feu Perrault, in-32.

1832. -- Paris. Langlumé et Peltier, gr. in-32 oblong,
15 gravures.

1833. -- Étrennes pour les enfants, Contes des fées
mis en vers, imités de Perrault et autres. Paris.
Imprimerie F. Didot, in-18.
Id. -- Contes, etc. Edition augmentée d'une notice

@

176 BIBLIOGRAPHIE

sur la vie et les contes de cet auteur, par Cousin
d'Avalon.
Paris, Lebigre, 1833, in-12, avec une planche de
16 fig. coloriées.

1834. -- Montereau. Moronval, in-18.

Id. -- Montbéliard. Deckerr,(Et 1846.)

1835. -- Rambouillet. Impr. Raynal, in-18.

1835. -- Contes de Perrault, précédés d'une Notice par
P. L. Jacob, bibliophile, et d'une dissertation, etc.
par Walckenaër. Paris. Impr. de Bourgogne. Gr. in18.
Vignettes de Tony Johannot, Devéria, etc.

1836. -- Paris. Debure, in-12.

Id. -- Épinal. Pellerin, in-18.

1837. -- Contes, nouv. édition. 130 vignettes, T. Johannot,
etc., in-12. Paris. Postel. Conforme à
1826 in-8° et 1835 in-18, moins l'introduction de
P. Lacroix et de Walckenaër.

Id. -- Lavigne,

Id. -- Baudouin, in-18.

1838. -- Yonnet, in-18.

1840. -- Contes du temps passé. Paris. Curmer. Grand
in-8°. Illustrés par Pauquet, Marvy, Jeauthon, etc.
(Et 1843); notice par Labédollière.

1841. -- Gauthier, in-18.

1842. - Mémoires, contes et autres oeuvres, etc., précédés
d'une notice par P. L. Jacob, bibliophile, et
d'une dissertation de Walckenaër. Paris, Ch. Gosselin,
in-12 (ou gr. in-18). (C'est la troisième édition
des Mémoires ; la première est de 1759; la
deuxième fait partie des Oeuvres choisies, publiées
par Collin de Plancy.)

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DES CONTES DE PERRAULT. 177

1842, 1846. -- Renault, in-18.

1843. -- Langlumé et Peltier, in-18.

1843. -- Curmer (V. 1840).

1844. -- Paris. Bédelet, gr. in-8°, gravures sur bois,
dix vign. acier.

id. -- Avernes- Tiroux, in-18.

1845, 48, 49. - Lebailly, in-18.

1846. -- Les contes de Perrault, illustrés par Demerville,
lithographies. Paris, Gratiot, in-8°.

1847. -- Bédelet, in-16.

1849. -- Vialat, in-18.

Id. -- Fontaine et Peltier, in-18.

1854. -- Contes du temps passé, précédés d'une Lettre
sur les contes de fées, par le marquis de Varennes,
illustrés par Pauquet, Marvy, Jeanron, Jacques et
Beaucé. Texte gravé par Blanchard (c'est celui d'une
des éditions P. Lacroix, voir 1826). Paris. Bertin,
lib.-édit, rue Saint-Jacques. Gr. in-8°. Édition médiocre.

1856. -- Illustration du 1er mars : article de F. Génin
sur Perrault et le Pentaméron de J. B. Basile.

1860. -- Contes des fées, par Perrault, Mme d'Aulnoy,
Hamilton, Mm. Leprince de Beaumont Nouvelle
édition. Nombreuses vignettes et dix grands bois.
Paris, Garnier frères.

1862. - Les contes de Perrault, avec préface de
P. J. Stahl, et illustrations de Doré, gravées sur
bois. Paris, Hetzel, 18, rue Jacob. In-f°; et 1863
in-4°.
Splendide édition, mais texte incomplet. Peau
d'âne en prose ; manquent les Contes en vers.
CONTES DE PERRAULT. 13
@

178 BIBLIOGRAPHIE

1864 et 65. - Les Contes des fées en prose et en vers
de Charles Perrault. Deuxième édition, revue et
corrigée sur les éditions originales, et précédée
d'une lettre critique à la princesse Charlotte Bonaparte,
comtesse Primoli, par Ch. Giraud, de l'Institut.
Lyon, imprimerie Louis Perrin. M.MCCC.LXV.
Paris, Leclère fils, libraire-éditeur, rue Dauphine,
18. In-8°, portrait, gravures sur acier, de moyenne
valeur bien que soignées.
Le meilleur texte complet qui ait paru jusqu'ici
Peau d'âne en prose ne figure pas dans cette édition.
M. Giraud a cru devoir admettre les Aventures
de Finette et une Lettre de mademoiselle Lhéritier
à madame D. G. (de Grammont), sur les Contes de
fées, morceau très superficiel.

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AUTRES OEUVRES DE CH. PERRAULT.
-- Le sixième livre de l'Énéide en vers burlesques,
demeuré manuscrit.

1653. -- Les murs de Troie ou l'origine du burlesque.
Chant 1er. Le second, écrit tout entier de la main
de Claude Perrault, existe en manuscrit à la Bibliothèque
de l'Arsenal.

1669. -- Courses de Têtes et de Bagues, faites par le
Roy et les Princes et Seigneurs de sa cour, décrites
par Ch. Perrault, et ornées de planches gravées par
Chauveau, in-f°, 1669.

1675. -- Oeuvres mêlées en prose et en vers, recueillies
par Le Laboureur, imprimées in-4° sur le manuscrit
original que l'auteur avait déposé dans la Bibliothèque
de Versailles.

1676. -- Divers ouvrages en prose et en vers de M. Perrault.
Arsenal 12075.

1684. -- Poème de St-Paulin.

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DES CONTES DE PERRAULT. 179

1688-1696. Parallèle des Anciens et des Modernes,
4 vol., in-12.

1690. -- Cabinet des Beaux-Arts, ou recueil d'Estampes
représentant les beaux-arts avec leurs attributs, et
des explications en prose et en vers, petit in-f°
oblong.

1694-1701. - Dans le recueil Moëtjens, diverses pièces
telles que le Siècle de Louis-le-Grand, les Adieux
d'Hector et d'Andromaque, des épîtres sur la
Chasse, le Génie (à Fontenelle), les Jardins (à La
Quintinie), etc., etc.

1696-1701. -- Éloges des Hommes Illustres du Siècle
de Louis XIV, 2 vol. in-f° avec 102 portraits.

1699. -- Traduction en vers des Fables de Faerne.

17... -- Oeuvres posthumes de M. Perrault, in-12.
Bibliothèque de M. Cousin, 9603.
Volume curieux qui contient : le Discours sur
l'acquisition de Donkerque (1663); une Lettre à
Bontemps sur les fontaines de Versailles; une défense
de l'Alceste de Quinault; une lettre à Charpentier
sur la préface de l'Iphigénie de Racine; une
polémique avec Boileau sur les Anciens et les Modernes
et contre l'Ode sur la prise de Namur, etc.

1769. -- Mémoires de Charles Perrault de l'Académie
française et premier commis des bâtiments du roi
(destinés à ses enfants), publiés par Patte (in-12)
d'après le manuscrit original; avec divers opuscules;

1826.- Réimprimés par Collin de Plancy (Peytieux,
Dondey-Dupré, in-8°);

1842.- Et par P. L., Bibliophile Jacob (Gosselin, gr.
in-18).

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TABLE DES MATIÈRES.


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ESSAI SUR LA VIE ET LES OEUVRES DE CHARLES PERRAULT.
-- I.Jeunesse de Charles Perrault . . . . . . . . . VI
-- II. Perrault commis de Colbert . . . . . . . . . X
-- III. Perrault académicien . . . . . . . . . . . XX
-- IV. Perrault défenseur des modernes . . . . . . XXVII
-- V. Conte badin attribué à Perrault . . . . . . . XXXV
-- VI. Engouement pour les contes de fées . . . . . XXXVIII
-- VII. Les Contes de Perrault en vers et en prose. XLIV

ESSAI SUR LA MYTHOLOGIE DANS LES CONTES DE PERRAULT.

La Mythologie . . . . . . . . . . . . . . . . . I.

CONTES EN VERS :
-- Préface de Perrault . . . . . . . . . . . . . . 3
-- A Mademoiselle dédicace de Griselidis . . . . . 10
-- La marquise de Salusses ou la patience de Griselidis 11
-- A Monsieur *** en lui envoyant Griselidis . . . 45
-- A M.D. la marquise de L..., dédicace de Peau d'âne. 50
-- Peau d'âne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
-- A. Mademoiselle de la C..., dédicace des Souhaits
ridicules . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72
Les Souhaits ridicules . . . . . . . . . . . . . 73
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182 TABLE DES MATIÈRES.

CONTES EN PROSE :
-- A Mademoiselle. . . . . . . . . . . . . . . . . 81
-- La Belle au bois dormant . . . . . . . . . . . . 83
-- Le Petit Chaperon rouge . . . . . . . . . . . . 97
-- La Barbe-Bleue . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
-- Le Maître Chat ou le Chat Botte. . . . . . . . . 109
-- Les Fées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
-- Cendrillon ou la petite pantoufle de verre . . . 121
-- Riquet à la Houppe . . . . . . . . . . . . . . . 131
-- Le Petit Poucet. . . . . . . . . . . . . . . . . 141

NOTES ET VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . 155

BIBLIOGRAPHIE :

-- Des contes de Perrault . . . . . . . . . . . . . 167
-- Les autres Oeuvres de Perrault . . . . . . . . . 178


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
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