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Réfer. : 1704A .
Auteur : Philalethe.
Titre : Philalethe ou l'amateur de la vérité.
S/titre : Traité de l'entrée ouverte, au palais fermé du roi.
Editeur : André Charles Cailleau. Paris. B. d. Ph. C. T-IV.
Date éd. : 1754 .
@
B
I B L I O T H E Q U E D E S
P H I L O S O P H E S.
ALCHIMIQUES,
O U
H E R M E T I Q U E S.
TOME QUATRIEME.
@
@
B
I B L I O T H E Q U E. D E S
P H I L O S O P H E S, ALCHIMIQUES,
O U
H E R M E T I Q U E S,
CONTENANT
Plusieurs Ouvrages en ce genre très- curieux & utiles, qui n'ont point encore
parus, précédés de ceux de Philalethe,
augmentés & corrigés sur l'Original
Anglois, & sur le Latin.
T O M E Q U A T R I E M E.
A
P A R I S, Chez ANDRE - CHARLES CAILLEAU
Libraire, Quay des Augustins, à
l'Espérance & à S. André.
M. D C C. L I V.
==========================================
Avec Approbation & Privilége du Roy.--------------------------------------------------
Les trois premiers Volumes se vendent chez le même Libraire.
@
@
v
T
A B L E D E S
T R A I T E'S
Contenus dans ce quatrième Volume.
--------------------------------------------------
PREMIERE PARTIE.
I. P Hilalethe, ou l'Amateur de la Vérité Traité de l'entrée ouverte du Palais fermé du Roi, Page 1
II.
Explication de ce Traité de Philalethe
par lui-même, 121III.
Expériences de Philalethe sur l'opération
du Mercure philosophique, 138IV.
Explication par Philalethe de la Lettre
de Georges Riplée, à Edouard IV. Roi d'Angleterre, 148V.
Principes de Philalethe, pour la conduite
de l'Oeuvre hermétique, 174VI.
L'Arche ouverte, ou la Cassette du petit
Paysan, 186VII.
Abrégé de l'Oeuvre hermétique, par
Philippe Rouillac Piedmontais Cordelier, 234
@
vj TABLE DES TRAITES.--------------------------------------------------
SECONDE PARTIE.
VIII. L '
Elucidation, où l'éclaircissement
du Testament de Raymond Lulle par lui-même, 297IX.
Explication très curieuse des Enigmes
& Figures hiéroglyphiques, physiques, qui sont au grand Portail de l'Eglise Cathédrale & Métropolitaine de Notre-Dame de Paris, par Esprit Gobineau de Montluisant, Gentilhomme Chartrain, Amateur & Interprète des vérités hermétiques, avec une instruction préliminaire sur l'antique situation & fondation de cette Eglise, & sur l'état primitif de la Cité, 307X.
Le Psautier d'Hermophile, envoyé à
Philalethe, 394XI.
Traité d'un Philosophe inconnu, sur
l'Oeuvre hermétique, 461XII.
Lettre Philosophique de Philovite à
Héliodore, 511XIII.
Préceptes & Instructions d'Abraham
Arabe, à son fils, 552XIV.
Traité du Ciel terrestre de Vinceslas
Lavinius de Moravie, 560XV.
Dictionnaire abrégé des termes de l'Art
hermétique. 570
@
vij
A P P R O B A T I O N.
J'Ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit
qui a pour titre: Suite de la Bibliothèque des
Philosophes Alchymiques, ou Hermétiques, dans lequel
je n'ai rien trouvé qui puisse en empêcher l'impression.
A Paris, ce 17 Octobre 1753.
CASAMAJOR.
---------------------------------------------------------------
P R I V I L E G E D U R O I.
L OUIS, par la Grace de Dieu, Roy de
France et de Navarre: A nos amés &
féaux Conseillers, les gens tenans nos Cours de Parlement,
Maistre des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand
Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans
Civils, & autres nos Justiciers qu'il appartiendra;
SALUT. Notre amé CAILLEAU, Libraire à Paris; nous
a fait exposer qu'il désireroit faire imprimer & donner au
Public un Ouvrage qui a pour titre: Bibliothéque des Philosophes
Alchymiques ou Hermétiques, s'il Nous plaisoit
lui accorder nos Lettres de Privilége pour ce nécessaires.
A CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'Exposant,
Nous lui avons permis & permettons par ces Présentes
de faire imprimer ledit Ouvrage, autant de fois que
bon lui semblera, & de le vendre, faire vendre & débiter par
tout notre Royaume, pendant le tems de six années consécutives,
à compter du jour de la date des Présentes; Faisons
défenses à tous Imprimeurs, Libraire, & autres personnes, de
quelque qualité & condition qu'elles soient, d'en introduire
d'impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance;
comme aussi d'imprimer ou faire imprimer vendre, faire
vendre, débiter ni contrefaire ledit Ouvrage, ni d'en faire
aucun Extrait, sous quelque prétexte que ce puisse être, sans
la permission expresse & par écrit dudit Exposant, ou de
ceux qui auront droit de lui, à peine de confiscation des
Exemplaires contrefaits, de trois mille livres d'amende contre
chacun des contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers
à l'Hôtel-Dieu de Paris, & l'autre tiers audit Exposant, ou
à celui qui aura droit de lui, & de tous dépens, dommages
& intérêts; à la charge que ces Présentes seront enregistrées
tout au long sur le Registre de la Communauté des imprimeurs:
Libraires de Paris dans trois mois de la date
d'icelles; que l'impression dudit Ouvrage sera faite dans notre
@
viij
Royaume, & non ailleurs; en bon papier & beaux caractères,
conformément à la feuille imprimée, attachée pour modéle
sous le contre-scel des Presentes: Que l'impétrant se conformera
en tout aux Reglemens de la Librairie, & notamment
à celui du dix Avril mil sept cent vingt-cinq; Qu'avant
de l'exposer en vente le Manuscrit qui aura servi de
Copie à l'impression dudit Ouvrage, sera remis dans le
même état où l'Approbation y aura été donnée, ès mains
de notre très-cher & féal Chevalier Chancelier de France,
le Sieur de LAMOIGNON, & qu'il en sera ensuite remis deux
Exemplaires dans notre Bibliothéque publique, un dans
celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notre-
dit très-cher & féal Chevalier Chancelier de France le
Sieur DE LAMOIGNON, & un dans celle de notre très-cher
& féal Chevalier Garde des Sceaux de France, le Sieur
DE MACHAULT, Commandeur de nos Ordres: le tout à
peine de nullité des Présentes; du contenu desquelles Vous
mandons & enjoignons de faire jouir ledit Exposant & ses
ayans Causes pleinement & paisiblement, sans souffrir qu'il
leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que
la Copie des Présentes qui sera imprimée tout au long au commencement
ou à la fin dudit Ouvrage, soit tenue pour
dûement signifiée, & qu'aux Copies collationnées par l'un
de nos amés & féaux Conseillers-Secrétaires, foi soit ajoutée
comme à l'Original. Commandons au premier notre Huissier
ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'exécution d'icelles,
tous Actes requis & nécessaires, sans demander autre permission,
& nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande,
ou Lettres à ce contraires: CAR tel est notre plaisir.
DONNE à Versailles, le vingt-neuviéme jour du mois
de Décembre, l'an de Grace mil sept cent cinquante-trois;
& de notre Regne le trente-huitiéme. Par le Roi en son
Conseil.
P E R R I N.
Registé sur le Registre XIII. de la Chambre Royale
des Libraires & Imprimeurs de Paris, N°. 271. Fol.
215. conformément aux anciens Réglemens, confirmés
par celui du 28 Février 1723, A Paris, le 11. Janvier
1754.
DIDOT, Syndic.
Philalethe.
@
P
H I L A L E T H E,
O U
L'AMATEUR DE LA VERITE.
TRAITE'
DE
L'E N T R E'E
O U V E R T E DU PALAIS FERME'
D U
R O I.----------------------------------------------------------
Revu, corrigé & augmenté sur l'Original Anglais,
& sur la Traduction Latine,
Par PH... U R... Amateur de la Sagesse.
===================================
P R E'F A C E.

E suis un Philosophe adepte, qui
ne me nommerai point autrement
que Philalethe, nom anonyme,
qui signifie
Amateur de la
Vérité; l'an de la rédemption du Monde,
mil six cent quarante-cinq, ayant à l'âge de
trente-trois ans acquis la connaissance des
secrets de la Médecine, de l'Alchimie, &
Tome IV. A
@
2 Philalethe,
de la Physique, j'ai résolu de faire ce petit
Traité, pour rendre aux Enfants de la Science
ce que je leur dois; & pour tendre la main
à ceux qui sont engagés dans le Labyrinthe
de l'erreur [afin de les en retirer.] Désirant
par même moyen faire connaître aux Philosophes
adeptes que je suis leur Egal & leur
Confrère, & donner une lumière à ceux qui
sont égarés par les impostures des Sophistes,
qui les puisse ramener dans le bon chemin,
pourvu qu'ils la veuillent suivre. Car je prévois
qu'il y en aura plusieurs qui seront éclairés
par mon Livre.
Ce ne sont point des Fables, ce sont des
Expériences réelles & effectives, que j'ai
vu, & que je sais certainement, comme
tout homme, qui sera Philosophe, le pourra
aisément connaître par cet Ecrit. Et parce
que je ne le fais que pour le bien du Prochain,
je puis dire hardiment, & l'on doit
se contenter de l'aveu que j'en fais, que de
tous ceux qui ont écrit sur ce sujet, il n'y a
personne qui en parle si clairement que moi,
& que j'ai été tenté plusieurs fois d'en abandonner
le dessein, croyant que je ferais
beaucoup mieux de déguiser la vérité sous
le masque de l'envie. Mais Dieu, à qui je
n'ai pu résister, & qui seul connaît les
coeurs, m'y a forcé. C'est ce qui me fait
croire que dans ce dernier âge du Monde, il
y en aura plusieurs qui auront le bonheur de
posséder ce précieux trésor, parce que j'ai
@
ou l'Amateur de la Vérité.
3
écrit sincèrement, & que je ne laisse aucun
doute, pour ceux qui commenceront à s'appliquer
à l'étude de cette Science, que je
n'aie parfaitement éclaici.
Je connais même plusieurs personnes qui
savent ce Secret aussi bien que moi, & je
ne doute point qu'il n'y ait encore plusieurs
autres Philosophes, dont j'espère d'acquérir
la connaissance de jour à autre, & en peu
de temps, Dieu fasse par sa sainte volonté ce
qu'il lui plaira. Je confesse que je suis indigne
qu'il se serve de moi pour faire ces choses.
Je ne laisse pas en ces mêmes choses
d'adorer sa sainte volonté, à laquelle toutes
les créatures doivent être soumises, puisque
c'est pour lui seul qu'il les a créées, & que
c'est pour lui seul qu'il les conserve, comme
étant leur centre, & le point d'émanation
& de retour de toutes les lignes de l'Univers.
C H A P I T R E
P R E M I E R.
De la nécessité du Mercure des Sages, pour
faire l'oeuvre de l'Elixir.
Q Ui voudra jouir de cette Toison d'or,
doit savoir que notre Poudre aurifique,
que nous appelons autrement notre
Pierre, n'est autre chose que l'Or vulgaire
qui a été porté par la digestion jusqu'au souverain
degré de pureté, & d'une subtile fixité,
& que ce n'est que par la Nature, & par
un industrieux artifice de notre Mercure,
A ij
@
4 Philalethe,
qu'il peut être poussé à cette dernière perfection.
Et cet Or, qui étant ainsi
essensifié, est
appelé lors notre Or, ou l'Or des Philosophes,
& non plus l'Or du vulgaire, est le
chef-d'oeuvre de la Nature & de l'Art, &
tout ce qu'ils peuvent faire de plus parfait.
Je pourrais sur ce sujet rapporter l'autorité
de tous les Philosophes, mais je n'ai pas besoin
de témoins, puisque je suis Philosophe
moi-même, & que j'en écris plus clairement
que pas un n'a fait avant moi. Le croie, le désapprouve,
& le contredise qui voudra, & qui
pourra, je suis assuré que toute la récompense
qu'il en aura, ce sera une profonde ignorance.
Je sais bien que les esprits raffinés se
forgent mille chimères (sur notre Ouvrage;)
mais celui qui sera bien avisé, trouvera la
vérité dans la voie simple de la Nature.
Il faut donc poser pour un fondement assuré,
qu'il n'y a qu'au seul & véritable principe
pour de l'Or vulgaire en faire l'Or des
Philosophes. Mais il faut remarquer que notre
Or, qui est celui que nous demandons
pour notre Ouvrage, est de deux sortes; car
il y en a un qui est un Or mûr & fixe, que
l'on appelle le Laton rouge, qui dans son
intérieur & dans son centre est un pur feu;
il est notre Mercure, Or solaire, soufre &
teinture du Soleil, Or philosophique, & le
germe de l'Or vulgaire. Voilà pourquoi il
conserve son corps dans le feu & lui résiste;
il s'y purifie (& s'y raffine;) de sorte qu'il
n'est point soumis à sa tyrannie ni à la violence,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
5
& n'en reçoit aucun dommage. C'est
lui qui fait la fonction de mâle * dans notre
Ouvrage, & c'est pour cela qu'on le conjoint
avec notre Or blanc, qui est plus cru,
& qui est la semence féminine dans laquelle
il jette la sienne. Et enfin, ils se joignent &
s'unissent tous deux ensemble par un lien
indissoluble,
& cet Or blanc est l'Or vulgaire,
indigeste, & qui veut être cuit, mûrit, & parfait
par notre Or, son principe & feu de nature.
C'est ainsi que se fait notre hermaphrodite
qui est mâle & femelle. L'Or corporel
est donc mort avant qu'il soit conjoint
à son mâle, avec lequel le soufre
coagulant
qui est dans l'Or, est renversé & tourné
du dedans en dehors [& d'interne & de caché
qu'il était, devient externe & apparent.]
Ainsi la hauteur est cachée, & la profondeur
est rendue manifeste. Ainsi le fixe
est fait volatil pour un temps, afin de posséder
après par droit d'héritage un état plus
noble, dans lequel il acquiert une fixation
très puissante.
Il est donc évident que tout le Secret ne
consiste que dans le Mercure. Aussi le Philosophe
parlant de lui, a dit:
Tout ce que
cherchent les Sages est dans le Mercure. Et
Geber,
loué soit, dit-il,
le Très-Haut qui a
créé notre Mercure, & qui lui a donné une
* Voyez la Note sur l'Art. XXIX, de l'explication faite
par Philalethe, en la deuxième Conclusion de la Lettre de
Georges Riplée à Edouard IV. Roi d'Angleterre.
A iij
@
6 Philalethe,
nature qui surmonte tout. Car on peut bien
dire que sans ce Mercure, les Alchimistes
auraient beau se vanter, tout leur ouvrage
ne serait rien.
Il s'ensuit de-là que ce Mercure n'est pas
le Mercure vulgaire, mais celui des Philosophes.
Car tout le Mercure du vulgaire est
mâle, c'est-à-dire est corporel,
spécifié &
mort: mais le nôtre est spirituel, femelle
vivante & vivifiante, quoique comme androgyne
il fasse fonction de mâle sur l'Or en
son lien conjugal, comme l'âme sur l'esprit.
Remarque donc bien tout ce que je dirai
du Mercure, parce que, comme dit le Philosophe,
notre Mercure est le sel des Sages,
sans lequel quiconque travaille ressemble à
un homme qui voudrait tirer d'un arc sans
corde. Et si pourtant il ne se trouve point
en aucun lieu sur la terre. Mais ce Mercure
est un enfant que nous avons formé, non
pas en le créant, mais en le tirant hors des
choses dans lesquelles il est; & cela se fait
par la
coopération de la Nature, par un moyen
admirable, & par un industrieux artifice.
C H A P I T R E
II.
Des principes qui composent le Mercure des Sages.
L A plupart de ceux qui travaillent en cet
Art, n'ont point d'autre intention que
de purger le Mercure de diverses manières.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
7
Car il y en a qui le subliment par le moyen
des sels qu'ils lui ajoutent; d'autres [le nettoient]
de ses
fèces & impuretés. Les autres
le
vivifient par lui-même, & ils s'imaginent
après avoir réitéré leurs opérations,
que moyennant cela le Mercure des Philosophes
est fait. Et tous ceux-là se trompent,
parce qu'ils ne travaillent pas dans la Nature,
qui seule s'amende dans sa nature.
Qu'ils sachent donc que notre Eau est
composée de plusieurs choses, ce qui n'empêche
pourtant pas qu'elle ne soit qu'une
seule & unique chose, faite de diverses substances
incorporées & unies ensemble, qui
sont toutes d'une même essence. Car il faut
que dans la façon de notre Eau il y ait premièrement
un feu, qui est le feu de toutes
choses, & notre dragon igné. Secondement
que le suc ou la liqueur de la saturnie végétale
y soit; & en troisième lieu le lien
du Mercure.
Le feu qui s'y trouve, c'est le feu minéral
du soufre, qui n'est pourtant pas proprement
minéral, tant s'en faut qu'il soit métallique.
Mais c'est une chose qui tient le
milieu entre la mine & le métal, qui n'est ni
l'une ni l'autre, & qui participe de tous les
deux. C'est un Cahos ou un Esprit, parce
que notre Dragon
igné, quoiqu'il surmonte
tout, est néanmoins pénétré par l'odeur de
la saturnie végétale; par l'union qui se fait
de son sang avec le suc de la saturnie, il se
A iv
@
8 Philalethe,
forme un Corps admirable, qui n'est pourtant
pas corps, parce qu'il est tout volatil,
& n'est pas aussi esprit, parce qu'il ressemble
à du métal fondu dans le feu. Il est donc
effectivement un Cahos, qui est à l'égard de
tous les métaux comme leur mère; car je
sais extraire & tirer toutes choses de lui, &
même je sais
transmuer par lui le Soleil &
la Lune sans l'Elixir; & qui l'a vu comme
moi, en peut rendre témoignage.
On appelle ce Cahos
notre Arsenic, notreAir, notre Lune: notre Aimant, notre Acier;
toutefois sous diverses considérations, parce
que notre Matière passe par divers états [&
souffre divers changements] auparavant que
le Diadème Royal soit tiré du Menstrue de
notre Prostituée.
Apprends donc à connaître quels sont les
Compagnons de Cadmus, quel est le Serpent
qui les dévora; ce que c'est que le chêne
creux, * contre lequel Cadmus perça le Serpent
d'outre en outre. Apprends à connaître
quelles sont les Colombes de Diane, qui
vainquent le Lion en le flattant: Je veux
dire le Lion vert, qui est en effet le Dragon
Babylonien, qui tue tout avec son venin.
Enfin, apprends à savoir ce que c'est
que le Caducée de Mercure, avec lequel il
fait des merveilles: Et ce que c'est que ces
Nymphes, qu'il infecte par ses enchantements,
si tu veux jouir de ce que tu souhaites.
* Expression de Flamel, pour signifier les Cendres,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
9
C H A P I T R E
III. De l'Acier des Sages.
L Es Sages ont laissé à la postérité beaucoup
de choses qu'ils ont dit de leur
Acier, & ils ne lui ont pas pu attribuer de
vertu. De là vient cette grande dispute qui
est entre les Alchimistes vulgaires, pour
savoir ce qu'il faut entendre par ce nom
d'Acier: plusieurs l'ont expliqué diversement.
L'Auteur de
la nouvelle Lumière
Chimique [qui est connu sous le nom de
Cosmopolite] en parle ingénument, mais
avec obscurité. Pour moi, qui ne veux rien
celer par envie à ceux qui s'appliquent à cette
Science, je le décrirai sincèrement.
Notre Acier est la véritable clef de notre
Oeuvre, sans lequel le feu de la Lampe ne
peut être allumé, par quelqu'artifice que ce
soit; car il n'y a point d'autre genre ou espèce
de feu externe pour l'oeuvre purement
physique. Notre Acier est la Mine de l'Or,
l'Esprit très pur au-delà de toutes choses.
C'est le feu infernal, secret, extrêmement
volatil en son genre; le Miracle du Monde,
le
Système (ou la composition, l'assemblage
& la concordance) des vertus supérieures
dans les inférieures. C'est pourquoi le Tout-
Puissant l'a marqué d'un signe remarquable,
la naissance duquel est annoncée par l'Orient
philosophique dans l'horizon de sa
@
10 Philalethe,
sphère microcosmique. Les Sages l'ont vu
dans leur terre de vie & de sapience, laquelle
est l'orient de tout être animé, & ils en ont
été étonnés; ils ont reconnu tout aussitôt
qu'un Roi sérénissime était né dans le monde.
Toi, quand tu verras son étoile, suis-la
jusqu'à son berceau. Là, tu verras un bel
Enfant, fais en sorte qu'il soit dégagé des
ordures & des fèces, & rends honneur à
cet Enfant Royal, ouvre le trésor, présente
lui de l'Or. Ainsi enfin après sa mort
il te donnera sa Chair & son sang, qui est
la souveraine Médecine dans les trois Monarchies
de la terre; (c'est-à-dire dans les trois
Règnes, minéral, végétal, & animal.
C H A P I T R E
IV. De l'Aimant des Sages.
C Omme l'Acier est attiré vers l'Aimant,
& que de lui-même l'Aimant se tourne
vers l'Acier, de même aussi l'Aimant des
Sages attire [à soi] leur Acier. Ainsi, comme
j'ai dit que l'Acier [des Sages] était la
mine de l'Or, de même aussi notre Aimant
est la véritable mine de notre Acier.
Mais outre cela, je dis que notre Aimant
a un centre caché, qui est abondant en Sel,
que ce Sel est le Menstrue dans la Sphère de
la Lune, & qu'il peut calciner l'Or. Ce centre,
par une inclination, qui lui vient de l'Archée,
se tourne vers le Pôle, où la vertu de
@
ou l'Amateur de la Vérité.
11
l'Acier est élevée en degrés. Dans le Pôle est
le coeur de Mercure, qui est un véritable feu,
où est le repos de son Seigneur. Celui qui ira
sur cette grande Mer, doit aborder à l'une &
l'autre Inde [Orientale & Occidentale,] &
gouverner sa course par l'aspect de l'Etoile
du Nord, que notre Aimant fera apparoir.
Le Sage s'en réjouira, & cependant le fol
n'en fera point d'état, & il n'apprendra
point la sagesse, encore qu'il voie le Pôle central
tourné du dedans en dehors, qui sera
marqué du signe remarquable du Tout-puissant.
Ils ont la tête si dure, que quelques signes
& quelques miracles qu'ils puissent voir, ils
n'abandonneront point leurs Sophistications,
& n'entreront point dans le droit chemin.
C H A P I T R E
V. Le Cahos des Sages.
Q Ue le Fils des Philosophes écoute ici tous
les Sages, qui d'un commun consentement
concluent que cet Ouvrage doit être
comparé à la création de l'Univers:
Au commencement
donc, Dieu créa le Ciel & la Terre,
& il n'y avait rien sur la Terre, qui était
nue. Et l'Esprit de Dieu était porté sur la
face des Eaux. Et Dieu dit que la Lumière
soit, & la Lumière fut.
Ces paroles suffiront au Fils de la Science,
car il faut que le Ciel soit conjoint avec la
Terre sur le lit d'amitié, par ce moyen il
@
12 Philalethe,
régnera avec honneur pendant toute sa vie.
La Terre est un corps pesant qui est la matrice
des Minéraux, parce qu'elle les garde
dans son sein, quoiqu'elle fasse voir les arbres
& les animaux (qu'elle produit, sur sa
surface.) Le Ciel est le lieu où les grands Luminaires
font leurs révolutions avec les astres,
& il influe ses vertus dans les choses
inférieures au travers de l'air: mais au commencement
toutes choses étant en confusion,
firent le cahos.
Je proteste que je viens de découvrir sincèrement,
ou saintement la vérité. Car notre
cahos est comme une terre minérale à cause
de sa
coagulation, & est pourtant un air volatil,
au-dedans duquel est le Ciel des Philosophes
dans son centre. Et ce centre est véritablement
astral, qui illumine la terre par
sa splendeur jusques sur sa surface. Et qui
sera l'homme assez prudent, qui
infère de
ce que je viens de dire, qu'il est né un nouveau
Roi, qui a une domination absolue sur
toutes choses, qui rachètera ses Frères, les
Métaux imparfaits, de l'impureté originelle:
Roi, qui doit nécessairement mourir, & être
exalté, afin qu'il donne sa Chair & son sang
pour être la vie du monde?
O Dieu de bonté, que ces Ouvragesque vous avez fait sont admirables! Vous
avez fait ces choses, car elles paraissent
un miracle à nos yeux. Je vous rends grâces,
O Père, Seigneur du Ciel & de la
@
ou l'Amateur de la Vérité.
13
Terre, de ce que vous avez caché ces choses
aux Sages & aux Prudents du siècle, & que
vous les avez révélés aux Petits, humbles de
coeur, vos véritables Sages.
C H A P I T R E
VI. L'Air des Sages.
L E Ciel étendu, ou le Firmament est appelé
air dans l'Ecriture Sainte. Notre
Cahos est aussi appelé Air, & en cela il y
a un grand secret. Car de même que l'Air firmamental
est ce qui sépare les eaux, aussi
fait notre Air, & par conséquent notre oeuvre
est effectivement le système du grand
monde.
Car comme nous, qui vivons sur la terre,
voyons les eaux qui sont au-dessous du
Firmament, & comme elles nous apparaissent;
mais que celles qui sont au-dessus sont
hors de notre vue, parce qu'elles sont trop
éloignées de nous: Aussi dans notre Microcosme
[ou petit monde] il y a des eaux minérales
excentrales [c'est-à-dire hors de leur
centre] qui paraissent; mais celles qui sont
enfermées au-dedans, nous ne les voyons
point, quoiqu'il y en ait effectivement.
Ce sont ces eaux dont l'Auteur de
la nouvelleLumière dit qu'il y en a, mais qu'elles
n'apparaissent pas jusqu'à ce qu'il plaise à
l'Artiste. Tout ainsi donc que l'air fait une
séparation entre les eaux, de même notre
@
14 Philalethe,
Air empêche que les eaux qui sont hors du
centre ne puissent en aucune manière entrer
avec celles qui sont dans le centre; car si
elles y entraient, & qu'elles vinssent à se
mêler ensemble, elles le joindraient tout
aussitôt d'une union
indissoluble.
Je dirai donc que le soufre externe, vaporeux,
comburant, est opiniâtrement attaché
à notre cahos, à la tyrannie duquel ne pouvant
résister, il s'envole tout pur du feu, en
façon d'une poudre sèche. Que si tu sais
arroser cette terre aride & sèche de l'eau de
son genre par une humectation naturelle,
tu élargiras les pores de la terre, & ce Larron
extérieur sera jeté dehors avec les Ouvriers
de méchanceté; l'eau, par l'
addition
du véritable soufre, sera nettoyée de l'ordure
de la lèpre, & de l'humeur superflue
qui la rend hydropique, & tu auras en ta
puissance la
Fontaine du Comte Trévisan,
les eaux de laquelle sont proprement dédiées
à la Vierge Diane.
Ce Larron est un méchant qui est armé
d'une malignité arsénicale, que Mercure, ce
jeune homme qui a des ailes a en horreur,
& fuit. Et quoique l'eau centrale soit l'épouse
de ce jeune homme, il n'ose pas toutefois
faire paraître le très ardent amour
qu'il a pour elle, à cause des embûches que
lui dresse ce Larron, qui a des ruses presque
inévitables.
Tu as besoin ici que Diane te soit favorable,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
15
elle qui sait dompter les bêtes sauvages,
qui a deux colombes qui tempéreront
avec leurs ailes la malignité de l'air, & ces
deux colombes volant sans ailes, se trouvent
dans les forêts de la Nymphe Vénus. Sache
que ce jeune homme entre aisément par les
pores, il ébranle d'abord les cataractes & les
réservoirs qui sont dans l'air, il ouvre ces
eaux qui n'ont point été surprises par les
mauvaises odeurs, & il forme une nuée déplaisante.
Alors fais venir les eaux par-dessus,
jusqu'à ce que la blancheur de la Lune
apparaisse. Et par ce moyen les
ténèbres qui
étaient sur la face de l'abîme seront chassées
par l'Esprit qui se meut dans les eaux.
Ainsi, par le commandement de Dieu, la
Lumière apparaîtra. Sépare par sept fois la
lumière d'avec les ténèbres, & notre création
philosophique du Mercure sera accomplie.
Et le septième jour sera pour toi un
Sabbat & jour de repos. De sorte que depuis
ce temps-là, jusqu'à ce qu'une année
après soit parachevée & révolue, tu pourras
attendre la génération du fils surnaturel
du Soleil, qui viendra dans le monde vers
la fin des siècles, c'est-à-dire des époques &
iliades philosophiques, pour délivrer ses
Frères de toute leur impureté originelle, &
les régénérer avec vertu prolifique.
@
16 Philalethe,
C H A P I T R E
VII.
De la première Opération de la préparation
du Mercure philosophique, par les Aigles volantes.
S Ois instruit, mon Frère, que l'exacte
préparation des Aigles des Philosophes,
est estimée le premier degré de perfection;
& que pour le connaître, il faut être habile
& avoir bon esprit. Car ne t'imagine point
que pas un de nous soit parvenu à cette
Science par hasard, ou par une imagination
fortuite, comme le vulgaire ignorant le croit
fortement. Nous avons beaucoup & longtemps
sué & travaillé, nous avons passé plusieurs
nuits sans dormir, & nous avons bien
pris de la peine pour découvrir la vérité.
Toi donc, studieux commençant, qui désire
parvenir à cette Science, sois fortement persuadé
que si tu ne travailles beaucoup, & si
tu ne te donnes de la peine, tu ne feras jamais
rien. J'entends dans la première opération
qui est épineuse; car dans la seconde,
c'est la Nature toute seule qui fait tout l'ouvrage,
sans qu'il soit besoin d'y mettre la
main, si ce n'est pour entretenir seulement
un feu modéré au dehors.
Conçois donc bien, mon frère, ce que
veulent dire les Philosophes, quand ils disent
qu'il faut mener leurs Aigles pour dévorer
le Lion, & que moins il y a d'Aigles,
plus
@
ou l'Amateur de la Vérité.
17
plus le combat est rude, & qu'elles demeurent
plus longtemps à le vaincre; mais lorsqu'il
y a ou sept ou neuf Aigles, cette opération
se fait parfaitement bien. Le Mercure
philosophique est par exemple l'Oiseau
d'Hermès, qui est tantôt appelé Oie, tantôt
Faisan, tantôt celui-ci, & tantôt celui-là.
Mais quand les Philosophes parlent de
leurs Aigles ils parlent en pluriel, & en
comptent depuis trois jusqu'à dix. Ce n'est
pas qu'ils veuillent dire par là qu'il faille
mettre autant de poids d'eau contre chaque
poids de terre, (comme ils disent qu'il faut
d'Aigles.) Car (par leurs Aigles) ils entendent
parler du poids intérieur, c'est-à-dire
qu'il faut faire rejoindre autant de fois à la
terre l'eau, qu'elle en aura été rendue aiguë [&
rectifiée,] qu'ils disent qu'il faut d'Aigles.
Et cette acuité ou [rectification] se fait par
la sublimation. De sorte que chaque sublimation
du Mercure des Philosophes est prise
pour une aigle, & la septième sublimation
exaltera tellement ton Mercure, qu'il sera
alors un bain très propre pour ton Roi. Afin
donc de t'expliquer bien cette difficulté, [&
que tu n'aies plus aucun doute là-dessus,]
écoute-moi bien attentivement, & ne m'impute
pas ton ignorance.
Il faut prendre de notre Dragon
ignée qui
cache dans son ventre l'Acier magique, quatre
parties; de notre aimant, neuf parties;
mêle-les ensemble par un feu brûlant en forme
Tome IV. B
@
18 Philalethe,
d'eau minérale, au-dessus de laquelle il
surnagera une écume à mettre à part. Laisse
la coquille & prends le noyau, que tu mettras
séparément; purge-le & le nettoie trois
fois par le feu & le sel; & cela se fera aisément
si Saturne a vu & considéré sa beauté
dans le miroir de Mars.
De-là se fera le Caméléon, ou notre
Cahos, dans lequel sont cachés tous les secrets
en puissance & vertu, & non pas actuellement.
C'est là l'enfant hermaphrodite,
qui dès son berceau a été infecté par la morsure
du chien enragé de Corascene, ce qui
fait que l'
hydrophobie (c'est-à-dire la crainte
continuelle qu'il a de l'eau) le rend fol &
insensé; jusque-là que quoique l'eau lui soit
plus proche qu'aucune autre chose naturelle,
il en a pourtant horreur & la fuit: quels destins!
il y a toutefois deux Colombes dans la
Forêt de Diane qui adoucissent sa rage furieuse,
si l'on sait les y appliquer par l'art
de la Nymphe Vénus; alors de peur qu'il ne retombe
dans l'
hydrophobie, (& afin qu'il n'ait
plus aversion de l'eau,) plonge-le & le submerge
dans les eaux, en sorte qu'il y périsse.
Ce chien qui se noircit de plus en plus, &
toujours enragé, ne pouvant souffrir ces
eaux, presque noyé & suffoqué, montrera &
s'élèvera sur la surface des eaux. Chasse-le
en faisant pleuvoir sur lui, & en le battant
fais-le fuir bien loin; ainsi les ténèbres disparaîtront.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
19
La Lune étant pleine & resplendissante,
donne lors des ailes à l'Aigle, & elle s'envolera,
laissant mortes derrière elle les Colombes
de Diane, lesquelles ne peuvent profiter
de rien, si elles meurent à la première rencontre.
Fais cela sept fois, & lors enfin tu
auras trouvé le repos, n'ayant plus rien à
faire qu'à décuire simplement, ce qui est un
très grand repos, un jeu d'enfants & un ouvrage
de femmes.
C H A P I T R E
VIII. Du travail ennuyeux de la première préparation, ou opération.
Q Uelques ignorants, qui sont les Chimistes,
ont voulu s'imaginer que tout
notre Ouvrage, depuis le commencement
jusqu'à la fin n'est qu'une récréation pleine
de divertissement, & qu'il n'est aucunement
pénible; mais qu'ils se repaissent à la bonne
heure de leur imagination. Il est certain que
dans un ouvrage qu'ils se persuadent être si
aisé, ils ne recueilleront que du vent de leur
vaine imagination & de leur opération fainéante.
Pour nous, nous sommes assurés
qu'après la bénédiction de dieu & une bonne
racine, c'est le travail, l'industrie & le soin
qui font le principal de notre affaire.
Certes, le travail qu'on emploie dans le
tracas du ménage, qui doit plutôt passer
pour un jeu & pour un divertissement que
B ij
@
20 Philalethe,
pour une peine, ne nous peut pas donner la
satisfaction que nous souhaitons si passionnément.
Au contraire, il ne faut pas, comme
dit Hermès, prétendre épargner sa peine,
quand on en devrait incommoder sa
santé; car autrement, ce que le Sage a prédit
dans ses Paraboles se trouvera véritable,
c'est à savoir que
le désir du paresseux le
tuera. Et il ne faut pas s'étonner si tant de
personnes qui travaillent à l'Alchimie deviennent
pauvres, parce qu'ils n'aiment pas
le travail, & n'épargnent pas toutes sortes
de dépenses inutiles.
Mais nous qui savons ce que c'est que
l'oeuvre, & qui l'avons fait, nous avons
trouvé par l'expérience qu'il n'y a point de
travail plus ennuyeux qu'est notre première
préparation. C'est pourquoi Morien exhorte
sérieusement là-dessus le Roi Calid, en lui
disant:
Que plusieurs Philosophes s'étaient
plaints de l'ennui que donne ce premier travail.
Et je ne crois pas que l'on doive entendre
ceci métaphoriquement, parce que
je ne regarde pas présentement les choses
comme elles paraissent dans le commencement
de l'oeuvre surnaturel, mais de la manière
& telles que nous les avons premièrement
trouvé.
Le plus rude travail, la peine toute entière
Est à parfaitement préparer la matière.
Il ajoute:
Hercule te fait voir par ses travaux si grands,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
21
Combien pénible à faire est ce que tu prétends,
Que de rudes travaux, que de peine on endure,
A préparer la masse de la matière impure.
Dit le Poète Augurel, Liv. II. de la Chrysopée.
C'est ce qui a fait dire au fameux d'
EspagneAuteur du secret hermétique, que ce
premier travail est un travail d'Hercule, parce
qu'il y a dans nos Principes beaucoup de
superfluités
hétérogénées, (c'est-à-dire de différentes
natures) qui ne peuvent jamais être
rendues assez pures pour servir à notre Ouvrage,
& qu'il faut par conséquent entièrement
évacuer. Ce qu'il est impossible de
pouvoir faire, sans avoir la théorie & la
connaissance de leurs secrets, par laquelle
nous enseignons un moyen par lequel on
peut extraire le Diadème royal du sang menstrual
de notre Prostituée. Et après que l'on
aura connu ce moyen ou milieu, il faut
encore un très grand travail, & si grand,
que le Philosophe a dit que plusieurs avaient
abandonné l'art & l'oeuvre sans l'achever,
à cause des peines épouvantables qu'il y a à
souffrir.
Ce n'est pas que je veuille dire qu'une femme
ne puisse être capable de faire ce travail,
pourvu qu'elle en fasse sa tâche principale,
& non pas un jeu ni un divertissement. Mais
quand une fois on a le Mercure tout préparé
par la première opération, très longue,
ennuyeuse & difficile, quoique naturelle,
@
22 Philalethe,
& que Bernard de Trévisan appelle
la
Fontaine, alors on a trouvé le repos,
qui est
plus à souhaiter qu'aucun travail, comme
dit le Philosophe.
C H A P I T R E
IX. De la vertu de notre Mercure sur tous les Métaux.
N Otre Mercure est le Serpent qui dévora
les Compagnons de Cadmus, &
il ne s'en faut pas étonner, puisqu'il avait
déjà dévoré Cadmus lui-même, qui était
beaucoup plus fort qu'eux. A la fin pourtant
Cadmus percera ce Serpent d'outre en
outre, quand par la vertu de son soufre il
l'aura coagulé.
Sache donc que ce Mercure (c'est-à-dire
le nôtre) a la domination & la puissance sur
tous les corps métalliques, & qu'il les résout
dans leur plus proche matière mercurielle,
en séparant leurs soufres. Sache de
plus que le Mercure d'un aigle, ou de deux,
ou au plus de trois, commande à Saturne,
à Jupiter & à Vénus, c'est-à-dire au plomb,
à l'étain & au cuivre. Il commande à la Lune,
c'est-à-dire à l'argent, depuis trois aigles
jusqu'à sept; & enfin quand il a jusqu'à
dix aigles il commande au Soleil, c'est-à-dire
à l'or.
Partant, je déclare que ce Mercure est plus
proche du premier être (ou matière) des
@
ou l'Amateur de la Vérité.
23
Métaux que par un autre mercure. C'est
pour cela qu'il pénètre
radicalement les corps
métalliques, & qu'il rend manifestes & fait
apparaître en dehors leurs profondeurs cachées.
C H A P I T R E
X. Du Soufre qui est dans le Mercure Philosophique.
I L n'y a rien de si merveilleux que de ce
que dans notre Mercure, il y a un soufre
non-seulement actuel, [c'est-à-dire qui y est
réellement & effectivement] mais encore
qui est actif (& agissant,) & cependant
qu'avec cela il garde & conserve toutes les
proportions & la forme du mercure. Il faut
donc nécessairement qu'une Forme ait été
mise & introduite dans le mercure par notre
préparation; & cette forme c'est le soufre
métallique; & ce soufre, c'est un feu
qui putréfie & pourrit l'or composé ou disposé
pour s'unir à lui, comme étant l'âme
générale du monde.
Ce feu
sulfureux, c'est la semence spirituelle
que notre Vierge a contracté & reçu,
ne laissant pas pour cela de demeurer toujours
vierge, parce que la virginité peut
bien souffrir un amour spirituel sans en être
corrompue, comme le dit l'Auteur
du Secret
hermétique, & comme l'expérience le
fait voir. Notre mercure est hermaphrodite
à cause de ce soufre, parce qu'il renferme
@
24 Philalethe,
& contient en lui tout à la fois & en même
temps, un principe qui est tout ensemble actif
& passif, & qui est rendu évident & apparent
par le même degré de digestion. Car
étant joint avec l'or il le ramollit, le liquéfie
& le dissout par une chaleur accommodée
& proportionnée à
l'exigence du composé.
Par le moyen de cette même chaleur
il se coagule soi-même, & en se coagulant
il donne & produit l'or & l'argent philosophique,
selon le degré de la seconde opération,
& le désir de l'Artiste.
Ce que je vas dire te semblera peut-être
incroyable, mais il est pourtant vrai; c'est
à savoir que le mercure qui est homogéné
pur & net, étant par notre artifice engrossé
d'un soufre interne se coagule soi-même,
étant aidé seulement d'une chaleur convenable
externe, & qu'il se coagule à la façon
de fleur ou crème de lait; sur la surface des
eaux ce mercure nage en forme d'une espèce
de terre subtile; mais lorsqu'il est joint
avec l'Or, non-seulement il ne se coagule
pas, mais étant ainsi composé il paraît de
jour en jour plus mol, jusqu'à ce que les
corps étant presque dissous, les esprits aient
commencé à se coaguler dans une couleur
très noire, & une odeur très puante.
Il est donc évident que ce soufre spirituel
métallique est effectivement le premier mobile
qui fait mouvoir la roue, & qui fait
tourner l'essieu en rond, mais c'est ce mercure
cure
@
ou l'Amateur de la Vérité.
25
qui est véritablement l'Or volatil, non
pas encore assez cuit ni assez digéré, cependant
assez pur. Aussi par une simple digestion
il se change en Or; il est vrai que quand
l'Artiste en est à l'opération de joindre notre
mercure à l'Or qui est déjà parfait, il ne
se coagule pas tant, mais il dissout l'Or corporel,
& l'ayant dissous il demeure sous une
même forme avec lui, quoiqu'il faille nécessairement
que la mort précède cette parfaite
union, afin qu'après cette mort ils se
puissent tous deux unir, non-seulement dans
une unité simplement parfaite, mais dans
une perfection qui est parfaite plus qu'au
millième degré.
C H A P I T R E
XI. Comment on a trouvé le parfait Magistère.
T Ous les Sages qui ont autrefois acquis
la connaissance de cet Art sans aucun
Livre, ont été poussés par l'inspiration de
Dieu, à le rechercher & à l'acquérir de la
manière que je vais dire. Car je ne saurais
croire que personne l'ait jamais eu immédiatement
par révélation. Si ce n'est peut-
être qu'on veuille dire que Salomon l'ait eu
ainsi, ce que j'aime mieux laisser indécis que
de me mêler de le vouloir décider. Mais
quand il serait vrai qu'il l'aurait eu, peut-
on conclure de-là qu'il ne l'ait pas acquis
par la recherche & par l'étude, puisqu'il ne
Tome IV. C
@
26 Philalethe,
demanda à Dieu seulement que la Sagesse,
qu'il lui donna de telle sorte, qu'il eut tout
ensemble avec elle les richesses & la paix,
puisque la Sagesse les procure aisément. Puisque
donc il étudia & examina soigneusement
la nature des Plantes & des Arbres,
depuis le Cèdre qui est au Liban, jusqu'à
l'Hysope des murailles, qui sera l'homme
de bon sens qui puisse nier qu'il ne se soit
aussi appliqué à la connaissance de la nature
des Minéraux, qui n'est pas moins agréable
que l'autre, & qu'il n'en ait eu l'intelligence.
Mais reprenons notre discours. Nous
disons qu'il y a bien de l'apparence que
les premiers qui ont possédé ce Magistère,
comme Hermès, qui n'avaient aucun Livre
d'où ils puissent apprendre, ont premièrement
recherché, non pas à faire la perfection
plus que parfaite, mais seulement à
pousser & élever les métaux imparfaits jusqu'à
la perfection & à la condition royale
de l'Or. Et parce qu'ils s'aperçurent que
tout ce qui est métallique est d'origine mercurielle,
& que le mercure était très semblable
au plus parfait des métaux, qui est
l'Or, en poids & en
homogénéité; ils essayèrent
de le pousser par la cuisson jusqu'à la
maturité & à la perfection de l'Or; mais
ils n'en purent venir à bout par quelque
manière & degré de feu qu'ils puissent
faire.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
27
Ils s'avisèrent donc que pour faire ce qu'ils
prétendaient, outre la chaleur extérieure, il
leur fallait encore à tout le moins un feu
interne. Ils se mirent donc à chercher ce
feu en plusieurs choses. Et premièrement ils
tirèrent des eaux extrêmement chaudes des
moindres minéraux, avec quoi ils rongèrent
le mercure (& le réduisirent en parties imperceptibles.)
Mais quelque artifice qu'ils
pussent y employer, ils ne purent par cette
voie là faire que le mercure changeât ses
propriétés intérieures, parce que toutes les
eaux corrosives ne sont que des agents extérieurs,
& qui agissent seulement par-dehors,
comme fait le feu, quoique différemment;
& que d'ailleurs ces eaux, qu'ils appelaient
menstrues, ne demeuraient pas
avec le corps dissout.
Etant confirmés par cette même raison,
ils ont laissé toute sorte de sels, hormis un
seul sel, qui est le premier être de tous les
sels, qui dissout quelque métal que ce soit,
& par même moyen coagule le mercure,
ce qu'il ne fait pourtant que par une voie
violente. Voilà pourquoi cet agent est derechef
séparé des choses qu'il a dissoutes, sans
qu'il y ait aucun déchet en son poids,
& qu'il se perde rien de sa vertu & de
ses forces.
C'est pourquoi les Sages connurent enfin
que ce qui empêchait la digestion, & cuisson
du mercure, était qu'il avait des crudités
C ij
@
28 Philalethe,
aqueuses & des
fèces terrestres, lesquelles
étant
intimement enracinées dans lui, ne pouvaient
en être chassées, qu'en renversant
tout le composé. Ils reconnurent, dis-je,
que si le mercure pouvait être dépouillé &
purifié de ces deux choses, il serait tout aussitôt
fixe, parce qu'il a en soi un soufre qui
a une vertu fermentative, & duquel le plus
petit grain est capable de coaguler tout le
corps du mercure, pourvu qu'on en pût ôter
& séparer les
fèces & les crudités. Ils essayèrent
donc de le faire, en le purgeant diversement;
mais ce fut en vain, parce que
pour faire cette opération, il faut tout ensemble
mortifier & revivifier, ou réengendrer,
ce qui ne se peut faire sans un agent.
Enfin, ils connurent que dans les entrailles
de la terre le mercure avait été destiné pour
être fait métal, & que pour y parvenir il
conservait un mouvement journalier, autant
de temps que le lieu & les autres choses extérieures
ont demeuré bien disposées, mais
que ces choses ayant été corrompues par accident,
cette production qui n'était pas mûre
tombait d'elle-même, & que c'est pour cela
que (ce mercure) paraît en quelque façon
privé de mouvement & de vie. Or il est impossible
de pouvoir immédiatement retourner
de la privation à l'habitude.
Ainsi ce qui aurait dû être actif & agent
dans le mercure est passif; de sorte qu'il faut
introduire en lui une autre vie de même
@
ou l'Amateur de la Vérité.
29
nature, qui, lorsqu'on la lui introduit réveille
& ressuscite la vie du mercure qui est
cachée. Ainsi la vie reçoit la vie, & c'est
alors enfin qu'il est changé entièrement &
jusques dans le profond; & les
fèces ou ordures
sont alors d'elles-mêmes jetées hors
du centre, ainsi que nous avons dit bien au
long dans les Chapitres précédents. Cette
vie est dans le seul soufre métallique; les
Sages l'ont cherché dans Vénus & dans les
substances semblables, mais inutilement.
Enfin, ils ont essayé sur l'enfant de Saturne,
c'est-à-dire sur la saturnie végétale,
& ils ont reconnu par l'expérience qu'il
était la racine générative & l'épreuve de
l'Or; & parce qu'il a le pouvoir de séparer
les
fèces de l'Or mûr, ils croyaient qu'à plus
forte raison il ferait la même chose sur le
mercure, par un raisonnement & par une
conséquence qu'ils tiraient du plus au moins.
Mais l'expérience leur fit connaître que cet
enfant de Saturne avait lui-même des impuretés
qu'il gardait toujours, & ils se souvinrent
du Proverbe commun, qui dit:
Soyez purs vous-mêmes, vous qui voulez purifier
les autres. C'est pourquoi ayant entrepris
de le vouloir purger, ils trouvèrent qu'il
était absolument impossible de le faire, parce
qu'il n'avait en soi aucun soufre métallique,
quoiqu'il eût abondance d'un sel naturel
très pur.
Comme ils remarquèrent que dans le mercure
C iij
@
30 Philalethe,
il n'y avait que bien peu de soufre, &
qui était seulement passif, ils n'en trouvèrent
dans cette race de Saturne aucun qui y
fût actuellement, mais seulement en puissance;
c'est pourquoi elle a fait alliance
avec le soufre arsénical brûlant, & étant
folle quand elle est sans lui, elle ne peut
subsister dans une forme coagulée; & cependant
elle est si stupide, qu'elle aime
mieux demeurer avec cet ennemi qui la
tient étroitement en prison, & commettre
un concubinage, que de le quitter & de paraître
sous une forme mercurielle.
Les Mages donc cherchant plus à fond le
soufre actif, ils l'ont enfin si bien recherché,
qu'ils l'ont trouvé très profondément caché
dans la maison d'Aries * ils reconnurent que
la même race de Saturne avait alors dans
cette maison reçu ce soufre avec grande
avidité, parce qu'elle est une matière métallique
très pure, fort tendre & très prochaine
du premier être des métaux qui n'a aucun
soufre actuel, mais qui a la puissance de recevoir
le soufre; c'est pourquoi elle l'attire
à soi comme un Aimant, & elle l'engloutit
& le cache dans son ventre. Et le Tout-
puissant, pour embellir & orner parfaitement
cet ouvrage, le marque de son Sceau
royal. Les Mages furent d'abord fort réjouis,
* Le Cosmopolite dit dans le ventre d'Aries, qui commence
le dixième jour de l'équinoxe de Mars, c'est-à-dire,
le premier Avril.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
31
voyant qu'ils n'avaient pas seulement
trouvé le soufre, mais qu'il était même
tout prêt.
Ayant enfin essayé de purger le mercure
par ce soufre, ils n'en eurent pas
l'issue qu'ils espéraient, parce qu'il y avait
encore de la malignité arsénicale mêlée avec
ce soufre, qui avait été engloutie dans la
race de Saturne; & quoiqu'il y eût lors fort
peu de cette malignité à l'égard de la grande
quantité qu'il y en avait quand ce soufre
était dans sa nature minérale, toutes fois
ce peu qui y restait ne laissait pas d'empêcher
que ce soufre ne put avoir ingrès en
aucune manière; c'est pourquoi ils oeuvrèrent
autrement ce soufre mercuriel saturnien,
& ils trouvèrent par l'épreuve qu'ils
en firent, que cette malignité de l'air était
corrigée & tempérée par les colombes de
Diane, & cette expérience les rendit satisfaits.
Alors ils mêlèrent la vie avec la vie,
ils humectèrent la sèche par la liquide, &
ils aiguisèrent la passive par l'active, & par
la vivante ils vivifièrent la morte. Ainsi le
Ciel pour un temps fut couvert de nuées, &
après de longues pluies il redevint clair &
serein.
Lors le Mercure sortit hermaphrodite; ils
le mirent donc dans le feu, & ils ne furent
pas longtemps à le coaguler; & dans sa coagulation
ils trouvèrent le Soleil & la Lune
très purs.
C iiij
@
32 Philalethe,
Enfin, rentrant en eux-mêmes, ils s'avisèrent
que ce mercure, quoiqu'épuré, n'étant
pas encore coagulé, n'était pas encore
métal, mais cependant assez volatil, jusqu'à
ne laisser dans sa distillation aucunes
fèces ni résidence dans le fonds du vaisseau
ils l'appelèrent pour ce sujet un Soleil
indigeste,
& qui n'était pas mûr, & leur Lune
vive.
Ils considérèrent de plus, parce qu'il était
le véritable premier être de l'Or, étant encore
volatil, que par conséquent il pourrait
bien être le champ dans lequel l'Or étant
semé, il s'augmenterait & multiplierait en
vertu.
Voilà pourquoi ils mirent l'Or dans ce
mercure. Et (ce qui donne d'abord de l'admiration)
dans ce même mercure le fixe
fut fait volatil, le dur fut rendu mol, & le
coagulé fut dissous, au grand étonnement de
la Nature même. C'est pourquoi ils marièrent
ces deux choses ensemble, les enfermèrent
dans un vaisseau de verre, les mirent
sur le feu; & ils gouvernèrent l'ouvrage selon
le besoin & l'exigence de la Nature durant
longtemps. Ainsi celui qui était mort
fut vivifié, & celui qui était vivant mourut.
Le corps se pourrit, & l'esprit ressuscita
glorieux, & l'âme fut exaltée jusqu'à une
quintessence qui fut une médecine souveraine
pour les animaux, les métaux & les végétaux.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
33
C H A P I T R E
XII.La manière en général de faire le parfait
Magistère.
N Ous devons à jamais rendre grâces à
Dieu, de ce qu'il lui a plu nous montrer
ces secrets de la Nature, qu'il a caché
aux yeux de plusieurs. C'est ce qui nous oblige
de découvrir gratuitement & fidèlement
à ceux qui sont comme nous amateurs
de cette Science, ce que nous avons reçu
gratuitement de la libéralité de ce grand
Bienfaiteur.
Sache donc que le plus grand secret de
notre opération n'est autre chose qu'une cohobation
des natures l'une sur l'autre, jusqu'à
ce que la vertu parfaitement digérée &
cuite soit extraite du digéré par le moyen
du cru.
Pour cet effet, il faut premièrement avoir,
préparer & accommoder exactement toutes
les choses qui entrent dans l'oeuvre. Secondement,
il faut bien disposer les choses du
dehors. En troisième lieu, les choses étant
ainsi prêtes & préparées, il faut un bon régime.
Quatrièmement, il faut avant de travailler
avoir la connaissance & savoir les
couleurs qui apparaissent dans l'oeuvre, afin
de ne pas travailler en aveugle. Cinquièmement
& en dernier lieu, il faut de la patience
afin qu'on ne hâte pas l'ouvrage, ou
@
34 Philalethe,
que l'on ne le gouverne & ne le pousse pas
avec précipitation. Nous parlerons de toutes
ces choses par ordre, & l'une après l'autre;
& nous en dirons tout ce qu'un frère en peut
dire à son frère.
C H A P I T R E
XIII. De l'usage du Soufre mûr dans l'oeuvre de l'Elixir.
N Ous avons parlé de la nécessité du mercure,
& nous en avons découvert
beaucoup de secrets, qui avant nous étaient
assez rares & inconnus dans le monde, parce
que presque tous les Livres de Chimie ne
sont pleins que d'énigmes ou d'opérations
sophistiques, ou enfin d'un entassement &
d'une confusion de paroles insipides. * Pour
moi je n'ai pas agi de la sorte, soumettant
en cela une véritable volonté au bon plaisir
de Dieu, qui doit ce me semble ouvrir &
révéler ces trésors en ce dernier âge du
monde.
Ainsi je ne crains plus que cet Art devienne
vil & méprisable; je souhaite que cela
n'arrive pas, & il ne se peut faire, parce
que la véritable Sagesse se conserve d'elle-
même, & se maintient dans un honneur
éternel. Mais plus à Dieu que l'Or & l'Argent,
* Il y a dans le Latin Verborum scabiosorum congerie,
c'est-à-dire, d'un entassement de paroles galeuses.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
35
ces deux grandes idoles, qui ont jusqu'à
présent été adorées de tout le monde,
devinssent aussi méprisables que la boue &
le fumier. Car moi qui sais l'art de les faire,
je ne serais pas tant en peine de me cacher
que je suis. De sorte qu'il semble que la malédiction
de Caïn soit tombée sur moi, (ce
que je ne saurais penser sans verser des larmes
& sans soupirer) & que je sois comme
lui chassé de devant la face du Seigneur,
me voyant privé de l'agréable compagnie de
mes amis, avec qui j'avais autrefois conversé
en toute liberté. Mais à présent il
semble que je sois poursuivi par les Furies,
& je ne puis demeurer longtemps en aucun
lieu en assurance; ce qui m'oblige bien souvent
de faire en gémissant la plainte que
Caïn faisait à Dieu:
Voici que quiconque
me trouvera me tuera.
Je n'ose pas même prendre le soin de ma
famille, étant vagabond & errant, tantôt
dans un pays, tantôt dans un autre, sans
avoir aucune demeure assurée ni arrêtée. Et
quoique je possède toutes les richesses, je
ne puis néanmoins m'en servir que de bien
peu. En quoi est-ce donc que je suis heureux,
si ce n'est dans la spéculation, dans
laquelle j'avoue que j'ai une très grande satisfaction
d'esprit? Il y en a plusieurs qui
n'ont pas la connaissance de cet art, qui s'imaginent
que s'ils en avaient la possession,
ils feraient bien des choses. Je croyais bien
@
36 Philalethe,
autrefois de même; mais les dangers que
j'ai courus m'ayant rendu plus sage, j'ai
choisi une méthode plus particulière & plus
secrète; car quiconque est une fois échappé
d'un péril où il a couru risque de sa vie, il
en est plus sage par la suite. On dit en commun
proverbe, que les femmes de ceux qui
ne sont pas mariés, & les enfants des pucelles,
sont bien vêtus & bien nourris.
J'ai trouvé le monde dans un état très
corrompu & perverti, & je n'ai vu presque
personne, quelqu'apparence qu'il eût d'honnête
homme, & quelque affectionné qu'il
parût pour le bien public, qui n'agît pour
un intérêt sordide & indigne d'un homme
d'honneur. On ne peut rien faire tout seul,
& sans se communiquer, surtout en ce qui
regarde les oeuvres de miséricorde, [& la
compassion pour le prochain.] Et cependant
si l'on le veut faire on se met en danger
de sa vie, comme je l'ai expérimenté
en des Pays étrangers, où ayant donné ma
médecine à des moribonds & à d'autres malades
abandonnés, ou qui avaient des maladies
fâcheuses & fort difficiles, & les
ayant guéris, comme par miracle, on a commencé
à dire que cela s'était fait par l'Elixir
des Philosophes. De sorte que je me suis
trouvé plusieurs fois bien en peine, & j'ai
été contraint de changer d'habits, de me
raser, de prendre la perruque, & ayant
changé de nom de me sauver la nuit pour ne
@
ou l'Amateur de la Vérité.
37
pas tomber entre les mains de très méchantes
gens, qui m'en voulaient sur le seul
soupçon qu'ils avaient que je possédais ce
secret, & par l'envie & l'avidité détestable
d'avoir de l'Or.
Je pourrais raconter beaucoup de choses
qui me sont arrivées sur ce sujet, qui paraîtraient
incroyables & sembleraient ridicules
à quelques-uns; car il me semble que je
les entends dire: Si je savais ce secret, je
me comporterais bien autrement; mais ils
doivent savoir que les personnes d'esprit
ont bien de la peine à converser avec des
gens stupides. Les spirituels d'autre côté
sont adroits, subtils, pénétrants & clairvoyants
comme des Argus. Il y en a même
de curieux, & d'autres qui suivent les maximes
de Machiavel, qui s'informent très
curieusement de la vie, des moeurs, & des
actions des personnes; & il est bien mal aisé
de se pouvoir cacher à ceux-là, surtout si
l'on a tant soit peu de familiarité avec eux.
Si je parlais à quelqu'un de ceux qui ont
cette imagination, que s'ils avaient la Pierre
Philosophale, ils feraient ceci ou cela, &
que je leur dise: Vous connaissez particulièrement
une personne qui la sait faire; tout
aussitôt faisant réflexion là-dessus, il me répondrait:
Cela ne peut être; il se pourrait
bien faire que je verrais une fois un Philosophe
sans le connaître, mais si j'avais conversé
familièrement avec lui, il est impossible
@
38 Philalethe,
que je ne m'en aperçusse. Toi donc qui
as cette opinion de toi-même, penses-tu que
les autres n'aient pas autant d'esprit, & ne
soient pas aussi clairvoyants que toi, pour
te pouvoir découvrir? Car il faut nécessairement
converser avec quelqu'un, autrement
tu passerais pour un Cynique, comme un autre
Diogène.
Tu ne peux pas sans te faire mépriser, avoir
familiarité avec des gens de la lie du peuple.
Que si tu fais amitié avec des personnes prudentes,
il faut que tu sois bien avisé, &
que tu prennes bien garde que les autres ne
te puissent reconnaître aussi facilement, que
tu crois pouvoir découvrir un philosophe,
& tirer son Secret de lui, pourvu seulement
que tu eusses sa conversation. Encore aurais-tu
bien de la peine à t'apercevoir qu'il
eût ce soupçon de toi, sans que tu en reçusses
bien de l'incommodité; outre qu'il
suffit pour te faire dresser des embûches,
qu'on ait la moindre conjecture du monde
de ton Secret. Les hommes sont si méchants,
que je sais qu'il y en a eu de pendus
sur ce simple soupçon, qui pourtant ne
savaient rien. Il suffisait que quelques gens
désespérés eussent seulement oui parler de
cette Science, & que ceux qu'ils en soupçonnaient
eussent la réputation de la savoir.
Je serais trop long & trop ennuyeux si
je voulais raconter tout ce que j'ai expérimenté,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
39
vu & ouï dire sur cette affaire, &
plus en ce temps ici, qu'en aucun autre des
siècles passés. Et de vrai ne voit-on pas que
l'Alchimie est un vrai prétexte dont tout le
monde se sert; de sorte que si tu fais la moindre
chose en secret, à peine pourras-tu faire
trois pas, que tu ne sois trahi? La précaution
que tu apporteras à te cacher, fera naître
l'envie aux curieux de t'observer de plus
près, ils feront courir le bruit que tu fais la
fausse monnaie. Enfin que ne diront-ils
point? Que si tu veux agir plus ouvertement,
les choses que tu feras seront surprenantes
& extraordinaires, soit dans la Médecine,
soit dans l'Alchimie; si tu as quelque gros
lingot d'Or ou d'Argent que tu veuilles vendre,
on s'étonnera de voir une si grande
quantité d'Or fin, & d'Argent si pur, &
on sera en peine d'où cela peut venir, d'autant
qu'il ne vient point d'Or si fin d'aucun
endroit; si ce n'est peut-être de la Barbarie,
& de la Guinée, qu'on en apporte de fort
fui, qui est en menus grains comme du sable.
* Et celui que tu auras étant encore
d'un plus haut Carat, & en lingot, cela donnera
un grand sujet de murmurer.
Les Marchands ne sont pas si niais, quoi
qu'ils disent comme les enfants qui jouent,
nous avons les yeux fermés, venez nous ne
voyons goutte: si tu es assez facile pour y
aller, d'un seul clin d'oeil ils en découvriront
* On pêche cet Or dans le Fleuve Niger.
@
40 Philalethe,
plus qu'il ne faut pour te faire bien du
mal & de la peine. Pour l'Argent fin, il n'en
vient point d'aucun endroit qui le soit tant
que celui que nous faisons par notre Art. On
en apporte de fort bon d'Espagne, qui n'est
pourtant guères meilleur que l'Argent Sterling
d'Angleterre, & si la monnaie en est bien
plus mal faite, & on ne le peut transporter
qu'en cachette, à cause qu'il est défendu par
les Lois du pays. Si tu vas donc vendre une
grande quantité d'Argent fin, tu te découvriras
par-là, & si tu le veux allier, n'étant
pas Orfèvre ni Monnayeur, tu mérites
la mort par les Lois de Hollande & d'Angleterre,
& de presque toutes les Nations,
qui défendent sur peine de la vie à qui que
ce soit, qui n'est pas Maître Orfèvre ou
Monnayeur, de faire aucun alliage à l'Or &
à l'Argent, encore qu'il n'y en ait que le
poids qu'il faut.
J'en puis bien parler avec certitude, parce
qu'étant dans un pays étranger, déguisé en
Marchand, & ayant voulu vendre un lingot
d'argent très pur d'environ 1200 marcs,
(parce que je n'avais pas osé y mettre de
l'alliage, à cause que chaque pays à son Titre
particulier pour l'Argent, & son Carat
pour l'Or, que les Orfèvres & les Monnayeurs
connaissent tout aussitôt; de manière que
si vous pensez dire que cet Argent ou cet Or
vint ou d'ici ou de là, le connaissant par la
touche, ils vous arrêteraient); ceux à qui
je
@
ou l'Amateur de la Vérité.
41
je le voulais vendre me dirent tout aussitôt
que c'était de l'argent fait par artifice; &
quand je leur demandai à quoi ils le connaissaient?
Ils ne me répondirent autre chose,
sinon qu'ils n'étaient pas apprentis, & qu'ils
connaissaient fort bien l'Argent qui venait
d'Angleterre, d'Espagne, d'ailleurs, & que
celui-là n'était du Titre de pas un de ces pays-
là. Ce qu'ayant ouï, je m'évadai sans dire
mot, & je laissai là la Marchandise & l'argent
que j'en devais retirer, sans que je l'aie
jamais redemandé depuis.
Que si vous vouliez supposer qu'on eut
apporté d'étrange pays un gros lingot d'Or,
ou surtout d'Argent, cela ne se peut pas faire
sans que l'on en ait ouï parler. Le Patron
du Navire dira, je n'ai point apporté tant d'argent
que cela, & on ne l'a point pu mettre
dans mon Vaisseau, sans que quelqu'un en
ait eu connaissance. Ce que entendant les autres
Marchands, qui vont en ces lieux-là
pour trafiquer, ils s'en riront & diront; quoi,
y a-t-il apparence que cet homme ait pu acheter
tous ces lingots d'or & d'argent, & les
charger sur un navire, contre de si étroites
défenses, & contre la recherche si exacte
qu'on en fait? Et ainsi cette affaire se divulguera
non seulement en ce pays-là, mais
encore dans tous les pays circonvoisins. De
sorte qu'étant devenu sage à mes dépens,
j'ai résolu de me tenir caché, & de te communiquer
la Science, à toi qui fais tant de
D
@
42 Philalethe,
belles résolutions là-dessus, pour voir ce que
tu feras pour le bien public, quand tu en auras
la possession.
Je dis donc qu'ayant ci-devant fait
voir que le Mercure était nécessaire pour
l'Oeuvre, ayant même dit des particularités
du Mercure, que pas-un des Anciens n'avait
déclaré avant moi; maintenant je dis
tout de même, que le Soufre d'autre côté
y est aussi fort nécessaire, parce que sans lui
le Mercure ne recevra jamais de congélation,
qui puisse être profitable à l'Oeuvre surnaturelle.
Ce Soufre dans notre Ouvrage fait la
fonction de mâle, & quiconque sans le Soufre
entreprend de vouloir faire l'Art de la
Transmutation, ne fera jamais rien. Car tous
les Philosophes assurent d'un commun accord,
qu'il est impossible de faire aucune
Teinture sans leur Laton ou Airain. Et leur
Airain est l'Or vulgaire sans aucune ambiguïté,
ils l'appellent de la sorte, & il est la femelle.
C'est ce qui a fait dire au fameux Sendivogius:
Que le Philosophe connaît notre Pierre jusque
parmi les fumiers; & l'ignorant ne peut
pas comprendre ni croire qu'elle soit même
dans l'Or.
C'est donc dans l'Or, je veux dire dans
l'Or des Philosophes, qui provient du Soufre
Mercuriel des Sages, & de l'Or vulgaire
décuits & recuits ensemble en un seul corps
exalté, qu'est cachée la Teinture de l'Or;
@
ou l'Amateur de la Vérité.
43
& quoique l'Or soit un corps parfaitement
digéré, il se
réincrude néanmoins dans notre
seul Mercure, & c'est du Mercure qu'il
reçoit la multiplication de sa semence, non
pas tant en poids, comme en vertu. Et quoi
qu'il semble que plusieurs Philosophes veuillent
dire que cet Or ne soit pas Philosophique,
la chose est pourtant véritablement,
comme je la viens de dire: parce qu'ils disent
que l'Or vulgaire est mort, que leur or au
contraire est vif; mais on peut dire aussi que
le grain du Froment est mort; c'est-à-dire
que l'action & l'activité de germer est supprimée
& offusquée en lui. Et il demeurerait
toujours de la sorte (sans germer ni produire)
s'il était toujours gardé dans un lieu
& dans un air sec. Mais si on le sème, &
qu'on le jette en terre, ce grain reçoit tout
aussitôt la vie fermentative; il s'enfle, il mollit,
& il germe.
Voilà proprement ce qui se fait dans notre
Or; il est mort, c'est-à-dire, que sa vertu
vivifiante est scellée & cachée sous l'écorce
corporelle, comme est celle du grain de Froment,
quoique différemment. Car il y a
grande différence entre un grain qui est végétable,
& l'Or qui est un métal. Mais l'Or
de même que le grain de Froment demeure
toujours sans être changé, s'il est tenu dans
un air sec, & il est détruit dans le feu, & ne
peut être réduit (en sa semence) que dans
notre Eau seulement; & alors notre grain est
vivant. D ij
@
44 Philalethe,
Tout ainsi que le Froment étant semé dans
le champ, change de nom, & s'appelle la
Semence du Laboureur, qui tandis qu'il était
au grenier n'était que Froment, & était aussi
propre à faire du pain ou quelqu'autre chose
semblable, qu'à être Semence; ainsi l'Or
tandis qu'il est sous la forme d'une bague, ou
d'un vase, ou d'une pièce de Monnaie, alors
c'est l'Or vulgaire. Et considéré en cette première
manière, on l'appelle mort; parce
qu'il pourrait demeurer de la sorte sans être
changé jusques à la fin du monde. Mais considéré
en cette dernière, & seconde manière,
(c'est-à-dire en tant qu'il est joint avec le
Mercure des Philosophes) on l'appelle Or
vivant, parce qu'étant ainsi conjoint, il est
en puissance (de recevoir la vie) laquelle
puissance peut-être réduite en acte, en fort
peu de jours. Et lors cet Or ne sera plus
Or, mais ce sera le Cahos des Philosophes.
Les Philosophes ont donc raison de dire
que l'Or Philosophique est différent de celui
vulgaire, & toute cette différence ne
consiste qu'en la composition (de l'Or avec
leur Mercure.) Car de même que l'on dit
qu'un homme est mort, à qui on a prononcé
l'arrêt de mort, ainsi l'Or est appelé vif,
lorsqu'il est mêlé par cette composition, &
qu'il est mis à un feu fait de telle manière,
qu'en fort peu de temps il recevra nécessairement
sa vie germinative, & que même
il fera paraître dans peu de jours par ses
@
ou l'Amateur de la Vérité.
45
actions, qu'il commence d'avoir vie.
C'est pourquoi les mêmes Philosophes qui
disent que leur Or est vif, te commandent,
à toi qui recherches cet Art, de revivifier le
mort. Si tu sais faire cela, & que tu aies
préparé l'Argent, (en sorte qu'il soit tout
disposé & tout prêt,) & si tu mêles ton Or
comme il faut, il ne tardera guères à être
fait vivant; & dans cette vivification, ton
Menstrue, qui est vif, mourra. C'est pour
cela que les Philosophes commandent de vivifier
le mort & de mortifier ou faire mourir
le vivant. Et néanmoins premièrement
& tout d'abord, ils appellent leur Eau, Vivante:
& ils disent que la mort de l'un des
principes a la même durée & tout le même
période que la vie de l'autre.
D'où il est évident que leur Or se prend
mort, & que l'Eau se prend vivante; mais
en composant & unissant ces deux choses ensemble,
l'Or qui est mort se vivifie bientôt
par la cuisson, & le Mercure qui est vif,
meurt: c'est-à-dire que l'Esprit est coagulé,
le Corps étant dissous; & ainsi ils pourrissent
tous deux ensemble, & deviennent comme
du fumier ou de la boue, jusques à ce que
tous les membres du composé soient séparés
& détachés en atomes, (& en parties
presque imperceptibles.) C'est là la nature &
l'essence de notre Magistère.
Le mystère que nous cachons avec tant
de soin, c'est la préparation du Mercure,
@
46 Philalethe,
duquel il est ici véritablement dit:
Qu'il ne
se peut trouver sur la terre tout prêt & préparé
pour notre Ouvrage, & ce pour des raisons
toutes particulières, qui sont connues aux
Philosophes. Dans ce Mercure nous amalgamons
très bien de l'Or pur en limaille ou
en lamines, & purifié jusques au souverain
degré de pureté, & ayant mis cet amalgame
dans un vaisseau de verre bien bouché,
nous le cuisons continuellement. L'Or par
la vertu de notre Eau se dissout, & est résolu
dans sa plus prochaine matière, dans laquelle
la vie de l'Or qui y est enfermée, est mise
en liberté, & reçoit la vie du Mercure qui
le dissout, & qui est la même chose à l'égard
de l'Or, qu'est une bonne terre à l'égard du
grain de Froment.
L'Or étant donc dissout dans ce Mercure
il s'y pourrit, & il faut que nécessairement
cela se fasse ainsi, par la nécessité de la Nature.
C'est pourquoi après la pourriture de
la mort, un nouveau Corps ressuscite, qui
est de même essence que le premier, mais
qui est d'une substance plus noble, laquelle
reçoit les degrés de vertu avec proportion,
selon la différence qui se trouve entre les
quatre qualités des Eléments. Voilà en quoi
consiste tout notre Ouvrage; c'est là toute
notre Philosophie.
J'ai donc eu raison de dire qu'il n'y a rien
de caché dans notre Oeuvre que le seul Mercure,
le Magistère [ou Maîtrise] duquel consiste
@
ou l'Amateur de la Vérité.
47
à le bien préparer, & à le joindre & le
marier ensuite, dans une juste & due proportion
avec l'Or, & enfin à gouverner cette
composition dans le feu selon l'exigence du
Mercure. Parce que l'Or lui-même ne craint
point le feu. Et partant tout le travail & tout
l'ouvrage n'est qu'à si bien proportionner les
degrés de la chaleur, que le Mercure la
puisse souffrir.
Or celui qui n'aura pas bien préparé son
Mercure par la première opération, quoiqu'il
mêle de l'Or avec lui, son Or ne sera
que de l'Or vulgaire, parce qu'il sera joint
avec un Agent qui n'a aucune vertu ni efficace,
& dans lequel il demeure sans s'altérer
ni se changer, non plus que s'il demeurait
dans le coffre. Et quelque régime & degré
de feu qu'on lui puisse donner, il ne se dissoudra
point; mais il demeurera toujours
dans sa masse, & dans sa nature corporelle,
parce qu'il n'a point d'Agent vivant. Notre
Mercure n'est pas de la sorte, il est une
âme vivante & vivifiante; voilà pourquoi
notre Or est Spermatique, de même que
le Froment quand il est semé, est Semence
qui néanmoins demeurant au grenier, ne servirait
que pour la provision, & demeurerait
toujours Blé, & mort; encore qu'on l'enterrât
dans une boëtte, comme font ceux
des Indes Occidentales, qui pour conserver
leurs provisions les mettent dans des fosses
qu'ils couvrent, afin qu'il n'y entre point
@
48 Philalethe,
d'eau. Ce Froment, dis-je demeure mort,
s'il ne rencontre une vapeur humide dans la
terre, sans quoi il ne saurait produire de
fruit, & il ne végétera jamais.
Je sais bien qu'il y en a plusieurs qui reprendront
ce que j'enseigne ici, & qui s'étonneront
de ce que j'assure que le sujet matériel
(ou la matière) de la Pierre est l'Or
vulgaire & le Mercure coulant philosophique.
Car diront-ils, nous sommes assurés du contraire.
Mais venez-ça, Messieurs les Philosophes,
consultez vos bourses, & puisque vous
savez cela, je vous demande, avez-vous la
Pierre des Philosophes? Pour moi je déclare
que je l'ai, non pas que je la tienne de Personne
que de Dieu seul, ni que je l'aie dérobé.
Je l'ai, dis-je, je l'ai fait, & je l'ai tous les
jours en ma possession.
Distillez & brouillez donc bien vos
Eauxde pluies, vos
Rosées de Mai, vos
Sels: dites
hardiment tout ce qu'il vous plaira de votre
Sperme plus puissant que le démon même,
dites-moi bien des injures, croyez-vous que
je me fâche pour toutes vos infâmes calomnies?
Oui je le dis encore, que le seul Or &
le Mercure sont nos matériaux, & je n'écris
rien que je ne sache fort bien, & Dieu qui
est le Scrutateur des coeurs, sait que ce que
je dis & ce que j'écris, est véritable.
Personne ne me doit accuser d'envie, parce
que j'écris hardiment & sans crainte,
que j'écris ces choses extraordinaires, & qui
n'ont
@
ou l'Amateur de la Vérité.
49
n'ont jamais été écrites de la manière que je
les écris; & cela je le fais pour rendre honneur
à Dieu, pour l'avantage de mon prochain,
pour le mépris du monde & des
richesses. Car déjà
Elie l'Artiste est né, &
on commence
à dire des choses glorieuses de
la Cité de Dieu. Je puis assurer avec vérité
que je possède plus de richesses que ne vaut
toute le Terre connue, mais je ne puis m'en
servir, à cause des embûches des méchants.
J'ai conçu avec raison un dédain & une horreur
pour l'Or & l'Argent, que tout le monde
idolâtre si passionnément, avec quoi il
met le prix à toutes choses, & qui sont les
instruments de ses pompes & de ses vanités.
Ah crime infâme! ah néant plus que néant!
croit-on que ce soit par envie & par jalousie
que je cèle cette Science? Non, non. Car je
confesse hautement que je me plains du plus
profond de mon coeur de me voir errant &
vagabond sur la terre, comme si j'étais
chassé de devant la face du Seigneur.
Mais sans tant faire de discours inutiles,
je déclare ce que j'ai vu, ce que j'ai touché,
ce que j'ai fait & travaillé de mes mains; ce
que j'ai, ce que je possède & ce que je sais: je
le déclare, dis-je, par la seule compassion que
j'ai de ceux qui s'adonnent à cette Science, &
par l'indignation que j'ai conçue contre l'Or,
l'Argent & les pierreries; non pas en tant que
ce sont des créatures de Dieu. Non, car en
cette manière je les honore, & je crois qu'on
Tome IV. E
@
50 Philalethe,
les doit honorer; mais le mal est que le peuple
Israélite, & tout le reste du monde les
adorent également; qu'il soit donc par conséquent
réduit en poudre comme fut le * Serpent
d'Airain.
J'espère (& j'espère de vivre assez pour le
voir) que dans peu d'années le bestial servira
d'Argent & de monnaie comme autrefois,
& que cet appui & ce soutien de cette
bête de l'Antéchrist, [parce qu'elle est opposée,
& contraire & l'esprit du Christianisme]
tombera en ruine. Le Peuple est
insensé, les Nations sont affolées, & ne reconnaissent
point d'autre Dieu que cette
masse de Métal pesant & inutile. Est-il possible
que ces choses pussent accompagner notre
rédemption, que nous attendons depuis
si longtemps, & qui doit bientôt arriver,
quand
la Jérusalem nouvelle aura ses Places
pavées d'Or, que ses Portes seront faites toutes
entières de Pierres précieuses d'une seule pièce;
& que l'arbre de vie au milieu du Paradis
donnera ses feuilles pour la santé des
Nations.
Je sais, oui je sais que cet Ecrit que
je publie servira à plusieurs d'Or le plus fin,
& que par ce même Ecrit, l'Or & l'Argent
deviendront aussi méprisables que le fumier.
Oui, croyez ce que je vous dis, vous
jeunes Etudiants, & apprentis de cette
* Ce fut le Veau d'Or que Moïse réduisit en poudre par
le moyen de son Art secret.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
51
Science; croyez-le, vous vieillards & Philosophes,
que le temps est proche & qu'il
ne s'en faut guères qu'il ne soit venu, (je n'écris
pas ceci par une vaine imagination, mais
je le prévois en esprit & par révélation)
que nous qui savons & possédons cette
Science, reviendrons des quatre coins de la
Terre, & que nous rendrons des actions de
grâces & de louange au Seigneur notre
Dieu. Mon coeur conçoit & dit en lui-même
des choses qui n'ont point encore été
entendues, mon esprit s'élève & bat avec
joie & allégresse dans ma poitrine, en l'honneur
du Dieu de tout Israël.
J'annonce & je publie ces choses dans
le monde comme un Avant-coureur & un
Trompette, afin que je ne meure pas sans
avoir rendu quelque service au monde. Mon
Livre servira de précurseur à
Elie, qui préparera
la voie Royale au Seigneur. Et plût à
Dieu que tout ce qu'il y a de gens d'esprit
dans le monde sussent cet Art. Alors l'Or,
l'Argent, les Perles étant si communes &
en si grande abondance partout, personne
n'en ferait état, sinon en tant qu'elles contiendraient
la Science. Ce serait alors qu'enfin
la vertu toute nue, étant aimable d'elle-
même, serait en honneur.
J'en connais plusieurs qui possèdent cet
Art, & qui en ont une véritable connaissance,qui tous souhaitent fort qu'on le tienne
fort secret. Mais pour moi je ne suis pas
E ij
@
52 Philalethe,
dans ce sentiment & j'en juge autrement
par la confiance que j'ai en mon Dieu.
C'est ce qui m'a obligé à écrire ce Livre, dont
pas un de mes confrères les Philosophes
n'a connaissance: parce que je suis comme
si j'étais dans le tombeau ou mort au monde.
Dieu en qui j'ai mis une très ferme confiance,
a donné du repos & de la tranquillité
à mon coeur, & je crois assurément que je
rendrai service par ce moyen, & par l'usage
que je fais du talent qui m'a été donné; &
à Dieu de qui je l'ai reçu, & à mon prochain,
principalement à Israël; je suis assuré que
personne ne saurait faire si bien profiter
son talent que je fais le mien. Car je prévois
qu'il y aura pour le moins cent personnes qui
seront éclairées par cet écrit.
Ainsi je n'ai point consulté ni la chair ni
le sang, & je n'ai point recherché le consentement
de mes confrères pour publier cet
Ouvrage. Je prie Dieu qu'il lui plaise pour
la gloire de son saint Nom, que je puisse
arriver à la fin que je prétends. Alors du
moins tous les Philosophes qui me connaissent
se réjouiront de ce que j'aurai mis ce
Livre en lumière.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
53
C H A P I T R E
XIV.Des circonstances qui arrivent, & qui sont
requises en général, pour faire l'Oeuvre.
J Ai retranché de l'Art d'Alchimie toutes
les erreurs du vulgaire, & ayant renversé
tous les Sophismes, toutes les rêveries
& les curiosités des imaginatifs, j'ai fait voir
que l'Art se devait faire de l'Or & du Mercure.
J'ai montré que le Soleil était l'Or sans
aucune métaphore, & j'ai déclaré que le
Mercure était sans aucune ambiguïté le
Vif-argent, non pas le vulgaire.
J'ai dit que le premier, qui est l'Or, était
parfait par la nature, que c'était celui
qui se vendait & qui s'achetait; & que le
dernier, [c'est-à-dire le Mercure] devait
être fait par l'Artiste: j'en ai apporté des
raisons si claires & si évidentes, qu'à moins
que tu veuilles fermer les yeux, pour ne pas
voir la lumière du soleil, il est impossible que
tu n'en sois persuadé. J'ai déclaré, & je déclare
encore, que j'ai avancé ce que j'ai dit,
non point sur la créance que j'aie aux Ecrits,
des autres. J'ai vu & je sais ce que je déclare
fidèlement; j'ai fait, j'ai vu, & j'ai
en ma possession la Pierre qui est le grand
Elixir, & je ne serais point fâché que tu en
eusses la connaissance; au contraire je souhaite
E iij
@
54 Philalethe,
que tu l'apprennes de ces Ecrits que je
te donne.
Au reste j'ai déclaré que la préparation du
véritable Mercure philosophique est difficile,
& qu'elle l'est tant, que sans une particulière
grâce de Dieu, personne ne peut en avoir
une parfaite connaissance. Le principal noeud
consiste à trouver les Colombes de Diane,
lesquelles sont enveloppées dans les continuels
embrassements de Vénus, & ne sont vues
que du véritable Philosophe: cette seule
Science de la théorie parfait l'Oeuvre de la
pratique, elle honore le Philosophe & lui
découvre tous nos secrets; c'est le noeud gordien,
qu'aucun commençant ne pourra
jamais dénouer sans le secours du doigt
de Dieu; il est si difficile à trouver qu'il
faut une grâce particulière de Dieu à celui
qui désirera en acquérir la parfaite connaissance.
Pour moi, j'ai dit tant de choses touchant
sa composition & la manière de le faire,
que personne avant moi n'en avait tant dit:
& je ne saurais en dire davantage, si je ne
voulais donner ce que j'ai reçu de Dieu, &
encore l'ai-je fait, si ce n'est que je n'ai pas
nommé les choses par leur propre nom. Il
ne me reste plus qu'à en écrire l'usage & la
pratique, par laquelle tu pourras aisément
connaître la bonté ou le défaut du Mercure.
Et par ce moyen tu le pourras corriger
& l'amender pour le rendre propre à ton ouvrage.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
55
Quand tu auras donc le Mercure animé
& l'Or, il n'y aura plus qu'à donner,
tant au Mercure qu'à l'Or, une purgation
accidentelle, puis à les marier ensemble, &
en troisième lieu à leur donner un bon régime.
C H A P I T R E
XV. De la purgation accidentelle du Mercure
& de l'Or.
O N trouve dans les entrailles de la terre
de l'Or parfait, & il s'en trouve parfois
en petits morceaux & en grains comme
du sable. Si tu en peux recouvrer de celui-là,
tel qu'il se trouve, & sans être mélangé, il
est assez pur: sinon il le faudra purger & purifier,
en le passant par l'Antimoine, ou par
la Coupelle, ou après l'avoir mis en grenaille,
le faisant bouillir & dissoudre dans l'eau forte,
ou régale; après quoi il le faudra fondre
par un feu de fusion, puis le mettre en
limaille, & il sera prêt & bien préparé.
Notre Or fait par la nature, & que nous
avons perfectionné, est un Or secret que
j'ai trouvé & dont j'ai fait usage avec succès;
il est inconnu de cent mille Artistes, à
moins d'une entière connaissance du règne
minéral: d'ailleurs il est dans un sujet présent
à tout le monde; mais comme il est mêlé
avec beaucoup de superfluités, nous le mettons
E iv
@
56 Philalethe,
à beaucoup d'épreuves & de mélanges
jusqu'à ce que toutes ses
fèces & saletés
soient rejetées & qu'il reste pur; cependant
cela ne se fait pas sans qu'il garde quelque
hétérogénéité; mais nous ne le faisons
point fondre, parce qu'ainsi le feu ferait périr
son âme tendre, & il deviendrait mort
aussi bien que l'Or vulgaire: pourquoi il faut
le laver dans une eau où il soit entièrement
consumé, sans que notre matière jointe s'y
consume: alors par cette lotion & consomption
de l'Or, notre corps, ou composé devient
noir comme le bec d'un corbeau.
Mais le Mercure a besoin d'une purgation
interne & essentielle, qui est l'addition qu'on
y doit faire du véritable Soufre par degrés,
selon le nombre des aigles, (qui y
sont requises) & alors il est purifié & nettoyé
radicalement. Ce Soufre n'est autre
chose que notre Or; si vous savez le séparer
sans violence, & exalter l'un & l'autre
séparément, puis les rejoindre, vous aurez
de leur union une conception qui vous
donnera un fils plus noble qu'aucune substance
sublunaire.
Diane sait achever cette Oeuvre, si elle se
trouve toujours enveloppée dans les embrassements
inviolables de Vénus: priez le Tout-
Puissant qu'il vous révèle ce mystère que j'ai
déjà découvert & expliqué à la Lettre dans
mes Chapitres précédents, où ce Secret a
été entièrement traité: il n'y a ici aucune
@
ou l'Amateur de la Vérité.
57
parole, ni aucun point superflu, & rien
ne manque pour l'instruction & la pratique.
Mais outre cette purgation essentielle du
Mercure, & qui est requise, il lui faut encore
donner une purgation accidentelle de
ses impuretés extérieures, & qui fasse passer
& jeter du centre à la circonférence
celles intérieures, pour les laver & purger
par l'opération de notre vrai Soufre intrinsèque.
Ce n'est pas que ce travail soit absolument
nécessaire; néanmoins parce qu'il est
cause que l'Oeuvre en est plus tôt faite, il est
bon de le faire.
Prends donc de ton Mercure que tu auras
préparé par le nombre des aigles qui
lui est nécessaire, & sublime-le trois fois
avec le sel commun & les
Scories de
Mars, les broyant ensemble avec du Vinaigre
& un peu de sel Ammoniac, jusques
a ce qu'il ne paraisse plus de Mercure, puis
dessèche-le & le distille par une cornue
de verre, augmentant le feu par degrés,
jusqu'à ce que tout le Mercure soit monté.
Réitère quatre fois cette opération: ensuite
fais bouillir le Mercure avec de l'esprit
de Vinaigre une heure durant dans une
cucurbite, ou dans quelque autre vaisseau
de verre qui ait le fond large & le col étroit,
& ait soin de le remuer fortement de fois à
autre. Alors verse le Vinaigre par
inclination;
& pour ôter toute l'acrimonie qu'il
@
58 Philalethe,
pourrait avoir laissé au Mercure, lave-le
avec de l'eau de fontaine, que tu verseras
à diverses fois. Après quoi fais dessécher
le Mercure, & il sera si clair & si resplendissant,
que tu en seras surpris.
Tu pourras bien, si tu veux, pour t'épargner
la peine de ses sublimations qui ne
sont pas naturelles, laver ton Mercure avec
de l'urine ou avec du vinaigre & du sel,
incontinent après que tu l'auras préparé
avec le nombre des aigles qui lui est convenable,
& le distiller ensuite au moins quatre
fois, sans lui rien ajouter, en laver à chaque
distillation la cornue, qui doit être d'acier,
avec de la cendre & de l'eau. Enfin il
le faudra faire bouillir dans du vinaigre distillé
durant une demi-journée (c'est-à-dire
douze heures) le remuant fortement de fois
à autre, puis tu verseras le vinaigre qui sera
noirâtre, & en remettras d'autre, & à la
fin lave-le avec de l'eau chaude. Tu peux en
redistillant l'esprit de vinaigre, le dépouiller
de cette noirceur, & il sera aussi bon qu'à la
première fois.
Tout cela n'est que pour ôter au Mercure
l'ordure & la crasse extérieure, qui n'est pas
adhérente au-dedans & au centre, & qui
toutefois s'attache opiniâtrement sur la superficie
& voici comme tu le reconnaîtras.
Fais l'amalgame de ton Mercure avec de l'Or
très pur sur du papier bien blanc & bien
net. Tu verras que l'amalgame aura taché
@
ou l'Amateur de la Vérité.
59
le papier d'une noirceur brune & obscure.
On lui ôte ses
fèces & ordures en le distillant,
le faisant bouillir, & le rendant comme
il a été dit; & cette préparation aide
beaucoup à l'ouvrage, parce qu'elle est cause
qu'il se fait plus tôt; cependant il ne faut pas
prendre à la lettre ce que j'ai dit ici du Mercure
à préparer.
C H A P I T R E
XVI. De l'Amalgame du Mercure & de l'Or, & du poids requis de l'un & de l'autre.
Q Uand tu auras ainsi bien préparé tes
matières, tu prendras de l'Or bien purifié
qui soit en lamines, ou en limaille fort
menue, une partie: de mercure, deux parties;
mets-les dans un mortier de marbre
qui soit échauffé dans l'eau bouillante, de
laquelle étant retiré il se dessèche tout aussitôt
& retient fort longtemps sa chaleur:
broie-les ensemble avec un pilon d'ivoire,
de verre, de pierre, ou de fer (qui n'est pas
si bon) ou de buis; il vaut pourtant mieux
de verre ou de pierre; celui dont je me sers
est de corail blanc.
Broie-les, dis-je fortement, jusqu'à ce
qu'ils deviennent impalpables, & broie-les
aussi exactement que les Peintres ont accoutumé
de broyer leurs couleurs. Après cela
considère-en la consistance, qui sera bonne
@
60 Philalethe,
si ton amalgame est maniable & ployable
comme du beurre qui n'est pas trop chaud,
ni aussi trop froid; mais qu'il soit de telle
manière qu'en le penchant le Mercure ne
s'en détache, ni ne coule point, comme fait
l'eau dans le ventre des hydropiques quand
ils se retournent d'un côté sur l'autre; la consistance,
dis-je, en sera bonne de cette façon,
sinon il faudra y ajouter de l'eau (c'est-
à-dire du Mercure) autant qu'il sera nécessaire
pour lui donner cette consistance.
La règle du mélange & de l'amalgame est
qu'il faut qu'il soit d'abord bien ployable &
bien mol & souple, & que néanmoins on en
puisse former comme de petites pelotes ou
boulettes, comme l'on en fait de beurre, qui
quoiqu'il cède & obéisse lorsqu'on ne fait
seulement que le toucher du bout du doigt:
néanmoins les femmes qui le lavent en forment
aisément de petites pelotes. Suis l'exemple
que je te propose, parce que je ne
t'en saurais donner de plus exacte, ni qui
soit plus semblable; car comme en penchant
le beurre il n'en sort rien du côté
qu'on l'incline qui soit plus liquide qu'est
toute la masse, de même en doit-il être de
notre mélange.
Pour ce qui est de la nature & composition
interne du Mercure, voici la proportion
qu'il faut garder: il faut qu'il y ait le double
ou le triple se Mercure à l'égard du corps, ou
qu'il y ait trois parties de corps contre quatre
@
ou l'Amateur de la Vérité.
61
parties d'esprit; ou deux parties de corps
contre trois d'esprit. Et selon la différence
de la proportion du Mercure l'amalgame sera
ou plus mol ou plus dur; mais souviens-toi
toujours qu'il faut qu'on en puisse former
des boulettes, & que ces boulettes ou pelotes
étant posées séparément: elles se soutiennent
& aient une telle consistance, que
le mercure n'apparaisse pas plus vif & plus
coulant dans le fonds que dans le haut; car
tu dois remarquer que si on laisse reposer
l'amalgame, il s'endurcit de lui-même; c'est
donc lorsqu'on le mêle & qu'on le broie,
qu'il faut juger de la consistance.
Lorsque l'on verra qu'il sera ployable
comme du beurre, & qu'on en pourra faire
des pelotes, qui étant posées sur du papier
bien net s'affermiront d'elles-mêmes en les
laissant reposer; de sorte que le bas & le
fond de ces pelotes ne soit pas plus liquide
que le haut: on peut dire alors que la proportion
a été bien observée, & qu'ainsi
l'amalgame est d'une bonne consistance.
Cela étant fait, prends de l'esprit de vinaigre,
(c'est-à-dire du vinaigre distillé,) &
dissous dans cet esprit la troisième partie
de sel ammoniac, lors mets dans cette liqueur
ton Or & ton Mercure que tu auras
auparavant amalgamé (de la façon que
nous avons dite.) Puis mets le tout dans un
vaisseau de verre qui ait le col long, & les
fais bouillir un quart-d'heure à gros bouillons;
@
62 Philalethe,
ensuite retire cette composition du
vaisseau, & en sépare la liqueur, fais chauffer
un mortier & les broie fortement & soigneusement,
comme tu as déjà fait; puis
ôtes-en la noirceur en lavant avec de l'eau
chaude.
Remets ton amalgame dans cette même
liqueur dont tu l'as ôté, & dans le même
vaisseau fais-le bouillir derechef, puis
broie-le exactement & le lave une seconde
fois; réitère cette opération jusqu'à ce que
l'amalgame ne laisse plus aucune tache ni
noirceur, quelque chose que tu y puisses
faire; il sera alors clair & luisant comme
de l'argent très fin & bien poli, & d'une
blancheur qui t'étonnera. Prends bien garde
derechef à sa consistance, & que l'amalgame
soit exactement fait selon les règles
que je t'ai prescrit; que s'il ne l'était pas, il
faut que tu en fasses la proportion juste, &
que tu procèdes ensuite comme il a été dit.
Cette opération est pénible, mais tu seras
bien récompensé de ta veille, par les marques
& les signes qui apparaîtront dans
l'Oeuvre.
Enfin fais bouillir ton amalgame dans de
l'eau toute pure, la versant ensuite par inclination,
& réitère cette
ébullition jusqu'à
ce qu'il n'y ait plus de salure ni d'acrimonie
dans l'eau; alors verse-la & fais sécher ton
amalgame, qui sera bientôt sec.
Mais afin que tu sois bien assuré de ton
@
ou l'Amateur de la Vérité.
63
procédé, (parce que s'il y avait trop d'humidité
cela gâterait ton ouvrage, & casserait
ton vaisseau, quelque grand qu'il fût,
à cause des vapeurs qui s'en élèveront,) mets
ton amalgame sur du papier bien blanc, &
le remue d'un lieu à l'autre avec la pointe
d'un couteau jusqu'à ce qu'il soit bien sec,
& puis tu procéderas comme je te le vais
dire.
C H A P I T R E
XVII.De la proportion du Vaisseau, de sa forme
de sa matière, & comment on le doit boucher.
T U auras un vaisseau de verre fait en ovale,
ou qui soit rond & assez grand pour
contenir deux onces d'eau distillée dans toute
la capacité de son rond (ou de sa panse) &
pas moins, s'il se peut; mais prends-le le
plus approchant que tu pourras de cette
grandeur. Il faut qu'il ait le col aussi long
comme est la main, qu'il soit d'un verre
clair & épais; car il sera meilleur plus il aura
d'épaisseur, pourvu qu'on puisse remarquer
toutes les opérations qui se feront au-dedans;
il ne faut pas qu'il soit plus épais dans
un endroit que dans l'autre.
Tu mettras dans ce vaisseau une demi-
once d'Or avec deux onces de Mercure, & si
tu mets le triple de Mercure (c'est-à-dire
@
64 Philalethe,
une once & demie) toute la composition
n'ira toujours qu'à deux onces; c'est là l'exacte
proportion qu'il faut garder. Au reste
je t'avertis que si ton vaisseau n'est épais, il
ne pourra pas durer ni résister au feu, parce
que les vents qui se formeront de notre embryon
le feront casser. Il le faut sceller par
haut, avec cette précaution qu'il n'y ait ni
fente ni aucun trou, autrement ton ouvrage
serait perdu.
Par là tu pourras juger que toute l'Oeuvre
dans ses principes matériels ne coûte pas
plus de trois écus d'or; & même à l'égard
de la composition de l'eau on en peut faire
une livre qui ne reviendra guères davantage
qu'à deux écus; il est vrai qu'outre cela il
faut quelques instruments, mais ils ne coûtent
pas beaucoup. Et qui aurait un vaisseau
à distiller comme j'en ai un, n'aurait
que faire d'en acheter de verre, qui est une
matière fragile & sujette à se casser.
Il y en a pourtant qui s'imaginent que
toute la dépense qu'il faut pour faire l'Oeuvre
ne va pas à plus d'un ducat; mais je
puis dire à ces gens-là, que par là ils font
bien voir qu'ils n'ont jamais fait notre Oeuvre:
car il y a d'autres choses qui coûtent,
& qui sont pourtant nécessaires pour la faire,
mais ils me répliqueront que les Philosophes
assurent que
Tout ce qui coûte bien cher
Dans notre Oeuvre est mensonger,
Je
@
ou l'Amateur de la Vérité.
65
Je leur réponds en leur demandant, &
qu'est-ce que notre Oeuvre? C'est, diront-
ils, de faire la pierre. Il est vrai que c'est
notre dernière Oeuvre; mais pour la faire, il
faut auparavant trouver une humidité ou
liqueur, dans laquelle l'Or se fonde comme
la glace dans l'eau tiède: pouvoir trouver
cela, c'est notre Oeuvre.
Il y en a plusieurs qui se tourmentent à
trouver le mercure de l'Or, d'autres le mercure
de l'Argent, mais c'est toute peine perdue;
car dans cette première Oeuvre, (qui
est de trouver cette liqueur,) tout ce qui
coûte beaucoup est mensonger & trompeur.
Je proteste avec vérité que pour un Florin
on peut avoir & acheter autant de matière,
qui est le principe de cette eau, qu'il en faut
pour animer deux livres entières de mercure,
afin d'en faire le véritable Mercure des Philosophes,
que l'on se donne tant de peine à
chercher; c'est de cette eau & de cet Or que
nous opérons la confection solaire & aurifique,
qui étant Or parfait, vaut plus pour
l'Artiste que s'il l'achetait au prix de l'Or le
plus pur; car notre Or résiste à toute épreuve,
& c'est le meilleur & le plus excellent:
pour notre Oeuvre, puisqu'alors il est vivant,
animant, spiritualisant, génératif, prolifique
& multiplicatif.
Cependant il y a quelque dépense à faire
pour avoir des vaisseaux de verre & de terre,
du charbon, un fourneau, & quelques
Tome IV. F
@
66 Philalethe,
vaisseaux & instruments de fer (dont on ne
saurait se passer.) Que ces Sophistes cessent
donc leurs caquets & leurs mensonges
impudents, avec quoi ils en séduisent tant.
Sans le corps parfait, qui est notre Airain,
c'est-à-dire l'Or, on ne saurait avoir de teinture;
& notre pierre est d'un côté vile, crue,
volatile & n'est pas mûre; & d'autre côté
elle est parfaite, précieuse & fixe; & ces
deux espèces, ce sont le corps ou l'Or; &
l'esprit, c'est-à-dire l'Argent Vif philosophique.
C H A P I T R E
XVIII. Du Fourneau, ou de l'Athanor des Philosophes.
J 'Ai assez parlé du Mercure, de sa préparation,
de sa proportion & de sa vertu.
J'ai aussi assez discouru du soufre, de sa
nécessité & de son usage en notre Oeuvre.
J'ai averti comme il les fallait préparer;
j'ai montré comme il les fallait mêler; &
j'ai déclaré beaucoup de choses touchant le
vaisseau dans lequel on les doit mettre &
sceller. Mais je donne avis que tout ce que
j'ai dit se doit entendre avec un grain de
sel, (& avec prudence & discrétion,) de
peur que si l'on prétendait prendre les choses
à la lettre, & procéder mot à mot,
comme je l'ai dit, ou ne fît souvent des
fautes.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
67
J'avoue que c'est ainsi que j'ai tellement
entremêlé les subtilités de la Philosophie
avec une ingénuité toute extraordinaire,
que si l'on ne s'avise d'expliquer & d'entendre
métaphoriquement plusieurs choses
que j'ai dit dans les Chapitres précédents;
on n'en recueillera point d'autre fruit que
de la perte & de la dépense inutile. Pour
exemple, lorsque j'ai dit que sans aucune
ambiguïté l'un des principes ou des matières
était le Mercure, & l'autre que c'était
l'Or; que l'un se vendait, & que l'autre
se devait faire par art; tu dois savoir que
notre Mercure donne de l'Or de lui-même,
& si tu ne sais pas que c'est le sujet de nos
Secrets, tu n'as qu'à le vendre pour l'Or
vulgaire, étant véritable Or à toutes sortes
d'épreuves; ainsi il est
vénal, c'est-à-dire,
qu'on le peut vendre à qui que ce soit sans
aucun scrupule. Et partant notre Or se
peut vendre publiquement s'il est réduit en
métal par la voie & l'effet de sa projection
sur les métaux imparfaits, mais on ne
le trouve pas communément à acheter, à
tel prix d'argent que ce soit; quand bien
même on en offrirait une Couronne ou un
Royaume; car c'est un don de Dieu. Notre
Or perfectionné n'est pas le vulgaire, & ne
se peut trouver que par notre art; tu pourrais
aussi cependant par notre même art le
chercher & trouver dans l'or & l'Argent
vulgaire. Si tu les veux opérer méthodiquement
F ij
@
68 Philalethe,
avec notre eau, son principe,
pourquoi notre Or est la matière prochaine
de notre pierre, comme l'Or & l'Argent &
les autres métaux en sont la matière éloignée,
les autres choses non métalliques n'en
sont que la matière très éloignée, ou plutôt
étrangère.
Moi-même je l'y ai cherché, & je l'ai
trouvé dans l'or & dans l'argent ordinaire; mais
la pierre est plus aisée à faire par l'extraction
de notre matière & de l'Or joint que par
l'extraction de notre sujet véritable de tout
métal vulgaire, parce que notre Or est le
cahos, l'âme duquel n'a point été chassée
par le feu. Et l'Or du vulgaire est celui de
qui l'âme pour se mettre en sûreté contre
la tyrannie de Vulcain, s'est retirée dans
une forteresse fermée. C'est ce qui a fait
dire aux Philosophes que le feu est la cause
de la mort artificielle des métaux; de sorte
que dès qu'ils ont été mis en fusion ils sont
privés de la vie. Si tu as l'esprit de
t'appliquer à connaître ce que je te
marque, alors il ne t'est pas besoin d'autre
clef, que de l'Or vulgaire qui est ton
corps imparfait, & du dragon igné, qui est
notre eau acuée à laquelle cet Or se doit marier,
pour se spiritualiser & astraliser. Mais
si tu cherches notre Or, cherche-le dans une
chose qui est
mitoyenne, & qui tient le milieu
entre le parfait & l'imparfait, & tu le
trouveras; sinon ôte les barrières, (& ouvre
@
ou l'Amateur de la Vérité.
69
les serrures) de l'Or vulgaire, ce qui
s'appelle la première préparation par laquelle
on délie le charme & l'enchantement
de son corps, sans quoi il ne peut faire le
devoir ni la fonction de mari, ce qui est
dit travail d'Hercule. Si tu prends la première voie, tu dois y
procéder par un feu fort doux & tempéré,
depuis le commencement jusqu'à la fin;
mais si tu veux suivre la seconde, tu es
obligé d'implorer l'assistance de Vulcain brûlant,
je veux dire que tu dois te servir d'un feu
qui soit violent & au même degré que doit être
celui dont nous nous servons pour faire la
multiplication, lorsque l'on emploie le corps
de l'Or & celui de l'Argent vulgaires pour
servir de ferment, afin de donner la derniere
perfection à l'Elixir. Tu trouveras ici
un labyrinthe d'où tu ne sortiras pas aisément,
si tu ne sais le moyen de t'en dégager.
Toutefois, laquelle des deux voies que tu
veuilles suivre, & lequel des deux procédés
que tu veuilles faire en opérant, soit dans
l'Or vulgaire, soit dans notre Or philosophique,
tu as besoin d'une chaleur égale & continuelle,
& sache que dans l'un & l'autre
travail, quoique le mercure soit radicalement
unique, il diffère néanmoins en sa préparation,
tu dois être assuré de deux choses;
la première, que notre Or achèvera & parfera
ton Oeuvre deux ou trois mois plutôt
@
70 Philalethe,
que notre matière première extraite de l'Or
ou de l'Argent vulgaires; l'autre, que la vertu
de l'Elixir qui se fera avec notre Or sera dans
son premier degré de perfection d'une plus
grande vertu, que l'autre le serait à la troisième
circulation. Outre cela si tu fais l'Oeuvre
avec notre Or, il faudra que tu lui
donnes à manger, que tu lui donnes à boire,
que tu le fermentes, &c. (& c'est ce qu'on
appelle cibation, imbibition, fermentation,)
& par ce moyen sa vertu se multipliera à
l'infini, mais si tu fais l'oeuvre avec l'Or vulgaire,
il te faudra l'illuminer & l'incérer
comme il est enseigné bien au long dans le
grand Rosaire.
D'ailleurs, si tu travailles avec notre Or,
tu pourras calciner, putréfier & blanchir par
le moyen & par l'aide du feu intérieur de
nature, qui est doux & bénin, en lui administrant
au-dehors une chaleur de bain imitant
celle de fumier, ou vaporeuse. Que si
tu travailles avec le vulgaire, tu dois disposer
tes matières par la sublimation & l'ébullition,
afin qu'après cela tu puisses les unir,
(& les conjoindre) avec le lait de la Vierge.
Mais lequel des deux procédés que tu choisisses,
& que tu veuilles faire, tu ne peux
rien faire pour tout sans le feu. C'est pourquoi
ce n'est pas sans sujet que le
véridique
Hermès établit pour tiers & gouverneur de
l'ouvrage le feu qui est le plus approchant
du Soleil & de la Lune, l'un père de l'Or,
@
ou l'Amateur de la Vérité.
71
l'autre mère de l'Argent. Mais je t'avertis
que par ce feu-là il ne faut entendre autre
chose que notre fourneau, qui est véritablement
une chose secrète, & que jamais
l'oeil corporel n'a vu.
Il y néanmoins un autre fourneau, que
nous appelons le fourneau commun & ordinaire,
qui peut être fait ou de briques ou
de terre à Potier, ou de
lamines, de fer,
ou d'airain, qui seront bien jointes & enduites
par-dessus avec du lut. Nous appelons
ce fourneau-là
athanor; je n'en trouve
point de meilleur que celui qui est fait avec
une tour & un nid.
Pour le bien faire il faut faire une Tour
qui ait environ deux pieds de haut, & neuf
doigts de large, ou un empan ordinaire, l'épaisseur
des murs de tous côtés doit être de
deux doigts, de façon que l'élévation aille
de bas en haut, toujours en diminuant, se
terminer à sept ou huit doigts d'ouverture de
diamètre à la superficie au-dessus du sol
ou plancher il faut faire une porte ou ouverture,
afin d'en pouvoir ôter les cendres,
qui ait trois ou quatre pouces en carré,
avec une pierre qu'on y ajustera.
Immédiatement
au-dessus de cette porte on posera la
grille, & un peu au-dessus de la grille il faudra
faire deux trous qui aient environ un
doigt de tous sens, par lesquels la chaleur
puisse entrer & se communiquer à l'
athanor
qui sera tout joignant, & qui y tiendra;
la capacité ne doit pas être plus grande que
@
72 Philalethe,
pour contenir trois ou quatre oeufs de verre.
Au reste, il faut que cette Tour & ce nid
n'ait pas la moindre petite fente ni crevasse,
& que la couverture du nid ne descende point
en dehors des bords de son bassin, mais que la
pointe de la langue de feu puisse frapper immédiatement
le cul du nid, & sortir par deux,
trois ou quatre trous; ce nid aura à son couvercle
une fenêtre ou visière à chacun
des deux côtés d'opposite, & ce sera dans
ce nid qu'on placera droit & à demeure le
vaisseau de verre philosophique de près d'un
pied de haut; il faut qu'il y ait un vide entre
la grille & le cul du bassin.
Tout étant ainsi disposé, le fourneau sera
mis stablement dans un lieu clair; l'on mettra
les charbons par le haut de la Tour, &
d'abord il en faudra mettre qui soient allumés
& tout rouges; puis on en mettra d'autres
sans être allumés, & ensuite il faudra
fermer bien exactement l'ouverture d'en
haut, en la couvrant de son dôme adapté.
Ayant un fourneau fait de cette manière,
tu pourras accomplir l'Oeuvre selon ton intention.
Que si tu es curieux, tu pourras fort aisément
trouver d'autres manières de faire le
feu, tel qu'il est nécessaire, sans charbons;
il doit être humide, digérant, doux, subtil,
renfermé, aérien, circulant, environnant,
altérant & non brûlant, linéaire, égal &
continuel. Tu dois donc faire ton athanor
de
@
ou l'Amateur de la Vérité.
73
de telle façon, qu'après y avoir mis ta matière
tu puisses sans bouger ton vaisseau, y
faire tel
degré de feu qu'il te plaira, & selon
que tu en auras besoin, depuis une
chaleur
semblable à celle de la
fièvre, jusqu'au feu
du petit
réverbère, ou d'un rouge obscur; qu'il
puisse durer de lui-même, & sans qu'il y faille
toucher dans sa plus forte chaleur pour le
moins huit ou dix heures, c'est-à-dire sans
qu'il soit nécessaire d'y admettre d'autre &
nouveau feu; car s'il durait moins, ce serait un
travail bien fatigant à faire: pour lors la
porte de l'Oeuvre est ouverte.
Mais quand tu auras fait la pierre, tu pourras
pour ta commodité faire un petit fourneau
portatif, tel que j'en ai fait un moi-
même, parce que les autres opérations ne
seront point difficiles ni si laborieuses; car
elles sont plus courtes, & par ces raisons elles
n'exigent point un si grand fourneau,
qui serait bien plus difficile à transporter;
alors il faut & moins de temps, & un feu
naturel bien plus doux, pour multiplier la
pierre, ce qui est l'ouvrage peut-être d'une
semaine, ou tout au plus de deux ou trois.
C H A P I T R E
XIX. Du progrès de l'Oeuvre durant les premiers quarante jours.
Q Uand tu auras préparé notre Mercure
par la cuisson, & notre Or par la purgation,
Tome IV. G
@
74 Philalethe,
enferme les dans notre vaisseau, &
gouverne-les par notre feu; dans quarante
jours tu verras que toute la matière sera
changée en une
ombre, c'est-à-dire en atomes
(noirs) sans que l'on puisse remarquer
qui fait cette action, ni que l'on puisse apercevoir
aucun mouvement sensible, ni
que l'on sente aucune chaleur en touchant
le vaisseau, si ce n'est qu'on s'aperçoit seulement
que la matière s'échauffe.
Mais si tu ne sais pas encore le mystère
de notre Or & de notre mercure, ne travaille
pas davantage, car il ne t'en resterait qu'une
dépense inutile. Que si tu ne connais pas
encore parfaitement le secret de notre Or
dans toute son étendue, que tu aies néanmoins
une parfaite connaissance de notre
mercure, & comment l'Or dans sa préparation
doit être uni au corps parfait, ce qui
est un grand mystère, en ce cas là prends une
partie de l'Or vulgaire qui soit bien purifié,
& trois parties de notre mercure illuminé &
préparé par la première opération; joins &
amalgame ces deux matières ensemble comme
je t'ai enseigné ci-devant, & mets-les
au feu avec un tel degré de chaleur qu'elles
puissent bouillir, qu'elles suent, que leur
sueur se
circule sans intermission, & que
cette opération se fasse jour & nuit par l'espace
de quatre-vingt-dix jours, & autant
de nuits; tu verras que ce mercure aura
séparé tous les éléments de l'Or Vulgaire, &
que derechef il les aura conjoints & réunis.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
75
Fais encore bouillir cette matière par cinquante
autres jours, & tu verras alors que
notre mercure aura converti l'Or vulgaire en
notre or philosophique, qui est une médecine
du premier ordre.
C'est donc là alors notre soufre, mais il
ne sera pas encore
teingent; & je t'assure que
plusieurs Philosophes ont suivi cette voie
dans leur ouvrage, & ils ont trouvé la vérité;
mais c'est une voie bien ennuyeuse,
& qui est bonne pour les grands Seigneurs.
Car quoiqu'on ait trouvé & fait
ce soufre, il ne se faut pas imaginer pour
cela que l'on ait la pierre, l'on ne possède
seulement alors que la vraie matière de la pierre,
qui en cet état est une chose imparfaite;
avec laquelle cependant en moins d'une
semaine tu peux chercher & trouver cette
pierre par une voie facile & rare qui nous
est propre, & que Dieu a réservé pour les
pauvres qui sont méprisés des hommes, &
& pour les Saints qui sont rejetés de la société
du monde.
Je veux maintenant en parler bien au
long, quoi qu'en commençant ce Livre j'eusse
résolu de n'en pas dire un seul mot; c'est un
des plus grands
Sophismes que fassent tous
les Adeptes. Les uns parlent de l'Or & de
l'Argent vulgaires, & ils disent vrai. Les
autres disent que ce n'est rien moins que
cela, & ils disent vrai tout de même. Pour
moi étant ému de charité, je m'en vais tendre
G ij
@
76 Philalethe,
la main aux amateurs de la Science;
j'appelle ici tous les Adeptes, & je soutiens
qu'ils ont tous été envieux; je le voulais
être aussi bien qu'eux, mais Dieu m'a changé
& détourné contre la résolution que j'avais
prise; qu'il en soit éternellement béni
& sanctifié.
Je dis dons que ces deux voies sont vraies,
parce qu'elles sont une suite l'une de l'autre,
& une seule voie pour la fin de l'Oeuvre,
quoiqu'elles n'aient point le même commencement;
car tout notre secret consiste
(& est) dans notre mercure & dans
notre Or. Notre mercure est notre voie,
& sans lui l'on ne fera rien. Notre Or de
même n'est pas l'Or du vulgaire, & néanmoins
il est dans l'Or du vulgaire; car autrement,
comment les métaux seront-ils
homogènes & de même nature?
Si donc tu sais la méthode d'illuminer
notre mercure selon l'art requis, tu pourras
au lieu de notre Or joindre notre mercure
avec l'Or vulgaire, (quoi qu'à dire vrai, la
préparation de notre mercure doive être différente
à l'égard des deux Ors,) par un régime
tel qu'il doit être, ils te donneront
notre Or dans cent cinquante jours, parce
que notre Or provient naturellement de notre
mercure.
Si l'Or du vulgaire est résolu & divisé en
ses éléments, & puis remis & réuni en sa
nature par notre mercure; cette composition
se convertir toute en notre Or par le moyen
@
ou l'Amateur de la Vérité.
77
du feu. Et si cet Or est joint ensuite avec
notre mercure préparé, que nous appelons
notre lait virginal, il donnera assurément
toutes les marques & tous les signes qui
ont été décrits par les Philosophes, pourvu
que l'on lui donne le feu tel qu'ils l'ont dit.
Mais si tu prétends à présent mettre notre
même mercure sur notre décoction de
l'Or vulgaire, quelque pur qu'il soit, & qui
selon notre usage doit être mis sur notre Or
philosophique, quoiqu'à généralement parler,
ces deux Ors fluent de la même source, & que
tu y administres le même régime de chaleur
que les Sages en leur Livre ont appliqué à
notre pierre; par ce procédé tu es assurément
dans la voie de l'erreur. Et c'est là le
grand labyrinthe où presque tous ceux qui
commencent à travailler sont arrêtés tout
court, parce que les Philosophes parlent
dans leurs Livres de l'une & de l'autre de
ces deux voies & manières, qui ne sont
pourtant en effet & fondamentalement qu'une
seule manière & une seule voie, si ce
n'est qu'il y en a une qui est plus droite &
plus courte que l'autre.
Ceux donc qui parlent de l'Or vulgaire
(comme je fais dans ce petit traité, &
comme ont fait aussi Artephius, Flamel,
Riplée & beaucoup d'autres dans leurs
Ecrits) ne veulent dire autre chose, si ce
n'est que l'Or philosophique est fait de l'Or
vulgaire & de notre mercure, & que cet Or
G iij
@
78 Philalethe,
étant ensuite, & par réitération dissous &
liquéfié, donnera le soufre & l'argent vif
fixe, incombustible & teingent à toute sorte
d'épreuve.
Semblablement, & en ce sens, notre
pierre est en chaque métal & minéral, parce
que l'on peut, par exemple, tirer de chacun
d'eux l'Or vulgaire, duquel ensuite on peut
avoir notre Or très prochain; je veux dire
que notre Or est dans tous les métaux vulgaires;
mais qu'il est plus près & plus proche
dans l'Or & dans l'Argent affinés.
C'est ce qui a fait dire à Flamel que plusieurs
ont travaillé sur Jupiter ou l'Etain,
d'autres sur Saturne ou le Plomb,
mais moi,
dit-il,
j'ai travaillé dans l'Or, & j'ai trouvé
l'Or philosophique.
Il y a pourtant une chose unique dans le
règne métallique d'une admirable origine,
dans laquelle notre Or est plus proche que
dans l'Or & l'Argent vulgaires; si tu le cherches
à l'heure de sa naissance, c'est un soufre
solaire qui se liquéfie, se résout & se
fond dans notre mercure son humide radical,
comme fait la glace dans l'eau chaude;
& cependant ce soufre liquide est en quelque
façon semblable à l'Or. Tu ne trouveras pas
cela immédiatement dans la manifestation
le l'Or vulgaire, mais par la révélation du
secret qui est en notre mercure; cette même
chose étant digérée se peut trouver dans notre
mercure par l'espace de cent-cinquante
@
ou l'Amateur de la Vérité.
79
jours en la première opération. C'est là
notre Or solaire, qu'on acquiert par une
plus longue voie; cependant il ne sera
pas encore aussi puissant que celui que la
Nature nous a laissé entre les mains.
Mais en le circulant, & tournant la roue
pour la troisième fois, tu trouveras le même
dans tous les deux; avec cette différence toutefois,
que tu le trouveras dans le premier
en sept mois; & qu'il te faudra un an
& demi, ou peut-être deux ans, pour le trouver
dans le dernier par la seconde opération.
Je sais l'une & l'autre de ces deux voies, j'approuve
néanmoins davantage celle qui est la
plus aisée, & je la recommande aux gens
d'esprit; mais je n'ai décrit que la plus difficile,
de peur d'attirer sur moi l'anathème &
la malédiction de tous les Philosophes; cependant
ces deux opérations se suivent & sont
nécessaires, ainsi que la troisième.
Sache donc que l'on ne trouve que
cette seule difficulté en lisant les Livres des
Philosophes les plus sincères, qui est que
tous tant qu'ils sont, donnent le change dans
le seul régime: & que lorsqu'ils parlent d'un
ouvrage, ils mettent le régime & la pratique
de l'autre. J'ai été longtemps embarrassé
dans ces filets, (& dans ces difficultés)
avant que d'avoir pu m'en délivrer.
C'est pourquoi je déclare que la très bénigne
chaleur de nature est celle convenable
dans notre oeuvre, si tu sais bien comprendre
notre ouvrage. G iv
@
80 Philalethe,
Mais si tu travailles dans l'Or vulgaire,
cet ouvrage n'est pas proprement le nôtre,
il te conduira pourtant tout droit à
notre oeuvre, en son temps déterminé.
Or tu as besoin d'une coction ou cuisson
forte dans celui-là, & d'un feu qui soit
proportionné. Puis tu procéderas par un
feu très doux, que tu feras dans notre
athanor
avec sa Tour, que je trouve très propre
pour nos opérations.
Ainsi si tu as travaillé avec l'Or vulgaire,
aies la précaution & le soin de faire les Noces
de Diane & de Vénus, dans le commencement
de celles de ton mercure, fais-
le ensuite reposer en son nid, & par le
moyen d'un feu, tel qu'il est nécessaire, tu
verras l'emblème ou la figure du grand oeuvre,
savoir le Noir, la queue de Paon,
le Blanc, l'Orangé & le Rouge. Après cela
recommence cet ouvrage avec le mercure,
que l'on appelle
le lait de la Vierge, en lui
donnant le feu du Bain de rosée; & pour
le plus le
feu de sable tempéré avec les cendres;
& alors tu verras non seulement
le
noir, mais le noir plus noir que le noir, &
toute la noirceur; & tout de même,
& le
blanc & le rouge parfait; & cela se fait
ainsi par un doux procédé, & la volonté de
Dieu; car Dieu n'était point dans le feu, &
dans un vent fort, mais il appela
Elie par
une voix muette, c'est-à-dire que son soufre
spirituel, attira doucement à lui l'humide radical
de nature.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
81
C'est pourquoi si tu sais l'art, tire notre
Or de notre mercure, alors tous les mystères
cachés seront représentés en un seul personnage,
& tu accompliras tout l'ouvrage d'une
seule chose; ce qui sera, je t'assure, plus
parfait que tout ce qu'il y a de parfait dans
le monde, comme le dit le Philosophe.
Si
tu peux, dit-il,
faire l'Oeuvre du mercure
tout seul, tu auras assurément trouvé l'Oeuvre
le plus précieux de tous. Dans cet ouvrage
il n'y a rien de superflu, mais je te
jure par le Dieu vivant, que tout est changé en
pureté, parce que l'action se fait dans un seul
sujet, qui est l'Or philosophique solaire. Mais
si tu commences ton travail sur l'ouvrage de
l'Or vulgaire, lors il y a action & passion
des deux choses, & de ces deux choses-là,
l'on n'en prend que la moyenne substance
toute seule, parce que l'on en ôte les
fèces
& les impuretés. Pense bien & médite profondément
sur ce que je viens de dire ici
en peu de paroles; car si tu les entends, tu
as la clé pour ouvrir & accorder toutes les
contradictions qui paraissent être dans ce
que les Philosophes ont écrit. Pourquoi
Riplée enseigne dans le Chapitre de la calcination,
qu'il faut tourner la roue pour la
troisième fois, & en ce lieu-là il parle expressément
de l'Or vulgaire, & il le faut entendre
ainsi. Cet Auteur est fort mystique &
obscur, & sa triple doctrine des proportions
s'accorde à ce qui est rapporté, parce que
les trois proportions dont il parle servent
@
82 Philalethe,
pour trois ouvrages différents & méthodiques.
Des trois ouvrages l'un est fort secret, &
purement naturel, & celui-là se fait dans notre
mercure avec notre Or solaire. C'est à cet
ouvrage qu'il faut attribuer tous les signes
que les Philosophes décrivent; c'est un ouvrage
qui ne se fait ni avec le feu ni avec les
mains, mais par la chaleur intérieure toute
seule, & la chaleur du dehors ne fait autre
chose que chasser & empêcher le froid, &
surmonter & corriger les symptômes ou accidents.
L'autre & second ouvrage se fait dans l'Or
vulgaire & notre mercure; pour le faire il faut
se servir d'un feu doux & clair, & il y faut
beaucoup de temps, pendant lequel ces deux
matières se cuisent, par l'entremise de Vénus,
jusqu'à ce que la plus pure substance de l'une
& de l'autre soit tirée & exprimée, &
c'est ce que l'on appelle
le suc de la Lunaire.
Ici lorsque par le travail naturel les fèces &
les ordures ont été jetées, & qu'il n'en subsiste
plus dans le compost, il faut prendre le
suc; car en cet état il n'est pas encore la
pierre, mais il est pourtant notre véritable
soufre: l'on doit alors le cuire avec notre
mercure, qui est son sang approprié, & en
faire une pierre de feu, qui sera extrêmement
pénétrante & teingente.
Enfin le troisième ouvrage est mixte ou
mêlé. Il se fait en mêlant l'Or vulgaire
avec notre mercure en poids convenable, à
@
ou l'Amateur de la Vérité.
83
quoi l'on ajoute autant de ferment de notre
soufre qu'il en est de besoin: alors
sont accomplis
tous les miracles du monde; car il se
fait un élixir qui peut donner & les richesses
& la santé.
Emploie donc toutes tes forces & toute
ton industrie à chercher notre soufre, que je
t'assure que tu recueilleras dans notre mercure,
si les destins te sont favorables. Que si
tu ne l'y peux pas trouver, tu mettras notre
Or & notre Argent philosophiques dans
l'Or vulgaire par une chaleur propre, &
avec le temps qui est nécessaire pour cela;
mais c'est une voie pleine d'épines, (&
un procédé où il y a mille difficultés.)
Et j'ai fait voeu & promis à Dieu & à l'Equité,
de ne déclarer jamais en propres
termes ni l'un ni l'autre des régimes distinctement
& séparément; car je jure en
bonne foi que j'ai découvert la vérité dans
les autres choses décrites.
Prends donc ce mercure que je t'ai expliqué,
& le marie avec l'Or qui lui est fort
ami; & avec notre régime de chaleur, tu
verras certainement ce que tu désires dans
sept mois, ou neuf, ou dix au plus; mais
notre Lune paraîtra pleine dans l'espace de
cinq mois. Ce sont là les véritables termes,
(& le temps préfix) pour parachever ces soufres;
mais si tu crois qu'en cet état ils soient
nos pierres (au rouge ou au blanc) tu te
trompes encore; mais par une réitérée décoction
@
84 Philalethe,
de ces soufres, en réitérant & recommençant
ton travail avec un feu qui
soit du moins sensible, tu posséderas notre
pierre & le véritable élixir des teintures, &
tout cela dans un an & demi philosophiques,
moyennant la grâce & l'aide de Dieu, à
qui la gloire en soit rendue éternellement.
C H A P I T R E
XX.De l'arrivée de la noirceur dans l'oeuvre du
Soleil & de la Lune, ou de l'Or & de l'Argent.
S I tu as travaillé dans l'Or & dans l'Argent
pour y chercher notre soufre, à
l'aide de notre Mercure, regarde si tu verras
ta matière enflée comme de la pâte, & bouillante
comme de l'eau, ou pour mieux dire
comme de la poix fondue, parce que notre
Or solaire, ainsi que notre mercure, a une représentation
emblématique dans l'Oeuvre de
l'Or vulgaire avec notre mercure. Ton fourneau
étant échauffé, attends dans la chaleur
bouillante par l'espace de vingt jours, auquel
temps tu remarqueras beaucoup de couleurs
variées: mais vers la fin de la quatrième
semaine (pourvu que la chaleur ait été
continuelle) tu verras l'aimable verdeur,
qui durera sans disparaître dix jours ou environ.
Tu as lors sujet de te réjouir, car assurément
tu verras bientôt après toute ta matière
aussi noire qu'un charbon; & tous les
@
ou l'Amateur de la Vérité.
85
membres (ou parties) de ta composition seront
réduits en atomes. Car cette opération
n'est autre chose que la résolution du
fixe dans le non-fixe, afin qu'étant ensuite
unis & conjoints l'un avec l'autre, ils ne fassent
qu'une seule matière, qui soit en partie
spirituelle, & en partie corporelle. C'est
pourquoi le Philosophe dit:
Prends le Chien
de Corascène, & la Chienne d'Arménie,
joints-les ensemble, & ils t'engendreront un
fils de la couleur du Ciel. Parce que ces natures
par la décoction seront bientôt changées
en un bouillon qui ressemblera à l'écume
de la mer, ou à un brouillard épais, qui
se tiendra d'une couleur livide & noirâtre;
& je te jure en bonne foi que je ne t'ai rien
caché que le régime, & si tu es prudent tu
pourras aisément le concevoir parce que j'en
ai dit.
Quand tu sauras le régime, prends la
pierre qui t'a été montrée ci-dessus, & gouverne-la
comme tu sais; & tu verras ensuite
apparaître plusieurs choses fort remarquables
que voici.
Premièrement, dès aussitôt que la pierre
aura senti son feu, le soufre & le mercure
se fondront & seront
fluents (ou coulants)
sur le feu comme de la cire, le soufre sera
brûlé, & il changera les couleurs de jour à
autre, & le mercure demeurera
incombustible,
si ce n'est que pour un temps il sera teint
des couleurs du soufre, mais il n'en sera pas
@
86 Philalethe,
taché, ainsi il lavera entièrement le laton,
& le nettoiera de ses ordures. Fais
en sorte que le Ciel se joigne à la Terre, &
le fais tant de fois, jusqu'à ce que la Terre
ait conçu une nature céleste.
O sainte Nature! qui faites toute seulece qui est absolument impossible à quelque
homme que ce soit!
C'est pourquoi quand tu auras vu dans ton
vaisseau de verre ou oeuf philosophique que
les natures se mêlent ensemble comme si
c'était du sang caillé & brûlé, sois assuré
que la femelle a souffert les embrassements
du mâle. Et partant dans dix-sept jours,
après que ta matière aura commencé à se
dessécher tu dois t'attendre que les deux
natures se changeront en une
bouillie grasse,
& se contourneront ensemble en façon d'un
brouillard épais ou comme l'écume de la
mer, ainsi qu'il a été dit, & cela sera d'une
couleur fort obscure. Alors crois fermement
que l'Enfant royal est conçu parce
que de-là en avant tu verras des vapeurs verdoyantes,
jaunes, noires & bleues dans le
feu, & aux côtés du vaisseau. Ce sont là
ces vents qui se font ordinairement lorsque
notre
embryon se forme, lesquels il faut retenir
adroitement de peur qu'ils ne fuient,
& que l'ouvrage ne soit anéanti.
Tu dois tout de même prendre garde que
l'odeur ne s'exhale par quelque fente, parce
que la force & la vertu de la pierre en souffrirait
@
ou l'Amateur de la Vérité.
87
un dommage considérable; c'est pour
cela que le Philosophe commande
de conserver
soigneusement le vaisseau avec sa ligature.
Et je t'avertis de ne point cesser ton
opération, & de ne mouvoir ni ouvrir ton
vaisseau, ni d'interrompre un seul moment
ta décoction, mais de continuer à toujours
cuire jusqu'à ce que tu voies qu'il n'y ait
plus d'humidité, ce qui arrivera dans trente
jours. Voyant cela, réjouis-toi hardiment
& sois assuré que tu es dans la droite voie.
Alors sois assidu à ton ouvrage, parce
que peut-être dans deux semaines après ce
temps-là tu verras que toute la terre sera
sèche & fort noire. C'est ici la mort du
Composé, les vents ont cessé, & tout est
dans le calme & dans le repos. C'est là
cette grande Eclipse du Soleil & de la
Lune tout ensemble, c'est-à-dire de l'Or
& de l'Argent qui sont engendrés par ces
deux Astres, & qui tiennent de la nature
de leurs Progéniteurs; pendant cette Eclipse
on ne verra aucun luminaire sur la Terre, &
la Mer disparaîtra. C'est alors que se fait
notre cahos, duquel par le commandement
de Dieu tous les miracles du monde sortiront
par ordre, & l'un après l'autre: car c'est
ici le labyrinthe, qui a sept portes, l'hydre à
sept têtes, le Chandelier à sept branches, le
Ciel des sept Planètes, la Fontaine des sept
Métaux, l'Ether des sept dons de sagesse &
de lumière, le Globe des sept esprits influant
vie, le Foyer des sept illuminations, ou sublimations,
@
88 Philalethe,
la Lanterne magique des sept
opérations naturelles, la Boëte des sept fioles
aurifiques de parfums odoriférants & salutaires,
& l'Habitacle de tous les trésors
célestes dans notre Microcosme.
C H A P I T R E
XXI. De la Combustion
des Fleurs, & comment on la peut empêcher.
C E n'est pas un manquement de peu de
conséquence, & qui se fait pourtant
aisément, que la combustion ou brûlure des
Fleurs auparavant que les natures encore
tendres soient bien extraites hors de leur
profondeur & de leur centre. Il faut principalement
prendre garde à ne pas faire cette
faute après la troisième semaine. Car au
commencement il y a une si grande abondance
d'humeur, que si tu donnes le feu
plus fort qu'il ne faut, ton vaisseau qui est
fragile, ne pourra pas résister à la quantité
des vents qui s'y formeront, & qui d'abord
le feront éclater, si ce n'est qu'il soit plus
grand qu'il ne faut. Et si cela arrivait, l'humidité
sera tellement dispersée & répandue,
qu'elle ne retournera plus en son corps, du
moins en telle quantité qu'elle puisse être
suffisante pour lui donner des forces & de
la vigueur.
Mais quand la Terre aura commencé de
retenir une partie de son eau, alors ne se
faisant
@
ou l'Amateur de la Vérité.
89
faisant plus de vapeurs, on pourra bien augmenter
le feu plus qu'il ne faut, sans crainte
que le vaisseau en puisse être aucunement endommagé;
mais aussi cela sera cause que
l'Oeuvre en sera gâté, qu'il prendra la
couleur de pavot sauvage, & que toute la
composition deviendra enfin une poudre sèche,
qui se sera faite rouge inutilement.
Cette marque te fera connaître que le feu
aura été plus fort qu'il ne fallait, c'est-à-
dire si fort, qu'il aura empêché que la véritable
conjonction ne se soit faite.
Tu dois donc savoir que notre oeuvre demande
un véritable changement des natures,
ce qui ne le peut faire si la dernière
union des deux natures ne se fait, & elles
ne se peuvent unir qu'en forme d'eau; car
il ne se fait point d'union des corps, mais
c'est seulement une contusion ou
broiement,
tant s'en faut qu'il puisse y avoir d'union du
corps avec l'esprit par le mélange qui le fait
des atomes, c'est-à-dire des plus petites parties
les unes avec les autres. Mais pour ce
qui est des esprits ils se pourront bien aisément
unir ensemble. C'est pourquoi (pour
l'union des natures) il faut nécessairement
une eau métallique homogénée, à laquelle
on prépare la voie par la calcination qui la
précède, (& qui se fait auparavant.)
Cette exsiccation, ou dessèchement, n'est
donc pas véritablement une
exsiccation;
mais c'est une réduction en atomes de l'eau
Tome IV. H
@
90 Philalethe,
avec la terre par le crible de la nature, &
ces atomes sont plus déliés & plus subtils
que l'eau ne requiert & qu'il est nécessaire,
afin que la terre reçoive le ferment transmutatif
de l'eau. Mais cette nature spirituelle,
par un feu trop violent & plus fort
qu'il n'est nécessaire, est comme si elle était
frappée du marteau de la mort, & lors ce
qui était
actif devient
passif, le spirituel est
rendu corporel, c'est-à-dire qu'il s'en fait un
précipité rouge, qui est inutile pour notre
Oeuvre, parce que la couleur noire du Corbeau
ne se fait que dans une chaleur qui lui
est propre & convenable; & quoiqu'elle
soit noire, c'est pourtant une couleur que
l'on doit beaucoup souhaiter.
Il est vrai cependant qu'au commencement
du véritable Oeuvre il apparaît une
couleur, & qui est même remarquable, mais
il faut que pour cela il y ait une suffisante
quantité d'eau, c'est un témoignage que le
Ciel a eu
copulation, & a couché avec la
Terre, & que le feu de la Nature a conçu;
pourquoi Hermès dit, que
notre feu sulfureux
uni à notre humide radical, est ce Roi
qui descend du Ciel, l'âme qu'il faut rendre
à son corps, & qui le doit ressusciter,
ce qui fera que tout le vaisseau sera teint
au-dedans d'une couleur dorée; mais cette
couleur ne durera pas, & elle produira bientôt
la couleur verte. Tu auras ensuite le noir
en peu de temps, & tu verras ce que tu désires,
si tu as patience.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
91
Surtout
hâte-toi lentement, continue pourtant
ton feu assez bien, & conduit ta barque
en Pilote bien expert entre les écueils
de
Scylla &
Charibde, si tu veux gagner les
richesses des deux Indes (Orientale & Occidentale.)
Cependant tu verras parfois
comme de petites Iles, des épics & des
bouquets en touffes, & de petites ombres
de diverses couleurs, qui s'élèveront dans
les eaux & aux côtés (du vaisseau) & se dissiperont
incontinent, pour faire place à d'autres
qui naîtront & paraîtront ensuite. Cela
vient de ce que la Terre, qui ne demande
qu'à germer, produit toujours quelque chose,
de sorte qu'il te semblera parfois de
soir dans ton vaisseau des oiseaux, des bêtes,
des serpents, des reptiles, & d'autres
couleurs agréables, mais qui ne sont pas
considérables, & disparaîtront bientôt.
Le principal est que tu continues incessamment
le feu dans le degré qu'il doit être,
& tout cela se déterminera avant le cinquantième
jour dans une couleur très noire,
& dans une poudre, dont les parties
n'auront aucune liaison ensemble. Que si
cela n'arrive pas, tu t'en devras prendre,
ou à ton mercure, ou au régime (du feu)
que tu donnes, ou à la matière qui ne sera
pas bien disposée, pourvu que tu n'aies
point bougé ou remué ton vaisseau, car
cela pourrait ou retarder ou ruiner absolument
ton Ouvrage, & notre Pierre se sublime,
H ij
@
92 Philalethe,
se dissout, s'engrosse, se coagule, & se
fixe d'elle-même, sans aucune interposition
des mains.
C H A P I T R E
XXII. Le Régime de Saturne, ce que c'est, & pourquoi on l'appelle ainsi.
T Ous les Mages, c'est-à-dire les Sages,
qui ont écrit de ce travail de la Sagesse,
ont parlé de l'Oeuvre & du régime
de Saturne, ce qui a été cause qu'il y en a
eu plusieurs qui ne les entendant pas bien,
ou les prenant dans un sens contraire à l'esprit
occulte, se sont jetés dans beaucoup
d'erreurs, & se sont trompés dans leur opinion.
Il y en a eu qui ainsi déviés pour
s'être laissés surprendre par trop de confiance
à la lettre des Ecrits, ont travaillé
sur le plomb, avec espérance & sans fruit
ni profit. Mais sache que notre plomb est
plus précieux qu'aucun Or que ce soit; car
c'est la boue & le limon dans lequel l'âme
de l'Or se joint avec le mercure, afin de
produire ensuite le mâle & la femelle, Adam
& Eve sa femme.
C'est pourquoi l'Or qui était le plus haut
& le plus élevé, s'est humilié ici pour être
fait le plus bas, en attendant la rédemption
de tous ses Frères les métaux dans son sang.
Donc ce que nous appelons Saturne dans
notre ouvrage, c'est le tombeau ou notre
Roi, c'est-à-dire l'Or est enseveli, & c'est
@
ou l'Amateur de la Vérité.
93
la clef du trésor de l'Art transmutatoire.
Heureux celui qui peut saluer cette Planète
qui va si lentement. Prie Dieu, mon Frère,
qu'il te fasse cette grâce, car c'est une bénédiction
qui ne dépend pas de celui qui court
pour l'avoir, ni de celui qui la souhaite
mais du seul Père des lumières.
C H A P I T R E
XXIII. Des différents régimes de cette Oeuvre.
S Tudieux Tyron de notre Science, sois
assuré que dans tout l'ouvrage de la Pierre,
il n'y a que le seul régime qui soit celé.
Ce qu'un Philosophe en a dit est très véritable,
que
quiconque en aura la parfaite connaissance
sera honoré des Princes & des
Grands de la Terre. Et je te jure sur ma
foi, que si l'on disait seulement le régime
ouvertement (& comme il se doit faire) il
n'y aurait pas même jusqu'aux fols qui ne se
moquassent de notre Art.
Car quiconque connaît une fois le régime,
sait que
tout le reste n'est qu'un ouvrage
de femmes & un jeu d'enfants, n'y
ayant plus autre chose à faire qu'à décuire
& à cuire. Et c'est ce qui a obligé les Philosophes
à cacher ce secret avec grand artifice;
& crois assurément que j'ai fait fondamentalement
la même chose, quoique
j'aie paru parler du degré de chaleur. Néanmoins
puisque je me suis proposé d'agir sincèrement
@
94 Philalethe,
& de bonne foi dans ce petit
Traité, & que je l'ai promis, je me trouve
obligé à faire quelque chose de particulier,
pour ne pas tromper l'espérance & la peine
des personnes d'esprit qui liront ce Livre.
Sache donc que dans tout notre ouvrage
nous n'avons qu'un seul régime
linéaire, qui
n'est autre chose que de décuire & digérer.
Et néanmoins ce seul régime-là en comprend
plusieurs autres en soi, que les envieux ont
caché en leur donnant beaucoup de noms
qui sont différents, & en parlant comme
si c'étaient différentes opérations. Pour
moi, à cause que j'ai promis candeur & sincérité
j'en traiterai beaucoup plus ouvertement;
de sorte que tu seras obligé d'avouer
que je suis en cela plus ingénu que pas un;
car ce n'est pas notre coutume de parler
clairement d'une chose de cette importance.
C H A P I T R E
XXIV.Du premier Régime de l'Oeuvre, qui est celui
du Mercure philosophique.
J E commencerai par le Régime de Mercure
qui est un secret, dont pas un des
Philosophes n'a jamais parlé. Pense bien
qu'ils ont tous commencé par le second ouvrage,
c'est-à-dire par le régime de Saturne,
& ils n'ont donné aucune lumière à l'Artiste
@
ou l'Amateur de la Vérité.
95
commençant, de ce qui se fait avant
que la
noirceur apparaisse, laquelle est un des
principaux signes de l'Oeuvre. Le bon Bernard,
Comte de Trévisan, n'en a même
rien dit; car il enseigne dans sa Parabole,
que le Roi lorsqu'il vient à la Fontaine,
ayant laissé toutes ses personnes étrangères,
entre tout seul dans le bain, ayant une Robe
de drap d'Or, qu'il dépouille & la donne à
Saturne, qui en échange le couvre d'un vêtement
de velours noir. Mais il ne dit point
combien de temps le Roi quitte & dépouille
cette Robe de drap d'Or, & ainsi il
passe sous silence tout un régime entier, qui
peut être de quarante jours, & parfois de
cinquante. Durant ce temps-là les pauvres
Apprentis se fondent sur des expériences
qu'ils ne connaissent pas. Depuis qu'une fois
la noirceur commence à paraître jusqu'à la
fin de l'oeuvre, les nouveaux signes qui paraissent
tous les jours dans le vaisseau, donnent
assez de satisfaction à l'Artiste; mais
il faut avouer qu'il est ennuyeux d'être cinquante
jours dans une telle incertitude, sans
guide & sans aucune marque qui puisse assurer
ceux qui travaillent.
Je dis donc que depuis que le compost a
commencé à sentir le feu (dans le fourneau)
jusqu'à ce que la noirceur apparaisse,
tout cet intervalle, c'est le régime du mercure,
c'est-à-dire du mercure philosophique,
qui travaille tout seul durant tout ce temps-
@
96 Philalethe,
là, son compagnon (l'Or vulgaire) demeurant
mort un espace de temps convenable:
& c'est ce que personne n'a encore découvert
avant moi.
Quand tu auras donc conjoint ensemble
les matières, qui sont l'Or & notre mercure,
ne t'imagine pas, comme font les vulgaires
Alchimistes, que l'Occident (ou
dissolution) de l'Or doive arriver tout aussitôt
après. Non, je t'assure que cela ne se
fait pas ainsi. J'ai attendu longtemps avant
que la paix & le calme fussent faits entre le
feu & l'eau. Et de ceci les envieux n'ont dit
qu'un seul mot, lorsque dans le premier ouvrage
ils ont appelé leur matière
Rebis,
c'est-à-dire une chose qui est faite de deux
choses, ainsi que le Poète l'a dit:
Rebis n'est qu'une chose, étant faite de deux;
Toutes deux unies en une.
Il se dissout, afin qu'en Soleil, ou qu'en Lune
Les Spermes soient changés, qui sont principes d'eux.
Sache donc certainement qu'encore que notre
mercure dévore l'Or & néanmoins cela
ne se fait pas de la manière que le pensent
les Chimistes Philosophâtres. Car quoique
tu aies conjoint l'Or avec notre mercure,
tu retireras un an après le même Or tout
entier, sans qu'il soit aucunement altéré ni
dans sa substance ni dans sa vertu, si tu ne
lui donnes le feu au degré qu'il faut pour le
décuire. Qui dira le contraire n'est pas Philosophe.
Ceux
@
ou l'Amateur de la Vérité.
97
Ceux qui sont dans la voie de l'erreur s'imaginent
que la dissolution des corps est si
facile à faire, que dès aussitôt que l'Or est
jeté & submergé dans notre mercure, il est
dévoré (& dissous) en un clin d'oeil, se
fondant sur ce passage de Bernard Comte
de la Marche Trévisane, qu'ils expliquent
mal, lorsqu'il parle de son
Livret d'Or, qui
étant tombé
dans la Fontaine se perdit, &
il ne put plus l'en retirer. Mais ceux qui ont
eu la peine de travailler à la dissolution des
corps peuvent rendre témoignage de la difficulté
qu'il y a à la pouvoir faire. Moi-même
qui en ai vu & fait l'expérience plusieurs
fois, je proteste que c'est un travail qui requiert
une grande industrie de gouverner le
feu si bien & avec une telle justesse, après
que la matière est préparée, que par sa chaleur
il fasse dissoudre les corps, sans qu'il
brûle leurs teintures. Remarque donc bien
ce que je te vais dire.
Prends le corps que je t'ai montré, c'est-
à-dire l'Or vulgaire, & le mets dans l'eau
de notre
Mer, laquelle ne perde point la
chaleur qu'elle a acquise auparavant pendant
un grand nombre de mois qu'elle aura été
travaillée & disposée: décuis continuellement
cet Or avec un feu qui lui soit propre,
de sorte que dans ton Vaisseau tu voies
monter une rosée & un brouillard, qui retomberont
incessamment en gouttes jour &
nuit. Je t'apprends que dans cette
circulaTome
IV. I
@
98 Philalethe,
tion le mercure monte tout tel qu'il est en
sa première nature, & que le corps demeure
en bas (au fonds du vaisseau) tout
de même en sa première nature, jusqu'à ce
que par un assez long temps le corps commence
à retenir quelque peu de l'eau, &
ainsi le corps & l'eau sont faits l'un & l'autre
participants des degrés [& des qualités]
qu'ils ont chacun séparément, (c'est-à-dire
que le corps communique sa fixité à
l'eau, & l'eau fait part de la volatilité au
corps.)
Mais parce que dans la sublimation qui se
fait alors, toute l'eau ne monte pas, &
qu'il en reste une partie avec le corps dans
le fonds du vaisseau; si tu considères souvent
& attentivement cette opération, tu
remarqueras que le corps bout & se crible
dans l'eau, qui demeure en bas, & que par
le moyen de cette même eau les gouttes qui
retombent percent & ouvrent le reste du
corps, & que l'eau par cette circulation
continuelle devenant plus subtile, elle tire
à la fin l'âme de l'Or doucement & sans
violence.
Ainsi par l'entremise de l'âme, l'esprit
est réconcilié avec le corps, & ils s'unissent
tous deux dans la couleur noire, & cela arrive
dans cinquante jours au plus tard.
Cette opération s'appelle le régime du mercure,
parce qu'il se circule, étant élevé en
haut, & que le corps de l'Or est bouilli
@
ou l'Amateur de la Vérité.
99
en bas dans le fonds du vaisseau en ce même
mercure. Et dans cette opération le corps
est passif jusqu'à ce que les couleurs apparaissent,
qui commencent à se faire voir
tant soit peu vers le vingtième jour, pourvu
que
l'ébullition se fasse bien & sans aucune
interruption ni relâche. Ensuite ces couleurs
s'augmentent & se multiplient, se
changent & se diversifient jusqu'à ce qu'elles
se terminent dans la noirceur très noire,
qui arrivera au cinquantième jour, si les
destins favorables t'appellent à ce bonheur.
C H A P I T R E
XXV.Du second Régime de l'Oeuvre qui est celui
de Saturne, ou du Plomb.
L E Régime de Mercure étant achevé,
(ce que l'on reconnaît par ce que son
opération est de dépouiller le Roi, c'est-à-
dire l'Or de ses habits dorés, d'attaquer &
lasser par divers combats le Lyon jusques
à ce qu'il soit aux derniers abois) le Régime
prochain de Saturne lui succède. Car
c'est la volonté de Dieu que l'ouvrage qui
est commencé soit parachevé de la manière
qu'il le doit être, & c'est la règle de cette
Tragédie, que lorsque l'un des personnages
sort de dessus le Théâtre, l'autre y entre
en même temps, & que l'un ayant joué
son rôle l'autre commence le sien aussitôt.
I ij
@
100 Philalethe,
La Loi de la nature, est que la mort
physique d'un Etre, est la vie d'un autre,
la fin & la corruption de celui-ci est l'origine
& la génération de celui-là; la vie se
perpétue sous différentes formes successives
l'une à l'autre, par une continuelle métamorphose.
Ainsi le Régime de Mercure
n'est pas plutôt achevé, que Saturne qui est
son successeur & à qui le Royaume appartient
par droit de succession, prend incontinent
sa place. Par le Lyon mourant
naît le Corbeau de bon augure.
Et ce Régime est fort droit & linéaire
à l'égard de la chaleur, parce qu'il n'y a
qu'une couleur seule & unique qui est le
noir très noir, qui paraisse; mais il n'y a ni
fumée, ni vent ni aucun symbole (ou indice)
de vie, & l'on n'y remarque autre
chose, si ce n'est que la Composition paraît
quelquefois toute sèche, & parfois on
voit qu'elle bout en façon (& consistance)
de poix fondue. O que c'est une chose affreuse
à voir! Aussi est-ce proprement une
représentation de la mort éternelle, & un
deuil de la Léthargie physique: mais que
c'est une chose qui doit causer de joie à
l'Artiste qui en suit la conduite! Car ce
n'est pas une noirceur ordinaire qui paraît
ici, mais c'est une noirceur si excessive,
qu'à force d'être noire elle paraît luisante
& resplendissante. Que si tu vois une fois
la Matière s'enfler comme de la pâte dans
@
ou l'Amateur de la Vérité.
101
le fond du vaisseau, réjouis-toi, car tu dois
savoir que cela te marque qu'il y a un
Esprit vivifiant, qui en renfermé au-dedans,
& qui redonnera la vie à ces Corps morts
dans le temps que le Tout-puissant a prescrit
pour cela.
Je t'avertis ici de prendre surtout bien
garde à ton feu, que tu dois ménager &
conduire bien judicieusement; car je te jure
en bonne foi, que si dans ce Régime-ci,
tu fais sublimer quelque chose de tes Matières,
pour avoir trop poussé le feu, tout
ton Ouvrage sera perdu sans ressource. Contente-toi
donc comme le bon Trévisan,
d'être détenu en prison quarante jours &
quarante nuits, & laisse demeurer la Matière,
qui est encore tendre, au fond du
vaisseau, qui est le nid où se fait la conception;
& sois très assuré que lorsque le
temps sera échu, que le Tout-puissant a limité
pour l'accomplissement de cette opération,
l'Esprit ressuscitera glorieux, & qu'il
glorifiera son Corps: je veux dire qu'il montera,
& qu'il se circulera doucement &
sans violence; du Centre il montera aux
Cieux, puis des Cieux il descendra dans
le Centre,
& il prendra la force des choses
supérieures & inférieures.
L'Or vulgaire s'exauçant & dignifiant par
la vertu de notre Mercure, manifeste par ordre
tous les degrés métalliques qu'il a en lui,
& devient ainsi l'Or philosophique animé &
animant. I iij
@
102 Philalethe,
C H A P I T R E
XXVI. Du troisième Régime qui est celui de Jupiter,
ou de l'Etain.
A U noir Saturne, succède Jupiter qui
est d'une couleur différente. Car après
que la Matière a été dûment putréfiée &
pourrie, & que la conception a été faite
dans le fond du vaisseau, tu verras encore
par le bon plaisir de Dieu, des couleurs qui
se changeront souvent, & une autre sublimation
qui circulera. Ce Régime n'est pas
long, car il ne dure pas plus de trois semaines.
Durant ce temps-là toutes sortes
de couleurs que l'on ne se saurait imaginer
paraîtront, & l'on n'en peut rendre aucune
raison certaine. Les pluies seront alors
plus abondantes de jour à autre, & enfin
après toutes ces choses qui sont très agréables
à voir, il paraît au côté du vaisseau
une blancheur en façon de petits filaments
ou comme des cheveux. * Quand tu verras
cela, réjouis toi, car c'est une marque que
tu as heureusement parachevé le Régime
de Jupiter.
Dans ce Régime il y a plusieurs choses
à quoi l'on doit prendre garde fort soigneusement.
La première c'est d'empêcher les
petits des Corbeaux de retourner dans leur
* Flamel l'appelle blancheur capillaire.
@
ou l'Amateur de la Vérité.
103
nid, quand ils en seront une fois sortis. La
seconde est qu'il ne faut pas tellement épuiser
l'eau, que la terre qui est affaissée n'en
ait point du tout, & qu'elle demeure toute
sèche & aride dans le fond, ce qui la rendrait
inutile. La troisième c'est que tu dois
prendre garde à ne pas tant arroser ta
terre qu'elle en soit tout à fait suffoquée
& noyée. On évitera toutes ces erreurs &
ces inconvénients, par le secours du bon
Régime de la chaleur extérieure.
C H A P I T R E
XXVII. Du quatrième Régime qui est celui de la Lune, ou de l'Argent philosophique.
L E Régime de Jupiter étant parachevé,
sur la fin du quatrième mois le
signe du croissant de la Lune t'apparaîtra,
& tu dois savoir que tout le Régime de
Jupiter a été employé à laver le Laton.
L'Esprit qui fait cette
lotion [ou qui le lave]
est fort blanc & pur en sa nature, mais le
corps qui doit être lavé est d'un noir très
noir, à cause de ses impuretés: dans le passage
du noir au blanc, paraissent toutes
les couleurs intermédiaires qui disparaissant
font que tout devient blanc, non pas pourtant
qu'il soit parfaitement blanc dès le premier
jour; mais du blanc il viendra au très
blanc peu-à-peu, & par degrés.
I iiij
@
104 Philalethe,
Tu dois savoir que dans ce Régime
tout le compost devient à la vue comme de
l'Argent-vif coulant, & c'est ce qu'on appelle
sceller la mère dans le ventre de son
enfant qu'elle a enfanté auparavant. Et
dans ce Régime on verra plusieurs belles
couleurs variées, qui ne feront que se
montrer, & qui disparaîtront aussitôt,
mais qui tiendront pourtant plus de la blancheur
que de la noirceur; de même que
dans le Régime de Jupiter elles s'approchaient
plus du noir que du blanc, & sache
qu'en trois semaines le Régime de la
Lune ou de l'Argent, sera accompli.
Mais avant que ce Régime soit achevé,
le composé prendra mille formes différentes.
Car les Fleuves venant à se grossir avant
toute sorte de coagulation, le composé le
liquéfiera & se coagulera cent fois dans un
jour. Parfois il paraîtra comme des yeux
de poissons. D'autres fois on le verra en forme
d'un arbre d'argent très fin & bien poli
avec de petites branches & des feuilles. En
un mot dans ce Régime-ci tu seras surpris
& ravi d'admiration de voir tant de diverses
choses qui paraîtront à toute heure. A la
fin tu auras de petits grains très blancs, qui
ressembleront aux atomes du Soleil, & d'ailleurs
si beaux, que jamais homme n'en a
vu de pareils.
Rendons des grâces immortelles à Dieu,
qui a eu la bonté de conduire l'oeuvre jusques
@
ou l'Amateur de la Vérité.
105
à cette perfection. Car c'est alors la
véritable teinture parfaite pour le blanc,
quoiqu'elle ne soit encore que du premier
ordre, & par conséquent qu'elle n'ait que
peu de vertu & d'efficacité, en comparaison de
cette puissance admirable qu'elle acquerra
si l'on réitère, & refait la préparation du
second ordre.
C H A P I T R E
XXVIII. Du cinquième Régime, qui est celui de Vénus,
ou du Cuivre.
C 'Est une chose la plus surprenante & admirable
de toutes dans notre Pierre, de
ce qu'étant à présent entièrement parfaite, &
pouvant [dans l'état où elle est] communiquer
une teinture parfaite pour le blanc, elle
s'humilie encore d'elle-même, & qu'une
seconde fois elle veuille devenir volatile,
sans que l'on y touche, ni que l'on y mette
la main. Néanmoins si tu pensais l'ôter
de son vaisseau, pour la remettre dans un
autre, quand elle sera une fois refroidie,
tu ne la saurais plus pousser à un plus haut
degré de perfection, c'est-à-dire au rouge,
quelque artifice que tu fasses. Et ni moi ni
pas un des anciens Philosophes ne saurions
donner une raison convaincante pourquoi
cela se fait ainsi, & nous ne pouvons dire
autre chose, si ce n'est que c'est le bon plaisir
@
106 Philalethe,
de Dieu que cela arrive de la sorte.
Ici tu dois bien prendre garde à bien
conduire ton feu. Car c'est une maxime
indubitable, que la pierre, pour être parfaite
doit être fusible. Ainsi si tu lui donnes
le feu plus fort qu'il ne faut, ta Matière
se vitrifiera, & étant fondue, elle s'attachera
aux côtés de ton vaisseau, & tu n'en
saurais rien faire de plus, (ni lui donner
davantage de perfection.) Et c'est là cette
vitrification de la Matière que les Philosophes
avertissent si souvent qu'il faut éviter
& qui (si l'on n'y prend bien garde) a accoutumé
d'arriver devant que l'Oeuvre soit
au blanc parfait, & lors qu'elle y est. Et
cela arrive depuis le milieu du Régime de la
Lune, jusqu'au septième ou dixième jour de
celui de Vénus.
Il faut donc augmenter seulement un peu
le feu, & de telle sorte, que la chaleur ne
puisse pas faire devenir la composition vitrifiée,
c'est-à-dire coulante comme du verre
fondu. Mais il faut que la chaleur soit douce,
parce que par ce moyen la Matière se fondra
& s'enflera d'elle-même, & avec l'aide
de Dieu, elle recevra un esprit qui volera
& montera en haut, portera & enlèvera la
Pierre avec soi, & il produira & fera naître
de nouvelles couleurs. La première de
toutes sera la verdeur de Vénus, qui durera
longtemps; car elle ne disparaîtra point
entièrement qu'après vingt jours. Ensuite
@
ou l'Amateur de la Vérité.
107
viendra la couleur bleue, puis la livide ou
plombée, & sur la fin du Régime de Vénus
la couleur de pourpre pâle & obscure.
Ce à quoi tu dois prendre garde dans cette
Opération, c'est de ne pas trop irriter ni
pousser l'esprit: car lors il est plus corporel
qu'il n'était auparavant, & si par le feu tu
le contrains de voler au haut du vaisseau, à
peine le pourras-tu faire retourner de lui-
même. Il faut avoir la même précaution
dans le Régime de la Lune, lorsque l'Esprit
aura commencé à s'épaissir [& à se faire
corps:] car lors il faudra le traiter doucement
& sans violence, de peur que si on le
faisait fuir au haut du vaisseau, tout ce qui
est dans le fond ne soit brûlé, ou du moins
qu'il ne se vitrifiât, ce qui causerait la perte
totale de ton Ouvrage.
Quand donc tu verras la verdeur, sache
qu'elle contient & enferme dans soi la vertu
de germer. Ainsi prends bien garde en
cet endroit que cette agréable verdeur ne
se change en vilain noir par la trop grande
chaleur, mais gouverne ton feu avec prudence;
& par ce moyen tout ce Régime sera
fait dans quarante jours, & tu y remarqueras
toute la vertu amoureuse de la régénération
& végétation.
@
108 Philalethe,
C H A P I T R E
XIX. Du sixième Régime qui est celui de Mars,
ou du Fer.
L Orsque le Régime de Vénus est parachevé,
dont la principale couleur a été
verte, & tirant un peu sur le rouge obscur
de pourpre, & parfois sur le livide; dans
le temps duquel l'Arbre Philosophique a fleuri
& a paru avec des feuilles & des branches
diversifiées de plusieurs couleurs, le Régime
de Mars prend sa place. La couleur dominante
dans ce Régime est une ébauche & un
commencement d'orangé mêlé & lavé
d'un jaune tirant sur le brun limoneux, &
outre cela il fait parade des couleurs de l'Iris
& de celles de la queue de Paon; mais elles
ne font que passer.
Dans ce Régime la consistance de la composition
est plus sèche, & il semble que la
Matière prenne plaisir à se déguiser en prenant
diverses formes. La couleur de l'Hyacinthe
mêlée avec tant soit peu d'Orangé,
paraîtra fort souvent dans ces jours-là. C'est
ici que la mère qui & été scellée dans le
ventre de son enfant s'élève & s'épure afin
qu'il ne s'y trouve aucune pourriture, à cause
de la trop grande pureté dans laquelle notre
Composé se doit terminer. Mais pendant
tout ce Régime, l'on vit dans le fond
@
ou l'Amateur de la Vérité.
109
du vaisseau des couleurs obscures qui se promènent,
& il se forme d'autres couleurs
moyennes qui paraissent fort calmes.
Sache que
notre Terre vierge reçoit lors
dernière façon, afin que le fruit du soleil,
c'est-à-dire de l'Or y soit semé, & qu'il
mûrisse. Ainsi tu dois continuer à entretenir
toujours une bonne chaleur, & assurément
vers le trentième jour de ce Régime
tu verras paraître la couleur orangée,
qui dans deux semaines après qu'elle aura
commencé de paraître, teindra toute la Matière
de sa couleur.
C H A P I T R E
XXX.Du septième Régime qui est celui du Soleil
ou de l'Or philosophique.
T E voilà maintenant bien proche de
la fin de ton Oeuvre, & tu l'as presque
achevé. Tout paraît dans le vaisseau, comme
si tout était de l'Or très fin, & le lait
de la Vierge qui s'y circule, avec lequel tu
fais
imbibition & abreuve cette Matière, devient
fort orangé.
C'est ici que tu es obligé de rendre des
grâces immortelles à Dieu, qui est le libéral
dispensateur de tous les biens, de ce
qu'il t'a fait la grâce de parvenir jusque-
là. Prie-le bien humblement, qu'il lui plaise
de si bien conduire ton dessein pour ce
@
110 Philalethe,
qui reste à faire, que pour vouloir hâter
ton Ouvrage, qui est presque parachevé,
tu ne le ruines entièrement.
Considère qu'il y a presque sept mois que
tu attends, & qu'il n'est pas à propos de détruire
& de perdre tout en moins d'une heure.
C'est pourquoi tu dois agir avec très
grande précaution d'autant plus que tu es
plus proche de la fin, & de la perfection de
ton Oeuvre.
Si tu te comportes prudemment, voici ce
qui arrivera de remarque dans ton Ouvrage.
Premièrement tu verras une certaine
lueur citrine ou orangée dans ton corps;
& à la fin le corps venant à s'affaisser,
tu remarqueras des vapeurs orangées, qui
seront teintes de couleur de violette, & parfois
de pourpre obscure.
Après avoir attendu douze ou quatorze
jours tu remarqueras dans ce Régime du Soleil
ou de l'Or Philosophique que la plus
grande partie de la Matière deviendra humide,
même en quelque façon pesante; cependant
elle ne laissera pas d'être toute emportée
dans le ventre du vent.
Enfin vers le vingt-sixième jour de ce Régime
elle commencera à se dessécher, puis
elle se
liquéfiera, deviendra coulante & se
congèlera, & ensuite elle se liquéfiera encore
cent fois le jour, jusqu'à ce qu'elle
commence à se granuler, en sorte que toute
la matière paraîtra divisée en petits grains;
@
ou l'Amateur de la Vérité.
111
après quoi elle se réunira en une masse, &
de jour à autre elle prendra mille formes
différentes, & cela durera deux semaines
ou environ.
Enfin par l'ordre de Dieu, la lumière de
ta matière jettera des rayons si vifs, qu'à
peine le pourrais-tu imaginer. Quand tu
verras paraître cette lumière tu dois attendre
bientôt la fin de ton Oeuvre, car tu verras
cette fin désirée trois jours après, parce
que la matière se mettra toute en grains
aussi menus que les atomes du Soleil, &
elle sera d'une couleur rouge si foncée,
qu'à force d'être rouge elle paraîtra noire,
comme est le sang d'un homme bien sain,
quand il est pris & caillé. Et tu n'aurais jamais
pu croire que l'Art eût pu donner une telle
teinture à l'Elixir, parce que c'est une créature
admirable qui n'a pas sa pareille dans
toute l'étendue de la Nature, tant s'en faut
qu'il se puisse rien trouver au monde qui lui
soit parfaitement semblable.
C H A P I T R E
XXXI. La Fermentation de la Pierre.
E Nfin, souviens-toi bien que te voilà
en possession du soufre rouge incombustible,
qui par lui même, quelque degré
de feu que l'on puisse lui donner, ne pourrait
être poussé plus loin par lui-même.
@
112 Philalethe,
Mais j'avais oublié de t'avertir dans le
Chapitre précédent que tu dois soigneusement
prendre garde à une chose dans le régime
du Soleil orangé, c'est-à-dire de l'Or
citrin, philosophique, qui est qu'avant la naissance
du Fils surnaturel, qui est revêtu de
la véritable pourpre de Tyr, tu ne fasses le
feu si fort, qu'il vitrifie la matière; parce
que si elle était ainsi, elle ne se pourrait jamais
plus dissoudre, & par conséquent elle
ne se congèlerait point en ces très beaux
atomes parfaitement rouges. Ménage donc
bien ta chaleur, & sois prudent & avisé
pour ne te pas priver toi-même d'un si
grand trésor.
Cependant quand tu seras parvenu jusqu'ici,
ne t'imagine pas que ce soit la fin de
tes travaux, & que tu n'aies plus rien à faire;
car tu dois encore passer outre, réitérer
& faire une seconde fois la circulation de la
roue (c'est-à-dire recommencer les opérations
que tu viens de faire) afin que de ce soufre
incombustible tu aies l'Elixir.
Pour cet effet, prends trois parties d'Or
bien pur, & une partie de ce soufre
ignée;
Ou si tu veux, tu peux prendre quatre parties
d'Or, avec une cinquième partie de ton
soufre (c'est-à-dire une partie de soufre
contre quatre d'Or) mais la première portion
est la meilleure. Fais fondre l'Or dans
un creuset bien net, & quand il sera en
fusion
jette ton soufre dedans, mais avec précaution,
caution
@
ou l'Amateur de la Vérité.
113
de peur que la fumée des charbons
ne le gâte.
Fais-les fondre &
fluer ensemble, puis
jette-les dans un autre creuset, & il s'en
fera une masse qui se pourra aisément pulvériser,
& qui sera d'une couleur très belle
& très rouge, mais qui ne sera presque
pas transparente. Prends de cette masse, que
tu auras broyé & mis en poudre, une partie,
& de ton mercure des Philosophes
deux parties, mêle-les très bien ensemble, &
les mets dans un autre oeuf philosophique de
verre, que tu boucheras exactement, gouverne-les
comme tu as fait ci-devant: & dans
deux mois tu verras paraître & passer une
seconde fois tous les régimes l'un après l'autre
selon l'ordre que je les ai décrits ci-dessus;
c'est là la véritable fermentation pour
obtenir l'élixir philosophique, & on la peut
encore réitérer si l'on veut.
C H A P I T R E
XXXII. L'Imbibition de la Pierre.
J E sais bien qu'il y a beaucoup d'Auteurs
qui dans cette oeuvre prennent la fermentation
pour l'agent interne & invisible,
parce qu'ils appellent ferment ce qui a la
vertu d'épaissir naturellement les esprits volatils
& subtils, sans qu'il soit besoin d'y
toucher pour cela. Et ils disent que la manière
Tome IV. K
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de faire la fermentation dont je viens
de parler, se doit plutôt appeler
cibation,
(ou nourriture) qui se fait avec le pain &
le lait, c'est-à-dire avec le soufre parfait,
& le mercure, qui est le lait de la Vierge.)
Et c'est ainsi que Riplée en parle. Mais
moi, qui n'ai pas accoutumé de citer les
autres, ni de m'assujettir à leurs opinions,
dans une chose que je sais aussi bien qu'eux,
j'en ai parlé selon la connaissance & l'expérience
que j'en ai.
Il y a donc une autre opération par laquelle
la pierre s'augmente plus en poids
qu'en vertu. La voici. Prends ton soufre
lorsqu'il est parfait, ou au
blanc ou au
rouge;
& à trois parties de soufre ajoute-y une
quatrième partie d'eau, (qui est le mercure
des Philosophes) & après que cette composition
aura portée tant soit peu de noirceur,
par une cuisson de six ou sept jours dans un
oeuf philosophique en l'athanor, ton eau que
tu viens de mettre, deviendra aussi épaisse
que ton soufre.
Alors ajoute-y encore une quatrième partie
(d'eau.) Or quand je dis une quatrième
partie, cela ne se doit pas entendre qu'il
faille prendre une quatrième partie d'eau
à l'égard de toute la composition que tu viens
de faire, dans laquelle contre trois parties
de soufre tu as déjà mis une partie d'eau,
qui a été coagulée; mais on doit entendre
cette quatrième partie d'eau, à l'égard des
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ou l'Amateur de la Vérité.
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trois parties de soufre, (& de ce qu'elles
pesaient) avant qu'il eut été abreuvé ou imbibé
de cette quatrième partie d'eau, ce qui
s'appelle la seconde imbibition.
Et quand cette seconde quatrième partie
d'eau sera bue, ajoute-y encore une semblable
quatrième partie d'eau, que tu coaguleras
encore de même par une chaleur convenable,
ce sera la troisième imbibition.
Pour faire la quatrième imbibition, prends
deux parties d'eau, pour trois parties de
soufre premier, que tu as employé avant
la première imbibition & selon le poids observé;
c'est par cette proportion qu'on imbibe
& congèle pour la quatrième, cinquième
& sixième fois.
Quand tu auras fait six imbibitions &
congélations de cette sorte, en observant
toujours la proposition (que je t'ai dit qu'il
faut garder de l'eau à l'égard du soufre.)
Enfin à la septième imbibition tu mettras
cinq parties d'eau, toujours à proportion
des trois premières parties de ton soufre,
avant la première imbibition. Et quand tu
auras fait ta composition de cette manière,
tu la mettras dans ton vaisseau, que tu scelleras,
& avec le même feu dont tu t'es servi
dans ta première opération, tu la feras passer
par tous les régimes de cette première
opération, ce qui se fera dans un mois au plus.
Tu as alors la véritable pierre du troisième
ordre, dont une partie fait projection sur
K ij
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116 Philalethe,
dix mille parties (des métaux imparfaits)
qu'elle teindra parfaitement (en Or.)
C H A P I T R E
XXIII. De la multiplication de la Pierre.
I L n'y a point d'autre façon pour faire la
multiplication, que de prendre la pierre
quand elle est parfaite, & en mettre une
partie avec trois, ou tout an plus avec quatre
parties de mercure de la première opération,
(c'est-à-dire du mercure des Philosophes)
& donner à cette composition un
feu convenable sept jours durant, ayant auparavant
scellé ton vaisseau bien exactement.
Et tu auras un très grand plaisir à voir qu'elle
passera par tous les régimes tout de suite;
& le tout sera augmenté en vertu mille fois
plus que la pierre ne l'était avant cette multiplication.
Si tu fais la même chose une seconde fois,
elle passera par tous les régimes en trois
jours, & sa vertu
teingente de la Médecine
sera exaltée, & augmentera encore de mille
fois autant.
Et tu feras passer ton oeuvre par tous les
régimes, & par toutes les couleurs dans l'espace
d'un jour naturel, si tu réitères la même
opération pour une troisième fois.
Enfin tout cela se fera dans une heure,
& pour la quatrième fois tu fais la même
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ou l'Amateur de la Vérité.
117
chose; de sorte que tu ne pourras jamais
trouver la fin de la vertu de ta pierre, qui
sera si grande qu'elle sera infinie, & par
conséquent incompréhensible, si tu continues
à la multiplier. Etant parvenu là, n'oublie
pas de rendre des grâces immortelles à
Dieu; car tu as en ta possession tout le trésor
de la Nature.
C H A P I T R E
XXXIV. De la manière de faire la Projection.
P Rends une partie de ta pierre lorsqu'elle
sera parfaite de la manière qu'il a été
dit, soit au blanc soit au rouge, & selon
la qualité (& le degré) de ta Médecine,
prends de l'un ou de l'autre luminaire, c'est-
à-dire ou de l'Or ou de l'Argent, quatre
parties, que tu feras fondre dans un creuset
bien net, & lors jette la partie de ta pierre
blanche ou rouge, selon l'espèce du luminaire
que tu auras fondu, ou blanc ou rouge.
Et quand tout sera mêlé & incorporé renverse
le creuset, & tu trouveras une masse
qui se pourra pulvériser.
Prends de la poudre de cette composition
une partie, & du vif-argent bien lavé dix
parties: Fais-le chauffer jusqu'à ce qu'il
commence à pétiller & à frémir; jette lors
ta poudre sur ce vif-argent, ou mercure
vulgaire, & elle le pénétrera dans un clin
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118 Philalethe,
d'oeil. Fais fondre tout cela en augmentant
le feu, & le tout sera converti en une Médecine
de l'ordre inférieur.
Prends alors une partie de cette médecine,
& fais-en projection sur autant de quelque
métal que ce soit (quand il sera en fusion,
& qu'il aura été bien purgé) que ta pierre
en pourra teindre, & tu auras un Or ou
un Argent, meilleur qu'aucun Argent ni
Or naturel.
Il est pourtant mieux de faire la projection
peu à peu, jusqu'à ce que tu vois que
ta pierre ne pourra plus teindre de métal
imparfait; car de cette manière elle s'étendra,
& elle en teindra davantage, parce que
quand on ne projette qu'un peu de la poudre
sur beaucoup de métal imparfait, à
moins que la projection se fasse sur le mercure
vulgaire, il se fait une perte notable
de la médecine, à cause des
scories (& des
crasses ou excréments) qui sont dans les métaux
imparfaits. C'est pourquoi plus les métaux
sont purifiés & nettoyés avant que de
faire la projection sur eux, moins il y a de
déchet dans leur transmutation.
C H A P I T R E
XXXV. De divers usages de la Pierre.
J E ne vois pas ce qu'un homme, qui par
la bénédiction de Dieu, a une fois parfaitement
accompli cet oeuvre, ait à souhaiter
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ou l'Amateur de la Vérité.
119
en ce monde après cela, sinon qu'il
puisse en toute liberté, & sans craindre les
tromperies & les malices des méchants, servir
& honorer son Dieu toute sa vie. Car
ce serait une vanité tout-à-fait insupportable,
si une personne à qui Dieu aurait fait
une si grande grâce, avait l'ambition de paraître
avec pompe & avec éclat dans le
monde, pour se faire admirer & y aspirer
à l'estime du vulgaire. Non, croyez-moi,
ceux qui ont cette science sont bien éloignés
d'avoir de telles pensées: au contraire
il n'y a rien qu'ils méprisent & fuient davantage.
Mais voici quel est le bonheur & la félicité
de celui que Dieu a voulu gratifier de ce talent;
c'est un vaste champ ouvert pour lui
à tels plaisirs, volupté & contentement,
qu'il est infiniment plus digne & précieux que
toute l'admiration du peuple.
Premièrement s'il vivait mille ans, & qu'il
eût tous les jours un millier de milliers
d'hommes à nourrir & entretenir, il ne manquerait
jamais de rien pour cela, parce qu'il
peut à son gré multiplier sa pierre en poids
& en vertu. De sorte que cet homme, s'il
est adepte, & s'il voulait, pourrait
transmuer
en Or ou en Argent véritables, tout
ce qui se peut trouver de métaux imparfaits
dans tout le monde.
Secondement, par le moyen de cet Art il
pourra faire des pierres précieuses & des
perles incomparablement plus belles & plus
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120 Philalethe,
grosses qu'aucunes que la Nature ait jamais
produites.
Et enfin il a une Médecine universelle,
tant pour prolonger la vie, que pour guérir
toutes sortes de maladies: de manière qu'un
homme qui est véritablement adepte est seul
capable & en état de rendre la santé & tous
les malades qui sont dans toute la Terre
habitable.
Rendons donc louanges & grâces
à jamaisau Roi éternel, immortel & tout-puissant
en reconnaissance de ses bienfaits infinis,
& de ses trésors inestimables, qu'il met en
la main & au pouvoir des hommes sages.
Ainsi j'exhorte celui qui a ce talent de s'en
servir à l'honneur de Dieu, & à l'utilité du
prochain, afin qu'il ne soit pas convaincu
d'ingratitude envers celui qui lui a confié
ce bienheureux talent, & qu'il ne soit pas
trouvé coupable & condamné au dernier jour.
Cet Ouvrage a été commencé & fini l'an
1645, par moi, qui en ai professé & eu
professe l'Art secret, sans chercher les applaudissements
de qui que ce soit; mais l'objet
de mon Traité est d'aider ceux qui cherchent
sincèrement la connaissance de cette
Science cachée, & de leur apprendre que je
suis leur Ami & leur Frère, sous le nom
soussigné, D'EYRENE' PHILALETHE, Anglais
de naissance, habitant de l'Univers.
G L O I R E A D I E U S E U L, F I N.
EXPLICATION