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Réfer. : 2310 .
Auteur : Vigenère, Blaise de.
Titre : Traité du feu & du sel.
S/titre : excellent & rare Opuscule.
Editeur : Abel l'Angelier. Paris.
Date éd. : 1618 .
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T R A I T E'
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FEU ET DU SEL.
E X C E L L E N T
E T R A R E
Opuscule du Sieur Blaise de Vigenere
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T R A I T E'
D U
FEU ET DU SEL,
E X C E L L E N T
E T R A R E
Opuscule du sieur Blaise de Vigenere
Bourbonnois, trouvé parmi ses papiers
après son décés.
A
P A R I S, Chez la veuve Abel Langelier au premier
pilier de la grand' salle du Palais.
-----------------M.
DC. XVIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
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P R I V I L E G E
DV R O Y.
Ovïs par la grace de Dieu Roy de France
et de Navarre, A nos Amez Conseillers les gens tenans
nos Cours de Parlemens, Preuost de Paris, Bailly de Roüen,
Seneschaux de Lyon, Thoulouze, Bordeaux, Poictou, & le
Maine, leurs Lieutenans, à tous autres nos Iuges & Officiers
qu'il appartiendra, Salut, Nostre bien aimée Françoise de
Louuain, veufue de Feu Abel l'Angelier, viuant marchant
Libraire en l'Vniuersité de Paris, nous à fait remontrer qu'ayant auec beaucoup
de fraiz & labeur recherché les oeuvres du sieur de Vigenere, elle auroit recouuert
vn liure dudit sieur intitulé Traicté du feu & du sel, lequel elle feroit volontiers
imprimer, si elle ne craignoit que quelque Librairie & Imprimeur voulust faire le
semblable, la frustrant par ce moyen de son labeur, & du recouurement de ses
frais: Nous requerant à ces fins lettres necessaires. A ces causes, desirant bien &
fauorablement traicter la dite veusue l'Angelier, luy auons de nos graces & authorité
royal, permis & accordé, permettons & accordons imprimer ou faire imprimer
le dit liure, iceluy vendre & distribuer par tout cestuy nostre Royaume, & terres de
nostre obeyssance, sans qu'autres que ceux qui auront d'elle charge se puissent
entremettre en l'impression, vente & distribution d'iceluy soubs pretexe de quelconque
changement, desguisement, cause & occasion que ce soit, si ce n'est de son
gré & consentement, ou que les livres qu'ils exposeront en vente ayent par elle esté
imprimez: Et par le temps & terme de dix ans, à compter du iour qu'il aura esté
acheué d'imprimer, à la charge d'en mettre deux exemplaires en nostre bibliotheque
des Cordeliers de ceste ville de Paris, auparauant que l'exposer en vente,
suiuant nostre reglement. Declarant à ces fins tous autres liures & exemplaires
acquis & confisquez à la dite veusue l'Angelier, qu'elle pourra faire saisir nonobstant
oppositions ou appellations quelconques. Voulant en outre que les contreuenans
soient mulctez par amendes, & condamnez aux despens, dommages & interests; &
autres peines de droict. Si vous mandons que du contenu en ces presentes, vous
faictes, souffrer & laissez iouïr la dite veusue l'Angelier plainenent & paisiblement,
& à ce faire souffrir & obeyr de tout ceux qu'il appartiendra, en mettant par ladite
veusue au commencement ou fin dudit livre ces presentes ou bref extrait, Voulons
qu'elles soient tenues pour deuëment signifiées. Car tel est nostre plaisir. Donné à
Paris le 7. iour d'Octobre l'an de grace 1617: & de nostre regne le huictiéme.
Par le Roy en son Conseil. RENOVARD.
------------------------------------------------------------------------- Extraict des Registres de Parlement.
VEv par la Chambre des vacations les lettres patentes du septiesme du present mois d'Octobre,
signées par le Roy en son Conseil, RENOVARD, & scellées du grand scel, par lesquellles
inclinans à la supplication de Françoise de Louuain veusue de feu Abel l'Angelier, viuant
marchant libraire en l'Vniversité de Paris, luy permet imprimer ou faire imprimer, vendre &
debiter le liure intitulé Traicté du feu & du sel, sans qu'autres puissent ce faire que par son congé
& permission pendant dix ans, à commencer du iour qu'il sera parachevé sur les peines, & ainsi
que au long contiennent lesdites lettres. Requeste par elle presentée à fin d'entherinement
d'icelles conclusions du Procureur General du Roy, tout considéré. Ladite Chambre ordonne
que ladite de Louuain iouira de l'effect & contenu en icelles selon leur forme & teneur, à la
charge de mettre par elle deux exemplaires en la Bibliotheque du Roy és Cordeliers de ceste
ville de Paris suivant lesdites lettres. Faict és vacations le 17. Octobre 1617.
Signé DV TILLET.
T R A I C T E'
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A U
L E C T E U R. 
NTRE
les oeuvres du feu sieur
de Vigenère, tant parachevées,
qu'autres après son décès, mises
es mains de défunt l'Angelier
Libraire, pour les donner au
public, s'étant rencontré ce Traité DU FEU
ET DU SEL,
la recherche en a semblé si curieuse,
le sujet si beau, & la doctrine si peu
commune, qu'encore que l'Auteur n'y eus apporté
la dernière main, ni donné l'entière polissure;
néanmoins tel qu'il est on l'a estimé digne
de vous être présenté; & le lisant en ferez pareil
jugement. Recevez-le donc & en faites cas, s'il
vous agrée; vous persuadant que comme au tableau
de Vénus ébauché par Apéllés, l'excellence
des traits fait perdre l'espérance de le pouvoir
assez dignement parachever.
à ij
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| T R A I T E' D U F E U |
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| E T D U S E L |
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| |
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| P A R L E S I E U R B L A I S E | |
| D E V I G E N E R E. | |
| |
|
| PREMIERE PARTIE. | |
| |
|
YTHAGORE, celui sans doute |
|
| de tous les Ethniques, qui du commun |
|
| consentement & aveu de |
|
| tous, a le plus profond & avec moins |
|
| d'incertitude pénétré es secrets tant |
|
| de la divinité que de la nature, |
|
| l'ayant bu à pleins traits dans la vive source des |
|
| traditions Mosaïques; parmi ses symboles, où à la |
|
| lettre il touche une chose, & mystiquement y en |
|
| est sous-entendue & comprise vue autre; (en quoi |
|
| il imite les Egyptiens & Chaldéens, ou plutôt les |
|
| Hébreux dont le tout leur est provenu;) en met |
|
| ces deux-ci. Ne parler de Dieu sans lumière, & d'appliquer |
|
| en tous ses sacrifices & offrandes du Sel. Ce que |
|
| de mot à mot il a emprunté de Moïse, comme |
|
| A | |
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T R A I T E'
| | nous le déduirons ci-après; car notre intention |
| | est de traiter ici du FEU & du SEL. |
| | Et ce sur ce passage du IX. de S. Marc, sur lequel |
| | nous avons bâti le présent traité, πα̑ς .. .... ... |
| | .................................. Tout homme |
| | sera salé de feu; & toute victime sera salée de sel. En |
| | quoi quatre choses viennent à être spécifiées; |
| | l'homme, & la victime; le Feu, & le Sel: qui néanmoins |
| | se réduisent à deux, comprenant sous soi |
| | les deux autres; l'homme, & la victime; & le feu, & |
| | le sel; pour la grande conformité qu'ils ont par ensemble. |
| | AU COMMENCEMENT Dieu créa le Ciel & |
| | la Terre; ce dit Moïse tout à l'entrée de Genèse: |
| | Sur quoi Aristobule Juif, & quelques Ethniques, |
| | voulant montrer, que Pythagore, & Platon |
| | avaient lu les livres de Moïse, & de là tiré la plus |
| | part de leur plus secrète Philosophie; allèguent |
| | que ce que Moïse aurait dit, Que le Ciel, & la Terre |
| | furent créés tous les premiers, Platon en son Timée, |
| | après Timée Locrien, aurait dit, Que Dieu assembla |
| | premièrement le feu, & la terre, pour en |
| | bâtir cet univers: (nous le montrerons ci-après |
| | plus sensiblement du Zohar au lumignon d'une |
| | chandelle allumée; car tout consiste de la lumière, |
| | qui est la premiere créature de toutes) ces Philosophes |
| | se présupposant que le monde consistait, |
| | comme il fait à la Vérité, de quatre éléments, qui |
| | sont aussi bien au Ciel, & plus haut encore, comme |
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| en terre; & plus bas, mais diversement: les deux |
|
| plus hauts, l'air & le feu; étant compris sous le |
|
| nom du Ciel, & de la région éthérée; car αιυἡρ vient |
|
| du verbe αἴυω, luire & enflammer, les deux propriétés |
|
| de ces éléments: & sous le mot de terre, les deux |
|
| plus bas, terre & eau, incorporés en un seul globe. |
|
| Mais combien que Moïse mette le Ciel devant la |
|
| terre (& notez ici qu'en tout le Genèse, il ne touche |
|
| que les choses sensibles, des intelligibles c'est un |
|
| cas à part) néanmoins on n'est point bien d'accord |
|
| de cela, Juifs ni Chrétiens. Saint Chrysostome |
|
| Homélie premiere; Voyez un peu de quelle dignité la |
|
| nature divine vient à reluire en sa manière de procéder à |
|
| la création des choses. Car Dieu au rebours des artisans, |
|
| en bâtissant son édifice, épandit premièrement le ciel tout |
|
| autour, puis planta la terre au dessous. Il travailla premièrement |
|
| au comble, & par après vint au fondement. |
|
| Mais la façon des Hébreux est, que quand ils ont à |
|
| parler de plus d'une chose, ils mettent ordinairement |
|
| la dernière en ordre, qu'ils prétendent toucher |
|
| la premiere: & le même se pratique ici; où |
|
| le ciel est allégué devant la terre, qu'immédiatement |
|
| il vient à décrire après. In principio creauit |
|
| Deus caelum & terram; terra autem erat inanis & vacua. |
|
| De même en a usé saint Mathieu tout à l'entrée |
|
| de son Evangile: Le livre de la génération de |
|
| JESUS CHRIST, fils de David, fils d'Abraham. |
|
| Abraham engendra Isaac, &c. Car on sait combien |
|
| long temps Abraham fut devant David. D'ailleurs, |
|
| A ij | |
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| | il semble que Moïse veuille particulièrement |
| | démontrer que la terre fut faite devant le |
| | ciel, par la création de l'homme, qui est une image |
| | & portrait du grand monde, en ce qu'au 2. de Genèse |
| | Dieu forma l'homme du limon de la terre, |
| | c'est à dire son corps, qui la représente. Et puis inspira |
| | en sa face, ou lui boursouffla l'esprit de Vie, |
| | lequel se rapporte au ciel. A quoi bat aussi ce qui |
| | est écrit en la premiere aux Corinth. 15. Le premier |
| | homme de terre est terrestre, & le second homme du ciel |
| | est céleste: le premier homme Adam a été fait en âme vivante; |
| | & le dernier Adam en esprit vivifiant. A quoi |
| | se rapporte la génération de la créature, qui par six |
| | semaines après sa conception, n'est qu'une masse |
| | de chair informe, jusqu'à ce que l'âme qui y est infuse |
| | d'en haut la vivifie. |
| | LES quatre éléments au reste dont tout est bâti |
| | consistent de quatre qualités; chaud, & sec; froid |
| | & humide; deux d'icelles accouplées en chacun |
| | d'iceux. La terre, à savoir, de froid & de sec: l'eau |
| | de froid & humide: l'air, d'humide & de chaud: & |
| | le feu, de chaud & de sec; dont il se vient joindre |
| | avec la terre: car les éléments sont circulaires, comme |
| | veut Hermès; chacun étant entouré de deux |
| | autres, avec lesquels il convient en l'une de leurs |
| | qualités, qui lui est appropriée: comme la terre |
| | entre le feu & l'eau, participe avec le feu en sécheresse, |
| | & avec l'eau en froideur. Et ainsi du reste. |
| | L'HOMME donc qui est l'image du grand |
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| monde, & est de là appelé le microcosme ou petit |
|
| monde; comme le monde qui est fait à la ressemblance |
|
| de son archétype, est dit le grand homme |
|
| étant composé des quatre éléments, aura aussi son |
|
| ciel; & sa terre. L'âme & l'entendement sont son |
|
| ciel; le corps & la sensualité, sa terre. Tellement |
|
| que connaître le ciel & la terre de l'homme, est |
|
| d'avoir pleine & entière connaissance de tout l'Univers, |
|
| & de la nature des choses. De la connaissance |
|
| du monde sensible, nous venons à celle du |
|
| Créateur, & du monde intelligible: Per creaturam |
|
| creator intelligitur, dit saint Augustin. Le feu au reste |
|
| donne au corps le mouvement; l'air, le sentiment; |
|
| l'eau, la nourriture; & la terre, la subsistance. |
|
| Le ciel outre plus désigne le monde intelligible, & |
|
| la terre le sensible: chacun desquels est sous-divisé |
|
| en deux (en tout cas je ne parle qu'après le Zohar, & |
|
| les anciens Rabbins) l'intelligible au paradis, & à |
|
| l'enfer; & le sensible au monde céleste & l'élémentaire. |
|
| Origène fait en cet endroit un fort beau discours |
|
| tout à l'entrée de Genèse: Que Dieu fit premièrement |
|
| le ciel, ou monde intelligible; suivant |
|
| ce qui est dit au 66. d'Isaïe: Le ciel est mon siège; & la |
|
| terre mon marchepied. Ou plutôt c'est Dieu auquel |
|
| habite le monde; & non pas que le monde soit l'habitacle |
|
| de Dieu: In ipso enim viuimus, & mouemur, |
|
| & sumus: car le vrai siège & habitation de Dieu est |
|
| sa propre essence: & avant la création du monde, |
|
| comme met Rabbi Eliezer en ses chap. il n'y avait |
|
| A iij | |
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| | rien que l'essence de Dieu, & son nom, qui ne sont |
| | qu'une même chose. Après donc le ciel ou |
| | monde intelligible, poursuit Origène, Dieu fit le |
| | firmament, c'est à dire ce monde sensible; car tout |
| | corps a je ne sais quoi de ferme & solide, & tout |
| | solide est corporel. Et comme ce que Dieu proposait |
| | de faire consistait d'esprit & de corps; pour |
| | cette cause il est écrit, que Dieu fit premièrement |
| | le ciel, c'est à dire toute spirituelle substance, sur |
| | laquelle ainsi que sur quelque trône il se reposait. |
| | Le firmament pour notre regard est le corps, que |
| I. Cor. 3 | le Zohar appelle le temple; & l'Apôtre aussi; Templum
|
| | Dei estus vos. Et le ciel qui est spirituel, est notre |
| | âme, & l'homme intérieur: le firmament est |
| | l'externe, qui ne voit, ni ne connaît Dieu que sensiblement. |
| | De manière que l'homme est double: |
| I. Cor. 15. | (est corpus animale, & est spirituale) l'un intérieur
|
| | spirituel, invisible; celui que saint Marc en ce lieu |
| | désigne par l'homme: l'autre extérieur, corporel, |
| | animal, qu'il dénote par la victime; lequel ne comprend |
| | point les choses qui sont de l'esprit de Dieu, mais le |
| | spirituel discerne tout. Tellement que l'homme extérieur |
| | animal est comparé aux bêtes brutes, dont |
| Psau. 48. | se prenaient les victimes pour les sacrifices. Comparatus
|
| | est immensis insipientibus, & similis factus est |
| Ecclésiaste | illis. Nil enim habet homo iumento amplius: le charnel
|
| | & animal faut entendre, qui consiste de ce |
| | corps visible, lequel meure aussi bien que les bêbien |
| | tes; se corrompt & retourne en terre. Donc fort |
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| aurait dit Platon, ... ................. |
|
| Que ce qui se voit de l'homme, n'est pas proprement |
|
| l'homme. Et en l'Alcibiade prem. plus distinctement |
|
| encore; ἔτερον .................. |
|
| L'homme est je ne sais quoi autre que n'est son corps; à |
|
| savoir l'âme, comme il suit après. Ce que Cicéron |
|
| aurait emprunté au songe de Scipion: Tu vero sic |
|
| habeto; te non esse mortalem, sed corpus hoc: non enim tu |
|
| es quem forma ista declarat, sed mens cuiusque is est |
|
| quisque, non ea figara quae digito demonstrari potest. |
|
| Et le Philosophe Anaxarque, pendant que le Tyran |
|
| Nicocreon de Chypre se faisait broyer dedans |
|
| un grand mortier de marbre, criait à haute voix; |
|
| Broie fort, broie l'écorce d'Anaxarque, car ce n'est pas |
|
| lui que tu broies. |
|
| Me sera-il ici permis d'apporter quelque | |
| chose des Metubale ? Tout ce qui est, est ou |
|
| invisible, ou visible: l'intellectuel, ou sensible; |
|
| l'agent, & le patient; la forme, & la matière; l'esprit, |
|
| & le corps; l'homme intérieur, & l'extérieur; |
|
| le feu & l'eau; ce qui voit, & ce qui est vu. Mais |
|
| ce qui voit est bien plus excellent & plus digne, |
|
| que ce qui est vu; & n'y a rien qui voie que l'invisible: |
|
| là où ce qui est vu est comme aveugle: |
|
| par quoi l'eau est un sujet propre & convenable, |
|
| sur quoi le feu ou esprit puisse étendre son |
|
| action: aussi l'a il élue pour son domicile & demeure: |
|
| car s'y introduisant, il l'élue en haut en |
|
| nature d'air contigu à lui. Lequel esprit invisible |
|
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| | (Spiritus domini serebatur super aquas; ou plutôt, intubabat |
| | aquis) voyait le visible; mouvait l'immobile, |
| | car l'eau n'a point de mouvement de soi; il n'y a que |
| | l'air & le feu qui en aient: & parlait par les organes |
| | d'un muet; tout ainsi que quand par notre vent & |
| | haleine entonnant une flûte nous la faisons résonner |
| | quelque muette qu'elle soit. Ce corps & |
| | esprit, eau & feu, nous sont désignés par Caïn & |
| | Abel, les premières créatures de toutes autres, engendrées |
| | de semence d'homme & de femme; & par |
| | leurs sacrifices; dont ceux de Caïn provenant des |
| | fruits de la terre, étaient par conséquent corporels, |
| | morts, & inanimés; & quant & quant privés |
| | de foi, laquelle dépend de l'esprit; & se résolvaient |
| | par le feu en une vapeur aqueuse, ainsi que pour |
| | l'aller trouver en sa sphère & domicile, pour de |
| | nouveau pâtir sous lui. Mais ceux d'Abel étaient |
| | spirituels, animés, pleins de vie, qui réside au sang; |
| | & de piété & dévotion: aussi, ce disent Aben-Ezra, |
| | & l'Auteur de Fasciculus myrrhae, un feu descendit |
| | d'en haut pour les recueillir; ce qui n'advint |
| | pas à ceux de Caïn, que dévora un feu étrange; & |
| | par là était dénoté l'homme extérieur, sensuel, |
| | animal, qui doit être salé de sel; & Abel l'intérieur, |
| | spirituel, de feu. Lequel est double, le matériel |
| | & essentiel; l'actuel & potentiel, comme es |
| | cautères. Tout ce qui est sensible & visible, se purge |
| | par l'actuel; l'invisible & intelligible par le spirituel |
| | & potentiel. Saint Ambroise au traité d'Isaac, |
| | saac, |
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| & de l'âme: Qu'est-ce que l'homme, l'âme d'icelui, |
|
| ou la chair, ou l'assemblage de ces deux? car autre |
|
| chose est le vêtement, & autre ce qui en est revêtu. A la |
|
| vérité il y a deux hommes; je laisse le Messie à |
|
| part; Adam qui fut fait & formé de Dieu quant au |
|
| corps, de poudre & de terre; puis-après inspiré de |
|
| lui de l'esprit de vie: s'il se fût gardé de méprendre, |
|
| il était fait participant à pair des Anges, de la |
|
| béatitude éternelle; mais son péché l'en déposséda. |
|
| L'autre homme est celui qui vient à naître successivement |
|
| de l'assemblage de l'homme & la femme; |
|
| lequel pour son offense originaire est rendu |
|
| sujet à la mort, à peines, travaux, & mésaises; par |
|
| quoi il faut qu'il retourne dont il est venu: mais |
|
| quant à l'âme qui vient de Dieu, il demeure en son |
|
| franc arbitre: si elle veut adhérer à Dieu, elle est |
|
| est capable d'être admise au rang de des enfants: Qui |
|
| non ex sanginibus, neque ex voluntate carnis, neque |
|
| ex voluntate viri, sed ex Deo nati sunt. Tel fut Adam |
|
| devant sa premiere transgression. |
|
| L'AME donc qui est l'homme intérieur, spirituel, | |
| & le vrai homme, celui proprement qui vit; |
|
| car le corps n'a de soi point de vie, ni de mouvement, |
|
| & n'est autre chose que comme une écorce |
|
| & revêtement de l'interne, selon le Zohar, alléguant |
|
| ceci la dessus du 10. de Job; Tu m'as revêtu de peau & |
|
| de chair. A quoi semble battre aussi le 6. de S. Mathieu, |
|
| où pour nous montrer combien l'âme nous |
|
| doit être en plus grande recommandation que le |
|
| B | |
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| | corps, comme plus digne & précieuse; le SAUVEUR |
| | dit; N'ayez point souci de quoi vous revêtirez votre |
| | corps; le corps n'est-il pas plus que le vêtement? Et par |
| | conséquent l'âme plus que le corps, puis que le |
| | corps n'est que comme un vêtement de l'âme; lequel |
| | est sujet à se dépérir & user (omnes sicut vestimentum |
| | veterascent: Et l'Apôtre en la 1. aux Corinth. |
| | L'homme extérieur se déchet, mais l'intérieur se |
| | renouvelle de jour à autre.) Car il se lave, poursuit le |
| | Zohar, par le feu, ainsi qu'une Salamandre: & l'extérieur |
| | par l'eau, avec des savons & lessives, qui consistent |
| | toutes de sels. Desquelles deux manières de |
| | *repurgements il est ainsi parlé au 31. des Nombres. |
| | Tout ce qui pourra supporter le feu, sera purge par icelui: |
| | & ce qui ne le peut soutenir, sera sanctifié par |
| | l'eau de la purification. Ce qui était une figure de ce |
| | que le Précurseur dit au 3. de S. Mathieu; Bien |
| | vrai que je vous baptise d'eau à pénitence; mais celui |
| | qui vient après moi vous baptisera au S. Esprit, & en |
| | feu. |
| | MAIS voici comme en parle plus particulièrement |
| | le Zohar: Si ainsi est, Adam qu'est-il? Que si |
| | vous dites que ce n'est que peau & chair, & os & nerfs; |
| | il ne va pas de cette sorte: car pour en parler à la vérité, |
| | l'homme n'est autre chose que l'âme immortelle qui est en |
| | lui. Et la peau, chair, sang, os & nerfs; sont les vêtements |
| | desquels elle est enveloppée, ainsi qu'une petite créature naguère |
| | née dedans les couches & langes de son berceau. Ce |
| | ne sont qu'ustensiles & instruments octroyés aux enfants |
Note du traducteur :
*repurgement : purification, purgation
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| des femmes, & non pas l'homme ou Adam. Car quand |
|
| cet Adam ainsi fait est enlevé hors de ce monde, il est |
|
| dépouillé de ces instruments dont il avait été revêtu & |
|
| accommodé. C'est la peau dont le fils le l'homme est enveloppé, |
|
| avec sa chair, ses os, & nerfs: & cela consiste au |
|
| secret mystère de la Sapience, selon que l'a enseigné Moise |
|
| es *cortines du tabernacle, qui sont le vêtement intérieur, |
|
| & le tabernacle l'extérieur. A ce même propos l'Apôtre |
|
| au 5. de la 2. aux Corinthiens: Nous savons |
|
| assez que si notre habitation terrestre de cette infirme *cahuette |
|
| vient a être détruite, nous avons un édifice qui |
|
| n'est point bâti de main d'homme, mais est permanent éternellement |
|
| là haut es cieux: dont nous désirons d'être revêtus |
|
| de notre domicile au ciel; si toutefois nous sommes |
|
| trouvés vêtus, & non nus. Par ainsi Adam, quant |
|
| au corps, est une représentation du monde sensible, |
|
| ou sa peau correspond au firmament. (extendens |
|
| caelum sicut pellem.) Car comme le ciel couvre & |
|
| enveloppe toutes choses, de même fait la peau |
|
| tout l'homme: en laquelle sont introduites a asséchées |
|
| ses étoiles, & signes, & savoir les traits & |
|
| linéaments es mains, au front, au visage; par ou se |
|
| révèle aux hommes sages & qui le savent discerner, |
|
| l'inclination de son naturel, imprimée en l'intérieur. |
|
| Et qui de là ne le conjecture, est comme celui |
|
| à qui le ciel étant ainsi que couvert de nuages, |
|
| ne peut apercevoir les constellations qui y sont; |
|
| ou bien qui serait offusqué de sa vue. Et encore |
|
| que les sages & experts en ces choses, y puissent aucunement |
|
| B ij | |
Note du traducteur :
*cortine : rideau, tenture
*cahuette : cahute
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T R A I T E'
| | remarquer ce qui est dénoté par ces |
| | traits & linéaments de la paume de la main, & des |
| | doigts, au dedans d'iceux; car par le dehors c'est |
| | un cas à part, & ne s'en manifeste que les ongles, |
| | qui ne sont pas un petit secret & mystère; parce |
| | qu'elles s'offusquent en la mort, & ont toujours |
| | vu luisant lustre durant la vie; au poil, es yeux, au |
| | nez, aux lèvres, & tout le reste de la personne. Car |
| Genès. 2. | comme Dieu a fait le Soleil, la Lune, & les étoiles,
|
| | pour y remarquer au grand monde, non tant seulement |
| | le jour, la nuit, & les saisons, mais les mutations |
| | des temps, & beaucoup de signes qui doivent |
| | apparoir en terre: aussi a-il fait & marqué en |
| | l'homme, le petit monde, certains traits & linéaments |
| | tenant lieu d'étoiles & astres; par où l'on peut |
| | parvenir à la connaissance de fort grands secrets, |
| | non vulgaires, ni connus de tous. C'est par là que |
| | les Intelligences du monde supérieur influent & |
| | découlent comme par certains canaux leurs influences, |
| | dont les effets se viennent rebattre, & |
| | accomplir leurs effets ici bas: De la même sorte |
| | que des choses tirées d'un arc roide & puissant se |
| | viendront planter dedans une butte, où elles s'arrêtent. |
| | MAIS pour reprendre le propos de cet homme |
| | double, & au vêtement d'icelui, l'Apôtre en |
| | la 1. aux Corinth. 15. Il y a des corps célestes, & des |
| | corps terrestres: néanmoins autre est la gloire des uns & |
| | des autres. Il y a un corps animal, & un corps spirituel. |
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D U
F E U E T D U S E L. 13
| Est-il semé corps animal? il ressuscitera corps spirituel |
|
| incorruptible. A celui-ci se réfère le feu, & au |
|
| corruptible le sel. |
|
| De ces vêtements au surplus l'occasion se présente | |
| de l'étendre plus au long, pour mieux |
|
| montrer qui doit être salé de feu, & qui de sel; |
|
| lequel est ici exprimé par la victime, à qui l'homme |
|
| extérieur corporel correspond, selon l'Apôtre |
|
| aux Rom. 12. Je vous prie, mes frères, par la miséricorde |
|
| de Dieu, que vous lui offriez vos corps en une hostie vivante, |
|
| sainte, qui lui puisse plaire, & être agréable. |
|
| Ce qu'elle ne saurait, si elle n'est pure, nette, incontaminée, |
|
| pour se rendre le domicile du saint |
|
| ESPRIT. Ne savez-vous pas que votre corps est le |
|
| domicile du S. ESPRIT qui est en vous? lequel est |
|
| communément désigné en l'Ecriture par le feu, |
|
| dont nous devons être intérieurement salés, |
|
| c'est à dire préservés de corruption. Et de quelle corruption: |
|
| des péchés qui putréfient notre âme. Origène |
|
| liv. 7. contre Celsus, parlant des vêtements d'icelle, |
|
| met qu'étant de soi incorporelle & invisible, |
|
| en quelque lieu corporel qu'elle se retrouve, |
|
| elle a besoin d'un corps convenable à la nature de |
|
| ce lieu où elle réside. Comme lors qu'elle est en ce |
|
| monde élémentaire, il lui faut un corps élémentaire |
|
| aussi, qu'elle prend quand elle s'incorpore au |
|
| ventre de la femme, pour en naître; & delà vivre |
|
| cette basse vie avec le corps qu'elle en a pris, jusques |
|
| au terme limité; lequel expiré, elle se dépouille |
|
| B iij | |
@
14
T R A I T E'
| | de ce vêtement corruptible, bien que nécessaire |
| | en la terre dont il est venu, (suivant ce que Dieu dit |
| | à Adam en Gen. 3. Tu es poudre, & tu retourneras en |
| | poudre,) pour se revêtir d'un incorruptible, dont |
| | la perpétuelle demeure est au Ciel. Car il faut que ce |
| I. Corinth. | corruptible soit revêtu d'incorruption; & que ce mortel
|
| 15. | soit revêtu d'immortalité. Et ainsi l'âme se dépouillant
|
| | de son premier vêtement terrestre, en prend |
| | un autre trop plus excellent là haut en la région |
| | éthérée, qui est de nature de feu. Jusques ici Origène, |
| | à quoi rien ne se saurait trouver de plus |
| | conforme, que ce qu'en met Pythagore vers la fin |
| | de ses vers dorés, |
| | Ην ................................... |
| | Εατεαι ..................................... |
| | Si délaissant ce corps mortel tu passe en un air éthéré, libre; |
| | tu seras un Dieu immortel, incorruptible, & non plus |
| | sujet à la mort. Comme s'il voulait dire, qu'après |
| | que ce corps matériel corruptible se sera dépouillé |
| | de son vêtement terrestre & impur, la parfaite |
| | portion d'icelui se démêlera de ses ordures & immondices, |
| | & s'en ira là haut au Ciel adhérer à Dieu; |
| | ce qu'il ne pourrait faire qu'étant pur & net, ni |
| | ceci effectuer que par le feu. A ce même propos le |
| | Zohar: Quand les éléments se détruisent, un corps éthérée |
| | succède en leur place, qui les revêt; ou pour mieux |
| | parler, le corps éthéré qui était revêtu d'iceux, s'en |
| | dépouille. Et cela nous est représenté au 15. chapitre |
| | d'Esther, où il est dit, qu'au troisième jour elle ôta ses |
@
D U
F E U E T D U S E L. 15
| vêtements dont elle *soulait être accoutrée, & se revêtit |
|
| de ceux de sa gloire, pour comparaître devant le Roi; qui |
|
| désigne le S. E S P R I T, & Esther l'âme raisonnable dont | |
| les vêtements sont les vêtements du Royaume des Cieux, |
|
| desquels celui que Daniel chap. 3. dit être semblable au fils |
|
| de Dieu qui en couronne les justes, & les orne de vêtements |
|
| Royaux pour les amener en la présence du Roi des |
|
| Rois au paradis de Volupté, éventé de l'air d'en haut, |
|
| que l'Esprit saint y aspire. Origène en la 2. Homélie |
|
| sur le psaume 36. C'est la mode de l'Ecriture sainte |
|
| d'introduire deux sortes d'hommes; l'intérieur à savoir, |
|
| & l'extérieur: chacun desquels a besoin endroit soi de ses |
|
| vêtements, tout ainsi que de nourriture. L'homme extérieur |
|
| corporel se maintient de viandes qui sont corruptibles, à |
|
| lui propres & familières, ayant toutes besoin de sel, outre |
|
| le leur co-naturel; mais il y a aussi une viande pour l'intérieur, |
|
| dont il est dit au 8. de Deuter. L'homme ne vit |
|
| point de pain seulement, mais de toute parole qui |
|
| part de la bouche de Dieu. Et pour le regard du breuvage, |
|
| l'Apôtre en la prem. aux Corinth. 10. Nos pères |
|
| ont tous mangé d'une même viande spirituelle, & |
|
| ont tous bu d'un même breuvage spirituel; car |
|
| ils buvaient de la pierre spirituelle qui les suivait; |
|
| & cette pierre était le CHRIST: lequel parlant de ce |
|
| breuvage en s. Jean 4. dit, qu'il est la fontaine d'eau vive; |
|
| & qui boira de l'eau qu'il lui donnera, n'aura jamais soif. |
|
| Il y a aussi deux manières de vêtements pour le regard de |
|
| l'homme interne. S'il est pécheur, il est dit au Psau. 108. Il |
|
| a vêtu malédiction ainsi qu'un accoutrement; |
|
Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre
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T R A I T E'
| | qu'elle lui soit donc en lieu d'habit dont il soit |
| | couvert; & comme une ceinture dont il est toujours |
| | ceint. Et au rebours, l'Apôtre aux Colos. 3. Ne |
| | mentez point les uns aux autres, ayant dépouillé |
| | le vieil homme avec ses actions & comportements, |
| | & vêtu le nouveau; mais soyez revêtus de miséricorde, |
| | de bénignité, humilité & douceur d'esprit. |
| | CE SONT ces vêtements que le Zohar dit être
|
| | les bonnes oeuvres, & les accoutrements nuptiaux |
| | de l'âme; qui ne se lavent & nettoient sinon au feu |
| 1. Cor. 3. | (Quia in igne reuelabitur vniuscuiusque opus; & quale
|
| | sit ignis probabit) auquel ils persistent sans s'empirer |
| | ni consumer, mais s'y purifient quand & l'âme qui |
| | en est vêtue; de l'écume immonde dont en pourraient |
| | être restées quelques taches, que le feu parachève |
| | de nettoyer, les consumant & effaçant. |
| | Mais quel feu est-ce? Celui dont il est dit au 4. & |
| | 9. de Deuter. Dominus Deus tuus est ignis consumens. |
| | Ce qu'Irénée interprète, que c'était pour donner |
| | crainte & terreur aux Israélites: & ce après l'Apôtre |
| | aux Hébreux 12. Servons à Dieu pour lui être agréables, |
| | avec révérence & crainte; Car notre Dieu est |
| | un feu consumant. Pour ce qu'ils avaient assez entendu |
| | que le monde était une fois péri par le déluge |
| | Universel, & qu'il ne devait plus encourir de |
| | tel accident, mais souffrir sa dernière extermination |
| | par le feu: Joint qu'au 33. la loi Mosaïque est |
| | appelée la loi de feu, qui est en la dextre du Toutpuissant, |
| | à cause de l'austérité & rigueur d'icelle, |
| | toute |
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D U
F E U E T D U S E L. 17
| toute remplie de menaces, d'épouvantements & |
|
| frayeurs, autant que la Chrétienne l'est de douceur |
|
| & miséricorde: In dextera illius ignea lex. Ce |
|
| que le Paraphrase Chaldaïque interprète pour ce |
|
| qu'elle avait été donné du milieu du feu sur le |
|
| mont Horeb, selon ce qui est dit au 4. à propos de |
|
| cette frayeur: Le Seigneur parla à moi me disant; Assemble-moi |
|
| là bas les peuples, afin qu'ils oient mes paroles, |
|
| & apprennent à me redouter. Alors vous-vous |
|
| approchâtes du bas de la montagne, qui brûlait jusques |
|
| au Ciel, & le Seigneur parla à vous du milieu du feu. |
|
| Et au 3. d'Exode, le buisson ardent auquel Dieu apparut |
|
| à Moïse, ne se consumait point. De ce feu |
|
| consumant au reste parle ainsi le Zohar conformément |
|
| à cette maxime reçue en la naturelle Philosophie; |
|
| Qu'une plus grande flamme dévore & éteint |
|
| une moindre: Comme nous pouvons sensiblement |
|
| apercevoir d'un flambeau allumé qui l'amorti |
|
| aux rais du Soleil: & d'un réchaud mis auprès d'un |
|
| gros feu qui le suce & attire du tout à lui. Il dit |
|
| donc sur ce texte du 35. d'Exode, Vous n'allumerez |
|
| point de feu en pas-une de vos maisons le jour du |
|
| Sabbat. A quel propos, dit Rabbi Simeon, a été |
|
| ordonné cela; & pourquoi n'est-il loisible d'allumer |
|
| du feu ce septième jour? par-ce que quand |
|
| on allume du feu, il tend toujours de son naturel |
|
| *contremont; & est remuant sur toute autre chose, |
|
| suivant ce qui est écrit en la Sapience 7. où elle |
|
| est comparée au feu. En la Sapience est l'esprit d'intelligence; |
|
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
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18
T R A I T E'
| | le saint, unique, abondant, subtil, modeste, |
| | éloquent, mobile, remuant, non souillé: car elle est mobile |
| | sur toute autre chose, & atteint par tout à cause de sa |
| | pureté. Deux propriétés que le feu a, d'être remuant |
| | & pur, ne recevant aucune immondice, & tout remuement |
| | est une espèce d'action & opération, défendue |
| | par exprès au jour du Sabbat. Le feu donc |
| | montant en haut, y emporte avec soi les impuretés |
| | désignées au 10. du Lévitique par le feu |
| | étrange; qui est là dévoré par celui lequel sort de |
| | la présence du Seigneur. Et serait autant que d'y |
| | attirer de soi-même le jugement de ses offenses, |
| | qui ne doit point être renouvelé en la sanctification |
| | du Sabbat; de peur que le feu du courroux |
| | de Dieu ne dévore & consume celui de nos iniquités, |
| | & nous quant & quant: si ce feu notre n'est |
| | premièrement *repurgé par un plus fort feu, qui |
| | consume & dévore le moindre & plus faible. Tout |
| | cela parcourt le Zohar. Et sur le passage dessus-dit |
| | du 4. de Deuter. Deus tuus ignis consumens est, il dit |
| | encore: Il y a double feu, l'un plus fort qui dévore |
| | l'autre. Qui le veut connaître, qu'il contemple la flamme |
| | qui part & monte d'un feu allumé, ou d'une lampe & |
| | flambeau: car elle ne monte point qu'elle ne soit incorporée |
| | à quelque corruptible substance, & ne s'unisse avec |
| | l'air dont elle se paît. Mais en cette flamme qui monte |
| | sont deux lumières; l'une blanche qui luit & éclaire, |
| | ayant sa racine bleue aucunement: l'autre rouge, qui |
| | est attachée au bois, & au lumignon, qu'elle brûle. La |
Note du traducteur :
*repurger : purifier
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| blanche monte directement en haut, & au dessus demeure |
|
| ferme la rouge sans se départir de la matière, administrant |
|
| de quoi flamber & luire à l'autre; mais elle se |
|
| viennent là-endroit joindre & unir ensemble, l'une brûlant, |
|
| l'autre brûlée, tant qu'elle se convertisse en celle qui |
|
| la prédomine & maîtrise, à savoir la blanche, toujours |
|
| une même sans se changer ni varier comme fait l'autre; |
|
| qui tantôt noirci, puis devient rouge, jaune; inde; perse, |
|
| azurée; renfermée en haut, & en bas: en haut de la |
|
| flamme blanche; en bas de la noirceur de la matière, qui |
|
| lui fourni de quoi brûler, & en est enfin consumée. Car |
|
| cette flamme azurée, rouge, & jaunâtre, comme plus |
|
| grossière & matérielle qu'elle est, tend toujours à exterminer |
|
| & détruire ce qui la nourri & maintient; ainsi |
|
| que sont les iniquités, la conscience qui les héberge; afin |
|
| de se constituer la perdition & ruine de tout ce qui lui |
|
| adhère en bas; tant qu'elle même à la *parfin demeure |
|
| éteinte: là où la lumière blanche y annexée, n'est point |
|
| amortie éternellement, mais s'en va librement là haut, & |
|
| retourne au lieu propre de sa demeure, après avoir accompli |
|
| son action en bas, sans changer sa lueur en autre couleur |
|
| que la blanche. En cas pareil est-il d'un arbre qui a |
|
| ses racines attachées dedans la terre, dont il prend son |
|
| *nourissement, comme le lumignon fait le sien du suif, |
|
| cire, ou huile qui le font *ardoir: La tige qui suce son suc |
|
| ou sue par sa racine, est de même que le lumignon, où le |
|
| feu se maintient de la liqueur qu'il attire à soi; & la flamme |
|
| blanche sont ses branches & rameaux revêtues de feuilles: |
|
| les fleurs & les fruits où tend la fin finale de l'arbre, |
|
| C ij | |
Note du traducteur :
*à la parfin : à la fin
*nourissement : nourriture
*ardoir : brûler
@
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T R A I T E'
| | sont la flamme blanche où tout se vient réduire. Par quoi |
| | Moïse a dit, Que ton Dieu est un feu consumant, comme |
| | il est de vrai, car le feu consume & dévore tout ce qui est |
| | au dessous de lui. & sur quoi il exerce son action: & |
| | pourtant il y a fort proprement au texte Hébreu, ELOHENV |
| | ton Dieu; & non pas ADONENV ton seigneur, |
| | à cause que le Prophète était en cette lumière blanche |
| | supérieure, qui ne dévore n'y n'est dévorée. Et les Israélites |
| | étaient la lumière bleue, qui tâchent de s'élever & |
| | unir à lui sous sa loi. Car l'ordinaire de cette lumière |
| | bleue inclinant à noirceur plutôt qu'à blancheur; bien |
| | est vrai qu'elle est constituée comme au milieu; est de perdre |
| | & détruire qu'elle empoigne, & où elle adhère.Que |
| | si les pécheurs s'y soumettent, lors la lumière blanche sera |
| | dite ADONENV notre Seigneur, & non ELOHENV |
| | notre Dieu, pour ce qu'il la prédomine & dévore. Et |
| | est cette flamme bleue désignée par le petit & dernier (* He) |
| | du sacré vénérable *tétragrammaton (**** ihouah), laquelle |
| | s'assemble & unit avec les trois premières (*** iehu), a |
| | lumière blanche, qui luit en une très-claire simplicité |
| | Trin'une; ayant sous soi la noircissante, la rougeâtre, & |
| | la perse azurée de la petite (* he), qui est la nature humaine |
| | consistant des quatre éléments si qu'elle est quelquefois représenté |
| | par quatre (* daleth), la quatrième lettre de l'alphabet, |
| | & qui marque le nombre de quatre. Je vous ai |
| | ici, direz-vous, apporté un prolixe lieu du Zohar. |
| | Je le vous avoue; mais qui aurait besoin de plus |
| | ample explication; car il y a de grands mystères cales |
| | chés là dessous; tâchant ce Rabbi superlatif à tous |
@
D U
F E U E T D U S E L. 21
| autres en ses profondes & abstraites méditations |
|
| qui transcendent tout, de nous élever les esprits |
|
| par la similitude d'une lumière, à la connaissance |
|
| des choses spirituelles qui ne sortent point de notre |
|
| propos principal qui est le feu, & ses effets. De |
|
| cette lumière blanche; & de ses collatérales, parlent |
|
| encore d'autres Rabbins, comme Kamban |
|
| Gerundense; Que par la cabale il nous *appert l'écriture |
|
| avoir été un feu obscur & *caligineux, sur le dos d'un feu |
|
| blanc, & resplendissant à merveilles. C'est le feu, disent-il, |
|
| de l'Esprit saint, consumant nos iniquités |
|
| dénotées par l'ardeur rouge enflammée; & la |
|
| flamme bleue & inde, qui sont le feu étrange, |
|
| comme l'interprète fort bien S. Ambroise en l'épître |
|
| 4. à Simplician: Le feu étrange est toute ardeur de |
|
| lubrique concupiscence, d'avarice, haine, rancune, & envie. |
|
| Et de ce feu l'homme n'est point expié ni purgé, mais |
|
| trop bien brûlé: Que si on l'offre en la présence du Seigneur, |
|
| le feu céleste le dévorera, comme il fit Nadab, & |
|
| Abihu. Et pourtant qui veut purger son péché, il faut |
|
| qu'il rejette de soi ce feu étrange, & qu'il s'expie de celui |
|
| dont il est dit au 6. d'Isaïe; Un des Séraphins s'envola |
|
| vers moi, tenant en sa main un charbon ardent, qu'il |
|
| avait tiré de l'autel avec des pincettes, & m'en toucha la |
|
| bouche, disant; Voici que j'ai touché tes lèvres de ce feu |
|
| ci; dont ton iniquité sera ôtée, & ton péché nettoyé & |
|
| purgé. Ayant dit peu auparavant, que toute la maison |
|
| était remplie de fumée, qui est comme un excrément |
|
| & vapeur du feu, soit devant qu'il s'allume |
|
| C iij | |
Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*caligineux : qui est de la nature du brouillard
@
22
T R A I T E'
| | & enflamme, soit après qu'il est amorti & éteint |
| | dont vient à se procréer la suie, dont il n'y a rien |
| | de plus ennuyeux & *moleste aux yeux; ayant emporté |
| | quand & soi une partie de la corruption *adustible, |
| | qui administrait au feu son *nourrissement, |
| | & pâture. Cela se peut voir en la distillation de la |
| | suie, où se manifeste une notable quantité d'huile |
| | inflammable; ce qui est cause de la faire encore |
| | brûler: & de ce brûlement viendrait à naître une |
| | fumée, qui se *concréerait derechef en suie brûlable |
| | comme auparavant, mais non tant. Ce sont les |
| | reliquats du péché, dont il était demeuré quelques |
| | taches empreintes en l'âme, jusqu'à ce que finalement |
| | par la successive *repurgation du feu, elle soit |
| | réduite à ce point d'une complette pureté, dont il |
| | est dit es Cantiques 4. Tu es toute belle, ma bien-aimée; |
| | & n'y a aucune macule en toi. Ce que dénote la flamme |
| | blanche, qui est le plus haut degré de l'embrasement. |
| | Le savent assez ceux qui manient le feu; |
| | car quand un fourneau commence à s'échauffer, il |
| | noirci; puis renforçant le feu, il rougi; & finalement |
| | se blanchi quand il est au suprême & |
| | dernier degré de chaleur, où il persiste en sa blancheur |
| | de plus en plus. Telles sont les actions du feu: |
| | Mais il y a de grands mystères là dessous; mêmement |
| | pour montrer l'avantage & la précellence |
| | qu'a la couleur blanche par dessus la rouge; tout |
| | ainsi qu'a la foi Chrétienne, désignée par l'eau qui |
| Apoc. 4. & 15. | est blanche; (Au milieu du trône y avait comme une
|
Note du traducteur :
*moleste : désagréable, ennuyeux
*adustible : qui peut brûler
*nourrissement : nourriture
*concréerait : créer, engendrer
*repurgation : purification, purgation
@
D U
F E U E T D U S E L. 23
| mer de verre semblable à cristal) par dessus la loi Judaïque, |
|
| rouge, embrasée de rigueur & sévérité, désignée |
|
| par la colonne de feu, qui conduisait durant |
|
| la nuit les Israélites par les déserts; & la nuée |
|
| blanche de jour. En la secrète Théologie Hébraïque, |
|
| le rouge dénote toujours gheburah, austérité; |
|
| & la blancheur, ghedulah ou miséricorde. Elie fut |
|
| transporté & ravi en haut dedans un chariot de |
|
| feu, attelé de chevaux de même: mais en la transfiguration |
|
| du SAUVEUR les vêtements devinrent |
|
| blancs comme neige. Et en l'Apocalypse 3. les |
|
| élus sont toujours habillés de blanc: Et au 6. parlant |
|
| des Saints martyrisés pour la foi de leur RE- | |
| DEMPTEUR, leur est donné à chacun une belle |
|
| aube blanche. Peu auparavant ayant mis, que l'Ange |
|
| à qui avait été octroyée la victoire, & la couronne, |
|
| était monté sur un cheval blanc; (comme |
|
| au 19. & 20. le trône de Dieu est paré de blanc) & |
|
| celui qui était monté sur le cheval rouge, avait un |
|
| grand coutelas tout sanglant au poing, afin qu'on |
|
| s'en massacrât l'un l'autre. Mais plus expressément |
|
| encore au prem. d'Isaïe: Quand bien vos péchés seraient |
|
| aussi rouge que fine écarlate, si seront-ils blanchis |
|
| comme neige. Et ores qu'ils fussent plus rouges que vermillon, |
|
| ils deviendront blancs comme laine. |
|
| MAIS VOICY beaucoup de choses, me pourrat-on | |
| dire, qui peu à peu se détournent de notre |
|
| propos principal, & sont tout ainsi que *parergues |
|
| même extravagants. Non du tout certes. mais |
|
Note du traducteur :
*parergues : des à cotés???
@
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T R A I T E'
| | comme pour montrer quelque roide escarpé penchant |
| | il faut tournoyer à l'entour pour y aller plus |
| | à son aise, & éviter les crevasses & précipices, de même |
| | sommes-nous contraints de faire par fois de |
| | petites courses & digressions, pour faciliter notre |
| | thème. Les rivières qui vont tournoyant, sont plus |
| | commodes à naviguer, que celles qui s'écoulent |
| | impétueusement de droit fil en bas. Il n'y aura rien |
| | à la *parfin, Dieu aidant, d'inutile ni hors de propos. |
| | Tout ceci donc rouge & blanc n'est que |
| | feu & eau; la colonne de feu nocturne, & la nuée |
| | blanche sur jour; en laquelle, comme dit l'Apôtre, |
| 1. Cor. 10. | tout le peuple Judaïque fut baptisé.Et en cette nuée
|
| Ecclésia- | la Sapience divine établi son trône. C'est la loi Mosaïque,
|
| stique 14. | & celle de grâce; le feu, & le sel. Le Zohar
|
| | parlant des deux premières tables de Moïse, qui |
| | furent rompues pour l'idolâtrie du veau d'or; met |
| | deux colonnes; l'une de feu, représentant la chaleur |
| | naturelle dont toutes choses sont vivifiées; & |
| | l'autre d'eau, qui est l'humide radical qui maintient |
| | la vie. (De ceci ne s'éloigne guères l'Apocalypse |
| | au 15. où il dit, Qu'il vit comme une mer de verre, |
| | mêlée de feu) lequel humide radical fut perverti & |
| | altéré au déluge, par l'universelle inondation, si |
| | qu'il ne fut du depuis si vigoureux qu'auparavant; |
| | mais il sera achevé d'exterminer de tous points à |
| | la fin du siècle par la conflagration finale. La première |
| | mutation rencontra quelque miséricorde; |
| | l'humain lignage n'ayant pas lors été du tout |
| | éteint, |
Note du traducteur :
*à la parfin : à la fin
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F E U E T D U S E L. 25
| éteint, mais s'en sauvèrent les reliquats en Noé |
|
| avec les siens: mais la seconde n'en aura point; car |
|
| tout périra par la sévère rigueur du feu. A propos |
|
| de ces deux substances, les Assyriens, & autres peuples |
|
| Orientaux adoraient le feu, comme celui qui |
|
| leur représentait la chaleur naturelle; & les Egyptiens |
|
| avec tous les méridionaux le Nil, qui est |
|
| l'humide radical, lequel s'en va rendre en la mer |
|
| imprégnée de sel, pour la préserver en fin de corruption: |
|
| car pour cet effet toutes les humeurs du |
|
| corps animal, sang, pituite, urine, & le reste sont |
|
| salées, sans cela tout se corromprait d'un instant à |
|
| autre. Voyez la différence qu'il y a de nos saintes |
|
| lettres, qui applique les méditations des choses |
|
| sensibles aux mystères sacramentaux; & des ratiocinations |
|
| de l'aveuglé Paganisme, qui ne faisans |
|
| que tournoyer par dessus l'écorce, ne pénètrent |
|
| point plus avant, que ce que le sens incertain & |
|
| douteux leur peut faire comprendre, sans passer |
|
| plus outre à la relation des choses divines, où le |
|
| tout se doit en fin référer à la spiritualité: ressemblant |
|
| proprement en cela une autruche, qui bat |
|
| assez des ailes, comme si elle voulait s'élever jusqu'au |
|
| ciel, mais ses pieds ne quittent plus pour cela |
|
| la terre. |
|
| L A Théologie Phénicienne n'admettait qu'un | |
| seulement, le feu; qui est le principe & la fin de |
|
| tout; le producteur & destructeur de toutes choses. |
|
| Ce qui ne s'éloigne pas fort de ce que le Psaume |
|
| D | |
@
26
T R A I T E'
| | 118, appelé ignitum verbum; par lequel les siècles |
| | furent formés. Héraclite aussi mettait le feu pour |
| | une première substance qui informait tout, & |
| | dont se tiraient de puissance en action toutes choses, |
| | tant supérieures qu'inférieures, célestes & terrestres. |
| | Car le chaud & le froid, l'humide & le sec |
| | n'étaient pas substances, mais qualités & accidents, |
| | dont les Philosophes naturalistes se seraient forgés |
| | les quatre éléments; là où à la vérité il n'y a qu'un, |
| | qui selon les vêtements qu'il reçoit de la qualité |
| | accidentelle, prend diverses appellations: Si de la |
| | chaleur, c'est de l'air; de l'humide, eau; du sec, la |
| | terre; lesquels trois ne font qu'un feu, mais revêtu |
| | de divers & de différent vêtements. Par ainsi le feu |
| | s'étendant en tout & partout, aussi toutes choses |
| | se viennent rendre à lui comme au centre; Si qu'à |
| | bon droit le peut-on appeler une infinie & non |
| | terminée vigueur de nature; ou plutôt la vivification |
| | d'icelle; car sans lui rien ne se pourrait |
| | comprendre, voir ni obtenir en haut ni en bas. |
| | Celui qui éclaire est céleste; qui cuit & digère, |
| | *aéreux; & qui brûle, terrestre; qui ne peut subsister |
| | sans quelque grossière matière venant de la terre, |
| | qu'il réduit finalement en icelle comme on |
| | peut voir es choses brûlées, converties en cendres; |
| | dont après l'extraction du sel, il ne reste plus qu'une |
| | pure terre: le sel étant un feu potentiel & aqueux, |
| | c'est à dire une eau terrestre imprégnée de |
| | feu, d'où se viennent à produire toutes sortes de |
Note du traducteur :
*aéreux : aérien???
@
D U
F E U E T D U S E L. 27
| minéraux; car ils sont de nature d'eau. L'expérience |
|
| s'en peut voir es eaux forts, qui sont toutes |
|
| composées de sels minéraux, aluns, salpêtres; lesquelles |
|
| brûle comme le feu: Qui se produit des |
|
| exhalations chaudes & sèches, agitées des vents, |
|
| & faciles à enflammer: des cailloux aussi, du fer, |
|
| & du bois; & des os *frayés, mêmement de ceux |
|
| du lion, ce dit Pline. Dont on peut recueillir que |
|
| par tout il y a du feu en puissance. |
|
| NON sans cause donc Pythagore ordonnait | |
| après Moïse, de ne parler de Dieu, & des choses |
|
| divines, qu'il n'y eut du feu; car il n'y a rien de toutes |
|
| les choses sensibles qui symbolise & corresponde |
|
| plus à la divinité, que le feu. Aristote écrivant |
|
| à Alexandre, lui *ramentait qu'il avait appris des | Philostr. en
|
| Brahmanes, qu'il y avait un cinquième élément | la vie d'Apoll.
|
| ou essence; qui est un feu où réside la Divinité: | livre 3. chap. 11.
|
| parce que c'est le plus noble & le plus pur de tous |
|
| les éléments; & lequel purge toutes choses, selon |
|
| Zoroastre. Plutarque allègue que cette Divinité est |
|
| un esprit de certain feu intellectuel, qui n'a point |
|
| de forme; mais transforme en soi tout ce qu'il attache; |
|
| & se transmue de même en tout, comme |
|
| *soulait faire Protée le génie d'Egypte; | 4. des
|
| Omnia transformat sese in miracula rerum: | Georg.
|
| Et de ce feu, selon Zoroastre, toutes choses sont |
|
| engendrées. C'est la lumière qui habite, ce dit Porphyre, |
|
| en un feu éthéré; car l'élémentaire dissipe |
|
| tout. Mas plus authentiquement S. Denis au 15. de |
|
| D ij | |
Note du traducteur :
*frayés : brisés, en morceaux???
*ramenter : rappeler à la mémoire
*souloir : avoir peur, craindre
@
28
T R A I T E'
| | la Hiérarchie céleste: Le feu, d'autant que son essence |
| | est dépouillée de toute forme, tant en couleur comme en |
| | figure, a été trouvé le plus propre pour représenter la |
| | divinité à nos sens, entant qu'ils peuvent concevoir & |
| | appréhender de la nature & essence divine. L'écriture |
| | même en infinis endroits appelle Dieu & les Anges feu: |
| | & non seulement nous propose des chariots & roues de |
| | feu, mais des animaux ignées, des fleuves & torrents |
| | ardents; & des charbons, & des hommes tous embrasés. |
| | Tous les corps célestes non plus ne sont que lumières flambantes; |
| | & les Trônes & Séraphins tous de feu: tant il y |
| | a d'affinité & de convenance avec la Divinité. Car |
| | le feu que le sentiment aperçoit & sent, est séparé, quant |
| | à la substance, de toutes autres qui ne se peuvent joindre |
| | & mêler avec lui, sinon de la matière à quoi il est incorporé |
| | pour *ardre. Il luit, & s'épand de côté & d'autre: |
| | & en se recueillant en soi, de sa lumière il illustre tout ce |
| | qui est proche, ne de pouvant toutefois voir sans la matière |
| | où il adhère, & exerce son action, non plus que la |
| | divinité que par ses effets: ni arrêter, ni empoigner, |
| | ni mêler à rien, ni changer tant qu'il est en vie: là où il |
| | empoigne toutes choses, & les tire à soi, & à sa nature. |
| | Il renouvelle & regaillardi tout de chaleur vitale, illustre |
| | & illumine tout; tendant toujours en *contremont d'une |
| | agilité & vitesse incomparable. Il communique son |
| | mouvement à tout; sa lumière, sa chaleur, sans aucune |
| | diminution de substance, quelque portion qu'on en emprunte, |
| | mais demeure toujours en son entier. Il vient |
| | soudain, & *s'en reva tout aussitôt, sans qu'on puisse savoir |
Note du traducteur :
*ardoir, ardre : brûler
*contremont : vers le haut, en haut
*s'en reva : repart
@
D U
F E U E T D U S E L. 29
| d'où il vient, & où il s'en va. Avec plusieurs autres |
|
| belles considérations de ce feu commun, qui nous |
|
| élèvent à la connaissance du feu divin, dont ce |
|
| matériel est comme un vêtement & couverture; & |
|
| le sel la couverture du feu, qui au sel s'apaise & |
|
| accorde avec son ennemi qui est l'eau; comme la |
|
| terre au salpêtre fait avec son contr'opposé l'air, par |
|
| le moyen de l'eau qui est entre-deux: car le salpêtre |
|
| participe de la nature de soufre & de feu, entant |
|
| qu'il brûle; & du sel en ce qu'il se résout dans |
|
| l'eau; proprim enim, dit Heber, salium & aluminum |
|
| est in aqua solui, cum ab illa oriantur. Mais de cela plus |
|
| à propos ci-après en son lieu. |
|
| LES méditations de ces couvertures & revêtements | |
| ne sont pas de peu d'importance pour monter |
|
| des choses sensibles aux intelligibles, car elles |
|
| sont toutes enveloppées l'une dans l'autre, comme |
|
| une *encychie, ou lune spirale. Le Zohar fait ces |
|
| revêtements doubles; l'un en montant & se dépouillant, |
|
| (déponite veterem hominen, & induite nouum) |
|
| car nulle chose spirituelle descendant en bas, | Ephes. 4.
|
| n'opère sans quelque vêtement. (Vos sedete in Hie- | S. Luc 24.
|
| rusalem, quoad usque induamini virtute ex alto.) Et en |
|
| ce cas le corps enveloppe & revêt l'esprit; l'esprit, |
|
| l'âme; l'âme, l'intellect; l'intellect, le temple; |
|
| le temple, le trône; & le trône, la Sechinah, |
|
| ou la gloire & présence de Dieu, qui reluisait |
|
| au tabernacle. En descendant, cette gloire est *renclose |
|
| du trône, & de l'arche de l'alliance, qui est |
|
| D iij | |
Note du traducteur :
*encychie : encyclie???
*renclose : enfermée, recluse
@
30
T R A I T E'
| | dedans le tabernacle, ou intellect; le tabernacle |
| | dans le temple, qui est notre âme; (templum Dei |
| | estis vos) le temple est en Jérusalem, notre esprit |
| | vital; Jérusalem en la Palestine, notre corps; & |
| | la Palestine au milieu de la terre, dont notre corps |
| | est composé. |
| | DIEU donc étant pur Esprit, dénué de |
| | toute corporéité & matière, (car notre âme étant |
| | telle, à plus forte raison le doit être celui qui l'a faite |
| | à son image & ressemblance) il ne peut être en |
| | cette simple & absolue nudité compris ni appréhendé |
| | de ses créatures, sinon par quelques attributions |
| | qu'on lui donne, qui sont autant de vêtements; |
| | que les Cabalistes particularisent à dix *séphirots |
| | ou numérations: trois au monde intelligible; |
| | & sept au céleste, qui viennent à se terminer en la |
| | lune ou malchut, la dernière en descendant; & la |
| | première en montant du monde élémentaire en |
| | haut; car c'est un passage d'ici bas au ciel: si que |
| | les Pythagoriciens appelaient la lune la terre céleste; |
| | & le ciel ou astre terrestre, toute la nature d'ici |
| | bas au monde élémentaire étant au regard du |
| | céleste, & le céleste de l'intelligible, ce dit le Zohar, |
| | féminine & passible, comme de la lune envers le |
| | soleil, duquel d'autant qu'elle s'éloigne, jusques à |
| | venir à son opposition, d'autant croît-elle de lumière |
| | pour notre regard ici bas; & en diminue en |
| | sa partie regardant en haut. Là où au contraire en |
| | sa conjonction qu'elle nous demeure toute obscurcie, |
Note du traducteur :
*sephirots : perfections de l'essence divine dans la Cabale
@
D U
F E U E T D U S E L. 31
| la partie d'amont est toute éclairée: Pour |
|
| nous montrer que tant plus notre entendement |
|
| se rabaisse aux choses sensibles, de tant plus s'éloigne-il |
|
| des intelligible; & au rebours. Cela fut cause |
|
| qu'Adam ayant été logé au paradis terrestre |
|
| pour y vaquer à la contemplation des choses divines, |
|
| quand il s'en *cuida détourner après les sensibles |
|
| & temporelles, en voulant goûter du fruit |
|
| de l'arbre de science de bien & de mal, par où il se |
|
| départit de celui de vie pour s'assujettir à la mort, |
|
| il en fut banni & mis hors. A ce même propos le |
|
| Zohar met encore, que deux vêtements nous viennent |
|
| du ciel en cette temporelle vie; l'un formel, |
|
| blanc, & resplendissant, masculin, paternel & |
|
| agent; car tout ce qui agi tient lieu de forme, |
|
| de mâle, & de père: & celui-ci nous vient du |
|
| feu, & de la clarté des étoiles, pour en illustrer |
|
| notre entendement. L'autre est rouge, maternel, |
|
| féminin pour l'âme, provenant de la substance du |
|
| Ciel, qui est plus rare que des corps célestes. Celui |
|
| de l'entendement est logé au cerveau, & l'autre de |
|
| l'âme au coeur. L'intellect ou entendement est cette |
|
| partie de l'âme raisonnable faite & formée à l'image |
|
| & ressemblance de son Créateur, & l'âme en soi la |
|
| faculté animale dite nephesch, la vie à savoir qui |
|
| réside au sang. Et comme le ciel contient les étoiles, |
|
| celle-ci contient l'intellect; qui nous est au reste |
|
| commune avec les bêtes brutes: mais l'intellect |
|
| ou âme raisonnable est propre & particulière aux |
|
Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
@
32
T R A I T E'
| | hommes; celle qui peut mériter ou démériter: par |
| | quoi elle a besoin de *repurgation & nettoiement |
| | des macules qu'elle attire & conçoit de la chair où |
| | elle est plongée, suivant ce qui est dit en Gen. 8. |
| | Le sens, & la cogitation du coeur de l'homme sont |
| | enclins à mal dés sa jeunesse. Et puis qu'il est question |
| | de nettoyer ce vêtement qui est de nature de feu |
| | il faut aussi que cela se face moyennant le feu; car |
| | nous voyons par expérience qu'un feu chasse l'autre, |
| | comme il a été déjà dit ci-devant; si que |
| | quand on se brûle, il n'y a point de plus prompt |
| | remède que de se rebrûler au même endroit, endurant |
| | la chaleur du feu le plus qu'on pourra; qui |
| | tire à soi l'inflammation hors de la partie: ou bien |
| | la trempant dans de l'eau de vie, où il y ait du vitriol |
| | calciné dissout, dont les Chirurgiens n'ont |
| | point trouvé de plus souverain remède pour ôter |
| | le feu des arquebusades, & les garantir *d'istiomene, |
| | & gangrene; & néanmoins ce sont deux |
| | feux joints ensemble. Mais celui qui doit durant |
| | cette vie *repurger nos âmes, est celui donc parle |
| | ainsi saint Augustin au 29. sermon de verbis Apostoli: |
| | car il y en a un autre après. Allumez en vous |
| | une scintille d'une bonne & charitable dilection; & la |
| | souffrez & éventez; car quand elle sera *parcreue à une |
| | grande flamme, elle vous consumera & foin, & bois, & |
| | chaume de toutes vos charnelles concupiscences. Mais la |
| | matière dont ce feu se doit entretenir, sont les prières, & |
| | les bonnes oeuvres, lequel en doit toujours; *ardre sur votre |
| | autel; |
Note du traducteur :
*repurgation : purification, purgation
*istiomene : ???
*parcreue : arrivé au terme de sa croissance, grandi, développé
*ardoir, ardre : brûler
@
D U
F E U E T D U S E L. 33
| autel, car c'est celui dont le SAUVEUR a dit; JE SUIS |
|
| VENU METTRE LE FEU EN TERRE, QUE VEUX JE |
|
| DONC SINON QU'IL S'Y ALLUME? Il y a au surplus |
|
| deux feux; l'un de la mauvaise part; à savoir de la |
|
| concupiscence charnelle, l'autre est de la bonne, qui est la |
|
| charité; lequel dévore tout le mal, ne laissant que le bon. |
|
| qu'il élue en haut en une fumée d'odeur agréable. Car le |
|
| coeur d'un chacun est comme un autel, ou de Dieu, ou de |
|
| l'adversaire. Et pourtant celui qui est allumé de la flamme |
|
| de charité, se doit toujours de plus en plus augmenter |
|
| par de bonnes oeuvres, afin qu'il nourrisse en soi l'ardeur |
|
| que notre SAUVEUR aura daigné y embraser; & que |
|
| par ce moyen, s'accomplisse ce que dit l'Apôtre; Que JESUS | Ephes.
|
| CHRIST s'est approprié une Eglise, n'ayant point de tache | |
| ni ride, mais qui est toute sainte, pure & nette, sans macule. |
|
| Car ce que l'Eglise est en général & commun |
|
| envers Dieu, la conscience de chacun de nous en |
|
| particulier est de même, quand elle est sincèrement |
|
| préparée comme il est requis, & que sur le |
|
| fondement d'icelle, on édifie de l'or, de l'argent, |
|
| & des pierres, une ferme foi à savoir & créance, |
|
| accompagnée de bonnes oeuvres, sans lesquelles la |
|
| foi est morte & ensevelie: le tout sur le modèle & |
|
| *pation de la Jérusalem céleste, désignée au 21. de |
|
| l'Apocalypse, qui est le type de l'Eglise; comme |
|
| est aussi l'âme raisonnable, où il faut *qu'arde toujours |
|
| du feu de l'autel, & qu'à l'imitation des sages | S. Math.
|
| & prudentes vierges, nous ayons notre lampe | 25.
|
| preste, & bien allumée, & garnie de ce qu'il lui |
|
| E | |
Note du traducteur :
*pation : ???
*ardoir, ardre : brûler
@
34
T R A I T E'
| | faut pour en maintenir la lumière attendant l'Epoux; |
| | selon que le commande le S A U V E U R en |
| | saint Luc 12. |
| | LE ZOHAR au reste fait ce *repurgement de |
| | l'âme être double; ce qui ne s'éloigne pas fort de |
| | notre créance: l'un pendant que l'âme est encore |
| | au corps; il appelle cela selon les anagogiques façons |
| | de parler, la conjonction de la lune avec le |
| | soleil, lors que pour notre regard d'ici bas elle |
| | n'est point illuminée: car pendant que l'âme est |
| | annexée dans le corps, elle jouis bien peu de sa |
| | clarté, étant toute offusquée d'icelui, ainsi que si |
| | elle était emprisonnée sans quelque sombre obscure |
| | *chartre. Et consiste ce *repurgement en repentance |
| | de ses méfaits, satisfaction d'iceux, & conversion |
| | à meilleure vie; en jeûnes, aumônes, prières, |
| | & autres telles pénitences qui le peuvent exercer en |
| | ce monde. L'autre est après la séparation de l'âme |
| | & du corps, qui se fait au feu purgatif; que les Juifs, |
| | ni Mahométans, ni Ethniques n'ont jamais révoqué |
| | en doute. |
| Enéide. 6. | Quin est supremo cum lumine vita reliquit,
|
| | Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes |
| | Corpore excedunt pestes; veterumque malorum |
| | Supplicia expendunt: aliae panduntur inanes |
| | Suspensae ad ventos; aliis sub gurgite vasto |
| | Infectum eluitur scelus, aut exuritur igni. |
| | Par où sont remarqués trois éléments *repurgatifs |
| | l'air, l'eau, & le feu. Mais il ne faut pas entendre, dit |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*chartre : prison
@
D U
F E U E T D U S E L. 35
| saint Augustin, au 3. sermon des Trépassés, que |
|
| par ce transitoire feu soient purgées les graves; & |
|
| mortelles offenses, & péchés capitaux, si l'on n'en |
|
| a fait pénitence en cette temporelle vie, pour en |
|
| ébaucher l'expiation par delà, où le reste se parfait |
|
| au feu; comme homicides, adultères, faux témoignages, |
|
| concussions, violences, rapines, injustices, |
|
| infidélité & obstinations erronées, & autres semblables, |
|
| qui s'opposent directement aux divins |
|
| commandements & préceptes; mais les menues fautes |
|
| tant seulement, qu'on appelle péchés véniels; |
|
| comme manger ou boire par excès, paroles vaines, |
|
| fols désirs, & dépravées concupiscences non parvenues |
|
| à effet; n'exercer les oeuvres de miséricorde, |
|
| où la commune charité & commisération nous |
|
| appelle; & autres telles fragilités; dont si nous ne |
|
| faisons quelque pénitence en ce monde, le feu les |
|
| *repurgera en l'autre, & plus âprement. Les Hébreux |
|
| à ce propos font une triple distinction des |
|
| péchés: (Chataoth, sont ce que nous méprenons |
|
| contre nous mêmes, sans faire tord à personne |
|
| qu'à nous, gourmandises, lubricités, paresse, oisiveté, |
|
| courroux dépit: Les A___h s'adressent |
|
| à notre prochain, qui ne s'effacent & pardonnent |
|
| sinon moyennant la réparation: Et les Peschaim, les |
|
| transgressions, prévarications, & impiétés qui s'adressent |
|
| directement à Dieu. Ils tirent cela premièrement |
|
| du 34. d'Exode, Pardonnant les iniquités, la |
|
| rébellion & les offenses. Plus du 105. Psaume, Peccanimus, |
|
| E ij | |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
36
T R A I T E'
| | iniquè fecimus, impiè eginus. Et du 9. de Daniel; |
| | Chatanu, veaninu, vehirsannu. Il y a des péchés, dit le |
| | Zohar, imprimés en haut, d'autres en bas, & d'autres |
| | en l'un & en l'autre. En haut, contre Dieu; en |
| | bas, contre notre prochain; & en l'un & en l'autre, |
| | contre nous-mêmes: le corps & les biens, tant de |
| | notre prochain que de nous, dénotant le bas; & |
| | l'âme le haut, qui est faite à l'image & ressemblance |
| | de Dieu. S'ils sont effacés en bas, ils le font là haut. |
| | (JESUS-CHRIST après sa Résurrection souffle |
| S. Jean 20. | sur ses Disciples, & leur dit: Recevez le S. ESPRIT.
|
| | A tous ceux auxquels vous pardonnerez leurs péchés, ils |
| | leur sont pardonnés: & à quiconque vous les suspendrez, |
| | ils seront aussi suspendus. Ce que vous lierez en terre, |
| | il sera lié au Ciel.) |
| | MAIS pour retourner aux revêtements, & en |
| | dire encore quelque chose, le supérieur est toujours |
| | revêtu de l'intérieur; le monde intelligible |
| | du céleste, qui en est comme une *adombration, & |
| | le céleste de l'élémentaire. Et néanmoins il semblerait |
| | que ce fût ainsi qu'au rebours, par la figure |
| | d'Hypallagé; comme au Psaume 18. Dieu a mis son |
| | tabernacle au soleil, pour dire; Il a mis le soleil en son |
| | tabernacle, qui est le Ciel. Car Dieu ne réside pas |
| | dans le monde; c'est plutôt le monde qui réside |
| Actes 17. | dans Dieu, qui comprend tout; In ipso enim vinimus,
|
| | mouemur, & fumus; aussi le monde intelligible |
| | devrait revêtir le céleste, & le céleste l'élémentaire; |
| | mais c'est pour démontrer que nous ne pouvons |
Note du traducteur :
*adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher
@
D U
F E U E T D U S E L. 37
| pas bien comprendre le Ciel, qui est si éloigné |
|
| de nous, que par ce qui est exposé à la connaissance |
|
| de nos sentiments ici bas; ni ce qui est des intelligences |
|
| séparées, que par les choses sensibles. |
|
| Non est in intellectu quin prius fuerit in sensu, dit le Philosophe; |
|
| & l'Apôtre aux Rom. prem. Que les choses |
|
| invisibles de Dieu se voient de la créature du monde par |
|
| celles qui ont été faites. Cela tout conformément au |
|
| Zohar. En toi, dit-il en la prière d'Elie s'adressant |
|
| à Dieu, n'y a ni ressemblance, ni image quelconque intérieure |
|
| ni extérieure; mais au reste tu as créé le Ciel, & la |
|
| terre, produit d'eux le soleil & la lune; les étoiles, & |
|
| les signes du Zodiaque; & en la terre les arbres, & herbes, |
|
| dedans un jardin de délices; avec les bêtes, oiseaux, |
|
| & poissons; & les hommes finalement; afin que de là les |
|
| choses supérieures se puissent connaître; & des supérieures, |
|
| les inférieures; ensemble la sorte dont les unes & les autres |
|
| sont gouvernées. Plutarque au traité d'Osiris allègue, |
|
| qu'en la ville de Saïs en Egypte y avait une |
|
| telle inscription dedans le temple de Minerve, née |
|
| du cerveau de Jupiter; laquelle n'est autre chose |
|
| que la sapience du Père: ἐγὠ ............. |
|
| ............................................ |
|
| ..... Je suis tout ce qui fut, & ce qui est, & ce qui sera: & |
|
| pas un de tous les mortels n'a encore jusques ici découvert |
|
| mon voile. Car la divinité est tellement enveloppé |
|
| de ténèbres qu'on ne peut voir le jour à travers: |
|
| ἀυτὀν ................................... | |
| Je ne le vois pas, car il est offusqué à une trop épaisse nuée, |
|
| E iij | |
@
38
T R A I T E'
| | dit Orphée: & le Psaume 17. Qui posuit tenebras latibulum |
| | suum. Plus au 4. de Deuter. Vous vous approchâtes |
| | au bas de la montagne, qui brûlait jusques au Ciel |
| | & la y avait des ténèbres, des nuages épais, & obscurité. |
| | Car pour le regard de Dieu envers nous, la lumière |
| | & les ténèbres ne sont qu'une même chose; |
| Psau. 138. | Sicut tenebrae eius, ita & lumen eius: & en Isaïe 16. Pone
|
| | quasi noctem umbram saem in meridie. Tout de même |
| | que l'affirmative & la négative, par laquelle, |
| | qui équipolle aux ténèbres, nous pouvons mieux |
| | appréhender quelque chose de la divine Essence, |
| | que non pas par l'affirmative qui se rapporte à la |
| | lumière, comme le dispute fort excellemment |
| | Rabbi Moïse Egyptien au 57. Chap. du premier livre |
| | de son Moré. Car la lumière divine est insupportable |
| | du tout à ses créatures, mêmes les plus |
| | parfaites, suivant ce que met l'Apôtre en sa première |
| | à Timothée au 6. Dieu habite une inaccessible lumière, |
| | que nul des hommes n'a pu voir. De sorte qu'elle |
| | nous est en lieu de ténèbres, ainsi que la clarté |
| | du soleil à des chauves souris, chats-huants, & autres |
| | oiseaux nocturnes; lesquelles ténèbres sont les revêtements |
| | & comme bornes & clôtures de la lumière. |
| | Car représentez-vous quelque fanal assis |
| | au haut d'une montagne: Tout autour d'icelui, |
| | comme d'un centre & la circonférence, s'épandra |
| | également sa clarté, en tant qu'elle se pourra étendre; |
| | si qu'en fin où elle ne pourra arriver, l'obscuchose |
| | rité la terminera; car les ténèbres ne sont autre |
@
D U
F E U E T D U S E L. 39
| qu'une absence & privation de lumière. |
|
| Tout de même l'homme extérieur, charnel, animal, |
|
| est la couverture, voire obscurcissement de |
|
| l'intérieur spirituel; à guise de quelque lanterne de |
|
| bois, ou de pierre, & autre telle matière opaque, |
|
| qui *engarde que la lumière y *renclose ne puisse épandre |
|
| sa clarté au dehors; la lanterne symbolisant |
|
| au corps, & la lumière qui est dedans, à l'âme. Mais |
|
| si le corps est subtilisé à une nature éthérée, c'est delà |
|
| en avant comme si la lanterne était de quelque |
|
| clair cristallin, ou de corne bien transparente; car |
|
| l'âme & ses fonctions y reluisent lors tout à découvert |
|
| sans obstacle. Puisque donc à l'un de |
|
| ces deux, l'homme intérieur à savoir, est attribué |
|
| le feu, qui répond à l'âme; & le sel à l'extérieur, |
|
| qui est le corps; comme la victime ou homme animal |
|
| est le revêtement du spirituel désigné par |
|
| l'homme, & le feu; le vêtement de ce feu sera le sel, |
|
| auquel le feu potentiellement est *renclos; car tous |
|
| sels sont de nature de feu, comme étant engendrés |
|
| de lui; Ex omni enim re combusta sit sal, dit Geber; & |
|
| par conséquent participant de ses propriétés, qui |
|
| sont purger, dessécher, retarder la corruption, |
|
| & *décuire; ainsi qu'on peut voir en toutes les choses |
|
| salées, qui sont comme à demi cuites, & se |
|
| gardent plus longuement sans corrompre qu'étant |
|
| crues: es cautères potentiels aussi, qui brûlent, |
|
| & ne sont autre chose que sel. |
|
| NOUS sera-il loisible d'apporter ici un passage | |
Note du traducteur :
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à
*renclose : enfermée, recluse
*décuire : cuire
@
40
T R A I T E'
| | entier de Rhasès au livre de la secrète Triplicité? |
| | car il n'est pas commun & tous, & nous insisterons |
| | fort en ce nombre, pour raison des trois feux, & |
| | trois sels, desquels nous prétendons traiter; aussi |
| | qu'il y a un mystère en ce nombre de trois, qui ne |
| | fait pas à oublier, par ce qu'il représente l'opération, |
| | dont le feu est l'opérateur. Car 1. 2. 3. sont 6; |
| | les six journées des quelles Dieu à la création du monde |
| | paracheva tous ses ouvrages: & la septième il se |
| | reposa. Il y a, dit Rhasès, trois natures, dont la première |
| | ne peut être connue ni appréhendée que par une |
| | fort élevée méditation; C'est Dieu le tout bon, tout puissant, |
| | auteur, & la cause première de toutes choses. L'autre |
| | n'est ni visible ni tangible, quand bien on serait tout |
| | contre, à savoir le Ciel en sa rareté. La troisième, qui est |
| | le monde élémentaire, comprenant tout ce qui est dessous la |
| | région éthérée, s'aperçoit & connaît par nos sentiments. |
| | Dieu au reste qui fut de toute éternité, & avec lequel |
| | avant la création du monde rien n'était fors son propre |
| | nom, de lui seul connu, & sa Sapience; ce qu'il créa en |
| | premier lieu fut l'eau, en laquelle il mêla la terre, dont |
| | vint à se procréer puis après tout ce qui a être ici bas. Et |
| | en ces deux éléments épais & grossiers, perceptibles à nos |
| | sentiments, sont compris les deux autres plus subtils & rares, |
| | l'air & le feu: Etant tous ces quatre corps, si corps |
| | on les doit appeler, liés ensemble d'un tel mélange, qu'ils |
| | ne se sauraient parfaitement séparer. Deux desquels sont |
| | fixes, à savoir la terre & le feu, comme étant secs & |
| | solides; & les deux autres volatils, l'eau & l'air, qui |
| | sont |
@
D U
F E U E T D U S E L. 41
| sont humides & liquides: de manière que chaque élément |
|
| convient avec les deux dont il est borné & enclos; & par |
|
| même moyen en contient deux en soi; l'un corruptible, |
|
| l'autre non, lequel participe de nature céleste. Et pourtant |
|
| il y a deux sortes d'eaux; l'une pure, simple & élémentaire |
|
| & l'autre la commune dont nous usons, des lacs, puits, |
|
| sources & rivières; pluies, & autres impressions de l'air. |
|
| Il y a tout de même une terre grossière, *orde & infecte; |
|
| & une terre vierge cristalline, claire & luisante, contenue |
|
| & *renclose au centre de tous les composés élémentaire, |
|
| où elle demeure revêtue & couverte de plusieurs |
|
| enveloppes l'une sur l'autre; en sorte qu'il n'est pas bien facile |
|
| d'y arriver que par une *caute & bien graduée séparation |
|
| par le feu. Il y aussi un feu qui se maintient presque |
|
| de soi-même, & comme de rien; si petite est la nourriture |
|
| dont il a besoin; dont il vient à être plus clair & lucide: |
|
| & un autre obscur, *caligineux, brûlant & exterminant |
|
| tout ou il s'attache, & soi-même enfin. Un air d'autrepart |
|
| pur & net, avec un autre corruptible fort de léger; |
|
| car de tous les éléments il n'y en a point de plus aisé à se corrompre |
|
| que l'air. Toutes lesquelles substances ainsi contraires |
|
| & répugnante; mêlées es corps élémentaires, sont la |
|
| cause de leur destruction. Par quoi il faut de nécessité que |
|
| ce qui est de pur & incorruptible soit séparé de son contraire |
|
| le corruptible & impur: Ce qui ne se peut faire que |
|
| par le feu, qui est séparatif & purificatif. Mais les trois |
|
| éléments liquides, eau, air & feu sont comme inséparables |
|
| les uns des autres; car si l'air était distrait d'avec le |
|
| feu, le feu qui en a l'un de ses principaux *maintenements |
|
| F | |
Note du traducteur :
*orde : sale
*renclose : enfermée, recluse
*caute : défiance, prudence
*caligineux : qui est de la nature du brouillard
*maintenement : secours, soutien
@
42
T R A I T E'
| | & pâtures, s'éteindrait soudain: & si l'eau était séparée |
| | de l'air, tout s'enflammerait. Que si l'air était du tout attiré |
| | hors de l'eau, d'autant que par sa légèreté il la tient |
| | aucunement suspendue, tout en demeurerait submergé. De |
| | même si le feu était séparé d'avec l'eau, tout serait réduit |
| | en déluge. Car trois éléments néanmoins se peuvent bien |
| | disjoindre d'avec la terre, mais non pas de tout qu'il n'y en |
| | reste une partie, pour donner consistance au corps, & le |
| | rendre tangible, par le moyen d'une très-subtile & déliée |
| | portion d'icelle qu'ils enlèveront avec eux, hors de la *crassitude |
| | grossière qui demeure en bas; comme nous pouvons |
| | voir sensiblement au verre, qui par un industrieux artifice |
| | du feu se dépure de l'opacité qui était es cendres, pour de |
| | là passer & une clarté transparente, qui est de nature d'un |
| | sel fixe & indissoluble; accompagnée d'un ferme & solide |
| | épaississement, qui n'a point de transpiration ni de |
| | pores. |
| | MAIS pourquoi n'enfilerons-nous ici tout |
| | d'un train ces tant belles méditations Zoharines, puis |
| | que le tout dépend d'un même propos: D I E U forma |
| Genès. 2. | Adam du limon de la terre, ou selon l'Hébreu, Dieu
|
| | forma Adam poudre de la terre: lequel mot de Former |
| | appartient proprement aux potiers, qui façonnent |
| | de terre ce que bon leur semble. Et quand |
| | à la poudre, c'est pour nous rabattre l'orgueil duquel |
| | nous nous pourrions enfler, quand nous nous |
| | *ramentevrons cette vile & corrompue matière |
| | dont nous sommes faits quant au corps; qui n'est |
| | autre chose que boue & fange. Considère donc |
Note du traducteur :
*crassitude: épaisseur
*ramentevrer : rappeler à la mémoire
@
D U
F E U E T D U S E L. 43
| trois choses, dit le Zohar, & tu ne tomberas |
|
| point en transgression. Reconnais dont tu es venu, |
|
| d'une si *orde & salle chose: où tu dois en fin retourner; |
|
| en poudre, vers, & pourriture: & devant |
|
| qui tu as à rendre compte & raison de tes actions |
|
| & comportements; qui est le Juge souverain |
|
| Roi de tous, qui ne laisse nul méfait impuni, ni |
|
| aucun bien-fait irrécompensé. Adam donc |
|
| fut fait, avec toute sa postérité, de la poudre |
|
| terrestre, qui avait déjà été humectée de cette |
|
| fontaine ou vapeur qui avait été enlevée en haut |
|
| des rais du soleil, pour en arroser la terre, & la |
|
| détremper. Car la terre étant de soi sèche & froide, |
|
| est du tout stérile & infructueuse, si elle n'est |
|
| imprégnée d'humide & chaleur, dont provient |
|
| la fécondité. De manière qu'Adam fut bâti de |
|
| terre & eau mêlées ensemble; ces deux éléments dénotant |
|
| double faculté en lui, & double formation; |
|
| l'une du corps pour le regard de ce siècle; & |
|
| l'autre de l'âme en l'autre monde. L'eau dénote la |
|
| céleste méditation où notre esprit se peut élever: |
|
| & la terre immobile de soi, & qui ne peut jamais |
|
| bouger d'en-bas, ne se mêle pas volontiers avec |
|
| les autres trois éléments volatils, à cause de son extrême |
|
| sécheresse, mais ne fait que se *rendurcir à |
|
| l'action du feu, & s'y rendre plus *rebourse & intraitable, |
|
| par l'esprit de contradiction dur & réfractaire |
|
| de la chair contre l'esprit; si qu'elle rejetterait |
|
| l'eau qu'on y *cuiderait insérer, si ce n'était |
|
| F ij | |
Note du traducteur :
*orde : sale
*rendurcir : endurcir???
*rebourse : revêche, rebelle
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
@
44
T R A I T E'
| | moyennant la subtile humidité de l'air qui y intervient, |
| | & l'y mêle, la pénétrant par ses plus menues |
| | parties: lequel étant empreint dans l'eau, contraint |
| | la terre de s'en empâter, & l'enclore en soi, |
| | comme si elle le voulait détenir prisonnier; & par |
| | ce moyen en demeure enceinte comme la femelle |
| | du mâle; car toute chose supérieure en ordre & |
| | degré tient lieu de mâle envers celle qui lui est inférieure |
| | & sujette. Que si l'air s'en absente, qui les |
| | associe & unit ensemble, comme en étant *suppedité |
| | & banni, humide & chaud qu'il est, de l'extrême |
| | sécheresse & froideur de la terre, elle se *parforcera |
| | de tout son pouvoir de rejeter l'eau, & se réduire |
| | à son premier dessèchement; ainsi qu'on peut apercevoir |
| | au sable, qui jamais ne recevra d'eau |
| | qu'elle ne s'en sépare aussi tôt. Par ainsi la terre est |
| | toujours rebelle & contumace de soi à se ramollir, |
| | soir par l'eau, par l'air, par le feu. Et de cette sorte |
| | fut introduit en Adam l'esprit de contradiction & |
| | désobéissance, par le moyen de la terre dont il |
| | avait été formé; comme sa compagne & lui le |
| | montrèrent, quand à la suggestion du serpent, le |
| | plus terrestre animal de tous autres, ils contrevinrent |
| | si légèrement à l'extrême défense qui leur |
| | avait été faite de ne tâter du fruit de science de |
| | bien & de mal. Pour punition de quoi il est dit au |
| Genès. 3. | serpent; Tu mangeras la terre tous les jours de ta vie.
|
| | Ce qu'Isaïe résume au 65. Puluis panis tuus. Et à Adam, |
| | que la terre ne lui produirait qu'épines, |
Note du traducteur :
*suppediter : fournir en abondance, procurer
*parforcer : imposer
@
D U
F E U E T D U S E L. 45
| ronces & chardons; au moyen de quoi s'il en voulait |
|
| vivre, il fallait qu'il la cultivât à la lueur de |
|
| son usage, jusqu'à ce qu'il retournât en elle, dont |
|
| il avait été tiré; car étant de poudre, il devait retourner |
|
| en poudre. Mais l'eau qui dénote les divines |
|
| spéculations, désirant se mêler & unir avec |
|
| toutes choses, à qui elle donne commencement, & |
|
| les fait croître & multiplier, est comme un véhicule |
|
| ou vêtement de l'esprit, suivant ce qui est dit |
|
| tout à l'entrée de la création, que l'esprit de Dieu |
|
| était épandu sur les eaux, ou comme le mot Hébreu |
|
| de marachephet le porte, voltigeant au dessus |
|
| d'icelles, & les fomentant & vivifiant, ainsi qu'une |
|
| poule fait ses poussins, de sa chaleur co-naturelle: |
|
| Car le mot d'elohim importe je ne sais quoi de |
|
| chaleur & *ignité. Par l'eau donc l'esprit docile |
|
| & obéissant aux semonces de l'intellect, s'insinua |
|
| dedans Adam; & par la terre le réfractaire & opiniâtre, |
|
| qui regimbe contre l'éperon. Car comme |
|
| la terre soit le plus ignoble élément de tous autres, |
|
| l'eau la rejette & dédaigne, ne pouvant compatir |
|
| avec elle, ainsi qu'à une lie & excrément; si que l'esprit |
|
| pur & net demeura dans l'eau, où il élut sa |
|
| résidence. Car des trois natures de terre, l'eau pour |
|
| le moins ne se joint jamais avec les deux, à savoir |
|
| le sable pour son extrême sécheresse, qui cause sa |
|
| discontinuation de parties; & l'argile, pour être |
|
| grasse & onctueuse. Il n'y a que le seul limon, avec |
|
| lequel quelque empâtement & mélange qu'il |
|
| F iij | |
Note du traducteur :
*ignée, ignité : de feu
@
46
T R A I T E'
| | s'en puisse faire, l'eau à la *parfin le laisse résider en |
| | bas, & lui surnage; comme étant de contraire nature: |
| | l'une du tout immobile, solide & compacte; |
| | & l'autre fluide, se remuant, & coulant ainsi que le |
| | sang par les veines, auquel résident les esprits, qui |
| | se peuvent facilement élever pour être de qualité |
| | ignée, tendant toujours *encontremont. Tellement |
| | que l'eau qui dénote l'esprit intérieur, tâche |
| | de se dépouiller de cette coagulation externe; car |
| | toute coagulation est une espèce de mort; & la *liquosité, |
| | de vie; & ne s'y voudrait jamais plus *rassocier, |
| | ni s'en revêtir à cause de sa *contumacité, |
| | si ce n'était que le souverain maître & seigneur |
| | Adonai par sa providence, pour la propagation |
| | des choses, tant qu'il lui plaira maintenir en son |
| | être ce bel ouvrage de ses mains, contraint ces |
| | deux, terre & eau, de s'accorder aucunement par |
| | son Ange & ministre qui préside à l'air. L'homme |
| | au reste a par-devers lui son arbitre franc & libre en |
| Genès. 4. | son plein pouvoir & disposition; L'appétit du péché
|
| | sera sous toi; & auras la domination sur lui. Que s'il |
| | est adhérent à la terre, c'est à dire aux charnels désirs |
| | & concupiscences, où il est le plus incliné, il |
| Genès. 8. | ne fera jamais que mal: si à l'esprit désigné par
|
| Psaum. 64. | l'eau, tout son fait ira bien: Flumen Dei repletum est
|
| | aquis. & au 44. d'Isaïe: Je répandrai des eaux sur celle |
| | qui aura soif; & des rivières sur celle qui se trouveras sèche |
| | & aride. Je répandrai mon Esprit sur la semence, & |
| | ma bénédiction sur sa lignée. Si que tant que l'eau |
Note du traducteur :
**à la parfin : à la fin
*contremont : vers le haut, en haut
*liquosité : liquidité
*rassocier : réassocier
*contumacité : rébellion, récalcitrant
@
D U
F E U E T D U S E L. 47
| compatit & demeure unie avec la terre, le bon esprit |
|
| relie avec l'homme; dont nous sommes admonestés |
|
| par le Sage es Proverbes 5. de boire l'eau de |
|
| notre citerne, & les ruisseaux qui découlent de notre |
|
| puits. Mais quand la terre par sa rebelle & répugnante |
|
| sécheresse rejette l'eau, il n'y demeure que |
|
| sa dure obstination réfractaire; jusqu'à ce que par |
|
| le moyen de l'air, l'esprit qui les joint & uni ensemble, |
|
| (ce sont les saintes inspirations,) elle se |
|
| soit de nouveau ramollie & détrempée: au moyen |
|
| de quoi quand nous avons ce bon esprit d'eau salutaire, |
|
| dont il est écrit en l'Ecclésiastique 15. Aqua |
|
| sapientia salutaris potabit illum; il nous faut garder |
|
| de la rejeter, & nous rendre du tout terre sèche & |
|
| sablonneuse, quae non fatiatur aqua: & ne produit | Proverb.
|
| rien pour cela. Mais tout nous en est plus *apertement |
|
| exprimé en l'Evangile, où par le moyen de |
|
| cette eau vive fructifiante, notre SAUVEUR, qui |
|
| est la source intarissable, le SAINT ESPRIT se |
|
| vient introduire en nos coeurs, qui détrempe la |
|
| dureté de notre terre, & l'arrose & corroie |
|
| pour produire des fruits mûrs de bonnes & charitables |
|
| oeuvres. (L'eau que je vous donnerai, dit-il, | S. Jean 4.
|
| sera faite une fontaine rejaillissante en vie éternelle.) De |
|
| cette eau les Prophètes en avaient clairement parlé; |
|
| comme Daniel au 35. Quoniam apud te est fons vitae; |
|
| & in lumine tuo videbimus lumen. Voyez comme il |
|
| joint l'eau avec la lumière, qui est le feu; si que cette |
|
| digression semblera moins impertinente. Et au |
|
Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
@
48
T R A I T E'
| | 12. d'Isaïe:Vous puiserez les eaux en joie, des fontaines |
| | du salutaire. Plus en Jérémie 2. Ils m'ont délaissé, moi |
| | qui suis la fontaine d'eau vive, pour se creuser des citernes |
| | creuses, qui ne peuvent tenir les eaux. |
| | EN ce que dessus du Zohar sont compris les |
| | principaux secrets & actions du feu, & mêmement |
| | en son contraire & patient qui est l'eau; Nam actus |
| | actiuorum in patientis sunt dispositione, dit le Philosophe; |
| | car les effets ne se sauraient mieux discerner, |
| | que où ils agissent. Le feu au reste a trois propriétés; |
| | mais il faut en cet endroit reprendre la |
| | chose de plus haut. |
| | COMME donc tout ce qui est, soit départi |
| | en trois qu'on appelle mondes, ou cieux (il ne faut |
| | pas trouver étrange si nous répétons cela plus que |
| | d'une fois car delà dépendent toutes les secrètes |
| | sciences) l'élémentaire à savoir ici bas, sujet à |
| | une perpétuelle altération & vicissitude de vie & de |
| | mort: le céleste là haut au dessus du cercle de la |
| | lune, incorruptible quant à soi, tant pour sa pureté, |
| | & uniformité de substance, que pour son |
| | continuel & égal mouvement, rien n'y prédominant |
| | l'un sur l'autre: lesquels deux constituent ce |
| | monde sensible: Il y a puis-après l'intelligible, abstrait |
| | de toute corporéité & matière, que l'Apôtre |
| | appelle le troisième ciel, où il fut ravi, ce dit-il, |
| | si ce fut en corps, ou hors d'icelui, Dieu le sait: |
| | car non seulement le monde & le ciel sont mis l'un |
| | pour l'autre, mais le ciel encore pour l'homme; |
| | Caeli |
@
D U
F E U E T D U S E L. 49
| Caeli enarrant gloriam Dei, selon que l'interprètent |
|
| la plupart des Pères; & l'homme au réciproque | |
| pour le ciel; comme met Origène au 25. traité sur |
|
| saint Mathieu. Le coeur de l'homme moralement est |
|
| appelé ciel, & le trône, non déjà de la gloire de Dieu, |
|
| comme est le temple, mais de Dieu propre. Car le temple de |
|
| la gloire de Dieu est celui auquel comme en un miroir nous |
|
| voyons par énigme; mais le ciel qui est par dessus ce temple |
|
| de Dieu où est son trône, est tout ainsi que de le voir face |
|
| à face. Ce qu'il a presque transcrit mot à mot du |
|
| livre d'Abahir au Zohar, & autres anciens Cabalistes, |
|
| dont il consiste la plus grande part. Il y a de |
|
| plus, que les Cieux sont quelquefois mis pour Dieu |
|
| même; comme au 32. du Deuter. Audite caeli quae |
|
| loquor & au 8. chap. du 3. des Rois, selon la vérité |
|
| Hébraïque, en l'oraison du Roi Salomon en la |
|
| dédicace au Temple, Exaudi ô caelum. En ce troisième |
|
| ciel ou monde dont parle l'Apôtre, encore |
|
| que Dieu soit par tout, néanmoins le siège de sa |
|
| divinité est la plus spécialement établi que non |
|
| par ailleurs, avec ses Intelligences séparées qui |
|
| lui assistent pour exécuter ses commandements. |
|
| Bénissez le Seigneur, tous ses Anges puissants en vertu |
|
| qui faites ce qu'il vous ordonne, oyant la voix de ses paroles. |
|
| Par quoi les Théologiens l'appellent le monde |
|
| Angélique, hors de tout lieu, & de tout temps; que |
|
| Platon en son Phèdre, dit n'avoir onques d'homme |
|
| mortel été assez convenablement célébré selon |
|
| son excellence & dignité, étant tout de lumière, |
|
| G | |
@
50
T R A I T E'
| | qui de là s'épand & dérive ainsi que d'une inépuisable |
| | source en toutes sortes de créatures, selon |
| | même que le portait l'ancienne Théologie Phénicienne, |
| | que l'Empereur Julian le Parabate allègue |
| | en son Oraison au Soleil; Que la lumière corporelle |
| | procède d'une incorporelle nature. LE MONDE |
| | céleste participe de ténèbres, & de lumière, dont |
| | lui proviennent toutes ses facultés & vertus qu'elle |
| | lui apporte. Et l'élémentaire est tout de ténèbres, |
| | désigné pour raison de son instabilité par |
| | l'eau, l'intelligible par le feu, à cause de la pureté |
| | & lumière: & le céleste par l'air , où le feu & l'eau se |
| | viennent conjoindre. La terre à ce compte demeurerait |
| | pour les enfers, comme à la vérité cette habitation |
| | terrienne n'est qu'un vrai enfer. Mais |
| | Moïse par le Ciel a entendu le monde intelligible, & |
| | par la terre le sensible: attribuant les deux plus haut |
| | élevés éléments, air, & feu, au ciel, pour ce qu'ils rendent |
| | toujours *contremont; & à la terre l'eau & la |
| | terre, qui pour leur pesanteur s'aggravent en bas. Mais |
| | tout cela a été de lui encore plus mystiquement |
| | *adombré, comme le montre le Zohar, par l'admirable |
| | construction de son tabernacle, dont il n'y a |
| | rien de plus spirituel; l'or, l'argent, & les pierreries |
| | dont il était composé, représentant le monde |
| | sensible: & le Bezeleel qui fut le conducteur de |
| | l'oeuvre, l'intelligible, & l'ouvrier; rempli d'un |
| | esprit divin, de sapience, intelligence, savoir, & |
| | toute la plus accomplie doctrine, comme presque |
Note du traducteur :
**contremont : vers le haut, en haut
**adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher
@
D U
F E U E T D U S E L. 51
| le mot le porte, tissu de Bezel ombre, & El Dieu. |
|
| LES Poètes profanes ont parti le monde sensible | |
| en trois, car ils ne se sont pas tant souciés de |
|
| pénétrer à l'intelligible; & assigné la supérieure |
|
| portion d'icelui depuis ce cercle de la lune en sus, |
|
| à Jupiter; la basse terrestre à Pluton; & la moyenne, |
|
| qui est depuis la terre, à la Lune, à Neptune; que les |
|
| Platoniciens appellent la vertu génératrice, à cause |
|
| de l'humidité imprégnée de sel qui provoque fort |
|
| à génération selon que le mot de salacitas le désigne; |
|
| comme met Plutarque question 4. des causes naturelles, | |
| & au traité d'Osiris. C'est pourquoi les mêmes |
|
| Poètes attribuent une plus seconde lignée audit |
|
| Neptune, qu'à nul autre de tous leurs Dieux. |
|
| CHACUN de ces trois mondes au reste a particulièrement | |
| sa science, laquelle est double, l'une |
|
| vulgaire & triviale; & l'autre mystique & secrète. |
|
| Le monde intelligible a notre Théologie, & la Cabale; |
|
| le céleste, l'Astrologie, & la Magie; & l'élémentaire; |
|
| la Physiologie, & l'Alchimie; qui révèle |
|
| les résolutions & séparation du feu, tous les |
|
| plus cachés & occultes secrets de nature, es trois |
|
| genres de composés: Compositionem enim rei aliquis |
|
| scire non poterit, qui destructionem illius ignoauerit, dit |
|
| Geber. Mais ces trois divines sciences ont été par |
|
| la dépravation des ignorants & malins esprits, détournés |
|
| en un déferlement, qu'à peine en oseraiton |
|
| parler, si l'on ne veut quant & quant encourir le |
|
| bruit d'être un athéiste, sorcier & faux monnayeur. |
|
| G ij | |
@
52
T R A I T E'
| | Nous disons donc après Empédocle, & |
| | Anaxagoras: Singula haec nostra ratio disputat per iter |
| | compositionis & resolutionis, ultro citro, susque deque |
| | gradiens. Que toute le science élémentaire consiste |
| | en la mixtion & séparation des éléments; ce qui se |
| | parfait par le feu, auquel verse du tout l'Alchimie; |
| | comme le déclare bien *apertement Avicenne en |
| | son traité de l'Almahad, ou division des sciences: |
| | Et Hermès en celui des sept chapitres; Intelligite, silis |
| | sapientum, quatuor elementorum scientiam, quorum |
| | occulta apparitio nequaquam significantur nisi prius diuidantur, |
| | & componantur; quia ex elementis nihil sit utile |
| | abque tali regimine: nam ubinatura definit suas operationes, |
| | ibi ars incipit. Prenez tel composé élémentaire |
| | que vous voudrez, herbe, bois, ou autre semblable, |
| | sur quoi le feu puisse exercer son action; & |
| | le mettez en un alambic ou cornue; Premièrement |
| | s'en séparera l'eau, & puis l'huile, si le feu est modéré |
| | si plus pressé & renforcé, toutes deux ensemble; |
| | mais l'huile surnagera à l'eau, qui s'en séparera |
| | bien aisément par un entonnoir de verre. Cette eau |
| | est dite le Mercure, lequel de soi est pur & net; & |
| | l'huile le soufre *adustible & infect, qui corrompt |
| | tout le composé. Au fonds du vaisseau resteront |
| | les cendres, desquelles par une forme de lessive |
| | avec l'eau s'en extraira le sel, que l'eau & l'huile |
| | couvraient au précédent, après que vous en aurez |
| | retiré l'eau par le bain Marie, comme on l'appelle; |
| | car les onctuosités oléagineuses ne montent |
Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*adustible : qui peut brûler
@
D U
F E U E T D U S E L. 53
| pas par ce degré de feu; ni le sel non plus, mais |
|
| moins encore; & les terres indissolubles privée de |
|
| toutes leurs humidités, propres à se vitrifier. Omne |
|
| enim priuatum propria humiditate nullam nisi vitrificatoriam |
|
| praestat fusionem, dit Geber. Ainsi il y a |
|
| deux éléments volatils, les liquides à savoir, eau & |
|
| air, qui est l'huile; car toutes substances liquides |
|
| de leur nature fuient le feu, qui en élue l'une, & |
|
| brûle l'autre: Mais les deux qui sont secs & solides, |
|
| non; qui sont le sel, auquel est contenu le feu; & |
|
| la terre pure qui est le verre: Sur lesquels le feu n'a |
|
| plus d'action que de les fondre & affiner. Voila les |
|
| quatre éléments redoublés, comme les appelle Hermès, |
|
| & Raymond Lulle les grands éléments. Car |
|
| tout ainsi que chaque élément consiste de deux |
|
| qualités, ces grands éléments redoublés, Mercure, |
|
| soufre, sel, & verre, participent de deux éléments |
|
| simples, ou pour mieux dire de tous les quatre, selon |
|
| le plus ou le moins des Uns & des autres; le Mercure |
|
| tenant plus de l'eau, à qui il est attribué; l'huile, |
|
| ou le soufre, de l'air; le sel, du feu; & le verre, |
|
| de la terre, qui se retrouve pure & nette au centre |
|
| de tous les composés élémentaires; & est la dernière |
|
| à se révéler exempte des autres. De cette sorte |
|
| par artifice & l'opération du feu, & de ses effets, |
|
| nous dépurons toutes infections & ordures, jusqu'à |
|
| les réduire à une pureté & substance incorruptible |
|
| désormais, par la séparation de leurs impuretés inflammables |
|
| & terrestres; Tota enim intentio operantis |
|
| G ij | |
@
54
T R A I T E'
| | versatur in hoc, dit Geber, ut grossioribus partibus abiectis, |
| | opus cum leuioribus perficiatur; Qui est de monter |
| | des corruptions d'ici bas, à la pureté du monde |
| | céleste, où les éléments sont plus purs & essentiels; le |
| | feu y prédominant, qui l'est le plus de tous les autres. |
| | VOILA quant à l'Alchimie; & en quoi elle verse. |
| | LA MAGIE pour le monde céleste, était jadis |
| | une science sainte & vénérable, que Platon |
| | dedans son Charmide appelle la vraie médecine de |
| | l'âme. Et au prem. Alcibiade il met, qu'elle se *soulait |
| | enseigner aux aînés des grands Rois de Perse, |
| | pour leur apprendre à révérer Dieu, & former leur |
| | domination temporelle sur le patron de l'ordre & |
| | police de l'Univers. Mais ce n'est proprement qu'une |
| | forme de mariage du ciel étoilé, comme dit Orphée, |
| | avec la terre, où il darde ses influences, donc |
| | elle s'empreigne, provenant des intelligences qui |
| | y assistent: & une application des vertus agentes |
| | aux passives, pour produire des effets admirables |
| | surpassant le commun ordre de nature: & ce sans |
| | la coopération des démons, la plupart malins, |
| | faux & *déceptifs, les uns toutefois plus que les autres: |
| | avec lesquels il n'est pas à croire que ces trois |
| | sages Rois & Mages qui vinrent de si loin adorer |
| | JESUS-CHRIST, eussent voulu avoir aucune |
| | accointance & commerce. |
| | LA troisième est celle qu'on appelle Cabale |
| | ou réception, parce qu'on se la délaissait |
| | verbalement, & à bouche de main en main les |
Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre
*déceptif : qui est propre à décevoir
@
D U
F E U E T D U S E L. 55
| uns aux autres. Elle est départie en deux; l'une |
|
| de beresith, c'est à dire de la création, qui consiste |
|
| au monde sensible; où Moïse s'est arrêté, sans |
|
| parler de l'intelligible, ni des substances séparées. |
|
| L'autre est de mercauah, ou trône de Dieu, que |
|
| traite principalement Ezéchiel, dont la vision est |
|
| presque toute de feu; tant est cet élément par toute |
|
| l'écriture sainte appropriée à la divinité, comme |
|
| l'un de ses plus parfaits & proches symboles & marques |
|
| es choses sensibles; par le moyen desquelles |
|
| nous sommes élever ainsi que par l'échelle de Jacob, |
|
| & la chaîne d'or en Homère, à la connaissance |
|
| des spirituelles & intelligibles: Inuisibilia enim |
|
| Dei à creatura mundi per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur, |
|
| sempiterna quoque eius virtus & diuinitas. |
|
| Car le monde avec les créatures y étant, sont ainsi |
|
| comme vu portrait de Dieu; per creaturam enim creator |
|
| intelligitur, dit saint Augustin. Car Dieu a fait |
|
| deux choses à son image & ressemblance, selon |
|
| Trismégiste; le monde pour s'y ébattre & réjouir |
|
| d'infinis beaux chefs-d'oeuvres: & l'homme ou serait |
|
| toute la plus singulière délectation & plaisir. |
|
| Ce que Moïse a tacitement exprimé en Gen. 1. & 2. |
|
| la où quand il a été question de créer le monde, |
|
| ciel, terre, végétaux, minéraux, animaux, soleil, lune, |
|
| étoiles, & tout le reste; il n'a fait seulement |
|
| que le commander de parole; Quoniam ipse dixit, & |
|
| sa la sunt; ipse mandavit, & creata sunt: mais en la |
|
| formation de l'homme il y insiste bien davantage |
|
@
56
T R A I T E'
| | qu'en tout le reste: Faisons, dit-il, l'homme à notre |
| | image & ressemblance. Il le créa mâle & femelle, & le |
| | forma poudre de la terre, puis souffla en sa face l'esprit |
| | de vie, & il fut fait en âme vivante. En quoi sont |
| | touchées quatre ou cinq particularités. Ainsi le remarque |
| | Cyrille. Tout de même donc que l'image |
| | de Dieu est le monde, l'image du monde |
| | c'est l'homme; y ayant telle relation de Dieu avec |
| | ses créatures, qu'ils ne se peuvent bien comprendre, |
| | sinon réciproquement l'un par l'autre. Car |
| | toute la nature sensible, comme met le Zohar, au |
| | regard de l'intelligible, est ainsi que de la lune envers |
| | le soleil, qui y réverbère sa clarté: ou de même |
| | que la lueur d'une lampe ou flambeau, dont part |
| | la flamme attachée au lumignon, qui en est nourrie |
| | d'une crasse matière, visqueuse, *adustible, sans |
| | laquelle cette splendeur & lumière ne se saurait |
| | communiquer à notre vue, ni notre vue l'appréhender. |
| | En semblable la gloire & essence de |
| | Dieu, que les Hébreux appellent sequinah, ne se |
| | peut apercevoir qu'en la matière de ce monde |
| | sensible, qui en est comme un patron & image.Et |
| | c'est ce que Dieu dit à Moïse au 33. d'Exode: Facies |
| | meas vuidere non poteris, posteriora videbis. La face de |
| | Dieu est sa vraie essence au monde intelligible, |
| | quam nemo vidit unquam, fors le Messie, dont il |
| | est écrit au Psau. 15. Prouidebam Dominum in conspectu |
| | nemo semper. Et ces parties postérieures sont ses |
| | effets au monde sensible. L'âme de même ne se |
peut
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
@
D U
F E U E T D U S E L. 57
| peut discerner & connaître que par les fonctions |
|
| qu'elle exerce au corps, pendant qu'elle y est annexée: |
|
| dont Platon aurait été mû d'estimer que les |
|
| âmes ne pouvaient consister sans corps & non plus |
|
| que le feu sans matière; si qu'après de longues révolutions |
|
| de siècles elles revenaient derechef à |
|
| s'incorporer ici bas: à quoi adhère aussi Virgile au |
|
| 6. de l'Enéide, |
|
| Has omnes vbi mille rotam vovêre per annos, | |
| Lethaumen ad flumen Deus euocat agmine magno, | |
| Scilicet immemores supera vt conuexa reuisant, | |
| Rursus & incipiant in corpora a velle reuerti. | |
| Mais cela sent un peu la Palingénésie, & Métempsycose |
|
| Pythagoricienne: dont ne s'est pas non |
|
| plus détourné Origène, comme on peut voir en |
|
| son ωεἰ ..., des principes; & en l'épître de S. Jérôme |
|
| à Avitus. Trop plus sincèrement Porphyre, |
|
| bien qu'au reste un impie, adversaire, calomniateur |
|
| du Christianisme; que pour la parfaite béatitude | S. Aug. liv 22.
|
| des âmes il leur faut éviter & fuir tout corps: | ch. 26 de la
|
| Tellement que quand l'âme aura été bien *repurgée | cité de Dieu.
|
| de toutes ses affections corporelles, & qu'elle |
|
| retournera à son Créateur en sa première simplicité, |
|
| elle n'a plus d'ennui de *renchoir es maux & calamités |
|
| de ce siècle, quand bien l'option lui en aurait |
|
| été libre délaissée. |
|
| DU MONDE donc intelligible découle dedans | |
| le céleste, & delà à l'élémentaire, tout ce que |
|
| l'esprit humain peut atteindre de la connaissance |
|
| H | |
Note du traducteur :
**repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*renchoir : retomber, recommencer (une faute)
@
58
T R A I T E'
| | des admirables effets de nature, que l'art imite en |
| | ce qu'elle peut. Dont par la révélation de ses beaux |
| | secrets, par l'action du feu la plupart, se manifeste |
| | la gloire & magnificence de celui qui en est le premier |
| | motif & auteur. Car l'entendement humain, |
| | selon Hermès, est comme un miroir, où se viennent |
| | recueillir & rabattre les clairs & lumineux |
| | rayons de la Divinité; représentée à nos sentiments |
| | par le soleil là haut, & le feu son correspondant |
| | ici bas; lesquels enflamment l'âme d'un ardent désir |
| | de la connaissance & Vénération de son Créateur; |
| | & par conséquent de l'amour d'icelui, car l'on |
| | n'aime que ce qu'on connaît. |
| | AINSI chacun de ces trois mondes, qui ont |
| | leurs sciences particulières, a aussi son feu, & son |
| | sel à part: lesquels deux se rapportent, à savoir le |
| | feu au ciel de Moïse; & le sel, pour la ferme consistance |
| | & solidité, à la terre. Qu'est-ce que le sel? |
| | demande un des Philosophes chimiques: Une terre |
| | *arse & brûlée, & une eau congelée par la chaleur |
| | du feu potentiellement y enclos. Le feu au reste est |
| | l'opérateur d'ici bas es oeuvres de l'art, de même |
| | que le soleil ou feu céleste l'est en ceux de la nature: |
| | Et en l'intelligible le SAINT ESPRIT, des Hébreux |
| | dit Binah, ou intelligence, que l'Ecriture |
| | désigne ordinairement par le feu. Et ce feu spirituel |
| | ou esprit ignée, avec le Chohmah, le Verbe ou la |
| Sap 7. | Sapience attribuée au FILS (omnium artifex me docuit
|
| | Sapientia) sont les opérateurs du PERE; Verbo |
Note du traducteur :
*arse : incendiée
@
D U
F E U E T D U S E L. 59
| Domini caeli firmati sunt, & spiritu oris eius omnis orna- | Psaum. 3.
|
| tus eorum. De quoi ne s'éloigne pas fort cette maxime |
|
| des Péripatéticiens; Omne opus naturae est opus |
|
| intelligentia. |
|
| VOILA les trois feux desquels nous prétendons | |
| parler; dont il n'y a rien de plus commun entre |
|
| nous que l'élémentaire d'ici bas, grossier, composé, |
|
| & matériel, c'est à dire, toujours attaché à |
|
| quelque matière: ni d'autre-part qui soit moins |
|
| connu; ce que c'est de lui, d'où il vient, & où il |
|
| s'en va, redevenant à rien tout à un instant, si tôt |
|
| que son *nourrissement lui défaut; sans lequel il |
|
| ne peut consister un seul moment, mais s'en va comme |
|
| il est venu, étant tout en la moindre de ses parties: |
|
| Si qu'il se peut en moins de rien multiplier |
|
| en infini; & en moins de rien s'anéantir: car une |
|
| petite bougie allumera tant qu'on voudra des plus |
|
| grands feux qu'on se saurait imaginer, sans pour |
|
| cela rien perdre ni diminuer de sa substance. |
|
| Mille licet capiant, deperit inde nihil. Et en S. Jacques 3. | |
| Paruus ignis quàm grandem succendit materiam! Voire |
|
| une seule petite étincelle éprendrait de feu en un |
|
| cil d'oeil, tout ce creux immense de l'Univers, s'il était |
|
| rempli de poudre à canon, ou de naphte, & |
|
| puis aussitôt s'évanouirait: De sorte que de tous |
|
| les corps il n'y a rien qui approche plus de l'âme |
|
| que fait le feu, comme dit Plotin. Et Aristote au 4. |
|
| de la Métaphysique met, que jusqu'à son temps la |
|
| plus grand' part des Philosophes n'avaient pas bien |
|
| H ii | |
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
@
60
T R A I T E'
| | connu le feu, ni l'air non plus, pour n'être point |
| | perceptibles à notre vue & sentiment, Mais on |
| | pourrait dire de même, que ni Aristote, ni les |
| | autres Grecs de son temps ne connurent pas guères |
| | bien le feu, & ses effets, pour le moins si exactement |
| | qu'ont fait si long temps après, les Arabes |
| | par l'Alchimie, dont toute la connaissance du feu |
| | dépend. Les Egyptiens le disaient être un animal |
| | ravissant & insatiable; qui dévorait tout ce qui |
| | prend naissance & accroissement; & en fin soimême, |
| | après qu'il s'en est bien *peû & gorgé, quand |
| | il n'y a plus de quoi se repaître & nourrir; parce que |
| | ayant chaleur & mouvement, il ne se peut passer |
| | de nourriture, & d'air pour y respirer; si qu'à faute |
| | de ce il demeure en fin amorti, avec ce dont il s'était |
| | *peû. Toutes choses propres aux substances |
| | animées, & qui ont vie; car la vie est toujours accompagné |
| | de chaleur & de mouvement; lequel |
| | procède de la chaleur, plutôt que la chaleur du |
| | mouvement, combien qu'ils soient réciproques; |
| | car l'un ne peut être sans l'autre. Mais Suidas forme |
| | là dessus une telle contradiction: Que non tant |
| | seulement les animaux, mais tout ce qui prend |
| | nourriture & accroissement, tend à certain but; où |
| | étant parvenu il s'arrête sans passer outre: là où |
| | ni la nourriture, ni l'accroissement du feu ne sont |
| | point limités ni déterminés; car tant plus on lui |
| | en administre, tant plus en voudra-il avoir, & s'en |
| | accroîtra toujours d'avantage. Par quoi l'un ni |
Note du traducteur :
*peû : repu, bien nourri
@
D U
F E U E T D U S E L. 61
| l'autre ne se peuvent point limiter, comme sont |
|
| ceux des animaux; Dont par conséquent il ne doit |
|
| être mis de leur rang. De sorte que le mouvement |
|
| du feu se devra plutôt appeler génération que |
|
| nourriture ni croissance; car il n'y a que ce seul élément |
|
| qui se nourrisse & accroisse. Es autres ce qui |
|
| y *redonde est par opposition, comme si vous ajoutez |
|
| de l'eau à de l'eau, ou de la terre à de la terre: |
|
| vous ne ferez pas de même au feu, pour le *cuider |
|
| agrandir, en y ajoutant d'autre feu, mais par |
|
| une apposition de matière sur laquelle il puisse |
|
| mordre, & exercer son action, comme bois & autres |
|
| semblables, qui par sa force se convertissent en |
|
| sa nature: & ainsi il s'augmente & accroît. LES |
|
| fictions Poétiques portent que Prométhée l'alla |
|
| dérober dans le ciel pour en accommoder les |
|
| mortels; dont il fut si grièvement puni par les |
|
| Dieux, que de demeurer par trente ans attaché à |
|
| une roche du mont de Caucase, où un vautour |
|
| lui dévorait assidûment ses entrailles, qui renaissait |
|
| à tour de rôle. Mais est-il à croire que |
|
| les Dieux qui sont si bienveillant & affectionnés |
|
| envers le genre humain, lui eussent voulu dénier |
|
| cette si nécessaire portion de nature, sans laquelle |
|
| la condition de leur vie serait pire que des bêtes |
|
| brutes; tant pour la cuisson des viandes, que pour |
|
| se réchauffer & sécher, & infinies autres commodités |
|
| nécessaires; Outre-plus, de ce qu'il rend toujours |
|
| ainsi *contremont, comme étant d'une origine |
|
| H iij | |
Note du traducteur :
*redonde : est de trop
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*contremont : vers le haut, en haut
@
62
T R A I T E'
| | céleste, ou il aspire de retourner, il semble |
| | qu'il appartienne proprement à l'homme. |
| | Pronaque cum spectent animalia caetera terram, |
| | Os homini sublime dedit, caelum que videre |
| | Iussit, & erectos ad sydera tollere vultus. |
| | Tous les autres animaux presque *refuient le feu. |
| | Dont Lactance voulant montrer l'homme être |
| | un animal divin, allègue pour une des plus prenantes |
| | raisons, que lui seul entre tous les autres |
| | use du feu. Et Vitruve livre 2. met que les premières |
| | accointances des homme se contractèrent à se |
| | venir chauffer à de communs feux. Tellement que |
| | ce que les Dieux envièrent le feu aux hommes, |
| | devait être, pour ce que par le moyen d'icelui ils |
| | sont venus à pénétrer dans les plus profonds & cachés |
| | secrets de nature; de laquelle on ne peut bonnement |
| | découvrir & connaître les manières de |
| | procéder, tant elle opère *ratierement; sinon que |
| | par son contre-pied, que les Grecs appellent διἀλυσις |
| | la résolution & séparation des parties élémentaires, |
| | qui se fait par le feu; dont procède l'exécution de |
| | tous les artifices presque que l'esprit de l'homme |
| | s'est inventé: si que les premiers n'avaient autre instrument |
| | & outil que le feu, comme on a pu voir |
| | *modernement es découvertes des Indes Occidentales. |
| | Homère en l'Hymne de Vulcain met, qu'icelui |
| | assisté de Minerve enseignèrent aux humains |
| | leurs artifices & beaux ouvrages; ayant auparavant |
| | accoutumé d'habiter en des cavernes & rochers |
Note du traducteur :
*refuir : fuir avec vigueur
*ratierement : chichement, avec avarice
*modernement : d'une manière moderne, récemment
@
D U
F E U E T D U S E L. 63
| creux, à guise des bêtes sauvages: Voulant inférer |
|
| par Minerve la Déesse des arts & sciences, l'entendement |
|
| & industrie; & le feu par Vulcain, qui les |
|
| met à exécution. Par quoi les Egyptiens avaient |
|
| de coutume de marier ces deux Déités ensemble; |
|
| ne voulant par là dénoter autre chose, sinon que de |
|
| l'entendement procède l'invention de tous les |
|
| arts & métiers; que le feu puis-après effectue, & |
|
| met de puissance en action: nam agens in toto hoc |
|
| mundo non est aliud quam ignis & calor, dit Johannicius. |
|
| Et Homère, |
|
| ὅν ................................... | |
| Qui fut la cause, comme on peut voir dans Philostrate |
|
| en la naissance de Minerve, qu'elle quitta les |
|
| Rhodiens, parce qu'il lui sacrifiaient sans feu, |
|
| pour aller aux Athéniens. Vulcain au reste, selon |
|
| Diodore, sur un quidam, lequel de l'accident d'un |
|
| coup de foudre, dont un arbre avait été embrasé, |
|
| révéla le premier aux Egyptiens la commodité & |
|
| usage du feu. Car étant survenu là dessus, tout *éjoui |
|
| de sa lumière & de sa chaleur, il y ajouta |
|
| d'autre matière pour l'entretenir, pendant qu'il s'en |
|
| alla quérir le peuple; qui depuis pour raison de ce |
|
| le déifia. A quoi se conforme Lucrèce: |
|
| Illud his rebus tacitus ne for tè requiras: | |
| Fulmen detulit in terras mortalibus ignem | |
| Primitus; in de omnis flammarum diditur ardor. | |
| Les Grecs l'attribuent à Phoroneus; & mettent que |
|
| ce fut près d'Argos, Que le feu étant tombé du |
|
Note du traducteur :
*esjouir : réjouir
@
64
T R A I T E'
| | ciel là endroit, il y fut depuis gardé dedans un temple |
| | d'Apollon. Que si d'aventure il se venait à |
| | éteindre, ils le rallumaient de nouveau des rais |
| | du soleil: comme aussi on faisait à Rome celui des |
| | Vestales: & en Perse leur feu sacré, qu'ils portaient |
| | ordinairement où le Roi marchait en personne, |
| | le révérant singulièrement pour le respect du soleil |
| | qu'ils adoraient sur toutes autres Déités; car ils |
| | estimaient qu'il en fût ici bas l'image. Ils le portaient |
| | (dis-je) en grand' pompe & solennité, sur un |
| | magnifique chariot, attelé de quatre grands coursiers |
| | blancs, & suivi de 365. jeunes Ministres, autant |
| | qu'il y a de jours en l'an que décrit le soleil par |
| | son cours; habillés de jaune doré, couleur conforme |
| | à la lueur du soleil, & au feu; chantant des |
| | hymnes à leur louange. Et n'y avait point envers |
| | eux de crime plus capital & irrémissible que de jeter |
| | quelque cadavre ou autre immondice dedans, |
| | ou de le souffler avec son haleine, de peur de l'en |
| | infecter, mais ne le faisaient qu'éventer car en tout |
| | cela il n'y allait pas moins que de la vie; comme de |
| | l'éteindre d'autre part dans l'eau. De manière que |
| | si quelqu'un avait perpétré quelque grief forfait, |
| | pour en obtenir sa grâce & pardon, le plus prompt |
| | expédient en était, selon que met Plutarque en |
| | son traité du premier froid, de s'aller mettre en |
| | une eau courante avec du feu en la main, menaçant |
| | de l'éteindre en l'eau, si on ne lui octroyait |
| | sa requête: mais après l'avoir obtenue, il ne laissait |
| | d'être |
@
D U
F E U E T D U S E L. 65
| d'être puni, non de son méfait, mais pour l'impiété |
|
| qu'il avait seulement pour pensé de commettre. |
|
| Et delà est venu ce commun proverbe mentionné |
|
| dedans Suidas; Persa sum, parentibus Perficis |
|
| natus. Persane indigena? Vtique, domine. Ignen autem |
|
| inquinare est nobis soeua morte acerbius. Mais tout |
|
| ce qui se peut faire du feu, & par le moyen d'icelui, |
|
| n'a pas encore été révélé, ni connu des hommes. |
|
| Y a-il rien de plus admirable que la poudre à |
|
| canon; si aisée à faire; & ne consistant que de si |
|
| peu d'ingrédients vulgaires, soufre, salpêtre, |
|
| & charbon? Lesquels semblent avoir été mystiquement |
|
| désignés des Egyptiens par ces trois puissance |
|
| célestes, dont ils alléguaient les tonnerres, |
|
| éclairs, & foudres être conduites & gouvernées; |
|
| Jupiter, Vesta, & Vulcain; par Vulcain le soufre: |
|
| par Jupiter le salpêtre, qui est fort *aëreux & venteux, |
|
| comme met Raymond Lulle, qui en avait |
|
| assez connu & la nature, & les effets, s'il les eût |
|
| voulu découvrir: & le charbon par Vesta; tant |
|
| pour la terrestréité dont il est, que pour être fort |
|
| incorruptible; se pouvant garder plusieurs milliers |
|
| d'années dans la terre sans s'y altérer ni gâter: |
|
| ce qui fut cause d'en faire mettre un lit & étage es |
|
| fondements du temple de Diane en Ephèse. Le salpêtre |
|
| est approprié à l'air, pour ce qu'il est comme |
|
| une moyenne disposition de nature entre l'eau de |
|
| la mer, & le feu ou soufre dont il participe en |
|
| tant qu'il est si inflammable; & est *salsugineux |
|
| I | |
Note du traducteur :
*aéreux : aérien???
*salsugineux : salé
@
66
T R A I T E'
| | d'autre-part, se résolvant à l'humide, & dans l'eau |
| | comme font les sels, desquels il a l'amertume & |
| | acuité. Et tout ainsi que l'air enclos & retenu dans |
| | des nuées se rompt & éclate en une impétuosité |
| | de tonnerre; de même fait le salpêtre: le soufre |
| | est ce qui cause les éclairs. Mais cela viendra plus à |
| | propos ci-après es sels. Qui saura au reste bâtir***** |
| | une poudre composée de certaines proportions |
| | de soufre & de salpêtre; & au lieu du charbon |
| | de l'immondice terrestre de l'antimoine, qui s'en |
| | sépare par de fréquentes & réitérées ablutions d'eau |
| | tiède, pourra parvenir à un feu artificiel, non à dédaigner; |
| | d'une poudre qui ne fera que fort peu de |
| | bruit; vrai est que non si impétueuse & d'un tel effort |
| | comme est la commune. Au regard de l'intention |
| | de la poudre à canon, les relations de la |
| | Chine portent, que par leurs anciennes Chroniques |
| | il se trouve qu'il y a plus de quinze cent ans |
| | qu'ils en ont l'usage; comme aussi de l'imprimerie. |
| | Roger Bacchon fameux Philosophe Anglais, qui |
| | a écrit il y a plus de trois cens ans, en son livre de |
| | l'admirable puissance de la nature & de l'art, met |
| | qu'avec certaine composition imitant les foudres |
| | & tonnerres, Gédéon *souloit épouvanter les ennemis. |
| | Et encore que cela ne soit pas formellement |
| | comme il est écrit au 7. des Juges, si l'a-il dit néanmoins |
| | plus de six vingts ans devant la divulgation |
| | de la poudre à canon. Voici ses mots: Praeterea |
| | possunt fieri lumina perpetua, & balnea ardentia sint |
Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre
@
D U
F E U E T D U S E L. 67
| fine; nam multa cognouimus quae non comburuntur, sed |
|
| purificantur. Praeter vero h*t sunt alia stupenda naturae |
|
| & artis: nam soni velut tonitrui possunt fieri aëre, |
|
| imio maiori horrore quam illa quae sunt per naturam. Et |
|
| modica materia adaptata ad quantitatem unius policis, |
|
| sonum facit horribilem, & coruscationem ostendit vehementem. |
|
| Et hoc sit multis modis, quibus omnis ciuitas |
|
| & exercitus destuatur, ad modum artificii Gedeonis, qui |
|
| lagunculis fractis, & lampadibus igne saliente cum fragore |
|
| ineffabili, Madianitarum destruxit exercitum, cum |
|
| trecentis dunt axat hominibus. Ce pouvaient être des |
|
| grenades, & pots à feu: Et au reste rien ne saurait |
|
| mieux convenir de tous points à la poudre à canon; |
|
| mais ces bons personnages prévoyant la ruine |
|
| que cela pouvait apporter, firent trop grande |
|
| conscience de le révéler. A propos de ces feux perpétuels, |
|
| pour le moins d'une très-longue durée, |
|
| Hermolaus Barbarus en ses annotations sur Pline, |
|
| raconte que de son temps fut ouverte une vieille |
|
| sépulture au territoire de Padoue, & en icelle trouvé |
|
| un petit coffret, où il y avait une manière de |
|
| lampe ardente encore; combien que selon l'inscription |
|
| il y dût avoir plus de cinq cens ans qu'elle |
|
| était ainsi allumée. Tellement qu'à ce compte il |
|
| ne serait pas du tout impossible de faire des feux |
|
| inextinguibles: car même nous en voyons de plusieurs |
|
| sortes de celui qu'on appelle Grec, dont Aristote, |
|
| à ce qu'on dit, composa jadis un traité; lesquels |
|
| ne se peuvent éteindre avec de l'eau, principalement |
|
| I ij | |
@
68
T R A I T E'
| | la marine, à cause du sel gras & onctueux |
| | mêlé parmi; mais s'en rengrenent & embrasent. Et |
| | quel mal y aura-il d'en toucher ici quelque chose, |
| | puis qu'aussi bien est-il question du feu: Des glands |
| | macérés dans du vin; puis desséchés & mis à la |
| | meule, tant que la liqueur s'en exprime; laquelle |
| | accompagnée puis-après avec d'autres huiles dégraissées |
| | sur de la chaux vive, pierre ponce, talc |
| | & alun calcinés, du sablon même, & choses semblables |
| | qui retiennent les impuretés *adustibles au |
| | fonds du vaisseau, pendant que l'huile par la distillation |
| | monte claire, nette, & purifiée, & moins |
| | inflammable mais cela requiert un assez bon feu. |
| | Pour les mèches y correspondantes, faites les de |
| | fil de coton, dégraissé dans de la lessive; puis baignez-les |
| | en de l'huile ou liqueur de tartre, les |
| | saupoudrant par dessus d'alun de plume, entremêlé |
| | de poix-résine bien délié battue, ou de colophane. |
| | Ces feux de si longue durée nous sembleraient |
| | chose fabuleuse, si nous n'étions *acertenés |
| | par plusieurs Auteurs authentiques de cette |
| | tant fameuse lampe pendue en certain temple de |
| | Venus, où *ardoit sans cesse la pierre d'Asbeste, laquelle |
| | étant une fois allumée ne s'éteint jamais |
| | plus. Mais on pourrait dire que cela aussi n'est que |
| | fable. Je le *lairray décider aux autres, & dirai qu'il |
| | m'est une fois advenu, ne cherchant rien moins |
| | que cela, de m'être rencontré en une substance, |
| | conduit à cela par des gradués artifices du feu; laquelle |
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*acertené : assuré
*ardoir, ardre : brûler
*lairrer : laisser
@
D U
F E U E T D U S E L. 69
| bien *renclose dans une fiole de verre, & |
|
| scellée du sceau d'Hermès, que l'air n'y entre en sorte |
|
| quelconque, se garderait plus de mille ans au |
|
| fonds, à manière de parler, de la mer: & l'ouvrant |
|
| au bout d'un tel & si long terme qu'on voudra, on |
|
| y trouvera du feu soudain qu'elle sentira l'air, pour |
|
| allumer une allumette. NOUS lisons au 2. livre des | |
| Machab. chap. 1. & 2. qu'à la transmigration de |
|
| Babylone les Lévites ayant caché leur feu sacré au |
|
| fonds d'un puits, septante ans après l'y retrouva |
|
| une eau épaisse & blanchâtre, qui soudain que |
|
| les rais du soleil eurent donné dessus, s'enflamma. |
|
| C E S deux déités dessus dites au reste, Pallas & | |
| Vesta, l'une & l'autre vierges & chastes, comme |
|
| aussi est le feu, nous représentent les deux feux du |
|
| monde sensible: Pallas & savoir, le céleste, & Vesta |
|
| l'élémentaire d'ici bas; lequel nonobstant qu'il |
|
| soit plus grossier & matériel que celui d'en haut, |
|
| tend toujours néanmoins *contremont, comme |
|
| s'il tâchait à se démêler de la substance corruptible |
|
| où il demeure attaché, pour retourner libre & |
|
| exempt de tous ces empêchements à son origine |
|
| première dont il est venu, ainsi; qu'une âme emprisonnée |
|
| dans le corps. |
|
| Igneus est ollls vigor, & caelestis origo | |
| Seminibus, quantum non noxia corpora tardant, | |
| Terrenique hebetant artus, moribundaque membra. | |
| L'autre à l'opposite, bien que plus subtil & essentiel, |
|
| s'élance ici bas vers la terre, comme si ces |
|
| I iij | |
Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*contremont : vers le haut, en haut
@
70
T R A I T E'
| | deux aspiraient sans cesse à se rencontrer & venir |
| | au devant l'un de l'autre, en façon de deux pyramides, |
| | dont celle d'en haut aurait sa base plantée |
| | dans le Zodiaque, où le soleil parfait son cours annuel |
| | par les douze signes; de la pointe de laquelle |
| | pyramide vient à dégoutter ici bas tout ce qui s'y |
| | procrée, & à être, selon la doctrine des anciens Astrologue, |
| | d'Egypte; que rien ne se produit en la |
| | terre en l'eau qui n'y soit semé du ciel, lequel en |
| | est comme un laboureur qui le cultive; & par sa |
| | chaleur imprégnée ici bas, avec l'efficace de ses |
| | influences, conduit le tout à la complette perfection |
| | & maturité: ce que confirme aussi Aristote |
| | en ses livres De ortu & interitu. Mais le feu d'ici bas |
| | au rebours à la base de sa pyramide attachée à la |
| | terre, faisant l'une des six faces du cube, dont |
| | les Phytagoriciens lui attribuaient la forme & |
| | figure à cause de se forme & invariable stabilité: |
| | & de la pointe de cette pyramide s'élèvent |
| | *contremont les vapeurs subtiles qui servent |
| | de nourriture au soleil, & à tout le reste |
| | des corps célestes, selon que l'écrit Phurnutus après |
| | d'autres. On attribue, ce dit-il, un feu inextinguible |
| | à Vesta, par aventure de ce que la puissance du |
| | feu qui est au monde prend de là son *nourrissement |
| | que d'icelle le soleil se maintient, & consiste. C'est aussi |
| | ce qu'a voulu inférer Hermès en sa table d'Emeraude; |
| | Quod est inferius, est sicut quod est superius; & |
| | è converso, ad perpetranda miracula rei unius. Et Rabbi |
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
*nourrissement : nourriture
@
D U
F E U E T D U S E L. 71
| Joseph fils de Carnitol en ses portes de la justice: |
|
| Le fondement de tous les édifices inférieurs est plaqué là |
|
| haut; & leur comble ou sommet ici bas, ainsi qu'un arbre |
|
| renversé si que l'homme n'est qu'un arbre spirituel |
|
| planté au paradis des délices, qui est la terre des vivants, |
|
| par les racines de ses cheveux; suivant ce qui est écrit |
|
| es Cantiques 7. Comae capitis tui sicut purpura Regis |
|
| iuncta canalibus. |
|
| CES deux feux au reste, le haut, & le bas, qui | |
| se reconnaissent ainsi l'un l'autre, n'ont point été |
|
| non plus ignorés des Poètes; car Homère au 18. de |
|
| l'Iliade, ayant mis la forge de Vulcain au huitième |
|
| ciel étoilé, où il est accompagné de ses artisanes, |
|
| douées d'une singulière prudence, & qui savent |
|
| toutes sortes d'ouvrages, lesquels leur ont été enseignés |
|
| par les Dieux immortels, dont elles travaillent |
|
| en sa présence. Virgile au 8. de l'Enéide n'a |
|
| pas laissé de mettre cette officine ici bas en la terre, |
|
| en une île dite la Vulcanienne; |
|
| Vulcani domus, & Vulcania nomine tellus; | |
| pour montrer que le feu est en l'une & en l'autre |
|
| région, la céleste & l'élémentaire; mais diversement. |
|
| On constitue outre-plus quatre sortes de |
|
| feux; celui du monde intelligible, qui est tout de |
|
| lumière; le céleste participe de chaleur & lumière; |
|
| l'élémentaire d'ici bas de lumière & chaleur, ardeur; |
|
| & l'infernal à l'opposite de l'intelligible, de |
|
| l'ardeur & embrasement, sans lumière. On en voit |
|
| des échantillons es monts qui brûlent par le dedans, |
|
@
72
T R A I T E'
| | comme l'Etna, & autres semblables appelés |
| | Vulcains. Et est une chose fort admirable, comme |
| | l'a coté un des Rabbins, & qui surpasse toutes autres |
| | merveilles du feu, que le soufre & bitume qui |
| | sont si prompts & faciles à s'enflammer, & durent |
| | si peu en leur combustion, étant exposés à l'air, |
| | restreints néanmoins dans les entrailles de la terre, |
| | semblent s'y renouveler & multiplier de leur propre |
| | consomption; encore que leur embrasement |
| | & ardeur y soient trop plus violents, sans comparaison, |
| | qu'ici haut; selon qu'on peut voir es montagnes |
| | qui brûlent d'une si longue suite de siècles; |
| | & es bains d'eau chaude. Cela semble s'émanciper |
| | hors du commun ordre de la nature, par |
| | une secrète disposition de la providence divine, |
| | qui les veut ainsi perdurer, jusqu'à ce que toute |
| | la scorie & impureté de ce bas monde soit exterminée, |
| | avec son infecte & puante odeur corruptible: |
| | & d'ici la bannir & reléguer aux enfers, pour la punition |
| | & tourment des damnés; dont il est écrit |
| | au Psaume 10. Pluet super peccatores laqueos: ignis |
| | & sulphur, & spiritus procellarum, pars calicis eorum. |
| | Ce feu là qui est noir, obscur, épais & *caligineux, |
| | dont tant plus il est dévorant & brûlant, ressemble |
| | à celui de quelques gros charbons de pierre, qui |
| | conçoivent une très-forte ignition; dont il est dit |
| | au 20. de Job; Devorabit eos ignis qui non succenditur. |
| | Et plus particulièrement de Barush 4. Le feu viendra |
| | dessus eux de la part du Dieu éternel, pour durer |
| | maints |
Note du traducteur :
*caligineux : qui est de la nature du brouillard
@
D U
F E U E T D U S E L. 73
| maints jours; & long temps y habiteront les Démons. La |
|
| où le feu céleste est tout clair & luisant, ainsi que |
|
| d'une lampe, dont la flamme serait nourrie d'une |
|
| eau de vie mêlée avec certaine composition de |
|
| camphre, sel nitre, & autres telles matières inflammables. |
|
| De façon que ces substances combustibles, |
|
| dont il y en a d'infinies sortes, peuvent durer |
|
| fort longuement; bien est vrai que ce sera d'une |
|
| flamme plus lente & débile. Et de semblables, mais |
|
| plus subtiles sans comparaison, sont nourris & entretenus |
|
| les corps célestes, qui n'ont besoin que de |
|
| fort peu de nourriture, comme approchant de la |
|
| spiritualité. Je puis dire être autrefois parvenu à |
|
| faire une manière de soleil étincelant à l'obscurité, |
|
| (c'était une lumière de lampe) si étincelant |
|
| que toute une grande salle en pouvait être plutôt |
|
| éblouie qu'éclairée; car cela faisait plus d'effet |
|
| que deux ou trois douzaines de gros flambeaux; |
|
| & si en vingt-quatre heures elle n'eût pas | |
| usé autant de l'huile que je lui donnais, avec des |
|
| mèches y correspondantes, qu'il en tiendrait dans |
|
| la coquille d'une noix. C'était au reste une lampe |
|
| de verre plongé dans une boulle de cristallin |
|
| grosse comme la teste, pleine de vinaigre distillé |
|
| trois ou quatre fois; car il n'y a rien de plus transparent, |
|
| ni resplendissant. L'eau de mer l'est bien aussi, |
|
| & trop plus que n'est l'eau douce, quelque petite |
|
| qu'elle puisse être: c'est le sel détrempé parmi, qui |
|
| lui donne cette clarté lumineuse. |
|
| K | |
@
74
T R A I T E'
| | MAIS pour reprendre notre propos, aucun |
| | ont pensé que puis que les étoiles recevaient du |
| | *nourrissement, elles devaient aussi *desiner à certaines |
| | périodes de temps, & que d'autres venaient |
| | à naître; qui n'était autre chose qu'une séparation |
| | de leur clarté & lumière d'avec leur globe |
| | de substance plus grossière & matérielle, dont elles |
| | viennent à se dissiper & évanouir dans le ciel, comme |
| | font les esprits vitaux parmi l'air, quand ils |
| | s'absentent de quelque corps animé, & le laissent |
| | privé de vie: Si que par ce moyen leur globe demeurait |
| | de là en avant ténébreux ainsi qu'une |
| | lampe, dont la lumière qui lui donnait auparavant |
| | la clarté, aurait été amortie par faute de *nourrissement, |
| | ou autre accident. Cette clarté ou feu |
| | lumineux est aux étoiles, ce que le sang est aux |
| | animaux, & la sève aux végétaux. A quoi Homère |
| | 5. de l'Iliade, où il met |
| | que pour ce que les Dieux ne vivent pas de pain & |
| | de vin comme les mortels, mais d'ambroisie & de |
| | nectar, aussi n'ont-ils point de sang, mais en lieu |
| | d'icelui une substance qu'ils nomme ιχὠρ, qui est |
| | comme une subtile sérosité *salsugineuse, empêchant |
| | la corruption es animaux, & tous autres |
| | composés élémentaires. Mais il faut un peu mieux |
| | éclaircir ceci, pour la grande affinité que le soleil |
| | & le feu ont ensemble. Il faut donc entendre que le |
| | soleil enlevant par son attraction les esprits de la |
| | terre, qui sont de deux natures (vapor humidus includens, |
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*desiner : avoir bonne figure, bonne mine
*salsugineux : salé
@
D U
F E U E T D U S E L. 75
| & vapor siccus inclusus simul sursum eleuantur, |
|
| dit le Philosophe au 5. des Météores:) l'une chaude |
|
| & humide ainsi que l'air, & eau en puissance; ce qui |
|
| est proprement appelé vapeur; l'autre chaude & |
|
| sèche, de nature & puissance de feu, dite exhalation. |
|
| La première se résout en eau, comme pluies, |
|
| neiges, grêles, brouillards, givres, & autres telles impressions |
|
| humides, qui se forment de cette vapeur |
|
| en la moyenne région de l'air: car étant grossières |
|
| & pesantes, elles ne peuvent monter plus haut, |
|
| mais après s'y être épaissies & congelées par la froidure |
|
| qui y réside, elles retombent ici bas plus matérielles |
|
| qu'elles n'y étaient pas montées; & toutes |
|
| finalement se résolvent en eau. La seconde, dite |
|
| exhalation, est sous-divisée en trois espèces. La |
|
| première plus visqueuse, grosse & pesante, est celle |
|
| dont se forment les feux qu'on appelle Castor & |
|
| Pollux, autrement saint Herme; les follets, & autres |
|
| semblables, qui net peuvent monter plus haut, |
|
| que la basse région de l'air. La seconde est aucunement |
|
| plus légère, plus subtile & dépurée, pénétrant |
|
| jusqu'à la moyenne région; là où se forment |
|
| les foudres & éclairs; les étoiles volantes, lames |
|
| de feu, chevrons, & autres telles inflammations. |
|
| La tierce est encore plus sèche & légère, & plus dépouillée |
|
| d'onctuosités; de la nature presque de cette |
|
| quint'essence que l'on remarque en l'eau de vie |
|
| souverainement dépurée; par quoi elle se peut élever |
|
| tant seulement jusqu'à la plus haute région |
|
| K ij | |
@
76
T R A I T E'
| | de l'air, & celle du feu contigu, mais échappe |
| | encore saine & sauve plus haut dans le ciel; avec |
| | lequel pour sa très-grande subtilité & dépuration |
| | qu'elle a acquise en ce long chemin, elle a une |
| | grande conformité; car étant parvenue jusques |
| | au globe du soleil, elle est là achevée de cuire & de |
| | digérer en une pure & claire lumière, pour le *nourrissement |
| | tant de lui que des autres astres. Ce que |
| | touche Pline es 8. & 9. chapitres du second livre |
| | Si que les étoiles reçoivent toute leur lumière & |
| | *nourrissement du soleil, après qu'elle y a été cuite |
| | & élaboré; & non pas par forme de réflexion |
| | comme de ses rais qui se rabattraient dedans l'eau, |
| | ou en miroir: car tout ce qui participe de nature de |
| | feu, a besoin de *nourrissement. Cela se fait comme |
| | en l'animal, où le plus pur sang vient du foie à |
| | rendre par les artères dans le coeur, qui le conduit |
| | à sa dernière perfection pour la nourriture des esprits. |
| | Mais cela se doit entendre, si ces exhalations |
| | & vapeurs trouvent issue à travers les pores & spongiosités |
| | de la terre, pour s'en évaporer à mont. |
| | Que si d'aventure elles rencontraient du tuf, ou |
| | argile, ou semblables empêchements & obstacles |
| | qui la leur contredissent & *engardassent, elles s'arrêtent |
| | & épaississent là pour la procréation des |
| | minéraux; à savoir l'exhalation chaude & sèche |
| | en une nature de soufre; & la vapeur humide en |
| | argent-vif; non le vulgaire, mais une substance encore |
| | spirituelle & fumeuse; de l'assemblage desquels |
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à, garder, se défier
@
D U
F E U E T D U S E L. 77
| deux en subtile vapeur, viennent â se procréer |
|
| puis-après par de longues suites d'années les métaux, |
|
| & moyens minéraux, selon la pureté ou impureté |
|
| de leurs substances coagulées; & la température, |
|
| défaut ou excès de la chaleur qui les *décuit |
|
| dans les entrailles de la terre. Sans sortir hors du |
|
| propos dessus dit des exhalations, il m'a semblé d'en |
|
| toucher ici un petit *expériment où je suis autrefois***** |
|
| arrivé de mon industrie, que je pense ne devoir |
|
| point être désagréable. Prenez de bon vin vieil, & |
|
| jetez dedans quelque quantité de sel nitre & de |
|
| camphre, en une écuelle sur un réchaud dans une |
|
| armoire bien fermée, que l'air n'y entre. Et faites-le |
|
| évaporer là dedans, qu'il n'y ait cependant |
|
| point plus d'ouverture que de l'épaisseur d'un dos |
|
| de couteau, pour y donner autant d'air qu'il en |
|
| faut pour le faire brûler. Cela fait, refermez bien |
|
| votre guichet, que rien ne s'en évapore, après en |
|
| avoir retiré l'écuelle. Delà à dix, vingt & trente |
|
| ans, pourvu que l'air n'y entre, & qu'il ne s'évente, |
|
| y introduisant une bougie allumée, vous verrez |
|
| infinis petits feux voltiger comme des éclairs par |
|
| les grandes chaleurs de l'Eté, qui ne sont accompagnés |
|
| de tonnerre & foudres, ni d'orages, de |
|
| vents & de pluies, n'ayant qu'une inflammation |
|
| d'air, par le moyen du salpêtre, & du soufre, qui |
|
| se sont élevés de la terre. |
|
| DEVANT que sortir hors de ce propos des vapeurs | |
| & exhalations, que personne ne doute qu'elles |
|
Note du traducteur :
*décuire : cuire
*experiment : expérience
@
78
T R A I T E'
| | ne procèdent de la chaleur qui s'introduit dedans |
| | la terre du continuel mouvement du ciel à |
| | l'entour, & des corps célestes, dont la lumière est |
| | accompagnée de quelque chaleur qu'elle y darde. |
| | Venons à des *expériments plus approchant de notre |
| | connaissance sensible. Nous voyons que le |
| | feu laisse deux sortes d'excréments; l'un plus grossier, |
| | à savoir les cendres demeurant en bas de son |
| | *adustion; qui contiennent le sel, & le verre: & les |
| | deux éléments fixes & solides, le feu, & la terre. L'autre |
| | plus léger & subtil, que la fumée charrie en haut, |
| | qui est la suie, en laquelle sont contenus l'eau & |
| | l'air, les deux éléments volatils & liquides; les Alchimistes |
| | les appellent Mercure & soufre; & les Naturalistes |
| | la vapeur & exhalation. Par le Mercure est |
| | désignée l'eau ou vapeur: & par le soufre l'huile |
| | & exhalation. De sel & de terres, il s'y en trouve |
| | en fort petite quantité, suffisante néanmoins pour |
| | y apercevoir comme les quatre éléments se retrouvent |
| | en la résolution de tous les composés élémentaires. |
| | Prenez donc de la suie de cheminée, mais |
| | de celle qui sera la plus haut montée en quelque |
| | fort long tuyau de cheminée, & tout au faîte, où elle |
| | doit être la plus subtile: emplissez-en une grande |
| | cornue, ou un alambic, de trois parts les deux; |
| | puis y appliquez un grand récipient, que vous envelopperez |
| | de linges mouillés d'eau fraîche: donnez |
| | feu par les menus; l'eau & l'huile distilleront |
| | ensemble, combien que l'eau doive en ordre précéder |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
*adustible : qui peut brûler
@
D U
F E U E T D U S E L. 79
| à sortir la première. Après que toutes ces |
|
| deux liqueurs seront passées dans le récipient, & |
|
| que rien plus ne montera, renforcez le feu avec des |
|
| bâtons de *cotteret bien secs, ou autres semblables, |
|
| le continuant par huit ou dix heures, tant que les |
|
| terres qui seront restées au fond le demeurent bien |
|
| calcinées: mais pour ce qu'elles seront en fort petite |
|
| quantité, remettez de nouvelle suie, & continuez |
|
| comme dessus, tant que vous ayez des terres à |
|
| suffisance: lesquelles vous tirerez hors de l'alambic, |
|
| & les mettrez en un petit pot de terre de Paris |
|
| non plombé, ou en un creuset. L'eau & l'huile |
|
| que vous en aurez distillé, se pourront séparer aisément |
|
| par un entonnoir de verre, où l'eau surnagera |
|
| à l'huile. Cela fait, vous rectifierez l'eau par |
|
| le bain Marie, l'y redistillant deux ou trois fois; |
|
| car l'huile ne monte point par ce degré de feu, mais |
|
| par le sable. Gardez-les à part, sur les terres qui auront |
|
| été calcinées dans le pot susdit, ou creuset: |
|
| jetez leur eau dessus, un peu chaude, remuant avec |
|
| une broche, tant que le sel qui y aura été révélé |
|
| par l'action du feu se dissolue tout dans cette eau: |
|
| Retirez-la par distillation, & le sel vous restera au |
|
| fonds, de nature de sel armoniac; si que le pressant |
|
| il s'élèvera. Mais de cela plus à plein ci-après en |
|
| son lieu, où nous traiterons des trois sel. Des terres |
|
| on ne s'en doit pas beaucoup, soucier; car les |
|
| principales se doivent rechercher es cendres, comme |
|
| aussi le sel fixe. Le sel par le moyen de l'eau extrait |
|
Note du traducteur :
*cotteret : petit panier
@
80
T R A I T E'
| | des cendres (nous sortirons ici un peu de la |
| | suie pour mieux éclaircir le sujet des terres.) |
| | En cet élément le plus grossier & matériel de |
| | tous, que nous appelons terre, se considèrent trois |
| | substances: aussi les Hébreux l'ont mieux distingué |
| | que nous, lui attribuant trois appellations; |
| | erehs, adamah, & iabassah. Erehs est proprement le |
| | limon, iabassah le sable, & adamah l'argile. Lavez |
| | de la terre commune avec de l'eau, & la versez soudain |
| | en un autre vaisseau avec le limon qu'elle aura |
| | accroché. Réitérez tant qu'il ne vous reste plus rien |
| | au fonds que le sable, en l'Ecriture dit arida; Et |
| | aridam fandauerunt manus ejus, Psau. 94. en quoi il |
| | a usé proprement du mot de fonder, parce que le sable |
| | est la substance & *retenement de la terre, où il |
| | est mêlé avec le limon par certaine providence de |
| | la nature pour l'affermir encontre l'humidité de |
| | l'eau, comme on voit au mortier, où l'on ajoute |
| | du sable avec la chaux, de peur qu'elle ne le détrempe |
| | & écoule aux humidités survenantes. Il |
| | sert aussi pour lui donner plus de contrepoids, parce |
| Prou. 27. | que le sable est fort pesant; graue est saxam & onerosa
|
| | arena. Mais le limon est bien plus léger, auquel |
| | se procréent les minéraux, végétaux, animaux; |
| | comme on peut voir par expérience, mettant |
| | du pur limon à *l'erthre; car en moins de trois |
| | semaines vous y trouverez de petites pierrettes, |
| | quelques herbes, & des vers & limas, & autres bestiaux |
| | qui s'y sont produits. Ce qui restera du *nour- |
| | rissement |
Note du traducteur :
*retenement : action de retenir, ce qui retient
*nourrissement : nourriture
*l'erthre : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 81
| rissement que ces individus auront sucé, sera du |
|
| sable, privé de toute humidité; selon qu'on peut |
|
| voir es terres, qui pour avoir été trop labourées & |
|
| ensemencées sans les amender, se réduisent de fertiles |
|
| qu'elles étaient, en sablonneuses & stériles; |
|
| car le sablon ne produit rien, ainsi qu'il se voit es |
|
| déserts & rivages; dont serait venu le proverbe, |
|
| litus aras, pour un labeur inutile & vain. O R comme |
|
| des deux qualités dont chaque élément participe, |
|
| il y en ait une qui lui est propre, & l'autre appropriée, |
|
| la sécheresse sera la propre qualité de la |
|
| terre, parce que la froideur convient plus à l'eau. |
|
| C'est pourquoi la terre en Hébreu est appelée, |
|
| comme déjà a été dit, jabassah, & en Grec ξηρἁ, sèche |
|
| & aride; & vocauit Deus aridam terram. Le limon |
|
| est plus aquatique: Ex grossitie enim aquae terra |
|
| concreatur, dit Hermès; comme on peut voir en de |
|
| la neige, grêle, pluie, où parmi l'eau, ainsi condensée, |
|
| il y a beaucoup de limon mêlé; duquel |
|
| comme a été dit, tout se produit ici bas en terre. |
|
| L'homme même selon son corps, a été formé de |
|
| ce limon; & de là s'ensuit que toute la fertilité de la |
|
| terre vient de l'eau. Dieu avait créé tous les rejetons de |
|
| la terre devant qu'ils crûssent, & tous les herbages les |
|
| champs devant qu'ils germassent; car le Seigneur Dieu |
|
| n'avait point fait encore pleuvoir sur la terre, mais une |
|
| source montait d'icelle qui en arrosait la surface. Ou |
|
| comme le tourne le paraphraste Chaldaïque Onkelos, |
|
| au lieu de source ou fontaine; vapeur ou |
|
| L | |
@
82
T R A I T E'
| | nuée, qui s'engendre des vapeurs que le soleil enlève |
| | d'ici bas la haut en la moyenne région de |
| | l'air, pour de là en arroser la terre. Mais ni le limon, |
| | ni le sable, ni l'argile d'un autre collé, ne |
| | sont pas chacun endroit soi, ni réduits ensemble, |
| | cette terre vierge & pure, qui est *renclose au centre |
| | de tous les composés élémentaires, c'est à dire, au |
| | profond d'iceux; car celle-ci ne produit rien, à |
| | cause qu'elle est incorruptible, & ce qui ne se peut |
| | corrompre, ne peut aussi rien produire qui soit |
| | sujet à corruption, comme nous le voyons au |
| | feu, & au sel, & au sable, qui est de nature de verre; |
| | toutes substances non seulement incorruptibles |
| | pour leur regard, mais qui *engardent de corruption, |
| | ce où ils se mêlent; témoin les herbes, |
| | fruits, chairs, poissons, & autres semblables, qui |
| | étant salées ou ensevelies dans le sable s'y *contregardent |
| | plus longuement: Et es momies de ceux |
| | qui demeurent étouffés & ensevelis dans le sable |
| | en passant les déserts; qui se conservent en leur entier |
| | par de longues suites d'années, tout ainsi, voire |
| | mieux, que s'ils avaient été embaumés. Tellement |
| | que cette terre se forme de deux substances |
| | incorruptibles, sel, & arène, moyennant l'eau qui se |
| | congèle là dessus: ainsi que nous le voyons en ce |
| | beau verre cristallin fait de sel de soude, parmi |
| | lequel on mêle du sable pour le retenir; autrement |
| | es grandes âpretés du feu qu'il faut qu'il endure |
| | pour en ouvrer, il s'en irait tout en fumée. |
Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*engarder : préserver, empêcher, faire obstacle à, garder, se défier
*contregarder : garder contre, sauvegarder
@
D U
F E U E T D U S E L. 83
| On le dépure & affine en clair cristallin puis-après, |
|
| y ajoutant du périgort, ou du minium fait de |
|
| plomb. Il y en a qui portent leur sable avec soi, |
|
| comme la fougère, le charme, ou *foutteau, & |
|
| avec autres. Mais cela appartient mieux à notre |
|
| traité de l'or & du verre sur le 28. de Job; où |
|
| parlant de la Sapience il dit, que rien ne s'y saurait |
|
| comparer, non pas même l'or, ni le verre. Cette |
|
| terre donc si excellente & incorruptible, n'est |
|
| pas ce vil & grossier élément que nous foulons aux |
|
| pieds, & cultivons pour en tirer notre nourriture |
|
| & sustentation, mais celle dont il été parlé au 21. de |
|
| l'Apocalypse, claire & transparente. Je vis un nouveau |
|
| ciel, & une nouvelle terre; & la sainte cité était |
|
| d'or pur semblable à pur verre; & ses rues étaient d'un |
|
| or luisant & resplendissant. Voyez comme il apparie |
|
| plus d'une fois l'or & le verre, lequel se produit par |
|
| les dépurations du feu, car c'est la dernière action |
|
| d'icelui, n'y ayant plus de pouvoir sinon de l'affiner |
|
| & dépurer, comme il fait l'or, que le soleil produit |
|
| en de longs millénaires d'années. A l'imitation |
|
| de cela les spéculatifs entendements se sont *parforcés |
|
| moyennant le feu d'extraire de la corruption |
|
| de ces inférieurs éléments, & leurs composés, une |
|
| substance incorruptible, qui leur fût comme un |
|
| modèle & patron de ce à quoi doit être finalement |
|
| réduit l'Univers: dont ici nous tirons de la |
|
| suie une représentation & image des ouvrages de |
|
| la nature es vapeurs & exhalations, dont viennent à |
|
| L ij | |
Note du traducteur :
*foutteau : hêtre
*parforcer : imposer
@
84
T R A I T E'
| | se former les météores & impressions de la moyenne |
| | région de l'air; l'eau tenant lieu des aquatiques, |
| | & l'huile des ignées & inflammables; laquelle huile |
| | est du tout impure pour être *adustible; & inutile |
| | à la procréation de cette terre vierge, appelée |
| | d'aucun pierre philosophale, que tant d'ignorants |
| | avaricieux ont enquise & point obtenue, parce |
| | qu'ils n'y allaient qu'à clos yeux, offusqués d'une |
| | sordide convoitise de gain illicite, pour se rendre |
| | tout à un coup plus riches qu'un autre Midas, donc |
| | ne leur est en fin demeuré que ses oreilles d'âne: & |
| | ne la chérissaient pas pour louer & admirer Dieu |
| | en ses beaux admirables ouvrages; suivant ce qui |
| | est dit au 37. de Job, Considera mirabilia Dei. Car on |
| | ne saurait faire plus grand plaisir à un excellent |
| | ouvrier, que de remarquer attentivement, admirer |
| | & magnifier ses ouvrages; ni plus grand dépit, |
| | que de les dédaigner, & n'en tenir compte. Et de |
| | ceux-là parle ainsi l'Apôtre aux Ephes. 4. Ils ont |
| | leur pensée obscurcie de ténèbres, s'étant *estrangés de la |
| | vie de Dieu, à cause de l'ignorance qui est en eux, par |
| | l'aveuglement de leur coeur. Prenez donc cette huile |
| | qui aura été extraite de la suie, & la repassez par |
| | deux ou trois fois sur du sable; car c'est une de celles |
| | qui dure le plus longuement. Et après l'extraction |
| | de l'eau & de l'huile, & la calcination des terres |
| | qui en seront restées au fonds du vaisseau, jetez |
| | votre eau dessus, & mêlez la matière à putréfier |
| | dix ou douze jours dans les siens; puis retirez l'eau |
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*estrangés : éloignés, écartés
@
D U
F E U E T D U S E L. 85
| par distillation, calcinant au bout d'icelle les terres |
|
| par sept ou huit heures à feu de flamme. Remettez |
|
| l'eau derechef sur les terres, putréfiez, distillez |
|
| & calcinez, réitérant comme dessus; car par le |
|
| moyen de l'eau & du feu les terres se calcineront, |
|
| tant qu'elles aient bu & retenu toute leur eau, ou |
|
| la plus grand'part ce qui se fera à la six ou la septième |
|
| réitération. Cela fait, donnez feu de sublimation, |
|
| & il s'élèvera une terre pure, claire & cristalline, |
|
| *renclose au centre. L'eau a de grandes propriétés |
|
| & vertus, mais cette terre encore plus; dont je |
|
| me déporterai de parler ici plus avant. Il s'en peut |
|
| extraire du sel aussi par les dissolutions de son eau; |
|
| & du verre, des terres qui resteront après l'élévation |
|
| de la terre vierge; Omine enim priuatum propria humiditate, |
|
| nullam nisi vitrificatoriam praestat fusionem, |
|
| dit Geber: Et il y en a ici trois, lieux volatiles, l'eau, |
|
| & l'huile; & la tierce fixe & permanente, qui est |
|
| congelée à savoir le sel, Quod est super omnes alias |
|
| humiditates expectans ignis pugnam; dit le même Geber: |
|
| car il n'y a rien de plus humide & plus onctueux |
|
| que le sel, ni de plus endurant le feu. Aussi |
|
| tous les métaux ne sont autre chose que sels fusibles. |
|
| en quoi ils se résolvent facilement. Le sel |
|
| commun se fond aussi, après avoir été recalciné, & |
|
| dissous trois ou quatre fois, comme nous le dirons |
|
| plus *apertement en son lieu. |
|
| JE me suis un peu étendu ici sur la suie, comme | |
| en un sujet ou se peuvent remarquer force |
|
| L iij | |
Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
*appert : apparait, ouvert, manifeste
@
86
T R A I T E'
| | beaux secrets; & de même au charbon de pierre: & |
| | en cette vitrification de couleur perse, qui relie du |
| | fer, dont on en voit de grands tas es fourneaux & |
| | forges; & étant si sèche il s'en tire néanmoins de |
| | l'eau & l'huile. Nous dirons encore ceci sur la suie: |
| | Le feu brûlant du bois, ou autre matière *adustible, |
| | chasse l'humidité aqueuse y contenue, & le nourrit |
| | de l'huile ou substance aérée; la partie terrestre |
| | qui font les cendres, demeurant en bas calcinée, |
| | où réside le sel, lequel en étant séparé par des lavements |
| | & dissolutions de l'eau, ce qui reste n'est que |
| | limon, qui s'en tire par de fréquentes ablutions: & |
| | le sable reste en fin, propre à se vitrifier. Voila***** |
| | quant à l'un des excréments du feu; qui ne se contente |
| | pas de cela, mais par son impétuosité & ardeur |
| | tendant de son naturel *contremont, ravit en |
| | haut une partie de ces substances plus subtilisées. |
| | Adaptons ceci aux coupelles. Nous voyons que |
| | partie du plomb s'y en va en fumée, comme au feu |
| | dont se procrée la suie; partie d'icelui se brûle, sa |
| | partie à savoir sulfureuse, & partie *s'invisque |
| | dans les coupelles, en forme presque de verre ou |
| | émail. Des deux premières volatiles il n'en faut |
| | point faire d'état, car elles s'en vont & se *disperdent: |
| | mais broyez les coupelles où cette vitrification |
| | s'est comme empâtée; & lavez-les bien |
| | avec de l'eau tiède, pour les dépurer de leurs crasses |
| | & immondices; puis les mettez en un *descensoire |
| | à très-forte expression de feu de soufflets, avec du |
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*contremont : vers le haut, en haut
*s'invisque : s'englue
*disperdre : disperser
*descensoire : appareil de chimie
@
D U
F E U E T D U S E L. 87
| sel de tartre, & sel nitre; & il descendra par le trou |
|
| d'en bas une *métalline; laquelle recoupellée avec |
|
| nouveau plomb, vous trouverez beaucoup plus |
|
| de fin sans comparaison, qu'à la première fois; & |
|
| de là en avant toujours de plus en plus, en réitérant |
|
| ce que dessus. De manière que qui voudrait |
|
| prendre la patience de *décuire le plomb en un feu |
|
| réglé & continuel qu'il n'excédât point la fusion, |
|
| c'est à dire, que le plomb y demeurât toujours |
|
| fondu, & non plus, y ajoutant quelque petite |
|
| portion d'argent-vif, & de sublimé, pour le garder |
|
| de se calciner & réduire en poudre; au bout de |
|
| quelque temps on trouverait que le Flamel n'a |
|
| pas parlé frivolement, de dire que le grain fixe contenu |
|
| en puissance au plomb; & savoir l'or & l'argent, |
|
| s'y multiplieraient & croîtraient ainsi que |
|
| le fruit fait sur l'arbre. |
|
| MAIS pour retourner à ces huiles de longue | |
| durée, dont il faudrait faire un par trop ample volume |
|
| qui les voudrait parcourir non que toutes, |
|
| mais une partie; il s'en tire du tartre de vin, dont le |
|
| meilleur vient de Montpellier, c'est ce qui adhère |
|
| au tonneau. Une qui est fort importante: Le tartre |
|
| est un des sujets où ceux qui s'exercent au feu |
|
| trouve autant de coups à ruer. Prenez de ce tartre |
|
| battu en menue poudre, & le mettez en une terrine |
|
| plombée, avec de l'eau de puits bien nette, sur |
|
| un tripier, ou un fourneau, le faisant doucement |
|
| *parbouillir & écumez les vilenies & ordures avec |
|
Note du traducteur :
*metalline : composition métallique
*décuire : cuire
*parbouillir : bouillir assidûment
@
88
T R A I T E'
| | une plume; les croûtons argentins qui s'élèveront |
| | puis-après, recueillez-les avec un test de verre, ou |
| | ces grosses moules d'étang, tant qu'il ne s'en élève |
| | plus, en renouvelant l'eau à mesure qu'elle |
| | viendra à se diminuer. Versez-la par inclination, |
| | & mettez à part ce qui sera resté au fonds en guise |
| | de sable. Remettez ces croûtes avec nouvelle eau; |
| | faites-les bouillir comme devant fort doucement, |
| | & recueillez les croûtons qui s'en élèveront, plus |
| | clairs & lucides que les premiers, séparant les ordures |
| | & impuretés, s'il s'en présente quelques-unes. |
| | Et réitérez cela par six ou sept fois, tant que vos |
| | croûtons soient clairs & luisants comme argent, |
| | ou perles. Faites-les dessécher au soleil, ou devant |
| | le feu sur un linge: & les mettez en une cornue à |
| | cul découvert, & feu gradué, le renforçant par les |
| | menus; & par le bec de la cornue sortira comme |
| | un petit ruisseau de lait, lequel se résoudra en huile |
| | dedans le récipient. Repassez-le une fois ou deux |
| | sur du sable ou du sel de tartre; qui se fait calcinant |
| | du tartre dans un pot de terre de Paris non plombé, |
| | en feu de réverbération, ou dans les charbons: |
| | puis le dissolvez avec de l'eau chaude; & le filtrez |
| | & congelez; il vous restera un sel blanc, qui se résoudra |
| | en une liqueur qu'on appelle l'huile de tartre: |
| | ou bien après être bien calciné, laissez-le résoudre |
| | à par-soi à l'humide. Cette liqueur est d'une |
| | grande efficace, spécialement à éteindre & déraciner |
| | toutes sortes de dartres. Mais du sable qui sera |
| | demeuré |
@
D U
F E U E T D U S E L. 89
| demeuré au fonds, sans s'être voulu élever en |
|
| croûtes, s'en extraira une autre trop plus exquise |
|
| huile, & moins *adustible. |
|
| LE tartre se peut encore gouverner d'une autre | |
| façon. Nous y insistons en cet endroit, pour ce |
|
| qu'il montre avoir je ne sais quoi de convenance |
|
| avec la suie. Car tout ainsi que la suie est comme |
|
| un excrément du feu, de même le tartre & lie |
|
| le font du vin, qui a beaucoup d'affinité avec le feu. |
|
| Prenez donc du tartre en poudre dans une terrine |
|
| plombée; & jetez de l'eau chaude dessus, remuant |
|
| bien fort avec un bâton; & après les avoir |
|
| laissé reposer tant soit peu, versez l'eau, avec ce |
|
| qu'elle aura pu empoigner du tartre, qui est à guise |
|
| de limon, dans une autre écuelle: & remettez |
|
| nouvelle eau tiède sur le tartre; réitérant comme |
|
| dessus par tant de fois que l'eau en sorte nette & |
|
| claire; ce qui se parfera à la cinq ou sixième. Et au |
|
| fonds, vous restera le sable susdit; qui étant desséché, |
|
| se dissout dans le vinaigre distillé, & non en |
|
| de l'eau commune. L'eau de vie se dissout aussi, en |
|
| peu d'espace, quand l'un ni l'autre n'en voudront |
|
| plus prendre. Lavez ce qui restera avec de l'eau |
|
| commune, puis le desséchés lentement; & l'ayant |
|
| mis en une cornue à assez bonne expression de feu, |
|
| le graduant par les menus, s'en extraira une huile |
|
| odorante, comme d'aspic; l'un des secrets de Raymond |
|
| Lulle; qui est une de ses principales clefs & |
|
| entrées aux dissolutions métalliques. Prenez les |
|
| M | |
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
@
90
T R A I T E'
| | évacuations dessus dites, & en élevez les croûtons |
| | comme devant. Mais il y aurait trop de choses à |
| | dire du tartre, & ce que nous en avons mis ici,***** |
| | n'est pas vulgaire, mais de nos *expériments les plus |
| | rares. D U vinaigre, après que le clair en aura été |
| | distillé, & que les fumées blanches commenceront |
| | à apparaître, qui est son oléaginité *adustible, |
| | mettez les fèces qui en resteront (mais il en faut avoir |
| | quantité) en un cellier, ou autre lieu frais; & |
| | en cinq ou six jours s'y procréeront de petites pierrettes |
| | cristallines. Séparez-les de leurs résidences, |
| | par des ablutions d'eau commune, & les desséchés: |
| | Il s'en tirera une huile qui n'est pas de peu d'importance: |
| | si que grandes certes & admirables sont |
| | les substances que l'art du feu extrait du vin. |
| | LA PLUPART des huiles que nous avons |
| | touché ci-dessus, qui sont *adustibles, sont par |
| | conséquent de forte & fâcheuse odeur, comme |
| | sentant le brûlé quand elles ardent; par quoi |
| | il les faut insoler durant quelques jours; c'est à dire, |
| | essorer au soleil, & à l'air, pour leur ôter cet |
| | empyreume. En récompense nous en traiterons |
| | ici quelques rares de bonne & agréable odeur. Et |
| | en premier lieu celle de *been dont usent les parfumeurs, |
| | n'a en soi couleur, odeur ni saveur par |
| | quoi elle est susceptible de toutes celles qu'on y |
| | veut appliquer. Estant repassée sur du sable pour |
| | dégraisser, elle serait de longue durée & sans sentir |
| | mal; mais elle est trop chère. Quant aux huiles |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
*adustible : qui peut brûler
*been : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 91
| d'olive, de navette, chènevis; de sésame aussi, mais |
|
| il est rare en ces quartiers; & autres semblables qui |
|
| se tirent par le pressoir, moyennant de la chaleur |
|
| de feu, quelques repassées qu'elles puissent être, |
|
| elles ne laissent pas d'être de forte odeur; mais tant |
|
| moins, selon qu'elles seront dépurées, & par même |
|
| moyen de plus longue durée. Les huiles de |
|
| sauge, thym, poivre, & autres semblables qui se |
|
| tirent par un instrument propre à cela; tels artifices |
|
| sont si divulgués, jusques mêmes aux chambrières, |
|
| que j'aurais honte d'en parler. Celle du benjoin |
|
| est plus rare, & moins connue, & aussi plus |
|
| laborieuse à faire. Prenez du benjoin concassé en |
|
| grossière poudre, & le mettez en une cornue, avec |
|
| de fine eau de vie qui y surnage trois ou quatre |
|
| doigts; & laissez-les ainsi par deux ou trois jours |
|
| sur un feu modéré de cendres, que l'eau de vie ne se |
|
| puisse pas distiller; les remuant à toutes heures. Cela |
|
| fait, accommodez la cornue sur le fourneau, dans |
|
| une terrine pleine de sable. Distillez à feu lent l'eau |
|
| de vie, puis l'augmentant par ses degrés apparaîtront |
|
| infinies petites aiguilles & filaments, telles |
|
| qu'es dissolutions de plomb, & de l'argent-vif. Ce |
|
| qui montre assez que le benjoin en participe. Car |
|
| il blanchit le cuivre, & avive l'or, & mis en des décoctions |
|
| de Gaillac fait d'admirables effets; comme |
|
| aussi la tartré qui contient beaucoup d'argent-vif. |
|
| Quand donc ces filaments ou aiguilles se montreront, |
|
| continuez ce degré de feu; & les laissez |
|
| M ij | |
@
92
T R A I T E'
| | jouer dedans la cornue par quelque espace, tant |
| | qu'elles disparaissent du tout. Cependant ayez |
| | apprêté un petit ballon qui puisse entrer dedans le |
| | col de la cornue, car ces aiguilles s'y viendront réduire |
| | comme en une moelle; & si vous ne les en |
| | ôtiez soudain, le vaisseau se crèverait. Quand cette |
| | gomme ou moelle sera toute-passée, avec certaine |
| | forme de beurre qui se jettera puis-après dedans |
| | le récipient, l'huile commencera à distiller |
| | belle, claire, de couleur de hyacinthe & fragrante |
| | odeur: après laquelle, renforçant le feu, en sortira |
| | une autre plus épaisse & noire, qu'il faudra recevoir |
| | à part. Cette gomme ou moelle blanchâtre |
| | que vous aurez retirée du col de la cornue, lavezla |
| | avec l'eau de vie que vous en avez distillée du |
| | commencement, qui en extraira une teinture de |
| | couleur citrine comme safran, & *lairra la gomme |
| | fort blanche, d'une très-agréable odeur, propre |
| | pour en faire des patenôtres de senteurs de telle |
| | couleur que vous lui voudrez donner. Retirez votre |
| | eau de vie par le bain, & au fonds, vous restera |
| | cette teinture jaune, sentant bon aussi, qui a de |
| | grandes propriétés & vertus. L'huile noire est un |
| | souverain baume à toutes blessures: & des terres |
| | qui resteront s'en peut extraire un sel de grande efficace. |
| | Ainsi vous avez du benjoin cinq ou six substances, |
| | la gomme blanche avec sa teinture jaune, |
| | les deux huiles, & le sel. |
| | L'EAU de vie qui est son principal dénouement, |
Note du traducteur :
*lairrer : laisser
@
D U
F E U E T D U S E L. 93
| & sans laquelle rien ne se ferait en ceci, l'est |
|
| aussi du storax, calamite, labdanum, myrrhe, & |
|
| semblables gommes dont l'huile s'extraie par le |
|
| moyen du véhicule de l'eau de vie: & y faut procéder |
|
| tout de même qu'au benjoin; mais il n'y a pas |
|
| tant de choses à démêler. De la myrrhe s'extraie |
|
| encore une liqueur fort propre à ôter toutes taches |
|
| & marques restantes de gales, & autres semblables |
|
| accidents. Ayez des oeufs durs, & les fendant par le |
|
| milieu ôtez-en le jaune; puis remplissez le creux, |
|
| qu'il occupait, de grains de myrrhe, & les recouvrez |
|
| de l'autre moitié. Laissez-les trois ou quatre |
|
| jours au serein & à *l'erthre, où le soleil ne donne |
|
| point; & ils se résoudront tous en une liqueur semblable |
|
| à du miel ou rosée épaisse. Le même fait |
|
| aussi l'encens. |
|
| DU SOUFRE, il s'en tire aussi une huile | |
| *adustible, par le déliement de l'eau de vie, & par |
|
| d'autres voies encore: Car le soufre a en soi |
|
| deux substances; l'Une inflammable; l'autre non, |
|
| mais alumineuse & vitriolique: dont provient cette |
|
| liqueur qu'on appelle huile de soufre, qui a de |
|
| fort grandes propriétés & vertus plus que n'a l'huile |
|
| de vitriol, qui est plus caustique & brûlante; tant |
|
| envers plusieurs mauvaises actions internes, |
|
| qu'es chancres & ulcères de la bouche, mal de dents, |
|
| carcinomes, & autres semblables, où elle agi plus |
|
| modérément. Ayez donc premièrement une mèche |
|
| de fil de coton de la grosseur du petit doigt, & |
|
| M iij | |
Note du traducteur :
*l'erthre : ???
*adustible : qui peut brûler
@
94
T R A I T E'
| | longue de deux aulnes; que vous enduirez de cire |
| | fondue avec de la térébenthine, comme pour faire |
| | des bougies. Ayez d'autre-part un pot de terre de |
| | Paris, plombé, auquel vous mettrez un lit de soufre |
| | broyé assez grossièrement, & sur icelui étendrez |
| | un rond de votre mèche susdite; puis un lit |
| | de soufre, & un rond de mèche, jusqu'à tant |
| | que le pot soit plein: au haut duquel vous laisserez |
| | un petit bout de votre mèche pour l'allumer, (de |
| | fine chorde d'arquebuse serait bien aussi bonne.) |
| | Mettez votre pot sous une cheminée, & suspendez |
| | dessus une chape d'alambic, dont la bouche |
| | se rapporte à celle du pot; mais il la faut premièrement |
| | crépir & enduire toute d'argile à l'épaisseur |
| | d'un bon pouce: & ne faut pas qu'elle se joigne |
| | justement au pot, mais qu'il y ait un pouce |
| | d'ouverture entre deux. Allumez la mèche, & faites |
| | que le soufre brûle; qui jettera de soi une |
| | petite fumée blanche, laquelle adhérera dans la |
| | chape, & de là se résoudra en une liqueur de couleur |
| | de fleur de pêcher, qui tombera dans le récipient, |
| | que vous aurez à cette fin appliqué au bec |
| | de la chape. Mais cela se fait mieux en temps mol |
| | par des vents méridionaux & d'aval, que non pas |
| | par temps sec. |
| | NOUS avons beaucoup insisté en ces huiles, |
| | tant pour ce qu'elles se produisent pour la plupart |
| | de l'action du feu, dont il est ici question, que |
| | pour ce qu'il n'y a rien plus *affin au feu que les huiles |
Note du traducteur :
*affin : allié, parent
@
D U
F E U E T D U S E L. 95
| graisses, onctuosités, poix résine & noire, térébenthines, |
|
| gommes, & autres semblables substances |
|
| inflammables; qui sont la vraie pâture & *nourrissement |
|
| d'icelui. Et puis que nous y sommes si avant |
|
| embarqués, il n'y aura point de mal de poursuivre |
|
| ici tout d'un train quelque chose de ces artifices |
|
| qu'on appelle communément feu Grégeois; |
|
| dont il y en a de diverses sortes qui ne se peuvent |
|
| amortir par l'eau. Le fondement d'iceux sont le |
|
| soufre & bitume, la poix noire & résine; les térébenthines, |
|
| colophane, *sarcocolle; huiles de lin, |
|
| de pétrole, & *laurin; salpêtre, camphre, suifs, graisses, |
|
| & autres onctuosités faciles à concevoir les |
|
| flammes. De ces feux grégeois il en est parlé dans |
|
| Plutarque: au traité de ne prêter point à usure & |
|
| plus récemment en Zonare, tome 3. en le vie de |
|
| Constantin le Pogonate; où il est dit, que l'an de salut |
|
| six cens septante & huit, les Sarrasins étant |
|
| venus assiéger Constantinople, un Ingénieur, nommé |
|
| Callinique, apporta l'artifice de certain feu, par |
|
| le moyen duquel la flotte des Sarrasins fut défaite. |
|
| Mais la poudre à canon, & les artifices qui s'en |
|
| peuvent faire, les a tous effacés; dont consistent |
|
| la plupart de nos feus artificiels, pots & lances à |
|
| feu, cercles, grenade, saucisses, pétards, fusées, & |
|
| infinis autres semblables, que nous ne prétendons |
|
| pas spécifier ici plus particulièrement. Prenez donc |
|
| une livre de salpêtre; huit onces de soufre, |
|
| & six onces de poudre à canon. Incorporez le tout |
|
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
*sarcocolle : substance résineuse qui découle d'un végétal
*laurin : substance cristalline extraite du laurier
@
96
T R A I T E'
| | ensemble pour les grenades & pots à feu qui s'éclattent. |
| | Mais pour attacher le feu à du bois, & semblables |
| | matières inflammables, mêlez une livre |
| | de poix résine, un quarteron de poix noire, colophane |
| | trois onces, & cinq de soufre. Broyez les |
| | gommes, & jetez de dans le soufre fondu; puis |
| | quand il sera refroidi, battez-les derechef, & les |
| | détrempez avec de l'huile *laurin, ou de lin. Il y a |
| | une autre composition bien plus violente, mais |
| | plus dangereuse. Fondez une livre de soufre |
| | dans une terrine plombée; & jetez-y par les menus, |
| | mais discrètement, un quarteron de poudre |
| | grosse grenée, avec autant de salpêtre, les remuant |
| | sagement avec une verge de fer. Otez-les du feu, & |
| | laissez sécher. Cela mêlé avec les artifices susdits, |
| | fera un merveilleux effet. On y mêle aussi un peu |
| | de verre concassé, lequel venant à s'échauffer, |
| | réchauffe conséquemment la matière quand elle |
| | se vient enflammer, dont son ardeur se rend plus |
| | forte, & dure plus longuement. Le camphre sert à |
| | les faire brûler dedans l'eau; comme aussi font toutes |
| | les graisses, & sur tout l'huile de térébenthine, |
| | tirée par le bain, dont il n'y a rien de plus subtil & |
| | inflammable. Mais c'est trop avant pénétrer dans |
| | les ruines du genre humain, où il n'y aurait jamais |
| | fin qui les voudrait parcourir toutes. |
| | AU MOYEN de quoi retournons au propos |
| | délaissé des deux feux; celui d'en haut désigné par |
| | Pallas ou Minerve; & d'ici bas par Vesta lesquels |
| | combien |
Note du traducteur :
*laurin : substance cristalline extraite du laurier
@
D U
F E U E T D U S E L. 97
| combien qu'ils soient si éloignés, ne laissent pas |
|
| toutefois d'avoir une telle affinité ensemble, qu'ils |
|
| se transmuent fort facilement l'un en l'autre. Car |
|
| des rais du soleil allume du feu par le moyen d'une |
|
| fiole remplie d'eau, comme met Plutarque |
|
| en la vie de Numa; ou d'un miroir ardent, dont je |
|
| me ressouviens d'en avoir vu un si puissant aux |
|
| Etats d'Orléans, qu'en moins de rien, & encore au |
|
| mois de Janvier, il enflamma un bâton de torche. |
|
| Et le feu au contraire par plusieurs détours & *rembarrements |
|
| de haut en bas, & par les côtés, en plusieurs |
|
| révolutions circulaires comme celles d'un labyrinthe, |
|
| en ces fourneaux qu'on appelle à tout, |
|
| son ardeur vient tellement se *ramoderer, qu'elle |
|
| passe en une chaleur naturelle, vivifiante & nourrissante, |
|
| au lieu qu'elle brûlait, cuisait, consumait. |
|
| Et en tel feu puis-je dire avoir fait éclore à Rome |
|
| pour une fois, plus de cent ou six vingts poulets; |
|
| les oeufs y ayant été couvés & éclos ainsi que sous |
|
| une géline. |
|
| LE feu des Perses, & des Vestales à Rome, révéré | |
| des uns & des autres comme sacré-saint, s'entretenait |
|
| fort soigneusement. Quand aux Perses Strabon |
|
| liv. 15. écrit que les Mages avaient de coutume |
|
| de le conserver dans des cendres, devant lesquelles |
|
| ils allaient faire chacun jour leurs prières & |
|
| dévotions: ce qui n'est pas sans quelque mystère; |
|
| les cendres dénotant le monde sensible, & le corps |
|
| de l'homme qui le représente, n'étant autre chose |
|
| N | |
Note du traducteur :
*rembarrement : passer de tous cotés
*ramoderer : radoucir
@
98
T R A I T E'
| | que cendre; & le feu y enclos & couvert, l'étincelle |
| | de vie dont il est animé & vivifié. Ces cendres au |
| | reste devaient être de quelques arbres gommeux, |
| | pour l'y faire durer davantage; mêmement de genièvre, |
| | dont j'ai autrefois gardé plus d'un an entier |
| | des charbons vifs, entassez lit sur lit dans |
| | leurs cendres, le tout bien resserré dedans un petit |
| | barillet bien fermé, si que l'air n'y pouvait entrer. |
| | Et c'est; à quoi bat le Psau. 119. Cum carbonibus iuniperorum, |
| | selon l'Hébreu, au lieu de desolatoriis. De |
| | ces charbons ardents se rallumaient envers les Perses |
| | les luminaires de leurs temples, s'ils se venaient |
| | à éteindre; Mais les Vestales, *advenant que leur |
| | feu, comme il arriva quelquefois, s'amortit, il |
| | ne leur était pas loisible de le rallumer d'un autre, |
| | mais en fallait attirer de nouveau des rais du soleil. |
| | Et non seulement n'attendaient pas qu'il se fût |
| | éteint de soi-même, ou par quelque accident |
| | fortuit mais le renouvelait tous les ans le premier |
| | jour de Mars, de celui du ciel, comme le remarque |
| | Ovide au 3. des Fastes: |
| | Adde quod arcana fieri nouus ignis in aede |
| | Dicitur, & vires flamma refecta capit. |
| | Ce que touche aussi Macrobe au. 2. des Saturnales, |
| | chap. 12. Le premier jour de Mars, les Vestales allumaient |
| | un nouveau feu sur l'autel de la Déesse, afin qu'au |
| | renouvellement de l'année se renouvelât en elle le soin |
| | de le bien garder de s'éteindre. Saint Augustin livre 3. |
| | de la Cité de Dieu, chap. 18. En quelle réputation |
Note du traducteur :
*advenant : s'il advenait
@
D U
F E U E T D U S E L. 99
| (dit-il) ce feu sacré était à Rome, on le peut connaître, |
|
| de ce que quand le feu se mit à la ville, le |
|
| grand Pontife Metellus, de peur que ce feu étrange |
|
| ne se mêlât avec l'autre, se mit en hasard d'être |
|
| consumé par les flammes, pour l'en retirer. |
|
| Dont il n'y a rien de plus conforme au 10. du Lévitique. |
|
| Que si ces pauvres gens aveuglés, qui ne prenaient |
|
| les symboles & mystères de la religion que |
|
| superficiellement à l'écorce, comme aussi n'ont |
|
| fait les Juifs, de qui ils ont emprunté la plupart |
|
| de toutes leurs plus importantes traditions; eussent |
|
| connu ce qui était couvert & préfiguré là dessous, |
|
| quel compte est-il à croire qu'ils en eussent |
|
| fait? Quelques-uns allèguent que ce feu sacré des |
|
| Vestales s'allumait par une manière de fusil, en |
|
| frayant deux petites pièces de bois l'une contre |
|
| l'autre; ou en les perçant avec une tarière, comme |
|
| met Festus, & Simplicius sur le 3. de caelo d'Aristote. |
|
| Pline liv. 16. chap. 4. On frotte deux bois l'un contre l'autre, |
|
| dont se vient à exciter du feu, qui se reçoit en de l'amorce |
|
| faite de feuilles bien desséchées, & mises en poudre; |
|
| ou en une mèche de songe d'arbre. Mais il n'y a rien qui y |
|
| *duise mieux que le lierre frayé avec du laurier. Le même |
|
| s'est trouvé plus *modernement pratiqué des Sauvages |
|
| des Indes Occidentales, comme met Gonçalo |
|
| d'Oviedo en son histoire naturelle de ces quartiers-là |
|
| liv. 6. chap, 5. liant, ce dit-il, deux bâtons |
|
| secs fort à *destroit l'un contre l'autre, & mettant |
|
| dedans leur jointure la pointe d'une baguette |
|
| N ij | |
Note du traducteur :
*duise : conduise
*modernement : d'une manière moderne, récemment
*destroit : contraint
@
100
T R A I T E'
| | bien arrondie, qu'on fraye dru & menu entre les |
| | mains, tant que le feu par la friction, & la raréfaction |
| | de l'air qui s'en enfuit, s'en allume. De ce rallumement |
| | nouveau, pour montrer qu'il nous faut |
| | renouveler & renaître à une meilleure & plus |
| | louable vie, ne s'éloignent pas fort les cérémonies |
| | de l'Eglise Chrétienne, quand la veille de Pâques |
| | & de la Pentecôte à la bénédiction des fonts, on |
| | fait un grand cierge neuf, dont tous les autres luminaires |
| | s'allument. Quant au feu de Moïse, il fut |
| | premièrement envoyé du Ciel, & dura jusques à la |
| | construction du temple de Salomon, qu'il fut renouvellé |
| | derechef du ciel, & se maintint jusques |
| | au temps du Roi Manassés, lors que les Juifs furent |
| | emmenés captifs en Babylone, que les Lévites |
| | le cachèrent au fonds d'un puits, où il fut retrouvé |
| | à leur retour, septante ans après, en forme d'une |
| | eau gluante & blanchâtre, comme il a été dit ci |
| | devant. Pausanias es Corinthiaques, met que du |
| | temps d'Antigone fils de Demetrie, se manifesta |
| | une source d'eau chaude près de la ville de Methana: |
| | mais du commencement elle ne s'apparut pas |
| | en eau, mais en de grosses flammes de feu, qui se résolut |
| | en eau chaude & salée. Saint Ambroise au |
| | reste discourant sur cette eau des Lévites au 3. de ses |
| | Offices, met que cela démontrait assez que ce feu |
| | était un feu perpétuel qui ne se prenait point |
| | d'ailleurs: pour dénoter qu'ils ne devaient point |
| | reconnaître d'autre Dieu; n'y d'autre religion & |
@
D U
F E U E T D U S E L. 101
| cérémonies que celles qui leur avaient été établies |
|
| par l'inspiration du SAINT ESPRIT, désigné |
|
| par le feu; car on peut voir comment s'en |
|
| trouvèrent les enfants propres d'Aaron, Nadab & |
|
| Abihu, au 10. du Lévitique, pour s'être voulus ingérer |
|
| d'offrir à Dieu un feu étrange. Toute fausse |
|
| doctrine donc, idolâtrie, hérésie. & impiété se |
|
| peuvent dire un feu étrange, qui dévore l'âme, |
|
| comme la fièvre fait le corps, avec la vie qui se |
|
| maintient; là où ce vrai feu envoyé du ciel est celui |
|
| de l'ESPRIT SAINT, qui sale nos coeurs |
|
| & consciences, c'est à dire, les préserve de corruption, |
|
| selon que parle le Prophète Jérémie au 20. |
|
| quand il l'eût reçu: Lors fut fait comme un feu brûlant |
|
| en mon coeur, & renfermé dedans mes os; & je défaillis, |
|
| parce que je ne le pouvait supporter. Que le SAINT |
|
| ESPRIT ne soit pas seulement la lumière, mais le |
|
| feu propre, Isaïe le manifeste au 10. La lumière d'Israël |
|
| sera en feu; & son Saint sera en flamme: Car tout |
|
| ainsi que les cautères, qui sont un feu potentiel |
|
| composé de sels ignés & brûlants, n'agissent point |
|
| sur une partie morte, insensible, & privée de la naturelle |
|
| chaleur: de même le SAINT ESPRIT |
|
| n'exerce point ses actions sur les coeurs refroidis |
|
| & *elangorez, qui ne tiennent compte de ses étincelles |
|
| & semonces: mais s'y montrent contumaces |
|
| & réfractaires: tout ainsi quel la chaleur du soleil & |
|
| du feu ne feraient que *rendurcir de plus en plus la |
|
| terre & argile au lieu de la ramollir, & la fondre, |
|
| N iij | |
Note du traducteur :
*elangorer : sans faiblesse, sans langueur
*rendurcir : endurcir???
@
102
T R A I T E'
| | comme ils feraient la cire, le beurre, & les graisses; |
| | actus enim actiuorum in patientis sunt dispositione. Dont |
| | nous voyons le feu faire divers effets en des sujets |
| | dissemblables, mais non pas du tout contraires, |
| | & directement opposés; comme quand il |
| | noirci le charbon, & blanchi la chaux, où il |
| | imprime sa vertu, mais tout au rebours: car le feu |
| | ayant accoutumé de s'éteindre par l'eau, c'est elle |
| | en cet endroit qui enflamme & ravive celui qui |
| | était empreint & latent en la chaux. Sur quoi se |
| | présente une belle méditation; que tout ainsi que |
| | le feu est un symbole de vie; l'eau qui est son contraire, |
| | & l'éteint, le devra être par conséquent de |
| | la mort; l'eau de sa nature tendant toujours contre-bas, |
| | & le feu *contremont, où gît & consiste la |
| | vie. Strabon à ce propos dit. 15. parlant des Brahmanes, |
| | met que celle que nous appelons mort, est |
| | la renaissance de vie; & que cette vie temporelle |
| | n'est que comme une conception & portée qui se |
| | vient au bout de son terme enfanter à mort, pour |
| | de là passer à une vie éternelle. Ce qu'aurait imité |
| | Sénèque en la 103. épître: Le jour que nous redoutons |
| | tant comme le dernier de notre vie, est la renaissance du |
| | jour éternel. Laissons donc allègrement ce qui ne nous |
| | sert que de charge importune. Que voulons-nous tant tergiverser, |
| | comme si nous n'avions pas été premier que ce |
| | corps caduque, auquel nous avons demeuré enclos & cachés? |
| | Nous y résistons & temporisons de tout notre effort, |
| | & non sans cause, car nous avons été poussés dehors |
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
@
D U
F E U E T D U S E L. 103
| par un grand effort de la mère en nous enfantant; & |
|
| nous pleurons & lamentons quand nous sommes arrivés |
|
| à ce que nous *cuidons être le dernier jour: mais ce plaindre, |
|
| crier & pleurer, ne sont-ce pas toutes marques & indices |
|
| d'un qui vient à naître? Et un peu plus Chrétiennement |
|
| encore peu auparavant: je *lairray ce corps ou je |
|
| l'ai trouvé & vêtu, & me rendrai là haut aux Dieux |
|
| immortels; encore ne suis je pas sans eux maintenant: |
|
| mais pendant que je suis ici détenu d'une *griève masse de |
|
| terre, en cette basse demeure d'un siècle mortel, ma sensualité |
|
| veut combattre à l'encontre de cette autre meilleure & |
|
| plus longue vie. Or comme nous avons été *renclos par neuf |
|
| or dix mois dedans le ventre de notre mère, qui ne nous y |
|
| prépare pas pour soi, mais pour parvenir en fin à ce lieu où |
|
| nous devons être envoyés, quand nous serons parfaite |
|
| ment accomplis & rendu idoines à respirer, & durer en |
|
| appert hors de la cassette où nous avons été formés: de même |
|
| durant cet espace que nous avons parcouru depuis notre |
|
| enfance jusqu'à la vieillesse, nous nous mûrissons pour |
|
| aller où une autre origine nous attend, & un nouvel |
|
| état des choses. Tout cela ne déroge en rien des traditions |
|
| de notre Eglise, qui célèbre pour la nativité |
|
| des Martyrs, le jour de leur mort & martyre. |
|
| POUR conclure donc ce qui a été ci-dessus | |
| dit du feu, & des quatre mondes; celui de l'intelligible |
|
| est tout lumineux; du céleste, luisant & |
|
| chaud, à raison de son mouvement; de l'élémentaire |
|
| ici bas, luisant, chaud, & brûlant; & des enfers, |
|
| rien que brûlant. Par ainsi les trois propriétés |
|
Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*lairrer : laisser
*griève : pesante
*renclose : enfermée, recluse
@
104
T R A I T E'
| | du feu sont luire, échauffer, & brûler; dont divers |
| | & étranges en sont les effets, & les opérations |
| | presque infinies, mêmement de l'élémentaire, |
| | pour commencer à celui qui est le plus proche |
| | de nos sentiments. Rabbi Elchana fort célèbre entre |
| | les Hébreux, met que des dix doigts de la main, |
| | adressés & conduits de l'entendement, peuvent |
| | procéder plus de différentes sortes d'ouvrages, qu'il |
| | n'y a d'étoiles au ciel; la plupart desquels vient |
| | de l'action du feu, dont dépendent presque tous |
| | les outils propres à travailler. Le feu mêmement |
| | en servait aux premiers hommes, qui n'avaient |
| | que lui pour tous instruments coopérateurs. Au regard |
| | de son mouvement, on peut assez voir qu'il |
| | n'y a rien de plus brillant & remuant, que le feu, |
| | qui est cause même de tout mouvement; sublato |
| | enim calore nullus fit motus, dit le philosophe Chimique |
| | Alphidius. Et ce mouvement est accompagné |
| | de dépuration; Nam ignis non vult nifi res puras, |
| | selon Raymond Lulle. Car il est non seulement la |
| | plus pure substance de toutes autres, mais purge, |
| | *mondifie & nettoie tout ce sur quoi il peut avoir |
| | action, de ce qui y pourrait être de corruptible: |
| | Lauabit Dominus sordes filiorum Israel, spiritu combustionis. |
| | Isaïe 4. C'est pourquoi les Grecs l'appellent |
| | ἁγ..., purificatif: Tellement que le καυ... ou |
| | κἀυ....., purification, ne se faisait point qu'il n'y |
| | eût du feu; comme nous le témoigne cette solennité |
| | annuelle qu'on appelle la Chandeleur. Et en |
| | toutes |
Note du traducteur :
*mondifier : purifier, nettoyer
@
D U
F E U E T D U S E L. 105
| toutes les Eglises de l'Orient, quand on veut dire |
|
| l'Evangile, on allume les cierges, comme nous faisons |
|
| aussi le jour de ladite Purification; & ce en signe |
|
| de réjouissance, dont le feu en est un symbole: |
|
| & suivant cela nous faisons des feux à la fête |
|
| saint Jean Baptiste, nous conformant à ce qui est |
|
| écrit en saint Luc I. In natiuitate eius multi gaudebunt: |
|
| & des feux de joie aussi en quelques heureux |
|
| succès de victoires, en la naissance des enfants |
|
| Royaux, & semblables occasions d'allégresse. |
|
| NOUS avons ci-devant allégué du 31. des Nombres, | |
| ce qui est là dit des deux éléments purificatifs, |
|
| feu, & eau; dont en nos baptèmes avec l'eau |
|
| on a accoutumé d'ajouter quelque petit cierge |
|
| ou bougie qu'on fait empoigner à la créature, |
|
| quand on la tient dessus les fonds; s'étant l'Eglise |
|
| réglée là dessus à la colonne de feu qui gardait les |
|
| Israélites de nuit; & la nuée (l'eau baptismale) sur |
|
| jour. A quoi veut battre aussi saint Jean au 3. de |
|
| saint Mathieu, Qu'il ne baptisait qu'en eau quant |
|
| à lui, & à pénitence; mais celui qui venait après, |
|
| baptiserait en feu au SAINT ESPRIT, à la rémission |
|
| des péchés: car le feu est une des marques |
|
| du S. ESPRIT, Par lequel se confère la grâce: & |
|
| en forme de langues de feu il descendit sur les Apôtres | Actes 2.
|
| le jour de la Pentecôte. Les Stoïciens, bien |
|
| que trop superstitieux en cela, faisaient un si grand |
|
| cas de c'est élément, qu'ils le disaient être je ne sais |
|
| quoi de vivant, & très-sage, fabricateur de tout |
|
| O | |
@
106
T R A I T E'
| | l'Univers, & de ce qui y était contenu, à propos |
| | de ce que nous avons ci-dessus allégué de la Sapience |
| | 7. Omnium artifex me docuit Sapientia, quae |
| | omnibus mobilibus mobilior est; attingit enim vbique |
| | propter suam munditiem: En quoi sont attribuées |
| | deux propriétés du feu à la Sapience; le mouvement, |
| | & la pureté. Et en somme l'estimaient être |
| | un Dieu, selon que met saint Augustin, livre 8. |
| | de la Cité de Dieu, chapitre 5. Le Zohar selon |
| | ses haut-élevées contemplations, alléguant sur |
| | Exode ce passage du 7. de Daniel, Le trône de l'Ancien |
| | des jours était de flammes de feu, & un fleuve de feu |
| | courant légèrement sourdait de sa face, son vêtement |
| | blanc comme neige; dit que dans ce fleuve de feu luisant |
| | se lavaient les vêtements des âme qui s'y montaient |
| | la haut, & se *repurgaient par là de la vieille |
| | écume du serpent, sans s'y consumer, mais ne |
| | faisaient que se nettoyer de l'ordure qui s'y était |
| | accueillie. Et cela est fort proprement dit, parce |
| | que nous voyons par expérience, que les graisses |
| | ne se nettoient que par d'autres graisses, qui s'emportent |
| | les unes les autres, comme font le savon, & |
| | les lessives, qui consistent toutes de sels gras & onctueux; |
| | car s'ils ne l'étaient, ils ne mordraient pas |
| | sur les onctuosités & les graisses, témoin l'eau simple |
| | qui n'y fait rien, à cause de leurs contrariétés de |
| | natures, qui ne leur permettent pas de se pouvoir |
| | joindre & unir; & là où il n'y a point de mixtion, |
| | aussi n'y a-il point d'altération: quia quod non ingreditur, |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
D U
F E U E T D U S E L. 107
| non alterat, dit Geber. Tellement que les sels |
|
| étant de nature de feu, en ont aussi les propriétés |
|
| & effets; de purifier à savoir, & de nettoyer les |
|
| ordures & immondices. Car tout ainsi que le sel |
|
| (poursuit le même Zohar) empêche la putréfaction, |
|
| à quoi toute chose corruptible est assujettie; |
|
| de même le feu de l'amour divin, & de la connaissance |
|
| de Dieu, qui l'allume en l'âme, la *repurgeant |
|
| de ses *coinquinations corporelles, fait |
|
| qu'après qu'elle en a été dûment nettoyée, elle |
|
| persévère en sa pureté à toujours, pour autant que |
|
| ce feu dévore & consume l'écume immonde qui |
|
| s'y était attachée, en se revêtant d'un nouveau & |
|
| pur feu; ce qui ne se pouvait faire autrement. Car |
|
| si elle n'était ainsi assistée de ce pur feu, le Chérubin | Gen 3.
|
| qui est commis à la garde de la porte du jardin |
|
| de délices, avec un glaive flamboyant, pour en |
|
| contredire l'advenue à l'arbre de vie, ne lui permettrait |
|
| pas d'entrer là dedans; dont la curiosité |
|
| de tâter de la connaissance de bien & de mal avait |
|
| exclus nos premiers Pères, & nous héréditairement |
|
| avec eux. JUSQU'ICI le Zohar. Dont rien ne se |
|
| saurait voir de plus conforme, ni qui se rapporte |
|
| mieux à notre sujet; Tout homme sera salé de feu, |
|
| & toute victime de sel: Car le saler en cet endroit, & |
|
| le nettoyer & purifier ne sont qu'une même chose; |
|
| comme aussi le saler & brûler à cause de leurs |
|
| *consemblables effets: Vre renes meos, & cor meum: | Psaum 25.
|
| là où se brûler est mis pour *repurger & nettoyer selon |
|
| O ij | |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*coinquination : souillure
*consemblable : mutuel???
@
108
T R A I T E'
| | l'Hébreu, & le Chaldée. Et en Zacharie 13. |
| | Vram eos sicut uritur argentum. A quoi se rapporte |
| | aussi ce qu'écrit l'Apôtre aux Corinth. 1. 3. Si aucun |
| | bâtit sur le fondement qui est CHRIST, or, argent, |
| | pierreries; ou au bois, foin, & chaume; cela sera |
| | manifesté par le feu, qui éprouvera qu'elles seront les |
| | oeuvres d'un chacun. S'il brûle, il en souffrira détriment; |
| | & néanmoins il ne *lairra d'être sauvé, mais ainsi comme |
| | par le feu. Saint Augustin citant ce lieu en tout |
| | plein d'endroits de ses oeuvres, l'interprète au 21. de |
| | la cité de Dieu, chapitre 26. pour les vanités qu'on |
| | aurait trop étroitement embrassées en ce siècle-ci, |
| | dont on ne jouira pas en l'autre, mais faut qu'elles |
| | s'effacent & abolissent par la *repurgation du feu: |
| | Quod enim sine illiciente amore non habuit, sine dolore |
| | vrente non perdet. Et au reste sera sauvé comme par |
| | le feu, parce que rien ne l'aura pu mouvoir de |
| | ce fondement sur lequel il aura bâti. Saint Ambroise |
| | à ce même propos, Sermon 3. sur le 118. |
| | Psaume; Ainsi que le bon or, tout de même l'Eglise, |
| | quand elle est brûlée, ne reçoit point de détriment, mais |
| | son lustre & resplendissante s'en accroissent de plus en plus. |
| | Les Perses estimaient que quand on se brûlait volontairement, |
| | l'âme demeurait par là *repurgée de |
| | toutes ses iniquités & méfaits, qui se consumaient |
| | par les flammes quant & le corps ce qui aurait peu |
| | mouvoir l'Indien Calanus, & quelques autres d'en |
| | venir là. Mais au lieu de cela nous avons le baptême; |
| | (car Dieu ne veut pas que nous nous avancions |
Note du traducteur :
*lairrer : laisser
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
D U
F E U E T D U S E L. 109
| nos jours d'un moment;) qui à quelque heure |
|
| qu'on le reçoive, nous lave & nettoie de tous les |
|
| délits précédents: dont quelques-uns en abusant |
|
| attendaient à le recevoir le plus tard qu'ils pouvaient; |
|
| & d'autres se baptisaient pour ceux qui |
|
| étaient déjà décédés. En Ethiopie, un qui aurait | I Cor. 15.
|
| conspiré contre la personne propre de leur Négus, |
|
| ou Empereur, en se baptisant là dessus avant que |
|
| d'être emprisonné, demeurait absous. |
|
| AINSI les propriétés du feu sont en premier | |
| lieu d'éclairer & luire; & cela lui est commun avec |
|
| le soleil; mais il en est par trop surmonté. En après, |
|
| d'échauffer, digérer, & cuire; ce que ce luminaire |
|
| fait aussi primitivement, comme on peut voir en |
|
| ce que la terre produit: mais pour ce que la chaleur |
|
| naturelle ne les amène pas pour notre usage du |
|
| tout jusqu'au dernier & parfait degré de maturité, |
|
| le feu supplée en la plupart à ses manquements & |
|
| défauts, pour le regard de la cuisson de ce qu'on |
|
| mange; car mal-aisément en pourrions-nous faire |
|
| notre profit étant cru, là où cuit au feu il est de |
|
| plus facile digestion, & moins corruptible, comme |
|
| ayant moins de crudités. En après, le feu sépare |
|
| les choses étranges & dissemblables; & après avoir |
|
| ôté les superfluités corrompantes; l'aqueuse humidité |
|
| à savoir, qu'il chasse hors; & l'onctuosité |
|
| oléagineuse, qu'il brûle & consume, avec les terrestréités |
|
| qui en restent; il rassemble finalement, |
|
| & uni en un nouveau composé, les pures homogénéités: |
|
| O iij | |
@
110
T R A I T E'
| | lequel composé consiste donc, d'âme, |
| | d'esprit, & de corps, inséparables désormais & incorruptibles: |
| | lesquels se rapportent aux trois mondes; |
| | l'âme à l'intelligible, l'esprit au céleste, le |
| | corps à l'élémentaire: mais ce n'est pas une âme raisonnable, |
| | ou sensitive, ni un esprit vital tel qu'es |
| | animaux, mais substances qui leur équipollent. Cela |
| | se peut voir au verre, qui est une image de la |
| | pierre Philosophale; donc Raymond Lulle enquis |
| | de la confection de ladite pierre, & comment on |
| | y pourrait parvenir, répondit, Ille qui sciet facere |
| | vitrum; parce que leurs manières de procéder se |
| | ressemblent. Et telle devait être cette précieuse |
| | substance, qu'Hermolaus Barbarus en ses annotations |
| | sur Pline, & Appian en ses recherches des |
| | Antiquités, allèguent avoir été trouvée en une |
| | vieille sépulture du territoire Padouan, n'y a pas |
| | cent ans; ayant ce distique avec deux autres: |
| | Namque elementa graui clausit digesta labore |
| | Vase sub hoc modico, maximus Olybius. |
| | Le Romain Morien au Roi Egyptien Calid, en |
| | son traité de la transmutation métallique; Quiconque |
| | aura bien su nettoyer & blanchir l'âme & la |
| | faire monter en haut; & aura bien gardé son corps, & |
| | ôté d'icelui toute obscurité & noirceur, avec la mauvaise |
| | odeur; elle se pourra lors remettre en son corps; & a |
| | l'heure de leur reconjonction apparaîtront de grandes merveilles. |
| | Rhasès encore en une sienne épître: Ainsi |
| | chaque âme se reconjoint à son premier corps; laquelle en |
@
D U
F E U E T D U S E L. 111
| aucune manière ne se pourrait réunir à un autre: & de là |
|
| en avant ne se sépareront jamais plus; car alors sera le corps |
|
| glorifié, & réduit à *incorruption, & une subtilité & |
|
| lueur indicible: de sorte qu'il pénétrera toutes choses pour |
|
| solides qu'elles puissent être; parce que sa nature sera telle |
|
| que d'un esprit. Ce qu'il aurait emprunté d'Hermès, |
|
| omnem rem solidam penetrabit. Chose admirable, que |
|
| ces Philosophes Chimiques, sous le voile & couverture |
|
| de cet art, versant du tout autour des |
|
| choses si matérielles comme sont les métaux, & ce |
|
| qui en dépend, avec leurs transmutations par |
|
| le feu, aient compris les plus hauts secrets des intelligibles, |
|
| & même de la résurrection, où il semble |
|
| que ceci veut battre; en laquelle les corps seront |
|
| glorifiés, & réduits comme en une nature spirituelle, |
|
| à qui nul obstacle matériel ne saurait |
|
| contredire, ni en empêcher les actions. De cela |
|
| ne s'éloigne pas fort l'Apôtre en la prem. aux Corinth. |
|
| 15. Le corps animal est semé, & il en ressuscitera |
|
| un spirituel; car il y en a un animal sensuel, & un spirituel, |
|
| qui n'est pas le premier, mais l'animal sensuel; puis le |
|
| spirituel vient après. Je sais au reste un artifice, auquel |
|
| je suis parvenu en divers sujets; que brûlant |
|
| une herbe, de ses cendres le sel extrait, & semé***** |
|
| en terre, en renaîtra l'herbe semblable. Mais il faut |
|
| que ce brûlement se fasse en vaisseau bien clos, |
|
| comme nous dirons ci-après au sel. Et cependant |
|
| nous apporterons ici un autre de nos *expériments |
|
| qui ne devra point être désagréable; de trois liqueurs |
|
Note du traducteur :
*incorruption : incorruptibilité
*experiment : expérience
@
112
T R A I T E'
| | surnageantes l'une sur l'autre, sans jamais se |
| | mêler ni confondre ensemble, quelques brouillées |
| | qu'elles puissent être, qu'elles ne retournent |
| | en leur assiette & séparées; pour représenter les |
| | quatre éléments en un petit vaisseau de verre, où un |
| | peu d'émail noir grossièrement concassé tiendra |
| | lieu de la terre au fonds. L'eau se fera ainsi; Ayez du |
| | tartre calciné, ou des cendres gravelées, qui est presque |
| | une même chose, & laissez-les aller à l'humide, |
| | prenant la dissolution qui s'en fera la plus claire |
| | que vous pourrez; & mêlez parmi un peu de roche |
| | d'azur, pour y donner la couleur d'eau de mer |
| | Notez ici une maxime, & cela soit dit en passant, |
| | pour ceux qui s'exercent en la Spagirique; qu'en |
| | une de ces résolutions à l'humide qui se font de par |
| | soi, tous sels & aluns se dépurent & subtilisent |
| | plus que non pas en douze ou quinze dissolutions |
| | qui se feraient avec le vinaigre, & autres semblables |
| | dissolvants. Tout ce qui se dissout au reste, est |
| | de nature de sel, & d'alun, comme dit Geber. Pour |
| | l'air, ayez de fine eau de vie, que vous teindrez en |
| | bleu céleste avec un peu de tournesol; & pour le feu, |
| | de l'huile de *been mais pour ce qu'elle est plus |
| | rare, prenez de l'huile de térébenthine, qui se fera |
| | en cette sorte: Distillez de la térébenthine commune |
| | en bain Marie: monteront ensemble l'eau |
| | & l'huile aussi blanches & transparentes l'une que |
| | l'autre; mais l'huile surnagera à l'eau. Séparez-les |
| | par un entonnoir de verre; & teignez cette huile |
| | en |
Note du traducteur :
*been : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 113
| en couleur de feu, avec de l'orcanète & du safran. |
|
| Les trois liqueurs jamais ne se mêlent, quelque |
|
| *démené que vous les puissiez, mais se sépareront |
|
| distinctement en moins de rien, en se surnageant |
|
| l'une l'autre. De la térébenthine qui sera restée |
|
| dans l'alambic, s'en extraira par le sable, en cornue, |
|
| à feu plus fort que par le bain, une huile épaisse |
|
| rouge, qui est un très-excellent baume. |
|
| L'eau & l'huile extraites par le bain servent de |
|
| beaucoup aussi, en plusieurs accidents de la médecine |
|
| & chirurgie; mêmement l'huile blanche à |
|
| faire bien tôt tomber les escarres, sans douleur, ni |
|
| mauvaise impression. Que si avec l'eau de ladite térébenthine |
|
| vous dissolvez du sel de plomb, vous |
|
| aurez un baume encore bien plus souverain. Mais |
|
| il faut un peu éclaircir mieux ceci: car puis que |
|
| nous traitons ici du feu, & de ses effets; qui empêche |
|
| que nous ne nous étendions sur beaucoup |
|
| de choses que notre long labeur, & expérience |
|
| nous ont acquises? CETTE huile de plomb a été |
|
| un des plus grands secrets de Raymond Lulle, & de |
|
| beaucoup d'autres excellents personnages encore, |
|
| qui ont fait quasi conscience de s'en souvenir; car |
|
| ce leur a été une entrée à des ouvrages admirables. |
|
| Les uns, comme Riplai, & autres, ont pris le minium |
|
| du plomb; mais il est trop gommeux, & de***** |
|
| mal-aisée résolution, comme aussi la céruse, & le |
|
| plomb calciné: De moi, je me suis mieux trouvé |
|
| du litharge, qui n'est autre chose que plomb; car |
|
| P | |
Note du traducteur :
*démené : remuer, agiter
@
114
T R A I T E'
| | d'une livre de litharge vous en extrairez quatorze ou |
| | quinze onces de plomb: mettez-lez en poudre, |
| | versez dessus du vinaigre distillé bouillant, remuant |
| | fort avec un bâton; néanmoins de rien le |
| | vinaigre se chargera de la dissolution du litharge. |
| | Evacuez le clair, & réitérez avec nouveau vinaigre |
| | tant que tout le litharge soit dissout. Evaporez le |
| | vinaigre qui sera insipide comme de l'eau, tant que |
| | le sel vous demeure congelé au fonds: Ayez-en |
| | bonne quantité; & mettez-en dans une cornue, |
| | autant qu'elle en pourra tenir moitié pleine; & |
| | mettez-la sur le fourneau à cul découvert, chassant |
| | à léger feu du commencement, ce qui y pourrait |
| | être resté d'humidité étrange: Et quand les |
| | fumées blanches commenceront à apparaître, |
| | appliquez-y un récipient assez ample, & le luttez |
| | bien aux jointures; puis renforçant peu à peu le |
| | feu, tant qu'il vienne à être fort grand, & la cornue |
| | ensevelie dans les charbons, vous verrez sortir |
| | comme un petit torrent continué à guise d'un filet |
| | d'huile, mais blanc comme lait, & froid comme |
| | glace, lequel se viendra dans le récipient à résoudre |
| | en une huile de couleur de hyacinthe, & odorante |
| | comme celle d'aspic. Continuez le feu tant qu'il ne |
| | sorte plus rien de la cornue, & le laisser puis-après |
| | *r'asseoir tous le long de la nuit. Voila votre huile |
| | tant secrète, dont ce que Raymond Lulle en a |
| | jamais dit de plus exprès, a été vers la fin de l'épître |
| | *accurtatoire en ces termes-ci: Ex plumbo nigro extrahitur |
Note du traducteur :
*r'asseoir : reposer
*accurtatoire : soigné, préparé avec soin, fait avec exactitude
@
D U
F E U E T D U S E L. 115
| oleum Philosophorum auret coloris uel quasi; & |
|
| scias quod in mundo nil secretius eo est. Ce qui sera resté |
|
| en la cornue, mettez des charbons ardents dessus |
|
| & il s'embrassera comme de l'amorce de fusil: (de là |
|
| vous pouvez tirer un beau secret; car tant qu'il ne |
|
| sentira l'air, il ne s'enflammera point) & se pourra |
|
| derechef dissoudre avec du vinaigre, pour en faire |
|
| comme devant. Mais ce sel de plomb dissout en |
|
| de l'eau, & mieux encore de l'huile de térébenthine, |
|
| se résoudra en plus grande quantité d'huile, & |
|
| s'en pourront voir d'autres plus amples merveilles. |
|
| PRENEZ cette huile, que Raymond Lulle appelle |
|
| son vin, & la mettez en un petit alambic de verré |
|
| au bain Marie, & en distillez l'eau de vie qui |
|
| viendra à veines tout ainsi que celle du vin. Tirezla |
|
| toute tant que les gouttes & larmes se viennent |
|
| manifester en la chape, qui est signe que ce n'est |
|
| plus que phlegme; lequel en étant dehors, au |
|
| fonds vous restera une huile précieuse, qui dissout |
|
| l'or; & est admirable es plaies, & es grands accidents |
|
| du dedans; car elle tient même lieu d'or potable, |
|
| ayant le plomb une très-grande affinité, |
|
| comme dit Geber, avec l'or; cum quo conuenit in sur |
|
| ditate, pondere, & imputrescibilitate. Et George Riplai |
|
| très-docte Philosophe Anglais, en son livre |
|
| des XII. Portes: |
|
| Olenm extrahitur inde coloris aurei, | |
| Aut huic simile, ex nostro subtili rubro plumbo; | Il entend
|
| Quod Raymundus dicebat, cum esset senex, | le Minium
|
| P ij | |
@
116
T R A I T E'
| | Multo magis quam aurum esse in precio. |
| | Nam cùm propter senectutem vicinus effet morti, |
| | Ex eo fecit aurum potabile, |
| | Quod illum reuiuificauit, ut videri potest: |
| | Hoc est iluad oleum, & vegetabile menstruum, &c. |
| | Au regard de l'eau ardente qui s'en est extraite plus |
| | inflammable que la plus fine amorce d'arquebuse, |
| | elle dissout l'argent en subtils glaçons cristallins, |
| | qui se fondent à feu de lampe, aussi aisément que |
| | du beurre, & sont fixes comme l'argent aux mêmes |
| | épreuves du feu. Voici au reste ce qu'en met |
| | le même Riplai en sa moelle de l'Alchimie: |
| | Praeparato corpore, pone de super hanc aquam ad spissitudinem |
| | unius pollicis, quae statim ebuliet super calces |
| | corporis absque alio igne externo, dissoluendo corpus, & |
| | eleuando illud in forma glaciei, cum ipsius aquae exsiccatione, |
| | Et sic reiteretur, amouendo quod eleuatum fuerit, |
| | Mais pour abréger, (car cette eau de vie est en fort |
| | petite quantité, & assez mal-aisée à faire, & si vous |
| | passez deux parties d'eau de départ qui dissout l'argent |
| | sur une partie de sel de plomb; cela fera le |
| | même effet pour la transmutation des métaux; |
| | mais non pas pour le dedans du corps humain, où |
| | il ne doit être aucunement appliqué, sinon après |
| | de grandes édulcorations, c'est à dire sur un demi |
| | setier de dissolution de l'eau fort, faire évaporer |
| | trois ou quatre seaux d'eau, découlant dedans par |
| | un filtre, à mesure que le feu l'enlève avec les esprits |
| | & malignité de ce feu contre nature, l'eau fort. Ne |
@
D U
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| pensez pas que je me veuille ici tant précisément |
|
| arrêter ni restreindre au texte de saint Marc, ni |
|
| à ce qui dépend de la religion en cet endroit; combien |
|
| que notre principal but tende-là; que nous |
|
| ne nous veuillons élargir par même moyen es |
|
| ouvrages & progrès de la nature, dont la clef principale |
|
| est l'Alchimie, pour de là monter jusqu'à |
|
| l'archétype, le Créateur, par le moyen de la Cabale. |
|
| Mais nous ne voulons pas aussi révéler ici des |
|
| occasions d'abuser de cet art divin, aux malversations |
|
| des pervers ignorants, qui pour gagner une |
|
| pièce d'argent, ne feraient difficulté de tromper le |
|
| monde d'une sorte ou d'autre; comme nous pourrions |
|
| faire en leur révélant le moyen de blanchir le |
|
| cuivre à pair de l'argent, avec ces glaçons, accompagnés |
|
| d'une *métalline *d'or-piment, lequel ainsi |
|
| jaune-doré qu'il est, & ses élévations rouges comme |
|
| rubis, étant néanmoins broyé dans un mortier |
|
| de cuivre, & sublimé sur de l'aes ustum, passe |
|
| dedans le col de la cornue blanche comme argent. |
|
| Que s'il est bien gouverné avec les susdits glaçons, |
|
| feraient à la vérité de grandes altérations sur |
|
| le cuivre, dont on pourrait bien mesurer, par quoi |
|
| nous nous déporterons d'en parler plus avant. |
|
| Trop bien pouvons-nous dire, que la préparation |
|
| de ce corps que Riplai entend l'argent, est de le |
|
| calciner, & réduire en sel; ce qui je fait en cette |
|
| sorte: mais si au dissolvant il y a de l'eau forte, il |
|
| suffit de le calciner. Prenez donc des lames d'argent, |
|
| P iij | |
Note du traducteur :
*metalline : composition métallique
*or-piment : orpiment???
@
118
T R A I T E'
| | de la grandeur & épaisseur d'une *réalle, & |
| | les mettez dans un creuset, ou petit pot de terre de |
| | Paris, non plombé, lit sur lit avec du sel préparé |
| | c'est à dire dissout en de l'eau commune, puis filtré, |
| | congelé, & décrépité; & le laissez par dix ou |
| | douze heures entre les charbons ardents (en four de |
| | réverbération vaudrait mieux:) tirez-le du feu, & |
| | jetez-le tout chaud encore dans une terrine plombée, |
| | pleine d'eau; le sel se dissoudra dedans, & ce |
| | qui sera calciné de l'argent ira au fonds. Laissez-les |
| | bien résider, & les séparez *cautement par inclination: |
| | puis remettez les lamines à recalciner avec |
| | nouveau sel, & réitérez comme dessus (faites évaporer |
| | l'eau ou le sel s'il est dissout, & celui qui en |
| | restera sera aussi bon qu'un nouveau) à la trois ou |
| | quatrième réitération toutes vos lamines se trouveront |
| | réduites en chaux; laquelle vous dissoudrez |
| | aisément dans du vinaigre distillé; car l'argent, |
| | le plomb, & le fer ne sont pas de difficile résolution, |
| | ni le cuivre aussi, à le prendre en roche |
| | d'azur: l'étain bien plus; & l'or plus que tout le reste, |
| | parce que la calcination en est fort mal-aisée: |
| | comme l'a su fort bien connaître Geber, difficillima |
| | Solis est calcinatio completa: il en rend les causes. |
| | Mais il y aurait trop de choses à se dilater là dessus; |
| | nous nous contenterons d'en tracer quelques ombres |
| | de ce que notre perquisition & labeur nous |
| | en a pu par l'espace de cinquante ans acquérir de |
| | côté & d'autre; & éprouvé plus que d'une fois, |
Note du traducteur :
*realle : pièce de monnaie
*cautement : avec défiance, prudence
@
D U
F E U E T D U S E L. 119
| pour n'en parler à la volée. Tous lesquels secrets se |
|
| révèlent, comme a été dit, par le feu. Et non de |
|
| merveilles, puisqu'il découvre analogiquement |
|
| les spirituelles. Tu m'as essayé par le feu, & en moi ne | Psau. 16.
|
| s'est point trouvé d'iniquité; dit le Prophète: là où |
|
| voyez comme il accouple le feu avec les iniquités, |
|
| comme si c'était lui qui les révélait, aussi bien qu'il |
|
| fait les impuretés des métaux; où il fait la même |
|
| opération & effet, que le sel es choses corruptibles. |
|
| Car bien que les métaux soient la plus permanente |
|
| substance de toutes autres, à cause de leur |
|
| très-forte composition, qui ne les permet pas aisément |
|
| déjeter hors de leur forme radicale, quelque |
|
| altération qu'on leur puisse faire endurer, en |
|
| poudre, chaux, sel, eau, huile, verre, glaçons, |
|
| liqueurs, & infinies autres: ce qui n'advient à pas |
|
| un des autres composés élémentaires, minéraux, |
|
| végétaux, animaux; lesquels étant une fois altérés |
|
| de leur forme primitive, ne s'y peuvent puis-après |
|
| réintégrer ni remettre. Au moyen de quoi, parler |
|
| du feu sans les métaux, qui en sont le vrai sujet; |
|
| ce serait ainsi que se proposer un ouvrier garni de |
|
| ses instruments & outils, mais qui n'aurait point |
|
| d'étoffes propres pour les employer, si qu'ils lui |
|
| demeuraient inutiles. Es métaux donc se peuvent |
|
| révéler & considérer les plus beaux secrets de |
|
| nature, moyennant les actions du feu. Que si en |
|
| aucune choses plus particulièrement qu'en d'autres, |
|
| elle a montré de vouloir s'ébattre, voire de |
|
@
120
T R A I T E'
| | mettre en évidence son plus grand savoir; il semble |
| | que ce ait été es pierreries, & es métaux, dont |
| | rien ne se peut présenter de plus beau, & plus agréable |
| | à la vue; ni de plus utile & nécessaire, au |
| | moins pour le regard du fer, duquel mal-aisément |
| | se pourrait passer la vie humaine, tant elle en reçoit |
| | de commodités & usages. Mais les pierreries, |
| | outre le simple contentement & plaisir de l'oeil |
| | n'ont rien de quoi on su tirer utilité & secours |
| | en pas un seul de nos besoins. Et si une fois elles |
| | sont privées de leur luisante naturelle forme, elles |
| | n'y retournent jamais plus, comme font les métaux; |
| | tant est puissant & indissoluble le premier assemblage |
| | de leurs parties élémentaires, & le mélange |
| | des unes aux autres. Par quoi il ne se faut pas |
| | émerveiller si tant de bons esprits se sont de tout |
| | temps travaillés à méditer sur ce sujet, & leurs |
| | diverses transmutations; y ayant été plus tôt attirés |
| | des belles considérations qu'ils y trouvaient |
| | être pour le contentement de leur esprit, que non |
| | pas d'une sordide & taquine convoitise de gain, |
| | qui y a fait *aheurter les ignorants, lesquels ont ainsi |
| | décrié cet divin art, soeur germaine de la Cabale: |
| | car ce que la Cabale est es choses divines & intelligibles, |
| | es plus profonds secrets desquelles elle |
| | pénètre, l'Alchimie l'est es naturelles & élémentaires |
| | qu'elle nous révèle: Compositionem enim rei (dit |
| | Geber) aliquis scirr non poterit, qui destrutionem illius |
| | ignorauerit: laquelle destruction se parfait par les |
| | LA |
Note du traducteur :
*aheurter : s'obstiner
@
D U
F E U E T D U S E L. 121
| LA NATURE donc prend un fort grand |
|
| soin & plaisir à élaborer les métaux, & y met une |
|
| bien grande longueur de temps pour les conduire |
|
| à leur dernier degré de perfection, qui s'arrête en |
|
| l'or, la plus parfaite & incorruptible substance de |
|
| toutes autres, & la plus homéomère & égale en |
|
| toutes ses parties; dont il est pris pour la justice *distributive: |
|
| car mêler une partie d'or avec trois ou |
|
| quatre cens d'argent, ou de cuivre, les laissant fondus |
|
| ensemble jouer tant soit peu dans un creuset, |
|
| chaque portion pour petite qu'elle puisse être, de |
|
| l'argent ou cuivre, aura sucé sa part égale & portion |
|
| de l'or. Il est outre plus si exactement dépuré, |
|
| qu'il ne se peut nullement altérer ni corrompre |
|
| par quelque chose que ce soit, ni en la terre, ni en |
|
| l'eau, en l'air ni au feu, ni par quelque corrosif ou |
|
| venin qui s'y puisse appliquer: Non enim à caemento | Pontheus.
|
| corrumpitur; nec à re qualibet comburente comburitur; |
|
| nec ab aqua colorificante viridi, nec diuidente |
|
| mortificatur, vel deuoratur; nihil enim in eo superfluum |
|
| est vel diminutum. Il y a sept corps métalliques, dit |
|
| Hermès, dont le plus digne & principal est l'or attribué |
|
| au soleil, dont il a le nom; car le même qu'est |
|
| le soleil envers les étoiles, l'or l'est envers tous |
|
| corps élémentaires; que chose aucune pour brûlante |
|
| qu'elle puisse être, ne peut brûler; la terre |
|
| ne le peut corrompre, ni l'eau ternir ni altérer, |
|
| pour ce que sa complexion est tempérée en chaleur, |
|
| humidité, froideur, sécheresse; & n'y a en lui |
|
| Q | |
@
122
T R A I T E'
| | rien de superflu ni diminué. Au moyen de quoi |
| | je trouve que ceux sont bien loin de leur compte |
| | qui pour se garder d'être empoisonnés se veulent |
| | servir de vaisseaux d'or au boire & manger; car l'or |
| | ne se soucie non plus de toutes poisons & venins |
| | qu'il ferait d'un brouet de chapon; si font bien |
| | l'argent, l'étain, cuivre, plomb, & fer, qui s'y altéreraient |
| | tout incontinent: Tout ainsi que quelque |
| | personne craintive & de peu d'effort, qui au |
| | rencontre de quelque serpent, ou autre bête venimeuse |
| | pâtirait soudain, & viendrait à changer |
| | de couleur. Le soin, la curiosité, & travail assidu |
| | d'infinis beaux & méditatifs esprits par l'espace de |
| | quatre ou cinq mille ans ont trouvé es métaux des |
| | secrets sans nombre; & néanmoins n'ont su si |
| | bien faire, qu'ils n'en aient trop plus laissé à enquérir |
| | & rechercher, combien qu'il n'y en ait que sept |
| | en tout, y compris l'argent-vif coulant. En quoi |
| | vient à s'émerveiller, que la nature si copieuse & |
| | abondante en toutes ses procréations, qui sont si |
| | diverses, se soit voulu contenter en cet endroit |
| | d'un si petit nombre. Les métaux donc étant |
| | tels, dont le régime dépend du feu, qui est l'un des |
| | plus propres symboles visibles pour représenter les |
| | plus cachés secrets & mystères de la Divinité, invisible |
| | & imperceptible à nos sentiments; les Prophètes |
| | aussi s'en sont voulus servir en la plus grand' |
| | part de leurs paraboles & similitudes, énigmes, alce |
| | légories, & figures, où ils ont couvert & enveloppé |
@
D U
F E U E T D U S E L. 123
| qu'ils ne voulaient pas manifester si *apertement; |
|
| car fort peu souvent ils se sont expliqués; comme |
|
| fait Isaïe au cinquième, où il interprète que la vigne |
|
| du Seigneur des armées, dont il avait là amené |
|
| la parabole, était le peuple d'Israël; & les hommes |
|
| de Judas sa plante délectable. Et en un autre |
|
| endroit: Aquae multae, gentes multae sunt. Plus Ezéchiel |
|
| au 23. ayant parlé de deux soeurs, Oholla, & |
|
| Osoliba; Il met que celle-là était Samarie; & celleci, |
|
| Jérusalem. Dieu par la bouche de Moïse au 28. |
|
| du Lévitique, & au 28. de Deuter. menaçant les Israélites, |
|
| dit s'ils viennent à le méconnaître, & |
|
| ne gardent bien ses commandements, qu'il ferait |
|
| aussi que le ciel sur leur teste serait d'airain, & la |
|
| terre sous eux de fer; qui sont les deux métaux les |
|
| plus terrestres, & les plus durs & rebelles à se fondre, |
|
| & à manier; les opposant à la dureté de ce peuple, |
|
| comme il est là dit; Je briserai l'orgueil de votre |
|
| dureté; & vous rendrai le ciel sur vous comme de fer; |
|
| & la terre comme d'airain. Votre labeur inutilement se consumera; |
|
| votre terre ne donnera point de germe, & vos |
|
| arbres ne rapporteront aucun fruit. Car les métaux ne |
|
| produisent rien, mais sont stériles. Les Poètes de |
|
| leur côté en ont usé en plusieurs sortes de métaphores |
|
| & figures, comme au 6. de l'Enéide, ferrea |
|
| vox, pour une voix forte & résonante. Et Hésiode |
|
| appelle le chien infernal, Cerberus, χαλκεὀφ... |
|
| voix d'airain, pour ce que c'est le plus résonant |
|
| métal. Vox eius sicut aeris sonabit, en Jérémie 16. & |
|
| Q ij | |
Note du traducteur :
*appert : apparait, ouvert, manifeste
@
124
T R A I T E'
| | Origène sur le 25. d'Exode; l'airain se prend pour la |
| | voix forte & éclatante, à cause de son raisonnement. |
| 1. Cor. 13. | Quand bien je parlerais le langage des Anges, non que
|
| | des hommes, si je n'ai point de charité en moi, je suis |
| | comme l'airain sonnant, ou une clochette qui tinte. Pindare |
| | a approprié au ciel l'Epithète de χἀλκεος ......, |
| | le ciel d'airain, en la 10. des Pythiennes, à cause de la |
| | ferme solidité du firmament, que le mot emporte. |
| | Et Homère de même au troisième de l'Odyssée |
| | l'appelle πολὐχ....; comme Euripide & Anaxagore |
| | font le soleil, un fer embrassé; car les Poètes Grecs |
| | mettent ordinairement le fer & l'airain l'un pour |
| | l'autre; mêmement Homère en infinis lieux; comme |
| | au 4. de l'Iliade, où Apollon pour encourager |
| | les Troyens, leur remontre que les Grecs n'ont pas |
| | les corps impénétrables, de pierre ni de fer, qu'ils |
| | puissent résister aux coups de l'airain tranchant |
| | sans les entamer. Ce sont manières de parler, dont |
| | ne ce sont pas non plus *estrangés les Prophètes qui |
| | en ont figuré la plus part de leurs solutions, sous |
| | lesquelles étaient quelques mystères *adombrés. |
| | Que si on les voulait prendre du tout crûment à |
| | la lettre, sans allégoriser dessus, on se trouverait |
| | bien loin de son compte, comme dit fort bien le |
| | martyre Pamphile en la défense d'Origène, parlant |
| | de ceux qui pour fuir les allégories, étaient contraints |
| | de *s'aheurter à de lourdes impertinences. |
| | Ils le *cuident de cette sorte, dit-il, pour ce qu'ils ne veulent |
| | point admettre d'allégories en l'Ecriture sainte: au moyen |
Note du traducteur :
*estrangés : éloignés, écartés
*adombration, aombrer : couvrir d'ombre, cacher
*aheurter : s'obstiner
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
@
D U
F E U E T D U S E L. 125
| de quoi s'assujetissant au sens littéral, ils s'imaginent & |
|
| inventent de belles fables & fictions. Et de fait, comment |
|
| pourrait-on prendre à la lettre ceci du 33. de Deuter. |
|
| parlant d'Aser, Ferrum, & aes calceamentum eius: |
|
| Car ils ne veut pas dire qu'Aser se chaussât de fer, & |
|
| d'airain; mais ne veut par là entendre que sa force & |
|
| puissance, dénotée tant par ces deux métaux, que |
|
| par le soulier. In Idumaeam extendam calceamentum |
|
| meum: mihi alienigenae subditi sunt. Tout cela sont figures |
|
| & allégories; comme encore au 60. d'Isaïe; |
|
| Pour le cuivre je t'apporte de l'or; & au lieu du fer de |
|
| l'argent: pour du bois du cuivre; & pour des pierres du |
|
| fer. Voyez comment le Prophète observe bien les |
|
| relations, opposant le cuivre à l'or, & le fer à l'argent; |
|
| & derechef le cuivre au bois, & le fer aux |
|
| pierres. Car tout ainsi que l'or excelle l'argent, & |
|
| les arbres les pierres; de même en l'ordre métallique |
|
| le cuivre est plus précieux que le fer. Mais tout |
|
| ne tend qu'à dénoter la céleste Jérusalem mystique, |
|
| qui est l'Eglise triomphante, trop plus excellente |
|
| que la Synagogue Judaïque, qui n'en était que la |
|
| figure. Et certes qui y voudra de près prendre garde, |
|
| les Prophètes n'ont jamais parlé improprement |
|
| de rien quelconque, jusqu'aux moindres métiers |
|
| & arts mécaniques; car en leurs ravissement ils |
|
| voyaient les choses en leur réel être dedans le Zipheret |
|
| ou soleil supracéleste, qui est le clair miroir |
|
| luisant, vive source de toutes les idées, comme les |
|
| idées le sont des formes. Cela est au reste bien à |
|
| Q iij | |
@
126
T R A I T E'
| | remarquer pour le regard des métaux, qu'ils associent |
| | communément le fer, & le cuivre pour l'affinité |
| Jérém. 15. | qui y est. Nunquid foederabitur ferrum ferro ab
|
| | Aquilone, & aes? Car le fer se transmue aisément en |
| | cuivre, par le moyen du vitriol; les mettant lit sur |
| | lit en un *descensoire, à un fort feu de soufflets,***** |
| | tant que le fer coule & se fonde en Cuivre; les ayant |
| | premièrement arrosés d'un peu de vinaigre, |
| | où soient dissous du sel nitre, ou du salpêtre, du |
| | sel alcali, & sel de tartre, avec du vert de gris. Autrement; |
| | mettez du vitriol en poudre, & en distillez |
| | l'eau en cornue; ce qui restera calciné au fonds, |
| | empâtez-le avec son eau; & y éteignez des lamines |
| | ou limaille de fer rougies au feu; vous les trouverez |
| | peu à peu se réduire en cuivre. Autrement |
| | encore: Dissolvez du vitriol en de l'eau commune |
| | évaporez l'eau, & calcinez la congélation qui sera |
| | restée au fond. Dissolvez-la en de semblable eau, |
| | elle deviendra verte; évaporez-en une partie, & |
| | mettez le reste à la cave par une nuit, & vous |
| | aurez des glaçons verts. Rougissez-les au feu, puis |
| | les dissolvez trois ou quatre fois en du vinaigre distillé, |
| | les desséchant à chaque fois, & ces glaçons |
| | deviendront rouges. Dissolvez-les derechef au |
| | même vinaigre, & éteignez dedans des lames, ou |
| | autre feraille comme dessus. Bref, que par le |
| | moyen du vitriol le fer se convertit en cuivre, |
| | comme on peut voir en des *canivets abreuvés |
| | d'encre, qui est faite de couperose ou vitriol. Ces |
Note du traducteur :
*descensoire : appareil de chimie
*canivet : canif, lancette
@
D U
F E U E T D U S E L. 127
| glaçons ici font une entrée d'un plus haut ouvrage, |
|
| & de beaucoup de choses pour la chirurgie & |
|
| médicaments. Mais toutes ces pratiques, me pourrez-vous |
|
| dire, sont longues & pénibles, & plutôt |
|
| de frais que de gain & profit. Aussi nôtre intention |
|
| n'est pas ici de tendre au gain; ce livre n'est |
|
| pas de pane lucrando, mais de pénétrer dedans les secrets |
|
| de nature, pour de là monter, & élever son |
|
| esprit aux choses spirituelles, à quoi les sensibles |
|
| servent comme d'un escalier, ou de l'échelle de |
|
| Jacob. Et n'y a guères de plus belles considérations |
|
| & remarques qu'au feu, & es transmutations métalliques. |
|
| Le cuivre se transmue d'autre-part en |
|
| acier, s'il est vrai ce qu'en cotent quelques Rabbins |
|
| sur le passage ci-dessus allégué du 15. de Jérémie, |
|
| ferrum, & aes. Vocat disent-ils, Propheta ferrum aeri |
|
| admixtum, chalybem. Ce qui montre, (car il ne faut |
|
| rien dédaigner d'eux) que l'acier damasquiné était |
|
| composé de fer & de cuivre; du fer à savoir à demi |
|
| couvert en cuivre, & ramolli pour le raffermir |
|
| d'avantage, par le moyen du plomb; dont voici |
|
| ce qu'en met Abuhali au livre de la nature des choses: |
|
| Faites une petite fosse longuette dedans une barre de |
|
| fer, & y jetez du plomb fondu: puis le faites évaporer |
|
| à fort feu comme de coupelle. Remettez-y de nouveau |
|
| plomb par quatre ou cinq fois, & le fer s'en ramollira; |
|
| que vous pourrez puis-après *rendurcir, l'éteignant dans |
|
| de l'eau de forge, pour en faire des lancettes, & autres |
|
| subtils ferrements incisifs, voire qui couperont l'autre fer |
|
Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???
@
128
T R A I T E'
| | sans s'éclater ni reboucher. Et de fait on a trouvé par |
| | expérience, que pour bien tremper un harnais encontre |
| | les coups d'arquebuse, on l'adoucis premièrement |
| | avec des huiles & des gommes, de la |
| | cire, & semblables choses *incératives; & puis on le |
| | *rendurcit par de fréquentes extinctions en des |
| | eaux qui le resserrent. Jean le Grammairien exposant |
| | ce passage d'Hésiode, |
| | Χσ............................................ |
| | Ils besognaient d'airain, le fer n'étant connu; s'efforce |
| | de référer ce mot de χαλκ... au peuple des Chlalybes |
| | en la Scythie, qui trouvèrent premièrement, ce |
| | dit-il, l'usage du fer & acier. Le Poète Lucrèce au |
| | cinquième livre a imité en cet endroit Hésiode: |
| | Arma antiqua manus, ungues, dentesque fuere, |
| | Et lapides, & item syluarum fragmina rami; |
| | Et flamnae, atque ignes, postquam sunt agnita primum. |
| | Posterius ferri vis est, aerisque reperta; |
| | Sed prior aeris erat, quam ferri cognitus usus. |
| | L'ACIER au reste se fait en fer le plus dépuré, & |
| | subtilisé, si qu'il participe moins de la terrestréité |
| | que le fer: l'artifice en est assez connu & commun |
| | es forges. Mais pour parvenir & celui de Damas, il |
| | le faut premièrement radoucir de sa par trop éclatante |
| | aigreur; & après l'avoir réduit en limaille, |
| | le rougir dedans un creuset, & l'éteindre par plusieurs |
| | fois dans de l'huile d'olive, où aura aussi été |
| | plusieurs fois éteint du plomb fondu; couvrant le |
| | vaisseau soudain, de peur que l'huile ne s'enflam- |
| | me |
Note du traducteur :
*incérative : de la nature de la cire
*rendurcir : endurcir???
@
D U
F E U E T D U S E L. 129
| me. Il y a d'autres observations & secrets encore, |
|
| que nôtre intention n'est pas de révéler tous; il |
|
| suffit d'en avoir atteint les maximes. |
|
| OR tout ainsi qu'il y a une telle affinité entre le | |
| fer & le cuivre, qu'ils se convertissent aisément l'un |
|
| en l'autre; de même aussi sont le plomb, & l'étain |
|
| par le moyen du sel armoniac, & de certaines poudres |
|
| *incératives, de borax, salpêtre, sel de tartre, sel |
|
| alcali & autres semblables qu'on appelle les Atincars; |
|
| Panthée en sa Voarchadumie, oleum vitri. |
|
| L'argent-vif aussi se transmue en plomb, ou étain, |
|
| selon qu'il est congelé à la vapeur imperceptible de |
|
| l'un ou de l'autre en cette sorte. Fondez du plomb |
|
| ou étain en un creuset; puis les laissez un peu refroidir |
|
| tant qu'ils soient pris, mais chauds encore; |
|
| & avec un bâton de torche, ou autre semblable, |
|
| faites-y une fosse, en laquelle vous verserez de |
|
| l'argent-vif, qui se congèlera soudain, mais broyable |
|
| en poudre. Réitérez cela deux ou trois fois, & |
|
| le faites puis-après *décuire en du jus de *mercurialle, |
|
| & il se convertira au métal, à l'odeur duquel il |
|
| aura été congelé. Il y a de la perte encore, & non |
|
| petite, mais pour le moins se voit par là une possibilité |
|
| des transmutations des métaux. En cet endroit |
|
| outre-plus du plomb & étain se présente |
|
| une fort belle considération, assez mal-aisée à comprendre, |
|
| & qui mérite que la cause en soit recherchée. |
|
| On voit par expérience que ces deux métaux |
|
| chacun à par-soi sont fort mols, & d'une tendre |
|
| R | |
Note du traducteur :
*incérative : de la nature de la cire
*décuire : cuire
*mercurialle : ???
@
130
T R A I T E'
| | fusion, néanmoins étant mêlés ils se *rendurcissent, |
| | & deviennent plus fermes & solides: dont voici |
| | ce que Averroès en met au livre des Vapeurs: |
| | Ce qui consolide & affermi l'étain est le plomb; & au |
| | réciproque l'étain le plomb: car comme la viscosité gluante |
| | qui lie leurs parties doive consister d'humide & de sec; |
| | cela fait qu'il n'y a point de conglutination de l'étain avec |
| | l'étain! par quoi on y mêle du plomb, qui est plus humide; |
| | & avec le plomb de l'étain, qui est plus sec. Tellement |
| | que les deux mêlés ensemble se fortifient l'un l'autre |
| | mieux qu'étant séparés; & de leur mélange vient à se |
| | procréer une viscosité gluante, qui leur cause plus de dureté |
| | qu'ils n'avaient, & les lie plus fermement; tout ainsi |
| | que le sable & la chaux en la composition du mortier. Ce |
| | que confirme aussi Albert, livre 4. chapitre 5. de ses |
| | minéraux. Mais nous remettrons toutes ces particularités |
| | métalliques, & leurs diverses transmutations, |
| | à nôtre traité de l'Or; & du Verre, sur le 28. |
| | de Job; où sous l'or, nous comprendrons tout ce |
| | qui dépendra des métaux; & sous le verre les pierreries |
| | tant naturelles qu'artificielles; & toutes les |
| | vitrifications & émaux. Ici nous n'en prendrons |
| | que ce qui *duira à nôtre sujet, qui est de traiter |
| | les chose intelligibles par les sensibles, à l'imitation |
| | des Prophètes; & mêmement les métaux, & |
| | le feu, dont l'opération se fait mieux connaître |
| | es métaux qu'en nuls des composés élémentaires. |
| | Les Proverbes donc ont mis le fer & l'airain |
| | pour une ferme résistance. Nec fortitudo lapidum fortitudo |
Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???
*duire : conduire
@
D U
F E U E T D U S E L. 131
| mea; nec caro mea anea est, Job 6. & au Psau. 17. |
|
| Posiuisti in arcum aerum brachia mea. Plus en Michée 4. |
|
| Cornu tuum ponam ferreum; & ungulas tuas ponam |
|
| areas. Quant au fer, pour une dure & rigoureuse |
|
| oppression, selon qu'il est dur & inflexible de sa |
|
| nature, & qui *suppedite presque tout: Reges eos in |
|
| virga ferrea; Psaume 2. plus au 4. de Deuter. Eduxi |
|
| te de fornace ferrea Aegypti; là où le fer dénote la servitude |
|
| en quoi ils étaient pour l'oppression de |
|
| leurs personnes; & la fournaise de feu celle de leurs |
|
| âmes & consciences, constituées parmi tant d'idolâtries |
|
| & impiétés; qui leur devait être une servitude |
|
| plus intolérable que tous les travaux & afflictions, |
|
| ni tous les plus cruels & impitoyables traitements |
|
| de leur corps, d'autant que l'âme le *precelle, |
|
| pour le zèle qu'ils portaient à leur Dieu. De la |
|
| même locution s'est servi l'Ecclésiastique au 28. |
|
| parlant de la mauvaise langue: Bien-heureux est celui |
|
| qui se peut garantir de la langue médisante; car son |
|
| joug est un joug de fer; & son lien un lien d'airain. Mais |
|
| pour l'affliction & angoisse, tout *apertement au |
|
| Psaume 104. Ferrum pertransivit animum eius, (parlant |
|
| de Joseph prisonnier en Egypte) donec venires |
|
| verbum eius. Bref, qu'il n'y a point de locutions figurées |
|
| plus fréquentes dans les Prophètes, que celles |
|
| qui sont tirées des métaux, & du feu: lequel |
|
| pour raison de ses propriétés & effets, comme ce |
|
| soit l'une des plus commodes & nécessaires choses |
|
| de toutes autres, selon qu'il a été dit ci-dessus; car |
|
| R ij | |
Note du traducteur :
*suppediter : fournir en abondance, procurer
*precelle : est supérieur à
*appert : apparait, ouvert, manifeste
@
132
T R A I T E'
| | il cuit nos viandes, nous réchauffe & revigore |
| | contre les froidures, nous luit & éclaire en ténèbres |
| | au lieu de la clarté du soleil; & autres infinis |
| | usages, mêmement pour l'exécution des arts & métiers: |
| | nous pouvons d'ailleurs dire que sans le fer, |
| | le feu nous serait presque inutile pour ce regard; |
| | car Platon n'exempte une seule art du fer, fors la |
| | poterie d'argile, au troisième des Lois; où il traite |
| | fort excellemment de la vie des premiers hommes; |
| | & combien le fer & le cuivre leur avaient apporté |
| | de commodités pour se civiliser & polir à |
| | une vie plus humaine. Si que non sans cause ces |
| | pauvres bestiaux sauvages des Indes Occidentales, |
| | s'ébahissaient en leur grossier entendement, comme |
| | ces gens de par deça, si avisés & industrieux, |
| | pour un peu d'or & d'argent inutiles à tous usages, |
| | leur offraient ainsi libéralement des haches, scies, |
| | cognées, & autres telles ferrailles commodes à |
| | tant d'ouvrages, & qui leur pouvaient ainsi abréger |
| | ce qu'ils avaient tant de peine à ne parfaire qu'à |
| | demi, avec le feu, qui seul leur était pour tous instruments |
| | & outils, avec quelques méchants cailloux |
| | pointus. Mais on pourrait aussi alléguer à |
| | l'encontre les incommodités & dommages que le |
| | fer apporte; car d'icelui sont forgées toutes les armes |
| | offensives dont les hommes s'abrègent leurs |
| | jours par leurs réciproques massacres si que c'est le |
| | vrai ministre de Mars, exterminateur & ruine du |
| | genre humain, comme le qualifie Jupiter au 5. de |
| | l'Iliade: |
@
D U
F E U E T D U S E L. 133
| Ἆρες, Ἆρες, β.................... | |
| Mars, Mars, la peste & ruine des hommes, contaminé de |
|
| meurtres, renverseur de murailles. Ce qu'il ne pourrait |
|
| faire, à tout le moins que mal-aisément, sens le |
|
| moyen & aide du fer; aussi lui donne-t-on le nom |
|
| de Mars. Mais voyons un peu la belle allégorie qui |
|
| se couvre sous la fiction de Venus, Vulcain, & |
|
| Mars. Venus sans doute est le genre humain, qui se |
|
| continue par une vénérienne propagation de lignée. |
|
| Vulcain son légitime époux est le feu, qui |
|
| lui apporte par une amour conjugale toutes, ou la |
|
| plus grand' part de ses commodités nécessaires, par |
|
| le moyen de Mars le fer. Mais pour ce que c'est son |
|
| adultère, il extermine aussi la plus grand' part de ce |
|
| qu'elle procrée; & son mari maintient le fer à double |
|
| usage, bon & mauvais. Il ne faut pas mesurer |
|
| au reste les ouvrages du Créateur par leurs incommodités |
|
| ou commodités apparentes, Vidit namque |
|
| Deus cunta quae fecerat, & erant valde bona; car cela |
|
| va selon que ses créatures l'appliquent. Y a-il rien |
|
| de plus beau, plus plaisant, & plus délectable à la |
|
| vue qu'une claire flamme luisante? rien qui regaillardisse |
|
| plus que sa lumière? qui nous réconforte & |
|
| soulage plus que sa chaleur? & rien d'autre-part |
|
| de plus nuisible & dommageable, ni plus dangereux |
|
| que le feu, qui brûle & consume tout ce où il |
|
| s'attache? Un Satyre la première fois qu'il le vit, s'en |
|
| réjouit étrangement pour le voir si beau & lucide; |
|
| mais s'en étant *cuidé approcher de plus près |
|
| R iij | |
Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
@
134
T R A I T E'
| | pour l'embrasser & caresser, quand il s'en sentit |
| | aussi offensé avec une extrême douleur, il ne fut |
| | jamais depuis plus possible de l'en faire accoster. Le |
| | même pourrait-on aussi dire du fer, que Pline |
| Livre 34. | appelle, optimum vitae, pessimumque instrumentum;
|
| chap. 14. | car nous en labourons, ce dit-il, la terre, entons
|
| | les arbres, taillons les vignes; avec autres infinies |
| | commodités & usages; mêmement pour édifier |
| | des maisons à nous mettre à couvert, & en sûreté. |
| | Mais d'autre-part, nous ne l'employons pas moins, |
| | si plus non, en nos mutuels assassinats & massacres, |
| | pour nous abréger nôtre vie, comme s'il nous ennuyait |
| | de l'avoir si longue; & toutefois elle est si |
| | courte sans les inconvénients qui l'abrègent; & faisons |
| | du fer le plus pernicieux ministre & instrument |
| | de tous autres. A propos de quoi dit fort bien |
| | Isidore; Vnde pridem tellus tractabatur, inde modo |
| | cruor effuditur. Ce qui provient plutôt de nôtre |
| | malice & dépravation, que de la faute de cette inanimée |
| | insensible substance; laquelle ne se meut |
| | ni a bien ni à mal que par nous. Et néanmoins, dit |
| | le même Pline, il semble que la nature ne s'en ait |
| | pas voulu du tout excuser, mais l'en punir aucunement |
| | le rendant ainsi sujet à la rouille plus que |
| | nul autre de ses confrères; & mêmement par le |
| | moyen du sang humain, qu'il est si apte de répandre. |
| | Obstitit eadem naturae benignitas exigentis à ferro |
| | ipso poenas rubigine, a quo sanguis humannus se ulciscitur; |
| | contactum namque eo celerius subinde rubiginem trahit. |
@
D U
F E U E T D U S E L. 135
| Et de fait, il n'y a rien qui face plutôt rouiller le |
|
| fer que le sang humain. Mais cette rouille, puis que |
|
| nous y sommes tombés ici à propos, n'est pas inutile |
|
| du tout, mais très-salutaire à beaucoup de bons |
|
| effets, tant dedans le corps que dehors; outre ce |
|
| qu'il s'en fait des teintures; par quoi il n'y aura***** |
|
| point de mal d'en toucher en cet endroit quelque |
|
| chose; & en révéler ce que l'expérience nous en a |
|
| manifesté de plus rare, & plus important; mais cela |
|
| se manie en diverses sortes. Prenez donc de la |
|
| limaille de fer bien nette, & l'arrosez d'un peu de |
|
| vinaigre distillé, la laissant ainsi à la cave par deux |
|
| ou trois jours, ou autre lieu frais & humide; & elle |
|
| se convertira toute en rouille, que vous broierez |
|
| bien subtilement dedans un mortier de fer, ou de |
|
| pierre. Mettez-la en un petit pot, & versez dessus |
|
| du vinaigre distillé bouillant, les remuant bien fort |
|
| avec un bâton, ou verge de fer, & le vinaigre se |
|
| chargera de la dissolution de la rouille. Versez-la |
|
| par inclination, & y remettez d'autre vinaigre, réitérant |
|
| cela tant que toute *l'aluminosité & teinture |
|
| du fer soit dissoute, & que rien n'en reste que des |
|
| terres noires & mortes, que vous jetterez. Faites évaporer |
|
| le vinaigre tout doucement, & il vous restera |
|
| une poudre de couleur cannelée, que les Chimistes |
|
| appellent crocum ferri, safran de fer, lequel se |
|
| fait aussi mettant des menues ferrailles à calciner |
|
| au four des verriers, par trois semaines ou un mois: |
|
| & ils se réduiront en poudre déliée & impalpable |
|
Note du traducteur :
*aluminosité : partie contenant de l'alun
@
136
T R A I T E'
| | comme farine, rouge comme sang; mais elle ne se |
| | dissout pas même dans les eaux forts. Il n'y a *boli |
| | armeni, ni terre argilée qui s'y puissent comparer, |
| | à qui en saura bien pratiquer les propriétés |
| | & effets *consemblables. Au regard de la précédente, |
| | ayez du phlegme d'eau de vie, & en faites |
| | là dessus tout de même que vous avez fait avec le |
| | vinaigre distillé sur la rouille; il s'en dissoudra plus |
| | de la moitié. Retirez vôtre phlegme par une légère |
| | distillation; & sur la gomme qui en restera congelée, |
| | jetez de fine eau de vie, remuant fort avec |
| | un bâton sur des cendres tièdes; car il ne la faut pas |
| | tant chauffer que le vinaigre, & le phlegme: & |
| | quand l'eau de vie sera bien chargée de sa dissolution, |
| | retirez-la par une lente distillation en bain |
| | Marie en un alambic; car elle vous servira derechef |
| | comme auparavant: Et si elle est fort propre |
| | aux dysenteries & flux de ventre, & aux *estiomenes |
| | & gangrenes des coups d'arquebuses; comme |
| | aussi est de fort grande efficace le second crocum tiré |
| | par le phlegme; & plus encore ce troisième par |
| | l'eau de vie, qui restera en poudre jaune, la vraie |
| | essence du fer, qu'on a cherchée jusqu'en son centre. |
| | Mais en toutes les dissolutions prenez garde de |
| | les laisser bien reposer, & n'en recevoir jamais que |
| | le clair, pur & net, sans aucune fèces ni résidences; |
| | plutôt mettez-les par une heure en un bain tiède |
| | pour les clarifier. Le vinaigre au reste & le phlegme |
| | peuvent filtrer; l'eau de vie non, à cause de son |
| | onctuosité, |
Note du traducteur :
*boli armeni : argile d'Arménie???
*consemblable : de même nature
*estiomene : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 137
| onctuosité, qui la rend plus mal-aisée à se séparer |
|
| de ses résidences; par quoi il faut attendre qu'elle |
|
| s'éclaircisse. |
|
| VOILA les trois terres, & les trois dissolvants, | Raymond Lulle
|
| procédant les unes & les autres du végétal, à savoir | au Codicille.
|
| le vin, la plus excellente substance de toutes les végétales; |
|
| que le philosophe Callisthenes appelait |
|
| le sang de la terre. OR pour l'affinité qui est entre |
|
| le fer, & le cuivre, nous poursuivrons ici tout |
|
| d'un train quelques *expériments procédant du dit |
|
| cuivre. Prenez, pour abréger d'autant, de la roche |
|
| d'azur, qui est une minière de cuivre, dont elle |
|
| vous rendra plus de douze onces de net & liquide |
|
| pour livre, Mais nous serons contraints ici de faire |
|
| une petite digression pour servir d'avertissement: |
|
| Es dissolutions métalliques (& cela soit une maxime) |
|
| on doit plutôt prendre les minières crues, & |
|
| venant de la terre, que non pas les métaux accomplis; |
|
| & ce pour trois raisons: La première, que cela |
|
| vous excuse du labeur & longueur de temps de les |
|
| calciner pour les rendre dissolubles: La seconde, |
|
| qu'en une dissolution de minière vous vous trouverez |
|
| plus de sel, & l'extrairez plus aisément que |
|
| non pas en six d'une chaux d'iceux; Et la tierce, |
|
| pour ce que les esprits du métal ne sont pas si avant |
|
| encore emprisonnés dedans leur masse corporelle, |
|
| mais comme en la superficie dans cette minière, & |
|
| en trop plus grande abondance; la où quand elle a |
|
| passé par la rigueur & âpreté du feu, pour en séparer |
|
| S | |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
@
138
T R A I T E'
| | le métal, la plupart de ses esprits se dissipent; & |
| | le reste se submerge & rembarre au profond du |
| | corps, dont il est plus difficile de l'arracher: De façon |
| | que puis-après l'huile est plus mal-aisée à extraire |
| | du sel de la dissolution des chaux, que de celui |
| | qui aura été tiré des minières. Prenez donc de |
| | cette roche d'azur pour le plus court; ou si vous |
| | n'en avez, de l'aes ustum, que nous faisons, coupellant |
| | du cuivre avec trois parties de plomb; (le |
| | vert de gris est trop gommeux, & mal-aisé) ou faisant |
| | fleurir de la limaille de cuivre, tout ainsi que |
| | nous avons ci-dessus dit du fer, y ajoutant un |
| | peu d'eau fort. Videz le clair, qui sera vert comme |
| | émeraude; & poursuivez en tout & par tout |
| | comme du fer, tant que le sel ou gomme vous demeure |
| | au fonds congelée, propre à des ulcères caverneux, |
| | & plusieurs autres effets de la chirurgie. |
| | Vous pourrez encore gouverner cette gomme avec |
| | le phlegme, & eau de vie, comme vous avez fait le |
| | fer; & de la première gomme même extraire par le |
| | vinaigre, en tirer une huile, ainsi qu'il a été dit du |
| | plomb. Au regard des terres qui seront restées de la |
| | dissolution de l'eau de vie, sans plus s'y vouloir dissoudre, |
| | ni rien y laisser de teinture, non pas s'en |
| | disjoindre que mal-aisément; ni l'eau de vie se clarifier, |
| | mais demeurent empâtées ensemble, comme |
| | du lait avec de la farine; car elles seront blanches, |
| | après les avoir bien desséchées au soleil, ou |
| | devant un feu lent; mettez-en sur une lamine de |
@
D U
F E U E T D U S E L. 139
| fer ou dr cuivre chauffée; & si elles ne fument |
|
| point, c'est signe qu'elles sont du tout privées de |
|
| leurs esprits: Toutefois mettez-les en une cornue |
|
| à cul nu entre les charbons, & achevez de dessécher; |
|
| puis sur la fin donnez feu de calcination. Jetez |
|
| de l'eau de vie dessus, pour en dissoudre ce |
|
| qu'elle pourra, & évacuant la dissolution, achevez |
|
| de dessécher l'humidité qui y pourrait être restée, |
|
| donnant derechef feu de calcination à la fin; & remettant |
|
| de l'eau de vie dessus pour achever d'en extraire |
|
| tout le sel qui y pourrait être: ce qui se parfera |
|
| à la trois ou quatrième réitération. Je vous ai |
|
| mis en une adresse à de grands effets, où je ne prétends |
|
| pas de vous mener par la main d'avantage, |
|
| pour ne faire tort aux bons & curieux esprits, qui |
|
| par leurs longs labeurs & perquisitions se seraient |
|
| travaillés d'obtenir ce que les autres auraient eu à |
|
| trop bon marché: & aussi à ce que nous réservons |
|
| pour nôtre traité de l'or & du Verre où nous éclaircirons |
|
| ce qui aura été laissé ici imparfait, ne |
|
| l'ayant atteint que du bout des lèvres: par quoi |
|
| nous n'en prendrons que ce qui sera nécessaire |
|
| pour éclaircir ce que les Prophètes en ont touché |
|
| en leurs paraboles & similitudes. En premier lieu |
|
| des deux parfaits, l'or & l'argent, où ils ont le plus |
|
| insisté en la bonne part; car les imparfaits, étain, |
|
| cuivre, & fer, ils les ont ordinairement appliqués |
|
| à la mauvaise, pour les vices & dépravations, contumaces |
|
| & duretés; & le plomb pour les vexations |
|
| S ij | |
@
140
T R A I T E'
| | molestes: l'or pour la droite créance, foi, piété |
| | & religion; & en somme tout ce qui concerne |
| | l'honneur & service divin: l'argent, pour les bonnes |
| | charitables oeuvres de miséricorde, dues à l'endroit |
| | de nôtre prochain. Tellement que ces deux |
| | métaux représentent les deux tables du décalogue: |
| | Et ne serait pas hors de propos d'en faire un parement |
| | d'autel; la première d'or, contenant quatre |
| | préceptes, en lettres azurées qui dénoteraient le |
| | ciel; & l'autre d'argent en lettres vertes dénotant la |
| | terre. Origène Homélie 2. sur ce texte du premier |
| | des Cantiques; Muraenulas aureas faciemus tibi, cum |
| | clauis argenteis, triomphe d'allégoriser. L'espèce de |
| | l'or, ce dit-il, tient la figure de la nature invisible & incorporelle, |
| | (& ce pour être ainsi d'une substance si |
| | homogène & subtile, que rien ne se peut étendre |
| | plus délié) & l'argent représente la vertu du Verbe, suivant |
| | ce que le Seigneur dit au 2. d'Osée; Je vous ai donné |
| | de l'or & de l'argent, & vous en avez fait des Idoles de |
| | Baal. Mais nous faisons des idoles de l'or & argent de la |
| | sainte Ecriture, quand nous détournons le sens d'icelle à |
| | quelque interprétation pervertie; ou que nous y voulons |
| | pindariser par des élégances, comme si la vérité consistait |
| | en ces fleurs vaines de Rhétorique: Car en ce faisant nous |
| | ouvrons nôtre bouche, ainsi que se nous en voulions engloutir |
| | & humer le ciel, pendant que nôtre langue lèche |
| | la terre. De même que si le Prophète voulait dire; Je vous |
| | ai donné & sens & raison par où vous me dussiez reconavez |
| | naître pour vôtre Dieu, & me révérer; mais vous les |
@
D U
F E U E T D U S E L. 141
| détournés à en adorer des idoles: par le sens étant |
|
| désignées les inférieures cogitations qui les représente; & |
|
| par la raison qui est le λογος, la parole; car il signifie l'un |
|
| & l'autre, que l'argent dénote; Eloquia Domini, eloquia | Psau. 12.
|
| casta, argentum igne probatum: si qu'on prend l'argent |
|
| brasé au feu pour la langue du juste; Nonne sunt verba | Jérém. 23.
|
| mea sicut ignis, Mais les Chérubins sont dits être d'or, |
|
| pour ce qu'on les interprète pour la plénitude de la science |
|
| divine: Et le tabernacle de l'alliance d'or aussi, à cause de |
|
| ce qu'il portait le type & image de la loi de nature, où |
|
| consistait l'or de science. Tellement que l'or est référé à la |
|
| conception & pensée; & l'argent à la parole; selon que l'a |
|
| touché le Sage es Proverbes: Sicut mala aurea cum retibus |
|
| argenteis; ita qui loquitur verbum in tempore suo. |
|
| Jusqu'ici Origène: mais voulons-nous ouïr ce que |
|
| met le Zohar, où Origène a péché la plus part de |
|
| ses plus belles & profondes méditations & allégories, |
|
| à propos de ces pommes d'or enchâssées dans |
|
| des rets d'argent? L'or d'en haut est l'or *sagur, ou enclos |
|
| & enveloppé: celui d'en bas est plus exposé à nos sentiments. |
|
| (Rien ne saurait mieux convenir au Messie |
|
| qui est le vrai or pur d'Evilah, mentionné en |
|
| Gen. 2. Celui qui est *renclos dans de l'argent; sa |
|
| divinité à savoir renfermée dans l'humanité.) Au |
|
| tabernacle (poursuit le Zohar) soient mêlés l'or & |
|
| l'argent, pour assembler le divin mystère d'en haut en un |
|
| sujet, où la souveraine perfection fût trouvée: mais les |
|
| Chérubins étaient tous d'or, dénotant la nature Angélique, |
|
| qui ne participe d'aucune corporéité; sans rien d'argent |
|
| S iij | |
Note du traducteur :
*sagur : ???
*renclos : enfermé, reclus
@
142
T R A I T E'
| | ni de cuivre mêlé parmi. L'or dans l'argent dénote |
| | la miséricorde, pour laquelle tout cet Univers fut bâti |
| Psau. 88. | mundus misericordia aedificabitur) & sur qui est établi
|
| Isaïe 16. | le trône de Dieu; (Praeparabitur in misericordia solium
|
| | eius.) Mais la rigueur du jugement est désignée par le cuivre, |
| | qui approche en couleur du sang, sans l'effusion aussi |
| | duquel ne se fait point de rémission. Et c'est pourquoi il fut |
| | ordonné à Moïse, d'en dresser un serpent au désert, pour |
| | guérir ceux qui étant mords de la vermine jetteraient leur |
| | vue dessus. L'or au reste, l'argent, & le cuivre sont |
| | les trois métaux qui s'allient ensemble, pour faire |
| | le chasmal ou électre d'Ezéchiel. Et y a une belle |
| | méditation sur les trois couleurs dont ils sont. Le |
| | blanc de l'argent, qui représente l'eau, est la miséricorde, |
| | désignée par la particule Iah, assignée au |
| | Père, que l'Apôtre aux Rom. 3. appelle le père des |
| | miséricordes. Le cuivre qui en sa rougeur imite le |
| | feu, c'est la rigueur & sévérité de Justice, que les |
| | Hébreux appellent Din, attribuée au saint Esprit; |
| S. Luc 12. | contre lequel si aucun blasphème, il ne lui sera
|
| | pardonné en ce monde ici, ni en l'autre. Le troisième |
| | au milieu des deux, est la citrinité de l'or, |
| | composée de blanc & de rouge, comme on peut |
| | voir au safran, au sang, vermillon, & autres semblables |
| | détrempés en de l'eau, qui est blanche, car |
| | de là se procréera un jaune doré. Citrinitas enim nil |
| | aliud est (dit Geber) quam determinata albi & rubei |
| | proportio. Et est cette citrinité dorée attribuée aux Fils, |
| | qui participe de miséricorde & justice; suivant ce |
@
D U
F E U E T D U S E L. 143
| qu'en est dit au 16. de l'Ecclésiastique, Quoniam misericordia |
|
| & ira est cum illo. Mais le laiton qui en son |
|
| extérieur a quelque ressemblance d'or, & par le dedans |
|
| est tout impur & corrompu, dénote l'hypocrisie, |
|
| qui sous un masque de pieux zèle de religion, |
|
| couve ses iniques désirs & ambitions détestables, |
|
| impiétés, opinions erronées, convoitises, |
|
| rancunes, animosités, vengeances, & autres iniques |
|
| & perverses intentions. La blancheur de l'argent |
|
| d'un côté dont ce laiton participe, car il n'est |
|
| qu'à seize carats, étant palliée par la rougeur du |
|
| cuivre, qui lui cause sa citrinité; mais cette rougeur |
|
| ne sont que cruautés & malices qui corrompent |
|
| la sincérité débonnaire. Si vos péchés étaient | Isaïe 1.
|
| rouges comme écarlate ou vermillon, ils seront blanchis |
|
| comme neige. |
|
| AU REGARD du plomb, il est mis pour les | |
| vexations & molestes dont Dieu nous visite, par le |
|
| moyen desquelles il nous ramène à résipiscence. |
|
| Car tout ainsi que le plomb brûle & extermine |
|
| toutes les imperfections des métaux, dont Boethus |
|
| l'Arabe l'appelle l'eau de soufre, de même la |
|
| tribulation nous dépouille ici bas de beaucoup de |
|
| macules que nous y pourrions avoir contractées; |
|
| si que saint Ambroise l'appelle la clef du ciel, suivant |
|
| ce qui est écrit au 14. des Actes; il nous faut entrer |
|
| par beaucoup de tribulations au Royaume de Dieu. |
|
| L'Apôtre aux Rom. 5. use d'une fort belle gradation: |
|
| Tribulation engendre patience; patience probation; |
|
@
144
T R A I T E'
| | & probation, espérance; laquelle ne confond point, pour |
| | autant que la charité de Dieu, est épandue en nos coeurs |
| | par le SAINT ESPRIT qui nous a été donné. Le |
| | feu dénote aussi la tribulation, dont le même |
| | saint Ambroise sur le Psaume prem. Le feu, dit-il, |
| | brûle la cire, qui se fond pour être purgée; & nous sommes |
| | éprouvés par le feu; car Dieu désirant convertir le pécheur, |
| | le châtie, & le brûle pour le purger. Ignis enim |
| | credentibus lux; incredulis, supplicium, dit fort bien |
| | saint Jérôme sur Ezéchiel; Que le feu illumine |
| | les croyants, & aveugle les infidèles, ne leur servant |
| | que de fumée, qui les fait pleurer & offusque; |
| Prov. 10. | sicut sumus qui noxius est oculis. De laquelle fumée
|
| Isaïe 6. | la maison d'Israël fut toute remplie & enténébrée.
|
| | Que les justes donc se réjouissent, quand |
| | ils se retrouveront sur ce texte du 49. Psaume: Ignis |
| | in conspectu eis exardebit; car ils en seront illuminés: |
| | & les obstinés pécheurs brûlés de même, ayant |
| | ces deux propriétés d'éclairer & brûler. Au regard |
| | de celui qui éclaire, il faut que ce soit le S. |
| | ESPRIT, qui est le vrai feu, qui l'allume en nos |
| | coeurs, & non pas nos folles & perverties opinions, |
| | vaines & erronées, qui nous auraient bien-tôt tirés |
| Isaïe 50. | à ce que le Prophète dit, Voici que vous tous tant
|
| | que vous êtes, allumez un feu, & être entouré de ses |
| | flammes. Cheminez; donc à la lumière de nôtre feu, & des |
| | flammes que vous avez réveillées; & vous dormirez en |
| | douleurs: Par là, dit Origène, il semble que les pécheurs |
| | s'allument eux-mêmes le feu duquel ils |
doivent
@
D U
F E U E T D U S E L. 145
| doivent être *cruciés. (Perditio tua ex te, Israel.) Et | Osée 13.
|
| Ezéchiel au 28. Ignem producam de medio tui, qui deuoret |
|
| te, & dabo te in cinerem super terram. La matière au |
|
| reste qui l'entretient, ce sont nos iniquités & offenses; |
|
| Ardebit sicut ignis iniquitas eorum. Et en l'Ecclésiastique | Isaïe 8.
|
| 7. Vindicta carnis impii, ignis & vermis: ce qui |
|
| bat sur ce que saint Marc 9. allègue d'Isaïe 66. Quorum |
|
| ignis non extinguitur, nec vermis moritur: car l'un |
|
| & l'autre sont sans fin, le feu à savoir qui les brûle; |
|
| & le ver qui ronge leurs consciences en ce monde, |
|
| & en l'autre les tourmente perdurablement. La où |
|
| au contraire, si Dieu l'allume, nous pouvons dire |
|
| avec l'un de nos bons anciens Pères; O heureuse |
|
| flamme ardente, mais non brûlante; illuminant, |
|
| & non consumant; Tu, transformes ceux que tu |
|
| touches, de sorte qu'ils méritent même d'être appelés |
|
| Dieux. Tu as échauffé les Apôtres, lesquels |
|
| quittant là toutes choses fors toi, ont été faits enfants |
|
| de Dieu. Tu as échauffé les Martyrs qui en ont |
|
| répandu leur sang. Tu as échauffé les Vierges, qui |
|
| du feu de l'amour divin ont éteint l'ardeur de concupiscence. |
|
| Les Confesseurs pareillement, qui se |
|
| sont séparés du monde, pour se joindre & unir à |
|
| toi. Tellement que toute créature par la bénéficence |
|
| de ce feu se *repurge de ses *coinquinations & ordures: |
|
| & n'y a rien qui s'exempte de sa chaleur, s'il |
|
| veut parvenir à jouir du *conforce de Dieu. Car c'est |
|
| ce feu qui l'embrase en nous par les allumettes du |
|
| SAINT-ESPRIT, moyennant nos tribulations |
|
| T | |
Note du traducteur :
*crucier : courroucer, tourmenter
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*coinquination : souillure
*conforce : ???
@
146
T R A I T E'
| | temporelles, qui nous ramènent plus à Dieu que |
| | nulle autre chose: dont le plomb est un de leurs |
| | symboles, faisant les mêmes opérations es métaux |
| | que l'affliction fait envers nous. Il y en a un si beau |
| | trait dans le 6. de Jérémie, sous la figure d'une |
| | coupelle, que je ne pense pas qu'il y ait orfèvre, |
| | affineur, ni *métallaire qui en parlât plus proprement: |
| | Ils sont tous plus corrompus, parlant du peuple |
| | Judaïque, que le fer ni le cuivre. Le soufflet a manqué |
| | au feu, & le plomb est consumé; l'affineur s'y est travaillé |
| | en vain; car leurs mauvaisetés ne sont pas encore consumées |
| | Appelez-les donc argent-faux rejeté, car le Seigneur |
| | les a réprouvés. Sur quoi Rabbi Selomo s'est un peu |
| | entretaillé pour n'avoir bien entendu le fait des |
| | coupelles, y ayant voulu ajouter du sien. Le |
| | Prophète, dit-il, parle ici de Dieu comme d'un orfèvre, |
| | lequel voulant purger de l'or, y met du plomb, ou de l'étain, |
| | afin que le feu ne consume l'or; car après que le plomb |
| | est consumé, le feu nuit à l'or en le consumant. Voyez que |
| | c'est de parler à la volée des choses qu'on n'entend |
| | pas, car on se laisse aisément aller à de lourdes absurdités. |
| | Il y a ici deux fautes si apparentes, que les |
| | apprentis mêmes s'en moqueraient: l'une de mêler |
| | de l'étain à la coupelle ou cendrée en lieu de |
| | plomb, car il n'y serait pas propre, aussi le Prophète |
| | s'en est bien gardé. Voici ce qu'en met Geber au |
| | chapitre de la cendrée: Les métaux qui participent |
| | moins de la substance d'argent-vif, & plus de celle du soufre, |
| | se séparent plutôt & plus aisément de leurs mélange; |
Note du traducteur :
*métallaire : personne qui travaille les métaux
@
D U
F E U E T D U S E L. 147
| Tellement que le plomb, pour ce qu'il a beaucoup de terrestréité |
|
| sulfureuses, & peu d'argent-vif, & est de plus |
|
| tendre & légère fusion que nul autre, dure le moins à la |
|
| coupelle, & s'en sépare le plutôt: par quoi il est le plus |
|
| propre à cet examen, pour ce qu'il emporte avec moins de |
|
| temps & de peine les impuretés des métaux imparfaits, |
|
| qui sont mêlés avec l'or & l'argent, sur lesquels il n'a |
|
| point d'action, & par conséquent y apporte moins de dommage: |
|
| la où à cause que la substance de l'étain participe de |
|
| beaucoup d'argent-vif, & de peu de terrestréité sulfureuse, |
|
| si qu'il est plus pur & subtil, d'autant se mêle-il plus |
|
| profondément, & adhère plus fort à l'or & l'argent, dont |
|
| il se sépare plus tard & mal volontiers, avec autant de |
|
| leur perte & déchet. L'autre erreur est de *cuider que |
|
| quand le plomb à la coupelle en a exterminé les |
|
| métaux imparfaits, & lui même s'en est allé partie |
|
| en fumée, partie brûlé, partie *invisqué dedans les |
|
| coupelles, comme en litharge vitrifiée; le feu peut |
|
| de rien nuire à l'or car étant pur & fin, il y demeurerait |
|
| mille ans, sans en être endommagé d'un |
|
| seul grain; Cui rerum ninil deperit, tuto etiam in |
|
| incendiis rogisque durante materia, dit fort bien Pline | Liv. 33.
|
| parlant de l'or; comme on le peut voir par expérience. | chap. 3.
|
| Le Prophète dit donc, & si proprement |
|
| que rien plus; que tout ainsi que quand il y a tant |
|
| d'impuretés mêlées avec l'or & l'argent, que pour |
|
| les en *repurger il y faut remettre du plomb, plus |
|
| d'une fois: Tout de même les iniquités des Juifs |
|
| étaient si grandes, qu'il fut besoin de les visiter de |
|
| T ij | |
Note du traducteur :
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
*s'invisque : s'englue
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
148
T R A I T E'
| | plusieurs afflictions les unes sur les autres, pour leur |
| | faire reconnaître leurs offenses, & s'en départir; |
| | de même que les Médecins qui redoublent souventefois |
| | leurs purgations & médicaments en des |
| | corps dont la maladie est contumace & rebelle, car |
| | les tribulations & adversités sont en nous, ce que |
| | le feu, & le plomb sont es impuretés métalliques; |
| | Sicut igne probatur aurum & argentum, ita corda probat |
| | Dominus, Proverbe 2. & au 2. de l'Ecclésiastique; |
| | Prends en gré les calamités qui t'arriveront, & aies |
| | patience; car l'or & l'argent sont éprouvés par le feu, & |
| | les hommes par la fournaise de tribulations & angoisses. |
| | Saint Grégoire en ses Pastorales sur ce texte du 22. |
| | d'Ezéchiel, qui se dilate & insiste fort en cette métaphore |
| | & similitude: La maison d'Israël m'est tournée |
| | en écume. Tous ceux-ci sont airain, & étain, fer & |
| | plomb, au milieu de la fournaise: Ils sont faits écume |
| | d'argent; & pourtant, dit le Seigneur, je vous amasserai |
| | au milieu de Jérusalem, en une masse d'argent, & d'airain, |
| | & d'étain, & de fer, & de plomb *emmy la fournaise, |
| | afin que j'y allume le feu pour les fondre. Ainsi les |
| | amasserai-je par ma fureur & par mon ire; puis me reposerai, |
| | & vous refondrai; & derechef vous ramasserai, |
| | puis vous embraserai au feu de ma fureur; & serez |
| | refondus comme l'argent est fondu au milieu de la fournaise; |
| | & saurez que je suis le Seigneur, quand j'aurai répandu |
| | sur vous mon indignation. Saint Grégoire interprète |
| | cela pour les Juifs, qui en leurs plus fortes |
| | adversités ne laissaient point de se détraquer à tous |
Note du traducteur :
*emmy : au milieu, au milieu de
@
D U
F E U E T D U S E L. 149
| vices & dépravations, ne voulant point recevoir de |
|
| correction, mais ne se faisans qu'empirer. Malachie |
|
| au 3. use de la même forme de parler: Le Seigneur |
|
| s'assiéra pour fondre & purger l'argent; Il purgera les enfants |
|
| de Lévi; & les coulera comme l'or, & comme l'argent; & |
|
| ils offriront au Seigneur sacrifices en justice. Voyez comme |
|
| là endroit se rapportent fort bien l'or a la foi & |
|
| religion, & l'argent aux oeuvres; dont si l'un & l'autre |
|
| ne sont bien nets, en vain les voudrions-nous |
|
| présenter à Dieu. Et faut que tout cela se parfasse |
|
| par le feu; selon que parle le Psalmiste, Tu as éprou- | Psau. 16.
|
| vé mon coeur, & l'as visité de nuit: Tu m'as examiné |
|
| par le feu, & en moi s'est point trouvé d'iniquité. Car |
|
| comme dit saint Chrysostome, le feu selon la volonté |
|
| de Dieu fait diverses opérations. Il n'endommagea |
|
| aucunement les trois enfants dans la fournaise, |
|
| & brûla ceux qui étaient au dehors: Tout |
|
| de même que la mer donna passage à pied sec aux |
|
| Israélites; & submergea Pharaon, & les siens qui |
|
| les poursuivaient. Il y a un feu, ce dit saint Ambroise |
|
| sur le Psaume 35. qui de son ardeur dévore |
|
| la coulpe, & efface le péché; mais il ne faut pas entendre |
|
| le feu matériel d'ici bas; car il n'a rien de |
|
| commun avec la spiritualité, sinon que par une analogie |
|
| & correspondance; y ayant trop de disproportion |
|
| entre les choses intelligibles & les sensibles; |
|
| comme au 20. de Jérémie; Et erat ignis flammigerans in |
|
| ossibus meis. Somme que toute l'Ecriture sainte est |
|
| farcie de ces manières de parler, tirées du feu, & des |
|
| T iij | |
@
150
T R A I T E'
| | métaux; comme est au 2. d'Haggée; Meum est argentum, |
| | meam est aurum, dicit Dominus exercituum. L'or, |
| | l'argent, &: tous les métaux, voire généralement |
| | toutes choses quelconques, encore qu'elles se puissent |
| | dire être de Dieu, comme dit fort bien saint |
| | Jérôme, pour autant qu'il les a créées, & leur donne |
| | être, subsistance & *maintenement (Domini |
| Psau. 2. 3. | est terra & plenitudo eius) néanmoins cet or & argent
|
| | que Dieu plus particulièrement allègue ici |
| | être siens, se doivent mystiquement entendre |
| | par l'argent les Docteurs interprétant la loi de bouche, |
| Psau. 11. | eloquia Dei, eloquia munda, argentum repurgatum
|
| | in fusorio, à terra repurgatum septuplum: Et par l'or, |
| | la loi écrite (dit le Zohar) où il y a bien de plus |
| | belles méditations à considérer; car il n'y a forme |
| | de lettre, point, ni accent, qui n'importe quelque |
| | mystère; comme il est particulièrement spécifié |
| | au Ghinah Egoz, ou Jardin du noyer de Rabbi |
| | Joseph Castiglian. D'autre-part, l'argent se rapporte |
| | au vieil Testament, & l'or au nouveau. Origène |
| | confronte la foi à l'or; & la confession & |
| | prédication d'icelle, à l'argent: celui-là aux conceptions |
| | de la pensée; & celui-ci à la parole & |
| | énonciation qui s'en fait de bouche, qui l'exprime |
| Prou. 10. | & met en dehors. Argentum electum lingua iusti.
|
| | Desquels deux métaux, à savoir de la droite soi, |
| | & pureté de conscience, & de la confession verbale, |
| | le temple & Eglise de Dieu au Christianisme, & la |
| | gloire d'icelui en était plus grande, que non pas |
Note du traducteur :
*maintenement : secours, soutien
@
D U
F E U E T D U S E L. 151
| en la loi Judaïque, qui n'était qu'une ombre |
|
| obscure: si que l'or désigne le coeur, qui correspond |
|
| au soleil, & au feu; & l'argent les paroles |
|
| avec le sel donc elles doivent être assaisonnées. |
|
| Propinquum est tibi verbum in ore tuo, & in corde tuo, Deut. 30. | |
| ut facias illud. Ce que l'Apôtre appropriant; Si tu Rom. 10. |
|
| confesses le Seigneur J E S U S de ta bouche, & que tu croies |
|
| en ton coeur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu sera sauvé: |
|
| car on croit de coeur pour être justifié; & on confesse | I. Cor. 3.
|
| de bouche pour avoir salut. C'est l'or & l'argent qu'il |
|
| veut qu'on édifie sur son fondement: l'or d'Evilah |
|
| qui croît dedans le paradis terrestre, avec l'escarboucle |
|
| & l'émeraude, que le Psalmiste au 67. |
|
| appelle la verdeur de l'or. |
|
| VOILA les *dépurements qu'opère le feu où il | |
| passe, & mêmement sur les métaux, qui sont de la |
|
| plus forte & persistante composition qu'aucune |
|
| autre élémentaire substance: par quoi nous y avons |
|
| un peu insisté, à cause que les Prophètes y ont fondé |
|
| la plupart de leurs allégories où il faut noter |
|
| qu'ils ont communément mis les imparfaits, |
|
| plomb, étain, fer, & cuivre, en mauvaise part; |
|
| & l'or quelquefois aussi, comme en Jérémie 51. Calix |
|
| aureus Babylon. Et au 2. de Daniel, parlant à Nabuchodonosor; |
|
| Tu es caput aureum. Plus au 31. de |
|
| l'Ecclésiastique; Multi sunt in auro casus. Le Zohar |
|
| même l'appelle la fiente de Satan, suivant ce |
|
| texte de Job 37. Ab Aquilone aurum venit; car le |
|
| Septentrion est toujours pris des Cabalistes en |
|
Note du traducteur :
*dépurement : purifier, nettoyer avec soin
@
152
T R A I T E'
| | en mauvaise part, à cause que le soleil n'y passe jamais, |
| | & se rapporte à la minuit, où les puissances |
| | nuisibles y sont en leur plus grand'oeuvre & vigueur; |
| | comme au contraire le midi en la bonne. |
| | Il ne faut pas entendre au reste que Job veuille dire |
| | que l'or vienne des parties Septentrionales; car il |
| | n'y en croît point pour raison de leurs continuelles |
| | froidures; mais qu'en quelque lieu qu'il se procrée, |
| | c'est le plus ordinairement devers le Septentrion, |
| | contre lequel le soleil comme en une butte |
| | darde ses rais, étant à la partie Méridionale, tout |
| | de même que les bons vins. Et à ce propos Francisco |
| | Oviedo liv. 16. chap. 1. de son histoire générale |
| | des Indes, parlant de l'Ile du Borichen, met ceci: |
| | L'Ile de Borichen, autrement dite de saint Jean, est |
| | fort riche en or, & s'y en tire grand'quantité, mêmement |
| | en la côte du Septentrion, comme en la partie opposite, |
| | devers le Midi, elle est fort fertile de victuailles. Ce |
| | qui s'est aussi trouvé tout de même en l'Espagnole. |
| | L'or donc est aucune fois mis en mauvaise |
| | part, comme au Veau d'or que les Israélites fondirent |
| | en l'absence de Moïse: dont, ce dit un de leurs |
| | Rabbins, il ne leur advint jamais calamité & misère, |
| | qu'il n'y eût une once de cette idole mêlée parmi. |
| | Mais l'argent à cause de sa blancheur, qui dénote |
| | miséricorde, est toujours en la bonne, & premier |
| | en date que l'or; ainsi qu'en Haggée 2. Meum |
| | est argentum, & meum est aurum. Les onirocritiques |
| | aussi tiennent que songer de l'or, dénote quelque |
| | prochaine |
@
D U
F E U E T D U S E L. 153
| prochaine affliction, à cause qu'il convient en couleur |
|
| avec le fiel, & la sanie des oreilles, deux subsistances |
|
| extrêmement amères; & l'amertume signifie |
|
| fâcherie, angoisse, & douleur; comme les perles |
|
| des larmes, pour la ressemblance qu'elles ont |
|
| ensemble: mais l'argent leur dénote joie & allégresse. |
|
| Et pourtant, dit le même Zohar, l'or est |
|
| attribué à Gabriel, & l'argent à Michel, qui lui est |
|
| en ordre supérieur, le cuivre à Uriel, pour ce qu'il |
|
| représente en couleur le feu, dit Ur des Chaldées. |
|
| L'or, dit-il, & le feu marchent ensemble; & le cuivre |
|
| avec eux, dont était bâti le petit autel d'audehors, |
|
| sur lequel s'épandait le sang des victimes: |
|
| & celui de dedans était d'or, en Exode 38. & 39. |
|
| L'argent est la lumière *primeraine du jour, & Jacob; |
|
| & l'or celle de la nuit, & Esau ou Edom, le roux. |
|
| L'argent représente le lait; & l'or le vin, dénotant |
|
| l'astuce & *cautelle; dont il est dit en l'Ecclésiaste 2. |
|
| J'ai proposé de retirer ma chair du vin, afin de m'adonner |
|
| à la Sapience. |
|
| MAIS pour retourner à nôtre propos principal, | |
| le feu entre ses autres propriétés & effets est |
|
| fort purificatif; & tout ainsi qu'es chairs, & autres |
|
| corruptibles substances, le sel consume la plus part |
|
| de leurs humidités corrompantes, le feu fait aussi |
|
| le même: & analogiquement le feu spirituel, qui |
|
| n'est autre chose que l'ardeur charitable de l'ESPRIT-SAINT, |
|
| qui nous enflamme de soi, |
|
| charité, espérance, dépouille les impuretés de notre |
|
| V | |
Note du traducteur :
*primeraine : première, souveraine
*caute : défiance, prudence
@
154
T R A I T E'
| | âme, suivant ce que met Isaïe 1. Decoquam at |
| | porum scoriam tuam, & auferam omne stannum tuum. |
| | Car ce lieu-ci du même Prophète au 10. Et erit lumen, |
| | Israelin igne; & sanctus eius is flamma: montre |
| | assez que le SAINT-ESPRIT n'est point lumière |
| | seulement, mais feu & flamme, qui sale & *repurge |
| | nôtre conscience de la corruption de ses vices |
| | & iniquités. |
| | LE SOLEIL aussi, qui est une image visible de |
| | la divinité invisible, tant pour la lumière, que pour |
| | sa vivifiante chaleur, dont toutes choses sensibles |
| | sont maintenues, comme les intelligibles le sont du |
| | supracéleste soleil: fait le même effet en cas de |
| | purifier que le feu; comme on voit par expérience, |
| | que les lieux où ses rayons ne donnent point, sont |
| | toujours relents & moisis; & que pour les purifier |
| | on outre les fenêtres pour y admettre la lumière; |
| | & y allume-t-on d'abondant du feu, qui est fort |
| | propre en temps de peste; car il chasse le mauvais |
| | air, comme la lumière fait les ténèbres: les mauvais |
| | esprits aussi, qui ont plus leur vogue à l'obscurité |
| | à peste perambulante in tenebris; les Hébreux appellent |
| | ce démon ravageant de nuit, Deber: & ab incursu |
| | & daemonio meridiano; celui-ci du jour & |
| Suidas. | midi, Keteb, les Grecs Empusa. Il y a au feu, ce dit
|
| Liv. 36. | Pline, certaine faculté & vertu médicinale contre
|
| ch. 37. | la peste, qui pour l'absence & cachement du soleil
|
| | vient à se former à quoi l'on trouve que le feu en |
| | l'allumant par ci par là, peut apporter un fort |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
D U
F E U E T D U S E L. 155
| grand soulagement & secours en plusieurs sortes, |
|
| comme le montrèrent assez autrefois Empédocle |
|
| & Hippocrate. Il y eut aussi un Médecin à Athènes, |
|
| qui s'acquît beaucoup de réputation, pour y avoir |
|
| fait allumer force feux durant la pestilence qui y |
|
| régnait. De façon que la vraie peste de l'âme étant |
|
| ses iniquités & offenses qui l'empoisonnent, sa thériaque |
|
| & contrepoison ne se sauraient mieux rechercher |
|
| qu'au feu de contrition que le S. Esprit |
|
| y allume. Concaluit cor meum intra me; & in medida- | Psau. 38.
|
| tione mea exardescet ignis. Il y a aussi le feu de tribulation, |
|
| dont il a été parlé ci-dessus, qui consume |
|
| nos vanités, & débordées concupiscences; & nous |
|
| fait retourner à Dieu; dont un de nos anciens Pères |
|
| aurait dit; Felix tribulatio, quae cogit ad poenitentiam: |
|
| Et saint Grégoire; Mala quae nos hic premunt, ad |
|
| Deum citius venire compellunt. Et c'est pour nôtre |
|
| plus grand bien, que Dieu nous brûle ainsi par le |
|
| feu de tribulation: ce qui aurait fait dire au Psalmiste, |
|
| Proba me Domine, & tenta me: vre renes meos, | Psau. 25.
|
| & cor meum. Et au 13. de Zacharie; car c'est une métaphore |
|
| tirée encore des métaux, J'en ferai, passer la |
|
| troisième partie par le feu; & les brûlerai comme on |
|
| brûle l'argent; & les éprouverai comme on éprouve l'or. |
|
| Car le feu a double propriété, comme a été dit; |
|
| l'une, de séparer le pur de l'impur; & l'autre, de parfaire |
|
| ce qui sera resté de pur: Auser rubiginem de ar- | Prou. 25.
|
| gento, & egredietur vas purissimum. Mais la propriété |
|
| de ces significations est mieux gardée en l'Hébreu |
|
| V ij | |
@
156
T R A I T E'
| | qu'en nulle autre langue, où le verbe szaraph est |
| | joint & attribué à l'argent, lequel signifie fondre |
| | & affiner; & à l'or bahan éprouver. L'un dénote es |
| | élus de Dieu, une sainte pureté de conscience |
| | par l'argent; l'autre par l'or, une perfection de constance, |
| | qui ne se peut mieux connaître qu'en l'éprouvant: |
| | & de là provient la dignité, & la gloire |
| | éternelle, l'une & l'autre acquise, par le feu d'examen |
| | & probation. Car comme dit saint Chrysostome; |
| | ce que le feu est envers l'or & l'argent, le |
| | même est la tribulation en nos âmes, dont elle |
| | nettoie les impuretés & ordures; & les rend nettes |
| | & reluisantes; suivant ce qui est dit es Proverbes |
| | 17. Comme l'argent est éprouvé par le feu en la fournaise, |
| | ainsi éprouvé Dieu les coeurs de ses créatures: & en l'Ecclésiastique |
| | 17. La fournaise éprouve les vaisseaux du |
| | potier; & la tentation de tribulation les gens de bien. Il y |
| | en a plusieurs, dit un des Pères, lesquels pendant |
| | qu'ils sont rougis au feu d'adversité, se rendent flexibles |
| | & malléables; mais au partir de la le feu s'en |
| | étant absenté, ils se *rendurcissent comme devant, |
| | se rendant du tout inhabiles à conversion & amendement. |
| | Origène Homélie 5. sur le 3. chap. de Jésus |
| | Navé, Qui approximant mihi, approximant igni: Si vous |
| | êtes, dit-il là, or ou argent, tant plus vous vous approcherez |
| | du feu, tant plus vous en deviendrez |
| | resplendissant. Mais si vous bâtissez du bois, du |
| | foin, du chaume, sur le fondement de la foi; & que |
| | vous vous approchiez du feu, vous en serez consumé. |
Note du traducteur :
*rendurcir : endurcir???
@
D U
F E U E T D U S E L. 157
| Bien-heureux donc sont ceux lesquels en |
|
| s'approchant du feu en sont éclaircis, & non brûlés; |
|
| selon ce qui est écrit au 3. de Malachie, Sanctificabit |
|
| te Domine in igne ardenti. Saint Augustin sur |
|
| ce verset du Psaume 45. Transiuimus per aquam & |
|
| ignem; Le feu brûle, dit-il, & l'eau corrompt. Quand |
|
| il nous arrive quelque adversité, elle nous est tout |
|
| ainsi que du feu; & les prospérités mondaines au |
|
| contraire comme de l'eau. Le vaisseau de terre qui |
|
| est bien recuit au feu, ne craint plus l'eau ni le feu. |
|
| Recuisons-nous donc par le feu de tribulation, |
|
| en la supportant patiemment; car si la poterie |
|
| n'est fermement consolidée par le feu, l'eau de la vanité |
|
| temporelle la ramollira & détrempera comme |
|
| fange. Et pourtant il nous faut passer par le feu, |
|
| afin de parvenir à l'eau de miséricorde & de grâce, |
|
| dont le Précurseur parle ainsi au 3. de saint Mathieu; |
|
| Je vous baptise d'eau à pénitence, mais celui qui |
|
| vient après moi, & est plus fort que je ne suis, vous baptisera |
|
| au S. ESPRIT, & au feu. Duquel feu on peut |
|
| voire ceci au 16. de la Sapience: Chose admirable, qu'en |
|
| l'eau qui éteint toutes choses, le feu était le plus puissant. |
|
| Ce qui a fait dire au même saint Augustin, qu'au |
|
| sacrement de Baptème, quand on exorcise, & que |
|
| on catéchise, on vient premièrement au feu, & |
|
| après au Baptème de l'eau dont le semblable advient |
|
| es tentations de ce siècle, où en l'angoisse qui |
|
| nous oppresse, le feu se présente premièrement; |
|
| mais quand la peur en est dehors, il est à craindre |
|
| V iij | |
@
158
T R A I T E'
| | qu'un vent de vaine-gloire procédant de la félicité |
| | temporelle ne se résolue en une pluie qui viendrait |
| | éteindre le feu d'ardeur & de charité, que l'affliction |
| | aurait épris dedans nos âmes. A ce propos |
| | du feu & de l'eau baptismale, désignés par le passage |
| | dessus dit: Transiuimus per aquam & ignem; cela |
| | bat sur le 3l. des Nombres, des *repurgements par le |
| | feu & l'eau, selon que les choses le peuvent souffrir: |
| | car le baptème visible se fait par l'eau qui est |
| | visible, & dont le sel consiste en parties, qui n'est |
| | autre chose qu'eau congelée par l'acuité du feu y |
| | empreint; duquel sel il faut que toute victime soit |
| | salée, c'est à dire l'homme extérieur: & le baptème |
| | invisible de l'homme spirituel interne, se fait |
| | par la grâce du S. ESPRIT, représenté par le feu |
| | qui est invisible de soi, & inapercevable, sinon |
| | en tant qu'il s'attache à quelque matière, ainsi que |
| | l'âme dans le corps. Ce feu-là brûle en nous les péchés |
| | mortels; & l'eau lave & nettoie les véniels, & |
| | l'originaire. |
| | MAIS on demandera quel est ce feu, & d'où |
| | il vient, qui purifie ainsi nos âmes, les réchauffe |
| | en l'amour de Dieu, & les éclaire de sa connaissance; |
| | car on n'aime que ce qu'on connaît; & nous |
| | ne pouvons connaître Dieu, ni voir sa lumière, |
| Psau. 35. | que par sa lumière (In lumine tuo videbimus lumen)
|
| | c'est à dire par son Verbe & parole, qui a daigné se |
| | revêtir de notre chair: Ignitum eloquium tuum nimis; |
| Psau. 118. | & feruus tuus dilexit illud. C'est ce feu donc
|
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
D U
F E U E T D U S E L. 159
| que le SAUVEUR dit être venu mettre en terre |
|
| & que veut-il, sinon qu'il s'allume? Car tout ainsi |
|
| que Prométhée apporta le feu ici bas, qu'il avait |
|
| allumé en l'une des roues de la carrosse du soleil; le |
|
| Verbe nous l'a apporté allumé en la mercauah chariot | Ezéch. 1.
|
| ou trône de Dieu, qui est tout de feu; comme |
|
| aussi au 7. de Daniel. Origène homélie 13. sur le 25. |
|
| d'Exode, Hyacintus, purpura, coccus duplicatus, |
|
| & byssus, met que ces quatre représentaient les |
|
| quatre éléments; le *bysse ou lin, la terre de laquelle |
|
| il provient: le pourpre, l'eau; parce qu'il est extrait |
|
| du sang d'une coquille de mer: l'hyacinthe, en |
|
| Hébreu Techeleth, l'air; car c'est sans doute le bleu |
|
| céleste: & le *coccus ou cramoisi, le feu, à raison de |
|
| sa couleur rouge enflammée. Mais pourquoi est-il |
|
| là dit que Moïse redoubla le feu, & pas-un des autres? |
|
| Pour ce que le feu a double propriété; l'une de |
|
| luire & éclairer; & l'autre de brûler; les choses |
|
| corruptibles, faut entendre; car sur les incorruptibles, |
|
| il n'a que voir pour ce regard, sinon que pour |
|
| les affiner & amender de plus en plus. Nôtre coeur | S. Luc 24.
|
| ne brûlait-il pas dedans nous quand il parlait par les chemins, |
|
| & nous déclarait les écritures? disaient les pèlerins |
|
| d'Emaüs. Et c'est pourquoi il est commandé |
|
| en la loi d'offrir de l'écarlate redoublée, pour en |
|
| parer le tabernacle. Mais comment se pourra faire |
|
| cela? demande Origène: Un Docteur instruisant |
|
| le peuple en l'Eglise de Dieu, désignée par le tabernacle; |
|
| s'il ne fait que crier après les vices, & les blâmes |
|
Note du traducteur :
*bysse : d'un gris brun
*coccus : cochenille, couleur d'écarlate
@
160
T R A I T E'
| | & reprendre, sans point apporter d'instruction |
| | & consolation au peuple, lui expliquant les Ecritures, |
| | & le sens obscur qui y est caché, où consiste |
| | l'intérieure doctrine & intelligence mystique, il |
| | offre bien de l'écarlate, mais simple & non redoublée, |
| | à cause que ce feu ne fait que brûler, & n'éclaire |
| | pas. Que si d'autre-part on ne fait qu'éclaircir |
| | & interpréter l'écriture, sans reprendre les vices |
| | & péchés, & montrer la sévérité requise à un annonciateur |
| | de la parole de Dieu, on offre tout de |
| | même l'écarlate simple; car ce feu-là ne fait |
| | qu'illuminer, & n'enflamme pas les personnes à |
| | une repentance de leurs méfaits, vue correction, |
| | & amendement de vie; à quoi coopère la grâce du |
| | S. ESPRIT, qui est le feu domestique, dont il nous |
| | faut saler nos âmes pour les préserver de corruption: |
| | car il n'y a rien qui symbolise plus à la nature |
| | de l'âme, que le feu; à cause que c'est celui de toutes |
| | les choses sensibles, qui approche le plus de la spiritualité; |
| | tant pour son continuel & léger mouvement, |
| | qui tend toujours en *contremont, que pour |
| | sa lumière, que Plotin dit devoir être proprement |
| | attribuée au monde intelligible, la chaleur au céleste, |
| | & le brûlement à l'élémentaire. Et d'autant |
| | qu'il participe plus de lumière que nul des autres éléments, |
| | cela lui acquiert aussi de la précellence par |
| | dessus eux; car la terre qui est un corps du tout immobile, |
| | ténébreux & opaque, est par conséquent |
| | moindre en dignité, comme le marc & lie de tous |
| | les |
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
@
D U
F E U E T D U S E L. 161
| les autres. L'eau, pour ce qu'elle a plus de clarté, est |
|
| plus digne; & l'air plus encore: mais le feu est celui |
|
| qui les en surpasse; par quoi il est logé au plus |
|
| haut lieu, & plus proche de la région éthérée. |
|
| C'est ce que Vincent auteur non a mépriser, a |
|
| voulu dire en son miroir Philosophique, livre 2. |
|
| chap. 33. Chaque chose de tant qu'elle participe plus de |
|
| lumière, d'autant s'aproche-elle plus de la divine essence, |
|
| qui est la parfaite lumière, par où Dieu commença la |
|
| création de l'Univers, où la première chose qu'il ordonna |
|
| être faite fut la lumière; pour nous montrer que nous devons |
|
| toujours cheminer en lumière, & non en ténèbres. |
|
| Et au contraire, tant plus les éléments s'éloignent |
|
| de la lumière, tant plus s'approchent-ils de la dissemblance |
|
| & difformité, qui est un indice de corruption: |
|
| car tant plus les parties d'un composé élémentaires |
|
| sont homogènes & homéomères, ou |
|
| semblables les unes aux autres, tant moins sont-elles |
|
| corruptibles & séparables; comme on peut voir |
|
| en l'or, la plus proportionnée substance de toutes, |
|
| & qui approche le plus du feu: ce qui aurait mû |
|
| Pindare tout au commencement de sa première |
|
| Olympienne, de joindre ces trois, l'eau, le feu, & |
|
| l'or ensemble: |
|
| ἄρισον......... | |
| χ........................... | |
| Ne voit-on pas qu'à chaque bout de champ presque |
|
| la terre change de nature, & de qualité, si qu'il |
|
| y en a d'infinies sortes? Des eaux non tant: l'air |
|
| X | |
@
162
T R A I T E'
| | est plus semblable à soi-même que s'il y a des |
| | changements & altérations, c'est par accident, ainsi |
| | que quelques maladies qui lui surviendraient; lesquelles |
| | s'impriment plus promptement en lui à |
| | cause de sa rareté de substance, qu'en nul des autres. |
| | Le feu en est du tout exempt, étant toujours un, & |
| | en son tout semblable à ses parties, qui sont semblables |
| | à elles mêmes, sinon en tant que la matière |
| | où il s'attache le ferait varier. Et c'est ce en quoi |
| | il s'aproche plus de la nature céleste, qui est toute |
| | uniforme en soi, & si bien réglée, sans rien avoir |
| | de dissemblable; & qui fait que le feu est *repurgatif |
| | de tous ses confrères les éléments, les éclaire & |
| | met en évidence. En saint Luc 12. le SAUVEUR |
| | admoneste ses disciples d'avoir des lampes allumées |
| | en leurs mains, afin que leur lumière vînt à |
| S. Mat; 5. | luire devant les hommes; & que leurs bonnes oeuvres
|
| | se peuvent voir, pour en glorifier leur père qui |
| | est es cieux: car qui fait mal, hait la lumière, que |
| Chap 2. 4. | Job dit être aux malfaiteurs pire que l'ombre de
|
| | la mort. C'est aussi ce que tacitement a voulu inférer |
| | Moïse en Gen. 3. où il fait promener Dieu au |
| | Midi, qui est la plus claire lumière du jour. Et l'Apôtre |
| | en la première à Timothée 6. le dit habiter |
| | une lumière inaccessible, sans laquelle tout serait |
| | confusément enveloppé de hideuses ténèbres; que |
| S. Mat. | l'Evangéliste appelle les ténèbres extérieures. Donnons-nous
|
| 25. | donc garde que la lumière qu'il lui a
|
| S. Luc 11. | plu mettre en nos âmes; ne s'offusque & convertisse
|
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
D U
F E U E T D U S E L. 163
| en noires ténèbres: & que sur ce solide fondement |
|
| qui nous a été octroyé de sa connaissance, |
|
| nous ne battissions du foin; bois & chaume, toutes |
|
| choses de soi obscures & ténébreuses; au lieu de |
|
| l'or, argent, pierreries si clair resplendissantes & luisantes. |
|
| Mais oyons derechef ce que discourt fort |
|
| divinement le Zohar du feu & de la lumière sur ce |
|
| texte du Deuter. 4. Dominus Deus tuus ignis consumens |
|
| est: Qu'il y a un feu qui dévore l'autre, comme |
|
| étant plus fort, selon qu'on peut voir en quelque |
|
| tison ardent, ou flambeau, dont la flamme qui en |
|
| procède est de deux sortes; l'une bleue, arrachée au |
|
| lumignon noir, qui se retient là en se nourrissant |
|
| de corruption. L'autre flamme procédant du lumignon |
|
| rouge enflammé est blanche, & la bleue est blanche |
|
| au plus haut, comme pour retourner à sa première |
|
| origine (ceci n'a point ignoré Homère; quand |
|
| au 6. de l'Odyssée il attribue à l'Olympe une pure & |
|
| blanche splendeur, λ..................... Rien |
|
| ne nous saurait mieux représenter les quatre mondes; |
|
| la blanche à savoir, le supracéleste; la bleue |
|
| le céleste; le lumignon embrasé, l'élémentaire; & la |
|
| noirceur brûlante, l'enfer: qui nous dénote d'abondant |
|
| le corps; la rougeur, les esprits vitaux résidants |
|
| au sang & le bleu, l'âme; & le blanc, l'intellect, |
|
| & caractère divin imprimé en l'âme. Et tout |
|
| ainsi que la lumière bleue se change tantôt en jaune, |
|
| tantôt en blanc; aussi peut faire l'âme selon |
|
| qu'elle s'encline à mal ou a bien; & qu'elle suit ou |
|
| X ij | |
@
164
T R A I T E'
| | les aiguillons de la chair, ou les semonces & *enhortements |
| | de l'intellect; suivant ce qui est écrit en |
| | Gen. 4. Si tu fais bien, tu le recevras; & si tu fais mal, |
| | aussi-tôt ton péché sera à ta porte; mais l'appétit d'icelui |
| | sera sous-mis, & aura domination sur lui. La |
| | flamme blanche est toujours la même, sans varier |
| | ni se changer, comme fait la bleue. Par ainsi le feu |
| | en cet endroit est quadruple; noir, au bas de son |
| | lumignon, où la flamme qui est attachée est bleue |
| | rouge au haut du dit lumignon, & la flamme blanche. |
| | Ce qui se rapporte aussi aux quatre éléments |
| | le noir, matériel, à la terre; le bleu plus spirituel, à |
| | l'air; le rouge, au feu; & le blanc, à l'eau, car le ciel |
| | est composé de feu & d'eau, qui est au dessus des |
| | Cieux; Benedicite aquae quae super coelos sunt Domino. |
| | Et néanmoins tout cela n'est que feu, comme le |
| | déclare fort bien Moïse fils de Maynon, au 2. livre |
| | de son Moré, chapitre 31. où il dit, que sous le nom |
| | de la terre sont compris les quatre éléments; & par |
| | les ténèbres était entendu le premier feu; car il est |
| | dit en Deuter. 4. Vous avez ouï ses paroles du milieu |
| | du feu: & puis il ajoute soudain, Vous avez ouï sa |
| | voix de l'obscurité. Ce feu au reste a été appelé ainsi |
| | le premier feu, parce que ce n'est pas lui qui est luisant, |
| | & éclaire, mais est tant seulement transparent |
| | à la vue comme est l'air; & ne se peut pas comprendre |
| | d'icelle: car d'il était luisant, nous verrions |
| | de nuit tout l'air reluire comme feu. Et pour ce |
| | que les ténèbres qui ont été premier nommées |
Note du traducteur :
*enhortement : exhorter, conseiller
@
D U
F E U E T D U S E L. 165
| dénotaient le feu, à savoir celles donc il est dit, |
|
| Et tenebrae erant super faciem abyssi; parce que le feu |
|
| était au dessus des autres trois éléments, compris |
|
| sous ce mot d'abîme; il y a d'autres ténèbres qui |
|
| suivent après, lors que la séparation des choses se |
|
| fit: Et tenebras appellauit noctem. Tout cela met le |
|
| Rabbin susdit; à quoi veut battre ce que porte l'Alcoran |
|
| en la 65. azoare: Vobis ignem clarum atque formosum |
|
| immittam. Tout ce qui adhère donc à la |
|
| partie basse noire, en est consumé & détruit; & |
|
| tient lieu de mort, après laquelle vient la vraie vie; |
|
| la flamme bleue semblablement si elle y dégénère, |
|
| & s'en laisse prédominer: mais la blanche ne tâche |
|
| qu'à se développer d'ici bas pour se transporter *contremont, |
|
| sans se laisser maîtriser aux autres; & ne |
|
| dévore ni ne détruit, ni n'est pas non plus dévorée, |
|
| ni sa clair-luisante splendeur altérée, ainsi que |
|
| sont celles des autres. Au moyen de quoi il nous |
|
| faut adhérer & laisser saler à ce feu blanc; & illuminer |
|
| de cette belle lumière blanche, qui ne se varie |
|
| jamais, suivant ce qui est dit au 4. du Deuter. |
|
| Vous qui êtes adhérant au Seigneur vôtre Dieu, vous |
|
| êtes tous vivants aussi jusqu'à cette heure. Mais si nôtre |
|
| lumière bleue (l'âme) adhère à la noircissante, & |
|
| la rouge, qui sont nos sensualités & concupiscences, |
|
| le feu étrange s'y introduira, qui nous dévorera |
|
| & consumera. Cette connaissance des éléments, |
|
| & de leurs couleurs, n'insiste pas tant seulement |
|
| es corps composés ici bas, mais par là nous |
|
| X iij | |
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
@
166
T R A I T E'
| | pouvons monter, ainsi que par l'échelle de Jacob, |
| | si haut dans le monde céleste, où les éléments sont |
| | aussi, nonobstant que d'une autre sorte, & plus |
| | simples & dépurés; & de là passer outre dedans le |
| | monde intelligible, où ils sont en leur vraie essence; |
| | car tout consiste des quatre éléments. Intelligite |
| | filii sapientum, (dit Hermès en son traité des sept |
| | chapitres) non corporaliter duntaxat, sed spiritualiter |
| | etiam, quatuor elementorum scientiam; quorum occulta |
| | apparitio nequaquam significatur, nisi prius componantur; |
| | quia ex elementis, nihil sit absque eorum compositione |
| | & regimine. Voulons-nous là dessus *profonder |
| | plus avant dans les secrets de la Cabale? Cette |
| | composition & régime des éléments n'est autre |
| | chose que le sacré-saint *tétragrammaton ineffable |
| | (**** Ihouah), lequel comprend tout ce qui fut, |
| | est, & sera: où la petite & finale (*) dénote le corps, |
| | & matière, bois, ou autre semblable, où le feu s'attache: |
| | le (*) vau ou clou copulatif qui assemble |
| | les deux (*) he, l'intelligible, & le sensible, sont les |
| | esprits qui joignent l'âme avec le corps; l'inflammation |
| | rouge du charbon ou du lumignon avec |
| | la flamme azurée, dénotant l'âme. Et le iod est la |
| | flamme blanche immuable & permanente de l'intellect, |
| | où tout de vient en fin terminer: laquelle |
| | blancheur est le siège de la vraie spirituelle lumière |
| | occulte, qui ne se voit & connaît que par elle |
| | même. Car au reste nôtre nature, à la prendre en |
| | soi, n'est qu'une ténébreuse substance, ressemblant |
Note du traducteur :
*profonder : approfondir???
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu
@
D U
F E U E T D U S E L. 167
| droitement à la lune, qui n'a de lumière que |
|
| ce quelle en reçoit du soleil, qu'elle est apte de recevoir, |
|
| ainsi que nôtre âme est celle de la lumière |
|
| Intellectuelle. Et n'y a créature quelconque qui soit |
|
| de soi une lumière substantielle, mais tant seulement |
|
| une participation de la seule vraie lumière, |
|
| qui reluit en tout & par tout intelligiblement. |
|
| C'est le chasmal d'Ezéchiel, selon le Zohar, dont |
|
| procède ce feu ou lumière assemblée de deux, qui |
|
| toutefois ne font qu'une seule chose; la lumière |
|
| blanche à savoir, qui monte & éclaire, que nul |
|
| oeil mortel ne saurait souffrir; celle dont il est écrit |
|
| au Psaume 46. Lux orta ex iusto, & rectis corde |
|
| laetitia; laquelle correspond au monde intelligible, |
|
| & à l'homme intérieur. L'autre est la lumière étincelante |
|
| & flamboyante, de couleur rouge embrasée, |
|
| jointe & unie au charbon, ou au lumignon, |
|
| dénotant le monde sensible, & l'homme externe |
|
| corporel. L'âme est constituée au milieu, à savoir |
|
| la lumière bleue, qui partie est attachée au lumignon, |
|
| & partie à la flamme blanche; tantôt adhérant |
|
| à l'un, & tantôt à l'autre; dont selon qu'elle |
|
| s'applique elle vient à être ou brûlée, ou illuminée; |
|
| suivant ce que met Origène sur le 14. de Jérémie; |
|
| Que Dieu est un feu rouge embrasé, consumant |
|
| & exterminant quant aux pécheurs; & aux |
|
| saints personnages justes, une blanche lumière |
|
| réjouissante & vivifiante. Jamblique, qui ne s'élève |
|
| pas si haut que fait le Zohar, n'étant assisté que |
|
@
168
T R A I T E'
| | de la lumière & instinct de nature, dit fort bien, |
| | mais après la théologie Phénicienne; que tout ce |
| | que nous pouvons percevoir de bien & contentement |
| | en ce monde sensible, provient de la lumière |
| | qui nous est impartie du soleil, & des astres illustrés |
| | de lui. Et tout ainsi que le soleil départ sa lumière |
| | à la lune, aux étoiles, & à tous les Cieux; de |
| | même au monde intelligible Dieu communique la |
| | sienne, vive source de toutes autres, à ses benoîtes |
| | intelligences: si que tout ce que nos âmes peuvent |
| | avoir de bien, de joie, & de béatitude, soit pendant |
| | qu'elles sont annexées au corps, ou séparées d'icelui; |
| | vient de cette primordiale lumière, qui reluit |
| | en elles par réflexion, ainsi que les rais du soleil dedans |
| | un bassin, miroir concave, ou de l'eau, ou à |
| | travers une verrière, selon que met saint Denis, |
| | chapitre 4. des noms divins; laquelle procédant au |
| | souverain bien, en porte même l'appellation. Et |
| | Rabbi Eliezer en ses chapitres, met que les Cieux |
| | furent créés de la lumière du vêtement du Créateur, |
| | se fondant sur le Psaume 131. Amictus lumine |
| | sicut vestimento: & la terre de la neige qui était |
| | dessous le trône de sa gloire. Toutes allégories |
| | Rabbiniques, pourra-t-on dire; mais où consistent |
| | de grands mystères, dont ne s'éloigne pas fort le |
| | même saint Denis au lieu allégué; que tout ainsi |
| | que ce beau grand soleil clair-luisant, qui a en soi |
| | une si manifeste représentation & image du souverain |
| | bien, étend par tout l'Univers la lumière, & |
| | la |
@
D U
F E U E T D U S E L. 169
| la communique à tout ce qui est capable de la recevoir; |
|
| si qu'il n'y a rien qui ne participe de sa lumière, |
|
| & de sa vivifiante chaleur; (non est qui se abs- | Psau. 18.
|
| condat à colore eius; en semblable cette éternelle supracéleste |
|
| lumière illustre, vivifie, & parfait tout ce |
|
| qui a être; & en banni les ténèbres & relentes |
|
| moisissures qui s'y pourraient être introduites; allumant |
|
| nos âmes d'un désir de participer toujours |
|
| de plus en plus de cette lumière: car quand elle la |
|
| vient éprouver peu à peu, & par ses degrés; cela |
|
| l'adresse & conduit à la jouissance & *fruition du |
|
| souverain bien, qui est la lumière de l'âme; à savoir |
|
| l'intellect qui l'éclaire pour pouvoir appréhender |
|
| la vive source dont elle procède. Car la lumière |
|
| ne se voit que par elle même, la plus digne |
|
| & excellente propriété du feu, avec lequel elle a cela |
|
| de particulier & de propre, qu'elle se fait voir |
|
| comme il fait, & par son moyen manifeste tout ce |
|
| que nôtre vue peut appréhender. Cependant rien |
|
| n'y a de plus mal-aisé à comprendre que ce que |
|
| c'est de l'un & de l'autre; car en nous montrant & |
|
| révélant tout, c'est alors qu'ils se cachent le plus de |
|
| nous, jusques même à nous éblouir, & réduire |
|
| nôtre clarté en ténèbres: Sicut tenebrae eius, |
|
| lumen eius. |
|
| Il ne nous faut donc point parler de Dieu | |
| sans lumière, parce qu'il est la vraie lumière; Quia | 2. Rois 22.
|
| tu lucerna mea, Domine: qui nous éclaire par se parole; | Psau. 118.
|
| Lucerna, pedibus meis verbum tuum: la splendeur |
|
| Y | |
Note du traducteur :
*fruition : action de jouir, jouissance
@
170
T R A I T E'
| | du Père, & la vive source de vie, comme l'appelle |
| | saint Augustin après S. Jean: En icelui était |
| | la vie, & la vie était la lumière les hommes: & la lumière |
| | luit en ténèbres; & les ténèbres ne l'ont point appréhendée. |
| | Si que de cette lumière nous avons double |
| | commodité; l'une la vie dont nous vivons, & |
| | l'autre la lumière dont nous voyons celle qui nous |
| | éclaire. L'homme spirituel, le vrai homme jouit |
| | de l'une & de l'autre; le charnel, de la vie tant seulement; |
| | car au reste il est en ténèbres; parce qu'ils ont |
| Chap. 24. | été rebelles à la lumière, dit Job, & n'ont point connu
|
| | Tout ainsi que si l'on enfermait un |
| | flambeau dans une lanterne de pierre de taille, ou |
| | semblable matière ténébreuse & opaque, où sa |
| | clarté demeurerait comme éteinte & ensevelie, |
| | sans se pouvoir étendre en dehors, pour l'obstacle |
| | qui l'en empêche. Et si la lumière nous vient |
| Hexamé- | manquer, dit saint Ambroise, il n'y aura plus de gentillesse,
|
| ron 9. | d'ornement ni plaisir en nôtre maison; car c'est
|
| | ce qui fait paraître tout ce qui y peut être d'agréable. |
| | Ce qu'il a emprunté d'Homère, selon qu'il lui est |
| | attribué dedans Suidas, que par un mauvais temps |
| | de froidure & de pluies, ayant été reçu en un hôtel |
| | où on lui alluma du feu, il fit à *l'impourvu |
| | des vers contenant en substance; que les enfants |
| | étaient l'ornement & couronne du père; les tours, |
| | des murailles; les chevaux, de la campagne; les navires, |
| | de la mer; les magistrats, de la place des assemblées, |
| | où ils administrent la justice au peuple; & un |
Note du traducteur :
*l'impourvu : non prévu, imprévu
@
D U
F E U E T D U S E L. 171
| beau ardent feu allumé, la décoration & réjouissance |
|
| de la maison qui s'en rend trop plus honorable: |
|
|
|
| αἰ............................. | |
| Quelques-uns les attribuent à Hésiode. Trismégiste |
|
| au reste appelle la lumière le père de tout; lequel |
|
| a procréé l'homme semblable à lui, participant de |
|
| la lumière, & de la vie qui en dépend; & vita erat | S. Jean 2.
|
| lux hominum. Le Père est comme le soleil en son essence, |
|
| dont procèdent la splendeur, & la chaleur |
|
| lesquels trois ne se séparent point l'un de l'autre, |
|
| mais demeurent unis ensemble, bien qu'ils soient |
|
| distincts, en ce feu dont nos âmes sont réchauffées, |
|
| en l'amour & crainte de Dieu, & éclairées en |
|
| sa connaissance; dont le Pape Innocent troisième |
|
| au Sermon du S. E S P R I T met, Qu'il fut envoyé |
|
| aux disciples en forme de feu, afin de les faire reluire |
|
| par Sapience; & les réchauffer par charité, celle qui |
|
| règle & forme la vie; & la Sapience forme la doctrine. |
|
| Et comme ce feu a lumière & chaleur, par laquelle il |
|
| purifie & nettoie; de même le S. E S P R I T illumine |
|
| de sa clarté l'esprit de l'homme par sa Sapience, & le |
|
| *repurge par son ardente charité. C'est le feu dont l'homme |
|
| intérieur doit être salé; car le saler, cuire, & |
|
| brûler se communiquent leurs appellations & signifiances |
|
| par leurs *consemblables propriétés & |
|
| effets; parce que le sel cuit au goût à cause de son |
|
| acrimonie; & le au sentiment quand il brûle. |
|
| Et une Chose salée est à demi cuite, comme il a |
|
| Y ij | |
Note du traducteur :
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
*consemblable : de même nature
@
172
T R A I T E'
| | été dit ci-devant, tant pour se rendre de plus facile |
| | digestion, que pour se conserver plus longuement; |
| | qui sont les propriétés & effets du feu. |
| | MAIS pour monter du feu d'ici bas au céleste |
| | qui est le soleil, l'oeil & le coeur du monde sensible, |
| | & l'image visible du Dieu invisible; Saint Denis |
| | l'appelle une toute apparente & claire statue de |
| | Dieu; & Jamblique l'image de la divine intelligence, |
| | le Père de vie, l'image & portrait du Prince & |
| | dominateur souverain de tout l'Univers; la lumière |
| | de l'un & l'autre monde, le céleste & l'élémentaire. |
| | Mais n'alléguerons nous pas tout d'un train |
| | cette tant belle autorité de Plutarque en l'interprétation |
| | du mot E I, où après avoir tourné, viré à |
| | l'entour du pot par plusieurs discours qui en fin ne |
| | concluent rien s'évanouissent en fumée, il conclu |
| | que ce mot, comme à la vérité il ne fait, ne |
| | E S? Ce qui a été |
| | tiré des deux premières lettres du sacré-saint *Tétragrammaton |
| | (****), Ihouah, transposées l'une devant |
| | E I: ce qui montre |
| | assez qu'ils ont tout bu, non ex fonte caballino, |
| | sed Mosaïco; & en fin vient à dire: Nous adorons |
| | Dieu en son essence par nôtre pensée; & reverrons le |
| | soleil qui est son image pour la vertu qu'il lui a donnée |
| | de produire ici bas toutes choses; représentant aucunement |
| | par sa splendeur qui se communique à tout, je |
| | ne sais quelle apparence, ou plutôt ombre de sa béatitude |
| | & clémence, autant comme il est possible à une |
Note du traducteur :
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu
@
D U
F E U E T D U S E L. 173
| nature visible d'en représenter une intelligible, & à une |
|
| mouvante une immobile & stable. Nous voyons le |
|
| soleil aussi bien que le feu, mais non de si prés |
|
| pour le pouvoir aussi exactement remarquer: |
|
| trop bien conjecturons-nous en nôtre esprit de |
|
| ce que nous en pouvons appréhender par la vue, |
|
| que ce doit être le plus admirable chef-d'oeuvre de |
|
| toutes les créatures visibles: car encore qu'il ne |
|
| nous paraisse guères plus grand qu'un plat ou assiette, |
|
| pour la tant longue distance d'ici à lui, telle |
|
| que j'ai horreur de la concevoir, après même |
|
| les démonstrations de mathématique qui sont certaines |
|
| & infaillibles; si est-il néanmoins plusieurs |
|
| fois plus grand que n'est le globe de la terre & des |
|
| eaux jointes ensemble, qui contient plus de six |
|
| mille lieues de tour; témoignage bien apparent |
|
| de la sapience & grandeur de son architecte: dont |
|
| l'Ecclésiastique au 43. chapitre en fait ce bel épiphonème: |
|
| Qui est-ce qui se pourra jamais saouler de |
|
| contempler la gloire du Créateur? le firmament en sa |
|
| hautesse, qui comprend toutes choses sous lui, si pur |
|
| & clair? & la forme de ce vaste et immense creux du |
|
| ciel, si beau & admirable à la vue? N'est-ce pas une |
|
| apparente vision de sa glorieuse & triomphante Majesté? |
|
| Le soleil à son lever annonçant la lumière du jour |
|
| ((vaisseau admirable) arrivé au milieu de sa journelle |
|
| carrière, il brûle & rôti la terre. Et qu'est-ce qui |
|
| pourrait subsister devant son extrême chaleur? Il brûle |
|
| au triple les montagnes plus que les plus embrasés four- |
|
| Y iij | |
@
174
T R A I T E'
| | neaux ne feraient la poterie qu'on y met *décuire; exhalant |
| | de soi des vapeurs flambantes, & une splendeur |
| | qui offusque la plus ferme-assurée vue. Certes le |
| | Seigneur qui la fait & formé le rien, si beau, se grand |
| | & admirable, se peut bien dire être trop plus grand que |
| | ce sien ouvrage; & qui le fait hâter si vite, que de mesurer |
| | cet incompréhensible espace en vingt-quatre heures: |
| | Avec le surplus de ce propos, qui se rapporte, & est |
| | comme une paraphrase du Psaume 18. où en peu |
| | de mots sont touchés trois des principaux points |
| | du soleil: sa beauté, comparée à un époux sortant |
| | de la chambre nuptiale; Et ipse tanquam sponsus |
| | procedens de thalamo suo: sa force & impétuosité |
| | à un géant; Exultauit vt gigas ad currendam |
| | viam suam; nec est qui se abscondat à calore eius: & |
| | son extrême célérité; A summo coelo egressio eius, |
| | & occursus eius usque ad summum eius. Si que comme |
| | le touche saint Augustin au troisième Sermon |
| | de l'Avent; Trois choses sont au soleil; sa course, |
| | sa splendeur, & sa chaleur. La chaleur dessèche la |
| | splendeur illumine; & sa course parcourt l'Univers. |
| | Et tout ainsi qu'en l'homme qui est le petit monde, |
| | le coeur est le siège primitif de la Vie, le premier |
| | vivant, & dernier mourant; de même le soleil |
| | au grand homme qui est le monde, est la source, |
| | la lumière, & chaleur qui vivifient toutes choses; |
| | lequel imparti aux étoiles, & à la lune la |
| | clarté donc ils luisent; tout ainsi que le CHRIST |
| | qui est le soleil de Justice, & la lumière de nos |
Note du traducteur :
*décuire : cuire
@
D U
F E U E T D U S E L. 175
| âmes, qui sans elle demeureraient ensevelies dans |
|
| une aveugle obscurité: Qui me suit, il ne cheminera | S. Jean 8.
|
| point en ténèbres, mais sera illustré de la lumière de vie: |
|
| laquelle se conserve es bons, & s'éteint es méchants, |
|
| par le témoignage de Job 18. Lux impiorum |
|
| extinguetur: dont la lumière est telle que celle où |
|
| par fois se transforment les mauvais anges pour |
|
| nous décevoir: car pour si peu que nous la puissions |
|
| ressouffler arrière de nous, elle s'amortit & |
|
| dissipe. Mais la vraie & droite lumière nous éclaire |
|
| sans varier, tant à la connaissance de Dieu en ce |
|
| qui dépend de nôtre salut, que des choses sensibles |
|
| & naturelles; à quoi la clarté du soleil, & du |
|
| feu, & leurs effets nous adressent plus que nulle |
|
| autre chose pour appréhender quelque échantillon |
|
| de cette souveraine Sapience, dont Dieu a bâti |
|
| ce grand Tout par son Verbe. Car toute science |
|
| à quoi nous puissions parvenir par nôtre ratiocination |
|
| & discours procède de la connaissance des |
|
| choses sensibles; (non enim aliquid est in intellectu, |
|
| quin prius fuerit insensu) mais incertaines & variables, |
|
| pour être en une continuelle mutation & vicissitude: |
|
| si que cette connaissance qui vient de la |
|
| lumière de nature est fort débile, & pleine de doutes |
|
| & incertitudes, si elle n'est illustrée de la divine |
|
| révélation qui nous fait voir tout ce qui est, en sa |
|
| vraie & réelle essence, ainsi que la clarté du soleil |
|
| fait toutes choses corporelles. Tellement que la |
|
| plus part des Philosophes Ethniques, après s'être |
|
@
176
T R A I T E'
| | bien alambiqué l'esprit à la perquisition des cau- |
| | ses naturelles, s'y sont trouvés tellement confus, |
| | qu'ils ont été contraints d'avouer, que par la seule |
| | voie de la ratiocination, il ne s'en pouvait point |
| | tirer de vérité; comme même le discoure bien au |
| | long Aristote au 4. de la Métaphysique: Ptolémée |
| | aussi; Qu'il ne nous faut pas fonder & régler nos |
| | conceptions pour le regard des choses temporelles |
| | sur les spirituelles; car elles sont trop éloignées les |
| | unes des autres; & y a trop de disparité & disproportion |
| | entr'elles: mais moins encore les intelligibles |
| | sur les sensibles, combien qu'elles nous y servent |
| | comme d'un escalier, suivant ce que dit l'Apôtre, |
| | Que les choses invisibles de Dieu se voient de la créature du |
| | monde, par les choses faites; sa vertu aussi éternelle, & sa divinité: |
| | Par quoi il nous faut recourir à la lumière spirituelle, |
| | qui tient le plus haut & souverain lieu en la |
| | connaissance de l'entendement; de sorte que la lumière |
| | est plus proprement des choses spirituelles |
| | que des corporelles, & plus certaines & véritables |
| | sont les invisibles que les visibles: d'autant que Dieu |
| | seul est la vraie lumière en son essence, de laquelle |
| | se dérive en nôtre esprit toute la connaissance |
| | dont il peut être illustré; ainsi que la lumière potentielle |
| | de nôtre oeil l'est de la clarté du soleil, ou |
| | de quelque artificielle à travers la transparence de |
| | l'air: le lieu duquel oeil l'âme tient en la spiritualité, |
| | comme la divine intelligence fait celui du |
| | soleil, qui en est la représentation & image. |
| | Au |
@
D U
F E U E T D U S E L. 177
| Au moyen de quoi tant que nôtre entendement | |
| se laissera *décuire par le feu de l'amour divin; il gardera |
|
| toujours sa clarté vive & lumineuse mais s'il |
|
| se laisse aller imprudemment après la lumière extérieure, |
|
| elle lui sera aussi tôt offusquée & éteinte |
|
| de l'intérieure qui la prédomine, tout ainsi qu'une |
|
| petite chandelle ou bougie des étincelants rayons |
|
| d'un clair luisant soleil d'Esté. Puis donc que |
|
| cette lumière sensible, dit S. Thomas sur le 36. de |
|
| Job, par la toute-puissance absolue de Dieu, qui en |
|
| dispose comme il lui plaît, est cachée par fois aux |
|
| humains, & communiquée par fois; il nous faut de |
|
| là recueillir qu'il y a une autre lumière trop plus |
|
| parfaite & excellente; la spirituelle à savoir, que |
|
| Dieu réserve pour la récompense des bonnes oeuvres, |
|
| suivant ce que met Job; Dieu couvre la lumière |
|
| en ses mains, & lui ordonne que derechef elle retourne |
|
| se manifeste. Il en annonce à ceux qu'il aime, qu'ils peuvent |
|
| bien monter jusqu'à elle. A quoi se conforme de |
|
| mot à mot Zoroastre: il te faut monter à la vraie lumière, |
|
| & aux clairs rayons de ton père, dont ton âme t'a |
|
| été envoyée, revêtue de beaucoup d'intellect. Voyez les |
|
| relations de ces deux soleils, le sensible, & l'intelligible; |
|
| & des deux lumières qui en procèdent. Car |
|
| tout ainsi que celle du soleil obtient le premier lieu |
|
| es choses corporelles, dit saint Augustin au livre |
|
| du libéral arbitre; & que par le moyen d'icelle les |
|
| inférieures communiquent avec les supérieures; |
|
| tout de même fait la lumière du soleil spirituel à |
|
| l'endroit des intelligibles. Z | |
Note du traducteur :
*décuire : cuire
@
178
T R A I T E'
| | Il y a au reste des choses qui ont de la chaleur |
| | & point de lumière, comme celle des animaux, de |
| | la chaux-vive arrosée d'eau; le *fiens tant des chevaux |
| | que des pigeons, que Galien écrit avoir vu |
| | autrefois s'enflammer de soi-même: des tas d'avoine, |
| | & autres grains, fors du millet; des vins nouveaux |
| | qui bouillent, & du marc de vendanges: des |
| | tas d'olives, pommes, & poires; qui est une espèce |
| | de putréfaction, dont s'engendre toujours quelque |
| | chaleur étrange, ainsi qu'on voit es *apostemes, |
| | & es chairs qui commencent à se corrompre. |
| | Et à l'opposite, d'autres qui ont lumière, & point de |
| | chaleur; comme ces vers qui luisent de nuit, de |
| | petits moucherons qui volent à l'obscurité en Eté; |
| | des testes & écailles de certains poissons, du bois |
| | pourri, des pierreries, les yeux des bêtes ravissantes. |
| | Suidas parlant de l'ο....., & ἀό..., le visible & |
| | invisible: Cela, dit-il, ne se peut bonnement expliquer de |
| | paroles; c'est tout ainsi que ces petits moucherons qui volettent |
| | l'Eté, lesquels en déployant leurs ailes, vous *élancent |
| | aux yeux de petits feux étincelants. Les vers aussi |
| | qui luisent la nuit les têtes & écailles de quelques poissons, |
| | leurs yeux, & autres semblables qui ne se peuvent |
| | apercevoir à la lumière, si sont bien es ténèbres: car le |
| | feu qui reluit ainsi d'eux à l'obscurité n'est pas une couleur, |
| | dont le propre est de le faire voir à la clarté du soleil, ou |
| | autre lumière; à cause que l'air étant transparent & privé |
| | de toutes couleurs, la vue peut fort aisément le percer & |
| | passer à travers pour les appréhender: mais il y a quatre |
Note du traducteur :
*fiens : excréments
*apostemes : abcès
*élancer : lancer???
@
D U
F E U E T D U S E L. 179
| différence de choses visibles: les unes ne se peuvent voir |
|
| que de jour; d'autres au contraire de nuit; d'autres de |
|
| jour & de nuit; & d'autres qui n'ont point de lieu en |
|
| ténèbres. Les couleurs ne se voient sinon de jour, & de |
|
| nuit point. Des choses qu'on appelle resplendissantes, les |
|
| unes le jour, les autres de nuit; les autres de jour & de |
|
| nuit; car il y en a d'illustres & claires, d'autres sombres |
|
| & mattes, & d'autres entre-moyennes. Celles qui ont le |
|
| lustre & splendeur matte & sombre, ne se voient sinon |
|
| de nuit, comme les moucherons dessus-dits, vers, écailles |
|
| de poisson, bois pourri, & semblables; car sur jour leur |
|
| splendeur est surmontée d'une plus puissante qui les efface; |
|
| comme aussi sont plusieurs étoiles; de sorte que tant plus |
|
| la nuit est obscure, tant plus clair elles luisent. Les entre |
|
| moyennes, comme la lune & quelques étoiles, de jour & |
|
| de nuit, ainsi que celle de l'Aurore, & du soir, dite des |
|
| Grecs le Phosphore, & des Latins Lucifer, ou Porte-lumière; |
|
| c'est l'étoile de Vénus. Le feu aussi qui pénètre |
|
| l'air plus qu'il peut, & l'illustre, pour y démontrer les |
|
| couleurs qui y sont: car pour le reste il se contente de se |
|
| faire voir, sans amener en action la transparence qui est |
|
| en l'air, comme nous le pouvons apercevoir es ténèbres. |
|
| où nous voyons bien le feu de loin, mais non pas les couleurs |
|
| qui sont entre-deux. De jour il reluit aussi, mais il |
|
| n'agit rien envers l'air, à cause qu'il est suffoqué & éteint |
|
| d'une plus puissante lumière. La clarté de la Lune de |
|
| même, pour autant qu'elle n'est pas guère obscure, se vois |
|
| de jour, mais mieux de nuit. Tout cela parcourt Suidas. |
|
| Mais à propos de ces lumières sans chaleur, je |
|
| Z ij | |
@
180
T R A I T E'
| | n'ai rien lu de plus admirable & étrange, que ce |
| | que Gonçalo de Oviedo livre 15. chap. 8. de son Histoire |
| | naturelle des Indes, allègue de certain petit |
| | animal volant, de la grandeur d'un hanneton, fort |
| | fréquent en l'île Espagnole, & es autres d'alentour, |
| | ayant deux ailles au dessus fermes & dures, & dessous |
| | icelles deux autres plus déliées. Le bestiaux, dit |
| | Cocuio, a les yeux resplendissants, ainsi que des chandelles |
| | allumées; de sorte que par tout où il passe, il |
| | illumine l'air, & y rend une telle clarté, qu'on le |
| | peut voir de fort loin: & en une chambre, pour |
| | obscure qu'elle peut être, voire en plein minuit, |
| | on pourrait lire & écrire à la lumière qui en sort. |
| | Que si l'on en accouple trois ou quatre, cela pourrait |
| | plus éclairer qu'une lanterne ou flambeau à |
| | la campagne, & par les bois en une nuit des plus |
| | obscures; se faisans voir de plus d'une lieue. Cette |
| | clarté ne consiste pas seulement en ses yeux, mais es |
| | flancs aussi quand il ouvre les ailes. Ils ont même |
| | accoutumé s'en servir comme nous ferions d'une |
| | lampe ou autre lumière, pour souper de nuit, & |
| | faire les affaires de la maison: mais selon qu'il vient à |
| | se *desiner & mourir, cette lumière s'éteint aussi. Les |
| | Indiens avaient de coutume d'en faire une pâte |
| | qui mettait frayeur à les regarder à l'obscurité; parce |
| | qu'il semblait qu'ils eussent le visage qui en était |
| | frotté, tout en feu. Pline liv. 21. chap. 11. parle |
| | d'une herbe luisant la nuit, dite nyctegretos, ou |
| | nyctilops, pour ce qu'on la voit resplendir de loin: |
Note du traducteur :
*mal desiner : mal en point
@
D U
F E U E T D U S E L. 181
| mais il allègue beaucoup de choses par ouï-dire, |
|
| sans les avoir vues. |
|
| MAIS pour retourner à la lumière du Soleil, | |
| qui y est plus parfaitement qu'en nulle autre des |
|
| choses sensibles, avec la chaleur, car c'est le vrai feu |
|
| céleste, comme dit Speusippus, lequel décrit tout ce |
|
| qui appartient à la nourriture de ce grand homme, |
|
| l'univers, ainsi que fait l'élémentaire les viandes de |
|
| l'homme animal. Et comme le coeur es animaux |
|
| est le siège primitif de la vie, de même le Soleil est |
|
| le coeur du monde, & la source primordiale de la |
|
| lumière en icelui, qu'il départ aux étoiles, ainsi |
|
| que fait JESUS-CHRIST à nos âmes. Et ni plus |
|
| ni moins que le Soleil & la Lune, dit Origène sur |
|
| Genèse, éclaire nos corps de même nos consciences |
|
| & pensées le sont de cette splendeur du Père, si |
|
| d'aventure nous ne sommes aveugles, & que cela |
|
| ne procède de nôtre défaut: si que nous n'en sommes |
|
| pas tous également illuminés, non plus que le |
|
| sont du soleil les étoiles, qui diffèrent en clarté les | 1. Cor 15.
|
| unes des autres, mais selon nôtre capacité & portée, |
|
| & que plus ou moins nous élevons les yeux de notre |
|
| contemplation à recevoir cette lumière: Re- | Zachar. 3.
|
| tournez-vous vers moi, & je me retournerai devers |
|
| vous. Car il est le Dieu de prés, & non pas le Dieu de | Jéré. 23.
|
| loin. Ce que nous pouvons avoir d'intelligence, |
|
| dit le Zohar, par nôtre ratiocination naturelle, est |
|
| comme si nôtre esprit était éclairé de la Lune: | |
| mais la divine relation tient lieu du Soleil. Dont la |
|
| Z iij | |
@
182
T R A I T E'
| | lumière chasse & bannit les princes des ténèbres, |
| | où règne leur plus grande force & vigueur: Ortus |
| | est sol in cubiculi suis collocabuntur: porte le Psaume |
| | 103. Parlant des démons & mauvais esprits, sous le |
| | nom des bêtes sauvages ravissantes. Car tout |
| | ainsi, met le Zohar, que ces ténébrions-là sont bien. |
| | plus robustes & gaillards à l'obscurité: de même |
| | les bons anges qui nous assistent & favorisent, reçoivent |
| | un grand renfort de la lumière, non seulement |
| | de la divine, mais de la céleste & solaire, par |
| | laquelle la divine & suprême clarté resplendissant |
| | imparti es cieux sa vertu, & par iceux la communique |
| | à tout ce qui est au dessous de la sphère de la |
| | Lune, dedans le monde élémentaire. Par quoi non |
| | sans cause aux corps morts, jusqu'à ce qu'ils soient |
| | mis dans la terre, l'on emploie des luminaires, pour |
| | en écarter au loin cet ancien serpent Zamael, à |
| | qui pour malédiction il est dit, Tu mangeras la terre |
| Génès. 3. | tous les jours de ta vie: Car nos corps en étant privés
|
| | ne sont plus que poudre & terre. Tellement que |
| | le feu nous est un grand aide & soulagement, non |
| | tant seulement durant nôtre vie, mais encore |
| | après nôtre mort, contre ces mauvaises ténébreuses |
| | puissances qui rodent à l'obscurité, ainsi que |
| | les oiseaux nocturnes, & bêtes sauvages, qui n'osent |
| | comparoir de jour, redoutant la lueur du soleil: |
| | combien plus donc celle des bons esprits |
| | leurs adversaires, qui la reçoivent de la divine *resplendissance? |
| | car le même qu'est le soleil envers |
Note du traducteur :
*resplendissance : splendeur???
@
D U
F E U E T D U S E L. 183
| elle, le feu y est à l'endroit du soleil qui nous sert |
|
| entre autres choses à nous faire voir ce tant bel |
|
| accompli ouvrage de l'univers, bâti par le souverain |
|
| créateur d'un si excellent artifice: & ce que sa |
|
| lumière ne nous manifeste en ce monde sensible, |
|
| n'est rien pour ce regard là; car le vrai être consiste |
|
| es choses intellectuelles, dépouillées de toute |
|
| corporéité & matière: le soleil même, le plus beau |
|
| chef-d'oeuvre de tous les autres, ne se saurait voir |
|
| sinon par sa propre lumière, qui est accompagnée |
|
| quand & quand d'une chaleur vivifiante toutes |
|
| choses. Car il a double propriété l'une de luire & |
|
| éclairer; l'autre de réchauffer, voire brûler selon |
|
| les subjacentes matières, qu'il illumine de blancheur, |
|
| ou ternit de hâle: Decolorauit me sol, Cantic. |
|
| 1. Sur quoi Origène annote, Que la où il n'y a |
|
| péché, ni matière de péché, le soleil ne haste point, |
|
| ni ne brûle, suivant le Psaume 121. Le soleil ne vous |
|
| brûlera point de jour, ni la lune de nuit. Car le soleil |
|
| illumine les gens de bien, mais il brûle les pécheurs, |
|
| lesquels haïssent la lumière pour le mal |
|
| qu'ils sont: car en plusieurs lieux de l'Ecriture vous |
|
| trouverez que le soleil, & le feu dont elle parle ne |
|
| sont pas ceux que nous voyons, mais les spirituels. |
|
| Le soleil spirituel, dit saint Augustin, ne se lève | Serm. 19.
|
| qu'aux saintes personnes, suivant ce qui est dit des | de tempo-
|
| pervers au 5. de la Sapience: La lumière de justice | re.
|
| ne s'est point levée sur nous, ni le soleil d'intelligence |
|
| ne nous est venu éclairer. Quand à la chaleur, il se |
|
@
184
T R A I T E'
| | faut plutôt retenir au témoignage de l'Ecriture |
| Ps. 18. | sainte, Non est qui se abscondat à calore eius; que
|
| | non pas aux frivoles imaginations & subtilités |
| | de ceux qui le maintiennent n'être ni chaud ni |
| | froid, se fondant sur cet argument: Toute chaleur |
| | à la longue continuée, encore qu'elle demeure |
| | toujours en un même état & degré, s'augmente |
| | néanmoins de sorte qu'elle serait intolérable. Si |
| | donc le soleil était si chaud comme il nous |
| | semble, depuis cinq ou six mille ans en ça qu'il |
| | fut premièrement créé, s'ensuivrait qu'il fût advenu |
| | une conflagration sous la zone torride |
| | d'où il ne bouge, qui de là se fût étendue à tout |
| | le reste de la terre la où l'on voit du contraire, car |
| | le tout est toujours en un même état. En après |
| | d'autant que le soleil est plusieurs fois plus grand |
| | la terre, & sa sphère |
| | éloignée d'icelui, qu'il n'a point de proportion |
| | avec elle, il faudrait qu'il fût aussi chaud en un |
| | temps, & un lieu, qu'en un autre. Avec semblables |
| | déductions, à quoi il est assez facile de contredire, |
| | mais cela se détournerait trop avant de |
| | nôtre sujet principal. Aussi Anaxagoras le disait |
| | être une grosse pierre enflammée, ou une |
| | plaque de feu ardent: Anaximander une roue |
| | pleine de feu, vingt cinq fois aussi grande que |
| | toute la terre Xenophanes, un amas de petits |
| | feux: les Stoïques, un corps enflammé procédant |
| | de la mer en quoi ils ont montré l'affinité du |
| | feu |
@
D U
F E U E T D U S E L. 185
| feu & du sel ensemble: Platon, un corps de beaucoup |
|
| de feu: & ainsi qui d'une façon, qui d'une |
|
| autre, mais toutes tendant à le faire de nature de |
|
| feu. C'est au reste une chose trop admirable de |
|
| sa grandeur ainsi immense; sur quoi l'esprit humain |
|
| a de belles galeries à se promener en de |
|
| haut-élevées méditations des merveilles de Dieu: |
|
| car, comme dit fort bien S. Chrysostome sur Genèse, |
|
| il faut de la contemplation des créatures monter |
|
| & parvenir au Créateur; si que ceux-là sont |
|
| bien ignorants & dépourvus d'entendement, |
|
| qui des créatures ne peuvent atteindre à la connaissance |
|
| du Créateur. Ceux qui habitent es extrémités |
|
| du Ponant, où il se va comme coucher dans les ondes |
|
| de l'Océan, le voient à son lever de la même |
|
| grandeur que ceux du Catai, où il se lève. Ce qui |
|
| montre la petitesse & disproportion de la terre en |
|
| comparaison d'icelui. Que si la lune qui lui est de |
|
| beaucoup inférieure en grandeur, s'y montre presque |
|
| égale, c'est à cause de la grande distance de |
|
| l'un à l'autre; car tant plus les choses sont éloignées, |
|
| tant plus s'amoindrissent-elles à nôtre vue; |
|
| & cela est assez vérifié par les règles de la perspective. |
|
| Certes ce sont deux beaux chefs-d'oeuvre |
|
| que de ces deux grands luminaires, qui ne sont pas |
|
| de peu d'ornement & commodité pour la vie humaine, |
|
| comme met saint Chrysostome sur le |
|
| Psaume 135. mais y contribuent beaucoup , voire |
|
| le tout presque au regard de ce qui concerne le |
|
| A a | |
@
186
T R A I T E'
| | corps; car outre la lumière dont ils nous éclairent |
| | de jour & de nuit, ils distinguent les temps & les |
| | saisons; nous adressent à voyager tant par la mer |
| | que par la terre; mûrissent les fruits, sans lesquels |
| | nôtre vie corporelle ne se saurait maintenir; avec |
| | autres tels infinis usages qui nous en procèdent. Le |
| | soleil est mis pour tout le ciel, parce que c'est la |
| | plus belle partie d'icelui; & pour le feu: & le ciel |
| | est le siège & vaisseau des corps incorruptibles & |
| | inaltérables: la lune qui préside à l'humidité, représente |
| | l'eau & la terre; & le sel qui en est composé; |
| | car il n'y a rien où l'humidité soit plus permanente, |
| | ni qui soit plus humide que le sel, duquel la |
| | mer consiste la plus grand'part & il n'y a rien où |
| | la lune face plus distinctement apparaître ses |
| | mouvements qu'en la mer; comme on peut voir es |
| | *flots & reflots; & es cervelles & moelles des animaux; |
| | si qu'à bon droit elle est dite la régente des |
| | eaux, & de l'humidité phlegmatique & aqueuse: |
| | laquelle encore qu'elle semble morte & inanimée, |
| | au respect du feu qui est vif, est permanente, principalement |
| | au sel qui a une humidité inexterminable; |
| | & c'est ce qui en garde la mer de se dessécher, car |
| | sans cela il y a déjà long temps qu'elle fût épuisée & |
| | tarie: la où le feu ne vit pas en soi, mais en autrui; |
| | car en tant qu'il est élément matériel, il n'a point de |
| | lieu à lui propre. De ces deux, la chaleur à savoir |
| | du soleil, & l'humidité dr la lune, est engendré |
| | l'air, chaud & humide, où consiste la vie de toutes |
Note du traducteur :
*flots & reflots : flux & reflux
@
D U
F E U E T D U S E L. 187
| choses, & sans lequel rien ne se produirait, croîtrait, |
|
| maintiendrait, non pas le feu même, qui |
|
| ne saurait tant peu subsister sans air, lequel est |
|
| double; l'un participant de la chaleur du feu montant |
|
| de l'eau (ex naturae humidae visceribus syncerus ac |
|
| leuis ignis protinus euolans alta petit, dit Trismégiste: |
|
| & l'autre comme eau descendant du feu, tant qu'elle |
|
| vient à se congeler: car par ainsi il y a une eau humide |
|
| qui tend en haut pour se raréfier en air, & une |
|
| autre froide; descendant en bas pour se ré-épaissir |
|
| en nature de terre, tant qu'en fin elle se vient |
|
| terminer en un rouge feu qui est en l'or; car l'or est |
|
| la dernière substance de toutes. Et l'air est un entre |
|
| moyen conciliateur entre l'humidité de l'eau passible |
|
| qui constitue la matière; & la chaleur du feu, |
|
| dont dépend l'agent & la forme. La terre en est |
|
| comme une matrice; où le feu par le moyen de |
|
| l'air & de l'eau introduisant son action, excite & |
|
| pousse ce qui s'y engendre jusqu'à sa fin déterminée. |
|
| Les cinq autres planètes & les étoiles fixes |
|
| n'y viennent que collatéralement, & comme assesseurs |
|
| & coadjuteurs des effets des deux luminaires, |
|
| où se réduisent toutes leurs influxions, comme |
|
| font les fleuves dedans la mer, & de la terre réciproquement |
|
| leur revient leur nourriture: si que |
|
| le ciel, & le feu sont comme le mâle agissant; & |
|
| l'eau & la terre comme la femelle passible: mais |
|
| sous le ciel est compris l'air. Et comme la semence |
|
| de l'homme *renclose & enveloppée dans la matrice, |
|
| A a ij | |
Note du traducteur :
*renclose : enfermée, recluse
@
188
T R A I T E'
| | est la nourrie, fomentée, & entretenue d'un |
| | sang corrompu, moyennant la chaleur naturelle: |
| | de même le feu par le moyen de l'air & de l'eau est |
| | maintenu dedans la terre pour la production des |
| | choses qui s'y engendrent. Ainsi le ciel, le soleil, le |
| | feu & l'air marchent ensemble; & la terre sous laquelle |
| | sont compris les bas éléments; l'eau, & l'aride |
| | de leur côté. C'est le ciel & la terre de Moïse; & le |
| | haut & le bas d'Hermès, qui se rapportent l'un à |
| | l'autre; Quod est superius, est sicut quod est inferius, |
| | è conuerso, ad perpetuanda miracula rei unius, dit-il |
| | en sa table d'Emeraude. Le Zohar, le monde intelligible, |
| | & le sensible, par la contemplation duquel |
| | nous venons à la connaissance des choses spirituelles: |
| | ce qu'avait touché devant lui l'Apôtre aux |
| | Rom. prem. Invisibilia ipsus a creatura a mundi per ea. |
| | quae facta sunt intellecta conspiciuntur. Car tout ce qui |
| | est ici bas en la terre, est de la même manière que là |
| | haut au ciel: car Dieu le Créateur fit toutes choses |
| | annexées les unes aux autres, ce que n'avait pas |
| | ignoré Homère en sa chaîne d'or, pour lier ce monde |
| | inférieur au supérieur, & qu'ils adhérassent l'un |
| | avec l'autre; afin que sa gloire s'épandit par tout, |
| | en haut & en bas. Et à l'imitation de cela, l'homme |
| | qui est l'image du grand Monde, & la mesure de |
| | toute chose, fut d'icelui fait & forme des choses |
| | basses & des hautes; Accepit Deus puluerem, & ex eo |
| | formauit Adam, & insufflauit suoer eum spiritum vitae. |
| | La lumière même qui luit au monde sensible, |
@
D U
F E U E T D U S E L. 189
| dépend de cette supérieure lumière qui nous est |
|
| cachée, d'où procèdent toutes facultés & vertus, qui |
|
| de là s'expliquent à nôtre connaissance: car il n'y a |
|
| rien ici bas qui ne dépende de là haut, d'une puissance |
|
| particulière qui lui est commise pour la gouverner |
|
| & l'exciter à tous ses appétits & mouvements, |
|
| si que tout est lié ensemble. |
|
| NOUS tenons bien au demeurant que tout ce | |
| que nous avons de lumière au monde sensible, |
|
| vient du soleil; car celle de la lune, & des étoiles, |
|
| bien *qu'innumérables, est fort peu de chose, encore |
|
| procède-elle du soleil: & celle du feu n'est |
|
| qu'artificielle pour nous éclairer au défaut du soleil. |
|
| Mais comment pourra cadrer à cela, de vouloir |
|
| attribuer la primitive source de la lumière, & |
|
| mêmement de la produisante & vivifiante, au soleil |
|
| parce que nous voyons au commencement de |
|
| Genèse, que la première chose qui fut faite sur la |
|
| lumière en la première journée; & le soleil ne l'est |
|
| qu'en la quatrième; les végétaux ayant été produits |
|
| dés la précédente? Cela fut, disent les Rabbins |
|
| là dessus, très-sagement avisé de Moïse, comme |
|
| tous ses autres écrits provenant de la divine inspiration; |
|
| pour ôter aux hommes toute occasion d'idolâtrer |
|
| ce luminaire, quand on verrait la lumière |
|
| avoir été procrée premier que lui. Mais en cet |
|
| endroit se présente un fort beau mystère, & bien |
|
| digne d'être remarqué; que la perfection complette |
|
| des choses échet toujours au quatrième jour; |
|
| A a iij | |
Note du traducteur :
*innumérable : innombrable
@
190
T R A I T E'
| | comme de la lumière. Le soleil & la lune furent faits |
| | le quatrième jour: les eaux de la seconde journée |
| | ne produisent les poissons que le cinquième, qui |
| | est le quatrième d'après: & tous les animaux le sixième, |
| | avec l'homme, pour lesquels les fruits de |
| | la terre avaient été créés le troisième. Ce qui |
| | nous montre que le quaternaire tant célèbre de |
| | Pythagore, dénote la perfection qui réside au dix, |
| | résultant des quatre premiers nombres; car 1. 2. 3. |
| | 4. font dix. Aussi a voulu Platon enfourner son Timée, |
| | où il traite de la procréation des choses, par |
| | ces mots-ci, εἶς ............................... Un, |
| | deux, trois, où est le quatrième? Le Zohar fut cette |
| | particule du 14. de Lévitique, Sabbata mea custodictis; |
| | Voyez, dit Rabbi Eliezer, quel est le mystère |
| | ci contenu: En six jours fut créé le monde, |
| | en chacun desquels se manifesta l'ouvrage qui y fut |
| | fait; & Dieu lui donna sa particulière vertu après |
| | l'avoir parachevé mais au quatrième il en attribua |
| | une trop plus expresse; car celles des trois précédents |
| | étant occultes & cachées ne venaient |
| | point en évidence, sinon que le quatrième jour |
| | échu leurs facultés se révélaient. Car l'eau, l'air, |
| | & le feu, les trois supérieurs éléments, demeuraient |
| | comme suspendus; & l'ouvrage d'iceux ne paraissait |
| | point jusqu'à ce que la quatrième journée |
| | l'eût manifesté: & lors; apparut ce qui avait été |
| | fait en chacune. Que si vous voulez alléguer que |
| | c'était la troisième journée, lors que Dieu dit, |
@
D U
F E U E T D U S E L. 191
| Que la terre germe & produise herbe verdoyante | Gen. 1.
|
| produisant semence, & arbre fruitier faisant fruit |
|
| selon son espèce, lequel ait sa semence en soi-même |
|
| sur la terre; & fut ainsi fait: ce néanmoins encore |
|
| que cela advint au 3. jour, il ne laisse d'être |
|
| annexe avec le quatrième sans aucune séparation, |
|
| lequel 4. vient à se rencontrer au Sabbat, qui est le |
|
| quatrième jour d'après le 4. & est à par soi le parfait |
|
| quatrième, où apparaissaient tous les ouvrages |
|
| des six journées précédentes. Et c'est le quatrième |
|
| pied de la merchauah ou trône divin, auquel |
|
| Dieu s'assit pour se reposer de tous ses ouvrages. |
|
| Ainsi en discourt le Zohar. |
|
| NE FAUT outrepasser ici un autre mystère, que | |
| ces deux luminaires ont chacun trois noms envers |
|
| les Hébreux; le soleil étant appelé (***) chomah, |
|
| sapience; (***) schemesh, chaleur; & (***) cheres, test |
|
| ou sécheresse. (Platon au Timée, Tout humide que la |
|
| célérité du feu enlève, & ce qui en reste demeure aride & |
|
| sec, nous l'appelons χεραμον test de poterie) Celui de |
|
| (****) maor, luminaire, est commun à l'un & à l'autre. |
|
| La lune s'appelle (*****) malchut, règne ou royaume; |
|
| (***) iareha, ce que les Grecs appellent μ... |
|
| pour ce qu'elle parfait son cours en un mois: & (****), |
|
| lebenah, blanche; car comme le soleil représente |
|
| JESUS-CHRIST, la lune dénote son Eglise, qui est |
|
| toute blanche, sans aucune tache, fuyant ce qui |
|
| est écrit es Cantiques 6. Qui est cette-ci qui se vient |
|
| élevant comme l'aube du jour, belle & claire comme la |
|
@
192
T R A I T E'
| | lune? De cette lumière du soleil de justice, dont il est |
| | dit en Malachie 4. A vous qui craignez mon nom, le soleil |
| | de Justice de levera: dont la lune, l'Eglise, est illustrée |
| | en un jour perpétuel sans ténèbres, selon Isaïe |
| | 60. Le Seigneur te sera pour lumière éternelle; lequel a |
| | planté son tabernacle ou Eglise, dans ce beau clairluisant |
| Jean 1. | soleil, qui illumine tout homme venant en
|
| | ce monde; ni plus ni moins que les étoiles, qui |
| | sont innombrables, & la moindre aussi grande que |
| | toute la terre, reçoivent toutes leur lumière du soleil |
| | visible. Duquel ne nous sera-il pas ici loisible |
| | d'apporter quelque chose de ses louanges, de l'hymne |
| | que lui adresse Orphée? |
| | Ecoute-moi, ô bien-heureux |
| | Soleil, le coeur & oeil du monde; |
| | Clarté céleste reluisant |
| | De rayons d'or, infatigable; |
| | Des vivants agréable aspect; |
| | Engendrant l'Aurore à main droite; |
| | Et à la fenêtre la nuit. |
| | Les quatre saisons tu gouvernes, |
| | Qui dansent un ballet en rond, |
| | Au son de ta lyre dorée. |
| | Tu parcours cet immense creux |
| | Dessus ta luisante carrosse, |
| | Attelée de tes coursiers, |
| | Qui respirent chaleur & vie. |
| | Ardent, *impollu, mesureur |
| | Du temps; qui par tout te démontres |
| | Aide |
Note du traducteur :
*impollu : sans tache, non souillé
@
D U
F E U E T D U S E L. 193
| Aide souveraine à chacun: | |
| Gardant la foi; oeil de justice; | |
| Clarté de vie reluisant. | |
| |
|
| VOILA ce qu'il nous a semblé devoir parcourir | |
| ici des trois feux, (quant aux trois sels qui s'y rapportent, |
|
| nous en parlerons ci-après) le terrestre à |
|
| savoir, & élémentaire; le céleste, & solaire; & l'intelligible, |
|
| celui de la divine essence dénotant le Père, |
|
| d'où procède la lumière qui est le Fils; & des deux la |
|
| chaleur du Saint ESPRIT, qui allume nos coeurs en |
|
| l'amour & connaissance de Dieu, & en la charitable |
|
| dilection de nôtre prochain. De même au ciel |
|
| la lumière du soleil s'épand à illuminer tous les astres; |
|
| & ici bas à la production & vivification de tout ce |
|
| qui s'y engendre & maintient. Et au monde élémentaire |
|
| le feu nous éclaire, réchauffe, cuit nos |
|
| viandes, & nous preste toutes nos autres commodités |
|
| & usages. Quant au feu d'Isaïe 66. que cite ici |
|
| l'Evangéliste: Quorum ignis non extinguitur, & vermis |
|
| non moritur; c'est sans doute le destiné à la punition |
|
| des réprouvés, lequel ne s'éteindra jamais; ni le |
|
| ver qui leur remord la conscience ne mourra point. |
|
| Pour garder que ce ver, qui s'engendre de corruption, |
|
| ne s'y procrée, il la faut saler de discrétion |
|
| & de prudence, à ne rien faire qui puisse offenser & |
|
| scandaliser son prochain, selon que l'Evangéliste le |
|
| spécifie, Qui scandalisauerit unum ex his pusillis credentibus |
|
| in me. Et quant à bannir & chasser le feu |
|
| étrange, qui dévore nôtre âme, comme une |
|
| B b | |
@
194
T R A I T E'
| | fièvre ardente fait la chaleur vitale; il faut que cela |
| | se parfasse moyennant l'intervention du feu divin, |
| | qui est trop plus puissant que n'est l'autre. Oyons |
| | ce qu'en allègue à ce propos S. Ambroise au 3. de |
| | ses offices: Saint Jean baptise JESUS-CHRIST au |
| | Saint ESPRIT, & au feu, qui est le type & image du |
| | Saint ESPRIT, lequel après l'Ascension d'icelui devait |
| | descendre pour la rémission des péchés, enflammant ainsi |
| | qu'un feu l'âme & le coeur des fidèles, selon que dit Jérémie |
| | au 20. après avoir reçu cet ESPRIT-SAINT; |
| | Et factum est in corde meo vt ignis ardens, flammigerans |
| | in ossibus meis. Que veut donc dire ce passage des Machabées, |
| 2. liv. 1. | Le feu était devenu eau; & cette eau excite du
|
| & 2. | feu: sinon que la grâce spirituelle brûle par le feu, & par
|
| | l'eau elle purifie & nettoie nos péchés? car le péché se |
| 1. Cor. 2. | lave & brûle, selon ce que dit l'Apôtre: Le feu prouvera
|
| | quelles seront les oeuvres de chacun: car il faut nécessairement |
| | que cet examen se parfasse à tous ceux qui désirent |
| | de retourner en Paradis. N'étant pas sans cause ni oisivement |
| | écrit en Genèse 3. qu'après qu'Adam & Eve en |
| | furent bannis, Dieu posa à son issue un glaive de feu voltigeant |
| | pour garder l'advenue de l'arbre de vie. De ce |
| | feu donc il faut que tous ceux-là soient salés, |
| | qui sont en voie de salut, suivant ce que met Origène |
| | Homélie 3. sur le Psau. 36. Il nous faut tous aller |
| | au feu de Purgatoire, & Pierre & Paul mais tous n'y |
| | passeront pas de la même sorte que ceux là firent, dont il |
| | est écrit en Isaïe 43. parlant des élus: Quand tu passeras |
| | par les eaux, les flots ne te couvriront point; car je serai |
@
D U
F E U E T D U S E L. 195
| avec toi; & quand tu marcheras à travers le feu, la |
|
| flamme ne te brûlera point non plus. Les Israélites passèrent |
|
| à pied sec par la mer rouge, & les Egyptiens y demeurèrent |
|
| submergés. Les trois enfants en la fournaise de Nabuchodonosor |
|
| ne souffrirent aucun détriment, & ceux qui |
|
| allumaient le feu par dehors, en furent consommés. Et en |
|
| l'Homélie 19. sur le 16. du Lévitique Tous ne sont |
|
| pas purgés par ce feu qui part de l'autel, c'est le feu du |
|
| Seigneur: car celui qui est hors de l'autel, n'est pas de Dieu, |
|
| mais un feu étrange dédié pour le *cruciement des pécheurs, |
|
| desquels il ne s'éteint jamais, ni le ver qui les rongent ne *desine |
|
| point. Car après que l'âme par la multitude de ses |
|
| mauvais comportements a entassé en soi une abondance de |
|
| péchés; cette congrégation de maux, par succession de temps |
|
| vient à bouillir & s'enflammer d'une peine & supplice |
|
| interne, comme le corps fait d'une fièvre provenant des |
|
| excès de bouche ou autres superfluités, quand elle se |
|
| viendra à *ramentevoir, & *teistre une histoire de ses forfaits, |
|
| qui lui feront un perpétuel aiguillon dont elle sera |
|
| tourmentée; si qu'elle se consistera comme accusatrice |
|
| témoin contre soi-même. Selon que dit l'Apôtre, Inter Rom. 2. |
|
| se inuitem cogitationibus accusantibus, aut etiam defendentibus |
|
| in die quo iudicabit Dominus occulta hominum. |
|
| Mais Jérémie d'autre part parle d'un breuvage de l'ire de Chap. 25. |
|
| Dieu qui doit être versé à toutes manières de gens, dont |
|
| quiconque ne voudra boire, ne sera point purifie. Et de |
|
| cela nous apprenons, que la fureur de la vengeance de |
|
| Dieu profite pour le *repurgement des âmes, tant en général |
|
| qu'en particulier: & il n'y a rien de plus purgatif que |
|
| B b ij | |
Note du traducteur :
*crucier : courroucer, tourmenter
*desiner : avoir bonne figure, bonne mine
*ramenter, *ramentevrer : rappeler à la mémoire
*teistre???, tester : instruire en apportant des témoignages
*repurgement, repurger : purification, purgation, purifier
@
196
T R A I T E'
| | le feu: Dont le Prophète Malachie au 3. aurait dit, |
| | Sanctificabit eos Dominus in igne ardenti. Et tel est le |
| | feu de tribulations & adversités, duquel il faut que |
| | nous soyons salés & purgés: car le sel est purgatif |
| | sur toute autre chose, comme on a pu assez de fois |
| | apercevoir en ceux qui boivent de l'eau marine, |
| | qui meurent tous de flux de ventre. De l'autre feu |
| | qui est *l'exterminatif & étrange, dont il est ainsi |
| | parlé au 10. du Lévit. Et egressus est ignis à Domino, & |
| | deuorauit Nabab & Abihu: Dieu dit au 32. du Deuter. |
| | Le feu s'est allumé en ma fureur; qui brûlera jusques en la |
| | plus profonde fosse d'Enfer, il dévorera la terre, & tout ce |
| | qui se produit en elle; & embrasera les plus bas fondements |
| | des montagnes. Car la justice du Tout-puissant, dit |
| | l'un des bons Pères, prévoyant ce qui devait advenir |
| | dès l'origine du monde, créa ce feu de la géhenne |
| | éternelle (celui dont entend parler Isaïe, quorum |
| | ignis non extinguitur) pour commencer d'être le |
| | supplice & punition des méchants, sans que son |
| | embrasement & ardeur prenne cesse, ores qu'il n'y |
| | ait bois ni charbon, ni autre matière pour l'entretenir, |
| | anis en seront éternellement tourmentés en |
| | corps & en âme, puis qu'ils auront offensé de l'un |
| | & de l'autre. Car les péchés sont l'amorce & *nourrissement |
| | de ce feu; qui par une conservation de |
| | méfaits, & surabondance d'iniquités entassées les |
| | unes sur les autres, enflamment l'âme à un perdurable |
| | supplice; tout ainsi qu'une fièvre ardente le |
| | corps trop replet & rendu cacochyme par une superfluité |
Note du traducteur :
*l'exterminatif : celui qui extermine
*nourrissement : nourriture
@
D U
F E U E T D U S E L. 197
| de viandes, & autres désordres & excès |
|
| dont il se serait attiré une mauvaise habitude. Car |
|
| l'âme se venant lors à *ramentevoir ses délits, agitée |
|
| de vifs & très-rigoureux aiguillons qui la *poignent, |
|
| vient à être elle-même son accusatrice par certain |
|
| remords de conscience, qui ne lui peut plus |
|
| de rien profiter, (quia in inferno nulla & redemptio) & |
|
| être son témoin & son juge, selon ce que met l'Apôtre |
|
| aux Rom 1. leur conscience rendant témoignage, |
|
| & leurs pensées s'entr'accusant, au jour que Dieu, jugera |
|
| les secrets des hommes. Mais il y a aussi un feu en ce |
|
| monde, duquel nous y devons être salés & purifiés, |
|
| pour autant de déduction de celui qu'il nous |
|
| faudrait endurer par delà: les tribulations à savoir, |
|
| qui nous sont ainsi qu'un minoratif en la médecine, |
|
| de la complète purgation que nous y devons |
|
| recevoir. |
|
| LES deux feux dessus-dits au reste, celui de l'autel, | |
| & l'étrange, se peuvent allés proprement comparer, |
|
| celui-là a de l'eau de vie, & l'autre aux eaux |
|
| fortes, qui exterminent & détruisent tout, là où |
|
| l'eau de vie nous sert de nourriture: car tout ce que |
|
| nous mangeons & buvons en participe, & est ce |
|
| qui passe & se convertit en *nourrissement. Bien est |
|
| vrai qu'elle se révèle plus prochainement en d'aucun |
|
| sujets qu'en d'autres. Le vin est celui où elle |
|
| se manifeste plutôt, & avec moins de préparations, |
|
| & de peine: le froment après, & ainsi du reste; |
|
| car il n'y a rien dont la nature face si tôt son |
|
| B b iij | |
Note du traducteur :
*ramenter, *ramentevrer : rappeler à la mémoire
*poignier : combattre, attaquer
*nourrissement : nourriture
@
198
T R A I T E'
| | profit que de ces deux. L'eau de vie est aussi appelée |
| | ardente; pour ce qu'elle conçoit ainsi facilement |
| | la flamme, & se brûle; parce qu'il faut de nécessité |
| | que tout ce qui nous nourrit, pâtisse sous l'action |
| | du feu: autrement comment est-ce que la chaleur |
| | naturelle y pourrait agir, qui est trop plus débile |
| | que celle du feu? Nous voyons par expérience que |
| | nous ne saurions tirer nourriture quelconque des |
| | pierres, métaux, terre, & autres substances sur quoi le |
| | feu ne peut mordre. Que si les loups mangent quelquefois |
| | de l'argile, & les canards & autres oiseaux |
| | de petits cailloux & gravier, c'est ou pour éviter la |
| | vacuité, ou pour quelque médicament à eux connu |
| | par un secret instinct de nature mais non pas |
| | que cela se digère ni leur serve de *maintenement, |
| | non plus que le fer aux autruches, que toutefois |
| | elles corrompent par la forte & grande chaleur de |
| | leur estomac. Mais on dira que cette assimilation |
| | contrarie à ce texte du 10. du Lévitique, où les enfants |
| | d'Aaron sont ainsi embrasés pour avoir offert |
| | du feu étrange. Ce que Rabbi Simeon au Zohar réfère |
| | en partie, qu'ils avaient servi à l'autel étant |
| | ivres & chargés de vin, car ce qui suit après le démontre; |
| | que Dieu dit à Aaron, Toi ni tes fils ne |
| | boirez point de vin, ni d'autre chose qui enivre, lors que |
| | vous entrerez au tabernacle. A quoi on peut répondre, |
| | que les similitudes ne peuvent pas en tout & |
| | par tout convenir; autrement ce serait la même |
| | chose qu'elles représentent. L'eau de vie n'enivre |
Note du traducteur :
*maintenement : secours, soutien
@
D U
F E U E T D U S E L. 199
| pas: joint qu'on n'en prend telle quantité à la fois |
|
| qu'elle peut aliéner les gens de leur esprit. Et encore |
|
| qu'étant séparée du vin, ce qui en reste ne soit |
|
| plus que phlegme & résidences, qui ne peuvent aucunement |
|
| enivrer, n'y étant mêlées & adjointes |
|
| de la nature, que pour reboucher l'acuité de l'eau de |
|
| vie: Toutefois on voit par expérience en Allemagne, |
|
| & autres régions froides où l'eau de vie est en |
|
| grand'vogue, que pour quelque quantité qu'on en |
|
| puisse prendre, elle n'enivre pas pour cela, comme |
|
| ferait le vin en telle quantité que celui dont elle |
|
| aurait été éteinte: & mettant un peu d'eau dans du |
|
| vin bien fort, il enivrera plutôt que le buvant |
|
| pur. J'ai vu éprouver de plus, que *reconjoignant |
|
| l'eau de vie à ce dont on l'aurait tirée, ce mélange |
|
| ne pourrait point enivrer non plus; parce que les |
|
| parties une fois séparées des composés élémentaires, |
|
| puis y *reconjointes, prennent toute une autre |
|
| nature que la leur première. Certes c'est un grand |
|
| appui & soulagement que de l'eau de vie pour un |
|
| estomac débilité, soit par l'âge, ou par quelque accident, |
|
| encore qu'on *cuide qu'elle brûle & offense |
|
| les parties nobles; car pour être ainsi inflammable, |
|
| elle n'est pas pourtant brûlante. Qui en voudra |
|
| voir de grandes vertus, lise les quintessences de |
|
| Raymond Lulle, de Rupescissa, le ciel des Philosophes |
|
| d'Ulstadius, & autres: car nous ne nous y voulons |
|
| pas ici arrêter, comme à une chose qui est par |
|
| trop triviale & battue. Ils l'appellent la quintessence, |
|
Note du traducteur :
*reconjoindre : conjoindre à nouveau
*cuider : penser, imaginer, se soucier de
@
200
T R A I T E'
| | pour la conformité qu'elle a avec la nature céleste: |
| | & le ciel, à cause que tout ainsi que le ciel, qui |
| | est comme un autre air, mais plus subtil que l'élémentaire, |
| | contient les étoiles, dont il reçoit diverses |
| | impressions & effets qu'il nous influe & |
| | communique ici bas; de même l'eau de vie s'imprègne |
| | aisément des qualités & vertus spécifiques |
| | des simples qui y sont mis en infusion. A ce |
| | propos du ciel & étoiles, & de leurs différentes impressions, |
| | nous n'outrepasserons point ici une |
| | belle dispute qui se présente. Le comte Pic de la Mirandole, |
| | un prodigieux esprit certes, accompagné |
| | de très-grande littérature; au 3. livre contre l'Astrologie |
| | judiciaire, chap. 25 transporté d'une trop ardente |
| | curiosité *d'impugner cet art: Voulonsnous, |
| | dit-il, prouver que la propriété & vertu de |
| | toutes les étoiles n'est qu'une même? présupposons |
| | cette maxime: Que la nature du ciel ne se peut |
| | plus *apertement & succinctement exprimer, |
| | qu'en disant, le ciel être une unité de tous les corps; |
| | car il n'y a rien en tout l'univers qui ne dépende de |
| | certain V N, ainsi que de sa primitive source: avec |
| | plusieurs autres prémices, dont il veut conclure, |
| | que de la propriété & vertu de chaque étoile indifféremment, |
| | dépend la faculté & vertu de tous les |
| | composés élémentaires, sans y avoir autre différence |
| | entre elles, si d'aventure ce n'était en grandeur, |
| | comme il se voit apparemment; ni qu'on puisse |
| | dire que l'une préside plus particulièrement à une |
| | chose |
Note du traducteur :
*impugner : combattre, attaquer
*appert : apparait, ouvert, manifeste
@
D U
F E U E T D U S E L. 201
| chose d'ici bas, qu'à une autre; car chaque étoile |
|
| préside à tout: de manière que si elles étaient toutes |
|
| jointes & unies ensemble en un seul corps, ce |
|
| serait tout ainsi que si infinies flammes & feux venaient |
|
| à s'assembler pour n'en faire qu'un; lequel |
|
| serait plus fort de vrai, mais non pas de diverse |
|
| propriété & nature, qui ne se change pas es substances |
|
| homogènes & homéomères par une conservation, |
|
| ne qui vint à produire d'autres effets |
|
| qu'il faisait étant séparé, comme on peut voir en |
|
| de l'eau: & un gros flambeau, au prix d'une petite |
|
| bougie, qui en allumera infinies autres, aussi bien |
|
| que fera le flambeau; bien que plus puissant pour |
|
| réchauffer, cuire, & brûler, comme étant en plus |
|
| grand volume. Mais c'est une chose bien mal-aisée, |
|
| que de renverser vos opinion déjà conçue |
|
| de longue main; mêmement si elle est appuyée |
|
| de l'autorité de l'Ecriture sainte, qui nous doit |
|
| être comme une pierre de touche pour y vérifier |
|
| nos ratiocinations, la plupart incertaines & erronées, |
|
| si elles ne sont conduites de la divine inspiration. |
|
| Car il est écrit au Psaume 146. Dieu sait le |
|
| nombre de toutes les étoiles, & leur donne à chacune son |
|
| nom. Que si elles ont toutes leur nom diffèrent & |
|
| particulier, de quoi pourrait-il servir sinon pour |
|
| les distinguer entre elles d'effets, de propriétés, |
|
| qualités & vertus? Car le nom des choses importe |
|
| cela, suivant ce qui est dit au 2. de Genèse; Ainsi |
|
| qu'Adam nomma chaque chose, tel est son vrai & propre |
|
| C c | |
@
202
T R A I T E'
| | nom; Que Platon en son Cratyle dit être non tant |
| | seulement le type & représentation des choses, |
| | mais leur essence. Et en cet endroit y a une belle |
| | considération bien à remarquer; que Dieu laisse à |
| | Adam la nomination des choses terrestres, mais il |
| | se retient à soi celle des célestes; comme l'exprime |
| | le Psaume 113. Caelum coeli Domino, terram autem dedit |
| | filiis hominum: Qui est autant à dire, selon Rabbi |
| | Moïse Egyptien, livre 2. de son Moré ou directeur, |
| | chapitre 25. Que le Créateur sait lui seul la certaine |
| | vérité des Cieux, quelle est leur forme & leur substance, |
| | & leurs mouvements: mais sur ce qui est au |
| | dessous du ciel, il a donne le pouvoir à l'homme de |
| | le connaître; car c'est proprement le monde de |
| | l'homme que la terre, où il est produit, & le lieu de |
| | sa conversation pendant qu'il est en cette vie, tout |
| | ainsi qu'un feu & lumière attachée à la matière: là |
| | où les causes sur quoi nous pourrions fonder nos |
| | démonstrations quant au ciel, sont hors de nôtre |
| | connaissance pour en être ainsi éloignés; & en |
| | cet endroit de Coelum coeli Domino, il y peut avoir |
| | double exposition selon la ponctuation & lecture; |
| | Que le ciel appartient au Seigneur du ciel; & ainsi le |
| | prennent quelques Hébreux; mais qui doute que |
| | la terre ne lui appartienne aussi bien que le ciel? |
| Psau. 23. | Domini est terra, & plenitudo eius. Et en Jérémie 23.
|
| | Nunquid non coelum & terram impleo? L'autre est, Que le |
| | ciel du ciel est réservé à Dieu; & la terre il l'a délaissée aux |
| | enfants des hommes: qui est une manière de parler usité |
@
D U
F E U E T D U S E L. 203
| en l'Ecriture sainte; Si enim coelum, & coeli coelorum | 3. des Rois
|
| capere te non possunt; dit Salomon à Dieu: car les Hébreux |
|
| appellent métaphoriquement ciel, les choses |
|
| qui sont fort éloignées de nôtre vue; & nous |
|
| aussi à leur imitation, comme quand nous disons |
|
| d'un milan, héron, & gerfaut, qui se sont si haut |
|
| élevés, qu'à peine les peut-on discerner, qu'ils se |
|
| vont perdre dans le ciel. Si que tout ce qui est d'ici à |
|
| la sphère de la lune, & généralement tout ce qui est |
|
| au dessus de nous, ils le nomment ciel: & le ciel du ciel |
|
| est la région éthérée, depuis la lune jusqu'au firmament; |
|
| ou bien le firmament même ou ciel empyrée. |
|
| Mais au demeurant, que les étoiles soient toutes |
|
| d'une même nature, propriété & effet, pour |
|
| les voir ainsi si semblables fors de grandeur & de |
|
| clarté, il ne s'ensuit pas que cela *voise de la même |
|
| sorte qu'au feu, encore que communément nous |
|
| les appelions feux & lumières célestes: c'est tout |
|
| ainsi que des semences des arbres & plantes, dont il |
|
| y en a infinies qui s'entre-ressemblent; & les premiers |
|
| germes aussi qu'elles jettent, qui ne diffèrent |
|
| comme rien; mais à mesure qu'ils croissent, |
|
| leurs différences se manifestent. Les Hébreux tiennent |
|
| qu'il n'y a si petite & malotrue herbe en la |
|
| terre, ni rien quelconque des trois genres des composés |
|
| minéraux, végétaux, animaux, qui n'ait là |
|
| haut son étoile correspondante qui lui assiste, & |
|
| dont elle reçoit son *maintenement & conservation. |
|
| Mais comment peut cadrer cela? dira quel |
|
| C c ij | |
Note du traducteur :
*voise : subjonctif de aller
*maintenement : secours, soutien
@
204
T R A I T E'
| | qu'un à la traverse; parce qu'il semble déroger & |
| | contrevenir à ce qui est en termes exprès dans Genèse, |
| | chapitre premier, où il est écrit, comme en |
| | la troisième journée la terre de soi produit herbes |
| | & arbres, contenant en eux leurs semences selon |
| | leurs espèces; & néanmoins le soleil, ni la lune, |
| | ni les étoiles ne furent créées que le lendemain, |
| | le quatrième, donc même est là désigné |
| | l'effet & fonction: Soient faits des luminaires au firmament |
| | du ciel; à savoir le soleil, la lune, & les étoiles, |
| | pour séparer la nuit du jour; & soient en signes & faisons, |
| | en jours & en années; sans leur rien attribuer de |
| | leur assistance sur les arbres & plantes, & autres |
| | choses élémentaires. |
| | MAIS pour retourner aux particularités de l'eau |
| | de vie, il n'y aura point de mal de toucher ici un |
| | petit *expériment qui s'en fait, fort gentil & rare, |
| | laissant les autres qui sont plus vulgaires. L'eau de***** |
| | vie a cela de particulier, qu'elle ne dissout point |
| | le sucre, ni ne se joint avec lui comme fait |
| | son phlegme, & l'eau commune, le vinaigre, & autres |
| | liqueurs: mais par artifice il se fait des deux |
| | une très-suave liqueur, fort propre contre les |
| | fluxions des cathares & rhumes salés qui molestent |
| | l'estomac & la gorge; & en est un bien grand |
| | soulagement. Faites tremper un ou deux jours de |
| | la cannelle concassée grossièrement dans de l'eau |
| | de vie, & en prenez l'infusion bien nette. Ayez du |
| | sucre fin dedans une écuelle à oreille, réduit en |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
@
D U
F E U E T D U S E L. 205
| menue poudre, & pour l'aromatiser mêlez-y |
|
| quelque portion de sucre rosat. Versez dessus cette |
|
| eau de vie, & les faites un peu chauffer sur les |
|
| cendres; puis mettez-y feu avec un papier allumé, |
|
| remuant bien tout avec quelque petite broche de |
|
| bois bien nette, tant que l'eau de vie ne brûle plus: |
|
| & il vous restera une liqueur la plus agréable au |
|
| goût qui saurait être, & merveilleusement confortative. |
|
| Vous y pouvez ajouter de la liqueur de |
|
| perles, de corail, & autres semblables, qui se dissolvent |
|
| aisément dans du jus de citron, ou du vinaigre |
|
| distillé, qu'on radoucit faisant évaporer dessus |
|
| quelque quantité d'eau commune ou de phlegme |
|
| d'eau de vie; & non pas en les calcinant, comme |
|
| fait Paracelce & ses sectateurs, avec du salpêtre, qui |
|
| est tout un manifeste poison; joint que frustra fit |
|
| per plura, quod per pauciora fieri potest, dummodo id aeguè |
|
| rite fiat. Chacun au reste sait assez la manière |
|
| de tirer l'eau de vie, emplissant les deux parts d'un |
|
| alambic de verre, ou de terre de Beauvais, de bon |
|
| vin vieil; & le distillant à feu lent par le bain dans |
|
| un chaudron plein d'eau avec de la paille. Continuez |
|
| la distillation tant que vous verrez de longues |
|
| veines & filaments apparaître en la chape, & dans |
|
| le récipient; car c'est l'eau de vie qui monte la première, |
|
| & le phlegme vient après en grosses gouttes, |
|
| comme larmes; qui est signe qu'il n'y a plus |
|
| d'eau de vie. On la peut affiner la repassant une autre |
|
| fois; mais je ne serais pas d'avis que pour en |
|
| C c iii | |
@
206
T R A I T E'
| | prendre dans le corps, elle le soit plus d'une fois: & |
| | est chose étrange que de sa grande subtilité; car |
| | elle montera à travers cinq ou six doubles de papier |
| | brouillas sans se mouiller: Je m'en suis vu en jeter |
| | un plein verre en l'air, & n'en tomber pas une seule |
| | goutte en terre. Elle est d'une souveraine efficace |
| | contre toutes brûlures, & même celles des |
| | arquebusades, dont elle empêche, comme a été |
| | dit ci-devant, les *étiomenes & gangrènes; ce qui |
| | montre assez la pureté de son feu, qui se peut à |
| | bon droit appeler céleste. Voici ce que met Raymond |
| | Lulle de ses propriétés & vertus: Il ne nous |
| | faut pas attendre, dit-il, que ni la quintessence, |
| | ni autre chose d'ici bas, nous rende immortels; |
| Héb. 9. | staturum enim est omnibus hominibus semel mori: ni
|
| | nous doive prolonger nos jours outre & par dessus |
| | le terme préfixe; car cela est réservé à Dieu; Breues |
| | dies hominis sunt, & numerus mensium eius apud te est. |
| Job 10. | Constituisti terminos eius qui praeteriri non poterunt; là
|
| | où au contraire ils se peuvent bien accidentellement |
| | abréger. L'eau de vie donc, ni toutes autres |
| | sortes de quintessences & restauratifs ne nous |
| | sauraient allonger nôtre vie d'une minute d'heure; |
| | trop bien la peuvent-i]s conserver & maintenir |
| | jusqu'au dernier but, la préservant de putréfaction, |
| | qui est ce qui plus l'abrégé: mais défendre |
| | la putréfaction par des choses corruptibles, cela |
| | ne se peut; par quoi il faut chercher quelque substance |
| | incorruptible, propre & familière à nôtre |
Note du traducteur :
*estiomene, etiomene : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 207
| nature, & qui en conserve & maintient la chaleur |
|
| radicale, ainsi que l'huile fait la lumière d'une lampe. |
|
| Telle est l'eau de vie tirée du vin, la plus confortative |
|
| & co-naturelle substance de toutes autres; |
|
| pourvu qu'on n'en abuse point par excès. Plutarque |
|
| livre 3. question 18. des Symposiaques, compare |
|
| le vin au feu, & nôtre corps à de l'argile. Si vous |
|
| donnez le feu, met-il là, qui soit médiocre, à de l'argile |
|
| & terre à potier, il la consolidera en des pots, |
|
| briques, tuiles, & autres semblables ouvrages: |
|
| mais s'il est excessif, il la résout, & fait *surfondre |
|
| & couler. L'eau de vie outre-plus préserve fort de |
|
| corruption, comme on peut voir par les choses |
|
| végétales & animales qu'on y met tremper, qui par |
|
| ce moyen se conservent en leur entier longuement. |
|
| Elle conforte & maintient la personne en |
|
| vigueur de jeunesse, qu'elle restaure de jour à autre: |
|
| regaillardit & renforce les esprits vitaux; digère |
|
| les crudités prise à jeun; & réduit à une égalité |
|
| les superfluités excessives, & les défauts qui pourraient |
|
| être en nôtre corps; causant divers effets |
|
| selon la disposition du sujet où elle s'applique, |
|
| comme fait la chaleur du soleil, qui fond la cire, |
|
| & endurcit la fange & le feu de même. Et est ce |
|
| céleste esprit résident en l'eau de vie, si susceptible |
|
| de toutes qualités, propriétés & vertus, qu'il se |
|
| peut rendre chaud en l'empreignant de choses |
|
| chaudes, froid de froides, & ainsi du reste; neutre |
|
| qu'il est; conformément à nôtre âme, inclinable au |
|
Note du traducteur :
*surfondre : soumettre à la surfusion
@
208
T R A I T E'
| | bien & au mal. Car encore qu'elle consiste des quatre |
| | éléments, ils y sont néanmoins si proportionnés |
| | que l'un n'y prédomine pas à l'autre: Par quoi on |
| | l'appelle ciel, auquel on applique telles étoiles que |
| | on veut, à savoir les simples élémentaires, dont elle |
| | conçoit les propriétés & effets. On y peut donc |
| | comparer ce feu céleste de l'autel. |
| | MAIS les eaux fortes qui dissipent & ruinent tout,***** |
| | sont ce feu étrange; & ainsi les appellent les Alchimistes, |
| | & le feu contre nature, le feu externe, & autres |
| | semblables *exterminatifs. Certes se les effets de |
| | la poudre à canon sont si admirables, consistant de |
| | si peu d'espèces & ingrédients, qu'on la peut bonnement |
| | appeler le vrai feu infernal, dévorateur du |
| | genre humain; l'action des eaux fortes ne l'est pas |
| | moins, qui brûlent tout, composées qu'elles sont |
| | seulement de deux ou trois substances: celle qu'on |
| | appelle communément de départ, le salpêtre, & vitriol, |
| | ou alun de glace: & cette-ci dissout l'argent, |
| | le cuivre, l'argent-vif, & le fer en partie. La régale |
| | qui n'est autre chose que la précédente, rectifiée sur |
| | du sel armoniac, ou sel commun, dissout partie du |
| | fer, le plomb, l'étain, & l'or indomptable à toutes |
| | sortes de feux: bien est vrai, que les eaux fortes |
| | n'exterminent pas les métaux, qu'ils ne retournent |
| | en leur première forme & nature; mais elles les attirent |
| | en eau & liqueur coulante. Ce a été certes une |
| | bien artificieuse industrie à l'esprit humain, *d'excogiter |
| | une voie si abrégée de séparer l'or & l'argent |
| | fondus |
Note du traducteur :
*exterminatif : celui qui extermine
*excogiter : imaginer à grand renfort de combinaison & de réflexion
@
D U
F E U E T D U S E L. 209
| fondus ensemble, & si uniformément mêlés, |
|
| qu'une once d'or fondue avec cent marcs d'argent, |
|
| chaque partie d'icelui en attirera également sa |
|
| portion; comme on peut voir par la pratique des |
|
| affineurs, qui pour éprouver ce que tient d'or & |
|
| d'argent une masse confuse de divers métaux, n'en |
|
| prendront que trente grains pour en faire leur essai |
|
| à la coupelle; & de là ils jugent que la même proportion |
|
| qui se trouvera en ce petit volume, sera |
|
| aussi en toute la masse. Tout ce qui y peut être de |
|
| métal impur imparfait, s'en va partie en fumée, partie |
|
| se consume par le feu, & partie *s'invisque dans |
|
| la coupelle, ne demeurant dessus icelle que le fin, |
|
| l'argent à savoir, & l'or, qui y est enclos, qu'on en |
|
| sépare par l'eau forte, dite à cette occasion de départ; |
|
| qui résout l'argent en eau, & l'or s'en va au |
|
| fonds comme un sable: l'eau puis après évaporée, |
|
| l'argent se retire. Mais il y aurait trop de choses à |
|
| dire sur les effets des eaux-forts, l'un des principaux |
|
| & plus abréviatifs instruments d'Alchimie, & |
|
| art du feu & du sel; avec infinies belles allégories |
|
| qui s'en pourraient approprier sur l'Ecriture |
|
| sainte. |
|
| CES deux feux encore se peuvent comparer, | |
| l'étrange à savoir au levain, à l'eau de la mer qui |
|
| est salée, & au vinaigre, un vin corrompu; & autres |
|
| sortes de ferments, feux contre nature: & le céleste |
|
| de l'autel, à la pâte pure & azyme, à l'eau douce |
|
| propre à boire; & à l'eau de vie, dont le vinaigre est |
|
| D d | |
Note du traducteur :
*s'invisque : s'englue
@
210
T R A I T E'
| | destitué; représentants l'état d'innocence de nos |
| | premiers pères avant leur transgression, & la simplicité |
| | de leur connaissance à eux infuse du Créateur. |
| | Mais quand tentés de l'ambition puis après, |
| | de savoir plus qu'il ne fallait, ils voulurent par |
| | l'humain discours devenir plus subtil & sages, en |
| | goûtant du fruit de science de bien & de mal, |
| | leur pain azyme se vint lors à enfler & enorgueillir |
| | du levain qu'ils y introduirent, qui la pervertit & |
| | gâta, l'appropriant aux choses corporelles & sensibles: |
| | car le pain que nous mangeons est levé, & |
| | celui dont on use en l'Eglise ne le doit être, non |
| | sans cause; car du pain azyme se gardera plus de |
| | semestres sans se moisir & corrompre, que la pâte |
| | levée ne fera de semaines: c'est pourquoi l'Apôtre |
| | a dit; Modicum fermenti totam massam corrumpit. |
| | A cause que l'une des propriétés des ferments, est de |
| | convertir en leur corruption tout ce qui y est adjoint |
| | de leur nature, comme fait le vinaigre le vin, |
| | & le levain la pâte pure: la présure aussi, qui est du |
| | nombre des ferments. Et quand on n'a point de |
| | levain, on en fait, corrompant la pâte avec du |
| | vinaigre, résidences de bières, oeufs, & semblables |
| | substances, qui par leur corruption s'acquièrent la |
| | propriété d'un feu étrange, qui est aussi de convertir |
| | à sa nature ce où il peut mordre; comme on |
| | peut voir de la fièvre envers la chaleur naturelle: si |
| | qu'il se tourne en toutes choses, & tout en lui, setoutefois |
| | lon Héraclite, qui le mettait pour le principe; après |
@
D U
F E U E T D U S E L. 211
| Zoroastre, lequel estimait toutes choses |
|
| s'engendrer du feu, après qu'il était éteint: car étant |
|
| vif il n'engendre rien, comme ne fait non plus le sel, |
|
| ni la mer qu'Homère appelle de là ἀτ.... infructueuse; |
|
| mais ne fait que consumer & détruire: Immensa |
|
| & improba rerum portio (dit Pline) & in qua | Liv. 36.
|
| dubium sit, plura absumat, an pariat. Le levain donc | chap. prem.
|
| est un feu étrange, & de fait il est caustique; |
|
| car appliqué sur la chair nue il y engendre de petites |
|
| cloches, ce qui montre son *ignéité; (aussi ne se |
|
| fait-il point sans du sel) dit pour cette occasion en |
|
| Latin fermentum, quod feruendo crescat; & en Grec |
|
| ζυμη de ζεω bouillir, brûler. Les Chimiques l'appellent |
|
| le feu intérieur, ignem intra vas: car nous voyons |
|
| par expérience, que le pain, si la pâte n'en est levée, |
|
| quelque cuisson qu'on lui puisse donner, ne sera |
|
| jamais qu'elle ne soit de dure & malaisée digestion, |
|
| & chargeant fort l'estomac, si que le levain qu'on |
|
| y ajoute la fait cuire par le dedans. Dont vient |
|
| donc que Moïse si savant homme, & si illustré |
|
| de l'esprit divin, rejette ainsi une chose si utile & |
|
| nécessaire, & bannit si expressément le levain de |
|
| ses sacrifices, qui est un si grand aide é secours en |
|
| nôtre principal aliment, le pain? Nequicquam fer- | Lévit. 3.
|
| menti aut mellis adolebitur in sacrificio Domini. Et au |
|
| 12. d'Exode il condamne à mourir ceux qui durant |
|
| les jours des azymes auraient mangé du pain levé, |
|
| ou qui en auraient tant soit peu chez soi. Est-ce |
|
| point pour ce que les idolâtres usaient de levain? |
|
| D d ij | |
Note du traducteur :
*ignée, ignité : de feu
@
212
T R A I T E'
| | Mais il ne le défend pas en tout & par tour: Car au |
| | 23. du Lévit. il veut qu'on offre deux pains levés. |
| | Davantage les idolâtres employaient bien aussi en |
| | leurs sacrifices & du sel & de l'encens, & plusieurs |
| | autres choses qu'il n'a pas défendues: il faut donc |
| | qu'il y ait quelque mystère caché là dessous. Origène |
| | Homélies 5. sur le Lévit. interprète le levain pour |
| | l'arrogance que nous concevons d'une vaine doctrine |
| | mondaine, qui nous enfle ainsi que le levain |
| | fait la pâte; & nous enorgueillit, estimant plus |
| | savoir que nous ne faisons; si que nous quittons là |
| | l'expresse & directe parole de Dieu, pour nous retenir |
| | à nos traditions fantastiques, comme le reproche |
| | le SAUVEUR aux Pharisiens, en saint Marc 7. |
| | Certainement Isaïe a fort bien prophétisé de vous, hypocrites, |
| | quand il a dit, Ce peuple ici ne m'honore qu'assez |
| | de leurres, mais leur coeur est au loin de moi. Car en délaissant |
| | les commandements de Dieu, vous vous retenez |
| | aux traditions des hommes. Et pourtant il nous admoneste |
| 5. Math. | de nous garder de ce levain. Et sur les Nombres,
|
| 16. | Il n'est pas à croire, dit le même Origène, que
|
| | Dieu eût voulu faire punir de mort ceux qui durant |
| | la solennité des azymes eussent mangé du pain |
| | levé, ou se fût trouvé du levain chez eux, si |
| | cela n'importait autre chose que ce qu'il signifie à |
| | la lettre: mais par ce levain s'entend la malignité, |
| | ennuie, rancune, concupiscence, é semblables vices, |
| | qui enflamment nôtre âme, & la font bouillir à de |
| | mauvais & pernicieux désirs, corrompant, altérant, |
@
D U
F E U E T D U S E L. 213
| & pervertissant tout ce qui y pourrait être de bon, |
|
| suivant ce que dit l'Apôtre, Modicum fermenti totam | 1. Cor. 5.
|
| massam corrumpit. Par quoi il ne nous faut point |
|
| mépriser un petit péché; car à manière du levain il |
|
| en aura bien tôt produit d'autres. Ne méprisez |
|
| pas, dit saint Augustin, les machinations & embûches |
|
| de peu de gens: car comme une scintille de |
|
| feu est peu de chose; & qui à peine se peut discerner; |
|
| si elle rencontre de l'amorce & *nourrissement, elle |
|
| embrasera en peu de temps de grosses villes & cités, |
|
| des forêts, & des contrées tout entières: de même |
|
| est le levain, qui pour peu qu'on en ajoute à de la |
|
| pâte ou farine, il l'altérera en peu d'espace, & la |
|
| convertira à sa nature. De même est sa perverse |
|
| doctrine, qui gagne peu à peu pays, comme un |
|
| cancer dedans le corps. Et au 3. livre contre Parmenian: |
|
| Se glorifier non de ses péchés, mais de ceux des autres, |
|
| comme fait ce Pharisien en S. Luc 18. Je te rends grâces, |
|
| Seigneur Dieu, que je ne suis point comme les autres |
|
| hommes, ravisseurs, injustes, adultères; je jeûne deux |
|
| fois la semaine, & comparant son innocence aux |
|
| défauts des autres, cela n'est qu'un peu de levain: mais |
|
| de se glorifier de ses iniquités & méfaits, est bien grand |
|
| Le levain au reste est pris en bonne, aussi bien |
|
| qu'en mauvaise part dedans l'Ecriture sainte; |
|
| si qu'il se rapporte aux deux feux. La mauvaise |
|
| a été ci-dessus touchée pour un orgueil & mauvaiseté |
|
| qui corrompt l'âme. Quant à la bonne, au |
|
| 7. du Lévitique il y a des pains de pâte levée, qu'on |
|
| D d iij | |
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
@
214
T R A I T E'
| | offre pour les pacifiques, avec l'oblation de grâces. |
| | & an 23. de chaque famille deux pains levés des |
| | prémices des blés à la Pentecôte. Et en S. Mathieu |
| | & S. Luc 23. JESUS-CHRIST compare le règne |
| | de Dieu au levain qu'une femme a mis dans trois |
| | mesures de farine, tant qu'elle fut toute levée. Car |
| | là il est pris pour un fervent zèle d'une foi ardente: |
| | Et c'est le feu donc nous devons être salés: car |
| | tout ainsi que le feu cuit nos viandes, & le sel les assaisonne; |
| | aussi le levain est cause que la pâte se cuit |
| | bien mieux, & se prépare par icelui à se rendre plus |
| | saine, & de plus légère digestion; & plus savoureuse |
| | & de meilleur goût: auquel cas le levain se rapporte |
| | à la loi Evangélique, ainsi que dit S. Augustin; & |
| | le vieil levain à la Mosaïque, que les Juifs ne prenaient |
| | qu'à l'écorce, & par les cheveux. Au moyen |
| | de quoi l'Apôtre nous admoneste de le rejeter |
| | loin de nous, c'est à dire toutes superstitions & |
| | malices. Dépouillez-vous de ce vieux levain, à fin de vous |
| | rendre une nouvelle pâte comme vous êtes, détrempé, |
| | sans icelui, dont un bien peu la ferait lever toute; car nôtre |
| | agneau pascal, JESUS-CHRIST, a été immolé |
| | pour nous. Pourtant célébrons-en la fête, non pas avec le |
| | vieil levain, ni avec un levain de malice & iniquité cauteleuse, |
| | mais avec des pains sans levain, de prud'homie |
| | & de vérité. Lequel levain est sans doute ce feu |
| | étrange qui nous dévore, & consume par le dedans, |
| | c'est à dire l'âme, pour nous avaler & faire descende |
| | dre tous vivants en Enfer. Et le feu de l'autel, le céleste, |
@
D U
F E U E T D U S E L. 215
| charité, foi, espérance, est celui dont nous |
|
| devons requérir à Dieu d'embraser nos coeurs, & |
|
| saler toutes nos pensées & nos désirs, qu'il ne s'y |
|
| engendre point de corruption; comme celui d'ici |
|
| bas le fait es choses corruptibles & corporelles; |
|
| prompt ministre & exécuteur de ce qu'il plaît à la |
|
| bonté divine nous élargir de soulagements, & |
|
| commodités en cette vie temporelle. Quant es |
|
| obligations t'avons-nous donc, excellente portion |
|
| de la nature, sans laquelle nous vivrions en si |
|
| grand'misère? Tu nous éclaires en ténèbres: Tu |
|
| nous réjouis à l'obscurité, nous apportant un autre |
|
| jour. Tu *déchasses d'entour nous les puissances |
|
| nuisibles; les frayeurs & illusions nocturnes: Tu |
|
| nous réchauffes ayant froid, & ressuies étant |
|
| mouillés: Tu cuis nos viandes: Tu es le souverain |
|
| artisan de tous les métiers & manufactures, qui |
|
| nous ont été révélées pour nous *remparer contre |
|
| nos imbécillités naturelles, qui nous rendent pour |
|
| le regard du corps le plus faible & infirme animal |
|
| de tous autres. Tout cela moyennant la divine bénéficence, |
|
| tu le communiques à tous les mortels. Et |
|
| toi, ô clair lumineux soleil, l'image visible du Dieu |
|
| invisible, la lumière duquel se rabat en toi, ainsi |
|
| que dedans un beau poli miroir, te rendant plantureux |
|
| en toutes sortes de *bienheuretés, que puis |
|
| après tu communiques à toutes les créatures sensibles: |
|
| Qui tant beau, & si désiré libéral bienfaiteur |
|
| te lèves très-resplendissant avec tes lumineux |
|
Note du traducteur :
*déchasser : faire sortir, enlever
*remparer : construire, élever des remparts
*bienheuretés : félicités
@
216
T R A I T E'
| | rayons, que tu épands en tous les endroits de ce |
| | monde, & par la vertu de ton esprit & haleine, par |
| | sa vigueur vivifiante, tu gouvernes & maintiens ce |
| | grand Tout. Toi l'illustre fanal du ciel, toi la lumière |
| | de toutes choses; cause & auteur secondaire |
| | de tout ce qui se produit ici bas: qui par la faculté |
| | & puissance que t'a élargie le souverain dispensateur |
| | de tous gens, obliges à toi toute la nature: |
| | Qui d'une course infatigable parcours & visites |
| | journellement les quatre coings de l'univers. Ta |
| | beauté & lumière, tu l'empruntes de l'inconnue & |
| | imperceptible à nos sentiments, la Divinité, & la |
| | dépars d'une libérale largesse, sans aucun voile ne |
| | couverture qui se vienne interposer entre deux, à la |
| | lune ta chère épouse, pour nous en éclore ici bas |
| | les effets; allumant par même moyen de ton inextinguible |
| | & inépuisable flambeau tous les feux |
| | célestes. Regarde-nous donc d'un oeil bénin & favorable, |
| | & par l'excellente beauté qui se montre en |
| | toi, élue-nous l'entendement à la contemplation |
| | de cette autre plus grande que nul oeil mortel ne |
| | saurait soutenir, ni l'esprit appréhender, que par |
| | une profonde & pieuse pensée, entant qu'il lui |
| | plaît l'en gratifier. |
| | MAIS toi Souverain père de cet intellectuel |
| | feu & lumière, que te pouvons-nous ici apporter |
| | que de dévotes supplications & prières? qu'il te |
| | plaise brûler du feu de ton SAINT-ESPRIT, |
| | les volontés & les courages de nous autres tes humbles |
| | bles |
@
D U
F E U E T D U S E L. 217
| créatures, afin que nous te puissions servir |
|
| d'un corps chaste; & t'agréer d'une pure |
|
| nette conscience, à l'honneur & gloire de ton |
|
| saint nom, & salut de nos âmes; par nôtre Seigneur |
|
| JESUS-CHRIST son cher fils, qui vit & |
|
règne avec toi Dieu coéternel, es siècles des siècles.
| |
|
|
|
| |
|
| E e | |
@
218
| |
|
| |
|
| | T R A I T E' D U F E U |
| | E T D U S E L |
| |
|
| | P A R L E S I E U R B L A I S E |
| | D E V I G E N E R E.
|
| |
|
| | Seconde Partie. |
| |
|
| | OUT homme sera salé de feu, & toute
|
| | victime sera salé de sel, en saint Marc |
| | 9. Du feu il en a été parlé ci-dessus. |
| | Reste le sel dont il n'y aura moins de |
| | choses à dire. Mais c'est un cas étrange que les cérémonies |
| | du Paganisme se soient trouvées en cet |
| | endroit, & infinis autres, aux traditions Mosaïques, |
| | Le feu brûlera toujours sur l'autel, est-il dit au 6. du |
| | Lévitique, lequel le Prêtre entretiendra en y mettant |
| | du bois chaque matinée. Le feu sera perpétuel sans jamais |
| | faillir sur l'autel, Et au second, Tu saleras avec du sel |
| | toutes les oblations de tes sacrifices; & n'oublieras que |
| | mettre le sel de l'alliance de ton Dieu dessus iceux: Tu |
| | offriras en toutes oblations du sel. Lequel sel au 181. des |
| | Nombres est appelé la *paction sempiternelle devant |
Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte
@
D U
F E U E T D U S E L. 219
| Dieu à Aaron & à ses fils. Et Pythagore en ses symboles, |
|
| ordonne de ne parler de Dieu sans lumière, |
|
| & d'appliquer du sel en tous sacrifices & oblations. |
|
| Et non seulement Pythagore, mais Numa aussi |
|
| que la plus part tiennent avoir précédé Pythagore |
|
| de plus de cens ans, institua le même selon la doctrine |
|
| des Etrusques. Il n'est pas à croire que Moïse |
|
| si chéri bien-Aimé de Dieu, & si illustré de ses inspirations |
|
| dont procédèrent tous les enseignements |
|
| qu'il laissa, & si ardent persécuteur des idolâtries & |
|
| superstitions des Ethniques, en eût rien voulu emprunter. |
|
| Plus est-il vrai semblable qu'eux par les |
|
| instigations du Diable, qui s'est toujours reconstitué |
|
| comme un singe de son Créateur, pour se faire idolâtrer, |
|
| ait voulu détourner ces sacrés mystères à leurs |
|
| abusives impiétés, selon que le déduisent fort bien |
|
| Josèphe contre Appion, & saint Jérôme contre |
|
| Viligentius. Si que, tout de même qu'en la loi Judaïque, |
|
| il ne se fait point de sacrifices & oblations |
|
| au Paganisme, qu'on n'y admît du sel, selon |
|
| que le témoigne Pline, liv. 31. chap. 7. Maximè autem |
|
| in sacris intelligitur salis authoritas, quando nulla |
|
| conficiuntur sine mola salsa. Platon au Timée, Quand |
|
| en la *commixtion & mélange des éléments, le composé est |
|
| destitué de beaucoup d'eau, & des plus subtiles parties de |
|
| terre, l'eau qui y reste vient à se congeler à demi, la *salsature |
|
| s'y introduit, qui le *rendurcit d'avantage; & ainsi |
|
| se procrée le corps du sel, communicatif à l'usage de notre |
|
| vie, en tant que touche le corps & ses sentiments; accommodé |
|
| E e ij | |
Note du traducteur :
*commixtion : assembler, mêler plusieurs éléments
*salsature : salure
*rendurcir : endurcir???
@
220
T R A I T E'
| | par même moyen selon la teneur de la loi, à ce |
| | qui dépend du divin service, comme étant sacré & fort agréable |
| | aux Dieux: dont il l'appelle τεοφιλἐσ ........ |
| | C'est pourquoi Homère l'appelle divin; dont Plutarque |
| | au 5. livre de ses Symposiaques, question 10. |
| | rend plusieurs raisons; & entre autres, pour ce qu'il |
| | symbolise à l'âme qui est de nature divine, & tant |
| | qu'elle réside au corps, elle le garde de putréfaction, |
| | comme fait le sel la chair morte, où il s'introduit |
| | en lieu de l'âme qui la garde de se corrompre: |
| | dont quelques-uns des Stoïques auraient dit |
| | que la chair de porc de soi était morte, & que l'âme |
| | n'y était semée qu'à guise de sel pour la conserver |
| | plus longuement exempte de putréfaction; |
| | Quibus anima data est pro sale. Nos Théologiens disent |
| | que la cérémonie de mettre du sel dedans l'eau |
| | quand on la cuit, est venue de ce qu'Elisée fit au |
| | quatrième livre des Rois, chapitre 2. de radoucir |
| | les eaux de Jéricho, en jetant du sel dans leur source. |
| | Et cela dénote que le peuple, lequel est désigné |
| | par l'eau (Aquae multae, gentes multae sunt) pour être |
| | sanctifié, se doit instruire de la parole de Dieu, que |
| | le sel signifie, avec l'amertume & repentance qu'on |
| | doit avoir d'offenser Dieu; comme l'eau fait aussi la |
| | confession tant de sa foi, que de ses péchés de la |
| | *commixtion desquels deux, sel & eau, en procède |
| | un double fruit, se séparer de ses méfaits, & se convertir |
| | à de bonnes oeuvres. Et d'autant que la repentance |
| | de ses péchés doit précéder la confession auriculaire; |
Note du traducteur :
*commixtion : assembler, mêler plusieurs éléments
@
D U
F E U E T D U S E L. 221
| laquelle repentance est dénotée par l'amertume |
|
| du sel, on le bénit aussi premier que |
|
| l'eau. Il est pris aussi pour la Sapience, Vos estis sal |
|
| terrae, &, Habete sal in vobis. Et pour ce qu'en tous les |
|
| sacrifices anciens se mettait du sel; de là est venu |
|
| qu'au baptème on met du sel en la bouche de la |
|
| créature, avant que la baptiser de l'eau. A ce qu'elle |
|
| ne peut avoir encore actuellement, le mystère du |
|
| sel y supplée pour l'heure. |
|
| DU FEU donc, & du sel dépendent de | |
| grands mystères & secrets, compris sous les deux |
|
| principales couleurs, rouge & blanc: car, comme |
|
| met le Zohar, toutes choses sont blanc & rouge; |
|
| mais il y a beaucoup d'intervalles de l'un à l'autre. |
|
| Dieu teint nos péchés qui sont rouges, car la concupiscence |
|
| vient de sang & de la sensualité de la |
|
| chair arrosée de sang; & nous teignons sa blancheur |
|
| & miséricorde en un rouge ou rigueur de justice |
|
| par le feu qui embrase nos charnels désirs, & |
|
| leur pourchasse le jugement, qui est par tout où est |
|
| le feu, s'il n'est amorti de l'eau salutaire. Et quand |
|
| les pervers prévalent au monde, comme ils font |
|
| ordinairement, la rougeur & le jugement s'y épand |
|
| & toute la blancheur se couvre, qui s'altère |
|
| plutôt en rouge que ne fait le rouge en blancheur; |
|
| laquelle si elle prédomine, tout au rebours |
|
| resplendit d'elle. A ces deux couleurs se rapportent |
|
| aussi la loi ancienne, & l'Evangélique: la rigueur |
|
| de justice, & la miséricorde; la colonne de |
|
| E e iij | |
@
222
T R A I T E'
| | feu par l'obscurité de la nuit, & la nuée blanche |
| | sur jour; le vin & le pain, le sang & la graisse, qu'il |
| | n'était pas loisible de manger: Vous ne mangerez |
| | point de chair avec le sang: en Gen. 9. & au 3. du Lévit. |
| | Toute la graisse est au Seigneur par un édit perpétuel. |
| | Vous ne mangerez aucune graisse ni sang. Ce qui est encore |
| | plus particulièrement répété au 17. où la raison |
| | en est rendue; pour ce que l'âme, c'est à dire la |
| | vie de la chair, est au sang, lequel mystiquement |
| | représentait celui du M E S S I E, auquel consistait |
| | la vie éternelle; si qu'il n'était pas loisible d'en |
| | user d'autre avant son avènement. De même la |
| Zohar | graisse était réservée à Dieu, tant celle que les
|
| M. 30. | Hébreux appellent cheleb, qui couvre les intestins,
|
| | & est séparée de la chair; que l'autre dite chumen, |
| | qui y est annexée. Mais métaphoriquement la |
| | graisse est prise pour la substance la plus exquise; |
| | comme au 18. des Nombres, les décimes qui étaient |
| | le meilleur des fruits, sont dites la graisse |
| | d'iceux. De laquelle manière de parler nous usons |
| | aussi, quand nous disons; Faites que cette portion |
| | soit bien grasse, de quelque chose que ce soit. Et |
| | au Psaume 80. Cibauit eos ex adipe frumenti. Pourrait |
| | être aussi que Moïse sachant assez que ces |
| | deux suffisances, sang & graisse, sont de mauvais |
| | suc & *nourrissement, & se corrompent bien tôt |
| | hors de leurs vaisseaux, en aurait défendu l'usage: |
| | ou si nous voulons entrer en quelque mystère, |
| | pour ce que dans le sang consistent les esprits vitaux, |
Note du traducteur :
*nourrissement : nourriture
@
D U
F E U E T D U S E L. 223
| qui sont de nature de feu; & que la graisse est fort |
|
| susceptible de flamme, & propre à faire des lumières, |
|
| qui sont une représentation de l'âme. Mais |
|
| l'huile l'est aussi pour les lampes, qu'il n'a pas défendue |
|
| au manger, & nous ne voyons pas qu'au |
|
| divin service on use de chandelles de suif. Ces deux |
|
| encore, feu & sel, dénotent le vin & le lait. J'ai |
|
| bu mon vin avec mon lait. Cant. 5. par le vin étant |
|
| désigné l'arbre de science de bien & de mal, à savoir |
|
| la vaine curiosité des choses mondaines; & par |
|
| le lait celui de vie, dont Adam fut privé pour |
|
| avoir voulu goûter de cet autre-là, qui était la |
|
| prudence humaine. Devant qu'Adam eût transgressé |
|
| (dit le Zohar) il était fait participant de la Sapience de |
|
| la lumière supérieure, ne s'étant point encore séparé de |
|
| l'arbre de vie: mais quand il s'en voulut distraire après la |
|
| notice des choses basses, cette curiosité ne cessa qu'elle ne |
|
| l'eût du tout dépouillé de la vie, pour l'incorporer à la |
|
| mort. Jacob & Esau, les deux principaux Potentats |
|
| de la terre qui en sont descendus. Item la rose |
|
| & le lys; dont l'eau qui s'en extrait & monte par la |
|
| chaleur du feu qui l'élue est blanche, encore que |
|
| les roses soient rouges; comme est la fumée qui |
|
| s'exhalait du sang & de la graisse qu'on brûlait à |
|
| Dieu pour en envoyer en haut la vapeur; afin de |
|
| dénoter, dit le même Zohar, qu'on ne lui doit |
|
| rien offrir que de candide: car la rouge représente |
|
| le péché, & la punition qui s'en ensuit; é le blanc |
|
| la sincérité avec la miséricorde & la récompense |
|
@
224
T R A I T E'
| | finale qui l'accompagne. Qu'est-ce, dit le Zohar, qui |
| | se désigne par les roses rouges, & le lys blanc? C'est l'odeur |
| | de l'oblation, provenant du sang rouge, & de la |
| | graisse qui est blanche; que Dieu se réserve pour sa portion. |
| | Laquelle graine se rapporte à la victime, ou homme |
| | animal qui se nourrit de la graisse, ainsi que les |
| | esprits vitaux font du sang: Par quoi il est dit, |
| | quand on jeûne pour s'exténuer & macérer les aiguillons |
| | de sa chair & concupiscence; qu'on offre |
| | la graisse à Dieu, lequel veut de sa créature l'âme, |
| | qui est le feu & le sang; & le corps, à savoir la graisse |
| | dont il se nourrit; mais l'un & l'autre incontaminés, |
| | purs & nets, sans corruption, ainsi que s'ils |
| | étaient passés par le feu & salés. Pourtant il veut |
| | qu'on les lui brûle, afin qu'ils montent en fumée |
| | blanche, & odeur de suavité devant lui: car la fumée |
| | est plus spirituelle que la matière donc le feu |
| | la subtilisant l'enlève à guise d'un encensement. Et |
| | de fait tout ce monde ici n'est qu'une odeur qui |
| | monte à Dieu, par fois bonne & agréable, par fois |
| | mauvaise & ennuyeuse. La forme de la chose qui |
| | consiste en sa figure & couleur, demeure incorporée |
| | à la matière, où l'oeil la va appréhender, & s'y |
| | associe. Le goût y demeure aussi attaché; que la |
| | salive détrempe pour le communiquer à la saveur. |
| | Mais l'odeur s'en sépare, & parvient de loin en |
| | vapeur inapercevable au sentiment du nez & |
| | cerveau. Par quoi l'écriture particularise l'odeur |
| | en la rose & au lys; le rouge & le blanc; dont l'odeur |
| | deur |
@
D U
F E U E T D U S E L. 225
| ne s'évanouit point. Et encore que les roses |
|
| soient rouges, l'eau néanmoins qui s'en distille, & |
|
| la fumée, si on les brûlait, en sont blanches, ainsi |
|
| que celles de l'encens, dont il est dit au Psaume |
|
| 140. Dirigatur oratio mea sicut incensum in conspectu |
|
| tuo: par les oraisons s'entendant non tant seulement |
|
| les prières, mais tous nos désirs, nos pensées, |
|
| actions & comportements: & là dessus Rabbi |
|
| Eliezer fils de Rabbi Simeon auteur du Zohar, |
|
| faisant sa prière, paraphrase ainsi: Cela est assez |
|
| connu & manifeste devant toi, ô Seigneur mon |
|
| Dieu, Dieu de nos pères, que je t'ai offert ma graisse, & |
|
| mon sang. Je te les ai offerts en odeur de suavité, avec |
|
| une ferme foi & créance; macérant, châtiant la sensualité |
|
| de mon corps. Qu'il te plaise donc, Seigneur, que |
|
| l'odeur de ma prière sortant de ma bouche sois présentement |
|
| adressée devant ta face, comme l'odeur d'un holocauste |
|
| qu'on te brûlerait dessus l'autel de la propitiation; |
|
| & de l'avoir pour agréable. Il dit cela, pour ce que depuis |
|
| l'avènement du SAUVEUR & la destruction |
|
| du second temple par les Romains, les sacrifices |
|
| Judaïques furent convertis en prières; les sacrifices |
|
| sanguinolents dénotés par les roses rouges de couleur |
|
| de sang; & les *incruentes, comme les minchad, & |
|
| autres semblables de farine, par les lis qui sont blancs, |
|
| suivant ce qui est dit es Cantiques 5. & 6. Dilectus |
|
| meus candidus & rubicundus: qui pascitur inter lilia. |
|
| Sous ces quatre couleurs au reste qui désignent | |
| les quatre éléments; le noir, la terre; le blanc, l'eau; |
|
| F f | |
Note du traducteur :
*incruenter : ensanglanter
@
226
T R A I T E'
| | le bleu, l'air; & le rouge, le feu, sont compris de trèsgrands |
| | secrets & mystères. Autrefois en lisant dans |
| | Pline liv. 35. chap. 10. qu'Apelles avait peint Alexandre |
| | tenant la foudre dans la main: digiti eminere videntur, |
| | & fulmen extra tabulam esse; sed legentes meminerint |
| | omnia ea constare quattuor coloribus; Je ne savais bonnement |
| | spécifier quelles étaient ces quatre couleurs |
| | qui devaient être les principales en nature, jusques |
| | à ce que j'ai appris du Zohar de les considérer |
| | en une lumière; où cela est bien à noter, qu'il y en a |
| | deux attachées au lumignon, à savoir le noir dénotant |
| | la terre, & le rouge qui en procède, le feu; |
| | & deux à la flamme, le bleu en la racine vis à vis du |
| | noir, & le blanc au haut opposé au rouge. Mais |
| | voyons comment cela cadre bien à la théorie |
| | Chimique, qui constitue de ces quatre éléments |
| | deux solides & fixes, qui se préparent ensemble, |
| | la terre & le feu qui adhèrent au lumignon; & |
| | les deux autres liquides volatils & coulants, l'eau & |
| | l'air, blanc & bleu, comme est la flamme qui est liquide |
| | & en perpétuel mouvement. Et ne faut |
| | pas trouver étrange que l'air, le bleu, soit plus |
| | bas que l'eau ou la flamme blanche qui est au haut, |
| | parce que la partie aérée, qui est l'huile & la graisse, |
| | se sépare plus tard & plus mal-volontiers du composé |
| | que ne fait l'eau qui est plus opposée au feu: |
| | mais voyons plus mystiquement là dessus ce qu'en |
| | parcoure encore d'abondant le Zohar. La lumière |
| | rouge tant en la terre comme au ciel est celle qui |
@
D U
F E U E T D U S E L. 227
| détruit & dissipe tout, car c'est la tige de l'arbre de |
|
| la mort; comme on peut voir en une lampe, chandelle |
|
| & autre lumière, dont la racine est en la terre, à |
|
| savoir cette noirceur corruptible & corrompante |
|
| qui abreuve le lumignon, & les branches & rameaux |
|
| sont la flamme bleue & blanche. Le lumignon |
|
| avec sa noirceur & rougeur est le monde élémentaire, |
|
| & la flamme le céleste. La couleur rouge commande |
|
| à tout ce qui est au dessous d'elle & le dévore. |
|
| Et si vous dites qu'elle domine aussi au ciel, non |
|
| qu'au monde inférieur: on pourra répondre; Et |
|
| combien y a-il de vertus & puissances là haut qui |
|
| sont destructives, & dissipent les choses basses subjacentes? |
|
| Toutes les supérieures sont ancrées en |
|
| cette lumière rouge, & les inférieures non; car elles |
|
| sont crasses, grossières & obscures: & cette lumière |
|
| rouge, qui est *contiguement au dessus, les ronge |
|
| & dévore, & n'y a rien en ce bas monde qui n'en |
|
| soit détruit. Elle pénètre & entre es pierres, les |
|
| perse & troue, que les eaux peuvent passer à travers, |
|
| noient tout dans les abîmes & creux de la terre, |
|
| où elles se départent de côté & d'autre, tant qu'elles |
|
| viennent à se rassembler de nouveau en leurs |
|
| abîmes, passant à travers les ténèbres qui se confondent |
|
| avec elles: ce qui est cause que les eaux |
|
| montent & dévalent; (montent quand elles viennent |
|
| de la mer par dessous terre, à leurs sources, |
|
| pour de nouveau couler dessus terre en bas, retournant |
|
| au lieu d'où elles sont parties) si que les |
|
| F f ij | |
Note du traducteur :
*contiguement : qui touche
@
228
T R A I T E'
| | eaux, les ténèbres & la lumière se pèle-mêlant il en |
| | fait là dedans un autre chaos, que la nature vient à |
| | démêler (la chaleur à savoir qui y est enclose) de |
| | l'ordonnance du dispensateur souverain, qui lui |
| | commande. Et s'en font des lumières qu'on ne saurait |
| | voir, parce qu'elles sont ténébreuses. Chaque |
| | canal au reste monte *contremont avec sa voix, |
| | dont ces abîmes sont ébranlés, & crie à son compagnon, |
| | (Abyssus ad abyssum clamat in voce cataractarum |
| | suarum:) Et qu'est-ce qu'il crie? Ouvre-toi |
| | avec tes eaux, & j'entrerai en toi. Ce sont tous mystères |
| | assez mal-aisés à comprendre, mais qui ne |
| | tendent qu'à démontrer l'affinité & connexion du |
| | monde sensible avec l'intelligible, & de l'élémentaire |
| | au céleste: car comme est dit en un autre endroit; |
| | Le firmament universel, qui s'appelle le firmament |
| | du ciel, contient les choses supérieures & |
| | inférieures, bien que par diverses manières: ce |
| | qu'on peut voir en un flambeau, où la noirceur, |
| | qui est la terre, est le fondement des trois éléments & |
| | couleurs; la rouge n'étant qu'une inflammation & |
| | ardeur jointe à la noirceur, sans flamme aucune ni |
| | lumière, comme font le bleu & le blanc, qui procèdent |
| | d'une même racine, toutes tendant & s'aller |
| | unir avec la flamme blanche qui est au dessus, & la |
| | plus haut élevée des autres: néanmoins elle n'est |
| | pas pour cela si pure & si dépouillée de toutes ordures, |
| | qu'elle ne procrée de la suie & fumée noire |
| | & infecte: dont elle a besoin d'être dépurée par le |
Note du traducteur :
*contremont : vers le haut, en haut
@
D U
F E U E T D U S E L. 229
| feu, tant qu'il ait achevé de consumer sa corruption, |
|
| & la rendre en une parfaite blancheur, qui |
|
| de là en avant ne s'altère plus. Et c'est ce que nous |
|
| avons dit ci-devant, que le feu laisse deux sortes***** |
|
| d'excréments non assez dépurés pour le premier |
|
| coup; les cendres en bas, dont par le même feu |
|
| s'extraie la substance incorruptible du sel, & le verre |
|
| finalement: ce que le Zohar n'a pas ignoré, |
|
| quand il dit sur Exode, Ex lixiuio ex quouis cinere |
|
| confecto, educitur sal & vitrum: Mais ores qu'il ne |
|
| l'eût pas dit, c'est chose assez commune & manifeste |
|
| à ceux qui manient le feu. Lequel excrément |
|
| *cineral vient de *l'adustion & embrasement |
|
| des charbons: mais la suie qui es plus spirituelle, |
|
| parce quelle monte & est élevée en haut, |
|
| naît de la flamme qui n'a eu le loisir & pouvoir |
|
| de l'achever de *mondifier; si que le pur & impur |
|
| sont montés ensemble. Et certes rien ne saurait |
|
| mieux convenir à nos âmes après leur séparation |
|
| du corps, qui emportent avec elles les impuretés |
|
| qu'elles ont attirées de lui pendant leur séjour |
|
| ici bas; si qu'il faut qu'elles repassent par le feu, |
|
| & en soient achevées de blanchir du tout: Omnis |
|
| homo igne salietur, & omnis victima sale salietur: |
|
| Le lumignon & les cendres représentants l'homme |
|
| extérieur animal, & son corps, & les deux flammes |
|
| bleue & blanche; la bleue le corps céleste & éthéré, |
|
| & la blanche, les âmes dépouillées de toute corporéité: |
|
| qui es gens de bien seront brûlées du feu qui |
|
| F f iij | |
Note du traducteur :
*cineral : de cendre
*adustible : qui peut brûler
*mondifier : purifier, nettoyer
@
230
T R A I T E'
| | *ard toujours dessus l'autel, & salées du sel de son |
| | alliance; les promesses à savoir de son MESSIE, |
| | auquel le prince de ce monde n'a que voir, ainsi |
| | qu'il a en la postérité d'Adam, qui est toute remplie |
| | de cendres, dont il fut le premier bâti; & de la suie |
| | du péché originel, dont il l'entacha par la désobéissante |
| | prévarication: si que nous sommes la nuit |
| | où Moïse commence à compter le jour, parce que |
| | selon la chair nous sommes devant le MESSIE, |
| | lequel étant venu depuis, est le jour éclairé de ce |
| | clair soleil de justice, que les cabalistes disent être |
| | la représentation du (****) Ihouah, dont le fourreau, |
| | comme ils l'appellent, est Adonai, dont Dieu le |
| | devait tirer dehors: car c'est celui qui *mondifiera |
| | les justes, & brûlera les méchants du feu noir & |
| | *caligineux. A quoi bat aussi ce qui est dit que |
| | des animaux du trône descendra un lion enflammé |
| | lequel dévorait les oblations. Il y a des Anges |
| | commis sur chaque membre qui pèche, dont |
| | ils se constituent les délateurs: car tout homme |
| | qui commet quelque offense, soudain il se délégue |
| | lui-même un accusateur qui ne lui sera pas favorable |
| | plus qu'il ne doit, mais lui apprêtera un feu |
| | d'en haut pour brûler ce membre qui aura forfait. |
| | Mais le Ihouah intervient là dessus, qui avec son |
| | eau de miséricorde éteint ce feu, après que la partie |
| | délinquante aura été purgée de ses macules. Et n'y |
| | a que lui seul, qui est l'Ange de paix, qui puisse faire |
| | la réconciliation de l'âme & Dieu, à quoi elle parvient |
Note du traducteur :
*ardoir, ardre : brûler
*mondifier : purifier, nettoyer
*caligineux : qui est de la nature du brouillard
@
D U
F E U E T D U S E L. 231
| par l'intercession de ce sacré nom. Non est |
|
| aliud nomen. Tout cela met le Zohar, qui est assez |
|
| Chrétiennement parlé pour un Rabbin, qui jamais |
|
| ne fut baptisé. |
|
| CELA *premis pour un fondement de ce que | |
| nous dirons ci-après; le texte Grec de saint Marc |
|
| porte, πα̑σα .................; là où la version |
|
| Latine que l'Eglise tient, pour ρυσἰα a victima, comme |
|
| à la vérité ce mot Grec signifie toutes fortes de |
|
| sacrifices, hosties, victimes, & cérémonie. Mais |
|
| Porphyre livre 2. des sacrifices le particularise aux |
|
| herbes qu'on offrait aux Dieux. Car du commencement |
|
| on ne leur présentait pas, ce dit-il, de l'encens, |
|
| myrrhe, benjoin, storax, aloès, labdanum, & |
|
| autres semblables gommes odorantes; mais tant |
|
| seulement quelques herbes vertes, ainsi que certaines |
|
| prémices des germes que la terre produisait; | Moïse de stina le
|
| car les arbres furent procrées de la terre premier | même en Genèse 2.
|
| que les animaux, & la terre revêtue d'herbes avant |
|
| que produire les arbres. Au moyen de quoi eux |
|
| cueillant certains pieds d'herbes toutes entières, |
|
| avec leurs feuilles & racines, & leurs semences,ils les |
|
| brûlaient, sacrifiant l'odeur & fumée qui en procédait, |
|
| aux Dieux immortels: & de cette exhalation |
|
| qu'elles jetaient, que les Grecs appellent |
|
| ρυμἰασισ, le mot de ρυσἰα serait provenu; par quoi |
|
| on ne le réfère pas proprement aux sacrifices sanguinolents: |
|
| car par plus de huit vingts tant d'ans |
|
| les Romains, de l'ordonnance de Numa, n'eurent |
|
Note du traducteur :
*premis : établit un commencement???
@
232
T R A I T E'
| | aucune images des Dieux; ni autres sacrifices que |
| | de farine avec du sel, qui étaient de là appelés |
| | δὐ..., c'est à dire sans sang. Jusqu'ici Porphyre. |
| | IL a été dit ci-devant, que rien n'était plus |
| | commun, ni moins bien connu, que le feu: & autant |
| | en pouvons-nous dire du sel: pourquoi c'est |
| | que Moïse en a fait si grand cas, que de l'appliquer |
| | en tous sacrifices, l'appelant l'alliance perpétuelle |
| | de Dieu avec son peuple: de laquelle alliance, des |
| | Hébreux dite berith, s'en trouvent trois ou quatre |
| | marques dans l'Ecriture: l'arc en ciel au 9. de Genèse: |
| | la circoncision à Abraham au 17. & la *paction |
| | du sel universelle au 18. des Nombres: Plus la *paction |
| | de la Loi reçue en Horeb, au Deuter. 5. Dominus |
| | Deus noster pepigit nobiscum pactum in Horeb: |
| | lequel a été de tout temps en une très-singulière & |
| | vénérable recommandation envers toutes sortes |
| | de gens: Benedicitis mensas salinorum appositu, dit Arnobius |
| | aux Gentils. Mais Tite-Live au 26. Vt salinum |
| | pateramque deorum causa habeant. Et Fabrice |
| | très-vaillant Capitaine Romain, n'eut onques or ni |
| | argent qu'une petite tasse, dont le pied était de |
| | corne, pour faire ses offrandes aux Dieux; & une |
| | salière pour s'en servir en ses sacrifices: descendant, |
| | selon que met Pline livre 33. chap. 12. d'avoir autre |
| | argenterie que ces deux-là. C'était au reste une |
| | marque & symbole d'amitié, que le sel; par quoi la |
| | première chose qu'on servait à des étrangers sur- |
| | venant |
Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte
@
D U
F E U E T D U S E L. 233
| venant, était du sel, pour dénoter la fermeté de |
|
| leur amitié contractée. Et le grand Duc de Moscovie, |
|
| selon que met Sigismundus Liber en son traité |
|
| de rebus Moschouiticis, ne saurait faire un plus grand |
|
| honneur à ceux qu'il veut favoriser, que de leur |
|
| envoyer de son sel. Archiloque, comme l'allègue |
|
| Origène contre Celsus, reproche entre autres choses |
|
| à Lycambe d'avoir violé un fort saint & sacré |
|
| mystère, de l'amitié conçue entr'eux par le sel, & |
|
| leur commune table. Et sur saint Mathieu parlant |
|
| de Judas, Il n'a point eu, ce dit-il, de respect ni de |
|
| souvenance de nôtre commune table, ni du sel ni |
|
| du pain que nous avons mangé ensemble. Et Lycophron |
|
| au poème de l'Alexandre appelle le sel |
|
| ἁγ...., purificatif & lustratif, faisant allusion à ce |
|
| ci d'Euripide, Θἀ............................... |
|
| Que la mer lave tous les maux des hommes: parce que |
|
| la mer, que les Pythagoriciens, à cause de son amertume |
|
| & *salsuginosité, appelaient la larme de Saturne, |
|
| & un cinquième élément; n'est autre chose |
|
| que du sel dissous dans de l'eau. Et certes c'est une |
|
| chose fort admirable, de la grande quantité qui est |
|
| du sel; attendu que nous tenons pour une infaillible |
|
| maxime, que Dieu & la nature ne font rien en vain: |
|
| Car outre ce qui s'en trouve dedans la terre, partie |
|
| en liqueur, qu'on fait *décuire, partie en glaçons, |
|
| comme à Halle de Saxe, & à Berrhe en Provence; |
|
| partie en roche dure, comme en Teplaga, terre des |
|
| Nègres, où on l'apporte de plus de deux cens lieues |
|
| G g | |
Note du traducteur :
*salsugineux : salé
*décuire : cuire
@
234
T R A I T E'
| | loin sur leurs testes, & la transportent de main en |
| | main par relais jusques au Royaume de Tombur, servant |
| | de monnaie qui a cours par tous ces quartiers; |
| | comme on fait aussi en la province de Caindu en la |
| | Tartarie Orientale selon Marc Pole liv. 2. cha. 38. & |
| | aussi que s'ils n'en avaient à tous propos en la bouche, |
| | leurs gencives se pourriraient, à cause des ardeurs |
| | extrêmes qui y règnent, accompagnées de |
| | certaines humidités marécageuses corrompantes |
| | pour raison de quoi ils ont besoin de la tenir continuellement |
| | arrosée d'une chose qui empêche la |
| | putréfaction. J'ai éprouvé par plusieurs fois fort |
| | exactement, que de l'eau marine il se tire prés de la |
| | moitié de sel, faisant évaporer doucement l'eau |
| | douce qui y est mêlée. Quelle quantité donc énorme |
| | de sel resterait-il, si la substance douce de la |
| | mer en était extraite? Il n'y a sablons & déserts de |
| | quelque longue étendue qu'ils puissent être, qui |
| | s'y sussent comparer, non pas à la deux-millième |
| | partie; car beaucoup de gens veulent égaler, |
| | voire préférer en quantité & grandeur la mer à la |
| | terre. Il ne nous faut trop ici arrêter à beaucoup |
| | de particularités que touche du sel Pline livre 35. |
| | chap. 7. la plus grand part ne dépendant que d'un |
| | ouïr dire; car toutes ne tendent qu'à montrer qu'il |
| | y a en premier lieu deux sortes de sels, comme c'est |
| | à la vérité; le naturel & artificiel. Le naturel croît en |
| | glaçons, ou en roche à par soi dans la terre, coml'eau |
| | me nous avons dit ci-dessus; l'artificiel se fait de |
@
D U
F E U E T D U S E L. 235
| de la mer, ou de la liqueur, comme une saumure |
|
| qui se tire des puits salins, ainsi qu'en Lorraine, |
|
| & la Franche comté de Bourgogne, qu'on |
|
| fait *décuire & congeler sur le feu. Il en apporte |
|
| tout plein d'exemples, & mêmement de ceux qui |
|
| sont les plus difficiles à croire: la foi en soit par |
|
| devers le diseur: & entre autres de certain lac du |
|
| Tarentin en la Pouille, point plus profond que de |
|
| la hauteur des genoux, dont l'eau en Eté par la |
|
| chaleur du soleil se convertit toute en sel. Et en la |
|
| province de Babylone croît certain bitume liquide, |
|
| un peu épais, dont ils usent en leurs lampes |
|
| en lieu d'huile. Cette substance inflammable en |
|
| étant dépouillée, reste du sel qui était caché là |
|
| dessous: comme de fait nous le voyons par expérience, |
|
| que de toute chose qu'on brûle s'en peut |
|
| extraire du sel; mais il ne se révèle point, que ce |
|
| qui y est d'aquosité & d'onctuosité inflammable |
|
| n'en ait été exterminé par le feu: cela fait, le sel |
|
| reste es cendres: & ce sel-là, dit Geber en son |
|
| testament, retient toujours la nature & propriété |
|
| de la chose dont il est extrait, si cela se |
|
| fait en un vaisseau clos, & que les esprits ne s'en |
|
| évaporent point; car il resterait ce que l'Evangile |
|
| appelle sal infatuatum, comme nous dirons |
|
| ci-après. |
|
| L E meilleur sel au reste qui soit point, & le | |
| plus sain, est celui qui se fait de l'eau de la mer |
|
| en *Broüage. Et à l'exemple d'icelui il faut que le |
|
| G g ij | |
Note du traducteur :
*décuire : cuire
*brouage : ???, broillier : mélanger, brou : bouillon écume, boue
@
236
T R A I T E'
| | terroir par tout où se fait le sel d'eau marine, soit |
| | argileux & gluant, comme la terre à potier, & |
| | celle dont se font les tuiles. Il faut corroyer |
| | outre-plus par artifice ce terrain, de peur qu'il |
| | ne suce & en boive l'eau qu'on y attirera; ce qui |
| | se fait en le battant avec un grand nombre de |
| | chevaux, ânes & mulets attachés les uns aux autres, |
| | qu'on y promène, tant qu'il soit bien ferme |
| | & solide, ainsi que quelque aire de grange à |
| | battre le bled. Cela fait, & après avoir creusé les |
| | canaux, pour y mettre l'eau, dont il faut que ces |
| | salins soient aucunement plus bas que la mer, |
| | (Pline livre second chapitre 106. met que le sel |
| | ne se peut faire sans de l'eau douce) on dresse en |
| | premier lieu un grand réceptacle où s'attire l'eau, |
| | lequel est nommé le Jard; & au bout d'icelui une |
| | écluse, par laquelle, y ayant été appliquée au |
| | bas une hanche avec son bondon, dit *l'amezau, |
| | on fait couler l'eau du jard en des parquets qu'on |
| | nomme couches: & de ces couches, y donnant |
| | la pente requise, par d'autres bondons, deux en |
| | nombre, appelés les pertuis des poètes, qui y |
| | sont enchâssés dans d'autres parquets dits entablements, |
| | *virefons, & moyens, pour faire tourne-virer |
| | l'eau par divers détours & canaux, à |
| | guise presque d'un labyrinthe; si qu'elle fait un |
| | grand chemin, avant que de se venir à la fin |
| | rendre dedans les parquets & carreaux; où le sel |
| | se doit congeler & toujours se diminuant la quantité |
Note du traducteur :
*l'amezau : ???
*virefons : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 237
| de l'eau, afin que les rais du soleil y puissent |
|
| avoir plus d'action, & qu'elle en soit mieux échauffée, |
|
| avant que d'entrer dans les aires où se |
|
| fait la finale congélation. Mais pour parvenir à |
|
| cela par certains degrés & mesures proportionnées, |
|
| il y a par tout des passes qu'on hausse & baisse |
|
| ainsi que celles d'un moulin. Toute la terre au reste |
|
| qu'on tire en creusant ces parquets & aires, on l'arrange |
|
| autour d'icelles, comme une chaussée ou |
|
| rempart, qui est appelé le *bossis, de largeur convenable |
|
| pour passer deux chevaux de front; lequel |
|
| sert tant à retenir l'eau, qu'à mettre dessus les monceaux |
|
| de sel fait & congelé, dits les vaches; & à aller |
|
| & venir, comme sur une digue, ou chaussée de |
|
| marais à autre, pour l'enlever, & porter sur les bêtes |
|
| de somme dans les vaisseaux qui l'attendent là |
|
| auprès en la rade. En hiver ils les couvrent de |
|
| joncs, lesquels se vendent puis après fort bien pour |
|
| l'utilité qui s'en tire; & ce de peur des pluies & neiges, |
|
| & autres humidités de l'air, qui le détremperaient |
|
| de nouveau. Et sont toutes ces levées si obliques |
|
| & tournoyantes, que pour une lieue en travers |
|
| de droit chemin, il en faut faire sept ou huit; |
|
| de sorte que s'y étant enfourné bien avant on s'y |
|
| pourrait perdre qui ne connaîtrait les adresses, |
|
| ou n'aurait quelque bon guide à cause des détours |
|
| & des ponts qu'il faut savoir aller choisir |
|
| pour passer d'un lieu à autre: & serait bien mal-aisé |
|
| d'en faire une charte & description, principalement |
|
| G g iij | |
Note du traducteur :
*bossis : probablement de bosse???
@
238
T R A I T E'
| | en hiver que tout est presque couvert d'eau; |
| | & encore plus d'y entrer à main armée. Pour la conservation |
| | de ces marais salins, tous les ans après que |
| | les chaleurs sont passées; le sel ne se pouvant faire |
| | que durant les mois de Mai, Juin, Juillet, & Août; |
| | les sauniers ont accoutumé d'ouvrir certaines |
| | bondes, pour y laisser entrer l'eau de la mer, tant |
| | que toutes les formes & parquets soient couverts; |
| | autrement les gelées les dissiperaient. Que si durant |
| | que le sel se glace & se crème il survient quelque |
| | forte pluie, c'est autant de retardement, & de |
| | quinze jours pour le moins; parce qu'il faut vider |
| | toute l'eau des parquets que la pluie aurait altérés, |
| | & pourtant es années froides & pluvieuses malaisément |
| | en peut-on faire. |
| | JE me viens en cet endroit souvenir d'un *expériment |
| | que j'ai fait plus que d'une fois, lequel donnerait |
| | bien à penser, fût-ce à Aristote. Je pris huit***** |
| | ou dix livres de gros sel commun, que je fis dissoudre |
| | dans de l'eau chaude, écumant les ordures qui |
| | y pouvaient être: & l'ayant bien laissée rasseoir, |
| | versai le clair par inclination dans un chaudron |
| | sur le feu; où je fis évaporer toute l'eau, tant que |
| | le sel me resta au fonds blanc comme neige: puis |
| | achevai de le dessécher dans un pot; lui donnant à |
| | la fin une bonne *estrette de feu par quatre ou cinq |
| | heures. Refroidi qu'il fut, je le départis en plusieurs |
| | écuelles de Beauvais, pour abréger & gagner |
| | temps au serein sur une fenêtre où le soleil ne |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
*estrette : ???
@
D U
F E U E T D U S E L. 239
| donnait point, & avais choisi un temps humide |
|
| pour plus faciliter la dissolution; recueillant tous |
|
| les matins ce qui s'en était résout en eau, tant que |
|
| au bout de sept ou huit jours tout le sel acheva |
|
| de se dissoudre; n'en restant que je ne sais quelle |
|
| crasse ou limon, en bien petite quantité, que je mis |
|
| à part. Toutes mes dissolutions je les mis en des |
|
| cornues, & distillai toute l'eau qui peut monter, |
|
| laquelle était douce, car la *salsuginosité ne monte |
|
| point, mais demeure fixe au fonds du vaisseau; & |
|
| donnai sur la fin une autre bonne *estrette de feu |
|
| avec des bâtons de *cotteret. Ayant rompu les |
|
| cornues, je mis le sel qui y était demeuré congelé, |
|
| à dissoudre à l'humide comme devant, tant qu'il |
|
| n'en resta que de la crasse & limon comme au précédent. |
|
| Je distillai ce qui peut monter d'eau, & réitérai |
|
| tous ces régimes, tant que tout mon sel en |
|
| fût résout & distillé en eau douce: ce qui vint à la |
|
| sept ou huitième fois. Les limons je les lavai fort |
|
| bien avec l'eau, pour en extraire ce qui y pouvait |
|
| être resté de salure; & si les recalcinai & lavai, |
|
| tant qu'il n'en resta qu'un limon ou terre pure sans |
|
| aucun goût. De ce peu de sel que j'en avais extrait, |
|
| j'en fis comme j'avais fait des autres; si que tout |
|
| mon sel, sans rien perdre de la substance, s'en alla |
|
| en eau douce, & en ce limon insensible, qui ne revint |
|
| qu'à une ou deux onces. Que serait donc |
|
| devenue cette *salsature du sel? Certes j'y perds mon |
|
| latin & ne sais que dire là dessus: mais tant est qu'il |
|
Note du traducteur :
*salsugineux : salé
*estrette : ???
*cotteret : petit panier
*salsature : salure
@
240
T R A I T E'
| | en va ainsi à la vérité que je dis. Si quelqu'un me |
| | voulait dénouer ce point, certes il me ferait plaisir. |
| | Je le *lairray donc démêler aux autres pour venir |
| | aux particulières louanges du sel, sans lequel, |
| | dit le même Pline, on ne saurait vivre civilement. |
| | Toute la grâce & gentillesse, l'ornement |
| | plaisirs & délices de la vie humaine, ne se sauraient |
| | mieux exprimer que par ce vocable; lequel s'étend |
| | aussi aux voluptés de l'âme, la douceur & tranquillité |
| | de la vie; & à une souveraine réjouissance & |
| | repos de toutes fatigues & travaux. Il renouvelle les |
| Salacitas. | aiguillonnements & désirs amoureux d'engendrer
|
| | son semblable :& a obtenu cette honorable qualité |
| Salarium. | de salaire des gens de guerre; & des plaisants mots
|
| Sales. | facétieux, & joyeuses rencontres, sans blesser personne,
|
| | dont il aurait été appelé les Grâces; dont |
| | saint Paul aux Coloss. 4. Vôtre parole soit toujours |
| | consiste en sel avec grâce. Et en fin est tout l'assaisonnement |
| | de nos viandes, qui sans cela demeureraient |
| | fades & insipides. Si qu'à bon droit aurait-on dit |
| | en commun proverbe, Sale & sole nihil utilius; qu'il |
| | n'y a rien plus utile & nécessaire que sont le soleil, & |
| | le sel: Ainsi en discourt Pline au lieu allégué. Et |
| | Plutarque livre & question 4. des Symposiaques; |
| | Sans le sel rien ne se peut manger d'agréable au goût; |
| | car le pain même en est plus savoureux si on y en mêle; |
| | par quoi l'on accouple ordinairement es temples & *lectisternes |
| | Neptune avec Cérès; car les choses salées sont |
| | comme un allèchement & aiguillon excitant l'appétit; Si |
| | que |
*lairrer : laisser
*lectisterne : festin sacré dans l'antiquité romaine
#
@
D U
F E U E T D U S E L. 241
| que devant toute autre nourriture on prend celle |
|
| qui est aiguë & salée; là où si on commençait par |
|
| les autres, il se prosternerait incontinent. Ce qui n'a |
|
| point de saveur, se pourrait il manger sans sel? dit Job, 6. |
|
| chap. Le sel aussi rend le boire plus délicieux, & est |
|
| d'infinis autres usages & commodités à la vie qui |
|
| tient plus de l'homme, là où la privation d'icelui |
|
| la rend brutale. C'est au reste une marque & symbole |
|
| d'équité & justice; à cause qu'il garde & conserve |
|
| ce où il s'introduit & attache. D'amitié aussi |
|
| & de gratitude, suivant ce qui est dit au premier |
|
| d'Esdras, chap. 4. où les Lieutenants du Roi Artaxerxes |
|
| lui écrivent en cette sorte; Nous ressouvenant |
|
| du sel que nous mangeons en ton Palais, nous ne voulons |
|
| faillir de t'avertir fidèlement de ce qui vient à nôtre connaissance, |
|
| concernant le service de ta hautesse. Etant le |
|
| sel là mis pour une des plus grandes obligations |
|
| qu'on puisse avoir, parce que c'est une chose pure, |
|
| nette, & sainte & sacrée, qu'on appose la première |
|
| dessus la table: Si qu'Aeschines en son oraison de la |
|
| mal-administrée ambassade, fait grand cas du sel |
|
| & table publique d'une ville considérée avec une |
|
| autre: Et de fait, y a-il rien de plus permanent & |
|
| plus fixe au feu, ni de plus approchant de sa nature, |
|
| parce qu'il est mordicant, acre, acéteux, incisif, |
|
| subtil, pénétratif, pur & net, fragrant, incombustible, |
|
| & incorruptible, voire ce qui préserve |
|
| toutes choses de corruption: & par ses préparations |
|
| se rend clair, cristallin & transparent comme l'air; |
|
| H h | |
@
242
T R A I T E'
| | car le verre n'est autre chose qu'un sel très-fixe, qui |
| | se peut extraire de toutes sortes de cendres, des unes |
| | plus prochainement que des autres; mais il n'est pas |
| | dissoluble à l'humide comme le sel commun, ni |
| | celui qui s'extraie des cendres par une forme de lessive, |
| | qui est *liquable avec cela, es fortes expressions |
| | de feu: qui sont néanmoins deux contraires résolutions, |
| | & répugnantes l'une à l'autre: principe en après |
| | de toute humidité *liquable, onctueuse, mais *inconsumptible. |
| | Il est outre-plus la première origine, |
| | tant des métaux que des pierres & pierreries, voire |
| | de tous les autres minéraux; des végétaux pareillement, |
| | & des animaux, dont le sang, l'humeur urinale, |
| | & toute autre substance est salée pour la préserver |
| | de putréfaction: & en général, de tous les |
| | mixtes & composés élémentaires. Ce qui se vérifie de |
| | ce qu'ils se résolvent en lui; si qu'il est comme l'autre |
| | vie de toutes choses; & sans lui, ce dit le Philosophe |
| | Morien, la nature ne peut rien ouvrer nulle part |
| | ni chose aucune être engendrée, selon Raymond |
| | Lulle en son testament. A quoi tous les philosophes |
| | Chimiques adhèrent, que rien n'a été créé ici bas |
| | en la partie élémentaire de meilleur ni plus précieux |
| | que le sel. Il y a donc du sel en toutes choses; & rien |
| | ne pourrait subsister, si ce n'était le sel qui y est |
| | mêlé; lequel lie les parties ensemble comme une |
| | colle; autrement elles s'en iraient toutes en menue |
| | poudre: & leur donne *nourrissement. Car au sel y |
| | a deux substances; l'une visqueuse, gluante & onctueuse |
Note du traducteur :
*liquation : séparation de substances hétérogènes
*inconsumptible : qui ne peut être consumé
*nourrissement : nourriture
@
D U
F E U E T D U S E L. 243
| de nature d'air, qui est douce: & de fait, il n'y |
|
| a rien qui nourrisse que le doux; l'amer & le salé, |
|
| non. L'autre est *aduste, acre, pungitive, & mordicante, |
|
| de nature de feu, qui est laxative; car tous sels |
|
| sont laxatifs; & rien ne lâche qui ne participe de |
|
| nature de sel. Voila pourquoi c'est que ceux qui |
|
| boivent de l'eau marine, meurent bien tôt de dysenteries; |
|
| le sel qui y est mêlé leur faisant une érosion |
|
| es boyaux; car il n'y a rien de corrosif qui ne |
|
| soit sel, ou de nature de sel; ignée de soi, ce dit Pline, |
|
| livre 31.chapitre 9. & néanmoins ennemi du |
|
| feu actuel; car il y trépigne, tressaute, & pétille: corrodant |
|
| au reste tout où il s'attache, & le desséchant; |
|
| combien que ce soit la plus forte & permanente |
|
| humidité de toutes autres; & est humiditas, dit Geber, |
|
| quae super omnes alias humiditates expectat ignis pugnam; |
|
| ainsi qu'on peut voir es métaux qui ne sont |
|
| autre chose que sels congelés & *décuits par une |
|
| longue & successive décoction dans les entrailles |
|
| de la terre: où leur humidité s'est d'abondant fixée |
|
| par la tempérée chaleur qui s'y retrouve. Et ces selslà |
|
| participent de nature de soufre & argent vif; |
|
| lesquels joints ensemble font un troisième, le sel à |
|
| savoir métallique, qui a la même fusion & résolution |
|
| que le sel commun: lequel est pris pour un |
|
| symbole de l'équité & justice, comme aussi sont |
|
| les métaux, bien que par une autre considération: |
|
| car fondez de l'or, argent, cuivre, & autres métaux |
|
| ensemble, ils se mêlent tous également; de façon |
|
| H h ij | |
Note du traducteur :
*adustible : qui peut brûler
*décuire : cuire
@
244
T R A I T E'
| | que si sur cent parts d'argent, voire deux cens, vous |
| | en fondez une d'or, la moindre partie de cet argent, |
| | en quelque endroit que vous la veuillez prendre |
| | de la masse totale, aura endroit soi pris sa juste |
| | & égale portion de l'or, & non plus ni moins: par |
| | quoi ils sont pris pour la justice distributive. Mais |
| | le sel, c'est pour ce que partout où il s'attache, chair, |
| | poisson, végétaux, il les garde de se corrompre, & |
| | les conservent leur entier, & les fait durer par de |
| | longues suites de siècles; au contraire du feu, qui |
| | est un fort mauvais hôte; car il brigande & extermine |
| | tout ce qui le loge chez soi, ne cédant qu'il |
| | ne l'ait converti en cendres; dont s'extraie le sel |
| | qui y était auparavant contenu. Si qu'ils s'accordent |
| | & conviennent aux deux, feu & sel, & avec les |
| | ferments aussi, en ce qu'ils convertissent tout ce |
| | sur quoi ils peuvent exercer leur action. Plutarque |
| | livre & question 4. des Symposiaques, *extollant le |
| | sel, met que toute chair ou poisson qu'on mange, |
| | est chose morte, & procédée d'un corps mort: |
| | mais quand la faculté du sel s'y vient introduire, |
| | c'est comme une âme qui les revivifie, & leur donne |
| | grâce & saveur: Et au cinquième livre, question |
| | dixième, rendant raison pourquoi Homère appelle |
| | le sel divin; il met que le sel est comme un |
| | tempérament & fortification de la viande dedans le |
| | corps, & qui lui donne une convenance avec l'appétit. |
| | Mais c'est plutôt pour la vertu qu'il a de préserver |
| | de putréfaction les corps morts, qui est comme |
Note du traducteur :
*extoller : élever, exalter, vanter
@
D U
F E U E T D U S E L. 245
| résister à la mort, ce qui appartient à la divinité; |
|
| (Non dabis sanstum tuum videre corruptionem) ne |
|
| permettant pas que ce qui est privé de vie, périsse si |
|
| tôt de tous points; mais tout ainsi que l'âme, la |
|
| divine partie qui est en nous, maintient le corps en |
|
| vie (anima data est porcis pro saluté, ce met Pline après |
|
| les Stoïciens) de même le sel prend ainsi qu'en sa |
|
| sauvegarde une chair morte pour la garantir de putréfaction; |
|
| dont le feu des foudres est réputé pour |
|
| être divin, à cause que ceux qui en sont touchés |
|
| demeurent longuement sans se corrompre, comme |
|
| fait de sa part le sel qui a cette propriété & vertu. |
|
| Ce qui montre la grande convenance & affinité |
|
| qu'ils ont ensemble; par quoi Evenus *soulait |
|
| dire, que le feu était la meilleure sauce du monde: |
|
| ce qui est de même attribué aussi au sel. Toutes |
|
| lesquelles choses ci-dessus confirment l'occasion |
|
| pour laquelle Moïse, & après lui Pythagore, auraient |
|
| fait si grand cas du sel, pour couvrir dessous |
|
| son allégorie ce qu'ils voulaient donner à entendre |
|
| par lui, que nos âmes & consciences, dénotées par |
|
| l'homme en saint Marc; l'homme à savoir intérieur; |
|
| & nos corps par la victime, doivent être |
|
| offerts purs, non souillés & sans corruption, à Dieu; |
|
| Ut exhibeatis corpora vestra hostiam viuentem, sanctam, | Rom. 2.
|
| Deo placentem, &c. Il y aurait peut-être une autre |
|
| raison qui aurait mû Moïse à exalter si fort le sel; |
|
| que selon que le déduit bien au long Rabbi Moïse | |
| Egyptien au 3. livre de son Moré, chap. 47. où il |
|
| H h iij | |
Note du traducteur :
*souloir : avoir peur, craindre
@
246
T R A I T E'
| | rend particulière raison de la plus part des cérémonies |
| | Mosaïques, son principal but était de renverser |
| | toutes idolâtries, même celles des Egyptiens |
| | où elles avaient la plus grande vogue qu'en nulle |
| | autre part; lui voyant que leurs Prêtres détestaient |
| | si fort le sel qu'ils n'en usaient en sorte quelconque |
| | à cause de la mer dont il procédait, en l'amertume |
| | de laquelle s'allait perdre & filler la douce substance |
| | du Nil, qu'ils tenaient être pour l'humeur radicale |
| | dont germent & se nourrissent toutes choses |
| | ici bas; en dépit d'eux, & au contraire de leurs |
| | traditions, il en voulut faire une forme d'alliance & |
| | *paction de Dieu avec le peuple Judaïque, que toutes |
| | leurs oblations seraient accompagnées de sel. Et |
| | au 2. du Paralip. chap. 13. il est dit, que Dieu donna |
| | à David & à ses enfants le Royaume Israélite par |
| | une alliance de sel, C'est à dire très-ferme & indissoluble; |
| | pour ce que le sel empêche la corruption. Et |
| | pourtant le SAUVEUR élut ses Apôtres pour |
| | être comme un sel des hommes, à savoir pour |
| | leur annoncer la pure & incorruptible doctrine de |
| | l'Evangile, & les confirmer en une ferme persistante |
| | foi, tant par paroles que par faits. Les Cabalistes |
| | pénétrant plus avant en quelques mystères enclos |
| | là dedans, méditent certaines subtilités par une |
| | règle de la *Ghématrie dite ghilcal, qui consiste |
| | es équivalences des nombres, que les Hébreux |
| | assignent aux lettres. Celles de ce mot (***) malach, |
| | qui signifie sel, montrent en leur supputation 78. car |
Note du traducteur :
*paction : action de faire un pacte
*Ghématrie : combinaison de nombre dans la Cabale
@
D U
F E U E T D U S E L. 247
| mem vaut 40. lamed 30. & heth 8. Or divisez de telle |
|
| sorte que vous voudrez ces 78. toujours en résultera |
|
| quelque nombre représentant un mystère des |
|
| noms divins. Pour exemple, la moitié qui font 39. |
|
| montent autant que les lettres de (****) chuzu, le fourreau |
|
| ou revêtement du grand nom ; car caph vaut |
|
| 20. vau 6. (Zain 7. & l'autre vau 6. Si en trois parties, |
|
| chacune montera 26. qui est le nombre du *tétragrammaton |
|
| (****), Ihouah, vau valant 10. he 5. vau 6. |
|
| & he 5. En six parties, ce seront 13. pour chacune, qui |
|
| équipollent à la numération de piété. En treize ce |
|
| seront six que vaut le vau, lettre représentant la vie |
|
| éternelle: outre que le six est le premier nombre |
|
| parfait, parce que ses parties le constituent, sa sixième |
|
| à savoir un; La tierce, deux; & sa moitié trois; |
|
| laquelle perfection n'a pas un des autres nombres: |
|
| en six jours fut parfaite la structure de l'univers. |
|
| Il y en a autres plusieurs mystères en l'Ecriture. En |
|
| XXVI. ce sera le nombre de la très-sainte & sacrée |
|
| TRINITE, car trois fois XXVI. font LXXVIII. En |
|
| XXXIX. deux, que vaut le beth, symbole du Verbe ou |
|
| seconde personne, & la maison des Idées de l'Archétype, |
|
| que Platon a fort bien connues, Aristote |
|
| non. Et finalement les 78. dénotent autant d'unités, |
|
| dont chacune représente l'unité de l'essence |
|
| d'un seul Dieu. Tout de même est-il du mot |
|
| (***) lechem pain, qui est un anagramme du précédent, |
|
| & consiste des mêmes lettres: par quoi non |
|
| sans cause porte le proverbe, Manger du sel avec |
|
Note du traducteur :
*tétragrammaton : les 4 lettres qui constituent le nom de Dieu en Hébreu
@
248
T R A I T E'
| | son pain. Rabbi Selomo sur les lieux dessus dits de |
| | l'alliance de Dieu avec son peuple, désignée par le |
| | sel, par où s'entend le pacte éternel du grand sacerdoce |
| | du MESSIE, nous apporte une forme |
| | d'allégorie assez étrange & fantastique: Que les |
| | eaux d'ici bas en la terre se mutinèrent, qu'on les |
| | eût ainsi séparées des supracélestes, ayant été le |
| | firmament mis entre deux: au moyen de quoi Dieu |
| | pour les apaiser, leur promit de faire qu'elles seraient |
| | perpétuellement employées à son service en |
| | toutes les offrandes & sacrifices, comme il fit depuis |
| Lévit. 2. | en la loi qu'il donna aux Juifs: Quidquid obtuleris
|
| | sacris, sale condies. |
| | IL y a au reste diverses sortes de sels, qui ont |
| | différentes propriétés & vertus, selon les choses |
| | dont ils sont extraits: Sal enim retinem proprietatem illius |
| | rei à qua ortum est, dit Geber en son testament: voire |
| | autant qu'il a d'odeurs & saveurs, qui toutes dépendent |
| | du sel car là où il n'y a point de sel, il n'y a |
| | point aussi d'odeur ni saveur. Et néanmoins de |
| | toutes les saveurs, que Plutarque es causes naturelles |
| | limite à huit; Pline livre 15. chap. 27. les étend |
| | à treize; il n'y en a pas une qui soit salée; parce que |
| | la saveur, comme veut Platon, vient de l'eau, qui |
| | coule à travers la tige de quelque plante, & laisse sa |
| | salure qui ne peut passer, comme plus grossière |
| | qu'elle est, & terrestre; ainsi qu'on voie en l'eau de |
| | la mer quand on la distille, ou qu'on la passe à travers |
| | du sable, où elle laisse sa salure. Mais on |
| | pourrait |
@
D U
F E U E T D U S E L. 249
| pourrait dire à Platon que la saveur ne gît pas seulement |
|
| es plantes, mais aussi bien es animaux & minéraux, |
|
| & tous autres composés élémentaires. C'est |
|
| que lui & Aristote, & autres ratiocinatifs Philosophes, |
|
| se sont seulement arrêtés à ce que leurs arguments |
|
| & discours leur en imprimaient en ses fantaisie, |
|
| estimant qu'il ne peut être autrement que |
|
| ce que leurs raisonnements leur en démontraient, |
|
| la plus part faux & erronées: là où s'ils y eussent |
|
| voulu pénétrer empiriquement par des *expériments |
|
| qui leur eussent montré au doigt & à l'oeil la |
|
| vérité de la chose, ils en eussent pu être mieux |
|
| *acertenés, comme ont fait depuis les Arabes, & les |
|
| Philosophes Chimiques, qui ne se sont voulus assurer |
|
| de rien, que de ce qu'ils ont vu par plusieurs |
|
| fois sans varier au sentiment. C'est une maxime reçue |
|
| pour infaillible de tous les Naturalistes, que la |
|
| transparence vient de quand l'eau en sa composition |
|
| & mélange surabonde à la terre; & l'opacité au contraire, |
|
| quand la terrestréité prédomine l'eau; & serait |
|
| un crime de lèse majesté irrémissible d'en douter; |
|
| car qui est-ce qui doute, ce diront-ils, qu'il ne soit |
|
| ainsi? Moi, répliquerai-je, à qui l'expérience montre***** |
|
| tout le rebours, au moins que la cause de la transparence |
|
| & opacité ne provient pas de celle qu'ils |
|
| allèguent. Prenez du cristal, & passez le par un tant |
|
| soit peu sur des cendres chaudes, autant qu'on mettrait |
|
| à faire rôtir un marron: vous le trouverez |
|
| tout opaque, sans plus de transparence dedans ni |
|
| I i | |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
*acertené : assuré
@
250
T R A I T E'
| | dehors en la superficie; & ce sans aucune déperdition |
| | de sa substance, ni diminution de son poids. |
| | Et à l'opposite en vue forte expression de feu, soufflant |
| | dessus le plomb, dont rien ne peut être de |
| | plus opaque, se convertira en une forme de hyacinthe |
| | si transparente qu'on pourrait lire une menue |
| | lettre à travers, ores qu'elle eût un pouce d'épaisseur: |
| | & cette hyacinthe par le même feu retourne |
| | derechef en plomb, & le plomb en hyacinthe. |
| | Si donc ces profonds contemplateurs de la |
| | nature & de ses effets, eussent voulu accompagner |
| | leurs discours imaginatifs, de l'expérience qui révèle |
| | infinis secrets par le feu, ils ne fussent pas tombés |
| | en de telles absurdités; & eussent manifestement |
| | aperçu sans aucun voile ni obstacle tout |
| | plein de choses dont ils sont demeurés en irrésolution |
| | & en doute, n'en ayant parlé que comme aveuglette |
| | & à tâtons. Car nous ne pouvons pas |
| | découvrir les secrets des choses par y procéder directement, |
| | ni y parvenir en y entrant, à manière de |
| | parler, par la porte de devant; car la nature va en ses |
| | ouvrages *ratièrement & à cachettes; mais par la |
| | porte de derrière, ou *l'échellant par les fenêtres |
| | les Grecs appellent cela διἀλυσις; Compositionem etenim |
| | rei aliquis scire non poterit, dit fort bien Geber, |
| | qui destructionem illius ignoraverit. Et cela se fait par |
| | le feu, lequel sépare les parties, comme il a été dit |
| | ci-devant. Il y a donc deux diverses substances |
| | au sel, par quoi il cause divers effets, l'une douce |
Note du traducteur :
*ratièrement : chichement, avec avarice
*l'échellant : escaladant
@
D U
F E U E T D U S E L. 251
| & glutineuse, inflammable, de nature d'air, nourrissante, |
|
| liante; l'autre, acre, mordicante, & *séparative, |
|
| qui n'engendre rien. Les Poètes en leurs mythologies |
|
| ont appelé celle-ci Océan; & la douce, dont la |
|
| saumure de la mer est détrempée, & rendue liquide, |
|
| Téthys, comme met Plutarque au traité |
|
| d'Osiris, laquelle allaite & nourrit toutes choses. |
|
| Mais l'eau simple ne serait pas suffisante elle seule |
|
| pour nourrir, si elle n'était assistée, es choses qui |
|
| sont attachées à la terre, du sel qui y est enclos & |
|
| mêlé parmi, ayant une douce onctuosité *glacineuse. |
|
| Car tout ainsi qu'en l'eau de la mer il y a deux |
|
| substances, la douce & salée; il y en a subalternement |
|
| deux au sel. Mais on pourrait dire qu'il ne |
|
| nourrit pas, ni ne produit rien; c'est pourquoi |
|
| on a accoutumé de raser les maisons des traîtres, & |
|
| les semer de sel, comme si on les réputait indignes |
|
| de rien plus produire. Le sel de vrai ne produit rien |
|
| ainsi qu'il est; où sa substance douce est tellement |
|
| enfoncée dans la salée, qu'elle ne se peut expliquer |
|
| en action, ainsi qu'il est, si d'aventure elle n'en est |
|
| désemprisonnée; car la salure la prédomine & la |
|
| couvre. Mais on pourra répliquer à ce qui a été dit |
|
| ci-dessus, que l'eau douce seule ne nourrit ni ne |
|
| produit rien: qu'on voit au contraire par expérience |
|
| en plusieurs herbes aquatiques, qui croissent |
|
| au milieu des eaux, & en des cailloux, qu'elle |
|
| engendre des coquilles, des poissons même, & |
|
| des vers: Somme que sa procréation s'étend es |
|
| I l ij | |
Note du traducteur :
*séparative : qui sépare
*glacineuse : figeante???
@
252
T R A I T E'
| | trois genres des composés, minéraux, végétaux, |
| | animaux. Et de fait, mettez de petits cailloux dans |
| | quelque fiole, & de l'eau dessus, la renouvelant |
| | tous les jours; au bout de quelque temps vous les |
| | trouverez tellement engrossés & accrues, qu'ils ne |
| | pourront plus sortir par le goulet où ils étaient |
| | entrés. Mais à la vérité tout cela provient du limon |
| | qui est mené parmi l'eau; comme les grenouilles |
| | & autres choses qui le procréent en la moyenne région |
| | de l'air, du limon que les rais du soleil y ont |
| | enlevé avec l'eau; car toutes pluies, neiges, & autres |
| | telles impressions participent beaucoup de limon. |
| | De là vient que la neige fume & engraisse les |
| | terres; & que l'eau de pluie est plus co-naturelle |
| | aux arbres, herbes & semences, mêmement celles |
| | qui tombent avec orages & tonnerres, que celles |
| | des puits & des rivières. De quoi s'efforce Plutarque |
| | d'amener tout plein de raisons es causes naturelles, |
| | qui n'ont pas beaucoup d'apparence. Plus |
| | en y aurait, de dire que c'est pour ce qu'elles sont |
| | là mieux *décuites & accompagnées d'un plus subtil |
| | & chaud limon, & sont de plus légère *concoction |
| | & *nourrissement pour les plantes; tout ainsi |
| | que des viandes en l'estomac des animaux, les |
| | unes plus que les autres: là où les eaux d'ici bas sont |
| | plus crues & indigestes. Nous insistons un peu à |
| | l'eau, pour ce que le sel n'est autre chose qu'eau |
| | mêlée & liée avec une terre *arse & brûlée, de nature |
| | de feu, qui la rend amère & salée. Si qu'avant |
Note du traducteur :
*décuire : cuire
*concoction : digestion
*nourrissement : nourriture
*arse : incendiée
@
D U
F E U E T D U S E L. 253
| que sortir hors de ce propos de l'eau douce, nous |
|
| en toucherons ici un *expériment des plus rares, &***** |
|
| dont procèdent plusieurs belles considérations secrètes. |
|
| L'eau douce est un corps si homogène, qu'il |
|
| semblerait à la voir ainsi claire, transparente, & liquide, |
|
| en toutes ses parties ressemblant à soi-même, |
|
| qu'il ni eût qu'une seule substance, attendu |
|
| même que par les distillations elle passe toute; mais |
|
| il s'y en trouve bien une autre solide & compacte |
|
| en forme de terre, mêlée parmi son homogénéité |
|
| liquide, dont elle se sépare par artifice. Et c'est ce |
|
| que veut dire Aristote en la turbe des Philosophes: |
|
| Ex grossitie aquae terra concreatur. Et cela se peut voir |
|
| d'une eau agitée & battue, puis redistillée par plusieurs |
|
| fois, séparant toujours la cinq ou sixième |
|
| partie qui passera la première. Il vous faut donc |
|
| prendre bonne quantité d'eau de puits, de fontaine, |
|
| ou rivière, & de pluie même; & la laisser rasseoir |
|
| par vingt ou trente heures, afin que s'il y a |
|
| quelque ordure ou limon, il s'en sépare. Prenez de |
|
| cette eau, comme vous pourrez dire, quarante pintes; |
|
| & faites-en évaporer la moitié à feu fort léger |
|
| qu'elle ne bouille: mettez ces vingt pintes à part; & |
|
| en prenez de nouvelle eau comme dessus, dont |
|
| vous en ferez évaporer la moitié. Et continuez tant |
|
| que vous en ayez bien cent pintes d'à demi évaporée. |
|
| De ces cent, faites-en évaporer trente pintes; |
|
| & des soixante dix, vingt; des cinquante qui resteront, |
|
| vingt; des trente, dix; & des vingt, dix: & jetez |
|
| I i iij | |
Note du traducteur :
*experiment : expérience
@
254
T R A I T E'
| | tous les limons qui résideront, car ils ne valent |
| | rien, & ne sont qu'immondicité & ordure, jusques |
| | à la sept ou huitième évaporation ou distillation, |
| | après laquelle en vôtre eau se manifesteront |
| | infinis petits aromes & corpuscules, qui en fin |
| | peu à peu se congèleront en une substance solide |
| | de couleur grisâtre, déliée comme farine; de laquelle |
| | j'ai vu de si admirables effets, qu'à peine |
| | le saurait-on croire, en des chancres, gangrenes, |
| | hémorragies, flux de sang, en des femmes nouvellement |
| | accouchées, & par le nez maladies d'estomac, |
| | & infinis autres tels accidents, que nulle |
| | terre sigillée, ni *bol armene ne s'y sauraient |
| | comparer. Il s'en peut faire des trochisques, l'empâtant |
| | avec les dernières eaux qui en auront été extraites, |
| | qui sont aussi de grande vertu à laver des |
| | plaies, maladies invétérées d'estomac, & autres |
| | semblables; par quoi il les faut bien garder. Vous |
| | la pouvez aussi calciner par six ou sept heures dans |
| | un petit pot bien lutté, & jetant dessus du vinaigre |
| | distillé, bouillant, en dissoudre une partie, nourrissant |
| | le reste. Calcinez-le derechef, & dissolvez |
| | tant que vous ayez tout le sel qui sera blanc & de |
| | goût suave: faites-le dissoudre à l'huile: vous en |
| | tirerez bien de grands effets, même sur l'or. Mais |
| | l'eau de la mer est encore de plus d'efficace que celles |
| | des puits & rivières; l'eau douce, dis-je, qui aura |
| | été séparée de la salée par distillation. Ce qui serait |
| | fort aisé à faire prés de la mer, ayant à cette fin |
Note du traducteur :
*bol armene : argile d'Arménie???
@
D U
F E U E T D U S E L. 255
| quatre ou cinq alambics de terre plombée; & plus |
|
| encore de l'eau douce qui se tire par distillation du |
|
| sel résous en liqueur à l'humide. |
|
| MAIS s'il y a bien une autre manière de procéder | |
| en la séparation des substances de l'eau commune, |
|
| & plus spirituelles que la précédente. Prenez |
|
| de l'eau bien nette de puits, de rivière ou fontaine; |
|
| laissez-la rasseoir par vingt quatre heures, & |
|
| prenez-en le pur & le clair, que vous mettrez en |
|
| des vaisseaux de terre de Beauvais bien bouchés à |
|
| putréfier dans le *fiens chaud, par quarante jours, |
|
| le renouvelant deux ou trois fois toutes les semaines: |
|
| filtrez l'eau; & donnez-lui cinq ou six |
|
| bouillons seulement, en l'écumant avec une plume |
|
| des ordures qui s'élèveraient au dessus: Puis la mettez |
|
| en des cornues de verre, n'y en mettant que la |
|
| tierce partie, ou la moitié au plus, de ce qu'elles |
|
| pourraient contenir; & distillez-en des deux parts |
|
| les trois: puis changez de récipient, & achevez de |
|
| distiller toute l'eau, mais à petit feu. Alors renforcez |
|
| le feu peu à peu, tant que vous voyiez monter |
|
| des fumées blanches; continuez ce degré de feu |
|
| sans l'accroître jusqu'à ce qu'il ne monte plus rien: |
|
| laissez éteindre à par soi le feu, & refroidir le vaisseau, |
|
| puis cueillez ce sel qui se sera ainsi élevé vers |
|
| le bec de la cornue & dedans le récipient, & le gardez |
|
| en vaisseau de verre bien clos & scellé, en lieu |
|
| chaud & sec, afin qu'il ne se *surfonde & dissolve. |
|
| Remettez la cornue avec ce qui sera resté au fond |
|
Note du traducteur :
*fiens : excréments
*surfondre : soumettre à la surfusion
@
256
T R A I T E'
| | & renforcez le feu tant que vous verrez monter |
| | une huile rougeâtre; achevez-là de distiller: puis |
| | cessez le feu. Prenez les fèces noires qui seront restées |
| | au fonds; broyez-les, & mettez-en un sublimatoire |
| | de bonne terre, à l'épaisseur d'un pouce, |
| | & non plus: par six heures premièrement petit feu |
| | puis renforcez-le par douze autres, tant que le sublimatoire |
| | soit rouge, le feu étant toujours en un |
| | même degré. Laissez refroidir & cueillez le sel qui |
| | sera monté, & le gardez comme le précédent. C'est |
| | le second sel armoniac volatil qui s'extraie de l'eau, |
| | & sont l'un & l'autre de grande vertu à la dissolution |
| | de l'or, ne portant aucun danger avec eux, |
| | comme pourrait faire leur sel armoniac vulgaire, |
| | qui a en soi de fort mauvaises qualités, là où ce qui |
| | y est extraie d'une substance si familière au corps |
| | humain, qui est l'eau douce. Maintenant prenez |
| | toutes les fèces & résidences qui seront demeurées |
| | au fonds du vaisseau; broyez les, & les faites dissoudre |
| | dans la première eau que vous en aurez distillée, |
| | après l'avoir fait un peu chauffer, afin qu'elle |
| | dissolue le sel qui y peut être. Laissez-les reposer, |
| | puis évacuez, & mettez à distiller la moitié de |
| | l'eau. Changez lors de récipient, & à un peu plus |
| | fort feu distillez le surplus de l'eau: & gardez-les |
| | chacune à part en lieu froid. Mais n'achevez pas de |
| | congeler du tout le sel au fonds du vaisseau; mais y |
| | laissez quelque peu d'humidité pour créer des glaçons. |
| | S'il n'est assez blanc, faites-le calciner par |
| | trois |
@
D U
F E U E T D U S E L. 257
| trois ou quatre heures en un pot de terre non |
|
| plombé; puis le dissolvez en la seconde eau: filtrez |
|
| & congelez, & le gardez en lieu sec, car c'est le sel |
|
| fixe & fusible. Si en tirant le premier sel armoniac |
|
| volatil, l'huile qui est *orde & ne vaut rien, montait |
|
| avec, faudrait mettre sel & huile en nouvelle eau, |
|
| & dépurer & putréfier comme devant; qui serait |
|
| à recommencer; par quoi il y faut aller sagement |
|
| en besogne. Il y a une autre manière d'y procéder, |
|
| qui est plus courte: Nam plures sunt viae ad unum |
|
| intentum, & unum finem, dit Geber. Prenez de l'eau |
|
| de pluie, ou de fontaine: mettez-en en une cornue |
|
| sur le sable à feu fort lent, & distillez-en la quatrième |
|
| partie, qui est la plus crue & subtile. Continuez |
|
| puis après la distillation jusqu'aux fèces que |
|
| vous jetterez. Et faites que vous ayez bonne quantité |
|
| de cette moyenne substance, dont vous réitérerez |
|
| la distillation par sept fois, étant toujours |
|
| la 4. partie qui sortira la première, qui est le phlegme, |
|
| & les fèces sont le limon. A la quatrième, vous |
|
| commencerez à voir des *sulfuréités de toutes |
|
| couleurs en forme de rayes & paillettes. Les sept |
|
| distillations parachevées, mettez vôtre moyenne |
|
| substance en un alambic à feu de bain fort léger, |
|
| & tirez ce qui pourra monter; qui sera encore |
|
| du phlegme. Puis vous verrez créer de petits *lapilles, |
|
| & paillettes de toutes couleurs, qui iront au |
|
| fonds. Cessez la distillation, & laissez *rasseoir: puis |
|
| évacuez ce qui sera resté de l'eau doucement, & |
|
| K k | |
Note du traducteur :
*orde : sale
*sulfuréité : de nature sulfureuse
*lapille : petite pierre, caillou
*rasseoir : reposer
@
258
T R A I T E'
| | faites ainsi de toute vôtre moyenne substance, |
| | faites créer dans le bain ces *lapilles. Quand vous en |
| | aurez quantité, desséchez-les au soleil, ou devant |
| | un fort léger feu, & les mettez dans un matras bien |
| | scellé, à feu de lampe, ou un semblable, par trois |
| | ou quatre mois; & vôtre matière se congèlera & |
| | fixera, hormis quelque petite portion d'icelle, qui |
| | s'élèvera le long des côtés du vaisseau. Cette-ci est |
| | la moyenne substance de la première matière de |
| | toutes choses, qui est l'eau. Mais afin qu'on ne s'abuse, |
| | toutes ces pratiques ne sont qu'une image & |
| | portrait à demi ébauché ici, de la manière qu'on |
| | doit tenir à extraire des liqueurs d'où se résolvent |
| | de soi-même à l'humide toutes sortes de sels, |
| | tant le commun, que sel alcali, de tartre, & autres |
| | semblables; la substance douce, oléagineuse, |
| | surnageant à l'eau, d'avec la salée & amère qui y |
| | demeure dissoute, & après l'extraction de l'eau |
| | demeure en sel congelé au fonds, c'est à dire, séparer |
| | l'huile des sels: ce qui ne se fait pas sans grand |
| | artifice, mais il n'est pas raisonnable de le découvrir |
| | & divulguer tout *apertement, qu'on n'en réserve |
| | quelque chose, de peur de faire tort à la curieuse |
| | recherche des hommes doctes qui ont tant |
| | pris de peine & travail pour parvenir à la connaissance |
| | de ces beaux secrets. |
| | Il nous a semblé devoir aucunement parcourir |
| | les *expériments dessus dits de l'eau, tant pour l'importance |
| | & la rareté d'ont ils sont, que pour ce que |
Note du traducteur :
*lapille : petite pierre, caillou
*appert : apparait, ouvert, manifeste
*experiment : expérience
@
D U
F E U E T D U S E L. 259
| cela dépend du sel, dont l'eau fait la principale |
|
| partie; & pareillement de la mer, dont séparant la |
|
| substance douce le sel demeure congelé solide: & de |
|
| ce sel résous à par soi à l'humide, s'en extraie par distillation |
|
| la plupart d'eau douce; au moyen de quoi |
|
| sans sortir du sujet du sel, il n'y aura point de mal |
|
| de toucher ici quelque chose de la mer, dont l'eau |
|
| est comme le corps; le sel y enclos non apercevable |
|
| à la vue, trop bien au goût, sont les esprits |
|
| vitaux, & la substance oléagineuse inflammable |
|
| enveloppée dans le sel, l'âme & la vie de nature d'air |
|
| ou de vent; Memento quia ventus est vita mea. Il y a |
|
| donc deux substances en la mer, & par conséquent |
|
| au sel; l'une liquide & volatile qui monte en haut, |
|
| est double; l'eau à savoir & l'huile, l'une & l'autre |
|
| douce: & l'autre fixe & solide, qui est l'amère & |
|
| salée. C'est pourquoi Homère appelle l'Océan le |
|
| père des Dieux & des hommes; car s'épandant de |
|
| toutes parts à travers les conduits & spongiosités |
|
| de la terre qu'il tient embrassée tout à l'entour, ainsi |
|
| qu'une seiche accrochée à quelque rocher; là dedans |
|
| par une providence de nature se fait une séparation |
|
| de substances; de la douce à savoir, & de la |
|
| salée; car l'eau marine passant & travers ces conduits |
|
| s'y dessale & tout ainsi que si on la distillait par un |
|
| alambic ou cornue, ou qu'on la coulât plusieurs |
|
| fois à travers du sable, dont partie en demeure empâtée |
|
| avec la terre pour la production & nourriture |
|
| des végétaux; partie passe es sources, puits & |
|
| K k ij | |
@
260
T R A I T E'
| | fontaines, dont se forment tous les fleuves & les |
| | rivières: Tous fleuves entrent dans la mer, sans que delà |
| | elle en regorge; puis ils retournent en leur lieu, afin que |
| | derechef ils coulent. Et partie s'élit là haut par le |
| | moyen du soleil & des astres qui l'attirent & sucent, |
| | tant pour leur nourriture que pour la formation |
| | des pluies, neiges, grêles, & autres impressions |
| | aqueuses de l'air. La salée qui est plus grossière, |
| | pesante & terrestre, demeure *invisquée es |
| | veines & conduits de la terre, où la chaleur enclose |
| | la cuit, digère, altère, & charge d'une en autre |
| | nature pour la production de toutes sortes de minéraux, |
| | moyennant la portion de l'eau douce y |
| | entremêlé, qui dissous & relave ces sels, tant que |
| | finalement ayant été amenés à leur dernière perfection |
| | selon l'intention de nature, elle en forme |
| | ce qu'elle aura déterminé. La mer donc n'est pas |
| | si stérile & infructueuse, comme quelques Poètes & |
| | Philosophes l'ont faite: Platon même dans le Phedon, |
| | où il dit que rien ne s'y peut procréer qui soit |
| | digne de Jupiter, parce que tous les animaux qui |
| | s'y procréent sont très-farouches & indomptables, |
| | indociles, & où il n y a aucune amitié ni douceur. |
| | Mais que dirons-nous du Dauphin qui sauva Arion; |
| | & de plusieurs autres allégués de Plutarque en |
| | son traite, Quels animaux sont les plus avisés, |
| | ceux de la terre, ou ceux des eaux? du poisson pareillement |
| | dont les Indiens se servent ainsi que |
| | d'un lévrier d'attache? mais il est petit, pour prendre |
Note du traducteur :
*s'invisque : s'englue
@
D U
F E U E T D U S E L. 261
| les poissons, ne démordant jamais ce qu'il aura |
|
| une fois attaché. Certes un braque, ni chien couchant |
|
| ne sauraient être plus spirituels ni dociles |
|
| que ce poisson-là; s'il est au moins vrai ce qu'en |
|
| raconte avoir plusieurs fois vu à l'oeil, Gonçalo |
|
| de Oviedo au 13. livre de son histoire naturelle des |
|
| Indes, chapitre 10. & Dom Pietro Martyre d'un autre |
|
| sorte de poisson dit Manati; lequel ayant été |
|
| pris en la mer tout petit encore, &, de là porté en un |
|
| lac, se rendit domestique, & privé venait prendre |
|
| de la main des personnes du pain; & ne fallait de |
|
| venir de fort loin quand on l'appelait, se laissant |
|
| manier à leur volonté: & les portait même dessus |
|
| son dos comme en un radeau à travers le lac d'un |
|
| bout à autre. Mais les poissons d'eau douce sont-ils |
|
| plus dociles que ceux de la mer? Les Prêtres d'Egypte |
|
| sur tous les autres abhorraient la mer, l'appelant |
|
| la fin finale, mort & destruction de toutes choses, |
|
| à cause que son eau tue tous les animaux qui en |
|
| boivent; & est comme un sépulcre de tous les fleuves |
|
| qui se vont perdre & mourir là dedans; de même |
|
| que la terre l'est de tous les corps, sans que l'une ni |
|
| l'autre en regorge. A ce propos Chiia dans le Zohar, |
|
| déplorant la mort de Rabbi Simeon auteur d'icelui, |
|
| après s'être prosterné en terre, & l'avoir embrassée, |
|
| use d'un tel langage, O terre, terre, poudre, poudre, |
|
| que tu es dure & impitoyable; car tout ce qui peut |
|
| être de plus désirable à la vue, tu l'envieillis & le difformes. |
|
| Tu *débrises les luisantes colonnes du monde. |
|
| K k iij | |
Note du traducteur :
*débrises : brise
@
262
T R A I T E'
| | Combien éteint-tu de claires resplendissantes lumières, |
| | qui reçoivent la leur de la vive source éternelle, |
| | dont le monde est par tout illustré? Ces Princes |
| | & Potentats donnés aux peuples pour les gouverner, |
| | & leur administrer justice, donc ils se maintiennent |
| | & subsistent, s'envieillissent & *desinent |
| | en toi; & tu demeures toujours persistante en toi, |
| | ne te pouvant saouler n'assouvir de tant de corps |
| | qui s'y retournent, afin que le monde ait à s'y dépérir |
| | & gâter, & puis se renouveler soudain: toutes lesquelles |
| | mutations adviennent en toi. Mais pour |
| | le regard de la mer, les Prêtres Egyptiens la détestaient |
| | tant, qu'ils ne pouvaient voir même les |
| | mariniers, ni les insulaires, comme gens qui de |
| | toutes parts étaient retranchés de l'humain commerce |
| | (Semotonsque orbe Britannos) par un élément |
| | qu'ils disaient être le cinquième, ainsi austère, |
| | outrageux & impitoyable; & pour cette cause s'abstenaient |
| | du sel, pour ce qu'entre autres choses il |
| | provoquait la lasciveté. L'occasion pour laquelle |
| | aussi ils rejetaient ainsi la mer, était aucunement |
| | mystique & allégorique, pour ce qu'elle ne lave ni |
| | ne nettoie les taches & ordures: si qu'Homère fait, |
| | & non sans raison, que Nausicaa fille d'Alcinous, |
| | lave ses linges & drapeaux en une fontaine d'eau |
| | douce sur le rivage de la mer; car à la vérité l'eau |
| | marine ne lave pas: ce qu'Aristote, comme met |
| | Plutarque au premier des Symposiaques, question |
| | 9. réfère à la saumure donc l'eau de la mer est tou- |
Note du traducteur :
*desiner : avoir bonne figure, bonne mine
@
D U
F E U E T D U S E L. 263
| te remplie; si que n'y ayant rien de vide, elle ne |
|
| peut recevoir les ordures: Et une lessive n'est-elle |
|
| pas de même, voire encore plus remplie de sel, voire |
|
| plus onctueux & gras que celui de la mer? Si |
|
| que selon le témoignage du même Aristote, on |
|
| met de l'eau marine dans les lampes pour les faire |
|
| luire plus clair, & jetée dessus la flamme elle s'allume. |
|
| En quoi il y pourrait avoir aussi quelque |
|
| mystère contenu, concernant le feu & le sel & leur |
|
| affinité ensemble: Joint qu'on voit par là que le sel |
|
| est ennemi des ordures & immondices; & ne s'y |
|
| veut pas joindre ni associer, non plus que le feu: |
|
| qui non vult nisi res puras, dit le bon-homme Raymond |
|
| Lulle. Au propos dessus dit encore, Plutarque |
|
| es causes naturelles, met que l'eau de la mer ne |
|
| nourrit pas les arbres ni les plantes; parce qu'étant |
|
| grossière & pesante, elle ne peut monter en |
|
| leur sève: laquelle pesanteur & *grossitude se voit |
|
| de ce qu'elle porte de si grands fardeaux plus que la |
|
| douce; & cela vient du sel qui y est dissous, & est |
|
| terrestre, & par conséquent plus mal-aisé à enfoncer. |
|
| Outre-plus, les arbres étant selon l'opinion |
|
| de Platon, Démocrite, Anaxagoras, & autres, |
|
| ainsi qu'un animal terrestre, elle n'y peut donner |
|
| nourriture; nam amarum non nutrit, sed dulce tantum. |
|
| Mais que dirons-nous de tant de sortes de poissons |
|
| qui se procréent & nourrissent dedans la mer, |
|
| des herbes aussi & des arbres? Francisco d'Oviedo, |
|
| livre 2. chapitre cinquième, met qu'en la première |
|
Note du traducteur :
*grossitude : grossièreté
@
264
T R A I T E'
| | découverte de Christophe Colomb, ils trouvèrent |
| | comme de grandes prairies vertes & jaunes |
| | en la haute mer plus de deux cens lieues loin de |
| | terre, de certains herbages dits salgazzi, qui vont |
| | flottant à fleur d'eau, selon que les vents les transportent |
| | de côté & d'autre. En la relation de Francisque |
| | Ulloa, il met que la racine des herbes dont |
| | il donne la description & figure, ne s'enfonce |
| | point davantage que de douze ou quinze brasses |
| | dans l'eau, jaunes au reste comme cire. Mais on |
| | voit assez d'autres herbes & arbrisseaux croissant le |
| | long des plages de la mer, & dans la mer même. |
| | Plutarque insiste au reste que ceux qui croissent le |
| | long des rivages de la mer rouge, sont là procréés |
| | & nourris du limon qu'y charrient les fleuves qui |
| | tombent dedans. Ce qu'il eût pu dire plus à propos |
| | de la mer majeur, autrement le pont Euxin. |
| | Et Pline livre 18. chap. 22. que les herbes qui naissent |
| | dans l'eau ne se nourrissent que des pluies; |
| | mais il s'en ensuivrait qu'aussi bien s'en procréerait-il |
| | en tous les endroits où il pleut indifféremment. |
| | Aristote avec meilleure raison le réfère à la |
| | *salsuginosité grasse & onctueuse; qui y est mêlée; |
| | le sel étant gras & onctueux; ce qui est cause que |
| | l'eau de la mer n'éteint pas si aisément le feu, que la |
| | douce. Mais cette *salsuginosité est également par |
| | toute la mer. Le même Pline, livre 19. chap. 11. spécifie |
| | certaines herbes à qui les eaux salées profitent |
| | beaucoup. Ce sont des secrets de nature à quoi le |
| | discours |
Note du traducteur :
*salsugineux : salé
@
D U
F E U E T D U S E L. 265
| discours humain peut malaisément arriver: car les |
|
| herbes par une providence d'icelle peuvent aussi |
|
| bien sucer & distraire de l'eau salée la substance |
|
| douce dont elles y sont procréées & nourries |
|
| que les poissons. Mais cela n'est pas de nôtre propos |
|
| principal; nous ne l'avons ici atteint que pour |
|
| montrer que le sel n'est pas infertile, mais cause la |
|
| fertilité, provocant l'appétit Vénérien, dont |
|
| Venus aurait été dite δ.., engendrée de la mer; |
|
| si qu'on donne du sel aux animaux pour les échauffer |
|
| davantage, & leur fait-on manger des |
|
| salures, comme met Plutarque es causes naturelles, |
|
| question 3. Et voit-on par expérience qu'es bateaux |
|
| chargés de sel s'engendrent plus de rats & |
|
| souris qu'es autres: ce qui *deburait d'autant décrier |
|
| le sel pour le regard des choses saintes, dont |
|
| toute lubricité doit être bannie; mais le sel est du |
|
| nombre des choses qui s'appliquent en la bonne & |
|
| mauvaise part. De la bonne nous en avons cidevant |
|
| allégué plusieurs passages: de la mauvaise, |
|
| pour la stérilité en Gen. 14. Tous s'assembleront en la |
|
| vallée sylvestre, qui est maintenant une mer de sel. Et au |
|
| chapitre 19. comme aussi en la Sapience 10. de la |
|
| femme de Lot, qui pour son incrédulité & n'avoir |
|
| obéi à la voix des Anges, fut convertie en une statue |
|
| de sel. Au 9. des Juges les habitations des rebelles |
|
| & traîtres sont rasées & semées de sel. Et au 2. de |
|
| Sophonias; Moab sera comme Sodome une désolation |
|
| d'orties & de chardons; & monceaux de sel. Mais nous |
|
| L l | |
Note du traducteur :
*deburer : inciter???
@
266
T R A I T E'
| | voyons sur les hausses & levées des marais salins de |
| | Saintonge, où l'on vide les fanges qui sont aussi |
| | salée que la mer propre, il se produit des meilleurs |
| | blés qu'il est possible, & en fort grande |
| | quantité; des vins aussi fort excellents. Mais il y a |
| | une autre considération en cela, Comme en la marne, |
| | & es Essarts de l'Ardenne, où l'on brûle des |
| | taillis de sept ou huit ans, ainsi qu'on fait aussi les |
| | chaux-vives: ce qui tient lieu de *fiens en leurs terres; |
| | car ces cendres-là ne produiraient rien de soi, |
| | non plus que la marne & le sel; mais ils sont cause |
| | de production, pour ce qu'ils échauffent & engraissent |
| | la terre. Il y a encore une autre raison, |
| | qu'allègue Plutarque; Que par tout où il y a du sel |
| | mêlé; rien ne se fige & constipe au dedans; laquelle |
| | constipation empêcherait les herbes de poindre. |
| | Du sel outre-plus nous proviennent infinis médicaments |
| | & remèdes; sur quoi je ne m'amuserai |
| | point ici à ce qu'en ont pu mettre Dioscoride, |
| | Pline, & autres, qui en ont traité comme à la |
| | *baulde & la volée à clos yeux les uns après les autres, |
| | sans en avoir fait l'épreuve; joint que cela est |
| | si trivial & battu que rien plus: mais toucherai ici |
| | en passant pays, un *expériment dont j'ai vu de***** |
| | fort admirables effets en des fièvres aiguës & inquiétudes |
| | où l'on ne peut prendre repos. C'est un |
| | frontal fait de cette sorte. Prenez un moyeu d'oeuf |
| | frais, & autant de gros sel: battez-les ensemble en |
| | forme d'onguent, que vous appliquerez sur le |
Note du traducteur :
*fiens : excréments
*baulde : ???
*experiment : expérience
@
D U
F E U E T D U S E L. 267
| front entre deux linges & compresses. Il ne morfond |
|
| point le cerveau, ni ne cause de tels accidents |
|
| que font la conserve de roses, *l'oxyrhodinon |
|
semblablement, & apporte bien plus de soulagement.
| |
|
| F I N. | |
| |
|
|
|
| |
|
| L l ij | |
@