@
Réfer. : 2000A .
Auteur : Sancelrien, Tourangeau.
Titre : Clef du Grand Oeuvre.
S/titre : ou Lettres du Sancelrien Tourangeau.
Editeur : Cailleau. Paris.
Date éd. : 1777 .
@
C
L E F D U G R A N D
OE U V R E, o u L E T T R E S
D U SANCELRIEN TOURANGEAU.
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Editions JOBERT 44, rue du Colisée Paris 8ème
DEPOT LEGAL: 1er TRIM. 1977
ISSN 0337-0674 1977 Jobert-Paris J.J.5005
Imp. Tradex-International Paris
@
C
L E F D U G R A N D
OE U V R E, o u LETTRES
D U SANCELRIEN TOURANGEAU.
A M A D A M E
L.
D. L. B * * *. T. D. F. A. T.
Dans la première,
sera enseigné où trouver la matière
des Sages. Dans la seconde,
les vertus & merveilles de l'Elixir blanc & rouge, sur les trois Règnes de la Nature. Dans la troisième, adressée à mon
Frère,
sera prouvé la réalité du grand Oeuvre par tout ce qu'il y a de plus positif dans l'Histoire sacrée & profane, qu'il a été & sera toujours le fondement, ainsi que le premier mobile de toutes les Religions du monde. Et dans les suivantes,
jusqu'au nombre de dix,
tout ce qu'il est permis d'écrire sur cette Science, sans passer les bornes prescrites pour conduire les Elus au but désiré. In sale omnia, sine sale nihil.
A
C O R I N T E,
Et se trouve A P A R I S,
Chez C a i l l e a u, Imprimeur-Libraire, rue
Saint-Séverin.
=======================
M. DCC. LXXVII.
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F A U T E S ET O M I S S I O N S.
F r o n t i s p i c e, lignes 13 & 14, après les
mots mon Frère, ajoutez Prêtre, Sous Doyen
en dignité d'une noble & insigne Eglise.
Pages 6, lignes 17, ou, lisez on.
8,
17, à millième, l. à la millième. 10,
18, un fournil, l. un four. 16,
21, effacez le mot tout. 24,
11, pour, lisez on. 27,
21, l'art , l. l'or. 27,
22, ces, l. ses. 30,
25, divulgue, l. divulgua. 37,
14, nature, l. matière. 42,
11, effacez le mot mais. 56,
7, couleur, l. couleurs. 56,
12, es, l. les. 70,
1, compaques, l. compactes. 73,
5, lont, l. l'on.
N. B. Les Exemplaires signés & paraphésainsi, sont les seuls avoués de l'Auteur.
@
A
V I S
P R E'L I M I N A I R E
AUX AMATEURS
DES VERITES SPAGYRIQUES.
A MI Lecteur, si tu crois la transmutationdes métaux possible, que tu te sentes
un esprit désintéressé, une ferme résolution
de n'être que le dépositaire passager des trésors,
que Dieu voudra bien te confier, pour,
en les recevant d'une main, en aider de l'autre
ton prochain le plus secrètement qu'il
te sera possible, lis moi; c'est pour toi que
j'écris. Mais si tes intentions sont d'amasser
des trésors pour ton usage seulement
& satisfaire tes passions, crois-moi, ne perd
A ij
@
( 4 )
pas ton temps à me feuilleter; car je n'écris
point pour instruire les Avaricieux, mais
pour les Elus seulement.
Tu n'as pas besoin d'aller chercher d'autres
Livres que ceux que je te cite, & même
si tu es avancé dans la lecture des Philosophes,
& que tu commences à les comprendre;
le
Triomphe Hermétique, doit seul te
suffire. C'est
Nicolas Flamel qui m'a d'abord
indiqué la première matière, & le
Triomphe Hermétique me l'a fait comprendre,
comme tu verras par la suite, en sorte
qu'il n'y a pas un seul des Philosophes
que je ne puisse expliquer à la Lettre; &
je m'étonne, depuis qu'il a plu à la Divine
Providence de m'ouvrir les yeux, comment
j'ai pu
être tant d'années à employer en lectures,
& tant de temps pour comprendre une
chose si aisée, n'y ayant pas un seul des
vrais Philosophes qui ne parle clairement,
n'enseigne la première matière & ne la
nomme suffisamment pour la faire comprendre
les uns d'une façon, les autres
d'une autre, suivant les différentes opérations
@
( 5 )
par où elle passe. Je ne crois pas qu'il
soit à propos de justifier la science par des
arguments; ayant lu qu'
Arnaud de Villeneuve,
Philosophe du premier ordre, ne
put jamais prouver à
Raimond Lulle, que
la transmutation des métaux existât, ce
qu'au contraire,
Raimond Lulle, par des paroles
auxquelles
Arnaud de Villeneuve ne
put répondre, le convainquit sans réplique
que la Transmutation Métallique était impossible
selon le cours ordinaire de la Nature,
ce dont
Arnaud convint pour l'instant
& demanda sa revanche pour le lendemain
à un temps fixe. En étant convenus l'un
& l'autre, & s'y étant rendus,
Raimond
Lulle, lui dit alors: hier vous m'avez justifié
par des arguments invincibles, que la
Transmutation Métallique était impossible,
& je ne pus par des paroles vous prouver
le contraire. Aujourd'hui sans vous parler,
je vais vous justifier par effet, qu'elle est véritable.
En conséquence, ayant fait devant
Raimond la Transmutation des bas-métaux
en or & et argent, de quoi
Raimond Lulle
A iij
@
( 6 )
convaincu, avoua que cette science ne
pouvait se prouver par arguments; il fit des
excuses à
Arnaud, qui, inspiré à son sujet,
lui apprit le secret, & l'initia presque sur
le champ dans tous les mystères les plus
secrets, en sorte qu'il est parvenu à un des
premiers degrés, & n'a cessé comme St.
Paul, de confesser toute sa vie son endurcissement
& sa conversion; aussi, si je réussis,
comme je l'espère; las & rebuté de tout
ce que j'ai entendu contre notre divine
science, depuis plus de vingt ans que je
lis les Philosophes, je ferai quelques transmutations
publiques devant l'élite des premiers
Médecins, & des travaux pour l'embellissement
de Paris, si considérables, & portant
le nom d'où on aura sorti l'argent,
qu'à l'avenir personne n'osera soutenir la
Transmutation Métallique impossible, ce qui
est aller contre la puissance de Dieu; car
enfin dans la Création primitive, n'a-t-il
pas dit à toutes ses créatures, après les avoir
bénites:
Allez; croissez & multipliez; quelle
prérogative auraient donc les végétaux par
@
( 7 )
dessus les métaux, pour que Dieu eût donné
de la semence aux uns & en eût refusé aux
autres? Les métaux ne sont-ils pas en aussi
grande autorité & considération devant
Dieu que les arbres? Il faut donc convenir,
soutient le
Cosmopolite (pag. 30), que
rien ne naît sans semence; car où il n'y a
point de semence, la chose est morte, eu
égard au composé. Les métaux en ont donc
reçu une de la nature, où ils ont été produits
sans semence; s'ils sont sans semence,
ils ne peuvent être parfaits, car toute chose
sans semence est imparfaite, celle des métaux
est le mercure & le soufre, qui ne peuvent,
en quelque corps, que ce soit, des métaux
vulgaires, trouver dans la terre une chaleur
suffisante pour y mûrir & se régénérer
d'eux-mêmes, & si cela était ainsi, il en
naîtrait un grand inconvénient; car toute
la terre où il croît des métaux, ne serait
que métal, où il y a des pierres que pierres,
des minéraux que minéraux & ne
serait plus propre à rien autre chose,
l'homme, la bête ni les végétaux, ne vivant
A iv
@
( 8 )
pas & ne pouvant croître, parmi les métaux,
les minéraux, ni les pierres. Voilà
pourquoi Dieu n'a pas permis qu'ils pussent
se régénérer d'eux-mêmes en terre par le
grand inconvénient qu'il en arriverait, mais
Dieu, a permis que l'homme pût, en les prenant,
où la Nature a fini, les reproduire sur
terre; & de métaux morts qu'ils sont, en
faire des métaux vivants, & il a donné ce
secret à quelqu'un selon son bon plaisir,
qui nous en ont laissé des livres qui ne sont
pas trop faciles à comprendre du premier
abord; mais qu'à force de lire, relire, méditer
avec patience, on parvient quelquefois
d'en comprendre le véritable sens, non pas
d'une dixième ou vingtième fois, mais plus
souvent à la millième, comme il m'est arrivé
à moi-même sans jamais me rebuter entièrement,
comme je te l'exposerai par la suite;
car il y a longtemps que je pourrais réciter
par coeur les principaux passages ci-après
rapportés, & si j'ai le bonheur de réussir
comme je l'espère, & que je te donne le détail
de ma vie & de ce que j'ai souffert entr'autre
@
( 9 )
depuis vingt ans; je ne crois pas
qu'il y ait quelqu'un par la suite, qui fut
curieux d'entreprendre la lecture des Philosophes;
mais ceux qui y sont parvenus (
Zachaire
& le
bon Trevisan entr'autres) racontant
leurs travaux: cela m'a encouragé,
toujours flatté qu'à force de patience & de
prières continuelles, je pourrais fléchir la miséricorde
de Dieu, & que pensant sur l'emploi
que j'en ferais comme mes modèles, j'obtiendrais
de sa bonté, la même grâce que je
te souhaite, ami Lecteur; car selon le
Cosmopolite,
il serait utile que toute la terre
habitable fût remplie de Philosophes.
Lis-moi avec attention; point de chimère
dans la tête, point d'autres occupations,
point de manipulation avant d'entendre les
Philosophes, & tu connaîtras alors que tu
n'as pas besoin de beaucoup de choses, surtout
n'emploie or, argent, ni mercure, ni
minéraux quelconques, sel *attrament, borax,
végétaux de toutes espèces & genres,
d'animaux ni de tout ce qui peut sortir
@
( 10 )
d'eux, soit aquatique, bipèdes, volatils, rampants,
dans l'eau, dans la terre, sur la terre;
& souviens-toi qu'il te faut un seul métal
vivant, réduit à sa première matière qui est
le soufre & le mercure rebis des Philosophes,
& souviens-toi encore que d'un arbre
naît un arbre, d'un homme un homme &
d'un métal un métal. Et qu'il te faut la
semence seulement & non le corps duquel
tu ne peux rien faire, s'il n'est réduit à sa
première matière, qui est son sperme & sa
semence, comme te le disent tous les Philosophes,
lequel attirera son menstrue suivant
le poids de la nature, qui est son vaisseau
& le feu secret des sages. Rien de plus
facile à comprendre; je te le jure encore
une fois, & rien pareillement de plus facile
à exécuter, comme
Basile Valentin (p. 82.)
te le dit pour te dire adieu à la fin de ses
douze Clefs.
Celui qui a la matière trouvera bientôt
un fourneau, comme celui qui a de la farine
ne tarde guère à trouver un four, &
@
( 11 )
n'est pas beaucoup embarrassé pour faire
cuire du pain.
Pour te faciliter entièrement dans ce
commencement & te conduire comme par
la main, lis avec attention les dix Paragraphes
suivants & en exécute les préceptes.
§. I.
Malheur à celui qui, pour faire de l'or ou
de l'argent Philosophique, se servira d'autre
matière que du sperme & semence de
l'or & de l'argent, qu'il tirera d'un métal
vivant après l'avoir réduit à sa première
matière, sans y employer aucun feu artificiel
ou élémentaire, autre que celui secret de
la nature, qu'il placera dans son vaisseau
aussi secret pour commencer son ouvrage
où la nature a fini le sien, sans pouvoir
s'écarter du règne métallique, ni faire
aucun mélange de quelque façon & nature
qu'il puisse être, ne connaissant point
& même ignorant profondément les poids
de la nature.
@
( 12 )
§. II.
Malheur à celui qui emploiera l'or, l'argent
& le mercure vulgaire, avant d'avoir
trouvé leur menstrue vivant, leur dissolvant
naturel dans lequel ils se fondent, à
l'aide du vaisseau secret de la nature, comme
la glace dans l'eau chaude, & qui les réduit
à leur première matière, les tire des bras
de la mort & les rend vivants, sans quoi ils
ne trouveront que perte & dommage.
§. III.
Malheur à celui qui pour tromper ses
frères, se vantera de savoir faire la pierre;
mais n'ayant pas de l'argent pour y travailler,
demandera par avance de l'or, de l'argent
ou quelqu'autre chose de prix; & fou
celui qui l'écoutera & s'y fiera.
§. IV.
Malheur à celui qui emploiera pour la
@
( 13 )
confection de l'oeuvre autre matière que
celle ci-dessus désignée, dont le prix au
total ne peut excéder à Paris six livres, &
en Province dix sols pour faire le premier
aimant, & qui demandera quelque chose
pour la seconde matière, qui ne coûte que la
peine de la ramasser & se trouve partout.
§. V.
Malheur à celui qui demandera pour faire
l'oeuvre en entier, tout compris, fors le temps
& la nourriture d'un seul homme, plus de
vingt-quatre livres, dans lesquels entreront
l'or & l'argent pour la fermentation,
dont un gros de chacun sont plus que suffisants,
l'huile & tous les vaisseaux généralement
quelconque.
§. VI.
Malheur à celui qui, sachant ou croyant
savoir l'oeuvre, confiera son secret sans
connaître à fond le sujet, ou offrira le
@
( 14 )
vendre pour or & argent aux grands de la
terre, jamais il n'y parviendra.
§. VII.
Malheur éternel aux présomptueux qui,
croyant connaître par mes instructions le
secret, & comment opérer pour le mettre
à fin, se forgeront dans la tête des idées
chimériques de richesse & de possession
sur la terre, ou qui, ayant obtenu de Dieu
quelque don pour guérir ses frères, leur
vendra bien cher ce qu'il aura trouvé
gratis;
Car il sera renversé dans ses idées & n'approchera
jamais de la Table Sacrée.
§. VIII.
Malheur à vous, Riches de la terre qui,
non contents de la fortune que Dieu vous
a accordée, en désirez de plus considérables,
& sous l'espérance d'y parvenir aisément,
écoutez ces souffleurs de charbon
qui font métier & marchandise de vous
@
( 15 )
tromper, & sous de vaines & imaginaires
promesses, vous dissipent votre réel pour
courir après le fictif. Je vous avertis charitablement
que vous serez leur dupe; qu'ils
ne vous procureront que pertes, dommages
&
angoisses, & qu'ils ne savent que
l'art de vous surprendre.
§. IX.
Encore que ces huit Paragraphes dussent
être suffisants, pour faire ouvrir les yeux
aux fourbes & à leur dupe, il faut entièrement
que je leur cloue la bouche pour l'avenir
par une vérité, à laquelle ils ne pourront
jamais répondre. Esprit Saint, ne me
quittez point dans ce pas difficile, que de
même que la colonne de feu éclairait les
Israélites, pendant la nuit & la nuée obscure,
les cachait pendant le jour aux poursuites
de l'armée de Pharaon, que la verge
d'Aaron dissipa & engloutit les serpents que
les faux Prophètes de ce Roi firent paraître;
de même aussi, ô mon Dieu! accordez
@
( 16 )
à vos Philosophes, que ce que je vais révéler
de plus secret, sur quoi aucun jusqu'à
présent n'a osé écrire, soit impénétrable pour
ceux que vous n'en jugerez pas dignes; ouvrez
les yeux aux uns & fermez les à ces
avaricieux, comme Elisée ferma ceux des
Soldats du Roi de Syrie, qu'il conduisit
en Samarie sans savoir où ils allaient; que
je les conduise de même de précipice en précipice,
qu'ils n'y voient qu'obscurité dans
la plus forte lumière. Eclairez au contraire
vos Elus, comme vous avez fait depuis le
commencement du monde; qu'ils puissent
conserver le secret que vous leur avez confié
d'âge en âge, sans que jusqu'à présent
rien n'en ait publiquement transpiré; qu'il
soit conservé, suivant votre Sainte volonté,
jusques vers la fin du monde, ou par punition
de ceux des grands pécheurs qui y existeront,
vous permettrez qu'il soit révélé
à fin de troubler l'ordre public, d'enlever
la subordination, & alors tout étant
dans le même rang de richesse, le trouble
& la confusion se mêlera parmi eux, comme
@
( 17 )
il arriva dans la confusion des langues de
la Tour de Babel; ce que vous avez fait annoncer
par votre Prophète
Nostradamus,
dont on méprise aujourd'hui & les
Prophéties
& la personne, ainsi qu'il a toujours été
d'usage à l'égard de ceux dont on ne connaît
point la force des écrits. Je rapporterai
à la fin de cette Lettre la Prophétie, &
l'expliquerai à la lettre.
§. X.
Ecoutez, fils des Sages, la Sentence irrévocable
que je vais prononcer en dernier ressort,
contre les Sophistes souffleurs & fourbes;
& vous, Dupes, prêtez des oreilles attentives.
Notre première matière, commencement
de l'oeuvre, l'antimoine d'
Artephius, l'humidité
visqueuse de
Zachaire, le sec qui attire
naturellement son humide: cette masse confuse
de la lumière sortant des ténèbres, où
les yeux du vulgaire ne voient que fèces &
abominations, ce reste du cahos de la première
B
@
( 18 )
matière du monde, ce dissolvant universel
de la Nature, cet esprit crû qui doit
extraire un esprit mûr du corps dissout &
derechef l'unir avec l'huile vitale pour
opérer les miracles d'une seule chose; ce
menstrue végétal uni au minéral qui doit
dissoudre un troisième menstrue essentiel
pour composer la foudre des Philosophes, Cet
esprit de
Philalete qui ressemble à du métal
fondu dans le feu, cette mine de l'acier
du
Cosmopolite, cette source de la
Fontaine
du Trevisan, cette humidité selon d'
Espagnet
avec laquelle la Nature commence toutes
ses générations; l'ouvrage de la Pierre que
l'art doit commencer où la nature a fini,
cette nature qui se réjouit dans sa nature,
contient nature & surmonte nature; enfin
cet argent-vif de
Geber, pour la création
duquel il loue & bénit le Seigneur de lui
avoir donné une substance & des propriétés,
qui ne se rencontrent en nulle autre
chose de la nature, & à l'occasion duquel
Philalete ajoute, que sans lui les Alchimistes
auraient beau se vanter, tous leurs
@
( 19 )
ouvrages ne seraient rien; tout ceci, dis-je,
qui ne traite que d'un seul sujet sous diverses
opérations, se doit commencer & cuire dans
le vaisseau & au feu secret de la nature,
sans pouvoir l'aider en façon quelconque
par aucun feu artificiel ou élémentaire de
quelque essence qu'il puisse être, soit d'eau
chaude, de charbon de toute espèce, de
motte-à-brûler, de lampe, bougie, fumier,
chaux & tous autres, sans en excepter aucuns.
La plus légère lumière, fut-elle d'un
seul fil d'or, troublerait la nature dans cette
première opération, où il faut qu'elle reste
seule & cachée; & j'ajoute plus encore:
c'est que dix sols sont plus que suffisants
pour faire connaître si l'on est dans la véritable
voie d'obtenir l'eau sèche qui ne
mouille point les mains. Voilà ce qui a
jamais été dit de plus clair sur la première
matière, & de plus instructif pour ceux qui
désirent en avoir les premières connaissances,
& je jure, surtout ce qu'il y a de plus
saint, que je sais ce que je dis & que je
l'ai écrit à la lettre; & quoique je n'aie
B ij
@
( 20 )
point encore opéré comme j'en conviens;
j'ai pour mon guide le
Trevisan, qui, comme
moi connaissant la première matière, a
fort savamment disputé contre des Philosophes
qui avaient fait la Pierre; ce que tu
peux vérifier, (pag. 385, l. 2.). Je puis sans
me glorifier, mais moyennant la grâce de
Dieu, faire la même chose.
@
E' L
E' M E N T S
DE LA
P H I L O S O P H I E
H E R M E'T I Q U E.
PREMIERE LETTRE,
M A D A M E,
Q U e l l e joie pour moi, de pouvoir vous
convaincre par écrit, que je suis enfin parvenu à la
connaissance de la première matière de la Pierre des
Sages, d'où on la tire, & comment la préparer en
Elixir.
Ce don du Ciel, après lequel je soupire depuis
B iij
@
( 22 )
si longtemps, ne m'a été inspiré que le lundi premier
Janvier, sur les quatre à cinq heures du soir.
J'en suis d'autant plus satisfait, que je ne fais plus
aucun doute de vous faire occuper la septième
place des femmes Philosophes.
Marie, soeur de
Moyse, en a écrit un petit Traité fort savant;
Nicolas Flamel convient que
Pernelle sa femme
était aussi en état que lui de la parfaire, l'ayant aidé
dans toutes ses opérations.
Cléopâtre, Reine d'Egypte,
l'a possédée;
Thapuntia, Medera &
Euthica,
l'ont pareillement sues; ainsi Madame, vous
ferez la septième; nombre mystérieux des Philosophes.
Voilà plus de vingt ans que je suis occupé
dans la Lecture des Auteurs les plus accrédités. J'ai
tout quitté, je me suis expatrié, j'ai fait des voeux
au Ciel, je ne me suis point rebuté, & à force
de persévérer, de frapper à la porte, il m'a été
ouvert. Je vais vous faire un détail exact des passages
des Philosophes qui m'ont illuminé, & vous
conduire comme par la main au but désiré. Je ne
me réserverai qu'un seul mot en sept lettres à vous
dire à l'oreille, ne pouvant s'écrire, de crainte que
cette Lettre ne tombât en des mains profanes, qui
abuseraient d'un si grand trésor; car toute la terre
habitable ne serait-elle pas renversée, si les Avares
comme les Sages, pouvaient faire autant d'or,
d'argent, de diamants & perles fines, qu'ils le
jugeraient à propos. Voilà le seul objet pourquoi
@
( 23 )
les Sages ont été réservés. Je ne puis me dispenser
de suivre leur exemple; mais si je l'ai découvert par
mes Lectures, vous traçant mon chemin, vous
m'aurez bientôt trouvé; & travaillant conjointement,
m'aidant de vos lumières, favorisés du Ciel, sans
quoi il n'y a rien à faire; parvenus au but, nous ne
cesserons de soulager nos frères dans leurs infirmités,
de les aider dans leurs besoins, & quittant
ce monde sans regret, nous espérerons une béatitude
éternelle, à laquelle vous, comme moi, ne
cessons de prier pour l'obtenir.
Demandez à mon frère les quatre volumes de la
Bibliothèque des Philosophes & mon
Cosmopolite;
ces cinq volumes renferment toutes mes citations.
Lisez & relisez cette lettre plusieurs fois & tâchez
même de l'apprendre par coeur; remplissez vous-
en l'esprit & ne la quittez point que vous n'ayez
commencé à la comprendre; marquez moi vos
difficultés, je vous les aplanirai; lisez surtout le
Triomphe Hermétique, c'est le plus intelligible, &
l'Auteur, à qui j'ai le plus d'obligation, m'ayant
ouvert la première porte. Attachez-vous encore au
Trevisan, il ne l'a découvert qu'à 64 ans, après
bien des travaux & lectures. J'ai le même âge; mais
je n'ai jamais opéré, voulant auparavant entendre &
concilier dans mon esprit tous les Auteurs. L'Ouvrage
se doit commencer en Mars; mais mes occupations
à Paris trop considérables pour ma fortune
B iv
@
( 24 )
pour le quitter en ce temps, m'enlèvent toute espérance
pour cette année & la suivante! heureux si
je puis opérer dans deux ans!
Vous verrez que le
Trevisan fut également deux
ans, sachant l'oeuvre sans pouvoir l'accomplir. Je ne
sais point si je me flatte; mais je crois que je n'aurai
pas beaucoup de difficulté dans l'opération; n'y
ayant pas un seul Auteur que je n'entende; de plus
d'ici à ce temps vous pourrez bien vous même l'avoir
faite. Quel chagrin pour mon Epouse qui voulait
consulter son Confesseur pour avoir son agrément
pour lire des livres approuvés. Quel crève-coeur
pour mon frère, à qui par reconnaissance de toutes
les obligations que je lui ai, je devais une préférence,
& qui a traité la Science de pure invention
& fausse dans son principe, suivant ce que lui
avait attesté son Médecin. Quelle douleur pour ce
Médecin moribond & prêt à partir au milieu de
sa course, d'avoir erré si grossièrement, sur le seul
préjugé que c'était la doctrine de
Paracelse le plus
grand ennemi de ce corps. Que la volonté de Dieu
soit faite; mais si je réussis comme je l'espère, je n'enfouirai
point le talent, je rendrai mes guérisons
si publiques qu'il ne fera pas possible de révoquer
jamais en doute cette Science que la notoriété
publique annonce d'âge en âge avoir été autrefois
possédée à Tours par un Monsieur de Beaune, à qui
la Ville a l'obligation des Fontaines publiques qui
@
( 25 )
en sont un des principaux ornements. Pour vous
plus encourager encore, Madame, je vais de suite
vous envoyer toutes les merveilles que notre Pierre
opère sur les trois Règnes de la Nature, ouvrage
que j'avais ci-devant ébauché, & que j'ai mis dans
le plus grand jour qu'il m'a été possible. Je ne
puis vous celer que je n'ai jamais su à quoi
Dieu m'appelait, & que jamais homme n'a été
plus inconstant que moi. J'ai passé par plusieurs
états sans pouvoir m'y fixer, toujours content sans
jamais rien désirer. Il semblait en moi-même que
je devais occuper une autre place que celle où
j'étais, rempli de désirs & sur le champ satisfait,
le lendemain je pensais à choses nouvelles. L'esprit
d'intérêt ne m'a jamais dominé depuis que je me
connais. Toujours désirant voyager, j'avais un secret
pressentiment que cela pourrait un jour s'exécuter;
car je puis remercier le Ciel de toutes les grâces
qu'il m'a fait, & je puis encore dire, avec vérité,
que je n'ai jamais rien désiré sans l'avoir enfin
obtenu. Je me rappelle que dans ma plus tendre
jeunesse votre mari, son frère & moi, très proches
voisins & presque élevés ensemble, nous avions
Alexis Piedmontois qui parle de la Pierre; que
je leur ai acheté ce livre que j'ai encore actuellement
à Tours & dont j'ai lu bien des fois les
articles où il parle de la sublimation du Mercure.
Je vins à Paris en 1755 pour y demeurer & le
@
( 26 )
dernier livre que j'y ai acheté fut les oeuvres du
Cosmopolite, Auteur d'une grande science & de la
première réputation; il m'a occupé seul jusqu'en
1756 que j'achetai les trois premiers livres de
la
Bibliothèque des Philosophes. Je nageai alors
en pleine eau & formai bien des idées aussitôt
détruites que conçues; car je n'ai jamais été entêté,
& quand ce que je pensais être la première
matière se trouvait rejeté par un Philosophe,
à l'instant je formais d'autres idées; mais quelle fut
ma surprise lorsque je vins lire un des passages
du
Trevisan (p. 349) qui s'exprime ainsi.
Laissez aluns, vitriols, sels & tous *attraments,
borax, eaux fortes quelconques, animaux, bêtes
& tout ce que d'eux peut sortir, cheveux, sang, urines,
spermes, chaires, oeufs, pierres & tous minéraux,
laissez tous métaux seulets; car combien que d'eux
soit l'entrée & que notre matière par tous les dires
des Philosophes doit être composée de vif-argent, &
ce vif-argent n'est autre chose qu'es métaux, comme
il appert par
Géber & que les métaux ne sont autre
chose qu'argent-vif congelé par manière de degré
de décoction, toutefois ne sont ils pas notre Pierre
tandis qu'ils demeurent en forme métallique; car
il est impossible qu'une matière ait deux formes,
comment donc voulez-vous qu'ils soient la Pierre
qui est une forme moyenne entre métal & mercure,
@
( 27 )
si première icelle forme ne lui est ôtée & corrompue.
Ce passage me consterna de telle façon que je
fus près de trois jours sans boire, manger ni dormir,
je n'en compris pas d'abord toute l'étendue, je
jetai ensuite mon plan sur la rosée, la neige, le
verglas ou autre matière semblable, le
flos coeli, le
fer à mine, &c. Je me figurais y trouver un sel qui
pur décomposer les métaux; je repris courage &
il dura jusqu'à ce que je fusse tombé sur un passage
du
Triomphe Hermétique (p. 254), qui dit: elle
s'épouse elle même, elle s'engrosse elle même, elle
naît d'elle même, &c.
Point de difficulté, dis-je alors, qu'on ne peut rien
ajouter au premier aimant des Sages hors de sa nature
métallique, puisqu'il contient dans son sein, ou
attire lui-même des influences célestes, ce qu'il a
besoin. Me voilà encore dans la douleur & l'amertume
de coeur; je regardai plus haut dans le même
Auteur, & j'y lus (p. 250).
L'art & le mercure & toutes les autres substances
particulières dans lesquelles la Nature finit ses opérations,
soit qu'elles soient parfaites, soit qu'elles
soient absolument imparfaites, sont entièrement
inutiles ou contraires à notre Art.
Je me trouvai alors semblable à une personne
dans un bois qui a perdu son grand chemin & ne
sais de quel côté tourner ses pas.
@
( 28 )
Je pris le
Cosmopolite que j'ouvris inopinément
& j'y lus ce qui suit (p. 38).
Que tous les Fils de la Science sachent donc que
c'est en vain qu'on cherche de la semence en un
arbre coupé; il la faut chercher seulement en ceux
qui sont verts & entiers.
Ce dernier passage qui m'accablait sans ressource,
sembla néanmoins me donner une nouvelle espérance;
point de doute, dis-je en moi-même, que
les métaux qui ont souffert le feu de fusion sont
morts & sans action, il me faut aller dans les
Mines pour les prendre avant d'être fondus; en
conséquence j'avais demandé en Angleterre de la
mine de plomb & d'étain, & de faire en sorte qu'elle
ne mouilla point; mais lisant quelques jours après
la Lumiere sortant des ténebres, Ouvrage très excellent
& supérieurement écrit, (p. 496), vers la fin
de la page j'y lus:
De-là vient que les métaux qui ont souffert le feu
de fusion demeurent comme morts, parce qu'ils sont
privés de leur moteur externe.
Je fus très satisfait de ce passage qui me confirmait
dans mon idée, & attendais avec impatience
mes Mines d'Angleterre; mais reprenant plus haut cet
Auteur j'y lus (p. 439), dernière ligne ).
Mais quelque misérable Chimiste inférera peut-
être de là que les métaux imparfaits étant encore
dans leurs mines, pourraient bien être le sujet sur
@
( 29 )
lequel l'art doit travailler; quand on lui accorderait
la conséquence, toujours ce serait mal à propos
qu'il entreprendrait de travailler sur eux, puisque
nous avons fait voir que les vapeurs mercurielles
dont ces métaux imparfaits ont été formés, ou les
lieux de leurs naissances étaient impurs & contaminés,
comment donc pourraient-ils donner cette pureté
qu'on demande pour l'élixir. Il n'appartient
qu'à la seule nature de les purifier ou à ce bienheureux
soufre aurifique, c'est-à-dire, à la Pierre parfaite.
Adieu donc mes pauvres Mines, par bonheur
pour moi que la commission ne fut pas faite.
J'en voulus à cet Auteur fort mal à propos; car
son sentiment me fut confirmé par le
Cosmopolite
(p. 58), où expliquant la nature animale, végétale &
minérale, il y soutient avec juste raison, que rien
n'est produit dans la Nature sans semence; que les
métaux ont en eux-mêmes leur semence, comme
les deux autres règnes, & qu'ils peuvent être multipliés
comme eux dans leurs semences pour laquelle
faire opérer, la Nature n'a pas une suffisante chaleur
dans la terre.
Je suis resté plusieurs années à lire; mais sans pouvoir
comprendre où gisait le lièvre, & mon esprit
était tellement abattu qu'à peine avais-je pris un livre
& lu quelque lignes que je le quittais sur le champ:
cependant plein de mes lectures & connaissant dans
mon esprit ce qu'il me fallait sans pouvoir le trouver
@
( 30 )
dans les livres, je lus dans le
Trévisan (p. 330)
où il dit, parlant de l'oeuvre en général:
Elle est tant aisée que si je te disais ou montrais
l'art par effet, à peine le pourrais tu croire ni entendre,
tant elle est facile; mais il y a un peu de peine pour
entendre nos mots & d'en savoir la vraie intention.
J'avais précédemment lu dans
Philalethe, tome IV
(p. 93), où il dit sur le même sujet, les paroles
suivantes: Je te jure sur ma foi que si l'on disait
seulement le régime & comme il se doit faire, il
n'y aurait pas même jusqu'aux fous qui ne se moquassent
de notre art, ce que plusieurs autres Auteurs
ont confirmé.
Quoique j'eusse désiré que ces Auteurs eussent
parlé plus clairement, afin de les entendre avec plus
de facilité & parvenir au vrai but, je me moquais
du
Trévisan, lorsqu'il disait que je trouverais un jour
qu'il avait parlé trop clairement, & que moi-même
si je l'avais, j'écrirais plus obscurément que lui.
Je le regardais comme un trompeur & un amuseur
de lecteurs; mais à l'instant même je l'excusais sur
ce que cette science étant un don de Dieu, qu'il
distribue lui-même à qui il veut, ils ne peuvent parler
plus à découvert, de crainte que cet art ne tombe
entre les mains de quelque méchant qui la divulguât
comme il a été dit ci-devant, d'où il en arriverait
des inconvénients, que Dieu ne permettra qu'à la
fin du monde? Elle existe, j'en suis sûr, me disais-je à
@
( 31 )
moi-même; elle est dans les livres suffisamment
expliquée. Pour la comprendre, si Dieu le permet,
ayons donc recours à lui, & tâchons de fléchir sa
miséricorde. J'ai continué mes voeux, mes prières à
l'Etre éternel, jusqu'à la veille de Noël dernier, où
revenant de la Messe de minuit, je fus excité de
relire mes Auteurs, & au fur & à mesure que je les
lisais je me trouvais plus instruit. Je n'ai point quitté
l'ouvrage jour & nuit; car j'en ai passé avec trois
heures seulement de repos. Ces trois clefs de la
Nature, une d'or, une d'argent & l'autre de fer, me
frappaient continuellement? Bon Dieu, me disais je
à moi-même, si je pouvais seulement trouver une
de leurs serrures, sûrement je pourrais découvrir
les autres; c'est certainement le sel, le soufre & le
mercure; enfin je me forgeais dans la tête mille &
mille idées différentes.
Je n'avais jamais pu rien comprendre dans
Flamelà l'endroit où le
Juif Abraham enseignait la première
matière: Voyons donc, me dis-je, ce traité;
& comme
Flamel s'y explique (p. 199): voici ce
qu'il y dit:
Car encore qu'il fût bien intelligiblement
figuré & peint, au quatrième & cinquième feuillet
du Livre en question; toutefois aucun ne l'eût
su comprendre sans être fort avancé dans leur
Cabale tarditive, & sans avoir bien étudié les
Livres des Philosophes.
@
( 32 )
Voici comme
Abraham Juif s'explique ensuite,
(p. 200).
Premièrement, au quatrième feuillet, il peignait
un jeune homme avec des ailes aux talons, ayant
une verge caducée en main, entortillée de deux
serpents, de laquelle il frappait un casque qui lui
couvrait la tête. Il semblait, à mon avis, le Dieu
Mercure des Païens. Contre lui venait courant &
volant à ailes ouvertes, un grand Vieillard qui avait
sur sa tête une horloge attachée, & en ses mains
une faux comme la Mort, de laquelle, terrible &
furieux, il voulait trancher les pieds à Mercure.
A l'autre côté du quatrième feuillet, il peignait
une belle fleur au sommet d'une montagne très
haute, que l'aquilon ébranlait fort rudement. Elle
avait la tige bleue, les fleurs blanches & rouges, les
feuilles reluisantes comme l'or fin, à l'entour de
laquelle les dragons & griffons aquiloniens faisaient
leur nid & leur demeure.
Au cinquième feuillet il y avait un beau rosier
fleuri au milieu d'un beau jardin, appuyé contre
un chêne creux; au pied desquels bouillonnait une
fontaine d'eau très blanche, qui s'allait précipiter
dans des abîmes; passant néanmoins premièrement
entre les mains d'infinis peuples qui fouillaient en
terre, la cherchant; mais parce qu'ils étaient aveugles
nul ne la connaissait, hormis quelqu'un qui en
considérait le poids.
A
@
( 33 )
A l'autre page du cinquième feuillet, il y avait
un Roi avec un grand coutelas, qui faisait tuer, en
sa présence par des Soldats, grande multitude de
petits Enfants, les mères desquels pleuraient aux
pieds des impitoyables Gendarmes, & ce sang était
puis après, ramassé par d'autres Soldats, & mis
dans un grand vaisseau, dans lequel le Soleil & la
Lune du Ciel se venaient baigner.
Ce passage m'a toujours frappé de plus en plus,
& dès que je m'ennuyais dans mes lectures, je le
lisais avec goût sans qu'il m'ait jamais rebuté, &
à chaque fois il me fournissait de nouvelles idées,
sans en comprendre le sens véritable; il en est de
même d'un autre passage du petit Paysan, Tom. 4,
(p. 190 & suivantes).
Tu sauras que qui que ce soit n'arrive à la connaissance
de ces fleurs qu'il ne soit appelé de Dieu,
guidé par la foi & par invocation, encore lui arrive-
t-il dans ses recherches de grandes peines, ennuis
& afflictions; afin que cette haute science lui soit
à grande vénération lorsqu'il la possédera comme
un trésor cher acheté.
Mais puisque tu es parvenu jusqu'en ces lieux
tu verras que Dieu m'autorise à te dire, que de ces
deux fleurs provient après leur conjonction, &
non point plutôt, la première matière de tous les
métaux; ce qui t'est confirmé par
Trévisan sur la
fin de sa seconde Partie, où il nomme ces deux
C
@
( 34 )
fleurs homme rouge & femme blanche; mais les
Philosophes pour beaucoup de raisons ont dit plusieurs
choses sur le sujet de cette première matière
pour la couvrir & sa racine d'un voile; & ils se sont
aussi gardés de découvrir la seconde matière, quoiqu'il
faille premièrement que tu traites cette seconde
matière qui est crue & indigeste, ce qui est toutefois
le sujet de la Pierre; il faut que tu la tires comme
de l'homme & de la femme, qui après la conjonction
devient la matière première que je te déclare
ici avec vérité.
Un troisième passage favori est dans le
TriompheHermétique (p. 222) qui suit:
Je vous déclare que votre conséquence est fort
bien tirée, ce Philosophe n'est pas le seul qui parle
de cette sorte; il s'accorde en cela avec le plus
grand nombre des anciens & des modernes. Geber
qui a su parfaitement le magistère & qui n'a usé
d'aucune allégorie, ne traite dans toute sa somme
que de métaux & de minéraux des corps & des
esprits, & de la manière de les bien préparer pour
en faire l'Oeuvre; mais comme la matière philosophique
est en partie corps & en partie esprit, qu'en
un sens elle est terrestre & qu'en l'autre elle est toute
céleste, & que certains Auteurs la considèrent en
un sens & les autres la traitent en un autre; cela
a donné lieu à l'erreur d'un grand nombre d'Artistes,
qui sous le nom d'universalité, rejettent
@
( 35 )
toute matière qui a reçu une détermination de la
nature, parce qu'ils ne savent pas détruire la matière
particulière pour en séparer le grain & le
germe, qui est la pure substance universelle que la
matière particulière renferme dans son sein, & à
laquelle l'Artiste sage & éclairé, sait rendre absolument
toute l'universalité qui lui est nécessaire par
la conjonction qu'il fait de ce germe avec la matière
univerlalissime, de laquelle il tire son origine.
Ne vous effrayez pas à ces expressions singulières,
notre art est cabalistique; vous comprendrez
aisément ces mystères avant que vous
soyez arrivé à la fin des questions, que vous avez
dessein de me faire sur l'Auteur que vous examinez.
Réfléchissant sur ces trois passages, je fermai
nonchalamment mon troisième volume & le r'ouvrant
(pag. 54) je tombai sur ce quatrième passage
des douze clefs de
Basile Valentin, qui porte:
De plus, remarque que le vin a un esprit volatil,
car en le distillant, l'esprit sort le premier & le flegme
le dernier; mais étant par chaleur continuée tourné
en vinaigre, son esprit n'est plus si volatil, car en
la distillation du vinaigre, le flegme aqueux monte
le premier au haut de l'alambic & l'esprit le dernier;
quoique ce soit une même matière en l'un
& en l'autre; il y a bien néanmoins d'autres qualités
dans le vinaigre que dans le vin, parce que le
C ij
@
( 36 )
vinaigre n'est plus vin mais une pourriture du vin,
qui par la continuelle chaleur s'est changé en vinaigre,
& tout ce qui en est tiré par le vin ou par son esprit
& rectifié dans un vaisseau circulatoire a bien d'autres
forces & d'autres opérations que ce qui est tiré par le
vinaigre; car si on tire le verre d'antimoine par le
vin ou par son esprit, il est trop laxatif & purge avec
trop de véhémence par en haut, d'autant que la vertu
venimeuse n'étant pas surmontée & éteinte, il est
encore empreint de poison; mais si on le tire par le
vinaigre distillé ce qui en viendra sera d'une belle
couleur, & puis, si tirant le vinaigre par le bain-marie
on lave la poudre jaune qui demeure au fond, en
versant beaucoup de fois de l'eau commune dessus &
la retirant autant de fois & qu'on ôte toute la force
du vinaigre, alors il se fait une poudre douce qui
ne lâche pas le ventre comme ci-devant; mais qui est
un excellent remède qui guérissant beaucoup de
maladies, est à bon droit réputé entre les merveilles
de la Médecine.
Cette poudre mise dans un lieu humide se résout
en liqueur, qui sans faire aucune douleur est très souveraine
pour les maladies externes: que cela suffise.
Après la lecture de ce dernier Chapitre, je me
sentis comme tout illuminé. Je commençai à comprendre
la première matière dont
Basile Valentin
très finement venait d'en donner toute la préparation
sous l'espèce de l'antimoine condamne par tous
@
( 37 )
les Philosophes, je méditai quelque temps & finis ma
lecture par le passage suivant du
Trevisan.
Mais si tu m'opposais de notre Pierre en disant,
qu'aussi bien elle n'acquiert rien, je te dis que si
fait; car nous la réduisons afin qu'en icelle réduction
se fasse conjonction de nouvelle matière d'une
même racine, & sans cette réduction ne se peut
faire; mais il y a addition de matière, ainsi de
ces deux matières l'une aide à l'autre pour faire une
nature plus digne qu'elles n'étaient quand elles
étaient toutes seules à part & aussi il appert clairement
que notre réduction est requise, car après
elles, les matières prennent nouvelle forme & vertu,
& s'y met matière nouvelle; mais en telles réductions
comme ils disent, il ne se met point davantage
matière nouvelle pour quelque chose qu'ils fassent;
car ce n'est autre chose ce qu'ils font que *circuir
une matière nue de forme sans rien innover ni
exalter par nulle acquisition de matière ni de forme,
& par ainsi il appert clairement que leur réduction
ne sont que fantaisies folles & erronées.
Ce dernier passage joint au précédent & naturellement
combinés m'a tellement ouvert les
yeux qu'il ne m'est plus resté aucun doute ou trouver
la première matière qui est le sperme & semence
des métaux que la Nature nous présente continuellement
pour l'unir à l'aimant disposé par l'art; à cet
effet, afin que commençant où la nature a fini elle
C iij
@
( 38 )
puisse suivre les dernières opérations par le secours
de l'art, & pousser son ouvrage de la perfection à
la plus que perfection pour en gratiner les imparfaits
& parfaits métaux, ce que la Nature ne pouvait
faire dans les mines, faute de chaleur suffisante,
de même qu'elle ne peut séparer l'esprit du vin,
à moins que l'art mettant le vin dans une chaudière
avec un certain degré de chaleur, n'opère une nouvelle
fermentation qui excite la nature à recommencer
ses opérations sur le vin & porter sa matière
en en séparant le flegme à la plus que perfection
autant que l'Artiste le désirera, afin que de cette
plus que perfection, l'art puisse en bonifier des
vins faibles qui n'auraient pu mûrir dans des
années pluvieuses ou froides, en y en mêlant une
certaine portion.
Si l'Artiste donnait le pépin du raisin à travailler
à la nature réduit en sel, il lui ferait opérer comme
des miracles sur les vins faibles & gâtés: mon intention
n'étant ici, Madame, que de vous entretenir
sur la première matière, je croirais superflu de
passer aux opérations, d'autant que je pourrais me
tromper, n'ayant jamais opéré, quoique j'aie autrefois
fourni force charbon, huile & argent au Fort-
l'évêque à un illustre prisonnier sorti depuis peu de
temps, qui voulait tirer de la suie des cheminées,
ensuite de l'antimoine, ce qui n'est que dans les
cabinets dorés
d'Hermès: voici seulement ce que
@
( 39 )
je pense qu'on doive faire sans vous le donner pour
règle assurée. Votre vin se doit tirer à trois fois,
il faut le purifier pendant trente jours, tirez de la
putréfaction le vin blanc & le rouge des Philosophes
qu'il faut avoir grand soin de garder à part; il ne
se gâte jamais quand les vaisseaux sont bien bouchés;
il en faut avoir de l'un & de l'autre bonne
provision, afin de n'en point manquer comme firent
les Vierges folles, les aigles de Philalete accomplies.
Il faut composer votre oeuf philosophique d'une partie
de rouge & de trois de blanc, ce qui fait le
rebis
des Philosophes, leur mercure vivant, leur eau qui
dissout les métaux aussi facilement que l'eau chaude
dissout la glace, leur mercure double animé; ce serviteur
rouge & la femme blanche qui demandent
un degré de chaleur de poule dans l'oeuf qui est
celle de la nature; le blanc se fait au bain-marie, le
rouge au feu de cendre, le blanc accompli, on
imbibe jusqu'à sept fois, & lorsque la pierre est en
atomes brillants comme la lune, l'on s'arrête pour
en prendre une partie si l'on veut transmuer en
argent; mais si l'on veut pousser au rouge on commence
les imbibitions avec le vin rouge; au fur & à mesure
que la Pierre a soif, on lui donne à boire avec la précaution
sur la fin qu'il faut toujours couvrir la matière,
parce que si l'imbibition était trop faible, le fixe ne se
dissoudrait point, & l'ouvrage de la nature en transmuant
le mercure en or, s'arrêterait sur le champ,
C iv
@
( 40 )
ce qu'il est essentiel de remarquer tant au blanc qu'au
rouge. On fermente ensuite la Pierre, soit avec de
l'argent, si c'est la blanche, soit avec de l'or, si c'est
au rouge; mais pour la médecine il ne faut point
de fermentation, ce qui dégraderait la bonté de la
Pierre pour le corps humain. Un seul gros d'or
ou d'argent pour la fermentation suffit. La projection
sur l'argent pour l'or est la plus abondante, ne
manquant à l'argent qu'un peu de cuisson pour lui
être égal. Je n'entre dans aucun détail plus ample,
me réservant, sitôt que j'aurai eu le temps d'opérer,
de donner une idée précise de toute la manipulation,
& de ce qu'on voit dans l'oeuf, ce qui ne
serait qu'une répétition, si je le donnais ici, joint
comme j'ai ci-devant dit que je pourrais me tromper.
Attachez-vous surtout Madame, lorsque vous
commencerez à comprendre d'où tirer la première
matière, de lire & relire cent fois s'il le faut, le
Triomphe Hermétique; car c'est à lui à qui j'ai le
plus d'obligation. Il vous expliquera, comme à la
lettre, comment rendre les métaux réputés morts
vivants, métaux que je compare à un noyau de
pêche qui resterait éternellement dans sa nature, si
l'art ou le hasard ne le mettait en terre assez profondément
pour y trouver son menstrue naturel, qui
dans la saison convenable, aidée des influences célestes,
force ce noyau de s'ouvrir pour laisser sortir
@
( 41 )
de son sein le germe d'un côté & la racine de
l'autre, qui peu-à-peu produisent un arbre vivant
d'un noyau qui paraissait mort; il en est de même
des métaux qui ne sont point les seulets du
Trévisan,
ce qui est bien à considérer; mettez les en
leur terre convenable, la nature est une en toute
chose, & de morts qu'ils vous paraissent ils seront
bientôt vivants pour pomper de l'air & de la terre
ce qu'ils auront besoin pour croître, se multiplier
comme le noyau, & même multiplier ou plutôt
purifier par leur plus que perfection les métaux
imparfaits.
Mais une grande faute & qui m'a reculé peut-
être de bien des années, est une mauvaise traduction
que l'on a fait de la Table
d'Emeraude d'Hermès
que je suis bien aise de relever ici: j'en ai l'obligation
au
Trévisan, quoique l'Auteur du
Triomphe
Hermétique l'eût pareillement corrigée; mais je n'y
avais jamais fait attention, passant tous ces articles
sans les lire.
Hermès dit, ou plutôt on lui fait dire,
il est vrai, sans mensonge certain & très véritable,
& que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut,
& ce qui est en haut est comme ce qui est en
bas pour faire les miracles d'une seule chose.
Le
Trévisan dit:
C'est vrai songe & très certain que le haut est de
(l)a nature du bas, & le montant du descendant. Conjoint-les
par un moyen & par une disposition.
@
( 42 )
Vous voyez donc, Madame, que suivant la première
Table on ne devrait prendre qu'une seule
matière au lieu que suivant le
Trevisan, il faut
joindre le haut avec le bas, qui est le fixe avec le
volatil, le patient avec l'agent, le soufre avec le
mercure, le mari avec la femme, le père avec sa
fille, le frère avec sa soeur, l'oncle avec sa nièce &
pour tout dire enfin, un mâle avec une femelle;
il est vrai que cette femelle comme Eve, doit être
sortie d'Adam; c'est sur ces articles qu'un seul mot
que je vous dirai à l'oreille vous rendra sur le champ
aussi au fait que moi; mais connaissant votre esprit
pénétrant, je pense que je vous en dis suffisamment
pour m'égaler & n'avoir aucun besoin de mon secours.
Mais il se trouvera sûrement d'autres personnes
entre les mains desquelles ces lettres tomberont,
qui ne seront pas fâchés que je me sois un
peu étendu, & qui auraient même souhaité que je
voulusse bien leur faire part de ce mot à l'oreille
que j'ai à vous dire, n'ayant pas trouvé les deux
Tables
d'Emeraude ci-dessus, satisfaisantes pour un
commençant; j'ai pris la liberté d'en composer une
troisième que voici:
Tire du cahos tes sels, soufre & mercure, putréfie,
fais les aigles de
Philalete, forme ton oeuf
de son jaune & d'un blanc; cuis, imbibe, fermente,
multiplie & fais projection; ainsi le monde a été
créé & tiré de puissance en acte.
@
( 43 )
Vous avez eu connaissance de cette Table, je
pense même que vous en avez l'explication, à laquelle
je vous prie de n'avoir aucun égard; je ne
connaissais pas alors la première matière; en sorte
que vous pourriez reculer au lieu d'avancer.
Sous très peu de temps vous recevrez les merveilles
de la Pierre sur les trois règnes dont je
vous ai ci-devant parlé; ce sera un puissant aiguillon,
non pour vous, Madame, mais pour ceux
qui ne travaillent que pour la récompense.
Je ne pense point que vous trouviez mauvais
que je rende cet Ouvrage public. Vous venez
de voir dans le
Cosmopolite qu'il ne peut y avoir trop
d'honnêtes gens qui sachent le grand Oeuvre & qu'il
serait même très utile que tous les hommes vertueux
en fussent instruits, de même que l'étaient
autrefois tous les Rois d'Egypte & de Perse; mais
tout ceci est dans la volonté du Dieu suprême qui
la donne à qui bon lui semble: heureux seulement
qu'il nous fasse à chacun cette grâce; car quoique
je sois avancé & même instruit, connaissant à fond
la première matière & approchant comment il la
faut tirer des limbes où elle est endormie, je ne me
vanterai de la savoir qu'après de réelle transmutation
& des guérisons de maladies désespérées, craignant
toujours de résister contre les avis réitérés de mon
frère de tout abandonner presque à chaque lettres
qu'il m'écrivait autrefois, car pour lui en avoir envoyé
@
( 44 )
deux trop précipitamment, il vient de me signifier un
silence éternel par sa dernière du 15 Janvier, me
marquant qu'il est las de mes folies & de ma conduite.
Je finis en faisant les mêmes prières à Dieu que
Flamel (p. 260), &
Philippe Rouillac (p. 234),
& lui promet s'il m'accorde cette grâce d'en bien user
à l'augmentation de la foi, au profit de mon âme,
des pauvres en général, des filles délaissées à marier, &
à l'accroissement de la gloire de ce noble Royaume à
la tête duquel la Providence vient de placer un second
Salomon, qui s'est choisi pour conseils & ministres ce
qu'il y avait de plus sages & grands personnages parmi
son peuple, qui pour exécuter à la lettre ses ordres &
sa volonté, ne cherchant que les moyens les plus
prompts, pour d'un côté acquitter les dettes de l'état,
de l'autre diminuer les charges d'un peuple jugé
trop foulés, peuple qui ne cesse & cessera de faire
des prières au ciel pour son Roi, ses frères, toute la
famille Royale, & une si illustre assemblée dont la
gloire présente & à venir sera à jamais célébrée dans
l'Histoire, comme le règne de
Nestor ou celui du
siècle d'Or. Plaise au Ciel que j'en puisse fournir
suffisamment pour réparer le malheur qui vient d'arriver
à l'ancien domicile des Rois; & pour accomplir
plus promptement des desseins si nobles, qui
paraîtraient en tout autres mains impossibles, afin
que ce peuple reconnaissant pût sur le champ jouir
@
( 45 )
d'une exécution qui n'est différée que faute de fond.
Comme aussi je finis en vous assurant du profond
respect avec lequel je ne cesserai d'être,
M A D A M E,
Votre très humble & très
obéissant serviteur.
LE SANCELRIEN TOURANGEAU.
Paris, ce 23 Janvier 1776.
P. S. J'omettais ce que j'ai promis ci-dessus
des prophéties de
Nostradamus; j'y vais satisfaire
sur le champ. C'est l'article trente de la quatrième
Centurie (p. 36).
Plus onze fois luna sol ne voudra,
Tous augmentés & baissés de degrés,
Et si bas mis, que peu or on coudra,
Qu'après faim, peste, découvert le secret.
En
voici l'explication littéralement: Du temps de
Nostradamus, l'or avait onze fois plus de valeur
que l'argent;
plus onze fois luna sol
ne voudra,
voudra, veut dire valoir;
tous augmentés & baissés
de degrés, c'est-à-dire, que l'argent sera augmenté
de valeur & l'or diminué;
& si bas mis que peu or
on coudra, coudra signifie se soucier, c'est-à-dire,
qu'il sera rendu si commun qu'on n'en voudra plus;
qu'après faim, peste, découvert le secret; ce qui
@
( 46 )
signifie que le secret de la transmutation étant rendu
public & n'y ayant plus de subordination, la
faim & la peste, fléaux de Dieu, s'ensuivront,
ce qui arrivera à la fin du monde; ainsi que
Nostradamus
le prédit longtemps par avance, raison pour
laquelle tous les Philosophes gardent un si profond
secret jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu qu'il ne se fasse
plus aucuns travaux manuels sur terre, ce qui arrivera
aussitôt que le pauvre qui est aujourd'hui occupé,
soit à cultiver la terre, façonner la vigne, ou à
autres ouvrages pénibles, sera en or & argent au
niveau du riche qui le fait actuellement travailler,
& lui paye en une monnaie fictive une nourriture
que ce riche ne sera plus en état de se procurer,
ni pour or, ni pour argent. Que deviendront alors
mon frère, tous vos confrères dignitaires de cette
noble & insigne Eglise, ses Chanoines, Prévôts,
Bénéficiers, Vicaires & vos petits Aumôniers, lorsque
ces blés de rente, cette grasse volaille, ce fin
gibier & poissons choisis qui vous viennent aujourd'hui
en dormant, leurs seront refusés en nature &
offerts en or ou argent.
Solve hoc vinculum mi frater.
@
(47)
S E C O N D E
L E T T R E,
Contenant les merveilles & vertus de l'Elixir
blanc & rouge des Sages, sur les trois règnes de la Nature.
J E vous tiens parole, Madame, & comme lecontenu en la présente n'est que de pure spéculation,
vous n'avez qu'une seule lecture de curiosité
à en faire, ce qui ne vous détournera pas longtemps
de celle de ma première Lettre, sur laquelle
j'attends votre réponse, ainsi que votre sentiment
sur la présente.
Observez qu'une fois instruite de la première
matière, l'ouvrage n'est plus pour les Philosophes,
qu'un amusement de Dame & un jeu d'Enfant.
Vous ne serez point surpris de ce que notre Pierre
peut opérer, l'ayant déjà, je crois, lue dans l'ouvrage
que je vous ai laissé; quoique toutes ces merveilles
vous paraissent contre nature, cependant
les Philosophes assurent que la Pierre opère
encore des choses plus surprenantes, c'est
ce que j'espère vérifier avec vous. Courage,
Madame, je tiens l'Echelle mystérieuse de Jacob,
@
( 48 )
& je vous présenterai une main si sûre, que vous
n'aurez rien à craindre pour y monter.
Je ne puis pour le présent vous donner aucune
instruction, mais sur les embarras que vous pourrez
rencontrer dans vos lectures, j'y satisferai sur le champ.
Prenez votre temps, & après avoir fini sur ma première
Lettre, lisez avec attention ce qui suit, ce sera
la récompense commune.
Des merveilles & vertus de notre Elixir blanc &
rouge, sur les trois règnes de la Nature.
Notre médecine nous préserve de toutes les indispositions
qui nous peuvent arriver, parce que
surpassant en vertu tous les autres remèdes, elle
ne peut pas seulement guérir les maladies que l'on
croit ordinairement incurables; mais encore, elle
communique à la personne une très bonne disposition
jusqu'à un certain nombre de ses descendants,
en leur prolongeant le cours ordinaire de la vie
jusqu'au terme prescrit de Dieu, qui est la mort
naturelle & non l'accidentelle.
Je ne puis, sur ce, vous donner une plus judicieuse
comparaison, que celle d'une bougie parfaire
ou viciée.
Si nous sortons de père & mère sains, forts &
robustes, la bougie sera complète, & pour la cire
&
@
( 49 )
& pour la mèche. Si nos père & mère sont de
mauvaise constitution, ou l'un d'eux, la bougie s'en
sentira, soit pour la mèche, soit pour la cire.
Cette bougie allumée, la mort naturelle est sa
consommation entière; mais si la mèche est mal
constituée, ou la cire remplie de bouillon, que
quelque chose tombe sur la mèche & l'éteigne,
quelquefois au commencement, quelquefois au milieu,
aux deux tiers, ou aux trois quarts restant
de la bougie à brûler; voilà la mort accidentelle
que la mauvaise constitution de nos père & mère,
ou de l'un deux, nous donne, ou que nous nous
donnons à nous-mêmes par nos débauches, passions
ou intempérance; nous mourons souvent au
commencement, aux deux tiers, ou aux trois quarts
de notre vie d'une mort forcée que j'appelle
mort accidentelle, causée par notre propre faute.
Notre médecine peut réparer ces défauts, & nous
conduire jusqu'à la mort naturelle, mais non la
passer.
Dieu a confié à ceux qui possèdent ce précieux
don, la liberté d'être maîtres de la vie & de la
mort, de lier & de délier; il les a fait, pour ainsi
dire, des demi Dieux, pour vivre plus de cent ans,
par rapport à leur humanité, parce qu'il y a eu de
ces Philosophes qui ont atteint quatre cens ans, &
même ont été jusqu'à mille; mais tous ne pensent
pas ainsi, & ceux qui ne veulent pas prolonger
D
@
( 50 )
leur vie, ont pour motif, que vivant dans ce
monde de misère, ils sont privés d'un plus agréable
séjour; car il est assuré que cette Science représente
si vivement la gloire éternelle, qu'après avoir abandonné
les vanités du siècle, on ne souhaite que
d'adorer Dieu, & après cette vie, voir face à face
le Créateur dans le Paradis.
Une autre raison décisive nous prévient, que
quoique les Philosophes peuvent conserver leur vigueur,
comme dans leur tendre jeunesse, & retarder
en même temps la vieillesse, néanmoins,
parce que le temps de leur vie est prescrit par le
Tout-puissant, ils ne sont point en état, quand
l'heure est venue, de prolonger leurs jours, & de
s'immortaliser.
Il y a beaucoup de Philosophes que l'on a crus
morts, & qui cependant fort longtemps après leur
mort prétendue, ont été vus vivants; ils ont eux-
mêmes fait courir le bruit de leur mort, parce
qu'étant tous les jours en danger d'être tourmentés
ou d'être mis en prison, sous la réputation qu'ils
avaient d'être en possession de la Pierre philosophale,
ils ont changé de nom & de pays, ils ont voyagé
& voyagent encore aujourd'hui, & voyageront
incognito, jusqu'à la dernière heure de leur vie,
comme je serais obligé de faire moi-même, si
j'étais trop tourmenté après la possession de ce
secret.
@
( 51 )
La lèpre, la goutte, la paralysie, la pierre, le
mal caduc, l'hydropisie, le mal vénérien, la petite
vérole, & tous les accidents qui les accompagnent
ne sauraient résister à la vertu de cette médecine.
Il faut seulement remarquer que les maladies
simples sont plus facilement guéries que les composées:
par exemple, si l'incommodité avait été
de cent ans, elle serait entièrement guérie dans
un mois; si elle avait été de cinquante ans, ou
environ, on en viendrait à bout dans quinze jours;
si elle était de vingt ans, en huit jours; de sept
ans, en deux jours; & enfin si la maladie était
d'un an, en un jour on en verrait la guérison.
Cette médecine fait entendre les sourds, voir
les aveugles, parler les muets, marcher les boiteux;
elle peut renouveler l'homme entier, en lui faisant
changer la peau, tomber les vieilles dents,
les ongles & les cheveux blancs, & la place desquels
elle en fait croître de nouveau, selon la couleur
que l'on désire.
Quoique cet élixir guérisse en très peu de
jours les infirmités les plus rebelles, il peut aussi
donner la mort, même réduire en cendre une personne
qui en prendrait trop, comme l'ont malheureusement
expérimenté quelques-uns des Philosophes;
parce qu'alors, par le trop grand usage
qu'ils en avaient faits, l'on a reconnu que la chaleur
du remède était supérieure à celle de leur estomac;
D ij
@
( 52 )
mais voici comme on le prend avec précaution.
On délaie un ou deux grains de notre
élixir dans un vase, avec de bon vin blanc, qui,
sur le champ devient jaune; on en boit, & on en
règle la quantité suivant les forces & le tempérament
du malade; que si la Pierre avait été
multipliée une fois, il faudrait mêler le grain avec
mille grains; si elle a été multipliée deux fois avec dix
mille grains, & toujours de même, à proportion.
On le prépare encore plus facilement de la manière
suivante. On fait avaler un grain de cet élixir
dans quelque liqueur à un mouton, ou bien le
quart d'un grain à une volaille: on tue, quatre
ou cinq heures après, l'animal qui a souffert la
force de la médecine, ensuite on fait cuire la
viande qu'on peut manger avec toute assurance, &
dont on peut prendre les bouillons, sans craindre
aucun danger.
Si l'on mêle de cet élixir avec les emplâtres ordinaires
pour les maladies externes, comme ulcères,
fistules, cancers, écrouelles, loupes, bubons,
& généralement toutes formes de gales; il procure
en très peu de temps, une parfaire guérison, & fait
encore une opération bien particulière, c'est qu'après
que la plaie est guérie, on ne s'aperçoit
point de la cicatrice, & la peau devient plus
blanche que la neige même.
Pour l'embellissement du visage, en faire disparaître
@
( 53 )
toutes les cicatrices occasionnées par la
petite vérole, ou autre accident; c'est la vraie
huile de Talc des anciens, elle rajeunit & rend
le teint vermeil; si l'on y en répand seulement
une goutte ou deux, elle s'étend tellement par
toute la face, qu'elle lui donne une blancheur
extraordinaire; elle entretient même le visage si
frais, qu'après la mort de la personne, elle ne paraît
que très peu changée, car elle ne pénètre pas seulement
la peau mais encore le crâne & tous les
ossements.
Il serait à souhaiter que les Dames jouissent de
ce trésor, mais il ne faudrait pas aussi qu'il tombât
entre les mains de certaines personnes qui en
pourraient abuser; car s'il est utile en plusieurs
occasions, dans d'autres, il est en état de pervertir
toute la nature; en effet, pourrait-on s'imaginer
qu'une femme n'ayant que flairé cet élixir, soit
aussitôt délivrée du travail de l'enfantement, avec
une si grande facilité, qu'il semble un miracle; il
fait aussi sortir le fruit, en quelque mois qu'il soit
de son terme, si l'on en met sur quelque emplâtre,
que l'on applique dans l'endroit convenable.
Une seule goutte mise dans ce lieu, échauffe
tellement une femme stérile, qu'indubitablement
elle devient enceinte pour peu de vertu que l'homme
puisse avoir; lui-même dans l'occasion peut s'en
servir comme la femme, & quelque vieux & impuissant
D iij
@
( 54 )
qu'il fût, sans blesser aucunement la nature,
il serait assuré d'engendrer; une goutte encore de
cet élixir mise aux tempes d'une demoiselle, ou au
menton d'un jeune homme, rend une odeur si
suave, que quand ils passent dans une rue, ou
entrent dans quelque maison, on sent cette odeur
qui dure près de quinze jours.
Cette médecine a d'autres vertus encore plus
incroyables. Quand elle est à l'élixir au blanc, elle a
tant de sympathie avec les dames, qu'elle peut renouveler
& rendre leur corps aussi robuste &
vigoureux qu'il était dans leur jeunesse, en sorte
qu'elles ne paraissent pas avoir plus de dix-neuf ans.
Pour cet effet, on prépare d'abord un bain avec
plusieurs herbes odoriférantes, dont elles doivent
bien se frotter, pour se décrasser; ensuite elles entrent
dans un second bain, sans herbes; mais dans
lequel on a dissout, dans une chopine d'esprit-de-
vin, trois grains de l'élixir au blanc, qu'on a ensuite
jeté dans l'eau; elles restent un quart-d'heure
dans ce bain, après quoi, sans s'essuyer, on fait
préparer un grand feu pour faire sécher cette précieuse
liqueur, elles se sentent alors si fortes en
elle-même, & leur corps est rendu si blanc, qu'elles
ne pourraient pas se l'imaginer, sans l'avoir
expérimenté.
Notre bon père
Hermès demeure d'accord de
cette opération; mais il veut outre ces bains, qu'on
@
( 55 )
prenne en même-temps, pendant sept jours de suite,
intérieurement de cet élixir, & il ajoute, si une
dame fait la même chose tous les ans, elle vivra
exempte de toutes les maladies auxquelles sont sujettes
les autres dames, sans en ressentir aucune
incommodité, n'y l'empêcher de concevoir, en
usant alors de notre élixir, comme ci-devant.
Si l'on en donne à une jeunesse de 6 à 7 ans,
bien constituée de l'un & de l'autre sexe, cela
augmentera leur crû de telle façon, qu'à 8 ans ils
seront l'un & l'autre aussi formés qu'un autre enfant
de 15 ans; le garçon en état d'engendrer, & la
fille de concevoir. Je n'aurais jamais fini sur l'article
du règne animal, si je voulais ici rapporter
toutes les merveilles qu'elle y opère. Elle est le précieux
préservatif de la peste, du mauvais air; & par
conséquent de ces grossiers brouillards, qui détruisent
entièrement la poitrine; elle empêche un
homme de s'enivrer, elle excite la passion de
Vénus, conserve le vin en sa bonté, lui sert de
médecine, quand il est gâté, chasse toute sorte de
poisons; & ce qui est de plus admirable, elle fait
chanter en hiver la linotte, le canari, le rossignol,
l'alouette, la cigale, & toutes sortes d'oiseaux,
comme dans leur propre saison.
Pour se conserver en parfaite santé, on en peut
bien prendre en tout temps, mais il vaut mieux que
ce soit aux deux équinoxes; car alors l'homme se renouvelle
D iv
@
( 56 )
avec toute la nature: pour ce qui regarde
les autres opérations, il n'y a point de saison déterminée,
il ne s'agit que d'avoir de la poudre
parfaite; & pour connaître sa bonté; il faut en
mêler peu à peu dans de l'esprit-de-vin, il en
doit sortir des étincelles ardentes dorées, & paraître
dans le vase une infinité de couleurs.
On ne doit point être surpris de tant de rares
vertus, si l'on examine que le point de vue de
notre élixir est la perfection, même la plus que
perfection de la nature qui conserve les quatre
éléments, où les trois principes en une due égalité,
jusqu'à ce que Dieu permette leur destruction,
suivant sa sainte volonté, & ses desseins sur l'homme.
Car enfin, la mort n'étant autre chose que la destruction
& la séparation des éléments qui composent
le corps de la nature, il n'y a pas de doute que si l'on
peut toujours entretenir une juste température, sans
qu'un principe surmonte l'autre; le corps ne mourrait
jamais, ce qui lui serait facilité par la subtilité &
la fixité de la substance de cette médecine, qui
à cause de l'abondance de l'humide radicale, principe
de toutes choses, peut mettre en action continuelle
la chaleur des mixtes, & particulièrement
celle des animaux, ce qui fait dire, avec raison,
que c'est un sujet digne d'admiration, qui fait une
infinité de miracles, lesquels ne sont que des phénomènes
de la simple nature, mais que les ignorants
@
( 57 )
croient être la production de la magie, ne faisant
par réflexion, que c'est un sacrilège & une impiété
d'attribuer au Démon ce qui est dû à l'Auteur de
la Nature; d'autant plus que l'esprit malin n'opère
rien de surnaturel, il ne fait qu'appliquer les choses
actives aux passives; car il ne connaît pas même
l'avenir, par une véritable marque de son ignorance.
Avec notre médecine, on peut faire venir des
roses quatre fois l'année, & multiplier tellement
la vertu du rosier, qu'il produira des feuilles &
des fleurs la moitié plus qu'à l'ordinaire.
Non-seulement on peut également faire étendre
la vertu des fleurs, des arbres & des légumes, pour
leur faire porter du fruit quatre fois l'année, ils
en produiront même tous les mois; & bien-loin
que leurs forces en fussent diminuées, elles seraient
augmentées au centuple; & cela, par le
moyen de notre médecine, qui est un soleil terrestre,
répandant sans cesse ses fertiles rayons, du
centre à la circonférence, & fortifiant tellement
la nature des mixtes, qu'ils surpassent à chaque
production en force leur état ordinaire.
Les plantes les plus délicates, qui ont de la peine
à pousser dans les climats d'une température différente
de celle qui leur est naturelle, étant arrosée
de notre élixir, deviennent aussi vertueuses
que si elles étaient dans leur terroir même.
@
( 58 )
Cette médecine rend toutes sortes d'herbes propres
à grener & à croître au milieu de l'hiver,
les plantes venimeuses en sont même si purifiées,
que si l'on vient à s'en servir alors pour les mêmes
maux qu'elles auraient pu produire auparavant
d'être corrigées, elles guérissent la personne sur le
champ; la renoncule des prés, nommée par les
Arboristes,
apium risus, fait mourir en riant,
quand on en a mangé; le
napel est si vénéneux,
& son poison est si violent, qu'il n'y a presque
point de contre-poison qui soit capable d'y remédier;
jusque-là même, que si l'on dormait à
son ombre, on serait ensuite si assoupi, que l'on
n'en pourrait plus revenir, comme l'ont expérimenté
deux Bergers, dans la campagne de Tiburte.
En un mot,
la conit, la morelle, & le mangasbravasdes Indes, sont devenus si pressants, qu'aussitôt
qu'on en a pris, on devient fou & enragé;
mais si ces parties antipathiques à la nature des animaux
sont corrigées & tempérées par la force supérieure
de notre médecine, elles sont alors plus
spécifiques que ne seraient les remèdes tirés des
minéraux, qui doivent abonder en un sel d'autant
plus propre pour servir de contre-poison, qu'ils sont
tirés de
l'arsenic, de la sandaraque, & de l'orpiment.
Pour corriger ces plantes, on tire le suc de la
plante même qu'on veut faire fructifier, & on dissout
@
( 59 )
deux grains, plus ou moins de notre élixir *
dans une pinte de ce suc, duquel on arrose ensuite
la racine de la plante, & parce que ce suc
est fort semblable à la même plante; il est facile
à croire que la chaleur de la médecine s'unissant
intimement avec celle des simples, elle les rend
en très peu de temps contraire à leurs premières
natures; quant à la malignité, en leur faisant produire
dans un arbre des fruits meilleurs que les
autres de son espèce, & si c'est une plante, des
fleurs plus belles que les naturelles, avec des couleurs
plus agréables, & une odeur plus forte; de
sorte qu'on peut les conserver longtemps, étant
moins corruptibles que d'autres.
Quelques Philosophes ont pris plaisir à faire
non-seulement produire du raisin à la vigne tous
les mois, mais ils ont mis encore un grain de la
poudre physique, dissoute avec du vin, dans le
centre de la racine d'une vigne, & elle a produit
des feuilles & du raisin marqué de plusieurs petites
taches d'or très agréables à voir, les pépins
même en étaient aussi empreints, que si on les avait
dorés exprès.
On peut encore détruire entièrement une semence
de son germe, & ensuite on le lui redonne
en plus grande qualité & quantité; on prend, par
exemple une livre de fèves, on les fait bouillir,
après quoi on les laisse sécher; il est assuré que
@
( 60 )
par le degré du feu qu'elles auront souffert, le
germe en aura été entièrement détruit; & par
conséquent, elles seront incapables de produire,
mais si l'on veut faire revivre & fructifier les
fèves, on dissout dans la même eau qu'elles auront
bouilli, deux grains de la médecine, & alors
on y trempe les mêmes fèves; elles ne manqueront
point de s'imprégner de la vertu végétative
dont on les avait privées.
En effet, que l'on sème des trois sortes de fèves
en même temps, & de la même qualité primitive;
savoir, de celles qui auront été bouillies, qui loin
de profiter, pourriront en très peu de temps dans
la terre; qu'on en plante qui n'aient point bouilli,
elle pousseront suivant la chaleur & le beau temps;
qu'on sème de celles à qui on aura redonné la
vie perdue, elles seront moitié moins de temps à
pousser que celles ordinaires, & rapporteront
au centuple; il en serait de même de tous les
grains, si l'on voulait s'en donner la peine.
Une autre expérience singulière: prenez une
plante entière, & très sèche, la dût-on mettre en
poudre avec les doigts, comme du tabac, laissez
tremper la racine dans une liqueur préparée avec
de notre élixir, & en quatre heures de temps, la
plante commencera à reverdir, comme si on venait
de l'arracher de la terre, & dans la suite,
elle portera les mêmes fleurs & les mêmes graines
@
( 61 )
qu'elle aurait produit auparavant, qui iront jusqu'à
la plus parfaite maturité.
Palingénésie.
On prend de notre médecine, on la dissout avec
de l'esprit-de-vin, qu'on mêle avec partie égale
de l'eau distillée d'une même plante que l'on veut
reproduire, on y ajoute trois gros de son propre
sel; on met le tout dans un vase qui ne doit être
rempli que jusqu'au goulot; on le met ensuite
dans une place, sans le remuer, & trois jours après,
on y voit croître une plante pareille à celle dont
on avait distillé l'eau & tiré le sel; la plante demeure
toujours en cet état; mais si l'on vient à
remuer le vase, la forme de la plante se détruit,
elle revient néanmoins dans sa première figure, si
on la laisse encore reposer trois jours: voilà une
des façons de faire la palingénésie; néanmoins il
est certain que si l'on avait les trois principes d'une
rose, tellement astralisés & séparées de leurs parties
hétérogènes, que par un moyen, unissant entre
le sel, le soufre & le mercure, on fit un sel qui
se fondit à la moindre chaleur; il est vrai, dis-je,
qu'en mettant ce sel dans un vase, on verrait au-
dedans l'entière représentation de la rose.
Thomas d'Aquin, au Livre intitulé Lettre des
Etres, dit que l'on peut, par artifice, accompagné
de la nature, dans l'espace d'une heure, tirer de la
@
( 62 )
semence d'un concombre, les feuilles, les fleurs &
les fruits; pour le prouver encore davantage, il
ajoure ces propres paroles:
Parce que j'ai vu, pendant
que nous étions à table, pour commencer à dîner,
on sema de la graine de concombre, dans une
terre
préparée & arrosée d'une certaine eau faite exprès, &
aussitôt la graine poussa,
il en sortit des feuilles &
des fleurs, & ensuite du fruit que l'on nous servit
à
table, auparavant
que nous fussions à la moitié du
repas. (Repas à la S. Thomas. 3 h à table.)
Raimond Lulle, rapporte que si l'on prend la
valeur d'un grain de millet de cette médecine,
qu'on la fasse dissoudre dans de l'eau, & que l'on
la mette ensuite dans le coeur d'une vigne, jusqu'à
la profondeur ou concavité d'une noisette,
il en naîtra artificiellement des fleurs & des rameaux,
ce qu'il dit avoir fait de ses propres mains
dans le mois de Mai.
Cette terre & cette eau préparée, ne sont autre
chose que le premier & second Ciel magique; l'or
supérieur & inférieur, qui étant unis tous deux
ensemble, comme le principe de tous les mixtes
sont le premier être de l'or vulgaire dans lequel on
trouve pareillement le premier être du concombre
& de la vigne, ce qui leur donne une si prompte
vertu; car alors leurs trois principes, actifs & constitutifs,
étant augmentés dans le suprême degré par
la nature de notre médecine, & n'agissant plus sur
@
( 63 )
leurs parties terrestres, le concombre & la vigne
n'ont plus de peine à pousser en très peu de temps,
parce qu'ils ont toute la chaleur requise; que s'ils
demeuraient deux ou trois mois pour attendre les
influences du soleil élémentaire; la même chose se
pourrait faire de tous les autres végétaux, parce
que de même, qu'on peut faire croître le concombre;
on pourrait avoir aussi en tout temps, des
raisins, des pommes, des poires, des fraises, des
framboises, des melons, des petits pois, & autres
légumes & grenage de toutes espèces, ainsi que
des ananas & autres fruits étrangers, tous en leur
parfaite maturité & bonté.
Vertus de notre Elixir sur les Pierres.
Il change les pierres, tant naturelles qu'artificielles,
en pierres précieuses; il ôte les taches de
ces dernières, il fixe quand il est au blanc toutes
les pierres qui ont la couleur blanche, comme diamants,
saphirs, émeraudes & marguerites; si la
pierre est au vert, elle fait des émeraudes de sa
couleur; si elle est à la couleur de l'arc-en-ciel,
elle fait des opales, avec la poudre jaune, c'est-à-
dire, avant qu'elle devienne rouge, on en fait
les pierres jaunes; telles sont les hyacinthes, diamants
jaunes, topazes; & enfin avec le rouge, on en
fait des escarboucles, rubis & grenats, qui surpassent
en beauté & vertus, les pierres orientales, & elles
@
( 64 )
montent alors à un si haut degré de perfection,
qu'elles font honte à leurs semblables; on en voit
l'expérience dans le cristal que cette médecine réduit
en diamant si fin, si éclatant, si brillant, si
pesant, & si fixe, qu'il est plus diamant que le diamant
même; il faut cependant remarquer dans cette
opération le degré de chaleur; car le cristal se calcinerait
par un feu violent, ce qui n'arrive point
dans la suite, lorsqu'il est intérieurement pénétré
par la médecine.
On doit encore mieux se servir du cristal que
l'on aurait fait avec de la pierre au blanc, dont
trois grains versés sur un verre d'eau de fontaine,
la rendent sur le moment, dure & transparente,
comme est le véritable cristal.
Si l'on veut faire des perles de la semence des
orientales, ou des coquilles; on prend de leurs
semences, & on la fait dissoudre dans notre médecine,
qui la réduira facilement sur un feu doux,
en manière de gelée épaisse c'est cette gelée que
l'on peut former avec les mains, & à qui l'on
donne telle figure & grosseur que l'on veut, fût-
elle comme la perle que l'on montre dans la galerie
du grand Duc de Florence; ces perles se font ordinairement
rondes; pour les faire, on prend un
moule d'argent, doré en dedans, bien poli & séparé
en deux parties, comme ceux des Potiers
d'étain.
On
@
( 65 )
On forme la perle, on a soin d'y faire un petit
trou, afin qu'un petit fil d'or, comme un cheveu,
y puisse passer; on remplit ensuite les deux moitiés
du moule de ladite pâte, avec une spatule d'or,
on place le fil d'or dans le milieu, on ferme le
moule, & on passe & repasse le fil pour faire les
perles percées, après quoi on ouvre le moule, on
met la perle dans un plat d'or, ainsi que son couvercle,
sans la toucher des mains; on la laisse sécher
à l'ombre, sans qu'il paraisse dessus aucun
rayon du soleil. Quand on les a ainsi toutes faites,
& qu'elles sont bien sèches, on les passe dans le
fil d'or, sans les toucher, & on les trempe dans
de l'esprit-de-vin, dans lequel on aura encore dissout
de l'élixir, on retire les perles, & on les fait
sécher une seconde fois, & alors elles sont parfaites
pour l'usage.
Notre Pierre a encore deux vertus très surprenantes;
la première, à l'égard du verre à qui elle
donne intérieurement toutes sortes de couleurs,
comme aux vitres de la Sainte Chapelle à Paris,
& à celles des Eglises de Saint Gatien & de Saint
Martin, en la Ville de Tours; elle rend en outre
le verre malléable, semblable à la Tasse qui fut
présentée à l'Empereur Tibere; il ne s'agit que de
lui insinuer une certaine oléaginosité fixe, qui lui
manque pour l'extension, & l'unir parfaitement
bien en toutes ses parties; de sorte que l'on pourrait
E
@
( 66 )
frapper & battre ce verre sur l'enclume, comme
tous les métaux d'où il tire son origine. L'or, avec
sa beauté, serait-il à comparer avec ce verre, on
en bâtirait des maisons qui ne périraient presque
jamais, & au travers desquelles on verrait tout ce
qui se passerait dehors, sans qu'on pût être vu au-
dedans, par la manière donc il serait posé.
La seconde qualité singulière de notre pierre ou
élixir, est, que si l'on y trempe un linge ou toute
autre matière combustible, le feu ne le peut point
consumer, ni donner d'atteinte, de même si
l'on en mêle avec de l'huile ordinaire, pour la
lampe, ou qu'on l'incorpore avec de la cire, pour
en faire des flambeaux ou bougies, ils s'enflammeront
& brûleront continuellement, sans se consumer,
particulièrement si l'on fait la mèche avec
de l'amiante, de l'alun de plume, ou du fil d'or
sans soie.
Notre Pierre est une eau sèche qui ne mouille
point les mains, un feu humide qui ne brûle point;
par le moyen de ce petit monde, on peut voir
tout ce qui est dans le grand, on échauffe les choses
froides, on refroidit les chaudes, on humecte les
sèches, on sèche les humides, on rougit les blanches,
on blanchit les rouges, on amollit les dures,
on durcit les molles, on fond les congelées, on
congèle les fondues, on mûrit les crues, on réincrude
les cuites, on adoucit les aigres, on aigrit
@
( 67 )
les douces, on nettoie les sales, on salit les propres,
on donne la vie aux mortes, on ôte la vie aux
vivantes, on augmente les petites, on rapetisse les
grandes, on épaissit les subtiles, on subtilise les
épaisses, on rend les douces salées, & les amères
douces; & enfin, on rend volatil ce qui est fixe,
& le fixe volatil, par de merveilleuses opérations.
Avec cette Pierre, les Philosophes voient, comme
dans un miroir, toutes les choses futures; & c'est
par cette Science divine, que
Moyse a écrit, que
Nostradamus a composé ses centuries que le Sage
admire en secret, & les fous méprisent publiquement,
parce qu'ils n'en comprennent point le sens
mystérieux & caché.
C'est par cette science, & surtout par l'élixir
au rouge, que les Philosophes se sont élevés par-
dessus le commun des hommes, en prédisant l'avenir;
ils ne se sont pas seulement contenté de
parler des choses générales, ils ont éclairci les
particulières. Ils ont connu & prédit qu'il devait
y avoir un jour un Jugement universel, lequel
aurait précédé la consommation des siècles, que
tous les morts ressusciteraient dans leurs corps, que
lors de cette résurrection, les âmes s'y joindraient
pour ne s'en plus séparer, que les corps glorifiés
seraient d'une clarté & d'une subtilité incroyable,
pénétrant les choses les plus solides, au lieu que
les réprouvés seront pour toujours dans les ténèbres
E ij
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( 68 )
& dans l'obscurité, où ils souffriront toute
sorte de martyres, par la seule pensée qu'ils auront
du bonheur des élus, & que leur privation de la
vue de Dieu, sera éternelle.
Ils ont reconnu ce qui s'est passé, lors de la création
du monde, & ce qui doit arriver lors de sa
fin, par l'extinction du feu centrique, ou par la
rupture du vaisseau qui le conserve en son entier;
vaisseau que ce grand Dieu paraît tenir en sa main,
sous la représentation qu'ils nous en ont anciennement
laissé d'un globe: ils nous ont encore insinué
que sa bonté infinie, qui ne tend jamais qu'au mieux,
& ne fait point rentrer dans le néant ce qui en
est une fois sorti, lors de la consommation des
siècles, exaltera sa très sainte Majesté, élèvera
le feu très pur qui est au firmament, au dessus des
eaux célestes, donnera un degré de plus fort au
feu central, tellement que toutes les eaux se résoudront
en air, que la terre sera calcinée par la violence
de ce feu; de manière que ce feu, après avoir
consumé tout ce qui sera impur, subtilisera les eaux
qu'il aura circulées en l'air, & les rendra à la terre
purifiée; en sorte que Dieu fera un monde plus
noble que celui-ci, où habiteront tous les Elus,
comme Adam, notre premier Père, dans le Paradis
terrestre.
Hermès, premier père des Philosophes, longtemps
avant le divin
Moyse, ne nous a-t-il pas dit;
@
( 69 )
Pour moi, si je ne craignais le jour du Jugement, &
d'être damné, pour avoir caché cette Science, je n'en
aurais rien dit, & je n'écrirais point pour l'enseigner
à ceux qui viendront après moi.
Virgile, dans la quatrième de ses Eglogues, en
interprétant la Sibylle de Cube; n'a-t-il pas prophétisé
la venue de
Jésus-Christ, par ces paroles:
Ultima cumoei venit, &c.
Platon, n'a-t-il pas écrit dans ses Ouvrages tout
au long l'Evangile de
Saint Jean, in Principio erat
Verbum, jusqu'aux mots,
fuit homo missus à Deo;
ainsi que le rapporte
Saint Augustin dans ses Confessions,
quoique
Saint Jean n'ait écrit son Evangile
que fort longtemps après la mort de
Platon.
Les Philosophes, par le moyen de leur élixir,
peuvent composer différents miroirs, comme miraculeux,
dans lesquels on peut voir ce que les
hommes écrivent & délibèrent loin de nous, ou
pour ou contre nos intérêts, ce qui est justifié bien
clairement dans l'ancien Testament, au Livre quatrième
des Rois, chap. 6, ou
Elisée, Prophète Philosophe,
& possesseur d'un de ces miroirs, découvrit
au Roi d'Israël, les entreprises
du Roi de
Syrie contre lui, celles même que ce Roi n'avait
communiqué à aucun de ses Sujets; qu'on lise ce
chapitre en entier, & on verra si ce que j'écris
des merveilles de notre élixir, est digne, ou non,
de la plus grande attention & ferme foi; on y
E iij
@
( 70 )
voit paraître les objets terrestres & compacts, les
Diaphanes & les Aériens, comme sont les esprits
élémentaires, invisibles au commun des hommes,
avec leurs opérations & constellations, ce qui est
encore justifié dans ce que rapporte
Elisée, au
même chapitre cité.
Il représente encore un homme absent, comme
s'il était présent; quand il y aurait entre les deux
personnes plusieurs centaines de lieues de distances,
elles se parleront & recevront réponse aussi intelligiblement,
comme si elles n'étaient éloignées que
de quelque pas; bref elles peuvent s'écrire comme
vous pouvez le comprendre, dans un pays tout ce
qui se passe dans un autre, sans envoyer ni lettres
ni Courrier.
Ils peuvent y voir à découvert, & sans peine,
ce que le Ciel & la Terre ne sauraient concevoir,
& par leur moyen, trouver le mercure des Philosophes,
& le voir aussi clairement que si on le
tenait dans ses mains; on y distingue sa couleur,
qui est de saphir, mêlé de blanc.
Ils peuvent également, par le moyen de leurs
miroirs, voir leur soufre qui est de couleur chélidoine,
riche-trésor de la nature végétative, en
trouver & pouvoir en cueillir en telle abondance
qu'ils désireront, sans jamais risquer
d'en trouver la
fin; & de ces deux matières, composer un nouveau
miroir qui ne paraîtra que rouge, mais si rempli
@
( 71 )
de feu, que par le moindre mouvement ou agitation,
il brûlerait & consumerait, à une certaine
distance, tout ce qui se rencontrerait, aussi
promptement, comme le feu du tonnerre, de la
même manière qu'
Elie fit aux Soldats d'
Acab;
voyez le chapitre premier du quatrième Livre des
Rois, où est la preuve de ce que j'avance.
Ils en peuvent faire encore un autre, qui représente
tout ce qui est dans l'air mobile & immobile,
selon qu'il est fait sous la juste constellation.
On en voit des effets surprenants, mais naturels
à ceux à qui Dieu fait la grâce d'en connaître la
vertu. Et enfin, un dernier miroir ardent, également
utile par sa partie concave que convexe; ce miroir
peut rendre les rayons du soleil si multipliés, qu'il
peut de très loin brûler & détruire des Villes entières,
consumer les armées de mer & de terre,
comme il est rapporté que firent autrefois
Archimède,
sur les vaisseaux de
Métellus, qui assiégeait
Siracuse &
Procolle, quand les Turcs voulurent
prendre à une première fois
Constantinople, à quoi
ils ne seraient jamais parvenus, s'il ne fût mort
avant le dernier siège, à moins que l'attaque ne se
fût faite de nuit, sans clair de lune.
La manipulation de ces miroirs est très facile,
si l'on sait composer les eaux qui séparent l'obscurité
des métaux, & ensuite en former ce métal,
duquel ils sont faits, dont la glace doit conserver
E iv
@
( 72 )
une couleur rouge comme le sang; on fait fondre
la matière, on la laisse refroidir jusqu'à ce qu'il
s'en forme une glace que l'on polit subtilement.
On forme après cela les miroirs physiques, &
on leur donne les règles de la dioptrique, il faut que
toutes ces opérations soient achevées en peu de temps
afin que la matière resplendissante qui sert à leur
faire représenter nos merveilles, soit dans sa plus
grande force, & qu'alors en éprouvant les miroirs
au soleil ou à la lune, ils fassent une très belle lumière.
C'est cette lumière qui illumine l'homme dans
un instant, lui fait comprendre toutes les langues,
qui lui fait pénétrer le fond de la mer, les entrailles
de la terre, la création du monde, & partie des
miracles de Dieu, dans l'ordre qui y règne; on y
voit, comme dans la page d'un livre, tout ce que
la terre contient sur sa superficie, à la distance de
l'horizon; en un mot ceux qui sont assez heureux
de savoir composer de semblables miroirs,
quelques méchants hommes qu'ils fussent auparavant,
quelque fausse religion qu'ils professassent;
fussent-ils les plus grands Athées qui aient encore
paru, sont tout d'un coup changés dans leurs moeurs,
deviennent tout à fait gens de bien & dans la plus
haute vertu.
Outre les miroirs que l'on peut faire avec ce
métal composé, on en fait encore les véritables
talismans, anneaux, cachets, images & figures magiques
@
( 73 )
de nos ancêtres; & selon les influences des
planètes qui ont servi à leurs compositions, ils opèrent
diverses merveilles; car alors cette matière contenant
en puissance & en acte les vertus du Ciel & de la
Terre, par le mariage, pour ainsi dire, que l'on
fait des signes célestes, avec les corps métalliques;
ils opèrent une infinité de miracles, qui ne seront
crus qu'après l'expérience.
De plus, on peut encore, sur ce métal rougi au
plus grand feu, marcher hardiment, sans se brûler;
on en fait des balles & menu plomb pour la chasse &
qui tueront d'un seul coup deux ou trois douzaines de
perdrix, si elles étaient attroupées, ou à peu de
distance, sans qu'il s'en sauvât aucune; on en fabrique
des épées, des sabres, des poignards, des
piques & des couteaux doués d'une si grande force
pénétrative, qu'ils perceront les corps les plus durs:
un homme serait invulnérable, quand il ne porterait
qu'un casque de ce métal de sorte que les balles
des mousquets, les boulets de canon, les bombes,
les grenades, les carcasses, & autres armes meurtrières
ne pourraient jamais faire la moindre meurtrissure
à la personne; au contraire, elles se rompraient
plutôt en mille pièces, & les éclats
renvoyés à leur source, iraient plus loin en
reversant, que d'où ils seraient venus.
Il en est de même des ornements des chevaux; car
si on leur fait avec ce métal des mors, des rennes,
@
( 74 )
& des fers, ils pourront galoper devant une batterie
de canon, sans crainte d'être endommagés
ni blessés en façon quelconque.
De ce même métal, on fond des vases de cuisine,
soit pour boire ou pour manger; si l'on vient
à y mettre du poison de quelque qualité qu'il
soit, aussitôt le vase sue & chasse en dehors plusieurs
grosses taches, que l'on reconnaît facilement
être la malignité d'une chose vénéneuse, pour laquelle
on ne saurait prendre un meilleur contre-
poison, que la matière même qui sera restée dans
le vase.
Par le moyen de ce métal, on peut causer des
tempêtes sur la mer, les apaiser, faire continuer
le calme, faire régner les vents d'Est, Ouest,
Nord-est, faire engendrer des nuées, les dissiper,
faire paraître le soleil, faire pleuvoir, tonner,
neiger, grêler, en tout temps.
Il est aussi capable d'empêcher que personne ne
puisse dire ni penser du mal de celui qui en porte,
il l'éclaire, & lui fait contenter les esprits les plus
bizarres; il lui fait enfin expliquer & résoudre les
arguments les plus équivoques, & les énigmes les
plus difficiles, comme
Salomon fit à la Reine
de
Saba, &
Daniel au Roi
Nabuchodonosor, ainsi que
Joseph au Roi
Pharaon.
Voyez l'Histoire du Prophète
Daniel, chap. 2 &
@
( 75 )
4; & pour
Joseph, dans le Livre de la
Genèse, ch.
40 & 41.
Si l'on remplie un tonneau d'eau de pluie, qu'on
la laisse croupir, qu'ensuite on sépare l'eau claire
& azurée de ses impuretés, qu'on l'expose au soleil
dans un vaisseau de bois, & qu'on y jette dedans
une goutte de notre huile incombustible, on voit
qu'il se lève des ténèbres, comme lors de la
création de l'univers, ce qui a fait justement dire à
Hermès, dans sa Table d'Emeraude, ainsi le monde
a été créé.
Après quoi, si on en met deux gouttes, la lumière
se sépare des ténèbres; enfin, si l'on en met
consécutivement trois, quatre, cinq & six gouttes,
on y voit clairement tout ce qui s'est passé dans les
six jours de la création, ce que
Moyse nous a si
savamment détaillé par la permission de Dieu.
Cela paraît si admirable & si incompréhensible,
qu'il est impossible d'en pouvoir, par écrit, donner
en détail les circonstances; l'on aurait même de la
peine à croire, si j'avançais qu'on y voit passer,
comme dans une procession, tous les hommes de
nom qui ont possédés le secret depuis
Adam, jusqu'au
dernier d'aujourd'hui décédé, & qu'on les y
reconnaît très distinctement, & la différence du sexe.
L'on y voit quel corps
Adam &
Eve ont eu
avant leur chute, quel a été
le serpent, l'arbre &
le Fruit défendu; ce que c'est que le
Paradis terrestre,
@
( 76 )
où il est situé; l'on y voit en quel corps les
justes ressusciteront, & ceux que nous avons reçus
d'Adam, quelle est cette chair & ce sang qui est
né & engendré en nous par
le Saint-Esprit & l'eau;
car nous ne ressusciterons pas dans le corps que
nous a laissé
Adam par héritage; mais
en chair &
en sang régénéré par le S. Esprit & l'eau, & en tel
corps que
Jésus-Christ notre Sauveur est monté au
Ciel.
Si l'on prend les sept métaux, selon leurs planètes,
dont on imprime la figure dans leur heure
propre, que l'on mette tous ces métaux dans un
creuset, en suivant l'ordre que ces planètes tiennent
dans le Ciel, en commençant par
Saturne, que l'on
ferme les fenêtres de la chambre où l'on fait l'opération.
On sera tout entouré d'une flamme céleste,
qui aura été occasionnée par sept gouttes de
l'élixir que l'on aura versé dans le creuset pour
faire fondre les métaux; tout ce qui est alors dans
la chambre, paraîtra aussi reluisant que le soleil:
on voit sur sa tête tout le firmament, comme il
est représenté au Ciel étoilé, on voit le soleil, la
lune & les planètes, avec leurs mêmes mouvements
qu'ils font toute l'année; mais enfin tout disparaît
dans un quart-d'heure.
Si l'on prend encore un peu de notre pierre
avec de l'eau de pluie, que l'on mette le tout dans
un vase bouché, donc la troisième partie soit vide,
@
( 77 )
& que l'on le mette dans un lieu où il ne puisse
être ébranlé en façon quelconque; on verra dans
la pleine lune cette eau augmenter tellement, que
le vase en sera totalement plein; dans le décours
de la lune, l'eau diminuera à proportion, comme
elle avait augmenté, & cependant elle retiendra
toujours son même poids & sa même qualité.
Si à chaque pleine lune, quand elle est sur notre
horizon, l'on se retire en particulier dans un jardin,
& que l'on jette de notre poudre dans de l'eau de
pluie; peu à peu il montera des exhalaisons avec
grande force, jusques dans la concavité de la lune,
& si l'on continue chaque mois cette opération,
il n'y aura aucun Philosophe qui ait la connaissance
de la Pierre des Sages, dont on ne sache le nom
& la demeure; car chacun en même-temps sortira
de sa maison, & tournera les yeux vers le Ciel &
les quatre parties du monde; il remarquera que
cet ouvrage ne peut être fait que par un vrai
Philosophe, & ayant la même science, au même
temps de la pleine lune par de semblables opérations,
il répondra au premier Philosophe qui, par
ce moyen en sera connu, & il connaîtra ainsi
tous ceux qui vivent sous l'horizon.
Pour ce sujet, la même nuit qu'il lui aura été
répondu par une semblable flamme, il faudra s'oindre
les tempes avec de notre élixir blanc, prier Dieu
dévotement qu'il nous fasse la grâce de connaître
@
( 78 )
celui qui aura répondu, arrêtant fortement son
imagination dans ce seul désir, il s'endormira; &
quand on est éveillé, on rappelle dans sa mémoire
ce que l'on a vu pendant la nuit, & l'on sait en
même-temps le nom & la demeure de tous les Philosophes
voisins, & sous l'horizon; que si l'on ne
pouvait pas les trouver tout d'un coup, ils feraient
les premiers les démarches pour venir; s'imaginant
vraisemblablement que le nouveau Philosophe n'aurait
pas encore l'entière révélation de tout le secret.
Les Philosophes se font aimer de qui ils veulent,
se font respecter partout, s'approprient la science
des autres, peuvent inventer des machines, où un
seul homme dans un métier, travaillera & gagnera
plus dans un jour, que cinquante autres hommes
ne feraient dans le même métier, en y suivant les
routes ordinaires; ils ont de la hardiesse dans tout
ce qu'ils entreprennent; & dans les batailles, ils
gagnent toujours la victoire, pourvu cependant
qu'ils portent de la Pierre sur eux, qui les empêche
pareillement d'être frappé du tonnerre; enfin,
cette élixir rend ceux qui en usent d'une sagesse si
angélique, qu'il ne se trouve rien dans l'univers
qu'ils ne connaissent, depuis le
cèdre du liban,
jusqu'à
l'hysope de sur les murailles; ils connaissent
encore les vertus & propriétés de tout ce qu'il y a
sur la terre, & savent tirer du plus grand poison
les médecines les plus salutaires.
@
( 79 )
Celui qui use de notre élixir, pendant neuf
matins, & s'en frotte les tempes, est rendu si léger,
qu'il lui semble être tout d'air, capable de pouvoir
voler, comme les oiseaux, & se rendre comme
invisible, par sa grande agilité. Je ne dirai plus
rien, étant juste de conserver quelque chose pour
une troisième Lettre; je répondrai seulement à ce
qu'opposent les Sophistes, contre les guérisons miraculeuses
que nous faisons.
PREMIER ARGUMENT des Sophistes, contre la médecine universelle.
Il est impossible, objectent-ils, que trois sujets
particuliers puissent être guéris par un même remède;
s'ils différent tous les trois en être, en
constitution, en aliments & médicaments; les créatures
des trois règnes de la nature différent en
être, en constitution, en aliments, & en médicaments;
elles ne peuvent donc être guéries par un
même remède.
R E'P O N S E.
J'avoue que la forme des créatures est différente;
mais il n'en est pas de même de la matière,
parce que ces sujets étant tirés des éléments, & y
devant sans doute retourner; il est évident que les
@
( 80 )
mêmes éléments & médicaments leur serviront à
tous les trois également.
SECOND ARGUMENT.
Les animaux se nourrissent en partie avec des
végétaux, & les végétaux tirent aussi leur nourriture
des animaux: ainsi, quel rapport a le règne
minéral avec l'animal & le végétal.
R E'P O N S E.
Il nous est impossible de nous passer de sel que
l'on tire des minéraux, comme de la base & du
fondement de cet univers.
Le sel est la partie de la terre la plus épurée,
l'eau & le mercure en sont les plus spiritueuses, &
le soufre est la matière bitumineuse, qui donne le
mouvement & le degré de perfection aux deux
autres principes, qui tous les trois réunis, composent
les métaux & les minéraux; leur nature
est la même que celle des animaux & des plantes;
ils ne diffèrent tous qu'en l'espèce que le Souverain
Créateur, dans la création du monde, infusa par
sa sainte parole à chaque créature en particulier,
afin qu'elle se multipliât en son genre & espèce
seulement.
Les métaux ont plus de sel que de soufre &
de
@
( 81 )
de mercure; & c'est ce qui fait qu'ils ont leurs
racines beaucoup plus avant dans la terre que les
végétaux qui abondent plus en mercure qu'en sel
& en soufre, pourquoi ils poussent leurs tuyaux,
leurs feuilles, leurs fleurs & leurs fruits dans l'air,
& laissent leurs racines dans la terre comme la
plus grossière partie.
Enfin, les animaux qui abondent plus en soufre
qu'en sel & en mercure, participent d'un corps
mobile, volatil, terrestre & aquatique, parce qu'ils
ont une âme sensitive qui, après la mort de l'animal,
s'en retourne dans sa sphère.
Les corps les plus durs participent donc des
éléments matériels, au contraire des corps délicats,
lesquels tiennent plus de l'essence spirituelle de ces
mêmes éléments.
Cela doit faire comprendre que les éléments
subtils doivent agir sur les grossiers, comme les
créatures les plus pures dominent sur celles qui le
sont moins, à peu près de même que les minéraux
sont assujettis aux végétaux, & réciproquement
ceux-ci aux animaux, pour avoir toujours ensemble
un rapport convenable, & que le plus subtil des
trois, celui qui a le plus de sel, & le plus pur,
puisse servir de médecine pour les deux autres
règnes. Tout homme sensé conviendra de ces
principes, autrement si contre ses propres lumières
il persiste dans son erreur, pour toute réponse,
F
@
( 82 )
je lui rapporterai ce passage de
Philalethe, page
11.
Ils ont la tête si dure, quelques signes &
quelques miracles qu'ils puissent voir, ils n'abandonneront
point leurs sophistications, & ne rentreront
jamais dans le droit chemin.
Je m'arrête en cet endroit pour donner au
Public deux Ouvrages sur la première matière qui
méritent toute son attention, & dont je pense
qu'on me saura bon gré, ainsi que des remarques
que j'ai faites sur le dernier.
Le premier sert de clôture aux douze Clefs de
Basile - Valentin, page 70.
------------------------------------------------
DE
LA PREMIERE MATIERE
De la pierre des Philosophes.
U NE Pierre se voit, qui à vil prix se vend,
D'elle un Feu fugitif son origine prend.
Notre Pierre de lui est faite & composée,
Et de blanche couleur & de rouge parée.
Elle est Pierre & non Pierre, & la Nature en elle
Peut seul démontrer sa vertu non pareille,
Pour d'elle faire *yssir un Ruisseau clair coulant,
Dans lequel elle ira son Père suffoquant,
Et puis d'icelui mort, gourmande le paîtra,
Jusqu'à ce que son âme en son corps renaîtra.
Et sa Mère, qui est de nature volante,
En puissance lui soit, & en tout ressemblante,
Et à la vérité son Père renaissant,
A bien plus de vertu qu'il n'avait par avant.
@
( 83 )
La Mère du Soleil surpasse les années,
En âge, à cet effet, par toi Vulcain aidée.
Son Père néanmoins précède en origine,
Par son spirituel Etre & Essence divine.
L'Esprit, l'Ame & le Corps sont contenus en deux.
Le Magistère vient d'un, qui seul & un étant,
Peut ensemble assembler le Fixe & le Fuyant.
Elle est deux, elle est trois, & toutefois n'est qu'une.
Si tu n'es sage en cela, n'entendras chose aucune.
Fais laver dans un bain Adam le premier Père,
Où se baigne Vénus, de voluptés la Mère,
D'un horrible Dragon ce bain l'on préparait,
Quand toutes ses vertus & ses forces il perdait;
Et comme dit fort bien le Génie de Nature,
On ne peut le nommer que le double Mercure.
Je me tais, j'ai fini, j'ai nommé la matière,
Heureux, trois fois heureux, qui comprend ce mystère,
Que le soucieux ennui ne te surprenne point.
L'issue te fera voir ce tant désiré point.
Le second, dans le
Theatrum Chemicum, Volume
Ier, page 28. J'ai mis ma traduction à côté du
Latin.
| Testamenti A R N A L D I | Du Testament D'A R-
|
| de Villanova & Operum | N A U L D de Villeneuve,
|
| omnium Sapientium. | & des Ouvrages de tous
|
| ** | les Sages.
|
| LAPIS Philosophorum | Après avoir purifié
|
| de terra scaturiens in igne | & exalté par le feu la |
F ij
@
( 84 )
| perficitur seu exaltatur: | Pierre des Philosophes
|
| limpidissimae aquae potu | sortant de la terre, &
|
| satiatus ad minus horis | qu'elle est remplie d'une
|
| duodecim undique visibi- | eau très limpide qui
|
| liter tumens. Deinde in | accroît visiblement en
|
| stupha positus aëris sicci & | moins de douze heures, |
| mediocriter calidi vapore | la mettre dans une étuve
|
| depuratus extraneo soli- | où l'air soit sec, & dès
|
| ditatem suarum partium | qu'elle sera épurée par
|
| adipiscitur, & ab humore | la vapeur d'un feu tem-
|
| extenuatus superfluo, fit | péré, en extraire les par-
|
| aptus contritioni. Quibus | ties hétérogènes; sitôt
|
| per actis ex purioribus ejus | qu'elle est purgée de ses |
| partibus virgineum lac ex- | fèces, elle devient pro-
|
| primitur, quod confestim | pre à l'oeuvre; étant ainsi
|
| in Ovum Philosophorum | préparée & prête à l'em-
|
| positum, tamdiù pullifica | ploi, on tire un sel vier-
|
| concoctione foveri non de- | ge de ses parties les plus
|
| sinit, donec colorum va- | pures que l'on enferme
|
| rietate denudatus cum | sur le champ dans l'oeuf
|
| compare suo in niveo co- | philosophique ; avoir
|
| lore laetificat, & ex tunc | grand soin de conserver
|
| sine metu periculi, susti- | la chaleur la plus égale
|
| net poenas ignis crescen- | pour la cuisson de la ma-
|
| tis, donec colore tinctus | tière, qui passera alors
|
| purpureo, egrediatur ex | par plusieurs couleurs,
|
| monumento cum regia po- | avec sa compagne, jus-
|
| testate. | qu'à ce qu'elle parvienne
|
@
( 85 )
à la couleur blanche, qui réjouira l'Artiste, en lui
annonçant qu'il est dans le droit chemin, & que
par la suite, il peut, sans craindre aucun danger,
augmenter le degré de feu jusqu'à ce que la matière
prenne la couleur rouge & s'y fixe, qui est
la fin de l'ouvrage & le triomphe de l'oeuvre.
EXPLICATION des endroits qui m'ont paru les plus difficiles à comprendre.
Lapis Philosophorum, la Pierre des Philosophes:
cette première matière, ainsi que sa préparation
& le feu dont on doit se servir, sont les trois
articles sur lesquels les Sages ont été les plus
réservés, convenant que le surplus n'est qu'une
oeuvre de femme & un jeu d'enfant.
Basile Valentin,
dans les Vers ci-dessus, désigne la première
matière & sa préparation autant qu'il est possible;
si l'on fait une sérieuse attention à ce qu'il en
dit, il n'est pas le seul qui la qualifie de Pierre:
le triomphe hermétique, page 210, convient que
la première matière qu'il nous faut prendre, est
véritablement Pierre dans l'état de sa première
préparation, puisqu'elle est
solide & dure, pesante
cassante & friable.
Il n'est pas le seul qui l'appelle Pierre.
Calid,dans son Secret d'Alquimie, page 93, y parle de
cette façon:
C'est une Pierre vile, noire & puante;
qui ne coûte presque rien; elle est un peu pesante, &c
@
( 86 )
& il ajoute enfin,
ceci est la révélation & ouverture
de celui qui la cherche.
Le fin
Cosmopolite, dans son Traité du Sel,
page 254, s'exprime ainsi.
C'est une Pierre & non
Pierre: elle est appelée Pierre par sa ressemblance;
premièrement,
parce que sa minière est véritablement
Pierre au commencement qu'on la tire hors des cavernes
de la terre, c'est une matière dure & sèche
qui peut se réduire en petites parties, & qui se peut
broyer à la façon d'une Pierre.
Secondement,
parce qu'après la destruction de saforme qui n'est qu'un soufre puant qu'il faut auparavant
lui ôter, & après la destruction de ses parties
qui avaient été composées & unies ensemble par
la nature, il est nécessaire de la réduire en une essence
unique, en la digérant doucement selon nature, en
une Pierre incombustible, résistante au feu & fondante
comme cire: ce qu'elle ne peut faire qu'en
reprenant son universalité, comme a observé le
triomphe hermétique rapporté dans ma première
Lettre, page 34.
C'est sans doute de cette première matière, de
cette Pierre divine & surnaturelle, qu'il est dit
dans Moyse,
eduxit aquam de petra & oleum de
saxo durissimo.
Avant de quitter cette Pierre, je ne dois pas
omettre ici une remarque de la plus grande
conséquence pour les commençants, & qui les
@
( 87 )
arrête court, comme il m'est arrivé à moi-même.
Les Philosophes, à dessein d'embrouiller, nomment
souvent cette Pierre
notre matière comme
j'ai fait à leur imitation, page 17 de ma première
Lettre; lorsque j'ai mis le mot
nôtre, je n'entendais
point cette matière à la sortie de la terre,
comme en conviennent tous les Sages, entr'autres
le Triomphe hermétique, p. 210;
mais lorsqu'elle
est parfaitement purifiée & réduite en pure substance
mercurielle, alors seulement c'est notre matière,
suivant le sentiment de la Cassette du petit Paysan,
du bon Trévisan, de Zachaire, & l'universel de tous
les philosophes.
In igne perficitur seu exaltatur.
Il faut faire ici la même distinction sur le feu
que sur la première matière. Le feu secret, celui
que les Philosophes nomment notre feu, n'est pas
celui qui commence le premier ouvrage; & sur
cet article, il y a de grandes distinctions à faire,
où je vais suivre pour guide le bon Trévisan, page
377, parlant de l'ouvrage de l'Artiste, & en quoi
il peut aider à la nature: on y trouve
mais seulement
le feu est tout l'art de quoi s'aide nature,
car nous n'y saurions faire autre chose; après avoir
parlé de l'extraction de notre mercure ou première
matière, page 379, on y lit,
mais de ceci n'en
ai-je rien voulu dire, car c'est le feu qui le parfait
ou qui le détruit; & comme disent
Aros & Calid,
en tout notre ouvrage,
notre mercure & le feu
F iv
@
( 88 )
suffisent au milieu & à la fin, mais au commencement
n'est-il pas ainsi; car ce n'est pas notre mercure
ce qui est bon à entendre.
Il serait superflu de rapporter d'autres autorités
pour justifier du temps qu'il faut appeler
notre
matière &
notre feu: ce que j'ai dit suffira à qui
l'entendra dans son sens naturel.
Je dois encore observer en passant qu'il y a
de trois espèces d'or, l'astral, l'élémentaire & le
métallique; que le mercure des Philosophes les
contient tous les trois en puissance, sans quoi il
ne serait pas possible de les faire passer en acte;
il faut de même faire attention que le mercure
des Sages, lorsque les Philosophes l'appellent
notre
mercure, contient & renferme en lui-même son
soufre & son sel, dont l'un le coagule, & l'autre
le fait passer en élixir blanc ou rouge, suivant
les imbibitions; & que ce mercure animé
est la première matière des métaux dont use la
nature dans les mines; & que l'Artiste sage &
éclairé lui fournit sur terre, pour, à l'aide du feu
secret, en faire des métaux vivants que l'Art lui
fait porter à un degré de perfection au-dessus
de ceux qu'on tire de la terre; pour de cette outre
perfection les en vivifier & perfectionner sur
terre ce que la nature n'a pu faire en terre, faute
de chaleur.
Limpidissimae aquae potu satiatus ad
minus horis duodecim undique visibiliter tumens.
@
( 89 )
Notre première opération doit mettre notre
Pierre en état de s'engraisser elle-même en moins
de douze heures de temps, sans qu'il soit besoin de
lui rien ajouter en façon quelconque, sous peine
de tout perdre; la seule attention de l'Artiste est
de la mettre dans un lieu convenable où elle
puisse remplir ses mamelles vierges d'un lait virginal
qu'il faut traire avec prudence & précaution
tant qu'elle voudra bien en donner, sans, en
façon quelconque, la forcer, & faire de ce lait
une bonne provision pour n'en point manquer au
besoin, tant pour l'oeuvre que pour ses imbibitions.
Deindè in stupha positus, &c.
Je ne trouve plus que deux difficultés qui méritent
attention, & que voici:
quod confestim est
la première,
cum compare suo est la seconde?
quod
confestim, sur le champ, ce mot a trait aux deux
mercures qu'il faut mettre dans l'oeuf pour en
faire le mercure animé des Philosophes, qui
recommandent de ne point perdre la chaleur qu'il
aura acquise pendant toute l'opération; c'est pourquoi
ils veulent qu'à l'instant même qu'on le tire
des mamelles de sa mère, on l'enferme. Et
Zachaire,
page 503, prescrit positivement que la
jonction de ces deux mercures, qui est le mariage
du ciel & de la terre, se fasse dans l'instant même
sans y apporter aucun retardement; & il prétend
que le terme de cette conjonction connu, le
@
( 90 )
reste n'est plus qu'oeuvre de femme & jeu d'enfant,
n'étant plus besoin que de cuire
les deux matières
déjà assemblées; ce qui me paraît clair.
A l'égard du mot
avec sa compagne, Arnauld
de Villeneuve entend par-là parler des deux mercures
que Zachaire, page 504, nomme
les deux
matières déjà assemblées.
Si l'on réfléchit sur ces deux matières qui
doivent composer le mercure animé (dont on
doit garder de chacun séparément bonne provision
pour faire les imbibitions) & sur ce que les Philosophes
ont tant recommandé de faire les blanches
avec le mercure blanc, & les rouges avec le
mercure rouge ou citrin; & qu'on prie en cet
endroit le Ciel d'être favorable, on ne sera pas
fort embarrassé sur la façon de ces deux mercures,
ni sur leurs poids pour l'oeuf.
Flamel, page 246, avertit charitablement le
Lecteur de faire sur ces deux mercures la plus
sérieuse attention; & qu'il s'y serait trompé sans
le livre d'Abraham Juif: il dit bien que le lait
de la Lune n'est pas comme le lait virginal du
Soleil, que les imbibitions de la blancheur demandent
un lait plus blanc que celles de la rougeur
ou couleur d'or; mais il s'arrête en cet
endroit sans rien enseigner.
Le Triomphe Hermétique, page 350, après
avoir dit
que de notre liqueur ou lait virginal qu'on
@
( 91 )
tire de la Pierre, on en fait deux mercures, l'un
blanc, l'autre rouge, & qu'il faut bien prendre
garde de se tromper lors des imbibitions; que la
lunaire & le mercure blanc, & le vinaigre très
aigre le mercure rouge. Page 312, en parlant
des cohobations du mercure sur son père, il
tranche du tout, en disant:
si undecies coit aurum,
& cum eo emitit suum semen, & debilitatur
ferè ad mortem usque concipit chalybs & generat
filium patre clariorem; ce qui est le secret des deux
mercures qu'il faut conserver séparément, & ne
point confondre leurs espèces, lors des imbibitions,
comme je le viens d'observer.
C'est de ces deux mercures, l'un mâle & l'autre
femelle, qu'on compose l'oeuf philosophique, qui
lors du mélange, devient le mercure animé des
Philosophes, & auquel ils ont donné plus de mille
noms différents; leur poids est un du mâle & deux
de la femelle.
Il ne reste plus, selon moi, aucune difficulté à
aplanir; & tout est suffisamment intelligible dans
le surplus du Testament d'Arnauld de Villeneuve.
Voilà, Madame, l'exécution de ce que je vous
avais promis par ma première Lettre, & l'accomplissement
de ce que vous m'avez prescrit par
la vôtre du 30 Août dernier: vous n'avez plus
besoin d'autres Livres; car je puis vous certifier
avoir rassemblé en peu de mots tout ce qui a été
@
( 92 )
écrit de plus clair & de plus intelligible sur la
première matière des Sages, sur leurs différents
feux, les moyens de préparer cette matière, tant
pour la placer dans l'oeuf que pour en faire les
imbibitions, soit au blanc comme au rouge.
La fermentation se trouvant dans Philalethe,
& nombre d'autres vrais Philosophes, je n'ai pas
cru à propos d'en grossir cette Lettre pour vous
en donner des extraits que vous pouvez, comme
moi, trouver dans les Originaux même.
J'espère, grâce au Ciel, finir enfin toutes mes
affaires cette année, & exécuter ce que j'ai promis
pour la prochaine. Tout est entre les mains
de Dieu.
Je ne puis mieux employer mon temps dans mes
moments de loisir, qu'en travaillant à ma troisième
Lettre; où comme je l'annonce dans le frontispice
de la première, je prouverai la réalité de notre
Pierre par tout ce que l'Histoire sacrée & profane
ont de plus précis. Je n'ai point cru mieux faire
que de l'adresser à mon frère, qui en nie la possibilité,
parce qu'il n'en a point vu d'effets: je me
fais un vrai plaisir de lui justifier par une naturelle
analyse que je donnerai du sens mystérieux de la
première Semaine de Moyse; qu'il ne faut pas
prendre à la lettre tout ce qu'on lit; & j'espère
que vous serez satisfaite de l'explication que j'en
donnerai, à quoi jusqu'à présent personne n'a
@
( 93 )
pensé. Quoique plusieurs Philosophes, surtout
Philalethe, en fasse remarquer le double sens, sans
l'expliquer que par rapport au grand oeuvre seulement,
la Lumiere sortant des tenebres, dont le
nom de l'auteur est inconnu, n'a point selon moi,
frappé au vrai but. Comme mon intention n'est
à cet égard que la gloire de Dieu, & que je n'entends
en façon quelconque toucher à son culte,
mais au contraire l'augmenter autant qu'il sera en
mon pouvoir, je prendrai la liberté, si vous me
le permettez, Madame, de vous adresser mon
Manuscrit, & je le soumettrai à votre correction
avant de le faire passer sous les yeux de mon
Censeur. Je suis, avec le plus profond respect,
M A D A M E,
Votre très humble & très
obéissant serviteur.
LE SANCELRIEN TOURANGEAU.
A Paris, ce 29 Mars 1777.
P. S. J'ai fini ma précédente par une Centurie
de
Nostradamus, dont l'explication, quoique naturelle,
ne sautait pas aux yeux du premier coup.
Dans la crainte qu'on ne me pût reprocher, &
à
Nostradamus, que la Centurie rapportée était la
seule, dans ses Ouvrages, qui concernât la Philosophie
hermétique, je vais en donner une seconde,
qui est la 67e de la 3e Centurie, page 30.
@
( 94 )
Une nouvelle secte de Philosophes,
Méprisant mort, or, honneurs & richesses.
Des monts Germains ne seront limitrophes.
A les ensuivre auront appui & presse.
Elle ne peut concerner les frères de la Rose-
Croix nés dans l'Allemagne même, & qui y font
encore aujourd'hui leur séjour, au lieu que les
Philosophes hermétiques, dont parle ici
Nostradamus,
ne doivent pas même être limitrophes; ou
voisins de l'Allemagne, qui sont les
monts Germains
désignés par ce Prophète, il n'y a que la seule secte
des Philosophes hermétiques qui méprisent la mort,
l'or, les honneurs temporels & les richesses: cette
secte doit ouvrir les yeux de ceux qui les écouteront
& verront les guérisons miraculeuses qu'ils
opéreront puisqu'ils seront soutenus d'une puissance:
ce qui est annoncé par les mots
auront
appui, & un chacun reconnaissant la vérité de ce
qu'ils prophétiseront, s'empressera de les suivre, &
de s'agréger parmi eux, ce qui est signifié par
le mot &
presse.
La troisième, que je rapporterai dans la Lettre
que j'adresse à mon frère, indique positivement la
ville de Tours, d'où doit sortir un Philosophe qui
aura de grandes peines; mais enfin parviendra au
but désiré. Le nom de son épouse y est nommé à
une Lettre près qui en a été séparé par
Nostradamus,
pour en faire un Anagramme.
F I N.