Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.

@

Page

Réfer. : 2310 .
Auteur : Vigenère, Blaise de.
Titre : Traité du feu & du sel.
S/titre : excellent & rare Opuscule.

Editeur : Abel l'Angelier. Paris.
Date éd. : 1618 .
@




T R A I T E'
D U
FEU ET DU SEL.

E X C E L L E N T E T R A R E

Opuscule du Sieur Blaise de Vigenere

@

T R A I T E'
D U
FEU ET DU SEL,

E X C E L L E N T E T R A R E

Opuscule du sieur Blaise de Vigenere
Bourbonnois, trouvé parmi ses papiers
après son décés.

pict

A P A R I S,
Chez la veuve Abel Langelier au premier
pilier de la grand' salle du Palais.
-----------------M.
DC. XVIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.

@
@

-----------------------------------------------------------------------------
P R I V I L E G E DV R O Y.


pict Ovïs par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre, A nos Amez Conseillers les gens tenans
nos Cours de Parlemens, Preuost de Paris, Bailly de Roüen,
Seneschaux de Lyon, Thoulouze, Bordeaux, Poictou, & le
Maine, leurs Lieutenans, à tous autres nos Iuges & Officiers
qu'il appartiendra, Salut, Nostre bien aimée Françoise de
Louuain, veufue de Feu Abel l'Angelier, viuant marchant
Libraire en l'Vniuersité de Paris, nous à fait remontrer qu'ayant auec beaucoup
de fraiz & labeur recherché les oeuvres du sieur de Vigenere, elle auroit recouuert
vn liure dudit sieur intitulé Traicté du feu & du sel, lequel elle feroit volontiers
imprimer, si elle ne craignoit que quelque Librairie & Imprimeur voulust faire le
semblable, la frustrant par ce moyen de son labeur, & du recouurement de ses
frais: Nous requerant à ces fins lettres necessaires. A ces causes, desirant bien &
fauorablement traicter la dite veusue l'Angelier, luy auons de nos graces & authorité
royal, permis & accordé, permettons & accordons imprimer ou faire imprimer
le dit liure, iceluy vendre & distribuer par tout cestuy nostre Royaume, & terres de
nostre obeyssance, sans qu'autres que ceux qui auront d'elle charge se puissent
entremettre en l'impression, vente & distribution d'iceluy soubs pretexe de quelconque
changement, desguisement, cause & occasion que ce soit, si ce n'est de son
gré & consentement, ou que les livres qu'ils exposeront en vente ayent par elle esté
imprimez: Et par le temps & terme de dix ans, à compter du iour qu'il aura esté
acheué d'imprimer, à la charge d'en mettre deux exemplaires en nostre bibliotheque
des Cordeliers de ceste ville de Paris, auparauant que l'exposer en vente,
suiuant nostre reglement. Declarant à ces fins tous autres liures & exemplaires
acquis & confisquez à la dite veusue l'Angelier, qu'elle pourra faire saisir nonobstant
oppositions ou appellations quelconques. Voulant en outre que les contreuenans
soient mulctez par amendes, & condamnez aux despens, dommages & interests; &
autres peines de droict. Si vous mandons que du contenu en ces presentes, vous
faictes, souffrer & laissez iouïr la dite veusue l'Angelier plainenent & paisiblement,
& à ce faire souffrir & obeyr de tout ceux qu'il appartiendra, en mettant par ladite
veusue au commencement ou fin dudit livre ces presentes ou bref extrait, Voulons
qu'elles soient tenues pour deuëment signifiées. Car tel est nostre plaisir. Donné à
Paris le 7. iour d'Octobre l'an de grace 1617: & de nostre regne le huictiéme.

Par le Roy en son Conseil. RENOVARD.
-------------------------------------------------------------------------
Extraict des Registres de Parlement.
VEv par la Chambre des vacations les lettres patentes du septiesme du present mois d'Octobre,
signées par le Roy en son Conseil, RENOVARD, & scellées du grand scel, par lesquellles inclinans à la supplication de Françoise de Louuain veusue de feu Abel l'Angelier, viuant
marchant libraire en l'Vniversité de Paris, luy permet imprimer ou faire imprimer, vendre &
debiter le liure intitulé Traicté du feu & du sel, sans qu'autres puissent ce faire que par son congé
& permission pendant dix ans, à commencer du iour qu'il sera parachevé sur les peines, & ainsi
que au long contiennent lesdites lettres. Requeste par elle presentée à fin d'entherinement
d'icelles conclusions du Procureur General du Roy, tout considéré. Ladite Chambre ordonne
que ladite de Louuain iouira de l'effect & contenu en icelles selon leur forme & teneur, à la
charge de mettre par elle deux exemplaires en la Bibliotheque du Roy és Cordeliers de ceste
ville de Paris suivant lesdites lettres. Faict és vacations le 17. Octobre 1617.
Signé DV TILLET. T R A I C T E'

@
@

pict

A U L E C T E U R.

pict NTRE les oeuvres du feu sieur
de Vigenère, tant parachevées,
qu'autres après son décès, mises
es mains de défunt l'Angelier
Libraire, pour les donner au
public, s'étant rencontré ce Traité DU FEU
ET DU SEL, la recherche en a semblé si curieuse,
le sujet si beau, & la doctrine si peu
commune, qu'encore que l'Auteur n'y eus apporté
la dernière main, ni donné l'entière polissure;
néanmoins tel qu'il est on l'a estimé digne
de vous être présenté; & le lisant en ferez pareil
jugement. Recevez-le donc & en faites cas, s'il
vous agrée; vous persuadant que comme au tableau
de Vénus ébauché par Apéllés, l'excellence
des traits fait perdre l'espérance de le pouvoir
assez dignement parachever.
à ij

@

pict

T R A I T E' D U F E U
E T D U S E L

P A R L E S I E U R B L A I S E
D E V I G E N E R E.

PREMIERE PARTIE.

pict YTHAGORE, celui sans doute
de tous les Ethniques, qui du commun
consentement & aveu de
tous, a le plus profond & avec moins
d'incertitude pénétré es secrets tant
de la divinité que de la nature,
l'ayant bu à pleins traits dans la vive source des
traditions Mosaïques; parmi ses symboles, où à la
lettre il touche une chose, & mystiquement y en
est sous-entendue & comprise vue autre; (en quoi
il imite les Egyptiens & Chaldéens, ou plutôt les
Hébreux dont le tout leur est provenu;) en met
ces deux-ci. Ne parler de Dieu sans lumière, & d'appliquer
en tous ses sacrifices & offrandes du Sel. Ce que
de mot à mot il a emprunté de Moïse, comme
A
@

2 T R A I T E'

nous le déduirons ci-après; car notre intention
est de traiter ici du FEU & du SEL.
Et ce sur ce passage du IX. de S. Marc, sur lequel
nous avons bâti le présent traité, πα̑ς .. .... ...
.................................. Tout homme
sera salé de feu; & toute victime sera salée de sel. En
quoi quatre choses viennent à être spécifiées;
l'homme, & la victime; le Feu, & le Sel: qui néanmoins
se réduisent à deux, comprenant sous soi
les deux autres; l'homme, & la victime; & le feu, &
le sel; pour la grande conformité qu'ils ont par ensemble.
AU COMMENCEMENT Dieu créa le Ciel &
la Terre; ce dit Moïse tout à l'entrée de Genèse:
Sur quoi Aristobule Juif, & quelques Ethniques,
voulant montrer, que Pythagore, & Platon
avaient lu les livres de Moïse, & de là tiré la plus
part de leur plus secrète Philosophie; allèguent
que ce que Moïse aurait dit, Que le Ciel, & la Terre
furent créés tous les premiers, Platon en son Timée,
après Timée Locrien, aurait dit, Que Dieu assembla
premièrement le feu, & la terre, pour en
bâtir cet univers: (nous le montrerons ci-après
plus sensiblement du Zohar au lumignon d'une
chandelle allumée; car tout consiste de la lumière,
qui est la premiere créature de toutes) ces Philosophes
se présupposant que le monde consistait,
comme il fait à la Vérité, de quatre éléments, qui
sont aussi bien au Ciel, & plus haut encore, comme
@

D U F E U E T D U S E L. 3

en terre; & plus bas, mais diversement: les deux
plus hauts, l'air & le feu; étant compris sous le
nom du Ciel, & de la région éthérée; car αιυἡρ vient
du verbe αἴυω, luire & enflammer, les deux propriétés
de ces éléments: & sous le mot de terre, les deux
plus bas, terre & eau, incorporés en un seul globe.
Mais combien que Moïse mette le Ciel devant la
terre (& notez ici qu'en tout le Genèse, il ne touche
que les choses sensibles, des intelligibles c'est un
cas à part) néanmoins on n'est point bien d'accord
de cela, Juifs ni Chrétiens. Saint Chrysostome
Homélie premiere; Voyez un peu de quelle dignité la
nature divine vient à reluire en sa manière de procéder à
la création des choses. Car Dieu au rebours des artisans,
en bâtissant son édifice, épandit premièrement le ciel tout
autour, puis planta la terre au dessous. Il travailla premièrement
au comble, & par après vint au fondement.
Mais la façon des Hébreux est, que quand ils ont à
parler de plus d'une chose, ils mettent ordinairement
la dernière en ordre, qu'ils prétendent toucher
la premiere: & le même se pratique ici; où
le ciel est allégué devant la terre, qu'immédiatement
il vient à décrire après. In principio creauit
Deus caelum & terram; terra autem erat inanis & vacua.
De même en a usé saint Mathieu tout à l'entrée
de son Evangile: Le livre de la génération de
JESUS CHRIST, fils de David, fils d'Abraham.
Abraham engendra Isaac, &c. Car on sait combien
long temps Abraham fut devant David. D'ailleurs,
A ij
@

4 T R A I T E'

il semble que Moïse veuille particulièrement
démontrer que la terre fut faite devant le
ciel, par la création de l'homme, qui est une image
& portrait du grand monde, en ce qu'au 2. de Genèse
Dieu forma l'homme du limon de la terre,
c'est à dire son corps, qui la représente. Et puis inspira
en sa face, ou lui boursouffla l'esprit de Vie,
lequel se rapporte au ciel. A quoi bat aussi ce qui
est écrit en la premiere aux Corinth. 15. Le premier
homme de terre est terrestre, & le second homme du ciel
est céleste: le premier homme Adam a été fait en âme vivante;
& le dernier Adam en esprit vivifiant. A quoi
se rapporte la génération de la créature, qui par six
semaines après sa conception, n'est qu'une masse
de chair informe, jusqu'à ce que l'âme qui y est infuse
d'en haut la vivifie.
LES quatre éléments au reste dont tout est bâti
consistent de quatre qualités; chaud, & sec; froid
& humide; deux d'icelles accouplées en chacun
d'iceux. La terre, à savoir, de froid & de sec: l'eau
de froid & humide: l'air, d'humide & de chaud: &
le feu, de chaud & de sec; dont il se vient joindre
avec la terre: car les éléments sont circulaires, comme
veut Hermès; chacun étant entouré de deux
autres, avec lesquels il convient en l'une de leurs
qualités, qui lui est appropriée: comme la terre
entre le feu & l'eau, participe avec le feu en sécheresse,
& avec l'eau en froideur. Et ainsi du reste.
L'HOMME donc qui est l'image du grand
@

D U F E U E T D U S E L. 5

monde, & est de là appelé le microcosme ou petit
monde; comme le monde qui est fait à la ressemblance
de son archétype, est dit le grand homme
étant composé des quatre éléments, aura aussi son
ciel; & sa terre. L'âme & l'entendement sont son
ciel; le corps & la sensualité, sa terre. Tellement
que connaître le ciel & la terre de l'homme, est
d'avoir pleine & entière connaissance de tout l'Univers,
& de la nature des choses. De la connaissance
du monde sensible, nous venons à celle du
Créateur, & du monde intelligible: Per creaturam
creator intelligitur, dit saint Augustin. Le feu au reste
donne au corps le mouvement; l'air, le sentiment;
l'eau, la nourriture; & la terre, la subsistance.
Le ciel outre plus désigne le monde intelligible, &
la terre le sensible: chacun desquels est sous-divisé
en deux (en tout cas je ne parle qu'après le Zohar, &
les anciens Rabbins) l'intelligible au paradis, & à
l'enfer; & le sensible au monde céleste & l'élémentaire.
Origène fait en cet endroit un fort beau discours
tout à l'entrée de Genèse: Que Dieu fit premièrement
le ciel, ou monde intelligible; suivant
ce qui est dit au 66. d'Isaïe: Le ciel est mon siège; & la
terre mon marchepied. Ou plutôt c'est Dieu auquel
habite le monde; & non pas que le monde soit l'habitacle
de Dieu: In ipso enim viuimus, & mouemur,
& sumus: car le vrai siège & habitation de Dieu est
sa propre essence: & avant la création du monde,
comme met Rabbi Eliezer en ses chap. il n'y avait
A iij
@

6 T R A I T E'

rien que l'essence de Dieu, & son nom, qui ne sont
qu'une même chose. Après donc le ciel ou
monde intelligible, poursuit Origène, Dieu fit le
firmament, c'est à dire ce monde sensible; car tout
corps a je ne sais quoi de ferme & solide, & tout
solide est corporel. Et comme ce que Dieu proposait
de faire consistait d'esprit & de corps; pour
cette cause il est écrit, que Dieu fit premièrement
le ciel, c'est à dire toute spirituelle substance, sur
laquelle ainsi que sur quelque trône il se reposait.
Le firmament pour notre regard est le corps, que
I. Cor. 3 le Zohar appelle le temple; & l'Apôtre aussi; Templum
Dei estus vos. Et le ciel qui est spirituel, est notre
âme, & l'homme intérieur: le firmament est
l'externe, qui ne voit, ni ne connaît Dieu que sensiblement.
De manière que l'homme est double:
I. Cor. 15. (est corpus animale, & est spirituale) l'un intérieur
spirituel, invisible; celui que saint Marc en ce lieu
désigne par l'homme: l'autre extérieur, corporel,
animal, qu'il dénote par la victime; lequel ne comprend
point les choses qui sont de l'esprit de Dieu, mais le
spirituel discerne tout. Tellement que l'homme extérieur
animal est comparé aux bêtes brutes, dont
Psau. 48. se prenaient les victimes pour les sacrifices. Comparatus
est immensis insipientibus, & similis factus est
Ecclésiaste illis. Nil enim habet homo iumento amplius: le charnel
& animal faut entendre, qui consiste de ce
corps visible, lequel meure aussi bien que les bêbien
tes; se corrompt & retourne en terre. Donc fort
@

D U F E U E T D U S E L. 7

aurait dit Platon, ... .................
Que ce qui se voit de l'homme, n'est pas proprement
l'homme. Et en l'Alcibiade prem. plus distinctement
encore; ἔτερον ..................
L'homme est je ne sais quoi autre que n'est son corps; à
savoir l'âme, comme il suit après. Ce que Cicéron
aurait emprunté au songe de Scipion: Tu vero sic
habeto; te non esse mortalem, sed corpus hoc: non enim tu
es quem forma ista declarat, sed mens cuiusque is est
quisque, non ea figara quae digito demonstrari potest.
Et le Philosophe Anaxarque, pendant que le Tyran
Nicocreon de Chypre se faisait broyer dedans
un grand mortier de marbre, criait à haute voix;
Broie fort, broie l'écorce d'Anaxarque, car ce n'est pas
lui que tu broies.
Me sera-il ici permis d'apporter quelque
chose des Metubale ? Tout ce qui est, est ou
invisible, ou visible: l'intellectuel, ou sensible;
l'agent, & le patient; la forme, & la matière; l'esprit,
& le corps; l'homme intérieur, & l'extérieur;
le feu & l'eau; ce qui voit, & ce qui est vu. Mais
ce qui voit est bien plus excellent & plus digne,
que ce qui est vu; & n'y a rien qui voie que l'invisible:
là où ce qui est vu est comme aveugle:
par quoi l'eau est un sujet propre & convenable,
sur quoi le feu ou esprit puisse étendre son
action: aussi l'a il élue pour son domicile & demeure:
car s'y introduisant, il l'élue en haut en
nature d'air contigu à lui. Lequel esprit invisible
@

8 T R A I T E'

(Spiritus domini serebatur super aquas; ou plutôt, intubabat
aquis) voyait le visible; mouvait l'immobile,
car l'eau n'a point de mouvement de soi; il n'y a que
l'air & le feu qui en aient: & parlait par les organes
d'un muet; tout ainsi que quand par notre vent &
haleine entonnant une flûte nous la faisons résonner
quelque muette qu'elle soit. Ce corps &
esprit, eau & feu, nous sont désignés par Caïn &
Abel, les premières créatures de toutes autres, engendrées
de semence d'homme & de femme; & par
leurs sacrifices; dont ceux de Caïn provenant des
fruits de la terre, étaient par conséquent corporels,
morts, & inanimés; & quant & quant privés
de foi, laquelle dépend de l'esprit; & se résolvaient
par le feu en une vapeur aqueuse, ainsi que pour
l'aller trouver en sa sphère & domicile, pour de
nouveau pâtir sous lui. Mais ceux d'Abel étaient
spirituels, animés, pleins de vie, qui réside au sang;
& de piété & dévotion: aussi, ce disent Aben-Ezra,
& l'Auteur de Fasciculus myrrhae, un feu descendit
d'en haut pour les recueillir; ce qui n'advint
pas à ceux de Caïn, que dévora un feu étrange; &
par là était dénoté l'homme extérieur, sensuel,
animal, qui doit être salé de sel; & Abel l'intérieur,
spirituel, de feu. Lequel est double, le matériel
& essentiel; l'actuel & potentiel, comme es
cautères. Tout ce qui est sensible & visible, se purge
par l'actuel; l'invisible & intelligible par le spirituel
& potentiel. Saint Ambroise au traité d'Isaac,
saac,
@

D U F E U E T D U S E L. 9

& de l'âme: Qu'est-ce que l'homme, l'âme d'icelui,
ou la chair, ou l'assemblage de ces deux? car autre
chose est le vêtement, & autre ce qui en est revêtu. A la
vérité il y a deux hommes; je laisse le Messie à
part; Adam qui fut fait & formé de Dieu quant au
corps, de poudre & de terre; puis-après inspiré de
lui de l'esprit de vie: s'il se fût gardé de méprendre,
il était fait participant à pair des Anges, de la
béatitude éternelle; mais son péché l'en déposséda.
L'autre homme est celui qui vient à naître successivement
de l'assemblage de l'homme & la femme;
lequel pour son offense originaire est rendu
sujet à la mort, à peines, travaux, & mésaises; par
quoi il faut qu'il retourne dont il est venu: mais
quant à l'âme qui vient de Dieu, il demeure en son
franc arbitre: si elle veut adhérer à Dieu, elle est
est capable d'être admise au rang de des enfants: Qui
non ex sanginibus, neque ex voluntate carnis, neque
ex voluntate viri, sed ex Deo nati sunt. Tel fut Adam
devant sa premiere transgression.
L'AME donc qui est l'homme intérieur, spirituel,
& le vrai homme, celui proprement qui vit;
car le corps n'a de soi point de vie, ni de mouvement,
& n'est autre chose que comme une écorce
& revêtement de l'interne, selon le Zohar, alléguant
ceci la dessus du 10. de Job; Tu m'as revêtu de peau &
de chair. A quoi semble battre aussi le 6. de S. Mathieu,
où pour nous montrer combien l'âme nous
doit être en plus grande recommandation que le
B
@

10 T R A I T E'

corps, comme plus digne & précieuse; le SAUVEUR
dit; N'ayez point souci de quoi vous revêtirez votre
corps; le corps n'est-il pas plus que le vêtement? Et par
conséquent l'âme plus que le corps, puis que le
corps n'est que comme un vêtement de l'âme; lequel
est sujet à se dépérir & user (omnes sicut vestimentum
veterascent: Et l'Apôtre en la 1. aux Corinth.
L'homme extérieur se déchet, mais l'intérieur se
renouvelle de jour à autre.) Car il se lave, poursuit le
Zohar, par le feu, ainsi qu'une Salamandre: & l'extérieur
par l'eau, avec des savons & lessives, qui consistent
toutes de sels. Desquelles deux manières de
*repurgements il est ainsi parlé au 31. des Nombres.
Tout ce qui pourra supporter le feu, sera purge par icelui:
& ce qui ne le peut soutenir, sera sanctifié par
l'eau de la purification. Ce qui était une figure de ce
que le Précurseur dit au 3. de S. Mathieu; Bien
vrai que je vous baptise d'eau à pénitence; mais celui
qui vient après moi vous baptisera au S. Esprit, & en
feu.
MAIS voici comme en parle plus particulièrement
le Zohar: Si ainsi est, Adam qu'est-il? Que si
vous dites que ce n'est que peau & chair, & os & nerfs;
il ne va pas de cette sorte: car pour en parler à la vérité,
l'homme n'est autre chose que l'âme immortelle qui est en
lui. Et la peau, chair, sang, os & nerfs; sont les vêtements
desquels elle est enveloppée, ainsi qu'une petite créature naguère
née dedans les couches & langes de son berceau. Ce
ne sont qu'ustensiles & instruments octroyés aux enfants

Note du traducteur :
*repurgement : purification, purgation


@

D U F E U E T D U S E L. 11

des femmes, & non pas l'homme ou Adam. Car quand
cet Adam ainsi fait est enlevé hors de ce monde, il est
dépouillé de ces instruments dont il avait été revêtu &
accommodé. C'est la peau dont le fils le l'homme est enveloppé,
avec sa chair, ses os, & nerfs: & cela consiste au
secret mystère de la Sapience, selon que l'a enseigné Moise
es *cortines du tabernacle, qui sont le vêtement intérieur,
& le tabernacle l'extérieur. A ce même propos l'Apôtre
au 5. de la 2. aux Corinthiens: Nous savons
assez que si notre habitation terrestre de cette infirme *cahuette
vient a être détruite, nous avons un édifice qui
n'est point bâti de main d'homme, mais est permanent éternellement
là haut es cieux: dont nous désirons d'être revêtus
de notre domicile au ciel; si toutefois nous sommes
trouvés vêtus, & non nus. Par ainsi Adam, quant
au corps, est une représentation du monde sensible,
ou sa peau correspond au firmament. (extendens
caelum sicut pellem.) Car comme le ciel couvre &
enveloppe toutes choses, de même fait la peau
tout l'homme: en laquelle sont introduites a asséchées
ses étoiles, & signes, & savoir les traits &
linéaments es mains, au front, au visage; par ou se
révèle aux hommes sages & qui le savent discerner,
l'inclination de son naturel, imprimée en l'intérieur.
Et qui de là ne le conjecture, est comme celui
à qui le ciel étant ainsi que couvert de nuages,
ne peut apercevoir les constellations qui y sont;
ou bien qui serait offusqué de sa vue. Et encore
que les sages & experts en ces choses, y puissent aucunement
B ij

Note du traducteur :
*cortine : rideau, tenture
*cahuette : cahute


@

12 T R A I T E'

remarquer ce qui est dénoté par ces
traits & linéaments de la paume de la main, & des
doigts, au dedans d'iceux; car par le dehors c'est
un cas à part, & ne s'en manifeste que les ongles,
qui ne sont pas un petit secret & mystère; parce
qu'elles s'offusquent en la mort, & ont toujours
vu luisant lustre durant la vie; au poil, es yeux, au
nez, aux lèvres, & tout le reste de la personne. Car
Genès. 2. comme Dieu a fait le Soleil, la Lune, & les étoiles,
pour y remarquer au grand monde, non tant seulement
le jour, la nuit, & les saisons, mais les mutations
des temps, & beaucoup de signes qui doivent
apparoir en terre: aussi a-il fait & marqué en
l'homme, le petit monde, certains traits & linéaments
tenant lieu d'étoiles & astres; par où l'on peut
parvenir à la connaissance de fort grands secrets,
non vulgaires, ni connus de tous. C'est par là que
les Intelligences du monde supérieur influent &
découlent comme par certains canaux leurs influences,
dont les effets se viennent rebattre, &
accomplir leurs effets ici bas: De la même sorte
que des choses tirées d'un arc roide & puissant se
viendront planter dedans une butte, où elles s'arrêtent.
MAIS pour reprendre le propos de cet homme
double, & au vêtement d'icelui, l'Apôtre en
la 1. aux Corinth. 15. Il y a des corps célestes, & des
corps terrestres: néanmoins autre est la gloire des uns &
des autres. Il y a un corps animal, & un corps spirituel.
@

D U F E U E T D U S E L. 13

Est-il semé corps animal? il ressuscitera corps spirituel
incorruptible. A celui-ci se réfère le feu, & au
corruptible le sel.
De ces vêtements au surplus l'occasion se présente
de l'étendre plus au long, pour mieux
montrer qui doit être salé de feu, & qui de sel;
lequel est ici exprimé par la victime, à qui l'homme
extérieur corporel correspond, selon l'Apôtre
aux Rom. 12. Je vous prie, mes frères, par la miséricorde
de Dieu, que vous lui offriez vos corps en une hostie vivante,
sainte, qui lui puisse plaire, & être agréable.
Ce qu'elle ne saurait, si elle n'est pure, nette, incontaminée,
pour se rendre le domicile du saint
ESPRIT. Ne savez-vous pas que votre corps est le
domicile du S. ESPRIT qui est en vous? lequel est
communément désigné en l'Ecriture par le feu,
dont nous devons être intérieurement salés,
c'est à dire préservés de corruption. Et de quelle corruption:
des péchés qui putréfient notre âme. Origène
liv. 7. contre Celsus, parlant des vêtements d'icelle,
met qu'étant de soi incorporelle & invisible,
en quelque lieu corporel qu'elle se retrouve,
elle a besoin d'un corps convenable à la nature de
ce lieu où elle réside. Comme lors qu'elle est en ce
monde élémentaire, il lui faut un corps élémentaire
aussi, qu'elle prend quand elle s'incorpore au
ventre de la femme, pour en naître; & delà vivre
cette basse vie avec le corps qu'elle en a pris, jusques
au terme limité; lequel expiré, elle se dépouille
B iij
@

14 T R A I T E'

de ce vêtement corruptible, bien que nécessaire
en la terre dont il est venu, (suivant ce que Dieu dit
à Adam en Gen. 3. Tu es poudre, & tu retourneras en
poudre,) pour se revêtir d'un incorruptible, dont
la perpétuelle demeure est au Ciel. Car il faut que ce
I. Corinth. corruptible soit revêtu d'incorruption; & que ce mortel
15. soit revêtu d'immortalité. Et ainsi l'âme se dépouillant
de son premier vêtement terrestre, en prend
un autre trop plus excellent là haut en la région
éthérée, qui est de nature de feu. Jusques ici Origène,
à quoi rien ne se saurait trouver de plus
conforme, que ce qu'en met Pythagore vers la fin
de ses vers dorés,
Ην ...................................
Εατεαι .....................................
Si délaissant ce corps mortel tu passe en un air éthéré, libre;
tu seras un Dieu immortel, incorruptible, & non plus
sujet à la mort. Comme s'il voulait dire, qu'après
que ce corps matériel corruptible se sera dépouillé
de son vêtement terrestre & impur, la parfaite
portion d'icelui se démêlera de ses ordures & immondices,
& s'en ira là haut au Ciel adhérer à Dieu;
ce qu'il ne pourrait faire qu'étant pur & net, ni
ceci effectuer que par le feu. A ce même propos le
Zohar: Quand les éléments se détruisent, un corps éthérée
succède en leur place, qui les revêt; ou pour mieux
parler, le corps éthéré qui était revêtu d'iceux, s'en
dépouille. Et cela nous est représenté au 15. chapitre
d'Esther, où il est dit, qu'au troisième jour elle ôta ses
@

D U F E U E T D U S E L. 15

vêtements dont elle *soulait être accoutrée, & se revêtit
de ceux de sa gloire, pour comparaître devant le Roi; qui
désigne le S. E S P R I T, & Esther l'âme raisonnable dont
les vêtements sont les vêtements du Royaume des Cieux,
desquels celui que Daniel chap. 3. dit être semblable au fils
de Dieu qui en couronne les justes, & les orne de vêtements
Royaux pour les amener en la présence du Roi des
Rois au paradis de Volupté, éventé de l'air d'en haut,
que l'Esprit saint y aspire. Origène en la 2. Homélie
sur le psaume 36. C'est la mode de l'Ecriture sainte
d'introduire deux sortes d'hommes; l'intérieur à savoir,
& l'extérieur: chacun desquels a besoin endroit soi de ses
vêtements, tout ainsi que de nourriture. L'homme extérieur
corporel se maintient de viandes qui sont corruptibles, à
lui propres & familières, ayant toutes besoin de sel, outre
le leur co-naturel; mais il y a aussi une viande pour l'intérieur,
dont il est dit au 8. de Deuter. L'homme ne vit
point de pain seulement, mais de toute parole qui
part de la bouche de Dieu. Et pour le regard du breuvage,
l'Apôtre en la prem. aux Corinth. 10. Nos pères
ont tous mangé d'une même viande spirituelle, &
ont tous bu d'un même breuvage spirituel; car
ils buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait;
& cette pierre était le CHRIST: lequel parlant de ce
breuvage en s. Jean 4. dit, qu'il est la fontaine d'eau vive;
& qui boira de l'eau qu'il lui donnera, n'aura jamais soif.
Il y a aussi deux manières de vêtements pour le regard de
l'homme interne. S'il est pécheur, il est dit au Psau. 108. Il
a vêtu malédiction ainsi qu'un accoutrement;

Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre


@

16 T R A I T E'

qu'elle lui soit donc en lieu d'habit dont il soit
couvert; & comme une ceinture dont il est toujours
ceint. Et au rebours, l'Apôtre aux Colos. 3. Ne
mentez point les uns aux autres, ayant dépouillé
le vieil homme avec ses actions & comportements,
& vêtu le nouveau; mais soyez revêtus de miséricorde,
de bénignité, humilité & douceur d'esprit.
CE SONT ces vêtements que le Zohar dit être
les bonnes oeuvres, & les accoutrements nuptiaux
de l'âme; qui ne se lavent & nettoient sinon au feu
1. Cor. 3. (Quia in igne reuelabitur vniuscuiusque opus; & quale
sit ignis probabit) auquel ils persistent sans s'empirer
ni consumer, mais s'y purifient quand & l'âme qui
en est vêtue; de l'écume immonde dont en pourraient
être restées quelques taches, que le feu parachève
de nettoyer, les consumant & effaçant.
Mais quel feu est-ce? Celui dont il est dit au 4. &
9. de Deuter. Dominus Deus tuus est ignis consumens.
Ce qu'Irénée interprète, que c'était pour donner
crainte & terreur aux Israélites: & ce après l'Apôtre
aux Hébreux 12. Servons à Dieu pour lui être agréables,
avec révérence & crainte; Car notre Dieu est
un feu consumant. Pour ce qu'ils avaient assez entendu
que le monde était une fois péri par le déluge
Universel, & qu'il ne devait plus encourir de
tel accident, mais souffrir sa dernière extermination
par le feu: Joint qu'au 33. la loi Mosaïque est
appelée la loi de feu, qui est en la dextre du Toutpuissant,
à cause de l'austérité & rigueur d'icelle,
toute
@

D U F E U E T D U S E L. 17

toute remplie de menaces, d'épouvantements &
frayeurs, autant que la Chrétienne l'est de douceur
& miséricorde: In dextera illius ignea lex. Ce
que le Paraphrase Chaldaïque interprète pour ce
qu'elle avait été donné du milieu du feu sur le
mont Horeb, selon ce qui est dit au 4. à propos de
cette frayeur: Le Seigneur parla à moi me disant; Assemble-moi
là bas les peuples, afin qu'ils oient mes paroles,
& apprennent à me redouter. Alors vous-vous
approchâtes du bas de la montagne, qui brûlait jusques
au Ciel, & le Seigneur parla à vous du milieu du feu.
Et au 3. d'Exode, le buisson ardent auquel Dieu apparut
à Moïse, ne se consumait point. De ce feu
consumant au reste parle ainsi le Zohar conformément
à cette maxime reçue en la naturelle Philosophie;
Qu'une plus grande flamme dévore & éteint
une moindre: Comme nous pouvons sensiblement
apercevoir d'un flambeau allumé qui l'amorti
aux rais du Soleil: & d'un réchaud mis auprès d'un
gros feu qui le suce & attire du tout à lui. Il dit
donc sur ce texte du 35. d'Exode, Vous n'allumerez
point de feu en pas-une de vos maisons le jour du
Sabbat. A quel propos, dit Rabbi Simeon, a été
ordonné cela; & pourquoi n'est-il loisible d'allumer
du feu ce septième jour? par-ce que quand
on allume du feu, il tend toujours de son naturel
*contremont; & est remuant sur toute autre chose,
suivant ce qui est écrit en la Sapience 7. où elle
est comparée au feu. En la Sapience est l'esprit d'intelligence;

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut


@

18 T R A I T E'

le saint, unique, abondant, subtil, modeste,
éloquent, mobile, remuant, non souillé: car elle est mobile
sur toute autre chose, & atteint par tout à cause de sa
pureté. Deux propriétés que le feu a, d'être remuant
& pur, ne recevant aucune immondice, & tout remuement
est une espèce d'action & opération, défendue
par exprès au jour du Sabbat. Le feu donc
montant en haut, y emporte avec soi les impuretés
désignées au 10. du Lévitique par le feu
étrange; qui est là dévoré par celui lequel sort de
la présence du Seigneur. Et serait autant que d'y
attirer de soi-même le jugement de ses offenses,
qui ne doit point être renouvelé en la sanctification
du Sabbat; de peur que le feu du courroux
de Dieu ne dévore & consume celui de nos iniquités,
& nous quant & quant: si ce feu notre n'est
premièrement *repurgé par un plus fort feu, qui
consume & dévore le moindre & plus faible. Tout
cela parcourt le Zohar. Et sur le passage dessus-dit
du 4. de Deuter. Deus tuus ignis consumens est, il dit
encore: Il y a double feu, l'un plus fort qui dévore
l'autre. Qui le veut connaître, qu'il contemple la flamme
qui part & monte d'un feu allumé, ou d'une lampe &
flambeau: car elle ne monte point qu'elle ne soit incorporée
à quelque corruptible substance, & ne s'unisse avec
l'air dont elle se paît. Mais en cette flamme qui monte
sont deux lumières; l'une blanche qui luit & éclaire,
ayant sa racine bleue aucunement: l'autre rouge, qui
est attachée au bois, & au lumignon, qu'elle brûle. La

Note du traducteur :
*repurger : purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 19

blanche monte directement en haut, & au dessus demeure
ferme la rouge sans se départir de la matière, administrant
de quoi flamber & luire à l'autre; mais elle se
viennent là-endroit joindre & unir ensemble, l'une brûlant,
l'autre brûlée, tant qu'elle se convertisse en celle qui
la prédomine & maîtrise, à savoir la blanche, toujours
une même sans se changer ni varier comme fait l'autre;
qui tantôt noirci, puis devient rouge, jaune; inde; perse,
azurée; renfermée en haut, & en bas: en haut de la
flamme blanche; en bas de la noirceur de la matière, qui
lui fourni de quoi brûler, & en est enfin consumée. Car
cette flamme azurée, rouge, & jaunâtre, comme plus
grossière & matérielle qu'elle est, tend toujours à exterminer
& détruire ce qui la nourri & maintient; ainsi
que sont les iniquités, la conscience qui les héberge; afin
de se constituer la perdition & ruine de tout ce qui lui
adhère en bas; tant qu'elle même à la *parfin demeure
éteinte: là où la lumière blanche y annexée, n'est point
amortie éternellement, mais s'en va librement là haut, &
retourne au lieu propre de sa demeure, après avoir accompli
son action en bas, sans changer sa lueur en autre couleur
que la blanche. En cas pareil est-il d'un arbre qui a
ses racines attachées dedans la terre, dont il prend son
*nourissement, comme le lumignon fait le sien du suif,
cire, ou huile qui le font *ardoir: La tige qui suce son suc
ou sue par sa racine, est de même que le lumignon, où le
feu se maintient de la liqueur qu'il attire à soi; & la flamme
blanche sont ses branches & rameaux revêtues de feuilles:
les fleurs & les fruits où tend la fin finale de l'arbre,
C ij

Note du traducteur :
*à la parfin : à la fin
*nourissement : nourriture
*ardoir : brûler


@

20 T R A I T E'

sont la flamme blanche où tout se vient réduire. Par quoi
Moïse a dit, Que ton Dieu est un feu consumant, comme
il est de vrai, car le feu consume & dévore tout ce qui est
au dessous de lui. & sur quoi il exerce son action: &
pourtant il y a fort proprement au texte Hébreu, ELOHENV
ton Dieu; & non pas ADONENV ton seigneur,
à cause que le Prophète était en cette lumière blanche
supérieure, qui ne dévore n'y n'est dévorée. Et les Israélites
étaient la lumière bleue, qui tâchent de s'élever &
unir à lui sous sa loi. Car l'ordinaire de cette lumière
bleue inclinant à noirceur plutôt qu'à blancheur; bien
est vrai qu'elle est constituée comme au milieu; est de perdre
& détruire qu'elle empoigne, & où elle adhère.Que
si les pécheurs s'y soumettent, lors la lumière blanche sera
dite ADONENV notre Seigneur, & non ELOHENV
notre Dieu, pour ce qu'il la prédomine & dévore. Et
est cette flamme bleue désignée par le petit & dernier (* He)
du sacré vénérable *tétragrammaton (**** ihouah), laquelle
s'assemble & unit avec les trois premières (*** iehu), a
lumière blanche, qui luit en une très-claire simplicité
Trin'une; ayant sous soi la noircissante, la rougeâtre, &
la perse azurée de la petite (* he), qui est la nature humaine
consistant des quatre éléments si qu'elle est quelquefois représenté
par quatre (* daleth), la quatrième lettre de l'alphabet,
& qui marque le nombre de quatre. Je vous ai
ici, direz-vous, apporté un prolixe lieu du Zohar.
Je le vous avoue; mais qui aurait besoin de plus
ample explication; car il y a de grands mystères cales
chés là dessous; tâchant ce Rabbi superlatif à tous
@

D U F E U E T D U S E L. 21

autres en ses profondes & abstraites méditations
qui transcendent tout, de nous élever les esprits
par la similitude d'une lumière, à la connaissance
des choses spirituelles qui ne sortent point de notre
propos principal qui est le feu, & ses effets. De
cette lumière blanche; & de ses collatérales, parlent
encore d'autres Rabbins, comme Kamban
Gerundense; Que par la cabale il nous *appert l'écriture
avoir été un feu obscur & *caligineux, sur le dos d'un feu
blanc, & resplendissant à merveilles. C'est le feu, disent-il,
de l'Esprit saint, consumant nos iniquités
dénotées par l'ardeur rouge enflammée; & la
flamme bleue & inde, qui sont le feu étrange,
comme l'interprète fort bien S. Ambroise en l'épître
4. à Simplician: Le feu étrange est toute ardeur de
lubrique concupiscence, d'avarice, haine, rancune, & envie.
Et de ce feu l'homme n'est point expié ni purgé, mais
trop bien brûlé: Que si on l'offre en la présence du Seigneur,
le feu céleste le dévorera, comme il fit Nadab, &
Abihu. Et pourtant qui veut purger son péché, il faut
qu'il rejette de soi ce feu étrange, & qu'il s'expie de celui
dont il est dit au 6. d'Isaïe; Un des Séraphins s'envola
vers moi, tenant en sa main un charbon ardent, qu'il
avait tiré de l'autel avec des pincettes, & m'en toucha la
bouche, disant; Voici que j'ai touché tes lèvres de ce feu
ci; dont ton iniquité sera ôtée, & ton péché nettoyé &
purgé. Ayant dit peu auparavant, que toute la maison
était remplie de fumée, qui est comme un excrément
& vapeur du feu, soit devant qu'il s'allume
C iij

Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*caligineux : qui est de la nature du brouillard


@

22 T R A I T E'

& enflamme, soit après qu'il est amorti & éteint
dont vient à se procréer la suie, dont il n'y a rien
de plus ennuyeux & *moleste aux yeux; ayant emporté
quand & soi une partie de la corruption *adustible,
qui administrait au feu son *nourrissement,
& pâture. Cela se peut voir en la distillation de la
suie, où se manifeste une notable quantité d'huile
inflammable; ce qui est cause de la faire encore
brûler: & de ce brûlement viendrait à naître une
fumée, qui se *concréerait derechef en suie brûlable
comme auparavant, mais non tant. Ce sont les
reliquats du péché, dont il était demeuré quelques
taches empreintes en l'âme, jusqu'à ce que finalement
par la successive *repurgation du feu, elle soit
réduite à ce point d'une complette pureté, dont il
est dit es Cantiques 4. Tu es toute belle, ma bien-aimée;
& n'y a aucune macule en toi. Ce que dénote la flamme
blanche, qui est le plus haut degré de l'embrasement.
Le savent assez ceux qui manient le feu;
car quand un fourneau commence à s'échauffer, il
noirci; puis renforçant le feu, il rougi; & finalement
se blanchi quand il est au suprême &
dernier degré de chaleur, où il persiste en sa blancheur
de plus en plus. Telles sont les actions du feu:
Mais il y a de grands mystères là dessous; mêmement
pour montrer l'avantage & la précellence
qu'a la couleur blanche par dessus la rouge; tout
ainsi qu'a la foi Chrétienne, désignée par l'eau qui
Apoc. 4. & 15. est blanche; (Au milieu du trône y avait comme une

Note du traducteur :
*moleste : désagréable, ennuyeux
*adustible : qui peut brûler
*nourrissement : nourriture
*concréerait : créer, engendrer
*repurgation : purification, purgation


@

D U F E U E T D U S E L. 23

mer de verre semblable à cristal) par dessus la loi Judaïque,
rouge, embrasée de rigueur & sévérité, désignée
par la colonne de feu, qui conduisait durant
la nuit les Israélites par les déserts; & la nuée
blanche de jour. En la secrète Théologie Hébraïque,
le rouge dénote toujours gheburah, austérité;
& la blancheur, ghedulah ou miséricorde. Elie fut
transporté & ravi en haut dedans un chariot de
feu, attelé de chevaux de même: mais en la transfiguration
du SAUVEUR les vêtements devinrent
blancs comme neige. Et en l'Apocalypse 3. les
élus sont toujours habillés de blanc: Et au 6. parlant
des Saints martyrisés pour la foi de leur RE-
DEMPTEUR, leur est donné à chacun une belle
aube blanche. Peu auparavant ayant mis, que l'Ange
à qui avait été octroyée la victoire, & la couronne,
était monté sur un cheval blanc; (comme
au 19. & 20. le trône de Dieu est paré de blanc) &
celui qui était monté sur le cheval rouge, avait un
grand coutelas tout sanglant au poing, afin qu'on
s'en massacrât l'un l'autre. Mais plus expressément
encore au prem. d'Isaïe: Quand bien vos péchés seraient
aussi rouge que fine écarlate, si seront-ils blanchis
comme neige. Et ores qu'ils fussent plus rouges que vermillon,
ils deviendront blancs comme laine.
MAIS VOICY beaucoup de choses, me pourrat-on
dire, qui peu à peu se détournent de notre
propos principal, & sont tout ainsi que *parergues
même extravagants. Non du tout certes. mais

Note du traducteur :
*parergues : des à cotés???


@

24 T R A I T E'

comme pour montrer quelque roide escarpé penchant
il faut tournoyer à l'entour pour y aller plus
à son aise, & éviter les crevasses & précipices, de même
sommes-nous contraints de faire par fois de
petites courses & digressions, pour faciliter notre
thème. Les rivières qui vont tournoyant, sont plus
commodes à naviguer, que celles qui s'écoulent
impétueusement de droit fil en bas. Il n'y aura rien
à la *parfin, Dieu aidant, d'inutile ni hors de propos.
Tout ceci donc rouge & blanc n'est que
feu & eau; la colonne de feu nocturne, & la nuée
blanche sur jour; en laquelle, comme dit l'Apôtre,
1. Cor. 10. tout le peuple Judaïque fut baptisé.Et en cette nuée
Ecclésia- la Sapience divine établi son trône. C'est la loi Mosaïque,
stique 14. & celle de grâce; le feu, & le sel. Le Zohar
parlant des deux premières tables de Moïse, qui
furent rompues pour l'idolâtrie du veau d'or; met
deux colonnes; l'une de feu, représentant la chaleur
naturelle dont toutes choses sont vivifiées; &
l'autre d'eau, qui est l'humide radical qui maintient
la vie. (De ceci ne s'éloigne guères l'Apocalypse
au 15. où il dit, Qu'il vit comme une mer de verre,
mêlée de feu) lequel humide radical fut perverti &
altéré au déluge, par l'universelle inondation, si
qu'il ne fut du depuis si vigoureux qu'auparavant;
mais il sera achevé d'exterminer de tous points à
la fin du siècle par la conflagration finale. La première
mutation rencontra quelque miséricorde;
l'humain lignage n'ayant pas lors été du tout
éteint,

Note du traducteur :
*à la parfin : à la fin


@

D U F E U E T D U S E L. 25

éteint, mais s'en sauvèrent les reliquats en Noé
avec les siens: mais la seconde n'en aura point; car
tout périra par la sévère rigueur du feu. A propos
de ces deux substances, les Assyriens, & autres peuples
Orientaux adoraient le feu, comme celui qui
leur représentait la chaleur naturelle; & les Egyptiens
avec tous les méridionaux le Nil, qui est
l'humide radical, lequel s'en va rendre en la mer
imprégnée de sel, pour la préserver en fin de corruption:
car pour cet effet toutes les humeurs du
corps animal, sang, pituite, urine, & le reste sont
salées, sans cela tout se corromprait d'un instant à
autre. Voyez la différence qu'il y a de nos saintes
lettres, qui applique les méditations des choses
sensibles aux mystères sacramentaux; & des ratiocinations
de l'aveuglé Paganisme, qui ne faisans
que tournoyer par dessus l'écorce, ne pénètrent
point plus avant, que ce que le sens incertain &
douteux leur peut faire comprendre, sans passer
plus outre à la relation des choses divines, où le
tout se doit en fin référer à la spiritualité: ressemblant
proprement en cela une autruche, qui bat
assez des ailes, comme si elle voulait s'élever jusqu'au
ciel, mais ses pieds ne quittent plus pour cela
la terre.
L A Théologie Phénicienne n'admettait qu'un
seulement, le feu; qui est le principe & la fin de
tout; le producteur & destructeur de toutes choses.
Ce qui ne s'éloigne pas fort de ce que le Psaume
D
@

26 T R A I T E'

118, appelé ignitum verbum; par lequel les siècles
furent formés. Héraclite aussi mettait le feu pour
une première substance qui informait tout, &
dont se tiraient de puissance en action toutes choses,
tant supérieures qu'inférieures, célestes & terrestres.
Car le chaud & le froid, l'humide & le sec
n'étaient pas substances, mais qualités & accidents,
dont les Philosophes naturalistes se seraient forgés
les quatre éléments; là où à la vérité il n'y a qu'un,
qui selon les vêtements qu'il reçoit de la qualité
accidentelle, prend diverses appellations: Si de la
chaleur, c'est de l'air; de l'humide, eau; du sec, la
terre; lesquels trois ne font qu'un feu, mais revêtu
de divers & de différent vêtements. Par ainsi le feu
s'étendant en tout & partout, aussi toutes choses
se viennent rendre à lui comme au centre; Si qu'à
bon droit le peut-on appeler une infinie & non
terminée vigueur de nature; ou plutôt la vivification
d'icelle; car sans lui rien ne se pourrait
comprendre, voir ni obtenir en haut ni en bas.
Celui qui éclaire est céleste; qui cuit & digère,
*aéreux; & qui brûle, terrestre; qui ne peut subsister
sans quelque grossière matière venant de la terre,
qu'il réduit finalement en icelle comme on
peut voir es choses brûlées, converties en cendres;
dont après l'extraction du sel, il ne reste plus qu'une
pure terre: le sel étant un feu potentiel & aqueux,
c'est à dire une eau terrestre imprégnée de
feu, d'où se viennent à produire toutes sortes de

Note du traducteur :
*aéreux : aérien???


@

D U F E U E T D U S E L. 27

minéraux; car ils sont de nature d'eau. L'expérience
s'en peut voir es eaux forts, qui sont toutes
composées de sels minéraux, aluns, salpêtres; lesquelles
brûle comme le feu: Qui se produit des
exhalations chaudes & sèches, agitées des vents,
& faciles à enflammer: des cailloux aussi, du fer,
& du bois; & des os *frayés, mêmement de ceux
du lion, ce dit Pline. Dont on peut recueillir que
par tout il y a du feu en puissance.
NON sans cause donc Pythagore ordonnait
après Moïse, de ne parler de Dieu, & des choses
divines, qu'il n'y eut du feu; car il n'y a rien de toutes
les choses sensibles qui symbolise & corresponde
plus à la divinité, que le feu. Aristote écrivant
à Alexandre, lui *ramentait qu'il avait appris des Philostr. en
Brahmanes, qu'il y avait un cinquième élément la vie d'Apoll.
ou essence; qui est un feu où réside la Divinité: livre 3. chap. 11.
parce que c'est le plus noble & le plus pur de tous
les éléments; & lequel purge toutes choses, selon
Zoroastre. Plutarque allègue que cette Divinité est
un esprit de certain feu intellectuel, qui n'a point
de forme; mais transforme en soi tout ce qu'il attache;
& se transmue de même en tout, comme
*soulait faire Protée le génie d'Egypte; 4. des
Omnia transformat sese in miracula rerum: Georg.
Et de ce feu, selon Zoroastre, toutes choses sont
engendrées. C'est la lumière qui habite, ce dit Porphyre,
en un feu éthéré; car l'élémentaire dissipe
tout. Mas plus authentiquement S. Denis au 15. de
D ij

Note du traducteur :
*frayés : brisés, en morceaux???
*ramenter : rappeler à la mémoire
*souloir : avoir peur, craindre


@

28 T R A I T E'

la Hiérarchie céleste: Le feu, d'autant que son essence
est dépouillée de toute forme, tant en couleur comme en
figure, a été trouvé le plus propre pour représenter la
divinité à nos sens, entant qu'ils peuvent concevoir &
appréhender de la nature & essence divine. L'écriture
même en infinis endroits appelle Dieu & les Anges feu:
& non seulement nous propose des chariots & roues de
feu, mais des animaux ignées, des fleuves & torrents
ardents; & des charbons, & des hommes tous embrasés.
Tous les corps célestes non plus ne sont que lumières flambantes;
& les Trônes & Séraphins tous de feu: tant il y
a d'affinité & de convenance avec la Divinité. Car
le feu que le sentiment aperçoit & sent, est séparé, quant
à la substance, de toutes autres qui ne se peuvent joindre
& mêler avec lui, sinon de la matière à quoi il est incorporé
pour *ardre. Il luit, & s'épand de côté & d'autre:
& en se recueillant en soi, de sa lumière il illustre tout ce
qui est proche, ne de pouvant toutefois voir sans la matière
où il adhère, & exerce son action, non plus que la
divinité que par ses effets: ni arrêter, ni empoigner,
ni mêler à rien, ni changer tant qu'il est en vie: là où il
empoigne toutes choses, & les tire à soi, & à sa nature.
Il renouvelle & regaillardi tout de chaleur vitale, illustre
& illumine tout; tendant toujours en *contremont d'une
agilité & vitesse incomparable. Il communique son
mouvement à tout; sa lumière, sa chaleur, sans aucune
diminution de substance, quelque portion qu'on en emprunte,
mais demeure toujours en son entier. Il vient
soudain, & *s'en reva tout aussitôt, sans qu'on puisse savoir

Note du traducteur :
*ardoir, ardre : brûler
*contremont : vers le haut, en haut
*s'en reva : repart


@

D U F E U E T D U S E L. 29

d'où il vient, & où il s'en va. Avec plusieurs autres
belles considérations de ce feu commun, qui nous
élèvent à la connaissance du feu divin, dont ce
matériel est comme un vêtement & couverture; &
le sel la couverture du feu, qui au sel s'apaise &
accorde avec son ennemi qui est l'eau; comme la
terre au salpêtre fait avec son contr'opposé l'air, par
le moyen de l'eau qui est entre-deux: car le salpêtre
participe de la nature de soufre & de feu, entant
qu'il brûle; & du sel en ce qu'il se résout dans
l'eau; proprim enim, dit Heber, salium & aluminum
est in aqua solui, cum ab illa oriantur. Mais de cela plus
à propos ci-après en son lieu.
LES méditations de ces couvertures & revêtements
ne sont pas de peu d'importance pour monter
des choses sensibles aux intelligibles, car elles
sont toutes enveloppées l'une dans l'autre, comme
une *encychie, ou lune spirale. Le Zohar fait ces
revêtements doubles; l'un en montant & se dépouillant,
(déponite veterem hominen, & induite nouum)
car nulle chose spirituelle descendant en bas, Ephes. 4.
n'opère sans quelque vêtement. (Vos sedete in Hie- S. Luc 24.
rusalem, quoad usque induamini virtute ex alto.) Et en
ce cas le corps enveloppe & revêt l'esprit; l'esprit,
l'âme; l'âme, l'intellect; l'intellect, le temple;
le temple, le trône; & le trône, la Sechinah,
ou la gloire & présence de Dieu, qui reluisait
au tabernacle. En descendant, cette gloire est *renclose
du trône, & de l'arche de l'alliance, qui est
D iij

Note du traducteur :
*encychie : encyclie???
*renclose : enfermée, recluse


@

30 T R A I T E'

dedans le tabernacle, ou intellect; le tabernacle
dans le temple, qui est notre âme; (templum Dei
estis vos) le temple est en Jérusalem, notre esprit
vital; Jérusalem en la Palestine, notre corps; &
la Palestine au milieu de la terre, dont notre corps
est composé.
DIEU donc étant pur Esprit, dénué de
toute corporéité & matière, (car notre âme étant
telle, à plus forte raison le doit être celui qui l'a faite
à son image & ressemblance) il ne peut être en
cette simple & absolue nudité compris ni appréhendé
de ses créatures, sinon par quelques attributions
qu'on lui donne, qui sont autant de vêtements;
que les Cabalistes particularisent à dix *séphirots
ou numérations: trois au monde intelligible;
& sept au céleste, qui viennent à se terminer en la
lune ou malchut, la dernière en descendant; & la
première en montant du monde élémentaire en
haut; car c'est un passage d'ici bas au ciel: si que
les Pythagoriciens appelaient la lune la terre céleste;
& le ciel ou astre terrestre, toute la nature d'ici
bas au monde élémentaire étant au regard du
céleste, & le céleste de l'intelligible, ce dit le Zohar,
féminine & passible, comme de la lune envers le
soleil, duquel d'autant qu'elle s'éloigne, jusques à
venir à son opposition, d'autant croît-elle de lumière
pour notre regard ici bas; & en diminue en
sa partie regardant en haut. Là où au contraire en
sa conjonction qu'elle nous demeure toute obscurcie,

Note du traducteur :
*sephirots : perfections de l'essence divine dans la Cabale


@

D U F E U E T D U S E L. 31

la partie d'amont est toute éclairée: Pour
nous montrer que tant plus notre entendement
se rabaisse aux choses sensibles, de tant plus s'éloigne-il
des intelligible; & au rebours. Cela fut cause
qu'Adam ayant été logé au paradis terrestre
pour y vaquer à la contemplation des choses divines,
quand il s'en *cuida détourner après les sensibles
& temporelles, en voulant goûter du fruit
de l'arbre de science de bien & de mal, par où il se
départit de celui de vie pour s'assujettir à la mort,
il en fut banni & mis hors. A ce même propos le
Zohar met encore, que deux vêtements nous viennent
du ciel en cette temporelle vie; l'un formel,
blanc, & resplendissant, masculin, paternel &
agent; car tout ce qui agi tient lieu de forme,
de mâle, & de père: & celui-ci nous vient du
feu, & de la clarté des étoiles, pour en illustrer
notre entendement. L'autre est rouge, maternel,
féminin pour l'âme, provenant de la substance du
Ciel, qui est plus rare que des corps célestes. Celui
de l'entendement est logé au cerveau, & l'autre de
l'âme au coeur. L'intellect ou entendement est cette
partie de l'âme raisonnable faite & formée à l'image
& ressemblance de son Créateur, & l'âme en soi la
faculté animale dite nephesch, la vie à savoir qui
réside au sang. Et comme le ciel contient les étoiles,
celle-ci contient l'intellect; qui nous est au reste
commune avec les bêtes brutes: mais l'intellect
ou âme raisonnable est propre & particulière aux

Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de


@

32 T R A I T E'

hommes; celle qui peut mériter ou démériter: par
quoi elle a besoin de *repurgation & nettoiement
des macules qu'elle attire & conçoit de la chair où
elle est plongée, suivant ce qui est dit en Gen. 8.
Le sens, & la cogitation du coeur de l'homme sont
enclins à mal dés sa jeunesse. Et puis qu'il est question
de nettoyer ce vêtement qui est de nature de feu
il faut aussi que cela se face moyennant le feu; car
nous voyons par expérience qu'un feu chasse l'autre,
comme il a été déjà dit ci-devant; si que
quand on se brûle, il n'y a point de plus prompt
remède que de se rebrûler au même endroit, endurant
la chaleur du feu le plus qu'on pourra; qui
tire à soi l'inflammation hors de la partie: ou bien
la trempant dans de l'eau de vie, où il y ait du vitriol
calciné dissout, dont les Chirurgiens n'ont
point trouvé de plus souverain remède pour ôter
le feu des arquebusades, & les garantir *d'istiomene,
& gangrene; & néanmoins ce sont deux
feux joints ensemble. Mais celui qui doit durant
cette vie *repurger nos âmes, est celui donc parle
ainsi saint Augustin au 29. sermon de verbis Apostoli:
car il y en a un autre après. Allumez en vous
une scintille d'une bonne & charitable dilection; & la
souffrez & éventez; car quand elle sera *parcreue à une
grande flamme, elle vous consumera & foin, & bois, &
chaume de toutes vos charnelles concupiscences. Mais la
matière dont ce feu se doit entretenir, sont les prières, &
les bonnes oeuvres, lequel en doit toujours; *ardre sur votre
autel;

Note du traducteur :
*repurgation : purification, purgation
*istiomene : ???
*parcreue : arrivé au terme de sa croissance, grandi, développé
*ardoir, ardre : brûler


@

D U F E U E T D U S E L. 33

autel, car c'est celui dont le SAUVEUR a dit; JE SUIS
VENU METTRE LE FEU EN TERRE, QUE VEUX JE
DONC SINON QU'IL S'Y ALLUME? Il y a au surplus
deux feux; l'un de la mauvaise part; à savoir de la
concupiscence charnelle, l'autre est de la bonne, qui est la
charité; lequel dévore tout le mal, ne laissant que le bon.
qu'il élue en haut en une fumée d'odeur agréable. Car le
coeur d'un chacun est comme un autel, ou de Dieu, ou de
l'adversaire. Et pourtant celui qui est allumé de la flamme
de charité, se doit toujours de plus en plus augmenter
par de bonnes oeuvres, afin qu'il nourrisse en soi l'ardeur
que notre SAUVEUR aura daigné y embraser; & que
par ce moyen, s'accomplisse ce que dit l'Apôtre; Que JESUS Ephes.
CHRIST s'est approprié une Eglise, n'ayant point de tache
ni ride, mais qui est toute sainte, pure & nette, sans macule.
Car ce que l'Eglise est en général & commun
envers Dieu, la conscience de chacun de nous en
particulier est de même, quand elle est sincèrement
préparée comme il est requis, & que sur le
fondement d'icelle, on édifie de l'or, de l'argent,
& des pierres, une ferme foi à savoir & créance,
accompagnée de bonnes oeuvres, sans lesquelles la
foi est morte & ensevelie: le tout sur le modèle &
*pation de la Jérusalem céleste, désignée au 21. de
l'Apocalypse, qui est le type de l'Eglise; comme
est aussi l'âme raisonnable, où il faut *qu'arde toujours
du feu de l'autel, & qu'à l'imitation des sages S. Math.
& prudentes vierges, nous ayons notre lampe 25.
preste, & bien allumée, & garnie de ce qu'il lui
E

Note du traducteur :
*pation : ???
*ardoir, ardre : brûler


@

34 T R A I T E'

faut pour en maintenir la lumière attendant l'Epoux;
selon que le commande le S A U V E U R en
saint Luc 12.
LE ZOHAR au reste fait ce *repurgement de
l'âme être double; ce qui ne s'éloigne pas fort de
notre créance: l'un pendant que l'âme est encore
au corps; il appelle cela selon les anagogiques façons
de parler, la conjonction de la lune avec le
soleil, lors que pour notre regard d'ici bas elle
n'est point illuminée: car pendant que l'âme est
annexée dans le corps, elle jouis bien peu de sa
clarté, étant toute offusquée d'icelui, ainsi que si
elle était emprisonnée sans quelque sombre obscure
*chartre. Et consiste ce *repurgement en repentance
de ses méfaits, satisfaction d'iceux, & conversion
à meilleure vie; en jeûnes, aumônes, prières,
& autres telles pénitences qui le peuvent exercer en
ce monde. L'autre est après la séparation de l'âme
& du corps, qui se fait au feu purgatif; que les Juifs,
ni Mahométans, ni Ethniques n'ont jamais révoqué
en doute.
Enéide. 6. Quin est supremo cum lumine vita reliquit,
Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes
Corpore excedunt pestes; veterumque malorum
Supplicia expendunt: aliae panduntur inanes
Suspensae ad ventos; aliis sub gurgite vasto
Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni.
Par où sont remarqués trois éléments *repurgatifs
l'air, l'eau, & le feu. Mais il ne faut pas entendre, dit

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*chartre : prison


@

D U F E U E T D U S E L. 35

saint Augustin, au 3. sermon des Trépassés, que
par ce transitoire feu soient purgées les graves; &
mortelles offenses, & péchés capitaux, si l'on n'en
a fait pénitence en cette temporelle vie, pour en
ébaucher l'expiation par delà, où le reste se parfait
au feu; comme homicides, adultères, faux témoignages,
concussions, violences, rapines, injustices,
infidélité & obstinations erronées, & autres semblables,
qui s'opposent directement aux divins
commandements & préceptes; mais les menues fautes
tant seulement, qu'on appelle péchés véniels;
comme manger ou boire par excès, paroles vaines,
fols désirs, & dépravées concupiscences non parvenues
à effet; n'exercer les oeuvres de miséricorde,
où la commune charité & commisération nous
appelle; & autres telles fragilités; dont si nous ne
faisons quelque pénitence en ce monde, le feu les
*repurgera en l'autre, & plus âprement. Les Hébreux
à ce propos font une triple distinction des
péchés: (Chataoth, sont ce que nous méprenons
contre nous mêmes, sans faire tord à personne
qu'à nous, gourmandises, lubricités, paresse, oisiveté,
courroux dépit: Les A___h s'adressent
à notre prochain, qui ne s'effacent & pardonnent
sinon moyennant la réparation: Et les Peschaim, les
transgressions, prévarications, & impiétés qui s'adressent
directement à Dieu. Ils tirent cela premièrement
du 34. d'Exode, Pardonnant les iniquités, la
rébellion & les offenses. Plus du 105. Psaume, Peccanimus,
E ij

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

36 T R A I T E'

iniquè fecimus, impiè eginus. Et du 9. de Daniel;
Chatanu, veaninu, vehirsannu. Il y a des péchés, dit le
Zohar, imprimés en haut, d'autres en bas, & d'autres
en l'un & en l'autre. En haut, contre Dieu; en
bas, contre notre prochain; & en l'un & en l'autre,
contre nous-mêmes: le corps & les biens, tant de
notre prochain que de nous, dénotant le bas; &
l'âme le haut, qui est faite à l'image & ressemblance
de Dieu. S'ils sont effacés en bas, ils le font là haut.
(JESUS-CHRIST après sa Résurrection souffle
S. Jean 20. sur ses Disciples, & leur dit: Recevez le S. ESPRIT.
A tous ceux auxquels vous pardonnerez leurs péchés, ils
leur sont pardonnés: & à quiconque vous les suspendrez,
ils seront aussi suspendus. Ce que vous lierez en terre,
il sera lié au Ciel.)
MAIS pour retourner aux revêtements, & en
dire encore quelque chose, le supérieur est toujours
revêtu de l'intérieur; le monde intelligible
du céleste, qui en est comme une *adombration, &
le céleste de l'élémentaire. Et néanmoins il semblerait
que ce fût ainsi qu'au rebours, par la figure
d'Hypallagé; comme au Psaume 18. Dieu a mis son
tabernacle au soleil, pour dire; Il a mis le soleil en son
tabernacle, qui est le Ciel. Car Dieu ne réside pas
dans le monde; c'est plutôt le monde qui réside
Actes 17. dans Dieu, qui comprend tout; In ipso enim vinimus,
mouemur, & fumus; aussi le monde intelligible
devrait revêtir le céleste, & le céleste l'élémentaire;
mais c'est pour démontrer que nous ne pouvons

Note du traducteur :
*adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher


@

D U F E U E T D U S E L. 37

pas bien comprendre le Ciel, qui est si éloigné
de nous, que par ce qui est exposé à la connaissance
de nos sentiments ici bas; ni ce qui est des intelligences
séparées, que par les choses sensibles.
Non est in intellectu quin prius fuerit in sensu, dit le Philosophe;
& l'Apôtre aux Rom. prem. Que les choses
invisibles de Dieu se voient de la créature du monde par
celles qui ont été faites. Cela tout conformément au
Zohar. En toi, dit-il en la prière d'Elie s'adressant
à Dieu, n'y a ni ressemblance, ni image quelconque intérieure
ni extérieure; mais au reste tu as créé le Ciel, & la
terre, produit d'eux le soleil & la lune; les étoiles, &
les signes du Zodiaque; & en la terre les arbres, & herbes,
dedans un jardin de délices; avec les bêtes, oiseaux,
& poissons; & les hommes finalement; afin que de là les
choses supérieures se puissent connaître; & des supérieures,
les inférieures; ensemble la sorte dont les unes & les autres
sont gouvernées. Plutarque au traité d'Osiris allègue,
qu'en la ville de Saïs en Egypte y avait une
telle inscription dedans le temple de Minerve, née
du cerveau de Jupiter; laquelle n'est autre chose
que la sapience du Père: ἐγὠ .............
............................................
..... Je suis tout ce qui fut, & ce qui est, & ce qui sera: &
pas un de tous les mortels n'a encore jusques ici découvert
mon voile. Car la divinité est tellement enveloppé
de ténèbres qu'on ne peut voir le jour à travers:
ἀυτὀν ...................................
Je ne le vois pas, car il est offusqué à une trop épaisse nuée,
E iij
@

38 T R A I T E'

dit Orphée: & le Psaume 17. Qui posuit tenebras latibulum
suum. Plus au 4. de Deuter. Vous vous approchâtes
au bas de la montagne, qui brûlait jusques au Ciel
& la y avait des ténèbres, des nuages épais, & obscurité.
Car pour le regard de Dieu envers nous, la lumière
& les ténèbres ne sont qu'une même chose;
Psau. 138. Sicut tenebrae eius, ita & lumen eius: & en Isaïe 16. Pone
quasi noctem umbram saem in meridie. Tout de même
que l'affirmative & la négative, par laquelle,
qui équipolle aux ténèbres, nous pouvons mieux
appréhender quelque chose de la divine Essence,
que non pas par l'affirmative qui se rapporte à la
lumière, comme le dispute fort excellemment
Rabbi Moïse Egyptien au 57. Chap. du premier livre
de son Moré. Car la lumière divine est insupportable
du tout à ses créatures, mêmes les plus
parfaites, suivant ce que met l'Apôtre en sa première
à Timothée au 6. Dieu habite une inaccessible lumière,
que nul des hommes n'a pu voir. De sorte qu'elle
nous est en lieu de ténèbres, ainsi que la clarté
du soleil à des chauves souris, chats-huants, & autres
oiseaux nocturnes; lesquelles ténèbres sont les revêtements
& comme bornes & clôtures de la lumière.
Car représentez-vous quelque fanal assis
au haut d'une montagne: Tout autour d'icelui,
comme d'un centre & la circonférence, s'épandra
également sa clarté, en tant qu'elle se pourra étendre;
si qu'en fin où elle ne pourra arriver, l'obscuchose
rité la terminera; car les ténèbres ne sont autre
@

D U F E U E T D U S E L. 39

qu'une absence & privation de lumière.
Tout de même l'homme extérieur, charnel, animal,
est la couverture, voire obscurcissement de
l'intérieur spirituel; à guise de quelque lanterne de
bois, ou de pierre, & autre telle matière opaque,
qui *engarde que la lumière y *renclose ne puisse épandre
sa clarté au dehors; la lanterne symbolisant
au corps, & la lumière qui est dedans, à l'âme. Mais
si le corps est subtilisé à une nature éthérée, c'est delà
en avant comme si la lanterne était de quelque
clair cristallin, ou de corne bien transparente; car
l'âme & ses fonctions y reluisent lors tout à découvert
sans obstacle. Puisque donc à l'un de
ces deux, l'homme intérieur à savoir, est attribué
le feu, qui répond à l'âme; & le sel à l'extérieur,
qui est le corps; comme la victime ou homme animal
est le revêtement du spirituel désigné par
l'homme, & le feu; le vêtement de ce feu sera le sel,
auquel le feu potentiellement est *renclos; car tous
sels sont de nature de feu, comme étant engendrés
de lui; Ex omni enim re combusta sit sal, dit Geber; &
par conséquent participant de ses propriétés, qui
sont purger, dessécher, retarder la corruption,
& *décuire; ainsi qu'on peut voir en toutes les choses
salées, qui sont comme à demi cuites, & se
gardent plus longuement sans corrompre qu'étant
crues: es cautères potentiels aussi, qui brûlent,
& ne sont autre chose que sel.
NOUS sera-il loisible d'apporter ici un passage

Note du traducteur :
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à
*renclose : enfermée, recluse
*décuire : cuire


@

40 T R A I T E'

entier de Rhasès au livre de la secrète Triplicité?
car il n'est pas commun & tous, & nous insisterons
fort en ce nombre, pour raison des trois feux, &
trois sels, desquels nous prétendons traiter; aussi
qu'il y a un mystère en ce nombre de trois, qui ne
fait pas à oublier, par ce qu'il représente l'opération,
dont le feu est l'opérateur. Car 1. 2. 3. sont 6;
les six journées des quelles Dieu à la création du monde
paracheva tous ses ouvrages: & la septième il se
reposa. Il y a, dit Rhasès, trois natures, dont la première
ne peut être connue ni appréhendée que par une
fort élevée méditation; C'est Dieu le tout bon, tout puissant,
auteur, & la cause première de toutes choses. L'autre
n'est ni visible ni tangible, quand bien on serait tout
contre, à savoir le Ciel en sa rareté. La troisième, qui est
le monde élémentaire, comprenant tout ce qui est dessous la
région éthérée, s'aperçoit & connaît par nos sentiments.
Dieu au reste qui fut de toute éternité, & avec lequel
avant la création du monde rien n'était fors son propre
nom, de lui seul connu, & sa Sapience; ce qu'il créa en
premier lieu fut l'eau, en laquelle il mêla la terre, dont
vint à se procréer puis après tout ce qui a être ici bas. Et
en ces deux éléments épais & grossiers, perceptibles à nos
sentiments, sont compris les deux autres plus subtils & rares,
l'air & le feu: Etant tous ces quatre corps, si corps
on les doit appeler, liés ensemble d'un tel mélange, qu'ils
ne se sauraient parfaitement séparer. Deux desquels sont
fixes, à savoir la terre & le feu, comme étant secs &
solides; & les deux autres volatils, l'eau & l'air, qui
sont
@

D U F E U E T D U S E L. 41

sont humides & liquides: de manière que chaque élément
convient avec les deux dont il est borné & enclos; & par
même moyen en contient deux en soi; l'un corruptible,
l'autre non, lequel participe de nature céleste. Et pourtant
il y a deux sortes d'eaux; l'une pure, simple & élémentaire
& l'autre la commune dont nous usons, des lacs, puits,
sources & rivières; pluies, & autres impressions de l'air.
Il y a tout de même une terre grossière, *orde & infecte;
& une terre vierge cristalline, claire & luisante, contenue
& *renclose au centre de tous les composés élémentaire,
où elle demeure revêtue & couverte de plusieurs
enveloppes l'une sur l'autre; en sorte qu'il n'est pas bien facile
d'y arriver que par une *caute & bien graduée séparation
par le feu. Il y aussi un feu qui se maintient presque
de soi-même, & comme de rien; si petite est la nourriture
dont il a besoin; dont il vient à être plus clair & lucide:
& un autre obscur, *caligineux, brûlant & exterminant
tout ou il s'attache, & soi-même enfin. Un air d'autrepart
pur & net, avec un autre corruptible fort de léger;
car de tous les éléments il n'y en a point de plus aisé à se corrompre
que l'air. Toutes lesquelles substances ainsi contraires
& répugnante; mêlées es corps élémentaires, sont la
cause de leur destruction. Par quoi il faut de nécessité que
ce qui est de pur & incorruptible soit séparé de son contraire
le corruptible & impur: Ce qui ne se peut faire que
par le feu, qui est séparatif & purificatif. Mais les trois
éléments liquides, eau, air & feu sont comme inséparables
les uns des autres; car si l'air était distrait d'avec le
feu, le feu qui en a l'un de ses principaux *maintenements
F

Note du traducteur :
*orde : sale
*renclose : enfermée, recluse
*caute : défiance, prudence
*caligineux : qui est de la nature du brouillard
*maintenement : secours, soutien


@

42 T R A I T E'

& pâtures, s'éteindrait soudain: & si l'eau était séparée
de l'air, tout s'enflammerait. Que si l'air était du tout attiré
hors de l'eau, d'autant que par sa légèreté il la tient
aucunement suspendue, tout en demeurerait submergé. De
même si le feu était séparé d'avec l'eau, tout serait réduit
en déluge. Car trois éléments néanmoins se peuvent bien
disjoindre d'avec la terre, mais non pas de tout qu'il n'y en
reste une partie, pour donner consistance au corps, & le
rendre tangible, par le moyen d'une très-subtile & déliée
portion d'icelle qu'ils enlèveront avec eux, hors de la *crassitude
grossière qui demeure en bas; comme nous pouvons
voir sensiblement au verre, qui par un industrieux artifice
du feu se dépure de l'opacité qui était es cendres, pour de
là passer & une clarté transparente, qui est de nature d'un
sel fixe & indissoluble; accompagnée d'un ferme & solide
épaississement, qui n'a point de transpiration ni de
pores.
MAIS pourquoi n'enfilerons-nous ici tout
d'un train ces tant belles méditations Zoharines, puis
que le tout dépend d'un même propos: D I E U forma
Genès. 2. Adam du limon de la terre, ou selon l'Hébreu, Dieu
forma Adam poudre de la terre: lequel mot de Former
appartient proprement aux potiers, qui façonnent
de terre ce que bon leur semble. Et quand
à la poudre, c'est pour nous rabattre l'orgueil duquel
nous nous pourrions enfler, quand nous nous
*ramentevrons cette vile & corrompue matière
dont nous sommes faits quant au corps; qui n'est
autre chose que boue & fange. Considère donc

Note du traducteur :
*crassitude: épaisseur
*ramentevrer : rappeler à la mémoire


@

D U F E U E T D U S E L. 43

trois choses, dit le Zohar, & tu ne tomberas
point en transgression. Reconnais dont tu es venu,
d'une si *orde & salle chose: où tu dois en fin retourner;
en poudre, vers, & pourriture: & devant
qui tu as à rendre compte & raison de tes actions
& comportements; qui est le Juge souverain
Roi de tous, qui ne laisse nul méfait impuni, ni
aucun bien-fait irrécompensé. Adam donc
fut fait, avec toute sa postérité, de la poudre
terrestre, qui avait déjà été humectée de cette
fontaine ou vapeur qui avait été enlevée en haut
des rais du soleil, pour en arroser la terre, & la
détremper. Car la terre étant de soi sèche & froide,
est du tout stérile & infructueuse, si elle n'est
imprégnée d'humide & chaleur, dont provient
la fécondité. De manière qu'Adam fut bâti de
terre & eau mêlées ensemble; ces deux éléments dénotant
double faculté en lui, & double formation;
l'une du corps pour le regard de ce siècle; &
l'autre de l'âme en l'autre monde. L'eau dénote la
céleste méditation où notre esprit se peut élever:
& la terre immobile de soi, & qui ne peut jamais
bouger d'en-bas, ne se mêle pas volontiers avec
les autres trois éléments volatils, à cause de son extrême
sécheresse, mais ne fait que se *rendurcir à
l'action du feu, & s'y rendre plus *rebourse & intraitable,
par l'esprit de contradiction dur & réfractaire
de la chair contre l'esprit; si qu'elle rejetterait
l'eau qu'on y *cuiderait insérer, si ce n'était
F ij

Note du traducteur :
*orde : sale
*rendurcir : endurcir???
*rebourse : revêche, rebelle
*cuider : penser, imaginer, se soucier de


@

44 T R A I T E'

moyennant la subtile humidité de l'air qui y intervient,
& l'y mêle, la pénétrant par ses plus menues
parties: lequel étant empreint dans l'eau, contraint
la terre de s'en empâter, & l'enclore en soi,
comme si elle le voulait détenir prisonnier; & par
ce moyen en demeure enceinte comme la femelle
du mâle; car toute chose supérieure en ordre &
degré tient lieu de mâle envers celle qui lui est inférieure
& sujette. Que si l'air s'en absente, qui les
associe & unit ensemble, comme en étant *suppedité
& banni, humide & chaud qu'il est, de l'extrême
sécheresse & froideur de la terre, elle se *parforcera
de tout son pouvoir de rejeter l'eau, & se réduire
à son premier dessèchement; ainsi qu'on peut apercevoir
au sable, qui jamais ne recevra d'eau
qu'elle ne s'en sépare aussi tôt. Par ainsi la terre est
toujours rebelle & contumace de soi à se ramollir,
soir par l'eau, par l'air, par le feu. Et de cette sorte
fut introduit en Adam l'esprit de contradiction &
désobéissance, par le moyen de la terre dont il
avait été formé; comme sa compagne & lui le
montrèrent, quand à la suggestion du serpent, le
plus terrestre animal de tous autres, ils contrevinrent
si légèrement à l'extrême défense qui leur
avait été faite de ne tâter du fruit de science de
bien & de mal. Pour punition de quoi il est dit au
Genès. 3. serpent; Tu mangeras la terre tous les jours de ta vie.
Ce qu'Isaïe résume au 65. Puluis panis tuus. Et à Adam,
que la terre ne lui produirait qu'épines,

Note du traducteur :
*suppediter : fournir en abondance, procurer
*parforcer : imposer


@

D U F E U E T D U S E L. 45

ronces & chardons; au moyen de quoi s'il en voulait
vivre, il fallait qu'il la cultivât à la lueur de
son usage, jusqu'à ce qu'il retournât en elle, dont
il avait été tiré; car étant de poudre, il devait retourner
en poudre. Mais l'eau qui dénote les divines
spéculations, désirant se mêler & unir avec
toutes choses, à qui elle donne commencement, &
les fait croître & multiplier, est comme un véhicule
ou vêtement de l'esprit, suivant ce qui est dit
tout à l'entrée de la création, que l'esprit de Dieu
était épandu sur les eaux, ou comme le mot Hébreu
de marachephet le porte, voltigeant au dessus
d'icelles, & les fomentant & vivifiant, ainsi qu'une
poule fait ses poussins, de sa chaleur co-naturelle:
Car le mot d'elohim importe je ne sais quoi de
chaleur & *ignité. Par l'eau donc l'esprit docile
& obéissant aux semonces de l'intellect, s'insinua
dedans Adam; & par la terre le réfractaire & opiniâtre,
qui regimbe contre l'éperon. Car comme
la terre soit le plus ignoble élément de tous autres,
l'eau la rejette & dédaigne, ne pouvant compatir
avec elle, ainsi qu'à une lie & excrément; si que l'esprit
pur & net demeura dans l'eau, où il élut sa
résidence. Car des trois natures de terre, l'eau pour
le moins ne se joint jamais avec les deux, à savoir
le sable pour son extrême sécheresse, qui cause sa
discontinuation de parties; & l'argile, pour être
grasse & onctueuse. Il n'y a que le seul limon, avec
lequel quelque empâtement & mélange qu'il
F iij

Note du traducteur :
*ignée, ignité : de feu


@

46 T R A I T E'

s'en puisse faire, l'eau à la *parfin le laisse résider en
bas, & lui surnage; comme étant de contraire nature:
l'une du tout immobile, solide & compacte;
& l'autre fluide, se remuant, & coulant ainsi que le
sang par les veines, auquel résident les esprits, qui
se peuvent facilement élever pour être de qualité
ignée, tendant toujours *encontremont. Tellement
que l'eau qui dénote l'esprit intérieur, tâche
de se dépouiller de cette coagulation externe; car
toute coagulation est une espèce de mort; & la *liquosité,
de vie; & ne s'y voudrait jamais plus *rassocier,
ni s'en revêtir à cause de sa *contumacité,
si ce n'était que le souverain maître & seigneur
Adonai par sa providence, pour la propagation
des choses, tant qu'il lui plaira maintenir en son
être ce bel ouvrage de ses mains, contraint ces
deux, terre & eau, de s'accorder aucunement par
son Ange & ministre qui préside à l'air. L'homme
au reste a par-devers lui son arbitre franc & libre en
Genès. 4. son plein pouvoir & disposition; L'appétit du péché
sera sous toi; & auras la domination sur lui. Que s'il
est adhérent à la terre, c'est à dire aux charnels désirs
& concupiscences, où il est le plus incliné, il
Genès. 8. ne fera jamais que mal: si à l'esprit désigné par
Psaum. 64. l'eau, tout son fait ira bien: Flumen Dei repletum est
aquis. & au 44. d'Isaïe: Je répandrai des eaux sur celle
qui aura soif; & des rivières sur celle qui se trouveras sèche
& aride. Je répandrai mon Esprit sur la semence, &
ma bénédiction sur sa lignée. Si que tant que l'eau

Note du traducteur :
**à la parfin : à la fin
*contremont : vers le haut, en haut
*liquosité : liquidité
*rassocier : réassocier
*contumacité : rébellion, récalcitrant


@

D U F E U E T D U S E L. 47

compatit & demeure unie avec la terre, le bon esprit
relie avec l'homme; dont nous sommes admonestés
par le Sage es Proverbes 5. de boire l'eau de
notre citerne, & les ruisseaux qui découlent de notre
puits. Mais quand la terre par sa rebelle & répugnante
sécheresse rejette l'eau, il n'y demeure que
sa dure obstination réfractaire; jusqu'à ce que par
le moyen de l'air, l'esprit qui les joint & uni ensemble,
(ce sont les saintes inspirations,) elle se
soit de nouveau ramollie & détrempée: au moyen
de quoi quand nous avons ce bon esprit d'eau salutaire,
dont il est écrit en l'Ecclésiastique 15. Aqua
sapientia salutaris potabit illum; il nous faut garder
de la rejeter, & nous rendre du tout terre sèche &
sablonneuse, quae non fatiatur aqua: & ne produit Proverb.
rien pour cela. Mais tout nous en est plus *apertement
exprimé en l'Evangile, où par le moyen de
cette eau vive fructifiante, notre SAUVEUR, qui
est la source intarissable, le SAINT ESPRIT se
vient introduire en nos coeurs, qui détrempe la
dureté de notre terre, & l'arrose & corroie
pour produire des fruits mûrs de bonnes & charitables
oeuvres. (L'eau que je vous donnerai, dit-il, S. Jean 4.
sera faite une fontaine rejaillissante en vie éternelle.) De
cette eau les Prophètes en avaient clairement parlé;
comme Daniel au 35. Quoniam apud te est fons vitae;
& in lumine tuo videbimus lumen. Voyez comme il
joint l'eau avec la lumière, qui est le feu; si que cette
digression semblera moins impertinente. Et au

Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste


@

48 T R A I T E'

12. d'Isaïe:Vous puiserez les eaux en joie, des fontaines
du salutaire. Plus en Jérémie 2. Ils m'ont délaissé, moi
qui suis la fontaine d'eau vive, pour se creuser des citernes
creuses, qui ne peuvent tenir les eaux.
EN ce que dessus du Zohar sont compris les
principaux secrets & actions du feu, & mêmement
en son contraire & patient qui est l'eau; Nam actus
actiuorum in patientis sunt dispositione, dit le Philosophe;
car les effets ne se sauraient mieux discerner,
que où ils agissent. Le feu au reste a trois propriétés;
mais il faut en cet endroit reprendre la
chose de plus haut.
COMME donc tout ce qui est, soit départi
en trois qu'on appelle mondes, ou cieux (il ne faut
pas trouver étrange si nous répétons cela plus que
d'une fois car delà dépendent toutes les secrètes
sciences) l'élémentaire à savoir ici bas, sujet à
une perpétuelle altération & vicissitude de vie & de
mort: le céleste là haut au dessus du cercle de la
lune, incorruptible quant à soi, tant pour sa pureté,
& uniformité de substance, que pour son
continuel & égal mouvement, rien n'y prédominant
l'un sur l'autre: lesquels deux constituent ce
monde sensible: Il y a puis-après l'intelligible, abstrait
de toute corporéité & matière, que l'Apôtre
appelle le troisième ciel, où il fut ravi, ce dit-il,
si ce fut en corps, ou hors d'icelui, Dieu le sait:
car non seulement le monde & le ciel sont mis l'un
pour l'autre, mais le ciel encore pour l'homme;
Caeli
@

D U F E U E T D U S E L. 49

Caeli enarrant gloriam Dei, selon que l'interprètent
la plupart des Pères; & l'homme au réciproque
pour le ciel; comme met Origène au 25. traité sur
saint Mathieu. Le coeur de l'homme moralement est
appelé ciel, & le trône, non déjà de la gloire de Dieu,
comme est le temple, mais de Dieu propre. Car le temple de
la gloire de Dieu est celui auquel comme en un miroir nous
voyons par énigme; mais le ciel qui est par dessus ce temple
de Dieu où est son trône, est tout ainsi que de le voir face
à face. Ce qu'il a presque transcrit mot à mot du
livre d'Abahir au Zohar, & autres anciens Cabalistes,
dont il consiste la plus grande part. Il y a de
plus, que les Cieux sont quelquefois mis pour Dieu
même; comme au 32. du Deuter. Audite caeli quae
loquor & au 8. chap. du 3. des Rois, selon la vérité
Hébraïque, en l'oraison du Roi Salomon en la
dédicace au Temple, Exaudi ô caelum. En ce troisième
ciel ou monde dont parle l'Apôtre, encore
que Dieu soit par tout, néanmoins le siège de sa
divinité est la plus spécialement établi que non
par ailleurs, avec ses Intelligences séparées qui
lui assistent pour exécuter ses commandements.
Bénissez le Seigneur, tous ses Anges puissants en vertu
qui faites ce qu'il vous ordonne, oyant la voix de ses paroles.
Par quoi les Théologiens l'appellent le monde
Angélique, hors de tout lieu, & de tout temps; que
Platon en son Phèdre, dit n'avoir onques d'homme
mortel été assez convenablement célébré selon
son excellence & dignité, étant tout de lumière,
G
@

50 T R A I T E'

qui de là s'épand & dérive ainsi que d'une inépuisable
source en toutes sortes de créatures, selon
même que le portait l'ancienne Théologie Phénicienne,
que l'Empereur Julian le Parabate allègue
en son Oraison au Soleil; Que la lumière corporelle
procède d'une incorporelle nature. LE MONDE
céleste participe de ténèbres, & de lumière, dont
lui proviennent toutes ses facultés & vertus qu'elle
lui apporte. Et l'élémentaire est tout de ténèbres,
désigné pour raison de son instabilité par
l'eau, l'intelligible par le feu, à cause de la pureté
& lumière: & le céleste par l'air , où le feu & l'eau se
viennent conjoindre. La terre à ce compte demeurerait
pour les enfers, comme à la vérité cette habitation
terrienne n'est qu'un vrai enfer. Mais
Moïse par le Ciel a entendu le monde intelligible, &
par la terre le sensible: attribuant les deux plus haut
élevés éléments, air, & feu, au ciel, pour ce qu'ils rendent
toujours *contremont; & à la terre l'eau & la
terre, qui pour leur pesanteur s'aggravent en bas. Mais
tout cela a été de lui encore plus mystiquement
*adombré, comme le montre le Zohar, par l'admirable
construction de son tabernacle, dont il n'y a
rien de plus spirituel; l'or, l'argent, & les pierreries
dont il était composé, représentant le monde
sensible: & le Bezeleel qui fut le conducteur de
l'oeuvre, l'intelligible, & l'ouvrier; rempli d'un
esprit divin, de sapience, intelligence, savoir, &
toute la plus accomplie doctrine, comme presque

Note du traducteur :
**contremont : vers le haut, en haut
**adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher


@

D U F E U E T D U S E L. 51

le mot le porte, tissu de Bezel ombre, & El Dieu.
LES Poètes profanes ont parti le monde sensible
en trois, car ils ne se sont pas tant souciés de
pénétrer à l'intelligible; & assigné la supérieure
portion d'icelui depuis ce cercle de la lune en sus,
à Jupiter; la basse terrestre à Pluton; & la moyenne,
qui est depuis la terre, à la Lune, à Neptune; que les
Platoniciens appellent la vertu génératrice, à cause
de l'humidité imprégnée de sel qui provoque fort
à génération selon que le mot de salacitas le désigne;
comme met Plutarque question 4. des causes naturelles,
& au traité d'Osiris. C'est pourquoi les mêmes
Poètes attribuent une plus seconde lignée audit
Neptune, qu'à nul autre de tous leurs Dieux.
CHACUN de ces trois mondes au reste a particulièrement
sa science, laquelle est double, l'une
vulgaire & triviale; & l'autre mystique & secrète.
Le monde intelligible a notre Théologie, & la Cabale;
le céleste, l'Astrologie, & la Magie; & l'élémentaire;
la Physiologie, & l'Alchimie; qui révèle
les résolutions & séparation du feu, tous les
plus cachés & occultes secrets de nature, es trois
genres de composés: Compositionem enim rei aliquis
scire non poterit, qui destructionem illius ignoauerit, dit
Geber. Mais ces trois divines sciences ont été par
la dépravation des ignorants & malins esprits, détournés
en un déferlement, qu'à peine en oseraiton
parler, si l'on ne veut quant & quant encourir le
bruit d'être un athéiste, sorcier & faux monnayeur.
G ij
@

52 T R A I T E'

Nous disons donc après Empédocle, &
Anaxagoras: Singula haec nostra ratio disputat per iter
compositionis & resolutionis, ultro citro, susque deque
gradiens. Que toute le science élémentaire consiste
en la mixtion & séparation des éléments; ce qui se
parfait par le feu, auquel verse du tout l'Alchimie;
comme le déclare bien *apertement Avicenne en
son traité de l'Almahad, ou division des sciences:
Et Hermès en celui des sept chapitres; Intelligite, silis
sapientum, quatuor elementorum scientiam, quorum
occulta apparitio nequaquam significantur nisi prius diuidantur,
& componantur; quia ex elementis nihil sit utile
abque tali regimine: nam ubinatura definit suas operationes,
ibi ars incipit. Prenez tel composé élémentaire
que vous voudrez, herbe, bois, ou autre semblable,
sur quoi le feu puisse exercer son action; &
le mettez en un alambic ou cornue; Premièrement
s'en séparera l'eau, & puis l'huile, si le feu est modéré
si plus pressé & renforcé, toutes deux ensemble;
mais l'huile surnagera à l'eau, qui s'en séparera
bien aisément par un entonnoir de verre. Cette eau
est dite le Mercure, lequel de soi est pur & net; &
l'huile le soufre *adustible & infect, qui corrompt
tout le composé. Au fonds du vaisseau resteront
les cendres, desquelles par une forme de lessive
avec l'eau s'en extraira le sel, que l'eau & l'huile
couvraient au précédent, après que vous en aurez
retiré l'eau par le bain Marie, comme on l'appelle;
car les onctuosités oléagineuses ne montent

Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*adustible : qui peut brûler


@

D U F E U E T D U S E L. 53

pas par ce degré de feu; ni le sel non plus, mais
moins encore; & les terres indissolubles privée de
toutes leurs humidités, propres à se vitrifier. Omne
enim priuatum propria humiditate nullam nisi vitrificatoriam
praestat fusionem, dit Geber. Ainsi il y a
deux éléments volatils, les liquides à savoir, eau &
air, qui est l'huile; car toutes substances liquides
de leur nature fuient le feu, qui en élue l'une, &
brûle l'autre: Mais les deux qui sont secs & solides,
non; qui sont le sel, auquel est contenu le feu; &
la terre pure qui est le verre: Sur lesquels le feu n'a
plus d'action que de les fondre & affiner. Voila les
quatre éléments redoublés, comme les appelle Hermès,
& Raymond Lulle les grands éléments. Car
tout ainsi que chaque élément consiste de deux
qualités, ces grands éléments redoublés, Mercure,
soufre, sel, & verre, participent de deux éléments
simples, ou pour mieux dire de tous les quatre, selon
le plus ou le moins des Uns & des autres; le Mercure
tenant plus de l'eau, à qui il est attribué; l'huile,
ou le soufre, de l'air; le sel, du feu; & le verre,
de la terre, qui se retrouve pure & nette au centre
de tous les composés élémentaires; & est la dernière
à se révéler exempte des autres. De cette sorte
par artifice & l'opération du feu, & de ses effets,
nous dépurons toutes infections & ordures, jusqu'à
les réduire à une pureté & substance incorruptible
désormais, par la séparation de leurs impuretés inflammables
& terrestres; Tota enim intentio operantis
G ij
@

54 T R A I T E'

versatur in hoc, dit Geber, ut grossioribus partibus abiectis,
opus cum leuioribus perficiatur; Qui est de monter
des corruptions d'ici bas, à la pureté du monde
céleste, où les éléments sont plus purs & essentiels; le
feu y prédominant, qui l'est le plus de tous les autres.
VOILA quant à l'Alchimie; & en quoi elle verse.
LA MAGIE pour le monde céleste, était jadis
une science sainte & vénérable, que Platon
dedans son Charmide appelle la vraie médecine de
l'âme. Et au prem. Alcibiade il met, qu'elle se *soulait
enseigner aux aînés des grands Rois de Perse,
pour leur apprendre à révérer Dieu, & former leur
domination temporelle sur le patron de l'ordre &
police de l'Univers. Mais ce n'est proprement qu'une
forme de mariage du ciel étoilé, comme dit Orphée,
avec la terre, où il darde ses influences, donc
elle s'empreigne, provenant des intelligences qui
y assistent: & une application des vertus agentes
aux passives, pour produire des effets admirables
surpassant le commun ordre de nature: & ce sans
la coopération des démons, la plupart malins,
faux & *déceptifs, les uns toutefois plus que les autres:
avec lesquels il n'est pas à croire que ces trois
sages Rois & Mages qui vinrent de si loin adorer
JESUS-CHRIST, eussent voulu avoir aucune
accointance & commerce.
LA troisième est celle qu'on appelle Cabale
ou réception, parce qu'on se la délaissait
verbalement, & à bouche de main en main les

Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre
*déceptif : qui est propre à décevoir


@

D U F E U E T D U S E L. 55

uns aux autres. Elle est départie en deux; l'une
de beresith, c'est à dire de la création, qui consiste
au monde sensible; où Moïse s'est arrêté, sans
parler de l'intelligible, ni des substances séparées.
L'autre est de mercauah, ou trône de Dieu, que
traite principalement Ezéchiel, dont la vision est
presque toute de feu; tant est cet élément par toute
l'écriture sainte appropriée à la divinité, comme
l'un de ses plus parfaits & proches symboles & marques
es choses sensibles; par le moyen desquelles
nous sommes élever ainsi que par l'échelle de Jacob,
& la chaîne d'or en Homère, à la connaissance
des spirituelles & intelligibles: Inuisibilia enim
Dei à creatura mundi per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur,
sempiterna quoque eius virtus & diuinitas.
Car le monde avec les créatures y étant, sont ainsi
comme vu portrait de Dieu; per creaturam enim creator
intelligitur, dit saint Augustin. Car Dieu a fait
deux choses à son image & ressemblance, selon
Trismégiste; le monde pour s'y ébattre & réjouir
d'infinis beaux chefs-d'oeuvres: & l'homme ou serait
toute la plus singulière délectation & plaisir.
Ce que Moïse a tacitement exprimé en Gen. 1. & 2.
la où quand il a été question de créer le monde,
ciel, terre, végétaux, minéraux, animaux, soleil, lune,
étoiles, & tout le reste; il n'a fait seulement
que le commander de parole; Quoniam ipse dixit, &
sa la sunt; ipse mandavit, & creata sunt: mais en la
formation de l'homme il y insiste bien davantage
@

56 T R A I T E'

qu'en tout le reste: Faisons, dit-il, l'homme à notre
image & ressemblance. Il le créa mâle & femelle, & le
forma poudre de la terre, puis souffla en sa face l'esprit
de vie, & il fut fait en âme vivante. En quoi sont
touchées quatre ou cinq particularités. Ainsi le remarque
Cyrille. Tout de même donc que l'image
de Dieu est le monde, l'image du monde
c'est l'homme; y ayant telle relation de Dieu avec
ses créatures, qu'ils ne se peuvent bien comprendre,
sinon réciproquement l'un par l'autre. Car
toute la nature sensible, comme met le Zohar, au
regard de l'intelligible, est ainsi que de la lune envers
le soleil, qui y réverbère sa clarté: ou de même
que la lueur d'une lampe ou flambeau, dont part
la flamme attachée au lumignon, qui en est nourrie
d'une crasse matière, visqueuse, *adustible, sans
laquelle cette splendeur & lumière ne se saurait
communiquer à notre vue, ni notre vue l'appréhender.
En semblable la gloire & essence de
Dieu, que les Hébreux appellent sequinah, ne se
peut apercevoir qu'en la matière de ce monde
sensible, qui en est comme un patron & image.Et
c'est ce que Dieu dit à Moïse au 33. d'Exode: Facies
meas vuidere non poteris, posteriora videbis. La face de
Dieu est sa vraie essence au monde intelligible,
quam nemo vidit unquam, fors le Messie, dont il
est écrit au Psau. 15. Prouidebam Dominum in conspectu
nemo semper. Et ces parties postérieures sont ses
effets au monde sensible. L'âme de même ne se
peut

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler


@

D U F E U E T D U S E L. 57

peut discerner & connaître que par les fonctions
qu'elle exerce au corps, pendant qu'elle y est annexée:
dont Platon aurait été mû d'estimer que les
âmes ne pouvaient consister sans corps & non plus
que le feu sans matière; si qu'après de longues révolutions
de siècles elles revenaient derechef à
s'incorporer ici bas: à quoi adhère aussi Virgile au
6. de l'Enéide,
Has omnes vbi mille rotam vovêre per annos,
Lethaumen ad flumen Deus euocat agmine magno,
Scilicet immemores supera vt conuexa reuisant,
Rursus & incipiant in corpora a velle reuerti.
Mais cela sent un peu la Palingénésie, & Métempsycose
Pythagoricienne: dont ne s'est pas non
plus détourné Origène, comme on peut voir en
son ωεἰ ..., des principes; & en l'épître de S. Jérôme
à Avitus. Trop plus sincèrement Porphyre,
bien qu'au reste un impie, adversaire, calomniateur
du Christianisme; que pour la parfaite béatitude S. Aug. liv 22.
des âmes il leur faut éviter & fuir tout corps: ch. 26 de la
Tellement que quand l'âme aura été bien *repurgée cité de Dieu.
de toutes ses affections corporelles, & qu'elle
retournera à son Créateur en sa première simplicité,
elle n'a plus d'ennui de *renchoir es maux & calamités
de ce siècle, quand bien l'option lui en aurait
été libre délaissée.
DU MONDE donc intelligible découle dedans
le céleste, & delà à l'élémentaire, tout ce que
l'esprit humain peut atteindre de la connaissance
H

Note du traducteur :
**repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*renchoir : retomber, recommencer (une faute)


@

58 T R A I T E'

des admirables effets de nature, que l'art imite en
ce qu'elle peut. Dont par la révélation de ses beaux
secrets, par l'action du feu la plupart, se manifeste
la gloire & magnificence de celui qui en est le premier
motif & auteur. Car l'entendement humain,
selon Hermès, est comme un miroir, où se viennent
recueillir & rabattre les clairs & lumineux
rayons de la Divinité; représentée à nos sentiments
par le soleil là haut, & le feu son correspondant
ici bas; lesquels enflamment l'âme d'un ardent désir
de la connaissance & Vénération de son Créateur;
& par conséquent de l'amour d'icelui, car l'on
n'aime que ce qu'on connaît.
AINSI chacun de ces trois mondes, qui ont
leurs sciences particulières, a aussi son feu, & son
sel à part: lesquels deux se rapportent, à savoir le
feu au ciel de Moïse; & le sel, pour la ferme consistance
& solidité, à la terre. Qu'est-ce que le sel?
demande un des Philosophes chimiques: Une terre
*arse & brûlée, & une eau congelée par la chaleur
du feu potentiellement y enclos. Le feu au reste est
l'opérateur d'ici bas es oeuvres de l'art, de même
que le soleil ou feu céleste l'est en ceux de la nature:
Et en l'intelligible le SAINT ESPRIT, des Hébreux
dit Binah, ou intelligence, que l'Ecriture
désigne ordinairement par le feu. Et ce feu spirituel
ou esprit ignée, avec le Chohmah, le Verbe ou la
Sap 7. Sapience attribuée au FILS (omnium artifex me docuit
Sapientia) sont les opérateurs du PERE; Verbo

Note du traducteur :
*arse : incendiée


@

D U F E U E T D U S E L. 59

Domini caeli firmati sunt, & spiritu oris eius omnis orna- Psaum. 3.
tus eorum. De quoi ne s'éloigne pas fort cette maxime
des Péripatéticiens; Omne opus naturae est opus
intelligentia.
VOILA les trois feux desquels nous prétendons
parler; dont il n'y a rien de plus commun entre
nous que l'élémentaire d'ici bas, grossier, composé,
& matériel, c'est à dire, toujours attaché à
quelque matière: ni d'autre-part qui soit moins
connu; ce que c'est de lui, d'où il vient, & où il
s'en va, redevenant à rien tout à un instant, si tôt
que son *nourrissement lui défaut; sans lequel il
ne peut consister un seul moment, mais s'en va comme
il est venu, étant tout en la moindre de ses parties:
Si qu'il se peut en moins de rien multiplier
en infini; & en moins de rien s'anéantir: car une
petite bougie allumera tant qu'on voudra des plus
grands feux qu'on se saurait imaginer, sans pour
cela rien perdre ni diminuer de sa substance.
Mille licet capiant, deperit inde nihil. Et en S. Jacques 3.
Paruus ignis quàm grandem succendit materiam! Voire
une seule petite étincelle éprendrait de feu en un
cil d'oeil, tout ce creux immense de l'Univers, s'il était
rempli de poudre à canon, ou de naphte, &
puis aussitôt s'évanouirait: De sorte que de tous
les corps il n'y a rien qui approche plus de l'âme
que fait le feu, comme dit Plotin. Et Aristote au 4.
de la Métaphysique met, que jusqu'à son temps la
plus grand' part des Philosophes n'avaient pas bien
H ii

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture


@

60 T R A I T E'

connu le feu, ni l'air non plus, pour n'être point
perceptibles à notre vue & sentiment, Mais on
pourrait dire de même, que ni Aristote, ni les
autres Grecs de son temps ne connurent pas guères
bien le feu, & ses effets, pour le moins si exactement
qu'ont fait si long temps après, les Arabes
par l'Alchimie, dont toute la connaissance du feu
dépend. Les Egyptiens le disaient être un animal
ravissant & insatiable; qui dévorait tout ce qui
prend naissance & accroissement; & en fin soimême,
après qu'il s'en est bien *peû & gorgé, quand
il n'y a plus de quoi se repaître & nourrir; parce que
ayant chaleur & mouvement, il ne se peut passer
de nourriture, & d'air pour y respirer; si qu'à faute
de ce il demeure en fin amorti, avec ce dont il s'était
*peû. Toutes choses propres aux substances
animées, & qui ont vie; car la vie est toujours accompagné
de chaleur & de mouvement; lequel
procède de la chaleur, plutôt que la chaleur du
mouvement, combien qu'ils soient réciproques;
car l'un ne peut être sans l'autre. Mais Suidas forme
là dessus une telle contradiction: Que non tant
seulement les animaux, mais tout ce qui prend
nourriture & accroissement, tend à certain but; où
étant parvenu il s'arrête sans passer outre: là où
ni la nourriture, ni l'accroissement du feu ne sont
point limités ni déterminés; car tant plus on lui
en administre, tant plus en voudra-il avoir, & s'en
accroîtra toujours d'avantage. Par quoi l'un ni

Note du traducteur :
*peû : repu, bien nourri


@

D U F E U E T D U S E L. 61

l'autre ne se peuvent point limiter, comme sont
ceux des animaux; Dont par conséquent il ne doit
être mis de leur rang. De sorte que le mouvement
du feu se devra plutôt appeler génération que
nourriture ni croissance; car il n'y a que ce seul élément
qui se nourrisse & accroisse. Es autres ce qui
y *redonde est par opposition, comme si vous ajoutez
de l'eau à de l'eau, ou de la terre à de la terre:
vous ne ferez pas de même au feu, pour le *cuider
agrandir, en y ajoutant d'autre feu, mais par
une apposition de matière sur laquelle il puisse
mordre, & exercer son action, comme bois & autres
semblables, qui par sa force se convertissent en
sa nature: & ainsi il s'augmente & accroît. LES
fictions Poétiques portent que Prométhée l'alla
dérober dans le ciel pour en accommoder les
mortels; dont il fut si grièvement puni par les
Dieux, que de demeurer par trente ans attaché à
une roche du mont de Caucase, où un vautour
lui dévorait assidûment ses entrailles, qui renaissait
à tour de rôle. Mais est-il à croire que
les Dieux qui sont si bienveillant & affectionnés
envers le genre humain, lui eussent voulu dénier
cette si nécessaire portion de nature, sans laquelle
la condition de leur vie serait pire que des bêtes
brutes; tant pour la cuisson des viandes, que pour
se réchauffer & sécher, & infinies autres commodités
nécessaires; Outre-plus, de ce qu'il rend toujours
ainsi *contremont, comme étant d'une origine
H iij

Note du traducteur :
*redonde : est de trop
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*contremont : vers le haut, en haut


@

62 T R A I T E'

céleste, ou il aspire de retourner, il semble
qu'il appartienne proprement à l'homme.
Pronaque cum spectent animalia caetera terram,
Os homini sublime dedit, caelum que videre
Iussit, & erectos ad sydera tollere vultus.
Tous les autres animaux presque *refuient le feu.
Dont Lactance voulant montrer l'homme être
un animal divin, allègue pour une des plus prenantes
raisons, que lui seul entre tous les autres
use du feu. Et Vitruve livre 2. met que les premières
accointances des homme se contractèrent à se
venir chauffer à de communs feux. Tellement que
ce que les Dieux envièrent le feu aux hommes,
devait être, pour ce que par le moyen d'icelui ils
sont venus à pénétrer dans les plus profonds & cachés
secrets de nature; de laquelle on ne peut bonnement
découvrir & connaître les manières de
procéder, tant elle opère *ratierement; sinon que
par son contre-pied, que les Grecs appellent διἀλυσις
la résolution & séparation des parties élémentaires,
qui se fait par le feu; dont procède l'exécution de
tous les artifices presque que l'esprit de l'homme
s'est inventé: si que les premiers n'avaient autre instrument
& outil que le feu, comme on a pu voir
*modernement es découvertes des Indes Occidentales.
Homère en l'Hymne de Vulcain met, qu'icelui
assisté de Minerve enseignèrent aux humains
leurs artifices & beaux ouvrages; ayant auparavant
accoutumé d'habiter en des cavernes & rochers

Note du traducteur :
*refuir : fuir avec vigueur
*ratierement : chichement, avec avarice
*modernement : d'une manière moderne, récemment


@

D U F E U E T D U S E L. 63

creux, à guise des bêtes sauvages: Voulant inférer
par Minerve la Déesse des arts & sciences, l'entendement
& industrie; & le feu par Vulcain, qui les
met à exécution. Par quoi les Egyptiens avaient
de coutume de marier ces deux Déités ensemble;
ne voulant par là dénoter autre chose, sinon que de
l'entendement procède l'invention de tous les
arts & métiers; que le feu puis-après effectue, &
met de puissance en action: nam agens in toto hoc
mundo non est aliud quam ignis & calor, dit Johannicius.
Et Homère,
ὅν ...................................
Qui fut la cause, comme on peut voir dans Philostrate
en la naissance de Minerve, qu'elle quitta les
Rhodiens, parce qu'il lui sacrifiaient sans feu,
pour aller aux Athéniens. Vulcain au reste, selon
Diodore, sur un quidam, lequel de l'accident d'un
coup de foudre, dont un arbre avait été embrasé,
révéla le premier aux Egyptiens la commodité &
usage du feu. Car étant survenu là dessus, tout *éjoui
de sa lumière & de sa chaleur, il y ajouta
d'autre matière pour l'entretenir, pendant qu'il s'en
alla quérir le peuple; qui depuis pour raison de ce
le déifia. A quoi se conforme Lucrèce:
Illud his rebus tacitus ne for tè requiras:
Fulmen detulit in terras mortalibus ignem
Primitus; in de omnis flammarum diditur ardor.
Les Grecs l'attribuent à Phoroneus; & mettent que
ce fut près d'Argos, Que le feu étant tombé du

Note du traducteur :
*esjouir : réjouir


@

64 T R A I T E'

ciel là endroit, il y fut depuis gardé dedans un temple
d'Apollon. Que si d'aventure il se venait à
éteindre, ils le rallumaient de nouveau des rais
du soleil: comme aussi on faisait à Rome celui des
Vestales: & en Perse leur feu sacré, qu'ils portaient
ordinairement où le Roi marchait en personne,
le révérant singulièrement pour le respect du soleil
qu'ils adoraient sur toutes autres Déités; car ils
estimaient qu'il en fût ici bas l'image. Ils le portaient
(dis-je) en grand' pompe & solennité, sur un
magnifique chariot, attelé de quatre grands coursiers
blancs, & suivi de 365. jeunes Ministres, autant
qu'il y a de jours en l'an que décrit le soleil par
son cours; habillés de jaune doré, couleur conforme
à la lueur du soleil, & au feu; chantant des
hymnes à leur louange. Et n'y avait point envers
eux de crime plus capital & irrémissible que de jeter
quelque cadavre ou autre immondice dedans,
ou de le souffler avec son haleine, de peur de l'en
infecter, mais ne le faisaient qu'éventer car en tout
cela il n'y allait pas moins que de la vie; comme de
l'éteindre d'autre part dans l'eau. De manière que
si quelqu'un avait perpétré quelque grief forfait,
pour en obtenir sa grâce & pardon, le plus prompt
expédient en était, selon que met Plutarque en
son traité du premier froid, de s'aller mettre en
une eau courante avec du feu en la main, menaçant
de l'éteindre en l'eau, si on ne lui octroyait
sa requête: mais après l'avoir obtenue, il ne laissait
d'être
@

D U F E U E T D U S E L. 65

d'être puni, non de son méfait, mais pour l'impiété
qu'il avait seulement pour pensé de commettre.
Et delà est venu ce commun proverbe mentionné
dedans Suidas; Persa sum, parentibus Perficis
natus. Persane indigena? Vtique, domine. Ignen autem
inquinare est nobis soeua morte acerbius. Mais tout
ce qui se peut faire du feu, & par le moyen d'icelui,
n'a pas encore été révélé, ni connu des hommes.
Y a-il rien de plus admirable que la poudre à
canon; si aisée à faire; & ne consistant que de si
peu d'ingrédients vulgaires, soufre, salpêtre,
& charbon? Lesquels semblent avoir été mystiquement
désignés des Egyptiens par ces trois puissance
célestes, dont ils alléguaient les tonnerres,
éclairs, & foudres être conduites & gouvernées;
Jupiter, Vesta, & Vulcain; par Vulcain le soufre:
par Jupiter le salpêtre, qui est fort *aëreux & venteux,
comme met Raymond Lulle, qui en avait
assez connu & la nature, & les effets, s'il les eût
voulu découvrir: & le charbon par Vesta; tant
pour la terrestréité dont il est, que pour être fort
incorruptible; se pouvant garder plusieurs milliers
d'années dans la terre sans s'y altérer ni gâter:
ce qui fut cause d'en faire mettre un lit & étage es
fondements du temple de Diane en Ephèse. Le salpêtre
est approprié à l'air, pour ce qu'il est comme
une moyenne disposition de nature entre l'eau de
la mer, & le feu ou soufre dont il participe en
tant qu'il est si inflammable; & est *salsugineux
I

Note du traducteur :
*aéreux : aérien???
*salsugineux : salé


@

66 T R A I T E'

d'autre-part, se résolvant à l'humide, & dans l'eau
comme font les sels, desquels il a l'amertume &
acuité. Et tout ainsi que l'air enclos & retenu dans
des nuées se rompt & éclate en une impétuosité
de tonnerre; de même fait le salpêtre: le soufre
est ce qui cause les éclairs. Mais cela viendra plus à
propos ci-après es sels. Qui saura au reste bâtir*****
une poudre composée de certaines proportions
de soufre & de salpêtre; & au lieu du charbon
de l'immondice terrestre de l'antimoine, qui s'en
sépare par de fréquentes & réitérées ablutions d'eau
tiède, pourra parvenir à un feu artificiel, non à dédaigner;
d'une poudre qui ne fera que fort peu de
bruit; vrai est que non si impétueuse & d'un tel effort
comme est la commune. Au regard de l'intention
de la poudre à canon, les relations de la
Chine portent, que par leurs anciennes Chroniques
il se trouve qu'il y a plus de quinze cent ans
qu'ils en ont l'usage; comme aussi de l'imprimerie.
Roger Bacchon fameux Philosophe Anglais, qui
a écrit il y a plus de trois cens ans, en son livre de
l'admirable puissance de la nature & de l'art, met
qu'avec certaine composition imitant les foudres
& tonnerres, Gédéon *souloit épouvanter les ennemis.
Et encore que cela ne soit pas formellement
comme il est écrit au 7. des Juges, si l'a-il dit néanmoins
plus de six vingts ans devant la divulgation
de la poudre à canon. Voici ses mots: Praeterea
possunt fieri lumina perpetua, & balnea ardentia sint

Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre


@

D U F E U E T D U S E L. 67

fine; nam multa cognouimus quae non comburuntur, sed
purificantur. Praeter vero h*t sunt alia stupenda naturae
& artis: nam soni velut tonitrui possunt fieri aëre,
imio maiori horrore quam illa quae sunt per naturam. Et
modica materia adaptata ad quantitatem unius policis,
sonum facit horribilem, & coruscationem ostendit vehementem.
Et hoc sit multis modis, quibus omnis ciuitas
& exercitus destuatur, ad modum artificii Gedeonis, qui
lagunculis fractis, & lampadibus igne saliente cum fragore
ineffabili, Madianitarum destruxit exercitum, cum
trecentis dunt axat hominibus. Ce pouvaient être des
grenades, & pots à feu: Et au reste rien ne saurait
mieux convenir de tous points à la poudre à canon;
mais ces bons personnages prévoyant la ruine
que cela pouvait apporter, firent trop grande
conscience de le révéler. A propos de ces feux perpétuels,
pour le moins d'une très-longue durée,
Hermolaus Barbarus en ses annotations sur Pline,
raconte que de son temps fut ouverte une vieille
sépulture au territoire de Padoue, & en icelle trouvé
un petit coffret, où il y avait une manière de
lampe ardente encore; combien que selon l'inscription
il y dût avoir plus de cinq cens ans qu'elle
était ainsi allumée. Tellement qu'à ce compte il
ne serait pas du tout impossible de faire des feux
inextinguibles: car même nous en voyons de plusieurs
sortes de celui qu'on appelle Grec, dont Aristote,
à ce qu'on dit, composa jadis un traité; lesquels
ne se peuvent éteindre avec de l'eau, principalement
I ij
@

68 T R A I T E'

la marine, à cause du sel gras & onctueux
mêlé parmi; mais s'en rengrenent & embrasent. Et
quel mal y aura-il d'en toucher ici quelque chose,
puis qu'aussi bien est-il question du feu: Des glands
macérés dans du vin; puis desséchés & mis à la
meule, tant que la liqueur s'en exprime; laquelle
accompagnée puis-après avec d'autres huiles dégraissées
sur de la chaux vive, pierre ponce, talc
& alun calcinés, du sablon même, & choses semblables
qui retiennent les impuretés *adustibles au
fonds du vaisseau, pendant que l'huile par la distillation
monte claire, nette, & purifiée, & moins
inflammable mais cela requiert un assez bon feu.
Pour les mèches y correspondantes, faites les de
fil de coton, dégraissé dans de la lessive; puis baignez-les
en de l'huile ou liqueur de tartre, les
saupoudrant par dessus d'alun de plume, entremêlé
de poix-résine bien délié battue, ou de colophane.
Ces feux de si longue durée nous sembleraient
chose fabuleuse, si nous n'étions *acertenés
par plusieurs Auteurs authentiques de cette
tant fameuse lampe pendue en certain temple de
Venus, où *ardoit sans cesse la pierre d'Asbeste, laquelle
étant une fois allumée ne s'éteint jamais
plus. Mais on pourrait dire que cela aussi n'est que
fable. Je le *lairray décider aux autres, & dirai qu'il
m'est une fois advenu, ne cherchant rien moins
que cela, de m'être rencontré en une substance,
conduit à cela par des gradués artifices du feu; laquelle

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*acertené : assuré
*ardoir, ardre : brûler
*lairrer : laisser


@

D U F E U E T D U S E L. 69

bien *renclose dans une fiole de verre, &
scellée du sceau d'Hermès, que l'air n'y entre en sorte
quelconque, se garderait plus de mille ans au
fonds, à manière de parler, de la mer: & l'ouvrant
au bout d'un tel & si long terme qu'on voudra, on
y trouvera du feu soudain qu'elle sentira l'air, pour
allumer une allumette. NOUS lisons au 2. livre des
Machab. chap. 1. & 2. qu'à la transmigration de
Babylone les Lévites ayant caché leur feu sacré au
fonds d'un puits, septante ans après l'y retrouva
une eau épaisse & blanchâtre, qui soudain que
les rais du soleil eurent donné dessus, s'enflamma.
C E S deux déités dessus dites au reste, Pallas &
Vesta, l'une & l'autre vierges & chastes, comme
aussi est le feu, nous représentent les deux feux du
monde sensible: Pallas & savoir, le céleste, & Vesta
l'élémentaire d'ici bas; lequel nonobstant qu'il
soit plus grossier & matériel que celui d'en haut,
tend toujours néanmoins *contremont, comme
s'il tâchait à se démêler de la substance corruptible
où il demeure attaché, pour retourner libre &
exempt de tous ces empêchements à son origine
première dont il est venu, ainsi; qu'une âme emprisonnée
dans le corps.
Igneus est ollls vigor, & caelestis origo
Seminibus, quantum non noxia corpora tardant,
Terrenique hebetant artus, moribundaque membra.
L'autre à l'opposite, bien que plus subtil & essentiel,
s'élance ici bas vers la terre, comme si ces
I iij

Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*contremont : vers le haut, en haut


@

70 T R A I T E'

deux aspiraient sans cesse à se rencontrer & venir
au devant l'un de l'autre, en façon de deux pyramides,
dont celle d'en haut aurait sa base plantée
dans le Zodiaque, où le soleil parfait son cours annuel
par les douze signes; de la pointe de laquelle
pyramide vient à dégoutter ici bas tout ce qui s'y
procrée, & à être, selon la doctrine des anciens Astrologue,
d'Egypte; que rien ne se produit en la
terre en l'eau qui n'y soit semé du ciel, lequel en
est comme un laboureur qui le cultive; & par sa
chaleur imprégnée ici bas, avec l'efficace de ses
influences, conduit le tout à la complette perfection
& maturité: ce que confirme aussi Aristote
en ses livres De ortu & interitu. Mais le feu d'ici bas
au rebours à la base de sa pyramide attachée à la
terre, faisant l'une des six faces du cube, dont
les Phytagoriciens lui attribuaient la forme &
figure à cause de se forme & invariable stabilité:
& de la pointe de cette pyramide s'élèvent
*contremont les vapeurs subtiles qui servent
de nourriture au soleil, & à tout le reste
des corps célestes, selon que l'écrit Phurnutus après
d'autres. On attribue, ce dit-il, un feu inextinguible
à Vesta, par aventure de ce que la puissance du
feu qui est au monde prend de là son *nourrissement
que d'icelle le soleil se maintient, & consiste. C'est aussi
ce qu'a voulu inférer Hermès en sa table d'Emeraude;
Quod est inferius, est sicut quod est superius; &
è converso, ad perpetranda miracula rei unius. Et Rabbi

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
*nourrissement : nourriture


@

D U F E U E T D U S E L. 71

Joseph fils de Carnitol en ses portes de la justice:
Le fondement de tous les édifices inférieurs est plaqué là
haut; & leur comble ou sommet ici bas, ainsi qu'un arbre
renversé si que l'homme n'est qu'un arbre spirituel
planté au paradis des délices, qui est la terre des vivants,
par les racines de ses cheveux; suivant ce qui est écrit
es Cantiques 7. Comae capitis tui sicut purpura Regis
iuncta canalibus.
CES deux feux au reste, le haut, & le bas, qui
se reconnaissent ainsi l'un l'autre, n'ont point été
non plus ignorés des Poètes; car Homère au 18. de
l'Iliade, ayant mis la forge de Vulcain au huitième
ciel étoilé, où il est accompagné de ses artisanes,
douées d'une singulière prudence, & qui savent
toutes sortes d'ouvrages, lesquels leur ont été enseignés
par les Dieux immortels, dont elles travaillent
en sa présence. Virgile au 8. de l'Enéide n'a
pas laissé de mettre cette officine ici bas en la terre,
en une île dite la Vulcanienne;
Vulcani domus, & Vulcania nomine tellus;
pour montrer que le feu est en l'une & en l'autre
région, la céleste & l'élémentaire; mais diversement.
On constitue outre-plus quatre sortes de
feux; celui du monde intelligible, qui est tout de
lumière; le céleste participe de chaleur & lumière;
l'élémentaire d'ici bas de lumière & chaleur, ardeur;
& l'infernal à l'opposite de l'intelligible, de
l'ardeur & embrasement, sans lumière. On en voit
des échantillons es monts qui brûlent par le dedans,
@

72 T R A I T E'

comme l'Etna, & autres semblables appelés
Vulcains. Et est une chose fort admirable, comme
l'a coté un des Rabbins, & qui surpasse toutes autres
merveilles du feu, que le soufre & bitume qui
sont si prompts & faciles à s'enflammer, & durent
si peu en leur combustion, étant exposés à l'air,
restreints néanmoins dans les entrailles de la terre,
semblent s'y renouveler & multiplier de leur propre
consomption; encore que leur embrasement
& ardeur y soient trop plus violents, sans comparaison,
qu'ici haut; selon qu'on peut voir es montagnes
qui brûlent d'une si longue suite de siècles;
& es bains d'eau chaude. Cela semble s'émanciper
hors du commun ordre de la nature, par
une secrète disposition de la providence divine,
qui les veut ainsi perdurer, jusqu'à ce que toute
la scorie & impureté de ce bas monde soit exterminée,
avec son infecte & puante odeur corruptible:
& d'ici la bannir & reléguer aux enfers, pour la punition
& tourment des damnés; dont il est écrit
au Psaume 10. Pluet super peccatores laqueos: ignis
& sulphur, & spiritus procellarum, pars calicis eorum.
Ce feu là qui est noir, obscur, épais & *caligineux,
dont tant plus il est dévorant & brûlant, ressemble
à celui de quelques gros charbons de pierre, qui
conçoivent une très-forte ignition; dont il est dit
au 20. de Job; Devorabit eos ignis qui non succenditur.
Et plus particulièrement de Barush 4. Le feu viendra
dessus eux de la part du Dieu éternel, pour durer
maints

Note du traducteur :
*caligineux : qui est de la nature du brouillard


@

D U F E U E T D U S E L. 73

maints jours; & long temps y habiteront les Démons. La
où le feu céleste est tout clair & luisant, ainsi que
d'une lampe, dont la flamme serait nourrie d'une
eau de vie mêlée avec certaine composition de
camphre, sel nitre, & autres telles matières inflammables.
De façon que ces substances combustibles,
dont il y en a d'infinies sortes, peuvent durer
fort longuement; bien est vrai que ce sera d'une
flamme plus lente & débile. Et de semblables, mais
plus subtiles sans comparaison, sont nourris & entretenus
les corps célestes, qui n'ont besoin que de
fort peu de nourriture, comme approchant de la
spiritualité. Je puis dire être autrefois parvenu à
faire une manière de soleil étincelant à l'obscurité,
(c'était une lumière de lampe) si étincelant
que toute une grande salle en pouvait être plutôt
éblouie qu'éclairée; car cela faisait plus d'effet
que deux ou trois douzaines de gros flambeaux;
& si en vingt-quatre heures elle n'eût pas
usé autant de l'huile que je lui donnais, avec des
mèches y correspondantes, qu'il en tiendrait dans
la coquille d'une noix. C'était au reste une lampe
de verre plongé dans une boulle de cristallin
grosse comme la teste, pleine de vinaigre distillé
trois ou quatre fois; car il n'y a rien de plus transparent,
ni resplendissant. L'eau de mer l'est bien aussi,
& trop plus que n'est l'eau douce, quelque petite
qu'elle puisse être: c'est le sel détrempé parmi, qui
lui donne cette clarté lumineuse.
K
@

74 T R A I T E'

MAIS pour reprendre notre propos, aucun
ont pensé que puis que les étoiles recevaient du
*nourrissement, elles devaient aussi *desiner à certaines
périodes de temps, & que d'autres venaient
à naître; qui n'était autre chose qu'une séparation
de leur clarté & lumière d'avec leur globe
de substance plus grossière & matérielle, dont elles
viennent à se dissiper & évanouir dans le ciel, comme
font les esprits vitaux parmi l'air, quand ils
s'absentent de quelque corps animé, & le laissent
privé de vie: Si que par ce moyen leur globe demeurait
de là en avant ténébreux ainsi qu'une
lampe, dont la lumière qui lui donnait auparavant
la clarté, aurait été amortie par faute de *nourrissement,
ou autre accident. Cette clarté ou feu
lumineux est aux étoiles, ce que le sang est aux
animaux, & la sève aux végétaux. A quoi Homère
5. de l'Iliade, où il met
que pour ce que les Dieux ne vivent pas de pain &
de vin comme les mortels, mais d'ambroisie & de
nectar, aussi n'ont-ils point de sang, mais en lieu
d'icelui une substance qu'ils nomme ιχὠρ, qui est
comme une subtile sérosité *salsugineuse, empêchant
la corruption es animaux, & tous autres
composés élémentaires. Mais il faut un peu mieux
éclaircir ceci, pour la grande affinité que le soleil
& le feu ont ensemble. Il faut donc entendre que le
soleil enlevant par son attraction les esprits de la
terre, qui sont de deux natures (vapor humidus includens,

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*desiner : avoir bonne figure, bonne mine
*salsugineux : salé


@

D U F E U E T D U S E L. 75

& vapor siccus inclusus simul sursum eleuantur,
dit le Philosophe au 5. des Météores:) l'une chaude
& humide ainsi que l'air, & eau en puissance; ce qui
est proprement appelé vapeur; l'autre chaude &
sèche, de nature & puissance de feu, dite exhalation.
La première se résout en eau, comme pluies,
neiges, grêles, brouillards, givres, & autres telles impressions
humides, qui se forment de cette vapeur
en la moyenne région de l'air: car étant grossières
& pesantes, elles ne peuvent monter plus haut,
mais après s'y être épaissies & congelées par la froidure
qui y réside, elles retombent ici bas plus matérielles
qu'elles n'y étaient pas montées; & toutes
finalement se résolvent en eau. La seconde, dite
exhalation, est sous-divisée en trois espèces. La
première plus visqueuse, grosse & pesante, est celle
dont se forment les feux qu'on appelle Castor &
Pollux, autrement saint Herme; les follets, & autres
semblables, qui net peuvent monter plus haut,
que la basse région de l'air. La seconde est aucunement
plus légère, plus subtile & dépurée, pénétrant
jusqu'à la moyenne région; là où se forment
les foudres & éclairs; les étoiles volantes, lames
de feu, chevrons, & autres telles inflammations.
La tierce est encore plus sèche & légère, & plus dépouillée
d'onctuosités; de la nature presque de cette
quint'essence que l'on remarque en l'eau de vie
souverainement dépurée; par quoi elle se peut élever
tant seulement jusqu'à la plus haute région
K ij
@

76 T R A I T E'

de l'air, & celle du feu contigu, mais échappe
encore saine & sauve plus haut dans le ciel; avec
lequel pour sa très-grande subtilité & dépuration
qu'elle a acquise en ce long chemin, elle a une
grande conformité; car étant parvenue jusques
au globe du soleil, elle est là achevée de cuire & de
digérer en une pure & claire lumière, pour le *nourrissement
tant de lui que des autres astres. Ce que
touche Pline es 8. & 9. chapitres du second livre
Si que les étoiles reçoivent toute leur lumière &
*nourrissement du soleil, après qu'elle y a été cuite
& élaboré; & non pas par forme de réflexion
comme de ses rais qui se rabattraient dedans l'eau,
ou en miroir: car tout ce qui participe de nature de
feu, a besoin de *nourrissement. Cela se fait comme
en l'animal, où le plus pur sang vient du foie à
rendre par les artères dans le coeur, qui le conduit
à sa dernière perfection pour la nourriture des esprits.
Mais cela se doit entendre, si ces exhalations
& vapeurs trouvent issue à travers les pores & spongiosités
de la terre, pour s'en évaporer à mont.
Que si d'aventure elles rencontraient du tuf, ou
argile, ou semblables empêchements & obstacles
qui la leur contredissent & *engardassent, elles s'arrêtent
& épaississent là pour la procréation des
minéraux; à savoir l'exhalation chaude & sèche
en une nature de soufre; & la vapeur humide en
argent-vif; non le vulgaire, mais une substance encore
spirituelle & fumeuse; de l'assemblage desquels

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à, garder, se défier


@

D U F E U E T D U S E L. 77

deux en subtile vapeur, viennent â se procréer
puis-après par de longues suites d'années les métaux,
& moyens minéraux, selon la pureté ou impureté
de leurs substances coagulées; & la température,
défaut ou excès de la chaleur qui les *décuit
dans les entrailles de la terre. Sans sortir hors du
propos dessus dit des exhalations, il m'a semblé d'en
toucher ici un petit *expériment où je suis autrefois*****
arrivé de mon industrie, que je pense ne devoir
point être désagréable. Prenez de bon vin vieil, &
jetez dedans quelque quantité de sel nitre & de
camphre, en une écuelle sur un réchaud dans une
armoire bien fermée, que l'air n'y entre. Et faites-le
évaporer là dedans, qu'il n'y ait cependant
point plus d'ouverture que de l'épaisseur d'un dos
de couteau, pour y donner autant d'air qu'il en
faut pour le faire brûler. Cela fait, refermez bien
votre guichet, que rien ne s'en évapore, après en
avoir retiré l'écuelle. Delà à dix, vingt & trente
ans, pourvu que l'air n'y entre, & qu'il ne s'évente,
y introduisant une bougie allumée, vous verrez
infinis petits feux voltiger comme des éclairs par
les grandes chaleurs de l'Eté, qui ne sont accompagnés
de tonnerre & foudres, ni d'orages, de
vents & de pluies, n'ayant qu'une inflammation
d'air, par le moyen du salpêtre, & du soufre, qui
se sont élevés de la terre.
DEVANT que sortir hors de ce propos des vapeurs
& exhalations, que personne ne doute qu'elles

Note du traducteur :
*décuire : cuire
*experiment : expérience


@

78 T R A I T E'

ne procèdent de la chaleur qui s'introduit dedans
la terre du continuel mouvement du ciel à
l'entour, & des corps célestes, dont la lumière est
accompagnée de quelque chaleur qu'elle y darde.
Venons à des *expériments plus approchant de notre
connaissance sensible. Nous voyons que le
feu laisse deux sortes d'excréments; l'un plus grossier,
à savoir les cendres demeurant en bas de son
*adustion; qui contiennent le sel, & le verre: & les
deux éléments fixes & solides, le feu, & la terre. L'autre
plus léger & subtil, que la fumée charrie en haut,
qui est la suie, en laquelle sont contenus l'eau &
l'air, les deux éléments volatils & liquides; les Alchimistes
les appellent Mercure & soufre; & les Naturalistes
la vapeur & exhalation. Par le Mercure est
désignée l'eau ou vapeur: & par le soufre l'huile
& exhalation. De sel & de terres, il s'y en trouve
en fort petite quantité, suffisante néanmoins pour
y apercevoir comme les quatre éléments se retrouvent
en la résolution de tous les composés élémentaires.
Prenez donc de la suie de cheminée, mais
de celle qui sera la plus haut montée en quelque
fort long tuyau de cheminée, & tout au faîte, où elle
doit être la plus subtile: emplissez-en une grande
cornue, ou un alambic, de trois parts les deux;
puis y appliquez un grand récipient, que vous envelopperez
de linges mouillés d'eau fraîche: donnez
feu par les menus; l'eau & l'huile distilleront
ensemble, combien que l'eau doive en ordre précéder

Note du traducteur :
*experiment : expérience
*adustible : qui peut brûler


@

D U F E U E T D U S E L. 79

à sortir la première. Après que toutes ces
deux liqueurs seront passées dans le récipient, &
que rien plus ne montera, renforcez le feu avec des
bâtons de *cotteret bien secs, ou autres semblables,
le continuant par huit ou dix heures, tant que les
terres qui seront restées au fond le demeurent bien
calcinées: mais pour ce qu'elles seront en fort petite
quantité, remettez de nouvelle suie, & continuez
comme dessus, tant que vous ayez des terres à
suffisance: lesquelles vous tirerez hors de l'alambic,
& les mettrez en un petit pot de terre de Paris
non plombé, ou en un creuset. L'eau & l'huile
que vous en aurez distillé, se pourront séparer aisément
par un entonnoir de verre, où l'eau surnagera
à l'huile. Cela fait, vous rectifierez l'eau par
le bain Marie, l'y redistillant deux ou trois fois;
car l'huile ne monte point par ce degré de feu, mais
par le sable. Gardez-les à part, sur les terres qui auront
été calcinées dans le pot susdit, ou creuset:
jetez leur eau dessus, un peu chaude, remuant avec
une broche, tant que le sel qui y aura été révélé
par l'action du feu se dissolue tout dans cette eau:
Retirez-la par distillation, & le sel vous restera au
fonds, de nature de sel armoniac; si que le pressant
il s'élèvera. Mais de cela plus à plein ci-après en
son lieu, où nous traiterons des trois sel. Des terres
on ne s'en doit pas beaucoup, soucier; car les
principales se doivent rechercher es cendres, comme
aussi le sel fixe. Le sel par le moyen de l'eau extrait

Note du traducteur :
*cotteret : petit panier


@

80 T R A I T E'

des cendres (nous sortirons ici un peu de la
suie pour mieux éclaircir le sujet des terres.)
En cet élément le plus grossier & matériel de
tous, que nous appelons terre, se considèrent trois
substances: aussi les Hébreux l'ont mieux distingué
que nous, lui attribuant trois appellations;
erehs, adamah, & iabassah. Erehs est proprement le
limon, iabassah le sable, & adamah l'argile. Lavez
de la terre commune avec de l'eau, & la versez soudain
en un autre vaisseau avec le limon qu'elle aura
accroché. Réitérez tant qu'il ne vous reste plus rien
au fonds que le sable, en l'Ecriture dit arida; Et
aridam fandauerunt manus ejus, Psau. 94. en quoi il
a usé proprement du mot de fonder, parce que le sable
est la substance & *retenement de la terre, où il
est mêlé avec le limon par certaine providence de
la nature pour l'affermir encontre l'humidité de
l'eau, comme on voit au mortier, où l'on ajoute
du sable avec la chaux, de peur qu'elle ne le détrempe
& écoule aux humidités survenantes. Il
sert aussi pour lui donner plus de contrepoids, parce
Prou. 27. que le sable est fort pesant; graue est saxam & onerosa
arena. Mais le limon est bien plus léger, auquel
se procréent les minéraux, végétaux, animaux;
comme on peut voir par expérience, mettant
du pur limon à *l'erthre; car en moins de trois
semaines vous y trouverez de petites pierrettes,
quelques herbes, & des vers & limas, & autres bestiaux
qui s'y sont produits. Ce qui restera du *nour-
rissement

Note du traducteur :
*retenement : action de retenir, ce qui retient
*nourrissement : nourriture
*l'erthre : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 81

rissement que ces individus auront sucé, sera du
sable, privé de toute humidité; selon qu'on peut
voir es terres, qui pour avoir été trop labourées &
ensemencées sans les amender, se réduisent de fertiles
qu'elles étaient, en sablonneuses & stériles;
car le sablon ne produit rien, ainsi qu'il se voit es
déserts & rivages; dont serait venu le proverbe,
litus aras, pour un labeur inutile & vain. O R comme
des deux qualités dont chaque élément participe,
il y en ait une qui lui est propre, & l'autre appropriée,
la sécheresse sera la propre qualité de la
terre, parce que la froideur convient plus à l'eau.
C'est pourquoi la terre en Hébreu est appelée,
comme déjà a été dit, jabassah, & en Grec ξηρἁ, sèche
& aride; & vocauit Deus aridam terram. Le limon
est plus aquatique: Ex grossitie enim aquae terra
concreatur, dit Hermès; comme on peut voir en de
la neige, grêle, pluie, où parmi l'eau, ainsi condensée,
il y a beaucoup de limon mêlé; duquel
comme a été dit, tout se produit ici bas en terre.
L'homme même selon son corps, a été formé de
ce limon; & de là s'ensuit que toute la fertilité de la
terre vient de l'eau. Dieu avait créé tous les rejetons de
la terre devant qu'ils crûssent, & tous les herbages les
champs devant qu'ils germassent; car le Seigneur Dieu
n'avait point fait encore pleuvoir sur la terre, mais une
source montait d'icelle qui en arrosait la surface. Ou
comme le tourne le paraphraste Chaldaïque Onkelos,
au lieu de source ou fontaine; vapeur ou
L
@

82 T R A I T E'

nuée, qui s'engendre des vapeurs que le soleil enlève
d'ici bas la haut en la moyenne région de
l'air, pour de là en arroser la terre. Mais ni le limon,
ni le sable, ni l'argile d'un autre collé, ne
sont pas chacun endroit soi, ni réduits ensemble,
cette terre vierge & pure, qui est *renclose au centre
de tous les composés élémentaires, c'est à dire, au
profond d'iceux; car celle-ci ne produit rien, à
cause qu'elle est incorruptible, & ce qui ne se peut
corrompre, ne peut aussi rien produire qui soit
sujet à corruption, comme nous le voyons au
feu, & au sel, & au sable, qui est de nature de verre;
toutes substances non seulement incorruptibles
pour leur regard, mais qui *engardent de corruption,
ce où ils se mêlent; témoin les herbes,
fruits, chairs, poissons, & autres semblables, qui
étant salées ou ensevelies dans le sable s'y *contregardent
plus longuement: Et es momies de ceux
qui demeurent étouffés & ensevelis dans le sable
en passant les déserts; qui se conservent en leur entier
par de longues suites d'années, tout ainsi, voire
mieux, que s'ils avaient été embaumés. Tellement
que cette terre se forme de deux substances
incorruptibles, sel, & arène, moyennant l'eau qui se
congèle là dessus: ainsi que nous le voyons en ce
beau verre cristallin fait de sel de soude, parmi
lequel on mêle du sable pour le retenir; autrement
es grandes âpretés du feu qu'il faut qu'il endure
pour en ouvrer, il s'en irait tout en fumée.

Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à, garder, se défier
*contregarder : garder contre, sauvegarder


@

D U F E U E T D U S E L. 83

On le dépure & affine en clair cristallin puis-après,
y ajoutant du périgort, ou du minium fait de
plomb. Il y en a qui portent leur sable avec soi,
comme la fougère, le charme, ou *foutteau, &
avec autres. Mais cela appartient mieux à notre
traité de l'or & du verre sur le 28. de Job; où
parlant de la Sapience il dit, que rien ne s'y saurait
comparer, non pas même l'or, ni le verre. Cette
terre donc si excellente & incorruptible, n'est
pas ce vil & grossier élément que nous foulons aux
pieds, & cultivons pour en tirer notre nourriture
& sustentation, mais celle dont il été parlé au 21. de
l'Apocalypse, claire & transparente. Je vis un nouveau
ciel, & une nouvelle terre; & la sainte cité était
d'or pur semblable à pur verre; & ses rues étaient d'un
or luisant & resplendissant. Voyez comme il apparie
plus d'une fois l'or & le verre, lequel se produit par
les dépurations du feu, car c'est la dernière action
d'icelui, n'y ayant plus de pouvoir sinon de l'affiner
& dépurer, comme il fait l'or, que le soleil produit
en de longs millénaires d'années. A l'imitation
de cela les spéculatifs entendements se sont *parforcés
moyennant le feu d'extraire de la corruption
de ces inférieurs éléments, & leurs composés, une
substance incorruptible, qui leur fût comme un
modèle & patron de ce à quoi doit être finalement
réduit l'Univers: dont ici nous tirons de la
suie une représentation & image des ouvrages de
la nature es vapeurs & exhalations, dont viennent à
L ij

Note du traducteur :
*foutteau : hêtre
*parforcer : imposer


@

84 T R A I T E'

se former les météores & impressions de la moyenne
région de l'air; l'eau tenant lieu des aquatiques,
& l'huile des ignées & inflammables; laquelle huile
est du tout impure pour être *adustible; & inutile
à la procréation de cette terre vierge, appelée
d'aucun pierre philosophale, que tant d'ignorants
avaricieux ont enquise & point obtenue, parce
qu'ils n'y allaient qu'à clos yeux, offusqués d'une
sordide convoitise de gain illicite, pour se rendre
tout à un coup plus riches qu'un autre Midas, donc
ne leur est en fin demeuré que ses oreilles d'âne: &
ne la chérissaient pas pour louer & admirer Dieu
en ses beaux admirables ouvrages; suivant ce qui
est dit au 37. de Job, Considera mirabilia Dei. Car on
ne saurait faire plus grand plaisir à un excellent
ouvrier, que de remarquer attentivement, admirer
& magnifier ses ouvrages; ni plus grand dépit,
que de les dédaigner, & n'en tenir compte. Et de
ceux-là parle ainsi l'Apôtre aux Ephes. 4. Ils ont
leur pensée obscurcie de ténèbres, s'étant *estrangés de la
vie de Dieu, à cause de l'ignorance qui est en eux, par
l'aveuglement de leur coeur. Prenez donc cette huile
qui aura été extraite de la suie, & la repassez par
deux ou trois fois sur du sable; car c'est une de celles
qui dure le plus longuement. Et après l'extraction
de l'eau & de l'huile, & la calcination des terres
qui en seront restées au fonds du vaisseau, jetez
votre eau dessus, & mêlez la matière à putréfier
dix ou douze jours dans les siens; puis retirez l'eau

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*estrangés : éloignés, écartés


@

D U F E U E T D U S E L. 85

par distillation, calcinant au bout d'icelle les terres
par sept ou huit heures à feu de flamme. Remettez
l'eau derechef sur les terres, putréfiez, distillez
& calcinez, réitérant comme dessus; car par le
moyen de l'eau & du feu les terres se calcineront,
tant qu'elles aient bu & retenu toute leur eau, ou
la plus grand'part ce qui se fera à la six ou la septième
réitération. Cela fait, donnez feu de sublimation,
& il s'élèvera une terre pure, claire & cristalline,
*renclose au centre. L'eau a de grandes propriétés
& vertus, mais cette terre encore plus; dont je
me déporterai de parler ici plus avant. Il s'en peut
extraire du sel aussi par les dissolutions de son eau;
& du verre, des terres qui resteront après l'élévation
de la terre vierge; Omine enim priuatum propria humiditate,
nullam nisi vitrificatoriam praestat fusionem,
dit Geber: Et il y en a ici trois, lieux volatiles, l'eau,
& l'huile; & la tierce fixe & permanente, qui est
congelée à savoir le sel, Quod est super omnes alias
humiditates expectans ignis pugnam; dit le même Geber:
car il n'y a rien de plus humide & plus onctueux
que le sel, ni de plus endurant le feu. Aussi
tous les métaux ne sont autre chose que sels fusibles.
en quoi ils se résolvent facilement. Le sel
commun se fond aussi, après avoir été recalciné, &
dissous trois ou quatre fois, comme nous le dirons
plus *apertement en son lieu.
JE me suis un peu étendu ici sur la suie, comme
en un sujet ou se peuvent remarquer force
L iij

Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*appert : apparait, ouvert, manifeste


@

86 T R A I T E'

beaux secrets; & de même au charbon de pierre: &
en cette vitrification de couleur perse, qui relie du
fer, dont on en voit de grands tas es fourneaux &
forges; & étant si sèche il s'en tire néanmoins de
l'eau & l'huile. Nous dirons encore ceci sur la suie:
Le feu brûlant du bois, ou autre matière *adustible,
chasse l'humidité aqueuse y contenue, & le nourrit
de l'huile ou substance aérée; la partie terrestre
qui font les cendres, demeurant en bas calcinée,
où réside le sel, lequel en étant séparé par des lavements
& dissolutions de l'eau, ce qui reste n'est que
limon, qui s'en tire par de fréquentes ablutions: &
le sable reste en fin, propre à se vitrifier. Voila*****
quant à l'un des excréments du feu; qui ne se contente
pas de cela, mais par son impétuosité & ardeur
tendant de son naturel *contremont, ravit en
haut une partie de ces substances plus subtilisées.
Adaptons ceci aux coupelles. Nous voyons que
partie du plomb s'y en va en fumée, comme au feu
dont se procrée la suie; partie d'icelui se brûle, sa
partie à savoir sulfureuse, & partie *s'invisque
dans les coupelles, en forme presque de verre ou
émail. Des deux premières volatiles il n'en faut
point faire d'état, car elles s'en vont & se *disperdent:
mais broyez les coupelles où cette vitrification
s'est comme empâtée; & lavez-les bien
avec de l'eau tiède, pour les dépurer de leurs crasses
& immondices; puis les mettez en un *descensoire
à très-forte expression de feu de soufflets, avec du

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*contremont : vers le haut, en haut
*s'invisque : s'englue
*disperdre : disperser
*descensoire : appareil de chimie


@

D U F E U E T D U S E L. 87

sel de tartre, & sel nitre; & il descendra par le trou
d'en bas une *métalline; laquelle recoupellée avec
nouveau plomb, vous trouverez beaucoup plus
de fin sans comparaison, qu'à la première fois; &
de là en avant toujours de plus en plus, en réitérant
ce que dessus. De manière que qui voudrait
prendre la patience de *décuire le plomb en un feu
réglé & continuel qu'il n'excédât point la fusion,
c'est à dire, que le plomb y demeurât toujours
fondu, & non plus, y ajoutant quelque petite
portion d'argent-vif, & de sublimé, pour le garder
de se calciner & réduire en poudre; au bout de
quelque temps on trouverait que le Flamel n'a
pas parlé frivolement, de dire que le grain fixe contenu
en puissance au plomb; & savoir l'or & l'argent,
s'y multiplieraient & croîtraient ainsi que
le fruit fait sur l'arbre.
MAIS pour retourner à ces huiles de longue
durée, dont il faudrait faire un par trop ample volume
qui les voudrait parcourir non que toutes,
mais une partie; il s'en tire du tartre de vin, dont le
meilleur vient de Montpellier, c'est ce qui adhère
au tonneau. Une qui est fort importante: Le tartre
est un des sujets où ceux qui s'exercent au feu
trouve autant de coups à ruer. Prenez de ce tartre
battu en menue poudre, & le mettez en une terrine
plombée, avec de l'eau de puits bien nette, sur
un tripier, ou un fourneau, le faisant doucement
*parbouillir & écumez les vilenies & ordures avec

Note du traducteur :
*metalline : composition métallique
*décuire : cuire
*parbouillir : bouillir assidûment


@

88 T R A I T E'

une plume; les croûtons argentins qui s'élèveront
puis-après, recueillez-les avec un test de verre, ou
ces grosses moules d'étang, tant qu'il ne s'en élève
plus, en renouvelant l'eau à mesure qu'elle
viendra à se diminuer. Versez-la par inclination,
& mettez à part ce qui sera resté au fonds en guise
de sable. Remettez ces croûtes avec nouvelle eau;
faites-les bouillir comme devant fort doucement,
& recueillez les croûtons qui s'en élèveront, plus
clairs & lucides que les premiers, séparant les ordures
& impuretés, s'il s'en présente quelques-unes.
Et réitérez cela par six ou sept fois, tant que vos
croûtons soient clairs & luisants comme argent,
ou perles. Faites-les dessécher au soleil, ou devant
le feu sur un linge: & les mettez en une cornue à
cul découvert, & feu gradué, le renforçant par les
menus; & par le bec de la cornue sortira comme
un petit ruisseau de lait, lequel se résoudra en huile
dedans le récipient. Repassez-le une fois ou deux
sur du sable ou du sel de tartre; qui se fait calcinant
du tartre dans un pot de terre de Paris non plombé,
en feu de réverbération, ou dans les charbons:
puis le dissolvez avec de l'eau chaude; & le filtrez
& congelez; il vous restera un sel blanc, qui se résoudra
en une liqueur qu'on appelle l'huile de tartre:
ou bien après être bien calciné, laissez-le résoudre
à par-soi à l'humide. Cette liqueur est d'une
grande efficace, spécialement à éteindre & déraciner
toutes sortes de dartres. Mais du sable qui sera
demeuré
@

D U F E U E T D U S E L. 89

demeuré au fonds, sans s'être voulu élever en
croûtes, s'en extraira une autre trop plus exquise
huile, & moins *adustible.
LE tartre se peut encore gouverner d'une autre
façon. Nous y insistons en cet endroit, pour ce
qu'il montre avoir je ne sais quoi de convenance
avec la suie. Car tout ainsi que la suie est comme
un excrément du feu, de même le tartre & lie
le font du vin, qui a beaucoup d'affinité avec le feu.
Prenez donc du tartre en poudre dans une terrine
plombée; & jetez de l'eau chaude dessus, remuant
bien fort avec un bâton; & après les avoir
laissé reposer tant soit peu, versez l'eau, avec ce
qu'elle aura pu empoigner du tartre, qui est à guise
de limon, dans une autre écuelle: & remettez
nouvelle eau tiède sur le tartre; réitérant comme
dessus par tant de fois que l'eau en sorte nette &
claire; ce qui se parfera à la cinq ou sixième. Et au
fonds, vous restera le sable susdit; qui étant desséché,
se dissout dans le vinaigre distillé, & non en
de l'eau commune. L'eau de vie se dissout aussi, en
peu d'espace, quand l'un ni l'autre n'en voudront
plus prendre. Lavez ce qui restera avec de l'eau
commune, puis le desséchés lentement; & l'ayant
mis en une cornue à assez bonne expression de feu,
le graduant par les menus, s'en extraira une huile
odorante, comme d'aspic; l'un des secrets de Raymond
Lulle; qui est une de ses principales clefs &
entrées aux dissolutions métalliques. Prenez les
M

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler


@

90 T R A I T E'

évacuations dessus dites, & en élevez les croûtons
comme devant. Mais il y aurait trop de choses à
dire du tartre, & ce que nous en avons mis ici,*****
n'est pas vulgaire, mais de nos *expériments les plus
rares. D U vinaigre, après que le clair en aura été
distillé, & que les fumées blanches commenceront
à apparaître, qui est son oléaginité *adustible,
mettez les fèces qui en resteront (mais il en faut avoir
quantité) en un cellier, ou autre lieu frais; &
en cinq ou six jours s'y procréeront de petites pierrettes
cristallines. Séparez-les de leurs résidences,
par des ablutions d'eau commune, & les desséchés:
Il s'en tirera une huile qui n'est pas de peu d'importance:
si que grandes certes & admirables sont
les substances que l'art du feu extrait du vin.
LA PLUPART des huiles que nous avons
touché ci-dessus, qui sont *adustibles, sont par
conséquent de forte & fâcheuse odeur, comme
sentant le brûlé quand elles ardent; par quoi
il les faut insoler durant quelques jours; c'est à dire,
essorer au soleil, & à l'air, pour leur ôter cet
empyreume. En récompense nous en traiterons
ici quelques rares de bonne & agréable odeur. Et
en premier lieu celle de *been dont usent les parfumeurs,
n'a en soi couleur, odeur ni saveur par
quoi elle est susceptible de toutes celles qu'on y
veut appliquer. Estant repassée sur du sable pour
dégraisser, elle serait de longue durée & sans sentir
mal; mais elle est trop chère. Quant aux huiles

Note du traducteur :
*experiment : expérience
*adustible : qui peut brûler
*been : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 91

d'olive, de navette, chènevis; de sésame aussi, mais
il est rare en ces quartiers; & autres semblables qui
se tirent par le pressoir, moyennant de la chaleur
de feu, quelques repassées qu'elles puissent être,
elles ne laissent pas d'être de forte odeur; mais tant
moins, selon qu'elles seront dépurées, & par même
moyen de plus longue durée. Les huiles de
sauge, thym, poivre, & autres semblables qui se
tirent par un instrument propre à cela; tels artifices
sont si divulgués, jusques mêmes aux chambrières,
que j'aurais honte d'en parler. Celle du benjoin
est plus rare, & moins connue, & aussi plus
laborieuse à faire. Prenez du benjoin concassé en
grossière poudre, & le mettez en une cornue, avec
de fine eau de vie qui y surnage trois ou quatre
doigts; & laissez-les ainsi par deux ou trois jours
sur un feu modéré de cendres, que l'eau de vie ne se
puisse pas distiller; les remuant à toutes heures. Cela
fait, accommodez la cornue sur le fourneau, dans
une terrine pleine de sable. Distillez à feu lent l'eau
de vie, puis l'augmentant par ses degrés apparaîtront
infinies petites aiguilles & filaments, telles
qu'es dissolutions de plomb, & de l'argent-vif. Ce
qui montre assez que le benjoin en participe. Car
il blanchit le cuivre, & avive l'or, & mis en des décoctions
de Gaillac fait d'admirables effets; comme
aussi la tartré qui contient beaucoup d'argent-vif.
Quand donc ces filaments ou aiguilles se montreront,
continuez ce degré de feu; & les laissez
M ij
@

92 T R A I T E'

jouer dedans la cornue par quelque espace, tant
qu'elles disparaissent du tout. Cependant ayez
apprêté un petit ballon qui puisse entrer dedans le
col de la cornue, car ces aiguilles s'y viendront réduire
comme en une moelle; & si vous ne les en
ôtiez soudain, le vaisseau se crèverait. Quand cette
gomme ou moelle sera toute-passée, avec certaine
forme de beurre qui se jettera puis-après dedans
le récipient, l'huile commencera à distiller
belle, claire, de couleur de hyacinthe & fragrante
odeur: après laquelle, renforçant le feu, en sortira
une autre plus épaisse & noire, qu'il faudra recevoir
à part. Cette gomme ou moelle blanchâtre
que vous aurez retirée du col de la cornue, lavezla
avec l'eau de vie que vous en avez distillée du
commencement, qui en extraira une teinture de
couleur citrine comme safran, & *lairra la gomme
fort blanche, d'une très-agréable odeur, propre
pour en faire des patenôtres de senteurs de telle
couleur que vous lui voudrez donner. Retirez votre
eau de vie par le bain, & au fonds, vous restera
cette teinture jaune, sentant bon aussi, qui a de
grandes propriétés & vertus. L'huile noire est un
souverain baume à toutes blessures: & des terres
qui resteront s'en peut extraire un sel de grande efficace.
Ainsi vous avez du benjoin cinq ou six substances,
la gomme blanche avec sa teinture jaune,
les deux huiles, & le sel.
L'EAU de vie qui est son principal dénouement,

Note du traducteur :
*lairrer : laisser


@

D U F E U E T D U S E L. 93

& sans laquelle rien ne se ferait en ceci, l'est
aussi du storax, calamite, labdanum, myrrhe, &
semblables gommes dont l'huile s'extraie par le
moyen du véhicule de l'eau de vie: & y faut procéder
tout de même qu'au benjoin; mais il n'y a pas
tant de choses à démêler. De la myrrhe s'extraie
encore une liqueur fort propre à ôter toutes taches
& marques restantes de gales, & autres semblables
accidents. Ayez des oeufs durs, & les fendant par le
milieu ôtez-en le jaune; puis remplissez le creux,
qu'il occupait, de grains de myrrhe, & les recouvrez
de l'autre moitié. Laissez-les trois ou quatre
jours au serein & à *l'erthre, où le soleil ne donne
point; & ils se résoudront tous en une liqueur semblable
à du miel ou rosée épaisse. Le même fait
aussi l'encens.
DU SOUFRE, il s'en tire aussi une huile
*adustible, par le déliement de l'eau de vie, & par
d'autres voies encore: Car le soufre a en soi
deux substances; l'Une inflammable; l'autre non,
mais alumineuse & vitriolique: dont provient cette
liqueur qu'on appelle huile de soufre, qui a de
fort grandes propriétés & vertus plus que n'a l'huile
de vitriol, qui est plus caustique & brûlante; tant
envers plusieurs mauvaises actions internes,
qu'es chancres & ulcères de la bouche, mal de dents,
carcinomes, & autres semblables, où elle agi plus
modérément. Ayez donc premièrement une mèche
de fil de coton de la grosseur du petit doigt, &
M iij

Note du traducteur :
*l'erthre : ???
*adustible : qui peut brûler


@

94 T R A I T E'

longue de deux aulnes; que vous enduirez de cire
fondue avec de la térébenthine, comme pour faire
des bougies. Ayez d'autre-part un pot de terre de
Paris, plombé, auquel vous mettrez un lit de soufre
broyé assez grossièrement, & sur icelui étendrez
un rond de votre mèche susdite; puis un lit
de soufre, & un rond de mèche, jusqu'à tant
que le pot soit plein: au haut duquel vous laisserez
un petit bout de votre mèche pour l'allumer, (de
fine chorde d'arquebuse serait bien aussi bonne.)
Mettez votre pot sous une cheminée, & suspendez
dessus une chape d'alambic, dont la bouche
se rapporte à celle du pot; mais il la faut premièrement
crépir & enduire toute d'argile à l'épaisseur
d'un bon pouce: & ne faut pas qu'elle se joigne
justement au pot, mais qu'il y ait un pouce
d'ouverture entre deux. Allumez la mèche, & faites
que le soufre brûle; qui jettera de soi une
petite fumée blanche, laquelle adhérera dans la
chape, & de là se résoudra en une liqueur de couleur
de fleur de pêcher, qui tombera dans le récipient,
que vous aurez à cette fin appliqué au bec
de la chape. Mais cela se fait mieux en temps mol
par des vents méridionaux & d'aval, que non pas
par temps sec.
NOUS avons beaucoup insisté en ces huiles,
tant pour ce qu'elles se produisent pour la plupart
de l'action du feu, dont il est ici question, que
pour ce qu'il n'y a rien plus *affin au feu que les huiles

Note du traducteur :
*affin : allié, parent


@

D U F E U E T D U S E L. 95

graisses, onctuosités, poix résine & noire, térébenthines,
gommes, & autres semblables substances
inflammables; qui sont la vraie pâture & *nourrissement
d'icelui. Et puis que nous y sommes si avant
embarqués, il n'y aura point de mal de poursuivre
ici tout d'un train quelque chose de ces artifices
qu'on appelle communément feu Grégeois;
dont il y en a de diverses sortes qui ne se peuvent
amortir par l'eau. Le fondement d'iceux sont le
soufre & bitume, la poix noire & résine; les térébenthines,
colophane, *sarcocolle; huiles de lin,
de pétrole, & *laurin; salpêtre, camphre, suifs, graisses,
& autres onctuosités faciles à concevoir les
flammes. De ces feux grégeois il en est parlé dans
Plutarque: au traité de ne prêter point à usure &
plus récemment en Zonare, tome 3. en le vie de
Constantin le Pogonate; où il est dit, que l'an de salut
six cens septante & huit, les Sarrasins étant
venus assiéger Constantinople, un Ingénieur, nommé
Callinique, apporta l'artifice de certain feu, par
le moyen duquel la flotte des Sarrasins fut défaite.
Mais la poudre à canon, & les artifices qui s'en
peuvent faire, les a tous effacés; dont consistent
la plupart de nos feus artificiels, pots & lances à
feu, cercles, grenade, saucisses, pétards, fusées, &
infinis autres semblables, que nous ne prétendons
pas spécifier ici plus particulièrement. Prenez donc
une livre de salpêtre; huit onces de soufre,
& six onces de poudre à canon. Incorporez le tout

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*sarcocolle : substance résineuse qui découle d'un végétal
*laurin : substance cristalline extraite du laurier


@

96 T R A I T E'

ensemble pour les grenades & pots à feu qui s'éclattent.
Mais pour attacher le feu à du bois, & semblables
matières inflammables, mêlez une livre
de poix résine, un quarteron de poix noire, colophane
trois onces, & cinq de soufre. Broyez les
gommes, & jetez de dans le soufre fondu; puis
quand il sera refroidi, battez-les derechef, & les
détrempez avec de l'huile *laurin, ou de lin. Il y a
une autre composition bien plus violente, mais
plus dangereuse. Fondez une livre de soufre
dans une terrine plombée; & jetez-y par les menus,
mais discrètement, un quarteron de poudre
grosse grenée, avec autant de salpêtre, les remuant
sagement avec une verge de fer. Otez-les du feu, &
laissez sécher. Cela mêlé avec les artifices susdits,
fera un merveilleux effet. On y mêle aussi un peu
de verre concassé, lequel venant à s'échauffer,
réchauffe conséquemment la matière quand elle
se vient enflammer, dont son ardeur se rend plus
forte, & dure plus longuement. Le camphre sert à
les faire brûler dedans l'eau; comme aussi font toutes
les graisses, & sur tout l'huile de térébenthine,
tirée par le bain, dont il n'y a rien de plus subtil &
inflammable. Mais c'est trop avant pénétrer dans
les ruines du genre humain, où il n'y aurait jamais
fin qui les voudrait parcourir toutes.
AU MOYEN de quoi retournons au propos
délaissé des deux feux; celui d'en haut désigné par
Pallas ou Minerve; & d'ici bas par Vesta lesquels
combien

Note du traducteur :
*laurin : substance cristalline extraite du laurier


@

D U F E U E T D U S E L. 97

combien qu'ils soient si éloignés, ne laissent pas
toutefois d'avoir une telle affinité ensemble, qu'ils
se transmuent fort facilement l'un en l'autre. Car
des rais du soleil allume du feu par le moyen d'une
fiole remplie d'eau, comme met Plutarque
en la vie de Numa; ou d'un miroir ardent, dont je
me ressouviens d'en avoir vu un si puissant aux
Etats d'Orléans, qu'en moins de rien, & encore au
mois de Janvier, il enflamma un bâton de torche.
Et le feu au contraire par plusieurs détours & *rembarrements
de haut en bas, & par les côtés, en plusieurs
révolutions circulaires comme celles d'un labyrinthe,
en ces fourneaux qu'on appelle à tout,
son ardeur vient tellement se *ramoderer, qu'elle
passe en une chaleur naturelle, vivifiante & nourrissante,
au lieu qu'elle brûlait, cuisait, consumait.
Et en tel feu puis-je dire avoir fait éclore à Rome
pour une fois, plus de cent ou six vingts poulets;
les oeufs y ayant été couvés & éclos ainsi que sous
une géline.
LE feu des Perses, & des Vestales à Rome, révéré
des uns & des autres comme sacré-saint, s'entretenait
fort soigneusement. Quand aux Perses Strabon
liv. 15. écrit que les Mages avaient de coutume
de le conserver dans des cendres, devant lesquelles
ils allaient faire chacun jour leurs prières &
dévotions: ce qui n'est pas sans quelque mystère;
les cendres dénotant le monde sensible, & le corps
de l'homme qui le représente, n'étant autre chose
N

Note du traducteur :
*rembarrement : passer de tous cotés
*ramoderer : radoucir


@

98 T R A I T E'

que cendre; & le feu y enclos & couvert, l'étincelle
de vie dont il est animé & vivifié. Ces cendres au
reste devaient être de quelques arbres gommeux,
pour l'y faire durer davantage; mêmement de genièvre,
dont j'ai autrefois gardé plus d'un an entier
des charbons vifs, entassez lit sur lit dans
leurs cendres, le tout bien resserré dedans un petit
barillet bien fermé, si que l'air n'y pouvait entrer.
Et c'est; à quoi bat le Psau. 119. Cum carbonibus iuniperorum,
selon l'Hébreu, au lieu de desolatoriis. De
ces charbons ardents se rallumaient envers les Perses
les luminaires de leurs temples, s'ils se venaient
à éteindre; Mais les Vestales, *advenant que leur
feu, comme il arriva quelquefois, s'amortit, il
ne leur était pas loisible de le rallumer d'un autre,
mais en fallait attirer de nouveau des rais du soleil.
Et non seulement n'attendaient pas qu'il se fût
éteint de soi-même, ou par quelque accident
fortuit mais le renouvelait tous les ans le premier
jour de Mars, de celui du ciel, comme le remarque
Ovide au 3. des Fastes:
Adde quod arcana fieri nouus ignis in aede
Dicitur, & vires flamma refecta capit.
Ce que touche aussi Macrobe au. 2. des Saturnales,
chap. 12. Le premier jour de Mars, les Vestales allumaient
un nouveau feu sur l'autel de la Déesse, afin qu'au
renouvellement de l'année se renouvelât en elle le soin
de le bien garder de s'éteindre. Saint Augustin livre 3.
de la Cité de Dieu, chap. 18. En quelle réputation

Note du traducteur :
*advenant : s'il advenait


@

D U F E U E T D U S E L. 99

(dit-il) ce feu sacré était à Rome, on le peut connaître,
de ce que quand le feu se mit à la ville, le
grand Pontife Metellus, de peur que ce feu étrange
ne se mêlât avec l'autre, se mit en hasard d'être
consumé par les flammes, pour l'en retirer.
Dont il n'y a rien de plus conforme au 10. du Lévitique.
Que si ces pauvres gens aveuglés, qui ne prenaient
les symboles & mystères de la religion que
superficiellement à l'écorce, comme aussi n'ont
fait les Juifs, de qui ils ont emprunté la plupart
de toutes leurs plus importantes traditions; eussent
connu ce qui était couvert & préfiguré là dessous,
quel compte est-il à croire qu'ils en eussent
fait? Quelques-uns allèguent que ce feu sacré des
Vestales s'allumait par une manière de fusil, en
frayant deux petites pièces de bois l'une contre
l'autre; ou en les perçant avec une tarière, comme
met Festus, & Simplicius sur le 3. de caelo d'Aristote.
Pline liv. 16. chap. 4. On frotte deux bois l'un contre l'autre,
dont se vient à exciter du feu, qui se reçoit en de l'amorce
faite de feuilles bien desséchées, & mises en poudre;
ou en une mèche de songe d'arbre. Mais il n'y a rien qui y
*duise mieux que le lierre frayé avec du laurier. Le même
s'est trouvé plus *modernement pratiqué des Sauvages
des Indes Occidentales, comme met Gonçalo
d'Oviedo en son histoire naturelle de ces quartiers-là
liv. 6. chap, 5. liant, ce dit-il, deux bâtons
secs fort à *destroit l'un contre l'autre, & mettant
dedans leur jointure la pointe d'une baguette
N ij

Note du traducteur :
*duise : conduise
*modernement : d'une manière moderne, récemment
*destroit : contraint


@

100 T R A I T E'

bien arrondie, qu'on fraye dru & menu entre les
mains, tant que le feu par la friction, & la raréfaction
de l'air qui s'en enfuit, s'en allume. De ce rallumement
nouveau, pour montrer qu'il nous faut
renouveler & renaître à une meilleure & plus
louable vie, ne s'éloignent pas fort les cérémonies
de l'Eglise Chrétienne, quand la veille de Pâques
& de la Pentecôte à la bénédiction des fonts, on
fait un grand cierge neuf, dont tous les autres luminaires
s'allument. Quant au feu de Moïse, il fut
premièrement envoyé du Ciel, & dura jusques à la
construction du temple de Salomon, qu'il fut renouvellé
derechef du ciel, & se maintint jusques
au temps du Roi Manassés, lors que les Juifs furent
emmenés captifs en Babylone, que les Lévites
le cachèrent au fonds d'un puits, où il fut retrouvé
à leur retour, septante ans après, en forme d'une
eau gluante & blanchâtre, comme il a été dit ci
devant. Pausanias es Corinthiaques, met que du
temps d'Antigone fils de Demetrie, se manifesta
une source d'eau chaude près de la ville de Methana:
mais du commencement elle ne s'apparut pas
en eau, mais en de grosses flammes de feu, qui se résolut
en eau chaude & salée. Saint Ambroise au
reste discourant sur cette eau des Lévites au 3. de ses
Offices, met que cela démontrait assez que ce feu
était un feu perpétuel qui ne se prenait point
d'ailleurs: pour dénoter qu'ils ne devaient point
reconnaître d'autre Dieu; n'y d'autre religion &
@

D U F E U E T D U S E L. 101

cérémonies que celles qui leur avaient été établies
par l'inspiration du SAINT ESPRIT, désigné
par le feu; car on peut voir comment s'en
trouvèrent les enfants propres d'Aaron, Nadab &
Abihu, au 10. du Lévitique, pour s'être voulus ingérer
d'offrir à Dieu un feu étrange. Toute fausse
doctrine donc, idolâtrie, hérésie. & impiété se
peuvent dire un feu étrange, qui dévore l'âme,
comme la fièvre fait le corps, avec la vie qui se
maintient; là où ce vrai feu envoyé du ciel est celui
de l'ESPRIT SAINT, qui sale nos coeurs
& consciences, c'est à dire, les préserve de corruption,
selon que parle le Prophète Jérémie au 20.
quand il l'eût reçu: Lors fut fait comme un feu brûlant
en mon coeur, & renfermé dedans mes os; & je défaillis,
parce que je ne le pouvait supporter. Que le SAINT
ESPRIT ne soit pas seulement la lumière, mais le
feu propre, Isaïe le manifeste au 10. La lumière d'Israël
sera en feu; & son Saint sera en flamme: Car tout
ainsi que les cautères, qui sont un feu potentiel
composé de sels ignés & brûlants, n'agissent point
sur une partie morte, insensible, & privée de la naturelle
chaleur: de même le SAINT ESPRIT
n'exerce point ses actions sur les coeurs refroidis
& *elangorez, qui ne tiennent compte de ses étincelles
& semonces: mais s'y montrent contumaces
& réfractaires: tout ainsi quel la chaleur du soleil &
du feu ne feraient que *rendurcir de plus en plus la
terre & argile au lieu de la ramollir, & la fondre,
N iij

Note du traducteur :
*elangorer : sans faiblesse, sans langueur
*rendurcir : endurcir???


@

102 T R A I T E'

comme ils feraient la cire, le beurre, & les graisses;
actus enim actiuorum in patientis sunt dispositione. Dont
nous voyons le feu faire divers effets en des sujets
dissemblables, mais non pas du tout contraires,
& directement opposés; comme quand il
noirci le charbon, & blanchi la chaux, où il
imprime sa vertu, mais tout au rebours: car le feu
ayant accoutumé de s'éteindre par l'eau, c'est elle
en cet endroit qui enflamme & ravive celui qui
était empreint & latent en la chaux. Sur quoi se
présente une belle méditation; que tout ainsi que
le feu est un symbole de vie; l'eau qui est son contraire,
& l'éteint, le devra être par conséquent de
la mort; l'eau de sa nature tendant toujours contre-bas,
& le feu *contremont, où gît & consiste la
vie. Strabon à ce propos dit. 15. parlant des Brahmanes,
met que celle que nous appelons mort, est
la renaissance de vie; & que cette vie temporelle
n'est que comme une conception & portée qui se
vient au bout de son terme enfanter à mort, pour
de là passer à une vie éternelle. Ce qu'aurait imité
Sénèque en la 103. épître: Le jour que nous redoutons
tant comme le dernier de notre vie, est la renaissance du
jour éternel. Laissons donc allègrement ce qui ne nous
sert que de charge importune. Que voulons-nous tant tergiverser,
comme si nous n'avions pas été premier que ce
corps caduque, auquel nous avons demeuré enclos & cachés?
Nous y résistons & temporisons de tout notre effort,
& non sans cause, car nous avons été poussés dehors

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut


@

D U F E U E T D U S E L. 103

par un grand effort de la mère en nous enfantant; &
nous pleurons & lamentons quand nous sommes arrivés
à ce que nous *cuidons être le dernier jour: mais ce plaindre,
crier & pleurer, ne sont-ce pas toutes marques & indices
d'un qui vient à naître? Et un peu plus Chrétiennement
encore peu auparavant: je *lairray ce corps ou je
l'ai trouvé & vêtu, & me rendrai là haut aux Dieux
immortels; encore ne suis je pas sans eux maintenant:
mais pendant que je suis ici détenu d'une *griève masse de
terre, en cette basse demeure d'un siècle mortel, ma sensualité
veut combattre à l'encontre de cette autre meilleure &
plus longue vie. Or comme nous avons été *renclos par neuf
or dix mois dedans le ventre de notre mère, qui ne nous y
prépare pas pour soi, mais pour parvenir en fin à ce lieu où
nous devons être envoyés, quand nous serons parfaite
ment accomplis & rendu idoines à respirer, & durer en
appert hors de la cassette où nous avons été formés: de même
durant cet espace que nous avons parcouru depuis notre
enfance jusqu'à la vieillesse, nous nous mûrissons pour
aller où une autre origine nous attend, & un nouvel
état des choses. Tout cela ne déroge en rien des traditions
de notre Eglise, qui célèbre pour la nativité
des Martyrs, le jour de leur mort & martyre.
POUR conclure donc ce qui a été ci-dessus
dit du feu, & des quatre mondes; celui de l'intelligible
est tout lumineux; du céleste, luisant &
chaud, à raison de son mouvement; de l'élémentaire
ici bas, luisant, chaud, & brûlant; & des enfers,
rien que brûlant. Par ainsi les trois propriétés

Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*lairrer : laisser
*griève : pesante
*renclose : enfermée, recluse


@

104 T R A I T E'

du feu sont luire, échauffer, & brûler; dont divers
& étranges en sont les effets, & les opérations
presque infinies, mêmement de l'élémentaire,
pour commencer à celui qui est le plus proche
de nos sentiments. Rabbi Elchana fort célèbre entre
les Hébreux, met que des dix doigts de la main,
adressés & conduits de l'entendement, peuvent
procéder plus de différentes sortes d'ouvrages, qu'il
n'y a d'étoiles au ciel; la plupart desquels vient
de l'action du feu, dont dépendent presque tous
les outils propres à travailler. Le feu mêmement
en servait aux premiers hommes, qui n'avaient
que lui pour tous instruments coopérateurs. Au regard
de son mouvement, on peut assez voir qu'il
n'y a rien de plus brillant & remuant, que le feu,
qui est cause même de tout mouvement; sublato
enim calore nullus fit motus, dit le philosophe Chimique
Alphidius. Et ce mouvement est accompagné
de dépuration; Nam ignis non vult nifi res puras,
selon Raymond Lulle. Car il est non seulement la
plus pure substance de toutes autres, mais purge,
*mondifie & nettoie tout ce sur quoi il peut avoir
action, de ce qui y pourrait être de corruptible:
Lauabit Dominus sordes filiorum Israel, spiritu combustionis.
Isaïe 4. C'est pourquoi les Grecs l'appellent
ἁγ..., purificatif: Tellement que le καυ... ou
κἀυ....., purification, ne se faisait point qu'il n'y
eût du feu; comme nous le témoigne cette solennité
annuelle qu'on appelle la Chandeleur. Et en
toutes

Note du traducteur :
*mondifier : purifier, nettoyer


@

D U F E U E T D U S E L. 105

toutes les Eglises de l'Orient, quand on veut dire
l'Evangile, on allume les cierges, comme nous faisons
aussi le jour de ladite Purification; & ce en signe
de réjouissance, dont le feu en est un symbole:
& suivant cela nous faisons des feux à la fête
saint Jean Baptiste, nous conformant à ce qui est
écrit en saint Luc I. In natiuitate eius multi gaudebunt:
& des feux de joie aussi en quelques heureux
succès de victoires, en la naissance des enfants
Royaux, & semblables occasions d'allégresse.
NOUS avons ci-devant allégué du 31. des Nombres,
ce qui est là dit des deux éléments purificatifs,
feu, & eau; dont en nos baptèmes avec l'eau
on a accoutumé d'ajouter quelque petit cierge
ou bougie qu'on fait empoigner à la créature,
quand on la tient dessus les fonds; s'étant l'Eglise
réglée là dessus à la colonne de feu qui gardait les
Israélites de nuit; & la nuée (l'eau baptismale) sur
jour. A quoi veut battre aussi saint Jean au 3. de
saint Mathieu, Qu'il ne baptisait qu'en eau quant
à lui, & à pénitence; mais celui qui venait après,
baptiserait en feu au SAINT ESPRIT, à la rémission
des péchés: car le feu est une des marques
du S. ESPRIT, Par lequel se confère la grâce: &
en forme de langues de feu il descendit sur les Apôtres Actes 2.
le jour de la Pentecôte. Les Stoïciens, bien
que trop superstitieux en cela, faisaient un si grand
cas de c'est élément, qu'ils le disaient être je ne sais
quoi de vivant, & très-sage, fabricateur de tout
O
@

106 T R A I T E'

l'Univers, & de ce qui y était contenu, à propos
de ce que nous avons ci-dessus allégué de la Sapience
7. Omnium artifex me docuit Sapientia, quae
omnibus mobilibus mobilior est; attingit enim vbique
propter suam munditiem: En quoi sont attribuées
deux propriétés du feu à la Sapience; le mouvement,
& la pureté. Et en somme l'estimaient être
un Dieu, selon que met saint Augustin, livre 8.
de la Cité de Dieu, chapitre 5. Le Zohar selon
ses haut-élevées contemplations, alléguant sur
Exode ce passage du 7. de Daniel, Le trône de l'Ancien
des jours était de flammes de feu, & un fleuve de feu
courant légèrement sourdait de sa face, son vêtement
blanc comme neige; dit que dans ce fleuve de feu luisant
se lavaient les vêtements des âme qui s'y montaient
la haut, & se *repurgaient par là de la vieille
écume du serpent, sans s'y consumer, mais ne
faisaient que se nettoyer de l'ordure qui s'y était
accueillie. Et cela est fort proprement dit, parce
que nous voyons par expérience, que les graisses
ne se nettoient que par d'autres graisses, qui s'emportent
les unes les autres, comme font le savon, &
les lessives, qui consistent toutes de sels gras & onctueux;
car s'ils ne l'étaient, ils ne mordraient pas
sur les onctuosités & les graisses, témoin l'eau simple
qui n'y fait rien, à cause de leurs contrariétés de
natures, qui ne leur permettent pas de se pouvoir
joindre & unir; & là où il n'y a point de mixtion,
aussi n'y a-il point d'altération: quia quod non ingreditur,

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 107

non alterat, dit Geber. Tellement que les sels
étant de nature de feu, en ont aussi les propriétés
& effets; de purifier à savoir, & de nettoyer les
ordures & immondices. Car tout ainsi que le sel
(poursuit le même Zohar) empêche la putréfaction,
à quoi toute chose corruptible est assujettie;
de même le feu de l'amour divin, & de la connaissance
de Dieu, qui l'allume en l'âme, la *repurgeant
de ses *coinquinations corporelles, fait
qu'après qu'elle en a été dûment nettoyée, elle
persévère en sa pureté à toujours, pour autant que
ce feu dévore & consume l'écume immonde qui
s'y était attachée, en se revêtant d'un nouveau &
pur feu; ce qui ne se pouvait faire autrement. Car
si elle n'était ainsi assistée de ce pur feu, le Chérubin Gen 3.
qui est commis à la garde de la porte du jardin
de délices, avec un glaive flamboyant, pour en
contredire l'advenue à l'arbre de vie, ne lui permettrait
pas d'entrer là dedans; dont la curiosité
de tâter de la connaissance de bien & de mal avait
exclus nos premiers Pères, & nous héréditairement
avec eux. JUSQU'ICI le Zohar. Dont rien ne se
saurait voir de plus conforme, ni qui se rapporte
mieux à notre sujet; Tout homme sera salé de feu,
& toute victime de sel: Car le saler en cet endroit, &
le nettoyer & purifier ne sont qu'une même chose;
comme aussi le saler & brûler à cause de leurs
*consemblables effets: Vre renes meos, & cor meum: Psaum 25.
là où se brûler est mis pour *repurger & nettoyer selon
O ij

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*coinquination : souillure
*consemblable : mutuel???


@

108 T R A I T E'

l'Hébreu, & le Chaldée. Et en Zacharie 13.
Vram eos sicut uritur argentum. A quoi se rapporte
aussi ce qu'écrit l'Apôtre aux Corinth. 1. 3. Si aucun
bâtit sur le fondement qui est CHRIST, or, argent,
pierreries; ou au bois, foin, & chaume; cela sera
manifesté par le feu, qui éprouvera qu'elles seront les
oeuvres d'un chacun. S'il brûle, il en souffrira détriment;
& néanmoins il ne *lairra d'être sauvé, mais ainsi comme
par le feu. Saint Augustin citant ce lieu en tout
plein d'endroits de ses oeuvres, l'interprète au 21. de
la cité de Dieu, chapitre 26. pour les vanités qu'on
aurait trop étroitement embrassées en ce siècle-ci,
dont on ne jouira pas en l'autre, mais faut qu'elles
s'effacent & abolissent par la *repurgation du feu:
Quod enim sine illiciente amore non habuit, sine dolore
vrente non perdet. Et au reste sera sauvé comme par
le feu, parce que rien ne l'aura pu mouvoir de
ce fondement sur lequel il aura bâti. Saint Ambroise
à ce même propos, Sermon 3. sur le 118.
Psaume; Ainsi que le bon or, tout de même l'Eglise,
quand elle est brûlée, ne reçoit point de détriment, mais
son lustre & resplendissante s'en accroissent de plus en plus.
Les Perses estimaient que quand on se brûlait volontairement,
l'âme demeurait par là *repurgée de
toutes ses iniquités & méfaits, qui se consumaient
par les flammes quant & le corps ce qui aurait peu
mouvoir l'Indien Calanus, & quelques autres d'en
venir là. Mais au lieu de cela nous avons le baptême;
(car Dieu ne veut pas que nous nous avancions

Note du traducteur :
*lairrer : laisser
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 109

nos jours d'un moment;) qui à quelque heure
qu'on le reçoive, nous lave & nettoie de tous les
délits précédents: dont quelques-uns en abusant
attendaient à le recevoir le plus tard qu'ils pouvaient;
& d'autres se baptisaient pour ceux qui
étaient déjà décédés. En Ethiopie, un qui aurait I Cor. 15.
conspiré contre la personne propre de leur Négus,
ou Empereur, en se baptisant là dessus avant que
d'être emprisonné, demeurait absous.
AINSI les propriétés du feu sont en premier
lieu d'éclairer & luire; & cela lui est commun avec
le soleil; mais il en est par trop surmonté. En après,
d'échauffer, digérer, & cuire; ce que ce luminaire
fait aussi primitivement, comme on peut voir en
ce que la terre produit: mais pour ce que la chaleur
naturelle ne les amène pas pour notre usage du
tout jusqu'au dernier & parfait degré de maturité,
le feu supplée en la plupart à ses manquements &
défauts, pour le regard de la cuisson de ce qu'on
mange; car mal-aisément en pourrions-nous faire
notre profit étant cru, là où cuit au feu il est de
plus facile digestion, & moins corruptible, comme
ayant moins de crudités. En après, le feu sépare
les choses étranges & dissemblables; & après avoir
ôté les superfluités corrompantes; l'aqueuse humidité
à savoir, qu'il chasse hors; & l'onctuosité
oléagineuse, qu'il brûle & consume, avec les terrestréités
qui en restent; il rassemble finalement,
& uni en un nouveau composé, les pures homogénéités:
O iij
@

110 T R A I T E'

lequel composé consiste donc, d'âme,
d'esprit, & de corps, inséparables désormais & incorruptibles:
lesquels se rapportent aux trois mondes;
l'âme à l'intelligible, l'esprit au céleste, le
corps à l'élémentaire: mais ce n'est pas une âme raisonnable,
ou sensitive, ni un esprit vital tel qu'es
animaux, mais substances qui leur équipollent. Cela
se peut voir au verre, qui est une image de la
pierre Philosophale; donc Raymond Lulle enquis
de la confection de ladite pierre, & comment on
y pourrait parvenir, répondit, Ille qui sciet facere
vitrum; parce que leurs manières de procéder se
ressemblent. Et telle devait être cette précieuse
substance, qu'Hermolaus Barbarus en ses annotations
sur Pline, & Appian en ses recherches des
Antiquités, allèguent avoir été trouvée en une
vieille sépulture du territoire Padouan, n'y a pas
cent ans; ayant ce distique avec deux autres:
Namque elementa graui clausit digesta labore
Vase sub hoc modico, maximus Olybius.
Le Romain Morien au Roi Egyptien Calid, en
son traité de la transmutation métallique; Quiconque
aura bien su nettoyer & blanchir l'âme & la
faire monter en haut; & aura bien gardé son corps, &
ôté d'icelui toute obscurité & noirceur, avec la mauvaise
odeur; elle se pourra lors remettre en son corps; & a
l'heure de leur reconjonction apparaîtront de grandes merveilles.
Rhasès encore en une sienne épître: Ainsi
chaque âme se reconjoint à son premier corps; laquelle en
@

D U F E U E T D U S E L. 111

aucune manière ne se pourrait réunir à un autre: & de là
en avant ne se sépareront jamais plus; car alors sera le corps
glorifié, & réduit à *incorruption, & une subtilité &
lueur indicible: de sorte qu'il pénétrera toutes choses pour
solides qu'elles puissent être; parce que sa nature sera telle
que d'un esprit. Ce qu'il aurait emprunté d'Hermès,
omnem rem solidam penetrabit. Chose admirable, que
ces Philosophes Chimiques, sous le voile & couverture
de cet art, versant du tout autour des
choses si matérielles comme sont les métaux, & ce
qui en dépend, avec leurs transmutations par
le feu, aient compris les plus hauts secrets des intelligibles,
& même de la résurrection, où il semble
que ceci veut battre; en laquelle les corps seront
glorifiés, & réduits comme en une nature spirituelle,
à qui nul obstacle matériel ne saurait
contredire, ni en empêcher les actions. De cela
ne s'éloigne pas fort l'Apôtre en la prem. aux Corinth.
15. Le corps animal est semé, & il en ressuscitera
un spirituel; car il y en a un animal sensuel, & un spirituel,
qui n'est pas le premier, mais l'animal sensuel; puis le
spirituel vient après. Je sais au reste un artifice, auquel
je suis parvenu en divers sujets; que brûlant
une herbe, de ses cendres le sel extrait, & semé*****
en terre, en renaîtra l'herbe semblable. Mais il faut
que ce brûlement se fasse en vaisseau bien clos,
comme nous dirons ci-après au sel. Et cependant
nous apporterons ici un autre de nos *expériments
qui ne devra point être désagréable; de trois liqueurs

Note du traducteur :
*incorruption : incorruptibilité
*experiment : expérience


@

112 T R A I T E'

surnageantes l'une sur l'autre, sans jamais se
mêler ni confondre ensemble, quelques brouillées
qu'elles puissent être, qu'elles ne retournent
en leur assiette & séparées; pour représenter les
quatre éléments en un petit vaisseau de verre, où un
peu d'émail noir grossièrement concassé tiendra
lieu de la terre au fonds. L'eau se fera ainsi; Ayez du
tartre calciné, ou des cendres gravelées, qui est presque
une même chose, & laissez-les aller à l'humide,
prenant la dissolution qui s'en fera la plus claire
que vous pourrez; & mêlez parmi un peu de roche
d'azur, pour y donner la couleur d'eau de mer
Notez ici une maxime, & cela soit dit en passant,
pour ceux qui s'exercent en la Spagirique; qu'en
une de ces résolutions à l'humide qui se font de par
soi, tous sels & aluns se dépurent & subtilisent
plus que non pas en douze ou quinze dissolutions
qui se feraient avec le vinaigre, & autres semblables
dissolvants. Tout ce qui se dissout au reste, est
de nature de sel, & d'alun, comme dit Geber. Pour
l'air, ayez de fine eau de vie, que vous teindrez en
bleu céleste avec un peu de tournesol; & pour le feu,
de l'huile de *been mais pour ce qu'elle est plus
rare, prenez de l'huile de térébenthine, qui se fera
en cette sorte: Distillez de la térébenthine commune
en bain Marie: monteront ensemble l'eau
& l'huile aussi blanches & transparentes l'une que
l'autre; mais l'huile surnagera à l'eau. Séparez-les
par un entonnoir de verre; & teignez cette huile
en

Note du traducteur :
*been : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 113

en couleur de feu, avec de l'orcanète & du safran.
Les trois liqueurs jamais ne se mêlent, quelque
*démené que vous les puissiez, mais se sépareront
distinctement en moins de rien, en se surnageant
l'une l'autre. De la térébenthine qui sera restée
dans l'alambic, s'en extraira par le sable, en cornue,
à feu plus fort que par le bain, une huile épaisse
rouge, qui est un très-excellent baume.
L'eau & l'huile extraites par le bain servent de
beaucoup aussi, en plusieurs accidents de la médecine
& chirurgie; mêmement l'huile blanche à
faire bien tôt tomber les escarres, sans douleur, ni
mauvaise impression. Que si avec l'eau de ladite térébenthine
vous dissolvez du sel de plomb, vous
aurez un baume encore bien plus souverain. Mais
il faut un peu éclaircir mieux ceci: car puis que
nous traitons ici du feu, & de ses effets; qui empêche
que nous ne nous étendions sur beaucoup
de choses que notre long labeur, & expérience
nous ont acquises? CETTE huile de plomb a été
un des plus grands secrets de Raymond Lulle, & de
beaucoup d'autres excellents personnages encore,
qui ont fait quasi conscience de s'en souvenir; car
ce leur a été une entrée à des ouvrages admirables.
Les uns, comme Riplai, & autres, ont pris le minium
du plomb; mais il est trop gommeux, & de*****
mal-aisée résolution, comme aussi la céruse, & le
plomb calciné: De moi, je me suis mieux trouvé
du litharge, qui n'est autre chose que plomb; car
P

Note du traducteur :
*démené : remuer, agiter


@

114 T R A I T E'

d'une livre de litharge vous en extrairez quatorze ou
quinze onces de plomb: mettez-lez en poudre,
versez dessus du vinaigre distillé bouillant, remuant
fort avec un bâton; néanmoins de rien le
vinaigre se chargera de la dissolution du litharge.
Evacuez le clair, & réitérez avec nouveau vinaigre
tant que tout le litharge soit dissout. Evaporez le
vinaigre qui sera insipide comme de l'eau, tant que
le sel vous demeure congelé au fonds: Ayez-en
bonne quantité; & mettez-en dans une cornue,
autant qu'elle en pourra tenir moitié pleine; &
mettez-la sur le fourneau à cul découvert, chassant
à léger feu du commencement, ce qui y pourrait
être resté d'humidité étrange: Et quand les
fumées blanches commenceront à apparaître,
appliquez-y un récipient assez ample, & le luttez
bien aux jointures; puis renforçant peu à peu le
feu, tant qu'il vienne à être fort grand, & la cornue
ensevelie dans les charbons, vous verrez sortir
comme un petit torrent continué à guise d'un filet
d'huile, mais blanc comme lait, & froid comme
glace, lequel se viendra dans le récipient à résoudre
en une huile de couleur de hyacinthe, & odorante
comme celle d'aspic. Continuez le feu tant qu'il ne
sorte plus rien de la cornue, & le laisser puis-après
*r'asseoir tous le long de la nuit. Voila votre huile
tant secrète, dont ce que Raymond Lulle en a
jamais dit de plus exprès, a été vers la fin de l'épître
*accurtatoire en ces termes-ci: Ex plumbo nigro extrahitur

Note du traducteur :
*r'asseoir : reposer
*accurtatoire : soigné, préparé avec soin, fait avec exactitude


@

D U F E U E T D U S E L. 115

oleum Philosophorum auret coloris uel quasi; &
scias quod in mundo nil secretius eo est. Ce qui sera resté
en la cornue, mettez des charbons ardents dessus
& il s'embrassera comme de l'amorce de fusil: (de là
vous pouvez tirer un beau secret; car tant qu'il ne
sentira l'air, il ne s'enflammera point) & se pourra
derechef dissoudre avec du vinaigre, pour en faire
comme devant. Mais ce sel de plomb dissout en
de l'eau, & mieux encore de l'huile de térébenthine,
se résoudra en plus grande quantité d'huile, &
s'en pourront voir d'autres plus amples merveilles.
PRENEZ cette huile, que Raymond Lulle appelle
son vin, & la mettez en un petit alambic de verré
au bain Marie, & en distillez l'eau de vie qui
viendra à veines tout ainsi que celle du vin. Tirezla
toute tant que les gouttes & larmes se viennent
manifester en la chape, qui est signe que ce n'est
plus que phlegme; lequel en étant dehors, au
fonds vous restera une huile précieuse, qui dissout
l'or; & est admirable es plaies, & es grands accidents
du dedans; car elle tient même lieu d'or potable,
ayant le plomb une très-grande affinité,
comme dit Geber, avec l'or; cum quo conuenit in sur
ditate, pondere, & imputrescibilitate. Et George Riplai
très-docte Philosophe Anglais, en son livre
des XII. Portes:
Olenm extrahitur inde coloris aurei,
Aut huic simile, ex nostro subtili rubro plumbo; Il entend
Quod Raymundus dicebat, cum esset senex, le Minium
P ij
@

116 T R A I T E'

Multo magis quam aurum esse in precio.
Nam cùm propter senectutem vicinus effet morti,
Ex eo fecit aurum potabile,
Quod illum reuiuificauit, ut videri potest:
Hoc est iluad oleum, & vegetabile menstruum, &c.
Au regard de l'eau ardente qui s'en est extraite plus
inflammable que la plus fine amorce d'arquebuse,
elle dissout l'argent en subtils glaçons cristallins,
qui se fondent à feu de lampe, aussi aisément que
du beurre, & sont fixes comme l'argent aux mêmes
épreuves du feu. Voici au reste ce qu'en met
le même Riplai en sa moelle de l'Alchimie:
Praeparato corpore, pone de super hanc aquam ad spissitudinem
unius pollicis, quae statim ebuliet super calces
corporis absque alio igne externo, dissoluendo corpus, &
eleuando illud in forma glaciei, cum ipsius aquae exsiccatione,
Et sic reiteretur, amouendo quod eleuatum fuerit,
Mais pour abréger, (car cette eau de vie est en fort
petite quantité, & assez mal-aisée à faire, & si vous
passez deux parties d'eau de départ qui dissout l'argent
sur une partie de sel de plomb; cela fera le
même effet pour la transmutation des métaux;
mais non pas pour le dedans du corps humain, où
il ne doit être aucunement appliqué, sinon après
de grandes édulcorations, c'est à dire sur un demi
setier de dissolution de l'eau fort, faire évaporer
trois ou quatre seaux d'eau, découlant dedans par
un filtre, à mesure que le feu l'enlève avec les esprits
& malignité de ce feu contre nature, l'eau fort. Ne
@

D U F E U E T D U S E L. 117

pensez pas que je me veuille ici tant précisément
arrêter ni restreindre au texte de saint Marc, ni
à ce qui dépend de la religion en cet endroit; combien
que notre principal but tende-là; que nous
ne nous veuillons élargir par même moyen es
ouvrages & progrès de la nature, dont la clef principale
est l'Alchimie, pour de là monter jusqu'à
l'archétype, le Créateur, par le moyen de la Cabale.
Mais nous ne voulons pas aussi révéler ici des
occasions d'abuser de cet art divin, aux malversations
des pervers ignorants, qui pour gagner une
pièce d'argent, ne feraient difficulté de tromper le
monde d'une sorte ou d'autre; comme nous pourrions
faire en leur révélant le moyen de blanchir le
cuivre à pair de l'argent, avec ces glaçons, accompagnés
d'une *métalline *d'or-piment, lequel ainsi
jaune-doré qu'il est, & ses élévations rouges comme
rubis, étant néanmoins broyé dans un mortier
de cuivre, & sublimé sur de l'aes ustum, passe
dedans le col de la cornue blanche comme argent.
Que s'il est bien gouverné avec les susdits glaçons,
feraient à la vérité de grandes altérations sur
le cuivre, dont on pourrait bien mesurer, par quoi
nous nous déporterons d'en parler plus avant.
Trop bien pouvons-nous dire, que la préparation
de ce corps que Riplai entend l'argent, est de le
calciner, & réduire en sel; ce qui je fait en cette
sorte: mais si au dissolvant il y a de l'eau forte, il
suffit de le calciner. Prenez donc des lames d'argent,
P iij

Note du traducteur :
*metalline : composition métallique
*or-piment : orpiment???


@

118 T R A I T E'

de la grandeur & épaisseur d'une *réalle, &
les mettez dans un creuset, ou petit pot de terre de
Paris, non plombé, lit sur lit avec du sel préparé
c'est à dire dissout en de l'eau commune, puis filtré,
congelé, & décrépité; & le laissez par dix ou
douze heures entre les charbons ardents (en four de
réverbération vaudrait mieux:) tirez-le du feu, &
jetez-le tout chaud encore dans une terrine plombée,
pleine d'eau; le sel se dissoudra dedans, & ce
qui sera calciné de l'argent ira au fonds. Laissez-les
bien résider, & les séparez *cautement par inclination:
puis remettez les lamines à recalciner avec
nouveau sel, & réitérez comme dessus (faites évaporer
l'eau ou le sel s'il est dissout, & celui qui en
restera sera aussi bon qu'un nouveau) à la trois ou
quatrième réitération toutes vos lamines se trouveront
réduites en chaux; laquelle vous dissoudrez
aisément dans du vinaigre distillé; car l'argent,
le plomb, & le fer ne sont pas de difficile résolution,
ni le cuivre aussi, à le prendre en roche
d'azur: l'étain bien plus; & l'or plus que tout le reste,
parce que la calcination en est fort mal-aisée:
comme l'a su fort bien connaître Geber, difficillima
Solis est calcinatio completa: il en rend les causes.
Mais il y aurait trop de choses à se dilater là dessus;
nous nous contenterons d'en tracer quelques ombres
de ce que notre perquisition & labeur nous
en a pu par l'espace de cinquante ans acquérir de
côté & d'autre; & éprouvé plus que d'une fois,

Note du traducteur :
*realle : pièce de monnaie
*cautement : avec défiance, prudence


@

D U F E U E T D U S E L. 119

pour n'en parler à la volée. Tous lesquels secrets se
révèlent, comme a été dit, par le feu. Et non de
merveilles, puisqu'il découvre analogiquement
les spirituelles. Tu m'as essayé par le feu, & en moi ne Psau. 16.
s'est point trouvé d'iniquité; dit le Prophète: là où
voyez comme il accouple le feu avec les iniquités,
comme si c'était lui qui les révélait, aussi bien qu'il
fait les impuretés des métaux; où il fait la même
opération & effet, que le sel es choses corruptibles.
Car bien que les métaux soient la plus permanente
substance de toutes autres, à cause de leur
très-forte composition, qui ne les permet pas aisément
déjeter hors de leur forme radicale, quelque
altération qu'on leur puisse faire endurer, en
poudre, chaux, sel, eau, huile, verre, glaçons,
liqueurs, & infinies autres: ce qui n'advient à pas
un des autres composés élémentaires, minéraux,
végétaux, animaux; lesquels étant une fois altérés
de leur forme primitive, ne s'y peuvent puis-après
réintégrer ni remettre. Au moyen de quoi, parler
du feu sans les métaux, qui en sont le vrai sujet;
ce serait ainsi que se proposer un ouvrier garni de
ses instruments & outils, mais qui n'aurait point
d'étoffes propres pour les employer, si qu'ils lui
demeuraient inutiles. Es métaux donc se peuvent
révéler & considérer les plus beaux secrets de
nature, moyennant les actions du feu. Que si en
aucune choses plus particulièrement qu'en d'autres,
elle a montré de vouloir s'ébattre, voire de
@

120 T R A I T E'

mettre en évidence son plus grand savoir; il semble
que ce ait été es pierreries, & es métaux, dont
rien ne se peut présenter de plus beau, & plus agréable
à la vue; ni de plus utile & nécessaire, au
moins pour le regard du fer, duquel mal-aisément
se pourrait passer la vie humaine, tant elle en reçoit
de commodités & usages. Mais les pierreries,
outre le simple contentement & plaisir de l'oeil
n'ont rien de quoi on su tirer utilité & secours
en pas un seul de nos besoins. Et si une fois elles
sont privées de leur luisante naturelle forme, elles
n'y retournent jamais plus, comme font les métaux;
tant est puissant & indissoluble le premier assemblage
de leurs parties élémentaires, & le mélange
des unes aux autres. Par quoi il ne se faut pas
émerveiller si tant de bons esprits se sont de tout
temps travaillés à méditer sur ce sujet, & leurs
diverses transmutations; y ayant été plus tôt attirés
des belles considérations qu'ils y trouvaient
être pour le contentement de leur esprit, que non
pas d'une sordide & taquine convoitise de gain,
qui y a fait *aheurter les ignorants, lesquels ont ainsi
décrié cet divin art, soeur germaine de la Cabale:
car ce que la Cabale est es choses divines & intelligibles,
es plus profonds secrets desquelles elle
pénètre, l'Alchimie l'est es naturelles & élémentaires
qu'elle nous révèle: Compositionem enim rei (dit
Geber) aliquis scirr non poterit, qui destrutionem illius
ignorauerit: laquelle destruction se parfait par les
LA

Note du traducteur :
*aheurter : s'obstiner


@

D U F E U E T D U S E L. 121

LA NATURE donc prend un fort grand
soin & plaisir à élaborer les métaux, & y met une
bien grande longueur de temps pour les conduire
à leur dernier degré de perfection, qui s'arrête en
l'or, la plus parfaite & incorruptible substance de
toutes autres, & la plus homéomère & égale en
toutes ses parties; dont il est pris pour la justice *distributive:
car mêler une partie d'or avec trois ou
quatre cens d'argent, ou de cuivre, les laissant fondus
ensemble jouer tant soit peu dans un creuset,
chaque portion pour petite qu'elle puisse être, de
l'argent ou cuivre, aura sucé sa part égale & portion
de l'or. Il est outre plus si exactement dépuré,
qu'il ne se peut nullement altérer ni corrompre
par quelque chose que ce soit, ni en la terre, ni en
l'eau, en l'air ni au feu, ni par quelque corrosif ou
venin qui s'y puisse appliquer: Non enim à caemento Pontheus.
corrumpitur; nec à re qualibet comburente comburitur;
nec ab aqua colorificante viridi, nec diuidente
mortificatur, vel deuoratur; nihil enim in eo superfluum
est vel diminutum. Il y a sept corps métalliques, dit
Hermès, dont le plus digne & principal est l'or attribué
au soleil, dont il a le nom; car le même qu'est
le soleil envers les étoiles, l'or l'est envers tous
corps élémentaires; que chose aucune pour brûlante
qu'elle puisse être, ne peut brûler; la terre
ne le peut corrompre, ni l'eau ternir ni altérer,
pour ce que sa complexion est tempérée en chaleur,
humidité, froideur, sécheresse; & n'y a en lui
Q
@

122 T R A I T E'

rien de superflu ni diminué. Au moyen de quoi
je trouve que ceux sont bien loin de leur compte
qui pour se garder d'être empoisonnés se veulent
servir de vaisseaux d'or au boire & manger; car l'or
ne se soucie non plus de toutes poisons & venins
qu'il ferait d'un brouet de chapon; si font bien
l'argent, l'étain, cuivre, plomb, & fer, qui s'y altéreraient
tout incontinent: Tout ainsi que quelque
personne craintive & de peu d'effort, qui au
rencontre de quelque serpent, ou autre bête venimeuse
pâtirait soudain, & viendrait à changer
de couleur. Le soin, la curiosité, & travail assidu
d'infinis beaux & méditatifs esprits par l'espace de
quatre ou cinq mille ans ont trouvé es métaux des
secrets sans nombre; & néanmoins n'ont su si
bien faire, qu'ils n'en aient trop plus laissé à enquérir
& rechercher, combien qu'il n'y en ait que sept
en tout, y compris l'argent-vif coulant. En quoi
vient à s'émerveiller, que la nature si copieuse &
abondante en toutes ses procréations, qui sont si
diverses, se soit voulu contenter en cet endroit
d'un si petit nombre. Les métaux donc étant
tels, dont le régime dépend du feu, qui est l'un des
plus propres symboles visibles pour représenter les
plus cachés secrets & mystères de la Divinité, invisible
& imperceptible à nos sentiments; les Prophètes
aussi s'en sont voulus servir en la plus grand'
part de leurs paraboles & similitudes, énigmes, alce
légories, & figures, où ils ont couvert & enveloppé
@

D U F E U E T D U S E L. 123

qu'ils ne voulaient pas manifester si *apertement;
car fort peu souvent ils se sont expliqués; comme
fait Isaïe au cinquième, où il interprète que la vigne
du Seigneur des armées, dont il avait là amené
la parabole, était le peuple d'Israël; & les hommes
de Judas sa plante délectable. Et en un autre
endroit: Aquae multae, gentes multae sunt. Plus Ezéchiel
au 23. ayant parlé de deux soeurs, Oholla, &
Osoliba; Il met que celle-là était Samarie; & celleci,
Jérusalem. Dieu par la bouche de Moïse au 28.
du Lévitique, & au 28. de Deuter. menaçant les Israélites,
dit s'ils viennent à le méconnaître, &
ne gardent bien ses commandements, qu'il ferait
aussi que le ciel sur leur teste serait d'airain, & la
terre sous eux de fer; qui sont les deux métaux les
plus terrestres, & les plus durs & rebelles à se fondre,
& à manier; les opposant à la dureté de ce peuple,
comme il est là dit; Je briserai l'orgueil de votre
dureté; & vous rendrai le ciel sur vous comme de fer;
& la terre comme d'airain. Votre labeur inutilement se consumera;
votre terre ne donnera point de germe, & vos
arbres ne rapporteront aucun fruit. Car les métaux ne
produisent rien, mais sont stériles. Les Poètes de
leur côté en ont usé en plusieurs sortes de métaphores
& figures, comme au 6. de l'Enéide, ferrea
vox, pour une voix forte & résonante. Et Hésiode
appelle le chien infernal, Cerberus, χαλκεὀφ...
voix d'airain, pour ce que c'est le plus résonant
métal. Vox eius sicut aeris sonabit, en Jérémie 16. &
Q ij

Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste


@

124 T R A I T E'

Origène sur le 25. d'Exode; l'airain se prend pour la
voix forte & éclatante, à cause de son raisonnement.
1. Cor. 13. Quand bien je parlerais le langage des Anges, non que
des hommes, si je n'ai point de charité en moi, je suis
comme l'airain sonnant, ou une clochette qui tinte. Pindare
a approprié au ciel l'Epithète de χἀλκεος ......,
le ciel d'airain, en la 10. des Pythiennes, à cause de la
ferme solidité du firmament, que le mot emporte.
Et Homère de même au troisième de l'Odyssée
l'appelle πολὐχ....; comme Euripide & Anaxagore
font le soleil, un fer embrassé; car les Poètes Grecs
mettent ordinairement le fer & l'airain l'un pour
l'autre; mêmement Homère en infinis lieux; comme
au 4. de l'Iliade, où Apollon pour encourager
les Troyens, leur remontre que les Grecs n'ont pas
les corps impénétrables, de pierre ni de fer, qu'ils
puissent résister aux coups de l'airain tranchant
sans les entamer. Ce sont manières de parler, dont
ne ce sont pas non plus *estrangés les Prophètes qui
en ont figuré la plus part de leurs solutions, sous
lesquelles étaient quelques mystères *adombrés.
Que si on les voulait prendre du tout crûment à
la lettre, sans allégoriser dessus, on se trouverait
bien loin de son compte, comme dit fort bien le
martyre Pamphile en la défense d'Origène, parlant
de ceux qui pour fuir les allégories, étaient contraints
de *s'aheurter à de lourdes impertinences.
Ils le *cuident de cette sorte, dit-il, pour ce qu'ils ne veulent
point admettre d'allégories en l'Ecriture sainte: au moyen

Note du traducteur :
*estrangés : éloignés, écartés
*adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher
*aheurter : s'obstiner
*cuider : penser, imaginer, se soucier de


@

D U F E U E T D U S E L. 125

de quoi s'assujetissant au sens littéral, ils s'imaginent &
inventent de belles fables & fictions. Et de fait, comment
pourrait-on prendre à la lettre ceci du 33. de Deuter.
parlant d'Aser, Ferrum, & aes calceamentum eius:
Car ils ne veut pas dire qu'Aser se chaussât de fer, &
d'airain; mais ne veut par là entendre que sa force &
puissance, dénotée tant par ces deux métaux, que
par le soulier. In Idumaeam extendam calceamentum
meum: mihi alienigenae subditi sunt. Tout cela sont figures
& allégories; comme encore au 60. d'Isaïe;
Pour le cuivre je t'apporte de l'or; & au lieu du fer de
l'argent: pour du bois du cuivre; & pour des pierres du
fer. Voyez comment le Prophète observe bien les
relations, opposant le cuivre à l'or, & le fer à l'argent;
& derechef le cuivre au bois, & le fer aux
pierres. Car tout ainsi que l'or excelle l'argent, &
les arbres les pierres; de même en l'ordre métallique
le cuivre est plus précieux que le fer. Mais tout
ne tend qu'à dénoter la céleste Jérusalem mystique,
qui est l'Eglise triomphante, trop plus excellente
que la Synagogue Judaïque, qui n'en était que la
figure. Et certes qui y voudra de près prendre garde,
les Prophètes n'ont jamais parlé improprement
de rien quelconque, jusqu'aux moindres métiers
& arts mécaniques; car en leurs ravissement ils
voyaient les choses en leur réel être dedans le Zipheret
ou soleil supracéleste, qui est le clair miroir
luisant, vive source de toutes les idées, comme les
idées le sont des formes. Cela est au reste bien à
Q iij
@

126 T R A I T E'

remarquer pour le regard des métaux, qu'ils associent
communément le fer, & le cuivre pour l'affinité
Jérém. 15. qui y est. Nunquid foederabitur ferrum ferro ab
Aquilone, & aes? Car le fer se transmue aisément en
cuivre, par le moyen du vitriol; les mettant lit sur
lit en un *descensoire, à un fort feu de soufflets,*****
tant que le fer coule & se fonde en Cuivre; les ayant
premièrement arrosés d'un peu de vinaigre,
où soient dissous du sel nitre, ou du salpêtre, du
sel alcali, & sel de tartre, avec du vert de gris. Autrement;
mettez du vitriol en poudre, & en distillez
l'eau en cornue; ce qui restera calciné au fonds,
empâtez-le avec son eau; & y éteignez des lamines
ou limaille de fer rougies au feu; vous les trouverez
peu à peu se réduire en cuivre. Autrement
encore: Dissolvez du vitriol en de l'eau commune
évaporez l'eau, & calcinez la congélation qui sera
restée au fond. Dissolvez-la en de semblable eau,
elle deviendra verte; évaporez-en une partie, &
mettez le reste à la cave par une nuit, & vous
aurez des glaçons verts. Rougissez-les au feu, puis
les dissolvez trois ou quatre fois en du vinaigre distillé,
les desséchant à chaque fois, & ces glaçons
deviendront rouges. Dissolvez-les derechef au
même vinaigre, & éteignez dedans des lames, ou
autre feraille comme dessus. Bref, que par le
moyen du vitriol le fer se convertit en cuivre,
comme on peut voir en des *canivets abreuvés
d'encre, qui est faite de couperose ou vitriol. Ces

Note du traducteur :
*descensoire : appareil de chimie
*canivet : canif, lancette


@

D U F E U E T D U S E L. 127

glaçons ici font une entrée d'un plus haut ouvrage,
& de beaucoup de choses pour la chirurgie &
médicaments. Mais toutes ces pratiques, me pourrez-vous
dire, sont longues & pénibles, & plutôt
de frais que de gain & profit. Aussi nôtre intention
n'est pas ici de tendre au gain; ce livre n'est
pas de pane lucrando, mais de pénétrer dedans les secrets
de nature, pour de là monter, & élever son
esprit aux choses spirituelles, à quoi les sensibles
servent comme d'un escalier, ou de l'échelle de
Jacob. Et n'y a guères de plus belles considérations
& remarques qu'au feu, & es transmutations métalliques.
Le cuivre se transmue d'autre-part en
acier, s'il est vrai ce qu'en cotent quelques Rabbins
sur le passage ci-dessus allégué du 15. de Jérémie,
ferrum, & aes. Vocat disent-ils, Propheta ferrum aeri
admixtum, chalybem. Ce qui montre, (car il ne faut
rien dédaigner d'eux) que l'acier damasquiné était
composé de fer & de cuivre; du fer à savoir à demi
couvert en cuivre, & ramolli pour le raffermir
d'avantage, par le moyen du plomb; dont voici
ce qu'en met Abuhali au livre de la nature des choses:
Faites une petite fosse longuette dedans une barre de
fer, & y jetez du plomb fondu: puis le faites évaporer
à fort feu comme de coupelle. Remettez-y de nouveau
plomb par quatre ou cinq fois, & le fer s'en ramollira;
que vous pourrez puis-après *rendurcir, l'éteignant dans
de l'eau de forge, pour en faire des lancettes, & autres
subtils ferrements incisifs, voire qui couperont l'autre fer

Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???


@

128 T R A I T E'

sans s'éclater ni reboucher. Et de fait on a trouvé par
expérience, que pour bien tremper un harnais encontre
les coups d'arquebuse, on l'adoucis premièrement
avec des huiles & des gommes, de la
cire, & semblables choses *incératives; & puis on le
*rendurcit par de fréquentes extinctions en des
eaux qui le resserrent. Jean le Grammairien exposant
ce passage d'Hésiode,
Χσ............................................
Ils besognaient d'airain, le fer n'étant connu; s'efforce
de référer ce mot de χαλκ... au peuple des Chlalybes
en la Scythie, qui trouvèrent premièrement, ce
dit-il, l'usage du fer & acier. Le Poète Lucrèce au
cinquième livre a imité en cet endroit Hésiode:
Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuere,
Et lapides, & item syluarum fragmina rami;
Et flamnae, atque ignes, postquam sunt agnita primum.
Posterius ferri vis est, aerisque reperta;
Sed prior aeris erat, quam ferri cognitus usus.
L'ACIER au reste se fait en fer le plus dépuré, &
subtilisé, si qu'il participe moins de la terrestréité
que le fer: l'artifice en est assez connu & commun
es forges. Mais pour parvenir & celui de Damas, il
le faut premièrement radoucir de sa par trop éclatante
aigreur; & après l'avoir réduit en limaille,
le rougir dedans un creuset, & l'éteindre par plusieurs
fois dans de l'huile d'olive, où aura aussi été
plusieurs fois éteint du plomb fondu; couvrant le
vaisseau soudain, de peur que l'huile ne s'enflam-
me

Note du traducteur :
*incérative : de la nature de la cire
*rendurcir : endurcir???


@

D U F E U E T D U S E L. 129

me. Il y a d'autres observations & secrets encore,
que nôtre intention n'est pas de révéler tous; il
suffit d'en avoir atteint les maximes.
OR tout ainsi qu'il y a une telle affinité entre le
fer & le cuivre, qu'ils se convertissent aisément l'un
en l'autre; de même aussi sont le plomb, & l'étain
par le moyen du sel armoniac, & de certaines poudres
*incératives, de borax, salpêtre, sel de tartre, sel
alcali & autres semblables qu'on appelle les Atincars;
Panthée en sa Voarchadumie, oleum vitri.
L'argent-vif aussi se transmue en plomb, ou étain,
selon qu'il est congelé à la vapeur imperceptible de
l'un ou de l'autre en cette sorte. Fondez du plomb
ou étain en un creuset; puis les laissez un peu refroidir
tant qu'ils soient pris, mais chauds encore;
& avec un bâton de torche, ou autre semblable,
faites-y une fosse, en laquelle vous verserez de
l'argent-vif, qui se congèlera soudain, mais broyable
en poudre. Réitérez cela deux ou trois fois, &
le faites puis-après *décuire en du jus de *mercurialle,
& il se convertira au métal, à l'odeur duquel il
aura été congelé. Il y a de la perte encore, & non
petite, mais pour le moins se voit par là une possibilité
des transmutations des métaux. En cet endroit
outre-plus du plomb & étain se présente
une fort belle considération, assez mal-aisée à comprendre,
& qui mérite que la cause en soit recherchée.
On voit par expérience que ces deux métaux
chacun à par-soi sont fort mols, & d'une tendre
R

Note du traducteur :
*incérative : de la nature de la cire
*décuire : cuire
*mercurialle : ???


@

130 T R A I T E'

fusion, néanmoins étant mêlés ils se *rendurcissent,
& deviennent plus fermes & solides: dont voici
ce que Averroès en met au livre des Vapeurs:
Ce qui consolide & affermi l'étain est le plomb; & au
réciproque l'étain le plomb: car comme la viscosité gluante
qui lie leurs parties doive consister d'humide & de sec;
cela fait qu'il n'y a point de conglutination de l'étain avec
l'étain! par quoi on y mêle du plomb, qui est plus humide;
& avec le plomb de l'étain, qui est plus sec. Tellement
que les deux mêlés ensemble se fortifient l'un l'autre
mieux qu'étant séparés; & de leur mélange vient à se
procréer une viscosité gluante, qui leur cause plus de dureté
qu'ils n'avaient, & les lie plus fermement; tout ainsi
que le sable & la chaux en la composition du mortier. Ce
que confirme aussi Albert, livre 4. chapitre 5. de ses
minéraux. Mais nous remettrons toutes ces particularités
métalliques, & leurs diverses transmutations,
à nôtre traité de l'Or; & du Verre, sur le 28.
de Job; où sous l'or, nous comprendrons tout ce
qui dépendra des métaux; & sous le verre les pierreries
tant naturelles qu'artificielles; & toutes les
vitrifications & émaux. Ici nous n'en prendrons
que ce qui *duira à nôtre sujet, qui est de traiter
les chose intelligibles par les sensibles, à l'imitation
des Prophètes; & mêmement les métaux, &
le feu, dont l'opération se fait mieux connaître
es métaux qu'en nuls des composés élémentaires.
Les Proverbes donc ont mis le fer & l'airain
pour une ferme résistance. Nec fortitudo lapidum fortitudo

Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???
*duire : conduire


@

D U F E U E T D U S E L. 131

mea; nec caro mea anea est, Job 6. & au Psau. 17.
Posiuisti in arcum aerum brachia mea. Plus en Michée 4.
Cornu tuum ponam ferreum; & ungulas tuas ponam
areas. Quant au fer, pour une dure & rigoureuse
oppression, selon qu'il est dur & inflexible de sa
nature, & qui *suppedite presque tout: Reges eos in
virga ferrea; Psaume 2. plus au 4. de Deuter. Eduxi
te de fornace ferrea Aegypti; là où le fer dénote la servitude
en quoi ils étaient pour l'oppression de
leurs personnes; & la fournaise de feu celle de leurs
âmes & consciences, constituées parmi tant d'idolâtries
& impiétés; qui leur devait être une servitude
plus intolérable que tous les travaux & afflictions,
ni tous les plus cruels & impitoyables traitements
de leur corps, d'autant que l'âme le *precelle,
pour le zèle qu'ils portaient à leur Dieu. De la
même locution s'est servi l'Ecclésiastique au 28.
parlant de la mauvaise langue: Bien-heureux est celui
qui se peut garantir de la langue médisante; car son
joug est un joug de fer; & son lien un lien d'airain. Mais
pour l'affliction & angoisse, tout *apertement au
Psaume 104. Ferrum pertransivit animum eius, (parlant
de Joseph prisonnier en Egypte) donec venires
verbum eius. Bref, qu'il n'y a point de locutions figurées
plus fréquentes dans les Prophètes, que celles
qui sont tirées des métaux, & du feu: lequel
pour raison de ses propriétés & effets, comme ce
soit l'une des plus commodes & nécessaires choses
de toutes autres, selon qu'il a été dit ci-dessus; car
R ij

Note du traducteur :
*suppediter : fournir en abondance, procurer
*precelle : est supérieur à
*appert : apparait, ouvert, manifeste


@

132 T R A I T E'

il cuit nos viandes, nous réchauffe & revigore
contre les froidures, nous luit & éclaire en ténèbres
au lieu de la clarté du soleil; & autres infinis
usages, mêmement pour l'exécution des arts & métiers:
nous pouvons d'ailleurs dire que sans le fer,
le feu nous serait presque inutile pour ce regard;
car Platon n'exempte une seule art du fer, fors la
poterie d'argile, au troisième des Lois; où il traite
fort excellemment de la vie des premiers hommes;
& combien le fer & le cuivre leur avaient apporté
de commodités pour se civiliser & polir à
une vie plus humaine. Si que non sans cause ces
pauvres bestiaux sauvages des Indes Occidentales,
s'ébahissaient en leur grossier entendement, comme
ces gens de par deça, si avisés & industrieux,
pour un peu d'or & d'argent inutiles à tous usages,
leur offraient ainsi libéralement des haches, scies,
cognées, & autres telles ferrailles commodes à
tant d'ouvrages, & qui leur pouvaient ainsi abréger
ce qu'ils avaient tant de peine à ne parfaire qu'à
demi, avec le feu, qui seul leur était pour tous instruments
& outils, avec quelques méchants cailloux
pointus. Mais on pourrait aussi alléguer à
l'encontre les incommodités & dommages que le
fer apporte; car d'icelui sont forgées toutes les armes
offensives dont les hommes s'abrègent leurs
jours par leurs réciproques massacres si que c'est le
vrai ministre de Mars, exterminateur & ruine du
genre humain, comme le qualifie Jupiter au 5. de
l'Iliade:
@

D U F E U E T D U S E L. 133

Ἆρες, Ἆρες, β....................
Mars, Mars, la peste & ruine des hommes, contaminé de
meurtres, renverseur de murailles. Ce qu'il ne pourrait
faire, à tout le moins que mal-aisément, sens le
moyen & aide du fer; aussi lui donne-t-on le nom
de Mars. Mais voyons un peu la belle allégorie qui
se couvre sous la fiction de Venus, Vulcain, &
Mars. Venus sans doute est le genre humain, qui se
continue par une vénérienne propagation de lignée.
Vulcain son légitime époux est le feu, qui
lui apporte par une amour conjugale toutes, ou la
plus grand' part de ses commodités nécessaires, par
le moyen de Mars le fer. Mais pour ce que c'est son
adultère, il extermine aussi la plus grand' part de ce
qu'elle procrée; & son mari maintient le fer à double
usage, bon & mauvais. Il ne faut pas mesurer
au reste les ouvrages du Créateur par leurs incommodités
ou commodités apparentes, Vidit namque
Deus cunta quae fecerat, & erant valde bona; car cela
va selon que ses créatures l'appliquent. Y a-il rien
de plus beau, plus plaisant, & plus délectable à la
vue qu'une claire flamme luisante? rien qui regaillardisse
plus que sa lumière? qui nous réconforte &
soulage plus que sa chaleur? & rien d'autre-part
de plus nuisible & dommageable, ni plus dangereux
que le feu, qui brûle & consume tout ce où il
s'attache? Un Satyre la première fois qu'il le vit, s'en
réjouit étrangement pour le voir si beau & lucide;
mais s'en étant *cuidé approcher de plus près
R iij

Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de


@

134 T R A I T E'

pour l'embrasser & caresser, quand il s'en sentit
aussi offensé avec une extrême douleur, il ne fut
jamais depuis plus possible de l'en faire accoster. Le
même pourrait-on aussi dire du fer, que Pline
Livre 34. appelle, optimum vitae, pessimumque instrumentum;
chap. 14. car nous en labourons, ce dit-il, la terre, entons
les arbres, taillons les vignes; avec autres infinies
commodités & usages; mêmement pour édifier
des maisons à nous mettre à couvert, & en sûreté.
Mais d'autre-part, nous ne l'employons pas moins,
si plus non, en nos mutuels assassinats & massacres,
pour nous abréger nôtre vie, comme s'il nous ennuyait
de l'avoir si longue; & toutefois elle est si
courte sans les inconvénients qui l'abrègent; & faisons
du fer le plus pernicieux ministre & instrument
de tous autres. A propos de quoi dit fort bien
Isidore; Vnde pridem tellus tractabatur, inde modo
cruor effuditur. Ce qui provient plutôt de nôtre
malice & dépravation, que de la faute de cette inanimée
insensible substance; laquelle ne se meut
ni a bien ni à mal que par nous. Et néanmoins, dit
le même Pline, il semble que la nature ne s'en ait
pas voulu du tout excuser, mais l'en punir aucunement
le rendant ainsi sujet à la rouille plus que
nul autre de ses confrères; & mêmement par le
moyen du sang humain, qu'il est si apte de répandre.
Obstitit eadem naturae benignitas exigentis à ferro
ipso poenas rubigine, a quo sanguis humannus se ulciscitur;
contactum namque eo celerius subinde rubiginem trahit.
@

D U F E U E T D U S E L. 135

Et de fait, il n'y a rien qui face plutôt rouiller le
fer que le sang humain. Mais cette rouille, puis que
nous y sommes tombés ici à propos, n'est pas inutile
du tout, mais très-salutaire à beaucoup de bons
effets, tant dedans le corps que dehors; outre ce
qu'il s'en fait des teintures; par quoi il n'y aura*****
point de mal d'en toucher en cet endroit quelque
chose; & en révéler ce que l'expérience nous en a
manifesté de plus rare, & plus important; mais cela
se manie en diverses sortes. Prenez donc de la
limaille de fer bien nette, & l'arrosez d'un peu de
vinaigre distillé, la laissant ainsi à la cave par deux
ou trois jours, ou autre lieu frais & humide; & elle
se convertira toute en rouille, que vous broierez
bien subtilement dedans un mortier de fer, ou de
pierre. Mettez-la en un petit pot, & versez dessus
du vinaigre distillé bouillant, les remuant bien fort
avec un bâton, ou verge de fer, & le vinaigre se
chargera de la dissolution de la rouille. Versez-la
par inclination, & y remettez d'autre vinaigre, réitérant
cela tant que toute *l'aluminosité & teinture
du fer soit dissoute, & que rien n'en reste que des
terres noires & mortes, que vous jetterez. Faites évaporer
le vinaigre tout doucement, & il vous restera
une poudre de couleur cannelée, que les Chimistes
appellent crocum ferri, safran de fer, lequel se
fait aussi mettant des menues ferrailles à calciner
au four des verriers, par trois semaines ou un mois:
& ils se réduiront en poudre déliée & impalpable

Note du traducteur :
*aluminosité : partie contenant de l'alun


@

136 T R A I T E'

comme farine, rouge comme sang; mais elle ne se
dissout pas même dans les eaux forts. Il n'y a *boli
armeni, ni terre argilée qui s'y puissent comparer,
à qui en saura bien pratiquer les propriétés
& effets *consemblables. Au regard de la précédente,
ayez du phlegme d'eau de vie, & en faites
là dessus tout de même que vous avez fait avec le
vinaigre distillé sur la rouille; il s'en dissoudra plus
de la moitié. Retirez vôtre phlegme par une légère
distillation; & sur la gomme qui en restera congelée,
jetez de fine eau de vie, remuant fort avec
un bâton sur des cendres tièdes; car il ne la faut pas
tant chauffer que le vinaigre, & le phlegme: &
quand l'eau de vie sera bien chargée de sa dissolution,
retirez-la par une lente distillation en bain
Marie en un alambic; car elle vous servira derechef
comme auparavant: Et si elle est fort propre
aux dysenteries & flux de ventre, & aux *estiomenes
& gangrenes des coups d'arquebuses; comme
aussi est de fort grande efficace le second crocum tiré
par le phlegme; & plus encore ce troisième par
l'eau de vie, qui restera en poudre jaune, la vraie
essence du fer, qu'on a cherchée jusqu'en son centre.
Mais en toutes les dissolutions prenez garde de
les laisser bien reposer, & n'en recevoir jamais que
le clair, pur & net, sans aucune fèces ni résidences;
plutôt mettez-les par une heure en un bain tiède
pour les clarifier. Le vinaigre au reste & le phlegme
peuvent filtrer; l'eau de vie non, à cause de son
onctuosité,

Note du traducteur :
*boli armeni : argile d'Arménie???
*consemblable : de même nature
*estiomene : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 137

onctuosité, qui la rend plus mal-aisée à se séparer
de ses résidences; par quoi il faut attendre qu'elle
s'éclaircisse.
VOILA les trois terres, & les trois dissolvants, Raymond Lulle
procédant les unes & les autres du végétal, à savoir au Codicille.
le vin, la plus excellente substance de toutes les végétales;
que le philosophe Callisthenes appelait
le sang de la terre. OR pour l'affinité qui est entre
le fer, & le cuivre, nous poursuivrons ici tout
d'un train quelques *expériments procédant du dit
cuivre. Prenez, pour abréger d'autant, de la roche
d'azur, qui est une minière de cuivre, dont elle
vous rendra plus de douze onces de net & liquide
pour livre, Mais nous serons contraints ici de faire
une petite digression pour servir d'avertissement:
Es dissolutions métalliques (& cela soit une maxime)
on doit plutôt prendre les minières crues, &
venant de la terre, que non pas les métaux accomplis;
& ce pour trois raisons: La première, que cela
vous excuse du labeur & longueur de temps de les
calciner pour les rendre dissolubles: La seconde,
qu'en une dissolution de minière vous vous trouverez
plus de sel, & l'extrairez plus aisément que
non pas en six d'une chaux d'iceux; Et la tierce,
pour ce que les esprits du métal ne sont pas si avant
encore emprisonnés dedans leur masse corporelle,
mais comme en la superficie dans cette minière, &
en trop plus grande abondance; la où quand elle a
passé par la rigueur & âpreté du feu, pour en séparer
S

Note du traducteur :
*experiment : expérience


@

138 T R A I T E'

le métal, la plupart de ses esprits se dissipent; &
le reste se submerge & rembarre au profond du
corps, dont il est plus difficile de l'arracher: De façon
que puis-après l'huile est plus mal-aisée à extraire
du sel de la dissolution des chaux, que de celui
qui aura été tiré des minières. Prenez donc de
cette roche d'azur pour le plus court; ou si vous
n'en avez, de l'aes ustum, que nous faisons, coupellant
du cuivre avec trois parties de plomb; (le
vert de gris est trop gommeux, & mal-aisé) ou faisant
fleurir de la limaille de cuivre, tout ainsi que
nous avons ci-dessus dit du fer, y ajoutant un
peu d'eau fort. Videz le clair, qui sera vert comme
émeraude; & poursuivez en tout & par tout
comme du fer, tant que le sel ou gomme vous demeure
au fonds congelée, propre à des ulcères caverneux,
& plusieurs autres effets de la chirurgie.
Vous pourrez encore gouverner cette gomme avec
le phlegme, & eau de vie, comme vous avez fait le
fer; & de la première gomme même extraire par le
vinaigre, en tirer une huile, ainsi qu'il a été dit du
plomb. Au regard des terres qui seront restées de la
dissolution de l'eau de vie, sans plus s'y vouloir dissoudre,
ni rien y laisser de teinture, non pas s'en
disjoindre que mal-aisément; ni l'eau de vie se clarifier,
mais demeurent empâtées ensemble, comme
du lait avec de la farine; car elles seront blanches,
après les avoir bien desséchées au soleil, ou
devant un feu lent; mettez-en sur une lamine de
@

D U F E U E T D U S E L. 139

fer ou dr cuivre chauffée; & si elles ne fument
point, c'est signe qu'elles sont du tout privées de
leurs esprits: Toutefois mettez-les en une cornue
à cul nu entre les charbons, & achevez de dessécher;
puis sur la fin donnez feu de calcination. Jetez
de l'eau de vie dessus, pour en dissoudre ce
qu'elle pourra, & évacuant la dissolution, achevez
de dessécher l'humidité qui y pourrait être restée,
donnant derechef feu de calcination à la fin; & remettant
de l'eau de vie dessus pour achever d'en extraire
tout le sel qui y pourrait être: ce qui se parfera
à la trois ou quatrième réitération. Je vous ai
mis en une adresse à de grands effets, où je ne prétends
pas de vous mener par la main d'avantage,
pour ne faire tort aux bons & curieux esprits, qui
par leurs longs labeurs & perquisitions se seraient
travaillés d'obtenir ce que les autres auraient eu à
trop bon marché: & aussi à ce que nous réservons
pour nôtre traité de l'or & du Verre où nous éclaircirons
ce qui aura été laissé ici imparfait, ne
l'ayant atteint que du bout des lèvres: par quoi
nous n'en prendrons que ce qui sera nécessaire
pour éclaircir ce que les Prophètes en ont touché
en leurs paraboles & similitudes. En premier lieu
des deux parfaits, l'or & l'argent, où ils ont le plus
insisté en la bonne part; car les imparfaits, étain,
cuivre, & fer, ils les ont ordinairement appliqués
à la mauvaise, pour les vices & dépravations, contumaces
& duretés; & le plomb pour les vexations
S ij
@

140 T R A I T E'

molestes: l'or pour la droite créance, foi, piété
& religion; & en somme tout ce qui concerne
l'honneur & service divin: l'argent, pour les bonnes
charitables oeuvres de miséricorde, dues à l'endroit
de nôtre prochain. Tellement que ces deux
métaux représentent les deux tables du décalogue:
Et ne serait pas hors de propos d'en faire un parement
d'autel; la première d'or, contenant quatre
préceptes, en lettres azurées qui dénoteraient le
ciel; & l'autre d'argent en lettres vertes dénotant la
terre. Origène Homélie 2. sur ce texte du premier
des Cantiques; Muraenulas aureas faciemus tibi, cum
clauis argenteis, triomphe d'allégoriser. L'espèce de
l'or, ce dit-il, tient la figure de la nature invisible & incorporelle,
(& ce pour être ainsi d'une substance si
homogène & subtile, que rien ne se peut étendre
plus délié) & l'argent représente la vertu du Verbe, suivant
ce que le Seigneur dit au 2. d'Osée; Je vous ai donné
de l'or & de l'argent, & vous en avez fait des Idoles de
Baal. Mais nous faisons des idoles de l'or & argent de la
sainte Ecriture, quand nous détournons le sens d'icelle à
quelque interprétation pervertie; ou que nous y voulons
pindariser par des élégances, comme si la vérité consistait
en ces fleurs vaines de Rhétorique: Car en ce faisant nous
ouvrons nôtre bouche, ainsi que se nous en voulions engloutir
& humer le ciel, pendant que nôtre langue lèche
la terre. De même que si le Prophète voulait dire; Je vous
ai donné & sens & raison par où vous me dussiez reconavez
naître pour vôtre Dieu, & me révérer; mais vous les
@

D U F E U E T D U S E L. 141

détournés à en adorer des idoles: par le sens étant
désignées les inférieures cogitations qui les représente; &
par la raison qui est le λογος, la parole; car il signifie l'un
& l'autre, que l'argent dénote; Eloquia Domini, eloquia Psau. 12.
casta, argentum igne probatum: si qu'on prend l'argent
brasé au feu pour la langue du juste; Nonne sunt verba Jérém. 23.
mea sicut ignis, Mais les Chérubins sont dits être d'or,
pour ce qu'on les interprète pour la plénitude de la science
divine: Et le tabernacle de l'alliance d'or aussi, à cause de
ce qu'il portait le type & image de la loi de nature, où
consistait l'or de science. Tellement que l'or est référé à la
conception & pensée; & l'argent à la parole; selon que l'a
touché le Sage es Proverbes: Sicut mala aurea cum retibus
argenteis; ita qui loquitur verbum in tempore suo.
Jusqu'ici Origène: mais voulons-nous ouïr ce que
met le Zohar, où Origène a péché la plus part de
ses plus belles & profondes méditations & allégories,
à propos de ces pommes d'or enchâssées dans
des rets d'argent? L'or d'en haut est l'or *sagur, ou enclos
& enveloppé: celui d'en bas est plus exposé à nos sentiments.
(Rien ne saurait mieux convenir au Messie
qui est le vrai or pur d'Evilah, mentionné en
Gen. 2. Celui qui est *renclos dans de l'argent; sa
divinité à savoir renfermée dans l'humanité.) Au
tabernacle (poursuit le Zohar) soient mêlés l'or &
l'argent, pour assembler le divin mystère d'en haut en un
sujet, où la souveraine perfection fût trouvée: mais les
Chérubins étaient tous d'or, dénotant la nature Angélique,
qui ne participe d'aucune corporéité; sans rien d'argent
S iij

Note du traducteur :
*sagur : ???
*renclos : enfermé, reclus


@

142 T R A I T E'

ni de cuivre mêlé parmi. L'or dans l'argent dénote
la miséricorde, pour laquelle tout cet Univers fut bâti
Psau. 88. mundus misericordia aedificabitur) & sur qui est établi
Isaïe 16. le trône de Dieu; (Praeparabitur in misericordia solium
eius.) Mais la rigueur du jugement est désignée par le cuivre,
qui approche en couleur du sang, sans l'effusion aussi
duquel ne se fait point de rémission. Et c'est pourquoi il fut
ordonné à Moïse, d'en dresser un serpent au désert, pour
guérir ceux qui étant mords de la vermine jetteraient leur
vue dessus. L'or au reste, l'argent, & le cuivre sont
les trois métaux qui s'allient ensemble, pour faire
le chasmal ou électre d'Ezéchiel. Et y a une belle
méditation sur les trois couleurs dont ils sont. Le
blanc de l'argent, qui représente l'eau, est la miséricorde,
désignée par la particule Iah, assignée au
Père, que l'Apôtre aux Rom. 3. appelle le père des
miséricordes. Le cuivre qui en sa rougeur imite le
feu, c'est la rigueur & sévérité de Justice, que les
Hébreux appellent Din, attribuée au saint Esprit;
S. Luc 12. contre lequel si aucun blasphème, il ne lui sera
pardonné en ce monde ici, ni en l'autre. Le troisième
au milieu des deux, est la citrinité de l'or,
composée de blanc & de rouge, comme on peut
voir au safran, au sang, vermillon, & autres semblables
détrempés en de l'eau, qui est blanche, car
de là se procréera un jaune doré. Citrinitas enim nil
aliud est (dit Geber) quam determinata albi & rubei
proportio. Et est cette citrinité dorée attribuée aux Fils,
qui participe de miséricorde & justice; suivant ce
@

D U F E U E T D U S E L. 143

qu'en est dit au 16. de l'Ecclésiastique, Quoniam misericordia
& ira est cum illo. Mais le laiton qui en son
extérieur a quelque ressemblance d'or, & par le dedans
est tout impur & corrompu, dénote l'hypocrisie,
qui sous un masque de pieux zèle de religion,
couve ses iniques désirs & ambitions détestables,
impiétés, opinions erronées, convoitises,
rancunes, animosités, vengeances, & autres iniques
& perverses intentions. La blancheur de l'argent
d'un côté dont ce laiton participe, car il n'est
qu'à seize carats, étant palliée par la rougeur du
cuivre, qui lui cause sa citrinité; mais cette rougeur
ne sont que cruautés & malices qui corrompent
la sincérité débonnaire. Si vos péchés étaient Isaïe 1.
rouges comme écarlate ou vermillon, ils seront blanchis
comme neige.
AU REGARD du plomb, il est mis pour les
vexations & molestes dont Dieu nous visite, par le
moyen desquelles il nous ramène à résipiscence.
Car tout ainsi que le plomb brûle & extermine
toutes les imperfections des métaux, dont Boethus
l'Arabe l'appelle l'eau de soufre, de même la
tribulation nous dépouille ici bas de beaucoup de
macules que nous y pourrions avoir contractées;
si que saint Ambroise l'appelle la clef du ciel, suivant
ce qui est écrit au 14. des Actes; il nous faut entrer
par beaucoup de tribulations au Royaume de Dieu.
L'Apôtre aux Rom. 5. use d'une fort belle gradation:
Tribulation engendre patience; patience probation;
@

144 T R A I T E'

& probation, espérance; laquelle ne confond point, pour
autant que la charité de Dieu, est épandue en nos coeurs
par le SAINT ESPRIT qui nous a été donné. Le
feu dénote aussi la tribulation, dont le même
saint Ambroise sur le Psaume prem. Le feu, dit-il,
brûle la cire, qui se fond pour être purgée; & nous sommes
éprouvés par le feu; car Dieu désirant convertir le pécheur,
le châtie, & le brûle pour le purger. Ignis enim
credentibus lux; incredulis, supplicium, dit fort bien
saint Jérôme sur Ezéchiel; Que le feu illumine
les croyants, & aveugle les infidèles, ne leur servant
que de fumée, qui les fait pleurer & offusque;
Prov. 10. sicut sumus qui noxius est oculis. De laquelle fumée
Isaïe 6. la maison d'Israël fut toute remplie & enténébrée.
Que les justes donc se réjouissent, quand
ils se retrouveront sur ce texte du 49. Psaume: Ignis
in conspectu eis exardebit; car ils en seront illuminés:
& les obstinés pécheurs brûlés de même, ayant
ces deux propriétés d'éclairer & brûler. Au regard
de celui qui éclaire, il faut que ce soit le S.
ESPRIT, qui est le vrai feu, qui l'allume en nos
coeurs, & non pas nos folles & perverties opinions,
vaines & erronées, qui nous auraient bien-tôt tirés
Isaïe 50. à ce que le Prophète dit, Voici que vous tous tant
que vous êtes, allumez un feu, & être entouré de ses
flammes. Cheminez; donc à la lumière de nôtre feu, & des
flammes que vous avez réveillées; & vous dormirez en
douleurs: Par là, dit Origène, il semble que les pécheurs
s'allument eux-mêmes le feu duquel ils
doivent
@

D U F E U E T D U S E L. 145

doivent être *cruciés. (Perditio tua ex te, Israel.) Et Osée 13.
Ezéchiel au 28. Ignem producam de medio tui, qui deuoret
te, & dabo te in cinerem super terram. La matière au
reste qui l'entretient, ce sont nos iniquités & offenses;
Ardebit sicut ignis iniquitas eorum. Et en l'Ecclésiastique Isaïe 8.
7. Vindicta carnis impii, ignis & vermis: ce qui
bat sur ce que saint Marc 9. allègue d'Isaïe 66. Quorum
ignis non extinguitur, nec vermis moritur: car l'un
& l'autre sont sans fin, le feu à savoir qui les brûle;
& le ver qui ronge leurs consciences en ce monde,
& en l'autre les tourmente perdurablement. La où
au contraire, si Dieu l'allume, nous pouvons dire
avec l'un de nos bons anciens Pères; O heureuse
flamme ardente, mais non brûlante; illuminant,
& non consumant; Tu, transformes ceux que tu
touches, de sorte qu'ils méritent même d'être appelés
Dieux. Tu as échauffé les Apôtres, lesquels
quittant là toutes choses fors toi, ont été faits enfants
de Dieu. Tu as échauffé les Martyrs qui en ont
répandu leur sang. Tu as échauffé les Vierges, qui
du feu de l'amour divin ont éteint l'ardeur de concupiscence.
Les Confesseurs pareillement, qui se
sont séparés du monde, pour se joindre & unir à
toi. Tellement que toute créature par la bénéficence
de ce feu se *repurge de ses *coinquinations & ordures:
& n'y a rien qui s'exempte de sa chaleur, s'il
veut parvenir à jouir du *conforce de Dieu. Car c'est
ce feu qui l'embrase en nous par les allumettes du
SAINT-ESPRIT, moyennant nos tribulations
T

Note du traducteur :
*crucier : courroucer, tourmenter
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*coinquination : souillure
*conforce : ???


@

146 T R A I T E'

temporelles, qui nous ramènent plus à Dieu que
nulle autre chose: dont le plomb est un de leurs
symboles, faisant les mêmes opérations es métaux
que l'affliction fait envers nous. Il y en a un si beau
trait dans le 6. de Jérémie, sous la figure d'une
coupelle, que je ne pense pas qu'il y ait orfèvre,
affineur, ni *métallaire qui en parlât plus proprement:
Ils sont tous plus corrompus, parlant du peuple
Judaïque, que le fer ni le cuivre. Le soufflet a manqué
au feu, & le plomb est consumé; l'affineur s'y est travaillé
en vain; car leurs mauvaisetés ne sont pas encore consumées
Appelez-les donc argent-faux rejeté, car le Seigneur
les a réprouvés. Sur quoi Rabbi Selomo s'est un peu
entretaillé pour n'avoir bien entendu le fait des
coupelles, y ayant voulu ajouter du sien. Le
Prophète, dit-il, parle ici de Dieu comme d'un orfèvre,
lequel voulant purger de l'or, y met du plomb, ou de l'étain,
afin que le feu ne consume l'or; car après que le plomb
est consumé, le feu nuit à l'or en le consumant. Voyez que
c'est de parler à la volée des choses qu'on n'entend
pas, car on se laisse aisément aller à de lourdes absurdités.
Il y a ici deux fautes si apparentes, que les
apprentis mêmes s'en moqueraient: l'une de mêler
de l'étain à la coupelle ou cendrée en lieu de
plomb, car il n'y serait pas propre, aussi le Prophète
s'en est bien gardé. Voici ce qu'en met Geber au
chapitre de la cendrée: Les métaux qui participent
moins de la substance d'argent-vif, & plus de celle du soufre,
se séparent plutôt & plus aisément de leurs mélange;

Note du traducteur :
*métallaire : personne qui travaille les métaux


@

D U F E U E T D U S E L. 147

Tellement que le plomb, pour ce qu'il a beaucoup de terrestréité
sulfureuses, & peu d'argent-vif, & est de plus
tendre & légère fusion que nul autre, dure le moins à la
coupelle, & s'en sépare le plutôt: par quoi il est le plus
propre à cet examen, pour ce qu'il emporte avec moins de
temps & de peine les impuretés des métaux imparfaits,
qui sont mêlés avec l'or & l'argent, sur lesquels il n'a
point d'action, & par conséquent y apporte moins de dommage:
la où à cause que la substance de l'étain participe de
beaucoup d'argent-vif, & de peu de terrestréité sulfureuse,
si qu'il est plus pur & subtil, d'autant se mêle-il plus
profondément, & adhère plus fort à l'or & l'argent, dont
il se sépare plus tard & mal volontiers, avec autant de
leur perte & déchet. L'autre erreur est de *cuider que
quand le plomb à la coupelle en a exterminé les
métaux imparfaits, & lui même s'en est allé partie
en fumée, partie brûlé, partie *invisqué dedans les
coupelles, comme en litharge vitrifiée; le feu peut
de rien nuire à l'or car étant pur & fin, il y demeurerait
mille ans, sans en être endommagé d'un
seul grain; Cui rerum ninil deperit, tuto etiam in
incendiis rogisque durante materia, dit fort bien Pline Liv. 33.
parlant de l'or; comme on le peut voir par expérience. chap. 3.
Le Prophète dit donc, & si proprement
que rien plus; que tout ainsi que quand il y a tant
d'impuretés mêlées avec l'or & l'argent, que pour
les en *repurger il y faut remettre du plomb, plus
d'une fois: Tout de même les iniquités des Juifs
étaient si grandes, qu'il fut besoin de les visiter de
T ij

Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*s'invisque : s'englue
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

148 T R A I T E'

plusieurs afflictions les unes sur les autres, pour leur
faire reconnaître leurs offenses, & s'en départir;
de même que les Médecins qui redoublent souventefois
leurs purgations & médicaments en des
corps dont la maladie est contumace & rebelle, car
les tribulations & adversités sont en nous, ce que
le feu, & le plomb sont es impuretés métalliques;
Sicut igne probatur aurum & argentum, ita corda probat
Dominus, Proverbe 2. & au 2. de l'Ecclésiastique;
Prends en gré les calamités qui t'arriveront, & aies
patience; car l'or & l'argent sont éprouvés par le feu, &
les hommes par la fournaise de tribulations & angoisses.
Saint Grégoire en ses Pastorales sur ce texte du 22.
d'Ezéchiel, qui se dilate & insiste fort en cette métaphore
& similitude: La maison d'Israël m'est tournée
en écume. Tous ceux-ci sont airain, & étain, fer &
plomb, au milieu de la fournaise: Ils sont faits écume
d'argent; & pourtant, dit le Seigneur, je vous amasserai
au milieu de Jérusalem, en une masse d'argent, & d'airain,
& d'étain, & de fer, & de plomb *emmy la fournaise,
afin que j'y allume le feu pour les fondre. Ainsi les
amasserai-je par ma fureur & par mon ire; puis me reposerai,
& vous refondrai; & derechef vous ramasserai,
puis vous embraserai au feu de ma fureur; & serez
refondus comme l'argent est fondu au milieu de la fournaise;
& saurez que je suis le Seigneur, quand j'aurai répandu
sur vous mon indignation. Saint Grégoire interprète
cela pour les Juifs, qui en leurs plus fortes
adversités ne laissaient point de se détraquer à tous

Note du traducteur :
*emmy : au milieu, au milieu de


@

D U F E U E T D U S E L. 149

vices & dépravations, ne voulant point recevoir de
correction, mais ne se faisans qu'empirer. Malachie
au 3. use de la même forme de parler: Le Seigneur
s'assiéra pour fondre & purger l'argent; Il purgera les enfants
de Lévi; & les coulera comme l'or, & comme l'argent; &
ils offriront au Seigneur sacrifices en justice. Voyez comme
là endroit se rapportent fort bien l'or a la foi &
religion, & l'argent aux oeuvres; dont si l'un & l'autre
ne sont bien nets, en vain les voudrions-nous
présenter à Dieu. Et faut que tout cela se parfasse
par le feu; selon que parle le Psalmiste, Tu as éprou- Psau. 16.
vé mon coeur, & l'as visité de nuit: Tu m'as examiné
par le feu, & en moi s'est point trouvé d'iniquité. Car
comme dit saint Chrysostome, le feu selon la volonté
de Dieu fait diverses opérations. Il n'endommagea
aucunement les trois enfants dans la fournaise,
& brûla ceux qui étaient au dehors: Tout
de même que la mer donna passage à pied sec aux
Israélites; & submergea Pharaon, & les siens qui
les poursuivaient. Il y a un feu, ce dit saint Ambroise
sur le Psaume 35. qui de son ardeur dévore
la coulpe, & efface le péché; mais il ne faut pas entendre
le feu matériel d'ici bas; car il n'a rien de
commun avec la spiritualité, sinon que par une analogie
& correspondance; y ayant trop de disproportion
entre les choses intelligibles & les sensibles;
comme au 20. de Jérémie; Et erat ignis flammigerans in
ossibus meis. Somme que toute l'Ecriture sainte est
farcie de ces manières de parler, tirées du feu, & des
T iij
@

150 T R A I T E'

métaux; comme est au 2. d'Haggée; Meum est argentum,
meam est aurum, dicit Dominus exercituum. L'or,
l'argent, &: tous les métaux, voire généralement
toutes choses quelconques, encore qu'elles se puissent
dire être de Dieu, comme dit fort bien saint
Jérôme, pour autant qu'il les a créées, & leur donne
être, subsistance & *maintenement (Domini
Psau. 2. 3. est terra & plenitudo eius) néanmoins cet or & argent
que Dieu plus particulièrement allègue ici
être siens, se doivent mystiquement entendre
par l'argent les Docteurs interprétant la loi de bouche,
Psau. 11. eloquia Dei, eloquia munda, argentum repurgatum
in fusorio, à terra repurgatum septuplum: Et par l'or,
la loi écrite (dit le Zohar) où il y a bien de plus
belles méditations à considérer; car il n'y a forme
de lettre, point, ni accent, qui n'importe quelque
mystère; comme il est particulièrement spécifié
au Ghinah Egoz, ou Jardin du noyer de Rabbi
Joseph Castiglian. D'autre-part, l'argent se rapporte
au vieil Testament, & l'or au nouveau. Origène
confronte la foi à l'or; & la confession &
prédication d'icelle, à l'argent: celui-là aux conceptions
de la pensée; & celui-ci à la parole &
énonciation qui s'en fait de bouche, qui l'exprime
Prou. 10. & met en dehors. Argentum electum lingua iusti.
Desquels deux métaux, à savoir de la droite soi,
& pureté de conscience, & de la confession verbale,
le temple & Eglise de Dieu au Christianisme, & la
gloire d'icelui en était plus grande, que non pas

Note du traducteur :
*maintenement : secours, soutien


@

D U F E U E T D U S E L. 151

en la loi Judaïque, qui n'était qu'une ombre
obscure: si que l'or désigne le coeur, qui correspond
au soleil, & au feu; & l'argent les paroles
avec le sel donc elles doivent être assaisonnées.
Propinquum est tibi verbum in ore tuo, & in corde tuo, Deut. 30.
ut facias illud. Ce que l'Apôtre appropriant; Si tu Rom. 10.
confesses le Seigneur J E S U S de ta bouche, & que tu croies
en ton coeur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu sera sauvé:
car on croit de coeur pour être justifié; & on confesse I. Cor. 3.
de bouche pour avoir salut. C'est l'or & l'argent qu'il
veut qu'on édifie sur son fondement: l'or d'Evilah
qui croît dedans le paradis terrestre, avec l'escarboucle
& l'émeraude, que le Psalmiste au 67.
appelle la verdeur de l'or.
VOILA les *dépurements qu'opère le feu où il
passe, & mêmement sur les métaux, qui sont de la
plus forte & persistante composition qu'aucune
autre élémentaire substance: par quoi nous y avons
un peu insisté, à cause que les Prophètes y ont fondé
la plupart de leurs allégories où il faut noter
qu'ils ont communément mis les imparfaits,
plomb, étain, fer, & cuivre, en mauvaise part;
& l'or quelquefois aussi, comme en Jérémie 51. Calix
aureus Babylon. Et au 2. de Daniel, parlant à Nabuchodonosor;
Tu es caput aureum. Plus au 31. de
l'Ecclésiastique; Multi sunt in auro casus. Le Zohar
même l'appelle la fiente de Satan, suivant ce
texte de Job 37. Ab Aquilone aurum venit; car le
Septentrion est toujours pris des Cabalistes en

Note du traducteur :
*dépurement : purifier, nettoyer avec soin


@

152 T R A I T E'

en mauvaise part, à cause que le soleil n'y passe jamais,
& se rapporte à la minuit, où les puissances
nuisibles y sont en leur plus grand'oeuvre & vigueur;
comme au contraire le midi en la bonne.
Il ne faut pas entendre au reste que Job veuille dire
que l'or vienne des parties Septentrionales; car il
n'y en croît point pour raison de leurs continuelles
froidures; mais qu'en quelque lieu qu'il se procrée,
c'est le plus ordinairement devers le Septentrion,
contre lequel le soleil comme en une butte
darde ses rais, étant à la partie Méridionale, tout
de même que les bons vins. Et à ce propos Francisco
Oviedo liv. 16. chap. 1. de son histoire générale
des Indes, parlant de l'Ile du Borichen, met ceci:
L'Ile de Borichen, autrement dite de saint Jean, est
fort riche en or, & s'y en tire grand'quantité, mêmement
en la côte du Septentrion, comme en la partie opposite,
devers le Midi, elle est fort fertile de victuailles. Ce
qui s'est aussi trouvé tout de même en l'Espagnole.
L'or donc est aucune fois mis en mauvaise
part, comme au Veau d'or que les Israélites fondirent
en l'absence de Moïse: dont, ce dit un de leurs
Rabbins, il ne leur advint jamais calamité & misère,
qu'il n'y eût une once de cette idole mêlée parmi.
Mais l'argent à cause de sa blancheur, qui dénote
miséricorde, est toujours en la bonne, & premier
en date que l'or; ainsi qu'en Haggée 2. Meum
est argentum, & meum est aurum. Les onirocritiques
aussi tiennent que songer de l'or, dénote quelque
prochaine
@

D U F E U E T D U S E L. 153

prochaine affliction, à cause qu'il convient en couleur
avec le fiel, & la sanie des oreilles, deux subsistances
extrêmement amères; & l'amertume signifie
fâcherie, angoisse, & douleur; comme les perles
des larmes, pour la ressemblance qu'elles ont
ensemble: mais l'argent leur dénote joie & allégresse.
Et pourtant, dit le même Zohar, l'or est
attribué à Gabriel, & l'argent à Michel, qui lui est
en ordre supérieur, le cuivre à Uriel, pour ce qu'il
représente en couleur le feu, dit Ur des Chaldées.
L'or, dit-il, & le feu marchent ensemble; & le cuivre
avec eux, dont était bâti le petit autel d'audehors,
sur lequel s'épandait le sang des victimes:
& celui de dedans était d'or, en Exode 38. & 39.
L'argent est la lumière *primeraine du jour, & Jacob;
& l'or celle de la nuit, & Esau ou Edom, le roux.
L'argent représente le lait; & l'or le vin, dénotant
l'astuce & *cautelle; dont il est dit en l'Ecclésiaste 2.
J'ai proposé de retirer ma chair du vin, afin de m'adonner
à la Sapience.
MAIS pour retourner à nôtre propos principal,
le feu entre ses autres propriétés & effets est
fort purificatif; & tout ainsi qu'es chairs, & autres
corruptibles substances, le sel consume la plus part
de leurs humidités corrompantes, le feu fait aussi
le même: & analogiquement le feu spirituel, qui
n'est autre chose que l'ardeur charitable de l'ESPRIT-SAINT,
qui nous enflamme de soi,
charité, espérance, dépouille les impuretés de notre
V

Note du traducteur :
*primeraine : première, souveraine
*caute : défiance, prudence


@

154 T R A I T E'

âme, suivant ce que met Isaïe 1. Decoquam at
porum scoriam tuam, & auferam omne stannum tuum.
Car ce lieu-ci du même Prophète au 10. Et erit lumen,
Israelin igne; & sanctus eius is flamma: montre
assez que le SAINT-ESPRIT n'est point lumière
seulement, mais feu & flamme, qui sale & *repurge
nôtre conscience de la corruption de ses vices
& iniquités.
LE SOLEIL aussi, qui est une image visible de
la divinité invisible, tant pour la lumière, que pour
sa vivifiante chaleur, dont toutes choses sensibles
sont maintenues, comme les intelligibles le sont du
supracéleste soleil: fait le même effet en cas de
purifier que le feu; comme on voit par expérience,
que les lieux où ses rayons ne donnent point, sont
toujours relents & moisis; & que pour les purifier
on outre les fenêtres pour y admettre la lumière;
& y allume-t-on d'abondant du feu, qui est fort
propre en temps de peste; car il chasse le mauvais
air, comme la lumière fait les ténèbres: les mauvais
esprits aussi, qui ont plus leur vogue à l'obscurité
à peste perambulante in tenebris; les Hébreux appellent
ce démon ravageant de nuit, Deber: & ab incursu
& daemonio meridiano; celui-ci du jour &
Suidas. midi, Keteb, les Grecs Empusa. Il y a au feu, ce dit
Liv. 36. Pline, certaine faculté & vertu médicinale contre
ch. 37. la peste, qui pour l'absence & cachement du soleil
vient à se former à quoi l'on trouve que le feu en
l'allumant par ci par là, peut apporter un fort

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 155

grand soulagement & secours en plusieurs sortes,
comme le montrèrent assez autrefois Empédocle
& Hippocrate. Il y eut aussi un Médecin à Athènes,
qui s'acquît beaucoup de réputation, pour y avoir
fait allumer force feux durant la pestilence qui y
régnait. De façon que la vraie peste de l'âme étant
ses iniquités & offenses qui l'empoisonnent, sa thériaque
& contrepoison ne se sauraient mieux rechercher
qu'au feu de contrition que le S. Esprit
y allume. Concaluit cor meum intra me; & in medida- Psau. 38.
tione mea exardescet ignis. Il y a aussi le feu de tribulation,
dont il a été parlé ci-dessus, qui consume
nos vanités, & débordées concupiscences; & nous
fait retourner à Dieu; dont un de nos anciens Pères
aurait dit; Felix tribulatio, quae cogit ad poenitentiam:
Et saint Grégoire; Mala quae nos hic premunt, ad
Deum citius venire compellunt. Et c'est pour nôtre
plus grand bien, que Dieu nous brûle ainsi par le
feu de tribulation: ce qui aurait fait dire au Psalmiste,
Proba me Domine, & tenta me: vre renes meos, Psau. 25.
& cor meum. Et au 13. de Zacharie; car c'est une métaphore
tirée encore des métaux, J'en ferai, passer la
troisième partie par le feu; & les brûlerai comme on
brûle l'argent; & les éprouverai comme on éprouve l'or.
Car le feu a double propriété, comme a été dit;
l'une, de séparer le pur de l'impur; & l'autre, de parfaire
ce qui sera resté de pur: Auser rubiginem de ar- Prou. 25.
gento, & egredietur vas purissimum. Mais la propriété
de ces significations est mieux gardée en l'Hébreu
V ij
@

156 T R A I T E'

qu'en nulle autre langue, où le verbe szaraph est
joint & attribué à l'argent, lequel signifie fondre
& affiner; & à l'or bahan éprouver. L'un dénote es
élus de Dieu, une sainte pureté de conscience
par l'argent; l'autre par l'or, une perfection de constance,
qui ne se peut mieux connaître qu'en l'éprouvant:
& de là provient la dignité, & la gloire
éternelle, l'une & l'autre acquise, par le feu d'examen
& probation. Car comme dit saint Chrysostome;
ce que le feu est envers l'or & l'argent, le
même est la tribulation en nos âmes, dont elle
nettoie les impuretés & ordures; & les rend nettes
& reluisantes; suivant ce qui est dit es Proverbes
17. Comme l'argent est éprouvé par le feu en la fournaise,
ainsi éprouvé Dieu les coeurs de ses créatures: & en l'Ecclésiastique
17. La fournaise éprouve les vaisseaux du
potier; & la tentation de tribulation les gens de bien. Il y
en a plusieurs, dit un des Pères, lesquels pendant
qu'ils sont rougis au feu d'adversité, se rendent flexibles
& malléables; mais au partir de la le feu s'en
étant absenté, ils se *rendurcissent comme devant,
se rendant du tout inhabiles à conversion & amendement.
Origène Homélie 5. sur le 3. chap. de Jésus
Navé, Qui approximant mihi, approximant igni: Si vous
êtes, dit-il là, or ou argent, tant plus vous vous approcherez
du feu, tant plus vous en deviendrez
resplendissant. Mais si vous bâtissez du bois, du
foin, du chaume, sur le fondement de la foi; & que
vous vous approchiez du feu, vous en serez consumé.

Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???


@

D U F E U E T D U S E L. 157

Bien-heureux donc sont ceux lesquels en
s'approchant du feu en sont éclaircis, & non brûlés;
selon ce qui est écrit au 3. de Malachie, Sanctificabit
te Domine in igne ardenti. Saint Augustin sur
ce verset du Psaume 45. Transiuimus per aquam &
ignem; Le feu brûle, dit-il, & l'eau corrompt. Quand
il nous arrive quelque adversité, elle nous est tout
ainsi que du feu; & les prospérités mondaines au
contraire comme de l'eau. Le vaisseau de terre qui
est bien recuit au feu, ne craint plus l'eau ni le feu.
Recuisons-nous donc par le feu de tribulation,
en la supportant patiemment; car si la poterie
n'est fermement consolidée par le feu, l'eau de la vanité
temporelle la ramollira & détrempera comme
fange. Et pourtant il nous faut passer par le feu,
afin de parvenir à l'eau de miséricorde & de grâce,
dont le Précurseur parle ainsi au 3. de saint Mathieu;
Je vous baptise d'eau à pénitence, mais celui qui
vient après moi, & est plus fort que je ne suis, vous baptisera
au S. ESPRIT, & au feu. Duquel feu on peut
voire ceci au 16. de la Sapience: Chose admirable, qu'en
l'eau qui éteint toutes choses, le feu était le plus puissant.
Ce qui a fait dire au même saint Augustin, qu'au
sacrement de Baptème, quand on exorcise, & que
on catéchise, on vient premièrement au feu, &
après au Baptème de l'eau dont le semblable advient
es tentations de ce siècle, où en l'angoisse qui
nous oppresse, le feu se présente premièrement;
mais quand la peur en est dehors, il est à craindre
V iij
@

158 T R A I T E'

qu'un vent de vaine-gloire procédant de la félicité
temporelle ne se résolue en une pluie qui viendrait
éteindre le feu d'ardeur & de charité, que l'affliction
aurait épris dedans nos âmes. A ce propos
du feu & de l'eau baptismale, désignés par le passage
dessus dit: Transiuimus per aquam & ignem; cela
bat sur le 3l. des Nombres, des *repurgements par le
feu & l'eau, selon que les choses le peuvent souffrir:
car le baptème visible se fait par l'eau qui est
visible, & dont le sel consiste en parties, qui n'est
autre chose qu'eau congelée par l'acuité du feu y
empreint; duquel sel il faut que toute victime soit
salée, c'est à dire l'homme extérieur: & le baptème
invisible de l'homme spirituel interne, se fait
par la grâce du S. ESPRIT, représenté par le feu
qui est invisible de soi, & inapercevable, sinon
en tant qu'il s'attache à quelque matière, ainsi que
l'âme dans le corps. Ce feu-là brûle en nous les péchés
mortels; & l'eau lave & nettoie les véniels, &
l'originaire.
MAIS on demandera quel est ce feu, & d'où
il vient, qui purifie ainsi nos âmes, les réchauffe
en l'amour de Dieu, & les éclaire de sa connaissance;
car on n'aime que ce qu'on connaît; & nous
ne pouvons connaître Dieu, ni voir sa lumière,
Psau. 35. que par sa lumière (In lumine tuo videbimus lumen)
c'est à dire par son Verbe & parole, qui a daigné se
revêtir de notre chair: Ignitum eloquium tuum nimis;
Psau. 118. & feruus tuus dilexit illud. C'est ce feu donc

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 159

que le SAUVEUR dit être venu mettre en terre
& que veut-il, sinon qu'il s'allume? Car tout ainsi
que Prométhée apporta le feu ici bas, qu'il avait
allumé en l'une des roues de la carrosse du soleil; le
Verbe nous l'a apporté allumé en la mercauah chariot Ezéch. 1.
ou trône de Dieu, qui est tout de feu; comme
aussi au 7. de Daniel. Origène homélie 13. sur le 25.
d'Exode, Hyacintus, purpura, coccus duplicatus,
& byssus, met que ces quatre représentaient les
quatre éléments; le *bysse ou lin, la terre de laquelle
il provient: le pourpre, l'eau; parce qu'il est extrait
du sang d'une coquille de mer: l'hyacinthe, en
Hébreu Techeleth, l'air; car c'est sans doute le bleu
céleste: & le *coccus ou cramoisi, le feu, à raison de
sa couleur rouge enflammée. Mais pourquoi est-il
là dit que Moïse redoubla le feu, & pas-un des autres?
Pour ce que le feu a double propriété; l'une de
luire & éclairer; & l'autre de brûler; les choses
corruptibles, faut entendre; car sur les incorruptibles,
il n'a que voir pour ce regard, sinon que pour
les affiner & amender de plus en plus. Nôtre coeur S. Luc 24.
ne brûlait-il pas dedans nous quand il parlait par les chemins,
& nous déclarait les écritures? disaient les pèlerins
d'Emaüs. Et c'est pourquoi il est commandé
en la loi d'offrir de l'écarlate redoublée, pour en
parer le tabernacle. Mais comment se pourra faire
cela? demande Origène: Un Docteur instruisant
le peuple en l'Eglise de Dieu, désignée par le tabernacle;
s'il ne fait que crier après les vices, & les blâmes

Note du traducteur :
*bysse : d'un gris brun
*coccus : cochenille, couleur d'écarlate


@

160 T R A I T E'

& reprendre, sans point apporter d'instruction
& consolation au peuple, lui expliquant les Ecritures,
& le sens obscur qui y est caché, où consiste
l'intérieure doctrine & intelligence mystique, il
offre bien de l'écarlate, mais simple & non redoublée,
à cause que ce feu ne fait que brûler, & n'éclaire
pas. Que si d'autre-part on ne fait qu'éclaircir
& interpréter l'écriture, sans reprendre les vices
& péchés, & montrer la sévérité requise à un annonciateur
de la parole de Dieu, on offre tout de
même l'écarlate simple; car ce feu-là ne fait
qu'illuminer, & n'enflamme pas les personnes à
une repentance de leurs méfaits, vue correction,
& amendement de vie; à quoi coopère la grâce du
S. ESPRIT, qui est le feu domestique, dont il nous
faut saler nos âmes pour les préserver de corruption:
car il n'y a rien qui symbolise plus à la nature
de l'âme, que le feu; à cause que c'est celui de toutes
les choses sensibles, qui approche le plus de la spiritualité;
tant pour son continuel & léger mouvement,
qui tend toujours en *contremont, que pour
sa lumière, que Plotin dit devoir être proprement
attribuée au monde intelligible, la chaleur au céleste,
& le brûlement à l'élémentaire. Et d'autant
qu'il participe plus de lumière que nul des autres éléments,
cela lui acquiert aussi de la précellence par
dessus eux; car la terre qui est un corps du tout immobile,
ténébreux & opaque, est par conséquent
moindre en dignité, comme le marc & lie de tous
les

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut


@

D U F E U E T D U S E L. 161

les autres. L'eau, pour ce qu'elle a plus de clarté, est
plus digne; & l'air plus encore: mais le feu est celui
qui les en surpasse; par quoi il est logé au plus
haut lieu, & plus proche de la région éthérée.
C'est ce que Vincent auteur non a mépriser, a
voulu dire en son miroir Philosophique, livre 2.
chap. 33. Chaque chose de tant qu'elle participe plus de
lumière, d'autant s'aproche-elle plus de la divine essence,
qui est la parfaite lumière, par où Dieu commença la
création de l'Univers, où la première chose qu'il ordonna
être faite fut la lumière; pour nous montrer que nous devons
toujours cheminer en lumière, & non en ténèbres.
Et au contraire, tant plus les éléments s'éloignent
de la lumière, tant plus s'approchent-ils de la dissemblance
& difformité, qui est un indice de corruption:
car tant plus les parties d'un composé élémentaires
sont homogènes & homéomères, ou
semblables les unes aux autres, tant moins sont-elles
corruptibles & séparables; comme on peut voir
en l'or, la plus proportionnée substance de toutes,
& qui approche le plus du feu: ce qui aurait mû
Pindare tout au commencement de sa première
Olympienne, de joindre ces trois, l'eau, le feu, &
l'or ensemble:
ἄρισον.........
χ...........................
Ne voit-on pas qu'à chaque bout de champ presque
la terre change de nature, & de qualité, si qu'il
y en a d'infinies sortes? Des eaux non tant: l'air
X
@

162 T R A I T E'

est plus semblable à soi-même que s'il y a des
changements & altérations, c'est par accident, ainsi
que quelques maladies qui lui surviendraient; lesquelles
s'impriment plus promptement en lui à
cause de sa rareté de substance, qu'en nul des autres.
Le feu en est du tout exempt, étant toujours un, &
en son tout semblable à ses parties, qui sont semblables
à elles mêmes, sinon en tant que la matière
où il s'attache le ferait varier. Et c'est ce en quoi
il s'aproche plus de la nature céleste, qui est toute
uniforme en soi, & si bien réglée, sans rien avoir
de dissemblable; & qui fait que le feu est *repurgatif
de tous ses confrères les éléments, les éclaire &
met en évidence. En saint Luc 12. le SAUVEUR
admoneste ses disciples d'avoir des lampes allumées
en leurs mains, afin que leur lumière vînt à
S. Mat; 5. luire devant les hommes; & que leurs bonnes oeuvres
se peuvent voir, pour en glorifier leur père qui
est es cieux: car qui fait mal, hait la lumière, que
Chap 2. 4. Job dit être aux malfaiteurs pire que l'ombre de
la mort. C'est aussi ce que tacitement a voulu inférer
Moïse en Gen. 3. où il fait promener Dieu au
Midi, qui est la plus claire lumière du jour. Et l'Apôtre
en la première à Timothée 6. le dit habiter
une lumière inaccessible, sans laquelle tout serait
confusément enveloppé de hideuses ténèbres; que
S. Mat. l'Evangéliste appelle les ténèbres extérieures. Donnons-nous
25. donc garde que la lumière qu'il lui a
S. Luc 11. plu mettre en nos âmes; ne s'offusque & convertisse

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

D U F E U E T D U S E L. 163

en noires ténèbres: & que sur ce solide fondement
qui nous a été octroyé de sa connaissance,
nous ne battissions du foin; bois & chaume, toutes
choses de soi obscures & ténébreuses; au lieu de
l'or, argent, pierreries si clair resplendissantes & luisantes.
Mais oyons derechef ce que discourt fort
divinement le Zohar du feu & de la lumière sur ce
texte du Deuter. 4. Dominus Deus tuus ignis consumens
est: Qu'il y a un feu qui dévore l'autre, comme
étant plus fort, selon qu'on peut voir en quelque
tison ardent, ou flambeau, dont la flamme qui en
procède est de deux sortes; l'une bleue, arrachée au
lumignon noir, qui se retient là en se nourrissant
de corruption. L'autre flamme procédant du lumignon
rouge enflammé est blanche, & la bleue est blanche
au plus haut, comme pour retourner à sa première
origine (ceci n'a point ignoré Homère; quand
au 6. de l'Odyssée il attribue à l'Olympe une pure &
blanche splendeur, λ..................... Rien
ne nous saurait mieux représenter les quatre mondes;
la blanche à savoir, le supracéleste; la bleue
le céleste; le lumignon embrasé, l'élémentaire; & la
noirceur brûlante, l'enfer: qui nous dénote d'abondant
le corps; la rougeur, les esprits vitaux résidants
au sang & le bleu, l'âme; & le blanc, l'intellect,
& caractère divin imprimé en l'âme. Et tout
ainsi que la lumière bleue se change tantôt en jaune,
tantôt en blanc; aussi peut faire l'âme selon
qu'elle s'encline à mal ou a bien; & qu'elle suit ou
X ij
@

164 T R A I T E'

les aiguillons de la chair, ou les semonces & *enhortements
de l'intellect; suivant ce qui est écrit en
Gen. 4. Si tu fais bien, tu le recevras; & si tu fais mal,
aussi-tôt ton péché sera à ta porte; mais l'appétit d'icelui
sera sous-mis, & aura domination sur lui. La
flamme blanche est toujours la même, sans varier
ni se changer, comme fait la bleue. Par ainsi le feu
en cet endroit est quadruple; noir, au bas de son
lumignon, où la flamme qui est attachée est bleue
rouge au haut du dit lumignon, & la flamme blanche.
Ce qui se rapporte aussi aux quatre éléments
le noir, matériel, à la terre; le bleu plus spirituel, à
l'air; le rouge, au feu; & le blanc, à l'eau, car le ciel
est composé de feu & d'eau, qui est au dessus des
Cieux; Benedicite aquae quae super coelos sunt Domino.
Et néanmoins tout cela n'est que feu, comme le
déclare fort bien Moïse fils de Maynon, au 2. livre
de son Moré, chapitre 31. où il dit, que sous le nom
de la terre sont compris les quatre éléments; & par
les ténèbres était entendu le premier feu; car il est
dit en Deuter. 4. Vous avez ouï ses paroles du milieu
du feu: & puis il ajoute soudain, Vous avez ouï sa
voix de l'obscurité. Ce feu au reste a été appelé ainsi
le premier feu, parce que ce n'est pas lui qui est luisant,
& éclaire, mais est tant seulement transparent
à la vue comme est l'air; & ne se peut pas comprendre
d'icelle: car d'il était luisant, nous verrions
de nuit tout l'air reluire comme feu. Et pour ce
que les ténèbres qui ont été premier nommées

Note du traducteur :
*enhortement : exhorter, conseiller


@

D U F E U E T D U S E L. 165

dénotaient le feu, à savoir celles donc il est dit,
Et tenebrae erant super faciem abyssi; parce que le feu
était au dessus des autres trois éléments, compris
sous ce mot d'abîme; il y a d'autres ténèbres qui
suivent après, lors que la séparation des choses se
fit: Et tenebras appellauit noctem. Tout cela met le
Rabbin susdit; à quoi veut battre ce que porte l'Alcoran
en la 65. azoare: Vobis ignem clarum atque formosum
immittam. Tout ce qui adhère donc à la
partie basse noire, en est consumé & détruit; &
tient lieu de mort, après laquelle vient la vraie vie;
la flamme bleue semblablement si elle y dégénère,
& s'en laisse prédominer: mais la blanche ne tâche
qu'à se développer d'ici bas pour se transporter *contremont,
sans se laisser maîtriser aux autres; & ne
dévore ni ne détruit, ni n'est pas non plus dévorée,
ni sa clair-luisante splendeur altérée, ainsi que
sont celles des autres. Au moyen de quoi il nous
faut adhérer & laisser saler à ce feu blanc; & illuminer
de cette belle lumière blanche, qui ne se varie
jamais, suivant ce qui est dit au 4. du Deuter.
Vous qui êtes adhérant au Seigneur vôtre Dieu, vous
êtes tous vivants aussi jusqu'à cette heure. Mais si nôtre
lumière bleue (l'âme) adhère à la noircissante, &
la rouge, qui sont nos sensualités & concupiscences,
le feu étrange s'y introduira, qui nous dévorera
& consumera. Cette connaissance des éléments,
& de leurs couleurs, n'insiste pas tant seulement
es corps composés ici bas, mais par là nous
X iij

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut


@

166 T R A I T E'

pouvons monter, ainsi que par l'échelle de Jacob,
si haut dans le monde céleste, où les éléments sont
aussi, nonobstant que d'une autre sorte, & plus
simples & dépurés; & de là passer outre dedans le
monde intelligible, où ils sont en leur vraie essence;
car tout consiste des quatre éléments. Intelligite
filii sapientum, (dit Hermès en son traité des sept
chapitres) non corporaliter duntaxat, sed spiritualiter
etiam, quatuor elementorum scientiam; quorum occulta
apparitio nequaquam significatur, nisi prius componantur;
quia ex elementis, nihil sit absque eorum compositione
& regimine. Voulons-nous là dessus *profonder
plus avant dans les secrets de la Cabale? Cette
composition & régime des éléments n'est autre
chose que le sacré-saint *tétragrammaton ineffable
(**** Ihouah), lequel comprend tout ce qui fut,
est, & sera: où la petite & finale (*) dénote le corps,
& matière, bois, ou autre semblable, où le feu s'attache:
le (*) vau ou clou copulatif qui assemble
les deux (*) he, l'intelligible, & le sensible, sont les
esprits qui joignent l'âme avec le corps; l'inflammation
rouge du charbon ou du lumignon avec
la flamme azurée, dénotant l'âme. Et le iod est la
flamme blanche immuable & permanente de l'intellect,
où tout de vient en fin terminer: laquelle
blancheur est le siège de la vraie spirituelle lumière
occulte, qui ne se voit & connaît que par elle
même. Car au reste nôtre nature, à la prendre en
soi, n'est qu'une ténébreuse substance, ressemblant

Note du traducteur :
*profonder : approfondir???
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu


@

D U F E U E T D U S E L. 167

droitement à la lune, qui n'a de lumière que
ce quelle en reçoit du soleil, qu'elle est apte de recevoir,
ainsi que nôtre âme est celle de la lumière
Intellectuelle. Et n'y a créature quelconque qui soit
de soi une lumière substantielle, mais tant seulement
une participation de la seule vraie lumière,
qui reluit en tout & par tout intelligiblement.
C'est le chasmal d'Ezéchiel, selon le Zohar, dont
procède ce feu ou lumière assemblée de deux, qui
toutefois ne font qu'une seule chose; la lumière
blanche à savoir, qui monte & éclaire, que nul
oeil mortel ne saurait souffrir; celle dont il est écrit
au Psaume 46. Lux orta ex iusto, & rectis corde
laetitia; laquelle correspond au monde intelligible,
& à l'homme intérieur. L'autre est la lumière étincelante
& flamboyante, de couleur rouge embrasée,
jointe & unie au charbon, ou au lumignon,
dénotant le monde sensible, & l'homme externe
corporel. L'âme est constituée au milieu, à savoir
la lumière bleue, qui partie est attachée au lumignon,
& partie à la flamme blanche; tantôt adhérant
à l'un, & tantôt à l'autre; dont selon qu'elle
s'applique elle vient à être ou brûlée, ou illuminée;
suivant ce que met Origène sur le 14. de Jérémie;
Que Dieu est un feu rouge embrasé, consumant
& exterminant quant aux pécheurs; & aux
saints personnages justes, une blanche lumière
réjouissante & vivifiante. Jamblique, qui ne s'élève
pas si haut que fait le Zohar, n'étant assisté que
@

168 T R A I T E'

de la lumière & instinct de nature, dit fort bien,
mais après la théologie Phénicienne; que tout ce
que nous pouvons percevoir de bien & contentement
en ce monde sensible, provient de la lumière
qui nous est impartie du soleil, & des astres illustrés
de lui. Et tout ainsi que le soleil départ sa lumière
à la lune, aux étoiles, & à tous les Cieux; de
même au monde intelligible Dieu communique la
sienne, vive source de toutes autres, à ses benoîtes
intelligences: si que tout ce que nos âmes peuvent
avoir de bien, de joie, & de béatitude, soit pendant
qu'elles sont annexées au corps, ou séparées d'icelui;
vient de cette primordiale lumière, qui reluit
en elles par réflexion, ainsi que les rais du soleil dedans
un bassin, miroir concave, ou de l'eau, ou à
travers une verrière, selon que met saint Denis,
chapitre 4. des noms divins; laquelle procédant au
souverain bien, en porte même l'appellation. Et
Rabbi Eliezer en ses chapitres, met que les Cieux
furent créés de la lumière du vêtement du Créateur,
se fondant sur le Psaume 131. Amictus lumine
sicut vestimento: & la terre de la neige qui était
dessous le trône de sa gloire. Toutes allégories
Rabbiniques, pourra-t-on dire; mais où consistent
de grands mystères, dont ne s'éloigne pas fort le
même saint Denis au lieu allégué; que tout ainsi
que ce beau grand soleil clair-luisant, qui a en soi
une si manifeste représentation & image du souverain
bien, étend par tout l'Univers la lumière, &
la
@

D U F E U E T D U S E L. 169

la communique à tout ce qui est capable de la recevoir;
si qu'il n'y a rien qui ne participe de sa lumière,
& de sa vivifiante chaleur; (non est qui se abs- Psau. 18.
condat à colore eius; en semblable cette éternelle supracéleste
lumière illustre, vivifie, & parfait tout ce
qui a être; & en banni les ténèbres & relentes
moisissures qui s'y pourraient être introduites; allumant
nos âmes d'un désir de participer toujours
de plus en plus de cette lumière: car quand elle la
vient éprouver peu à peu, & par ses degrés; cela
l'adresse & conduit à la jouissance & *fruition du
souverain bien, qui est la lumière de l'âme; à savoir
l'intellect qui l'éclaire pour pouvoir appréhender
la vive source dont elle procède. Car la lumière
ne se voit que par elle même, la plus digne
& excellente propriété du feu, avec lequel elle a cela
de particulier & de propre, qu'elle se fait voir
comme il fait, & par son moyen manifeste tout ce
que nôtre vue peut appréhender. Cependant rien
n'y a de plus mal-aisé à comprendre que ce que
c'est de l'un & de l'autre; car en nous montrant &
révélant tout, c'est alors qu'ils se cachent le plus de
nous, jusques même à nous éblouir, & réduire
nôtre clarté en ténèbres: Sicut tenebrae eius,
lumen eius.
Il ne nous faut donc point parler de Dieu
sans lumière, parce qu'il est la vraie lumière; Quia 2. Rois 22.
tu lucerna mea, Domine: qui nous éclaire par se parole; Psau. 118.
Lucerna, pedibus meis verbum tuum: la splendeur
Y

Note du traducteur :
*fruition : action de jouir, jouissance


@

170 T R A I T E'

du Père, & la vive source de vie, comme l'appelle
saint Augustin après S. Jean: En icelui était
la vie, & la vie était la lumière les hommes: & la lumière
luit en ténèbres; & les ténèbres ne l'ont point appréhendée.
Si que de cette lumière nous avons double
commodité; l'une la vie dont nous vivons, &
l'autre la lumière dont nous voyons celle qui nous
éclaire. L'homme spirituel, le vrai homme jouit
de l'une & de l'autre; le charnel, de la vie tant seulement;
car au reste il est en ténèbres; parce qu'ils ont
Chap. 24. été rebelles à la lumière, dit Job, & n'ont point connu
Tout ainsi que si l'on enfermait un
flambeau dans une lanterne de pierre de taille, ou
semblable matière ténébreuse & opaque, où sa
clarté demeurerait comme éteinte & ensevelie,
sans se pouvoir étendre en dehors, pour l'obstacle
qui l'en empêche. Et si la lumière nous vient
Hexamé- manquer, dit saint Ambroise, il n'y aura plus de gentillesse,
ron 9. d'ornement ni plaisir en nôtre maison; car c'est
ce qui fait paraître tout ce qui y peut être d'agréable.
Ce qu'il a emprunté d'Homère, selon qu'il lui est
attribué dedans Suidas, que par un mauvais temps
de froidure & de pluies, ayant été reçu en un hôtel
où on lui alluma du feu, il fit à *l'impourvu
des vers contenant en substance; que les enfants
étaient l'ornement & couronne du père; les tours,
des murailles; les chevaux, de la campagne; les navires,
de la mer; les magistrats, de la place des assemblées,
où ils administrent la justice au peuple; & un

Note du traducteur :
*l'impourvu : non prévu, imprévu


@

D U F E U E T D U S E L. 171

beau ardent feu allumé, la décoration & réjouissance
de la maison qui s'en rend trop plus honorable:

αἰ.............................
Quelques-uns les attribuent à Hésiode. Trismégiste
au reste appelle la lumière le père de tout; lequel
a procréé l'homme semblable à lui, participant de
la lumière, & de la vie qui en dépend; & vita erat S. Jean 2.
lux hominum. Le Père est comme le soleil en son essence,
dont procèdent la splendeur, & la chaleur
lesquels trois ne se séparent point l'un de l'autre,
mais demeurent unis ensemble, bien qu'ils soient
distincts, en ce feu dont nos âmes sont réchauffées,
en l'amour & crainte de Dieu, & éclairées en
sa connaissance; dont le Pape Innocent troisième
au Sermon du S. E S P R I T met, Qu'il fut envoyé
aux disciples en forme de feu, afin de les faire reluire
par Sapience; & les réchauffer par charité, celle qui
règle & forme la vie; & la Sapience forme la doctrine.
Et comme ce feu a lumière & chaleur, par laquelle il
purifie & nettoie; de même le S. E S P R I T illumine
de sa clarté l'esprit de l'homme par sa Sapience, & le
*repurge par son ardente charité. C'est le feu dont l'homme
intérieur doit être salé; car le saler, cuire, &
brûler se communiquent leurs appellations & signifiances
par leurs *consemblables propriétés &
effets; parce que le sel cuit au goût à cause de son
acrimonie; & le au sentiment quand il brûle.
Et une Chose salée est à demi cuite, comme il a
Y ij

Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*consemblable : de même nature


@

172 T R A I T E'

été dit ci-devant, tant pour se rendre de plus facile
digestion, que pour se conserver plus longuement;
qui sont les propriétés & effets du feu.
MAIS pour monter du feu d'ici bas au céleste
qui est le soleil, l'oeil & le coeur du monde sensible,
& l'image visible du Dieu invisible; Saint Denis
l'appelle une toute apparente & claire statue de
Dieu; & Jamblique l'image de la divine intelligence,
le Père de vie, l'image & portrait du Prince &
dominateur souverain de tout l'Univers; la lumière
de l'un & l'autre monde, le céleste & l'élémentaire.
Mais n'alléguerons nous pas tout d'un train
cette tant belle autorité de Plutarque en l'interprétation
du mot E I, où après avoir tourné, viré à
l'entour du pot par plusieurs discours qui en fin ne
concluent rien s'évanouissent en fumée, il conclu
que ce mot, comme à la vérité il ne fait, ne
E S? Ce qui a été
tiré des deux premières lettres du sacré-saint *Tétragrammaton
(****), Ihouah, transposées l'une devant
E I: ce qui montre
assez qu'ils ont tout bu, non ex fonte caballino,
sed Mosaïco; & en fin vient à dire: Nous adorons
Dieu en son essence par nôtre pensée; & reverrons le
soleil qui est son image pour la vertu qu'il lui a donnée
de produire ici bas toutes choses; représentant aucunement
par sa splendeur qui se communique à tout, je
ne sais quelle apparence, ou plutôt ombre de sa béatitude
& clémence, autant comme il est possible à une

Note du traducteur :
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu


@

D U F E U E T D U S E L. 173

nature visible d'en représenter une intelligible, & à une
mouvante une immobile & stable. Nous voyons le
soleil aussi bien que le feu, mais non de si prés
pour le pouvoir aussi exactement remarquer:
trop bien conjecturons-nous en nôtre esprit de
ce que nous en pouvons appréhender par la vue,
que ce doit être le plus admirable chef-d'oeuvre de
toutes les créatures visibles: car encore qu'il ne
nous paraisse guères plus grand qu'un plat ou assiette,
pour la tant longue distance d'ici à lui, telle
que j'ai horreur de la concevoir, après même
les démonstrations de mathématique qui sont certaines
& infaillibles; si est-il néanmoins plusieurs
fois plus grand que n'est le globe de la terre & des
eaux jointes ensemble, qui contient plus de six
mille lieues de tour; témoignage bien apparent
de la sapience & grandeur de son architecte: dont
l'Ecclésiastique au 43. chapitre en fait ce bel épiphonème:
Qui est-ce qui se pourra jamais saouler de
contempler la gloire du Créateur? le firmament en sa
hautesse, qui comprend toutes choses sous lui, si pur
& clair? & la forme de ce vaste et immense creux du
ciel, si beau & admirable à la vue? N'est-ce pas une
apparente vision de sa glorieuse & triomphante Majesté?
Le soleil à son lever annonçant la lumière du jour
((vaisseau admirable) arrivé au milieu de sa journelle
carrière, il brûle & rôti la terre. Et qu'est-ce qui
pourrait subsister devant son extrême chaleur? Il brûle
au triple les montagnes plus que les plus embrasés four-
Y iij
@

174 T R A I T E'

neaux ne feraient la poterie qu'on y met *décuire; exhalant
de soi des vapeurs flambantes, & une splendeur
qui offusque la plus ferme-assurée vue. Certes le
Seigneur qui la fait & formé le rien, si beau, se grand
& admirable, se peut bien dire être trop plus grand que
ce sien ouvrage; & qui le fait hâter si vite, que de mesurer
cet incompréhensible espace en vingt-quatre heures:
Avec le surplus de ce propos, qui se rapporte, & est
comme une paraphrase du Psaume 18. où en peu
de mots sont touchés trois des principaux points
du soleil: sa beauté, comparée à un époux sortant
de la chambre nuptiale; Et ipse tanquam sponsus
procedens de thalamo suo: sa force & impétuosité
à un géant; Exultauit vt gigas ad currendam
viam suam; nec est qui se abscondat à calore eius: &
son extrême célérité; A summo coelo egressio eius,
& occursus eius usque ad summum eius. Si que comme
le touche saint Augustin au troisième Sermon
de l'Avent; Trois choses sont au soleil; sa course,
sa splendeur, & sa chaleur. La chaleur dessèche la
splendeur illumine; & sa course parcourt l'Univers.
Et tout ainsi qu'en l'homme qui est le petit monde,
le coeur est le siège primitif de la Vie, le premier
vivant, & dernier mourant; de même le soleil
au grand homme qui est le monde, est la source,
la lumière, & chaleur qui vivifient toutes choses;
lequel imparti aux étoiles, & à la lune la
clarté donc ils luisent; tout ainsi que le CHRIST
qui est le soleil de Justice, & la lumière de nos

Note du traducteur :
*décuire : cuire


@

D U F E U E T D U S E L. 175

âmes, qui sans elle demeureraient ensevelies dans
une aveugle obscurité: Qui me suit, il ne cheminera S. Jean 8.
point en ténèbres, mais sera illustré de la lumière de vie:
laquelle se conserve es bons, & s'éteint es méchants,
par le témoignage de Job 18. Lux impiorum
extinguetur: dont la lumière est telle que celle où
par fois se transforment les mauvais anges pour
nous décevoir: car pour si peu que nous la puissions
ressouffler arrière de nous, elle s'amortit &
dissipe. Mais la vraie & droite lumière nous éclaire
sans varier, tant à la connaissance de Dieu en ce
qui dépend de nôtre salut, que des choses sensibles
& naturelles; à quoi la clarté du soleil, & du
feu, & leurs effets nous adressent plus que nulle
autre chose pour appréhender quelque échantillon
de cette souveraine Sapience, dont Dieu a bâti
ce grand Tout par son Verbe. Car toute science
à quoi nous puissions parvenir par nôtre ratiocination
& discours procède de la connaissance des
choses sensibles; (non enim aliquid est in intellectu,
quin prius fuerit insensu) mais incertaines & variables,
pour être en une continuelle mutation & vicissitude:
si que cette connaissance qui vient de la
lumière de nature est fort débile, & pleine de doutes
& incertitudes, si elle n'est illustrée de la divine
révélation qui nous fait voir tout ce qui est, en sa
vraie & réelle essence, ainsi que la clarté du soleil
fait toutes choses corporelles. Tellement que la
plus part des Philosophes Ethniques, après s'être
@

176 T R A I T E'

bien alambiqué l'esprit à la perquisition des cau-
ses naturelles, s'y sont trouvés tellement confus,
qu'ils ont été contraints d'avouer, que par la seule
voie de la ratiocination, il ne s'en pouvait point
tirer de vérité; comme même le discoure bien au
long Aristote au 4. de la Métaphysique: Ptolémée
aussi; Qu'il ne nous faut pas fonder & régler nos
conceptions pour le regard des choses temporelles
sur les spirituelles; car elles sont trop éloignées les
unes des autres; & y a trop de disparité & disproportion
entr'elles: mais moins encore les intelligibles
sur les sensibles, combien qu'elles nous y servent
comme d'un escalier, suivant ce que dit l'Apôtre,
Que les choses invisibles de Dieu se voient de la créature du
monde, par les choses faites; sa vertu aussi éternelle, & sa divinité:
Par quoi il nous faut recourir à la lumière spirituelle,
qui tient le plus haut & souverain lieu en la
connaissance de l'entendement; de sorte que la lumière
est plus proprement des choses spirituelles
que des corporelles, & plus certaines & véritables
sont les invisibles que les visibles: d'autant que Dieu
seul est la vraie lumière en son essence, de laquelle
se dérive en nôtre esprit toute la connaissance
dont il peut être illustré; ainsi que la lumière potentielle
de nôtre oeil l'est de la clarté du soleil, ou
de quelque artificielle à travers la transparence de
l'air: le lieu duquel oeil l'âme tient en la spiritualité,
comme la divine intelligence fait celui du
soleil, qui en est la représentation & image.
Au
@

D U F E U E T D U S E L. 177

Au moyen de quoi tant que nôtre entendement
se laissera *décuire par le feu de l'amour divin; il gardera
toujours sa clarté vive & lumineuse mais s'il
se laisse aller imprudemment après la lumière extérieure,
elle lui sera aussi tôt offusquée & éteinte
de l'intérieure qui la prédomine, tout ainsi qu'une
petite chandelle ou bougie des étincelants rayons
d'un clair luisant soleil d'Esté. Puis donc que
cette lumière sensible, dit S. Thomas sur le 36. de
Job, par la toute-puissance absolue de Dieu, qui en
dispose comme il lui plaît, est cachée par fois aux
humains, & communiquée par fois; il nous faut de
là recueillir qu'il y a une autre lumière trop plus
parfaite & excellente; la spirituelle à savoir, que
Dieu réserve pour la récompense des bonnes oeuvres,
suivant ce que met Job; Dieu couvre la lumière
en ses mains, & lui ordonne que derechef elle retourne
se manifeste. Il en annonce à ceux qu'il aime, qu'ils peuvent
bien monter jusqu'à elle. A quoi se conforme de
mot à mot Zoroastre: il te faut monter à la vraie lumière,
& aux clairs rayons de ton père, dont ton âme t'a
été envoyée, revêtue de beaucoup d'intellect. Voyez les
relations de ces deux soleils, le sensible, & l'intelligible;
& des deux lumières qui en procèdent. Car
tout ainsi que celle du soleil obtient le premier lieu
es choses corporelles, dit saint Augustin au livre
du libéral arbitre; & que par le moyen d'icelle les
inférieures communiquent avec les supérieures;
tout de même fait la lumière du soleil spirituel à
l'endroit des intelligibles. Z

Note du traducteur :
*décuire : cuire


@

178 T R A I T E'

Il y a au reste des choses qui ont de la chaleur
& point de lumière, comme celle des animaux, de
la chaux-vive arrosée d'eau; le *fiens tant des chevaux
que des pigeons, que Galien écrit avoir vu
autrefois s'enflammer de soi-même: des tas d'avoine,
& autres grains, fors du millet; des vins nouveaux
qui bouillent, & du marc de vendanges: des
tas d'olives, pommes, & poires; qui est une espèce
de putréfaction, dont s'engendre toujours quelque
chaleur étrange, ainsi qu'on voit es *apostemes,
& es chairs qui commencent à se corrompre.
Et à l'opposite, d'autres qui ont lumière, & point de
chaleur; comme ces vers qui luisent de nuit, de
petits moucherons qui volent à l'obscurité en Eté;
des testes & écailles de certains poissons, du bois
pourri, des pierreries, les yeux des bêtes ravissantes.
Suidas parlant de l'ο....., & ἀό..., le visible &
invisible: Cela, dit-il, ne se peut bonnement expliquer de
paroles; c'est tout ainsi que ces petits moucherons qui volettent
l'Eté, lesquels en déployant leurs ailes, vous *élancent
aux yeux de petits feux étincelants. Les vers aussi
qui luisent la nuit les têtes & écailles de quelques poissons,
leurs yeux, & autres semblables qui ne se peuvent
apercevoir à la lumière, si sont bien es ténèbres: car le
feu qui reluit ainsi d'eux à l'obscurité n'est pas une couleur,
dont le propre est de le faire voir à la clarté du soleil, ou
autre lumière; à cause que l'air étant transparent & privé
de toutes couleurs, la vue peut fort aisément le percer &
passer à travers pour les appréhender: mais il y a quatre

Note du traducteur :
*fiens : excréments
*apostemes : abcès
*élancer : lancer???


@

D U F E U E T D U S E L. 179

différence de choses visibles: les unes ne se peuvent voir
que de jour; d'autres au contraire de nuit; d'autres de
jour & de nuit; & d'autres qui n'ont point de lieu en
ténèbres. Les couleurs ne se voient sinon de jour, & de
nuit point. Des choses qu'on appelle resplendissantes, les
unes le jour, les autres de nuit; les autres de jour & de
nuit; car il y en a d'illustres & claires, d'autres sombres
& mattes, & d'autres entre-moyennes. Celles qui ont le
lustre & splendeur matte & sombre, ne se voient sinon
de nuit, comme les moucherons dessus-dits, vers, écailles
de poisson, bois pourri, & semblables; car sur jour leur
splendeur est surmontée d'une plus puissante qui les efface;
comme aussi sont plusieurs étoiles; de sorte que tant plus
la nuit est obscure, tant plus clair elles luisent. Les entre
moyennes, comme la lune & quelques étoiles, de jour &
de nuit, ainsi que celle de l'Aurore, & du soir, dite des
Grecs le Phosphore, & des Latins Lucifer, ou Porte-lumière;
c'est l'étoile de Vénus. Le feu aussi qui pénètre
l'air plus qu'il peut, & l'illustre, pour y démontrer les
couleurs qui y sont: car pour le reste il se contente de se
faire voir, sans amener en action la transparence qui est
en l'air, comme nous le pouvons apercevoir es ténèbres.
où nous voyons bien le feu de loin, mais non pas les couleurs
qui sont entre-deux. De jour il reluit aussi, mais il
n'agit rien envers l'air, à cause qu'il est suffoqué & éteint
d'une plus puissante lumière. La clarté de la Lune de
même, pour autant qu'elle n'est pas guère obscure, se vois
de jour, mais mieux de nuit. Tout cela parcourt Suidas.
Mais à propos de ces lumières sans chaleur, je
Z ij
@

180 T R A I T E'

n'ai rien lu de plus admirable & étrange, que ce
que Gonçalo de Oviedo livre 15. chap. 8. de son Histoire
naturelle des Indes, allègue de certain petit
animal volant, de la grandeur d'un hanneton, fort
fréquent en l'île Espagnole, & es autres d'alentour,
ayant deux ailles au dessus fermes & dures, & dessous
icelles deux autres plus déliées. Le bestiaux, dit
Cocuio, a les yeux resplendissants, ainsi que des chandelles
allumées; de sorte que par tout où il passe, il
illumine l'air, & y rend une telle clarté, qu'on le
peut voir de fort loin: & en une chambre, pour
obscure qu'elle peut être, voire en plein minuit,
on pourrait lire & écrire à la lumière qui en sort.
Que si l'on en accouple trois ou quatre, cela pourrait
plus éclairer qu'une lanterne ou flambeau à
la campagne, & par les bois en une nuit des plus
obscures; se faisans voir de plus d'une lieue. Cette
clarté ne consiste pas seulement en ses yeux, mais es
flancs aussi quand il ouvre les ailes. Ils ont même
accoutumé s'en servir comme nous ferions d'une
lampe ou autre lumière, pour souper de nuit, &
faire les affaires de la maison: mais selon qu'il vient à
se *desiner & mourir, cette lumière s'éteint aussi. Les
Indiens avaient de coutume d'en faire une pâte
qui mettait frayeur à les regarder à l'obscurité; parce
qu'il semblait qu'ils eussent le visage qui en était
frotté, tout en feu. Pline liv. 21. chap. 11. parle
d'une herbe luisant la nuit, dite nyctegretos, ou
nyctilops, pour ce qu'on la voit resplendir de loin:

Note du traducteur :
*mal desiner : mal en point


@

D U F E U E T D U S E L. 181

mais il allègue beaucoup de choses par ouï-dire,
sans les avoir vues.
MAIS pour retourner à la lumière du Soleil,
qui y est plus parfaitement qu'en nulle autre des
choses sensibles, avec la chaleur, car c'est le vrai feu
céleste, comme dit Speusippus, lequel décrit tout ce
qui appartient à la nourriture de ce grand homme,
l'univers, ainsi que fait l'élémentaire les viandes de
l'homme animal. Et comme le coeur es animaux
est le siège primitif de la vie, de même le Soleil est
le coeur du monde, & la source primordiale de la
lumière en icelui, qu'il départ aux étoiles, ainsi
que fait JESUS-CHRIST à nos âmes. Et ni plus
ni moins que le Soleil & la Lune, dit Origène sur
Genèse, éclaire nos corps de même nos consciences
& pensées le sont de cette splendeur du Père, si
d'aventure nous ne sommes aveugles, & que cela
ne procède de nôtre défaut: si que nous n'en sommes
pas tous également illuminés, non plus que le
sont du soleil les étoiles, qui diffèrent en clarté les 1. Cor 15.
unes des autres, mais selon nôtre capacité & portée,
& que plus ou moins nous élevons les yeux de notre
contemplation à recevoir cette lumière: Re- Zachar. 3.
tournez-vous vers moi, & je me retournerai devers
vous. Car il est le Dieu de prés, & non pas le Dieu de Jéré. 23.
loin. Ce que nous pouvons avoir d'intelligence,
dit le Zohar, par nôtre ratiocination naturelle, est
comme si nôtre esprit était éclairé de la Lune:
mais la divine relation tient lieu du Soleil. Dont la
Z iij
@

182 T R A I T E'

lumière chasse & bannit les princes des ténèbres,
où règne leur plus grande force & vigueur: Ortus
est sol in cubiculi suis collocabuntur: porte le Psaume
103. Parlant des démons & mauvais esprits, sous le
nom des bêtes sauvages ravissantes. Car tout
ainsi, met le Zohar, que ces ténébrions-là sont bien.
plus robustes & gaillards à l'obscurité: de même
les bons anges qui nous assistent & favorisent, reçoivent
un grand renfort de la lumière, non seulement
de la divine, mais de la céleste & solaire, par
laquelle la divine & suprême clarté resplendissant
imparti es cieux sa vertu, & par iceux la communique
à tout ce qui est au dessous de la sphère de la
Lune, dedans le monde élémentaire. Par quoi non
sans cause aux corps morts, jusqu'à ce qu'ils soient
mis dans la terre, l'on emploie des luminaires, pour
en écarter au loin cet ancien serpent Zamael, à
qui pour malédiction il est dit, Tu mangeras la terre
Génès. 3. tous les jours de ta vie: Car nos corps en étant privés
ne sont plus que poudre & terre. Tellement que
le feu nous est un grand aide & soulagement, non
tant seulement durant nôtre vie, mais encore
après nôtre mort, contre ces mauvaises ténébreuses
puissances qui rodent à l'obscurité, ainsi que
les oiseaux nocturnes, & bêtes sauvages, qui n'osent
comparoir de jour, redoutant la lueur du soleil:
combien plus donc celle des bons esprits
leurs adversaires, qui la reçoivent de la divine *resplendissance?
car le même qu'est le soleil envers

Note du traducteur :
*resplendissance : splendeur???


@

D U F E U E T D U S E L. 183

elle, le feu y est à l'endroit du soleil qui nous sert
entre autres choses à nous faire voir ce tant bel
accompli ouvrage de l'univers, bâti par le souverain
créateur d'un si excellent artifice: & ce que sa
lumière ne nous manifeste en ce monde sensible,
n'est rien pour ce regard là; car le vrai être consiste
es choses intellectuelles, dépouillées de toute
corporéité & matière: le soleil même, le plus beau
chef-d'oeuvre de tous les autres, ne se saurait voir
sinon par sa propre lumière, qui est accompagnée
quand & quand d'une chaleur vivifiante toutes
choses. Car il a double propriété l'une de luire &
éclairer; l'autre de réchauffer, voire brûler selon
les subjacentes matières, qu'il illumine de blancheur,
ou ternit de hâle: Decolorauit me sol, Cantic.
1. Sur quoi Origène annote, Que la où il n'y a
péché, ni matière de péché, le soleil ne haste point,
ni ne brûle, suivant le Psaume 121. Le soleil ne vous
brûlera point de jour, ni la lune de nuit. Car le soleil
illumine les gens de bien, mais il brûle les pécheurs,
lesquels haïssent la lumière pour le mal
qu'ils sont: car en plusieurs lieux de l'Ecriture vous
trouverez que le soleil, & le feu dont elle parle ne
sont pas ceux que nous voyons, mais les spirituels.
Le soleil spirituel, dit saint Augustin, ne se lève Serm. 19.
qu'aux saintes personnes, suivant ce qui est dit des de tempo-
pervers au 5. de la Sapience: La lumière de justice re.
ne s'est point levée sur nous, ni le soleil d'intelligence
ne nous est venu éclairer. Quand à la chaleur, il se
@

184 T R A I T E'

faut plutôt retenir au témoignage de l'Ecriture
Ps. 18. sainte, Non est qui se abscondat à calore eius; que
non pas aux frivoles imaginations & subtilités
de ceux qui le maintiennent n'être ni chaud ni
froid, se fondant sur cet argument: Toute chaleur
à la longue continuée, encore qu'elle demeure
toujours en un même état & degré, s'augmente
néanmoins de sorte qu'elle serait intolérable. Si
donc le soleil était si chaud comme il nous
semble, depuis cinq ou six mille ans en ça qu'il
fut premièrement créé, s'ensuivrait qu'il fût advenu
une conflagration sous la zone torride
d'où il ne bouge, qui de là se fût étendue à tout
le reste de la terre la où l'on voit du contraire, car
le tout est toujours en un même état. En après
d'autant que le soleil est plusieurs fois plus grand
la terre, & sa sphère
éloignée d'icelui, qu'il n'a point de proportion
avec elle, il faudrait qu'il fût aussi chaud en un
temps, & un lieu, qu'en un autre. Avec semblables
déductions, à quoi il est assez facile de contredire,
mais cela se détournerait trop avant de
nôtre sujet principal. Aussi Anaxagoras le disait
être une grosse pierre enflammée, ou une
plaque de feu ardent: Anaximander une roue
pleine de feu, vingt cinq fois aussi grande que
toute la terre Xenophanes, un amas de petits
feux: les Stoïques, un corps enflammé procédant
de la mer en quoi ils ont montré l'affinité du
feu
@

D U F E U E T D U S E L. 185

feu & du sel ensemble: Platon, un corps de beaucoup
de feu: & ainsi qui d'une façon, qui d'une
autre, mais toutes tendant à le faire de nature de
feu. C'est au reste une chose trop admirable de
sa grandeur ainsi immense; sur quoi l'esprit humain
a de belles galeries à se promener en de
haut-élevées méditations des merveilles de Dieu:
car, comme dit fort bien S. Chrysostome sur Genèse,
il faut de la contemplation des créatures monter
& parvenir au Créateur; si que ceux-là sont
bien ignorants & dépourvus d'entendement,
qui des créatures ne peuvent atteindre à la connaissance
du Créateur. Ceux qui habitent es extrémités
du Ponant, où il se va comme coucher dans les ondes
de l'Océan, le voient à son lever de la même
grandeur que ceux du Catai, où il se lève. Ce qui
montre la petitesse & disproportion de la terre en
comparaison d'icelui. Que si la lune qui lui est de
beaucoup inférieure en grandeur, s'y montre presque
égale, c'est à cause de la grande distance de
l'un à l'autre; car tant plus les choses sont éloignées,
tant plus s'amoindrissent-elles à nôtre vue;
& cela est assez vérifié par les règles de la perspective.
Certes ce sont deux beaux chefs-d'oeuvre
que de ces deux grands luminaires, qui ne sont pas
de peu d'ornement & commodité pour la vie humaine,
comme met saint Chrysostome sur le
Psaume 135. mais y contribuent beaucoup , voire
le tout presque au regard de ce qui concerne le
A a
@

186 T R A I T E'

corps; car outre la lumière dont ils nous éclairent
de jour & de nuit, ils distinguent les temps & les
saisons; nous adressent à voyager tant par la mer
que par la terre; mûrissent les fruits, sans lesquels
nôtre vie corporelle ne se saurait maintenir; avec
autres tels infinis usages qui nous en procèdent. Le
soleil est mis pour tout le ciel, parce que c'est la
plus belle partie d'icelui; & pour le feu: & le ciel
est le siège & vaisseau des corps incorruptibles &
inaltérables: la lune qui préside à l'humidité, représente
l'eau & la terre; & le sel qui en est composé;
car il n'y a rien où l'humidité soit plus permanente,
ni qui soit plus humide que le sel, duquel la
mer consiste la plus grand'part & il n'y a rien où
la lune face plus distinctement apparaître ses
mouvements qu'en la mer; comme on peut voir es
*flots & reflots; & es cervelles & moelles des animaux;
si qu'à bon droit elle est dite la régente des
eaux, & de l'humidité phlegmatique & aqueuse:
laquelle encore qu'elle semble morte & inanimée,
au respect du feu qui est vif, est permanente, principalement
au sel qui a une humidité inexterminable;
& c'est ce qui en garde la mer de se dessécher, car
sans cela il y a déjà long temps qu'elle fût épuisée &
tarie: la où le feu ne vit pas en soi, mais en autrui;
car en tant qu'il est élément matériel, il n'a point de
lieu à lui propre. De ces deux, la chaleur à savoir
du soleil, & l'humidité dr la lune, est engendré
l'air, chaud & humide, où consiste la vie de toutes

Note du traducteur :
*flots & reflots : flux & reflux


@

D U F E U E T D U S E L. 187

choses, & sans lequel rien ne se produirait, croîtrait,
maintiendrait, non pas le feu même, qui
ne saurait tant peu subsister sans air, lequel est
double; l'un participant de la chaleur du feu montant
de l'eau (ex naturae humidae visceribus syncerus ac
leuis ignis protinus euolans alta petit, dit Trismégiste:
& l'autre comme eau descendant du feu, tant qu'elle
vient à se congeler: car par ainsi il y a une eau humide
qui tend en haut pour se raréfier en air, & une
autre froide; descendant en bas pour se ré-épaissir
en nature de terre, tant qu'en fin elle se vient
terminer en un rouge feu qui est en l'or; car l'or est
la dernière substance de toutes. Et l'air est un entre
moyen conciliateur entre l'humidité de l'eau passible
qui constitue la matière; & la chaleur du feu,
dont dépend l'agent & la forme. La terre en est
comme une matrice; où le feu par le moyen de
l'air & de l'eau introduisant son action, excite &
pousse ce qui s'y engendre jusqu'à sa fin déterminée.
Les cinq autres planètes & les étoiles fixes
n'y viennent que collatéralement, & comme assesseurs
& coadjuteurs des effets des deux luminaires,
où se réduisent toutes leurs influxions, comme
font les fleuves dedans la mer, & de la terre réciproquement
leur revient leur nourriture: si que
le ciel, & le feu sont comme le mâle agissant; &
l'eau & la terre comme la femelle passible: mais
sous le ciel est compris l'air. Et comme la semence
de l'homme *renclose & enveloppée dans la matrice,
A a ij

Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse


@

188 T R A I T E'

est la nourrie, fomentée, & entretenue d'un
sang corrompu, moyennant la chaleur naturelle:
de même le feu par le moyen de l'air & de l'eau est
maintenu dedans la terre pour la production des
choses qui s'y engendrent. Ainsi le ciel, le soleil, le
feu & l'air marchent ensemble; & la terre sous laquelle
sont compris les bas éléments; l'eau, & l'aride
de leur côté. C'est le ciel & la terre de Moïse; & le
haut & le bas d'Hermès, qui se rapportent l'un à
l'autre; Quod est superius, est sicut quod est inferius,
è conuerso, ad perpetuanda miracula rei unius, dit-il
en sa table d'Emeraude. Le Zohar, le monde intelligible,
& le sensible, par la contemplation duquel
nous venons à la connaissance des choses spirituelles:
ce qu'avait touché devant lui l'Apôtre aux
Rom. prem. Invisibilia ipsus a creatura a mundi per ea.
quae facta sunt intellecta conspiciuntur. Car tout ce qui
est ici bas en la terre, est de la même manière que là
haut au ciel: car Dieu le Créateur fit toutes choses
annexées les unes aux autres, ce que n'avait pas
ignoré Homère en sa chaîne d'or, pour lier ce monde
inférieur au supérieur, & qu'ils adhérassent l'un
avec l'autre; afin que sa gloire s'épandit par tout,
en haut & en bas. Et à l'imitation de cela, l'homme
qui est l'image du grand Monde, & la mesure de
toute chose, fut d'icelui fait & forme des choses
basses & des hautes; Accepit Deus puluerem, & ex eo
formauit Adam, & insufflauit suoer eum spiritum vitae.
La lumière même qui luit au monde sensible,
@

D U F E U E T D U S E L. 189

dépend de cette supérieure lumière qui nous est
cachée, d'où procèdent toutes facultés & vertus, qui
de là s'expliquent à nôtre connaissance: car il n'y a
rien ici bas qui ne dépende de là haut, d'une puissance
particulière qui lui est commise pour la gouverner
& l'exciter à tous ses appétits & mouvements,
si que tout est lié ensemble.
NOUS tenons bien au demeurant que tout ce
que nous avons de lumière au monde sensible,
vient du soleil; car celle de la lune, & des étoiles,
bien *qu'innumérables, est fort peu de chose, encore
procède-elle du soleil: & celle du feu n'est
qu'artificielle pour nous éclairer au défaut du soleil.
Mais comment pourra cadrer à cela, de vouloir
attribuer la primitive source de la lumière, &
mêmement de la produisante & vivifiante, au soleil
parce que nous voyons au commencement de
Genèse, que la première chose qui fut faite sur la
lumière en la première journée; & le soleil ne l'est
qu'en la quatrième; les végétaux ayant été produits
dés la précédente? Cela fut, disent les Rabbins
là dessus, très-sagement avisé de Moïse, comme
tous ses autres écrits provenant de la divine inspiration;
pour ôter aux hommes toute occasion d'idolâtrer
ce luminaire, quand on verrait la lumière
avoir été procrée premier que lui. Mais en cet
endroit se présente un fort beau mystère, & bien
digne d'être remarqué; que la perfection complette
des choses échet toujours au quatrième jour;
A a iij

Note du traducteur :
*innumérable : innombrable


@

190 T R A I T E'

comme de la lumière. Le soleil & la lune furent faits
le quatrième jour: les eaux de la seconde journée
ne produisent les poissons que le cinquième, qui
est le quatrième d'après: & tous les animaux le sixième,
avec l'homme, pour lesquels les fruits de
la terre avaient été créés le troisième. Ce qui
nous montre que le quaternaire tant célèbre de
Pythagore, dénote la perfection qui réside au dix,
résultant des quatre premiers nombres; car 1. 2. 3.
4. font dix. Aussi a voulu Platon enfourner son Timée,
où il traite de la procréation des choses, par
ces mots-ci, εἶς ............................... Un,
deux, trois, où est le quatrième? Le Zohar fut cette
particule du 14. de Lévitique, Sabbata mea custodictis;
Voyez, dit Rabbi Eliezer, quel est le mystère
ci contenu: En six jours fut créé le monde,
en chacun desquels se manifesta l'ouvrage qui y fut
fait; & Dieu lui donna sa particulière vertu après
l'avoir parachevé mais au quatrième il en attribua
une trop plus expresse; car celles des trois précédents
étant occultes & cachées ne venaient
point en évidence, sinon que le quatrième jour
échu leurs facultés se révélaient. Car l'eau, l'air,
& le feu, les trois supérieurs éléments, demeuraient
comme suspendus; & l'ouvrage d'iceux ne paraissait
point jusqu'à ce que la quatrième journée
l'eût manifesté: & lors; apparut ce qui avait été
fait en chacune. Que si vous voulez alléguer que
c'était la troisième journée, lors que Dieu dit,
@

D U F E U E T D U S E L. 191

Que la terre germe & produise herbe verdoyante Gen. 1.
produisant semence, & arbre fruitier faisant fruit
selon son espèce, lequel ait sa semence en soi-même
sur la terre; & fut ainsi fait: ce néanmoins encore
que cela advint au 3. jour, il ne laisse d'être
annexe avec le quatrième sans aucune séparation,
lequel 4. vient à se rencontrer au Sabbat, qui est le
quatrième jour d'après le 4. & est à par soi le parfait
quatrième, où apparaissaient tous les ouvrages
des six journées précédentes. Et c'est le quatrième
pied de la merchauah ou trône divin, auquel
Dieu s'assit pour se reposer de tous ses ouvrages.
Ainsi en discourt le Zohar.
NE FAUT outrepasser ici un autre mystère, que
ces deux luminaires ont chacun trois noms envers
les Hébreux; le soleil étant appelé (***) chomah,
sapience; (***) schemesh, chaleur; & (***) cheres, test
ou sécheresse. (Platon au Timée, Tout humide que la
célérité du feu enlève, & ce qui en reste demeure aride &
sec, nous l'appelons χεραμον test de poterie) Celui de
(****) maor, luminaire, est commun à l'un & à l'autre.
La lune s'appelle (*****) malchut, règne ou royaume;
(***) iareha, ce que les Grecs appellent μ...
pour ce qu'elle parfait son cours en un mois: & (****),
lebenah, blanche; car comme le soleil représente
JESUS-CHRIST, la lune dénote son Eglise, qui est
toute blanche, sans aucune tache, fuyant ce qui
est écrit es Cantiques 6. Qui est cette-ci qui se vient
élevant comme l'aube du jour, belle & claire comme la
@

192 T R A I T E'

lune? De cette lumière du soleil de justice, dont il est
dit en Malachie 4. A vous qui craignez mon nom, le soleil
de Justice de levera: dont la lune, l'Eglise, est illustrée
en un jour perpétuel sans ténèbres, selon Isaïe
60. Le Seigneur te sera pour lumière éternelle; lequel a
planté son tabernacle ou Eglise, dans ce beau clairluisant
Jean 1. soleil, qui illumine tout homme venant en
ce monde; ni plus ni moins que les étoiles, qui
sont innombrables, & la moindre aussi grande que
toute la terre, reçoivent toutes leur lumière du soleil
visible. Duquel ne nous sera-il pas ici loisible
d'apporter quelque chose de ses louanges, de l'hymne
que lui adresse Orphée?
Ecoute-moi, ô bien-heureux
Soleil, le coeur & oeil du monde;
Clarté céleste reluisant
De rayons d'or, infatigable;
Des vivants agréable aspect;
Engendrant l'Aurore à main droite;
Et à la fenêtre la nuit.
Les quatre saisons tu gouvernes,
Qui dansent un ballet en rond,
Au son de ta lyre dorée.
Tu parcours cet immense creux
Dessus ta luisante carrosse,
Attelée de tes coursiers,
Qui respirent chaleur & vie.
Ardent, *impollu, mesureur
Du temps; qui par tout te démontres
Aide

Note du traducteur :
*impollu : sans tache, non souillé


@

D U F E U E T D U S E L. 193

Aide souveraine à chacun:
Gardant la foi; oeil de justice;
Clarté de vie reluisant.

VOILA ce qu'il nous a semblé devoir parcourir
ici des trois feux, (quant aux trois sels qui s'y rapportent,
nous en parlerons ci-après) le terrestre à
savoir, & élémentaire; le céleste, & solaire; & l'intelligible,
celui de la divine essence dénotant le Père,
d'où procède la lumière qui est le Fils; & des deux la
chaleur du Saint ESPRIT, qui allume nos coeurs en
l'amour & connaissance de Dieu, & en la charitable
dilection de nôtre prochain. De même au ciel
la lumière du soleil s'épand à illuminer tous les astres;
& ici bas à la production & vivification de tout ce
qui s'y engendre & maintient. Et au monde élémentaire
le feu nous éclaire, réchauffe, cuit nos
viandes, & nous preste toutes nos autres commodités
& usages. Quant au feu d'Isaïe 66. que cite ici
l'Evangéliste: Quorum ignis non extinguitur, & vermis
non moritur; c'est sans doute le destiné à la punition
des réprouvés, lequel ne s'éteindra jamais; ni le
ver qui leur remord la conscience ne mourra point.
Pour garder que ce ver, qui s'engendre de corruption,
ne s'y procrée, il la faut saler de discrétion
& de prudence, à ne rien faire qui puisse offenser &
scandaliser son prochain, selon que l'Evangéliste le
spécifie, Qui scandalisauerit unum ex his pusillis credentibus
in me. Et quant à bannir & chasser le feu
étrange, qui dévore nôtre âme, comme une
B b
@

194 T R A I T E'

fièvre ardente fait la chaleur vitale; il faut que cela
se parfasse moyennant l'intervention du feu divin,
qui est trop plus puissant que n'est l'autre. Oyons
ce qu'en allègue à ce propos S. Ambroise au 3. de
ses offices: Saint Jean baptise JESUS-CHRIST au
Saint ESPRIT, & au feu, qui est le type & image du
Saint ESPRIT, lequel après l'Ascension d'icelui devait
descendre pour la rémission des péchés, enflammant ainsi
qu'un feu l'âme & le coeur des fidèles, selon que dit Jérémie
au 20. après avoir reçu cet ESPRIT-SAINT;
Et factum est in corde meo vt ignis ardens, flammigerans
in ossibus meis. Que veut donc dire ce passage des Machabées,
2. liv. 1. Le feu était devenu eau; & cette eau excite du
& 2. feu: sinon que la grâce spirituelle brûle par le feu, & par
l'eau elle purifie & nettoie nos péchés? car le péché se
1. Cor. 2. lave & brûle, selon ce que dit l'Apôtre: Le feu prouvera
quelles seront les oeuvres de chacun: car il faut nécessairement
que cet examen se parfasse à tous ceux qui désirent
de retourner en Paradis. N'étant pas sans cause ni oisivement
écrit en Genèse 3. qu'après qu'Adam & Eve en
furent bannis, Dieu posa à son issue un glaive de feu voltigeant
pour garder l'advenue de l'arbre de vie. De ce
feu donc il faut que tous ceux-là soient salés,
qui sont en voie de salut, suivant ce que met Origène
Homélie 3. sur le Psau. 36. Il nous faut tous aller
au feu de Purgatoire, & Pierre & Paul mais tous n'y
passeront pas de la même sorte que ceux là firent, dont il
est écrit en Isaïe 43. parlant des élus: Quand tu passeras
par les eaux, les flots ne te couvriront point; car je serai
@

D U F E U E T D U S E L. 195

avec toi; & quand tu marcheras à travers le feu, la
flamme ne te brûlera point non plus. Les Israélites passèrent
à pied sec par la mer rouge, & les Egyptiens y demeurèrent
submergés. Les trois enfants en la fournaise de Nabuchodonosor
ne souffrirent aucun détriment, & ceux qui
allumaient le feu par dehors, en furent consommés. Et en
l'Homélie 19. sur le 16. du Lévitique Tous ne sont
pas purgés par ce feu qui part de l'autel, c'est le feu du
Seigneur: car celui qui est hors de l'autel, n'est pas de Dieu,
mais un feu étrange dédié pour le *cruciement des pécheurs,
desquels il ne s'éteint jamais, ni le ver qui les rongent ne *desine
point. Car après que l'âme par la multitude de ses
mauvais comportements a entassé en soi une abondance de
péchés; cette congrégation de maux, par succession de temps
vient à bouillir & s'enflammer d'une peine & supplice
interne, comme le corps fait d'une fièvre provenant des
excès de bouche ou autres superfluités, quand elle se
viendra à *ramentevoir, & *teistre une histoire de ses forfaits,
qui lui feront un perpétuel aiguillon dont elle sera
tourmentée; si qu'elle se consistera comme accusatrice
témoin contre soi-même. Selon que dit l'Apôtre, Inter Rom. 2.
se inuitem cogitationibus accusantibus, aut etiam defendentibus
in die quo iudicabit Dominus occulta hominum.
Mais Jérémie d'autre part parle d'un breuvage de l'ire de Chap. 25.
Dieu qui doit être versé à toutes manières de gens, dont
quiconque ne voudra boire, ne sera point purifie. Et de
cela nous apprenons, que la fureur de la vengeance de
Dieu profite pour le *repurgement des âmes, tant en général
qu'en particulier: & il n'y a rien de plus purgatif que
B b ij

Note du traducteur :
*crucier : courroucer, tourmenter
*desiner : avoir bonne figure, bonne mine
*ramenter, *ramentevrer : rappeler à la mémoire
*teistre???, tester : instruire en apportant des témoignages
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier


@

196 T R A I T E'

le feu: Dont le Prophète Malachie au 3. aurait dit,
Sanctificabit eos Dominus in igne ardenti. Et tel est le
feu de tribulations & adversités, duquel il faut que
nous soyons salés & purgés: car le sel est purgatif
sur toute autre chose, comme on a pu assez de fois
apercevoir en ceux qui boivent de l'eau marine,
qui meurent tous de flux de ventre. De l'autre feu
qui est *l'exterminatif & étrange, dont il est ainsi
parlé au 10. du Lévit. Et egressus est ignis à Domino, &
deuorauit Nabab & Abihu: Dieu dit au 32. du Deuter.
Le feu s'est allumé en ma fureur; qui brûlera jusques en la
plus profonde fosse d'Enfer, il dévorera la terre, & tout ce
qui se produit en elle; & embrasera les plus bas fondements
des montagnes. Car la justice du Tout-puissant, dit
l'un des bons Pères, prévoyant ce qui devait advenir
dès l'origine du monde, créa ce feu de la géhenne
éternelle (celui dont entend parler Isaïe, quorum
ignis non extinguitur) pour commencer d'être le
supplice & punition des méchants, sans que son
embrasement & ardeur prenne cesse, ores qu'il n'y
ait bois ni charbon, ni autre matière pour l'entretenir,
anis en seront éternellement tourmentés en
corps & en âme, puis qu'ils auront offensé de l'un
& de l'autre. Car les péchés sont l'amorce & *nourrissement
de ce feu; qui par une conservation de
méfaits, & surabondance d'iniquités entassées les
unes sur les autres, enflamment l'âme à un perdurable
supplice; tout ainsi qu'une fièvre ardente le
corps trop replet & rendu cacochyme par une superfluité

Note du traducteur :
*l'exterminatif : celui qui extermine
*nourrissement : nourriture


@

D U F E U E T D U S E L. 197

de viandes, & autres désordres & excès
dont il se serait attiré une mauvaise habitude. Car
l'âme se venant lors à *ramentevoir ses délits, agitée
de vifs & très-rigoureux aiguillons qui la *poignent,
vient à être elle-même son accusatrice par certain
remords de conscience, qui ne lui peut plus
de rien profiter, (quia in inferno nulla & redemptio) &
être son témoin & son juge, selon ce que met l'Apôtre
aux Rom 1. leur conscience rendant témoignage,
& leurs pensées s'entr'accusant, au jour que Dieu, jugera
les secrets des hommes. Mais il y a aussi un feu en ce
monde, duquel nous y devons être salés & purifiés,
pour autant de déduction de celui qu'il nous
faudrait endurer par delà: les tribulations à savoir,
qui nous sont ainsi qu'un minoratif en la médecine,
de la complète purgation que nous y devons
recevoir.
LES deux feux dessus-dits au reste, celui de l'autel,
& l'étrange, se peuvent allés proprement comparer,
celui-là a de l'eau de vie, & l'autre aux eaux
fortes, qui exterminent & détruisent tout, là où
l'eau de vie nous sert de nourriture: car tout ce que
nous mangeons & buvons en participe, & est ce
qui passe & se convertit en *nourrissement. Bien est
vrai qu'elle se révèle plus prochainement en d'aucun
sujets qu'en d'autres. Le vin est celui où elle
se manifeste plutôt, & avec moins de préparations,
& de peine: le froment après, & ainsi du reste;
car il n'y a rien dont la nature face si tôt son
B b iij

Note du traducteur :
*ramenter, *ramentevrer : rappeler à la mémoire
*poignier : combattre, attaquer
*nourrissement : nourriture


@

198 T R A I T E'

profit que de ces deux. L'eau de vie est aussi appelée
ardente; pour ce qu'elle conçoit ainsi facilement
la flamme, & se brûle; parce qu'il faut de nécessité
que tout ce qui nous nourrit, pâtisse sous l'action
du feu: autrement comment est-ce que la chaleur
naturelle y pourrait agir, qui est trop plus débile
que celle du feu? Nous voyons par expérience que
nous ne saurions tirer nourriture quelconque des
pierres, métaux, terre, & autres substances sur quoi le
feu ne peut mordre. Que si les loups mangent quelquefois
de l'argile, & les canards & autres oiseaux
de petits cailloux & gravier, c'est ou pour éviter la
vacuité, ou pour quelque médicament à eux connu
par un secret instinct de nature mais non pas
que cela se digère ni leur serve de *maintenement,
non plus que le fer aux autruches, que toutefois
elles corrompent par la forte & grande chaleur de
leur estomac. Mais on dira que cette assimilation
contrarie à ce texte du 10. du Lévitique, où les enfants
d'Aaron sont ainsi embrasés pour avoir offert
du feu étrange. Ce que Rabbi Simeon au Zohar réfère
en partie, qu'ils avaient servi à l'autel étant
ivres & chargés de vin, car ce qui suit après le démontre;
que Dieu dit à Aaron, Toi ni tes fils ne
boirez point de vin, ni d'autre chose qui enivre, lors que
vous entrerez au tabernacle. A quoi on peut répondre,
que les similitudes ne peuvent pas en tout &
par tout convenir; autrement ce serait la même
chose qu'elles représentent. L'eau de vie n'enivre

Note du traducteur :
*maintenement : secours, soutien


@

D U F E U E T D U S E L. 199

pas: joint qu'on n'en prend telle quantité à la fois
qu'elle peut aliéner les gens de leur esprit. Et encore
qu'étant séparée du vin, ce qui en reste ne soit
plus que phlegme & résidences, qui ne peuvent aucunement
enivrer, n'y étant mêlées & adjointes
de la nature, que pour reboucher l'acuité de l'eau de
vie: Toutefois on voit par expérience en Allemagne,
& autres régions froides où l'eau de vie est en
grand'vogue, que pour quelque quantité qu'on en
puisse prendre, elle n'enivre pas pour cela, comme
ferait le vin en telle quantité que celui dont elle
aurait été éteinte: & mettant un peu d'eau dans du
vin bien fort, il enivrera plutôt que le buvant
pur. J'ai vu éprouver de plus, que *reconjoignant
l'eau de vie à ce dont on l'aurait tirée, ce mélange
ne pourrait point enivrer non plus; parce que les
parties une fois séparées des composés élémentaires,
puis y *reconjointes, prennent toute une autre
nature que la leur première. Certes c'est un grand
appui & soulagement que de l'eau de vie pour un
estomac débilité, soit par l'âge, ou par quelque accident,
encore qu'on *cuide qu'elle brûle & offense
les parties nobles; car pour être ainsi inflammable,
elle n'est pas pourtant brûlante. Qui en voudra
voir de grandes vertus, lise les quintessences de
Raymond Lulle, de Rupescissa, le ciel des Philosophes
d'Ulstadius, & autres: car nous ne nous y voulons
pas ici arrêter, comme à une chose qui est par
trop triviale & battue. Ils l'appellent la quintessence,

Note du traducteur :
*reconjoindre : conjoindre à nouveau
*cuider : penser, imaginer, se soucier de


@

200 T R A I T E'

pour la conformité qu'elle a avec la nature céleste:
& le ciel, à cause que tout ainsi que le ciel, qui
est comme un autre air, mais plus subtil que l'élémentaire,
contient les étoiles, dont il reçoit diverses
impressions & effets qu'il nous influe &
communique ici bas; de même l'eau de vie s'imprègne
aisément des qualités & vertus spécifiques
des simples qui y sont mis en infusion. A ce
propos du ciel & étoiles, & de leurs différentes impressions,
nous n'outrepasserons point ici une
belle dispute qui se présente. Le comte Pic de la Mirandole,
un prodigieux esprit certes, accompagné
de très-grande littérature; au 3. livre contre l'Astrologie
judiciaire, chap. 25 transporté d'une trop ardente
curiosité *d'impugner cet art: Voulonsnous,
dit-il, prouver que la propriété & vertu de
toutes les étoiles n'est qu'une même? présupposons
cette maxime: Que la nature du ciel ne se peut
plus *apertement & succinctement exprimer,
qu'en disant, le ciel être une unité de tous les corps;
car il n'y a rien en tout l'univers qui ne dépende de
certain V N, ainsi que de sa primitive source: avec
plusieurs autres prémices, dont il veut conclure,
que de la propriété & vertu de chaque étoile indifféremment,
dépend la faculté & vertu de tous les
composés élémentaires, sans y avoir autre différence
entre elles, si d'aventure ce n'était en grandeur,
comme il se voit apparemment; ni qu'on puisse
dire que l'une préside plus particulièrement à une
chose

Note du traducteur :
*impugner : combattre, attaquer
*appert : apparait, ouvert, manifeste


@

D U F E U E T D U S E L. 201

chose d'ici bas, qu'à une autre; car chaque étoile
préside à tout: de manière que si elles étaient toutes
jointes & unies ensemble en un seul corps, ce
serait tout ainsi que si infinies flammes & feux venaient
à s'assembler pour n'en faire qu'un; lequel
serait plus fort de vrai, mais non pas de diverse
propriété & nature, qui ne se change pas es substances
homogènes & homéomères par une conservation,
ne qui vint à produire d'autres effets
qu'il faisait étant séparé, comme on peut voir en
de l'eau: & un gros flambeau, au prix d'une petite
bougie, qui en allumera infinies autres, aussi bien
que fera le flambeau; bien que plus puissant pour
réchauffer, cuire, & brûler, comme étant en plus
grand volume. Mais c'est une chose bien mal-aisée,
que de renverser vos opinion déjà conçue
de longue main; mêmement si elle est appuyée
de l'autorité de l'Ecriture sainte, qui nous doit
être comme une pierre de touche pour y vérifier
nos ratiocinations, la plupart incertaines & erronées,
si elles ne sont conduites de la divine inspiration.
Car il est écrit au Psaume 146. Dieu sait le
nombre de toutes les étoiles, & leur donne à chacune son
nom. Que si elles ont toutes leur nom diffèrent &
particulier, de quoi pourrait-il servir sinon pour
les distinguer entre elles d'effets, de propriétés,
qualités & vertus? Car le nom des choses importe
cela, suivant ce qui est dit au 2. de Genèse; Ainsi
qu'Adam nomma chaque chose, tel est son vrai & propre
C c
@

202 T R A I T E'

nom; Que Platon en son Cratyle dit être non tant
seulement le type & représentation des choses,
mais leur essence. Et en cet endroit y a une belle
considération bien à remarquer; que Dieu laisse à
Adam la nomination des choses terrestres, mais il
se retient à soi celle des célestes; comme l'exprime
le Psaume 113. Caelum coeli Domino, terram autem dedit
filiis hominum: Qui est autant à dire, selon Rabbi
Moïse Egyptien, livre 2. de son Moré ou directeur,
chapitre 25. Que le Créateur sait lui seul la certaine
vérité des Cieux, quelle est leur forme & leur substance,
& leurs mouvements: mais sur ce qui est au
dessous du ciel, il a donne le pouvoir à l'homme de
le connaître; car c'est proprement le monde de
l'homme que la terre, où il est produit, & le lieu de
sa conversation pendant qu'il est en cette vie, tout
ainsi qu'un feu & lumière attachée à la matière: là
où les causes sur quoi nous pourrions fonder nos
démonstrations quant au ciel, sont hors de nôtre
connaissance pour en être ainsi éloignés; & en
cet endroit de Coelum coeli Domino, il y peut avoir
double exposition selon la ponctuation & lecture;
Que le ciel appartient au Seigneur du ciel; & ainsi le
prennent quelques Hébreux; mais qui doute que
la terre ne lui appartienne aussi bien que le ciel?
Psau. 23. Domini est terra, & plenitudo eius. Et en Jérémie 23.
Nunquid non coelum & terram impleo? L'autre est, Que le
ciel du ciel est réservé à Dieu; & la terre il l'a délaissée aux
enfants des hommes: qui est une manière de parler usité
@

D U F E U E T D U S E L. 203

en l'Ecriture sainte; Si enim coelum, & coeli coelorum 3. des Rois
capere te non possunt; dit Salomon à Dieu: car les Hébreux
appellent métaphoriquement ciel, les choses
qui sont fort éloignées de nôtre vue; & nous
aussi à leur imitation, comme quand nous disons
d'un milan, héron, & gerfaut, qui se sont si haut
élevés, qu'à peine les peut-on discerner, qu'ils se
vont perdre dans le ciel. Si que tout ce qui est d'ici à
la sphère de la lune, & généralement tout ce qui est
au dessus de nous, ils le nomment ciel: & le ciel du ciel
est la région éthérée, depuis la lune jusqu'au firmament;
ou bien le firmament même ou ciel empyrée.
Mais au demeurant, que les étoiles soient toutes
d'une même nature, propriété & effet, pour
les voir ainsi si semblables fors de grandeur & de
clarté, il ne s'ensuit pas que cela *voise de la même
sorte qu'au feu, encore que communément nous
les appelions feux & lumières célestes: c'est tout
ainsi que des semences des arbres & plantes, dont il
y en a infinies qui s'entre-ressemblent; & les premiers
germes aussi qu'elles jettent, qui ne diffèrent
comme rien; mais à mesure qu'ils croissent,
leurs différences se manifestent. Les Hébreux tiennent
qu'il n'y a si petite & malotrue herbe en la
terre, ni rien quelconque des trois genres des composés
minéraux, végétaux, animaux, qui n'ait là
haut son étoile correspondante qui lui assiste, &
dont elle reçoit son *maintenement & conservation.
Mais comment peut cadrer cela? dira quel
C c ij

Note du traducteur :
*voise : subjonctif de aller
*maintenement : secours, soutien


@

204 T R A I T E'

qu'un à la traverse; parce qu'il semble déroger &
contrevenir à ce qui est en termes exprès dans Genèse,
chapitre premier, où il est écrit, comme en
la troisième journée la terre de soi produit herbes
& arbres, contenant en eux leurs semences selon
leurs espèces; & néanmoins le soleil, ni la lune,
ni les étoiles ne furent créées que le lendemain,
le quatrième, donc même est là désigné
l'effet & fonction: Soient faits des luminaires au firmament
du ciel; à savoir le soleil, la lune, & les étoiles,
pour séparer la nuit du jour; & soient en signes & faisons,
en jours & en années; sans leur rien attribuer de
leur assistance sur les arbres & plantes, & autres
choses élémentaires.
MAIS pour retourner aux particularités de l'eau
de vie, il n'y aura point de mal de toucher ici un
petit *expériment qui s'en fait, fort gentil & rare,
laissant les autres qui sont plus vulgaires. L'eau de*****
vie a cela de particulier, qu'elle ne dissout point
le sucre, ni ne se joint avec lui comme fait
son phlegme, & l'eau commune, le vinaigre, & autres
liqueurs: mais par artifice il se fait des deux
une très-suave liqueur, fort propre contre les
fluxions des cathares & rhumes salés qui molestent
l'estomac & la gorge; & en est un bien grand
soulagement. Faites tremper un ou deux jours de
la cannelle concassée grossièrement dans de l'eau
de vie, & en prenez l'infusion bien nette. Ayez du
sucre fin dedans une écuelle à oreille, réduit en

Note du traducteur :
*experiment : expérience


@

D U F E U E T D U S E L. 205

menue poudre, & pour l'aromatiser mêlez-y
quelque portion de sucre rosat. Versez dessus cette
eau de vie, & les faites un peu chauffer sur les
cendres; puis mettez-y feu avec un papier allumé,
remuant bien tout avec quelque petite broche de
bois bien nette, tant que l'eau de vie ne brûle plus:
& il vous restera une liqueur la plus agréable au
goût qui saurait être, & merveilleusement confortative.
Vous y pouvez ajouter de la liqueur de
perles, de corail, & autres semblables, qui se dissolvent
aisément dans du jus de citron, ou du vinaigre
distillé, qu'on radoucit faisant évaporer dessus
quelque quantité d'eau commune ou de phlegme
d'eau de vie; & non pas en les calcinant, comme
fait Paracelce & ses sectateurs, avec du salpêtre, qui
est tout un manifeste poison; joint que frustra fit
per plura, quod per pauciora fieri potest, dummodo id aeguè
rite fiat. Chacun au reste sait assez la manière
de tirer l'eau de vie, emplissant les deux parts d'un
alambic de verre, ou de terre de Beauvais, de bon
vin vieil; & le distillant à feu lent par le bain dans
un chaudron plein d'eau avec de la paille. Continuez
la distillation tant que vous verrez de longues
veines & filaments apparaître en la chape, & dans
le récipient; car c'est l'eau de vie qui monte la première,
& le phlegme vient après en grosses gouttes,
comme larmes; qui est signe qu'il n'y a plus
d'eau de vie. On la peut affiner la repassant une autre
fois; mais je ne serais pas d'avis que pour en
C c iii
@

206 T R A I T E'

prendre dans le corps, elle le soit plus d'une fois: &
est chose étrange que de sa grande subtilité; car
elle montera à travers cinq ou six doubles de papier
brouillas sans se mouiller: Je m'en suis vu en jeter
un plein verre en l'air, & n'en tomber pas une seule
goutte en terre. Elle est d'une souveraine efficace
contre toutes brûlures, & même celles des
arquebusades, dont elle empêche, comme a été
dit ci-devant, les *étiomenes & gangrènes; ce qui
montre assez la pureté de son feu, qui se peut à
bon droit appeler céleste. Voici ce que met Raymond
Lulle de ses propriétés & vertus: Il ne nous
faut pas attendre, dit-il, que ni la quintessence,
ni autre chose d'ici bas, nous rende immortels;
Héb. 9. staturum enim est omnibus hominibus semel mori: ni
nous doive prolonger nos jours outre & par dessus
le terme préfixe; car cela est réservé à Dieu; Breues
dies hominis sunt, & numerus mensium eius apud te est.
Job 10. Constituisti terminos eius qui praeteriri non poterunt;
où au contraire ils se peuvent bien accidentellement
abréger. L'eau de vie donc, ni toutes autres
sortes de quintessences & restauratifs ne nous
sauraient allonger nôtre vie d'une minute d'heure;
trop bien la peuvent-i]s conserver & maintenir
jusqu'au dernier but, la préservant de putréfaction,
qui est ce qui plus l'abrégé: mais défendre
la putréfaction par des choses corruptibles, cela
ne se peut; par quoi il faut chercher quelque substance
incorruptible, propre & familière à nôtre

Note du traducteur :
*estiomene, etiomene : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 207

nature, & qui en conserve & maintient la chaleur
radicale, ainsi que l'huile fait la lumière d'une lampe.
Telle est l'eau de vie tirée du vin, la plus confortative
& co-naturelle substance de toutes autres;
pourvu qu'on n'en abuse point par excès. Plutarque
livre 3. question 18. des Symposiaques, compare
le vin au feu, & nôtre corps à de l'argile. Si vous
donnez le feu, met-il là, qui soit médiocre, à de l'argile
& terre à potier, il la consolidera en des pots,
briques, tuiles, & autres semblables ouvrages:
mais s'il est excessif, il la résout, & fait *surfondre
& couler. L'eau de vie outre-plus préserve fort de
corruption, comme on peut voir par les choses
végétales & animales qu'on y met tremper, qui par
ce moyen se conservent en leur entier longuement.
Elle conforte & maintient la personne en
vigueur de jeunesse, qu'elle restaure de jour à autre:
regaillardit & renforce les esprits vitaux; digère
les crudités prise à jeun; & réduit à une égalité
les superfluités excessives, & les défauts qui pourraient
être en nôtre corps; causant divers effets
selon la disposition du sujet où elle s'applique,
comme fait la chaleur du soleil, qui fond la cire,
& endurcit la fange & le feu de même. Et est ce
céleste esprit résident en l'eau de vie, si susceptible
de toutes qualités, propriétés & vertus, qu'il se
peut rendre chaud en l'empreignant de choses
chaudes, froid de froides, & ainsi du reste; neutre
qu'il est; conformément à nôtre âme, inclinable au

Note du traducteur :
*surfondre : soumettre à la surfusion


@

208 T R A I T E'

bien & au mal. Car encore qu'elle consiste des quatre
éléments, ils y sont néanmoins si proportionnés
que l'un n'y prédomine pas à l'autre: Par quoi on
l'appelle ciel, auquel on applique telles étoiles que
on veut, à savoir les simples élémentaires, dont elle
conçoit les propriétés & effets. On y peut donc
comparer ce feu céleste de l'autel.
MAIS les eaux fortes qui dissipent & ruinent tout,*****
sont ce feu étrange; & ainsi les appellent les Alchimistes,
& le feu contre nature, le feu externe, & autres
semblables *exterminatifs. Certes se les effets de
la poudre à canon sont si admirables, consistant de
si peu d'espèces & ingrédients, qu'on la peut bonnement
appeler le vrai feu infernal, dévorateur du
genre humain; l'action des eaux fortes ne l'est pas
moins, qui brûlent tout, composées qu'elles sont
seulement de deux ou trois substances: celle qu'on
appelle communément de départ, le salpêtre, & vitriol,
ou alun de glace: & cette-ci dissout l'argent,
le cuivre, l'argent-vif, & le fer en partie. La régale
qui n'est autre chose que la précédente, rectifiée sur
du sel armoniac, ou sel commun, dissout partie du
fer, le plomb, l'étain, & l'or indomptable à toutes
sortes de feux: bien est vrai, que les eaux fortes
n'exterminent pas les métaux, qu'ils ne retournent
en leur première forme & nature; mais elles les attirent
en eau & liqueur coulante. Ce a été certes une
bien artificieuse industrie à l'esprit humain, *d'excogiter
une voie si abrégée de séparer l'or & l'argent
fondus

Note du traducteur :
*exterminatif : celui qui extermine
*excogiter : imaginer à grand renfort de combinaison & de réflexion


@

D U F E U E T D U S E L. 209

fondus ensemble, & si uniformément mêlés,
qu'une once d'or fondue avec cent marcs d'argent,
chaque partie d'icelui en attirera également sa
portion; comme on peut voir par la pratique des
affineurs, qui pour éprouver ce que tient d'or &
d'argent une masse confuse de divers métaux, n'en
prendront que trente grains pour en faire leur essai
à la coupelle; & de là ils jugent que la même proportion
qui se trouvera en ce petit volume, sera
aussi en toute la masse. Tout ce qui y peut être de
métal impur imparfait, s'en va partie en fumée, partie
se consume par le feu, & partie *s'invisque dans
la coupelle, ne demeurant dessus icelle que le fin,
l'argent à savoir, & l'or, qui y est enclos, qu'on en
sépare par l'eau forte, dite à cette occasion de départ;
qui résout l'argent en eau, & l'or s'en va au
fonds comme un sable: l'eau puis après évaporée,
l'argent se retire. Mais il y aurait trop de choses à
dire sur les effets des eaux-forts, l'un des principaux
& plus abréviatifs instruments d'Alchimie, &
art du feu & du sel; avec infinies belles allégories
qui s'en pourraient approprier sur l'Ecriture
sainte.
CES deux feux encore se peuvent comparer,
l'étrange à savoir au levain, à l'eau de la mer qui
est salée, & au vinaigre, un vin corrompu; & autres
sortes de ferments, feux contre nature: & le céleste
de l'autel, à la pâte pure & azyme, à l'eau douce
propre à boire; & à l'eau de vie, dont le vinaigre est
D d

Note du traducteur :
*s'invisque : s'englue


@

210 T R A I T E'

destitué; représentants l'état d'innocence de nos
premiers pères avant leur transgression, & la simplicité
de leur connaissance à eux infuse du Créateur.
Mais quand tentés de l'ambition puis après,
de savoir plus qu'il ne fallait, ils voulurent par
l'humain discours devenir plus subtil & sages, en
goûtant du fruit de science de bien & de mal,
leur pain azyme se vint lors à enfler & enorgueillir
du levain qu'ils y introduirent, qui la pervertit &
gâta, l'appropriant aux choses corporelles & sensibles:
car le pain que nous mangeons est levé, &
celui dont on use en l'Eglise ne le doit être, non
sans cause; car du pain azyme se gardera plus de
semestres sans se moisir & corrompre, que la pâte
levée ne fera de semaines: c'est pourquoi l'Apôtre
a dit; Modicum fermenti totam massam corrumpit.
A cause que l'une des propriétés des ferments, est de
convertir en leur corruption tout ce qui y est adjoint
de leur nature, comme fait le vinaigre le vin,
& le levain la pâte pure: la présure aussi, qui est du
nombre des ferments. Et quand on n'a point de
levain, on en fait, corrompant la pâte avec du
vinaigre, résidences de bières, oeufs, & semblables
substances, qui par leur corruption s'acquièrent la
propriété d'un feu étrange, qui est aussi de convertir
à sa nature ce où il peut mordre; comme on
peut voir de la fièvre envers la chaleur naturelle: si
qu'il se tourne en toutes choses, & tout en lui, setoutefois
lon Héraclite, qui le mettait pour le principe; après
@

D U F E U E T D U S E L. 211

Zoroastre, lequel estimait toutes choses
s'engendrer du feu, après qu'il était éteint: car étant
vif il n'engendre rien, comme ne fait non plus le sel,
ni la mer qu'Homère appelle de là ἀτ.... infructueuse;
mais ne fait que consumer & détruire: Immensa
& improba rerum portio (dit Pline) & in qua Liv. 36.
dubium sit, plura absumat, an pariat. Le levain donc chap. prem.
est un feu étrange, & de fait il est caustique;
car appliqué sur la chair nue il y engendre de petites
cloches, ce qui montre son *ignéité; (aussi ne se
fait-il point sans du sel) dit pour cette occasion en
Latin fermentum, quod feruendo crescat; & en Grec
ζυμη de ζεω bouillir, brûler. Les Chimiques l'appellent
le feu intérieur, ignem intra vas: car nous voyons
par expérience, que le pain, si la pâte n'en est levée,
quelque cuisson qu'on lui puisse donner, ne sera
jamais qu'elle ne soit de dure & malaisée digestion,
& chargeant fort l'estomac, si que le levain qu'on
y ajoute la fait cuire par le dedans. Dont vient
donc que Moïse si savant homme, & si illustré
de l'esprit divin, rejette ainsi une chose si utile &
nécessaire, & bannit si expressément le levain de
ses sacrifices, qui est un si grand aide é secours en
nôtre principal aliment, le pain? Nequicquam fer- Lévit. 3.
menti aut mellis adolebitur in sacrificio Domini. Et au
12. d'Exode il condamne à mourir ceux qui durant
les jours des azymes auraient mangé du pain levé,
ou qui en auraient tant soit peu chez soi. Est-ce
point pour ce que les idolâtres usaient de levain?
D d ij

Note du traducteur :
*ignée, ignité : de feu


@

212 T R A I T E'

Mais il ne le défend pas en tout & par tour: Car au
23. du Lévit. il veut qu'on offre deux pains levés.
Davantage les idolâtres employaient bien aussi en
leurs sacrifices & du sel & de l'encens, & plusieurs
autres choses qu'il n'a pas défendues: il faut donc
qu'il y ait quelque mystère caché là dessous. Origène
Homélies 5. sur le Lévit. interprète le levain pour
l'arrogance que nous concevons d'une vaine doctrine
mondaine, qui nous enfle ainsi que le levain
fait la pâte; & nous enorgueillit, estimant plus
savoir que nous ne faisons; si que nous quittons là
l'expresse & directe parole de Dieu, pour nous retenir
à nos traditions fantastiques, comme le reproche
le SAUVEUR aux Pharisiens, en saint Marc 7.
Certainement Isaïe a fort bien prophétisé de vous, hypocrites,
quand il a dit, Ce peuple ici ne m'honore qu'assez
de leurres, mais leur coeur est au loin de moi. Car en délaissant
les commandements de Dieu, vous vous retenez
aux traditions des hommes. Et pourtant il nous admoneste
5. Math. de nous garder de ce levain. Et sur les Nombres,
16. Il n'est pas à croire, dit le même Origène, que
Dieu eût voulu faire punir de mort ceux qui durant
la solennité des azymes eussent mangé du pain
levé, ou se fût trouvé du levain chez eux, si
cela n'importait autre chose que ce qu'il signifie à
la lettre: mais par ce levain s'entend la malignité,
ennuie, rancune, concupiscence, é semblables vices,
qui enflamment nôtre âme, & la font bouillir à de
mauvais & pernicieux désirs, corrompant, altérant,
@

D U F E U E T D U S E L. 213

& pervertissant tout ce qui y pourrait être de bon,
suivant ce que dit l'Apôtre, Modicum fermenti totam 1. Cor. 5.
massam corrumpit. Par quoi il ne nous faut point
mépriser un petit péché; car à manière du levain il
en aura bien tôt produit d'autres. Ne méprisez
pas, dit saint Augustin, les machinations & embûches
de peu de gens: car comme une scintille de
feu est peu de chose; & qui à peine se peut discerner;
si elle rencontre de l'amorce & *nourrissement, elle
embrasera en peu de temps de grosses villes & cités,
des forêts, & des contrées tout entières: de même
est le levain, qui pour peu qu'on en ajoute à de la
pâte ou farine, il l'altérera en peu d'espace, & la
convertira à sa nature. De même est sa perverse
doctrine, qui gagne peu à peu pays, comme un
cancer dedans le corps. Et au 3. livre contre Parmenian:
Se glorifier non de ses péchés, mais de ceux des autres,
comme fait ce Pharisien en S. Luc 18. Je te rends grâces,
Seigneur Dieu, que je ne suis point comme les autres
hommes, ravisseurs, injustes, adultères; je jeûne deux
fois la semaine, & comparant son innocence aux
défauts des autres, cela n'est qu'un peu de levain: mais
de se glorifier de ses iniquités & méfaits, est bien grand
Le levain au reste est pris en bonne, aussi bien
qu'en mauvaise part dedans l'Ecriture sainte;
si qu'il se rapporte aux deux feux. La mauvaise
a été ci-dessus touchée pour un orgueil & mauvaiseté
qui corrompt l'âme. Quant à la bonne, au
7. du Lévitique il y a des pains de pâte levée, qu'on
D d iij

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture


@

214 T R A I T E'

offre pour les pacifiques, avec l'oblation de grâces.
& an 23. de chaque famille deux pains levés des
prémices des blés à la Pentecôte. Et en S. Mathieu
& S. Luc 23. JESUS-CHRIST compare le règne
de Dieu au levain qu'une femme a mis dans trois
mesures de farine, tant qu'elle fut toute levée. Car
là il est pris pour un fervent zèle d'une foi ardente:
Et c'est le feu donc nous devons être salés: car
tout ainsi que le feu cuit nos viandes, & le sel les assaisonne;
aussi le levain est cause que la pâte se cuit
bien mieux, & se prépare par icelui à se rendre plus
saine, & de plus légère digestion; & plus savoureuse
& de meilleur goût: auquel cas le levain se rapporte
à la loi Evangélique, ainsi que dit S. Augustin; &
le vieil levain à la Mosaïque, que les Juifs ne prenaient
qu'à l'écorce, & par les cheveux. Au moyen
de quoi l'Apôtre nous admoneste de le rejeter
loin de nous, c'est à dire toutes superstitions &
malices. Dépouillez-vous de ce vieux levain, à fin de vous
rendre une nouvelle pâte comme vous êtes, détrempé,
sans icelui, dont un bien peu la ferait lever toute; car nôtre
agneau pascal, JESUS-CHRIST, a été immolé
pour nous. Pourtant célébrons-en la fête, non pas avec le
vieil levain, ni avec un levain de malice & iniquité cauteleuse,
mais avec des pains sans levain, de prud'homie
& de vérité. Lequel levain est sans doute ce feu
étrange qui nous dévore, & consume par le dedans,
c'est à dire l'âme, pour nous avaler & faire descende
dre tous vivants en Enfer. Et le feu de l'autel, le céleste,
@

D U F E U E T D U S E L. 215

charité, foi, espérance, est celui dont nous
devons requérir à Dieu d'embraser nos coeurs, &
saler toutes nos pensées & nos désirs, qu'il ne s'y
engendre point de corruption; comme celui d'ici
bas le fait es choses corruptibles & corporelles;
prompt ministre & exécuteur de ce qu'il plaît à la
bonté divine nous élargir de soulagements, &
commodités en cette vie temporelle. Quant es
obligations t'avons-nous donc, excellente portion
de la nature, sans laquelle nous vivrions en si
grand'misère? Tu nous éclaires en ténèbres: Tu
nous réjouis à l'obscurité, nous apportant un autre
jour. Tu *déchasses d'entour nous les puissances
nuisibles; les frayeurs & illusions nocturnes: Tu
nous réchauffes ayant froid, & ressuies étant
mouillés: Tu cuis nos viandes: Tu es le souverain
artisan de tous les métiers & manufactures, qui
nous ont été révélées pour nous *remparer contre
nos imbécillités naturelles, qui nous rendent pour
le regard du corps le plus faible & infirme animal
de tous autres. Tout cela moyennant la divine bénéficence,
tu le communiques à tous les mortels. Et
toi, ô clair lumineux soleil, l'image visible du Dieu
invisible, la lumière duquel se rabat en toi, ainsi
que dedans un beau poli miroir, te rendant plantureux
en toutes sortes de *bienheuretés, que puis
après tu communiques à toutes les créatures sensibles:
Qui tant beau, & si désiré libéral bienfaiteur
te lèves très-resplendissant avec tes lumineux

Note du traducteur :
*déchasser : faire sortir, enlever
*remparer : construire, élever des remparts
*bienheuretés : félicités


@

216 T R A I T E'

rayons, que tu épands en tous les endroits de ce
monde, & par la vertu de ton esprit & haleine, par
sa vigueur vivifiante, tu gouvernes & maintiens ce
grand Tout. Toi l'illustre fanal du ciel, toi la lumière
de toutes choses; cause & auteur secondaire
de tout ce qui se produit ici bas: qui par la faculté
& puissance que t'a élargie le souverain dispensateur
de tous gens, obliges à toi toute la nature:
Qui d'une course infatigable parcours & visites
journellement les quatre coings de l'univers. Ta
beauté & lumière, tu l'empruntes de l'inconnue &
imperceptible à nos sentiments, la Divinité, & la
dépars d'une libérale largesse, sans aucun voile ne
couverture qui se vienne interposer entre deux, à la
lune ta chère épouse, pour nous en éclore ici bas
les effets; allumant par même moyen de ton inextinguible
& inépuisable flambeau tous les feux
célestes. Regarde-nous donc d'un oeil bénin & favorable,
& par l'excellente beauté qui se montre en
toi, élue-nous l'entendement à la contemplation
de cette autre plus grande que nul oeil mortel ne
saurait soutenir, ni l'esprit appréhender, que par
une profonde & pieuse pensée, entant qu'il lui
plaît l'en gratifier.
MAIS toi Souverain père de cet intellectuel
feu & lumière, que te pouvons-nous ici apporter
que de dévotes supplications & prières? qu'il te
plaise brûler du feu de ton SAINT-ESPRIT,
les volontés & les courages de nous autres tes humbles
bles
@

D U F E U E T D U S E L. 217

créatures, afin que nous te puissions servir
d'un corps chaste; & t'agréer d'une pure
nette conscience, à l'honneur & gloire de ton
saint nom, & salut de nos âmes; par nôtre Seigneur
JESUS-CHRIST son cher fils, qui vit &
règne avec toi Dieu coéternel, es siècles des siècles.

pict

E e
@

218

pict

T R A I T E' D U F E U
E T D U S E L

P A R L E S I E U R B L A I S E
D E V I G E N E R E.

Seconde Partie.

pict OUT homme sera salé de feu, & toute
victime sera salé de sel, en saint Marc
9. Du feu il en a été parlé ci-dessus.
Reste le sel dont il n'y aura moins de
choses à dire. Mais c'est un cas étrange que les cérémonies
du Paganisme se soient trouvées en cet
endroit, & infinis autres, aux traditions Mosaïques,
Le feu brûlera toujours sur l'autel, est-il dit au 6. du
Lévitique, lequel le Prêtre entretiendra en y mettant
du bois chaque matinée. Le feu sera perpétuel sans jamais
faillir sur l'autel, Et au second, Tu saleras avec du sel
toutes les oblations de tes sacrifices; & n'oublieras que
mettre le sel de l'alliance de ton Dieu dessus iceux: Tu
offriras en toutes oblations du sel. Lequel sel au 181. des
Nombres est appelé la *paction sempiternelle devant

Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte


@

D U F E U E T D U S E L. 219

Dieu à Aaron & à ses fils. Et Pythagore en ses symboles,
ordonne de ne parler de Dieu sans lumière,
& d'appliquer du sel en tous sacrifices & oblations.
Et non seulement Pythagore, mais Numa aussi
que la plus part tiennent avoir précédé Pythagore
de plus de cens ans, institua le même selon la doctrine
des Etrusques. Il n'est pas à croire que Moïse
si chéri bien-Aimé de Dieu, & si illustré de ses inspirations
dont procédèrent tous les enseignements
qu'il laissa, & si ardent persécuteur des idolâtries &
superstitions des Ethniques, en eût rien voulu emprunter.
Plus est-il vrai semblable qu'eux par les
instigations du Diable, qui s'est toujours reconstitué
comme un singe de son Créateur, pour se faire idolâtrer,
ait voulu détourner ces sacrés mystères à leurs
abusives impiétés, selon que le déduisent fort bien
Josèphe contre Appion, & saint Jérôme contre
Viligentius. Si que, tout de même qu'en la loi Judaïque,
il ne se fait point de sacrifices & oblations
au Paganisme, qu'on n'y admît du sel, selon
que le témoigne Pline, liv. 31. chap. 7. Maximè autem
in sacris intelligitur salis authoritas, quando nulla
conficiuntur sine mola salsa. Platon au Timée, Quand
en la *commixtion & mélange des éléments, le composé est
destitué de beaucoup d'eau, & des plus subtiles parties de
terre, l'eau qui y reste vient à se congeler à demi, la *salsature
s'y introduit, qui le *rendurcit d'avantage; & ainsi
se procrée le corps du sel, communicatif à l'usage de notre
vie, en tant que touche le corps & ses sentiments; accommodé
E e ij

Note du traducteur :
*commixtion : assembler, mêler plusieurs éléments
*salsature : salure
*rendurcir : endurcir???


@

220 T R A I T E'

par même moyen selon la teneur de la loi, à ce
qui dépend du divin service, comme étant sacré & fort agréable
aux Dieux: dont il l'appelle τεοφιλἐσ ........
C'est pourquoi Homère l'appelle divin; dont Plutarque
au 5. livre de ses Symposiaques, question 10.
rend plusieurs raisons; & entre autres, pour ce qu'il
symbolise à l'âme qui est de nature divine, & tant
qu'elle réside au corps, elle le garde de putréfaction,
comme fait le sel la chair morte, où il s'introduit
en lieu de l'âme qui la garde de se corrompre:
dont quelques-uns des Stoïques auraient dit
que la chair de porc de soi était morte, & que l'âme
n'y était semée qu'à guise de sel pour la conserver
plus longuement exempte de putréfaction;
Quibus anima data est pro sale. Nos Théologiens disent
que la cérémonie de mettre du sel dedans l'eau
quand on la cuit, est venue de ce qu'Elisée fit au
quatrième livre des Rois, chapitre 2. de radoucir
les eaux de Jéricho, en jetant du sel dans leur source.
Et cela dénote que le peuple, lequel est désigné
par l'eau (Aquae multae, gentes multae sunt) pour être
sanctifié, se doit instruire de la parole de Dieu, que
le sel signifie, avec l'amertume & repentance qu'on
doit avoir d'offenser Dieu; comme l'eau fait aussi la
confession tant de sa foi, que de ses péchés de la
*commixtion desquels deux, sel & eau, en procède
un double fruit, se séparer de ses méfaits, & se convertir
à de bonnes oeuvres. Et d'autant que la repentance
de ses péchés doit précéder la confession auriculaire;

Note du traducteur :
*commixtion : assembler, mêler plusieurs éléments


@

D U F E U E T D U S E L. 221

laquelle repentance est dénotée par l'amertume
du sel, on le bénit aussi premier que
l'eau. Il est pris aussi pour la Sapience, Vos estis sal
terrae, &, Habete sal in vobis. Et pour ce qu'en tous les
sacrifices anciens se mettait du sel; de là est venu
qu'au baptème on met du sel en la bouche de la
créature, avant que la baptiser de l'eau. A ce qu'elle
ne peut avoir encore actuellement, le mystère du
sel y supplée pour l'heure.
DU FEU donc, & du sel dépendent de
grands mystères & secrets, compris sous les deux
principales couleurs, rouge & blanc: car, comme
met le Zohar, toutes choses sont blanc & rouge;
mais il y a beaucoup d'intervalles de l'un à l'autre.
Dieu teint nos péchés qui sont rouges, car la concupiscence
vient de sang & de la sensualité de la
chair arrosée de sang; & nous teignons sa blancheur
& miséricorde en un rouge ou rigueur de justice
par le feu qui embrase nos charnels désirs, &
leur pourchasse le jugement, qui est par tout où est
le feu, s'il n'est amorti de l'eau salutaire. Et quand
les pervers prévalent au monde, comme ils font
ordinairement, la rougeur & le jugement s'y épand
& toute la blancheur se couvre, qui s'altère
plutôt en rouge que ne fait le rouge en blancheur;
laquelle si elle prédomine, tout au rebours
resplendit d'elle. A ces deux couleurs se rapportent
aussi la loi ancienne, & l'Evangélique: la rigueur
de justice, & la miséricorde; la colonne de
E e iij
@

222 T R A I T E'

feu par l'obscurité de la nuit, & la nuée blanche
sur jour; le vin & le pain, le sang & la graisse, qu'il
n'était pas loisible de manger: Vous ne mangerez
point de chair avec le sang: en Gen. 9. & au 3. du Lévit.
Toute la graisse est au Seigneur par un édit perpétuel.
Vous ne mangerez aucune graisse ni sang. Ce qui est encore
plus particulièrement répété au 17. où la raison
en est rendue; pour ce que l'âme, c'est à dire la
vie de la chair, est au sang, lequel mystiquement
représentait celui du M E S S I E, auquel consistait
la vie éternelle; si qu'il n'était pas loisible d'en
user d'autre avant son avènement. De même la
Zohar graisse était réservée à Dieu, tant celle que les
M. 30. Hébreux appellent cheleb, qui couvre les intestins,
& est séparée de la chair; que l'autre dite chumen,
qui y est annexée. Mais métaphoriquement la
graisse est prise pour la substance la plus exquise;
comme au 18. des Nombres, les décimes qui étaient
le meilleur des fruits, sont dites la graisse
d'iceux. De laquelle manière de parler nous usons
aussi, quand nous disons; Faites que cette portion
soit bien grasse, de quelque chose que ce soit. Et
au Psaume 80. Cibauit eos ex adipe frumenti. Pourrait
être aussi que Moïse sachant assez que ces
deux suffisances, sang & graisse, sont de mauvais
suc & *nourrissement, & se corrompent bien tôt
hors de leurs vaisseaux, en aurait défendu l'usage:
ou si nous voulons entrer en quelque mystère,
pour ce que dans le sang consistent les esprits vitaux,

Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture


@

D U F E U E T D U S E L. 223

qui sont de nature de feu; & que la graisse est fort
susceptible de flamme, & propre à faire des lumières,
qui sont une représentation de l'âme. Mais
l'huile l'est aussi pour les lampes, qu'il n'a pas défendue
au manger, & nous ne voyons pas qu'au
divin service on use de chandelles de suif. Ces deux
encore, feu & sel, dénotent le vin & le lait. J'ai
bu mon vin avec mon lait. Cant. 5. par le vin étant
désigné l'arbre de science de bien & de mal, à savoir
la vaine curiosité des choses mondaines; & par
le lait celui de vie, dont Adam fut privé pour
avoir voulu goûter de cet autre-là, qui était la
prudence humaine. Devant qu'Adam eût transgressé
(dit le Zohar) il était fait participant de la Sapience de
la lumière supérieure, ne s'étant point encore séparé de
l'arbre de vie: mais quand il s'en voulut distraire après la
notice des choses basses, cette curiosité ne cessa qu'elle ne
l'eût du tout dépouillé de la vie, pour l'incorporer à la
mort. Jacob & Esau, les deux principaux Potentats
de la terre qui en sont descendus. Item la rose
& le lys; dont l'eau qui s'en extrait & monte par la
chaleur du feu qui l'élue est blanche, encore que
les roses soient rouges; comme est la fumée qui
s'exhalait du sang & de la graisse qu'on brûlait à
Dieu pour en envoyer en haut la vapeur; afin de
dénoter, dit le même Zohar, qu'on ne lui doit
rien offrir que de candide: car la rouge représente
le péché, & la punition qui s'en ensuit; é le blanc
la sincérité avec la miséricorde & la récompense
@

224 T R A I T E'

finale qui l'accompagne. Qu'est-ce, dit le Zohar, qui
se désigne par les roses rouges, & le lys blanc? C'est l'odeur
de l'oblation, provenant du sang rouge, & de la
graisse qui est blanche; que Dieu se réserve pour sa portion.
Laquelle graine se rapporte à la victime, ou homme
animal qui se nourrit de la graisse, ainsi que les
esprits vitaux font du sang: Par quoi il est dit,
quand on jeûne pour s'exténuer & macérer les aiguillons
de sa chair & concupiscence; qu'on offre
la graisse à Dieu, lequel veut de sa créature l'âme,
qui est le feu & le sang; & le corps, à savoir la graisse
dont il se nourrit; mais l'un & l'autre incontaminés,
purs & nets, sans corruption, ainsi que s'ils
étaient passés par le feu & salés. Pourtant il veut
qu'on les lui brûle, afin qu'ils montent en fumée
blanche, & odeur de suavité devant lui: car la fumée
est plus spirituelle que la matière donc le feu
la subtilisant l'enlève à guise d'un encensement. Et
de fait tout ce monde ici n'est qu'une odeur qui
monte à Dieu, par fois bonne & agréable, par fois
mauvaise & ennuyeuse. La forme de la chose qui
consiste en sa figure & couleur, demeure incorporée
à la matière, où l'oeil la va appréhender, & s'y
associe. Le goût y demeure aussi attaché; que la
salive détrempe pour le communiquer à la saveur.
Mais l'odeur s'en sépare, & parvient de loin en
vapeur inapercevable au sentiment du nez &
cerveau. Par quoi l'écriture particularise l'odeur
en la rose & au lys; le rouge & le blanc; dont l'odeur
deur
@

D U F E U E T D U S E L. 225

ne s'évanouit point. Et encore que les roses
soient rouges, l'eau néanmoins qui s'en distille, &
la fumée, si on les brûlait, en sont blanches, ainsi
que celles de l'encens, dont il est dit au Psaume
140. Dirigatur oratio mea sicut incensum in conspectu
tuo: par les oraisons s'entendant non tant seulement
les prières, mais tous nos désirs, nos pensées,
actions & comportements: & là dessus Rabbi
Eliezer fils de Rabbi Simeon auteur du Zohar,
faisant sa prière, paraphrase ainsi: Cela est assez
connu & manifeste devant toi, ô Seigneur mon
Dieu, Dieu de nos pères, que je t'ai offert ma graisse, &
mon sang. Je te les ai offerts en odeur de suavité, avec
une ferme foi & créance; macérant, châtiant la sensualité
de mon corps. Qu'il te plaise donc, Seigneur, que
l'odeur de ma prière sortant de ma bouche sois présentement
adressée devant ta face, comme l'odeur d'un holocauste
qu'on te brûlerait dessus l'autel de la propitiation;
& de l'avoir pour agréable. Il dit cela, pour ce que depuis
l'avènement du SAUVEUR & la destruction
du second temple par les Romains, les sacrifices
Judaïques furent convertis en prières; les sacrifices
sanguinolents dénotés par les roses rouges de couleur
de sang; & les *incruentes, comme les minchad, &
autres semblables de farine, par les lis qui sont blancs,
suivant ce qui est dit es Cantiques 5. & 6. Dilectus
meus candidus & rubicundus: qui pascitur inter lilia.
Sous ces quatre couleurs au reste qui désignent
les quatre éléments; le noir, la terre; le blanc, l'eau;
F f

Note du traducteur :
*incruenter : ensanglanter


@

226 T R A I T E'

le bleu, l'air; & le rouge, le feu, sont compris de trèsgrands
secrets & mystères. Autrefois en lisant dans
Pline liv. 35. chap. 10. qu'Apelles avait peint Alexandre
tenant la foudre dans la main: digiti eminere videntur,
& fulmen extra tabulam esse; sed legentes meminerint
omnia ea constare quattuor coloribus; Je ne savais bonnement
spécifier quelles étaient ces quatre couleurs
qui devaient être les principales en nature, jusques
à ce que j'ai appris du Zohar de les considérer
en une lumière; où cela est bien à noter, qu'il y en a
deux attachées au lumignon, à savoir le noir dénotant
la terre, & le rouge qui en procède, le feu;
& deux à la flamme, le bleu en la racine vis à vis du
noir, & le blanc au haut opposé au rouge. Mais
voyons comment cela cadre bien à la théorie
Chimique, qui constitue de ces quatre éléments
deux solides & fixes, qui se préparent ensemble,
la terre & le feu qui adhèrent au lumignon; &
les deux autres liquides volatils & coulants, l'eau &
l'air, blanc & bleu, comme est la flamme qui est liquide
& en perpétuel mouvement. Et ne faut
pas trouver étrange que l'air, le bleu, soit plus
bas que l'eau ou la flamme blanche qui est au haut,
parce que la partie aérée, qui est l'huile & la graisse,
se sépare plus tard & plus mal-volontiers du composé
que ne fait l'eau qui est plus opposée au feu:
mais voyons plus mystiquement là dessus ce qu'en
parcoure encore d'abondant le Zohar. La lumière
rouge tant en la terre comme au ciel est celle qui
@

D U F E U E T D U S E L. 227

détruit & dissipe tout, car c'est la tige de l'arbre de
la mort; comme on peut voir en une lampe, chandelle
& autre lumière, dont la racine est en la terre, à
savoir cette noirceur corruptible & corrompante
qui abreuve le lumignon, & les branches & rameaux
sont la flamme bleue & blanche. Le lumignon
avec sa noirceur & rougeur est le monde élémentaire,
& la flamme le céleste. La couleur rouge commande
à tout ce qui est au dessous d'elle & le dévore.
Et si vous dites qu'elle domine aussi au ciel, non
qu'au monde inférieur: on pourra répondre; Et
combien y a-il de vertus & puissances là haut qui
sont destructives, & dissipent les choses basses subjacentes?
Toutes les supérieures sont ancrées en
cette lumière rouge, & les inférieures non; car elles
sont crasses, grossières & obscures: & cette lumière
rouge, qui est *contiguement au dessus, les ronge
& dévore, & n'y a rien en ce bas monde qui n'en
soit détruit. Elle pénètre & entre es pierres, les
perse & troue, que les eaux peuvent passer à travers,
noient tout dans les abîmes & creux de la terre,
où elles se départent de côté & d'autre, tant qu'elles
viennent à se rassembler de nouveau en leurs
abîmes, passant à travers les ténèbres qui se confondent
avec elles: ce qui est cause que les eaux
montent & dévalent; (montent quand elles viennent
de la mer par dessous terre, à leurs sources,
pour de nouveau couler dessus terre en bas, retournant
au lieu d'où elles sont parties) si que les
F f ij

Note du traducteur :
*contiguement : qui touche


@

228 T R A I T E'

eaux, les ténèbres & la lumière se pèle-mêlant il en
fait là dedans un autre chaos, que la nature vient à
démêler (la chaleur à savoir qui y est enclose) de
l'ordonnance du dispensateur souverain, qui lui
commande. Et s'en font des lumières qu'on ne saurait
voir, parce qu'elles sont ténébreuses. Chaque
canal au reste monte *contremont avec sa voix,
dont ces abîmes sont ébranlés, & crie à son compagnon,
(Abyssus ad abyssum clamat in voce cataractarum
suarum:) Et qu'est-ce qu'il crie? Ouvre-toi
avec tes eaux, & j'entrerai en toi. Ce sont tous mystères
assez mal-aisés à comprendre, mais qui ne
tendent qu'à démontrer l'affinité & connexion du
monde sensible avec l'intelligible, & de l'élémentaire
au céleste: car comme est dit en un autre endroit;
Le firmament universel, qui s'appelle le firmament
du ciel, contient les choses supérieures &
inférieures, bien que par diverses manières: ce
qu'on peut voir en un flambeau, où la noirceur,
qui est la terre, est le fondement des trois éléments &
couleurs; la rouge n'étant qu'une inflammation &
ardeur jointe à la noirceur, sans flamme aucune ni
lumière, comme font le bleu & le blanc, qui procèdent
d'une même racine, toutes tendant & s'aller
unir avec la flamme blanche qui est au dessus, & la
plus haut élevée des autres: néanmoins elle n'est
pas pour cela si pure & si dépouillée de toutes ordures,
qu'elle ne procrée de la suie & fumée noire
& infecte: dont elle a besoin d'être dépurée par le

Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut


@

D U F E U E T D U S E L. 229

feu, tant qu'il ait achevé de consumer sa corruption,
& la rendre en une parfaite blancheur, qui
de là en avant ne s'altère plus. Et c'est ce que nous
avons dit ci-devant, que le feu laisse deux sortes*****
d'excréments non assez dépurés pour le premier
coup; les cendres en bas, dont par le même feu
s'extraie la substance incorruptible du sel, & le verre
finalement: ce que le Zohar n'a pas ignoré,
quand il dit sur Exode, Ex lixiuio ex quouis cinere
confecto, educitur sal & vitrum: Mais ores qu'il ne
l'eût pas dit, c'est chose assez commune & manifeste
à ceux qui manient le feu. Lequel excrément
*cineral vient de *l'adustion & embrasement
des charbons: mais la suie qui es plus spirituelle,
parce quelle monte & est élevée en haut,
naît de la flamme qui n'a eu le loisir & pouvoir
de l'achever de *mondifier; si que le pur & impur
sont montés ensemble. Et certes rien ne saurait
mieux convenir à nos âmes après leur séparation
du corps, qui emportent avec elles les impuretés
qu'elles ont attirées de lui pendant leur séjour
ici bas; si qu'il faut qu'elles repassent par le feu,
& en soient achevées de blanchir du tout: Omnis
homo igne salietur, & omnis victima sale salietur:
Le lumignon & les cendres représentants l'homme
extérieur animal, & son corps, & les deux flammes
bleue & blanche; la bleue le corps céleste & éthéré,
& la blanche, les âmes dépouillées de toute corporéité:
qui es gens de bien seront brûlées du feu qui
F f iij

Note du traducteur :
*cineral : de cendre
*adustible : qui peut brûler
*mondifier : purifier, nettoyer


@

230 T R A I T E'

*ard toujours dessus l'autel, & salées du sel de son
alliance; les promesses à savoir de son MESSIE,
auquel le prince de ce monde n'a que voir, ainsi
qu'il a en la postérité d'Adam, qui est toute remplie
de cendres, dont il fut le premier bâti; & de la suie
du péché originel, dont il l'entacha par la désobéissante
prévarication: si que nous sommes la nuit
où Moïse commence à compter le jour, parce que
selon la chair nous sommes devant le MESSIE,
lequel étant venu depuis, est le jour éclairé de ce
clair soleil de justice, que les cabalistes disent être
la représentation du (****) Ihouah, dont le fourreau,
comme ils l'appellent, est Adonai, dont Dieu le
devait tirer dehors: car c'est celui qui *mondifiera
les justes, & brûlera les méchants du feu noir &
*caligineux. A quoi bat aussi ce qui est dit que
des animaux du trône descendra un lion enflammé
lequel dévorait les oblations. Il y a des Anges
commis sur chaque membre qui pèche, dont
ils se constituent les délateurs: car tout homme
qui commet quelque offense, soudain il se délégue
lui-même un accusateur qui ne lui sera pas favorable
plus qu'il ne doit, mais lui apprêtera un feu
d'en haut pour brûler ce membre qui aura forfait.
Mais le Ihouah intervient là dessus, qui avec son
eau de miséricorde éteint ce feu, après que la partie
délinquante aura été purgée de ses macules. Et n'y
a que lui seul, qui est l'Ange de paix, qui puisse faire
la réconciliation de l'âme & Dieu, à quoi elle parvient

Note du traducteur :
*ardoir, ardre : brûler
*mondifier : purifier, nettoyer
*caligineux : qui est de la nature du brouillard


@

D U F E U E T D U S E L. 231

par l'intercession de ce sacré nom. Non est
aliud nomen. Tout cela met le Zohar, qui est assez
Chrétiennement parlé pour un Rabbin, qui jamais
ne fut baptisé.
CELA *premis pour un fondement de ce que
nous dirons ci-après; le texte Grec de saint Marc
porte, πα̑σα .................; là où la version
Latine que l'Eglise tient, pour ρυσἰα a victima, comme
à la vérité ce mot Grec signifie toutes fortes de
sacrifices, hosties, victimes, & cérémonie. Mais
Porphyre livre 2. des sacrifices le particularise aux
herbes qu'on offrait aux Dieux. Car du commencement
on ne leur présentait pas, ce dit-il, de l'encens,
myrrhe, benjoin, storax, aloès, labdanum, &
autres semblables gommes odorantes; mais tant
seulement quelques herbes vertes, ainsi que certaines
prémices des germes que la terre produisait; Moïse de stina le
car les arbres furent procrées de la terre premier même en Genèse 2.
que les animaux, & la terre revêtue d'herbes avant
que produire les arbres. Au moyen de quoi eux
cueillant certains pieds d'herbes toutes entières,
avec leurs feuilles & racines, & leurs semences,ils les
brûlaient, sacrifiant l'odeur & fumée qui en procédait,
aux Dieux immortels: & de cette exhalation
qu'elles jetaient, que les Grecs appellent
ρυμἰασισ, le mot de ρυσἰα serait provenu; par quoi
on ne le réfère pas proprement aux sacrifices sanguinolents:
car par plus de huit vingts tant d'ans
les Romains, de l'ordonnance de Numa, n'eurent

Note du traducteur :
*premis : établit un commencement???


@

232 T R A I T E'

aucune images des Dieux; ni autres sacrifices que
de farine avec du sel, qui étaient de là appelés
δὐ..., c'est à dire sans sang. Jusqu'ici Porphyre.
IL a été dit ci-devant, que rien n'était plus
commun, ni moins bien connu, que le feu: & autant
en pouvons-nous dire du sel: pourquoi c'est
que Moïse en a fait si grand cas, que de l'appliquer
en tous sacrifices, l'appelant l'alliance perpétuelle
de Dieu avec son peuple: de laquelle alliance, des
Hébreux dite berith, s'en trouvent trois ou quatre
marques dans l'Ecriture: l'arc en ciel au 9. de Genèse:
la circoncision à Abraham au 17. & la *paction
du sel universelle au 18. des Nombres: Plus la *paction
de la Loi reçue en Horeb, au Deuter. 5. Dominus
Deus noster pepigit nobiscum pactum in Horeb:
lequel a été de tout temps en une très-singulière &
vénérable recommandation envers toutes sortes
de gens: Benedicitis mensas salinorum appositu, dit Arnobius
aux Gentils. Mais Tite-Live au 26. Vt salinum
pateramque deorum causa habeant. Et Fabrice
très-vaillant Capitaine Romain, n'eut onques or ni
argent qu'une petite tasse, dont le pied était de
corne, pour faire ses offrandes aux Dieux; & une
salière pour s'en servir en ses sacrifices: descendant,
selon que met Pline livre 33. chap. 12. d'avoir autre
argenterie que ces deux-là. C'était au reste une
marque & symbole d'amitié, que le sel; par quoi la
première chose qu'on servait à des étrangers sur-
venant

Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte


@

D U F E U E T D U S E L. 233

venant, était du sel, pour dénoter la fermeté de
leur amitié contractée. Et le grand Duc de Moscovie,
selon que met Sigismundus Liber en son traité
de rebus Moschouiticis, ne saurait faire un plus grand
honneur à ceux qu'il veut favoriser, que de leur
envoyer de son sel. Archiloque, comme l'allègue
Origène contre Celsus, reproche entre autres choses
à Lycambe d'avoir violé un fort saint & sacré
mystère, de l'amitié conçue entr'eux par le sel, &
leur commune table. Et sur saint Mathieu parlant
de Judas, Il n'a point eu, ce dit-il, de respect ni de
souvenance de nôtre commune table, ni du sel ni
du pain que nous avons mangé ensemble. Et Lycophron
au poème de l'Alexandre appelle le sel
ἁγ...., purificatif & lustratif, faisant allusion à ce
ci d'Euripide, Θἀ...............................
Que la mer lave tous les maux des hommes: parce que
la mer, que les Pythagoriciens, à cause de son amertume
& *salsuginosité, appelaient la larme de Saturne,
& un cinquième élément; n'est autre chose
que du sel dissous dans de l'eau. Et certes c'est une
chose fort admirable, de la grande quantité qui est
du sel; attendu que nous tenons pour une infaillible
maxime, que Dieu & la nature ne font rien en vain:
Car outre ce qui s'en trouve dedans la terre, partie
en liqueur, qu'on fait *décuire, partie en glaçons,
comme à Halle de Saxe, & à Berrhe en Provence;
partie en roche dure, comme en Teplaga, terre des
Nègres, où on l'apporte de plus de deux cens lieues
G g

Note du traducteur :
*salsugineux : salé
*décuire : cuire


@

234 T R A I T E'

loin sur leurs testes, & la transportent de main en
main par relais jusques au Royaume de Tombur, servant
de monnaie qui a cours par tous ces quartiers;
comme on fait aussi en la province de Caindu en la
Tartarie Orientale selon Marc Pole liv. 2. cha. 38. &
aussi que s'ils n'en avaient à tous propos en la bouche,
leurs gencives se pourriraient, à cause des ardeurs
extrêmes qui y règnent, accompagnées de
certaines humidités marécageuses corrompantes
pour raison de quoi ils ont besoin de la tenir continuellement
arrosée d'une chose qui empêche la
putréfaction. J'ai éprouvé par plusieurs fois fort
exactement, que de l'eau marine il se tire prés de la
moitié de sel, faisant évaporer doucement l'eau
douce qui y est mêlée. Quelle quantité donc énorme
de sel resterait-il, si la substance douce de la
mer en était extraite? Il n'y a sablons & déserts de
quelque longue étendue qu'ils puissent être, qui
s'y sussent comparer, non pas à la deux-millième
partie; car beaucoup de gens veulent égaler,
voire préférer en quantité & grandeur la mer à la
terre. Il ne nous faut trop ici arrêter à beaucoup
de particularités que touche du sel Pline livre 35.
chap. 7. la plus grand part ne dépendant que d'un
ouïr dire; car toutes ne tendent qu'à montrer qu'il
y a en premier lieu deux sortes de sels, comme c'est
à la vérité; le naturel & artificiel. Le naturel croît en
glaçons, ou en roche à par soi dans la terre, coml'eau
me nous avons dit ci-dessus; l'artificiel se fait de
@

D U F E U E T D U S E L. 235

de la mer, ou de la liqueur, comme une saumure
qui se tire des puits salins, ainsi qu'en Lorraine,
& la Franche comté de Bourgogne, qu'on
fait *décuire & congeler sur le feu. Il en apporte
tout plein d'exemples, & mêmement de ceux qui
sont les plus difficiles à croire: la foi en soit par
devers le diseur: & entre autres de certain lac du
Tarentin en la Pouille, point plus profond que de
la hauteur des genoux, dont l'eau en Eté par la
chaleur du soleil se convertit toute en sel. Et en la
province de Babylone croît certain bitume liquide,
un peu épais, dont ils usent en leurs lampes
en lieu d'huile. Cette substance inflammable en
étant dépouillée, reste du sel qui était caché là
dessous: comme de fait nous le voyons par expérience,
que de toute chose qu'on brûle s'en peut
extraire du sel; mais il ne se révèle point, que ce
qui y est d'aquosité & d'onctuosité inflammable
n'en ait été exterminé par le feu: cela fait, le sel
reste es cendres: & ce sel-là, dit Geber en son
testament, retient toujours la nature & propriété
de la chose dont il est extrait, si cela se
fait en un vaisseau clos, & que les esprits ne s'en
évaporent point; car il resterait ce que l'Evangile
appelle sal infatuatum, comme nous dirons
ci-après.
L E meilleur sel au reste qui soit point, & le
plus sain, est celui qui se fait de l'eau de la mer
en *Broüage. Et à l'exemple d'icelui il faut que le
G g ij

Note du traducteur :
*décuire : cuire
*brouage : ???, broillier : mélanger, brou : bouillon écume, boue


@

236 T R A I T E'

terroir par tout où se fait le sel d'eau marine, soit
argileux & gluant, comme la terre à potier, &
celle dont se font les tuiles. Il faut corroyer
outre-plus par artifice ce terrain, de peur qu'il
ne suce & en boive l'eau qu'on y attirera; ce qui
se fait en le battant avec un grand nombre de
chevaux, ânes & mulets attachés les uns aux autres,
qu'on y promène, tant qu'il soit bien ferme
& solide, ainsi que quelque aire de grange à
battre le bled. Cela fait, & après avoir creusé les
canaux, pour y mettre l'eau, dont il faut que ces
salins soient aucunement plus bas que la mer,
(Pline livre second chapitre 106. met que le sel
ne se peut faire sans de l'eau douce) on dresse en
premier lieu un grand réceptacle où s'attire l'eau,
lequel est nommé le Jard; & au bout d'icelui une
écluse, par laquelle, y ayant été appliquée au
bas une hanche avec son bondon, dit *l'amezau,
on fait couler l'eau du jard en des parquets qu'on
nomme couches: & de ces couches, y donnant
la pente requise, par d'autres bondons, deux en
nombre, appelés les pertuis des poètes, qui y
sont enchâssés dans d'autres parquets dits entablements,
*virefons, & moyens, pour faire tourne-virer
l'eau par divers détours & canaux, à
guise presque d'un labyrinthe; si qu'elle fait un
grand chemin, avant que de se venir à la fin
rendre dedans les parquets & carreaux; où le sel
se doit congeler & toujours se diminuant la quantité

Note du traducteur :
*l'amezau : ???
*virefons : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 237

de l'eau, afin que les rais du soleil y puissent
avoir plus d'action, & qu'elle en soit mieux échauffée,
avant que d'entrer dans les aires où se
fait la finale congélation. Mais pour parvenir à
cela par certains degrés & mesures proportionnées,
il y a par tout des passes qu'on hausse & baisse
ainsi que celles d'un moulin. Toute la terre au reste
qu'on tire en creusant ces parquets & aires, on l'arrange
autour d'icelles, comme une chaussée ou
rempart, qui est appelé le *bossis, de largeur convenable
pour passer deux chevaux de front; lequel
sert tant à retenir l'eau, qu'à mettre dessus les monceaux
de sel fait & congelé, dits les vaches; & à aller
& venir, comme sur une digue, ou chaussée de
marais à autre, pour l'enlever, & porter sur les bêtes
de somme dans les vaisseaux qui l'attendent là
auprès en la rade. En hiver ils les couvrent de
joncs, lesquels se vendent puis après fort bien pour
l'utilité qui s'en tire; & ce de peur des pluies & neiges,
& autres humidités de l'air, qui le détremperaient
de nouveau. Et sont toutes ces levées si obliques
& tournoyantes, que pour une lieue en travers
de droit chemin, il en faut faire sept ou huit;
de sorte que s'y étant enfourné bien avant on s'y
pourrait perdre qui ne connaîtrait les adresses,
ou n'aurait quelque bon guide à cause des détours
& des ponts qu'il faut savoir aller choisir
pour passer d'un lieu à autre: & serait bien mal-aisé
d'en faire une charte & description, principalement
G g iij

Note du traducteur :
*bossis : probablement de bosse???


@

238 T R A I T E'

en hiver que tout est presque couvert d'eau;
& encore plus d'y entrer à main armée. Pour la conservation
de ces marais salins, tous les ans après que
les chaleurs sont passées; le sel ne se pouvant faire
que durant les mois de Mai, Juin, Juillet, & Août;
les sauniers ont accoutumé d'ouvrir certaines
bondes, pour y laisser entrer l'eau de la mer, tant
que toutes les formes & parquets soient couverts;
autrement les gelées les dissiperaient. Que si durant
que le sel se glace & se crème il survient quelque
forte pluie, c'est autant de retardement, & de
quinze jours pour le moins; parce qu'il faut vider
toute l'eau des parquets que la pluie aurait altérés,
& pourtant es années froides & pluvieuses malaisément
en peut-on faire.
JE me viens en cet endroit souvenir d'un *expériment
que j'ai fait plus que d'une fois, lequel donnerait
bien à penser, fût-ce à Aristote. Je pris huit*****
ou dix livres de gros sel commun, que je fis dissoudre
dans de l'eau chaude, écumant les ordures qui
y pouvaient être: & l'ayant bien laissée rasseoir,
versai le clair par inclination dans un chaudron
sur le feu; où je fis évaporer toute l'eau, tant que
le sel me resta au fonds blanc comme neige: puis
achevai de le dessécher dans un pot; lui donnant à
la fin une bonne *estrette de feu par quatre ou cinq
heures. Refroidi qu'il fut, je le départis en plusieurs
écuelles de Beauvais, pour abréger & gagner
temps au serein sur une fenêtre où le soleil ne

Note du traducteur :
*experiment : expérience
*estrette : ???


@

D U F E U E T D U S E L. 239

donnait point, & avais choisi un temps humide
pour plus faciliter la dissolution; recueillant tous
les matins ce qui s'en était résout en eau, tant que
au bout de sept ou huit jours tout le sel acheva
de se dissoudre; n'en restant que je ne sais quelle
crasse ou limon, en bien petite quantité, que je mis
à part. Toutes mes dissolutions je les mis en des
cornues, & distillai toute l'eau qui peut monter,
laquelle était douce, car la *salsuginosité ne monte
point, mais demeure fixe au fonds du vaisseau; &
donnai sur la fin une autre bonne *estrette de feu
avec des bâtons de *cotteret. Ayant rompu les
cornues, je mis le sel qui y était demeuré congelé,
à dissoudre à l'humide comme devant, tant qu'il
n'en resta que de la crasse & limon comme au précédent.
Je distillai ce qui peut monter d'eau, & réitérai
tous ces régimes, tant que tout mon sel en
fût résout & distillé en eau douce: ce qui vint à la
sept ou huitième fois. Les limons je les lavai fort
bien avec l'eau, pour en extraire ce qui y pouvait
être resté de salure; & si les recalcinai & lavai,
tant qu'il n'en resta qu'un limon ou terre pure sans
aucun goût. De ce peu de sel que j'en avais extrait,
j'en fis comme j'avais fait des autres; si que tout
mon sel, sans rien perdre de la substance, s'en alla
en eau douce, & en ce limon insensible, qui ne revint
qu'à une ou deux onces. Que serait donc
devenue cette *salsature du sel? Certes j'y perds mon
latin & ne sais que dire là dessus: mais tant est qu'il

Note du traducteur :
*salsugineux : salé
*estrette : ???
*cotteret : petit panier
*salsature : salure


@

240 T R A I T E'

en va ainsi à la vérité que je dis. Si quelqu'un me
voulait dénouer ce point, certes il me ferait plaisir.
Je le *lairray donc démêler aux autres pour venir
aux particulières louanges du sel, sans lequel,
dit le même Pline, on ne saurait vivre civilement.
Toute la grâce & gentillesse, l'ornement
plaisirs & délices de la vie humaine, ne se sauraient
mieux exprimer que par ce vocable; lequel s'étend
aussi aux voluptés de l'âme, la douceur & tranquillité
de la vie; & à une souveraine réjouissance &
repos de toutes fatigues & travaux. Il renouvelle les
Salacitas. aiguillonnements & désirs amoureux d'engendrer
son semblable :& a obtenu cette honorable qualité
Salarium. de salaire des gens de guerre; & des plaisants mots
Sales. facétieux, & joyeuses rencontres, sans blesser personne,
dont il aurait été appelé les Grâces; dont
saint Paul aux Coloss. 4. Vôtre parole soit toujours
consiste en sel avec grâce. Et en fin est tout l'assaisonnement
de nos viandes, qui sans cela demeureraient
fades & insipides. Si qu'à bon droit aurait-on dit
en commun proverbe, Sale & sole nihil utilius; qu'il
n'y a rien plus utile & nécessaire que sont le soleil, &
le sel: Ainsi en discourt Pline au lieu allégué. Et
Plutarque livre & question 4. des Symposiaques;
Sans le sel rien ne se peut manger d'agréable au goût;
car le pain même en est plus savoureux si on y en mêle;
par quoi l'on accouple ordinairement es temples & *lectisternes
Neptune avec Cérès; car les choses salées sont
comme un allèchement & aiguillon excitant l'appétit; Si
que

*lairrer : laisser
*lectisterne : festin sacré dans l'antiquité romaine
#

@

D U F E U E T D U S E L. 241

que devant toute autre nourriture on prend celle
qui est aiguë & salée; là où si on commençait par
les autres, il se prosternerait incontinent. Ce qui n'a
point de saveur, se pourrait il manger sans sel? dit Job, 6.
chap. Le sel aussi rend le boire plus délicieux, & est
d'infinis autres usages & commodités à la vie qui
tient plus de l'homme, là où la privation d'icelui
la rend brutale. C'est au reste une marque & symbole
d'équité & justice; à cause qu'il garde & conserve
ce où il s'introduit & attache. D'amitié aussi
& de gratitude, suivant ce qui est dit au premier
d'Esdras, chap. 4. où les Lieutenants du Roi Artaxerxes
lui écrivent en cette sorte; Nous ressouvenant
du sel que nous mangeons en ton Palais, nous ne voulons
faillir de t'avertir fidèlement de ce qui vient à nôtre connaissance,
concernant le service de ta hautesse. Etant le
sel là mis pour une des plus grandes obligations
qu'on puisse avoir, parce que c'est une chose pure,
nette, & sainte & sacrée, qu'on appose la première
dessus la table: Si qu'Aeschines en son oraison de la
mal-administrée ambassade, fait grand cas du sel
& table publique d'une ville considérée avec une
autre: Et de fait, y a-il rien de plus permanent &
plus fixe au feu, ni de plus approchant de sa nature,
parce qu'il est mordicant, acre, acéteux, incisif,
subtil, pénétratif, pur & net, fragrant, incombustible,
& incorruptible, voire ce qui préserve
toutes choses de corruption: & par ses préparations
se rend clair, cristallin & transparent comme l'air;
H h
@

242 T R A I T E'

car le verre n'est autre chose qu'un sel très-fixe, qui
se peut extraire de toutes sortes de cendres, des unes
plus prochainement que des autres; mais il n'est pas
dissoluble à l'humide comme le sel commun, ni
celui qui s'extraie des cendres par une forme de lessive,
qui est *liquable avec cela, es fortes expressions
de feu: qui sont néanmoins deux contraires résolutions,
& répugnantes l'une à l'autre: principe en après
de toute humidité *liquable, onctueuse, mais *inconsumptible.
Il est outre-plus la première origine,
tant des métaux que des pierres & pierreries, voire
de tous les autres minéraux; des végétaux pareillement,
& des animaux, dont le sang, l'humeur urinale,
& toute autre substance est salée pour la préserver
de putréfaction: & en général, de tous les
mixtes & composés élémentaires. Ce qui se vérifie de
ce qu'ils se résolvent en lui; si qu'il est comme l'autre
vie de toutes choses; & sans lui, ce dit le Philosophe
Morien, la nature ne peut rien ouvrer nulle part
ni chose aucune être engendrée, selon Raymond
Lulle en son testament. A quoi tous les philosophes
Chimiques adhèrent, que rien n'a été créé ici bas
en la partie élémentaire de meilleur ni plus précieux
que le sel. Il y a donc du sel en toutes choses; & rien
ne pourrait subsister, si ce n'était le sel qui y est
mêlé; lequel lie les parties ensemble comme une
colle; autrement elles s'en iraient toutes en menue
poudre: & leur donne *nourrissement. Car au sel y
a deux substances; l'une visqueuse, gluante & onctueuse

Note du traducteur :
*liquation : séparation de substances hétérogènes
*inconsumptible : qui ne peut être consumé
*nourrissement : nourriture


@

D U F E U E T D U S E L. 243

de nature d'air, qui est douce: & de fait, il n'y
a rien qui nourrisse que le doux; l'amer & le salé,
non. L'autre est *aduste, acre, pungitive, & mordicante,
de nature de feu, qui est laxative; car tous sels
sont laxatifs; & rien ne lâche qui ne participe de
nature de sel. Voila pourquoi c'est que ceux qui
boivent de l'eau marine, meurent bien tôt de dysenteries;
le sel qui y est mêlé leur faisant une érosion
es boyaux; car il n'y a rien de corrosif qui ne
soit sel, ou de nature de sel; ignée de soi, ce dit Pline,
livre 31.chapitre 9. & néanmoins ennemi du
feu actuel; car il y trépigne, tressaute, & pétille: corrodant
au reste tout où il s'attache, & le desséchant;
combien que ce soit la plus forte & permanente
humidité de toutes autres; & est humiditas, dit Geber,
quae super omnes alias humiditates expectat ignis pugnam;
ainsi qu'on peut voir es métaux qui ne sont
autre chose que sels congelés & *décuits par une
longue & successive décoction dans les entrailles
de la terre: où leur humidité s'est d'abondant fixée
par la tempérée chaleur qui s'y retrouve. Et ces selslà
participent de nature de soufre & argent vif;
lesquels joints ensemble font un troisième, le sel à
savoir métallique, qui a la même fusion & résolution
que le sel commun: lequel est pris pour un
symbole de l'équité & justice, comme aussi sont
les métaux, bien que par une autre considération:
car fondez de l'or, argent, cuivre, & autres métaux
ensemble, ils se mêlent tous également; de façon
H h ij

Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*décuire : cuire


@

244 T R A I T E'

que si sur cent parts d'argent, voire deux cens, vous
en fondez une d'or, la moindre partie de cet argent,
en quelque endroit que vous la veuillez prendre
de la masse totale, aura endroit soi pris sa juste
& égale portion de l'or, & non plus ni moins: par
quoi ils sont pris pour la justice distributive. Mais
le sel, c'est pour ce que partout où il s'attache, chair,
poisson, végétaux, il les garde de se corrompre, &
les conservent leur entier, & les fait durer par de
longues suites de siècles; au contraire du feu, qui
est un fort mauvais hôte; car il brigande & extermine
tout ce qui le loge chez soi, ne cédant qu'il
ne l'ait converti en cendres; dont s'extraie le sel
qui y était auparavant contenu. Si qu'ils s'accordent
& conviennent aux deux, feu & sel, & avec les
ferments aussi, en ce qu'ils convertissent tout ce
sur quoi ils peuvent exercer leur action. Plutarque
livre & question 4. des Symposiaques, *extollant le
sel, met que toute chair ou poisson qu'on mange,
est chose morte, & procédée d'un corps mort:
mais quand la faculté du sel s'y vient introduire,
c'est comme une âme qui les revivifie, & leur donne
grâce & saveur: Et au cinquième livre, question
dixième, rendant raison pourquoi Homère appelle
le sel divin; il met que le sel est comme un
tempérament & fortification de la viande dedans le
corps, & qui lui donne une convenance avec l'appétit.
Mais c'est plutôt pour la vertu qu'il a de préserver
de putréfaction les corps morts, qui est comme

Note du traducteur :
*extoller : élever, exalter, vanter


@

D U F E U E T D U S E L. 245

résister à la mort, ce qui appartient à la divinité;
(Non dabis sanstum tuum videre corruptionem) ne
permettant pas que ce qui est privé de vie, périsse si
tôt de tous points; mais tout ainsi que l'âme, la
divine partie qui est en nous, maintient le corps en
vie (anima data est porcis pro saluté, ce met Pline après
les Stoïciens) de même le sel prend ainsi qu'en sa
sauvegarde une chair morte pour la garantir de putréfaction;
dont le feu des foudres est réputé pour
être divin, à cause que ceux qui en sont touchés
demeurent longuement sans se corrompre, comme
fait de sa part le sel qui a cette propriété & vertu.
Ce qui montre la grande convenance & affinité
qu'ils ont ensemble; par quoi Evenus *soulait
dire, que le feu était la meilleure sauce du monde:
ce qui est de même attribué aussi au sel. Toutes
lesquelles choses ci-dessus confirment l'occasion
pour laquelle Moïse, & après lui Pythagore, auraient
fait si grand cas du sel, pour couvrir dessous
son allégorie ce qu'ils voulaient donner à entendre
par lui, que nos âmes & consciences, dénotées par
l'homme en saint Marc; l'homme à savoir intérieur;
& nos corps par la victime, doivent être
offerts purs, non souillés & sans corruption, à Dieu;
Ut exhibeatis corpora vestra hostiam viuentem, sanctam, Rom. 2.
Deo placentem, &c. Il y aurait peut-être une autre
raison qui aurait mû Moïse à exalter si fort le sel;
que selon que le déduit bien au long Rabbi Moïse
Egyptien au 3. livre de son Moré, chap. 47. où il
H h iij

Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre


@

246 T R A I T E'

rend particulière raison de la plus part des cérémonies
Mosaïques, son principal but était de renverser
toutes idolâtries, même celles des Egyptiens
où elles avaient la plus grande vogue qu'en nulle
autre part; lui voyant que leurs Prêtres détestaient
si fort le sel qu'ils n'en usaient en sorte quelconque
à cause de la mer dont il procédait, en l'amertume
de laquelle s'allait perdre & filler la douce substance
du Nil, qu'ils tenaient être pour l'humeur radicale
dont germent & se nourrissent toutes choses
ici bas; en dépit d'eux, & au contraire de leurs
traditions, il en voulut faire une forme d'alliance &
*paction de Dieu avec le peuple Judaïque, que toutes
leurs oblations seraient accompagnées de sel. Et
au 2. du Paralip. chap. 13. il est dit, que Dieu donna
à David & à ses enfants le Royaume Israélite par
une alliance de sel, C'est à dire très-ferme & indissoluble;
pour ce que le sel empêche la corruption. Et
pourtant le SAUVEUR élut ses Apôtres pour
être comme un sel des hommes, à savoir pour
leur annoncer la pure & incorruptible doctrine de
l'Evangile, & les confirmer en une ferme persistante
foi, tant par paroles que par faits. Les Cabalistes
pénétrant plus avant en quelques mystères enclos
là dedans, méditent certaines subtilités par une
règle de la *Ghématrie dite ghilcal, qui consiste
es équivalences des nombres, que les Hébreux
assignent aux lettres. Celles de ce mot (***) malach,
qui signifie sel, montrent en leur supputation 78. car

Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte
*Ghématrie : combinaison de nombre dans la Cabale


@

D U F E U E T D U S E L. 247

mem vaut 40. lamed 30. & heth 8. Or divisez de telle
sorte que vous voudrez ces 78. toujours en résultera
quelque nombre représentant un mystère des
noms divins. Pour exemple, la moitié qui font 39.
montent autant que les lettres de (****) chuzu, le fourreau
ou revêtement du grand nom ; car caph vaut
20. vau 6. (Zain 7. & l'autre vau 6. Si en trois parties,
chacune montera 26. qui est le nombre du *tétragrammaton
(****), Ihouah, vau valant 10. he 5. vau 6.
& he 5. En six parties, ce seront 13. pour chacune, qui
équipollent à la numération de piété. En treize ce
seront six que vaut le vau, lettre représentant la vie
éternelle: outre que le six est le premier nombre
parfait, parce que ses parties le constituent, sa sixième
à savoir un; La tierce, deux; & sa moitié trois;
laquelle perfection n'a pas un des autres nombres:
en six jours fut parfaite la structure de l'univers.
Il y en a autres plusieurs mystères en l'Ecriture. En
XXVI. ce sera le nombre de la très-sainte & sacrée
TRINITE, car trois fois XXVI. font LXXVIII. En
XXXIX. deux, que vaut le beth, symbole du Verbe ou
seconde personne, & la maison des Idées de l'Archétype,
que Platon a fort bien connues, Aristote
non. Et finalement les 78. dénotent autant d'unités,
dont chacune représente l'unité de l'essence
d'un seul Dieu. Tout de même est-il du mot
(***) lechem pain, qui est un anagramme du précédent,
& consiste des mêmes lettres: par quoi non
sans cause porte le proverbe, Manger du sel avec

Note du traducteur :
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu


@

248 T R A I T E'

son pain. Rabbi Selomo sur les lieux dessus dits de
l'alliance de Dieu avec son peuple, désignée par le
sel, par où s'entend le pacte éternel du grand sacerdoce
du MESSIE, nous apporte une forme
d'allégorie assez étrange & fantastique: Que les
eaux d'ici bas en la terre se mutinèrent, qu'on les
eût ainsi séparées des supracélestes, ayant été le
firmament mis entre deux: au moyen de quoi Dieu
pour les apaiser, leur promit de faire qu'elles seraient
perpétuellement employées à son service en
toutes les offrandes & sacrifices, comme il fit depuis
Lévit. 2. en la loi qu'il donna aux Juifs: Quidquid obtuleris
sacris, sale condies.
IL y a au reste diverses sortes de sels, qui ont
différentes propriétés & vertus, selon les choses
dont ils sont extraits: Sal enim retinem proprietatem illius
rei à qua ortum est, dit Geber en son testament: voire
autant qu'il a d'odeurs & saveurs, qui toutes dépendent
du sel car là où il n'y a point de sel, il n'y a
point aussi d'odeur ni saveur. Et néanmoins de
toutes les saveurs, que Plutarque es causes naturelles
limite à huit; Pline livre 15. chap. 27. les étend
à treize; il n'y en a pas une qui soit salée; parce que
la saveur, comme veut Platon, vient de l'eau, qui
coule à travers la tige de quelque plante, & laisse sa
salure qui ne peut passer, comme plus grossière
qu'elle est, & terrestre; ainsi qu'on voie en l'eau de
la mer quand on la distille, ou qu'on la passe à travers
du sable, où elle laisse sa salure. Mais on
pourrait
@

D U F E U E T D U S E L. 249

pourrait dire à Platon que la saveur ne gît pas seulement
es plantes, mais aussi bien es animaux & minéraux,
& tous autres composés élémentaires. C'est
que lui & Aristote, & autres ratiocinatifs Philosophes,
se sont seulement arrêtés à ce que leurs arguments
& discours leur en imprimaient en ses fantaisie,
estimant qu'il ne peut être autrement que
ce que leurs raisonnements leur en démontraient,
la plus part faux & erronées: là où s'ils y eussent
voulu pénétrer empiriquement par des *expériments
qui leur eussent montré au doigt & à l'oeil la
vérité de la chose, ils en eussent pu être mieux
*acertenés, comme ont fait depuis les Arabes, & les
Philosophes Chimiques, qui ne se sont voulus assurer
de rien, que de ce qu'ils ont vu par plusieurs
fois sans varier au sentiment. C'est une maxime reçue
pour infaillible de tous les Naturalistes, que la
transparence vient de quand l'eau en sa composition
& mélange surabonde à la terre; & l'opacité au contraire,
quand la terrestréité prédomine l'eau; & serait
un crime de lèse majesté irrémissible d'en douter;
car qui est-ce qui doute, ce diront-ils, qu'il ne soit
ainsi? Moi, répliquerai-je, à qui l'expérience montre*****
tout le rebours, au moins que la cause de la transparence
& opacité ne provient pas de celle qu'ils
allèguent. Prenez du cristal, & passez le par un tant
soit peu sur des cendres chaudes, autant qu'on mettrait
à faire rôtir un marron: vous le trouverez
tout opaque, sans plus de transparence dedans ni
I i

Note du traducteur :
*experiment : expérience
*acertené : assuré


@

250 T R A I T E'

dehors en la superficie; & ce sans aucune déperdition
de sa substance, ni diminution de son poids.
Et à l'opposite en vue forte expression de feu, soufflant
dessus le plomb, dont rien ne peut être de
plus opaque, se convertira en une forme de hyacinthe
si transparente qu'on pourrait lire une menue
lettre à travers, ores qu'elle eût un pouce d'épaisseur:
& cette hyacinthe par le même feu retourne
derechef en plomb, & le plomb en hyacinthe.
Si donc ces profonds contemplateurs de la
nature & de ses effets, eussent voulu accompagner
leurs discours imaginatifs, de l'expérience qui révèle
infinis secrets par le feu, ils ne fussent pas tombés
en de telles absurdités; & eussent manifestement
aperçu sans aucun voile ni obstacle tout
plein de choses dont ils sont demeurés en irrésolution
& en doute, n'en ayant parlé que comme aveuglette
& à tâtons. Car nous ne pouvons pas
découvrir les secrets des choses par y procéder directement,
ni y parvenir en y entrant, à manière de
parler, par la porte de devant; car la nature va en ses
ouvrages *ratièrement & à cachettes; mais par la
porte de derrière, ou *l'échellant par les fenêtres
les Grecs appellent cela διἀλυσις; Compositionem etenim
rei aliquis scire non poterit, dit fort bien Geber,
qui destructionem illius ignoraverit. Et cela se fait par
le feu, lequel sépare les parties, comme il a été dit
ci-devant. Il y a donc deux diverses substances
au sel, par quoi il cause divers effets, l'une douce

Note du traducteur :
*ratièrement : chichement, avec avarice
*l'échellant : escaladant


@

D U F E U E T D U S E L. 251

& glutineuse, inflammable, de nature d'air, nourrissante,
liante; l'autre, acre, mordicante, & *séparative,
qui n'engendre rien. Les Poètes en leurs mythologies
ont appelé celle-ci Océan; & la douce, dont la
saumure de la mer est détrempée, & rendue liquide,
Téthys, comme met Plutarque au traité
d'Osiris, laquelle allaite & nourrit toutes choses.
Mais l'eau simple ne serait pas suffisante elle seule
pour nourrir, si elle n'était assistée, es choses qui
sont attachées à la terre, du sel qui y est enclos &
mêlé parmi, ayant une douce onctuosité *glacineuse.
Car tout ainsi qu'en l'eau de la mer il y a deux
substances, la douce & salée; il y en a subalternement
deux au sel. Mais on pourrait dire qu'il ne
nourrit pas, ni ne produit rien; c'est pourquoi
on a accoutumé de raser les maisons des traîtres, &
les semer de sel, comme si on les réputait indignes
de rien plus produire. Le sel de vrai ne produit rien
ainsi qu'il est; où sa substance douce est tellement
enfoncée dans la salée, qu'elle ne se peut expliquer
en action, ainsi qu'il est, si d'aventure elle n'en est
désemprisonnée; car la salure la prédomine & la
couvre. Mais on pourra répliquer à ce qui a été dit
ci-dessus, que l'eau douce seule ne nourrit ni ne
produit rien: qu'on voit au contraire par expérience
en plusieurs herbes aquatiques, qui croissent
au milieu des eaux, & en des cailloux, qu'elle
engendre des coquilles, des poissons même, &
des vers: Somme que sa procréation s'étend es
I l ij

Note du traducteur :
*séparative : qui sépare
*glacineuse : figeante???


@

252 T R A I T E'

trois genres des composés, minéraux, végétaux,
animaux. Et de fait, mettez de petits cailloux dans
quelque fiole, & de l'eau dessus, la renouvelant
tous les jours; au bout de quelque temps vous les
trouverez tellement engrossés & accrues, qu'ils ne
pourront plus sortir par le goulet où ils étaient
entrés. Mais à la vérité tout cela provient du limon
qui est mené parmi l'eau; comme les grenouilles
& autres choses qui le procréent en la moyenne région
de l'air, du limon que les rais du soleil y ont
enlevé avec l'eau; car toutes pluies, neiges, & autres
telles impressions participent beaucoup de limon.
De là vient que la neige fume & engraisse les
terres; & que l'eau de pluie est plus co-naturelle
aux arbres, herbes & semences, mêmement celles
qui tombent avec orages & tonnerres, que celles
des puits & des rivières. De quoi s'efforce Plutarque
d'amener tout plein de raisons es causes naturelles,
qui n'ont pas beaucoup d'apparence. Plus
en y aurait, de dire que c'est pour ce qu'elles sont
là mieux *décuites & accompagnées d'un plus subtil
& chaud limon, & sont de plus légère *concoction
& *nourrissement pour les plantes; tout ainsi
que des viandes en l'estomac des animaux, les
unes plus que les autres: là où les eaux d'ici bas sont
plus crues & indigestes. Nous insistons un peu à
l'eau, pour ce que le sel n'est autre chose qu'eau
mêlée & liée avec une terre *arse & brûlée, de nature
de feu, qui la rend amère & salée. Si qu'avant

Note du traducteur :
*décuire : cuire
*concoction : digestion
*nourrissement : nourriture
*arse : incendiée


@

D U F E U E T D U S E L. 253

que sortir hors de ce propos de l'eau douce, nous
en toucherons ici un *expériment des plus rares, &*****
dont procèdent plusieurs belles considérations secrètes.
L'eau douce est un corps si homogène, qu'il
semblerait à la voir ainsi claire, transparente, & liquide,
en toutes ses parties ressemblant à soi-même,
qu'il ni eût qu'une seule substance, attendu
même que par les distillations elle passe toute; mais
il s'y en trouve bien une autre solide & compacte
en forme de terre, mêlée parmi son homogénéité
liquide, dont elle se sépare par artifice. Et c'est ce
que veut dire Aristote en la turbe des Philosophes:
Ex grossitie aquae terra concreatur. Et cela se peut voir
d'une eau agitée & battue, puis redistillée par plusieurs
fois, séparant toujours la cinq ou sixième
partie qui passera la première. Il vous faut donc
prendre bonne quantité d'eau de puits, de fontaine,
ou rivière, & de pluie même; & la laisser rasseoir
par vingt ou trente heures, afin que s'il y a
quelque ordure ou limon, il s'en sépare. Prenez de
cette eau, comme vous pourrez dire, quarante pintes;
& faites-en évaporer la moitié à feu fort léger
qu'elle ne bouille: mettez ces vingt pintes à part; &
en prenez de nouvelle eau comme dessus, dont
vous en ferez évaporer la moitié. Et continuez tant
que vous en ayez bien cent pintes d'à demi évaporée.
De ces cent, faites-en évaporer trente pintes;
& des soixante dix, vingt; des cinquante qui resteront,
vingt; des trente, dix; & des vingt, dix: & jetez
I i iij

Note du traducteur :
*experiment : expérience


@

254 T R A I T E'

tous les limons qui résideront, car ils ne valent
rien, & ne sont qu'immondicité & ordure, jusques
à la sept ou huitième évaporation ou distillation,
après laquelle en vôtre eau se manifesteront
infinis petits aromes & corpuscules, qui en fin
peu à peu se congèleront en une substance solide
de couleur grisâtre, déliée comme farine; de laquelle
j'ai vu de si admirables effets, qu'à peine
le saurait-on croire, en des chancres, gangrenes,
hémorragies, flux de sang, en des femmes nouvellement
accouchées, & par le nez maladies d'estomac,
& infinis autres tels accidents, que nulle
terre sigillée, ni *bol armene ne s'y sauraient
comparer. Il s'en peut faire des trochisques, l'empâtant
avec les dernières eaux qui en auront été extraites,
qui sont aussi de grande vertu à laver des
plaies, maladies invétérées d'estomac, & autres
semblables; par quoi il les faut bien garder. Vous
la pouvez aussi calciner par six ou sept heures dans
un petit pot bien lutté, & jetant dessus du vinaigre
distillé, bouillant, en dissoudre une partie, nourrissant
le reste. Calcinez-le derechef, & dissolvez
tant que vous ayez tout le sel qui sera blanc & de
goût suave: faites-le dissoudre à l'huile: vous en
tirerez bien de grands effets, même sur l'or. Mais
l'eau de la mer est encore de plus d'efficace que celles
des puits & rivières; l'eau douce, dis-je, qui aura
été séparée de la salée par distillation. Ce qui serait
fort aisé à faire prés de la mer, ayant à cette fin

Note du traducteur :
*bol armene : argile d'Arménie???


@

D U F E U E T D U S E L. 255

quatre ou cinq alambics de terre plombée; & plus
encore de l'eau douce qui se tire par distillation du
sel résous en liqueur à l'humide.
MAIS s'il y a bien une autre manière de procéder
en la séparation des substances de l'eau commune,
& plus spirituelles que la précédente. Prenez
de l'eau bien nette de puits, de rivière ou fontaine;
laissez-la rasseoir par vingt quatre heures, &
prenez-en le pur & le clair, que vous mettrez en
des vaisseaux de terre de Beauvais bien bouchés à
putréfier dans le *fiens chaud, par quarante jours,
le renouvelant deux ou trois fois toutes les semaines:
filtrez l'eau; & donnez-lui cinq ou six
bouillons seulement, en l'écumant avec une plume
des ordures qui s'élèveraient au dessus: Puis la mettez
en des cornues de verre, n'y en mettant que la
tierce partie, ou la moitié au plus, de ce qu'elles
pourraient contenir; & distillez-en des deux parts
les trois: puis changez de récipient, & achevez de
distiller toute l'eau, mais à petit feu. Alors renforcez
le feu peu à peu, tant que vous voyiez monter
des fumées blanches; continuez ce degré de feu
sans l'accroître jusqu'à ce qu'il ne monte plus rien:
laissez éteindre à par soi le feu, & refroidir le vaisseau,
puis cueillez ce sel qui se sera ainsi élevé vers
le bec de la cornue & dedans le récipient, & le gardez
en vaisseau de verre bien clos & scellé, en lieu
chaud & sec, afin qu'il ne se *surfonde & dissolve.
Remettez la cornue avec ce qui sera resté au fond

Note du traducteur :
*fiens : excréments
*surfondre : soumettre à la surfusion


@

256 T R A I T E'

& renforcez le feu tant que vous verrez monter
une huile rougeâtre; achevez-là de distiller: puis
cessez le feu. Prenez les fèces noires qui seront restées
au fonds; broyez-les, & mettez-en un sublimatoire
de bonne terre, à l'épaisseur d'un pouce,
& non plus: par six heures premièrement petit feu
puis renforcez-le par douze autres, tant que le sublimatoire
soit rouge, le feu étant toujours en un
même degré. Laissez refroidir & cueillez le sel qui
sera monté, & le gardez comme le précédent. C'est
le second sel armoniac volatil qui s'extraie de l'eau,
& sont l'un & l'autre de grande vertu à la dissolution
de l'or, ne portant aucun danger avec eux,
comme pourrait faire leur sel armoniac vulgaire,
qui a en soi de fort mauvaises qualités, là où ce qui
y est extraie d'une substance si familière au corps
humain, qui est l'eau douce. Maintenant prenez
toutes les fèces & résidences qui seront demeurées
au fonds du vaisseau; broyez les, & les faites dissoudre
dans la première eau que vous en aurez distillée,
après l'avoir fait un peu chauffer, afin qu'elle
dissolue le sel qui y peut être. Laissez-les reposer,
puis évacuez, & mettez à distiller la moitié de
l'eau. Changez lors de récipient, & à un peu plus
fort feu distillez le surplus de l'eau: & gardez-les
chacune à part en lieu froid. Mais n'achevez pas de
congeler du tout le sel au fonds du vaisseau; mais y
laissez quelque peu d'humidité pour créer des glaçons.
S'il n'est assez blanc, faites-le calciner par
trois
@

D U F E U E T D U S E L. 257

trois ou quatre heures en un pot de terre non
plombé; puis le dissolvez en la seconde eau: filtrez
& congelez, & le gardez en lieu sec, car c'est le sel
fixe & fusible. Si en tirant le premier sel armoniac
volatil, l'huile qui est *orde & ne vaut rien, montait
avec, faudrait mettre sel & huile en nouvelle eau,
& dépurer & putréfier comme devant; qui serait
à recommencer; par quoi il y faut aller sagement
en besogne. Il y a une autre manière d'y procéder,
qui est plus courte: Nam plures sunt viae ad unum
intentum, & unum finem, dit Geber. Prenez de l'eau
de pluie, ou de fontaine: mettez-en en une cornue
sur le sable à feu fort lent, & distillez-en la quatrième
partie, qui est la plus crue & subtile. Continuez
puis après la distillation jusqu'aux fèces que
vous jetterez. Et faites que vous ayez bonne quantité
de cette moyenne substance, dont vous réitérerez
la distillation par sept fois, étant toujours
la 4. partie qui sortira la première, qui est le phlegme,
& les fèces sont le limon. A la quatrième, vous
commencerez à voir des *sulfuréités de toutes
couleurs en forme de rayes & paillettes. Les sept
distillations parachevées, mettez vôtre moyenne
substance en un alambic à feu de bain fort léger,
& tirez ce qui pourra monter; qui sera encore
du phlegme. Puis vous verrez créer de petits *lapilles,
& paillettes de toutes couleurs, qui iront au
fonds. Cessez la distillation, & laissez *rasseoir: puis
évacuez ce qui sera resté de l'eau doucement, &
K k

Note du traducteur :
*orde : sale
*sulfuréité : de nature sulfureuse
*lapille : petite pierre, caillou
*rasseoir : reposer


@

258 T R A I T E'

faites ainsi de toute vôtre moyenne substance,
faites créer dans le bain ces *lapilles. Quand vous en
aurez quantité, desséchez-les au soleil, ou devant
un fort léger feu, & les mettez dans un matras bien
scellé, à feu de lampe, ou un semblable, par trois
ou quatre mois; & vôtre matière se congèlera &
fixera, hormis quelque petite portion d'icelle, qui
s'élèvera le long des côtés du vaisseau. Cette-ci est
la moyenne substance de la première matière de
toutes choses, qui est l'eau. Mais afin qu'on ne s'abuse,
toutes ces pratiques ne sont qu'une image &
portrait à demi ébauché ici, de la manière qu'on
doit tenir à extraire des liqueurs d'où se résolvent
de soi-même à l'humide toutes sortes de sels,
tant le commun, que sel alcali, de tartre, & autres
semblables; la substance douce, oléagineuse,
surnageant à l'eau, d'avec la salée & amère qui y
demeure dissoute, & après l'extraction de l'eau
demeure en sel congelé au fonds, c'est à dire, séparer
l'huile des sels: ce qui ne se fait pas sans grand
artifice, mais il n'est pas raisonnable de le découvrir
& divulguer tout *apertement, qu'on n'en réserve
quelque chose, de peur de faire tort à la curieuse
recherche des hommes doctes qui ont tant
pris de peine & travail pour parvenir à la connaissance
de ces beaux secrets.
Il nous a semblé devoir aucunement parcourir
les *expériments dessus dits de l'eau, tant pour l'importance
& la rareté d'ont ils sont, que pour ce que

Note du traducteur :
*lapille : petite pierre, caillou
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*experiment : expérience


@

D U F E U E T D U S E L. 259

cela dépend du sel, dont l'eau fait la principale
partie; & pareillement de la mer, dont séparant la
substance douce le sel demeure congelé solide: & de
ce sel résous à par soi à l'humide, s'en extraie par distillation
la plupart d'eau douce; au moyen de quoi
sans sortir du sujet du sel, il n'y aura point de mal
de toucher ici quelque chose de la mer, dont l'eau
est comme le corps; le sel y enclos non apercevable
à la vue, trop bien au goût, sont les esprits
vitaux, & la substance oléagineuse inflammable
enveloppée dans le sel, l'âme & la vie de nature d'air
ou de vent; Memento quia ventus est vita mea. Il y a
donc deux substances en la mer, & par conséquent
au sel; l'une liquide & volatile qui monte en haut,
est double; l'eau à savoir & l'huile, l'une & l'autre
douce: & l'autre fixe & solide, qui est l'amère &
salée. C'est pourquoi Homère appelle l'Océan le
père des Dieux & des hommes; car s'épandant de
toutes parts à travers les conduits & spongiosités
de la terre qu'il tient embrassée tout à l'entour, ainsi
qu'une seiche accrochée à quelque rocher; là dedans
par une providence de nature se fait une séparation
de substances; de la douce à savoir, & de la
salée; car l'eau marine passant & travers ces conduits
s'y dessale & tout ainsi que si on la distillait par un
alambic ou cornue, ou qu'on la coulât plusieurs
fois à travers du sable, dont partie en demeure empâtée
avec la terre pour la production & nourriture
des végétaux; partie passe es sources, puits &
K k ij
@

260 T R A I T E'

fontaines, dont se forment tous les fleuves & les
rivières: Tous fleuves entrent dans la mer, sans que delà
elle en regorge; puis ils retournent en leur lieu, afin que
derechef ils coulent. Et partie s'élit là haut par le
moyen du soleil & des astres qui l'attirent & sucent,
tant pour leur nourriture que pour la formation
des pluies, neiges, grêles, & autres impressions
aqueuses de l'air. La salée qui est plus grossière,
pesante & terrestre, demeure *invisquée es
veines & conduits de la terre, où la chaleur enclose
la cuit, digère, altère, & charge d'une en autre
nature pour la production de toutes sortes de minéraux,
moyennant la portion de l'eau douce y
entremêlé, qui dissous & relave ces sels, tant que
finalement ayant été amenés à leur dernière perfection
selon l'intention de nature, elle en forme
ce qu'elle aura déterminé. La mer donc n'est pas
si stérile & infructueuse, comme quelques Poètes &
Philosophes l'ont faite: Platon même dans le Phedon,
où il dit que rien ne s'y peut procréer qui soit
digne de Jupiter, parce que tous les animaux qui
s'y procréent sont très-farouches & indomptables,
indociles, & où il n y a aucune amitié ni douceur.
Mais que dirons-nous du Dauphin qui sauva Arion;
& de plusieurs autres allégués de Plutarque en
son traite, Quels animaux sont les plus avisés,
ceux de la terre, ou ceux des eaux? du poisson pareillement
dont les Indiens se servent ainsi que
d'un lévrier d'attache? mais il est petit, pour prendre

Note du traducteur :
*s'invisque : s'englue


@

D U F E U E T D U S E L. 261

les poissons, ne démordant jamais ce qu'il aura
une fois attaché. Certes un braque, ni chien couchant
ne sauraient être plus spirituels ni dociles
que ce poisson-là; s'il est au moins vrai ce qu'en
raconte avoir plusieurs fois vu à l'oeil, Gonçalo
de Oviedo au 13. livre de son histoire naturelle des
Indes, chapitre 10. & Dom Pietro Martyre d'un autre
sorte de poisson dit Manati; lequel ayant été
pris en la mer tout petit encore, &, de là porté en un
lac, se rendit domestique, & privé venait prendre
de la main des personnes du pain; & ne fallait de
venir de fort loin quand on l'appelait, se laissant
manier à leur volonté: & les portait même dessus
son dos comme en un radeau à travers le lac d'un
bout à autre. Mais les poissons d'eau douce sont-ils
plus dociles que ceux de la mer? Les Prêtres d'Egypte
sur tous les autres abhorraient la mer, l'appelant
la fin finale, mort & destruction de toutes choses,
à cause que son eau tue tous les animaux qui en
boivent; & est comme un sépulcre de tous les fleuves
qui se vont perdre & mourir là dedans; de même
que la terre l'est de tous les corps, sans que l'une ni
l'autre en regorge. A ce propos Chiia dans le Zohar,
déplorant la mort de Rabbi Simeon auteur d'icelui,
après s'être prosterné en terre, & l'avoir embrassée,
use d'un tel langage, O terre, terre, poudre, poudre,
que tu es dure & impitoyable; car tout ce qui peut
être de plus désirable à la vue, tu l'envieillis & le difformes.
Tu *débrises les luisantes colonnes du monde.
K k iij

Note du traducteur :
*débrises : brise


@

262 T R A I T E'

Combien éteint-tu de claires resplendissantes lumières,
qui reçoivent la leur de la vive source éternelle,
dont le monde est par tout illustré? Ces Princes
& Potentats donnés aux peuples pour les gouverner,
& leur administrer justice, donc ils se maintiennent
& subsistent, s'envieillissent & *desinent
en toi; & tu demeures toujours persistante en toi,
ne te pouvant saouler n'assouvir de tant de corps
qui s'y retournent, afin que le monde ait à s'y dépérir
& gâter, & puis se renouveler soudain: toutes lesquelles
mutations adviennent en toi. Mais pour
le regard de la mer, les Prêtres Egyptiens la détestaient
tant, qu'ils ne pouvaient voir même les
mariniers, ni les insulaires, comme gens qui de
toutes parts étaient retranchés de l'humain commerce
(Semotonsque orbe Britannos) par un élément
qu'ils disaient être le cinquième, ainsi austère,
outrageux & impitoyable; & pour cette cause s'abstenaient
du sel, pour ce qu'entre autres choses il
provoquait la lasciveté. L'occasion pour laquelle
aussi ils rejetaient ainsi la mer, était aucunement
mystique & allégorique, pour ce qu'elle ne lave ni
ne nettoie les taches & ordures: si qu'Homère fait,
& non sans raison, que Nausicaa fille d'Alcinous,
lave ses linges & drapeaux en une fontaine d'eau
douce sur le rivage de la mer; car à la vérité l'eau
marine ne lave pas: ce qu'Aristote, comme met
Plutarque au premier des Symposiaques, question
9. réfère à la saumure donc l'eau de la mer est tou-

Note du traducteur :

*desiner : avoir bonne figure, bonne mine


@

D U F E U E T D U S E L. 263

te remplie; si que n'y ayant rien de vide, elle ne
peut recevoir les ordures: Et une lessive n'est-elle
pas de même, voire encore plus remplie de sel, voire
plus onctueux & gras que celui de la mer? Si
que selon le témoignage du même Aristote, on
met de l'eau marine dans les lampes pour les faire
luire plus clair, & jetée dessus la flamme elle s'allume.
En quoi il y pourrait avoir aussi quelque
mystère contenu, concernant le feu & le sel & leur
affinité ensemble: Joint qu'on voit par là que le sel
est ennemi des ordures & immondices; & ne s'y
veut pas joindre ni associer, non plus que le feu:
qui non vult nisi res puras, dit le bon-homme Raymond
Lulle. Au propos dessus dit encore, Plutarque
es causes naturelles, met que l'eau de la mer ne
nourrit pas les arbres ni les plantes; parce qu'étant
grossière & pesante, elle ne peut monter en
leur sève: laquelle pesanteur & *grossitude se voit
de ce qu'elle porte de si grands fardeaux plus que la
douce; & cela vient du sel qui y est dissous, & est
terrestre, & par conséquent plus mal-aisé à enfoncer.
Outre-plus, les arbres étant selon l'opinion
de Platon, Démocrite, Anaxagoras, & autres,
ainsi qu'un animal terrestre, elle n'y peut donner
nourriture; nam amarum non nutrit, sed dulce tantum.
Mais que dirons-nous de tant de sortes de poissons
qui se procréent & nourrissent dedans la mer,
des herbes aussi & des arbres? Francisco d'Oviedo,
livre 2. chapitre cinquième, met qu'en la première

Note du traducteur :
*grossitude : grossièreté


@

264 T R A I T E'

découverte de Christophe Colomb, ils trouvèrent
comme de grandes prairies vertes & jaunes
en la haute mer plus de deux cens lieues loin de
terre, de certains herbages dits salgazzi, qui vont
flottant à fleur d'eau, selon que les vents les transportent
de côté & d'autre. En la relation de Francisque
Ulloa, il met que la racine des herbes dont
il donne la description & figure, ne s'enfonce
point davantage que de douze ou quinze brasses
dans l'eau, jaunes au reste comme cire. Mais on
voit assez d'autres herbes & arbrisseaux croissant le
long des plages de la mer, & dans la mer même.
Plutarque insiste au reste que ceux qui croissent le
long des rivages de la mer rouge, sont là procréés
& nourris du limon qu'y charrient les fleuves qui
tombent dedans. Ce qu'il eût pu dire plus à propos
de la mer majeur, autrement le pont Euxin.
Et Pline livre 18. chap. 22. que les herbes qui naissent
dans l'eau ne se nourrissent que des pluies;
mais il s'en ensuivrait qu'aussi bien s'en procréerait-il
en tous les endroits où il pleut indifféremment.
Aristote avec meilleure raison le réfère à la
*salsuginosité grasse & onctueuse; qui y est mêlée;
le sel étant gras & onctueux; ce qui est cause que
l'eau de la mer n'éteint pas si aisément le feu, que la
douce. Mais cette *salsuginosité est également par
toute la mer. Le même Pline, livre 19. chap. 11. spécifie
certaines herbes à qui les eaux salées profitent
beaucoup. Ce sont des secrets de nature à quoi le
discours

Note du traducteur :
*salsugineux : salé


@

D U F E U E T D U S E L. 265

discours humain peut malaisément arriver: car les
herbes par une providence d'icelle peuvent aussi
bien sucer & distraire de l'eau salée la substance
douce dont elles y sont procréées & nourries
que les poissons. Mais cela n'est pas de nôtre propos
principal; nous ne l'avons ici atteint que pour
montrer que le sel n'est pas infertile, mais cause la
fertilité, provocant l'appétit Vénérien, dont
Venus aurait été dite δ.., engendrée de la mer;
si qu'on donne du sel aux animaux pour les échauffer
davantage, & leur fait-on manger des
salures, comme met Plutarque es causes naturelles,
question 3. Et voit-on par expérience qu'es bateaux
chargés de sel s'engendrent plus de rats &
souris qu'es autres: ce qui *deburait d'autant décrier
le sel pour le regard des choses saintes, dont
toute lubricité doit être bannie; mais le sel est du
nombre des choses qui s'appliquent en la bonne &
mauvaise part. De la bonne nous en avons cidevant
allégué plusieurs passages: de la mauvaise,
pour la stérilité en Gen. 14. Tous s'assembleront en la
vallée sylvestre, qui est maintenant une mer de sel. Et au
chapitre 19. comme aussi en la Sapience 10. de la
femme de Lot, qui pour son incrédulité & n'avoir
obéi à la voix des Anges, fut convertie en une statue
de sel. Au 9. des Juges les habitations des rebelles
& traîtres sont rasées & semées de sel. Et au 2. de
Sophonias; Moab sera comme Sodome une désolation
d'orties & de chardons; & monceaux de sel. Mais nous
L l

Note du traducteur :
*deburer : inciter???


@

266 T R A I T E'

voyons sur les hausses & levées des marais salins de
Saintonge, où l'on vide les fanges qui sont aussi
salée que la mer propre, il se produit des meilleurs
blés qu'il est possible, & en fort grande
quantité; des vins aussi fort excellents. Mais il y a
une autre considération en cela, Comme en la marne,
& es Essarts de l'Ardenne, où l'on brûle des
taillis de sept ou huit ans, ainsi qu'on fait aussi les
chaux-vives: ce qui tient lieu de *fiens en leurs terres;
car ces cendres-là ne produiraient rien de soi,
non plus que la marne & le sel; mais ils sont cause
de production, pour ce qu'ils échauffent & engraissent
la terre. Il y a encore une autre raison,
qu'allègue Plutarque; Que par tout où il y a du sel
mêlé; rien ne se fige & constipe au dedans; laquelle
constipation empêcherait les herbes de poindre.
Du sel outre-plus nous proviennent infinis médicaments
& remèdes; sur quoi je ne m'amuserai
point ici à ce qu'en ont pu mettre Dioscoride,
Pline, & autres, qui en ont traité comme à la
*baulde & la volée à clos yeux les uns après les autres,
sans en avoir fait l'épreuve; joint que cela est
si trivial & battu que rien plus: mais toucherai ici
en passant pays, un *expériment dont j'ai vu de*****
fort admirables effets en des fièvres aiguës & inquiétudes
où l'on ne peut prendre repos. C'est un
frontal fait de cette sorte. Prenez un moyeu d'oeuf
frais, & autant de gros sel: battez-les ensemble en
forme d'onguent, que vous appliquerez sur le

Note du traducteur :
*fiens : excréments
*baulde : ???
*experiment : expérience


@

D U F E U E T D U S E L. 267

front entre deux linges & compresses. Il ne morfond
point le cerveau, ni ne cause de tels accidents
que font la conserve de roses, *l'oxyrhodinon
semblablement, & apporte bien plus de soulagement.

F I N.

pict

L l ij
@


Drapeau Page d'aide Retour. Flag Help frame Return. Bandera Página de ayuda Vuelta.
Flagge Hilfsseite Rückkehr. Flag (H)jælp side Tilbage. Bandiera Guida Torno.